CHAPITRE III

 

Dans son bureau, tout en fumant un cigare qui l’aidait dans sa digestion, le commissaire Tarchinini écoutait l’inspecteur Zampol lui faire son rapport touchant les trois jeunes filles interrogées. Alessandro mit de l’animation pour dépeindre le chagrin muet de Tosca, la douleur véhémente et stupide d’Isa, l’apparente froideur de Valeria, qu’une seule larme avait démentie. Surpris par ce ton, Roméo remarqua :

— Parola d’onore ! Alessandro, vous vous humanisez ?

L’inspecteur prit assez mal la chose et, avec la plus entière mauvaise foi, s’écria :

— Je ne vois pas ce qu’il y a d’extraordinaire à avoir été touché par le chagrin de ces filles ?

— Ma qué ! Alessandro, l’extraordinaire, c’est que vous, vous ayez été touché, eh ?

— Je ne suis quand même pas une brute !

— Eh non ! seulement, vous ne vouliez pas en convenir jusqu’à présent...

Et, levant un doigt prophétique, Roméo ajouta :

— Alessandro, mon bon, les temps sont proches où vous me demanderez d’être le parrain du premier !

Mais comme Zampol se congestionnait sous l’effet d’une colère interne ne demandant qu’à exploser, le commissaire se hâta de détourner la conversation.

— En résumé, inspecteur, vous ne jugez pas utile d’ennuyer ces éplorées plus longtemps ?

— Non, signor commissaire. Elles sont aussi innocentes que l’agneau venant de naître, ou alors ce sont les plus extraordinaires comédiennes que j’aie jamais rencontrées !

— Et, dans ce cas, elles occuperaient des emplois plus lucratifs... N’en parlons donc plus, Alessandro, et disons adieu – du moins en ce qui me concerne – à Tosca, à Valeria et à Isa... A mon tour, maintenant, de vous parler d’une perle que j’ai eu la joie de rencontrer.

— Une perle ?

— Elle s’appelle Stella Dani...

Et Roméo Tarchinini exposa ce qui lui était arrivé depuis son entrée chez les Dani, les excentricités de la pauvre tante, la beauté de Stella, son désespoir en apprenant la mort du père de son enfant, ce à quoi avait été contraint le commissaire pour tenter de la consoler, l’arrivée intempestive d’Angelo, et de quelle façon l’intervention inopinée de la tante sauva peut-être la vie à Roméo.

— Et vous n’avez pas arrêté ce garçon, signor commissaire ?

— Non... C’est le meurtrier du bersaglier que je veux, Alessandro, pas un pauvre type que le déshonneur de sa sœur pousse à des extrémités regrettables... Si je dois mettre Angelo Dani en prison, ce sera pour autre chose que d’avoir porté la main sur moi dans un mouvement d’indignation incontrôlé.

— Vous êtes généreux, signor commissaire !

— Entre autres... oui... Et puis, il y a Stella, Zampol ! Pour l’amour de Stella, je pardonnerais tout à son frère... je veux dire les torts qu’il aurait pu encourir envers ma personne...

Subitement, il se tut et regarda fixement son subordonné, qui s’enquit :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Rien, rien... une idée qui m’est venue... une idée charmante et peut-être pas si folle que ça... cela ferait trois heureux, parce qu’il y a quand même ce petit qui va naître et qui n’est au courant de rien, lui ! Qui n’est pas responsable de rien, lui ! Vous me comprenez, Alessandro ?

— Pas du tout, signor commissaire ?

— Ça vaut peut-être mieux, du moins pour le moment... Quant à cet Angelo, au sang vif, je le crois parfaitement capable d’avoir trucidé le bersaglier, et ce d’autant plus qu’il n’a pas le plus léger alibi... Il affirme être sorti après le dîner et avoir marché pour se calmer, tant sa rencontre avec Regazzi l’avait énervé...

— Tout ce qu’on peut espérer pour lui, c’est que sa promenade ne l’ait pas conduit du côté de la caserne des bersagliers !

— Et si, justement...

— Ma qué ! Et vous le laissez en liberté ?

— Avec interdiction de quitter la ville et son atelier de menuisier. Des garçons de ce genre ne se sauvent pas, Alessandro... Il prétend que c’est machinalement, et parce qu’il pensait trop à ce bersaglier, qu’il s’est rendu du côté de la caserne... Une fameuse promenade, aller et retour... Il jure être rentré vers une heure et demie du matin, ce qui n’arrange rien.

— Moi, je l’aurais embarqué !

— Parce que vous ne connaissez pas sa sœur...

 

 

Quand, au rapport, le sergent Fausto Schienato annonça aux bersagliers la mort tragique de leur camarade Regazzi, toute la compagnie se figea, comme si le cadavre de Nino s’offrait à leurs yeux. Puis un murmure monta des rangs, un murmure fait de colère agitant ces cœurs simples devant le crime commis et aussi d’un chagrin que nul ne songeait à cacher. Le sergent sentit qu’il ne pourrait bientôt plus tenir ses hommes dans le garde-à-vous que la discipline exigeait pour une pareille nouvelle, et il s’apprêtait à bâcler le reste du rapport pour les libérer, lorsque le lieutenant Pasquale de Vecchi écarta les rangs pour se placer au milieu du cercle formé par les militaires. A sa vue, on rectifia la position et le lieutenant, qu’on aimait pour son élégance et sa désinvolture, commanda :

— Repos !

L’officier promena un regard amical sur les bonnes têtes de ses bersagliers, presque tous des montagnards.

— Vous avez tous appris la mort de votre camarade... une mort injuste, car un soldat ne mérite pas de mourir de cette façon... Il faut que nous joignions nos efforts à ceux de la police pour arrêter son meurtrier, si ce crime n’est pas celui d’un vulgaire voyou... Je demande à tous ceux qui étaient particulièrement liés avec Nino Regazzi de venir me parler au bureau. Ensemble, nous verrons si nous pouvons trouver quelque chose susceptible d’aider les enquêteurs.

Lorsqu’on eut ordonné de rompre les rangs, les hommes restèrent groupés par petits paquets, commentant fiévreusement la fin tragique du beau bersaglier. Le sergent Schienato pérorait au milieu d’un petit groupe où se tenaient le caporal Mantoli et le soldat Nardi, deux des meilleurs amis du mort.

— Je ne vois pas pourquoi le lieutenant se creuse la tête ! Regazzi est mort comme meurent souvent les coureurs de jupons. A force d’aller de la brune à la blonde, de mentir à celle-ci, de tromper celle-là, ils finissent par recevoir un mauvais coup et, dans un sens, on ne peut pas dire que ce ne soit pas mérité...

Mantoli ne put résister. Ecartant ses camarades, il se planta devant le sergent.

— Il faut que vous soyez un beau salaud, sergent, pour parler comme vous venez de le faire !

Sous l’attaque inattendue et nettement antidisciplinaire, le sergent resta sans réagir, puis, se reprenant, il avança d’un pas vers le caporal et lui mit ses galons sous le nez.

— Vous voyez ce que c’est, Mantoli ?

— Des galons !

— Et vous savez ce que signifient ces galons, eh ?

— Que vous êtes sergent !

— Parfaitement, sergent ! En m’injuriant comme vous venez de vous le permettre, vous vous êtes mis en état de rébellion caractérisée ! Je vais vous porter le motif, et je veux manger mon fourniment jusqu’au dernier bouton si vous n’êtes pas dégradé !

