Poul Anderson

Stella Maris




I

<p>I</p>

Le jour, Niaerdh folâtrait parmi les phoques, les baleines et les poissons qu’elle avait créés. Du bout de ses doigts jaillissaient des goélands et des embruns qui s’envolaient sur les vents. Ses filles sur le bord du monde dansaient au son de ses chants, qui invoquaient la pluie céleste ou faisaient frissonner les eaux sous la caresse du soleil. Lorsque les ténèbres montaient à l’est, elle regagnait sa couche que ces ténèbres recouvraient. Mais elle se levait tôt le plus souvent, longtemps avant le soleil, pour veiller sur sa mer. Sur son front brillait l’étoile du matin.

Un jour, Frae arriva sur la grève. « Niaerdh, je t’appelle ! » cria-t-il. Seuls les rouleaux lui répondirent. Il porta à ses lèvres son cor Rassembleur et souffla. Les cormorans fuirent les récifs en criaillant. Puis il tira son épée du fourreau et frappa du plat le flanc du taureau Ebranleur sur lequel il était monté. Le beuglement qui suivit poussa l’eau à jaillir des puits et les rois défunts à s’éveiller dans leurs tumulus.

Alors Niaerdh vint à lui. Furieuse, elle vogua sur un iceberg, vêtue de brume et tenant dans sa main le filet dans lequel elle pêche les navires. « Pourquoi oses-tu me déranger ? lui jeta-t-elle, et ses mots étaient comme des grêlons.

— Je veux t’épouser, lui dit-il. J’ai été aveuglé par la lumière de tes seins, entraperçue dans le lointain. J’ai chassé ma sœur. Mon désir est si fort que la terre en est dolente et que toutes les pousses s’étiolent. »

Niaerdh éclata de rire. « Que peux-tu m’offrir que mon frère ne possède point ?

— Une maison au toit haut, déclara-t-il, de riches offrandes, de la viande chaude pour ton tranchoir et du sang bouillant pour ton bol, la seigneurie des semailles et des moissons, de la copulation, de la naissance et de la vieillesse.

— Tous ces biens-là sont précieux, concéda-t-elle, mais si je persistais à me détourner d’eux ?

— Alors toute vie quittera la terre et te maudira en périssant, prévint-il. Mes flèches voleront jusqu’aux chevaux du Soleil et les tueront. Lorsqu’il tombera dans les flots, la mer se mettra à bouillir ; et ensuite, elle gèlera sous une nuit qui ne connaîtra plus l’aurore.

— Non, dit-elle, car auparavant j’aurai englouti ton royaume sous les vagues et je l’aurai noyé. »

Ils observèrent un moment de silence.

« Nous sommes forts tous les deux, dit-elle. Mieux vaut que nous nous abstenions de détruire le monde. Je viendrai à toi au printemps, avec ma dot de pluie, et ensemble nous parcourrons la terre pour la bénir. Toi, tu m’offriras en cadeau le taureau sur lequel tu es monté.

— C’est beaucoup trop, protesta Frae. En lui réside une puissance capable d’enfanter la terre. Il disperse les ennemis, les étripe et les piétine, il dévaste leurs champs. La roche tremble sous ses sabots.

— Tu pourras le garder sur terre et en user comme avant, répondit Niaerdh, sauf lorsque j’en aurai besoin. Mais il sera mien et, le moment venu, je l’appellerai à moi pour toujours. » Au bout d’un temps, elle reprit : « Chaque automne, je te quitterai pour regagner ma mer. Mais je te reviendrai chaque printemps. Ainsi en ira-t-il cette année, puis toutes les années à venir.

— J’espérais bien plus, dit Frae, et si nous scindons nos efforts, je crains que les dieux de la guerre n’en profitent. Mais il était écrit que telle serait ta volonté. Je t’attendrai quand le soleil tournera au nord.

— Je viendrai à toi sur l’arc-en-ciel », promit Niaerdh. Et il en fut ainsi. Et il en est ainsi.


1.

