CHAPITRE III
Ce que les autres tenaient pour une corvée, amusait Barnabé. Il considérait sa nouvelle tâche comme une sorte d’entraînement. Il riait à l’idée d’essayer sur de vieilles femmes une tactique qui, jusqu’ici, lui avait assuré tant de victoires aux dépens de jeunes. Les mémés résisteraient-elles au charme de mots dont le pouvoir était depuis longtemps prouvé ? Il était persuadé que l’âge n’avait pas d’importance. Simplement, les sujets traités différeraient. On parlerait du passé plus que de l’avenir et les compliments iraient non pas aux interlocutrices du moment, mais à celles qu’elles avaient été autrefois. Pélissanne se promettait de montrer aux copains qui le jalousaient ce dont il était capable. Il leur amènerait sur un plateau la réponse qu’ils espéraient tous, la trouille au ventre. Pas une seconde, Barnabé ne pensa à Marius Bendejun, son camarade mort de façon si bizarre. Il tenait le Marius pour un brave imbécile et ne voyant aucune commune mesure entre Bendejun et lui, il ne lui venait pas à l’esprit qu’il pût courir les risques auxquels son complice avait peut-être succombé. Il s’admirait en ajustant son nœud de cravate devant la glace. Par la fenêtre, le soleil entrait dans la pièce et en transformait le décor banal. Barnabé se mit à siffler un air à la mode. Il se sentait fort, jeune. Il se croyait beau. Le monde était à lui.
Du seuil de sa maison ouvrant sur la rue Lascaris, Barnabé huma la senteur de l’air. Il cligna de l’œil à une jolie fille qui passait. Elle haussa les épaules. Il sourit. Elles s’imaginaient toutes être les plus fortes au début et puis, elles finissaient par tenir tellement à vous qu’on avait toutes les peines du monde à s’en débarrasser. D’un mouvement devenu machinal, le garçon remonta sa veste, sortit une cigarette de sa poche, l’alluma et partit d’un pas tranquille en direction de la place Garibaldi et de la vieille ville.
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Tenant Maria et Rosa par la main et ne quittant pas de l’œil Joseph qui galopait d’un étalage à l’autre, Basilia ramenait ses petits-enfants de l’école maternelle. Dans ce vieux Nice qui était un peu son domaine, la veuve si cruellement meurtrie répondait gravement aux salutations que les gens apitoyés lui adressaient. Tout le monde, dans le quartier, estimait cette femme courageuse et on la plaignait pour son grand malheur. On donnait des friandises aux gosses et les commerçants émus soupiraient.
— Qu’est-ce qu’ils vont devenir ceux-là, misère !
Soudain, Basilia blêmit et eut un geste instinctif pour retenir les enfants. À quelques pas d’elle, bavardant avec une fille trop fardée, elle voyait un de ceux qui avaient massacré les siens et transformé sa vie en désert, Barnabé Pélissanne. Elle savait leurs noms par cœur, leurs adresses et les défauts qui les rendaient vulnérables. Le tueur flirtait. Il avait une solide réputation de coureur de jupons. Lorsque le regard de Pélissanne glissa sur elle et les enfants, elle dut s’imposer un gros effort pour ne rien laisser paraître de l’émotion qui l’agitait. Elle murmura une prière fervente afin que le Ciel fît tomber Barnabé dans ses filets comme il avait permis qu’y chût Bendejun. Basilia ne doutait pas un instant que Dieu n’approuvât la vendetta déclenchée par ses soins. Elle était sans remords et sans pitié. Elle ne vivait plus que pour tuer ceux qui avaient tué les siens.
Basilia se hâta de ramener les enfants à la maison. Elle les confia pour quelques instants à une jeune fille qui travaillait à des ouvrages de couture dans la rue du Château toute proche. Michèle Garaud avait été très liée avec Anna Pietrapiana et pour aider la grand-mère, elle venait s’installer plusieurs heures par jour chez la veuve et cousait tout en surveillant les gosses. Michèle était jolie et sage en dépit de ses vingt-cinq ans. Elle ne possédait pas grand-chose en dehors de son courage et ne tenait pas à partager sa misère avec quiconque. Elle n’avait pas le temps de rêver.
Depuis toujours, dans son ménage, Basilia avait été la tête. Sans doute donnait-elle à tous ceux qui la connaissaient l’impression de se conformer strictement à l’antique tradition corse et d’être l’épouse soumise dont la résignation et les vertus plaisent au Seigneur. Mais ses familiers savaient que si Basilia ne s’opposait jamais à la volonté exprimée de son mari, elle attendait le moment propice pour reprendre le débat et s’arrangeait toujours pour faire triompher son point de vue tout en donnant à Dominique la certitude qu’il l’avait convaincue. Une maîtresse femme qu’on admirait et qu’on redoutait.
De sa fenêtre, Basilia surveillait la démarche de Pélissanne. Visiblement, le voyou ne savait à quelle porte frapper pour remplir sa mission. Quelque saint corse qui devait épier l’opération de haut, poussa Barnabé chez les Pastorreccia, les charcutiers. Malgré ses soixante-quinze ans, Colomba montrait encore des vestiges du beau visage qui était le sien un demi-siècle plus tôt et qui en avait fait alors la plus belle fille d’Ajaccio. Elle avait préféré Pascal à tous les autres et en dépit de leurs communs déboires, elle ne regrettait pas sa décision d’autrefois. Colomba était essentiellement une amoureuse et, bien que septuagénaire, elle s’émouvait de toutes les histoires d’amour qu’on lui rapportait. Quand Basilia vit le tueur entrer chez les Pastorreccia, elle eut un sourire de triomphe. Le don Juan des bas-fonds ne pouvait trouver meilleure interlocutrice que Colomba et ses enthousiasmes éternellement juvéniles. Elle se hâta d’écrire un mot et appela Michèle.
— Petite, porte vite ce billet chez les Pastorreccia, et donne-le à Colomba. Tu attendras la réponse. Ça te dérange pas ?
— Bien sûr que non, madame Basilia.