— Dégradé ou pas, rien ne m’empêchera de dire que pour parler d’un mort comme vous vous l’êtes permis, il faut être un rien du tout et je suis prêt à le répéter devant le colonel ! On verra s’il vous donnera raison !

Un murmure d’encouragement soutint la véhémence du caporal Mantoli. Schienato comprit que tous se déclaraient du clan adverse et qu’une enquête concluerait sans doute contre son attitude et ses propos. Il préféra s’en tenir là.

— Mantoli, je vous ai toujours estimé... Je sais que vous étiez le meilleur ami de Regazzi et je mettrai vos propos inconsidérés sur le compte d’un chagrin qui vous fait perdre le sens de la discipline et celui du respect de vos supérieurs. Reprenez-vous, Mantoli, parce que, une autre fois, je ne me montrerai pas aussi compréhensif, eh ?

Sans attendre de réponse, le sergent tourna les talons, mijotant les plus détestables corvées où il allait se faire un plaisir d’affecter l’insolent caporal. Quant à ce dernier, avec son copain Nardi, il essayait de comprendre ce qui avait pu arriver à Nino. Le simple soldat, se souvenant des prouesses amoureuses du mort, confiait à Mantoli :

— Vois-tu, Arnaldo, le sergent est un moins que rien, mais, tout de même, il se peut qu’il ait raison. Le pauvre Nino, il exagérait... Il changeait de fille tous les quinze jours. Tu te souviens, quand il a été coincé au cinéma et qu’elles lui sont tombées à trois dessus ? Suffirait qu’il y en ait une qui se soit montrée plus rancunière que les autres... ou bien une qu’il aurait mise dans un sale pétrin, tu me comprends, Arnaldo, eh ?

— Bien sûr, que je te comprends, Enzo, et pour tout te dire, il était drôlement coincé, notre Nino, avec une fille à qui il avait fait un enfant...

— Santa Madonna ! Tu es sûr ?

— Ce ne sont pas des choses qu’on invente, eh ?

— Et il ne voulait pas se la marier ?

— Non... Tu connaissais Nino... Rien du père de famille...

— Et comment il se serait débrouillé ?

— II disait qu’il donnerait de l’argent à cette fille pour qu’elle lui fiche la paix.

— De l’argent ? Où l’aurait-il pris ?

Alors, le caporal rapporta à Nardi la visite des deux bourgeois qui avaient remis des paquets de lires à Nino.

— Pourquoi ?

— Ça, mon vieux... ils n’ont pas jugé bon de me le confier.

— Et Regazzi ?

— Il était trop pressé...

— Cet argent, tu ne sais pas si on l’a retrouvé sur lui ?

— Non.

Ils firent quelques pas en silence, puis Enzo Nardi conseilla :

— A ta place, Arnaldo, j’irais en parler au lieutenant.

 

 

Le commissaire Tarchinini, entendant apaiser l’indignation de son adjoint lui expliquait :

— Ne me prenez tout de même pas pour un imbécile, Alessandro, eh ? Cette Stella Dani est la plus adorable fille que j’aie rencontrée, à part ma Giulietta...

L’inspecteur Zampol ricana :

— Une fille-mère !...

Alors, pour la première fois de son existence peut-être, Roméo Tarchinini se fâcha. Sa voix devint dure, amère, et son. visage perdit cette bonhomie le caractérisant :

— Inspecteur, je crains de m’être trompé sur votre compte... Je vous prenais pour un garçon têtu, mais brave au fond... Or, je m’aperçois que vous n’êtes peut-être bien qu’un cœur sec, et une intelligence courte ! Votre Simona, par contre, me devient de plus en plus sympathique et je la plains de tout mon cœur !

Alessandro voulut protester, mais le commissaire l’en empêcha :

— Taisez-vous, quand je parle ! Vous osez jouer le méprisant vis-à-vis de cette pauvre gosse, qui a cru aux promesses, d’un enjôleur ? Et de quel droit parlez-vous de cette façon, signor Zampol ? Qu’est-ce qui vous donne le droit de juger vos semblables ? De jouer les justiciers contre des gens qui ne sont que des victimes ? Alors, toujours, on se tournera contre les malheureux, contre les sans-défense ? J’espérais vous arracher à votre neurasthénie – qui n’est que le refuge de toutes les lâchetés – pour vous redonner le goût de vivre, mais je vois qu’il n’y a rien à espérer, parce que vous avez l’âme basse, Alessandro Zampol, et une autre âme, une âme propre et claire, il n’est pas en mon pouvoir de vous la donner !

Tarchinini se leva de son fauteuil.

— Je vais voir Benito Zeppi, et le prier de vous transférer ailleurs. Je suis incapable de travailler avec un homme en qui je n’ai plus confiance, ou que je n’estime pas.

En écoutant ce discours sévère, la première réaction de l’inspecteur avait été de s’indigner, puis, petit à petit, en entendant cet homme dont le changement le touchait, il rentra en lui-même pour s’avouer qu’il était peut-être bien, après tout, quelqu’un de pas très intéressant. En dépit de son amour-propre humilié, de ses colères envers les méthodes d’investigation de son supérieur, il ne pouvait se défendre d’une certaine affection pour le ridicule, le bon, l’honnête Tarchinini. Tandis que ce dernier s’apprêtait à sortir, Alessandro sut qu’il aurait de la peine à quitter ce petit gros au cœur grand comme une montagne. A son tour, il se leva et cria, sans trop réfléchir :

— Signor commissaire !...

Tarchinini, qui tendait la main vers la poignée de la porte, se retourna.

— Signor commissaire... je... je vous prie de... de me pardonner. Je crois bien que je suis un imbécile...

Roméo le considéra un instant d’un œil critique, puis son sourire habituel éclaira de nouveau son visage. Revenant vers Zampol, il le prit aux épaules pour lui apprendre affectueusement :

— Eh ! non, tu n’es pas un imbécile, Alessandro mio ! Tu es simplement un garçon qui en veut au monde entier de son échec en amour ! Parce que tu n’as pas réussi avec ta Simona, tu te persuades que ça ne marchera jamais avec personne ! C’est idiot ! Ce qu’il faut, à présent, Alessandro, c’est que tu te trouves une petite envers qui tu te montreras plus compréhensif que tu ne l’as été avec l’autre, et je serai le parrain du premier bambino, qu’on appellera Roméo !

Zampol sourit, parce que avec ce diable d’homme on ne pouvait longtemps se défendre de croire que le monde est beau, les gens aimables et la vie digne d’être vécue. Emu, l’inspecteur chuchota :

— Merci, signor commissaire...

— Allez, embrasse-moi et n’en parlons plus !

Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, et un étranger qui serait entré à ce moment-là dans le bureau, aurait pensé que les fonctionnaires de la Police Criminelle de Turin mettaient consciencieusement en application le conseil évangélique : « Aimez-vous les uns, les autres. »

 

 

Ayant repris sa place dans son fauteuil et fait asseoir Alessandro sur sa chaise, Tarchinini reprit son exposé au point où il l’avait laissé :

— Je disais donc qu’en dépit de toute la sympathie que j’éprouve pour Stella Dani, si je pouvais prouver que son frère Angelo est le meurtrier du bersaglier, je lui aurais déjà passé les bracelets...

