XXXV

 

Le mariage

 

Deux jours après, Geneviève reçut une lettre de Jacques ; il avait enlevé facilement le consentement de ses parents qui désiraient depuis longtemps que l’amitié d’enfance finît par un heureux mariage.

Huit jours après, M. et Mme de Belmont arrivèrent avec leurs enfants. Ce fut une grande joie pour les deux familles. Malgré le peu de temps qui restait à Mme de Belmont avant le mariage, elle offrit à Geneviève une très jolie corbeille, composée de beaux bijoux, de dentelles, de châles et de ce qu’on met en général dans les corbeilles. Le mariage se fit le matin à dix heures, sans cérémonie, sans invitations, sans tout ce qui fait de ce jour une corvée générale. On déjeuna et on dîna en famille. Deux jours après, M. et Mme de Belmont retournèrent à la campagne ; l’heureux Jacques et l’heureuse Geneviève passèrent encore dix jours à Paris, et partirent pour Rome avec Mlle Primerose, Pélagie, le fidèle Rame et Azéma.

L’hiver se passa sans combats sérieux ; quelques faits d’armes, toujours glorieux pour les braves troupes pontificales, ne furent que le prélude nécessaire des deux grandes batailles de Mentana et de Monte Rotondo, qui couvrirent d’une gloire immortelle ces jeunes soldats héroïques et fidèles, toujours un contre dix.

Jacques avait plus d’une fois dû quitter Rome pour prendre part à des escarmouches, où il se fit toujours remarquer par une bravoure et un entrain tout français.

Geneviève avait supporté ces séparations et ces inquiétudes avec le courage d’une femme chrétienne. Mais quand, à l’automne suivant, vint l’annonce d’une campagne et de batailles en règle, et la nécessité d’une séparation immédiate, sa douleur fut plus forte que sa volonté ; elle donna libre cours à ses larmes. « Ma Geneviève, ma bien-aimée, lui dit Jacques au moment du départ, n’affaiblis pas mon courage par la pensée de ta douleur. Ne perdons pas notre confiance dans le Dieu tout-puissant qui m’a déjà tant de fois protégé contre les balles ennemies ; souviens-toi de la bénédiction toute particulière que nous avons reçue ensemble du Saint-Père ; il nous a promis de prier pour nous. Que ce souvenir soutienne tes forces, ma bien-aimée ! »

Geneviève. – Oh ! Jacques, mon amour, ma vie, tu seras seul dans ces terribles combats ; personne pour veiller sur toi ; personne pour te ramasser si tu tombes victime de ton courage.

« Pardon, petite Maîtresse ; Rame zouave, Rame veiller sur jeune Maître. Rame pas laisser tuer jeune Maître. Moi pas quitter, moi mourir pour jeune Maître. »

Geneviève jeta les yeux sur Rame aux premières paroles qu’il avait prononcées ; il était vêtu en zouave ; car il avait été s’engager en demandant la faveur de ne jamais quitter son jeune sergent ; elle lui fut facilement accordée. Il était déjà connu dans le corps des zouaves ; on savait l’histoire de son dévouement pour Geneviève, et chacun lui portait intérêt.

Geneviève quitta Jacques pour se jeter dans les bras de Rame :

« Mon bon Rame, mon ami fidèle et dévoué, merci, mille fois merci ; je t’aime, mon cher Rame ; plus que jamais, ton dévouement me rassure, me console ; que Dieu daigne te bénir et te ramener près de moi avec mon bien-aimé Jacques ! »

Rame pleurait et baisait les mains de sa chère jeune maîtresse avec une reconnaissance égale à son dévouement.

« Adieu, mon amie, ma femme chérie, dit Jacques en la serrant contre son cœur ; prie pour moi, pour nous ; je t’aime. – Adieu. »

Et il s’arracha des bras de Geneviève. Elle poussa un cri douloureux : « Jacques, mon Jacques ! » Et elle s’affaissa évanouie sur le tapis. Jacques revint à elle, la prit dans ses bras, la posa sur un canapé, l’embrassa encore dix fois, cent fois, appela Pélagie et s’éloigna suivi de Rame, qu’il remercia d’un serrement de main. Chacun sait la glorieuse histoire de cette courte campagne, qui se termina par les deux magnifiques et meurtriers combats de Mentana et de Monte Rotondo. Pendant trois jours, quatre mille hommes, qui composaient l’armée pontificale, luttèrent sans repos contre quinze à vingt mille révolutionnaires bien repus et commandés par des officiers italiens.

La victoire des pontificaux fut complète, grâce à la courageuse intervention de nos braves soldats français, heureusement arrivés et débarqués à temps pour compléter la déroute honteuse des misérables bandits. Le combat était fini ; les saintes sœurs de charité, de saints prêtres et prélats continuaient à parcourir le champ de bataille pour ramasser les blessés, les secourir et les porter aux ambulances. Mgr B..., aumônier en chef des zouaves pontificaux, n’avait pas quitté le lieu du combat ; dès le commencement il courait à ceux qui tombaient, les bénissait, leur donnait la dernière absolution ; il indiquait aux sœurs les blessés qui pouvaient encore profiter de leurs soins. Vainement on lui représentait que les balles pleuvaient autour de lui, qu’il pouvait en être atteint.

« Mes braves troupes font leur métier, répondait-il ; laissez-moi faire le mien. Ils meurent pour leur Dieu ; moi je les fais vivre pour le bonheur éternel. »

Après la pluie, le beau temps
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