<p>1.</p>

Vue depuis les remparts du Vieux Camp, la nature était terrifiante. En cette année de sécheresse, le ruban étincelant du Rhin à l’est avait rétréci. Les Germains le franchissaient sans peine, alors que les bateaux venus approvisionner les avant-postes sur la rive gauche s’échouaient souvent, risquant de tomber entre les mains de l’ennemi avant qu’on ait pu les dégager. On eût dit que les rivières mêmes, les antiques défenses de l’Empire, désertaient le camp de Rome. Dans les forêts de l’autre rive, dans les bosquets de celle-ci, les feuilles brunies tombaient sur le sol et se flétrissaient. Les champs cultivés, déjà grillés avant la guerre, étaient devenus cendres plutôt que bourbiers, et une fine poussière colorait de gris les ruines calcinées sous un ciel cuivré.

C’était comme si on avait semé des dents de dragons, car la terre donnait aujourd’hui des hordes de Barbares. Des colosses blonds rassemblés autour de leurs emblèmes, évocateurs de clairières sacrées et de rites sanglants, bourdons ou litières, empilements de crânes ou gravures grossières, images d’ours, de sangliers, de bisons, d’aurochs, d’élans, de cerfs, de chats sauvages, de loups. La lueur du couchant accrochait les fers de lance, les ombons, les quelques casques et les rares cuirasses et cottes de mailles, prélevées sur la dépouille d’un légionnaire. La plupart d’entre eux ne portaient qu’une tunique et des braies, quand ils n’allaient pas torse nu, quelques-uns se revêtaient d’une peau de bête. Ils grondaient, aboyaient, criaient, rugissaient, tapaient du pied, produisant une rumeur de tonnerre lointain.

Oui, lointain. En scrutant leur masse par-delà les ombres qui s’étiraient vers lui, Munius Lupercus remarqua de longs cheveux noués sur les tempes ou au sommet du crâne. C’était là le style des tribus suèves du cœur de la Germanie. Sans doute ne s’agissait-il que de petites bandes ayant suivi jusqu’ici des capitaines aventureux, mais cela prouvait que l’influence de Civilis était déjà bien répandue.

La plupart des guerriers portaient des tresses ; certains les teignaient en rouge ou les taillaient en pointe, à la manière des Gaulois. C’étaient des Bataves, des Canninéfates, des Tongres, des Frisons, des Bructères et autres indigènes – redoutables non point à cause de leur nombre, mais parce qu’ils connaissaient les us romains. Oh ! voici un escadron de Tenctères, tels des centaures sur leurs poneys, brandissant lances et bannières, l’arc calé sur le pommeau de la selle, la cavalerie des rebelles !

« Nous allons avoir une nuit agitée, dit Lupercus.

— Comment le sais-tu, sire ? » La voix de l’ordonnance était mal assurée. Ce n’était qu’un gamin, promu en hâte pour remplacer feu Rutilius, un homme d’expérience. Quand cinq mille soldats fuient le champ de bataille pour se réfugier dans la forêt, suivis de dix à quinze mille civils, on prend ce que l’on trouve.

Lupercus haussa les épaules. « J’ai appris à connaître leurs humeurs. »

Ils n’envoyaient pas que des signaux subtils. Par-delà le fleuve, par-delà la masse tumultueuse des mâles, la fumée montait au-dessus des chaudrons et des broches. Les femmes et les enfants des environs étaient venus encourager les hommes au combat. On entendait à nouveau monter leur mélopée. Un son qui gagnait en force et en volume, dont le rythme vous faisait grincer des dents : ha-ba-da,  ha-ba, ha-ba-da-da. De plus en plus d’oreilles se tournaient vers lui, et il devenait le centre du chaos.

« Je ne pense pas que Civilis souhaite passer à l’action », déclara Aletus. Lupercus avait relevé le centurion de ce qui subsistait de son commandement, pensant que les conseils de ce vétéran lui seraient précieux. Aletus désigna le glacis au pied de la palissade. « Les deux derniers assauts lui ont coûté beaucoup. »

Les cadavres gisaient pêle-mêle, boursouflés, livides, sur un tapis d’entrailles et de sang séché, d’armes brisées et de tortues de fortune, sous lesquelles les Barbares avaient donné l’assaut.

