Après avoir raccroché, Dana se rendit dans le salon pour y éteindre les lampes. Elle resta un moment dans le noir complet, attendant que ses yeux s’habituent à l’obscurité.
Elle tendit l’oreille mais n’entendit que le tic-tac régulier de l’horloge posée sur la cheminée. La gorge serrée, elle alla verrouiller la porte d’entrée et revint se poster devant la fenêtre de la cuisine.
La lumière avait disparu. L’avait-elle imaginée ? Et maintenant, Hud était en route…
Mais soudain elle réapparut. A travers la danse des flocons, la jeune femme distingua parfaitement le faisceau d’une torche. Lorsqu’il s’évanouit de nouveau, elle comprit que l’intrus devait se trouver derrière la vieille cheminée.
Les yeux rivés sur l’horizon, elle attendit qu’il resurgisse, se sentant idiote, même si son cœur battait à se rompre. Si elle n’avait pas été au téléphone avec Hud quand elle avait remarqué la lueur sur la colline, elle ne l’aurait pas appelé à l’aide.
Ce n’était pas la première fois que des gens s’introduisaient sur le ranch. En général, ils s’éloignaient sans discuter en apprenant qu’ils se promenaient sur une propriété privée. Les rares récalcitrants rebroussaient chemin à la vue du fusil qu’elle gardait au-dessus de la porte.
Il s’agissait sans doute d’une personne à l’esprit morbide qui avait entendu parler des ossements dans le puits et qui avait eu envie de monter y faire un tour dans l’espoir de découvrir… quoi ? Un souvenir ?
Elle regrettait d’avoir parlé de cette lumière à Hud. Elle était parfaitement capable de gérer cette histoire toute seule. Mais tout à coup, le faisceau brillant rejaillit dans l’obscurité. Visiblement, le rôdeur allait et venait en agitant une lampe. L’imbécile ne se rendait-il pas compte qu’on le voyait de la maison ?
Une pensée traversa soudain son esprit. Et si c’était un membre de sa famille ? Elle imaginait bien son père ou son oncle là-haut, en train de fureter près du puits. Hud n’était pas du style à tirer sur tout ce qui bouge mais s’il tombait sur eux… Même s’il ne les tuait pas, il en conclurait sans doute qu’ils avaient quelque chose à se reprocher.
Et… Et si c’était l’assassin qui revenait sur les lieux du crime ? Et s’il y cherchait des indices qui auraient échappé à la vigilance du shérif ?
A cette idée, un frisson lui parcourut l’échine. S’écartant de la fenêtre, elle gagna à pas de loup l’entrée, toujours plongée dans le noir. Les routes étant verglacées, elle ne savait pas le temps qu’il faudrait à Hud pour arriver jusqu’ici.
Elle s’empara du fusil accroché au-dessus de la porte puis ouvrit le tiroir d’une commode pour y prendre quatre cartouches. D’un geste assuré, elle en introduisit deux dans le canon avant de le refermer d’un coup sec. Glissant les deux autres dans sa poche, elle retourna dans la cuisine.
La lueur avait de nouveau disparu. Elle attendit, se disant que l’intrus se tenait peut-être encore derrière le pan de cheminée. Ou qu’il était parti. Ou…
Son cœur se mit à battre à grands coups dans sa poitrine. Avait-il aperçu de la lumière dans la maison et compris qu’il avait été repéré ? Peut-être se dirigeait-il vers elle à présent…
De toute sa vie, Dana n’avait jamais eu peur au ranch. Mais jusqu’alors, elle ignorait que le cadavre d’une femme assassinée gisait au fond du puits désaffecté.
Se rendant compte un peu tard qu’elle avait oublié de fermer la porte de derrière à clé, elle se hâta vers le fond du vestibule. Elle perçut alors un bruit de pas dehors. Puis un autre. Quelqu’un gravissait les marches du perron. Les yeux exorbités, elle vit la poignée tourner…
La gorge serrée, elle releva le canon pour le pointer vers l’intrus.
— Dana ?
