CHAPITRE IV

 

Les agents, embusqués dans la via Carlo Vidua, apprirent au commissaire et à l’inspecteur que l’homme recherché n’était pas ressorti de la maison dont on surveillait l’entrée.

— Et vous n’avez rien entendu ? Pas de coup de feu ?

— Non, signor commissaire !

— Bon. Allons tout de même ramasser les cadavres, Zampol !

Dans l’escalier, l’inspecteur sortit son revolver, afin de pouvoir parer n’importe quel coup dur. Son expérience en la matière lui avait appris qu’il faut toujours tirer le premier, et il était bien décidé à se conformer à ce précepte. Sur le palier, ils étouffèrent leurs pas pour écouter ce qui se passait dans le logis des Pezzato. Ils perçurent une vague et confuse rumeur, que traversa bientôt une sorte de détonation. Us se redressèrent et la poignée de la porte tournant entre les doigts de Tarchinini, ce dernier ouvrit brusquement et se précipita dans l’entrée, suivi de Zampol qui le couvrait de son arme. Ils ne virent personne mais, gagnant le petit salon, ils découvrirent Ottavio, Emilia et Elena Pezzato, attablés en compagnie de Luciano Montasti et trinquant avec de l’Asti Spumante, dont le bruit du bouchon sautant avait alarmé les policiers.

Stupéfaits, ceux-ci contemplaient la scène, tandis que les buveurs, sidérés par cette intrusion, demeuraient immobiles sur leurs chaises. Roméo ricana :

— Drôle de massacre, eh ?

Montasti, affolé, voulut se lever mais, d’un bond, l’inspecteur fut sur lui.

— Bouge pas, voyou, ou tu y as droit !

Luciano obéit, tremblant, et Elena mit sa tête sur l’épaule du garçon, ce qui fit hausser les épaules à Zampol. Sévère, Tarchinini s’adressa au père :

— Qu’est-ce que cela signifie, signor ? Vous tirez sur les policiers du gouvernement, mais vous buvez l’asti avec un homme recherché par nos services ?

— Ecoutez, signor commissaire, je vais vous expliquer...

— Et vous ferez bien, signor !...

Ottavio Pezzato paraissait vraiment ennuyé. Il regardait sa femme, sa fille, comme pour quémander un secours qui ne se manifesta pas.

— Sûr, que je lui en voulais, à Luciano, pour ses menaces et sa jalousie stupide... Aussi vrai que je suis là, signor commissaire, j’aurais jamais cru qu’il aurait le toupet de se présenter ici... Seulement, j’avais compté sans l’amour...

Du coup, Tarchinini était gagné. Il se détendit et sourit au couple que formaient Luciano et son Elena. Alessandro Zampol en jura de rage entre ses dents. Le commissaire soupira :

— L’amour...

Encouragé, Ottavio reprit avec plus d’assurance :

— J’ai compris que pour venir voir ma fille, en dépit de tout ce qu’il risquait – car nous avions entendu à la radio qu’il était recherché, même que le cœur de mon Elena a manqué s’arrêter de battre ! – Luciano l’aimait plus que sa propre vie. Alors, j’ai posé le fusil et je lui ai ouvert mes bras. Qu’auriez-vous fait à ma place, signor commissaire ?

— La même chose !

Amer, l’inspecteur remarqua à voix haute :

— Et, maintenant, il ne nous reste plus qu’à boire à la mémoire du bersaglier Nino Regazzi, si toutefois, quelqu’un se soucie encore de lui ?

Roméo tenta d’apaiser son adjoint, en lui montrant Luciano et Elena :

— Convenez, Alessandro, qu’ils sont gentils, hé? Ils ne vous font pas penser au bonheur ?

— Scusi, signor commissaire, je ne suis pas ici pour penser au bonheur, mais à un garçon étendu sur une des tables de la morgue !

Elena eut un sanglot. Tarchinini accepta la leçon.

— D’accord, inspecteur. Interdisons-nous le moindre sentiment humain ! Ne vivons qu’avec les morts et la vengeance !

Pezzato essaya de protester :

— Signor commissaire, vous n’allez pas...

— Navré, signor, mais l’inspecteur me rappelle qu’il existe un règlement et que ma fonction est de l’appliquer... Montasti, j’ai trouvé votre couteau !

Le jeune homme contempla Roméo, comme s’il éprouvait quelque difficulté à comprendre ce qu’il lui annonçait.

— Mon couteau ?... Quel couteau ? Je n’ai pas de couteau !

— Vous en avez pourtant acheté un, quand vous vous êtes mis dans l’idée de vous venger de celui que vous preniez pour un rival, eh ?

— Si j’avais dû tuer ce bersaglier, ç’aurait été avec mes mains ! Je suis assez fort pour tordre le cou à n’importe qui !

— Qu’est-ce que vous avez fait, hier soir ?

Montasti hésitait à répondre, jetant des regards furtifs et gênés à Elena.

— Cela vous ennuie de répondre à ma question, eh ?

— Si, signor commissaire...

— Pourquoi ?

— Parce que je me suis soûlé !

Elena poussa un petit cri de surprise indignée.

— Qu’est-ce que vous voulez, depuis mon retour, moi, je ne vis quasiment plus ! Je suis toujours à me demander si Elena m’a trompé ou non ! Si je ne l’aimais pas, ça me serait égal... mais je l’aime !

Flattée, heureuse aussi d’un aveu public, la jeune fille sourit et posa sa main sur le bras de Luciano, qui continuait :

— Quand nous nous sommes quittés, le bersaglier et moi, hier soir, au café de Benito Burdigana, ou mieux quand on l’a fichu dehors, je suis resté un moment, et puis je suis parti sans trop savoir où j’allais...

Zampol ricana et la voix de Montasti recommença à trembler. Il sentait qu’on ne le croyait pas.

— ... Je me rappelle que j’ai bu dans un tas de bistrots du côté de Santa Maria Ausiliatrice...

L’inspecteur souligna, ironique :

— Dabormida... Curieux, eh ?

Luciano se mit à crier hystériquement :

— Curieux ou pas, c’est la vérité ! Vous entendez, salaud ? C’est la vérité !

L’air mauvais, le policier marcha vers le garçon, visiblement décidé à corriger son insolence, mais Tarchinini l’arrêta :

— Alessandro !... Vous vous rendez bien compte qu’il ne sait plus ce qu’il raconte, et que la peur le pousse à dire n’importe quoi ?

L’inspecteur serra les poings, mais regagna sa place près de la porte pour empêcher quiconque de sortir tant que le commissaire n’en aurait pas donné la permission. Quant à Montasti, il se précipita vers Tarchinini :

— Vous me croyez, vous, n’est-ce pas, signor ? Je vous jure que j’ai pas tué le bersaglier !... J’avais du chagrin... Je me suis soûlé... Qu’est-ce que je pouvais essayer d’autre pour me calmer ?

Doucement, Roméo suggéra :

— Rentrer chez vous ?

— Ça m’aurait pas empêché de penser qu’Elena m’aimait peut-être plus... et ça... je pouvais pas le supporter...

