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Je suis de retour à mon bureau le lendemain et passe en revue les interrogatoires détaillés du couple Cogan auxquels la police a procédé. Depuis la découverte des couvertures teintes, les Cogan sont devenus de moins en moins coopératifs : dès qu’un membre de la police les contacte, ils menacent de citer son nom au procès. D’après le dossier, ils ont été en contact avec divers détectives privés, et Erin Cogan est apparue au cours d’émissions matinales à la télévision de Syracuse et de Buffalo, suppliant qu’on lui donne des renseignements sur l’assassin. Il y a même une transcription de l’émission de Buffalo au cours de laquelle Erin (qui a l’air d’avoir bénéficié de l’assistance d’un conseiller en communication) dit au présentateur de l’émission : « Je viens d’une famille fortunée, illustre, et j’ai au fond de moi la conviction absolue que nous avons été la cible d’une action terroriste. Il s’agit d’une atteinte aux valeurs honorables de l’Amérique et au caractère sacré de la famille de la part de gens abjects. Et ces terroristes courent toujours. J’ai entendu dire que des dizaines de couvertures empoisonnées pouvaient arriver par la poste en ce moment même, chez des familles sans méfiance. Personne ne sait où et quand ils vont frapper à nouveau. »
Frank puis Alyce s’arrêtent près de mon bureau. Frank me dit que les empreintes que j’ai recueillies sur le berceau Abernathy correspondent aux empreintes du berceau Cogan.
Alyce a l’air renfrogné. Elle vient d’avoir au téléphone un nouveau groupe qui s’est baptisé Les Mères pour la sécurité des enfants, dont Erin Cogan est le fer de lance. Ces femmes veulent que notre laboratoire procède régulièrement à des analyses toxicologiques sur les couvertures de berceau dans le nord de l’État de New York. Alyce s’assoit au bord de mon bureau en se frottant le côté du cou.
« On dirait que tu as besoin de faire un somme, dis-je.
— C’est d’un nouveau job dont j’ai besoin, tu veux dire. Je ne sais pas ce qui est le plus dur à supporter ces temps-ci, Erin Cogan ou Margo. »
Elle m’explique que Margo a déposé plusieurs plaintes écrites contre moi pour signaler que, du fait de mon absence à la plupart des réunions du département, je devais recevoir un « blâme » officiel. La voix d’Alyce éclate d’indignation.
C’est un matin terne, pâle ; dans le coin de la fenêtre du bureau, j’aperçois un crachin aussi léger et poudreux que du sucre glace en suspension. Frank me dit de ne pas m’inquiéter. La lumière traverse la surface de sa cornée et ses iris paraissent translucides.
« Tout va bien, me dit-il, l’air terriblement préoccupé. Tout ira bien. Concentrez-vous simplement sur les empreintes. Tout finira par s’arranger. »
Ce soir-là, après le travail, nous regardons, Keller et moi, les informations quand le téléphone retentit. Keller répond et je l’entends dire : « Je… je regrette… je ne comprends pas. Vous pourriez répéter ? (Puis il m’appelle :) Lena ? Vous demandez Lena ? »
Il se tient dans la cuisine et me tend le téléphone, les yeux fixés sur moi. Il ne dit rien, hoche simplement la tête.
Je prends l’appareil en pensant, l’espace d’un instant que peut-être Erin Cogan a décidé de coopérer, qu’elle m’appelle pour me dire ce que signifie cette dent.
J’approche le téléphone de mon oreille : c’est comme si j’entendais la cadence légère d’un souffle au rythme régulier. Je tiens le récepteur à deux mains et me penche en avant.
« Allô ! »
Il y a une pause, pendant laquelle l’interlocuteur paraît surpris… mon correspondant ne s’attendait pas vraiment à ce que je réponde… et la respiration s’accélère.
« Euh, euh, eeh, na, euh…
— Je m’excuse, dis-je. Je ne comprends pas.
— Euh, euh, euh, eeh, na ! Re… ih… ih… in… in… euh ! »
On dirait des mots réduits à un souffle, une sous-langue. Mon interlocuteur paraît à peine humain. La voix devient plus forte, avec des occlusives plus accentuées : « Reuh, reuh, reuuuh ! Eehna ! Eehna ! »
La voix s’élève, mugit. Keller se penche aussi vers le téléphone en essayant d’entendre. Il tend la main, me proposant de reprendre le combiné.