En reconnaissant la silhouette familière de Hud dans l’embrasure, elle abaissa son arme.
A la vue du fusil, il se pétrifia et elle éprouva le besoin de se justifier.
— Je ne t’ai pas entendu arriver, chuchota-t-elle, même s’il n’y avait aucune raison de parler à voix basse.
— J’ai parcouru le dernier kilomètre à pied pour ne pas que ton visiteur ne s’enfuie en apercevant les phares de ma voiture. Comme la maison était plongée dans le noir, je l’ai contournée et me suis aperçu que la porte de derrière n’était pas verrouillée…
Comme il s’avançait, elle comprit à ses traits tirés qu’il avait eu peur pour elle.
Il lui prit le fusil des mains et le posa contre le mur avant de la saisir par les épaules. Malgré ses gants, elle sentait sa chaleur tandis que les fragrances de son after-shave mêlées à l’air froid de la nuit lui chatouillaient les narines. Tout semblait si naturel qu’elle faillit lui tomber dans les bras.
Mais il la lâcha et elle réprima de justesse un gémissement de frustration. Elle avait faim de sa force et en dépit de ses résolutions, elle aurait accepté de profiter un bref instant du réconfort qu’il lui offrait, avant de le repousser.
Recouvrant ses esprits, elle le conduisit à la fenêtre de la cuisine et lui désigna la colline. A présent, on ne voyait que la neige et l’obscurité.
— La lumière a disparu.
— Ne bouge pas d’ici et ferme la porte à clé derrière moi.
— Tu ne vas pas aller là-haut tout seul !
Il lui sourit.
— Cela signifie-t-il que tu ne veux plus ma mort ?
Elle rougit en prenant conscience qu’un jour, elle l’avait effectivement souhaitée. Et il n’y avait pas si longtemps encore. Mais elle ne le pensait pas sérieusement et à présent, elle avait peur que le vœu stupide qu’elle avait prononcé en soufflant ses bougies ne se réalise si Hud se rendait sur la colline.
— Je ne plaisante pas. N’y va pas. J’ai un mauvais pressentiment.
Il lui caressa la joue.
— Tout ira bien. Ce fusil est-il chargé ? s’enquit-il.
— Il ne serait pas très utile s’il ne l’était pas.
— Parfait. Essaie de ne pas me tirer dessus quand je reviendrai…
Sur ces mots, il sortit et, le cœur serré d’appréhension, Dana le vit disparaître, happé par la nuit.
*
Veillant à ne pas se faire repérer, Hud avançait dans l’obscurité. Sans bruit, il s’éloigna de la maison, longea l’étable et d’autres bâtiments de ferme avant de se diriger vers les sapins plantés sur la colline.
Un peu plus tôt, en arrivant à pied au ranch, il avait aperçu une lueur tremblotante à travers les flocons.
A présent, les chutes de neige plongeaient la nuit dans une atmosphère étrange, presque surnaturelle. Il ne distinguait plus aucune lumière près du puits mais quel qu’il soit, le rôdeur n’était sans doute pas encore parti. Hud n’avait pas entendu de véhicule. Et surtout, il était persuadé que l’intrus n’avait pas fini ce qu’il était venu faire.
Il courut se mettre à l’abri sous la pinède et s’arrêta pour scruter les alentours de l’ancienne ferme. L’air glacé transformait son souffle en fumée blanche. Un profond calme s’empara de lui tandis qu’il contemplait le jeu des ombres sur le tapis immaculé.
Il ne remarqua aucune luminosité, ni mouvement, et de là où il se trouvait, le pan de cheminée lui interdisait de voir le puits.
La nuit paraissait plus froide sur le plateau, le ciel plus sombre. Aucune brise ne chassait les flocons qui tourbillonnaient sans relâche autour de lui. Aussi silencieusement que possible, il s’avança vers les fondations.
Il découvrit alors des traces de pas dans la neige. Il s’arrêta, surpris de constater que les empreintes de bottes allaient et venaient, comme si l’intrus avait sillonné l’endroit. Etait-ce pour s’assurer que, depuis le ranch, Dana apercevrait de la lumière et monterait voir de quoi il s’agissait ? se demanda-t-il.