— Il n’y a qu’à l’amener ici et l’interroger ?

— Non, Zampol... Si vous connaissiez Angelo, vous ne diriez pas ça. Imaginez un garçon de trente ans, qui a renoncé à fonder un foyer pour veiller sur sa jeune sœur et empêcher qu’on mette sa tante à l’asile ? Imaginez qu’un jour, ce pauvre type s’aperçoive que, par la faute d’un autre qui n’a recherché que son plaisir, ce foyer qu’il conservait en se sacrifiant soit menacé... Nos Italiens tiennent beaucoup à leur réputation... Imaginez, enfin, les pensées d’Angelo : Stella, fille-mère – rappelez-vous votre propre réaction, Zampol ?— un petit bâtard à la maison, et la pauvre tante à moitié folle, perdue dans ce drame qu’elle interpréterait à sa façon ? Angelo se rend compte alors que tout ce qu’il a fait n’a servi à rien, et la colère le prend. Il rejoint le bersaglier, plus tôt qu’il ne se l’était promis. Il le suit, hésitant à l’aborder, puis, ne pouvant le rejoindre au restaurant de luxe où Nino se rend, il ne se décide à le rattraper que près de la caserne, dans un endroit quasi désert. Les deux hommes ont une explication et il est possible que le bersaglier se moque du frère jouant les mères poules. Alors, Angelo frappe.

— Vous pensez vraiment que les choses se sont passées ainsi, signor commissaire ?

— Pour l’instant, je n’ai pas d’autre explication.

— Dans ce cas, pourquoi ne pas arrêter Angelo Dani ?

— Pas de preuve, inspecteur, et Angelo est un garçon qui ne dira jamais que ce qu’il veut dire.

— On ne va quand même pas le laisser tranquille ?

— Justement, Alessandro... Nous n’arriverons à confondre Angelo Dani que s’il se décide à avouer et nous ne pouvons espérer le contraindre aux aveux qu’en le harcelant. Tous les jours, il faut qu’il ait la visite de l’un de nous. Il est nécessaire qu’il se sente épié, observé, étudié... Le tout est de savoir si ses nerfs craqueront avant que nous ne nous lassions.

— S’il est aussi dur que vous l’affirmez...

— Oui, mais il y a Stella et la pauvre tante qui, sans s’en douter, l’épuiseront également par leurs questions... Il risque de se fatiguer de nous voir sans cesse, interrogeant celle-ci ou celle-là... Nous devons tout de suite le persuader que nous sommes sûrs de sa culpabilité et qu’il ne nous échappera pas... Pour le reste, il n’y a qu’à s’en remettre au temps. Notez, Zampol, que je n’ai aucune animosité contre ce garçon, au contraire... Je comprends très bien son geste ; je n’ose pas dire que je l’approuve, bien sûr, mais il ne serait pas nécessaire de me pousser beaucoup pour affirmer que le beau bersaglier n’a eu que ce qu’il méritait...

— Tout de même, signor commissaire...

— Attendez de connaître Stella, inspecteur, et nous reparlerons de tout ça ! A propos, le couteau trouvé près du corps du bersaglier vous a-t-il donné une piste quelconque ?

— Pas d’espoir de ce côté, signor commissaire.... Article banal que vingt maisons vendent dans Turin...

— Je m’en doutais... Tout de même, j’aimerais bien savoir ce que signifie ce couteau déposé à côté du cadavre ? Il me semble que si nous résolvions ce problème, nous arriverions au meurtrier...

 

 

La sonnerie du téléphone parut mettre un point final aux réflexions de Tarchinini. L’inspecteur ayant pris la communication, lui annonça :

— C’est un nommé Renato Burdigana... Il est le patron d’un bar sur la piazza dello Statuto...

— Qu’est-ce qu’il veut ?

— Parler à quelqu’un qui s’occupe du meurtre du bersaglier. Il prétend qu’il a des révélations à faire !

Roméo haussa les épaules.

— Ça commence !... Enfin, comme de toute façon nous devrons recevoir tous ces cinglés, autant commencer tout de suite !

Peu de temps après, on introduisit Renato Burdigana, un grand et gros gaillard poilu jusqu’aux yeux, et qui paraissait quelque peu emprunté. Avant qu’il ait ouvert la bouche, l’inspecteur Zampol lui tendit une chaise en commandant sèchement :

— Asseyez-vous, signor !

— Merci...

Roméo le fixa aussi sévèrement qu’il le put, pour bien lui montrer qu’il n’était pas disposé à perdre son temps en écoutant des calembredaines.

— Je suis le commissaire Tarchinini, chargé de l’enquête à propos du meurtre du bersaglier Nino Regazzi. Vous prétendez avoir des renseignements à nous fournir ?

— Si, signor commissaire !

— Je vous écoute !

Renato prit son aspiration et se lança comme s’il voulait nager un cent mètres en crawl.

— Je tiens un bar sur la piazza dello Statuto... J’ai mes habitués, et parmi eux un nommé Luciano Montasti, un plombier... Il rentre du régiment. Il était à Bari. C’est loin... et, comme il n’avait pas beaucoup d’argent, ça fait qu’il est venu qu’une fois en permission... Alors, vous savez ce que c’est, signor commissaire... Sa fiancée, Elena Pezzato – notez bien que je ne dis pas qu’elle s’est mal conduite – Ma qué ! On pouvait pas exiger qu’elle vive comme une nonne, eh ? Elle est sortie pour se distraire... enfin, elle a rencontré un garçon avec qui elle s’est promenée souvent... trop souvent peut-être... un bersaglier...

— Le nôtre ?

— Tout juste, signor commissaire... Nino Regazzi. J’ignore si vous connaissiez sa réputation par rapport aux filles ?

— Un peu.

— Un terrible, signor commissaire ! Un ravageur ! Un dévastateur ! Alors, naturellement, quand Montasti est revenu, il s’est trouvé de bonnes âmes pour lui souffler que son Elena s’était payé du bon temps pendant son absence. Le garçon a cherché à en savoir un peu plus, et il a appris le nom du bersaglier. Après, on l’a mis au courant de la réputation de Regazzi. Bref, persuadé d’avoir été trompé, Montasti a sombré dans l’humeur la plus noire. Tenez, signor commissaire, souvent, le soir, je le disputais : « Ma qué ! Luciano, t’as assez bu ! A quoi ça rime, tout ça ! » et il me répondait : « J’ai le choix, Renato, ou je la tue, cette garce, ou je le tue lui, ou je me tue, moi... Mais il faut qu’il y en ait un qui meure, autrement ce n’est pas possible ! »

Le cafetier leva vers le ciel une main large comme un battoir de lavandière, et déclara d’une voix onctueuse :

— Sur la tête d’Elvira, ma défunte, je le jure !

Zampol intervint d’une manière assez rogue, car le mouchard ne lui plaisait guère :

— Tout ça, ce sont des mots !... Si chez nous, en Italie, on devait prendre au sérieux toutes les menaces qui se profèrent quotidiennement, la moitié de la population serait sous les verrous et l’autre moitié la surveillerait !

Vexé, comme tous les gens s’imaginant apporter des nouvelles extraordinaires et qui ne rencontrent que l’incrédulité ou l’indifférence, Renato Burdigana s’emporta :

— Et ce qui s’est passé hier soir, chez moi, c’est peut-être aussi des histoires en l’air ?

