PérezReverte Arturo

Le soleil de Breda



Arturo PÉREZ-REVERTE


LE SOLEIL


DE BREDA

Les Aventures du Capitaine Alatriste 3


POINT



I


LE COUP DE MAIN

Bigre, que l’air est humide au bord des canaux hollandais par les petits matins d’automne. Quelque part au-dessus du rideau de brouillard qui voilait la digue, un soleil diffus éclairait à peine les silhouettes qui avançaient sur le chemin de la ville, prête à ouvrir ses portes pour le marché. Astre invisible, froid, calviniste et hérétique, indigne de son nom, qui jetait une lumière sale et grise dans laquelle se déplaçaient chars à bœufs, paysans avec leurs paniers de légumes, femmes en coiffes blanches, chargées de fromages et de cruches de lait.

J’avançais lentement dans la brume, ma besace à l’épaule, les dents serrées pour les empêcher de jouer des castagnettes avec ce froid. Je jetai un coup d’œil au terre-plein de la digue où le brouillard se confondait avec l’eau, mais je ne vis que les ombres floues des joncs, de l’herbe et des arbres. À dire vrai, il me sembla un instant distinguer un terne reflet métallique, comme aurait pu en jeter un morion, une cuirasse ou peut-être une lame d’acier. Mais l’haleine humide qui montait du canal l’engloutit presque aussitôt. La jeune fille qui marchait à côté de moi dut sans doute le voir elle aussi, car elle me lança un regard inquiet derrière les plis de son voile. Puis elle regarda les sentinelles hollandaises que l’on apercevait déjà, avec leurs plastrons, leurs casques et leurs hallebardes, devant la porte extérieure de la muraille, gris foncé dans ce gris qui enveloppait tout, devant le pont-levis.

La ville, un gros bourg, s’appelait Oudkerk. Elle se trouvait au confluent du canal Ooster, de la Merck et du delta de la Meuse, que les Flamands appellent Maas. Son importance était avant tout militaire, car elle commandait l’accès au canal par où les rebelles hérétiques envoyaient des secours à leurs compatriotes assiégés de Breda, distante de trois lieues. Une milice bourgeoise et deux compagnies régulières, dont une anglaise, y tenaient garnison. Les fortifications étaient solides et il aurait été impossible de prendre par la force la grande porte, protégée qu’elle était par un bastion, un fossé et un pont-levis. C’est pour cette raison que j’étais là, de si bon matin.

Je suppose que vous m’aurez reconnu. Je m’appelle Íñigo Balboa. À l’époque de cette histoire, j’avais quatorze ans bien comptés. Sans être présomptueux, j’oserai dire que, s’il n’est chasse que de vieux loup, j’avais malgré mon jeune âge chassé plus que d’aucuns. Après les dangereuses aventures qui avaient eu pour scène le Madrid de notre roi Don Philippe IV, au cours desquelles j’avais dû jouer de la dague et du pistolet, sans oublier celle où je faillis bien terminer mes jours sur le bûcher, mon maître, le capitaine Alatriste, et moi-même avions passé les douze derniers mois dans l’armée des Flandres. Le vieux Tercio de Carthagène s’était rendu par mer jusqu’à Gênes, puis il était remonté par Milan et ce qu’on appelait le chemin des Espagnols jusqu’à la région où les provinces rebelles nous faisaient la guerre. L’époque n’était plus celle des grands capitaines, des assauts massifs et des riches butins. La guerre était devenue une sorte de longue et ennuyeuse partie d’échecs durant laquelle les places fortes assiégées changeaient sans cesse de mains. Le courage y comptait souvent moins que la patience.

J’en étais donc là ce petit matin, perdu dans le brouillard, avançant d’un pas décidé vers les sentinelles hollandaises et la porte d’Oudkerk, à côté de la jeune fille qui dissimulait son visage derrière un voile, entouré de paysans, d’oies, de bœufs et de charrettes. Un paysan, peut-être un peu trop brun pour le pays – peau blanche, yeux bleus, presque tout le monde était blond autour de nous –, passa à côté de moi en marmottant tout bas ce qui me parut être un Ave Maria. Il pressa le pas comme pour rattraper quatre de ses compagnons, eux aussi maigres et foncés de teint, qui marchaient devant lui.

Nous arrivâmes presque en même temps devant les sentinelles postées sur le pont-levis, les quatre hommes qui allaient devant, le retardataire, la jeune fille à la coiffe et moi. Il n’y avait qu’un gros caporal rubicond, drapé dans une cape noire, et un autre soldat qui portait une longue moustache blonde. Je m’en souviens fort bien car il dit quelque chose en flamand, sans doute un compliment un peu leste, à la jeune fille qui se tenait à mes côtés. Son rire gras s’étouffa bientôt quand le paysan aux Ave Maria sortit une dague de son pourpoint et s’occupa de lui trancher la gorge. Le sang jaillit à gros bouillons, si fort qu’il éclaboussa ma besace au moment où je l’ouvrais et où les quatre autres, dans les mains desquels des dagues étaient apparues avec la vitesse de l’éclair, saisissaient les pistolets qu’elle contenait. Le gros caporal ouvrit la bouche pour donner l’alarme. En vain. Avant qu’il n’ait eu le temps de prononcer une syllabe, les nôtres lui mirent une dague en travers de la fraise, lui ouvrant une large boutonnière entre les deux oreilles. Quand il tomba dans le fossé, je m’étais débarrassé de ma besace et, ma dague entre les dents, je grimpai comme un écureuil sur un montant du pont-levis tandis que la jeune fille – elle ne portait plus de coiffe à présent et elle s’était transformée en un garçon de mon âge qui répondait au nom de Jaime Correas – escaladait comme moi l’autre côté du pont-levis pour couper les cordes et bloquer le mécanisme avec des coins de bois.

Oudkerk s’éveilla comme elle ne l’avait jamais fait dans son histoire. Les quatre hommes aux pistolets et celui de l’Ave Maria s’éparpillaient déjà dans le bastion, donnant des coups de dague à gauche et à droite, tirant sur tout ce qui bougeait. Le pont était bloqué. Mon compagnon et moi nous nous laissâmes redescendre à terre. De la berge de la digue montait une clameur rauque : le cri de cent cinquante hommes qui avaient passé la nuit dans le brouillard, de l’eau jusqu’à la ceinture, et qui en sortaient maintenant en hurlant « Saint Jacques ! Saint Jacques !… Espagne et saint Jacques ! », décidés à se réchauffer par le sang et le feu. L’épée au poing, ils remontèrent le terre-plein, coururent sur la digue jusqu’au pont-levis, s’emparèrent du bastion, puis, terrorisant les Hollandais qui tournaient en rond comme des oies affolées, entrèrent dans la petite ville où ils se mirent tranquillement à égorger.

Aujourd’hui, les livres d’histoire qui parlent de l’assaut d’Oudkerk comme d’une tuerie, qui dénoncent la furia española à Anvers et tout le saint-frusquin, soutiennent que, ce matin-là, le Tercio de Carthagène se comporta avec une singulière cruauté. Mais il se trouve que j’y étais. Bien sûr, les premiers moments furent une boucherie sans quartier. Mais, je vous le demande, de quelle autre façon prendre d’assaut avec cent cinquante hommes une place hollandaise fortifiée, défendue par sept cents soldats ? Seule l’horreur d’une attaque surprise et sans pitié pouvait briser d’un coup l’échine des hérétiques. Nos hommes s’y employèrent avec toute la rigueur professionnelle de l’infanterie espagnole. Notre mestre de camp, Don Pedro de la Daga, nous avait donné l’ordre de tuer beaucoup et bien au début, pour terroriser les défenseurs et les obliger à se rendre sans tarder. Le sac de la ville attendrait que la prise soit bien assurée. Je vous épargne les détails. Il suffira de dire que ce n’était partout que va-et-vient de tirs d’arquebuse, cris et coups d’épée. Pas un Hollandais mâle de plus de quinze ou seize ans, parmi ceux que rencontrèrent nos hommes au début de l’assaut alors qu’ils se battaient, s’enfuyaient ou se rendaient, ne survécut pour raconter la bataille.

Notre mestre de camp avait raison. La panique de l’ennemi fut notre première alliée et nous n’essuyâmes guère de pertes. Dix ou douze tout au plus, en comptant morts et blessés. Ce qui n’est pas grand-chose, pardieu, quand on pense aux deux cents hérétiques que les villageois enterrèrent le lendemain. Bref, la place tomba toute mûre entre nos mains. Le gros de la résistance se manifesta à la maison communale, où une vingtaine d’Anglais se réfugièrent avec un semblant d’ordre. Personne ne les avait invités à tenir les cordons du poêle, mais les Anglais étaient devenus alliés des rebelles depuis que notre roi avait refusé à leur prince de Galles la main de l’infante Maria. Quand les premiers Espagnols arrivèrent sur la grand-place, le sang dégouttant de leurs dagues, de leurs piques et de leurs épées, les Anglais les accueillirent avec une salve de mousquets tirée du balcon de la maison communale. Les nôtres le prirent très mal. Un peu de poudre, d’étoupe et de poix, et ils mirent le feu à l’hôtel de ville avec les vingt Anglais qui s’y trouvaient, puis ils les attendirent à la sortie avec leurs épées et leurs arquebuses. Mais tous ne sortirent pas.

Ce fut ensuite le sac de la ville. Selon les anciens usages militaires, les vainqueurs pouvaient mettre à sac les villes qui ne se rendaient pas dans les règles ou qui étaient prises d’assaut. Appâté par la perspective du butin, chaque soldat en valait dix et jurait comme cent. Comme Oudkerk ne s’était pas rendue – le gouverneur hérétique était mort d’un coup de pistolet dès les premiers moments de l’attaque et l’on s’occupait maintenant de pendre le bourgmestre sur le pas de sa porte – et que, pour parler en langage cru, nous avions pris la ville avec nos couilles, nous n’attendîmes pas qu’on nous en donnât l’ordre pour entrer dans les maisons qui avaient l’heur de nous plaire, c’est-à-dire toutes. Nous en sortions chargés de ce qui excitait notre convoitise, ce qui donna lieu, comme vous pouvez bien l’imaginer, à des scènes pénibles : les bourgeois, flamands ou autres, se rebiffent quand ils se voient dépouillés de leurs biens. Il fallut en convaincre plus d’un à la pointe de l’épée. Les rues furent bientôt pleines de soldats qui allaient et venaient chargés d’objets les plus divers, dans la fumée des incendies : rideaux foulés aux pieds, meubles défoncés, cadavres – beaucoup sans chaussures ou tout nus – dont le sang s’étalait en flaques sombres et glissantes que venaient laper les chiens. Vous imaginez la scène.

On ne fît pas violence aux femmes, du moins pas avec l’assentiment des officiers. On ne s’enivra pas non plus, l’ivresse accompagnant souvent la violence jusque chez les soldats les plus disciplinés. Les ordres étaient tranchants, comme le fil d’une épée de Tolède : notre nouveau général en chef, Don Ambrosio Spinola, ne voulait pas envenimer les choses avec une population qui en avait assez des pillages et des coups de main et n’aurait pas supporté que par-dessus le marché on force ses femmes. Si bien que la veille de l’attaque, pour rafraîchir les mémoires et parce que deux précautions valent mieux qu’une, on pendit deux ou trois soldats coupables de s’intéresser de trop près aux jupons. Aucune troupe n’est parfaite, pas même celle des apôtres que le Christ avait lui-même recrutée : un le vendit, l’autre le renia et le troisième refusa de le croire. Toujours est-il que, à Oudkerk, la leçon porta ses fruits. Sauf quelques cas de violences isolées – il y eut une autre exécution ad hoc des plus sommaires –, inévitables quand on parle de soudards victorieux et ivres de butin, la vertu des Flamandes, réelle ou supposée, demeura intacte. Du moins pour l’heure.

La maison communale brûlait de la cave au grenier. Jaime Correas et moi étions bien contents d’avoir sauvé notre peau à la porte du bastion et de nous être acquittés de notre mission à la satisfaction de tous, sauf des Hollandais naturellement. Dans ma besace, récupérée après le combat et encore maculée du sang frais du Hollandais à la moustache blonde, nous avions mis tous les objets de valeur que nous avions trouvés : de l’argenterie, quelques pièces d’or, une chaîne dont nous avions délesté le cadavre d’un bourgeois et une paire de magnifiques pichets d’étain, tout neufs. Mon compagnon était coiffé d’un beau morion orné de plumes dont l’ancien propriétaire, un Anglais, avait été dépossédé en même temps que de sa tête. Quant à moi, je me pavanais dans un bon pourpoint de velours rouge, brodé au fil d’argent, découvert dans une maison abandonnée où nous avions fouiné tout à loisir. Comme moi, Jaime était valet d’armée. Ensemble, nous avions suffisamment taillé de la besogne et manqué de tout pour nous considérer comme de bons camarades. Le butin et notre succès devant le pont-levis – que le capitaine de notre compagnie, Don Carmelo Bragado, avait promis de récompenser si tout se passait bien – le consolaient du déguisement de jeune paysanne que nous avions tiré au sort et qui lui faisait encore un peu honte. De mon côté, à ce stade de mes aventures flamandes, j’avais décidé d’être soldat quand j’atteindrais l’âge réglementaire. J’étais emporté dans une espèce de vertige, d’ébriété juvénile, goûtant la poudre, la gloire, l’exaltation, l’aventure. C’est ainsi, tudieu, qu’on voit la guerre quand on a autant d’années qu’un sonnet compte de vers et que la déesse Fortune décide de faire de vous non pas une victime – les Flandres n’étaient pas ma terre et leurs habitants n’étaient pas mes gens – mais un témoin. Et parfois aussi un bourreau précoce. Mais je vous ai déjà dit en une autre occasion que la vie à l’époque, y compris la mienne, valait moins que l’acier qu’on employait pour vous l’ôter. Des temps difficiles et cruels. Des temps durs.

Je disais donc que nous arrivâmes sur la place de l’hôtel de ville et que nous nous y attardâmes un peu, fascinés par l’incendie et les cadavres des Anglais entassés tout nus devant les portes. Beaucoup étaient blonds ou roux, constellés de taches de rousseur. De temps en temps, nous croisions des Espagnols chargés de butin, ou des groupes de Hollandais terrorisés, blottis sous les arcades de la place comme un troupeau, surveillés par nos camarades armés jusqu’aux dents. Nous allâmes y regarder de plus près. Il y avait des femmes, des vieillards et des enfants, mais peu d’hommes adultes. Je me souviens d’un garçon de notre âge qui nous regardait, à la fois sombre et curieux, et aussi de femmes au teint clair et aux yeux grands ouverts sous leurs coiffes blanches et leurs tresses blondes ; des yeux bleus qui observaient, remplis de frayeur, ces soldats à la peau olivâtre brunie par le soleil, moins grands que leurs Flamands, mais barbus et moustachus, la jambe alerte, qui déambulaient le mousquet à l’épaule, l’épée à la main, vêtus de cuir et de métal, barbouillés de saleté, de sang, de boue et de poudre. Je n’oublierai jamais comment ces villageois nous dévisageaient, à Oudkerk comme ailleurs, partagés entre la haine et la peur, quand ils nous voyaient arriver dans leurs villes, défiler devant leurs maisons, couverts de la poussière du chemin, hérissés de fer, en loques, encore plus dangereux dans nos silences que dans nos vociférations. Fiers jusque dans la misère, comme la Soldadesca de Bartolomé Torres Naharro :

Tant bien que mal à la guerre, crénom d’un chien, l’homme doit user de ses mains et jamais ne manque un réal.

Nous étions la fidèle infanterie du roi catholique. Tous volontaires, en quête de fortune ou de gloire, parfois hommes d’honneur, mais souvent scorie de l’Espagne, racaille toujours prête à se mutiner qui ne donnait la preuve de sa discipline de fer que sous le feu de l’ennemi. Impavides et terribles jusque dans la déroute, les tercios espagnols, pépinière des meilleurs soldats que l’Europe avait donnés durant deux siècles, incarnèrent la machine de guerre la plus efficace jamais commandée sur un champ de bataille. Mais l’époque n’était plus celle des grands assauts. L’artillerie avait pris une nouvelle importance et la guerre des Flandres s’était transformée en longs sièges, avec leurs mines et leurs tranchées. Notre infanterie n’était plus la splendide milice sur laquelle s’appuyait le grand Philippe II quand il écrivit cette fameuse lettre à son ambassadeur auprès du pape.

Je ne pense ni ne veux devenir seigneur d’hérétiques. Et si tout ne peut se régler, comme je le désire, sans le secours des armes, je suis prêt à les prendre sans craindre péril, ni la ruine de ces pays, ni celle de tous les autres qu’il me reste, pour faire ce qu’un prince chrétien vivant dans la crainte de Dieu doit faire à Son service.

Et il en fut ainsi, pardieu. Après que les tercios se furent battus trois longues décennies durant contre la moitié du monde, sans y gagner autre chose que pieds gelés et têtes chaudes, très vite il ne resta plus qu’à les voir mourir sur les champs de bataille, comme à Rocroi, fidèles à leur réputation à défaut d’autre chose, taciturnes et impassibles, pendant que leurs rangs se transformaient en ces « tours et murailles humaines » dont parla avec admiration Bossuet. Nous les avons bien fait braire, autant que nous étions. Même si nos hommes et leurs généraux n’étaient plus ce qu’ils avaient été du temps du duc d’Albe et d’Alexandre Farnèse, les soldats espagnols continuèrent un temps d’être le cauchemar de l’Europe, eux qui avaient capturé un roi de France à Pavie, vaincu l’ennemi à Saint-Quentin, mis à sac Rome et Anvers, pris Amiens et Ostende, tué dix mille ennemis lors de l’assaut de Jemmigen, huit mille à Maastricht et neuf mille à L’Écluse en se battant à l’arme blanche, de l’eau jusqu’à mi-corps.

Nous étions la colère de Dieu. Il suffisait d’un coup d’œil pour comprendre pourquoi : troupe farouche et rude venue des terres arides du Sud pour se battre en pays étrangers, hostiles, où il n’y avait pas de retraite possible, où la déroute signifiait l’anéantissement. Hommes poussés les uns par la misère et la faim qu’ils voulaient laisser derrière eux, les autres par l’ambition, la fortune et la gloire, eux à qui pouvait bien s’appliquer la chanson du gentil jeune homme de Don Quichotte :

Qui me conduit à la guerre ? Nécessité, misère ; si j’avais de l’argent je n’irais point vraiment.

Ou ces vers, aussi anciens qu’éloquents :

Le besoin méfait batailler ; et une fois juché en selle, la belle Castille s’écartèle sous les sabots de mon coursier.

Enfin, nous étions toujours là-bas et nous le fûmes encore quelques années, agrandissant la Castille à la pointe de l’épée, ou comme Dieu ou le diable voulait que nous le fassions. Le drapeau de notre compagnie flottait au balcon d’une maison de la place d’Oudkerk. Mon camarade Jaime Correas, valet de l’escouade du sous-lieutenant Coto, était là, à la recherche de ses compagnons d’armes. Je continuai un peu mon chemin en me tenant éloigné de la façade principale de la maison communale pour échapper à la terrible chaleur de l’incendie. Comme j’arrivais au coin de l’édifice, je vis deux hommes occupés à entasser des livres et des archives qu’ils sortaient à la hâte. Il était plutôt rare de voir des soldats amasser des livres en plein sac d’une ville. J’eus l’impression que les deux hommes essayaient plutôt de sauver ce qu’ils pouvaient de l’incendie. Je décidai de m’approcher. Vous vous souviendrez peut-être que j’avais appris à lire les caractères imprimés dès mon arrivée à Madrid, grâce à Don Francisco de Quevedo qui m’avait fait cadeau d’un Plutarque, aux leçons de latin et de grammaire que me donnait le père Ferez, à mon goût pour les pièces de théâtre de Lope de Vega et à l’habitude que mon maître, le capitaine Alatriste, avait de lire les livres qui lui tombaient sous la main.

L’un des deux hommes était un Hollandais d’un certain âge, cheveux longs et blancs. Il était vêtu de noir, comme le sont les pasteurs de là-bas, avec un col à la wallonne, sale, et des bas gris. Mais il ne semblait pas être un religieux, si l’on peut appeler ainsi ceux qui prônent les doctrines de Calvin l’hérétique – que le diable l’emporte en enfer, ce fils à putain. Finalement, je me dis qu’il devait s’agir d’un secrétaire ou d’un fonctionnaire municipal qui tentait de sauver les livres de l’incendie. J’aurais passé mon chemin si je n’avais vu que l’autre homme, qui sortait justement au milieu des volutes de fumée, les bras chargés de volumes, portait la bande rouge des soldats espagnols. Nu-tête, jeune, son visage noirci par la fumée était couvert de sueur, comme s’il avait fait beaucoup de voyages au fond du brasier qu’était devenu l’édifice. Une épée pendait à son baudrier. Chaussé de hautes bottes roussies par les décombres et les tisons, il ne semblait pas se soucier de la manche fumante de son pourpoint qui brûlait lentement, sans faire de flammes. Pas même lorsqu’il s’en aperçut enfin alors qu’il déposait une brassée de livres à terre, se contentant de l’éteindre distraitement en tapant dessus avec la main. Il leva les yeux et me vit. L’homme avait des traits fins, anguleux, une moustache châtain, encore peu fournie, qui se prolongeait en une petite barbe sous sa lèvre inférieure. Je me dis qu’il devait avoir vingt ou vingt-cinq ans.

— Tu pourrais donner un coup de main au lieu de rester là comme un ahuri, grogna-t-il en remarquant le rouge fané de la croix de Saint-André cousue sur mon pourpoint.

Il regarda autour de lui les arcades d’où quelques femmes et enfants contemplaient la scène, puis il essuya avec sa manche brûlée son visage en sueur.

— Pardieu, je meurs de soif, dit-il.

Et il repartit chercher d’autres livres avec l’homme en noir. Après quelques instants de réflexion, je décidai de courir vers la maison la plus proche, dont la porte défoncée était sortie de ses gonds. Une famille hollandaise s’y trouvait, hésitant entre la peur et la curiosité.

— Drinken, dis-je en montrant mes deux pichets d’étain, joignant le geste à la parole, une main posée sur le manche de ma dague.

Les Hollandais comprirent car ils revinrent presque aussitôt avec les deux pichets pleins que je m’empressai de porter aux deux hommes qui continuaient d’entasser des livres. Assoiffés, ils les vidèrent d’un trait, jusqu’à la dernière goutte. Avant de disparaître une nouvelle fois dans la fumée, l’Espagnol se retourna vers moi.

— Merci, dit-il simplement.

Je laissai ma besace par terre, j’ôtai mon pourpoint de velours et je lui emboîtai le pas. Non pas qu’il m’eût souri en me remerciant, ni que sa manche roussie et ses yeux rougis par la fumée m’eussent attendri, mais parce que, tout à coup, ce soldat inconnu m’avait fait comprendre qu’il y a parfois des choses plus importantes que d’amasser un butin. Même quand il représente peut-être cent fois votre solde annuelle. Je pris une grande respiration et, me couvrant la bouche et le nez avec un mouchoir que je sortis de ma poche, je courbai la tête pour esquiver les poutres branlantes qui brûlaient en jetant des gerbes d’étincelles. Je m’enfonçai dans la fumée, ramassant des livres sur les rayons en flammes, au milieu des flammèches qui voletaient dans cet air qui nous brûlait les entrailles. La plupart des ouvrages étaient déjà réduits en cendres, tristes résidus dans lesquels s’émiettaient et disparaissaient tant d’heures d’étude, tant d’amour, tant d’intelligence, tant de vies qui auraient pu en illuminer d’autres.

Nous fîmes un dernier voyage avant que le plafond de la bibliothèque ne s’effondre à grand bruit derrière nous. Bouches ouvertes pour respirer de l’air frais, nous nous regardions, hébétés, inondés de sueur sous nos chemises, les yeux larmoyants. Devant nous, à nos pieds, en sécurité, deux cents livres et de vieilles liasses de papiers. Le dixième de ce qui a brûlé dans la bâtisse, calculai-je mentalement. À genoux devant le tas, épuisé par l’effort, le Hollandais vêtu de noir toussait et pleurait. Quant au soldat, il m’adressa un sourire quand il eut retrouvé son souffle.

— Comment t’appelles-tu, petit ? Je me redressai un peu, étouffant ma dernière quinte de toux.

— Íñigo Balboa. De la compagnie du capitaine Don Carmelo Bragado.

Ce n’était pas tout à fait vrai. Si cette compagnie était en effet celle de Diego Alatriste, et donc la mienne, dans les tercios les valets étaient surtout des serviteurs ou des mulets de bât, pas des soldats. Mais l’inconnu semblait s’en soucier comme d’une guigne.

— Merci, Íñigo Balboa, dit-il. Son sourire s’était élargi sur son visage luisant de sueur et barbouillé de suie.

— Un jour, ajouta-t-il, tu te souviendras de ce que tu as fait aujourd’hui.

Curieux, ma foi. Comment fit-il pour le deviner ? Quoi qu’il en soit, comme vous pouvez le voir, le soldat avait dit vrai et je me souviens très bien de la scène. Il posa une main sur mon épaule et me donna l’autre à serrer. Une poigne chaude et forte. Puis, sans un mot à l’adresse du Hollandais qui empilait les livres comme un trésor de grand prix – et je sais maintenant que tel était le cas –, il s’en alla.

Plusieurs années allaient s’écouler avant que je retrouve le soldat anonyme qu’en ce jour brumeux d’automne, durant le sac d’Oudkerk, j’avais aidé à sauver les livres de la bibliothèque de la maison communale. J’ignorai son nom tout ce temps. Ce n’est que plus tard, devenu un homme fait, que j’eus la bonne fortune de le rencontrer de nouveau, à Madrid et dans des circonstances étrangères au fil de ce récit. Il n’était plus alors un obscur soldat. Malgré les années passées depuis cette lointaine matinée hollandaise, il se souvenait de mon nom. Et je pus à mon tour connaître enfin le sien. Il s’appelait Pedro Calderôn : Don Pedro Calderón de la Barca, le grand auteur dramatique.

Mais revenons à Oudkerk. Le soldat espagnol s’en alla et je partis à la recherche du capitaine Alatriste. Sain et sauf, il se trouvait avec le reste de son escouade autour d’un petit feu, dans le jardin d’une maison qui donnait sur le canal, près de la muraille. Le capitaine et ses camarades avaient eu pour mission d’attaquer cette partie de la ville afin d’incendier les barques à quai et de s’emparer de la porte arrière, coupant ainsi la retraite aux troupes ennemies. Quand je tombai sur lui, les restes des barques carbonisées fumaient le long du canal. Les planches du quai, les jardins et les maisons portaient les traces du récent affrontement.

— Íñigo, dit le capitaine.

Il souriait, fatigué, un peu distant, avec ce regard que conservent les soldats après un combat difficile. Un regard que les vétérans des tercios appelaient du dernier carré et que, depuis mon arrivée dans les Flandres, j’avais appris à bien distinguer des autres : celui de la fatigue, celui de la résignation, celui de la peur, celui de la cruauté. C’était le regard qui vous restait dans les yeux après que tous les autres avaient disparu. Le capitaine Alatriste se reposait assis sur un banc, le coude sur une table, la jambe gauche allongée, comme si elle lui faisait mal. Ses hautes bottes étaient crottées jusqu’aux genoux. Il portait sur ses épaules une journade marron, sale et déboutonnée, sous laquelle on pouvait voir sa vieille casaque en peau de buffle. Son chapeau était posé sur la table, à côté d’un pistolet qui avait récemment donné de la voix, comme je pus le constater, et de son ceinturon avec son épée et sa dague.

— Approche-toi du feu.

J’obéis sans me faire prier. Les cadavres de trois Hollandais gisaient à terre : le premier sur les planches du quai voisin, le deuxième sous la table. Quant au troisième, il était tombé à plat ventre sur le seuil de la porte, à l’arrière de la maison, avec une hallebarde qui ne lui avait pas servi à grand-chose. Je vis que ses poches étaient retournées, qu’on l’avait dépouillé de son corselet et de ses souliers et qu’il lui manquait deux doigts à une main, sans doute parce qu’on les avait coupés au lieu de les débarrasser de leurs bagues, pour faire vite. Il avait laissé derrière lui une traînée de sang brunâtre qui traversait tout le jardin, jusqu’à l’endroit où le capitaine était assis.

— En voilà un qui n’aura plus froid, dit un soldat.

À son fort accent, je n’eus pas besoin de me retourner pour savoir que c’était Mendieta qui venait de parler, basque comme moi, un Biscayen robuste aux sourcils touffus qui portait une moustache presque aussi fournie que celle de mon maître. Il y avait encore le Malaguène Curro Garrote, si foncé de peau qu’on aurait pu le prendre pour un Maure, le Majorquin José Llop et Sebastián Copons, un petit Aragonais, sec et dur comme la putain de sa mère, dont le visage semblait taillé à coups de serpe, vieux compagnon d’armes du capitaine Alatriste. D’autres soldats de l’escouade rôdaient aux alentours : les frères Olivares et le Galicien Rivas.

Sachant que je n’avais pas eu la partie facile devant le pont-levis, ils se réjouirent tous de me voir sain et sauf, mais sans démonstrations excessives. D’une part, ce n’était pas la première fois que je sentais l’odeur de la poudre en Flandres. D’autre part, ils avaient d’autres chats à fouetter. Et puis ces soldats n’étaient pas du genre à claironner ce qui n’était en fait qu’une obligation pour tous ceux qui touchaient une solde de leur roi. Dans notre cas – ou plutôt dans le leur, car les valets d’armée n’avaient droit à aucun avantage ni solde –, il y avait bien longtemps que le tercio n’avait pas vu l’ombre d’un pauvre réal.

Diego Alatriste se garda lui aussi de trop afficher ses sentiments : j’ai déjà dit qu’il se borna à esquisser un sourire en tordant sa moustache comme s’il pensait à autre chose. Puis, quand il me vit tourner en rond comme un bon chien qui attend une caresse de son maître, il me félicita pour mon pourpoint de velours rouge et finit par m’offrir un quignon de pain avec des saucisses que ses compagnons faisaient cuire sur le petit feu qui leur servait aussi à se réchauffer. Leurs vêtements étaient encore trempés après cette nuit passée dans l’eau du canal. La peau de leur visage était grasse et sale. Les heures de veille et le combat qui avait suivi les avaient fatigués. Mais ils étaient tout de même de belle humeur, contents d’être toujours vivants. Tout s’était déroulé à merveille. La population était revenue à la religion catholique du roi et le butin – plusieurs sacs empilés dans un coin – était raisonnable.

— Après trois mois sans solde, dit Curro Garrote en nettoyant les bagues ensanglantées du mort, c’est toujours ça de pris.

À l’autre bout de la petite ville, trompettes et tambours se faisaient entendre. Le brouillard commençait à se lever et nous pûmes voir des soldats avancer en file sur la digue de l’Ooster. Leurs longues piques se découpaient comme un buisson de joncs entre les derniers lambeaux de brume grise. Une brève éclaircie fit reluire les fers de lance, les morions et les corselets qui se reflétaient dans les eaux paisibles du canal. Les chevaux allaient devant avec les drapeaux portant la bonne et vieille croix rouge de Saint-André ou de Bourgogne, enseigne des tercios espagnols.

— Voilà Chie-des-Cordes, dit Garrote.

Chie-des-Cordes était le surnom que les vétérans donnaient à Don Pedro de la Daga, mestre de camp du Tercio de Carthagène. On me passera cette vulgarité, mais nous étions des soldats, pas des nonnes de Saint-Placide, et quant aux cordes, personne parmi ceux qui connaissaient le goût de notre mestre de camp pour faire pendre ses hommes coupables de manquements à la discipline n’aurait trouvé le sobriquet excessif. Toujours est-il que Chie-des-Cordes, mieux nommé Don Pedro de la Daga, venait par la digue prendre officiellement possession d’Oudkerk avec la compagnie du capitaine Don Hernán Torralba en renfort.

— En voilà un qui n’est pas pressé, murmura Mendieta. Il arrive toujours quand la besogne est faite.

Diego Alatriste se leva lentement et je vis que la jambe qu’il avait étendue tout ce temps lui faisait mal. Je savais que ce n’était pas une blessure fraîche, mais qu’elle remontait à un an, quand il avait été blessé à la hanche dans les ruelles voisines de la Plaza Mayor de Madrid, lors de son avant-dernière rencontre avec son vieil ennemi Gualterio Malatesta. L’humidité lui donnait des douleurs rhumatismales et la nuit passée dans l’eau de l’Ooster n’avait rien fait pour les soulager.

— Allons jeter un coup d’œil.

Il lissa sa moustache, boucla sa ceinture avec son épée et sa dague, glissa son pistolet sous son ceinturon et prit son chapeau à large bord avec son éternelle plume rouge en bataille. Puis il se tourna lentement vers Mendieta.

— Les mestres de camp laissent toujours le soleil se lever le premier, dit-il, sans qu’on puisse voir dans ses yeux clairs et froids s’il plaisantait ou pas. C’est pour cette raison que nous, on s’éveille avant l’aube.



II


L’HIVER HOLLANDAIS

Les semaines et les mois passèrent, jusqu’au cœur de l’hiver. Notre général. Don Ambrosio Spinola, resserra un peu plus l’étau qui étouffait les provinces rebelles. Et pourtant, nous perdions les Flandres, nous n’en finissions plus de les perdre, jusqu’au jour où nous les perdîmes. Seule la puissante machine militaire espagnole soutenait le lien toujours plus fragile avec ces terres si lointaines qu’un courrier mettait trois semaines en crevant les chevaux de poste pour atteindre Madrid. Au nord, les États généraux, soutenus par la France, l’Angleterre, Venise et d’autres ennemis, consolidaient leur rébellion avec l’aide du culte calviniste, plus utile pour les affaires de leurs bourgeois et de leurs commerçants que la vraie religion, oppressive, surannée et si peu pratique pour ceux qui préféraient un Dieu qui encourageait le lucre et le bénéfice, secouant ainsi au passage le joug d’une monarchie castillane trop distante, centralisatrice et autoritaire. De leur côté, les États catholiques du Sud, encore loyaux, commençaient à se lasser du coût d’une guerre qui allait durer quatre-vingts ans, ainsi que des exactions et abus de soldats que l’on considérait de plus en plus comme des troupes d’occupation. Tout cela envenimait plus qu’un peu la situation, sans parler de la décadence de l’Espagne, où un roi bien intentionné mais incapable, un favori intelligent mais ambitieux, une aristocratie stérile, des fonctionnaires corrompus et un clergé aussi stupide que fanatique nous précipitaient tête baissée vers l’abîme et la misère, alors que la Catalogne et le Portugal menaçaient de se séparer de la Couronne, pour toujours dans le cas du Portugal. Pris entre les rois, les aristocrates et les curés, dont les coutumes religieuses et civiles tenaient dans le mépris ceux qui prétendaient gagner honorablement leur pain avec leurs bras, les Espagnols préféraient chercher fortune en combattant dans les Flandres ou en conquérant l’Amérique, à la recherche du coup de chance qui leur permettrait de vivre comme des gentilshommes, sans payer d’impôt ni lever le petit doigt. C’est pour cette raison que se turent nos ateliers et nos échoppes, que l’Espagne se dépeupla et s’appauvrit, réduite à n’être plus, d’abord, qu’une légion d’aventuriers, puis un peuple d’hidalgos mendiants, et finalement une racaille de méprisables Sancho Pança. C’est ainsi que le vaste héritage que le roi avait reçu de ses ancêtres – cette Espagne sur laquelle le soleil ne se couchait jamais, car lorsque l’astre se cachait dans un de ses confins il se levait ailleurs – continuait d’être ce qu’il était uniquement grâce à l’or rapporté par les galions des Indes et aux piques des vieux tercios – les fameuses lances que Diego Velázquez allait bientôt immortaliser précisément à travers nous. Malgré notre décadence, on ne nous méprisait pas encore et on nous craignait toujours. Si bien qu’à bon droit et en toute justice, camouflet pour les autres nations, on pouvait encore dire :

Qui parle ici de guerre ? Est-ce que notre mémoire brille encore au nom de Castille ? Et tremble-t-elle d’effroi la terre ?

Le lecteur me pardonnera si je me compte avec fort peu de modestie dans le paysage. Mais, à cette époque de la campagne des Flandres, le jeune Íñigo Balboa dont vous avez fait la connaissance lors de l’aventure des deux Anglais et de celle du couvent n’était plus né de la dernière pluie. L’hiver de l’an mille six cent vingt-quatre, que le Tercio de Carthagène passa en garnison à Oudkerk, me trouva grandi et rempli de vigueur. Je vous ai déjà dit que l’odeur de la poudre m’était bien familière et, si mon âge m’interdisait d’empoigner la pique, l’épée ou l’arquebuse, mon état de valet de l’escouade dans laquelle servait le capitaine Alatriste avait fait de moi un garçon rompu aux affaires de la guerre. Mon instinct était déjà celui d’un soldat. J’étais capable de flairer l’odeur d’une mèche d’arquebuse à une demi-lieue. Au bruit, je pouvais donner le poids en livres et en onces de chaque boulet de canon ou balle de mousquet que l’on tirait. J’avais aussi acquis un talent singulier pour ce que nous autres valets d’armée appelions fourrager, c’est-à-dire battre la campagne en petites bandes, à la recherche de bois pour nous réchauffer et de nourriture pour nous et les soldats. C’était une tâche indispensable quand, sur les terres dévastées par la guerre, les vivres manquaient. Il fallait bien alors nous débrouiller par nous-mêmes. Ce n’était pas toujours une partie de plaisir, comme ce jour à Amiens où Français et Anglais nous tuèrent quatre-vingts valets, dont certains n’avaient pas plus de douze ans, qui fourrageaient dans les champs, barbarie, même en temps de guerre, dont les Espagnols se vengèrent sans tarder en trucidant deux cents soldats de la blonde Albion. À bon chat bon rat. Et s’il est vrai que les sujets des reines et rois d’Angleterre nous menèrent la vie dure au cours de nombreuses campagnes, il faut dire que nous en expédiâmes plus d’un dans l’autre monde. Sans être aussi robustes que ces buveurs de bière, ni aussi blonds, ni aussi braillards, au compte de l’arrogance nous les dépassions de plusieurs têtes. Et si l’Anglais combattit toujours avec le courage de sa superbe nationale, nous le fîmes quant à nous avec tout notre désespoir national, ce qui n’était pas de la roupie de sansonnet. Nous le leur fîmes payer très cher, à eux et à tant d’autres :

Il en fut donc ainsi, mais ce n’est rien, une jambe seulement, sous le boulet. Mais que pensent ces maudits luthériens qui prennent mes jambes, laissent mes mains ?

Enfin, ce qui est sûr, c’est que durant cet hiver d’escarmouches, de lumière indécise, de brouillard et de pluie grise, je fourrageai et rôdai un peu partout sur cette terre flamande qui n’était pas aride comme la majeure partie de l’Espagne – encore une fois, Dieu ne nous avait pas gâtés –, mais verdoyante comme les prés de mon Oñate natal, à ceci près qu’elle était beaucoup plus plate et sillonnée de rivières et de canaux. Dans cette activité, je faisais preuve d’une grande habileté quand il s’agissait de voler des poules, de déterrer des navets, de poser la dague sur le cou de paysans aussi affamés que moi pour leur dérober leur maigre pitance. Bref, j’avais fait, et j’allais encore faire pendant plusieurs années, des choses dont je ne suis pas fier. Mais je survécus à l’hiver, je portai secours à mes camarades et je devins un homme dans toute la terrible acception du terme :

Au service du roi, j’ai ceint l’épée avant qu’aux lèvres le poil m’ait poussé… comme l’écrivit à propos de lui-même Lope de Vega. Je perdis aussi mon pucelage – ou ma vertu, pour parler comme le bon père Ferez. À cette époque de ma vie, moitié valet d’armée et moitié soldat en pays flamand, c’était l’une des rares choses que je pouvais encore perdre. Mais cette affaire ne concerne que moi et je n’ai pas l’intention de vous en faire ici la relation détaillée.