De nouveau, il tendit l’oreille mais n’entendit rien, si ce n’est au loin le passage de semi-remorques sur la route nationale. Les flocons tombaient dru, réduisant la visibilité à quelques mètres.
Si un lieu devait être hanté, c’était bien celui-ci, songea-t-il en tirant sur le col de sa parka pour se protéger de la neige.
Un souffle glacé l’enveloppa soudain, comme si l’âme de la femme sortait de l’excavation et se jetait sur lui pour réclamer justice.
Dégainant son arme, il s’approcha de la cheminée, s’efforçant de rester dans l’ombre.
C’est alors que son regard repéra quelque chose par terre. Une corde. Comme il s’en emparait, il se rendit compte qu’elle était attachée à l’une de ses extrémités à une grosse pierre et que de là, elle serpentait vers le vieux puits.
A cause des gros flocons qui continuaient à pilonner la colline, Hud ne distinguait pas l’ouverture de la cavité à cette distance. Il sortit une lampe de sa poche mais ne l’alluma pas tout de suite. Tenant son revolver d’une main, sa torche de l’autre, il s’avança sans bruit vers le trou creusé dans le sol.
*
Dana ne parvenait pas à rester en place. La tempête de neige s’amplifiant, elle ne voyait plus ni Hud ni la cheminée de l’ancienne ferme.
Elle se sentait incapable de tourner en rond plus longtemps, à attendre Hud, les bras ballants.
Elle savait qu’il serait furieux contre elle si elle bravait son interdiction, et elle avait tenté elle-même de se raisonner mais n’y tenant plus, elle finit par enfiler ses bottes et son manteau.
Comme la veille au soir, elle était la proie d’un mauvais pressentiment. Elle avait l’intuition d’un danger imminent. Ce matin, lorsqu’elle avait appris la présence des ossements dans le puits et le retour de Hud, elle avait relié ces deux catastrophes à la sombre prémonition qui l’avait tourmentée dans la nuit.
Mais tandis qu’elle s’emparait du fusil et ouvrait la porte de derrière, elle eut soudain la certitude que le pire était encore à venir. Et pourquoi donc avait-elle formulé un vœu d’anniversaire aussi stupide ?
Elle gagna la route, se sentant sécurisée par le fait qu’elle ne pouvait être repérée, vu qu’elle-même ne distinguait rien à un mètre. Tout en marchant, elle apercevait à intervalles réguliers le haut de la colline, lorsque des bourrasques écartaient le rideau blanc qui tombait sans discontinuer. Mais elle était encore trop loin pour être elle-même visible, aussi continua-t-elle à avancer.
L’air glacé brûlait sa gorge, les flocons de neige mitraillaient son visage. Elle se remémora les histoires de ranchers qui s’attachaient à une corde pour aller de la maison à l’étable sans se perdre dans le blizzard.
Elle s’était toujours vantée de son sens de l’orientation mais ce soir, il n’était pas question de tenter le diable et elle veilla à ne pas s’écarter du sentier. Le fusil lui semblait lourd au bout de son bras mais aussi rassurant.
Comme elle approchait de l’ancienne ferme, elle distingua le pan de la cheminée qui se dressait telle une sentinelle au cœur du tapis blanc. Soudain, elle vit une silhouette tapie près des fondations et se figea. Mais l’ombre disparut dans la nuit aussi vite qu’elle était apparue.
*
Hud suivit la corde jusqu’au puits mais s’arrêta à quelques mètres pour écouter. Une petite brise froide chassait les flocons de neige autour de lui. Comme il n’entendait rien, il se rapprocha à pas de loup de la cavité. Allumant sa lampe, il la braqua vers le fond du trou et bondit en arrière, effrayé.
Il ne savait pas très bien ce qu’il s’attendait à découvrir dansant au bout de la corde, peut-être quelqu’un cherchant à descendre au fond de l’excavation. Ou essayant d’en sortir.