Dès qu’il vit Colomba, Pélissanne fut frappé par l’étonnante douceur du regard d’où semblait sourdre une jeunesse inattendue dans ce visage ridé et fripé. Il attaqua d’entrée :
— Seigneur ! Que vous avez de beaux yeux, Madame !
Sur le moment, Colomba en fut interloquée et puis, très vite, elle repartit dans ses songes familiers et sourit à ce beau garçon si aimable. Elle minauda :
— C’était peut-être vrai autrefois…
— Combien j’aurais voulu vous connaître quand vous aviez vingt ans !
Elle eut un rire gêné.
— Ne dites pas des choses pareilles !
— Et pourquoi ?
— Parce qu’alors, vous seriez un vieillard comme moi.
— J’ai la conviction qu’avec un pareil regard, on ne peut pas vieillir.
Il était presque sincère.
— Quel malheur que le Ciel ne soit pas de votre avis !
L’entrée de Michèle interrompit le badinage. Barnabé lui jeta un coup d’œil de connaisseur et conclut que cette belle fille au maintien timide et modeste ne déparerait pas sa collection de victimes consentantes. Colomba remarqua l’air de Michèle et pensa qu’il y avait quelque chose.
— De quoi tu as besoin, Michèle ?
— C’est une lettre.
— Une lettre ?
— Je dois attendre la réponse.
Michèle tendit le papier à la charcutière étonnée qui le prit et s’excusa auprès de Pélissanne.
— Il faut que j’aille chercher mes lunettes.
Le garçon qui ne demandait pas mieux que de rester seul avec la jeune fille, s’empressa d’affirmer :
— Ne vous dérangez pas pour moi, j’ai tout mon temps.
Colomba se retira en pensant qu’on ne rencontrait plus guère de garçon aussi aimable que cet inconnu si sympathique. Demeuré en compagnie de Michèle, Barnabé entama sa manœuvre.
— Savez-vous, Mademoiselle, qu’en entrant j’ai été frappé par la beauté du regard de cette vieille dame ?
Par politesse et bien que ce bellâtre ne lui plût guère, la jeune fille se crut obligée de répondre :
— Colomba Pastorreccia a été réputée pour sa beauté.
— Il me semble que vous n’avez pas trop à vous plaindre sur ce point.
La jeune fille se tut. Elle détestait ce genre de conversation. Barnabé insista :
— Je vous dis ce que je pense : les beautés dans votre genre, ça court pas les rues.
— Je n’ai pas l’habitude de courir les rues !
— Il vaut mieux ! Vous y feriez un malheur… Je m’appelle Barnabé Pélissanne et vous ?
— Michèle.
— Michèle… comment ?
— Quelle importance ?
— C’est vrai… Michèle et Barnabé… Barnabé et Michèle… ça sonne bien, vous trouvez pas ?
— Non.
Il ricana, amusé. La petite avait de la défense, ce n’était pas pour lui déplaire. Pendant ce temps, Colomba lisait le papier que lui adressait Basilia.
« — Colomba, le garçon qui est chez toi est un des tueurs. Montre-toi maligne. Il va essayer de savoir si j’étais ou non au cabanon à l’heure du massacre. Dis-lui que non et aussi que je suis restée à cause des enfants malades. Il faut absolument que tu saches où il habite. Laisse-le le plus possible avec Michèle. Je t’expliquerai pourquoi. Je t’embrasse, Basilia. »
L’épouse de Pascal Pastorreccia n’était pas un esprit compliqué et si elle ne comprit pas grand-chose à ce que son amie lui demandait, elle était habituée depuis si longtemps à considérer Basilia comme quelqu’un à qui elle devait obéir, qu’elle n’hésita pas un instant. Elle ferait ce qu’on lui demandait de faire.
Dans le magasin, l’indifférence méprisante de Michèle excitait Pélissanne. Il pensait au moment où cette mijaurée lui « mangerait dans la main » et il en fermait les yeux de plaisir.
— Vous seriez pas libre un de ces soirs, des fois ?
— Pourquoi ?
— Pour sortir avec moi, tiens !
— Je ne sors qu’avec les gens que je connais.
— Je ne demande qu’à lier connaissance, vous savez ?
— Pas moi.
— Je vous plais pas ?
— Pas tellement.
— Parce que ?
— Vous avez l’air trop sûr de vous.
Il se rengorgea.
— J’ai mes raisons.
— Je n’en doute pas.
— Vous vivez dans votre famille ?
— J’estime que la manière dont je vis ne vous regarde en rien !
— Et si je vous disais que depuis que vous êtes entrée, je peux plus penser qu’à vous ?
— Alors, attendez que je ressorte.
Barnabé s’énervait. C’était la première fois qu’il ne lui suffisait pas de se montrer pour vaincre. Il en devenait maladroit.
— J’aime pas bien votre ton, mon petit.
— Je ne suis pas votre petit, et d’une ! si mon ton ne vous plaît pas, vous n’avez qu’à vous taire, j’en ferai de même, et de deux !
Pélissanne se dit que lorsque Michèle serait devenue sa maîtresse, il lui ferait payer cher son insolence.
Dans sa cuisine, Colomba s’appliquait pour répondre à Basilia.
« Ma chère Basilia. Tu peux compter sur moi. J’entends cet homme qui parle à Michèle. Il a l’air de la trouver à son goût. Je sais pas ce que tu manigances, mais je me doute que ça sera bien. Ta Colomba. »
— En somme – disait Barnabé – vous avez pas encore rencontré votre maître ? Je veux dire celui auquel vous serez heureuse d’obéir en tout et pour tout.
— Non et, confidentiellement, permettez-moi de vous confier qu’un pareil bonhomme n’est pas prêt de se trouver sur mon chemin.
Barnabé bomba le torse.
— Qui sait, mon petit ? Qui sait ? Vous voulez toujours pas me dire où vous habitez ?
— Non.
— Bah ! je le saurai.
— Et puis après ?
— Après ? Ça sera une surprise.
— Pour qui ?
Colomba qui écoutait depuis quelques minutes derrière la porte, la conversation des deux jeunes gens, se montra.