Par endroits, ils débordaient du fossé. Leurs bouches s’ouvraient sur des langues que fourmis et scarabées grignotaient déjà. Les corbeaux avaient dévoré la plupart des yeux. Nombre d’oiseaux picoraient encore, grappillant leur souper avant la tombée de la nuit. Les narines s’étaient accoutumées à la puanteur, sauf lorsqu’une brise la portait droit sur elles, et la fraîcheur du soir l’avait atténuée.

« Il a beaucoup de troupes en réserves, répliqua Lupercus.

— Mais ce n’est ni un crétin, ni un ignorant, n’est-ce pas, sire ? insista le centurion. Il a marché à nos côtés pendant plus de vingt ans, me dit-on, il est même allé en Italie, et il est monté en grade autant qu’il est possible à un auxiliaire. Il sait forcément que nous sommes à court de provisions. Il est plus sensé de nous affamer que d’affronter nos hommes et nos machines de guerre.

— Certes, fit Lupercus. Je pense que telle est son intention depuis que son assaut a échoué. Mais il ne peut contrôler ses troupes comme le ferait un Romain, tu sais. » Rictus : « Non que nos légions se soient montrées disciplinées ces derniers temps. »

Il chercha du regard le point fixe autour duquel l’ennemi se vautrait. Des bouquets de métal étincelaient là où les hommes se groupaient autour des étendards de leurs unités ; les chevaux attachés mangeaient paisiblement leur avoine ; une tour de siège de deux étages, bâtie à la hâte, grossière mais solide, attendait sur ses roues. A proximité se trouvaient Claudius Civilis, naguère serviteur de Rome, et les sauvages qui profitaient de son commandement et de son enseignement.

« Quelque chose a attisé la colère des Germains, reprit le légat. Un événement, une inspiration, un caprice… peu importe. J’aimerais savoir de quoi il s’agit. Mais nous risquons d’être fort occupés sous peu. Préparons-nous. »

Il descendit de la tour, suivi par son état-major. On eût dit qu’il regagnait un monde de paix. Au fil des décennies, le Vieux Camp s’était agrandi au point de devenir une sorte de colonie, avec des allées dont le tracé s’éloignait de la rectitude militaire. En ce moment, il accueillait une foule de réfugiés en plus de ce qui restait de son armée. Mais Lupercus avait réussi à y imposer l’ordre, les soldats à leurs postes ou dans leurs baraquements, les civils occupés à des tâches essentielles ou cantonnés là où ils ne gênaient personne.

Le calme régnait dans la pénombre ; l’espace d’un instant, il cessa d’écouter les chants des sauvages. Son esprit s’envola, engloutissant les milles et les années, retrouvant les Alpes, puis la mer si bleue, et la baie sous la majestueuse montagne, la cité nichée sur ses flancs, sa villa envahie par les roses, Julia, les enfants… Mais Publius serait bientôt un homme, Lupercilla une jeune dame, et Marcus, avait-il enfin maîtrisé la lecture ?… Leurs missives étaient si espacées, si irrégulières. Comment se portaient-ils, quel temps faisait-il ce jour à Pompéi ?

N’y pense plus. Tu as plus urgent à faire. Il s’activa à ses tâches, inspectant, planifiant, donnant ses instructions.

La nuit tomba. Les flammes des foyers montaient autour du fort, et les guerriers buvaient et festoyaient. Ils avaient volé quantité d’amphores pleines de vin. On entendit bientôt retentir leurs chants. Les Romains les distinguaient nettement. Javelines, frondes et catapultes les frappèrent bientôt, en commençant par les plus hardis et les plus bigarrés. « Une chasse aux oiseaux à la mode égyptienne, par Hercule ! jubila Aletus.