Mais il s’agissait d’une poupée de chiffon qui tourbillonnait entre les parois de pierre, un nœud coulant enroulé autour de son cou.
Qu’est-ce que cela signifiait ?
Remettant son arme dans son étui, Hud s’agenouilla et tira sur la corde pour remonter la figurine. Quand il distingua son visage à la lumière de sa torche, il poussa un cri.
Elle avait les traits de Dana.
De surprise, il laissa échapper la corde et la poupée retomba dans le fond. Comme il bondissait pour la retenir, il sentit plus qu’il n’entendit la présence de quelqu’un derrière lui.
Se tournant à demi, il aperçut une haute silhouette qui se précipitait sur lui en brandissant une des planches du puits.
D’instinct, il s’écarta mais il ne fut pas assez rapide et le morceau de bois s’écrasa sur son épaule. Déséquilibré, il bascula dans l’ouverture béante.
Projeté dans le vide, il eut le réflexe de s’emparer de la corde, espérant ainsi freiner sa chute à défaut de pouvoir l’empêcher.
Ses mains gantées s’y cramponnèrent mais le poids de son corps le propulsa dans le boyau. Au passage, il heurta violemment la paroi pierreuse et une vive douleur lui cisailla le bras. Mais il avait réussi à se rattraper.
Et soudain, un coup de feu claqua, tout près.
Tout en se balançant le long de la corde, la poupée tournoyant en dessous de lui, Hud tenta de recouvrer ses esprits. Il respirait difficilement mais son cerveau fonctionnait à toute allure. Qui avait tiré ? Il craignait de le savoir.
S’agrippant à la margelle, il parvint à dégainer son revolver, se répétant que Dana n’était certainement pas l’auteur de la déflagration. Il lui avait ordonné de rester au ranch.
Il pointa le canon vers le ciel. Les flocons de neige le mitraillaient sans relâche. Il pouvait attendre son agresseur ou sortir du trou. Hésitant sur la conduite à tenir, il tendit l’oreille, épiant les alentours.
Une autre détonation, plus proche, retentit dans la nuit noire.
L’arme au poing, Hud s’efforça avec difficulté de s’extraire de la cavité. L’attaque avait eu lieu quelques instants plus tôt à peine. Mais à présent, le temps semblait s’être arrêté.
Il perçut au loin le vrombissement d’un moteur qui démarrait. Un moment plus tard, une ombre se détacha au-dessus de lui dans l’ouverture du puits.
Levant les yeux, Hud vit la plus belle femme du monde jeter son fusil à terre et se précipiter vers lui.
*
Le cœur serré, Dana découvrit Hud se balançant dans le vide.
Il était vivant, constata-t-elle, intensément soulagée. Elle avait eu si peur qu’il soit tombé au fond du boyau et se soit brisé le cou dans sa chute ! Mais il était accroché à une corde et comme il rengainait son arme tout en tentant de sortir, elle vit son visage se crisper de douleur.
— Tu es blessé ! s’écria-t-elle. Attends, laisse-moi t’aider.
Non sans mal, elle parvint à le tirer hors du trou et à le traîner dans la neige. Epuisés par l’effort, ils s’affalèrent tous deux sur le tapis blanc et y restèrent étendus un long moment, cherchant à recouvrer leur souffle.
— Merci, murmura Hud en se tournant vers elle.
Elle hocha la tête, plus secouée maintenant que lorsqu’elle s’était approchée du puits et l’avait découvert. Le contrecoup, se dit-elle. L’instant où l’on mesure l’étendue de la catastrophe à laquelle on a échappé de peu. Elle prit une profonde inspiration. Au loin, le ronronnement du véhicule de leur agresseur s’évanouissait dans la nuit et elle n’entendait plus que leurs respirations haletantes.
Ils étaient seuls. Entièrement seuls, comme si le reste du monde n’existait pas.
Hud se mit sur son séant et la regarda. Il se tenait le bras et elle s’aperçut soudain que sa parka était tachée de sang.