— Vous m’excuserez, Monsieur, de vous avoir fait attendre, mais il me fallait répondre et pour les écritures, je suis pas trop habile… Tiens, voilà la réponse, petite. Tu rappelleras à Mme Pietrapiana que j’irai la voir tantôt.
— Comptez sur moi.
Michèle s’en alla sans se soucier de Pélissanne qui en fut vexé. Pour qui se prenait-elle, celle-là, bon Dieu !
— Alors, Monsieur, qu’est-ce qu’il y a pour votre service ?
— Eh bien ! il s’agit justement de cette dame dont vous venez de prononcer le nom.
— Basilia Pietrapiana ?
— Oui.
Colomba admira, une fois de plus, la perspicacité de sa vieille amie. Hypocrite, elle soupira :
— Une femme plus malheureuse qu’elle, il y en a pas !
— Par exemple !
— Son mari, son fils, sa bru, on les lui a tués tous d’un coup !
— Quelle horreur !
— Des voyous qui en voulaient à son fils…
— Et cette pauvre dame a assisté à cette boucherie…
Colomba se retint de sourire à l’idée que l’autre crapule la prenait pour beaucoup plus bête qu’elle n’était. Elle prit un air candide.
— Heureusement, non ! La pauvre, elle y aurait sûrement passée, elle aussi ! Mais le Bon Dieu a pas voulu… Ce jour-là, elle était restée à la maison parce qu’un de ses petits-enfants était malade… la rougeole et comme elle pensait que les deux autres devaient couver la maladie, elle les a gardés tous les trois. C’est sans doute pour ça qu’elle est encore de ce monde.
— Et… elle a pas une idée de qui a fait le coup ?
— Allez savoir ! Elle n’était pas au courant des histoires de son fils…
Barnabé eut de la peine à dissimuler son euphorie. Ce soir il pourrait tranquilliser la bande. La vieille Pietrapiana ignorait tout des meurtres des siens. Puisque les choses marchaient si bien, il entendit continuer sur sa lancée.
— À propos, cette jeune fille qui était là, tout à l’heure…
— Michèle ?
— Michèle, oui… Vous la connaissez bien ?
— Je l’ai vue grandir. Je suis un peu sa grand-mère, si vous voulez…
— Elle a l’air d’une personne sérieuse.
— Ça, vous pouvez le dire !
— Je vous cacherai pas qu’elle m’a causé une forte impression…
— Je vous comprends !
— J’aimerais la revoir…
— Vous lui en avez parlé ?
— Oui, mais elle semble se méfier.
— Dame ! mettez-vous à sa place : orpheline, sans personne pour veiller sur elle…
— Ce qui m’ennuie, c’est que je crains qu’elle se soit méprise sur mon compte…
— Qu’elle se méfie, rien de plus normal… Michèle est une fille qui acceptera de fréquenter un garçon que pour le bon motif.
— Elle a raison ! Tenez, vous me rendriez service… ?
— Ça dépend quel service ?
— Je désirerais écrire un mot à cette petite Michèle pour lui expliquer qu’elle m’a peut-être mal jugé et que je souhaiterais beaucoup dissiper ce malentendu… Si vous décidiez de m’aider, j’ai là un billet de cent francs dont je sais pas trop quoi faire…
— Il y aurait une réponse à cette lettre ?
— Évidemment, et si elle est positive, si vous me l’apportez chez moi, c’est un billet de cinq cents francs qui pourrait aller tout seul dans votre sac…
— Et cette réponse, où c’est qu’il faudrait vous la porter ?
— Chez moi… rue Lascaris… au 227… troisième étage.
Colomba parut réfléchir.
— Ça peut se faire, mais jurez-moi que vous avez des intentions honnêtes ?
— Je vous le jure !
Et pendant que Pélissanne rédigeait les explications destinées à faire trébucher sa future proie, Mme Pastorreccia soupirait :
— Je vous crois, parce que vous avez l’air brave.
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Remontant la vieille ville en direction du quai des États-Unis, Pélissanne était content de lui. Il avait réglé en quelques minutes la question qui turlupinait le patron et les autres, ce dont tout le monde lui saurait gré et alors Conségude regretterait d’avoir choisi Esprit au lieu de lui, Barnabé, pour remplacer Fred… Pélissanne, à cette idée, sentait son cœur se dilater. Il se savait né pour de grandes choses et jugeait que le patron ne lui était en rien supérieur. Les copains finiraient par en prendre conscience et ce jour-là… Une fille qui le croisait ramena la pensée de Barnabé à cette pimbêche de Michèle. Le voyou s’attendrit. Comment espérait-elle lui échapper la pauvrette ? Il est vrai qu’elle ignorait encore tout de Pélissanne le tombeur. Elle l’apprendrait vite et à ses dépens. Lorsqu’elle serait bien ferrée, qu’elle lui obéirait au doigt et à l’œil, il la mettrait au boulot et balancée comme elle l’était, cette Michèle, nul doute qu’elle soit alors d’un bon rapport.
Pendant que Barnabé réglait le sort de Michèle, cinq vieilles grand-mères s’occupaient du sien.
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Après avoir lu la lettre que Pélissanne adressait à Michèle, Basilia se frotta les mains.
— Colomba, nous le tenons ! La petite aura servi d’appât sans s’en douter !
Incurablement sentimentale, Mme Pastorrecia protesta :
— Des fois qu’il l’aimerait pour de vrai, Michèle ?
Basilia haussa les épaules, apitoyée.
— Ma pauvre Colomba… Tu connais son métier, à cette canaille ?
— Non.
— Maquereau !
— Ça veut dire quoi ?
— Souteneur, si tu préfères… Il séduit des filles et après, il leur fait faire le trottoir et il empoche les sous que ces malheureuses gagnent tu vois comment.
— Quelle abomination !
— Tu te rends compte ce qu’elle deviendrait Michèle avec un individu de cette espèce ?
— Tais-toi. Basilia ! J’ai honte rien que d’y penser !
— Alors, à nous deux, on va purger la terre de cette vermine.