Je m’y accroche un moment de plus.
« Eehanamyyyen ! »
La voix s’allonge, bizarrement élastique, parlant une langue incompréhensible. J’éloigne le téléphone de mon oreille et le couvre de mes mains.
« Je regrette, mais je ne comprends pas ce que vous dites, dis-je en hésitant. (J’attends un moment, puis j’ajoute :) Vous avez dû vous tromper de numéro. »
Je redonne le téléphone à Keller, puis il y a un gémissement sourd, comme si le correspondant sentait qu’on allait raccrocher.
Nous nous regardons : la cuisine paraît plus grande et plus silencieuse. Je m’affale sur une chaise et Keller s’assoit à côté de moi.
« C’était quoi ? »
Je pose mon front sur mes bras croisés.
« Un canular ? (Je secoue la tête.) Je ne sais pas. »
Il pose les mains sur la table, elles sont carrées et robustes, des mains qui me rappellent celles de mon père adoptif.
« Ça ne me plaît pas. Ces bruits, on aurait dit un malade. C’était un mec, non ? Il disait ton nom ?
— Je ne veux pas commencer à me dire que tout est une menace de mort. »
Je m’efforce de sourire.
La bouche de Keller forme une ligne serrée, réprobatrice.
Pour éviter de sauter en l’air à chaque bruit ou mouvement dans la maison, nous passons la nuit devant la télévision, côte à côte sur le canapé. Il y a un débat avec plusieurs femmes, dont une journaliste réputée, et l’invitée est une vedette de cinéma aux cheveux raides couleur citron pâle, d’une beauté translucide, quasi fantomatique, qui parle de son nouveau film, Hippocampe, et combien le metteur en scène est un type merveilleux, incroyable. Puis il y a le journal télévisé, une édition locale qui me met sous pression, comme si je m’attendais à recevoir un nouveau choc. Après un premier sujet sur un incident « à connotation raciale » concernant l’attaque d’un commerce de proximité dans le nord de Syracuse, il y a les derniers développements de l’affaire du « terrorisme au berceau », y compris une interview d’Erin Cogan, « mère endeuillée » et « fondatrice des Mères pour la sécurité des enfants ». À part un soupçon de rougeur au bord des yeux, Erin ressemble aux présentatrices des journaux télévisés, vêtue d’un élégant ensemble noir, avec une mise en plis et un maquillage subtils, très professionnels. Elle réitère sa conviction que son petit garçon a été un « agneau sacrificiel », précise qu’elle s’est entretenue avec la cellule mixte de lutte contre le terrorisme du FBI, qui croit que les « assassins à la couverture » préparent des attaques à l’échelle nationale. Elle conclut en annonçant qu’elle va participer cette semaine à l’émission Larry King Live, où elle expliquera ce qu’ils ont appris sur ce nouveau « terrorisme environnemental ». Ensuite nous regardons les cartes de la météo. « Alors voilà, il va faire froid, froid, froid ! Ne sortez pas à moins d’y être vraiment obligés. À l’aéroport de Hancock, avec le vent, la température va chuter à moins trente-sept. »
Keller coupe le son pendant la publicité.
« Je crois qu’Erin Cogan perd les pédales.
— Et si elle avait raison ? »
Il m’observe sous la lumière bleue artificielle de l’écran.
« Pourquoi tu dis ça ?
— Elle a l’air tellement sûre d’elle. Comme si elle savait quelque chose qu’on ne sait pas. »
Keller plante son coude dans le dossier du canapé.
« Oui, mais c’est l’impression que ces gens-là donnent toujours. »
Quand Keller éteint enfin la télé vers minuit, je m’assois quelques instants, les yeux fixés sur l’écran. Keller m’aide à me relever. C’est comme si tout mon sang s’était réfugié dans la moitié inférieure de mon corps. Je suis éreintée mais pas encore prête à dormir, l’esprit troublé par les images de la télévision, le coup de froid jeté par les déclarations d’Erin Cogan.
Ce soir-là, Keller m’offre de nouveau son lit.