— Tu saignes !
— Ça ira, ne t’inquiète pas. Et toi ?
— Ça va.
Hud secoua la tête, il ne la croyait pas.
Comme elle tentait de se lever, il l’attrapa par les épaules et la plaqua sur le sol.
— Dana…
De son bras valide, il l’enlaça pour l’attirer à lui et, tremblant de tous ses membres, elle enfouit son visage dans son cou.
Ils s’étreignirent avec violence tandis que les flocons tourbillonnaient autour d’eux.
Quand elle s’écarta, leur baiser fut aussi naturel qu’un lever de soleil. Et pendant un long et délicieux moment, plus rien n’eut d’importance. Ni le passé, ni la douleur, ni la trahison. Et tandis que leurs langues entamaient une danse sensuelle, elle oublia tout ce qui n’était pas l’amour fou qu’ils avaient partagé.
La neige cessa de tomber. Brusquement. L’instant magique était passé.
Dana repoussa Hud, se remémorant toutes les raisons pour lesquelles elle ne devait pas aimer cet homme, et ne l’aimait plus. Ne l’aimerait plus jamais.
*
Hud vit le changement s’opérer dans les prunelles ambrées de Dana. Son regard se ferma. Comme son cœur, cinq ans plus tôt.
En lui tournant le dos, elle se mit sur pied pour récupérer le fusil là où elle l’avait jeté.
A son tour, il se leva, cherchant sa lampe. Il s’était blessé le bras contre la paroi en se rattrapant à la margelle. Mais sa douleur n’était rien comparée à celle peinte sur le visage de Dana.
Peut-être ne parviendrait-il pas à réparer le mal qu’il lui avait fait cinq ans plus tôt, mais il se jura de découvrir, en tout cas, qui était l’auteur de cette mise en scène, qui ressemblait fort à un traquenard. Et qui avait essayé de le tuer ce soir.
Au cri que poussa Dana, il se rendit compte qu’elle avait ramassé sa torche et éclairait à présent l’intérieur du puits.
La rejoignant, il lui prit la lampe des mains. Elle semblait bouleversée.
— C’est ta poupée ?
Elle hocha la tête.
— Mon père me l’avait offerte pour mes six ans. Il trouvait qu’elle me ressemblait. Comment a-t-elle atterri ici ? Elle était rangée dans l’ancienne salle de jeux au milieu de peluches. Maman l’avait gardée pour ses… petits-enfants, acheva-t-elle dans un sanglot.
Mary Cardwell n’avait pas vécu assez longtemps pour devenir grand-mère. Hud mesura la perte immense que représentait la mort de sa mère pour Dana. Il aurait tout donné pour pouvoir la reprendre dans ses bras. Le besoin de la réconforter, de la protéger, était si fort qu’il le rendait malade.
Il voulait croire que cette poupée avait été mise dans le puits uniquement pour l’effrayer, que ce n’était qu’une cruelle plaisanterie, mais il se demanda avec angoisse s’il ne s’agissait pas d’un guet-apens. Si Dana était montée seule sur la colline pour chercher l’origine de la lumière, c’est elle qui aurait été poussée dans le puits et il n’y aurait eu personne armé d’un fusil pour forcer son agresseur à prendre la fuite.
A cette pensée, il sentit son cœur se serrer et, tout en retirant la corde du cou de la poupée, il prit conscience que, dans l’immédiat, Dana avait davantage besoin d’un shérif que d’un ancien amoureux.
— Quand l’as-tu vue pour la dernière fois ? demanda-t-il.
Des flocons de neige s’étaient accrochés aux cheveux de laine de la figurine et Hud la secoua, veillant à ne pas effacer d’éventuelles empreintes digitales. De nouveau, la ressemblance du visage de chiffon avec celui de Dana le frappa.
La jeune femme poussa un soupir.
— Je ne sais pas. Les jouets sont sur cette étagère depuis si longtemps que je n’y fais plus attention. Je ne vais pas souvent dans cette pièce.