Emilia, la mama, commença à pleurer. Ottavio, le père, écrasa une larme, quant à Elena, cause indirecte de tout ce drame, elle se jeta sur son amoureux et l’embrassa fougueusement, avant de le gronder :

— Bene mio[11]... Je n’aime que toi et je n’aimerai jamais que toi...

Si Zampol ne l’avait pas épié, Tarchinini se serait volontiers laissé aller au plaisir de mêler ses pleurs à ceux de la famille Pezzato. Mais, à cause de son adjoint, il lui fallait jouer le policier.

— Tout ça, c’est bien joli, mais je préférerais une preuve de votre présence dans le quartier de Santa Maria Ausiliatrice !

Luciano écarta les bras, dans un geste tout à la fois d’impuissance et de renoncement.

— Je crois bien qu’il va falloir que vous nous suiviez, Montasti...

— Alors, vous aussi, vous pensez que je suis un assassin ?

— Ce que je pense ne regarde que moi, jeune homme, mais vous avez frappé l’inspecteur ici présent, vous avez fui... Cela suffit largement pour justifier votre détention, en attendant que nous soyons fixés sur votre rôle dans le meurtre du bersaglier.

Ce fut un beau concert de cris, de plaintes, de lamentations de supplications où tous les saints et saintes du paradis furent appelés à l’aide, la Madone priée d’intercéder auprès de son divin Fils pour éclairer l’esprit obtus de ces policiers, et le Seigneur lui-même sommé de prouver l’amour qu’il portait à Sa créature, en daignant venir procéder à un petit miracle chez les Pezzato, où Il se porterait garant de l’innocence de Montasti. Tandis qu’Elena persuadait son Luciano qu’il devait obligatoirement se rappeler quelque chose de son ivresse nocturne susceptible de démontrer sa franchise, l’inspecteur proposait au commissaire d’embarquer tout le monde sous l’inculpation d’entrave à l’exercice de la justice. Au moment où Tarchinini s’apprêtait à notifier son arrestation au jeune homme, celui-ci poussa un glapissement insensé :

— Ça y est !...

D’un coup, le tourbillon agitant tous les personnages de la scène cessa, et chacun se tourna vers Luciano.

— Ça y est !... Je me souviens ! On m’a fichu à la porte d’un bistrot parce, que c’était l’heure de fermeture et que je voulais pas m’en aller ! Même que je me rappelle les coups de pied aux fesses qu’on m’a flanqués !

— Où est ce bistrot ?

— Ça... je sais pas... Du côté de l’Istituto Salesiano, il me semble... dans la via Sassari... ou la via Salerno... ou la via Ravenna... ou la via Brindisi... J’étais par terre et je voyais devant moi les murs de l’Istituto. Le patron du bistrot, c’est un costaud... Quand il m’a empoigné, j’ai pas pu résister... Je veux bien que j’étais soûl, mais tout de même !...

Zampol haussa les épaules.

— Des histoires !... Allez, amène-toi, ou si tu préfères que je te passe les bracelets ?

Véhément, Luciano s’adressa à Tarchinini :

— Mais, à la fin, qu’est-ce qu’il a contre moi, ce sauvage ?

Pâle de rage, l’inspecteur répliqua :

— Tu ne t’en doutes pas un peu ? Tu te figures que j’ai oublié le coup de boule que tu m’as collé dans l’estomac ? Je n’aime pas les cadeaux... et tant que je ne te l’aurai pas rendu, je ne dormirai pas en paix ! Allez, basta ! On s’en va tous ensemble !

— Un moment, Alessandro...

Zampol se tourna vers son chef :

— On a assez traîné, il me semble, non ?

— Manqué ! Alessandro, il faut lui donner sa chance jusqu’au bout, eh ? Signorina Elena, avez- vous une photo de votre fiancé ?

— Certamente, signor commissaire !

— Remettez-la à l’inspecteur...

La jeune fille se précipita dans sa chambre et en revint presque aussitôt avec la photographie demandée qu’elle tendit timidement à Zampol qui la prit, tout en demandant :

— Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse, chef ?

— Vous sautez dans un taxi, Alessandro, et vous visitez tous les cafés autour de l’Istituto Salesiano en essayant de savoir si ce garçon nous a menti. Je vous attends ici.

 

 

Lorsque l’inspecteur revint, une heure plus tard, il se trouva en face d’un véritable tableau de famille. Assis dans le meilleur fauteuil, Roméo Tarchinini, entouré d’Ottavio et d’Emilia sur sa droite, de Luciano à sa gauche, d’Elena à ses pieds, parlait de Giulietta, sa femme, de Giulietta, sa fille, et de ses autres filles, Rosanna, Alba, et de ses garçons, Gennaro, Fabrizio et Renato. On riait parce qu’on ne pouvait écouter ce diable d’homme sans avoir envie de rire. Zampol eut l’impression, une fois encore, de ne plus appartenir à cet univers de la joie, du bonheur, de la vraie vie. Ulcéré, il demanda :

— Je ne vous dérange pas, au moins ?

Ils s’étaient tus en le voyant entrer, parce qu’avec lui revenait le monde des hommes et ses laideurs, et ses injustices, et ses méchancetés. Le commissaire s’enquit :

— Alors, Alessandro ?

De fort mauvaise grâce, l’inspecteur convint :

— Il disait vrai ; signor commissaire... J’ai parlé avec le patron qui l’a fichu dehors, à plus d’une heure du matin, et plein comme une bourrique... Il buvait depuis plus de deux heures... Le type a tout de suite reconnu la photo...

— Dans ce cas...

— Dans ce cas, il ne peut avoir tué le bersaglier.

Ce fut une explosion de joie, et Ottavio embrassa sa femme, qui embrassa Luciano, qui embrassa Elena, qui embrassa Tarchinini, qui, aussitôt, lui rendit son baiser qu’elle redonna à Luciano, lequel réembrassa Emilia, qui ne se fit pas prier pour embrasser son mari Ottavio. L’affectueux aller et retour terminé, Zampol pulvérisa cette pastorale en demandant, rogue :

— Et le coup de tête dans l’estomac, c’est pour moi ? Peut-être devrais-je en remercier le signor Montasti ?

Luciano se leva :

— Signor inspecteur, je vous présente mes excuses... Je regrette sincèrement.

— Et vous vous imaginez que ça suffit ?

Alors, Elena s’approcha et, avant qu’Alessandro ait pu esquisser un geste de défense, elle l’embrassa tendrement sur les deux joues, en lui chuchotant à l’oreille :

— Et maintenant, signor inspecteur, est-ce que ça suffit ?

Evitant de répondre, Zampol, rouge comme une pivoine, sortit sans saluer personne. Dans la via Carlo Vidua, il donna ses instructions aux agents poursuivant une surveillance désormais inutile. Tarchinini le rejoignit au moment où il partait. Les deux hommes marchèrent côte à côte, sans, échanger un mot, puis le commissaire décréta :

— Bonne journée... le suspect subitement apparu et éliminé... Décidément, il ne nous reste que le nommé Angelo, eh ?

Zampol ne répondit pas. Roméo insista :

— Je vous en prie, inspecteur ! Faites-moi la grâce de m’écouter !

— Je vous demande pardon, signor commissaire...