— Civilis va y mettre bon ordre », rétorqua Lupercus.

Et en effet, au bout de deux ou trois heures, on vit jaillir les étincelles puis les flammes disparaître, les foyers étant dispersés puis étouffés par des couvertures. Cette précaution sembla accroître encore la colère des Germains. La lune était absente du ciel et la brume occultait les étoiles. On se battit à l’aveuglette ou presque, au corps à corps, on frappait quand on entendait un bruit ou qu’on voyait avancer une masse de nuit. Mais les légionnaires continuaient de respecter la discipline. Ils jetaient depuis les remparts des pierres et des bâtons ferrés. Lorsqu’ils entendaient le bruit caractéristique d’une échelle qu’on hissait, ils la repoussaient de leurs boucliers, puis lançaient leurs javelines. Si un homme réussissait à prendre pied sur le rempart, ils le passaient au fil de l’épée.

Les combats s’espacèrent peu après minuit. Un temps régna le silence, on n’entendait même plus les râles des agonisants. Indifférents au danger, les Germains avaient emporté leurs blessés, et les Romains avaient évacué les leurs vers l’infirmerie. Lupercus regagna son poste d’observation et tendit l’oreille. Il entendit bientôt une voix qui haranguait les guerriers, lesquels se mirent à crier et à entonner leur chant de mort. Il secoua la tête. « Ils vont revenir », soupira-t-il.

Les premiers rayons du soleil éclairèrent la tour de siège qui roulait doucement vers la porte principale. Elle était poussée par une bonne vingtaine de guerriers, derrière lesquels se pressaient leurs camarades, Civilis et sa garde d’élite patientant sur le flanc. Lupercus eut tout le temps d’évaluer la situation, de prendre une décision, de mettre ses hommes en position et de déployer ses propres engins. Légionnaires et artisans réquisitionnés avaient travaillé d’arrache-pied pour fabriquer ces derniers.

La tour approcha de la porte. Des guerriers y montèrent, brandissant leurs armes, lançant des projectiles, se préparant à sauter dans le camp. Le légat parla. Les Romains posté sur les remparts déployèrent poutres et poteaux. Protégés par leurs boucliers, soutenus par les frondeurs, ils résistèrent à l’assaut. Une fois qu’ils eurent immobilisé la tour, ils entreprirent de la tailler en pièces. Pendant ce temps, leurs camarades faisaient une sortie et attaquaient l’ennemi sur les deux flancs.

Civilis fonça, à la tête de ses vétérans. Les ingénieurs romains firent apparaître un bras orientable au-dessus des remparts. Des mâchoires de fer se refermèrent sur un Barbare, le hissèrent dans les airs. Poussant des cris de triomphe, les ingénieurs actionnèrent les contrepoids de la grue. Le bras pivota, les mâchoires se rouvrirent, l’homme chut à l’intérieur de l’enceinte. Une escouade l’attendait.

« Des prisonniers ! s’écria Lupercus. Il me faut des prisonniers ! »

La grue repartit à la pêche, encore et encore. Quoique lent et difficile à manœuvrer, cet engin était nouveau et démoralisant. Lupercus n’aurait su dire dans quelle mesure il poussa l’ennemi à la déroute. Sans doute que nul n’aurait pu en juger. La destruction de la tour de siège et la sortie de l’infanterie avaient déjà ébranlé les troupes barbares.

Des soldats disciplinés auraient tenu bon, usé de leur supériorité numérique et retourné la situation. Mais les Barbares, ignorant toute coordination, ne maîtrisaient que leur environnement immédiat et n’avaient aucune vue d’ensemble du combat. Personne ne venait renforcer leurs points faibles. En outre, nombre d’entre eux étaient fatigués par leur nuit blanche, certains avaient perdu beaucoup de sang, et ni leurs dieux ni leurs camarades n’accouraient à leur aide. Perdant tout courage, ils ne tardèrent pas à s’égailler. Le reste de la horde suivit le mouvement.