A la manière dont sa voix tremblait, il comprit que la salle de jeux devait cruellement lui rappeler sa mère.
— J’avais oublié cette poupée.
Manifestement, ce n’était pas le cas de tout le monde, songea Hud.
En voyant Dana frissonner, il déclara :
— Retournons à la maison nous mettre à l’abri du froid.
Tandis qu’ils redescendaient la colline vers le ranch, la neige cessa brusquement de tomber et le ciel au-dessus de leur tête s’éclaircit. Il était d’un bleu profond. Quelques étoiles brillaient et un croissant de lune jouait à cache-cache avec les nuages.
Hud fit attendre Dana sous le porche, avec le fusil rechargé, tenant à faire d’abord lui-même le tour des lieux. Rien ne laissait supposer que quelqu’un était entré pour déposer une boîte de chocolats ou voler une poupée.
— La voie est libre, dit-il en ouvrant la porte d’entrée.
Dana entra, et retira les cartouches de son fusil avant d’accrocher celui-ci à sa place habituelle. Puis elle se tourna vers lui.
— Laisse-moi jeter un œil à ton bras, ordonna-t-elle.
Il voulut protester mais elle l’aidait déjà à retirer sa parka. Sa chemise d’uniforme était rouge de sang mais heureusement, sa plaie à l’épaule ne semblait pas profonde.
— Viens, reprit-elle en l’entraînant dans la cuisine où elle lui offrit une chaise.
Tout en retroussant sa manche, il s’y laissa choir et la regarda sortir une trousse de secours.
— Tu n’aurais pas dû monter là-haut mais je suis heureux que tu aies bravé mon interdiction, déclara-t-il, la voix rauque d’émotion. Si tu n’avais pas obligé mon agresseur à fuir en tirant en l’air, il m’aurait tué. Tu m’as sauvé la vie, ce soir.
Assise près de lui, elle semblait focalisée sur sa blessure.
— Tu devrais te faire poser quelques points de suture, dit-elle comme si elle ne l’avait pas entendu. Autrement, tu garderas une vilaine cicatrice.
— Ce ne sera pas la première.
— Cela va piquer, annonça-t-elle en prenant son bras.
Quand le désinfectant brûla sa peau, il tressaillit.
— Je t’avais prévenu, dit-elle en levant les yeux vers lui. Es-tu sûr que tu ne veux pas que je te conduise aux urgences ?
— Absolument. Avec un petit bandage, je serai comme neuf.
Elle le regarda d’un air dubitatif mais se mit à l’ouvrage. Dans le passé, il l’avait souvent vue panser des chevaux ou du bétail. Le soigner, lui, n’était sans doute pas très différent. Sauf qu’elle préférait certainement s’occuper des animaux.
Il ne pouvait s’empêcher de repenser à leur baiser. Dieu, comme elle lui avait manqué !
— Voilà qui empêchera au moins la plaie de s’infecter, conclut-elle en se redressant.
Il s’empara de son poignet.
— Merci.
Hochant la tête, elle alla ranger la trousse.
Il se leva.
— Cela t’ennuie-t-il que je jette un œil à l’endroit où se trouvait cette poupée ?
— Je ne vois pas comment…
Avec un haussement d’épaules, elle s’interrompit, comme si elle n’avait plus l’énergie de discuter.
Il se rappela que, pour quelques heures encore, c’était son anniversaire. Elle n’était pas près d’oublier ses trente et un ans.
Il la suivit à l’étage jusqu’à l’ancienne salle de jeux. Mary l’avait laissée comme elle était quand les enfants étaient petits.
Meublée d’une table et de petites chaises, la pièce était immense. Plusieurs coffres en rotin débordaient de jouets. Les jeunes Cardwell avaient été très gâtés. Un pan de mur était tapissé d’étagères remplies d’albums. Il y avait aussi une petite dînette, des poupons, des animaux en peluche et un gros camion.
Au centre, en hauteur, Hud repéra un trou qui prouvait qu’un objet manquait.