Tarchinini passa familièrement son bras sous celui de son compagnon.

— Quelque chose qui ne va pas, Alessandro ?

— Je ne sais pas.

— C’est ce baiser de la petite Elena ?

— Je crois... C’est la première fois, depuis des années, qu’une femme m’embrasse...

Roméo lui flanqua une bourrade amicale dans les côtes.

— Et ce n’est pas la dernière, Alessandro, croyez-en un spécialiste ! Votre crise est finie... vous êtes mûr pour le mariage !

Un quart d’heure plus tôt, Zampol se serait récrié, mais depuis le baiser d’Elena...

 

 

Cette petite aventure avait à nouveau amolli le cœur tendre de Tarchinini et, sitôt rentré dans sa chambre d’hôtel, il appela Vérone pour parler à sa femme, dont l’absence lui pesait ce soir-là plus particulièrement. Dès que Giulietta fut en ligne, il céda à son lyrisme naturel :

— C’est toi, ma colombe ?... Je te téléphone pour t’apprendre que je me mange de soucis... Pourquoi ?... Tu oses me demander pourquoi ? Ma qué ! Parce que tu n’es pas là, eh ?... Giulietta mia, je ne parviens pas à respirer l’air dans lequel tu ne respires pas !... Je me languis, je dépéris, je me consume, j’ai vieilli de vingt ans ! Autrement dit, je suis un vieillard qui a déjà un pied dans la tombe... J’exagère ? Ah ! Giulietta, comment peux-tu penser une chose pareille ? A la Questura, quand ils me voient passer, ils détournent la tête, tellement je leur fais de la peine !... Tu ris ! Si ! si ! tu ris ! Je t’ai entendue !... Ah ! Giulietta, tu es bien la mère de la dévergondée, de l’ingrate, de la sans-cœur, de la sans-honte qui a quitté son père en lui promettant de revenir et qui reste chez les sauvages d’Amérique !... Quoi ? Qu’est-ce que tu me chantes ? Elle a écrit ?... Elle revient ?... Ah ! la belle âme !... Tu peux raconter ce que tu voudras, Giulietta, mais c’est tout mon portrait ! Et quand sera-t-elle de retour, cette enfant du Bon Dieu ? cet ange égaré sur terre, cette consolation de ma vie ? Tu peux être heureuse de m’avoir rencontré, Giulietta mia, car, sans moi, tu aurais peut-être d’autres enfants, mais pas comparables à ceux qui sont ta fierté ! Quand je reviens, moi ? Tout de suite, si je pouvais, pour essayer de me garder en vie, afin de t’adorer quelques années encore, mon amour... mais auparavant il faut que j’arrête un meurtrier... Ce que j’attends ? La preuve... Eh ! oui, je sais que c’est lui... enfin, disons que je le soupçonne fortement... Non, ça ne suffit pas, mon rossignol. Dès que je l’aurai forcé à avouer, je rentre... Les bambini se portent bien ? Et la grand-mère ? Et l’oncle ? Et le cousin ? Et les neveux ?

Apaisé par des réponses favorables, Tarchinini consentit à raccrocher, non sans avoir assuré sa femme qu’il ne vivait que pour elle et que, sans elle, il ne trouvait de goût, d’intérêt à rien. Son excuse tenait à ce qu’il était sincère. Le retour annoncé de sa fille aînée remplissait Roméo d’une joie sereine, et, parce que tout s’affirmait de nouveau en ordre dans son petit monde familier, il se coucha l’esprit libéré et s’endormit en souriant aux anges, mais des anges qui avaient les traits des différents membres du clan Tarchinini.

 

 

Au début, le caporal Arnaldo Mantoli s’était senti terriblement intimidé par ces gens qu’il savait être de la police et qui ne ressemblaient pas aux policiers tels qu’il se les représentait. Puis, peu à peu, au fur et à mesure qu’il se laissait prendre à la bonhomie du commissaire, il s’abandonnait. Maintenant, il éprouvait une confiance totale dans ce petit homme tout rond, à la moustache ridicule et aux mines attendrissantes. Quelque chose murmurait à l’oreille d’Arnaldo que si son copain Regazzi pouvait être vengé, ce type s’en chargerait.

— En résumé, votre ami ne s’attendait pas du tout à cette visite ?

— Absolument pas !

— Racontez-moi comment cela s’est passé ?

— Quoi ?

— Lorsque Regazzi et les autres se sont parlés ?

— Nino, il est venu avec moi... Jusqu’à ce qu’il voit les types, je suis sûr qu’il y croyait pas, qu’il s’imaginait que je lui racontais une blague... Quand il les a aperçus, il a eu l’air tout désemparé. « Arnaldo, il m’a dit, qui ça peut être ces gens-là ? » Mais moi, comme de bien entendu, j’en savais rien, eh ? Le plus vieux des deux signori, celui qu’avait une grosse chaîne de montre, il a demandé : « C’est vous, Nino Regazzi ?... » Alors, Nino, il a répondu : « Oui, c’est moi. » « Bon, il a fait l’autre, j’ai de bonnes nouvelles pour vous... Où est-ce qu’on peut causer ? Nino les a emmenés au parloir et moi, je suis retourné au poste de garde...

— Et après ?

— Au bout d’un quart d’heure, peut-être même pas, Nino, il est ressorti avec ses visiteurs. Ils se sont serré la main, et puis les signori sont partis vers leur auto, arrêtée presque à l’entrée de la caserne, mais de l’autre côté, une Fiat avec une cocarde ou un insigne sur le pare-brise, mais j’étais trop loin pour me rendre compte... Nino nous a rejoints, et il a sorti un gros paquet de billets de mille lires. Il était à moitié fou ! Il dansait sur place...

— Et il n’a pas donné d’explications ?

— Non, il était trop pressé de filer.

— Pour aller où ?

— Rejoindre une fille avec laquelle il avait des ennuis.

— Reparlez-moi des visiteurs ?

— Deux signori... des importants... Celui qui paraissait commander, c’était le plus vieux, le plus grand aussi... Il avait des lunettes d’or et il était tout rasé. Il portait un costume noir, des gants, et sur son gilet une grosse chaîne de montre en or...

— Comment parlait-il ?

— Je sais pas trop... Comme un curé, il me semble, mais un curé qui aurait un haut grade...

— Et l’autre ?

— Je l’ai pas entendu. Il avait une barbe très noire... Un costume bleu avec des rayures blanches et un chapeau noir à bords roulés... Lui aussi, il avait des gants.

— Ils ne vous ont pas donné l’impression d’être, des gangsters ?

Le caporal se mit à rire.

— Oh ! non, plutôt des juges !...

 

 

Roméo Tarchinini avait invité son adjoint à déjeuner et, tout en dégustant une piccata[12] qu’il faisait glisser avec de belles rasades de cortese[13], il chantait les louanges de sa femme dans la louable intention d’inciter Alessandro à convoler au plus vite, afin de retrouver un équilibre perdu. Cependant, Zampol ne semblait pas lui prêter une attention bien soutenue, et, profitant de ce que le commissaire reprenait son souffle, il s’enquit :

— Qui croyez-vous que puissent être ces deux hommes venus voir Regazzi à la caserne ?