« Ne faudrait-il pas les poursuivre, sire ? demanda l’ordonnance.

— Ce serait une erreur fatale. » Lupercus se demanda distraitement pourquoi il prenait la peine d’expliquer la chose plutôt que d’ordonner à ce blanc-bec de faire silence. « Ils n’ont pas tout à fait cédé à la panique. Regarde, ils s’arrêtent au bord du fleuve. Leurs chefs vont les rallier à eux et Civilis leur fera reprendre leurs esprits. En outre, je ne pense pas qu’il autorisera un nouvel assaut comme celui-ci. Il préférera établir un blocus. »

Et tenter de séduire ceux de ses compatriotes que nous comptons dans nos rangs, ajouta le légat dans son for intérieur. Mais au moins puis-je maintenant me permettre un petit somme. L’épuisement menaçait de le terrasser. Son crâne lui semblait empli de sable, sa langue transformée en lanière de cuir.

Mais le devoir avant tout. Il descendit et se dirigea vers le pomerium, là où la grue avait laissé choir ses proies. Deux hommes étaient morts, soit parce qu’ils avaient résisté, soit parce que les légionnaires n’avaient pas su se retenir. Un troisième gisait sur le sol, gémissant et secoué de faibles convulsions. Vu que ses jambes demeuraient immobiles, il avait dû se briser le dos : mieux valait lui trancher la gorge. Trois autres étaient étendus pieds et poings liés. Le septième, également attaché, était resté debout. Son corps bien bâti était vêtu de l’uniforme d’un auxiliaire batave.

Lupercus se planta devant lui. « Eh bien, soldat, qu’as-tu à dire pour ta défense ? » demanda-t-il à voix basse.

La barbe poussait sur ses joues, son latin souffrait d’un accent guttural, mais il s’exprimait clairement. « Tu nous tiens. Mais tu ne tiens pas grand-chose. »

Un légionnaire leva son glaive. Lupercus lui fît signe de le rabaisser. « Modère tes propos, conseilla-t-il. J’ai quelques questions à vous poser. Coopérez avec moi, et vous n’aurez pas à souffrir le sort qu’on réserve aux traîtres.

— Quoi que tu fasses, je ne trahirai pas mon seigneur », répliqua le Batave. Il était si épuisé que sa voix en devenait atone. « Que Woen, Donar et Tiw m’en soient témoins. »

Mercure, Hercule et Mars. Leur panthéon, du moins tel qu’il nous apparaît, à nous autres Romains. Peu importe. Il m’a l’air déterminé, et il ne servirait à rien de le torturer. Ce qui ne nous empêchera pas de le faire, naturellement. Peut-être que cela fera réfléchir ses camarades. Qui ne pourront sans doute rien nous dire d’essentiel. Quel gâchis !

Hum, un instant. Le légat sentit sa peau se hérisser. Peut-être consentira-t-il à éclairer ma lanterne. « Dis-moi, au fait, qu’est-ce qui vous a pris ? C’était une folie que de vous précipiter ainsi sur nous. Civilis a dû s’en arracher les cheveux.

— Il a voulu nous arrêter, admit le prisonnier. Mais les guerriers étaient intenables et il a dû… nous avons dû nous résigner à les encadrer. » Sourire carnassier. « Maintenant qu’ils ont appris leur leçon, peut-être seront-ils plus efficaces la prochaine fois.

— Mais qu’est-ce qui a déclenché cette attaque ? » Soudain, les yeux se firent matois, la voix vibrante. « Ils n’ont pas choisi la bonne tactique, non, mais pour le reste, ils avaient raison. C’est la vérité. Nous l’avons apprise des Bructères qui nous ont rejoints. Veleda a parlé.

— Veleda ?

— La sibylle. Elle a appelé toutes les tribus à se soulever. Rome est condamnée, lui a dit la déesse, et la victoire sera à nous. » Le Batave bomba le torse. « Fais de moi ce que tu voudras, Romain. Tu es un homme mort, et ton Empire puant périra avec toi. »


2.