— C’est là qu’elle a toujours été, dit Dana en frissonnant, comme si elle prenait pleinement conscience que quelqu’un était entré chez elle pour s’en emparer.
— Qui connaissait l’existence de cette poupée ? reprit Hud.
— Tous ceux qui connaissaient Angus. Il la montrait à tout le monde tant sa ressemblance avec moi le frappait. Tu sais comment il est.
Hud hocha la tête. Tous les habitants du canyon en avaient donc entendu parler.
— Mais combien de personnes étaient-elles au courant de l’endroit où tu la gardais ?
— Tous les gens qui sont venus ici lorsque nous étions gosses.
— Sans parler de ton entourage immédiat, ajouta-t-il, n’aimant pas la tournure que prenaient ses propres pensées.
— Personne de ma famille ne ferait une chose pareille.
Mais dès qu’elle prononça ces mots, Dana pâlit. Visiblement, elle n’était pas certaine que ses frères et sœur n’aient rien à voir avec cette macabre plaisanterie — s’il s’agissait bien de l’œuvre d’un mauvais plaisantin.
Elle voulut lui prendre la poupée des mains pour la remettre à sa place mais il l’en empêcha.
— Pardonne-moi, mais elle constitue un indice. Toutefois, ne t’inquiète pas, je te la rendrai. J’aimerais aussi voir les chocolats que tu as reçus.
Hochant la tête, elle quitta la pièce, se déplaçant comme une somnambule. Manifestement, les événements de la journée avaient laissé des traces. Hud promena les yeux autour de lui en pensant à la fratrie de la jeune femme. Puis il la suivit dans la cuisine.
D’un geste décidé, elle ouvrit le placard sous l’évier et en sortit la poubelle. Leurs regards se croisèrent. Elle avait jeté les truffes en croyant que c’était lui qui les lui avait offertes. Il n’aurait jamais imaginé qu’il bénirait un jour le ciel qu’elle ait gardé un tel ressentiment à son encontre.
— Cela t’ennuierait-il que je prenne le tout ?
— Je t’en prie.
— Pourrais-tu d’ailleurs me donner un autre sac pour la poupée ?
Comme elle lui en tendait un, il y emballa la petite figurine de chiffon avant de le refermer avec soin puis il s’empara de celui de la poubelle.
— Je vais chercher des empreintes sur la boîte et faire analyser les chocolats.
Les yeux de Dana s’écarquillèrent.
— Tu penses qu’ils sont… empoisonnés ?
Il haussa les épaules, le mouvement lui arrachant un petit gémissement de douleur.
Soudain, la sonnerie du téléphone retentit. Comme Dana décrochait, il la vit pâlir avant de se tourner vers lui d’un air suppliant.
Il lui prit aussitôt l’appareil des mains mais lorsqu’il colla le récepteur à son oreille, il n’entendit que la tonalité.
— Qui était-ce ?
Elle secoua la tête.
— Juste une voix. Un murmure rauque que je n’ai pas reconnu.
Blanche comme un linge, elle se laissa tomber sur une chaise.
— Que t’a-t-on dit ? insista-t-il, l’estomac noué.
— « C’est toi qui aurais dû être au fond du puits ».
Hud composa immédiatement le numéro qui s’était affiché sur le combiné. Il commençait par 69, l’indicatif du canyon. L’appel sonna longtemps dans le vide avant qu’une voix jeune ne réponde.
— Oui ? lança un adolescent.
Hud percevait des bruits de circulation en arrière-fond.
— Quel numéro ai-je appelé ? s’enquit-il.
— Celui d’une cabine de Bozeman, près de la piste de skateboard.
— Avez-vous vu l’individu qui vient de téléphoner de là-bas ?
— Non, personne n’était dans les parages quand j’ai entendu la sonnerie. Je dois y aller, salut.
Et il raccrocha.
En reposant le récepteur, Hud se tourna vers Dana.
— Je ne te laisse pas seule dans cette maison cette nuit, annonça-t-il. Soit tu viens avec moi, soit je reste ici. Que préfères-tu ?