L’escouade de Diego Alatriste était le fer de lance de la compagnie du capitaine Carmelo Bragado. Elle était formée de soldats triés sur le volet, d’hommes qui avaient du cœur au ventre, la lame facile et peu de goût pour les afféteries, habitués à souffrir et à se battre, tous vieux soldats ayant au moins à leur compte la campagne du Palatinat ou des années de service en Méditerranée avec les tercios de Naples ou de Sicile, comme Curro Garrote. D’autres, comme le Majorquin José Llop ou le Biscayen Mendieta, s’étaient battus en Flandres avant la trêve de douze ans. Quelques autres encore, comme Copons, natif de Huesca, et le capitaine Alatriste, comptaient dans leurs états de service jaunissants les dernières années du bon Philippe II – que Dieu l’ait dans Sa gloire –, sous les drapeaux duquel, comme allait le dire Lope de Vega, ils avaient tous les deux ceint l’épée quand ils étaient encore presque imberbes. Entre pertes et enrôlements, l’escouade totalisait d’ordinaire de dix à quinze hommes. Sa seule fonction spécifique au sein de la compagnie était de se déplacer rapidement et de prêter main-forte aux autres, mission pour laquelle elle comptait une demi-douzaine d’arquebuses et autant de mousquets. L’escouade présentait la singularité de ne pas avoir de chef. En campagne, elle se trouvait placée sous les ordres directs du capitaine Bragado, qui tantôt l’employait au front avec le reste des troupes, tantôt la laissait aller à sa guise pour des coups de main, escarmouches et incursions en territoire ennemi. Comme je l’ai dit, ces soldats étaient tous aguerris et connaissaient leur métier. Ils n’avaient pas de hiérarchie formelle. Peut-être est-ce la raison pour laquelle une sorte d’accord tacite attribuait le commandement à Diego Alatriste. Quant aux trois écus de prime que touchaient les chefs d’escouade, c’était le capitaine Bragado qui les empochait, car il était inscrit à ce poste dans les papiers du régiment, sans parler de ses quarante écus de solde comme capitaine en titre de la compagnie. Même s’il était de bonne souche, comme son nom l’indiquait, et s’il se montrait raisonnable tant qu’on ne manquait pas à la discipline, Don Carmelo Bragado était de ceux qui, entendant tinter une pièce de monnaie, s’écrient aussitôt qu’elle est à eux. Il ne laissait jamais passer devant lui le moindre maravédis et comptait même les morts et les déserteurs dans ses effectifs pour détourner leur solde, quand il y en avait une. Mais cette pratique était courante et nous pouvons dire à la décharge de Bragado que jamais il ne refusa de secourir les soldats qui avaient besoin de lui. Il avait proposé à deux reprises à mon maître le poste de chef d’escouade, mais celui-ci l’avait chaque fois décliné. Quant à l’estime dans laquelle Bragado tenait le capitaine Alatriste, je dirai seulement que quatre ans auparavant, lors de la bataille de la Montagne-Blanche, de l’échec du premier assaut de Tilly et de la deuxième attaque menée sous les ordres de Boucquoi et du colonel Don Guillermo Verdugo, Alatriste et le capitaine Bragado – de même que mon père, Lope Balboa – étaient montés au front épaule contre épaule, se battant pour un pouce de terrain entre des rochers couverts de cadavres. Un an plus tard, dans la plaine de Fleurus, quand Don Gonzalo de Córdoba gagna la bataille mais que le Tercio de Carthagène fut presque anéanti après avoir résisté sans broncher à plusieurs charges de cavalerie, Diego Alatriste fut parmi les derniers Espagnols qui, impavides, maintinrent leurs rangs autour du drapeau que brandissait le capitaine Bragado, le porte-drapeau étant mort et tous les autres officiers avec lui. À cette époque, pardieu, et pour ces hommes, ces choses avaient encore une signification.

Il pleuvait sur les Flandres. Et, morbleu, il plut tant et plus durant ce maudit automne, et aussi durant ce maudit hiver qui vit le sol se transformer en bourbiers et fondrières, sillonné en tous sens par des rivières, des canaux et des digues qui semblaient avoir été tracés par la main du diable. Il plut des jours, des semaines, des mois entiers sur ce paysage gris aux nuages bas : terre étrangère, langue inconnue, population qui nous détestait et nous craignait à la fois, champs dévastés par la saison et la guerre, où il n’y avait rien pour se défendre du froid, des vents et de l’eau. Là-bas, on ne trouvait ni pêches, ni figues, ni cerises, ni poivre, safran, olives, orangers, romarin, pins, lauriers ou cyprès. Jusqu’au timide soleil qui n’était qu’un disque tiède se déplaçant paresseusement derrière le voile des nuages. Nos hommes bardés de fer et de cuir qui marchaient droit en songeant, la mort dans l’âme, aux ciels lumineux du Sud étaient bien loin de chez eux, à l’autre bout du monde. Et ces soldats rudes et superbes, qui rendaient aux terres du Nord la visite reçue des siècles plus tôt, lors de la chute de l’Empire romain, se savaient peu nombreux et loin de tout pays ami. Nicolas Machiavel avait écrit que la valeur de notre infanterie procédait de la simple nécessité et le Florentin avait reconnu à contrecœur – il n’avait jamais pu souffrir les Espagnols – « que combattant en terre étrangère et paraissant obligés à mourir ou à vaincre pour ne pas prendre la fuite, ils font de très bons soldats ». Il en fut ainsi dans les Flandres, où les Espagnols ne furent jamais plus de vingt mille hommes au total et plus de huit mille à la fois. Mais c’était justement cette force qui nous avait permis d’être les maîtres de l’Europe durant un siècle et demi : savoir que seules les victoires nous mettaient à l’abri d’une population hostile et que, si nous étions vaincus, aucun lieu de retraite ne serait suffisamment proche pour que nous puissions l’atteindre. C’est pour cette raison que nous nous battîmes jusqu’à la fin avec la cruauté de l’ancienne race, le courage de celui qui n’attend rien de personne, le fanatisme religieux et l’insolence qu’un de nos capitaines, Don Diego de Acuña, exprima mieux que personne dans ces vers passionnés :

Pour l’Espagne ; et celui qui veut la défendre meurt honoré ; celui qui, traître, l’abandonne n’a personne qui lui pardonne, ni une terre où trouver abri, ni sur ses restes un crucifix, ni les mains d’un bon fils pour lui fermer les yeux.

Comme je vous le disais, il pleuvait des hallebardes le matin où le capitaine Bragado fit une visite d’inspection des postes avancés où était cantonnée sa compagnie. Le capitaine était originaire du Bierzo, dans la province de León. Haut de six pieds, il avait réquisitionné un grand cheval de trait hollandais dont la taille convenait à la sienne et dont les fortes pattes lui permettaient de franchir les bourbiers. Diego Alatriste était appuyé contre la fenêtre, observant les gouttes de pluie qui coulaient sur les épais carreaux couverts de buée, quand il le vit apparaître sur la digue, monté sur son cheval, les rebords de son chapeau vaincus par l’eau, une capote cirée sur les épaules.

— Verwarm wijn, chauffez un peu de vin, dit Alatriste dans un flamand hésitant à la femme qui se trouvait derrière lui.

Il continua à regarder par la fenêtre tandis que la femme ranimait le misérable feu de tourbe qui brûlait dans le poêle et posait dessus un pichet qu’elle avait pris sur la table, parmi les morceaux de pain et les restes de choux bouilli qu’engloutissaient Copons, Mendieta et les autres. Tout était sale. La suie du poêle tachait le mur et le plafond. Tous ces corps enfermés entre ces quatre murs dégageaient une odeur puissante à cause de l’humidité qui suintait des poutres et des tuiles, une odeur si dense qu’on aurait cru pouvoir la fendre avec les dagues ou les épées qui traînaient un peu partout, à côté des arquebuses, des casaques en cuir de Cordoue, des manteaux de pluie et du linge sale. La pièce sentait la caserne, l’hiver et la misère. Elle sentait le soldat et les Flandres.

La lumière grisâtre de la fenêtre creusait les cicatrices et les traits du visage mal rasé de Diego Alatriste, glaçant encore davantage ses yeux clairs et fixes. Il était en bras de chemise, un pourpoint jeté sur ses épaules. Deux mèches d’arquebuse nouées sous ses genoux retenaient les hautes tiges de ses bottes de cuir rapiécées. Sans s’écarter de la fenêtre, il vit le capitaine Bragado mettre pied à terre, pousser la porte, puis, secouant l’eau de son chapeau et de sa capote, entrer en lâchant un ou deux jurons bien sentis, maudissant l’eau, la boue et toutes les Flandres.

— Continuez à manger, dit-il. Au moins vous avez quelque chose à vous mettre sous la dent.

Les soldats, qui avaient fait le geste de se lever, continuèrent à avaler leurs maigres rations et Bragado, dont les vêtements se mirent à fumer lorsqu’il s’approcha du poêle, accepta sans façon un peu de pain dur et un bol rempli de rogatons de choux que lui tendit Mendieta. Puis il regarda longuement l’hôtesse en prenant le pichet de vin chaud qu’elle lui glissa entre les mains. Après s’être réchauffé un peu les doigts sur le métal brûlant, il but à petits traits, regardant du coin de l’œil l’homme qui était toujours debout devant la fenêtre.

— Pardieu, capitaine Alatriste, fit-il quelques instants plus tard, vous n’êtes pas trop mal installés ici.

Il était un peu étrange d’entendre le capitaine de la compagnie appeler de façon si naturelle Diego Alatriste, ce qui montre bien à quel point son surnom était connu de tous et respecté même par les officiers. Quoi qu’il en soit, bouche bée, Carmelo Bragado regardait avec envie la femme, une Flamande dans la trentaine, blonde comme presque toutes les femmes de son pays. Avec ses mains rougies par le travail et ses dents inégales, elle n’était pas particulièrement jolie. Mais elle avait la peau blanche, des hanches larges sous son tablier et une poitrine généreuse que retenaient les cordons de son corsage, comme les femmes que peignait à la même époque Pierre Paul Rubens. En un mot, elle avait cet air d’oie resplendissante de santé qu’ont souvent les paysannes flamandes quand elles ne sont pas encore fanées. Tout cela – comme le capitaine Bragado et la plus niaise des recrues pouvaient le deviner à la façon dont elle et Diego Alatriste s’ignoraient en public – pour le plus grand malheur de son mari, un paysan flamand enrichi, dans la cinquantaine, au visage fermé, qui allait et venait en s’efforçant de servir ces étrangers hautains et terribles qu’il haïssait de toute son âme mais que la malchance avait envoyés chez lui, munis de billets de logement. Un mari qui ne pouvait que ravaler sa colère et son dépit toutes les nuits quand, après avoir entendu sa femme se couler silencieusement hors du lit conjugal, il devinait ses gémissements sourds et les craquements de la paillasse de feuilles de maïs où couchait Alatriste. Pourquoi cette complaisance ? Il faudrait sans doute en chercher la raison dans la vie intime du couple. Bien sûr, le Flamand obtenait certains avantages en échange : sa maison, ses biens et son cou étaient à l’abri, ce qu’on n’aurait pu dire de tous les habitants chez qui les Espagnols logeaient. L’homme avait beau être cornard, sa femme frayait avec un seul homme et de bon cœur, plutôt que par force et avec plusieurs. Somme toute, dans les Flandres comme partout en temps de guerre, il aurait eu bien tort de ne pas se consoler, le plus grand soulagement pour presque tout le monde ayant toujours été de rester vivant. Et au moins ce mari était-il vivant.

— J’ai des ordres pour vous, dit l’officier. Une descente par le chemin de Geertrud-Bergen. Pas trop de morts… Nous voulons simplement recueillir des renseignements.

— Des prisonniers ? demanda Alatriste.

— Deux ou trois nous conviendraient à merveille. Apparemment, le général Spinola pense que les Hollandais vont aller en bateau prêter main-forte aux gens de Breda, en profitant de la crue des eaux due à la pluie… Il faudrait aller à une lieue d’ici pour le confirmer. Sans bruit. Discrètement.

Silencieusement ou en embouchant les trompettes, une lieue sous cette pluie, dans les fondrières des chemins, n’était pas une mince affaire. Mais personne ne parut surpris. Tous savaient que, à cause de cette même pluie, les Hollandais resteraient dans leurs cantonnements et leurs tranchées, ronflant à poings fermés tandis que quelques Espagnols s’infiltreraient à leur barbe.

Diego Alatriste lissa sa moustache avec deux doigts.

— Quand partons-nous ?

— Maintenant.

— Combien d’hommes ?

— Toute l’escouade.

L’un des hommes assis à la table poussa un juron et le capitaine Bragado se retourna, les yeux étincelants. Aucun des soldats ne releva la tête. Alatriste, qui avait reconnu la voix de Curro Garrote, lui lança un regard.

— Ces messieurs ont peut-être quelque chose à redire, dit Bragado très lentement.

Il avait laissé le pichet de vin chaud sur la table, sans le terminer, pour poser la main sur le pommeau de son épée. Il montra ses dents sous sa moustache, des dents fortes et jaunies qui faisaient penser aux crocs d’un chien de chasse prêt à mordre.

— Personne n’a rien à redire, répondit Alatriste.

— Tant mieux.

Garrote releva la tête, piqué par cette personne. C’était un tranche-montagne maigre et basané, la barbe rare, frisée comme celle des Turcs contre qui il s’était battu à bord des galères de Naples et de Sicile. Il avait les cheveux longs et gras, une boucle en or à l’oreille gauche et aucune à l’oreille droite, qu’un cimeterre turc – racontait-il – avait tranchée en deux devant l’île de Chypre ; d’autres parlaient d’une bagarre au couteau qui avait mal tourné dans un bordel de Raguse.

— Moi si. J’ai trois choses à dire à M. le capitaine Bragado, lança-t-il. La première est que le fils de ma mère se moque bien de faire deux lieues sous la pluie, avec des Hollandais, avec des Turcs ou avec leurs putains de mères…

Il avait parlé d’une voix ferme et dure, sans mâcher ses mots. Ses compagnons le regardaient, certains avec approbation, attendant la suite. Tous étaient des vétérans, pour qui l’obéissance à la hiérarchie militaire était devenue une seconde nature, de même que l’insolence, car le métier des armes faisait d’eux des hidalgos. Un Anglais, un certain Gascoigne, avait vu à l’œuvre cette discipline, nerf des tercios, écrivant dans La Furie espagnole à propos du sac d’Anvers : « Les Wallons et les Allemands sont aussi indisciplinés que les Espagnols sont admirables pour leur discipline. » Ce qui n’était pas peu dire s’agissant d’un Anglais qui ne souffrait pas les Espagnols. Quant à l’arrogance des soldats, il suffira ici de rapporter l’opinion de Don Francisco de Valdez, qui, tour à tour capitaine, sergent-major, puis mestre de camp, savait de quoi il parlait : « Presque tous ont horreur d’être astreints aux ordres, particulièrement l’infanterie espagnole qui, de tempérament plus colérique, a peu de patience », avait-il écrit dans Espejoy disciplina militar. À la différence des Flamands, posés et flegmatiques, qui ne mentaient pas, ne se mettaient pas en colère et faisaient tout avec beaucoup de calme – mais pingres au point que, s’ils avaient été des horloges, ils n’auraient même pas donné l’heure –, en Flandres les Espagnols eurent toujours la certitude que le miracle de leur discipline de fer sur le champ de bataille tenait à leur valeur face au danger et à leur vaillance dans l’adversité. Mais celles-ci les rendaient aussi passablement rudes, notamment avec leurs supérieurs, qui devaient tourner sept fois leur langue dans leur bouche avant de parler. Il n’était pas rare en effet que, risquant ainsi le gibet, de simples soldats poignardent un sergent ou un capitaine pour se venger d’injures réelles ou supposées, de châtiments humiliants ou d’une parole déplacée.

Bragado savait tout cela. Il se retourna vers Diego Alatriste, comme pour l’interroger en silence, mais il ne trouva devant lui qu’un visage impassible. Alatriste était de ceux qui laissent à chacun la responsabilité de ce qu’il dit et de ce qu’il fait.

— Vous avez parlé de trois choses, monsieur… dit Bragado en regardant Garrote avec beaucoup de flegme et de sang-froid, l’air menaçant. Quelles sont les deux autres ?

— La dernière distribution de vêtements remonte au Déluge et nous sommes en haillons, poursuivit Garrote sans s’émouvoir. On ne nous donne pas à manger et on nous interdit de continuer à fourrager pour nous nourrir… Ces coquins de Flamands cachent leurs meilleures victuailles. Et quand ce n’est pas le cas, ils nous les vendent à prix d’or – il désigna avec rancœur leur hôte, qui observait la scène de l’autre pièce. Je suis sûr que si nous pouvions le chatouiller avec une dague ce chien nous montrerait le chemin d’une dépense bien garnie ou d’une marmite remplie de florins, enterrée quelque part.

Le capitaine Bragado écoutait patiemment, apparemment serein, mais sans ôter la main du pommeau de son épée.

— Et la troisième ?…

Garrote haussa un peu le ton, ce qu’il fallait pour être arrogant sans aller trop loin. Il savait que Bragado n’était pas homme à tolérer un mot plus haut qu’un autre, ni de ses vieux soldats, ni du pape – avec une exception peut-être pour le roi, faute de pouvoir faire autrement.

— La troisième et la plus importante, monsieur le capitaine, c’est que ces messieurs les soldats, comme vous nous appelez à très juste titre, n’ont pas touché leur solde depuis cinq mois.

Cette fois, des murmures étouffés d’approbation coururent autour de la table. De tous les soldats qui y étaient assis, seul l’Aragonais Copons resta muet, les yeux fixés sur le morceau de pain dur dont il faisait des mouillettes qu’il trempait dans son bol. Le capitaine se retourna vers Diego Alatriste, toujours debout devant la fenêtre. Sans desserrer les dents, mon maître soutint son regard.

— Vous êtes d’accord avec ce qu’il dit ? lui demanda Bragado d’une voix bourrue.

Impassible, Alatriste haussa les épaules.

— Je suis d’accord avec ce que je dis, répondit-il. Et parfois je suis d’accord avec ce que font mes camarades… Mais, pour le moment, je n’ai rien dit et ils n’ont rien fait.

— Mais ce soldat nous a fait part de son opinion.

— Chacun est maître de ses opinions.

— C’est pour cette raison que vous me regardez sans rien dire, monsieur Alatriste ?

— C’est pour cette raison que je me tais et que je vous regarde, monsieur le capitaine.

Bragado le fixa longuement, puis hocha lentement la tête. Les deux hommes se connaissaient bien et l’officier voyait juste quand il fallait distinguer fermeté et injures. Au bout d’un moment, il ôta sa main de son épée pour se caresser le menton. Puis il observa les soldats assis autour de la table, reposant la main sur le pommeau de sa rapière.

— Personne n’a touché sa solde, dit-il enfin en s’adressant à Alatriste, comme si c’était lui et non Garrote qui avait parlé ou qui méritait une réponse. Ni vous ni moi. Ni notre mestre de camp ni le général Spinola… Pourtant, Don Ambrosio est génois et il est issu d’une famille de banquiers !

Diego Alatriste l’écouta sans rien dire. Ses yeux clairs étaient toujours fixés sur ceux de l’officier. À la différence d’Alatriste, Bragado n’avait pas servi dans les Flandres avant la trêve de douze ans. À l’époque, les mutineries étaient fréquentes. Alatriste en avait vu plusieurs de près, quand les troupes avaient décidé de ne plus se battre, après des mois et même des années sans solde. Mais il ne s’était jamais rallié aux mutins, même pas quand la situation financière précaire de l’Espagne avait fini par institutionnaliser la mutinerie comme unique moyen pour les soldats de se faire payer leur dû. L’alternative était le sac des villes, comme à Rome et à Anvers :

Car je suis venu sans manger, et si j’ose le demander, alors on me montre un château de mille Flamands aux créneaux.

Pourtant, dans cette campagne, sauf pour les places prises d’assaut et dans le feu de l’action, le général Spinola avait pour politique de ne pas faire trop violence à la population civile, afin de ne pas nous aliéner sa sympathie, déjà bien compromise. Si Breda tombait un jour, la ville ne serait pas mise à sac et les efforts de ceux qui l’assiégeraient ne seraient pas récompensés. Menacés de se retrouver sans butin et sans solde, les soldats commençaient à faire grise mine et à murmurer entre eux. Le plus sot y aurait vu un signe avant-coureur.

— De plus, ajouta Bragado, seuls les soldats d’autres nations réclament leur solde avant le combat.

C’était vrai. Quand l’argent manquait, il ne restait plus que la réputation. Les tercios espagnols mettaient un point d’honneur à ne pas exiger leurs arriérés de solde et à ne pas se mutiner avant une bataille, pour qu’on ne puisse les accuser d’avoir peur de se battre. Sur les dunes de Nieuport et à Alost, les troupes déjà mutinées suspendirent même leurs réclamations pour aller au combat. À la différence des Suisses, des Italiens, des Anglais et des Allemands, qui exigeaient souvent de toucher les soldes qui leur étaient dues comme condition pour se battre, les soldats espagnols se mutinaient seulement après leurs victoires.

— Je croyais avoir affaire à des Espagnols, conclut Bragado, pas à des Allemands.

La pique fit son effet. Mal à l’aise, les hommes s’agitèrent sur leurs sièges tandis que Garrote grommelait un « Nom de Dieu » sonore, comme si l’on s’en était pris à l’honneur de sa mère. Une lueur apparut discrètement dans le regard glauque du capitaine Alatriste. Car ces paroles eurent un effet merveilleux : on n’entendit plus une seule protestation autour de la table. L’officier ébaucha un sourire à l’intention d’Alatriste, comme entre vieux routiers.

— Vous partez sur-le-champ, lança Bragado. Alatriste lissa encore sa moustache entre deux doigts, puis il regarda ses camarades.

— Vous avez entendu le capitaine… dit-il. Les hommes commencèrent à se lever : Garrote à contrecœur, les autres avec résignation. Petit, maigre, noueux et dur comme une trique, Sebastián Copons était debout depuis longtemps avec son fourbi, sans attendre d’ordre de personne, comme si les retards, toutes les soldes et le trésor du roi de Perse ne lui faisaient ni chaud ni froid : fataliste comme les Maures que ses aïeux égorgeaient encore il n’y avait pas si longtemps. Diego Alatriste le vit mettre son chapeau et sa cape pour aller prévenir les autres soldats de l’escouade, cantonnés dans le hameau voisin. Ils avaient fait ensemble bien des campagnes, depuis Ostende jusqu’à Fleurus. Et maintenant Breda. De toutes ces années, c’est à peine s’il l’avait entendu prononcer trente mots.

— Pardieu, j’allais oublier ! s’exclama Bragado.

Il avait repris son pichet et le vidait en regardant la Flamande qui nettoyait la table. Sans cesser de boire, le pichet en l’air, il fouilla sous son pourpoint et sortit une lettre qu’il tendit à Diego Alatriste.

— Elle est arrivée pour vous il y a une semaine.

L’enveloppe était cachetée à la cire et les gouttes de pluie avaient fait couler un peu l’encre de l’adresse. Alatriste lut le nom de l’expéditeur au verso de l’enveloppe : Don Francisco de Quevedo Villegas, à l’Auberge de la Bardiza, Madrid.

Sans le regarder, l’hôtesse le frôla au passage d’un sein généreux et ferme. L’acier des lames que l’on glissait dans les fourreaux brillait, comme le cuir bien graissé des ceinturons. Alatriste prit sa casaque de peau de buffle et l’enfila posément avant de ceindre son baudrier auquel pendaient son épée et sa dague. Dehors, la pluie crépitait toujours sur les vitres.

— Deux prisonniers, au moins, insista Bragado.

Les hommes étaient prêts, moustachus et barbus sous leurs chapeaux et les replis de leurs capes cirées, constellées de reprises grossières et de pièces. Ils n’emporteraient avec eux que des armes légères pour cette sortie. Pas de mousquets, de piques ou d’autres armes qui auraient pu les gêner, mais des épées et des dagues en bon acier de Tolède, de Sahagún, de Milan et de Biscaye. Et puis quelques pistolets, dont la crosse ferait une bosse sous les vêtements mais qui ne serviraient à rien avec leur poudre mouillée par tant de pluie. Un peu de pain, une paire de cordes pour ligoter les Hollandais. Et ces regards vides, indifférents, de vieux soldats prêts à affronter une fois de plus les hasards du métier, avant de retourner un jour au pays, couturés de cicatrices, sans trouver de lit dans lequel se coucher, de vin à boire ni de feu pour faire chauffer la soupe. Quand ils ne recevaient pas cinq pieds de terre flamande sous laquelle dormir éternellement, emportant avec eux la nostalgie de l’Espagne.

Bragado termina son vin, Diego Alatriste l’accompagna jusqu’à la porte et l’officier sortit en silence. Point de phrases ni d’adieux. Ils le virent s’éloigner à cheval sur la digue et croiser Sebastián Copons, qui était de retour.

Alatriste sentit les yeux de la femme fixés sur lui, mais il ne se retourna pas. Sans un mot pour dire s’il partait pour quelques heures ou pour toujours, il tira la porte et s’en alla sous la pluie, sentant l’eau pénétrer par les semelles usées de ses bottes. L’humidité le glaçait jusqu’à la moelle, ravivant ses anciennes blessures. Il poussa un petit soupir, puis se mit à marcher, écoutant derrière lui ses compagnons patauger dans la boue. Tous se dirigeaient vers la digue où Copons attendait sous l’averse, immobile comme une statuette solidement campée sur ses pieds.

— Saloperie de vie, dit quelqu’un.

Sans un mot de plus, tête basse, enveloppés dans leurs capes trempées, les Espagnols disparurent dans le paysage gris.



III


LA MUTINERIE

Quand le calme revint après la tempête, on disputa ferme sur le point de savoir si l’on aurait pu prévoir ou non ce qui était arrivé. Le fait est que personne ne fit rien pour l’empêcher. L’hiver n’y fut pour rien, car cette année-là il n’y eut ni gel ni neige dans les Flandres. Par contre, les pluies minaient le moral de la troupe, sans parler du manque de vivres, du dépeuplement des villages et des travaux du siège de Breda. Mais c’était le métier, et les troupes espagnoles avaient l’habitude de supporter patiemment les fatigues de la guerre. La question de la solde était autre chose : de nombreux vétérans avaient connu la misère après les licenciements et les réformes de la trêve de douze ans conclue avec les Hollandais. Ils avaient appris à la dure que le service de notre roi était fort exigeant à l’heure de mourir, mais bien mal payé pour ceux qui restaient vivants. J’ai déjà dit à ce sujet que bon nombre de vieux soldats, mutilés ou rescapés de longues campagnes – dont faisaient foi leurs états de service, qu’ils gardaient par-devers eux dans des tubes de fer-blanc –, se voyaient obligés de mendier dans les rues et sur les places de notre mesquine Espagne, dans laquelle les privilèges allaient toujours aux mêmes personnes. Ceux qui avaient soutenu au prix de leur sang et de leur vie la vraie foi, les États et les possessions de notre monarque étaient infailliblement enterrés ou oubliés. On crevait de faim en Europe, en Espagne, dans la milice, et les tercios se battaient contre le monde entier depuis un long siècle, sans plus trop savoir pourquoi ; s’ils défendaient les indulgences ou s’ils guerroyaient pour que la cour de Madrid continue à faire figure, entre bals et fêtes, de maîtresse du monde. Et les anciens soldats ne jouissaient même plus de la considération qu’on accordait aux soldats de métier puisqu’ils ne touchaient plus de solde. Rien n’ébranle la discipline et l’amour-propre comme la faim. La question des arriérés de solde en Flandres compliqua donc la situation car, si au cours de l’hiver un certain nombre de tercios, notamment ceux des nations alliées, reçurent en quelques occasions des demi-soldes, celui de Carthagène ne vit jamais le moindre écu. Ne me demandez pas pourquoi. Je dirai cependant qu’à l’époque on parla d’une mauvaise gestion des finances de notre mestre de camp, Don Pedro de la Daga, ainsi que d’une ténébreuse affaire de fonds détournés ou perdus. Allez donc savoir ! Toujours est-il que plusieurs des tercios espagnols, italiens, bourguignons, wallons et allemands qui resserraient l’étau sur la ville de Breda, sous les ordres directs de Don Ambrosio Spinola, reçurent des secours, alors que le nôtre, dispersé en petits postes avancés, loin de la ville, fut de ceux qui ne virent pas la couleur de l’argent du roi. Les esprits s’échauffèrent car, ainsi que l’a écrit Lope de Vega dans El asalto de Mastrique :

Tant qu’un homme ne meurt : à boire et à manger !

Rien n’est pire qu’aller ventre creux au malheur !

Par le roi d’espadons, d’Espagne allais-je dire

je ne pense croupir tant de jours sans ration !


Ajoutez à cela que notre déploiement sur les berges du canal Ooster nous exposait à de possibles attaques ennemies, car nous savions que Maurice de Nassau, général des États rebelles, levait une armée pour secourir Breda, dans laquelle résistait un autre Nassau, Justin, avec quarante-sept compagnies de Hollandais, de Français et d’Anglais, nations qui, vous le savez déjà, se mêlaient de ce qui ne les regardait pas chaque fois que se présentait l’occasion de tremper leur pain dans notre soupe. Bref, l’armée du roi catholique était sur la corde raide, à douze heures de marche des premières villes loyales, alors que les Hollandais n’étaient qu’à trois ou quatre heures des leurs. Le Tercio de Carthagène avait pour ordre de freiner toute attaque visant à prendre nos garnisons à revers, afin que nos camarades qui assiégeaient Breda puissent se préparer sans se voir forcés de se retirer dans la honte ou de combattre contre des forces supérieures aux leurs. Certaines escouades étaient donc dispersées à la manière de ce qu’on appelle les sentinelles perdues dans le jargon militaire, avec pour mission d’appeler aux armes sans possibilité de s’en tirer saines et sauves, ce que résumait fort bien le triste nom qu’on leur donnait. On avait choisi pour cette tâche la compagnie du capitaine Bragado, dont les soldats étaient rompus aux malheurs de la guerre et capables de se battre pour un carré de terre, même privés de leurs chefs et officiers, si le sort leur était contraire. Peut-être surestima-t-on la patience de certains, mais je dois ajouter, en toute justice, que le mestre de camp Pedro de la Daga fut celui qui précipita le conflit par ses manières brusques, intolérables chez un colonel bien né commandant un tercio espagnol.

Je me souviens parfaitement qu’il y avait un peu de soleil ce jour funeste, ou du moins ce qui passait pour du soleil en Flandres. Assis sur un banc de pierre à la porte de la maison, j’en profitais pour lire avec beaucoup de plaisir un ouvrage fort instructif que le capitaine Alatriste m’avait prêté afin que je pratique la lecture. Il s’agissait d’une première édition, fatiguée par les mauvais traitements, maculée de taches d’humidité, de la première partie de L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, imprimée à Madrid alors que le siècle avait cinq ans – six ans seulement avant ma naissance – par Juan de la Cuesta, un merveilleux livre du bon Miguel de Cervantès, grand esprit et compatriote malheureux, car, s’il était né anglais ou français, l’illustre manchot aurait été célébré de son vivant et n’aurait pas dû attendre une gloire posthume, que seule une nation descendante de Caïn comme la nôtre a coutume de réserver, dans le meilleur des cas, aux gens de bien. Je prenais grand plaisir à lire ce livre, fasciné par les histoires qui y étaient comptées, ému par la sublime folie du dernier chevalier errant. D’autant plus que Diego Alatriste m’avait assuré que, dans cette terrible bataille qui n’eut que bien rarement son pendant au cours des siècles, quand les galères à bord desquelles se trouvait l’infanterie espagnole se trouvèrent face à face avec la terrible armada des Turcs dans le golfe de Lépante, Don Miguel avait été de ces braves qui avaient combattu ce jour-là l’épée à la main : pauvre et loyal soldat de sa patrie, de son Dieu et de son roi, comme le furent après lui Diego Alatriste et mon père, comme j’étais prêt à l’être moi aussi.

Je lisais donc, assis au soleil, m’arrêtant de temps en temps pour méditer les leçons profitables qui abondent dans cet ouvrage. J’avais moi aussi ma Dulcinée, comme vous vous en souviendrez peut-être, même si mes chagrins d’amour ne naissaient point du dédain de la maîtresse de mon cœur, mais bien de sa perfidie, comme je l’ai raconté dans un autre récit. Dans ce doux piège, j’avais été à deux doigts de perdre l’honneur et la vie – le souvenir d’un certain talisman maudit me cuisait encore –, et pourtant je ne pouvais oublier ces boucles blondes et ces yeux bleus comme le soleil de Madrid, ni ce sourire pareil à celui du diable quand, par l’intercession d’Eve, Adam croqua la fameuse pomme. Selon mes calculs, l’objet de ma flamme devait avoir déjà treize ou quatorze ans. L’imaginer à la Cour, au milieu des promenades, côtoyant pages, mirliflores et godelureaux, me faisait goûter pour la première fois la noire morsure de la jalousie. Ni ma vigueur naissante, ni les périls de la guerre, ni la présence auprès du régiment de cantinières et de gourgandines à soldats, ni même les Flamandes – ma foi, les Espagnols ne furent pas toujours avec elles d’aussi terribles ennemis qu’avec leurs pères, frères et époux – ne suffisaient à me faire oublier Angélica d’Alquézar. J’en étais là, absorbé dans ma lecture, quand de nouvelles rumeurs et inquiétudes vinrent m’en arracher. Il allait y avoir revue du régiment et les soldats allaient et venaient avec leurs armes et leurs paquetages. Le mestre de camp en personne avait ordonné à la troupe de se rassembler dans une plaine située près d’Oudkerk, ce gros bourg que nous avions emporté à la pointe de l’épée quelque temps auparavant et qui était devenu le quartier général de la garnison espagnole, au nord-ouest de Breda. Mon camarade Jaime Correas, qui arriva avec l’escouade de l’enseigne Coto, me raconta, quand nous nous unîmes à eux pour parcourir le mille qui nous séparait d’Oudkerk, que le passage en revue des troupes, décidé du jour au lendemain, avait pour objet de résoudre de vilaines questions de discipline survenues la veille entre soldats et officiers. Les rumeurs allaient bon train parmi les soldats et les valets alors que nous avancions sur la digue vers la plaine voisine, et il se disait de tout, sans que les ordres que, de temps en temps, donnaient les sergents suffisent à faire taire les hommes. Jaime marchait à côté de moi, chargé de deux piques courtes, d’un morion de cuivre de vingt livres et d’un mousquet de l’escouade dans laquelle il servait. Pour ma part, je portais sur le dos les arquebuses de Diego Alatriste et de Mendieta, un havresac en peau de génisse bien plein et plusieurs poires à poudre. Jaime me mit au courant. Apparemment, dans le but de fortifier Oudkerk avec des bastions et des tranchées, les officiers avaient ordonné aux simples soldats de ramasser des mottes de terre pour en faire des fascines, leur promettant de l’argent pour soulager la pauvreté dans laquelle, comme je l’ai dit, tous se trouvaient, à cause de la cherté des vivres et de nos soldes qui n’arrivaient toujours pas. Autrement dit, ceux qui mettraient la main à la pâte recevraient la prime convenue à la fin de chaque journée. Nombreux furent ceux qui acceptèrent ce pis-aller, mais plusieurs haussèrent le ton et dirent que, s’il y avait des espèces sonnantes et trébuchantes, le paiement de leur solde devait passer avant les fortifications et que les soldats ne devaient pas être astreints à quelque travail que ce soit pour recevoir leur dû. Ils préféraient, disaient-ils, rester dans le besoin plutôt que d’obtenir ce qu’on leur devait de cette manière où se disputaient vilement la faim et l’honneur. Mieux valait pour un hidalgo – et tous prétendaient l’être – mourir de faim et sauvegarder son honneur que de devoir la vie au maniement de pelles et de pics. Des groupes animés s’étaient formés et les langues étaient allées bon train. Le sergent d’une compagnie avait rudoyé un arquebusier de la compagnie du capitaine Torralba. Soupe au lait, l’homme, avec l’aide d’un de ses camarades, et bien qu’ils l’eussent reconnu comme sergent à sa hallebarde, lui avait fait un mauvais parti, lui donnant un tel coup de lame que c’était miracle qu’il ne soit pas passé de vie à trépas. On s’attendait donc à un châtiment public des coupables. Le mestre de camp voulait que tout le tercio, à l’exception des sentinelles indispensables, y assiste.

Nous autres les valets marchions avec la troupe en échangeant des propos semblables. Dans l’escouade de Diego Alatriste, tous n’étaient pas du même avis. Le plus exalté était Curro Garrote et le plus indifférent, comme d’habitude, Sebastián Copons. De temps en temps, je lançais un regard inquiet à mon maître, curieux de savoir ce qu’il pensait. Mais il marchait en silence, comme s’il n’entendait rien, sa dague glissée sous son ceinturon, son épée se balançant à chaque pas qu’il faisait, répondant sèchement quand quelqu’un lui adressait la parole, son visage taciturne plongé dans l’ombre de son chapeau.

— Pendez-les, dit Don Pedro de la Daga.

Tranchante et dure, la voix du mestre de camp s’était élevée dans le silence de mort de l’esplanade. Les compagnies formaient un grand rectangle ouvert sur un côté, les porte-drapeaux au centre, entourés des piquiers, tandis que les arquebusiers garnissaient les angles. Les mille deux cents soldats du tercio étaient tellement silencieux qu’on aurait pu entendre une mouche voler entre leurs rangs. En d’autres circonstances, la parade aurait été belle à regarder, avec tous ces hommes bien alignés – mal vêtus il est vrai, avec leurs habits reprisés qui n’étaient parfois plus que des hardes, et encore moins bien chaussés, mais ceintures et baudriers étaient impeccablement graissés, et plastrons, morions, fers de pique, canons d’arquebuse et toutes sortes d’armes brillaient sur l’esplanade, propres et bien polis. Mucrone corusco, aurait sans doute dit l’aumônier du régiment, le père Salanueva, s’il avait été sobre. Tous portaient leurs bandes d’un rouge fané, ou comme moi, cousue sur le pourpoint ou sur la casaque, la croix rouge de Saint-André, signes qui permettaient aux Espagnols de se reconnaître dans le feu du combat. Dans le quatrième côté de ce rectangle, à côté de l’étendard du régiment, entouré de son état-major et des six hallebardiers allemands de sa garde personnelle, Don Pedro de la Daga était à cheval, nu-tête, le visage fier, une collerette de dentelle wallonne sur sa cuirasse à tassettes de bon acier milanais repoussé, épée damasquinée à la ceinture, ganté de daim, la main droite sur la hanche, l’autre tenant les rênes de sa monture.

— A un arbre mort, ajouta-t-il.

Puis, tirant brusquement sur les rênes, il fit caracoler son cheval face aux douze compagnies du tercio, comme si celles-ci voulaient défier son ordre, qui ajoutait à la mort le déshonneur de la corde et qui privait même les condamnés de branches vertes pour les accompagner dans leur dernier voyage. J’étais avec les autres valets, tout près de la formation, à l’écart des femmes, des curieux et de la racaille qui contemplaient de loin le spectacle. À quelques pas de l’escouade, j’entendis plusieurs soldats des derniers rangs, dont Garrote, murmurer tout bas. Quant à Alatriste, il était toujours impassible, le regard fixé sur le mestre de camp.