<p>2.</p>

Durant les dernières décennies du XXe siècle, c’était une petite compagnie d’import-export qui servait de couverture à l’antenne de la Patrouille du temps à Amsterdam. Bureaux et entrepôts se trouvaient dans l’Indische Buurt, un quartier où les passants exotiques n’attiraient guère l’attention.

Le scooter temporel de Manse Everard apparut dans une pièce secrète du bâtiment par un matin du mois de mai. Il dut patienter quelques minutes avant de sortir, car il se trouvait dans le couloir une personne ignorant que les lambris dissimulaient une porte dérobée – un simple employé, sans aucun doute. Puis il tourna sa clé et franchit ladite porte. Cette procédure lui semblait peu efficiente, mais sans doute était-elle imposée par les conditions locales.

Il se rendit dans le bureau du gérant, qui était également le directeur des opérations régionales de la Patrouille. Les opérations en question tenaient le plus souvent de la routine, si tant est qu’on puisse qualifier de routinière la régulation du trafic sur les lignes de l’histoire. Mais ce n’était pas ici que se trouvait le QG du milieu. Le secteur géré par cette antenne n’était même pas considéré comme important, du moins jusqu’à maintenant.

« Nous ne vous attendions pas aussi tôt, monsieur, dit Willem Ten Brink d’un air surpris. Voulez-vous que j’appelle l’agent Floris ?

— Non merci, répondit Everard. Je la retrouverai plus tard, comme convenu. Mais j’avais envie de jeter un petit coup d’œil à votre ville. La dernière fois que je suis venu ici, c’était… euh… en 1952, à l’occasion d’un bref séjour. Ça m’a beaucoup plu.

— Eh bien, j’espère que vous ne serez pas trop déçu. Les choses ont pas mal changé depuis ce temps-là. Souhaitez-vous un guide, une voiture, une assistance quelconque ? Non ? Et un lieu pour y tenir votre réunion ?

— Ce ne sera pas utile. D’après son message, elle préférait que nous nous retrouvions chez elle. » L’homme parut déçu par sa discrétion, mais Everard n’entra pas davantage dans les détails. L’affaire était suffisamment délicate pour qu’il ne souhaite pas y mêler des personnes non autorisées, d’autant plus qu’il n’avait encore qu’une vague idée de sa nature.

Équipé d’un plan de la ville, d’un porte-monnaie plein de florins et de quelques conseils pratiques, il partit à l’aventure. Dans un bureau de tabac, il acheta de quoi bourrer sa pipe et utiliser les transports en commun. Il n’avait pas pris la peine d’apprendre le néerlandais, mais la plupart des gens parlaient couramment l’anglais. Il laissa le hasard guider ses pas.

Trente-quatre ans, c’est long. Et, en temps propre, cela faisait encore plus longtemps qu’il n’était pas venu ici. Depuis 1952, il était entré dans la Patrouille, où il était devenu agent non-attaché et avait visité quantité de pays et d’époques. La Londres d’Elisabeth Ière et la Pasargades de Cyrus le Grand lui étaient plus familières que les rues qu’il arpentait ce jour. Ce lointain été était-il vraiment si idyllique, ou bien n’était-il alors qu’un jeune homme naïf ? Il redoutait d’être déçu.

Les quelques heures suivantes le rassurèrent. Amsterdam n’était pas encore devenue le cloaque que certains évoquaient à son époque de référence. Du Dam à la Gare centrale, on trouvait à profusion des jeunes mal fagotés, mais aucun ne lui chercha noise. Dans les ruelles donnant sur la Damrak, on avait tout le loisir de s’attarder dans les bars et les cafés amplement pourvus en bières de toute sorte. Les boutiques sordides n’étaient pas absentes, mais on remarquait surtout les magasins traditionnels et les librairies extraordinairement achalandées. Everard décida de visiter les canaux avec un groupe et, lorsque le guide leur désigna les quartiers chauds, il ne vit que des immeubles vénérables. On l’avait mis en garde contre les pickpockets, mais il n’avait rien à craindre des agresseurs. La pollution était négligeable comparée à celle de New York, et les crottes de chien moins nombreuses qu’à Gramercy Park. Il déjeuna dans un petit restaurant où on servait de succulentes anguilles. Le Stedelijke Muséum le déçut quelque peu – il demeurait rétif à l’art contemporain –, mais il eut toutes les peines du monde à s’arracher au Rijks Muséum, n’en sortant qu’à l’heure de la fermeture.