Après une légère hésitation, Tarchinini remarqua avec dépit :

— Alessandro, je n’ai pas le sentiment que vous vous intéressez beaucoup à ma famille, hé ? Seriez-vous donc « flic » au point de ne pouvoir parler d’autre chose que de votre métier ?

— Ma qué ? Signor commissaire, ces deux hommes...

— Eh ! laissez-moi tranquille avec ces gens-là !... Pour l’instant, nous faisons de la gastronomie, pas de la police, Alessandro ! Savourez donc cette piccata et dites-moi si ce cortese n’embaume pas toute la flore alpine ?

Le vin et la bonne chère rendaient Roméo presque aussi lyrique que l’amour. Pour lui complaire, l’inspecteur dut se livrer à des dissertations sur le vin du Piémont et la cuisine que sa mère pratiquait. En échange, son supérieur lui parla des recettes que sa Giulietta d’épouse avait reçues de sa mère, qui les tenait de sa mère, à elle, et ainsi de suite... Il leva un doigt sentencieux :

— Souvenez-vous, Alessandro ! Les victoires et les défaites, et les milliers de morts s’oublient très vite, tandis que le secret d’un bon plat triomphe de tous les obstacles et suit le cours des générations sans se douter des stupidités humaines... Personne ne sait exactement le visage qu’avait Charlemagne, mais on n’ignore pas ce qu’il mangeait et ce qu’il buvait. N’est-ce pas réconfortant ?

— Réconfortant ?

— Oui, réconfortant, Alessandro ! Il me plaît de penser que toutes ces gloires établies dans le sang, dans la souffrance, par la force et l’injustice, s’effritent, s’estompent, disparaissent, tandis que demeure le secret d’une sauce inventée il y a des siècles ! Alessandro, ne trouvez-vous pas admirable que le vent de la vie emporte on ne sait où ces traités conçus par les plus fins diplomates, après les triomphes des plus grands hommes de guerre, alors que l’idée germant un jour dans l’esprit d’un cuisinier fait encore nos délices ? On n’est pas toujours très bien fixé sur les préoccupations intellectuelles de nos ancêtres du Moyen Age, mais nous pouvons affirmer, sans crainte de nous tromper, qu’ils se régalaient d’un civé d’huîtres, les jours maigres, d’un brouet d’Allemagne, les jours gras, et qu’ils se pourléchaient les babines quand ils avaient dégusté la sauce caneline, ou la sauce d’enfer ! Quand vous viendrez à Vérone, je vous ferai goûter tout ça, car je m’amuse à faire une cuisine... archéologique !

Au dessert, pour arroser le San Onoralo bavant sa crème par tous les pores, Roméo tint à offrir une bouteille de vin Santo[14], qui, tout de suite, commença à chauffer sérieusement les deux meilleures têtes de la Police Criminelle piémontaise, et dont l’une était, d’ailleurs, véronaise !

Après avoir tamponné sa moustache, au cas où quelque trace de crème y fût demeurée, Roméo but en fermant à demi les yeux son ultime gorgée de vin Santo et, reposant son verre, dit tout à trac :

— A votre avis, Alessandro, dans l’esprit aussi peu compliqué du caporal Mantoli, quel genre d’homme peut faire penser à un juge ?

Ramené subitement à ses préoccupations professionnelles, dont il s’était délibérément écarté, Zampol mit un certain temps à retrouver le fil de ses idées.

— Ma foi... la gravité ? La tenue ? La solennité ?

— Exactement ! Et dans quel corps de métier est-on grave, solennel ?

— J’avoue que...

— D’abord, pourquoi certaines occupations exigent-elles la solennité, la gravité ?

— Pour inspirer confiance ?

— Parfait, Alessandro ! Vous avez entendu le caporal nous parlant de cet homme comme d’un curé de haut grade ; autrement dit, ce garçon songeait à un évêque... On sentait que si cet inconnu l’en avait prié, il se serait confessé à lui, tant il l’intimidait, tout en lui paraissant capable de tout entendre... A part les ecclésiastiques – notre homme n’en étant sûrement pas un – à qui se confesse-t-on volontiers ?

— A un médecin ?

— Oui, mais ce sont les médecins d’il y a cinquante ans qui étaient solennels...

— Un notaire ?

— Un notaire ! Alessandro, vous avez mis le doigt dessus et, si je ne me trompe pas complètement, le visiteur du beau bersaglier se révélera être un notaire. Conviction renforcée du fait qu’il lui a donné beaucoup d’argent, devoir qui peut incomber à un notaire, mais pas à un médecin.

— Mais pourquoi lui aurait-il remis cet argent ?

— C’est ce que nous allons lui demander, inspecteur.

— Parce que vous savez qui il est ?

— Je n’en ai pas la moindre idée.

— Alors ?

— Alors, Nino Regazzi étant originaire de Rastro, presque à la frontière, je vous propose de rendre visite au notaire de Rastro.

— Rien ne prouve que...

— Bien sûr, mais c’est une chance à courir avant d’interroger tous les notaires de Turin !

— Si vous avez raison, signor commissaire, pourquoi le notaire de Rastro ne s’est-il pas manifesté après le meurtre de son client ?

— C’est aussi ce que je compte lui demander, Alessandro. Notez qu’il n’y a sûrement pas de notaire à Rastro, mais on nous apprendra, là-bas, qui s’occupe des transferts de propriétés, des testaments et des héritages.

 

 

Ils arrivèrent à Rastro vers quinze heures. Ayant dû quitter la route nationale menant à la frontière, ils s’engagèrent sur des chemins plus accessibles aux piétons qu’aux automobilistes. Zampol, qui conduisait la voiture de police, souhaitait de tout son cœur de ne pas avoir à faire demi-tour sur place, étant assuré d’avance de n’y point parvenir. Quant à Tarchinini, pâle comme un mort, il fermait les yeux pour ne pas voir les abîmes qu’il frôlait, et sa digestion s’en ressentait. Au bout d’une demi-heure d’angoisse, ils rencontrèrent un village misérable, où le chemin venait buter, sans avoir le courage d’aller plus loin. Un vieux, assis sur une pierre, regardait arriver le véhicule. L’inspecteur s’arrêta près du bonhomme. Roméo descendit et le plaisir de sentir de nouveau le sol ferme sous ses pieds lui rendit sa bonne humeur.

— Bonjour, nonno[15] !

Le vieux leva vers lui un regard aussi clair qu’un ciel de début de printemps, et dans ce visage noirci par d’innombrables soleils, couturé de rides profondes, ces prunelles limpides incitaient à penser à une eau transparente dans la fraîcheur d’une grotte. Le vieux examina Tarchinini, se racla longuement la gorge et cracha par terre. Il n’y avait pas d’offense volontaire dans cette attitude, mais le témoignage d’une indifférence totale relevant d’un détachement absolu des choses de ce monde. Le commissaire ne se découragea pas.

—  C’est Rastro, ici, hé ?

— Ouais...

— La mairie, elle est sur la place ?

— Ouais...

— Le maire, vous le connaissez ?

— Ouais...

— Qui c’est ?

— Un imbécile.