Tarchinini cligna de l’œil à son adjoint et, doucement :

— Voudriez-vous, nous persuader qu’un incident a eu lieu, hier soir, chez vous, entre ce... comment déjà ! Ah ! oui ! Luciano Montasti et... et Nino Regazzi ?

— Parfaitement, signor commissaire !

Roméo se carra plus confortablement dans son fauteuil, croisa les mains sur son ventre rondelet et ronronna comme un gros chat. La bouche gourmande, il laissa tomber :

— Voilà qui paraît diablement intéressant, eh ? Un auxiliaire de la justice, voilà ce que vous êtes, signor Burdigana...

L’autre se rengorgea, supérieur et stupide.

— ... Et si vous nous racontiez l’incident, eh ?

Le cafetier jeta un regard quelque peu méprisant à Zampol, avant de commencer :

— Signor commissaire, il pouvait être dix-neuf heures, dix-neuf heures trente... Pour être sincère, je n’ai pas prêté attention à l’heure... On ne peut pas penser à tout, eh ?

Tarchinini approuva d’un signe de tête, et Renato, encouragé, poursuivit :

— Montasti était là, comme tous les soirs, ou presque, en train de ruminer de sombres pensées devant son Punt y Mes quand, tout à coup, le bersaglier poussa la porte. Moi, tout de suite, signor commissaire, je me suis tourné vers Montasti, mais il prenait garde à rien... Regazzi, lui, il ne connaissait pas le fiancé d’Elena ; alors même qu’il l’aurait aperçu, ça lui aurait été égal... Vous me suivez, signor commissaire ?

— Ma qué ! Si je vous suis !

— Le bersaglier, il a bu trois Carpano coup sur coup... J’ai eu l’impression qu’il avait des soucis...

— Il venait de rencontrer dom Marino et le frère de Stella Dani, sans doute.

— Moi, il faut vous dire qu’occupé à laver mes verres, je prêtais pas tellement attention à ce qui se passait de l’autre côté du comptoir, et voilà qu’en me redressant, qu’est-ce que je vois ?

— Je compte sur vous pour l’apprendre...

— Je vois Montasti juste derrière le bersaglier et qui lui tapotait sur l’épaule. Alors comme de juste, Regazzi s’est retourné et il a demandé à l’autre ce qu’il désirait...

Renato Burdigana rapporta fidèlement la scène qui s’était déroulée entre Nino et Luciano, en la dramatisant un peu pour la rendre plus colorée et donner ainsi plus d’intérêt à son récit. Il conclut :

— Quand j’ai lu sur le journal que le pauvre Regazzi avait été assassiné, je me suis pensé que je devais mettre la police au courant.

— Et vous avez parfaitement agi... Vous êtes un bon citoyen, signor Burdigana !

— Tout à votre service, signor commissaire, et au service de la justice !

— C’est le même, signor... Ce Montasti, vous connaissez son adresse ?

— Non...

— Et l’endroit où il travaille ?

— Non plus... mais je sais où habite Elena Pezzato, sa fiancée... au 10, de la via Carlo Vidua, dans lé quartier de San Alfonso de ’Liguori.

 Evidentemente !

Le cafetier congédié, Zampol remarqua :

— Angelo n’est peut-être pas le coupable, après tout ?

— Nous en déciderons quand nous aurons bavardé avec ce Montasti. En route pour la via Carlo Vidua, Alessandro !

 

 

Au moment d’entrer dans la maison des Pezzato, l’inspecteur observa qu’au milieu de l’après-midi, on avait peu de chance de trouver la signorina Elena chez elle.

— Ebbene ! On nous dira où elle travaille, et nous irons la saluer !

Les deux policiers sonnèrent longuement à la porte de la famille Pezzato et, n’entendant rien, s’imaginant la famille sortie, ils se retiraient lorsque Roméo, saisissant le bras de son adjoint, lui fit signe d’écouter. En tendant bien l’oreille, on percevait le bruit d’un pas feutré se rapprochant de la porte. Tarchinini se fâcha et frappa l’huis à coups de poing, en criant :

— Nous savons qu’il y a quelqu’un ! Ouvrez, sinon nous enfonçons la porte !

Quelques secondes passèrent encore, puis on entendit une voix d’homme ordonner :

— Ouvre, Emilia !

Craintive, la protestation d’Emilia arriva jusqu’aux policiers :

— Ottavio, je t’en supplie ! Reprends-toi ! tu...

— Cesse de pleurnicher et ouvre !

Une clé tourna dans la serrure. Matée, la signora Emilia obéissait. La porte s’ouvrit, le commissaire s’avança, mais recula presque aussitôt, et en vitesse, devant le canon d’un fusil braqué sur lui. Zampol, qui ne s’attendait pas à la manœuvre de son supérieur, reçut sur la poitrine ce dernier qui, en plus, lui marcha cruellement sur les pieds. Alessandro poussa un hurlement de douleur, ponctué d’un juron :

— Per bacco !

Pour dégager ses pieds, que Tarchinini piétinait, l’inspecteur poussa brutalement son chef dans le dos et, horrifié, Roméo se vit arriver, sans pouvoir se retenir, sur le canon du fusil brandi par le dénommé Ottavio, qui intimait brutalement à Roméo :

— Arrêtez-vous !

Le mari de Giulietta aurait bien voulu s’arrêter, mais, déséquilibré, il ne le pouvait et, trébuchant, glissant, il parvint en bolide jusqu’au fusil, dont il empoigna instinctivement le canon. Non moins instinctivement Ottavio appuya sur la gâchette et la charge de chevrotines, après avoir troué au passage un des pans de la veste du commissaire, s’en alla se loger dans le plancher, entre les chaussures de Zampol, qui en blêmit jusqu’aux yeux. Le cri d’effroi d’Emilia, celui de surprise d’Ottavio se mêlèrent au juron de l’inspecteur et au glapissement d’épouvante du commissaire, pour former une clameur composite immédiatement suivie d’un silence épais où chacun méditait sur ce qui se serait passé si... C’était encore Ottavio le plus affecté. Il tremblait de tous ses membres. L’œil mauvais, la mâchoire en avant, Alessandro lui mit son revolver sous le nez :

— Ma qué ! On veut jouer au gangster, à ce que je comprends, eh ?

Persuadée qu’elle allait être veuve, Emilia poussa un hurlement d’angoisse et, surpris, l’inspecteur manqua tirer et tuer raide Ottavio. Quant à Tarchinini, assis sur le plancher, il ne savait pas très bien comment, ayant reculé, il se retrouvait aux pieds d’Ottavio et cramponné au fusil de ce dernier. Quelque chose lui échappait. La situation, extrêmement tendue, risquait de tourner de manière désagréable pour tout le monde lorsqu’une jeune personne, enveloppée dans une robe de chambre à fleurs, apparut, criant avec des larmes dans la voix :

— Dio moi ! Qu’est-ce qui arrive ? C’est la révolution ?

Du coup, en bonne mère de famille, Emilia oublia tous ses soucis pour ne plus s’occuper que de sa fille, vers laquelle elle se précipita :

— Par le Christ sur sa croix, tu es folle, Elena ? Tu veux attraper la mort, dans l’état où tu es ?