Don Pedro de la Daga devait friser la cinquantaine. Originaire de Valladolid, c’était un homme menu aux yeux et à l’esprit vifs, rompu aux affaires militaires et peu estimé de la troupe – on disait que son mauvais caractère lui venait d’humeurs sceptiques, c’est-à-dire de son naturel constipé. Favori du général Spinola, comptant des protecteurs à Madrid, il s’était fait un nom comme sergent-major lors de la campagne du Palatinat, ce qui lui avait valu d’hériter du Tercio de Carthagène après qu’une balle de fauconneau eut emporté la jambe de Don Enrique Monzón à Fleurus. Il n’avait pas volé son surnom de Chie-des-Cordes : notre mestre était de ceux qui préfèrent, comme Tibère, être haïs et craints par leurs hommes pour mieux maintenir la discipline. Mais il était indiscutablement courageux au combat, méprisant autant le danger que ses propres soldats – j’ai déjà dit qu’il se faisait escorter par des hallebardiers allemands –, et il avait la tête faite pour les questions militaires. Ajoutons encore qu’il était grippe-sou, mesquin dans ses faveurs et cruel dans les châtiments qu’il imposait.

Les deux prisonniers ne s’émurent guère lorsqu’ils entendirent la sentence, entre autres choses parce qu’ils connaissaient déjà le sort qui les attendait. Trouer la peau d’un sergent n’était quand même pas rien. Ils se trouvaient au centre du rectangle, gardés par le prévôt des alguazils du régiment. Tous deux étaient tête nue, les mains liées derrière le dos. Le premier, cheveux blancs et moustache énorme, était un vieux soldat qui ne comptait plus ses cicatrices. C’était lui qui avait entraîné l’autre et il semblait être le plus tranquille des deux. Le second, un peu plus jeune, était maigre, avec une barbe très drue. Alors que le plus âgé regardait fixement devant lui, comme s’il n’avait rien à voir avec ce qui se passait, son compagnon, plus abattu, regardait tantôt par terre, tantôt ses camarades, tantôt les sabots du cheval du mestre de camp qui se trouvait non loin de lui. Mais on peut dire qu’il se tenait bien, comme l’autre.

Au signal du prévôt, le tambour-major ferma le ban, puis ce fut le tour du clairon de Don Pedro de la Daga.

— Les condamnés ont-ils quelque chose à dire ?

Un mouvement de curiosité parcourut les compagnies et les buissons de piques parurent s’incliner, comme le vent fait ployer le blé mûr, lorsque les piquiers voulurent tendre l’oreille. Le prévôt des alguazils s’était approché des condamnés. Nous le vîmes tous pencher la tête pour écouter le plus âgé des deux hommes, puis se tourner vers le mestre de camp, qui acquiesça d’un geste, non par compassion, mais parce que le protocole le voulait ainsi. Tous ceux qui se trouvaient sur l’esplanade purent entendre l’homme aux cheveux blancs dire qu’il était un vieux soldat et qu’il s’était acquitté de ses obligations jusqu’à ce jour, comme son compagnon d’infortune. Il attendait la mort, mais pas au bout d’une corde, que l’arbre soit mort, vif ou ce que l’on voudra. Pardieu, la pendaison serait un affront pour eux qui avaient donné la mesure de leur bravoure ! Sur le point d’être expédiés dans l’autre monde, son camarade et lui demandaient à mourir d’une balle d’arquebuse, comme des Espagnols et des hommes valeureux, non comme des paysans. Et s’il s’agissait de ménager les balles, le mestre de camp pouvait économiser les siennes, il lui offrait celles qui lui restaient, fondues avec du plomb d’Escombreras. Il en avait toute une provision qui, dans l’endroit où on allait bientôt l’envoyer, ne lui servirait plus de rien, non plus que sa poire à poudre. Mais il fallait qu’il soit bien clair que, par la corde, l’arquebuse ou l’opération du Saint-Esprit, son camarade et lui allaient mourir alors qu’on leur devait six mois de solde.

Puis le vieux soldat haussa les épaules, résigné. Stoïque, il cracha par terre, entre ses bottes. Son compagnon fit de même. Il y eut ensuite un long silence. Du haut de son cheval, Don Pedro de la Daga, inflexible, le poing toujours sur la hanche, faisait comme s’il n’avait rien entendu.

— Pendez-les, dit-il encore. C’est alors qu’une clameur s’éleva parmi les hommes, faisant sursauter les officiers. Les soldats commencèrent à s’agiter et quelques-uns sortirent même du rang en criant, sans que les sergents et capitaines puissent mettre fin au tumulte. J’en étais à admirer ce désordre quand je me retournai vers le capitaine Alatriste, pour voir quel parti il prenait. Je le vis hocher très lentement la tête, comme s’il avait déjà vécu cette scène.

Les mutineries des Flandres, nées du mauvais gouvernement des officiers, furent la maladie qui mina le prestige de la monarchie espagnole, dont le déclin dans les provinces rebelles, et même dans celles qui restèrent loyales, fut surtout la conséquence de révoltes internes, plus que des hasards de la guerre. De mon temps déjà, le seul moyen de toucher sa solde était de se mutiner. Dans les lointains pays du Nord, les soldats espagnols ne pouvaient déserter au milieu d’une population hostile dont ils devaient se méfier autant que de l’ennemi. Les mutins prenaient donc une ville et s’y retranchaient. Certains des pillages en Flandres, et non les moindres, furent le fait de soldats qui voulaient ainsi se dédommager de leurs peines. Quoi qu’il en soit, il faut dire en toute justice que nous ne fûmes pas les seuls. Car si les Espagnols, aussi patients que cruels, mirent le pays à feu et à sang, les troupes wallonnes, italiennes ou allemandes en firent autant. Comble de l’infamie, on les vit même vendre à l’ennemi les forts de Saint-André et de Crèvecœur, chose que les Espagnols ne firent jamais – non pas que l’envie leur en eût manqué, mais parce que leur réputation et la crainte de la honte les en empêchèrent. Que des soldats sans le sou massacrent les gens et mettent leurs villes à sac est une chose, la bassesse et la félonie en matière de réputation en sont une autre. Je ne dis pas meilleure ou pire, pardieu, mais différente. Sur ce point, il y eut des journées, comme à Cambrai, où les choses allèrent si mal que le comte de Fuentes pria poliment messieurs les soldats mutinés à Tirlemont de « lui faire la grâce de l’aider à prendre la citadelle » : la troupe, de nouveau disciplinée et terrible, attaqua dans un ordre parfait et emporta la citadelle et la place. Ou quand les troupes mutinées connurent le plus fort du combat dans les dunes de Nieuport, ayant demandé à occuper les positions les plus périlleuses parce qu’une femme, l’infante Clara-Eugenia, les avait suppliés de venir à son secours.

Il faudrait aussi mentionner les mutins d’Alost, qui refusèrent d’accepter les conditions que leur offrait le comte de Mansfeld en personne et laissèrent passer sans encombre un régiment hollandais après l’autre, alors que l’ennemi était sur le point d’infliger un épouvantable désastre dans les États du roi. Lorsqu’ils reçurent enfin leur solde et virent que le compte n’y était pas, ils refusèrent de prendre un seul maravédis et résolurent de ne pas se battre, quand bien même les Flandres et l’Europe tout entière se seraient écroulées devant eux. Mais quand ils apprirent qu’à Anvers six mille Hollandais et quatorze mille civils étaient sur le point d’exterminer les cent trente Espagnols qui défendaient le château, ils se mirent en route à trois heures du matin, traversèrent l’Escaut à la nage ou en barques et, ornant leurs chapeaux et morions de rameaux verts, signal de leur prochaine victoire, jurèrent de partager la table du Christ au paradis ou de souper à Anvers. Finalement, agenouillés sur la contrescarpe, ils virent l’enseigne Juan de Navarrete brandir son drapeau, poussèrent tous leur cri de ralliement, se relevèrent comme un seul homme, attaquèrent hardiment les tranchées hollandaises, massacrant tous ceux qui leur barraient la route, et furent fidèles à leur serment : Juan de Navarrete et quatorze compagnons d’armes s’attablèrent effectivement avec le Christ ou avec qui mangent les braves morts au combat, tandis que le reste de leurs camarades dînait ce soir-là à Anvers. Car s’il est bien vrai que notre pauvre Espagne n’eut jamais ni justice, ni bon gouvernement, ni hommes publics honnêtes – et que dire de rois dignes de porter la couronne ? –, elle ne manqua jamais, vive Dieu, de bons vassaux prêts à oublier l’abandon, la misère et l’injustice pour serrer les dents, sortir l’épée du fourreau et se battre pour l’honneur de leur pays. En fin de compte, l’honneur d’une nation n’est que la somme de l’honneur que chacun porte en soi.

Mais revenons à Oudkerk. Ce fut la première des nombreuses mutineries dont j’allais être témoin durant ces vingt années d’aventures et de vie militaire qui allaient me conduire au dernier carré de l’infanterie espagnole à Rocroi, le jour où le soleil de l’Espagne se coucha dans les Flandres. À l’époque dont je parle, ces désordres étaient devenus une institution dans nos régiments et leur déroulement, établi du temps du grand empereur Charles Quint, obéissait à des règles précises, connues de tous. Dans certaines compagnies, les plus exaltés commencèrent à crier « Payez, payez ! » et d’autres « Mutinerie, mutinerie ! ». La première à se manifester fut celle du capitaine Torralba, à laquelle appartenaient les deux condamnés à mort. Les soldats ne s’étaient pas donné le mot et la suite des événements fut spontanée. Les opinions étaient divisées entre ceux qui étaient partisans de maintenir la discipline et ceux qui se déclaraient en rébellion ouverte. Le caractère de notre mestre de camp aggrava les choses. Un autre, plus flegmatique, aurait ménagé la chèvre et le chou, apaisant les soldats en leur disant ce qu’ils voulaient entendre. Que je sache, les mots ne coûtent guère aux avares qui hésitent à délier les cordons de leur bourse. Il aurait suffi de quelques mots bien sentis : « Messieurs les soldats, mes enfants, et cætera », ce que firent pour leur plus grand profit le duc d’Albe, Don Luis de Requesens et Alexandre Farnèse, qui, au fond, étaient aussi inflexibles et faisaient aussi peu de cas de leurs troupes que Don Pedro de la Daga. Mais Chie-des-Cordes était fidèle à son sobriquet et il se moquait ouvertement de ses soldats comme de sa première culotte. Il ordonna donc au prévôt des alguazils et à son escorte d’Allemands de pendre les condamnés au premier arbre venu, peu importait qu’il fût sec ou encore vert. Sa compagnie de confiance, une centaine d’arquebusiers que le mestre de camp commandait lui-même, vint se placer au centre du rectangle, mèches allumées, canons chargés. Cette compagnie, qui n’avait pas été payée non plus, jouissait de certains avantages et privilèges ; elle obtempéra sans piper mot, ce qui échauffa encore davantage les esprits.

En fait, le quart seulement des soldats voulait se mutiner. Mais les mécontents qui appelaient à la sédition se trouvaient disséminés parmi les différentes compagnies et beaucoup d’hommes hésitaient encore à prendre un parti. Dans la nôtre, Curro Garrote était de ceux qui fomentaient le désordre, trouvant un écho chez bon nombre de camarades. Malgré les efforts du capitaine Bragado, presque toute la formation menaçait de se rompre, comme c’était le cas dans d’autres compagnies. Chaque valet d’armée courut vers la sienne, bien décidé à ne rien perdre du spectacle. Jaime Correas et moi nous frayâmes un passage entre les soldats qui vociféraient dans toutes les langues de l’Espagne, certains avec l’épée à la main. Comme d’habitude, ils s’opposaient les uns aux autres selon leur langue et leur pays d’origine, les Valenciens d’un côté et les Andalous de l’autre, les Léonais face aux Castillans et aux Galiciens, les Catalans, les Basques et les Aragonais chacun pour son compte, tandis que les rares Portugais qui se trouvaient dans nos rangs faisaient bande à part. Bref, il n’y avait pas deux régions ou royaumes qui fussent d’accord. À bien y penser, vous ne pouviez comprendre comment la Reconquête avait été possible, si ce n’est que les Maures étaient eux aussi des Espagnols. Quant au capitaine Bragado, un pistolet dans une main et la dague dans l’autre, il essayait vainement de calmer ses hommes avec l’aide de l’enseigne Goto et du porte-drapeau Minaya qui brandissait nos couleurs. On entendit alors crier de compagnie en compagnie les mots « Dehors, les officiers ! », formule qui reflétait fort bien le curieux phénomène qu’on observait toujours au cours de ces désordres : les soldats se faisaient un honneur de leur condition, se prétendaient tous gentilshommes et proclamaient à haute voix que la mutinerie était dirigée contre leurs chefs, non contre l’autorité du roi catholique. Pour éviter que cette autorité ne soit bafouée et que le tercio ne perde son honneur dans l’aventure, soldats et officiers se mettaient d’accord pour que ces derniers sortent des rangs avec les porte-drapeaux et les soldats qui ne voulaient pas désobéir. Ainsi, l’honneur était sauf pour les officiers et les enseignes, le tercio conservait sa réputation et les mutins pouvaient ensuite regagner leurs rangs dans la discipline et sous une autorité royale qu’ils n’avaient en fait jamais contestée. Personne ne voulait prendre la suite du Tercio de Leiva, qui fut dissous à Tilte, et les enseignes en larmes brisèrent les hampes de leurs drapeaux et les brûlèrent ensuite pour ne pas les livrer, tandis que les vieux soldats montraient leur poitrine constellée de cicatrices, que les capitaines jetaient à terre leurs genettes rompues en deux et que tous ces hommes rudes et terribles se mettaient à pleurer de honte.

De sorte que le capitaine Bragado sortit à contrecœur des rangs, portant le drapeau avec Soto, Minaya et les sergents, suivis de quelques caporaux et soldats. Ravi de tout ce désordre, mon ami Jaime Correas allait ici et là. On l’entendit même pousser le cri de « Dehors, les officiers ! ». J’étais fasciné par ce tohu-bohu et je me mis moi aussi à hurler. Mais la voix me manqua quand je vis que les officiers quittaient vraiment la compagnie. Diego Alatriste était tout près de moi avec les camarades de son escouade. Les deux mains posées sur la bouche d’une arquebuse plantée en terre, il avait l’air grave. Autour de lui, personne ne disait mot ni ne semblait s’émouvoir, exception faite de Garrote, qui faisait partie du concert avec d’autres soldats dont il était le meneur. Finalement, quand Bragado et les officiers se retirèrent, mon maître se retourna vers Mendieta, Rivas et Llop, qui haussèrent les épaules et allèrent grossir les rangs des mutins sans plus de cérémonie. De son côté, Copons se mit à suivre le drapeau et les officiers. Alatriste poussa un léger soupir, mit son arquebuse à l’épaule et fit le geste de vouloir le suivre. C’est alors qu’il se rendit compte que je me trouvais tout près, ravi de l’être, et sans la moindre intention de bouger d’où j’étais. Le capitaine me donna une bonne taloche sur la nuque et me força à lui emboîter le pas.

— Ton roi est ton roi, dit-il.

Puis il s’avança sans se presser. Les soldats s’écartaient devant lui et personne, le voyant se retirer, n’osa lui faire des reproches. Nous nous rapprochâmes du groupe de dix ou douze hommes formé par Bragado et plusieurs soldats loyaux. Mais de même que Copons restait tranquille dans son coin sans dire un mot, comme s’il n’avait rien à voir avec ce qui se passait devant lui, le capitaine parvint à se tenir un peu à l’écart, pratiquement à mi-chemin entre les soldats demeurés fidèles et le reste de la compagnie. Puis il reposa par terre son arquebuse, appuya les mains sur la bouche du canon et, ses yeux clairs dans l’ombre de son chapeau, il resta là sans faire un geste, regardant ce qui se passait autour de lui.

Chie-des-Cordes ne céda pas d’un pouce. Les Allemands étaient en train de pendre les deux condamnés, sous les clameurs de la troupe. D’autres compagnies étaient sorties du rang avec leurs officiers. Sur les douze du régiment, je comptai que quatre s’étaient révoltées. Les mutins commençaient à se regrouper, poussant des cris et proférant des menaces. Un coup de feu éclata, venu de nulle part, qui ne fit aucune victime. Le mestre de camp ordonna alors à sa compagnie de braquer ses arquebuses et mousquets dans la direction des mutins, et aux autres compagnies loyales de manœuvrer pour se poster elles aussi en face d’eux. On entendait des ordres, des roulements de tambour et des coups de clairon. Sur son cheval, avec beaucoup d’aplomb, Don Pedro de la Daga sillonnait l’esplanade en tous sens pour donner ses ordres, car le premier des mécontents, d’un tir d’arquebuse, l’aurait laissé raide mort sur la selle de sa monture. Mais le pire des saligauds peut avoir lui aussi du courage. Toujours est-il que bon gré mal gré, mais le plus souvent à leur corps défendant, les compagnies loyales vinrent s’aligner devant les mutins. Il y eut encore des roulements de tambour et des appels de clairon pour ordonner aux officiers et aux soldats loyaux de rejoindre les compagnies constituées en escadrons. Bragado et les autres s’exécutèrent. Copons était à côté de Diego Alatriste et de moi, qui nous trouvions, comme je l’ai dit, un peu à l’écart. Quand ils virent qu’on ordonnait aux soldats loyaux de se poster face aux rebelles, les armes à la main, les mèches des arquebuses brûlant déjà, les deux vétérans déposèrent leurs arquebuses par terre, laissèrent derrière eux leurs douze apôtres – une sangle avec douze charges de poudre qu’ils portaient en baudrier – et se mirent à suivre leur drapeau.

Je n’avais jamais rien vu de semblable. Les soldats loyaux du tercio se mirent en ordre de bataille et les quatre compagnies mutinées les imitèrent, piquiers au centre et arquebusiers aux angles, sous les ordres de caporaux et même de simples soldats. Forts de leur expérience, les mutins ne savaient que trop bien que le désordre les mènerait à leur perte et que, paradoxe de la milice, seule la discipline pouvait les sauver de leur indiscipline. C’est ainsi qu’ils prirent tous leurs postes de combat dans le calme, un par un. Bientôt arriva jusqu’à nous l’odeur des mèches d’arquebuse. On commença à planter en terre les fourquines des mousquets prêts à faire feu.

Mais le mestre de camp voulait du sang, ou l’obéissance. Les deux condamnés se balançaient déjà sous un arbre et, cette affaire réglée, l’escorte des Allemands – grands, blonds et aussi insensibles que des morceaux de viande – se regroupa autour de Don Pedro de la Daga, hallebardes levées. Le mestre donna de nouveaux ordres, les tambours se remirent à battre, les clairons et les fifres à sonner. Son maudit poing droit sur la hanche, Chie-des-Cordes regardait les compagnies loyales s’ébranler et s’avancer contre les mutins.

— Tercio de Carthagène… halte !…

Tout à coup, ce fut le silence. Les compagnies loyales et rebelles étaient en rangs serrés, à une trentaine d’aunes les unes des autres, leurs piques en place et leurs arquebuses chargées. Les porte-drapeaux sortis des rangs s’étaient réunis au centre de la formation, escortés par les soldats fidèles. Je me trouvais parmi eux, car je voulais être à côté de mon maître, qui occupait son poste avec la douzaine d’hommes de la compagnie qui n’étaient pas passés dans l’autre camp, entre le porte-drapeau Minaya et Sebastián Copons. Sans arquebuse, l’épée dans son fourreau, les pouces glissés sous sa ceinture, Diego Alatriste semblait n’être là qu’en visite. Rien dans son attitude n’indiquait qu’il fût prêt à en découdre avec ses anciens compagnons.

— Tercio de Carthagène… préparez… armes !

On entendit alors dans les rangs le cliquetis métallique des arquebuses quand les soldats remplirent leurs bassinets de poudre et glissèrent la mèche allumée sur la platine. Derrière la fumée grisâtre, de là où j’étais je voyais les visages de ceux qui se trouvaient en face de nous : tannés par le soleil, barbus, couturés de cicatrices, sourcils froncés sous les morions et les bords cassés de leurs chapeaux. Au mouvement de nos arquebuses, certains firent de même et de nombreux piquiers des premiers rangs empoignèrent leurs armes. Mais des cris et des protestations s’élevèrent alors parmi eux – « Messieurs, messieurs, du calme », entendit-on – et presque tous les rebelles relevèrent leurs arquebuses et leurs piques pour montrer qu’ils n’avaient pas l’intention de se battre contre des compagnons d’armes. De notre côté, tous se retournèrent pour regarder le mestre de camp quand sa voix s’éleva sur l’esplanade :

— Sergent-major… ramenez ces hommes à l’obéissance au roi !

Le sergent-major Idiáquez s’avança, son bâton à la main, et somma les rebelles de regagner immédiatement leurs rangs. Mais ce n’était qu’une simple formalité et Idiáquez, vieux soldat qui s’était lui-même mutiné bien des fois à une autre époque – surtout en mille cinq cent quatre-vingt-dix-huit, quand l’indiscipline des soldats qui ne recevaient plus leur solde nous coûta la moitié des Flandres –, aboya ses ordres et revint à sa place sans attendre de réponse. De leur côté, aucun de ceux que nous avions en face de nous ne parut accorder plus d’importance à cette formalité que le sergent-major et l’on n’entendit que les cris isolés de ceux qui réclamaient encore le paiement de leur solde. Toujours aussi droit sur sa selle, implacable sous sa cuirasse, Don Pedro de la Daga leva une main gantée de daim.

— Arquebuses… à mes ordres !

Les arquebusiers couchèrent leurs armes en joue, le doigt sur le chien de la platine, et soufflèrent sur les mèches allumées. Plus pesants, les mousquets s’appuyaient sur leurs fourquines. Ceux d’en face commencèrent à s’agiter, inquiets, mais sans prendre une attitude hostile.

— A mon commandement… feu !

L’ordre résonna haut et fort sur l’esplanade. Quelques hommes dans les rangs des rebelles reculèrent, mais je dois dire que presque tous restèrent imperturbables à leur poste, en dépit des bouches menaçantes des arquebuses demeurées loyales. Je me tournai vers Diego Alatriste et je vis qu’il regardait le sergent-major Idiáquez comme la plupart des soldats, même ceux qui attendaient de pied ferme l’arquebusade. Les capitaines et sergents des compagnies le regardaient eux aussi. Le sergent-major se tourna vers le mestre de camp, qui lui ne regardait personne, comme s’il participait à un exercice d’un ennui mortel. Chie-des-Cordes levait déjà la main quand nous vîmes tous – ou, plus exactement, quand nous crûmes voir – qu’Idiáquez hochait imperceptiblement la tête en signe de refus : un mouvement imperceptible, un geste inexistant qui n’était donc pas contraire à la discipline, si bien que, lorsqu’on chercha plus tard des responsables, personne ne put jurer l’avoir vu. Et à ce geste, juste au moment où Don Pedro de la Daga donnait l’ordre de tirer, les huit compagnies loyales abaissèrent leurs piques et les arquebusiers, comme un seul homme, déposèrent leurs armes à terre.



IV


DEUX VETERANS

Il fallut trois jours de pourparlers, le paiement de la moitié des soldes en souffrance et la présence du général Don Ambrosio Spinola en personne pour que les mutins d’Oudkerk rentrent dans le rang. Trois jours durant lesquels la discipline du Tercio de Carthagène fut plus rigide que jamais, alors qu’officiers et porte-drapeaux de toutes les compagnies s’étaient regroupés dans la petite ville et que le régiment bivouaquait à l’extérieur des murs. Mais j’ai déjà dit que les tercios n’étaient jamais plus disciplinés que lorsqu’ils se mutinaient. On doubla même les sentinelles afin que les Hollandais ne profitent pas des circonstances pour nous tomber dessus comme les cochons vont au maïs. Quant aux soldats, un service d’ordre établi par les représentants élus de la troupe se chargea de maintenir efficacement et sans hésitations la discipline, allant jusqu’à châtier cinq hommes qui avaient entrepris de piller le bourg pour leur compte, sans que cette fois personne ouvrît la bouche pour protester. Dénoncés par des gens du village, ils furent jugés sommairement par leurs propres compagnons et exécutés par un peloton d’arquebusiers devant le mur du cimetière, sans plus de cérémonie. En réalité, les condamnés n’auraient dû être que quatre. Mais le sort voulut que deux autres hommes, coupables de délits mineurs, fussent condamnés à avoir les oreilles coupées. Avec force jurons et blasphèmes, l’un d’eux protesta qu’un hidalgo vieux chrétien comme lui, arrière-petit-fils des Mendoza et des Guzmán, préférait se voir mort plutôt que de subir un tel affront. Composé de soldats et de camarades, le tribunal, à la différence de notre mestre de camp, comprenait les affaires d’honneur, si bien qu’il décida de troquer l’oreille contre une balle d’arquebuse, sans se laisser émouvoir par les dernières protestations du condamné – apparemment un hidalgo volubile – quand il se trouva avec ses deux oreilles intactes devant le mur du cimetière.

Ce fut la première fois que je vis Don Ambrosio Spinola y Grimaldi, marquis des Balbases, grand d’Espagne, capitaine général de l’armée des Flandres, dont l’image – armure d’acier bleui aux clous dorés, bâton de commandement dans la main gauche, wallonne de dentelle flamande, baudrier rouge, bottes de daim, relevant courtoisement le Hollandais vaincu qui vient s’incliner devant lui – allait passer à la postérité grâce aux pinceaux de Diego Velázquez, dans ce célèbre tableau dont je parlerai en temps et lieu, car ce ne fut pas en vain que, des années plus tard, je décrivis tous les détails de la scène au peintre. Quoi qu’il en soit, à l’époque d’Oudkerk et de Breda, notre général avait cinquante-cinq ou cinquante-six ans. Il était mince de corps et de visage, pâle, avait la barbe et les cheveux gris. Sa fermeté et son habileté lui venaient sans doute de sa patrie génoise, qu’il avait quittée volontairement pour servir nos rois. Soldat patient, né sous une bonne étoile, il n’avait pas le charisme de l’homme de fer que fut le duc d’Albe, ni l’astuce de certains de ses prédécesseurs. À la Cour, ses ennemis, dont le nombre augmentait à chacun de ses succès – il ne pouvait en être autrement s’agissant d’Espagnols –, l’accusaient d’être à la fois étranger et ambitieux. Mais il n’en était pas moins vrai qu’il avait remporté les plus grands triomphes militaires de l’Espagne dans le Palatinat et dans les Flandres, mettant à la disposition de son pays d’adoption sa fortune personnelle, allant jusqu’à hypothéquer les biens de sa famille pour payer la troupe. Il avait même perdu son frère Federico dans un combat naval contre les Hollandais rebelles. À l’époque, son prestige militaire était immense, au point que, lorsqu’on demanda à Maurice de Nassau, général en chef des armées ennemies, qui était le meilleur soldat de l’époque, celui-ci répondit : « Spinola est le deuxième. » Don Ambrosio avait du cran, ce qui lui avait valu l’estime de la troupe dès les campagnes antérieures à la trêve de douze ans. Diego Alatriste pouvait témoigner de ce qu’il avait vu lorsque la troupe avait volé au secours de L’Écluse et mis le siège devant Ostende : en cette dernière occasion, le marquis s’était trouvé si exposé dans la mêlée que les soldats, parmi lesquels Alatriste, abaissèrent piques et arquebuses, refusant de combattre tant que leur général ne se serait pas mis à l’abri.

Le jour où Don Ambrosio en personne mit un terme à la mutinerie, nous fûmes nombreux à le voir sortir de la tente de campagne sous laquelle avaient eu lieu les négociations. Il était suivi de son état-major et de notre mestre de camp. Celui-ci n’en menait pas large, mordillant sa moustache de colère, furieux de n’avoir pu, comme il le voulait, faire pendre un mutin sur dix pour donner une leçon aux soldats. D’un signe de la main gauche, Don Ambrosio avait signifié que l’incident était clos. Maintenant que le tercio avait retrouvé sa discipline habituelle, les officiers et les porte-drapeaux reprenaient leur place dans les rangs de leurs compagnies. Et devant les tables des trésoriers – l’argent sortait de la cassette personnelle de notre général – commencèrent à se former des queues de soldats impatients de toucher leur dû, tandis qu’autour du camp les cantinières, prostituées, marchands, vivandiers et autres parasites se préparaient à recevoir leur part de ce torrent d’or.

Diego Alatriste était de ceux qui tournaient autour de la tente. Quand Don Ambrosio Spinola en sortit, salué par une sonnerie de clairon, et s’arrêta un instant pour que ses yeux s’habituent à la lumière, Alatriste et ses compagnons s’approchèrent pour regarder de près leur général. Par habitude de vieux soldats, la plupart avaient brossé leurs vêtements rapiécés et nettoyé leurs armes. Même leurs chapeaux avaient fière allure en dépit des trous et des reprises. Car ces soldats fiers de leur état voulaient montrer qu’une mutinerie ne portait pas atteinte à l’honneur de la milice. On vit rarement le Tercio de Carthagène dans un ordre plus parfait que lorsque le général mit un point final à l’affaire d’Oudkerk. Spinola parut y être sensible et, la toison d’or autour du cou, escorté par ses arquebusiers d’élite et suivi de son état-major, du mestre de camp, du sergent-major et des capitaines, il commença à s’avancer très lentement parmi les nombreux groupes qui s’ouvraient pour lui laisser le passage, au milieu des acclamations enthousiastes des soldats qui allaient enfin être payés. Sans doute ces derniers voulaient-ils ainsi souligner qu’il n’en allait pas de même avec Don Pedro de la Daga, qui marchait derrière son capitaine général en ruminant son regret de ne pouvoir faire danser quelques soldats au bout d’une corde, furieux d’avoir été réprimandé par Don Ambrosio, qui l’avait menacé en privé de lui retirer son commandement s’il ne prenait pas soin de ses soldats comme de la prunelle de ses yeux. En tout cas, c’était ce qu’on disait, même si cette histoire de prunelles me paraissait douteuse : tout le monde savait bien que les généraux et mestres de camp, bien intentionnés ou tyrans, stupides ou avisés, étaient gens de la même farine et ne faisaient aucun cas de leurs hommes, tout juste bons à leur valoir toisons d’or et lauriers avec leur sang. Mais ce jour-là les Espagnols, contents de l’issue heureuse de leur mutinerie, étaient disposés à tout accepter, même les rumeurs. Paternel, Don Ambrosio souriait à gauche et à droite, donnait du « messieurs les soldats, mes enfants », saluait aimablement avec son bâton de trois empans et parfois, lorsqu’il reconnaissait le visage d’un officier ou d’un vieux soldat, lui disait courtoisement quelques mots. Bref, il faisait son travail. Et, pardieu, il le faisait bien.

C’est alors qu’il tomba sur le capitaine Alatriste, à l’écart avec ses camarades. Le groupe ne passait pas inaperçu : j’ai déjà dit que l’escouade de mon maître était presque entièrement formée de vieux soldats moustachus qui portaient sur leur peau faite aux intempéries comme du cuir de Cordoue les cicatrices de leurs anciennes blessures. À les voir, particulièrement ce jour où ils étaient chargés de tout leur équipement – douze apôtres en bandoulière, épée, dague, arquebuse ou mousquet à la main –, chacun savait que pas un Hollandais, Turc ou créature de l’enfer ne leur résisterait lorsqu’ils s’ébranleraient au son des tambours battant la charge. Le fait est que Don Ambrosio observa le groupe, admiratif, et qu’il allait sourire à ces vieux soldats avant de poursuivre son chemin quand il reconnut mon maître. Il s’attarda un instant et lui dit dans son doux espagnol, riche en résonances italiennes :

— Pardieu, capitaine Alatriste, est-ce bien vous ? Je croyais que vous étiez resté pour toujours à Fleurus.

Alatriste se découvrit de la main gauche, le poignet droit posé sur la bouche de son arquebuse.

— J’ai bien failli y rester, répondit-il d’une voix mesurée, comme Votre Excellence me fait l’honneur de se souvenir. Mais ce n’était pas mon heure.

Le général regarda attentivement les cicatrices dont le visage du vétéran était couvert. Il lui avait parlé pour la première fois vingt ans plus tôt, quand les Espagnols avaient tenté de secourir L’Écluse.

Surpris par une charge de cavalerie. Don Ambrosio avait dû se réfugier dans un carré formé par ce soldat et ses compagnons. Près d’eux, oubliant son rang, l’illustre Génois était descendu de son cheval et s’était battu pour sauver sa peau à la pointe de son épée au milieu de la fusillade. La journée avait été longue. Il ne l’avait pas oubliée, Alatriste non plus.

— Je vois, dit Spinola. Don Gonzalo de Córdoba m’a rapporté qu’à Fleurus vous vous étiez battus comme de beaux diables.

— Don Gonzalo n’a pas menti : presque tous les camarades sont restés là-bas.

Spinola se gratta le menton, comme s’il venait de se souvenir de quelque chose.

— Et je ne vous ai pas donné le grade de sergent ?

Alatriste secoua lentement la tête.

— Non, Excellence. J’ai été nommé sergent en mille six cent dix-huit, quand Votre Excellence s’est souvenue de L’Écluse.

— Et comment se fait-il que vous soyez à nouveau simple soldat ?

— J’ai perdu ma place un an plus tard, à cause d’un duel.

— Une affaire grave ?

— Un porte-drapeau.

— Mort ?

— On ne peut plus.

Le général réfléchit un instant, puis il échangea un regard avec les officiers qui l’entouraient, fronça les sourcils et fit le geste de poursuivre son chemin.

— Vive Dieu, dit-il. Je suis surpris qu’on ne vous ait pas pendu.

— C’était juste avant la mutinerie de Maastricht, Excellence.

Alatriste avait parlé sans s’émouvoir. Le général s’arrêta un instant, cherchant dans sa mémoire.

— Oui, je me souviens à présent – les rides de son front s’étaient effacées et il s’était remis à sourire. Les Allemands et le mestre de camp dont vous avez sauvé la vie… Ne vous a-t-on pas consenti une prime de huit écus pour votre geste ?

Alatriste secoua encore la tête :

— Non, vous voulez parler de la Montagne-Blanche, Excellence, quand nous sommes montés derrière M. de Bucquoi vers les fortins qui se trouvaient plus haut, avec M. le capitaine Bragado qui est ici même… Quant aux écus, on ne m’en a donné que quatre. Je n’ai pas vu la couleur des quatre autres.

Don Ambrosio ne se départit point de son vague sourire, comme s’il écoutait la pluie tomber. Il regardait autour de lui d’un air distrait.

— Bien, conclut-il. De toute façon, je suis heureux de vous revoir… Puis-je faire quelque chose pour vous ?

Immobile, Alatriste souriait et les rides qui encerclaient ses yeux se détendirent un peu.

— Je ne pense pas, Excellence. Aujourd’hui, je touche six demi-soldes en retard et je ne peux pas me plaindre.

— J’en suis heureux. Et j’ai plaisir à cette rencontre de vétérans… – il tendit une main amicale, comme s’il allait donner une petite tape sur l’épaule du capitaine, mais le regard d’Alatriste, fixe et moqueur, sembla l’en dissuader. Je veux parler de vous et de moi.

— Naturellement, Excellence.

— Entre… hum, soldats.

— Oui, Excellence.

Don Ambrosio s’éclaircit la gorge, sourit une dernière fois et jeta un regard sur les autres groupes. Sa voix était déjà absente.

— Bonne chance, capitaine Alatriste.

— Bonne chance, Excellence.

Et le marquis des Balbases, capitaine général des Flandres, passa son chemin, en route pour la gloire qu’allait lui accorder pour la postérité, sans qu’il le sache et avant que nous ayons à nous charger du gros du travail, la grande toile de Diego Velázquez, mais aussi – avec les Espagnols, il y a toujours un revers à la médaille – promis à la calomnie et à l’injustice d’une patrie adoptive qu’il servait si généreusement. Car tandis que Spinola multipliait victoires pour un roi ingrat, comme le furent tous les rois de ce monde, d’autres lui coupaient l’herbe sous le pied à la Cour, bien loin des champs de bataille, le discréditant aux yeux de ce monarque aux gestes languides et à l’âme bien mal trempée, qui, d’un naturel bienveillant et faible, se tint toujours loin des lieux où il aurait pu recevoir d’honorables blessures et qui, plutôt que de s’habiller pour la guerre, le faisait pour les bals du palais et même pour les danses paysannes qu’enseignait Juan de Esquivel dans son académie. Cinq ans plus tard seulement, le vainqueur de Breda, cet homme intelligent et habile, soldat accompli, homme de cour et amant de l’Espagne jusqu’au sacrifice, sur qui Don Francisco de Quevedo écrirait bientôt :

Tout le Palatinat tu l’as assujetti à la couronne espagnole, et par ta présence la fureur hérétique en resta estourbie.

En Flandres ta valeur révéla ton absence, en Italie ta mort, et lorsque tout fut dit, Spinola nous laissa une douleur immense mourrait, malade et désabusé, avec pour seul salaire ce que notre terre de Caïns, marâtre plus que mère, toujours vile et misérable, accorde à ceux qui l’aiment et la servent bien : l’oubli, le poison que sécrètent l’envie, l’ingratitude et le déshonneur. Pis encore, le pauvre Don Ambrosio s’en irait avec l’assistance d’un ennemi, Jules Mazarin, italien de naissance comme lui, futur cardinal et ministre de France, le seul qui lui apporta quelque consolation à un pas de son lit de mort et à qui notre pauvre général allait confier, dans un délire sénile : « Je meurs sans honneur ni réputation… On m’a tout pris, l’argent comme l’honneur… J’étais un homme de bien… Ce n’est pas le paiement que méritent quarante années de services. »

Quelques jours après la fin de la mutinerie, il m’arriva quelque chose de singulier, le jour même de la distribution de nos soldes, quand notre tercio obtint une journée de permission avant de revenir au canal Ooster. Oudkerk s’était transformée en fête espagnole et même les Hollandais renfrognés que nous avions attaqués des mois plus tôt se firent plus souriants quand l’or commença à pleuvoir sur la petite ville. La présence de soldats aux poches pleines fit apparaître, comme par enchantement, des victuailles que l’on aurait pu croire englouties dans les entrailles de la terre. La bière et le vin – ce dernier plus apprécié par nos troupes, qui appelaient l’autre de la pisse d’âne, comme le fit le grand Lope de Vega – coulaient à flots. Jusqu’au tiède soleil qui fut de la partie, accompagnant bals de rues, musique et jeux divers. Les maisons qui arboraient une enseigne représentant un cygne ou des courges – je veux parler des bordels et des tavernes ; en Espagne, nous utilisions des rameaux de laurier ou de pin – firent des affaires en or. Les blondes à la peau blanche retrouvèrent leur sourire hospitalier, et plus d’un mari, père ou frère détourna les yeux ce jour-là, de plus ou moins bon cœur, tandis que les femmes empesaient les pans de nos chemises. Il n’est de peine qui ne passe mieux avec le tintement de l’or, métal qui raffermit les volontés et répare les honneurs bafoués. Il est vrai que les Flamandes, délurées dans leurs manières et leur conversation, étaient bien différentes de nos Espagnoles saintes-nitouches. Elles se laissaient facilement prendre les mains et baiser sur le visage, si bien que ce n’était point une entreprise ardue que de se lier d’amitié avec celles qui professaient la foi catholique, au point que bon nombre d’entre elles accompagnèrent nos soldats lorsqu’ils rentrèrent en Italie ou en Espagne, quoique sans aller aussi loin que Flora, l’héroïne du siège de Breda, à qui Pedro Calderón de la Barca, sans doute en exagérant un peu, prêta des vertus, un sens castillan de l’honneur et un amour des Espagnols que je n’ai, pour ma part – et je suis sûr que Calderón non plus –, jamais trouvés chez une Flamande.

Enfin. Je vous racontais que là-bas, à Oudkerk, le cortège habituel des troupes en campagne – épouses de soldats, putains, cantiniers, brelandiers et gens de même acabit – s’était installé hors des murs. Les soldats allaient et venaient entre ce petit marché et la ville, troquant leurs hardes contre des vêtements neufs, achetant des plumes pour leur chapeau et d’autres ornements à la mode – on sait bien que ce qui vient par la flûte s’en va par le tambour –, manquant bien souvent aux dix commandements, sans parler des vertus théologales et cardinales. En somme, c’était la fête, ou ce que les Flamands appellent une kermesse. On se serait cru en Italie, disaient les vétérans.