L’inspecteur faillit éclater de rire, en voyant l’expression de Tarchinini entendant cette définition lapidaire du premier magistrat de Rastro.

— Comment s’appelle-t-il ?

— Qui ?

— Le maire ?

— Comme moi.

— Comme vous ?

— C’est mon fils !

— Alors, vous, quel est votre nom ?

— Ça vous regarde pas !

Malgré lui, ce coup-là, Zampol ne put se retenir et son chef réagit :

— Ça vous amuse, Alessandro, eh ?

— Scusi, signor commissaire, mais ce bonhomme...

Le bonhomme en question se mit à interroger Roméo, à son tour :

— Vous venez pour le cirque ?

— Le cirque ? Quel cirque ?

— Vous êtes pas des saltimbanques ?

— Nous ?

— Je croyais...

— Ma qué ! Pour quelles raisons pensez-vous que nous sommes des saltimbanques, eh ?

— Parce que la dernière fois que le cirque est venu... celui qui faisait le clown, il était habillé comme vous...

Le vieux parut fouiller dans sa mémoire, avant d’ajouter :

— Il avait une canne en plus, et un gibus...

L’inspecteur préféra descendre, et, sous prétexte de soulager un besoin aussi naturel que pressant, s’écarta des deux hommes qui poursuivaient le plus étonnant des dialogues. Le commissaire ne fut pas dupe de la manœuvre, mais il apprécia le tact de son subordonné.

— Dites-moi, nanno... Regazzi ?... Nino Regazzi, ça vous rappelle quelque chose ?

— Ouais... Un jeune qu’est parti...

— C’est ça !... Il était d’ici ?

— Non... en nourrice.

— Chez qui ?

— Les Crocini.

— Où peut-on les rencontrer, ces Crocini ?

— Au cimetière.

Tarchinini renonça et, rappelant l’inspecteur d’un geste, il remonta dans la voiture, et tous deux tentèrent d’aller plus avant.

Les maisons accroupies obligeaient à évoquer des bêtes fatiguées. On devinait qu’ici, il fallait se battre pour subsister. Les hommes, les femmes, les enfants, que le bruit de l’automobile faisait surgir des encoignures ou apparaître sur des seuils vétustes, avaient des visages immobiles, miséreux. Sur une sorte de rond-point, qui pouvait passer pour une placette, une maison un peu moins abîmée que les autres portait : « Mairie », au-dessus de la porte d’entrée. Agenouillé sur la dalle précédant la porte, un homme réparait le chambranle. Cette fois, Tarchinini délégua Zampol qui s’efforça de se montrer le plus courtois possible.

— Salute !...

Sans se relever, l’homme tourna la tête.

— Salute...

— Vous connaissez le maire de Rastro ?

— Ouais.

Ça recommençait comme avec le vieux ! Alessandro se maîtrisa.

— Vous savez où il est ?

— Ouais.

— Vous pouvez me dire où je peux le rencontrer ?

— Pas la peine.

— Pas la peine ?

— C’est moi, le maire.

— Nous sommes policiers... Le commissaire Tarchinini et moi arrivons de Turin.

— Et alors ?

— Vous vous souvenez de Nino Regazzi ?

— Ouais.

— Vous savez qu’il est mort ?

— Ouais.

— Ça n’a pas l’air de vous affecter beaucoup ?

Le maire haussa les épaules.

— Il était pas de chez nous... Chacun ses misères, eh ?

— Où habite le notaire ?

— Quel notaire ?

— Celui qui s’occupe des affaires des gens de Rastro ?

— Il habite à Suse. Il s’appelle maître Serantoni... Armando Serantoni.

 

 

A Suse, qui n’est pas bien grand, les policiers n’eurent aucun mal à dénicher la belle villa occupée par maître Serantoni. Devant la porte, une Fiat stationnait, portant sur le pare-brise le caducée d’un médecin. Tarchinini remarqua, montrant l’insigne :

— Sans doute ce que le caporal, de loin, a pris pour une cocarde.

Une bonne leur ouvrit et leur annonça que maître Serantoni, malade, ne pourrait les recevoir, mais que le clerc Valeriotti se tenait à leur disposition. Tarchinini s’inclina le plus aimablement du monde, et, tout en se débarrassant de ses affaires, assura :

— Scusi, graziosa... mais c’est maître Serantoni lui-même que nous devons rencontrer. Peu importe qu’il soit malade, à moins, toutefois, qu’il se trouve à l’article de la mort ?

— C’est que...

— Allez vite nous annoncer, graziosa, et l’on nous recevra sûrement... Commissaire Tarchinini et inspecteur Zampol, de la Police Criminelle de Turin.

La petite ouvrit de grands yeux.

— La popo... la police ?... Mais... mais on n’a rien fait...

— Aussi, on ne vous mettra pas en prison, adorabile... et je le regrette, car je vous eus volontiers servi de geôlier...

La jeune fille était trop bouleversée pour prêter attention aux fausses amabilités de son interlocuteur, car elle était fort laide. Brusquement, elle sortit de l’espèce de torpeur où semblait l’avoir plongée l’énoncé des titres de ces clients à part.

— Restez là ! Je vais prévenir...

Demeurés dans l’antichambre, Alessandro et Roméo examinaient avec complaisance le décor sévère et riche les entourant. On devinait que le maître de cette maison n’était pas un petit rigolo. Tout s’affirmait cossu, mais sans grâce. Point de bibelots, mais des meubles épais, profonds, qui, depuis des générations, renfermaient vraisemblablement les trésors de la famille Serantoni. On imaginait que les portes entrebâillées de ces armoires, bahuts, coffres, laisseraient échapper des odeurs de lavande ou de naphtaline, ou de paradichlorobenzène. La mite s’affirmait, sans aucun doute, en ces lieux, l’ennemi héréditaire.

— Avez-vous remarqué, Alessandro, que partout où nous nous présentons, nous autres policiers, nous suscitons l’effroi, et même chez les très honnêtes gens ?

— C’est à la fois un avantage et un inconvénient, mais plus un inconvénient qu’un avantage.

— Pourquoi inspirons-nous la peur à ceux qui n’ont rien à se reprocher ?

— Parce qu’il n’y a peut-être personne qui n’ait rien à se reprocher.

Un homme d’une quarantaine d’années, assez élégant d’allure, et dont le visage un peu gras s’amincissait sous le reflet bleuté d’une barbe courte mais d’un noir de jais, se présenta. Les deux policiers pensèrent tout de suite au compagnon de l’homme important qui avait donné de l’argent au bersaglier.

— Il paraît que vous désirez voir maître Serantoni, signori ?

— Nous sommes venus de Turin pour cela... mais s’il est gravement malade ?...

— Non pas... non pas... Je suis son médecin traitant... Docteur Giuseppe Menegozzo... Mon ami Serantoni a eu un accident… enfin, il vous expliquera lui-même... Il est encore un peu fiévreux... Si vous ne vous étiez pas dérangés spécialement, je vous aurais priés de revenir... Voulez-vous bien me suivre ?