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Barnabé était trop content de lui pour ne pas s’offrir une petite fête, par cette belle journée ensoleillée et pour calmer son impatience de se retrouver au café de la place Garibaldi et de savourer le triomphe qu’il était sûr d’y remporter, il décida d’aller passer quelques heures chez l’ami Hubert à Golfe-Juan.
Ce dernier ne manifesta pas une joie débordante à la vue de Pélissanne.
— Qu’est-ce que tu viens fiche par ici ?
— Dis-donc, Hubert, t’as une drôle de façon de recevoir tes copains ?
— Des amis qui vous flanquent dans une pareille pistrouille, je les appelle pas des amis ! Vous m’aviez jamais dit que vous vous livreriez à un pareil massacre ! J’aurais été prévenu que je me serais pas mouillé !
— Que veux-tu, Fred sait pas faire le détail.
— C’est vrai ce qu’on m’a raconté ?
— Quoi donc ?
— Qu’Esprit remplace Fred ?
— Pour l’instant.
— En tout cas, tu aurais pas dû venir, Barnabé. Les flics m’ont à l’œil.
— Laisse-les s’amuser… Ils pourront jamais rien prouver. Il y a pas de témoin.
— On disait que peut-être… la vieille…
— Erreur ! J’ai le tuyau de première main. La vieille est restée, ce jour-là, à la « petite Corse » pour soigner les mômes qui couvaient je sais plus trop quoi, la rougeole ou la variole.
— T’es vraiment sûr ?
— Tout ce qu’il y a de plus sûr.
Hubert se détendit.
— Ouf ! tu m’enlèves un sacré poids ! Amène-toi, on va boire un verre.
— T’auras mis le temps à me l’offrir…
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S’il ne s’était agi de la mort d’un homme, il y aurait eu quelque chose d’émouvant à voir les deux têtes blanches de Basilia et de Colomba, penchées sur la feuille de papier où, essayant de se rappeler les souvenirs d’une lointaine jeunesse, elles tentaient de rédiger une lettre d’amour, piège où devait tomber Pélissanne. Basilia plus positive, Colomba plus romanesque, n’étaient pas d’accord sur les termes à employer. L’une entendait rédiger presque une lettre d’affaires, l’autre s’obstinait à vouloir user d’une phraséologie à la mode dans les romans populaires d’avant la première guerre mondiale. Basilia s’énervait :
— Enfin, quoi ! Colomba, tu es folle ? où as-tu vu qu’une jeune fille puisse appeler son galant « mon aigle royal » ?
— J’appelais Pascal de cette façon, dans le temps de nos fiançailles.
— Pas possible ? et lui ?
— Lui ? il me nommait sa « colombe sauvage ».
— Tais-toi ! Tu finirais par me faire rire et Dieu sait que j’en ai pas envie ! Je vais écrire : Monsieur.
— Tu ne trouves pas que c’est un peu cérémonieux pour fixer un rendez-vous d’amour ?
— Alors, M. Barnabé, puisqu’il lui a appris son prénom ?
— Je préfère.
Les deux mémés mirent plus de deux heures à s’efforcer de réentendre, dans leurs mémoires fatiguées, l’écho assourdi des phrases qui les avaient émues jadis, en leur laissant croire qu’elles étaient aimées comme aucune femme ne l’avait été avant elles. Il leur fallait lutter contre leur propension à employer des termes depuis longtemps tombés en désuétude, dont Michèle n’aurait pas pu se servir et qui auraient mis la puce à l’oreille de Pélissanne.
« Monsieur Barnabé,
Cette lettre va sans doute vous surprendre après mon attitude de ce matin. Mais étant toute seule dans la vie, je suis obligée de me méfier de tout le monde et des hommes, en particulier. Maintenant, après réflexion, je me dis que vous étiez peut-être sincère et comme vous ne me déplaisez pas, alors je me demande si je n’ai pas fait une sottise. Si vous pensez que j’ai raison, voulez-vous que nous essayions de mieux nous connaître ? Au cas où vous seriez d’accord pour nous rencontrer, je serai dans le jardin du Château, ce soir à dix-huit heures… Donnez votre réponse à celle qui vous portera ce billet, que vous lui rendrez, s’il vous plaît. Michèle. »
— Et n’oublie pas, Colomba, de rapporter cette lettre. Il ne faut pas qu’on laisse la moindre trace, sinon le petit Cervione aurait tôt fait de nous tomber dessus.
— Il est intelligent, celui-là !
Basilia se redressa.
— Il est de Corte !
Les rivalités citadines continuaient à enflammer ces corps fatigués. Colomba regimba :
— Parce que tu prends les Ajacciens pour des imbéciles ?
— Non, mais c’est pas la même chose…
— Bien sûr que c’est pas la même chose ! nous, on est des gens de la ville et vous des paysans !
— Et le maquis ! où il est le maquis ?
— Et l’empereur, où il est né ? pas chez nous, des fois ?
— Le hasard !
— Le hasard, il a pas fait naître un empereur à Corte !
— Il a dû juger qu’on n’en avait pas besoin.
Ces querelles étaient leur meilleur délassement.
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Tout de suite, à l’air qu’il arborait, la bande de Conségude et son chef, comprirent que Barnabé Pélissanne avait réussi dans sa mission. Cabot, le joli cœur de l’équipe jouait les pas pressés. Il prit tout son temps pour s’asseoir, goûter sa consommation, allumer une cigarette, se mettre bien à son aise. Il les sentait tous, impatients, tendus. Il avait l’impression d’être leur maître. Il fallut que le patron intervienne.
— Barnabé, tu te décides ?
— À quoi ?
— À nous dire si tu as le tuyau que tu es allé chercher dans la vieille ville ?
— Je l’ai.
— Alors ?
— Alors – il retarda encore de quelques fractions de secondes l’obligation où il était de parler et après avoir promené un regard souverain sur l’assemblée, il se décida – alors, vous pouvez dormir sur vos deux oreilles, la vieille était pas au col de Villefranche.
L’atmosphère se détendit aussitôt. On se mit à rire, à bavarder. Conségude ramena le silence en demandant :
— Tu as des preuves de ce que tu affirmes ?