« Ça ira, dis-je. Je vais retourner dans la chambre d’amis. Je m’y plais. »
Il me fait un sourire contrit.
« Je t’en prie, n’y retourne pas. Je coucherai par terre, si tu préfères. Si je veux un lit, j’irai dormir dans la chambre d’amis. »
Je hausse les sourcils.
« Si ça ne t’ennuie pas… (Il se racle la gorge.) Si ça ne t’ennuie pas, j’aime dormir par terre. Ici.
— Pourquoi ? » je réponds avec impertinence et un brusque éclat de rire plutôt grossier.
Il pique un fard et se penche vers le sol.
« Je me sentirai plus tranquille si je peux avoir un œil sur toi, explique-t-il avec un sourire peu convaincant. De toute façon, c’est bon pour mon dos. (Il arque les épaules.) Par terre, je veux dire.
— C’est à cause de ce coup de fil idiot ? » et je me rends compte, à mon grand désarroi, que je parle comme Pia.
Puis je réalise que l’idée de rester dans sa chambre avec Keller me plaît.
Je reviens donc dans son lit pour la nuit. Il a changé les draps couleur d’étain pour des draps propres, ivoire, mais je sens encore des molécules de son odeur qui persiste malgré la lessive.
Je décide de ne pas songer à la signification possible du fait que je suis couchée dans le lit de Keller (sans Keller). Mais je reste éveillée dans le clair de lune bleuté qui baigne la chambre comme de l’eau. Les pensées me viennent sous forme d’associations libres en raison de l’heure tardive. Keller émet de temps à autre un ronflement.
Alyce avait l’habitude de me mettre en garde : en ce qui concerne les femmes, tout ce qui intéresse les hommes, c’est coucher. Cependant, après notre première nuit, Keller n’avait pas (trop) fait pression pour en avoir davantage, si bien que cette étreinte partagée apparaît à présent comme un rêve ou un accident de parcours. Et je suis frappée par le fait qu’une pareille offre – dormir chastement côte à côte –, malgré toute la tendresse que cela comporte, pourrait aussi vouloir dire une certaine indifférence érotique, des deux côtés. Ce qui simplifierait certainement les choses.
Mais je ne peux toujours pas dormir. Je repousse les couvertures et contourne silencieusement Keller. Je me glisse par la porte de la chambre dans le couloir éclairé par une lampe en cuivre que Keller laisse allumée. Toute la maison semble différente. Le couloir paraît terne et fantomatique. Les contours des choses – une chaise en rotin, une étagère de livres, un coquillage – sont flous, comme si tout vibrait légèrement. Je me faufile dans la tanière de la chambre d’amis à l’arrière de la maison. Là, je ferme la porte, retire le pyjama doux et me regarde dans la glace en pied appuyée contre le mur.
J’étudie la proéminence du sternum, le creux à la base de ma gorge, la pente de mes seins et de mon ventre, le chaume doux du pubis, l’évasement de mes hanches. Pour accueillir des bébés, me dis-je. Mais il n’y a pas eu de bébés. Et est-il vraiment curieux que, jusqu’ici, je n’en aie jamais voulu ?
À présent, tandis que je détaille mon corps dans le miroir de la chambre d’amis de Keller, je songe à la façon dont l’assassin se dérobe à moi, comment il semble que je ne puisse pas plus trouver le chemin qui conduit à une preuve manifeste que découvrir la clé de mon propre passé. Et je m’inquiète de ce que je n’arrive pas à voir ce que j’ai besoin de voir, un peu comme M. Memdouah parle de sa propre santé mentale. Je me demande s’il est possible que je souffre d’une folie ou d’une absence ou d’un vide en moi, suffisamment profonds et aigus pour que je puisse assassiner un bébé. Les criminalistes choisissent-ils cette profession parce qu’ils sont très près de l’esprit criminel ? Portons-nous cela en nous ?
Je remets le pyjama et, comme je me retourne pour quitter la pièce, je remarque les vêtements que je portais la veille, impeccablement pliés sur la commode. Il y a un papier blanc qui sort de la poche droite avant du jean. Je tire dessus avec deux doigts. C’est le bout d’une feuille de carnet.