Jeune et bouillant comme je l’étais, je ne voulais rien perdre de ce que je voyais autour de moi. Avec mon camarade Jaime Correas, je baguenaudais toute la journée. Malgré mon peu de goût pour le vin, j’en bus du plus cher, comme les autres. C’était une habitude de vrai soldat que de boire et de jouer, et les connaissances ne me manquaient pas pour m’offrir une bonne rasade. Quant au jeu, je n’y participai point, faute d’avoir quelque chose à jouer, car les valets d’armée ne touchaient ni solde ni récompenses. Mais je regardais les soldats qui se pressaient autour des tambours sur lesquels roulaient les dés et s’étalaient les cartes. Si le dernier de nos miles gloriosus n’observait pas les dix commandements et savait à peine lire et écrire, tous auraient lu le bréviaire aussi bien que les quarante-huit cartes d’un jeu si les lettres s’étaient écrites avec des as de carreau.

Les dés et les osselets roulaient sur la peau des tambours et l’on battait habilement les cartes. On se serait cru au Potro de Cordoue ou dans la cour des Orangers, à Séville. Ce n’étaient que tintement de pièces de monnaie et cartes battues tandis que l’on jouait au brelan, au piquet, à la manille, au lansquenet. Le camp était devenu un immense tripot où rusaient les « A moi », « A ton tour », « Fils à putain », « Foutre Dieu », « Je passe », « Par la sainte Vierge », car dans ces circonstances parlent toujours plus haut que les autres ceux qui dans la bataille montrent moins leurs armes que leur peur, mais retrouvent leur vaillance dès qu’ils regagnent l’arrière-garde. Certains jouèrent ce jour-là la solde de six mois pour laquelle ils s’étaient mutinés, perdant tout dans des coups de hasard aussi mortels que des coups de lame. Ce n’est pas toujours une métaphore, car de temps en temps un tricheur se faisait prendre sur le fait avec une carte rognée ou un dé lesté au vif-argent. Pleuvaient alors les « Tu triches, ma parole, tu mens comme un arracheur de dents ». On en venait aux mains, on se faisait égratigner par une dague, on se donnait de grands coups avec le plat des épées, on se saignait allègrement, mais pas à la manière des barbiers ou des disciples d’Hippocrate :

Quelle engeance est-ce là ? Sont-ce des gens de bien ? Soldats et Espagnols : à plumes et ramage, tout en mots, en brocards et tout en faux courage, arrogants et bravaches, et servant le Malin.

Je vous ai déjà dit que c’est à cette époque que la guerre des Flandres eut raison de mon pucelage, comme d’autres choses d’ailleurs. Ce jour-là, je vins avec Jaime Correas me présenter devant un grand chariot couvert. À l’abri d’une bâche, entouré de quelques tables, certain patron de bordel, œuvre pieuse s’il en est, soulageait avec le concours de trois ou quatre paroissiennes les ardeurs viriles de la troupe.

Il est six ou sept façons de femmes en racolage flânant à cette heure, Othon, le long de ces verts rivages.

Une de ces dames était bien mise, agréable de visage, raisonnablement jeune et bien tournée. Mon camarade et moi avions placé sur elle une bonne partie du butin que nous avions amassé lors du sac d’Oudkerk. Nous avions les poches vides ce jour-là. Mais la femme, mi-espagnole, mi-italienne, qui se faisait appeler Clara de Mendoza – je n’ai jamais connu de catin qui ne prétendît s’appeler de Mendoza ou de Guzmán, même si ses parents avaient élevé des cochons –, nous faisait les yeux doux pour quelque raison qui m’échappe, à moins que ce ne fussent l’insolence de notre jeunesse et la légende, peut-être, qui veut qu’un garçon dépucelé et satisfait est un ami pour la vie. Nous allâmes donc tramer de son côté, plus pour la regarder que pour autre chose, notre escarcelle étant trop plate pour songer à mieux. La Mendoza, pourtant occupée à remplir les devoirs de sa charge, eut le culot de nous adresser quelques mots affectueux et un sourire radieux, même s’il lui manquait plus d’une dent. Un bravache de soldat avec qui elle faisait commerce de ses charmes le prit très mal. C’était un Valencien bâti comme un colosse, moustaches sans un poil blanc, barbe de traître et fort peu patient. Il nous dit de ficher le camp et, joignant le geste à la parole, il donna un coup de pied à mon camarade et se fendit d’une gifle pour moi. Nous n’en demandions pas tant. Le coup fit essentiellement mal à mon amour-propre. Ma jeunesse, que la vie quasi militaire avait rendue peu patiente, surtout lorsque la raison de la déraison s’en prenait à mes raisons, réagit comme il se devait : ma main droite s’en fut toute seule à ma ceinture, là où je gardais ma bonne dague de Tolède en travers des reins.

— Remerciez le Ciel, lui dis-je, que nous soyons de condition différente.

Je n’allai point jusqu’à dégainer, mais mon geste fut bien celui d’un garçon de mon Oñate natal. J’avais voulu dire que je n’étais qu’un petit valet de cette armée, alors que lui était un soldat accompli. Mais le reître se fâcha tout rouge, croyant que je mettais en doute la qualité de sa personne. Le fait est que la présence de témoins piqua au vif le soudard. L’homme avait le sac plein, c’est-à-dire qu’entre son gosier et son ventre il devait y avoir quelques bonnes chopines de fino. Sans autres préambules, en un clin d’œil il se rua sur moi comme un fou, sa Durandal à la main. Les curieux s’écartèrent et personne ne chercha à l’arrêter, croyant sans doute que j’étais assez grand pour conforter mes propos dans les faits. Que le diable emporte ceux qui me laissèrent en si fâcheuse posture, car bien cruelle est la condition humaine quand il y va d’un bon spectacle et que personne parmi les curieux ne se sent une vocation de sauveur. Et moi qui ne pouvais plus à présent ravaler mes paroles, je n’eus d’autre choix que de dégainer ma dague pour rendre la partie égale, ou du moins espérer ne pas terminer ma carrière militaire comme un poulet à la broche. La vie aux côtés du capitaine Alatriste et l’exercice que j’avais pris en Flandres m’avaient enseigné quelques petites choses. J’étais un garçon vigoureux et de stature raisonnable. De plus, la Mendoza nous regardait. Je reculai donc devant la lame du Valencien, sans le quitter des yeux. Tout à son aise, l’homme commença à jouer de son épée, me décochant des coups qui, sans être mortels, vous laissent fort mal en point. La fuite m’était interdite, à cause du qu’en-dira-t-on. Mais je ne pouvais m’imposer, n’ayant pas l’avantage de l’arme. J’aurais voulu lui donner un coup de dague, mais je gardais la tête froide, malgré mon angoisse. Je savais que je serais en fâcheuse posture si je le manquais. L’autre continuait à m’attaquer avec la fougue d’un Turc et je reculai, bien conscient que je lui étais inférieur par les armes, le corps, la force et l’adresse. Très habile, la main sûre lorsqu’il était sobre, il se servait d’une épée alors que moi je n’étais qu’un garçon armé d’une dague et n’avais pour tout bouclier que mon courage. Selon mes comptes, celui qui tomberait – moi, à coup sûr – serait tout le butin de cette escarmouche.

— Viens par ici, chenapan, dit le reître.

Alors qu’il parlait, le vin dont il avait l’estomac rempli le fit vaciller. Sans me le faire dire deux fois, je fonçai sur lui et, avec l’agilité de mon âge, je parvins tant bien que mal à éviter sa lame en me couvrant le visage de la main gauche au cas où il m’aurait arrêté dans mon élan. Je lui donnai un fort joli coup de dague, de droite à gauche et de bas en haut, qui, s’il avait été plus long, aurait privé le roi d’un de ses soldats et Valence d’un de ses fils préférés. Mais ma bonne étoile fit que je pus reculer sans mal. Je n’avais fait que frôler mon adversaire au bas-ventre, lui arrachant un « Foutre Dieu » qui fît rire l’assistance et me valut aussi quelques applaudissements. Les témoins avaient pris mon parti. Maigre consolation.

Quoi qu’il en soit, mon attaque avait été une erreur, car tous savaient dorénavant que je n’étais pas un pauvre garçon sans défense. Plus personne n’allait s’interposer, et même mon camarade Jaime Correas m’encourageait, ravi du spectacle que je donnais. Malheureusement, mon coup avait eu pour effet de dessaouler le Valencien, qui, maintenant plein d’assurance, m’attaquait de nouveau, prêt à me charcuter avec la pointe de sa lame. Ce n’était plus le moment de jouer. Horrifié à l’idée de m’en aller sans confession dans l’autre monde, mais ne sachant que faire pour me tirer de ce mauvais pas, je décidai de jouer le tout pour le tout une deuxième et dernière fois en me coulant entre l’épée du Valencien et son ventre, pour me cramponner à lui vaille que vaille et le frapper jusqu’à ce que lui ou moi aille faire un tour chez le diable. Privé d’absolution et de saint chrême, je trouverais bien le moyen de m’expliquer avec saint Pierre. Quand, des années plus tard, je lus ce qu’avait écrit un Français sur les Espagnols – « une fois décidés à frapper, ils s’exécutent même si on les taille en pièces » –, je pensai que personne n’avait mieux exprimé la décision que je pris alors. Je retins mon souffle, serrai les dents, attendis que mon adversaire fonde sur moi et, profitant d’un instant où la pointe de sa tolédane s’éloignait de moi, je voulus foncer sur lui, dague au poing. Et je l’aurais fait, morbleu, si des mains vigoureuses ne m’avaient subitement pris par le cou et le bras, en même temps qu’un corps se plaçait devant moi. Quand je levai la tête, surpris, je vis les yeux glacés du capitaine Alatriste.

— Ce garçon est bien peu de chose pour un gaillard de votre trempe.

La scène s’était un peu déplacée et la dispute avait pris un tour nouveau, relativement discret. Diego Alatriste et le Valencien se trouvaient à une cinquantaine de pas, au pied d’une digue qui les cachait aux yeux des soldats du camp. Sur la digue, haute de huit ou dix coudées, les camarades de mon maître – Llop, Rivas, Mendieta et quelques autres, dont Sebastián Copons, qui m’avait immobilisé dans ses mains de fer et auprès de qui je me tenais à présent – tenaient les curieux à distance, mine de rien, formant une barrière que personne ne pouvait franchir. De temps en temps, Copons levait la tête par-dessus la digue pour voir ce qui se passait au bord du canal. Autour de moi, les camarades d’Alatriste jouaient fort bien leur jeu, regardant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. L’air résolu, les moustaches retroussées, la main sur le pommeau de leur épée, ils décourageaient ceux qui auraient voulu s’approcher pour contempler le spectacle. Et pour que tout se déroule dans les règles, ils avaient aussi fait venir deux connaissances du Valencien, au cas où l’on aurait eu besoin de témoins.

— Tu ne voudrais pas qu’on t’appelle Croque-mitaine, ajouta Alatriste.

Il avait parlé d’une voix moqueuse mais cassante. Le Valencien lâcha un juron que nous pûmes tous entendre du haut du terre-plein. Les vapeurs du vin qu’il avait bu avaient disparu comme par enchantement. Furibond, son épée dans la main droite, il passait son autre main dans sa barbe et sa moustache. Malgré son aspect menaçant, le juron et son épée au clair, on voyait bien que le susdit n’avait aucune envie de se battre, sinon il se serait déjà jeté sur le capitaine pour le prendre de vitesse. Seuls son misérable amour-propre et son attitude peu brillante envers moi l’avaient poussé à venir jusqu’ici. De temps en temps, il lançait un coup d’œil au sommet du terre-plein, comme s’il espérait encore l’intervention de quelqu’un avant que les choses ne se gâtent. Mais il observait surtout les mouvements de Diego Alatriste, qui, très lentement, comme s’il avait tout le temps devant lui, avait ôté son chapeau et faisait passer sa bandoulière aux douze apôtres par-dessus sa tête pour la poser par terre, à côté de son arquebuse, au bord du canal, puis commençait à défaire les boutons de son pourpoint avec le même flegme.

— Un homme valeureux comme toi… continua le capitaine en regardant le Valencien dans les yeux.

En s’entendant tutoyer pour la seconde fois, et avec tant d’ironie, le Valencien vit rouge et renâcla. Il regarda les soldats qui se trouvaient sur le terre-plein, fit un pas en avant, un autre de côté, puis fendit l’air de droite à gauche avec son épée. Sauf avec des personnes de conditions très différentes, le tutoiement était une formule peu courtoise que les Espagnols, toujours chatouilleux sur la politesse, prenaient souvent comme une insulte. À Naples, le comte de Lemos et Juan de Zúñiga mirent un jour la main à l’épée, imités par leur suite et même leurs domestiques, ce qui faisait cent cinquante lames au clair, parce que le premier avait donné au second du « Votre Excellence » au lieu de « Votre Seigneurie », et l’autre du « Votre Seigneurie « au lieu de « Votre Grandeur ». Par conséquent, l’affaire était claire. Manifestement, le Valencien prenait mal ce tutoiement et, malgré son indécision – il était évident qu’il connaissait de vue et de réputation l’homme qui se trouvait en face de lui –, il n’avait d’autre choix que de se battre. Le simple fait de rengainer son épée, avec laquelle il fanfaronnait, devant un autre soldat qui le tutoyait aurait été un grand affront à sa réputation. Or, à l’époque, la réputation valait quelque chose. Ce n’est pas en vain que les Espagnols se battirent durant un siècle et demi en Europe, se ruinant pour défendre la vraie religion et leur nom, alors que les luthériens, calvinistes, anglicans et autres maudits hérétiques, même s’ils assaisonnaient leur marmite avec de grandes cuillerées de Bible et de liberté de conscience, le firent en réalité pour que leurs commerçants et leurs Compagnies des Indes gagnent plus d’argent. Les questions de réputation les laissaient de glace si elles ne s’accompagnaient pas d’avantages pratiques. Hélas, nous autres Espagnols, nous nous sommes toujours laissé guider moins par le sens pratique que par les ora pro nobis et le qu’en-dira-t-on.

— Occupez-vous de vos oignons, dit le Valencien d’une voix rauque.

— Tu as raison, reconnut Alatriste, comme s’il avait longtemps réfléchi. Mais j’aurais cru qu’un vrai soldat comme toi voudrait un combat plus égal… Je me mets donc à ta disposition.

Bien que vêtu d’une chemise reprisée, d’une culotte rapiécée et de vieilles bottes nouées sous les genoux avec des mèches d’arquebuse, Alatriste ne perdait rien de son aspect imposant. Quand il dégaina, l’éclat de son épée se refléta un instant dans l’eau du canal.

— Auriez-vous l’obligeance de me dire votre nom ?

Le Valencien, qui défaisait son gilet aussi reprisé et ravaudé que la chemise du capitaine, fît un geste hautain de la tête. Il ne quittait pas des yeux l’épée de son adversaire.

— On m’appelle Garcia de Candau.

— Ravi de faire votre connaissance.

Alatriste avait glissé sa main gauche derrière son dos pour s’emparer de sa menaçante biscayenne. Quant au mien…

— Je sais comment on vous appelle, l’interrompit l’autre. Vous êtes ce soldat qui se fait donner du capitaine alors que vous n’en avez pas le titre.

Sur le terre-plein, les soldats échangèrent des regards entendus. Tout compte fait, le vin donnait de la vaillance au Valencien. Car, connaissant Diego Alatriste et pouvant encore espérer s’en tirer avec une simple entaille sur le côté et quelques semaines de lit, il risquait gros en poussant les choses trop loin. Nous attendions tous, décidés à ne perdre aucun détail.

Je vis alors que Diego Alatriste souriait. J’avais vécu suffisamment longtemps avec lui pour bien connaître ce sourire : une grimace sous la moustache, funèbre comme un mauvais présage, carnassière comme celle d’un loup fatigué qui une fois de plus s’apprête à tuer. Sans passion et sans faim. Par métier.

Quand on retira le Valencien de la berge – car il avait la moitié du corps dans l’eau –, le sang teignit en rouge les eaux paisibles du canal. Tout s’était déroulé selon les règles de l’escrime et de l’honneur. Solidement plantés sur leurs jambes, ils s’étaient battus pied à pied en jouant de la dague, jusqu’à ce que la tolédane du capitaine Alatriste entre par où elle avait coutume de le faire. Et lorsqu’on enquêta sur cette mort – les rixes, querelles et batailles au couteau firent trois autres victimes ce jour-là, sans compter une demi-douzaine d’hommes que l’on poignarda de belle façon – tous les témoins, soldats du roi et hommes de parole, n’hésitèrent pas à dire que le Valencien était tombé dans le canal, saoul comme une grive, se blessant lui-même avec son arme. Trop heureux de conclure à un accident, le prévôt classa l’affaire et chacun retourna à son moulin. Et puis les Hollandais attaquèrent cette nuit-là. Et, parbleu, le prévôt, le mestre de camp, les soldats, sans parler du capitaine Alatriste et de moi-même, nous eûmes d’autres chats à fouetter.



V


LA FIDELE INFANTERIE

L’ennemi attaqua en pleine nuit, sans que les sentinelles, tuées avant d’avoir eu le temps de dire Amen, aient pu donner l’alarme. Maurice de Nassau avait profité des troubles de la mutinerie. Informé de la situation par ses espions, il avait foncé sur Oudkerk par le nord, dans l’espoir de secourir Breda avec des Anglais et des Hollandais, mobilisant force infanterie et cavalerie qui firent un vrai carnage dans nos postes avancés. Le Tercio de Carthagène et un autre régiment wallon d’infanterie qui bivouaquait aux environs, celui du mestre Don Carlos Sœst, reçurent l’ordre de barrer la route aux Hollandais et de les retarder le temps que le général Spinola organise la contre-attaque. Si bien qu’au beau milieu de la nuit nous fûmes appelés aux armes par des roulements de tambour, des fifres et des cris. Il faut avoir vu soi-même pareille confusion et pareille pagaille pour y croire : torches allumées qui éclairaient des soldats courant en toute hâte, réveil brutal de ceux qu’on bousculait dans leur sommeil, visages calmes, graves ou terrorisés, ordres contradictoires, cris des capitaines et des sergents qui mettaient fiévreusement en rang des soldats encore à moitié endormis, bruit des armes que l’on ramassait et, pour faire bonne mesure, roulements assourdissants des tambours aux quatre coins du camp. Dans le bourg, les gens regardaient par les fenêtres ou du haut des murs les tentes que l’on démontait, les chevaux qui hennissaient et se cabraient, énervés par l’imminence du combat. Reflets d’acier, de piques, de morions et de corselets. Vieux drapeaux que l’on déployait, croix de Bourgogne, barres d’Aragon, écus portant tours, lions et chaînes, à la lumière rougeâtre des torches et des feux de bivouac.

La compagnie du capitaine Bragado fut parmi les premières à s’ébranler, laissant derrière elle les feux du bourg fortifié et du camp, pour s’enfoncer dans l’obscurité le long d’une digue qui bordait des tourbières et de grands marécages. Le bruit courait parmi les soldats que nous allions au moulin Ruyter, passage obligé pour les Hollandais dans leur marche sur Breda, sorte de goulet qu’il était impossible, à ce qu’on disait, de contourner en traversant à gué. Comme les autres valets d’armée, je marchais avec la compagnie de Diego Alatriste, portant son arquebuse et celle de Sebastián Copons. J’étais tout près d’eux car j’avais aussi avec moi une provision de poudre et de balles, ainsi qu’une partie de leur attirail de guerre, qui pesait fort lourd. Mais, outre le douteux privilège d’être chargé comme une mule, j’avais ainsi la possibilité de me fortifier les membres de jour en jour. Que voulez-vous ? Nous autres Espagnols avons toujours fait contre mauvaise fortune bon cœur : ou l’inverse.

Oui, mes frères, seigneurs, vous savez bien sans dire que l’on gagne l’honneur à tant et tant souffrir.

La lune se cachait derrière des nuages et le chemin n’était pas facile dans l’obscurité. De temps en temps, un soldat trébuchait et la file s’arrêtait, au milieu des jurons et des blasphèmes qui pleuvaient comme la grêle. Mon maître, comme c’était son habitude, n’était qu’une silhouette silencieuse que je suivais comme une ombre parmi les ombres. Nous avancions tant bien que mal tandis que dans ma tête et mon cœur s’affrontaient des sentiments contraires : d’une part, l’approche du combat, qui excitait une nature jeune comme la mienne ; de l’autre, la peur de l’inconnu, aggravée par ces ténèbres et par la perspective de se battre en terrain découvert contre un gros détachement ennemi. Peut-être était-ce pour cette raison que j’avais été vivement impressionné, alors que nous étions encore à Oudkerk et que le tercio s’était à peine formé à la lumière des torches, de voir jusqu’aux plus grands mécréants s’arrêter un moment pour mettre un genou en terre et se découvrir, tandis que l’aumônier Salanueva parcourait les rangs en nous donnant l’absolution générale. Deux précautions valent mieux qu’une. Le chapelain était un homme stupide et revêche qui noyait son latin dans le vin, mais il était le seul homme plus ou moins saint que nous ayons sous la main. Et, lorsqu’ils se trouvent dans le pétrin, nos soldats préfèrent toujours un Ego te absolve donné d’une main pécheresse que de s’en aller tout nus dans l’autre monde.

Un détail m’inquiéta fort et les commentaires que j’entendis autour de moi me donnèrent à penser que les vétérans se posaient eux aussi des questions. Alors que nous empruntions un pont proche de la digue, nous vîmes quelques sapeurs éclairés par des fanaux se préparer à le détruire derrière nous avec des haches et des pelles, sans doute pour barrer le passage aux Hollandais. Mais cela voulait dire aussi que nous ne recevrions pas de renforts de ce côté-là et que nous ne pourrions battre en retraite. Il restait d’autres ponts, naturellement. Mais vous imaginerez sans peine ce que nous ressentîmes alors que nous marchions vers l’ennemi dans le noir.

Avec ou sans pont derrière nous, nous arrivâmes au moulin Ruyter avant l’aube. De là, on pouvait entendre dans le lointain la pétarade de nos arquebusiers les plus avancés, qui échangeaient quelques escarmouches avec les Hollandais. Un feu brûlait et, à la lumière de la flamme, je vis le meunier et sa famille, une femme et quatre enfants en bas âge, tous en chemise, tous épouvantés, chassés de leur demeure, regardant impuissants les soldats défoncer les portes et les fenêtres, fortifier l’étage supérieur et entasser leurs pauvres meubles pour en faire un rempart. Le reflet des flammes jouait sur les morions et les corselets. Terrorisés, les petits pleuraient devant ces hommes rudes vêtus d’acier. Voyant sa maison dévastée sans que personne s’en inquiétât, le meunier se prenait la tête à deux mains. C’est que, à la guerre, les tragédies deviennent vite routinières, et le cœur du soldat s’endurcit autant dans le malheur des autres que dans le sien. Quant au moulin, notre mestre de camp l’avait choisi comme poste de commandement et d’observation. Nous pouvions voir Don Pedro de la Daga s’entretenir à la porte avec le mestre des Wallons, tous deux entourés de leurs états-majors et de leurs porte-drapeaux. De temps en temps, ils se retournaient vers des feux lointains, distants d’une demi-lieue environ, comme si des hameaux brûlaient au loin, là où le gros des Hollandais semblait se concentrer.

On nous fit encore avancer un peu plus pour laisser derrière nous le moulin. Les compagnies se déployaient dans les ténèbres, entre les haies et sous les arbres, foulant l’herbe trempée qui nous mouillait jusqu’aux genoux. La consigne était de ne pas allumer de feux et d’attendre. De temps en temps, un coup de feu plus proche ou une fausse alerte faisaient s’agiter les rangs, dans un concert de « Qui vive ? » et d’ordres lancés dans le noir. La peur et la veille sont de mauvaises compagnes pour celui qui veut se reposer. Les soldats de l’avant-garde avaient allumé les mèches de leurs arquebuses et l’on voyait briller dans la nuit leurs points rouges, comme des vers luisants. Les plus aguerris s’allongèrent sur le sol humide, décidés à se reposer avant le combat. D’autres, qui ne trouvaient pas le sommeil ou qui voulaient rester éveillés, scrutaient la nuit, attentifs aux escarmouches sporadiques de l’avant-garde. Tout ce temps-là, je le passai aux côtés du capitaine Alatriste, qui, avec son escouade, alla s’allonger derrière une haie. Je leur emboîtai le pas en tâtonnant dans l’obscurité, tandis que les ronces m’égratignaient le visage et les mains. Une ou deux fois, j’entendis la voix de mon maître qui m’appelait pour savoir si je suivais toujours le gros de la troupe. Il me demanda finalement son arquebuse et Sebastián Copons la sienne, en me disant de garder une mèche allumée aux deux bouts, au cas où ils en auraient besoin. Je sortis donc de mon havresac le briquet à amadou et, à l’abri de la haie, je fis ce qu’ils me demandaient. Je soufflai sur la mèche avant de la nouer sur un bâton que je plantai en terre pour qu’elle brûle bien, sans prendre l’humidité, à la disposition de tous. Puis je me blottis avec les autres afin d’essayer de prendre un peu de repos après cette promenade nocturne. Peine perdue. Il faisait trop froid et l’humidité de l’herbe pénétrait mes vêtements. D’ailleurs, nous étions tous trempés, pour le plus grand plaisir de Belzébuth. Sans presque m’en rendre compte, je m’approchai de l’abri que faisait le corps de Diego Alatriste, toujours allongé, immobile avec son arquebuse entre les jambes. Je sentis l’odeur de ses vêtements sales, mêlée à celles du cuir et du métal de son attirail de guerre, et je me collai contre lui pour me tenir au chaud. Il ne m’en empêcha pas et resta immobile. Ce n’est que plus tard, au point du jour, que je me mis à grelotter. Il s’écarta alors un instant et, sans mot dire, me couvrit de son vieux manteau court de soldat.

Les Hollandais se mirent à marcher sur nous avec les premiers rayons du soleil. Leur cavalerie légère dispersa nos avant-gardes d’arquebusiers et nous nous trouvâmes bientôt en face de troupes en rangs serrés, bien résolues à nous arracher le moulin Ruyter et la route qui menait à Breda en passant par Oudkerk. La compagnie du capitaine Bragado reçut l’ordre de se former en escadrons avec les autres compagnies du tercio dans un pré entouré de haies et d’arbres, entre le marécage et le chemin. L’infanterie wallonne de Don Carlos Sœst, formée de Flamands catholiques et loyaux envers le roi, prit position de l’autre côté de la route, si bien que les deux tercios s’étendaient sur un quart de lieue, passage qu’emprunteraient nécessairement les Hollandais. Immobiles au milieu des prés, avec leurs drapeaux au centre du buisson de piques, arquebuses et mousquets couvrant les fronts et les flancs, les deux tercios avaient fière allure tandis que les douces ondulations formées par les digues voisines se couvraient d’ennemis. Ce jour-là, nous allions nous battre à un contre cinq. À croire que Maurice de Nassau avait vidé les États de leurs gens pour nous attaquer.

— Par la vie du roi, la partie va être chaude, entendis-je le capitaine Bragado dire à un de ses soldats.

— Au moins, ils n’ont pas amené l’artillerie, rétorqua l’enseigne Coto.

— Pour le moment.

Ils plissaient les yeux sous les rebords de leurs chapeaux et regardaient d’un œil professionnel, comme le reste des Espagnols, les reflets que lançaient les piques, les cuirasses et les casques devant le Tercio de Carthagène. L’escouade de Diego Alatriste se trouvait à l’avant-garde, arquebuses prêtes et mousquets posés sur leurs fourquines, chargés à balles, mèches allumées aux deux bouts, protégeant l’aile gauche du tercio devant les piquiers et les corselets qui se tenaient en arrière, les piquiers à une coudée les uns des autres, la lance à l’épaule, et les corselets, avec leurs morions, leurs gorgerins, leurs plastrons et leurs dossières, attendant de pied ferme avec leurs piques de vingt-cinq empans posées à terre. J’étais à portée de voix du capitaine Alatriste, prêt à lui fournir, comme à ses camarades, une provision de poudre, des plombs d’une once et de l’eau quand ils en auraient besoin. Je regardais tantôt les rangs de plus en plus serrés des Hollandais, tantôt mon maître impassible et ses compagnons, immobiles à leur poste, bouche cousue, sauf pour échanger quelques mots à voix basse avec leurs voisins, à qui ils jetaient des regards entendus, retroussant leurs moustaches ou se passant la langue sur leurs lèvres sèches, attendant la suite des événements. Fouetté par l’approche du combat, voulant me rendre utile, je m’approchai d’Alatriste pour voir s’il avait besoin de se rafraîchir ou s’il désirait autre chose. Mais c’est à peine s’il me regarda. La crosse de son arquebuse était posée à terre et il avait les mains sur le canon tandis que la mèche fumante faisait des volutes autour de son poignet gauche. Dans l’ombre que son chapeau étendait sur son visage, ses yeux clairs observaient attentivement l’ennemi. Il portait sa casaque de peau de buffle, bien serrée sous son baudrier avec les douze apôtres, son épée, sa dague biscayenne et une poire à poudre qui croisait le ruban rouge fané cousu sur son gilet. Son profil aquilin, souligné par son énorme moustache, la peau hâlée de son visage et ses joues creuses, pas rasées depuis la veille, le faisaient paraître plus maigre que de coutume.

— Attention sur la gauche ! cria Bragado en épaulant sa genette, une courte pique.

À notre gauche, entre les marécages et les arbres voisins, rôdaient des cavaliers légers hollandais en reconnaissance. Sans attendre d’ordre, Garrote, Llop et quatre ou cinq arquebusiers firent quelques pas en avant, versèrent un peu de poudre dans les bassinets de leurs armes puis, visant soigneusement, firent tomber une grêle de plomb sur les hérétiques, qui retinrent leurs montures et se retirèrent sans cérémonie. De l’autre côté du chemin, l’ennemi et ses arquebusiers étaient déjà sur le tercio de Sœst, qu’ils attaquaient de près avec leurs arquebuses. Les Wallons répondirent fort bien au feu par le feu. D’où je me trouvais, je vis qu’un détachement de chevaux cuirassés s’approchait pour charger tandis que s’inclinaient les piques wallonnes comme des bouquets de frêne et d’acier, prêtes à les accueillir.

— Les voilà, dit Bragado.

Coto, revêtu d’un corselet et de manches en cotte de maille – porter le drapeau faisait de lui une cible facile –, prit l’étendard des mains du porte-drapeau et alla grossir les rangs des enseignes au centre du tercio. Éclairés à contre-jour par les premiers rayons du soleil, les Hollandais sortaient par centaines d’entre les arbres et les haies pour reformer leurs rangs, criant à tue-tête afin de se donner du courage. Bon nombre d’Anglais allaient avec eux, vociférant comme à leur habitude, au combat autant que dans les tavernes. Sans cesser d’avancer, ils s’alignaient en ordre à deux cents pas tandis que leurs arquebusiers tiraient déjà sur nous qui étions encore hors de portée. Je vous ai déjà dit que, depuis mon arrivée en Flandres, c’était la première fois que j’assistais à une bataille en terrain découvert. Je n’avais encore jamais vu les Espagnols attendre de pied ferme une attaque. Le plus singulier était que la troupe gardait le silence. Parfaitement immobiles, ces rangs d’hommes basanés, barbus, venus du pays le plus indiscipliné de la terre, regardaient s’approcher l’ennemi sans un cri, un frisson, un geste qui n’eussent été réglés par les ordonnances de notre roi. C’est ce jour, devant le moulin Ruyter, que je compris vraiment pourquoi notre infanterie avait été et serait encore quelque temps crainte de toute l’Europe : au combat, le tercio était une machine militaire disciplinée, parfaite, dans laquelle chaque soldat savait ce qu’il avait à faire. Et c’étaient là sa force et sa fierté. Pour ces hommes, pour cette troupe bigarrée d’hidalgos, d’aventuriers, de ruffians, scorie de toute l’Espagne, se battre honorablement pour la monarchie catholique et la vraie religion conférait à ceux qui le faisaient, même les plus méprisables, une dignité qu’il leur aurait été impossible d’acquérir autrement :

J’ai troqué pour les Flandres ma fameuse terre où des frères puînés, d’héritage privés, rachètent leur vexation en faisant la guerre, étant, faute de majorais, soldats zélés.

… comme l’écrivit si bien, et dans le droit fil de cette histoire, le père Gabriel Téllez, mieux connu sous le nom de Tirso de Molina. Sous couvert de la réputation d’invincibles des tercios, le plus fieffé coquin y trouvait le moyen de se faire appeler hidalgo :

En moi commence mon lignage, parce que meilleurs sont les hommes qui se bâtissent un lignage que ceux nombreux qui les défont en acquérant de bien vils noms.

Les Hollandais étaient moins à cheval sur l’honneur et se moquaient des lignages comme d’une guigne. Ce jour-là, venus tout droit de Breda, impatients de se jeter dans la mêlée, ils semblaient prêts à en découdre. Quelques balles de mousquets sifflaient déjà avant de rouler sans force dans l’herbe. Je vis notre mestre Don Pedro de la Daga qui, bien couvert de fer milanais, monté sur son cheval, se trouvait près des drapeaux, tenant son casque d’une main et son bâton de commandement de l’autre. Le tambour-major commença à se faire entendre, aussitôt suivi par les autres tambours du régiment. Ces roulements interminables glaçaient le sang. Les Hollandais eux-mêmes, toujours plus proches, au point que nous pouvions distinguer leurs visages, leurs vêtements et leurs armes, se turent un instant et hésitèrent, impressionnés par le bruit montant des rangs immobiles de ces soldats qui leur barraient la route. Poussés par leurs caporaux et leurs officiers, ils reprirent leur marche en poussant de grands cris. Ils étaient déjà tout près, à soixante ou soixante-dix pas, leurs piques et leurs arquebuses en position de combat. Nous pouvions voir brûler les bouts de leurs mèches.

Un cri s’éleva alors au milieu du tercio, un cri rauque de défi, répété de rang en rang, qui prit bientôt assez de force pour étouffer le roulement des peaux de tambour :

— Espagne !… Espagne !… Cierra España !

C’était un cri ancien qui n’avait toujours signifié qu’une seule chose : gare à vous, les Espagnols attaquent. En l’entendant, je retins mon souffle et me retournai pour regarder Diego Alatriste, mais je ne pus voir s’il avait crié lui aussi. Accompagnés par les roulements de tambour, les premiers rangs espagnols s’ébranlèrent et, avec eux, Alatriste, empoignant son arquebuse, coude à coude avec ses camarades, Sebastián Copons d’un côté et Mendieta de l’autre, tout près du capitaine Bragado. Ils marchaient au pas, tous ensemble, au même rythme lent, disciplinés et superbes comme s’ils défilaient devant le roi. Ces hommes qui s’étaient mutinés quelques jours plus tôt pour toucher leur solde avançaient maintenant les dents serrées, moustaches dressées et barbes drues, leurs haillons recouverts de cuir bien graissé, leurs armes reluisantes, les yeux fixés sur l’ennemi, impassibles et terribles, laissant derrière eux la fumée de leurs mèches allumées. Je courus à leur suite pour ne pas les perdre de vue, entre les balles hérétiques qui cette fois sifflaient pour de bon car les arquebusiers et les corselets étaient à présent tout proches. J’étais hors d’haleine, assourdi par mon propre sang qui faisait battre mes veines et mes tympans, comme si les tambours résonnaient dans mes entrailles.

La première salve nourrie des Hollandais emporta quelques hommes dans nos rangs, au milieu d’un nuage de fumée noire. Quand il se dissipa, je vis le capitaine Bragado empoigner sa genette, tandis qu’Alatriste et ses camarades s’arrêtaient, soufflaient posément sur leurs mèches, épaulaient leurs arquebuses et mettaient en joue. C’est ainsi que le Tercio de Carthagène ouvrit le feu, à trente pas des Hollandais.

— Serrez les rangs !… Serrez les rangs !

Il y avait deux heures que le soleil s’était levé et le tercio se battait depuis l’aube. Aux premiers rangs, les arquebusiers espagnols infligeaient de lourdes pertes aux Hollandais jusqu’à ce que, sous les volées de balles, assaillis par les piques de l’ennemi, malmenés par ses chevau-légers, reculant pas à pas sans tourner le dos, ils réintègrent le gros de la troupe, formant avec les piquiers un mur infranchissable. À chaque charge, à chaque volée de mousquets, les vides laissés par les soldats qui tombaient étaient remplis par ceux qui restaient debout et les Hollandais se heurtaient chaque fois qu’ils arrivaient jusqu’à nous à la barrière de piques et de mousquets qui les faisait battre en retraite.

— Ils reviennent !

On aurait cru que le diable vomissait les hérétiques, car c’était la troisième fois qu’ils nous chargeaient. Leurs lances, rutilantes dans l’épaisse fumée, s’approchaient de nouveau. Nos officiers étaient enroués à force de crier leurs ordres. Le visage souillé de poudre, le capitaine Bragado avait perdu son chapeau dans la bataille. Le sang ennemi n’avait pas le temps de sécher sur la lame de son épée.

— Abaissez les piques !

À l’avant de l’escadron, à moins d’un pied les uns des autres, bien protégés par leurs plastrons et leurs morions de cuivre et d’acier, les piquiers firent basculer leurs longues piques de la main gauche et les tinrent à l’horizontale de l’autre, prêts à les croiser avec celles de l’ennemi. Pendant ce temps, sur les flancs, nos arquebusiers mettaient à mal leurs adversaires. Je me trouvais parmi eux, sans perdre de vue mon maître, essayant de ne pas gêner les hommes qui chargeaient et tiraient, l’arme au poing pour les arquebusiers ou en posant leurs lourds mousquets sur leurs fourquines. Je parcourais leurs rangs, donnant à celui-ci un peu de poudre, à celui-là des balles ou de l’eau de la gourde que je portais en bandoulière, attachée par une ficelle. L’acre fumée de la poudre m’empêchait de bien voir et me faisait pleurer. Le plus souvent, je devais me diriger presque à tâtons vers ceux qui réclamaient mon aide.

Je venais de donner au capitaine Alatriste une poignée de balles dont il commençait à manquer. Je le vis en mettre plusieurs dans le sac qu’il portait sur la cuisse droite, en glisser deux dans sa bouche et enfoncer soigneusement la dernière dans le canon de son arquebuse, puis verser de la poudre dans le bassinet, souffler sur la mèche enroulée sur sa main gauche, épauler son arme, et mettre en joue un Hollandais avec des gestes machinaux, sans cesser de regarder son adversaire. Quand le coup partit, je vis s’ouvrir un trou dans la cuirasse de fer de l’hérétique, un piquier coiffé d’un morion énorme, qui tomba à la renverse au milieu de ses camarades.

Sur notre droite, les piques des deux camps s’entrechoquaient. Un groupe de corselets hérétiques fonçait sur nous. Diego Alatriste approcha sa bouche du canon chaud de son arquebuse, cracha une balle dedans, refit posément les mêmes gestes et tira de nouveau. La poudre de son arme lui couvrait de gris le visage et la moustache. La suie accentuait les rides autour de ses yeux larmoyants, irrités par la fumée, toujours fixés sur les colonnes hollandaises qui continuaient d’avancer. Alatriste choisissait un nouvel ennemi qu’il mettait en joue sans le quitter du regard, comme s’il craignait de le perdre, comme si tuer celui-là plutôt qu’un autre était devenu pour lui une affaire personnelle. J’eus l’impression qu’il choisissait soigneusement ses proies.

— Les voilà !… s’écria le capitaine Bragado. Tenez bon !… Tenez bon !