Il ne devait pas tarder à se rendre chez Floris. C’était lui qui avait proposé cette heure, lorsqu’ils avaient pris contact par téléphone. Elle n’avait pas protesté. C’était un agent de terrain, une spécialiste de seconde classe, d’un rang relativement élevé dans la hiérarchie, pas assez cependant pour s’opposer aux vœux d’un agent non-attaché. Mais l’heure qu’il avait choisie n’avait rien de déraisonnable, et sans doute y avait-elle fait un saut juste après le petit déjeuner.

Quant à lui, ce moment de détente n’avait en rien affecté sa vivacité. Bien au contraire. Il lui avait permis de se faire une idée du milieu de son interlocutrice, de la ville qui l’avait vue naître, et ainsi de mieux l’appréhender. C’était indispensable. Sans doute devraient-ils travailler en étroite collaboration.

En quittant le Museumplein, il emprunta le Singelgracht et traversa une partie du Vondelpark. Le soleil faisait étinceler l’eau, les feuilles et l’herbe. Un jeune couple dérivait en canot, lui ramant et elle rêvassant ; un couple plus âgé se promenait main dans la main sous des arbres plus que centenaires ; quelques cyclistes passèrent près de lui, laissant dans leur sillage l’écho de leurs rires. Il repensa au Oude Kerk, aux Rembrandt et aux Van Gogh qu’il n’avait pas encore vus, à toute cette vie qui palpitait dans la cité, hier comme demain, à tout ce qui la nourrissait et lui donnait forme. Et il sut que cette réalité n’était qu’une brise spectrale, une onde diffractée dans un espace-temps abstrait, instable, une multiple splendeur à tout instant susceptible non seulement de disparaître, mais aussi de n’avoir jamais existé.

Les tours ennuagées, les palais somptueux, Les temples solennels et ce grand globe même Avec tous ceux qui l’habitent, se dissoudront, S’évanouiront tel ce spectacle incorporel Sans laisser derrière eux ne fût-ce qu’un brouillard[1]

Non ! Pas question de sombrer dans la morosité. Cela ne ferait que le troubler dans l’accomplissement de son devoir, lequel consistait à sauvegarder sa propre existence par les moyens les plus pragmatiques possibles. Il pressa le pas.

L’immeuble qu’il recherchait était sis dans une rue des plus élégante, datant des années 1910. A en croire la liste des occupants affichée dans le hall, Janne Floris demeurait au quatrième étage. La profession figurant sur sa plaque était bestuurder – administratrice ; si elle était salariée de la compagnie de Ten Brink, ce n’était là qu’une couverture.

Everard savait seulement qu’elle était spécialiste de l’âge du fer romain, une période où l’archéologie de l’Europe du Nord commençait plus ou moins à se confondre avec son histoire écrite. Il avait été tenté de consulter ses états de service, ce qu’il était autorisé à faire dans certaines limites. Ce milieu-là ne devait pas être facile pour une femme, en particulier une scientifique venant d’un avenir relativement éloigné. Finalement, il y avait renoncé, préférant attendre qu’ils aient fait connaissance. Mieux valait que sa première impression soit la plus directe possible. En outre, peut-être n’avait-il pas affaire à une crise grave. Peut-être que son enquête conclurait à une erreur d’interprétation, à un malentendu ne nécessitant aucune action correctrice.

Il se planta devant la porte et sonna. Elle ouvrit. L’espace d’un instant, tous deux restèrent muets.