Et elle l’entraîna hors du champ de bataille, où le commissaire se relevait tout en contemplant amèrement sa veste trouée. La voix lourde de reprochés, il s’adressa à celui qui avait failli être son assassin :

— Du joli travail, eh ?

— Vous avez l’habitude de recevoir vos visiteurs avec un fusil ?

Zampol, estimant ces remarques superflues, proposa :

— Je l’embarque, chef ?

— Une minute, Alessandro. Laissons-le d’abord s’expliquer. Qui êtes-vous, signor ?

— Ottavio Pezzato... et vous ?

— Commissaire Tarchinini... l’inspecteur Zampol... La signora qui nous a ouvert ?...

— Ma femme, Emilia... et la petite en robe de chambre, notre fille unique, Elena...

— Et pourquoi le fusil, eh ?

— Je pensais qu’il s’agissait de Luciano, le fiancé de ma fille.

— Ma qué ! Vous ne l’aimez pas beaucoup, eh ?

— C’est un fou !

— Et si vous nous expliquiez tranquillement, eh ?

Emilia, rappelée avec autorité, convia les policiers à pénétrer dans une toute petite pièce où l’on prit place autour d’une table. La maîtresse de maison sortit des verres, et bientôt l’on trinqua, sauf Zampol qui, fidèle au règlement, refusait, étant de service, d’accepter quoi que ce soit des gens chez qui il enquêtait. De plus il ne pardonnait pas à cet Ottavio d’avoir failli déclencher un massacre et il s’étonna, une fois de plus, que le commissaire pût glisser aussi vite des larmes au rire. Il éprouvait une attirance certaine pour son supérieur, mais cette sympathie se nuançait, cependant, d’un peu de mépris, car on méprise toujours ce qu’on ne comprend pas.

Ottavio raconta qu’Elena s’était fiancée, deux ans plus tôt, avec ce Luciano Montasti, un sans-le-sou, assez beau garçon et travailleur. Malheureusement, un jaloux. Ayant de partir pour Bari, rejoindre son régiment, il avait assommé Elena et ses parents, exigeant serments, promesses et engagement. A l’écouter, la pauvre Elena aurait dû vivre en recluse pendant ses deux années d’absence. Jeune, Elena aimait se rendre au bal, au cinéma, et faire des excursions autour de Turin. Parmi ses camarades, il y avait ce bersaglier à la réputation fâcheuse, mais les parents ne sont mis au courant de ces choses-là qu’après. En bref, il s’avérait possible qu’Elena, comme tant d’autres — à ce qu’on racontait – se soit laissé monter la tête par ce Nino Regazzi, mais ça n’était pas allé plus loin. Toutefois, quand Montasti fut de retour, des mauvaises langues s’empressèrent de lui rapporter les faits en les déformant, et le jaloux, persuadé de la trahison de sa fiancée, affirmait vouloir se venger. Il déclarait à qui lui prêtait l’oreille qu’il tuerait le bersaglier, puis Elena, avant de se suicider. Si bien que lorsque Ottavio apprit la nouvelle du meurtre de Regazzi, il s’était dit : « Maintenant, c’est au tour d’Elena. » Alors, négligeant de se rendre à son travail, il restait là, avec son fusil, jusqu’à ce qu’on ait arrêté Luciano. Bien décidé à tirer le premier, si jamais il entrait.

— En somme, si je vous comprends bien, signor Pezzato, le meurtrier du bersaglier, c’est Luciano Montasti ?

— Et comment !

— Naturellement, vous n’avez pas de preuves de ce que vous affirmez ?

— Pas de preuves ? Et ses menaces, alors ?

— Oui... mais ce n’est pas suffisant.

— Peut-être qu’il vous faudrait nos cadavres pour vous persuader ?

— Dans ce cas, évidemment... Et la signorina, qu’est-ce qu’elle pense de tout cela ?

— Rien, car elle est quasiment morte !

— Morte ? Ma qué ! C’est bien elle qui s’est montrée tout à l’heure, eh ?

— Si on veut...

— Comment ça ?

— Parce que ma petite, signor commissaire, c’est son ombre que vous avez vue ! Elle est toute rongée de l’intérieur ! Ce Luciano, il lui a mangé tout le dedans avec sa jalousie ! Il n’a pas besoin de l’assassiner, le monstre, c’est déjà fait ! Si vous aviez une fille, signor commissaire...

— J’en ai une...

— Alors, gardez-vous-la bien !

Tarchinini exhala un prodigieux soupir, avant d’énoncer d’une voix sépulcrale :

— Trop tard... On me l’a enlevée...

— Dio moi !... Enlevée ? Et la police a laissé faire ?

— Elle a laissé faire !

— E impossibile !

Roméo eut un hochement de tête douloureux, pour bien indiquer que tout était possible, dans ce monde injuste où les pères ne peuvent pas se garder leurs filles. Enervé, Zampol remarqua que la Giulietta du commissaire Tarchinini avait été enlevée légitimement, puisque mariée. Roméo le contempla avec surprise :

— Ma qué ! Qu’est-ce que ça change, eh ? Je l’ai ou je l’ai pas, ma Giulietta ?

— Non, évidemment, mais...

— Vous voyez bien, Alessandro...

Ottavio prit spontanément les mains de Tarchinini dans les siennes et les serra, tout en murmurant :

— Je compatis...

— Merci...

Et tous deux dédaignèrent de s’adresser plus longtemps à cet inspecteur qui, n’ayant point d’enfants, ne pouvait comprendre ce qu’endurait un père à qui on arrachait une fille qui était la gloire de ses yeux ! Parce qu’il devinait en son interlocuteur un cœur battant au rythme du sien, Ottavio Pezzato consentit à mener Roméo au chevet de sa fille et ce fut offert sur un ton d’une telle noblesse, d’une telle compréhension que, tout de suite, Zampol se devina hors d’affaire et qu’il n’osa même pas bouger de sa chaise lorsque son chef se leva pour suivre son hôte.

 

 

Veillée par une mère attentive à ses moindres soupirs, Elena, les yeux clos, se demandait avec effroi si, après avoir été courtisée par deux hommes que beaucoup lui enviaient, elle n’allait pas finir par rester vieille fille. Perspective qui la glaçait. Au bruit de la porte, elle entr’ouvrit un œil et quand elle aperçut son père avec ce policier, elle rabaissa la paupière et poussa un gémissement qui eût apitoyé n’importe qui, même l’inspecteur Zampol ! Son père se pencha vers elle, et, lui prenant la main :

— Reprends-toi, mon Elena... Ce signor comprend tout...

Sa tendresse paternelle poussée au paroxysme, Tarchinini se pencha à son tour vers la dolente Elena.

— N’ayez plus peur, bambina, je suis là...

Comme en proie un cauchemar, la jeune fille gémit :

— Il a tué Nino... il me tuera... il nous tuera tous !

— Mais non, mais non... Je vais l’empoigner, ce sauvage, et le coller en prison ! Ainsi, il fichera la paix à tout le monde !

Elena protesta, se dressant sur sa couche :

— En prison, mon Luciano ? Dio mio ! Et pourquoi ?

Roméo pensa que si Zampol s’était trouvé à ses côtés, il aurait eu un prétexte nouveau pour dauber sur l’illogisme féminin.

— Voyons, signorina... Vous venez de m’affirmer que ce Luciano a tué le bersaglier !...

— Parce qu’il m’aime !

— Ce n’est quand même pas une raison, eh ?