Pour cela, pour tenir bon, Dieu et le roi avaient donné deux mains à Bragado, une épée et une centaine d’Espagnols. Le moment était venu de les employer à fond, car les piquiers hollandais arrivaient sur nous avec beaucoup de détermination. Dans le fracas des coups de feu, j’entendis Mendieta jurer, avec cette ferveur dont seuls nous autres Basques sommes capables, quand la platine de son arme se brisa en deux. Un moineau de plomb me manqua de justesse. Juste derrière moi, un soldat tomba. À notre droite, c’était un bosquet de piques espagnoles et hollandaises prises les unes dans les autres. Telle une ondulation hérissée d’acier, cette ligne s’apprêtait elle aussi à nous attaquer sur le flanc. Je vis Mendieta saisir son arquebuse par le canon, comme une massue. Tous tirèrent en hâte leurs dernières balles.

— Espagne !… Saint Jacques !… Espagne !

Dans notre dos, derrière les piques, les croix de Saint-André de nos drapeaux battaient au vent, criblées de balles. Les Hollandais étaient sur nous, avalanche d’yeux épouvantés ou terribles, de visages ensanglantés, de cris, de cuirasses, de morions et de lames d’acier. Grands, blonds et fort courageux, les hérétiques menaçaient de nous transpercer avec leurs piques et leurs hallebardes ou nous chargeaient, l’épée au poing. Je vis Alatriste et Copons, épaule contre épaule, jeter leurs arquebuses à terre pour dégainer leurs épées. Je vis aussi les piques hollandaises, dégoulinantes de sang, enfoncer nos rangs, blessant et mutilant autour d’elles. Diego Alatriste frappait à gauche et à droite entre les longues hampes de frêne. J’en saisis une qui passait près de moi et un Espagnol enfonça son épée dans la gorge du Hollandais qui la tenait à l’autre bout. Le sang se mit à couler sur la hampe, me poissant les mains. Les piquiers espagnols volaient déjà à la rescousse, harcelant les Hollandais par-dessus nos épaules et dans les vides laissés par nos morts. C’était un fouillis de lances enchevêtrées les unes dans les autres, alors que la boucherie redoublait de violence.

Je me dirigeais vers Alatriste en jouant des coudes quand un Hollandais s’embrocha sur l’épée du capitaine et vint s’effondrer à ses pieds en lui saisissant les deux jambes pour le faire tomber. Je criai sans entendre ma propre voix, sortis ma dague et fonçai sur lui avec la vitesse de l’éclair, décidé à défendre mon maître même si l’on me taillait en pièces. Je tombai à bras raccourcis sur l’hérétique surpris par cette folie et, une main sur son visage, je lui écrasai la tête contre le sol tandis qu’Alatriste se débarrassait de lui à coups de pied et le transperçait deux ou trois fois avec son épée. Coriace, le Hollandais remuait et n’en finissait pas de mourir. C’était un homme dans la force de l’âge. Il saignait par les narines et la bouche, comme un taureau blessé. Je me souviens de son sang gluant, sali par la poudre et la terre, sur son visage blanc constellé de taches de rousseur et couvert de poils blonds. Il se débattait sans se résigner à mourir, ce fils à putain, et je me débattais avec lui. En le tenant toujours de la main gauche, j’empoignai fermement ma miséricorde de ma main droite et lui donnai trois bons coups de poignard dans les côtes. Mais je frappai de si près que chaque fois ma lame glissa sur la casaque de cuir qui lui protégeait le torse. Il sentit les coups, car je vis ses yeux s’ouvrir tout grands. Finalement, il poussa un gémissement et se décida à lâcher les jambes de mon maître pour se protéger la figure, comme s’il craignait que je ne le frappe au visage. J’étais aveuglé, par la frayeur autant que par la fureur, irrité par ce maudit hérétique qui s’entêtait à ne pas trépasser. C’est alors que j’enfonçai ma dague dans les boutonnières de sa casaque – « Née… Srinden… Née », murmura l’hérétique, et, en moins de temps qu’il n’en faut pour réciter un Ave Maria, il vomit une dernière fois du sang, les yeux révulsés, puis resta aussi tranquille que s’il n’avait jamais vécu.

— Espagne !… Ils reculent !… Espagne !

Malmenés, les Hollandais battaient en retraite, marchant sur les cadavres de leurs camarades, laissant derrière eux un pré engraissé par le sang des morts. Parmi les Espagnols, quelques béjaunes firent mine de les poursuivre, mais la plupart des soldats restèrent là où ils étaient : le Tercio de Carthagène comptait surtout des vétérans, trop vieux pour se laisser prendre à défaire leurs rangs, au risque de s’exposer à une attaque sur les flancs ou de tomber dans une embuscade. Je sentis la main d’Alatriste me saisir par le col de mon pourpoint et me faire tourner sur moi-même pour voir si j’étais blessé. Je relevai la tête et vis ses prunelles glauques. Puis, sans un geste, sans une parole, il me sépara du cadavre du Hollandais en me tirant en arrière. Le bras qui soutenait son épée me parut fatigué, épuisé, quand il le leva pour rengainer son arme après l’avoir essuyée sur la casaque du mort. Il avait du sang sur la figure, sur ses mains et ses vêtements, mais ce n’était pas le sien. Je regardai autour de moi. Moins chanceux que nous, Sebastián Copons, qui cherchait son arquebuse au milieu d’un tas de cadavres espagnols et hollandais, saignait abondamment à la tempe.

— Foutre Dieu, dit l’Aragonais à moitié sonné en touchant les deux pouces de cuir chevelu qui pendaient sur son oreille gauche.

Il soulevait le morceau de chair entre deux doigts noircis de sang et de poudre, sans trop savoir qu’en faire. Alatriste sortit un linge propre de sa poche et, après avoir remis la peau en place de son mieux, le noua autour de sa tête.

— Un peu plus, et ils m’avaient, Diego.

— Ce sera pour une autre fois. Copons haussa les épaules :

— Tu l’as dit. Ce sera pour une autre fois.

Je me relevai en chancelant tandis que les soldats reformaient les rangs, poussant à l’écart les cadavres hollandais. Quelques-uns en profitèrent pour les fouiller rapidement et les dépouiller de tout ce qui leur tombait sous la main. Je vis Garrote utiliser sa biscayenne sans la moindre hésitation pour couper des doigts et empocher des bagues, tandis que Mendieta se cherchait une autre arquebuse.

— Serrez les rangs ! Beugla le capitaine Bragado.

À cent pas de nous, les escadrons hollandais se reformaient avec des renforts parmi lesquels brillaient les cuirasses des chevaux. Nos soldats remirent à plus tard la fouille des morts et reformèrent leurs rangs, coude à coude, tandis que les blessés regagnaient tant bien que mal nos arrières. Il fallut enlever aussi les cadavres espagnols pour que la formation reprenne ses positions. Le tercio n’avait pas cédé un pouce de terrain.

Nous passâmes ainsi la matinée et l’heure de midi, repoussant de pied ferme les charges hollandaises, criant « Saint Jacques ! » et « Espagne ! » quand nous étions sur le point d’être débordés, retirant nos morts et pansant nos blessures, jusqu’à ce que les hérétiques, convaincus que cette muraille d’hommes impassibles n’allait pas bouger de toute la journée, commencent à nous charger avec moins d’enthousiasme. Ma provision de poudre et de balles étant épuisée, je m’occupai à fouiller les cadavres. Parfois, profitant du fait que les Hollandais reculaient de plus en plus loin entre leurs attaques, je m’avançais sur le champ de bataille pour m’emparer des dépouilles de leurs arquebusiers. Plusieurs fois, je dus prendre mes jambes à mon cou pour regagner nos rangs quand les balles de leurs mousquets se mirent à siffler à mes oreilles. L’eau que je distribuais à mon maître et à ses camarades vint à manquer elle aussi – la guerre vous donne une soif de tous les diables – et je fis plus d’un voyage au canal qui se trouvait derrière nous, parcours peu agréable car il était semé de tous nos blessés et moribonds qui s’étaient réfugiés à l’arrière. La scène faisait pitié : horribles blessures, mutilations, moignons sanglants, lamentations dans toutes les langues de l’Espagne, râles d’agonie, blasphèmes et oraisons latines de l’aumônier Salanueva qui allait et venait, la main épuisée d’avoir donné tant d’extrêmes-onctions – avec sa salive, car il n’avait plus de saintes huiles. Les imbéciles qui parlent de la gloire de la guerre et des batailles devraient se souvenir de ces paroles du marquis de Pescara : « Que Dieu me donne cent ans de guerre plutôt qu’une journée de bataille », ou se promener comme je le fis ce matin-là pour connaître la véritable arrière-boutique, la machinerie du spectacle des étendards et des trompettes, des discours inventés par les bravaches et fanfarons d’arrière-garde, ceux dont on voit les statues et le profil sur les pièces de monnaie et qui n’ont jamais entendu siffler une balle, vu mourir des camarades, eux qui ne se sont jamais souillé les mains avec le sang de l’ennemi, qui n’ont jamais risqué de perdre leurs roupettes d’un coup de mousquet au bas-ventre.

Je profitais de mes allées et venues au canal pour jeter un coup d’œil sur le chemin qui venait du moulin Ruyter et d’Oudkerk, au cas où seraient arrivés des renforts. Mais la route restait déserte, ce qui me permit d’embrasser du regard le champ de bataille, avec les Hollandais devant nous et les deux tercios qui leur barraient le passage des deux côtés du chemin, le régiment espagnol à ma gauche et celui de Sœst sur la droite. Ce n’étaient qu’éclairs d’acier, flammes d’armes à feu, fumée de poudre et drapeaux flottant dans un épais buisson de piques. Nos camarades wallons faisaient fort bien leur devoir, mais ils n’avaient pas la partie belle, pris qu’ils étaient entre les arquebuses hérétiques toutes proches et les furieuses charges des chevaux cuirassés. Chaque fois qu’elles repoussaient un nouvel assaut, les piques de l’escadron se relevaient moins nombreuses. Les soldats de Sœst étaient des hommes d’une grande fierté, mais ils commençaient inexorablement à s’affaiblir. L’ennui était que, s’ils se faisaient écraser, les Hollandais pourraient alors occuper leur terrain et doubler le Tercio de Carthagène en lui infligeant de lourdes pertes. Le moulin Ruyter et la route d’Oudkerk et de Breda seraient perdus.

Je regagnai mon régiment avec cette inquiétude au fond de l’âme et je n’osai passer près de notre mestre de camp, qui, avec ses officiers et aspirants, était à cheval au centre de l’escadron. Un coup de mousquet hollandais, fatigué d’être venu de si loin, avait fait halte sur sa cuirasse et joliment cabossé son plastron en acier milanais. Mais à part cela notre colonel semblait en bonne santé, à la différence de son cornette, qui s’était fait tuer d’un coup de feu en pleine bouche et qui gisait à terre, au pied des chevaux, sans que personne se soucie de lui. Je vis que Don Pedro de la Daga et son état-major observaient, les sourcils froncés, les rangs malmenés des Wallons. Moi-même, malgré mon inexpérience, je comprenais que, si les hommes de Sœst cédaient, nous autres Espagnols, sans cavalerie pour nous protéger, n’aurions d’autre choix que de reculer en direction du moulin Ruyter pour ne pas nous laisser déborder par le flanc ; sans compter l’effet désastreux que la vue du tercio battant en retraite aurait sur les nôtres. Car se faire craindre et respecter de l’ennemi qui affronte un mur d’hommes résolus est une chose et se battre pour sauver sa peau, même si vous reculez lentement et sans oublier vos bonnes manières, en est une autre. Encore plus à une époque où nous autres Espagnols étions aussi célèbres pour notre cruauté dans nos attaques que pour notre orgueil et notre impassibilité à l’heure de notre mort, sans que jusque-là presque personne ait vu la couleur de notre dos, pas même en peinture. Nos piques, donc, étaient à la hauteur de notre réputation.

Le soleil approchait de son zénith quand les Wallons, après avoir consciencieusement servi leur roi et la vraie foi, finirent par céder. Une charge de cavalerie et la poussée de l’infanterie hollandaise finirent par défaire leurs rangs et, de ce côté du chemin, nous vîmes comment, malgré les efforts de leurs officiers, une partie des hommes se débandait en direction du moulin Ruyter tandis que l’autre, plus nombreuse, venait chercher refuge dans notre carré. Vilainement blessé, sans casque, les deux bras cassés par des balles d’arquebuse, entouré d’officiers qui tentaient de sauver les drapeaux, le mestre de camp Don Carlos Sœst était avec eux. Ils faillirent bien rompre nos rangs quand ils nous arrivèrent dessus avec tant de désordre. Pis encore, ils étaient poursuivis par la cavalerie et l’infanterie hollandaises, décidées à faire d’une pierre deux coups. Par chance, portés par l’élan de leur premier assaut, ils s’avançaient en désordre dans l’espoir de nous voir prendre la fuite dans cette confusion. Mais je vous ai déjà dit que les soldats du Tercio de Carthagène étaient aguerris et qu’ils en avaient vu d’autres. Pratiquement sans ordres de nos chefs, après avoir laissé passer un nombre raisonnable de Wallons, les rangs de notre flanc droit se resserrèrent comme un étau, tandis qu’arquebuses et mousquets crachaient le feu et tuaient, deux pour le prix d’un seul, les traînards du tercio de Sœst et les Hollandais qui étaient à leurs trousses.

— Les piques à droite !

Sans se presser, avec le calme que leur imposait leur discipline légendaire, les piquiers qui formaient notre flanc pivotèrent sur eux-mêmes pour faire face aux Hollandais. Puis ils calèrent leurs piques avec le pied, soutenant la hampe de la main gauche et dégainant leurs épées de la main droite, prêts à couper les jarrets des chevaux qui arrivaient sur eux.

— Saint Jacques !… Espagne et saint Jacques !

Les Hollandais s’arrêtèrent, comme devant un mur. Le choc sur le côté droit du carré fut si brutal que les longues hampes des piques plantées sur les chevaux se brisèrent, prises dans celles de l’ennemi, dans un fouillis de lances, d’épées et de dagues.

— Les piques devant !

Les hérétiques nous chargeaient aussi par-devant, sortis d’entre les arbres, mais cette fois avec la cavalerie devant et les piquiers derrière. Nos arquebusiers firent une fois de plus leur travail, posément, en vieux soldats qu’ils étaient, épaulant et tirant en bon ordre, sans crier pour demander de la poudre ou des balles, attendant l’ennemi de pied ferme. Je vis parmi eux Diego Alatriste souffler sur la mèche de son arme, mettre en joue et tirer au bon moment. Les coups de feu des nôtres fauchèrent bon nombre de Hollandais. Mais le gros de la troupe arrivait encore, si bien que nos arquebusiers, et moi avec eux, durent se réfugier à l’abri des piques. Dans la confusion, je perdis de vue mon maître. Je ne voyais plus que Sebastián Copons, dont le bandage accentuait les traits aragonais, qui dégainait résolument son épée. Quelques Espagnols battaient en retraite parmi leurs compagnons. Comme quoi Iberia n’a pas toujours engendré des lions ! La majorité des soldats restèrent pourtant sur leurs positions. Autour de moi, les balles s’enfonçaient dans les corps avec un bruit sourd. Un piquier m’aspergea de sang et me tomba dessus en invoquant en portugais la mère de Jésus. Je me débarrassai de lui, je repoussai sa pique qui s’était prise dans mes jambes et je me vis me faufiler dans le flux et le reflux des hommes, au milieu de leurs vêtements crasseux, de l’odeur de la sueur, de la poudre et du sang.

— Tenez bon !… Espagne !… Espagne !

Dans notre dos, derrière les rangs serrés qui protégeaient les drapeaux, le tambour battait, imperturbable. Les balles continuaient à pleuvoir, fauchant chaque fois des hommes. Mais leurs compagnons serraient aussitôt les rangs pour combler les vides. Je trébuchais entre des corps armés de fer qui m’entouraient de toutes parts. J’avais du mal à voir ce qui se passait devant moi, dressé sur la pointe des pieds pour regarder ces hommes vêtus de leurs casaques de cuir, et par-dessus les vieux chapeaux, l’acier des cuirasses et des morions, les arquebuses et les mousquets, voir les éclats que lançaient les piques, les hallebardes et les épées. La chaleur et la fumée de la poudre me faisaient suffoquer. Je perdis la tête et, avec ce qui me restait de lucidité, je dégainai ma dague.

— Oñate !… Oñate ! Criai-je de toutes mes forces.

Un instant plus tard, au milieu des craquements des piques qui se brisaient, des hennissements des chevaux blessés et du bruit des armes qui s’entrechoquaient, les chevaux cuirassés hollandais nous tombèrent dessus et seul Dieu put continuer à reconnaître les siens.



VI


LE MASSACRE

Je regarde parfois le tableau, et je me souviens. Diego Velâzquez lui-même, malgré tout ce que j’ai pu lui dire sur ce qui s’était passé, n’a pas su reproduire sur sa toile – on le voit à peine se dessiner sur un fond de fumée et de brume grisâtre – le long et mortel chemin que nous dûmes tous parcourir pour composer cette scène majestueuse, nous comme les piquiers gisant à terre qui ne virent jamais se lever le soleil de Breda. Moi-même, des années plus tard, j’allais encore voir les fers de ces mêmes lances dans des boucheries comme celles de Nördlingen ou de Rocroi, dernière lumière jetée par l’astre espagnol et terrible déclin pour l’armée des Flandres. De ces batailles, telle celle de ce matin-là devant le moulin Ruyter, je me souviens surtout des bruits : cris des hommes, piques qui s’entrechoquent, fracas de l’acier contre l’acier, coups de feu déchirant les vêtements, pénétrant dans les chairs, cassant des os. Un jour, beaucoup plus tard, Angélica d’Alquézar me demanda sur un ton frivole s’il y avait quelque chose de plus sinistre que le bruit d’une houe enterrant une pomme de terre. Sans hésiter, je lui répondis que oui : le craquement d’une lame d’acier fendant un crâne. Et je la vis sourire, elle qui me regardait pensivement avec ces yeux bleus que le diable lui avait donnés. Puis elle tendit la main et toucha du bout des doigts les paupières que j’avais gardées ouvertes devant cette horreur, puis la bouche qui m’avait fait crier tant de fois ma peur et mon courage, et ces mains qui avaient tenu une arme pour faire couler le sang. Ensuite, elle m’avait embrassé avec sa grande bouche chaude, et elle souriait encore quand elle s’était écartée de moi. Aujourd’hui qu’Angélica est morte, comme l’Espagne, comme l’époque dont je parle, je ne peux effacer ce sourire de ma mémoire. Ce même sourire qui apparaissait sur ses lèvres chaque fois qu’elle faisait le mal, chaque fois qu’elle mettait ma vie en péril, ou chaque fois qu’elle baisait mes cicatrices, dont certaines, comme je l’ai déjà dit ailleurs, m’avaient été infligées par elle.

Je me souviens aussi de la fierté. Parmi les sentiments qui vous passent par la tête en plein combat, je citerai d’abord et avant tout la peur, ensuite l’ardeur et la folie. Viennent ensuite la fatigue, la résignation et l’indifférence. Mais si le soldat survit, et s’il est fait de la bonne semence qui fait germer certains hommes, il lui reste aussi la fierté du devoir accompli. Je ne vous parle pas du devoir du soldat devant Dieu ou le roi, ni de celui du mercenaire qui touche sa solde dans l’honneur, ni même des obligations envers les amis et les camarades. Je veux parler d’une autre chose que j’ai apprise aux côtés du capitaine Alatriste : le devoir de se battre quand il le faut, en marge de la nation et du drapeau, qui ne sont en fin de compte que le fruit du pur hasard. Je veux dire empoigner l’épée, attendre l’ennemi de pied ferme et lui faire payer le prix de votre propre peau au lieu de vous laisser mener comme une brebis à l’abattoir. Je veux dire savoir que la vie nous offre peu de fois l’occasion de la perdre dans la dignité et l’honneur.

Je cherchais toujours mon maître. Au milieu de cette furie, entre les chevaux éventrés qui marchaient sur leurs tripes, les coups de lame et de pistolet, je m’avançais en poussant ceux qui se trouvaient sur mon passage, appelant à grands cris le capitaine Alatriste. Partout, on tuait beaucoup et bien. Et plus personne ne le faisait pour le roi, mais pour vendre chèrement sa vie. Les premiers rangs de notre escadron étaient une mêlée confuse d’Espagnols et de Hollandais qui s’entretuaient avec acharnement et ne pouvaient plus se fier qu’aux bandes orange ou rouges pour planter une lame dans un corps ou s’appuyer sur un camarade, épaule contre épaule.

Ce fut mon premier véritable combat, un combat désespéré que je livrai contre tout ce qui me paraissait être un ennemi. Je m’étais déjà retrouvé en fâcheuse posture, tuant un homme d’un coup de pistolet à Madrid, croisant le fer avec Gualterio Malatesta, prenant d’assaut la porte d’Oudkerk et participant à de nombreuses escarmouches un peu partout dans les Flandres, ce qui, pour un garçon de mon âge, n’était déjà pas si mal, tudieu. Quelques instants plus tôt, j’avais même achevé avec ma dague l’hérétique qu’Alatriste avait blessé, et son sang tachait mon pourpoint. Mais jamais avant cette charge hollandaise je ne m’étais vu dans la situation où je me trouvais maintenant, emporté par cette folie, arrivé au point où le hasard compte plus que le courage ou l’adresse. Tous s’en donnaient à cœur joie dans cette troupe d’hommes qui foulaient aux pieds morts et blessés, sur l’herbe rouge de sang.

Les piques étaient devenues inutiles dans la mêlée, comme les arquebuses et même les épées. On se taillait en pièces fort joliment avec la dague ou le poignard, au milieu des coups de pistolet tirés à bout portant. J’ignore comment je sortis indemne de cette tuerie, mais le fait est que, au bout de quelques instants ou d’un siècle – le temps lui-même avait cessé de s’écouler –, je me retrouvai meurtri, vanné et rempli à la fois de courage et d’épouvanté juste à côté du capitaine Alatriste et de ses camarades.

On aurait dit des loups, sur la vie du roi. Dans le chaos des premiers rangs, l’escouade de mon maître se battait en formant un minuscule carré. Les hommes se serraient épaule contre épaule, lançant autour d’eux des coups de dague et d’épée aussi dangereux que des coups de crocs. Ils ne criaient plus « Espagne ! » ou « Saint Jacques ! » pour se donner du courage. Les dents serrées, ils se battaient en ménageant leur souffle pour tuer des hérétiques, ce qu’ils faisaient fort consciencieusement, ma foi, comme le prouvaient les corps étripés qui jonchaient le sol. Sebastián Copons continuait, avec son pansement sanguinolent autour de la tête. Brandissant de courtes piques, Garrote et Mendieta maintenaient les Hollandais à distance. Alatriste tenait sa dague d’une main et son épée de l’autre, toutes deux rougies jusqu’à la garde. Les frères Olivares et le Galicien Rivas complétaient le groupe. Quant à José Llop, il gisait à terre, mort. Il me fallut quelque temps pour reconnaître le Majorquin, dont un coup d’arquebuse avait emporté la moitié du visage.

Absorbé dans ses pensées, Diego Alatriste était ailleurs. Il avait jeté son chapeau, et ses cheveux sales lui tombaient sur le front et les oreilles. Ses jambes écartées paraissaient clouées au sol. Toute son énergie et sa colère se concentraient dans ses yeux rougis, qui brillaient dangereusement au milieu de son visage barbouillé de poudre. Il maniait ses armes en calculant ses gestes, comme si des ressorts cachés dans son corps agissaient en impulsions mortelles. Il parait les coups d’épée et de lance, attaquait à son tour et profitait de chaque pause pour baisser les mains et se reposer un peu avant de recommencer à se battre, tel quelqu’un qui mesure ses forces. Je m’approchai de lui, sans qu’il parût me reconnaître. Il semblait être loin, comme s’il arrivait au bout d’un long chemin et se battait sans regarder derrière lui, aux portes mêmes de l’enfer.

J’avais la main gourde de tant serrer le pommeau de ma dague. Par pure maladresse, je la laissai tomber à terre et me penchai pour la ramasser. Je me redressais quand une bande de Hollandais foncèrent sur nous en criant à pleins poumons. J’entendis siffler plusieurs balles de mousquet. Un gros nuage de piques s’abattit sur moi. Des hommes tombaient autour. Saisissant ma dague, je voulus me relever complètement, convaincu que ma dernière heure était arrivée. Mais je reçus alors un coup sur la tête qui me fit voir trente-six chandelles. Je perdis à moitié connaissance, serrant ma dague, prêt à l’emporter avec moi au Ciel ou en enfer. La tête vide, je ne songeais qu’à garder mon arme au poing. Puis j’eus une pensée pour ma mère et je me mis à prier. « Notre Père », murmurai-je à la va-vite. « Gure Aita », répétai-je plusieurs fois en castillan et en basque, complètement étourdi, incapable de me souvenir du reste de la prière. Quelqu’un me tira alors par mon pourpoint et me traîna sur l’herbe, parmi les morts et les blessés. Je donnai deux faibles coups de dague à l’aveuglette, croyant me trouver en face d’un ennemi, jusqu’à ce que deux bonnes taloches me fassent rester tranquille. Puis on me déposa au milieu d’un petit cercle de jambes et de bottes crottées, sur l’herbe. Au-dessus de ma tête, j’entendis les armes qui s’entrechoquaient : sinistre concert d’acier, vêtements et chairs déchirés, os qui se brisaient en craquant, sons gutturaux de ces gorges qui exhalaient la furie, la douleur, la peur et l’agonie. Et au fond, derrière les rangs qui tenaient encore bon autour de nos drapeaux, le roulement fier et impassible du tambour qui battait pour la vieille et pauvre Espagne.

— Ils se retirent !… Cierra España !… Cierra !

Le tercio avait résisté. Les hommes qui formaient les premiers rangs s’étaient fait tuer sur place, si bien que leurs cadavres étaient au même endroit qu’au début de la bataille. Les trompettes se mirent de la partie et, avec elles, notre tambour qui battait furieusement. D’autres tambours s’approchaient. Sur la digue et le chemin du moulin Ruyter ondoyaient les étendards et brillaient les piques des renforts qui arrivaient enfin. Un escadron de cavaliers italiens portant des arquebusiers en croupe longea notre flanc et nous salua au galop avant de fondre sur les Hollandais, qui, certains tout à l’heure de leur victoire, se retiraient maintenant dans un beau désordre, battus à plate couture, tentant de se réfugier dans les bois. L’avant-garde de nos camarades, piquiers et mousquetaires, avançait au pas de charge, atteignait et dépassait déjà le lieu, de l’autre côté du chemin, où le régiment wallon de Sœst s’était honorablement défendu.

— Sus à l’ennemi !… Cierra España !… Cierra !

Notre camp chantait victoire. Enhardis, les hommes qui s’étaient battus toute la matinée en silence criaient maintenant les noms de la Très Sainte Vierge et de saint Jacques. Épuisés, les vétérans baissaient leurs armes pour embrasser leurs rosaires et leurs médailles. Le tambour sonnait la charge, sans compassion ni merci. Les nôtres s’élancèrent aux trousses de l’ennemi vaincu pour s’emparer de ses armes et lui faire payer cher nos morts et la rude journée qu’il nous avait fait passer. Les rangs du tercio se défaisaient maintenant que nos soldats couraient après les hérétiques en commençant par les blessés et les traînards, fendant les têtes en deux, coupant des membres, massacrant impunément et sans la moindre pitié. Si l’infanterie espagnole était tenace quand il s’agissait d’attaquer ou de défendre, elle était encore plus cruelle quand elle voulait se venger. Italiens et Wallons n’étaient pas en reste, ces derniers voulant faire payer à l’ennemi le sang versé de leurs camarades du tercio de Sœst. Partout, des milliers d’hommes couraient en désordre, tuant et massacrant, fouillant les blessés et les morts qui gisaient dans leur sang, tailladés au point que parfois ils n’avaient plus d’intacte que l’oreille.

Le capitaine et ses camarades furent de la partie, tous plus résolus les uns que les autres, comme vous pouvez l’imaginer. Je les suivis, encore étourdi par l’échauffourée, avec sur le crâne une bosse de la taille d’un ouf, mais criant comme pas un. En chemin, je m’emparai de l’arme du premier ennemi qui me tomba sous la main, une belle épée courte de Solingen. Rengainant ma dague, je donnais des coups à droite et à gauche avec ma bonne lame allemande sur tous ceux que je trouvais devant moi, morts ou vifs, comme on pique un boudin avant de le faire griller. Un vent de folie s’était emparé de nous qui nous en donnions à cœur joie. Le champ de bataille était devenu un abattoir de bouvillons anglais, une boucherie de viande hollandaise. Certains ne se défendaient même pas, comme ces soldats sur lesquels nous tombâmes, pataugeant dans un marécage, de l’eau jusqu’à la ceinture. Nous fondîmes sur eux, péchant les calvinistes comme on pêche le poisson, les harponnant, les poignardant de droite et de gauche, sans faire aucun cas de leurs supplications ni de leurs mains levées qui demandaient miséricorde, jusqu’à ce que l’eau noirâtre devienne toute rouge du sang des soldats qui y flottaient, comme des thons déchiquetés.

On tua beaucoup, car il y avait du monde, beaucoup de monde : nous n’aurions pu en égorger peu. La chasse se poursuivit sur une distance d’une lieue et dura jusqu’à la tombée de la nuit. Y participaient maintenant les autres valets d’armée, les paysans des environs qui ne connaissaient d’autre camp que celui de leur convoitise, et même jusqu’à quelques cantinières, filles de joie et vivandiers qui arrivaient d’Oudkerk, attirés par l’odeur du butin. Ils allaient derrière les soldats, chipant ce qui restait, bande de corbeaux ne laissant sur leur passage que des cadavres dénudés. Je participai à la poursuite avec l’avant-garde, sans sentir la fatigue de la journée, comme si la furie et le désir de vengeance m’avaient donné des forces pour continuer jusqu’à la fin du monde. Que Dieu me pardonne s’il le veut bien, j’avais la voix enrouée à force de crier et j’étais couvert du sang de ces malheureux. Le crépuscule tombait sur des maisons incendiées de l’autre côté de la forêt et il n’y avait canal, sentier ou chemin de halage où l’on ne voyait s’amonceler les cadavres. Nous nous arrêtâmes enfin, épuisés, dans un petit hameau de cinq ou six maisons où l’on égorgea même les animaux de ferme. Des traînards s’étaient regroupés et nous profitâmes des derniers moments de lumière pour en finir avec eux. Puis, dans la splendeur rougeâtre des toits en flammes, nous retrouvâmes peu à peu notre calme, les poches pleines de butin. Les hommes commencèrent à se laisser tomber à terre ici et là, aussitôt assaillis par une immense fatigue, soufflant comme des bêtes épuisées. Il faut être bien sot pour dire que la victoire est joyeuse : nous reprenions peu à peu nos esprits, en silence, sans nous regarder, comme honteux de nos cheveux sales et ébouriffés, de nos visages noircis et crispés, de nos yeux rougis et de la croûte de sang qui couvrait nos vêtements et nos armes. Le seul bruit qu’on entendait encore était le crépitement des flammes et le craquement des poutres qui s’effondraient dans le brasier, quelques cris et coups de feu autour de nous, dans la nuit noire, tirés par ceux qui continuaient le massacre.

Je m’accroupis, endolori, le dos contre le mur d’une maison. L’air me faisait pleurer, j’avais le souffle court et je crevais de soif. À la lumière du feu, je vis Curro Garrote remplir un balluchon de bagues, de chaînes et de boutons d’argent dérobés aux morts. Mendieta était à plat ventre et on aurait pu le croire aussi mort que les Hollandais qui gisaient ici et là, n’avaient été ses ronflements féroces. D’autres Espagnols étaient assis, en groupe ou seuls, et je crus reconnaître parmi eux le capitaine Bragado, un bras en écharpe. Peu à peu, nous nous mîmes à parler à voix basse. Qu’était devenu tel ou tel camarade ? Quelqu’un demanda des nouvelles de Llop, mais seul le silence lui répondit. Certains allumaient des feux pour faire griller la viande des animaux abattus sur le champ de bataille. Très lentement, les soldats s’en approchèrent. Encore un peu, et ils se mirent tous à parler à haute voix autour des feux. L’un d’eux dit quelque chose à la blague et un éclat de rire accueillit ses paroles. Je me souviens de la profonde impression que me fit cette scène, car j’aurais cru, après une pareille journée, que le rire des hommes se serait éteint pour toujours dans le monde.

Je me retournai vers le capitaine Alatriste et je vis qu’il me regardait. Il était assis contre le mur, à quelques pas de moi, les jambes repliées, les bras autour des genoux, son arquebuse à portée de la main. Sebastián Copons était à côté de lui, la tête appuyée contre le mur, son épée en travers de ses jambes, le visage couvert d’une croûte brune, le chapeau sur la nuque, laissant voir sa blessure à la tempe. Leurs profils se découpaient à contre-jour dans la lumière des flammes d’une maison incendiée. Le brasier les éclairait tour à tour, faisant briller les yeux de Diego Alatriste, qui m’observait fixement, pensif, comme s’il voulait lire quelque chose en moi. J’étais partagé entre des sentiments contradictoires, fier et honteux tout à la fois, épuisé mais rempli d’une énergie qui me faisait battre le cœur à tout rompre, horrifié, triste, amer et heureux d’être vivant. Je vous jure que toutes ces sensations et tous ces sentiments, comme bien d’autres encore, peuvent se donner libre cours après une bataille. Le capitaine continuait à me regarder en silence, à me scruter, au point que je finis par me sentir mal à l’aise. J’avais espéré des éloges, un sourire d’encouragement, quelque chose qui me montrât qu’il appréciait que je me fusse comporté comme un vrai homme. J’étais gêné par ce regard vide que rien ne venait troubler, un regard que je ne réussis à pénétrer que bien des années plus tard, un jour que, devenu un homme fait, je le surpris en moi, ou crus l’y surprendre.

Mal à l’aise, je décidai de faire quelque chose pour mettre fin à cet examen. Je redressai mon corps endolori, glissai l’épée allemande à côté de ma dague, puis me relevai.

— Je vous cherche quelque chose à manger et à boire, capitaine ?

La lumière des flammes dansait sur son visage. Il tarda quelques instants à me répondre et, quand il le fit, il se contenta d’approuver en inclinant son profil aquilin qui se prolongeait sous son épaisse moustache. Puis il resta là à me regarder quand je lui tournai le dos pour m’en aller derrière mon ombre.

À travers la fenêtre, les flammes rouges de l’incendie qui faisait rage dehors éclairaient les murs. Meubles fracassés, rideaux noircis tramant à terre, tiroirs renversés, ustensiles en désordre, tout était sens dessus dessous dans la maison. En faisant craquer les débris sous mes pas, je me mis en quête d’une arrière-cuisine ou d’une dépense que nos camarades rapaces n’auraient pas encore visitée. Je me souviens de la tristesse immense qui se dégageait de cette demeure mise à sac et plongée dans l’obscurité, vidée des habitants qui avaient donné vie à ce foyer maintenant désolé où avait certainement retenti le rire d’un enfant, où deux adultes avaient un jour échangé des gestes de tendresse ou s’étaient dit des mots d’amour. Et c’est ainsi que la curiosité de celui qui fouine à son aise dans un lieu qui lui est normalement interdit céda la place dans mon cœur à une désolation croissante. J’imaginai ma propre maison, à Oñate, vidée par la guerre, ma pauvre mère et mes petites sœurs en fuite, ou pis encore. J’imaginai qu’un jeune étranger, comme moi, fouillait notre demeure et découvrait par terre, cassées et brûlées, les humbles traces de nos souvenirs et de nos vies. Avec l’égoïsme qui est le propre du soldat, je me réjouis d’être en Flandres et non pas en Espagne. Car je vous assure qu’en temps de guerre on trouve toujours quelque réconfort à voir que ce sont les étrangers qui souffrent, et qu’on envie celui qui n’a plus personne au monde et ne risque rien d’autre que sa peau.

Ne trouvant rien qui valût la peine, je m’arrêtai un instant pour uriner contre le mur. Je m’apprêtais à sortir et je refermais ma culotte quand quelque chose me fit sursauter. Je restai un moment immobile, l’oreille tendue, et j’entendis ce qui semblait être un long gémissement à moitié étouffé, une faible plainte qui montait du fond d’un étroit corridor jonché de gravats. On aurait pu croire à la plainte d’un animal blessé si elle n’avait pris par moments des intonations presque humaines. Je sortis ma dague à tâtons – mon épée allemande ne m’aurait pas laissé les coudées franches dans ce couloir exigu –, puis je m’avançai pas à pas, collé au mur, pour voir de quoi il s’agissait.

Les flammes qui brûlaient dehors éclairaient la moitié de la pièce, projetant des ombres aux contours rougeâtres sur un mur où pendait une tapisserie tailladée par une lame d’acier. Sous la tapisserie, par terre, le dos appuyé dans l’angle que formaient le mur et une armoire défoncée, il y avait un homme. À la lumière des flammes qui se reflétaient sur son plastron d’acier, je vis qu’il s’agissait d’un soldat. Il avait de longs cheveux blonds, en bataille, couverts de boue et de sang, des yeux très clairs et une terrible brûlure qui laissait à vif tout un côté du visage. L’homme était immobile, les yeux fixés sur la clarté qui entrait par la fenêtre, et de ses lèvres entrouvertes sortait cette lamentation que j’avais entendue du corridor, un gémissement étouffé qui s’interrompait de temps en temps pour faire place à des mots incompréhensibles prononcés dans une langue étrangère.

Je m’avançai lentement jusqu’à lui, sans me défaire de ma dague et en fixant ses mains, au cas où il aurait empoigné une arme. Mais le malheureux aurait été bien incapable de le faire. On eût dit un voyageur assis sur la rive du fleuve des morts, quelqu’un que Charon, le cocher des Enfers, aurait laissé derrière, oublié, dans un avant-dernier voyage. Je restai quelque temps accroupi à ses côtés, l’observant avec curiosité, sans qu’il paraisse s’apercevoir de ma présence. Il continuait à regarder par la fenêtre, immobile, poussant sa plainte interminable, ahanant des paroles incomplètes et étranges, même quand je lui touchai le bras avec la pointe de ma dague. Son visage était une effroyable représentation de Janus : un côté raisonnablement intact et l’autre transformé en une bouillie de chairs brûlées et d’os fracturés dans laquelle brillaient de minuscules gouttes de sang. Il semblait aussi avoir les mains brûlées. J’avais vu plusieurs Hollandais morts dans les étables en flammes, derrière la maison, et j’imaginai que celui-là, blessé dans la bataille, s’était traîné au milieu des brandons pour se réfugier ici.

— Flamink ? Lui demandai-je.

Pour toute réponse, il continua à pousser son gémissement interminable. Après l’avoir regardé plus attentivement encore, je constatai qu’il s’agissait d’un jeune homme, pas beaucoup plus âgé que moi. À voir son plastron et ses vêtements, il faisait partie des cuirassiers qui nous avaient chargés dans la matinée, devant le moulin Ruyter. Peut-être même nous étions-nous battus l’un près de l’autre, quand les Hollandais et les Anglais avaient tenté de bousculer notre carré et que nous avions dû dans un sursaut désespéré défendre nos vies. Je me dis que la guerre connaissait les revers de fortune. Pourtant, apaisé après l’horreur de la journée et la chasse aux fugitifs, je ne sentais plus ni hostilité ni rancœur. J’avais vu mourir bien des Espagnols ce jour-là, mais encore plus d’ennemis. À ce moment, ma balance ne penchait ni d’un côté ni de l’autre. L’homme était sans défense et j’étais repu de sang. Je rengainai ma dague, puis je sortis retrouver le capitaine Alatriste et les autres.

— Il y a un homme dans la maison, lui dis-je. Un soldat.