Ils l’accompagnèrent dans une chambre spacieuse et, dès le premier coup d’œil au malade, ils surent que c’était bien là l’homme venu parler à Nino Regazzi, à la caserne. La figure couverte d’ecchymoses badigeonnées de mercurochrome, la lèvre supérieure encore enflée, un œil aux teintes multicolores indiquaient que le très respectable notaire de Suse avait reçu une raclée d’importance. Du coup, le commissaire, Tarchinini éprouva les impatiences fébriles du chien d’arrêt qui a levé le gibier.

— Nous sommes navrés, maître, de vous déranger alors que vous êtes alité... après un accident, sans doute ?

Avant que le notaire ait pu répondre, une forte femme à cheveux grisonnants intervenait avec violence :

— Puisqu’il paraît que vous êtes de la police, signori, je vous serais obligée de poursuivre cette affaire jusqu’au bout ! Mon mari a été victime du plus odieux des attentats ! Si vous aviez vu dans quel état il est rentré... C’est bien simple, quand il est descendu du taxi qui le ramenait, j’ai cru voir mon beau-père sortant de son tombeau !

Le notaire interrompit l’indignée :

— Cela suffit, Mafalda...

Puis s’adressant aux visiteurs :

— Ma femme... la signora Serantoni...

Roméo s’inclina :

— Je suis le commissaire Tarchinini, détaché à la police criminelle de Turin, et voici mon adjoint, l’inspecteur Zampol.

— Que puis-je pour vous, signori ? J’avoue qu’à première vue...

— Un simple renseignement, maître... Etes- vous allé à la caserne Dabormida en compagnie du docteur Menegozzo pour rencontrer le bersaglier Nino Regazzi, avant-hier en fin d’après-midi ?

— Parfaitement. Le docteur qui avait également affaire à Turin a eu la bonté de m’emmener.

L’inspecteur Zampol convint que, décidément, le commissaire ne raisonnait pas mal du tout et que ses déductions se tenaient. Tarchinini ne paraissait pas surpris.

— Et cette visite ne vous explique pas la mienne, maître ?

Le notaire regarda le médecin, puis sa femme, comme pour quêter un éclaircissement, comme pour se rendre compte s’ils comprenaient quelle était cette relation de cause à effet paraissant si évidente à ce policier ;

— Ma foi... non, signor commissaire.

— Nino Regazzi est mort.

— Mort ? Ce n’est pas possible !

— On l’a assassiné avant-hier soir, à quelques pas de sa caserne.

— Dio moi !

— Madonna Santa !

Seul le médecin ne proféra aucune invocation céleste. Le commissaire lui demanda :

— Vous étiez au courant, docteur ?

— Oui, par le journal, mais dans l’état où se trouvait mon ami, je n’ai pas cru nécessaire de lui en parler.

Roméo revint à l’alité :

— Vous ne lisez donc pas le journal, maître ?

— Avec mon œil en piteux état, Giuseppe a préféré que je ne lui impose aucune fatigue.

— Et vous, signora ?

— Oh ! moi... Je ne compte guère ici, signor commissaire, sauf quand mon mari est malade... J’ai lu, en effet, le meurtre de ce soldat, mais j’ignorais complètement que mon époux ait eu affaire à lui !

Maître Serantoni l’interrompit brutalement :

— Assez, Mafalda ! Un peu de pudeur, je te prie ! Tes plaintes conjugales n’intéressent pas le commissaire ! Puis-je vous demander, signor commissaire, si l’on a trouvé sur Regazzi les 50 000 lires que je lui avais remises ?

— Non.

— Pourtant, j’avais cru bien agir, pensant que ce garçon, probablement sans un sou, serait heureux d’être mis tout de suite en possession d’une pareille somme ? Il a dû montrer cet argent à ses camarades et l’un d’eux...

— Vous croyez que c’est un des bersagliers ?

— Il fallait forcément que ce fût quelqu’un au courant et il n’y a qu’un être très fruste qui puisse tuer pour 50 000 lires !

— Peut-être... Et maintenant, maître, je crois que vous devez me mettre au courant de vos relations avec Nino Regazzi ?

— Bien volontiers, signor commissaire... Mafalda, appelle Lucia qu’elle apporte des chaises ?

Lorsque tout le monde fut assez confortablement installé, le notaire expliqua.

— Il y a un an à peu près, un homme est entré dans mon étude. Il s’appelait Serafino Zagato. Visiblement un seigneur. Il me déclara habiter Turin et vouloir rédiger son testament. Comme je m’étonnais qu’il m’ait choisi au lieu d’un de mes confrères turinois, il me dit qu’il préférait avoir affaire à quelqu’un qu’il ne connaissait pas, certain aveu nécessaire lui serait moins pénible du fait même que nous ne nous reverrions pas. Sans enfants, son unique héritière légale était sa nièce, une certaine Valeria Rossi, veuve, habitant Pinerolo, Seulement, mon client, arrivé à l’âge des remords, se souvenait d’une mauvaise action autrefois commise. Une jeune fille abandonnée alors qu’elle allait être mère. Il m’a chargé de retrouver la trace de cette personne qui, lorsqu’il la connaissait, habitait San Ambrogio. J’ai eu la chance, grâce au crédit illimité qui m’était consenti, de pouvoir mener mes recherches à bien. J’acquis la conviction que cette personne — Nina Regazzi – après avoir mis son fils en nourrice à Rastro, chez des gens nommés Crocini, s’était placée à Turin, où elle mourut alors que le gamin n’avait pas atteint sa cinquième année. Les nourriciers ne voulurent pas abandonner le petit et le gardèrent à leur foyer jusqu’au moment où ils disparurent à leur tour. Alors, le jeune Nino s’en fut gagner sa vie à Turin. Comme vous le pensez bien, ce Nino est le bersaglier que je suis allé voir pour lui apprendre que, conformément aux dernières volontés de son père, il hériterait de toute la fortune de ce dernier s’il acceptait une adoption posthume. Naturellement, le jeune homme n’a pas hésité un instant et c’est pourquoi, en avance d’hoirie, je lui ai remis cinquante mille lires. Et je m’en repens amèrement !

— Héritage important ?

— Soixante millions de lires à peu près.

— Qui vont maintenant à cette veuve de Pinerolo ?

— La nièce du défunt, oui.

— Voilà une dame qui doit une fière chandelle au meurtrier de Nino Regazzi.

Le notaire hocha la tête avant de déclarer sentencieusement :

— C’est la vie...

Tarchinini n’aimait pas cet homme à qui il trouvait l’air faux. D’un ton très sec, il reprit :

— Maître, venons-en à vous, s’il vous plaît... D’après la signora Serantoni, vous avez été victime d’une agression ?

— Oui.

— A Turin ?

— A Turin, la nuit même où ce pauvre garçon...

— Curieuse coïncidence, hé ?

— Tout dans notre existence n’est que hasard et coïncidence.

Le commissaire, en dépit de son inépuisable gentillesse, se sentait de furieuses envies de prendre ce tabellion par le devant de son pyjama et de le secouer jusqu’à ce qu’il perdit son air de faux témoin, mais cette manière d’interroger eût fait scandale. Roméo se contraignit :

— Racontez-moi comment cela vous est arrivé ?