Avec une infinie complaisance, Pélissanne fit le récit de sa visite à Colomba Pastorreccia. Il amusa ses auditeurs en leur expliquant la manière dont il s’y était pris pour séduire la mémé et comment il l’avait quasiment rendue amoureuse de lui, rien qu’en évoquant ses jeunes années. Il conclut :
— Elle était tellement envoûtée, la vieille, qu’elle a pas eu le temps de réfléchir à la question que je lui décochai à bout portant. Elle allait son train et elle m’a répondu sans même prêter attention à ce qu’elle disait. Le jour qui nous intéresse, la Pietrapiana est restée dans la vieille ville avec les mômes qui avaient la rougeole. Donc, on n’a plus de bile à se faire. Nos exploits ont pas eu de témoin.
On entoura Barnabé, on lui flanqua des tapes de bonne amitié, on le félicita, on le remercia. Le patron se contenta de dire :
— Du bon travail, Pélissanne… Tu nous as rendu un sacré service et je pense que nul, ici, ne l’oubliera.
Barnabé, en ce moment n’aurait pas cédé sa place pour tout l’or du monde. Pour que ne se dissipât pas trop vite cet instant glorieux, il ajouta :
— Il y en a un à qui la nouvelle a fait bougrement plaisir, déjà.
— Qui ça ?
— Hubert… Je suis allé passer un moment à Juan. Il avait drôlement les foies, notre bonhomme. Paraît que les flics arrêtent pas de l’embêter.
Fred s’enquit :
— Tu crois qu’il aurait craqué ?
— Franchement, j’en sais rien, mais à mon avis, il faudra se méfier au cas où on aurait, de nouveau, besoin de ses services.
Conségude acheva le débat :
— Il n’y aura plus d’autres fois… Fini de jouer aux gangsters américains. Nice c’est pas Chicago. Contentez-vous de réussir des affaires sans danger. Après ce que Barnabé nous a appris, Cervione et sa meute peuvent aller se faire cuire un œuf, ils nous auront pas.
Soudain, dans le brouhaha de la bonne humeur qui préludait à la séparation, la remarque sèche, nette de Paulin Castagnier se ficha comme une flèche.
— Et Marius Bendejun ?
Sur le moment, ils parurent tous figés. Le premier, Conségude reprit ses esprits.
— Quoi, Bendejun ?
— Ce que nous a raconté Pélissanne explique pas la mort de Marius.
Ils lui en voulaient de faire renaître leurs angoisses. Ils le regardaient de travers cet empêcheur de tourner en rond.
— Et pourquoi aurait-elle besoin d’être expliquée ? Un accident, c’est un accident, non ?
— Vous y croyez vous, patron, à l’accident ?
— Ma foi, je sais pas, je sais plus…
Barnabé s’emporta contre ce Castagnier qui tentait de minimiser son succès.
— Qu’est-ce que t’as derrière la tête, Paulin ?
— J’essaie de comprendre.
— Il y a plus rien à comprendre ! J’ai tout tiré au clair !
— Sauf la mort de Marius !
— Je vais te confier une bonne chose, Paulin ; tu m’embêtes ! Marius est mort parce qu’il bouffait et buvait n’importe quoi ! Saoul, il se sera trompé de flacon !
— Parce que tu crois qu’il gardait du cyanure chez lui ?
— Pourquoi pas ?
— L’embêtant, vois-tu, Pélissanne, c’est que le cyanure a un effet quasi foudroyant et que Marius est mort loin de chez lui.
— Et alors ?
— Alors, à moins d’admettre que Bendejun trimbalait ce poison sur lui…
— Oh ! la barbe !
— Si ça te suffit pour te consoler…
Conségude intervint, d’abord pour empêcher que les deux hommes n’en viennent aux mains, ensuite parce que les réflexions de Castagnier, il n’était pas possible de les ignorer.
— Dis-nous le fond de ta pensée, Paulin.
— Pourquoi faire, patron ? Ça plairait à personne !
— Trop tard ! il fallait te taire. Puisque tu l’as pas fait, parle.
— Comme vous voudrez… j’aimais bien Marius… je sais qu’il était un ivrogne, mais un chic type… Souvent, il m’a aidé dans des moments difficiles… mon copain, quoi… Il était loin d’être un imbécile et il tenait à la vie… Son rêve ? Amasser assez d’argent pour s’acheter une petite maison et une vigne du côté de Gattières ou de Saint-Jeannet. Il pensait pas du tout à mourir… et sa seule inquiétude était de crever dans la rue…
Fred grogna :
— Admettons que Marius ait été comme tu dis, et après ?
— Après, c’est très simple. On a descendu Marius.
Ce fut au tour d’Esprit d’entrer dans le jeu.
— Pour quel motif ?
Paulin haussa les épaules.
— Marius avait pas d’ennemi.
Pélissanne gloussa :
— Faut croire que si !
— Pas d’ennemi personnel, je veux dire. À mon idée, il est mort parce qu’il était mêlé à l’expédition du col de Villefranche. Il y a pas d’autre explication.
Fred, qui se sentait visé chaque fois qu’on faisait allusion au massacre, cria :
— Mais Bon Dieu ! puisque Barnabé t’a répété qu’il y avait pas eu de témoin !
— Qu’est-ce qui prouve qu’on a avoué la vérité à Pélissanne ?
Ce dernier se mit à rire.
— Je vois pas bien clair dans ton jeu, petit, et je sais pas ce que t’es en train de manigancer, mais rappelle-toi que c’est pas encore une mémé qui me fera prendre des vessies pour des lanternes !
— Possible ! cependant, si j’étais toi, je me méfierais.
— De qui ? de quoi ?
— De ceux qui ont descendu Marius parce que, comme toi, il est allé fourrer son nez dans la « petite Corse ».
— Tu me casses les pieds, petit et si tu espères me flanquer les chocottes, tu t’es trompé de client. Tchao !
Ils sortirent en oubliant de serrer la main de Castagnier, que le patron emmena avec lui.