Le capitaine, qui n’avait pas changé de posture depuis que je m’étais éloigné, leva à peine les yeux.

— Espagnol ou hollandais ?

— Hollandais, je crois. Ou anglais. Et il est grièvement blessé.

Alatriste acquiesça d’un signe de tête, comme si, à cette heure de la nuit, l’étrange eût été de tomber sur un hérétique sain et sauf. Puis il haussa les épaules, semblant me demander pourquoi je lui racontais ma découverte.

— Je me suis dit que nous pourrions l’aider, expliquai-je.

Cette fois, le capitaine me regarda, sans se presser, et je le vis tourner la tête dans le contre-jour du feu voisin.

— Tu t’es dit ça, murmura-t-il.

— Oui.

Il resta encore un moment immobile à me regarder. Puis il se retourna à moitié vers Sebastián Copons, qui était toujours à côté de lui, la tête appuyée contre le mur, muet, son pansement ensanglanté pendant sur la nuque. Alatriste échangea un bref regard avec lui, puis recommença à m’observer. J’entendais les flammes crépiter dans le long silence.

— Tu t’es dit ça, répéta-t-il, songeur.

Il se releva péniblement, comme si ses os lui faisaient mal. Il semblait de mauvaise humeur et très fatigué. Copons se leva après lui.

— Où est-il ?

— Dans la maison.

Je les guidai à travers les pièces et le corridor qui menait à la chambre du fond. L’hérétique était toujours immobile, entre l’armoire et le mur, gémissant tout bas. Alatriste s’arrêta sur le seuil de la porte et lui jeta un coup d’œil avant de faire un pas en avant. Puis il s’inclina et l’observa quelque temps.

— C’est un Hollandais, conclut-il finalement.

— Nous pouvons lui venir en aide ? demandai-je.

— Bien sûr.

Je sentis Sebastián Copons passer à côté de moi. Ses bottes craquèrent sur les carreaux fêlés tandis qu’il s’approchait du blessé. Puis Alatriste vint jusqu’à moi. Copons dégaina sa biscayenne.

— Allons-nous-en, me dit le capitaine.

Il me poussait par l’épaule, mais je ne me laissai pas faire. Stupéfait, je vis comment Copons appuyait sa dague sur le cou du Hollandais, puis regorgeait d’une oreille à l’autre. Je levai les yeux en tremblant et devinai la figure d’Alatriste qui se perdait dans le noir. Je ne voyais pas son regard, mais je le sentais posé sur moi.

— Il était… commençai-je à balbutier.

Je me tus aussitôt, comprenant tout à coup que les mots étaient inutiles. Sans réfléchir, je fis le geste de retirer de mon épaule la main du capitaine. Mais il ne lâcha pas prise. Copons se relevait déjà, très calme. Après avoir essuyé la lame de sa dague sur les vêtements de l’autre, il la remit dans son fourreau. Puis il passa à côté de nous et s’en alla, sans dire un mot.

Sentant enfin mon épaule libre, je me retournai brusquement. Puis je fis deux pas dans la direction du jeune homme qui maintenant était mort. La scène n’avait pas changé, si ce n’est que ses gémissements avaient cessé et qu’un voile obscur, épais et luisant, descendait du gorgerin de sa cuirasse, ruisseau dont le rouge se confondait avec celui des lueurs de l’incendie qui entraient par la fenêtre. Il semblait encore plus seul qu’auparavant. Une solitude si horrible qu’elle produisit en moi une peine vive et très profonde, comme si c’était moi, ou une partie de moi, qui me trouvais par terre, dos au mur, regardant fixement la nuit, les yeux grands ouverts. Je me dis qu’il y avait sûrement quelqu’un, quelque part, qui l’attendrait en vain. Peut-être une mère, une fiancée, une sœur ou un père qui priaient pour lui, pour sa vie, pour son retour. Peut-être y avait-il un lit dans lequel il avait dormi étant enfant, un paysage qui l’avait vu grandir. Et là-bas personne ne savait encore qu’il était mort.

J’ignore combien de temps je demeurai là à regarder le cadavre. Au bout d’un moment, j’entendis des pas. Sans me retourner, je sus que le capitaine Alatriste était resté tout ce temps à côté de moi. Je sentis son odeur familière, acre, une odeur de sueur, de cuir et de métal. Puis j’entendis sa voix.

— Un homme sent quand c’est la fin… Celui-là le savait.

Je ne répondis pas. Je continuai à contempler ce corps égorgé. Le sang formait à présent une grande tache sombre sous ses jambes allongées. Et je me dis alors que la quantité que nous en avons dans le corps est incroyable : au moins sept ou huit pintes, qu’il est facile de vider.

— C’est tout ce que nous pouvions faire pour lui, ajouta Alatriste.

Je ne répondis toujours pas et nous gardâmes le silence un long moment, comme si subsistaient entre nous une infinité de paroles non dites qui le resteraient à jamais si mon maître sortait de la pièce sans ouvrir la bouche. Mais il ne dit rien. Finalement, j’entendis ses pas qui se dirigeaient vers le corridor.

C’est alors que je sortis de ma stupeur. Je sentais en moi une colère sourde et tranquille que je n’avais jamais connue avant cette nuit-là. Une colère désespérée, pleine d’amertume, comme les silences d’Alatriste.

— Vous voulez dire, capitaine, que nous venons de faire œuvre de charité ?

Je ne lui avais encore jamais parlé sur ce ton. Les pas s’arrêtèrent et la voix d’Alatriste me parvint, étrangement étouffée. J’imaginai ses yeux clairs dans la pénombre, perdus dans le vide.

— Quand viendra le moment, dit-il, prie Dieu que quelqu’un te rende la pareille.

Et c’est ainsi que se passèrent les choses, la nuit où Sebastián Copons égorgea le Hollandais blessé et où j’écartai de mon épaule la main du capitaine Alatriste. Et c’est également ainsi que je franchis, presque sans m’en rendre compte, cette étrange ligne d’ombre que tout homme lucide finit tôt ou tard par traverser. Seul et debout devant le cadavre, je commençai à regarder le monde avec des yeux bien différents. Et je me vis en possession d’une vérité terrible que jusque-là je n’avais fait que deviner dans le regard glacé du capitaine Alatriste : celui qui tue de loin ignore tout de ce que signifie tuer. Celui qui tue de loin ne tire aucune leçon sur la vie ni sur la mort. Il ne risque rien, il ne se salit pas les mains, il n’entend pas la respiration de son adversaire, il ne voit pas l’épouvante, le courage ou l’indifférence dans ses yeux. Celui qui tue de loin ne met pas à l’épreuve son bras, son cœur ni sa conscience. Il ne crée pas de fantômes qui reviennent ensuite le tourmenter toutes les nuits, pour le restant de ses jours. Celui qui tue de loin est un coquin qui confie à d’autres le sale travail qui est le sien. Celui qui tue de loin est pire que les autres hommes, car il ignore la colère, la haine, la vengeance et la terrible passion de la chair et du sang en contact avec l’acier d’une lame. Mais il ignore aussi la pitié et les remords. Celui qui tue de loin ne sait pas ce qu’il perd.



VII


LE SIEGE

De la tranchée, on entendait les Hollandais creuser. Diego Alatriste colla l’oreille sur un madrier planté pour soutenir les fascines et les paniers remplis de terre du fossé. Il entendit leurs coups sourds et réguliers qui venaient des entrailles de la terre. Il y avait une semaine que les défenseurs de Breda travaillaient nuit et jour pour couper la tranchée et le souterrain que les assaillants creusaient en direction de la demi-lune dite du Cimetière. Pouce après pouce, les nôtres avançaient avec leur mine et nos adversaires avec leur contre-mine, les premiers prêts à faire sauter des barils de poudre sous les fortifications des Hollandais, les seconds employés au même joli travail sous les pieds des sapeurs du roi catholique, et c’était à qui prendrait l’autre de vitesse et serait le premier à allumer ses mèches.

— Maudit animal, dit Garrote.

Absorbé dans ses pensées, la tête penchée sur le côté, l’œil attentif, il était posté derrière les paniers de terre avec son mousquet coincé entre deux planches en guise de meurtrière, mèche fumante. Dégoûté, il faisait la grimace. Le maudit animal en question était une mule morte depuis trois jours et qui était restée sous le soleil, à quelques pas de la tranchée, entre les lignes des deux camps. Elle s’était échappée du camp espagnol, le temps de faire un petit tour, puis un coup de mousquet parti de la muraille l’avait laissée les quatre fers en l’air. Et maintenant, entourée d’un nuage de mouches, elle puait.

— Ta langue s’agite plus que ton épée.

— C’est ce qu’on va voir.

Mendieta était assis au fond de la tranchée, aux pieds de Garrote, s’épouillant avec la minutie solennelle des Basques – dans les tranchées, non contents de vivre à leur aise dans nos cheveux et nos hardes, les poux se promenaient partout avec beaucoup d’insolence. Absorbé par sa tâche, le Biscayen avait parlé sans manifester beaucoup d’intérêt. Comme les autres et comme le capitaine Alatriste, il avait une barbe de plusieurs jours et ses vêtements noirs de terre étaient en lambeaux.

— Tu peux le voir ?

Garrote secoua la tête. Il avait ôté son chapeau pour offrir une moins bonne cible à ceux d’en face. Ses cheveux gras et frisés faisaient une tresse sale sur sa nuque.

— Pas maintenant. Mais on voit sa tête de temps en temps… La prochaine fois, je m’occupe de ce fils à putain.

Alatriste jeta un bref coup d’œil par-dessus le parapet en essayant de rester à l’abri derrière les planches et les fascines. Le Hollandais était peut-être l’un des sapeurs qui travaillaient dans la bouche de la galerie, à une vingtaine de pas devant nous. Il avait beau faire, sa tête dépassait de temps en temps, juste ce qu’il fallait pour que Garrote, un bon tireur, le mette en joue sans se presser et lui fasse payer l’odeur de la mule morte.

Il y avait une vingtaine d’Espagnols dans la tranchée, l’une des plus avancées, qui zigzaguait tout près des positions hollandaises. L’escouade de Diego Alatriste y passait deux semaines sur trois, avec les autres soldats de la compagnie du capitaine Bragado qui occupaient les tranchées et les fossés voisins, principalement entre la demi-lune du Cimetière et la Merck, à deux tirs d’arquebuse de la muraille principale et de la citadelle de Breda.

— Le voilà, ce foutu hérétique, murmura Garrote.

Mendieta, qui venait de trouver un pou et l’observait avec une curiosité familière avant de l’écraser entre ses doigts, releva les yeux un instant.

— Tu as le Hollandais en joue ?

— Oui.

— Alors, expédie-le en enfer.

— C’est bien ce que je vais faire.

Après s’être passé la langue sur les lèvres, Garrote souffla sur la mèche et mit soigneusement son mousquet en joue, l’œil gauche fermé. Son index caressait le chien, comme si c’était le mamelon d’une fille de joie à un demi-ducat. Alatriste se redressa un peu plus et il aperçut l’espace d’un instant une tête nue qui se détachait prudemment dans la tranchée hollandaise.

— Encore un qui meurt en état de péché mortel, dit très lentement Garrote.

Puis on entendit le coup de feu et, derrière le nuage de poudre brûlée, Alatriste vit disparaître d’un coup la tête de l’ennemi. Il y eut des cris de fureur et trois ou quatre tirs firent voler la terre du parapet espagnol. Garrote, qui s’était laissé retomber au fond de la tranchée, ricanait, son mousquet fumant entre les jambes. Les Flamands s’étaient mis à tirer et nous abreuvaient d’insultes dans leur langue.

— Qu’ils aillent se faire foutre, dit Mendieta en découvrant un autre pou.

Sebastián Copons ouvrit un œil, puis le referma. Le coup de mousquet de Garrote l’avait dérangé dans sa sieste, qu’il faisait au pied du parapet, la tête appuyée sur une couverture crasseuse. Curieux, les frères Olivares dressèrent eux aussi leurs têtes hirsutes de Turcs dans un coude de la tranchée. Alatriste s’était accroupi jusqu’à se retrouver assis, le dos contre le terre-plein. Il glissa sa main dans sa poche pour en sortir un morceau de pain de munition, noir et dur, qu’il y gardait depuis la veille. Il en prit une bouchée qu’il humecta de salive avant de commencer à la mastiquer. Avec l’odeur de la mule morte et l’air vicié de la tranchée, cette collation n’avait rien d’exquis. Mais, n’ayant rien d’autre à se mettre sous la dent, ce pauvre croûton lui faisait l’effet d’un véritable festin. Personne n’allait ravitailler les nôtres avant la nuit, à la faveur de l’obscurité. De jour, nous étions trop exposés aux tirs de l’ennemi.

Mendieta laissait courir le nouveau pou sur le dos de sa main. Puis, fatigué de ce jeu, il finit par l’écraser d’une bonne tape. Garrote nettoyait avec sa baguette le canon de son arquebuse, encore chaud, en chantonnant un air italien.

— Si seulement on était à Naples, dit-il au bout d’un moment, en souriant de toutes ses dents blanches au milieu de son visage basané de Maure.

Tous savaient que Curro Garrote avait servi deux ans dans le Tercio de Sicile et quatre dans celui de Naples, contraint de changer d’air après diverses aventures fumeuses où il était question de femmes, de coups d’épée et de larcins nocturnes non sans effractions et quelques morts, ce qui lui avait valu un séjour forcé dans la prison de Vicaria et un autre, volontaire cette fois, comme réfugié dans l’église de la Capela, afin que ces vers s’accomplissent :

À qui m’a laissé sa cape et fuyant de moi s’échappe,

que peut Justice vouloir,

si son infâme pouvoir s’est mis en terre du pape ?


Le fait est que, bon an, mal an, Garrote avait eu le temps de parcourir sur les galères du roi la côte de Barbarie et les îles d’Orient, dévastant les terres des infidèles, pillant leurs caramousals et leurs navires de guerre. En ce temps-là, disait-il, il avait amassé suffisamment de butin pour jouir d’une retraite paisible. Et il en aurait été ainsi s’il n’avait pas rencontré trop de femelles sur son chemin et s’il n’avait adoré taper le carton. Devant un jeu de cartes, il était de ceux qui taillent fort et sont capables de jouer le soleil avant qu’il ne se lève.

— L’Italie… fit-il à voix basse, les yeux dans le vague, le sourire aux lèvres.

Il avait dit ce mot comme on prononce un nom de femme, et le capitaine Alatriste comprenait bien pourquoi. Lui aussi avait vu du pays, quoique moins que Garrote, et il avait lui aussi ses souvenirs d’Italie, qui, du fond d’une tranchée dans les Flandres, lui paraissaient encore plus agréables, si la chose est possible. Comme tous les vétérans d’Italie, il avait la nostalgie de ce pays ; ou peut-être regrettait-il sa jeunesse passée sous le ciel bleu et généreux de la Méditerranée. À vingt-sept ans, licencié de son tercio après la répression des Morisques rebelles de Valence, il s’était engagé dans celui de Naples et s’était battu contre les Turcs, les Barbaresques et les Vénitiens. Ses yeux avaient vu brûler l’escadre infidèle devant La Goulette avec les galères de Santa Cruz, les îles de l’Adriatique avec le capitaine Alonso de Contreras, et les eaux rougies de sang espagnol du gué fatidique des Querquenes, où, avec l’aide d’un compagnon appelé Diego duque de Estrada, il avait traîné un homme grièvement blessé, le jeune Álvaro de la Marca, futur comte de Guadalmedina. Durant ces années de jeunesse, les coups de chance et les délices de l’Italie lui avaient fait oublier les peines et les périls de la vie de soldat. Mais personne n’avait pu aigrir le doux souvenir qu’il avait gardé des vignes des coteaux du Vésuve, des camarades, de la musique, du vin de la Taverne del Chorillo et des belles femmes. L’année mille six cent treize avait été assombrie par la capture de sa galère dans l’embouchure du canal de Constantinople. Criblés de flèches turques jusqu’à la hune, la moitié de ses gens s’étaient fait tuer. Lui-même, blessé à la jambe, fut libéré quand le navire où il était captif fut pris à son tour. Deux ans plus tard, en mille six cent quinze, alors qu’il venait d’avoir l’âge du Christ, Alatriste avait été l’un des mille six cents Espagnols et Italiens qui, avec une flotte de cinq navires, saccagèrent durant quatre mois les côtes du Levant, pour débarquer ensuite à Naples avec un riche butin. C’est là que la roue de la fortune l’avait mis une fois de plus cul par-dessus tête. Une femme très brune, moitié espagnole et moitié italienne, cheveux noirs et grands yeux, de ces femelles qui prétendent s’effrayer quand elles voient une souris mais qui ne craignent pas de s’amuser avec une demi-compagnie d’arquebusiers, avait commencé par demander au capitaine Alatriste qu’il lui fasse cadeau de prunes de Gênes, puis d’un collier en or, et enfin de vêtements en soie. Un beau jour, l’aventure prit l’allure d’une comédie de Lope de Vega, quand le capitaine surgit à l’improviste alors qu’un pauvre diable en chemise se trouvait là où il n’aurait pas dû être. L’histoire du paroissien en chemise ôta tout crédit aux protestations de la mignonne, qui eut le front de prétendre qu’il s’agissait de son cousin à la mode de je ne sais trop quoi. Diego Alatriste n’avait plus l’âge de prendre ces balivernes pour argent comptant. De sorte que, après avoir marqué la joue de la fille avec une belle estafilade et mis dix pouces de fer entre la poitrine et le dos du pseudo cousin – qui dut se battre sans culotte, tenue sans grand panache à l’heure de se prouver au maniement des armes –, Diego Alatriste fut contraint de prendre la poudre d’escampette avant qu’on ne le jette en prison. Précaution qui consista à embarquer sans tarder pour l’Espagne, grâce à la faveur d’un ami de longue date dont j’ai déjà parlé, Alonso de Contreras – âgés tous deux de treize ans, ils étaient partis pour les Flandres, sous les drapeaux du prince Alberto.

— Voilà Bragado, dit Garrote.

Le capitaine Carmelo Bragado arrivait par la tranchée, tête baissée et chapeau à la main pour ne pas offrir à l’ennemi une trop bonne cible, cherchant des yeux les enfilades d’arquebusiers ennemis postés dans la demi-lune. Mais l’homme était un grand gaillard de Leonais et il ne lui était pas facile de soustraire ses six pieds aux yeux des Hollandais. Deux coups de mousquet sifflèrent au-dessus du parapet pour saluer son arrivée.

— Que le diable les emporte, grogna Bragado en se laissant choir entre Copons et Alatriste.

En sueur, il s’éventait avec son chapeau, qu’il tenait de la main droite. Sa main gauche, mutilée lors de l’échauffourée du moulin Ruyter, reposait sur la poignée de son épée. Il y manquait deux doigts, l’annulaire et l’auriculaire. Comme l’avait fait Diego Alatriste avant lui, il colla l’oreille contre l’un des madriers plantés en terre et fronça les sourcils.

— Les taupes hérétiques ont l’air pressées, dit-il.

Puis il se redressa en caressant sa moustache, où venaient se perdre les gouttes de sueur tombant de son nez.

— J’ai deux mauvaises nouvelles… reprit-il au bout d’un moment.

Il regarda autour de lui la misère des tranchées, la crasse qui recouvrait tout, la mine désastreuse des soldats. La puanteur de la mule morte le fit grimacer.

— … Même si entre Espagnols, continua-t-il, recevoir seulement deux mauvaises nouvelles est toujours une bonne nouvelle.

Il se tut un instant et se passa le doigt sur le nez.

— Ulloa s’est fait tuer hier.

Quelqu’un lâcha un juron. Ulloa était caporal. Soldat d’expérience, il avait servi avec eux en bon camarade puis était monté en grade. En quelques mots, Bragado nous apprit qu’il était sorti pour reconnaître les tranchées hollandaises avec un sergent italien. Seul l’Italien était revenu.

— Il avait fait un testament ?

— Oui, en ma faveur, répondit Bragado. Avec un tiers en messes.

Ils restèrent silencieux un moment, et ce fut toute l’épitaphe d’Ulloa. Copons continua à faire la sieste et Mendieta était toujours occupé à s’épouiller. Garrote, qui avait fini de nettoyer son mousquet, se rongeait les ongles et recrachait des rognures aussi noires que son âme.

— Comment va notre mine ? demanda Alatriste. Bragado fit un geste de découragement.

— Lentement. Les sapeurs sont tombés sur de la terre trop molle et l’eau de la rivière s’infiltre. Il faut constamment étayer, ce qui nous fait perdre du temps… Les hérétiques risquent de nous tomber dessus d’un instant à l’autre pour nous faire sauter les roupettes.

Des tirs se firent entendre au bout de la tranchée, hors de notre vue, une mitraille nourrie qui ne dura qu’un instant. Puis tout redevint tranquille. Alatriste regardait son capitaine, attendant qu’il se décide à leur faire part de l’autre mauvaise nouvelle. Bragado ne visitait jamais ses soldats pour le simple plaisir de se dégourdir les jambes.

— C’est votre tour, annonça le capitaine, d’occuper la caponnière.

— Putain de Dieu, blasphéma Garrote.

Les caponnières étaient des galeries étroites, creusées par les sapeurs sous les tranchées. Recouvertes de bâches, de planches et de sacs de terre, on les utilisait autant pour faire échouer les travaux de l’ennemi que pour déboucher dans les fossés, les tranchées et les abris où l’on faisait sauter des pétards et où l’on enfumait le camp opposé en brûlant du soufre et de la paille humide. C’était une vilaine manière de combattre sous terre, dans l’obscurité, dans des passages si étroits que les hommes ne pouvaient souvent s’y traîner qu’un à la fois, suffoquant dans la chaleur, la fumée de la poudre et les relents de soufre, se battant avec leurs poignards et leurs pistolets, comme des taupes aveugles. Les caponnières voisines de la demi-lune du Cimetière serpentaient autour de la galerie principale des Espagnols et de celle des Hollandais, si proche de la nôtre que les soldats des deux camps se trouvaient parfois face à face, après avoir démoli un mur à coups de pioche ou avec un pétard, dans un tourbillon de coups de poignard et de coups de feu tirés à bout portant – sans parler des pelles courtes dont on aiguisait le tranchant avec une pierre pour qu’il coupe aussi bien qu’une lame de couteau.

— C’est l’heure, dit Diego Alatriste.

Il était blotti avec ses hommes devant l’entrée de la galerie principale. Le capitaine Bragado les regardait d’un peu plus loin, agenouillé dans la tranchée avec le reste de l’escouade et une douzaine d’hommes de sa compagnie, prêts à donner un coup de main si le besoin s’en faisait sentir. Quant à Alatriste, il était accompagné de Mendieta, Copons, Garrote, Rivas le Galicien et des deux frères Olivares. Manuel Rivas était un bel homme, blond aux yeux bleus, digne de confiance et très courageux, qui parlait un espagnol affreux avec un fort accent du cap Finisterre. Quant aux Olivares, ils se ressemblaient tant avec leurs traits gitans qu’on aurait pu les prendre pour des jumeaux. Leurs cheveux et leurs barbes noires et drues sous de grands nez sémites trahissaient à une lieue des bisaïeuls encore réticents à manger du cochon. Leurs camarades s’en moquaient éperdument, car les tercios ne s’étaient jamais souciés de la pureté du sang de leurs soldats. Pour eux, le sang versé au combat était bien assez pur. Les deux frères étaient toujours ensemble, dormaient dos à dos, partageaient le moindre morceau de pain et se protégeaient l’un l’autre quand ils se battaient.

— Qui va entrer le premier ? demanda Alatriste.

Garrote resta derrière, apparemment très occupé à essayer le fil de sa dague. Rivas fit mine de s’avancer, mais Copons, toujours avare de gestes et de paroles, ramassa par terre des brins de paille qu’il distribua à ses camarades. Le sort tomba sur Mendieta, qui regarda longuement le brin qui lui était échu. Puis, sans rien dire, il remonta sa dague, laissa par terre son chapeau et son épée, prit le petit pistolet chargé que lui tendait Alatriste et entra dans la galerie en tenant de l’autre main une pelle courte au tranchant affilé. Alatriste et Copons lui emboîtèrent le pas après s’être eux aussi débarrassés de leur épée et de leur chapeau. Ils ajustèrent leur casaque de buffle et s’avancèrent à la queue leu leu avec le reste des hommes, sous les yeux de Bragado et de ceux qui allaient rester dehors.

L’entrée de la galerie principale était éclairée par une torche de goudron dont la lumière grasse faisait reluire la sueur sur les torses nus des sapeurs allemands qui s’étaient arrêtés un moment dans leur travail pour les voir passer, accroupis derrière leurs pioches et leurs pelles. Les Allemands étaient aussi bons à creuser qu’à se battre, surtout quand ils étaient bien payés et qu’ils n’avaient pas bu. Même leurs femmes, qui allaient et venaient chargées comme des mules avec des vivres venant du campement, se rendaient utiles en portant outils et gabions. Leur chef, un homme à barbe rousse et aux bras comme des jambons des Alpujarras, guida le groupe à travers le dédale de galeries étayées avec des planches, recouvertes de bâches, protégées par des fascines et des gabions, qui diminuaient de hauteur et se faisaient plus étroites à mesure qu’elles s’avançaient plus profondément dans les lignes hollandaises. Finalement, le sapeur s’arrêta devant l’entrée d’une caponnière qui n’avait pas plus de trois pieds de haut. Une lanterne éclairait une mèche qui se perdait dans l’obscurité, sinistre comme un serpent noir.

— Eine aune, dit l’Allemand en montrant avec ses mains l’épaisseur du mur de terre qui séparait la fin de la caponnière de la galerie hollandaise.

Alatriste acquiesça et tous s’écartèrent de l’entrée de l’étroit passage en se collant contre le mur pendant qu’ils se protégeaient le nez et la bouche avec des chiffons. L’Allemand leur fit un sourire.

— Zum Teufel ! dit-il.

Puis il prit la lanterne et alluma la mèche.

Des os. La galerie serpentait sous le cimetière. Des os et de la terre tombaient de partout. Os longs et courts, crânes, tibias, vertèbres. Squelettes entiers enveloppés dans des linceuls sales et déchirés, habits en lambeaux, usés par le temps. Et partout de la fumée et des décombres, des éclats de bois pourri provenant des cercueils, des fragments de pierres tombales, et une puanteur qui envahit la caponnière quand, après l’explosion, Diego Alatriste se mit à quatre pattes avec les autres pour avancer vers la brèche, croisant des rats épouvantés qui poussaient des cris perçants. Il y avait un trou à ciel ouvert par où filtrait un peu de lumière et d’air. Ils passèrent sous cette lumière incertaine, voilée par la fumée de la poudre brûlée, avant de pénétrer dans le noir qui régnait de l’autre côté, d’où provenaient des gémissements et des cris poussés par d’étranges voix. La bouche sèche et terreuse sous le linge qui la protégeait de la poussière, Alatriste sentait la sueur couler sur son torse, sous sa casaque de cuir. Il avançait en se traînant sur les coudes. Un objet rond roula jusqu’à lui, délogé par les pieds de l’homme qui le précédait. C’était un crâne humain. Le reste du squelette, défait dans son cercueil par l’explosion et l’éboulement qu’elle avait provoqué, se prit entre ses bras quand il voulut passer par-dessus, tandis que des fragments d’os lui égratignaient les cuisses.

Il ne pensait pas. Il rampait, la mâchoire serrée, les yeux fermés pour qu’ils ne se remplissent pas de terre, haletant sous le linge qui lui couvrait le visage. Il ne sentait rien. Ses muscles tendus ne cherchaient qu’à le maintenir en vie dans ce voyage au royaume des morts et à lui permettre de revoir la lumière du jour. Sa conscience n’abritait rien d’autre que la répétition consciencieuse des gestes mécaniques, professionnels, de son métier. Résigné à l’inévitable, il avançait, coincé entre le soldat qui le précédait et celui qui le suivait. Tel était le lieu que le destin lui assignait sur terre – ou, plus exactement, sous terre –, et rien de ce qu’il aurait pu penser ou sentir n’y aurait changé quoi que ce soit. Il eût été absurde de perdre son temps à penser à autre chose qui ne fût pas se traîner avec son pistolet dans une main et sa dague dans l’autre, sans autre but que de reproduire le rituel macabre que d’autres hommes avaient répété au cours des siècles : tuer pour rester en vie. À part cette certitude bien simple, rien n’avait de sens. Son roi et sa patrie – quelle que fût la vraie patrie du capitaine Alatriste – se trouvaient trop loin de ce souterrain, de cette noirceur au bout de laquelle continuaient à s’élever, chaque fois plus proches, les lamentations des sapeurs hollandais surpris par l’explosion. Mendieta devait être arrivé jusqu’à eux car Alatriste entendait à présent des coups sourds, des craquements d’os qui se brisaient sous la pelle que le Biscayen maniait apparemment de bon cœur. Derrière les décombres, les ossements et la poussière, la caponnière s’élargissait et rejoignait la galerie des Hollandais, devenue un pandémonium plongé dans le noir. Dans un coin brûlait encore la mèche de la chandelle de suif d’une lanterne sur le point de s’éteindre : une petite lumière ténue, rougeâtre, qui suffisait à peine à donner un profil incertain aux ombres qui gémissaient autour d’elle. Alatriste déboula dans le réduit, se mit à genoux, puis glissa son pistolet sous son ceinturon et tâtonna autour de lui de sa main libre. La pelle de Mendieta faisait froidement son ouvrage. Tout à coup, on entendit de grands cris en hollandais. Quelqu’un tomba de la sortie de la caponnière, heurtant le capitaine dans le dos. Alatriste sentit ses camarades se rassembler un par un dans l’abri. Soudain, un coup de pistolet éclaira un instant le réduit, laissant voir des corps qui se traînaient par terre ou gisaient immobiles et, dans un éclair fugace, la pelle rougie de sang que tenait Mendieta.

Un courant d’air emportait la poudre et la fumée de la galerie hollandaise vers la caponnière. Alatriste s’y dirigea à tâtons. Il tomba nez à nez avec un survivant, le temps qu’un juron hollandais précède l’éclair d’un coup de feu qui aveugla le capitaine, manquant de peu lui brûler le visage. Alatriste se rapprocha de son agresseur et lui donna deux coups de dague en croix qui se perdirent dans le vide, puis encore deux, de plus près. Le dernier fit mouche. On entendit un hurlement, puis le bruit d’un corps qui prend la fuite à quatre pattes. Alatriste se lança à la poursuite de l’ennemi, donnant des coups de lame et se laissant guider par les cris d’angoisse du fugitif. Il finit par le rattraper par un pied, puis enfonça sa dague pour l’étriper, plusieurs fois, jusqu’à ce que l’autre cesse de crier et de se débattre.

— Ik geef mij over ! Hurla quelqu’un dans les ténèbres.

Une exclamation bien inutile, car chacun savait qu’on ne faisait pas de prisonniers dans les caponnières. Lorsque la donne leur était contraire, les Espagnols n’espéraient pas, eux non plus, qu’on leur fasse de quartier. La voix se cassa dans un râle d’agonie quand l’un des assaillants, se guidant sur elle, arriva jusqu’à l’hérétique et le cribla de coups de poignard. L’oreille tendue, immobile et attentif, Alatriste entendit que d’autres soldats se battaient. On tira encore deux coups de feu et il put voir Copons aux prises avec un Hollandais. Les deux hommes luttaient par terre. Puis il entendit les frères Olivares s’appeler à voix basse. Copons et le Hollandais ne faisaient plus de bruit et, l’espace d’un instant, on ne sut qui était mort et qui était vivant.

— Sebastián, murmura le capitaine.

Copons répondit par un grognement qui dissipa ses doutes. On ne percevait plus qu’un faible gémissement, une respiration toute proche, un corps qui se traînait à terre. Alatriste recommença à s’avancer à genoux, une main devant lui, l’autre tenant sa dague, prêt à frapper. Dans un dernier grésillement, la flamme de la lanterne s’éteignit après avoir faiblement éclairé l’ouverture de la galerie qui menait aux tranchées ennemies, remplie de décombres et d’étais effondrés. Un corps se trouvait en travers de l’entrée et, après lui avoir donné deux coups de dague, pour plus de précautions, le capitaine l’enjamba à quatre pattes et s’approcha de la galerie, où il s’arrêta quelques instants. Tout était silencieux de l’autre côté, mais Alatriste sentit l’odeur.

— Du soufre ! cria-t-il.

Le nuage avançait lentement, sans doute épaissi par les soufflets que les Hollandais actionnaient à l’autre extrémité de la galerie pour la noyer de fumée de paille, de goudron et de sulfure. Apparemment, ils se moquaient de leurs compatriotes qui pouvaient encore être en vie de ce côté-ci du boyau – ou peut-être pensaient-ils que leurs compagnons étaient tous morts. Le courant d’air facilitait l’opération. Le temps de dire un Pater, et la fumée délétère allait envahir la galerie. Pris d’une angoisse subite, Alatriste recula parmi les décombres et les cadavres, tomba sur ses camarades massés à l’entrée de la caponnière et, après quelques instants qui lui parurent des années, il se traîna à nouveau dans le tunnel, avançant aussi vite que possible sur ses coudes et ses genoux, entre les éboulements de terre et les restes du cimetière. Il entendait derrière lui le bruit de quelqu’un qui jurait – sans doute Garrote – en poussant ses bottes. Il passa sous le trou percé dans le plafond de la caponnière, respira à grandes goulées l’air du dehors, puis s’enfonça de nouveau dans l’étroit boyau, les dents serrées, retenant son souffle, jusqu’à voir s’éclaircir la bouche du passage par-dessus les épaules et distinguer la tête du camarade qui le précédait. Il sortit finalement dans la grande galerie qu’avaient abandonnée les sapeurs allemands, puis déboucha dans la tranchée espagnole, reprenant enfin son souffle, frottant son visage couvert de sueur et de terre. Autour de lui, tels des cadavres qui auraient retrouvé la vie, les visages sales et pâles, ses camarades épuisés et éblouis par la lumière se rassemblaient. Quand ses yeux se furent habitués à la clarté du jour, il vit le capitaine Bragado qui attendait avec les sapeurs allemands et le reste de la troupe.

— Tout le monde est là ? demanda Bragado.

Rivas et l’un des frères Olivares manquaient à l’appel. Pablo, le plus jeune, dont les cheveux et la barbe noirs étaient devenus gris à cause de la poudre et de la terre, fit le geste de revenir sur ses pas pour aller chercher son frère, mais Garrote et Mendieta parvinrent à le retenir. En face, furieux de ce qui venait de se passer, les Hollandais faisaient pleuvoir les balles d’arquebuse, qui sifflaient et claquaient en ricochant sur les gabions de la tranchée.

— Nous les avons bien eus, dit Mendieta.

Mais il n’y avait pas trace du moindre triomphe dans sa voix, qui était celle d’un homme épuisé. Il tenait encore sa pelle, souillée de terre et de sang. Prostré, Copons respirait avec difficulté, la sueur lui faisant un masque luisant de boue.

— Fils à putains ! criait le cadet des Olivares, désespéré. Hérétiques, fils à putains, allez tous en enfer !

Ses imprécations ne cessèrent que lorsque Rivas passa la tête par l’embouchure de la galerie, traînant l’autre Olivares, à moitié étouffé mais encore vivant. Les yeux bleus du Galicien étaient rouges, injectés de sang.

— Saloperie, dit-il.

De la fumée de soufre sortait encore de ses cheveux blonds. D’un geste brusque, il arracha le linge qui couvrait son visage et cracha de la terre.

— Merci, mon Dieu, dit-il en se remplissant les poumons d’air frais.

Un Allemand apporta une outre d’eau et les hommes, assoiffés, burent tour à tour.

— Je boirais de la pisse d’âne, murmura Garrote en faisant couler de l’eau sur sa barbe et sa poitrine.

Assis le dos au mur de la tranchée, Alatriste sentit que Bragado l’observait tandis qu’il essuyait sa dague pour en enlever la terre et le sang dont elle était salie.

— Et la galerie ? demanda enfin l’officier.

— Nettoyée, comme ma dague.

Sans un mot de plus, Alatriste rengaina sa biscayenne. Puis il retira l’amorce du pistolet dont il ne s’était pas servi.

— Merci, mon Dieu, répétait Rivas en se signant. Ses yeux bleus pleuraient de la terre.

Alatriste se taisait. Parfois, se dit-il en lui-même, Dieu semble rassasié. Lassé de répartir partout souffrance et sang, Il regarde de l’autre côté et se repose.



VIII


LA CAMISADE.

Le mois d’avril passa ainsi, entre pluie et beau temps. L’herbe reverdit dans les champs, les tranchées et les fosses des morts. Nos canons battaient les murs de Breda, les mines et contre-mines se succédaient, on tiraillait ici et là, de tranchée à tranchée, entre nos assauts et les sorties des Hollandais, qui rompaient la monotonie du siège. C’est vers cette époque que commencèrent à nous parvenir des nouvelles sur la disette qui affligeait les assiégés. Mais la situation des assiégeants était encore pire, à cette différence près que nos ennemis avaient grandi sur des terres fertiles, sillonnées de rivières, parsemées de prés et de villes que leur avait données le destin, tandis que nous autres Espagnols arrosions les nôtres depuis des siècles avec notre sueur et notre sang pour en arracher une bouchée de pain. Plus habitués aux raffinements de la table qu’au manque de nourriture, les uns par nature et les autres par habitude, quelques Anglais et Français de Breda commencèrent à déserter leur compagnie pour passer dans notre camp, nous apprenant que cinq mille paysans, bourgeois et soldats étaient déjà morts derrière les murs. De temps en temps apparaissaient, pendus devant les murailles, des espions hollandais qui avaient essayé de franchir nos lignes avec des messages de plus en plus désespérés du chef de la garnison, Justin de Nassau, à son parent Maurice, cantonné à quelques lieues de là et bien résolu à libérer la place assiégée depuis déjà près d’un an.

À la même époque, nous apprîmes que Maurice de Nassau élevait une digue à côté de Sevenberge, à deux heures de marche de Breda, afin de détourner vers notre camp les eaux de la Merck, et, en inondant avec l’aide des marées les quartiers et tranchées des Espagnols, de transporter par bateaux soldats et vivres dans la ville assiégée. Pour ces ambitieux travaux, une foule de sapeurs et de marins s’employèrent à couper mottes de terre et fascines, charriant pierres, troncs d’arbres et planches. L’ennemi avait déjà coulé deux barques bien lestées et il progressait sur les deux rives, recouvrant la terre de grands étais de bois et consolidant l’écluse avec des pontons et des estacades. Ces manœuvres inquiétaient fort le général Spinola, qui cherchait sans le trouver un moyen efficace d’éviter que nous nous retrouvions un jour avec de l’eau jusqu’au gosier. Certains disaient en plaisantant qu’il fallait envoyer les soldats toujours assoiffés des régiments allemands pour ruiner le projet de Nassau :

Il placerait là les Germains : « Cette digue, dirait-il enfin, il va falloir me l’écarter, sinon nous mourrons tous noyés », car eux, je peux vous l’assurer, iraient, pour ne point boire d’eau, l’abattre et saper aussitôt.

À la même époque, le capitaine Alatriste reçut l’ordre de se présenter à la tente de campagne du mestre de camp Pedro de la Daga. L’après-midi était déjà avancé quand il y arriva. Le soleil descendait sur la plaine et rougissait la berge des digues où se découpaient, lointaines, les silhouettes des moulins et des arbres qui bordaient les marécages du Nord-Ouest. Alatriste avait fait toilette pour l’occasion : sa casaque de buffle dissimulait les reprises de sa chemise, ses armes étaient encore plus nettes que d’habitude et le capitaine venait juste de suiffer les sangles de son attirail. Il entra sous la tente en enlevant son vieux chapeau qu’il tint d’une main tandis que l’autre reposait sur le pommeau de son épée. Il resta là, silencieux et droit comme un piquet, jusqu’à ce que Don Pedro de la Daga, qui devisait avec des officiers, parmi lesquels se trouvait le capitaine Bragado, décide de lui accorder son attention.