En dépit de la douceur du ton employé, le commissaire ne put arracher autre chose de cette Elena qui, le visage enfoui dans l’oreiller, pleurait toutes les larmes de son corps, exigeant tout à la fois qu’on la protège des fureurs homicides de son Luciano sans que, pour autant, on tentât quoi que ce soit contre celui-ci. Lorsqu’il fut convaincu que son talent de persuasion demeurait sans effet sur une signorina en proie à ses nerfs, Tarchinini rejoignit son adjoint, en compagnie d’Ottavio Pezzato. Ce dernier, craignant que Roméo n’ait succombé au charme de sa fille et se soit laissé convaincre, crut bon de donner son avis :

— Il me semble qu’Elena ne sait plus du tout ce qu’elle raconte et tant que ce Montasti sera en liberté, nous, nous serons en danger !

— Tranquillisez-vous, l’inspecteur et moi, nous nous chargeons du garçon. Où travaille-t-il ?

— Dans la via Tatucchi, chez le plombier Sampieri, presque à l’angle de la piazza Rayneri.

 

 

Ayant écouté le rapport du caporal Mantoli, au sujet de la visite reçue la veille au soir par Nino Regazzi, et à propos de l’argent dont le bersaglier semblait avoir plein les poches, le lieutenant de Vecchi appela la Police Criminelle où on lui apprit que le commissaire chargé de l’enquête était absent, que le lieutenant serait fort aimable de rappeler d’ici une heure ou deux, à moins que le commissaire le rappelât à la caserne, si l’officier devait y demeurer assez tard. De Vecchi choisit cette solution car il se trouvait de garde.

 

 

Zampol détestait l’odeur du plomb, de la soudure, et il eut son haut-le-cœur habituel en entrant chez Sampieri, ce qui ne le rendit pas de meilleure humeur. Le maître des lieux, une sorte de géant débonnaire et sale, répandant des effluves assez pénibles, accueillit ses visiteurs avec un sourire.

— Si c’est pour une réparation, signori, il faudra attendre, à moins que ce soit excessivement grave, eh ?

— Signor Sampieri ?

— Lui-même.

— Vous employez bien un nommé Luciano Montasti ?

— Oui. Pourquoi ?

— Police.

— Ah !... Qu’est-ce qu’il a fait ?

— C’est justement  ce que nous venons lui demander, signor, avec ou sans votre permission. Personnellement, je préférerais avec ?

— Vous le trouverez à l’atelier, dans la cour. Il répare un siphon.

— Merci.

Tarchinini et Zampol traversèrent le magasin, entrèrent dans un couloir où une senteur n’ayant rien à voir avec la soudure régnait, puissante ; puis ils se glissèrent dans la cour et, à travers les parois vitrées de l’atelier, découvrirent un garçon penché sur sa tâche. Tarchinini lui adressa la parole, il sursauta, manquant se blesser.

— Luciano Montasti ?

— Oui. Vous désirez ?

— Des renseignements. Police !

Ils le virent pâlir, puis se lever brusquement et empoigner une lourde clé anglaise. Zampol sortit immédiatement son revolver, en ordonnant :

— Lâche ça et vite, ou je me fâche !

Mais déjà Montasti n’était plus en état de l’entendre, ni d’entendre quoi que ce soit. Il hurlait :

— J’étais sûr que vous viendriez ! J’étais sûr qu’on m’accuserait de sa mort ! Mais je ne l’ai pas tué, vous entendez ? Je l’ai pas tué ! Je suis bien content qu’il soit plus là, mais je l’ai pas tué ! Si vous prétendez le contraire, je vous casse la gueule, sales flics !

Zampol pointa son arme vers les jambes de Luciano.

— Pose ta clé anglaise, ou je te colle un pruneau dans les pattes ! Tu as envie que je t’estropie ?

Après une hésitation, Montasti s’exécuta.

— C’est bien, amène-toi, maintenant... Sors de derrière cette table !

Tout en obéissant, Luciano grommelait, hoquetait, tremblait. Arrivé près de l’inspecteur, il s’enquit :

— Qu’est-ce que vous allez me faire ?

— T’emmener avec nous.

— Je ne veux pas qu’on me mette en prison !

— Ce que tu ne veux pas, on s’en fout, compris ?

Sans qu’aucun des deux policiers ait pu prévoir son geste, Montasti se ramassa sur lui-même et, se détendant comme un ressort, plongea dans l’estomac de l’inspecteur, qui eut l’impression de recevoir le choc d’un bélier. Il abandonna son revolver, partit à la renverse et s’évanouit avant de toucher terre. Luciano se retourna vers Tarchinini, mais ce dernier se contenta de lui dire paisiblement :

— Si vous n’avez rien à vous reprocher, votre geste est stupide.

Le calme du commissaire parut rendre ses esprits au garçon, qui eut un sanglot rauque avant de crier, une fois encore :

— J’ai tué personne, je le jure !

Puis, il fonça vers une petite porte qui ouvrait directement sur d’autres cours, où il apparaissait bien vain à Roméo de chercher à rejoindre le fuyard et ce d’autant plus qu’il courait beaucoup moins vite que lui ! A ce moment, Sampieri se montra sur le seuil de l’atelier.

— J’ai cru entendre crier ? Il est pas là, Luciano ?

— Il s’est sauvé !

— Sauvé ? Mais, pourquoi ?

Tarchinini se contenta de lui montrer du menton l’inspecteur, toujours évanoui ; à sa vue, le plombier se recula et, d’une voix étranglée :

— Madonna !... Il l’a tué ?

— Non... heureusement. Aidez-moi donc à le ranimer ?

— Attendez, que j’aille chercher la grappa[8]. Sampieri s’éclipsa, pour revenir presque aussitôt avec un flacon dont il entonna une généreuse rasade entre les lèvres d’Alessandro Zampol qui, sous la brûlure de l’alcool, revint à lui. Il promena un regard des plus vagues sur le décor, puis, reprenant conscience des événements, il se dressa, ramassa son revolver et grommela :

— Où est-il, ce voyou ?

D’un geste de la main, le commissaire lui donna à entendre que Montasti avait fui.

— Et vous ne lui avez pas couru après ?

Roméo le regarda, puis :

— Pas possible, Alessandro, que vous me preniez pour un athlète digne des jeux Olympiques ? A la vitesse où ce garçon a démarré, il n’aurait pas fallu moins que le champion du monde pour le rattraper !

— Je ne suis pas champion du monde, chef, mais je vous fiche mon billet que je le rattraperai et, ce jour-là, il sera bien inspiré de se montrer très aimable !

— Allons, allons, Zampol, ne vous faites pas plus méchant que vous n’êtes !

— Je ne suis pas méchant, signor commissaire : simplement, je n’aime pas recevoir des coups de tête dans l’estomac... Chacun ses goûts, non è vero[9] ?

— Ne vous énervez pas, Alessandro... On va mettre la machine en branle, et votre agresseur n’ira pas loin. D’ailleurs, je serais étonné qu’il songe à quitter la ville sans revoir sa bien- aimée... A mon avis, quelqu’un attendant dans la via Carlo Vidua aurait bien des chances de mettre la main au collet du fugitif...

— A moins qu’il soit plus malin que vous ne le supposez, signor commissaire, et qu’il se sauve au diable !