— J’ai beaucoup d’estime pour toi, Paulin. Tu es le plus intelligent de tous et ce que tu as dit sur le pauvre Marius, ça m’a plu… Seulement, il faut pas leur raconter des histoires pareilles… ils sont trop… trop primitifs, tu saisis ? Eux, ils tuent ou se font tuer… Des brutes. Je crains qu’ils te pardonnent pas de les avoir empêchés de croire complètement à leur sécurité. Cette tuerie du col de Villefranche était une stupidité. Ils le savent et ils essaient de l’oublier. Ils y arriveront pour peu qu’on les laisse tranquilles. Alors, laisse-les tranquilles ?
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Le commissaire Cervione n’était pas à toucher avec des pincettes. Ses collaborateurs les plus respectueux affirmaient qu’il était d’une humeur de dogue. On passait devant la porte de son bureau sur la pointe des pieds et l’O.P. Castellet lui-même, le confident et le familier de Cervione, se demandait s’il ne serait pas bien inspiré de réclamer son changement. La hargne du policier tenait à ce qu’il ne voyait pas la moindre lueur sur le chemin qu’il lui fallait suivre pour arriver aux assassins des Pietrapiana. Il savait bien sûr, qu’il devait chercher les meurtriers dans l’entourage de Conségude, mais il ne parvenait pas à dénicher le moindre commencement de piste qui lui donnerait l’espoir d’arriver au bout de sa tâche. Chaque matin, quand il s’asseyait à son bureau, le commissaire regardait s’il y avait une note relative à l’affaire Pietrapiana et, chaque matin, il était déçu. Il appelait alors Castellet pour lui poser une question qui tendait à devenir rituelle :
— Toujours rien, naturellement ?
Gêné, humilié, Castellet hochait la tête en guise de réponse. Acerbe, l’autre continuait :
— Vous ne vous figurez pas que cela me suffit ?
— Patron, vous n’ignorez pas que je fais tout ce que je peux…
— Dans ce cas, il faut admettre que ce n’est pas assez !
— Pourquoi ne confiez-vous pas l’enquête à un autre ?
— Je ne pense pas avoir à vous expliquer la manière dont j’exerce mes fonctions ! Continuez à chercher, à fouiller. Il est impossible que tôt ou tard, un des hommes de la bande ne lâche pas une parole de trop qui nous permettrait de le cuisiner sérieusement !
— Ils ont peur, patron. Ils se doutent que nous voulons venger notre collègue et ils ignorent jusqu’où nous sommes capables d’aller pour cela. Tant qu’ils n’auront pas l’assurance que leur crime n’a pas eu de témoins, ils se tiendront peinards. Le seul susceptible de craquer, à mon idée, c’est Hubert… mais pour cela, il faudrait que je repère la faille où je pourrais faire passer la peur.
— Si seulement cette Basilia parlait… Malheureusement, à Corte, quand ils ont une idée dans la tête…
Chez lui, le commissaire ne témoignait pas d’une humeur plus agréable. Angelina, certaine d’être rabrouée, ne se risquait plus à poser la moindre question. Elle avait beau lui préparer les plats dont il raffolait d’ordinaire, il n’y touchait presque pas et n’avait pas un mot de remerciement ou de félicitation pour celle qui se donnait tant de mal inutilement. Il arrivait à Cervione de repousser brusquement son assiette et de poursuivre à haute voix son monologue intérieur. Il donnait ainsi l’impression à sa femme de la prendre pour confidente alors qu’il ne la voyait même pas.
— Pourtant, Basilia n’est pas bête ! Pourquoi ne comprend-elle pas que pour les tueurs, le nombre des victimes ne change rien ? Qu’ils tuent trois ou quatre Pietrapiana, quelle différence pour le tribunal qui, de toute façon, les condamnera au maximum ? Elle ne se rend pas compte que seul, son silence les protège contre nous et que ce silence, ils sont décidés à l’obtenir par n’importe quel moyen ! Cette sacrée vieille bonne femme n’a pas confiance dans la police ! Mme Pietrapiana se figure encore au Moyen Âge ! Elle veut venger ses morts toute seule ! Non, mais de quel droit se juge-t-elle au-dessus des lois, celle-là ! Je te jure que si elle commet le plus petit délit, je la flanque au trou !
— Et les enfants ?
Angelina savait que son mari ne livrait pas le fond de sa pensée et qu’elle aurait été mieux inspirée de se taire, seulement c’était plus fort qu’elle et Cervione sautait sur l’occasion qu’on lui offrait :
— Toi aussi, hein ? les gosses ? on les confiera à l’Assistance !
En dépit de ses résolutions, elle se laissait prendre au jeu.
— Tu en aurais honte !
— Naturellement, tu prends le parti de Basilia contre moi ! La loi, la justice, tu t’en fous ! D’ailleurs, ça ne m’étonne pas ! Une famille où il y a eu autant de gens qui ont pris le maquis que la tienne, ne peut qu’approuver les révoltés !
Angelina finissait par s’emporter à son tour.
— Tu peux en parler de ma famille ! Ton grand-oncle Léonardo, tu l’as oublié peut-être ? et pourtant, il avait deux gendarmes à son tableau de chasse, celui-là !
— Je te défends de parler de ma famille !
— Tu parles bien de la mienne !
— Ce n’est pas la même chose !
— Et pourquoi ?
— Ça ne te regarde pas !
Parvenu au terme de cette démonstration d’une logique assez déconcertante, Cervione se levait et retournait au bureau sans plus s’occuper de sa femme qui n’avait que la ressource de pleurer dans son assiette.
- : -
Conségude et son épouse buvaient leur café sur la terrasse de la villa que chauffait le soleil printanier. On sonna à la porte du jardin et Josette s’en fut recevoir l’importun. Elle revint en compagnie de Paulin Castagnier. Gaston en marqua quelque surprise.
— Toi ? Tu sais que j’aime guère qu’on vienne chez moi sans y être invité !
— D’accord, patron, mais j’ai eu envie de vous confier ce à quoi j’avais pensé cette nuit et de vous le confier le plus tôt possible.
— C’est si important que ça ?
— Je crois, oui.
— Alors, vas-y, je t’écoute.