— C’est donc notre homme, dit le mestre de camp.

Cette étrange convocation ne semblait susciter chez Alatriste ni curiosité ni inquiétude, même si ses yeux attentifs ne manquèrent pas le sourire discret que Bragado lui adressa, derrière le colonel du tercio. Il y avait quatre autres militaires sous la tente. Le capitaine les connaissait tous de vue : Don Hernán Torralba, capitaine d’une autre compagnie, le sergent-major Idiáquez et deux aspirants attachés à l’état-major du mestre de camp, aristocrates ou fils de bonnes familles qui servaient sans solde dans les tercios pour la gloire ou – ce qui était plus courant – pour se faire une réputation avant de rentrer en Espagne jouir des prébendes dont ils seraient redevables à leurs protecteurs, amis ou famille. Ils buvaient, dans des verres de cristal, du vin de plusieurs bouteilles posées sur la table, à côté de livres et de cartes. Alatriste n’avait pas vu un verre de cristal depuis le sac d’Oudkerk. Bergers éméchés – se dit-il –, et la brebis est morte.

— Vous en prendrez un peu, monsieur le soldat ?

Chie-des-Cordes fit une grimace qu’il voulait aimable en montrant distraitement les bouteilles et les verres.

— C’est du vin doux de Pedro Ximenéz, ajouta-t-il. Il vient de nous arriver de Málaga.

Alatriste avala sa salive le plus discrètement possible. À midi, ses camarades de tranchée et lui avaient reçu du pain à l’huile de navet et un peu d’eau sale comme seul repas. Chacun doit rester à sa place, soupira-t-il intérieurement. Il fallait tenir les officiers à distance, comme eux le faisaient de leurs subalternes, quand l’envie leur en prenait.

— Avec la permission de Votre Seigneurie, dit-il après quelques instants de réflexion, je boirai plus tard.

Il s’était redressé, aussi respectueusement que possible. Le mestre de camp haussa cependant un sourcil et, le moment d’après, lui tourna le dos, sans plus lui prêter attention, comme s’il était fort occupé à lire les cartes étalées sur la table. Curieux, les aspirants observaient Alatriste de la tête aux pieds. Quant à Carmelo Bragado, qui se trouvait en deuxième place à côté du capitaine Torralba, il lui fît un large sourire qui s’effaça quand le sergent-major Idiáquez prit la parole. Ramiro Idiáquez était un vieux soldat à la moustache grise et aux cheveux blancs coupés très court. Son nez portait une cicatrice qui semblait en diviser le bout, souvenir de l’assaut et du sac de Calais au siècle dernier, à l’époque de notre bon roi Philippe II.

— Ils nous ont lancé un défi, dit-il avec la brusquerie dont il était coutumier. Demain matin. Cinq contre cinq, à la porte de Bolduc.

En ce temps-là, ces combats singuliers étaient monnaie courante. Lassés du flux et du reflux de la guerre, les combattants s’affrontaient parfois sur le terrain personnel, avec les rodomontades et fanfaronnades dont dépendait l’honneur des nations et des drapeaux. Au temps du grand empereur Charles Quint, et pour la plus grande joie de l’Europe entière, notre souverain avait défié son ennemi François Ier en combat singulier. Après mûre réflexion, le Français avait décliné l’offre de l’empereur. De toute façon, l’Histoire finit par présenter une belle facture au roi de France lorsque, à Pavie, il vit ses troupes défaites, la fleur de sa noblesse anéantie, et lui-même fait prisonnier quand l’épée de Juan de Urbieta, originaire de Hernani, se posa sur son royal gosier.

Il y eut un court moment de silence. Alatriste restait impassible, attendant qu’on lui en dise davantage, ce que fit l’un des aspirants.

— Deux Hollandais sont sortis hier de Breda, fort imbus d’eux-mêmes, pour lancer le défi… Apparemment, un de nos arquebusiers a tué un haut personnage dans les tranchées de la place. Ils réclamaient une heure de combat en rase campagne, cinq contre cinq, avec deux pistolets et une épée pour chacun. Naturellement, notre camp a relevé le gant.

— Évidemment, renchérit le second aspirant.

— Les hommes du tercio italien de Campo Látaro veulent être de la partie. Mais il a été décidé que les nôtres seraient tous espagnols.

— Naturellement, fit l’autre aspirant.

Alatriste les regarda attentivement. Celui qui avait parlé le premier devait friser la trentaine. Ses vêtements montraient qu’il s’agissait d’un homme de qualité et le baudrier de son épée était de bon maroquin, rehaussé au fil d’or. En dépit de la guerre, il s’arrangeait toujours pour que sa moustache reste bien frisée. C’était un homme désagréable et hautain. L’autre, plus enveloppé et plus petit, était jeune lui aussi. Il s’habillait un peu à la mode italienne : pourpoint court de velours avec des crevés de satin et une riche wallonne de Bruxelles. Tous deux portaient une écharpe à glands dorés et des bottes de bon cuir avec des éperons, bien différentes de celles que le capitaine chaussait, les pieds enveloppés dans des chiffons pour que ses orteils ne passent pas à travers les trous. Il s’imagina les deux aspirants jouissant de l’intimité du mestre de camp, qui à son tour consolidait avec eux ses influences à Bruxelles et à Madrid, multipliant les « mercis » et les « Votre Grâce » comme des chiens attachés à la même laisse.

Pour le reste, il ne connaissait du premier aspirant que son nom : Don Carlos del Arco, fils d’un marquis de Burgos, à ce qu’on racontait. Il l’avait vu se battre deux ou trois fois et il avait la réputation d’être courageux.

— Don Luis de Bobadilla et moi, cela fait deux, continua l’aspirant. Il nous faut encore trois hommes intrépides pour se battre avec nous.

— En fait, il n’en manque qu’un, corrigea le sergent-major Idiáquez. Pour accompagner ces gentilshommes, j’ai déjà pensé à Pedro Martin, un brave de la compagnie du capitaine Gómez Coloma. Et le quatrième sera probablement Eguiluz, qui fait partie des gens de Don Hernán Torralba.

— De quoi faire avaler de travers le Nassau, conclut l’aspirant.

Alatriste digérait silencieusement ce qu’il entendait. Il connaissait Martin et Eguiluz, tous deux de vieux soldats parfaitement dignes de confiance lorsqu’il s’agissait d’en découdre avec les Hollandais ou ceux que le hasard mettait devant eux. L’un comme l’autre feraient bonne figure face aux hommes de l’autre camp.

— Vous serez le cinquième, dit Don Carlos del Arco.

Toujours immobile, le chapeau dans une main, l’autre posée sur la poignée de son épée, Alatriste fronça les sourcils. Il n’aimait pas le ton qu’employait le petit-maître pour lui faire savoir que les cartes étaient déjà tirées, d’autant plus qu’il s’agissait d’un aspirant, non véritablement d’un officier. Il n’aimait pas non plus les glands dorés de son écharpe, ni son air prétentieux de qui a une bonne provision de pièces d’or dans la poche et un père marquis à Burgos. Il n’appréciait pas davantage que son chef naturel, le capitaine Bragado, ne dise pas un mot, lui qui devait sa carrière au fait qu’il était aussi bon soldat que fin diplomate. Aussi intrépides qu’ils fussent en actes ou en paroles, buvant dans des verres de cristal le vin de leur mestre de camp, obéir aux ordres de ces gommeux arrogants faisait regimber Diego Alatriste y Tenorio. Pour cette raison, la réponse affirmative que le capitaine s’apprêtait à donner ne franchit pas ses lèvres. Son hésitation fut mal interprétée par Don Carlos del Arco.

— Naturellement, dit celui-ci avec une pointe de dédain, si vous trouvez cette mission trop dangereuse…

Il ne termina pas sa phrase et regarda autour de lui, tandis que son compagnon ébauchait un sourire. Faisant fi des regards d’avertissement que lui lançait le capitaine Bragado, demeuré un peu à l’écart, Alatriste retira sa main du pommeau de son épée pour lisser sa moustache avec un parfait sang-froid. Une façon comme une autre de contenir la colère qu’il sentait grandir en lui et qui faisait battre ses tempes.

Il fixa un très long moment ses yeux glacés sur un aspirant, puis sur l’autre, au point que le mestre de camp, qui était resté tout ce temps le dos tourné, comme si l’affaire ne le concernait pas, fît volte-face pour l’observer. Mais Alatriste s’adressait déjà à Carmélo Bragado :

— Je suppose qu’il s’agit d’un ordre de votre part, mon capitaine.

Bragado posa lentement la main sur sa nuque et la caressa sans répondre, puis il se tourna vers le sergent-major Idiáquez, qui fusillait du regard les deux aspirants. Don Pedro de la Daga prit la parole :

— Dans les affaires d’honneur, il n’y a pas d’ordre qui tienne, dit-il avec un profond mépris. Chacun y va de sa réputation et de son nom.

Alatriste pâlit en entendant ces mots et sa main revint lentement se poser sur le pommeau de sa tolédane. Le regard que lui adressait Bragado était presque suppliant : s’il sortait ne serait-ce qu’un pouce de la lame de son épée, Alatriste serait envoyé au gibet. Mais les réflexions du capitaine ne s’arrêtaient pas là. Il était en train de calculer avec un calme imperturbable le temps dont il disposerait s’il donnait un coup d’épée au mestre de camp et se retournait contre les deux aspirants. Peut-être aurait-il le temps d’en envoyer un en enfer, de préférence Carlos del Arco, avant qu’Idiáquez et Bragado ne l’abattent, lui, le capitaine, comme un chien.

Visiblement mal à l’aise, le sergent-major s’éclaircit la voix. De par son grade et ses privilèges dans le tercio, il était le seul à pouvoir contredire Chie-des-Cordes. Il connaissait Diego Alatriste depuis qu’une vingtaine d’années plus tôt, à Amiens, alors que l’un était encore un jeune garçon et que la moustache de l’autre poussait à peine, ils étaient sortis ensemble de la demi-lune de Montrecurt avec la compagnie du capitaine Don Diego de Villalobos. Durant quatre heures, ils avaient fait taire l’artillerie ennemie tout en passant au fil de l’épée jusqu’au dernier des huit cents Français qui défendaient les tranchées, en échange de la vie de soixante-dix camarades. Pardieu, le compte était bon s’il fallait en croire l’arithmétique : onze soldats par tête et trente de surcroît.

— Avec tout le respect que je dois à Votre Seigneurie, fit observer Idiáquez, il faut dire que Diego Alatriste est un vieux et bon soldat. Nous savons tous que sa réputation est sans tache. Je suis sûr que…

Le mestre de camp l’interrompit d’un geste impatient :

— Les réputations sans tache peuvent se ternir.

— Diego Alatriste est un bon soldat, osa le capitaine Bragado, qui, derrière les autres, avait honte de son silence.

Don Pedro de la Daga le fit taire d’un nouveau geste brusque :

— Tout bon soldat – et dans mon tercio il y en a à foison – donnerait un bras pour se trouver demain devant la porte de Bolduc.

Diego Alatriste regarda le mestre de camp dans les yeux. Puis sa voix s’éleva, lente et froide, très basse, aussi tranchante que l’épée dont l’envie de se servir le démangeait.

— Je me sers de mes deux bras pour m’acquitter de mon devoir envers le roi qui me paye… quand il me paye…

Alatriste fit une très longue pause. Quant à mon honneur et à ma réputation. Votre Seigneurie n’a rien à craindre. Je m’en occupe moi-même et je n’ai besoin de personne pour me faire la leçon.

Le mestre de camp le fixait, comme s’il voulait graver ses traits dans sa mémoire. Il songeait manifestement à ce qu’il venait d’entendre, à la recherche d’un mot, d’un ton de voix, d’une nuance qui lui auraient permis d’attacher une corde au premier arbre venu. Comme par hasard, en la dissimulant sous son chapeau, Alatriste posa la main sur sa hanche gauche, près du manche de sa dague. Au premier signe, pensait-il avec résignation, je lui enfonce ma dague dans la gorge, je dégaine mon épée, et que Dieu et le diable comptent les leurs.

— Que cet homme retourne aux tranchées, dit enfin Chie-des-Cordes.

Le souvenir de la récente mutinerie tempérait sans doute le penchant du mestre de camp pour les cordes de chanvre. Bragado et Idiáquez, qui avaient surpris le geste de Diego Alatriste, semblèrent contents de la tournure que prenaient les événements. Cachant de son mieux son propre soulagement, Alatriste salua respectueusement en inclinant la tête, pivota sur ses talons et sortit de la tente, s’arrêtant juste à côté des hallebardes des sentinelles allemandes qui auraient fort bien pu le conduire au gibet en ce même instant. Il resta quelque temps sans bouger, remerciant le soleil qui touchait déjà l’horizon derrière les digues, certain qu’il le verrait se lever le lendemain. Puis il enfonça son chapeau sur sa tête et se dirigea vers les parapets qui conduisaient à la demi-lune du Cimetière.

Cette nuit-là, le capitaine Alatriste resta éveillé jusqu’à l’aube, couché sous sa capote et regardant les étoiles. Ce n’étaient pas l’hostilité du mestre de camp ni la crainte du déshonneur qui le tenaient éveillé tandis que ses camarades ronflaient autour de lui. Il se moquait de ce qu’on allait dire dans le tercio : Idiáquez et Bragado le connaissaient bien et ils sauraient raconter l’incident. De plus, comme il l’avait dit à Don Pedro de la Daga, il savait se faire respecter, autant de ses égaux que des autres. Non, c’était autre chose qui l’empêchait de dormir, et il se surprit à désirer qu’au moins un des aspirants survive le lendemain devant la porte de Bolduc. De préférence ce Carlos del Arco. Parce que ensuite, se dit-il sans quitter des yeux le firmament, le temps passe, la vie déroule ses méandres, et vous ne savez jamais quand vous allez tomber sur une ancienne connaissance dans une ruelle bien noire et silencieuse, sans voisins pour se mettre aux fenêtres en entendant le bruit des épées.

Le lendemain, sous les yeux des nôtres qui se levaient dans leurs tranchées tandis que l’ennemi, tapi dans les siennes ou perché sur les murailles, observait la scène, cinq hommes sortirent de nos lignes et se portèrent à la rencontre de cinq autres hommes qui franchissaient la porte de Bolduc. Selon la rumeur qui circulait dans le camp, il s’agissait de trois Hollandais, d’un Écossais et d’un Français. Le capitaine Bragado avait choisi comme cinquième homme l’enseigne Minaya, natif de Soria, âgé de trente et quelques années, un homme de confiance qui avait de bonnes jambes et une main meilleure encore. Les uns et les autres s’approchaient, une épée et deux pistolets à la ceinture, mais sans dague. On disait que ceux d’en face avaient exclu cette arme car tout le monde savait qu’elle rendait les Espagnols redoutables au corps à corps.

Rentré la veille de trois journées passées à essayer de trouver des vivres avec une bande de valets, presque jusqu’aux rives de la Meuse, j’étais là dans la foule avec mon ami Jaime Correas, debout sur les gabions des tranchées, sans risquer pour l’heure de recevoir un coup de mousquet. Il y avait des centaines de soldats partout et l’on disait que le marquis des Balbases, le général Spinola, était là lui aussi, à côté de Don Pedro de la Daga et des capitaines et mestres des autres tercios. Quant à Diego Alatriste, il se trouvait dans l’une des premières tranchées avec Copons, Garrote et les autres soldats de son escouade, muet, les yeux rivés sur la scène. L’enseigne Minaya, sans doute mis au courant par le capitaine Bragado, avait eu un geste de bon camarade : très tôt, il était venu demander à Alatriste de lui prêter un de ses pistolets, sous prétexte que les siens fonctionnaient mal. L’arme à la ceinture, il s’avançait maintenant vers ses adversaires. Ce geste en disait long sur la droiture de Minaya, qui mettait ainsi un terme aux racontars circulant dans la compagnie. Je dirai à ce propos que bien des années plus tard, après Rocroi, quand les tours et détours de la fortune firent de moi un officier de la garde espagnole du roi Philippe, j’eus l’occasion de rendre un service à une jeune recrue du nom de Minaya, ce que je fis sans la moindre hésitation en souvenir du jour où son père eut l’élégance d’aller se battre en portant à la ceinture le pistolet du capitaine Alatriste, devant les murs de Breda.

Ils étaient donc là, cinq contre cinq, en cette matinée ensoleillée mais fraîche du mois d’avril. Ils se rencontrèrent dans un petit pré qui montait jusqu’à la porte de Bolduc, à une centaine de pas, entre les deux camps. Il n’y eut pas d’entrée en matière, ni coups de chapeau, ni échange de courtoisies. Au contraire, à mesure qu’ils se rapprochaient les uns des autres, ils commencèrent à se tirer dessus et portèrent la main à l’épée tandis que les deux camps, mortellement silencieux jusque-là, éclataient en cris d’encouragement. Je sais que les gens de bonne volonté ont toujours prêché la paix et la bonne parole entre les hommes, condamnant la violence. Je sais, mieux que beaucoup, ce que la guerre fait du corps et du cœur de l’homme. Malgré tout, malgré mon entendement, malgré mon bon sens et la lucidité que donnent les années et la nature, je ne peux m’empêcher de tressaillir d’admiration devant le courage des braves. Et ceux-là en avaient à revendre, pardieu. Don Luis de Bobadilla, le second des aspirants, tomba dès les premiers coups de feu. Les autres en vinrent aux mains avec beaucoup de vigueur et d’animosité. Un coup de pistolet fracassa le cou d’un des Hollandais. Un autre de leur camp, l’Écossais, vit son ventre transpercé par l’épée du soldat Pedro Martin, qui dut l’y laisser. N’ayant plus que ses deux pistolets déchargés, blessé à la gorge et à la poitrine, il tomba sur le soldat qu’il venait de tuer. Quant à Don Carlos del Arco, il fit si bien avec le Français qui lui était échu en partage qu’entre bottes et feintes il parvint à le toucher à la figure. Blessé à la cuisse, l’aspirant dut reculer en titubant. Minaya acheva le Français avec le pistolet du capitaine Alatriste et blessa grièvement un autre Hollandais avec le sien, sans recevoir une égratignure. Eguiluz, blessé à la main gauche par une balle, brandissant son épée de la main droite, donna deux jolis coups au dernier ennemi, un au bras et l’autre au flanc, quand l’hérétique, se voyant blessé et seul, décida non pas de prendre la fuite, mais d’aller vaquer à d’autres tâches. Puis les trois hommes qui se tenaient encore debout dépouillèrent leurs adversaires de leurs armes et des écharpes orange que portaient nos ennemis. Ils auraient encore ramené dans nos lignes les corps de Bobadilla et de Martin si les Hollandais, furieux de l’issue du combat, ne s’étaient pas vengés en faisant pleuvoir sur eux une grêle de balles. Les nôtres se retirèrent peu à peu en bon ordre, mais par malheur une balle de mousquet atteignit Eguiluz au creux des reins. Avec l’aide de ses compagnons, il parvint à regagner nos tranchées, pour mourir trois jours plus tard. Les sept corps restèrent presque toute la journée là où ils étaient tombés, jusqu’à ce qu’une courte trêve en début de soirée permette aux deux camps de récupérer les leurs.

Personne dans le tercio ne mit en doute l’honneur du capitaine Alatriste. La preuve en est qu’une semaine plus tard, quand on décida d’attaquer la digue de Sevenberge, lui et son escouade se retrouvèrent parmi les quarante-quatre hommes choisis pour la tâche. Ils sortirent de nos lignes au coucher du soleil, profitant de la première nuit d’épais brouillard pour dissimuler leurs mouvements. La petite troupe était commandée par les capitaines Bragado et Torralba. Tous avaient enfilé leur chemise par-dessus leur pourpoint et leur casaque afin de se reconnaître dans l’obscurité. Ces expéditions nocturnes, qu’on appelait des camisades, étaient une pratique courante des troupes espagnoles. Elles avaient pour but de mettre à profit l’agressivité et l’adresse de nos gens au corps à corps : après s’être faufilés dans le camp des hérétiques, ils devaient fondre sur l’ennemi, tuer autant d’hommes que possible, puis mettre le feu aux baraques et aux tentes au moment précis de la retraite, et pas avant, pour ne pas se faire repérer à la lumière des incendies, et enfin regagner nos lignes ventre à terre. Comme il s’agissait toujours de combattants d’élite, participer à une camisade était considéré comme un grand honneur parmi les Espagnols, à telle enseigne que les soldats se battaient souvent entre eux pour être de la partie et ne pas connaître la honte d’en être exclus. Les règles étaient strictes et elles étaient généralement observées, afin d’éviter que nos soldats ne s’entretuent dans le noir. Parmi les nombreuses camisades qui eurent lieu dans les Flandres, celle de Mons frappa particulièrement les esprits : cinq cents Allemands à la solde des orangistes y trouvèrent la mort tandis que leur camp était réduit en cendres. En une autre occasion, une cinquantaine d’hommes seulement avaient été choisis pour un de ces coups de main nocturnes ; à l’heure dite, des soldats accoururent de partout pour y participer à leur compte. Quand la troupe s’ébranla dans le désordre, au lieu du silence habituel, ce ne fut que disputes et discussions en pleine nuit : on aurait cru à une razzia à la mauresque plus qu’à une camisade d’Espagnols, tandis que trois cents hommes se bousculaient sur le chemin pour arriver avant les autres et que l’ennemi se réveillait, surpris de voir lui tomber dessus une nuée d’énergumènes à moitié fous, vociférants et en chemise, qui tuaient sans faire de quartier et s’insultaient les uns les autres, égorgeant à qui mieux mieux.

Pour l’attaque de Sevenberge, le plan du général Spinola consistait à faire dans le plus grand silence les deux longues heures de route qui nous séparaient de la digue, puis à tomber sur les soldats qui défendaient l’ouvrage de terre pour le raser en démolissant les écluses à coups de hache avant de tout incendier. On décida qu’une demi-douzaine de valets d’armée participeraient à la camisade pour transporter ce qu’il fallait afin de saper la digue et l’incendier. C’est ainsi que je me vis cette nuit-là marcher à la file avec les Espagnols sur la rive droite de la Merck, sur laquelle flottait un épais brouillard. Dans la brume et le noir, on n’entendait que le bruit assourdi de nos pas, car nous étions chaussés d’espadrilles ou de bottes enveloppées dans des chiffons. Quiconque aurait parlé à haute voix, allumé une mèche ou porté une arquebuse ou un pistolet amorcé l’aurait payé de sa vie. Les chemises blanches avançaient comme des linceuls de fantômes. Il y avait belle lurette que je m’étais vu obligé de vendre mon bel estoc de Solingen, car il était défendu aux valets de porter l’épée. Je n’étais donc armé que de ma dague, solidement accrochée à mon ceinturon, et j’allais de l’avant, lourdement chargé d’impedimenta. Le sac que je portais à l’épaule était rempli à craquer : charges de poudre et de soufre enveloppées dans des pétards, guirlandes de goudron pour bouter le feu et deux haches bien affilées pour démolir les machines des écluses.

Je tremblais de froid, malgré le pourpoint de grosse étoffe que j’avais enfilé sous ma pauvre chemise. Celle-ci était plus trouée qu’une flûte et ne paraissait blanche qu’à la faveur de la nuit. J’avais les cheveux trempés à cause du brouillard, qui donnait des allures irréelles au paysage. De petites gouttes coulaient sur mon visage, comme du crachin. Le sol était glissant et j’avançais très prudemment, car un faux pas sur l’herbe mouillée m’aurait conduit tout droit dans les eaux glacées de la Merck, avec soixante livres sur le dos. Je n’y voyais goutte dans la nuit et la brume : deux ou trois taches blanches diffuses devant moi, deux ou trois autres derrière. La plus proche, que je suivais de mon mieux, était celle du capitaine Alatriste. Son escouade formait l’avant-garde, précédée seulement du capitaine Bragado et de deux guides wallons du tercio de Sœst, ou de ce qu’il en restait, dont la mission, à part nous guider car ils connaissaient bien la région, consistait à tromper les sentinelles hollandaises et à s’approcher suffisamment pour les égorger avant qu’elles aient le temps de sonner l’alarme. On avait choisi pour cela un chemin qui pénétrait en territoire ennemi après avoir louvoyé entre de grands marécages, souvent très étroit quand il prenait par les digues, forçant nos hommes à se mettre à la queue leu leu.

Nous passâmes sur l’autre rive en empruntant une estacade qui nous conduisit à la digue séparant la rive gauche des marécages. La tache blanche du capitaine Alatriste avançait en silence, comme d’habitude. Je l’avais vu se préparer posément à la tombée de la nuit : casaque de buffle sous la chemise, et par-dessus la ceinture, avec son épée, sa dague et le pistolet que lui avait rendu l’enseigne Minaya. Alatriste avait graissé le bassinet de son arme pour le protéger de l’eau. Il avait aussi suspendu à son ceinturon une petite poire à poudre et une bourse contenant dix balles, un silex de rechange et un briquet à amadou, au cas où il en aurait besoin. Il avait vérifié la couleur de la poudre, ni trop noire ni trop brune, son grain, fin et dur, puis il en avait mis un peu sur sa langue pour goûter le salpêtre et avait ensuite demandé à Copons sa pierre à aiguiser, afin de repasser longuement les deux tranchants de sa dague. Les hommes de l’avant-garde n’avaient ni arquebuses ni mousquets. Leur mission consistait à donner le premier assaut à l’arme blanche dans le but d’établir une tête de pont, tâche pour laquelle ils devaient aller légers et les mains libres. Le fourrier de notre compagnie ayant demandé des volontaires parmi les valets, mon ami Jaime Correas et moi-même nous présentâmes, non sans lui rappeler que nous avions fait nos preuves lors du coup de main contre la porte d’Oudkerk. Quand il me vit de près, avec ma chemise sur mon pourpoint, la miséricorde à la ceinture, prêt à sortir des tranchées, le capitaine Alatriste s’abstint de tout commentaire. Il se contenta de hocher la tête et de me montrer d’un geste un des sacs que nous devions porter. Puis, dans la lumière brumeuse des feux de camp, nous mîmes tous un genou en terre, nous récitâmes le Notre Père dans un murmure qui parcourut les rangs des soldats, nous nous signâmes et nous partîmes en direction du nord-ouest.

La file s’arrêta tout à coup et les hommes s’accroupirent, se donnant tour à tour à voix très basse le mot de passe que venait de dévoiler le capitaine Bragado : Anvers. On nous avait fourni d’abondantes explications avant le départ, si bien que, sans qu’il soit nécessaire de lui en donner l’ordre, un groupe de chemises blanches passa silencieusement devant moi. J’entendis patauger les hommes qui s’éloignaient à présent des deux côtés de la digue, de l’eau jusqu’à mi-corps. Le soldat qui allait derrière moi me toucha l’épaule et me débarrassa de mon sac. Son visage faisait une tache sombre et je pus entendre sa respiration haletante quand il assujettit les courroies de ma besace avant de poursuivre son chemin. Quand je regardai devant moi, la chemise du capitaine Alatriste avait disparu dans l’obscurité et le brouillard. Les dernières ombres passaient maintenant à côté de moi, puis elles s’évanouirent dans un bruit étouffé de lames sortant de leurs fourreaux et dans le doux cliquetis des arquebuses et des pistolets que l’on chargeait enfin. Je fis encore quelques pas avec elles avant de me laisser distancer, puis je m’étendis à plat ventre au bord du talus, sur l’herbe mouillée que leurs pas avaient souillée de boue. Quelqu’un s’approcha de moi à quatre pattes. C’était Jaime Correas. Nous restâmes là, échangeant quelques mots dans un souffle, regardant devant nous anxieusement, essayant de voir dans l’obscurité les quarante-quatre Espagnols qui allaient tenter de faire passer un mauvais quart d’heure aux hérétiques.

Nous attendîmes, le temps de dire un ou deux rosaires. Mon camarade et moi étions transis de froid. Nous nous serrions l’un contre l’autre pour nous tenir chaud. Nous n’entendions rien, à part le clapotis du courant sur le côté de la digue qui donnait sur la rivière.

— Ils prennent leur temps, murmura Jaime.

Je ne répondis pas. Je m’imaginais le capitaine Alatriste, de l’eau froide jusqu’à la poitrine, tenant son pistolet en l’air pour ne pas mouiller la poudre, sa dague ou son épée dans l’autre main, en train de s’approcher des sentinelles hollandaises qui gardaient les écluses. Puis je pensai à Caridad la Lebrijana et plus tard à Angélica d’Alquézar. Les femmes ignorent souvent ce qu’il y a de résolu et de redoutable dans le cœur de certains hommes.

Nous entendîmes un coup d’arquebuse, un seul, en plein milieu de la nuit et du brouillard. Je calculai qu’il devait avoir été tiré à plus de trois cents pas devant nous, qui nous fîmes encore plus petits. Puis ce fut le silence. Soudain, un furieux feu roulant de détonations, de coups de pistolet et de mousquet se fit entendre. Excités et enhardis, Jaime et moi essayâmes de percer les ténèbres, en vain. Les coups de feu se succédaient maintenant des deux côtés, de plus en plus nourris, assourdissant ciel et terre comme si un orage grondait derrière le sombre rideau de la nuit. Au même moment, nous vîmes la brume se dissiper un peu, faible clarté laiteuse puis rougeâtre qui se multipliait, suspendue aux minuscules gouttelettes qui remplissaient l’air en se reflétant dans l’eau noire, en bas du talus où nous étions toujours à plat ventre. La digue de Sevenberge était en flammes.

Je ne sus jamais combien de temps passa ainsi. Ce que je sais, c’est que dans le lointain la nuit résonnait comme l’enfer doit le faire. Nous nous redressâmes un peu, fascinés, et au même instant nous entendîmes des bruits de pas qui venaient à la course sur la digue. Puis des taches blanches, soldats en chemise qui s’élançaient dans l’obscurité, commencèrent à se dessiner dans la brume, passant à côté de nous en direction des lignes espagnoles. Les détonations et les coups d’arquebuse continuaient devant nous, tandis que les silhouettes qui venaient de là-bas couraient rapidement, pataugeant dans la boue, lançant des imprécations, haletantes. Un blessé mal en point gémissait, soutenu par ses camarades. Le crépitement des mousquets se rapprochait et les chemises blanches, qui au début arrivaient nombreuses, commencèrent à s’espacer.

— On fout le camp ! me dit Jaime en se mettant à courir.

Je me relevai à mon tour, poussé par une vague de panique. Je ne voulais pas rester seul en arrière. Des soldats attardés arrivaient encore et dans chaque tache blanche j’essayais de reconnaître le capitaine Alatriste. Une ombre indécise s’avança sur la digue, courant avec difficulté, gémissant de douleur à chaque pas. Avant d’arriver jusqu’à moi, elle roula en bas du talus et j’entendis l’eau clapoter. Sans réfléchir, je sautai du talus et me retrouvai avec de l’eau jusqu’aux genoux, tâtonnant dans l’épais brouillard jusqu’à tomber sur un corps immobile. Je sentis un corselet sous la chemise et un visage barbu, glacé comme la mort. Ce n’était pas le capitaine.

Les coups de feu se rapprochaient de plus en plus et semblaient venir de toutes les directions. J’escaladai le talus pour remonter sur la digue, désorienté, et c’est alors que je commençai à me demander où étaient ceux de mon camp. On ne voyait plus de lueurs dans le lointain et personne ne passait plus en courant devant nous. J’avais oublié de quel côté était tombé cet homme et je ne savais plus par où prendre la fuite. Ma tête refusait de fonctionner dans un silencieux cri de panique. Pense, me disais-je. Garde la tête claire, Íñigo Balboa, ou tu ne verras pas le lever du soleil. Je me mis à genoux, les tempes battantes, luttant pour que ma raison l’emporte sur ma peur. Je me souvenais que l’eau était calme du côté où le soldat était tombé. Je compris alors que j’entendais le doux murmure de la Merck qui coulait en bas du talus de droite. La rivière descend en direction de Sevenberge, me dis-je. Nous sommes arrivés par la rive droite, pour passer ensuite sur la digue qui se trouvait à gauche en empruntant l’estacade. J’allais donc dans la mauvaise direction. Je fis demi-tour et me mis à courir, fendant la nuit noire comme si, au lieu des Hollandais, j’avais le diable aux trousses.

Je n’ai que rarement couru ainsi dans ma vie. N’oubliez pas que j’étais trempé et couvert de boue. Je fonçais tête baissée dans la nuit noire, au risque de rouler en bas d’un talus et de m’en aller tout droit dans la Merck. L’air humide et froid me faisait suffoquer, comme si des aiguilles chauffées au rouge avaient pénétré dans mes poumons. Tout à coup, juste au moment où je me demandais si je n’avais pas dépassé l’estacade, je tombai dessus. Je me cramponnai aux planches et commençai à traverser d’un pas hésitant sur le bois mouillé. À peine arrivais-je en face, sur la terre ferme, qu’un coup de feu troua l’obscurité et que j’entendis une balle d’arquebuse siffler à quelques pouces de ma tête.

— Anvers ! Criai-je en me jetant à terre.

— Merde ! fit une voix.

Deux silhouettes se détachèrent dans le brouillard, courbant le dos.

— Tu l’as échappé belle, camarade, dit une seconde voix.

Je me relevai et m’approchai des soldats. Je ne distinguais pas leurs visages, mais je voyais les taches blanches de leurs chemises et l’ombre sinistre des arquebuses qui avaient bien failli m’expédier dans l’au-delà.

— Vous n’avez pas vu ma chemise ? demandai-je, haletant, encore sous le coup de la surprise.

— Quelle chemise ? dit l’un des deux hommes.

Je palpai ma poitrine, surpris, et si je ne jurai pas, ce fut que je n’avais ni l’âge ni l’habitude de le faire. Parce que, d’être resté si longtemps à plat ventre sur la digue durant l’assaut, ma chemise était couverte de boue.



IX


LE MESTRE DE CAMP ET LE DRAPEAU

C’est à cette époque que mourut Maurice de Nassau, pour la plus grande douleur des hérétiques et la plus grande joie des bons chrétiens, non sans nous avoir arraché, en guise d’au revoir, la ville de Goch, incendié nos magasins de vivres à Ginneken et tenté de nous prendre Anvers lors d’un coup de main qui se retourna contre lui. Mais l’hérétique, paladin de l’abominable secte de Calvin, s’en fut en enfer avant de voir se réaliser son obsession : lever le siège de Breda. En guise de condoléances, nos canons employèrent la journée à battre fort joliment avec des boulets de soixante livres les murs de la cité. Au point du jour, nous fîmes sauter un bastion où se trouvaient trente des leurs, les réveillant de bien vilaine façon. Comme quoi l’avenir n’appartient pas toujours à ceux qui se lèvent tôt.

Breda ne présentait plus d’intérêt militaire pour les Espagnols, mais il y allait de notre réputation. Le monde était en suspens, guettant le triomphe ou l’échec des armes du roi catholique. Jusqu’au sultan des Turcs – que le Christ lui donne des sueurs froides – qui attendait le dénouement pour voir si le roi Philippe IV allait sortir grandi ou diminué de cette aventure. Et de l’Europe entière convergeaient les yeux de tous les rois et princes, en particulier ceux de France et d’Angleterre, toujours prêts à tirer profit de nos disgrâces et à pleurer les succès espagnols, comme c’était aussi le cas en Méditerranée avec les Vénitiens et même avec le pape de Rome. Bien que vicaire de Dieu sur terre et tout ce qu’on voudra, malgré le fait que les Espagnols accomplissaient en Europe le plus dur de la besogne, se ruinant pour la défense de Dieu et de la Très Sainte Marie, Sa Sainteté essayait de nous nuire tant qu’elle pouvait et même plus, jalouse de notre influence en Italie. Rien ne vaut d’être grand et craint pendant deux siècles pour que vos ennemis, animés des pires intentions, qu’ils portent ou non la tiare, se multiplient de tous côtés et, sous couleur de bonnes paroles, de sourires et de diplomatie, réussissent à vous faire consciencieusement la branlette. Quoique, dans le cas du souverain pontife, son fiel était d’une certaine façon compréhensible. Après tout, juste un siècle avant le siège de Breda, son prédécesseur Clément VII avait dû prendre ses jambes à son cou, relevant sa soutane pour courir plus vite et se réfugier dans le château Saint-Ange, quand les Espagnols et les lansquenets de l’empereur Charles Quint – qui n’avaient pas touché leur solde depuis le temps où le Cid Campeador était caporal – assaillirent ses murailles et mirent Rome à sac sans respecter les palais des cardinaux, ni les femmes, ni les couvents. Tant il est vrai que les papes ont eux aussi une bonne mémoire et un amour-propre quelque peu mal placé.

— Il y a une lettre pour toi, Íñigo.

Surpris, je levai les yeux pour regarder le capitaine Alatriste. Il était debout devant la cahute de couvertures, de fascines et de terre où je tuais le temps avec quelques camarades. Il était coiffé de son chapeau et portait sur ses épaules sa capote élimée dont les basques étaient légèrement soulevées par le fourreau de son épée. Le large bord de son chapeau, sa moustache fournie et son nez aquilin amincissaient son visage, qui paraissait pâle, bien que tanné par les intempéries. En vérité, il était plus maigre que d’habitude. Il avait été malade pendant quelques jours après avoir bu de l’eau corrompue – le pain était moisi et la viande, quand il y en avait, grouillait d’asticots –, le corps brûlant de fièvre tierce. Mais le capitaine n’aimait ni les saignées ni les purgatifs – selon lui, le remède était pire que le mal. Il revenait donc du champ des vivandiers, où un homme de sa connaissance, tantôt barbier, tantôt apothicaire, lui avait préparé certaine décoction d’herbes pour faire tomber la fièvre.

— Une lettre pour moi ?

— A ce qu’il paraît.

Je laissai Jaime Correas et les autres, secouant ma culotte pour en faire tomber la poussière. Nous étions hors de portée des murailles, à côté d’abris proches de l’enclos où l’on gardait les chariots à bagages et les bêtes de somme, non loin de certaines baraques qui faisaient fonction de tavernes, quand il y avait du vin, et de bordels pour la troupe, avec leurs Allemandes, Italiennes, Flamandes et Espagnoles. Nous autres les valets avions pour habitude de traîner dans les parages, avec toute l’astuce et la malice que notre fonction et nos jeunes années nous donnaient, cherchant à mener joyeuse vie. Nous rentrions presque toujours de nos expéditions avec deux ou trois œufs, quelques pommes, des chandelles de suif et tout ce qui pouvait se vendre ou s’échanger. Je faisais profiter de mon industrie le capitaine Alatriste et ses camarades. Et quand j’avais un coup de chance, je m’occupais de mes propres affaires, qui consistaient notamment à visiter avec Jaime Correas la baraque de la Mendoza, dont personne ne s’était avisé de me disputer l’entrée depuis cette conversation que Diego Alatriste et le Valencien Candau avaient eue quelque temps plus tôt, sur la berge de la digue. Le capitaine, qui était au courant, m’avait discrètement grondé, m’expliquant que les femmes qui suivent les soldats amènent avec elles bubons, pestilences et estocades. J’ignore ce que furent ses relations avec ces putains en d’autres occasions. Mais je peux dire qu’en Flandres je ne le vis jamais entrer dans une maison ou dans une tente portant l’enseigne du cygne. En revanche, je sus qu’une ou deux fois, avec la permission du capitaine Bragado, il s’était rendu à Oudkerk, où était alors cantonnée une compagnie de Bourguignons, pour rendre visite à la Flamande dont j’ai parlé plus haut. On disait que, la fois précédente, Alatriste avait eu des mots avec le mari et qu’il l’avait jeté dans le canal à coups de pied au derrière. Il avait même dû sortir son épée quand deux Bourguignons voulurent chanter matines alors que personne ne les y conviait. Depuis ce jour, il n’était pas retourné là-bas.