— Eh bien ! j’avais profité d’une réunion de la chambre des notaires, à Turin, pour passer voir Nino Regazzi à sa caserne, puis je suis allé dîner en compagnie de quelques confrères...

— Où ?

Maître Serantoni sursauta.

— Vous désirez savoir où nous...

— Si cela ne vous gêne pas ?

La signora Serantoni s’interposa, rogue :

— Et pour quelles raisons cela le gênerait-il, je vous prie ?

Le notaire se hâta de répondre :

— Ma femme a raison, signor commissaire, votre question ne me gêne en rien ; elle me surprend simplement. Nous avons dîné, mes collègues et moi, au restaurant Ternando, sur la via San Francesco dé Paola. Etes-vous satisfait ?

— Je le serai complètement lorsque vous m’aurez donné les noms de quelques-uns de ceux qui partageaient votre repas.

— Ce coup-ci, signor commissaire, vous y allez quand même un peu fort ! Ma qué ! C’est un véritable interrogatoire, eh ?

— C’en est un, maître.

Une fois encore, la notairesse se porta au secours de son époux :

— Ne t’énerve pas, Armando ! Donne des noms à ce policier et qu’il te laisse !

Le malade parut se résigner.

— Bon... mais c’est bien pour te faire plaisir, Mafalda, car je n’ai pas le sentiment que ce signor ait le droit de se conduire de cette façon à mon égard ! Je suis quand même adjoint au maire de Suse, ainsi que mon excellent et très fraternel ami, le docteur Giuseppe Menegozzo !

Le médecin s’inclina avec un sourire.

— Merci, Armando... mais hâtez-vous de répondre au commissaire ; plus vite vous en aurez fini avec cette scène très désagréable, plus vite vous pourrez vous reposer.

Tarchinini approuva, et le notaire le fixant, lui lança hargneusement :

— Maître Riboldi,... maître Gionnelli... maître Porevano... maître Lanzoni... maître Crispa... Cela vous suffit ?

Roméo, qui avait écrit sous la dictée du tabellion, referma son carnet, le glissa dans sa poche.

— Cela me suffit, maître, cependant je me permets de vous faire remarquer que vous ne m’avez, pas encore relaté la façon et les circonstances dont vous avez été attaqué ? Je ne pense tout de même pas que cette agression ait eu lieu au Ternando, eh ?

— Bien sûr que non ! Après le dîner où – il faut bien l’avouer – nous avions, sous l’influence du rappel de notre jeunesse estudiantine, bu un peu plus qu’il n’eût été sage de le faire, nous sommes sortis du restaurant en pleine forme et d’une gaieté telle que nous nous imaginions avoir retrouvé nos vingt ans. Nous nous sommes raccompagnés les uns les autres et parce que j’étais le seul n’habitant pas Turin, je suis resté le dernier. Je dois confesser que j’avais l’esprit un peu brouillé et que je suis incapable de me souvenir si c’est après avoir ramené chez lui Gionnelli ou Crispa que je me suis retrouvé du côté du Ponte Mosca... La fraîcheur montant de la Dora Riparia[16] m’éclaircit l’entendement et, un peu honteux, je me hâtai vers mon hôtel – Le Ligure, piazza Carlo Felice – maugréant de ne point rencontrer de taxi et c’est alors que m’étant quelque peu égaré, je fus attaqué par deux voyous aux environs de la piazza Mosca. Ils en voulaient à mon argent... Je me suis débattu... J’ai crié... Le coin est désert au petit matin... et puis j’ai entendu des fenêtres qui s’ouvraient et les deux bandits sont partis sans demander leur reste, mais après m’avoir mis dans l’état que vous voyez !

La signora Serantoni ne put taire une indignation qui éclata une fois de plus.

— C’est une honte ! A Turin ! Attaqué comme dans la jungle !

— Prego ! Mafalda[17]...

Confuse, elle rougit :

— Scusi, Armando[18]...

— Des passants m’ont aidé à me relever... On m’a amené jusqu’à une pharmacie d’où, une fois pansé, j’ai pu enfin gagner mon hôtel... Je suis revenu ici en voiture le lendemain matin.

— Où avez-vous porté plainte ?

— Où j’ai porté plainte ? Eh ! bien mais... chez le pharmacien qui a téléphoné au poste de police le plus proche... Ils ont envoyé un agent qui a pris ma déposition et me l’a fait signer.

— Parfait ! Signor Serantoni, je vais m’employer de mon mieux pour qu’on active les recherches afin de retrouver les deux brutes qui vous ont si maltraité... Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter un prompt rétablissement... Miei ossequi, signora[19]. A propos, maître, cette veuve de Pinerolo sait-elle qu’elle est devenue très riche par suite du décès de Nino Regazzi ?

Alessandro Zampol sourit intérieurement en se demandant si le notaire tomberait dans le piège que Tarchinini lui tendait avec la plus apparente et la plus hypocrite des naïvetés. Mais maître Serantoni répondit :

— Si elle est au courant, ce n’est sûrement pas par mon truchement puisque vous venez de m’apprendre la mort de mon client ! En tout cas, il me semble que si elle se savait multimillionnaire, Valeria Rossi m’aurait déjà téléphoné... Il est des impatiences qu’il est impossible de refréner, eh ?

— Sans aucun doute... A rivederci frapoco[20]... signor Serantoni...

Suivi de l’inspecteur, le commissaire quitta la chambre du notaire. Le docteur Menegozzo les raccompagna jusqu’à l’entrée. Au moment de sortir, après les salutations d’usage, Tarchinini se retourna :

— A propos, signor... Je n’ai pas voulu inquiéter la signora, mais, bien entendu, votre ami aurait intérêt à venir me voir le plus tôt possible, à Turin...

Le médecin eut un sourire complice et murmura :

— Bien entendu... Comptez sur moi !

 

 

A quelques pas de la villa du notaire, les deux policiers rencontrèrent la jeune servante qui leur avait ouvert la porte et, après l’avoir saluée comme si elle était une grande dame, Roméo lui demanda où il pourrait acheter un couteau. Emue d’une déférence à laquelle elle n’était guère habituée, la petite – dont le visage ingrat s’éclairait de telle façon qu’elle en devenait presque jolie – répliqua avec feu :

— Sur la place, chez Moretti... c’est le seul endroit où vous trouverez des couteaux de qualité.

— Merci mille fois, signorina... Puis-je me permettre de vous prier de me dire votre prénom ?

— Lucia...

— Seriez-vous fâchée, Lucia, si je vous avouais que j’ai rarement rencontré une jeune personne ayant un visage aussi intéressant que le vôtre ?

Lucia, dont on moquait la laideur depuis qu’elle était au monde, ne sut que balbutier :

— C’est... c’est... vrai ?

— C’est vrai ! N’est-ce pas, Alessandro ?

L’inspecteur hésita un peu avant de se décider à répondre :

— Sûrement !

La jeune fille eut un rire frais comme une eau courante au printemps et partit, légère, vers un avenir que le mensonge de Roméo éclairait. Lorsqu’elle se fut suffisamment éloignée, Zampol gronda :

— Permettez-moi de vous dire, signor commissaire, que c’est honteux de tromper cette pauvre gosse !

— Honteux ?