— Il ne se sauvera pas.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il aime et qu’il est aimé…

L’inspecteur haussa les épaules. Lorsque Tarchinini repartait dans sa marotte, il s’avérait préférable de ne pas lui répondre.

 

 

Quand les deux policiers furent de retour dans leur bureau, Zampol observa :

— Ce matin, nous n’avions qu’un coupable possible ; à présent, nous en avons deux. Pour peu que les choses continuent de la sorte, à la fin de la semaine nous en aurons une douzaine !

Cette perspective ne parut pas assombrir Roméo.

— Plus le problème est difficile, plus il me plaît !

— Pour vous, c’est Angelo, ou Luciano ?

— Je pencherai plutôt pour Angelo, plus fort, plus calme, plus résolu. Celui-là, quand il a décidé une chose, il ne doit guère changer d’avis. La bataille sera rude. Le prendre de front serait aller à l’échec. On essaiera de l’avoir par l’usure.

— Et Luciano ?

— Je n’y crois pas... Il a peur, parce que c’est un imaginatif dont la jalousie brise les nerfs depuis son retour. Il détestait Regazzi, mais je ne le pense pas capable de tuer quelqu’un... Il manque trop d’assurance.

— Pourtant, il m’a proprement mis hors de combat !

— Réflexe de bête traquée... Mais notez, Alessandro, que je puis bien me tromper et qu’en définitive, Luciano soit le meurtrier. Toutefois, j’ai l’impression qu’il ne sera pas de taille à nous cacher la vérité et qu’il s’effondrera dès le premier interrogatoire.

— Encore faut-il pour cela qu’on le retrouve !

— On le retrouvera, soyez tranquille, puisqu’il est amoureux. Rentrez chez vous, Alessandro, et couchez-vous de bonne heure, pour oublier ce coup de tête dans l’estomac. Moi, avant d’aller dîner, je pense retourner chez les Dani...

— Oh ! oh ! chef ! il semble que vous y preniez goût ?

— Je reconnais que cette petite Stella me plaît... Mais, pour couper court à vos injurieux soupçons, nous nous relaierons et la prochaine visite vous incombera. Nous devons obliger Angelo à perdre son sang-froid. C’est notre seule chance.

Le commissaire Tarchinini s’apprêtait à quitter le bureau, lorsque Zampol découvrit, dans un tas de papiers arrivés pendant leur absence, la note laissée pour avertir Roméo qu’il lui fallait téléphoner au lieutenant de Vecchi, à la caserne de la Dabormida, au sujet du meurtre du bersaglier. Le commissaire s’exécuta et parut fort intéressé par ce que l’officier lui raconta. Comme l’après-midi était fort avancé, Tarchinini annonça qu’il se rendrait à la caserne le lendemain matin, afin de voir le caporal Mantoli. Après avoir raccroché, Roméo parut réfléchir un instant, puis il remarqua :

— Voyez dans ce qui nous arrive, Alessandro, une leçon. On s’excite, on s’énerve sur deux suspects qui paraissent indiscutables, et puis voilà un caporal qui nous apprend qu’au moment où Nino quittait la caserne, il a reçu la visite de deux hommes qui lui ont remis pas mal d’argent. Vous ne trouvez pas ça curieux ?

— Si...

— A cause d’Angelo et de Luciano, j’avais perdu de vue cet argent insolite qu’on a volé au mort... Pourquoi peut-on donner de l’argent à un soldat ?

— Sa part sur un coup réussi ?

— Possible, mais un peu romanesque, eh ?

— Alors ?

— Alors, je n’en sais rien. J’espère que je comprendrai mieux demain. Bonsoir, Alessandro.

 

 

Tarchinini, décidé à se concilier les bonnes grâces de la « pauvre tante » Pia, résolut d’entrer tout de suite dans son jeu. Aussi, dès que Stella lui eut ouvert la porte, il avisa la vieille dame, toujours assise dans son fauteuil, et se précipita vers elle en annonçant :

— Cette fois, vous ne me gronderez pas et vous ne me taperez pas sur les doigts avec votre règle : je sais mes leçons !

La tante le regarda avec une surprise non feinte, et, d’une voix posée :

— Je vous demande pardon, signor, mais je ne saisis pas très bien le sens de votre réflexion ?

Son élan coupé, Tarchinini resta debout au milieu de la pièce, ne sachant plus ce qu’il convenait de faire, ni ce qu’il convenait de dire. Son manque de chance voulait qu’il soit arrivé au moment ou la pauvre tante jouissait d’un de ses rares instants de lucidité. Une fois encore, Stella se porta au secours de ce policier, dont elle avait un peu peur bien qu’elle le trouvât très sympathique. Elle se sentait attirée vers lui, comme vers un père à qui on peut tout raconter, et, en même temps, elle se persuadait que si le malheur s’abattait sur la maison, ce serait par l’intermédiaire du commissaire :

— Ne faites pas attention, zia mia, le commissaire Tarchinini est venu me voir... Car c’est bien moi que vous voulez voir, n’est-ce pas, signor commissaire ?

Ayant recouvré son sang-froid, Tarchinini redevint le galant homme qu’il ne cessait d’être que sous le choc d’émotions imprévues.

— S’il ne s’agissait de tirer au clair la mort d’un homme, je  bénirais le hasard qui m’a mis sur votre chemin, signorina !

Le rappel de Nino assombrit le visage de Stella, qui murmura :

— Ce n’est pas le hasard, mais le malheur, signor commissaire...

Elle pleurait silencieusement, pour ne point donner l’éveil à la « pauvre tante » à qui, par mesure de précaution, elle tournait le dos.

— Scisi, signorina... J’espère qu’un jour viendra où vous vous féliciterez d’avoir rencontré Roméo Tarchinini !

Pour échapper à l’interrogation de son regard, le commissaire s’écarta de la jeune fille pour faire un brin de cour à la « pauvre tante ».

— Savez-vous, signora, que votre nièce est la plus jolie fille que j’aie encore rencontrée à Turin ?

Mais la tante Pia, repartie dans ses songes, rétorqua, sévère :

— Tu sais que si tu te permets de te moquer de notre Duce, je vais te calotter, et ce ne sera pas long !

Et, de nouveau, Roméo, stoppé en plein vol oratoire, marqua un temps d’arrêt. Stella en profita pour entraîner sa tante dans la cuisine, refuge obligé de l’ancienne institutrice quand elle battait la campagne. Tarchinini pendant le court instant où les deux femmes ne s’occupaient pas de lui, posa sur la table le couteau découvert auprès du corps du bersaglier, et qu’il gardait dans sa poche. Stella revint pour excuser encore sa parente :

— Elle devient de plus en plus difficile... mais Angelo refuse de la mettre dans un hôpital... Il est vrai qu’elle n’est pas dangereuse. C’est simplement ennuyeux pour les gens qui viennent chez nous et qui ne sont pas au courant... Tiens, qu’est-ce que c’est que ce couteau ?

Le commissaire joua le naïf :

— Ne vous appartient-il pas ?

— Je ne l’ai jamais vu... C’est tout de même bizarre, non ?

Angelo, en entrant, évita à Tarchinini de répondre. L’homme eut pour le policier un coup d’œil qui n’avait absolument rien d’aimable.

— Encore vous ?

Roméo soupira Manque ponctuation

— C’est curieux, personne ne semble jamais heureux de me rencontrer...