Quant à moi, mes sentiments à l’égard du capitaine étaient partagés, même si je n’en étais qu’à peine conscient. D’une part, je lui obéissais au doigt et à l’œil, avec la dévotion que vous me connaissez.

D’autre part, comme tout garçon qui voit grandir sa vigueur, je commençais à sentir le poids de son ombre. Les Flandres avaient opéré en moi les transformations qui apparaissent souvent chez un garnement qui vit parmi les soldats et qui, de plus, se voit offrir la possibilité de se battre pour sa vie, sa réputation et son roi. Depuis quelque temps, je me posais beaucoup de questions qui ne trouvaient pas leur réponse dans les silences de mon maître. Je jouais avec l’idée de me faire une place dans l’armée. Il est vrai que je n’avais pas encore l’âge – il était rare à cette époque de trouver un soldat de dix-sept ou dix-huit ans, et ceux-là avaient dû mentir sur leur âge véritable –, mais j’espérais qu’un coup de chance me faciliterait les choses. Au bout du compte, le capitaine Alatriste lui-même s’était enrôlé alors qu’il avait à peine quinze ans, lors du siège de Hulst. Durant cette fameuse journée, pour tromper l’ennemi sur nos intentions – qui étaient de donner l’assaut au fort de l’Étoile –, pages, valets et jeunes recrues étaient sortis armés de piques, avec tambours et drapeaux, puis on les avait fait marcher sur une digue afin que l’ennemi les prenne pour des renforts. L’assaut fut sanglant. Se voyant armées, les recrues, excitées par la bataille, coururent prêter main-forte à leurs maîtres avec beaucoup de courage. Diego Alatriste, qui était alors tambour de la compagnie du capitaine Ferez de Espila, s’avança avec les autres. Certains se battirent si bien que le prince-cardinal Albert, qui était déjà gouverneur des Flandres et commandait en personne les assiégeants, leur procura des places de soldats. Alatriste fut du nombre.

— Elle est arrivée ce matin, par le courrier d’Espagne.

Je pris la lettre que le capitaine me tendait. Adressé à mon nom, le pli de beau papier était cacheté :


Don Diego Alatriste

À l’attention d’Íñigo Balboa

Compagnie du capitaine Don Carmelo Bragodo

Du Tercio de Carthagène

Poste militaire des Flandres


Mes mains tremblaient quand je retournai le pli. Le cachet portait les initiales A. d’A. Sans dire un mot, sentant sur moi les yeux d’Alatriste, je m’écartai un peu, là où les femmes des Allemands lavaient leur linge dans un bras de la rivière. Les Allemands, comme certains Espagnols, avaient coutume de prendre femme parmi les putains à la retraite. En plus de les soulager à bon compte, celles-ci lavaient aussi leurs vêtements ou vendaient de l’eau-de-vie, du bois de chauffage, du tabac et des pipes à qui en voulait. Je vous ai déjà dit que, à Breda, j’ai même vu des Allemandes travailler aux tranchées pour aider leurs maris. Bref, près du lavoir se dressait un arbre que l’on avait étêté pour faire des bûches. Il y avait une grande pierre dessous. Je m’y assis sans quitter des yeux ces initiales, incrédule, la lettre entre mes mains. Je savais que le capitaine me regardait. J’attendis donc que s’apaisent les battements de mon cœur. Puis je brisai le cachet et dépliai la missive en m’efforçant de dissimuler mon impatience.


Don Íñigo,

J’ai entendu parler de vos aventures et je me réjouis de vous savoir dans les Flandres. Croyez bien que je vous envie.

J’espère que vous ne m’en voulez pas trop pour les ennuis que vous avez eus depuis notre dernière rencontre. Après tout, je vous ai entendu dire un jour que vous seriez prêt à mourir pour moi. Prenez-les donc comme une de ces choses de la vie qui tantôt vous font passer de mauvais moments, tantôt vous donnent la satisfaction de servir Sa Majesté le roi ou, peut-être, de recevoir cette lettre.

Je dois avouer que je ne peux m’empêcher de me souvenir de vous chaque fois que je me promène à la fontaine de l’Alcéro. Je crois savoir que vous avez perdu la jolie amulette dont je vous avais fait présent, ce qui est impardonnable chez un galant aussi accompli que vous.

J’espère vous revoir un jour à la Cour, avec épée et éperons. En attendant ce jour, comptez sur mon souvenir et mon sourire.


Angélica d’Alquézar.


PS : Je me félicite de ce que vous soyez encore vivant. J’ai des projets pour vous.


Je lus la lettre trois fois, passant de la stupeur à la félicité, puis à la mélancolie – et je restai longtemps à contempler cette feuille de papier dépliée sur ma culotte rapiécée aux genoux. J’étais en Flandres, à la guerre, et elle pensait à moi. J’aurai l’occasion, si j’en ai le goût et suis toujours en vie, de vous en dire davantage sur les aventures du capitaine Alatriste et sur les miennes, et notamment sur ces projets qu’Angélica d’Alquézar avait pour moi en cette vingt-cinquième année du siècle, alors qu’elle avait douze ou treize ans et que j’allais sur mes quinze ans – projets qui, si j’avais pu m’en faire une idée, m’auraient fait trembler de peur et de joie. Pour le moment, je dirai seulement que cette bellissime et méchante tête aux boucles blondes et aux yeux bleus, pour quelque obscure raison qui ne s’explique que dans le secret que certaines femmes singulières renferment au plus profond de leur âme depuis qu’elles sont petites, allait encore maintes fois mettre mon cou et mon salut éternel en péril. Et elle allait toujours le faire de la même manière contradictoire, froide, délibérée, dont elle m’aima, je le crois, tout en travaillant à ma perte. Il allait en être ainsi jusqu’à ce que sa mort précoce et tragique l’arrache à moi, ou peut-être – mais comment échapper à cette contradiction – me libère d’elle.

— Tu as peut-être quelque chose à me raconter, dit le capitaine Alatriste.

Il avait parlé doucement, d’une voix égale. Je me retournai. Assis à côté de moi, sur la pierre qui se trouvait au pied de l’arbre étêté, il était resté là, sans m’interrompre dans ma lecture. Son chapeau à la main, il regardait au loin d’un air absent, dans la direction des murs de Breda.

— Il n’y a pas grand-chose à dire, lui répondis-je.

Il acquiesça lentement, comme s’il pesait mes paroles, puis il se caressa légèrement la moustache entre deux doigts, sans rien dire. Son profil immobile me faisait penser à celui d’un aigle noir, tranquille, se reposant sur un rocher escarpé. Je regardai les deux cicatrices de son visage – l’une à un sourcil, l’autre sur le front – et celle qui barrait le dos de sa main gauche, souvenir de Gualterio Malatesta et de la Porte des Ames. Il y en avait d’autres sous ses vêtements, ce qui faisait huit au total. Puis je me mis à examiner la poignée brunie de son épée, ses bottes rapiécées et lacées avec des mèches d’arquebuse, laissant voir des chiffons par les trous des semelles, les reprises de sa capote élimée de drap brun. Peut-être, me dis-je, a-t-il aimé un jour lui aussi. Peut-être continuait-il à aimer à sa manière Caridad la Lebrijana et la Flamande blonde et tranquille d’Oudkerk.

Je l’entendis pousser tout bas un soupir, comme s’il vidait ses poumons, puis il fit le geste de se lever. Je lui tendis alors la lettre. Il la prit sans rien dire et m’observa un moment avant de se mettre à la lire. Cette fois, ce fut moi qui contemplai les murs de Breda dans le lointain, sans aucune expression, comme lui un moment plus tôt. Du coin de l’œil, je remarquai qu’il levait de nouveau sa main à la cicatrice pour caresser sa moustache entre deux doigts. Finalement, j’entendis la lettre se froisser quand il la replia et la remit entre mes mains.

— Il y a des choses… dit-il au bout d’un moment.

Puis il se tut, et je crus qu’il n’allait pas en dire plus, ce qui n’aurait rien eu d’étonnant chez un homme qui préférait le silence aux paroles.

— Des choses, reprit-il enfin, qu’elles savent depuis leur naissance… Même à leur insu…

Il s’interrompit encore. Je sentis qu’il était mal à l’aise et qu’il cherchait le moyen de mettre fin à cette conversation.

— Des choses que les hommes mettent toute une vie à apprendre.

Puis il se tut, pour de bon cette fois. Aucun des conseils que l’on aurait pu attendre dans les circonstances : « Fais attention, méfie-toi de la nièce de notre ennemi. » Comme il le savait certainement, j’aurais fait la sourde oreille avec l’insolente arrogance de mon âge. Il resta encore un moment, regardant la ville dans le lointain. Ensuite, il enfonça son chapeau sur sa tête, se releva et remonta sa capote sur ses épaules. Je le vis reprendre le chemin des tranchées tandis que je me demandais combien de femmes, combien de coups d’épée, combien de chemins et combien de morts, les siennes comme celles des autres, doit connaître un homme pour prononcer de telles paroles.

Vers la mi-mai, Henri de Nassau, successeur de Maurice, voulut tenter la chance une dernière fois et venir au secours de Breda, croyant pouvoir sauver la mise. Le mauvais sort voulut que, la veille du jour prévu par les Hollandais pour attaquer, notre mestre de camp et quelques officiers de son état-major eussent passé en revue les digues du Nord-Ouest. L’escouade du capitaine Alatriste avait été détachée depuis une semaine pour servir d’escorte. Entouré d’une demi-douzaine d’hommes à cheval, Don Pedro de la Daga faisait montre de son ostentation habituelle, avec son drapeau de mestre de camp, ses six Allemands armés de hallebardes et une douzaine de soldats, parmi lesquels Alatriste, Copons et leurs camarades, à pied, arquebuses et mousquets à l’épaule, qui ouvraient et fermaient le cortège. J’étais parmi les derniers, mon sac chargé de provisions, de poudre et de balles, regardant se refléter dans l’eau paisible des canaux cette file d’hommes et de chevaux, alors que le soleil rougissant commençait à se coucher. C’était un après-midi tranquille. Le ciel était dégagé et la température agréable. Rien n’annonçait les événements qui étaient sur le point de se déchaîner.

Il y avait des mouvements de soldats hollandais dans les parages. Le général Spinola avait donné l’ordre à Don Pedro de la Daga de jeter un coup d’œil aux positions des Italiens à côté de la Merck, sur l’étroit chemin des digues de Sevenberge et de Strudenberge, afin de voir s’il fallait les renforcer par une compagnie d’Espagnols. Chie-des-Cordes comptait passer la nuit au quartier de Terheyden avec le sergent-major du Tercio de Campo Látaro, Don Carlos Roma, et prendre le lendemain les dispositions nécessaires. Nous arrivâmes aux digues et au fort de Terheyden avant le coucher du soleil. Tout se déroula comme prévu. Notre mestre et les officiers s’installèrent dans des tentes dressées pour eux et l’on nous assigna un petit réduit entouré de palissades et de gabions, à ciel ouvert, où nous nous installâmes en nous emmitouflant dans nos capotes, après avoir soupe d’une maigre bouchée que les Italiens, enjoués et bons camarades, nous offrirent à notre arrivée. Le capitaine Alatriste se présenta à la tente du mestre de camp pour lui demander s’il avait besoin de quelque chose. Avec sa grossièreté et sa morgue habituelles, Don Pedro de la Daga lui répondit qu’il n’avait besoin de rien et qu’il pouvait disposer. À son tour, comme nous nous trouvions en terrain inconnu et que dans le Tercio de Campo Látaro il y avait autant d’hommes sur lesquels on pouvait compter que de soldats auxquels on ne pouvait se fier, le capitaine décida que, avec ou sans les Italiens, nous monterions nous-mêmes la garde. Il désigna Mendieta pour le premier quart et l’un des Olivares pour le deuxième, se réservant le troisième. Mendieta resta donc devant le feu, son arquebuse chargée, sa mèche allumée, tandis que les autres s’installaient de leur mieux pour dormir.

Le soleil se levait quand je fus réveillé par des bruits étranges et des cris qui nous appelaient aux armes. J’ouvris les yeux dans la lumière sale et maussade du jour naissant et je vis autour de moi Alatriste et les autres, tous armés jusqu’aux dents, mèches d’arquebuses allumées, bassinet amorcé et bourrant à toute vitesse des balles dans les canons de leurs armes. Tout près, on entendait le bruit assourdissant d’une mousqueterie et, dans la plus totale confusion, des cris poussés dans les langues de toutes les nations. Nous sûmes plus tard qu’Henri de Nassau avait envoyé par l’étroite digue ses mousquets anglais, triés sur le volet, et deux cents corselets, tous équipés d’armes lourdes, guidés par Ver, le colonel anglais. Ils étaient soutenus par des Français et des Allemands, au nombre de six mille, qui précédaient une arrière-garde hollandaise de grosse artillerie, de voitures et de chevaux. À l’aube, les Anglais s’étaient précipités sur le premier réduit italien, défendu par un enseigne et quelques soldats. Ils les avaient tous tués ou délogés avec des grenades. Puis, grâce aux arquebuses récupérées dans le réduit, ils avaient emporté avec le même bonheur et la même audace la demi-lune qui défendait la porte du fort, et escaladé le mur. Voyant l’ennemi si près, alors qu’ils étaient à découvert de ce côté, les Italiens qui défendaient les tranchées avaient jeté le manche après la cognée et battu en retraite. Les Anglais combattaient fort honorablement, sans ménager leurs efforts, au point que la compagnie italienne du capitaine Camilo Fenice, venue secourir le fort, avait honteusement fait volte-face, peut-être pour fournir la preuve de ce que Tirso de Molina a dit de certains soldats :

Jurer tous ses grands dieux, pester au dépourvu, cueillir filles perdues, tirer profit au jeu ; mais sonne l’olifant, si l’on me cherche ennui, montrer à l’ennemi mes semelles de vent.

Foin de poésie. Les Anglais étaient arrivés jusqu’aux tentes où notre mestre de camp et ses officiers avaient passé la nuit. Les nôtres sortirent précipitamment en chemise, saisirent les armes qu’ils avaient sous la main, distribuant coups d’épée et de pistolet entre les Italiens qui prenaient la fuite et les Anglais qui arrivaient. De l’endroit où nous étions, distant d’une centaine de pas, nous vîmes la débandade italienne et le troupeau des Anglais à la lumière des coups de feu qui perçaient partout l’aube grisâtre. Diego Alatriste pensa d’abord voler à la rescousse avec son escouade, mais à peine eut-il mis le pied sur le parapet qu’il se rendit compte que ses efforts seraient vains : les fugitifs passaient en courant sur la digue et personne ne fuyait vers nos lignes – une petite élévation de terre, bordée au fond par les eaux d’un marécage –, car il n’y avait pas d’issue derrière elles. Seuls Don Pedro de la Daga, ses officiers et l’escorte allemande reculaient vers le réduit, se battant sans perdre la face contre l’ennemi qui leur coupait la retraite par où couraient les autres, tandis que l’enseigne Miguel Chacón tentait de mettre le drapeau en lieu sûr. Pour protéger leur retraite, Alatriste aligna ses hommes derrière les gabions et fit donner un feu continu, calant sa propre arquebuse pour mitrailler l’ennemi. J’étais accroupi derrière le parapet et je courais de l’un à l’autre pour distribuer poudre et balles à ceux qui en manquaient. Sous le feu de l’ennemi, l’enseigne Chacón remontait la petite côte lorsqu’un coup d’arquebuse le toucha dans le dos. Il tomba par terre et nous vîmes son visage barbu, avec ses cheveux poivre et sel de vieux soldat, crispé par la douleur quand il tenta de se relever, cherchant maladroitement la hampe du drapeau qui lui avait glissé des mains. Il réussit à s’en emparer, se redressa un peu, mais un autre coup de feu le fit tomber à la renverse. Le drapeau resta sur le terre-plein, à côté du cadavre de l’enseigne qui s’était si honorablement acquitté de son devoir. Puis Rivas grimpa sur les gabions pour aller le ramasser. Je vous ai déjà dit que Rivas était du cap Finisterre, autant dire le bout du monde. C’était le dernier, morbleu, que l’on aurait imaginé quittant le parapet pour s’emparer d’un drapeau qui ne lui faisait ni chaud ni froid. Mais on ne sait jamais, avec les Galiciens, et certains hommes vous ménagent des surprises semblables. Toujours est-il que le bon Rivas s’en fut chercher le drapeau. Il fit six ou sept pas en descendant la côte avant de tomber sous le feu ennemi, criblé de balles, et de rouler en bas du terre-plein, presque aux pieds de Don Pedro de la Daga et de ses officiers, qui, débordés par les assaillants, se voyaient attaqués sans merci à l’arme blanche. Les six Allemands, comme des gens qui font leur travail sans imagination et ne se compliquent pas la vie lorsqu’ils sont bien payés, se firent tuer comme Dieu le veut, vendant cher leur peau autour de leur mestre de camp, qui avait eu le temps de mettre sa cuirasse, ce qui lui permit de rester debout, malgré les deux ou trois vilaines blessures qu’il avait reçues. Des Anglais continuaient d’arriver, vociférants, sûrs du succès de leur entreprise, aiguillonnés par ce drapeau jeté au beau milieu du terre-plein : un drapeau arraché à l’ennemi faisait de vous un brave, alors que la perte d’un étendard était source de honte pour ses défenseurs. Le nôtre, blanc et bleu en damier, avec une bande rouge, incarnait – ainsi le voulaient les usages de l’époque – l’honneur de l’Espagne et du roi.

— No quarter !… No quarter ! hurlaient ces fils à putains.

Notre mousqueterie en faucha plusieurs, mais on ne pouvait déjà plus rien pour Don Pedro de la Daga et ses officiers. L’un d’eux, méconnaissable à cause des blessures qui déchiraient son visage, tenta d’éloigner les Anglais pour que le mestre de camp puisse s’échapper. En bonne justice, il faut dire que Chie-des-Cordes fut fidèle à lui-même jusqu’à la fin. Se débarrassant d’une bourrade de l’officier qui le tirait par le coude et le poussait à escalader le talus, il perdit son épée, qui resta plantée dans le corps d’un Anglais, fit voler d’un coup de pistolet la tête d’un autre, puis, sans se baisser ni s’éloigner, aussi arrogant en route vers l’enfer qu’il l’avait été sa vie durant, il se laissa transpercer à mort par une meute d’Anglais qui l’avaient reconnu et se disputaient ses dépouilles.

— No quarter !… No quarter !

Il ne restait plus que deux officiers parmi les survivants. Ils se mirent à remonter le terre-plein en courant, profitant de ce que les assaillants en avaient surtout après le mestre de camp. Au bout de quelques pas, l’un d’eux reçut un coup de pique qui le perça de part en part. L’autre, celui qui s’était fait taillader la figure, trébucha jusqu’au drapeau, se baissa pour s’en emparer, se redressa et put encore faire trois ou quatre pas avant de tomber, criblé de balles de pistolet et de mousquet. Le drapeau se retrouva encore une fois à terre, mais personne ne s’en occupa car tous faisaient pleuvoir les coups d’arquebuse sur les Anglais qui commençaient à s’aventurer sur la côte, prêts à ajouter le corps du mestre de camp au trophée du drapeau. Quant à moi, je continuais à distribuer poudre et balles, dont la provision baissait dangereusement, profitant des temps morts pour charger l’arquebuse qu’avait laissée Rivas et tirer entre les gabions. Je chargeais maladroitement mon arme, car elle était énorme pour moi et ses ruades de mule me meurtrissaient l’épaule. Pourtant, je parvins à tirer cinq ou six fois. Je bourrais l’once de plomb dans la gueule du canon, je remplissais soigneusement le bassinet de poudre, puis je calais la mèche dans le serpentin en essayant de fermer le bassinet quand je soufflais sur la mèche, comme je l’avais vu tant de fois faire au capitaine et aux autres. Je n’avais d’yeux que pour le combat et d’oreilles que pour l’explosion de la poudre dont la fumée noire et acre me piquait les yeux, les narines et la bouche. Oubliée, la lettre d’Angélica d’Alquézar se trouvait contre ma poitrine, sous mon pourpoint. Si j’en réchappe, marmonnait Garrote en rechargeant à la hâte son arquebuse, je ne remets plus jamais les pieds en Flandres.

Pendant ce temps, le combat se poursuivait sur la digue et les murs du fort. Voyant fuir les gens du capitaine Fenice, qui mourut devant la porte alors qu’il faisait vaillamment son devoir, le sergent-major Don Carlos Roma, un de ces hommes qui savent porter la culotte, avait pris une rondache et une épée. Face aux fuyards, il tentait de les refouler vers leurs positions, sachant que s’il pouvait freiner les assaillants, la digue par laquelle ils arrivaient étant étroite, il serait possible de les repousser, car dans la bousculade seuls les soldats qui se trouvaient en première ligne pourraient se battre. Peu à peu, la partie devenait plus égale. Les Italiens s’étaient refaits et se battaient maintenant avec un courage renouvelé autour de leur sergent-major, comme de bons soldats – ce que les hommes de cette nation, quand ils en ont envie et sont de bonne composition, savent fort bien faire –, jetant les Anglais à bas du mur et bousculant l’avant-garde ennemie.

De notre côté, les choses allaient de mal en pis : une centaine d’Anglais, en rangs serrés, étaient sur le point d’arriver sur le terre-plein où gisait le corps de l’enseigne, parmi les gabions du réduit, gênés seulement par le feu roulant de nos arquebuses qui décimaient leurs rangs, crachant des balles à moins de vingt pas.

— Il n’y a plus de poudre ! Criai-je.

C’était vrai. Il n’en restait plus que la quantité nécessaire pour que chacun puisse encore tirer deux ou trois fois. Curro Garrote, blasphémant comme un galérien, s’accroupit derrière le parapet, vilainement touché à un bras par un coup de mousquet. Pablo Olivares prit les munitions de son camarade, de quoi tirer deux fois encore, épuisant bientôt ce qu’il lui restait. Juan Cuesta, de Gijón, était mort depuis quelque temps déjà, derrière les gabions. Antonio Sánchez, un vieux soldat de Tordesillas, l’accompagna bientôt. Fulgencio Puche, de Murcie, s’effondra ensuite, portant ses mains au visage, saignant entre ses doigts comme un verrat. Les autres tirèrent encore, jusqu’à ne plus avoir de munitions.

— Voilà qui est fait, dit Pablo Olivares.

Nous nous regardions les uns les autres, indécis, tandis que les cris des Anglais se rapprochaient sur la côte. Leurs hurlements m’emplissaient de terreur et d’un infini chagrin. Nous n’avions plus le temps de dire un Credo, coincés que nous étions entre les rangs des ennemis et les eaux du marais. Plusieurs dégainèrent leur épée.

— Le drapeau, dit Alatriste.

Certains le regardèrent, comme s’ils ne comprenaient pas. D’autres, à la suite de Copons, se redressèrent et s’approchèrent du capitaine.

— Il a raison, dit Mendieta. Avec le drapeau.

Je le compris. Mieux valait mourir avec lui, se battre à ses côtés, que de rester derrière les gabions, comme des lapins. Ma peur se transforma alors en une profonde fatigue, vieille comme le monde. J’avais envie d’en finir une fois pour toutes. J’aurais voulu fermer les yeux pour dormir l’éternité. Alors que je cherchais ma dague dans mon dos, je remarquai que j’avais la chair de poule. Ma main tremblait et je serrai très fort mon arme. Alatriste vit mon geste et ses yeux clairs se posèrent sur moi un court instant, avec une expression qui était à la fois une excuse et un sourire. Puis il sortit son épée, ôta son chapeau et défit les courroies de ses douze apôtres. Sans mot dire, il se jucha sur le parapet.

España !… Cierra España ! crièrent plusieurs hommes en lui emboîtant le pas.

— Espagne, mon cul ! Marmotta Garrote qui se relevait en tirant la jambe, son épée dans sa main valide. Mes couilles !… En avant, mes couilles !

J’ignore comment, mais nous survécûmes. Mes souvenirs de la côte du réduit de Terheyden sont confus, comme le fut cette contre-attaque désespérée. Je sais seulement que nous nous hissâmes sur le parapet, que certains se signèrent à la hâte ; puis, telle une meute de chiens sauvages, nous dévalâmes la côte, hurlant comme des fous, brandissant épées et dagues quand les premiers Anglais furent sur le point de s’emparer de notre drapeau. Ils s’arrêtèrent net, épouvantés par cette apparition inattendue alors qu’ils croyaient avoir brisé notre résistance. Ils étaient encore là, les yeux levés vers nous, les mains tendues vers la hampe du drapeau, quand nous leur tombâmes dessus, les massacrant sans qu’ils opposent de résistance. Je le ramassai, le serrai dans mes bras, résolu à ne pas me laisser arracher ce bout d’étoffe, même au risque de ma vie. Je roulai en bas du terre-plein, le drapeau dans mes bras, et tombai sur les cadavres de l’officier, du porte-drapeau Chacón et du bon Rivas, ainsi que sur les Anglais qu’Alatriste et les autres attaquaient au fur et à mesure qu’ils descendaient la côte, avec un tel élan et une telle férocité – la force des désespérés est qu’ils n’espèrent aucun salut – que ceux-ci, épouvantés par notre contre-attaque, commencèrent à hésiter en voyant les blessures de leurs camarades. Ils trébuchaient les uns sur les autres quand l’un d’eux tourna le dos, imité par d’autres. Le capitaine Alatriste, Copons, les frères Olivares, Garrote et le reste des nôtres étaient rouges du sang ennemi, aveugles à force de tuer à droite et à gauche. Nous eûmes la surprise de voir les Anglais se mettre à courir, des dizaines d’entre eux, comme je vous le raconte, battant en retraite tandis que les nôtres les attaquaient dans le dos. Ils arrivèrent ainsi devant le cadavre de Don Pedro de la Daga, puis continuèrent leur débandade, laissant derrière eux une sanglante boucherie. Quant à moi, le drapeau bien serré entre mes bras, je continuais à hurler de toutes mes forces, criant mon désespoir, ma rage et le courage des hommes et femmes qui m’avaient fait. Pardieu, j’allais encore connaître bien des aventures et des combats, certains aussi acharnés que celui-ci. Mais, aujourd’hui encore, je me mets à pleurer comme le petit homme que j’étais alors, quand ces souvenirs me reviennent en mémoire, quand je me vois, âgé de quinze ans à peine, tenant dans mes bras cet absurde chiffon au damier bleu et blanc, criant et courant sur la côte ensanglantée du réduit de Terheyden, le jour où le capitaine Alatriste chercha un bon endroit pour mourir et où je le suivis au milieu des Anglais avec ses camarades, parce que nous allions nous aussi tomber tôt ou tard et que nous aurions eu honte de le laisser tout seul.



EPILOGUE

Le reste est un tableau. Le reste appartient à l’Histoire. C’était déjà le cas neuf ans plus tard, ce matin où je traversai la rue pour entrer dans l’atelier de Diego Velázquez, valet de garde-robe du roi à Madrid. C’était une journée grise d’hiver, plus maussade encore que celles de Flandres. La glace des flaques d’eau craquait sous mes bottes à éperons et, malgré ma cape et mon chapeau bien enfoncé sur ma tête, l’air froid me cinglait le visage. Je fus heureux de me glisser dans la tiédeur du couloir obscur, puis d’entrer dans le vaste atelier où un feu brûlait allègrement dans la cheminée, à côté des grandes fenêtres qui éclairaient les toiles accrochées sur les murs, posées sur des chevalets ou sur le plancher. La pièce sentait la peinture, l’huile, le vernis et l’essence de térébenthine. Elle embaumait aussi le bouilli de poulet qui mijotait avec des épices et du vin à côté de la cheminée, sur un fourneau.

— Servez-vous, monsieur Balboa, dit Diego Velázquez.

Un séjour en Italie, la vie à la Cour et la faveur de notre roi Philippe IV lui avaient fait perdre le plus gros de son accent sévillan depuis ce jour, onze ou douze ans plus tôt, où je l’avais vu pour la première fois sur le parvis de San Felipe. Pour l’heure, il était en train de nettoyer minutieusement avec un chiffon propre des pinceaux qu’il alignait ensuite sur une table. Les cheveux en désordre, comme sa moustache et sa barbe, il était vêtu d’une journade noire, couverte d’éclaboussures de peinture. Levé avec le soleil, le peintre favori de notre monarque ne faisait jamais sa toilette avant une heure avancée de la matinée, quand il s’arrêtait de travailler pour se reposer et se réchauffer l’estomac. Aucun de ses intimes n’aurait osé le déranger avant cette pause. Puis il continuait son travail dans l’après-midi, quand il prenait une collation. Ensuite, si sa charge au palais ou d’autres engagements importants ne l’en empêchaient pas, il se promenait sur le parvis de San Felipe, la Plaza Mayor ou au Prado, souvent en compagnie de Don Francisco de Quevedo, d’Alonso Cano et d’autres amis, disciples et connaissances. Je déposai ma cape, mes gants et mon chapeau sur un escabeau et je m’approchai de la marmite pour me servir une louche de bouilli dans un bol de terre cuite vernissée. J’avalai à petites gorgées le bouillon, tout en me réchauffant les mains.

— Et comment vont vos affaires au palais ? demandai-je.

— Doucement, doucement, répondit-il.

À l’époque, Velázquez s’était vu confier l’importante tâche de décorer la grande salle des royaumes dans le nouveau palais du Buen Retiro. Cette tâche, comme d’autres, lui avait été assignée par le roi lui-même, ce dont il n’était pas peu fier. Mais, se lamentait-il parfois, il manquait d’espace pour cet ouvrage qui ne lui laissait pas non plus la quiétude nécessaire pour travailler à son gré. Pour cette raison, il venait de céder sa charge d’huissier de la chambre du roi à Juan Bautista del Mazo, se contentant de celle, honorifique, d’officier de la garde-robe.

— Et comment va le capitaine Alatriste ? demanda le peintre.

— Bien. Il vous envoie ses salutations… Il est allé rue de Francos avec Don Francisco de Quevedo et le capitaine Contreras pour rendre visite à Lope de Vega.

— Et comment se porte le Phénix des beaux esprits ?

— Mal. La fugue de sa fille Antoñita avec Cristóbal Tenorio a été un coup très dur pour lui… Il ne s’en remet pas.

— Il faut que je trouve le temps de lui rendre visite… Son état aurait-il empiré ?

— On craint qu’il ne passe pas l’hiver.

— Quelle tristesse !

Je bus encore une ou deux gorgées de ce bouillon brûlant qui me réchauffait les intérieurs.

— Apparemment, nous allons entrer en guerre avec Richelieu, dit Velázquez.

— C’est ce qu’on raconte sur le parvis de San Felipe.

J’allai déposer mon bol sur la table et, chemin faisant, je m’arrêtai devant un tableau achevé posé sur un chevalet. Il ne restait plus qu’à lui mettre une couche de vernis. Angélica d’Alquézar était très belle sur la toile, vêtue de satin blanc aux passements de fil d’or et de perles minuscules, avec une mantille en dentelle de Bruxelles. Je savais qu’elle était de Bruxelles car c’était moi qui lui en avais fait présent. Le regard fixe de ses yeux bleus avait quelque chose d’ironique et semblait suivre tous mes mouvements dans l’atelier du peintre, comme ils le faisaient dans ma vie. La retrouver chez Velázquez me fit sourire en moi-même. Quelques heures plus tôt à peine, je l’avais quittée quand j’étais sorti dans la rue drapé dans ma cape, au point du jour – la main sur le pommeau de mon épée au cas où les sicaires de son oncle m’attendraient dehors –, et j’avais encore sur les doigts, dans la bouche et sur la peau son parfum délicieux. J’avais aussi sur le corps la cicatrice laissée par sa dague et dans la tête ses paroles d’amour et de haine, aussi sincères et mortelles les unes que les autres.

— Je vous ai trouvé, dis-je à Velázquez, le dessin de l’épée du marquis des Balbases… Un vieux camarade qui l’a vue bien des fois s’en souvient assez bien.

Je tournai le dos au portrait d’Angélica, je sortis la feuille de papier pliée en quatre que j’avais glissée sous ma journade, puis je la tendis au peintre.

— Le pommeau était en bronze et en or battu. Vous verrez comment les gardes étaient faites.

Velázquez, qui avait posé chiffon et pinceaux, contemplait le croquis d’un air satisfait.

— Quant aux plumes de son chapeau, ajoutai-je, elles étaient certainement blanches.

— Excellent, dit le peintre.

Il laissa la feuille de papier sur la table et regarda le tableau. Destiné à la salle des royaumes, tendu sur un grand châssis accroché au mur, il était énorme, au point qu’il fallait se servir d’un escabeau pour atteindre son sommet.

— Finalement, j’ai tenu compte de votre avis, ajouta-t-il, pensif. Des lances au lieu de drapeaux.

Je lui avais décrit les détails de la scène lors de longues conversations que nous avions eues ces derniers mois, après que Don Francisco de Quevedo lui eut conseillé de s’adresser à moi. Diego Velázquez avait décidé de ne pas donner dans la fureur des combats, le choc des armes et les autres sujets de rigueur dans les scènes guerrières, leur préférant la sérénité et la grandeur. Comme il me l’avait dit plusieurs fois, il voulait représenter une scène à la fois d’arrogance et de magnanimité, peinte à sa manière, c’est-à-dire en montrant la réalité comme lui la voyait, l’évoquant plus que la décrivant, laissant au spectateur le soin d’en imaginer le contexte et l’esprit.

— Qu’en dites-vous ? me demanda-t-il avec douceur.

Je savais bien que mon jugement artistique, pas très sûr chez un soldat de vingt-quatre ans, lui importait peu. Il me demandait autre chose, ainsi que je le compris à la manière dont il me regarda, presque avec méfiance, comme en cachette, tandis que mes yeux parcouraient le tableau.

— C’était comme cela, et c’était différent, répondis-je.

Je me repentis aussitôt de ma réponse, craignant de l’avoir fâché. Mais il se contenta de sourire légèrement.

— Je sais bien, dit-il, qu’il n’y a aucune colline de cette hauteur près de Breda et que la perspective du fond est un peu forcée – il fit quelques pas et se planta devant le tableau, les poings sur les hanches. Mais la scène fait son effet et c’est ce qui importe.

— Je ne parlais pas de cela.

— Je sais ce que vous vouliez dire, fit le peintre.

Il posa le doigt sur la main avec laquelle le Hollandais Justin de Nassau remet la clé de la ville au général Spinola – la clé n’était encore qu’ébauchée, une tache de couleur – et il frotta un peu avec le pouce. Puis il recula d’un pas sans cesser de regarder la toile. Il observait un point situé entre deux têtes, sous le canon horizontal de l’arquebuse que le soldat sans barbe ni moustache porte à l’épaule, là où se devine, à moitié caché derrière les officiers, le profil aquilin du capitaine Alatriste.

— De toute façon, dit-il enfin, c’est ainsi qu’on s’en souviendra… Plus tard, quand vous et moi serons morts.

Je regardai les visages des mestres et des capitaines au premier plan, certains pas encore tout à fait achevés. Pour commencer, à l’exception de Justin de Nassau, du prince de Neubourg, de Don Carlos Coloma et des marquis d’Espinar et de Leganés, sans parler du général Spinola, les têtes de la scène principale ne correspondaient pas à celles des personnages en chair et en os. Velázquez avait donné les traits de son ami le peintre Alonso Cano à l’arquebusier hollandais qu’on aperçoit à gauche et les siens propres à l’officier chaussé de hautes bottes qui regarde le spectateur, à droite. Quant au geste chevaleresque du pauvre Don Ambrosio Spinola – il était mort de peine et de honte quatre ans plus tôt, en Italie –, sans doute avait-il été ainsi ; mais l’artiste avait aussi représenté le général hollandais dans une attitude plus humble et plus soumise que celle qu’avait eue Justin de Nassau quand il avait rendu la ville au quartier de Balanzón… Ce que je voulais dire, c’était que dans cette composition sereine, où il ne manquerait plus, Justin de Nassau, que vous vous incliniez, l’attitude réservée des officiers cachait quelque chose que j’avais vu de près, entre les lances : l’orgueil insolent des vainqueurs, le dépit et la haine des vaincus ; la rage aveugle avec laquelle nous nous étions entretués et qui allait continuer encore, sans que suffisent les tombes dont était rempli le paysage du fond, dans la fumée grise des incendies. Quant à ceux qui figuraient au premier plan et à ceux qui n’y figuraient pas, la vérité était que nous autres, la loyale et résistante infanterie, les vieux tercios qui avaient fait le vilain travail des mines et des caponnières, sortant en chemise des tranchées, en pleine nuit, démolissant par le feu et la hache la digue de Sevenberge, combattant au moulin Ruyter et devant le fort de Terheyden, avec nos vêtements rapiécés et nos armes ébréchées, nos pustules, nos maladies et notre misère, nous n’étions que de la chair à canon, éternel décor sur lequel l’autre Espagne, celle des dentelles et des révérences, prenait possession des clés de Breda – finalement, comme nous l’avions craint, on ne nous permit même pas de mettre la ville à sac – et posait pour la postérité avec toute cette comédie : le luxe de montrer un esprit magnanime. Oh, de grâce, ne vous inclinez point, Don Justin de Nassau. Nous sommes entre gentilshommes et le soleil espagnol ne s’est pas encore couché sur les Flandres.

— Ce sera un tableau magnifique, dis-je.

J’étais sincère. Ce serait un tableau magnifique et le monde, peut-être, se souviendrait de notre malheureuse Espagne, embellie sur cette toile où il n’était pas difficile de deviner le souffle de l’immortalité, sorti de la palette du plus grand peintre de tous les temps. Mais la réalité, mes vrais souvenirs résidaient au second plan de la scène qui attirait irrésistiblement mon regard, derrière la composition centrale dont je me moquais bien : dans le vieux drapeau échiqueté d’azur et de blanc, porté sur l’épaule par un homme hirsute et moustachu qui aurait bien pu être l’enseigne Chacón, lui que je vis mourir alors qu’il essayait de le sauver sur la côte du réduit de Terheyden ; parmi les arquebusiers – Rivas, Llop et les autres qui ne rentrèrent jamais en Espagne ni ailleurs – tournant le dos à la scène principale, ou dans le buisson des piquiers disciplinés et anonymes auxquels je pouvais cependant donner le nom de camarades vivants et morts qui avaient parcouru l’Europe, au prix de leur sueur et de leur sang, pour que se vérifient ces vers écrits en leur honneur :

Et toujours sur le pied de guerre ils combattirent et furent grands, en Allemagne et chez Flamands, et en France et en Angleterre. Et la terre se prosterna toute tremblante sous leurs pas ; eux qui furent simples soldats, en si prodigieuse campagne, portèrent le soleil d’Espagne de l’Orient jusqu’au Couchant.

C’est à eux, Espagnols de langues et de terres différentes, mais solidaires dans l’ambition, la superbe et les souffrances, et pas à ces poseurs représentés au premier plan du tableau, que le Hollandais remettait sa maudite clé. À cette troupe sans nom ni visage que le peintre laissait seulement entrevoir sur le flanc d’une colline qui n’avait jamais existé ; j’avais, moi, à dix heures du matin, le cinq juin de l’an mille six cent vingt-cinq, alors que Philippe IV régnait sur l’Espagne, assisté à la reddition de Breda avec le capitaine Alatriste, Sebastián Copons, Curro Garrote et les autres survivants de son escouade décimée. Et, neuf ans plus tard, à Madrid, debout devant le tableau peint par Diego Velázquez, je crus entendre de nouveau le tambour pendant que je voyais avancer lentement, entre les forts et les tranchées ensevelis dans la fumée, au loin, devant Breda, les vieux escadrons impassibles, les piques et les drapeaux de celle qui fut la meilleure infanterie du monde : celle des Espagnols haïs, cruels, arrogants, disciplinés seulement à l’heure du combat. Eux qui supportaient tout, sauf qu’on leur parle de haut.


Fin du Tome 3