Habituée à ne pas se mêler des affaires de son mari tant qu’elle n’était pas invitée à y participer, Josette se retira.
— Patron, je suis sûr que nous sommes cuits à plus ou moins longue échéance.
— Vraiment ?
— Écoutez-moi, patron… Fred et ses copains…
— … qui sont aussi les tiens.
— Ah ! non ! Ils sont trop bêtes… Travailler en solo d’accord, avec eux, jamais plus, ou alors autant prendre tout de suite un aller sans retour pour le bagne à perpète !
— Où veux-tu en venir ?
— Il faut les laisser tomber, patron. Ils se sont foutus dans une histoire impossible ! On descend pas un flic et sa famille quand on a un peu de jugeote, bon Dieu ! Cervione ne nous lâchera plus et vous le savez !
— Il nous aura pas puisqu’il y a pas eu de témoin !
— Vous avalez ce que vous a raconté cet imbécile de Pélissanne ? et même s’il y a pas eu de témoin, pourquoi a-t-on buté Bendejun sinon pour venger les Pietrapiana ?
— Tu vas… tu vas… tu vas…
— Au fond, patron, je suis sûr que vous pensez comme moi ! Vous verrez qu’il y en aura d’autres qui se feront descendre…
— Mais par qui, bon Dieu ?
— Si je m’en doutais, seulement… Patron, laissons-les tomber et remontons une bande qu’on choisira un peu mieux. Vous me prenez pour second…
— Non. Tu as trop d’ambition pour ton âge, Paulin. Les autres sont peut-être pas très malins mais ils sont des hommes qui ont fait leurs preuves et, de plus, je suis là pour penser à leur place. Oui, je sais, le col de Villefranche… une erreur d’accord, cependant on s’en sortira.
— Et je rentre dans le rang ?
— Et tu rentres dans le rang.
Les deux hommes se regardèrent, ni l’un ni l’autre ne baissa les yeux.
— Ça m’étonnerait, monsieur Conségude.
Gaston nota que Castagnier ne l’appelait plus patron.
— Pas moi, petit, parce que je te juge assez intelligent pour te rappeler ce qui arrive à ceux qui prétendent nous quitter.
Paulin se leva lentement.
— Je dois plus avoir de mémoire.
— Ça serait bien dommage pour toi, Paulin.
— Pas tellement, monsieur Conségude, parce que j’ai consacré ma matinée à rédiger ce que je savais du massacre du col de Villefranche et si le hasard voulait qu’il m’arrivât malheur, le commissaire Cervione recevrait immédiatement cette lettre.
— Fumier !
— Allons, allons ! À quoi bon les grossièretés, monsieur Conségude ? Entre vous et moi, c’est fini. Vous ignorez mon existence et moi, je me rappelle plus votre nom, d’accord ?
— Te figure pas que tu me posséderas, voyou !
— C’est déjà fait, monsieur Conségude.
Paulin se retira sans ajouter un mot. Josette entra sur la terrasse. Gaston l’interrogea :
— Tu as entendu ?
— Oui.
— Alors ?
— Alors, rien, tu suis son conseil : tu te soucies plus de lui.
— M’incliner devant un minable de cette espèce !
— Paulin n’est pas un minable, mais un garçon dangereux ! De plus il est jeune et toi, tu vieillis, mon pauvre gros. Il y a un âge pour tout. J’estime que tu serais pas mal inspiré de l’écouter et de tout laisser tomber.
— Jamais !
- : -
Paulin Castagnier était une fripouille lucide. L’exemple de la déconfiture de Conségude ne l’incitait pas à devenir un honnête homme. Truand il était, truand il resterait. Il souhaitait simplement dégager un peu son chemin et avait compté sur son patron pour l’aider. Le refus de celui-ci l’obligeait à agir seul et vite. Il n’ignorait pas, en effet, que si Gaston mettait les autres au courant, il irait au-devant de très gros ennuis. Il lui fallait donc, au plus tôt, se débarrasser de ceux qui risquaient de le punir de sa désertion.
En quittant la villa de Conségude, Castagnier s’en fut à la gare de Nice où il prit un train en partance pour Monte-Carlo. Il se rendit dans le premier café rencontré et appela le commissaire Cervione. Quand il l’eut en ligne, il parla :
— Monsieur le commissaire… je faisais partie, jusqu’à tout à l’heure, de l’équipe de Gaston Conségude, mais j’ai pas trempé dans l’affaire du col de Villefranche…
— Qu’est-ce qui me le prouve ?
— Le moment venu, vous pourrez me confronter avec Basilia Pietrapiana, elle me reconnaîtra pas.
Le policier étouffa un juron. Ainsi, ils connaissaient la présence de la vieille sur les lieux du crime. Paulin le rassura.
— Ayez pas peur, commissaire, je suis le seul à me douter que la mémé a tout vu et que c’est elle qui a tué Marius Bendejun comme elle démolira les autres, si elle le peut.
— Quels autres ?
— Cabris, Ascros, Pélissanne, Bairols et peut-être même Conségude.
— Vous avez des preuves ?
— Moi, non. Il y a que Mme Pietrapiana qui en possède, à mon avis. Elle est pas en danger pour l’instant, car Pélissanne s’est fait posséder par une certaine Colomba Pastorreccia qui lui a juré que l’autre vieille était à Nice quand on tuait les siens.
— Qu’est-ce qui vous incite à croire qu’elle a menti ?
— La mort de Marius Bendejun.
— Ce n’est pas suffisant.
— Pour l’instant d’accord, mais si, par hasard, Pélissanne se faisait buter à son tour, commissaire, vous n’auriez pas l’impression que ceux qui mettent leur nez dans la « petite Corse » se condamnent du même coup ?
— Qui êtes-vous ?
— À quoi bon, commissaire ? Je préfère éviter tout risque d’indiscrétion. Si un jour j’ai besoin de votre aide, je vous la réclamerai au nom de celui qui vous a appelé de Monte-Carlo, du bar Le Soleil Bleu.
Paulin raccrocha sans attendre de réponse.
De son côté, Cervione reposa le combiné et raconta à Castellet la conversation qu’il venait d’avoir. Son adjoint soupira.