Tarchinini posa son bras sur l’épaule d’Alessandro et, affectueux :

— Povero... tu n’as jamais rien compris aux femmes et je devine que ta Simona... Non, tais- toi, tu ne profères que des sottises sur ce chapitre ! Comprends donc, tête de bois, qu’une femme n’est belle qu’autant qu’elle le croit !... Celle-là qui s’éloigne, humiliée depuis toujours sans doute par sa disgrâce, regarde déjà ceux qui la croisent d’une certaine façon... Je te parie qu’elle va grimper tout de suite dans sa chambre pour s’examiner devant la glace et, à cause de moi, elle découvrira son erreur et celle des autres... Elle commencera par se trouver moins laide, puis elle se jugera agréable et, finalement, elle décidera qu’elle est jolie et que ceux qui ne s’en aperçoivent pas sont des imbéciles... Et le plus fort, Alessandro, c’est qu’elle finira peut- être par devenir jolie !

Tout en bavardant, les deux hommes arrivaient sur la place, et dans le magasin de Moretti, Tarchinini essaya vainement de se procurer un poignard que Zampol comprit devoir être le frère de celui ramassé près du cadavre du bersaglier.

Dans l’auto les ramenant vers Turin, Alessandro s’enquit :

— Qu’est-ce que vous pensez de ce notaire, chef ?

— Et vous ?

— J’ai l’impression qu’il nous a menti...

— Vous pouvez changer votre impression en certitude, c’est le plus fieffé menteur que j’aie rencontré !

— Mais pourquoi ?

— Soit parce qu’il a tué le bersaglier, soit parce que sa femme assistait à notre entretien.

— Je ne vois pas pour quelles raisons il aurait assassiné Regazzi ?

— Moi non plus, mais si je dénichais le moindre motif... le moindre indice prouvant que cette mort lui rapporte quoi que ce soit, j’aurais plaisir à l’embarquer !

— En attendant, on va se renseigner pour savoir dans quel commissariat sa plainte est enregistrée.

— Inutile.

— Mais, signor commissaire...

— Inutile, Zampol, il n’a pas porté plainte.

— Pourtant, ces ecchymoses, qui les lui a faites ?

— Qui sait ? Peut-être le bersaglier avant de tomber ?

 

 

En arrivant à Turin, avant de renvoyer l’inspecteur à ses occupations particulières, Tarchinini lui demanda de le conduire jusqu’à San Alfonso de Liguori, à quelques pas de la via Levanna où résidaient les Dani.

— Voyez-vous, Zampol, bien que ce notaire de Suse m’intrigue sérieusement, je ne puis oublier, je n’ai pas le droit d’oublier que le seul suspect répondant à toutes les exigences de la raison est le nommé Angelo Dani. Entre lui et nous, c’est un match d’endurance. Seulement, nous sommes deux et il est seul... Donc, nous devons gagner et nous gagnerons ! Je ne pourrais me mettre à table la conscience tranquille si je n’allais d’abord tâter notre adversaire pour voir s’il ne s’est pas produit quelque faille dans sa défense. A demain, inspecteur. C’est vous qui viendrez faire un tour ici pendant que je récupérerai... Bonne nuit.

— Bonne nuit, signor commissaire.

 

 

La « pauvre tante » Pia ne prêta aucune attention à Roméo. Repartie dans ses songes, elle expliquait posément pour une classe invisible dont elle surveillait la bonne tenue les règles essentielles et subtiles de l’élision, de l’apostrophe et du retranchement. Parfois, elle posait une question, écoutait avec intérêt la réponse silencieuse d’écoliers fantomatiques, reprenant une erreur, décernant éloges et blâmes. Tarchinini se sentait positivement fasciné par cette espèce de classe intemporelle. Il aimait la « pauvre tante » qui vivait dans un univers depuis longtemps disparu et qui n’existait que pour elle seule. Il n’était pas loin d’éprouver quelques remords à l’idée de déclencher une véritable bourrasque dans cette famille Dani dont il risquait d’être le mauvais génie. Mais, enfin, Angelo n’avait pas besoin de tuer le bersaglier, après tout !

Venant de la cuisine, Stella ne marqua pas tellement de surprise en voyant le commissaire. Elle se contenta de remarquer :

— Ah... vous êtes là, signor ?

— Où est votre frère ?

— Il ne tardera sûrement pas, je suppose... Quelque chose de nouveau contre lui ?

— Non... ce qu’il y a suffit.

Elle s’approcha de Tarchinini.

— Signor commissaire... vous savez ce qu’est pour moi la mort de Nino... ce qu’elle fera, de moi... Je donnerais ma vie pour que son assassin soit châtié... mais je vous jure que vous vous trompez... ce n’est pas Angelo qui l’a tué !

— Quelle preuve en avez-vous ?

— Vous ne connaissez pas mon frère... moi, je le connais.

Elle mit dans cette dernière affirmation tant de foi que Roméo sentit sa certitude chanceler, mais l’expérience lui enseignait qu’il devait se méfier de son penchant naturel à donner raison aux femmes qui avaient de la peine. Il se borna à dire :

— Ce n’est pas là une preuve qu’on puisse utiliser devant un tribunal, signorina.

Il la vit très nettement fléchir sur ses genoux tandis qu’elle chevrotait :

— Vous vous acharnez contre nous...

— Mais non ! quelle idée ! Au contraire, vous m’êtes très sympathique... seulement, j’ai un métier et il faut bien que je l’exerce, eh ?

Comme elle recommençait à pleurer, il la prit tout naturellement aux épaules et la serra contre sa poitrine ainsi qu’il eût fait avec sa fille pour la consoler. La petite hoqueta :

— Vous n’avez pas l’air méchant, pourtant...

Profondément ému, le commissaire lui releva le visage en lui prenant le menton entre le pouce et l’index :

— Ma qué ! Stella, je ne le suis pas...

A cet instant précis, Roméo ignorait si le baiser qu’il avait une folle envie de donner à la jeune fille en larmes relevait de la tendresse paternelle ou d’un tout autre sentiment. Toutefois, il n’eut pas à s’interroger longtemps car la « pauvre tante », s’étant approchée à pas feutrés, lui empoignait l’oreille droite et tirait dessus à la lui arracher ! Tarchinini poussa un glapissement de douleur et lâcha Stella trop étonnée pour réagir tout de suite. La vieille femme grondait :

— Je t’ai pris sur le fait, eh ? Tu n’oseras pas nier ce coup-ci, eh ? Tu abuses de ta force pour ennuyer tes petits camarades, c’est du propre ! Continue comme ça et tu finiras en prison ! Un sauvage, voilà ce que tu es !

Tarchinini se frottait l’oreille. Il avait trop mal pour trouver le moindre sel à la situation. Stella tenta d’excuser sa tante.

— On ne fait pas attention à elle, on se figure qu’elle est tranquille, et puis voilà... Vous êtes très fâché ?

— Il y a de quoi, non ?

Mais l’ancienne institutrice remit ça. Elle fonça sur le commissaire qui, instinctivement, leva les bras pour se protéger.

— Je te défends de bouder, tu entends ? Je veux que vous fassiez la paix ! Embrasse-la tout de suite !