Ce fut au tour de Stella d’intervenir pour détourner la conversation. Ramassant le couteau posé sur la table, elle le présenta à son frère, que le commissaire épiait :

— C’est à toi, Angelo ?

— A moi ? Qu’est-ce que tu veux que je fasse de ce couteau ?

Très fort, cet Angelo, ou innocent...

— Et pourquoi êtes-vous ici, ce soir, signor commissaire ?

— Pour attendre...

— Attendre quoi ?

— Que l’assassin de Nino Regazzi se dénonce.

— Vous attendez qu’il se dénonce pour lui mettre la main au collet ? Ma qué ! ce n’est pas demain la veille, eh ?

— Qui sait ? Cet homme n’ignore pas que je le connais...

— Vous le connaissez ?

— Bien sûr !

— Et qui est-ce ?

— Mais vous, Angelo Dani !

Stella porta vivement les mains à sa bouche, pour étouffer le cri prêt à jaillir de ses lèvres. Angelo parut figé de stupeur, puis la colère qui montait en lui commença à le faire trembler. Seul, Roméo paraissait fort à l’aise et trouver tout naturel d’accuser un garçon de meurtre.

Angelo respira à fond, puis, empoignant le couteau que sa sœur avait reposé, il marcha sur le policier. La jeune fille se jeta sur son frère.

— Non, non, Angelo ! Par pitié ! Angelo, reprends-toi !

Mais l’autre, buté, assura :

— Ote-toi de là... Je le tue !

— Et après, malheureux, qu’est-ce que tu deviendras ?

— Je m’en fous !

Stella s’agrippait à son frère, essayant de le retenir. Tarchinini reculait doucement vers la porte de la cuisine, prêt à y bondir et à s’y enfermer, si la jeune fille ne parvenait pas à convaincre son sanguinaire aîné de renoncer à ses desseins meurtriers.

— Angelo ! On t’enfermera en prison... la pauvre tante ira dans un asile, et moi, qu’est-ce que je deviendrai ?

Angelo était incapable d’entendre qui que ce fût.

— La tante, je la tuerai, pour l’empêcher d’être enfermée... Toi, je te tuerai pour qu’on ne te sache pas déshonorée, et moi, je me tuerai pour éviter de finir mes jours en prison... mais avant, lui, je l’étripe !

La perspective de ce massacre incita Stella à gémir lugubrement et Tarchinini, jugeant que les choses se gâtaient vraiment, bondit – avec une impétuosité qu’on n’eût pas attendue d’un petit homme aussi replet – en direction de la porte de la cuisine, au moment même où la tante Pia l’ouvrait. La vieille demoiselle n’eut que le temps de s’écarter pour éviter le choc de Roméo, qui, lançé à toute vitesse échoua contre le fourneau, sur lequel il posa les mains. Le hurlement qu’il poussa, immobilisa sur le seuil de l’appartement l’inspecteur Zampol, qui depuis cinq minutes tambourinait à la porte sans pouvoir se faire entendre. Au mugissement de son supérieur, dont il reconnut le timbre, il s’était décidé à entrer d’autorité.

Plus tard, il assura que, même s’il vivait plus de cent années, il n’oublierait jamais le spectacle qu’il eut sous les yeux, ce jour-là, en pénétrant chez les Dani. D’abord, un costaud qui paraissait frappé de folie et brandissait un poignard en invectivant on ne savait qui. Puis, une jeune fille en larmes, cramponnée aux jambes du furieux, menaçant de le faire choir, et Alessandro avoua, par la suite, avoir été bouleversé par l’image du désespoir qu’offrait cette jeune et ravissante personne que ses larmes n’arrivaient pas à enlaidir. Enfin, une vieille femme assise sur son séant, et qui semblait complètement se désintéresser de la scène se déroulait sous ses yeux. Mais le policier jurait que rien n’atteignait en intensité dramatique l’étrange gymnastique pratiquée par le commissaire Tarchinini sautillant sur place en agitant les bras, comme s’ils étaient des ailerons, tout en poussant de petits cris étranglés. Alessandro ne fut vraiment certain qu’il ne rêvait pas qu’au moment où le furieux, ayant repoussé d’une ruade la jeune fille gémissante, se jeta sur Tarchinini dans l’intention évidente de lui plonger son poignard dans le corps. Zampol sortit son pistolet et le brandit en hurlant à pleins poumons :

 Ferma[10] !

Surpris par cet ordre, lancé de façon aussi impérieuse, Angelo hésita, ce qui permit à Zampol de lui tomber dessus et, d’un coup de crosse, de l’envoyer au sol. Tandis que Tarchinini expliquait à son adjoint l’accident qui lui était arrivé, Dani se retrouvait à quatre pattes, l’esprit un peu enténébré, le nez sur le canon du pistolet de l’inspecteur et, se frottant le crâne, il s’interrogeait sur ce qui lui avait pris. Le commissaire ramassa soigneusement, à l’aide de son mouchoir, le couteau abandonné par son agresseur et, clignant de l’œil à son lieutenant :

— J’espère que ce seront les plus belles empreintes qu’on puisse souhaiter !

Puis, il demanda à Zampol par quel miracle il s’était trouvé là à temps pour lui éviter des ennuis peut-être sérieux.

— Pas un miracle, chef, de la simple routine... Comme vous l’aviez prévu, le Montasti s’est rendu chez sa bien-aimée... On l’a laissé entrer, mais on ne lui permettra pas de ressortir.

— C’est bon, on y va !

Le frère de Stella était parvenu à retrouver la position verticale. A le voir, on devinait qu’il se réinstallait de plus en plus vite dans son petit monde de tous les jours, mais qu’en même temps la colère le reprenait. Alors que les policiers s’apprêtaient à sortir, il grogna :

— Dites donc, vous autres...

D’une volte-face rapide, Roméo Tarchinini fut sur lui, et, rageur, ayant perdu sa bonne humeur légendaire, lui lança :

— Vous, vous avez de la chance que nous soyons appelés ailleurs ! Mais nous reviendrons et nous vous apprendrons qu’on n’a pas le droit de considérer un commissaire de police comme un gibier nuisible qu’il est loisible de chasser ! Oui, signor Angelo, vous pouvez remercier la Madona ! Vous avez de la chance !

Et sur cette belle harangue – tel Achille regagnant sa tente après avoir dit leur fait à ses compagnons – le Véronais sortit à grands fracas de l’appartement, suivi par un Zampol s’avouant qu’il ne connaissait peut-être pas tout à fait le commissaire.

Les policiers partis, Angelo Dani resta un instant immobile, puis, toujours sans bouger, il égrena toute une série de jurons comme une litanie blasphématoire. Ensuite, il eut un rire qui ressemblait à un râle, et, sous les yeux horrifiés de sa tante et de sa sœur, il se mit à pleurer et à rire en même temps, jusqu’au moment où il se laissa tomber sur une chaise, le regard perdu on ne sait où, tandis qu’il marmonnait inlassablement :

— De la chance... Paraît que j’ai de la chance... Ma pauvre tante est folle, ma sœur est déshonorée et moi, on me soupçonne de meurtre, on m’assomme et on me jure que j’ai de la chance...

Brusquement, il se dressa d’un jet et, s’adressant à des interlocuteurs invisibles, il clama :

— Ma qué ! Si j’avais la poisse, qu’est-ce que ça serait, eh ?