— Enfin, ça commence à bouger.
— Le bonhomme ne m’a rien appris que nous ne sachions déjà… et nous ne possédons pas encore la moindre preuve.
— Si on pouvait obliger Hubert à reconnaître que l’alibi fourni aux tueurs est faux…
— Il ne s’y décidera jamais… Il a plus peur d’eux que de nous. Castellet, nous devons retenir que Pélissanne est allé fureter à la « petite Corse » et surtout que Basilia est soupçonnée, – par un type qui n’est sûrement pas bête – d’avoir assassiné Bendejun.
— C’est impossible, voyons !
— En êtes-vous bien sûr ?
L’O.P. hésita avant de répondre.
— Non.
— Dès demain, il me faut deux agents en permanence à l’entrée de la « petite Corse ».
- : -
Le lendemain matin, avant que les flics ne soient venus prendre leur poste dans la vieille ville, Colomba, frileusement serrée dans son grand châle noir (elle avait toujours froid) se hâtait vers la rue Lascaris. Devant le 227, elle leva la tête vers le troisième étage pour tenter de deviner quelle était la fenêtre derrière laquelle vivait le meurtrier des Pietrapiana. Chaque fois qu’elle repensait aux morts injustes de ses amis, Colomba se sentait soulevée par une force vengeresse. Aussi, ce fut d’une allure dont on n’aurait pas cru capable une femme de cet âge, qu’elle entama la montée des escaliers.
Barnabé, quand on frappa à sa porte, était encore couché, en train d’étudier le programme des courses parisiennes. Il sursauta. Doucement, il se coula hors de son lit et s’armant de son pistolet, alla s’aplatir contre le mur du côté où le battant de la porte devait se rabattre.
— Qu’est-ce que c’est ?
— C’est moi.
Le ton de la voix le rassura.
— Qui ça, vous ?
— Je vous apporte la réponse à votre lettre.
— Ah ! oui ! un moment, s’il vous plaît.
Pélissanne se hâta d’enfouir son pistolet dans un tiroir et de passer une robe de chambre, avant d’ouvrir à Colomba.
— Alors ?
— J’ai la lettre.
— Donnez vite !
La vieille tendit le billet que Barnabé lut avec un plaisir naïf. Ce n’était pas la tendresse incluse dans ces quelques lignes qui le touchait, mais bien la défaite dont il témoignait. Une fois encore, Pélissanne avait triomphé et la petite, si arrogante, n’avait pu résister au charme du beau garçon. Il se promit de lui faire payer cher son beau mépris de la veille.
— Vous me rendez la lettre ?
— Pourquoi ?
— Je sais pas, mais Michèle a dit que si je la lui ramenais pas, elle voudra plus entendre parler de vous.
— Elle aime commander cette Michèle, hein ?
— Ça dépend avec qui.
— Bon, le voilà son papier… Pas la peine que je lui écrive… C’est d’accord… à dix-huit heures… là où elle a choisi de me rencontrer.
— Je lui répéterai.
— Comment vous vous y êtes prise pour la convaincre ?
— Pour 500 francs, qu’est-ce qu’on ferait pas !
Barnabé éclata de rire.
— C’est vrai ! Attendez…
Il fouilla dans son portefeuille et en sortit un billet de 500 francs qu’il remit à Colomba, tout en se disant que ce n’était là qu’une mise de fonds initiale et que Michèle lui rapporterait le centuple de cette somme.
- : -
Les agents qui avaient pour mission de surveiller la « petite Corse » n’avaient pas reçu de consignes concernant ses habitants. Pourquoi, dès lors, auraient-ils été intrigués par ces deux vieilles femmes porteuses de cabas et qui s’en allaient, probablement, effectuer des emplettes ? Ils laissèrent donc passer Colomba et Basilia dont ils ne purent distinguer les visages à demi cachés par l’étoffe noire des paysannes corses.
À cinq heures trente, les deux amies entamèrent d’un pas mesuré la montée du château. Il était presque dix-huit heures lorsqu’elles parvinrent au sommet du rocher dominant la mer et offrant un admirable spectacle dont les justicières ne se souciaient guère. Tandis que Colomba prenait place sur un banc, Basilia s’enfonçait parmi les plantes composant une sorte de retraite végétale à deux ou trois mètres derrière le banc et elles attendirent, vieilles Parques que rien ne détournerait de leur sinistre besogne.
En entrant dans le jardin du Château Barnabé Pélissanne, tête nue, plein de la fatuité vulgaire des don Juan de pacotille ne se doutait pas qu’il vivait les dernières minutes d’une existence qui n’avait été qu’une longue suite de tâches ignobles. Il approchait du moment où il allait devoir rendre des comptes. Il ne le soupçonnait pas. Pour facile qu’il fût, son triomphe l’enivrait. Tout en grimpant la côte, il échafaudait un programme qui, au petit matin, devait lui mettre Michèle pantelante dans les bras.
Quand Barnabé aperçut la bonne femme sur le banc, il la reconnut et crut avoir été joué. Il s’approcha d’elle et grogna :
— Elle ne vient pas ?
— Mais si ! mais si ! seulement, elle a été un peu retenue par son travail et elle sera légèrement en retard. Elle m’a envoyée pour l’excuser.
— Je l’attendrai pas plus de dix minutes !
Colomba eut un sourire.
— Je pense pas que vous aurez à l’attendre autant !
— Ça vaudra mieux pour elle !
Comme si elle voulait justifier le comportement de Michèle la vieille se lança dans des explications verbeuses touchant la vie de la jeune fille jusqu’au moment de sa rencontre avec Pélissanne et ce dernier, un peu noyé dans ce flux de paroles, n’avait que peu de chances d’entendre des bruits insolites qui pouvaient se produire autour de lui.
Basilia émergea de sa cachette en sortant de son sac la masse qu’elle y avait cachée. Pour se donner du courage, elle se força à revoir son mari, son fils, sa bru tombant sous les balles des tueurs. Elle réentendit le cri affolé d’Anna lors des premiers coups de feu. Alors, elle s’avança vers le banc.