Était-elle aussi surprise que lui ? S’était-elle attendue à une sorte de surhomme plutôt qu’à un type quelconque, au nez cassé et aux allures de plouc américain ? Lui n’aurait en tout cas jamais cru se retrouver nez à nez avec une magnifique blonde vêtue d’une robe élégante.

« Comment allez-vous ? articula-t-il en anglais. Je suis…»

Elle sourit, révélant des dents larges et éclatantes. Nez mutin, front haut – ses traits n’étaient pas empreints d’une beauté conventionnelle, hormis ses yeux aux nuances turquoise, mais il les trouvait néanmoins admirables, et sa carrure était celle d’une Junon athlétique. « L’agent Everard, acheva-t-elle à sa place. Très honorée, monsieur. » Elle s’exprimait avec une chaleur dénuée de toute obséquiosité et, lorsqu’elle lui serra la main, ce fut comme à un égal. « Soyez le bienvenu. »

En passant près d’elle pour entrer, il remarqua qu’elle n’était plus de la première jeunesse. Son teint clair avait connu bien des intempéries, de fines rides soulignaient ses yeux et encadraient ses lèvres. Eh bien, il lui avait sûrement fallu pas mal d’années pour atteindre le rang qui était le sien, et le traitement antisénescence n’effaçait pas tous les outrages du temps.

Une fois au salon, il explora les lieux du regard. Des meubles simples et confortables, comme chez lui, mais pas aussi avachis, et pas le moindre souvenir de voyage. Peut-être ne souhaitait-elle pas expliquer leur provenance à ses visiteurs… et à ses amants ? Il reconnut sur les murs la copie d’un paysage de Cuyp et une photographie astronomique des Dentelles du Cygne. Parmi les nombreux livres de sa bibliothèque, il identifia des œuvres signées Dickens, Mark Twain, Thomas Mann, Tolkien. Dommage que les titres en néerlandais ne lui évoquent rien.

« Veuillez vous asseoir, dit Floris. Vous pouvez fumer. J’ai fait du café, mais, si vous préférez du thé, c’est l’affaire de quelques minutes.

— Du café, ce sera très bien, merci. » Everard prit place dans un fauteuil. Elle rapporta de la cuisine une cafetière, des tasses, de la crème et du sucre, posa le tout sur une table basse et s’assit sur un sofa en face de lui.

« Préférez-vous l’anglais ou le temporel ? » s’enquit-elle.

Il aimait ses manières, directes sans être brusques. « Restons à l’anglais pour le moment. » La langue de la Patrouille était conçue pour tenir compte de la chronocinétique et des paradoxes qui lui étaient associés, mais, pour ce qui était de la dimension humaine, se révélait aussi inadéquate que tous les autres langages artificiels. (Un espérantiste qui se tape sur le doigt avec un marteau ne va pas crier : « Excremento ! ») « Ce que je souhaite, c’est me faire une idée de la nature exacte de notre affaire.

— Eh bien… je pensais que vous l’auriez déjà évaluée. Je ne conserve ici que des photos et des objets de petite taille – le genre de souvenir qu’on rapporte à l’issue d’une mission, des choses qui n’ont aucune valeur scientifique mais pour lesquelles on éprouve un attachement sentimental. C’est toujours comme ça, non ? » Everard opina. « Si je les sors de leur tiroir, peut-être que ça vous donnera une première impression du milieu considéré, et que ça me rappellera certaines observations susceptibles de vous être utiles. »

Il sirota son café, un café chaud et fort, comme il l’aimait. « Bien raisonné. Mais nous verrons cela un peu plus tard. Si cela est possible, je préférerais entendre un compte rendu de vive voix. Pour ce qui est des détails, de l’analyse historique et de la nature du risque, je serai mieux à même de les évaluer par la suite. » En d’autres termes, je n’ai rien d’un intellectuel, je ne suis qu’un fils de fermier du Middle-West qui a fait des études d’ingénieur avant de se reconvertir en flic.

« Mais je ne me suis pas encore rendue sur place, protesta-t-elle.

— Je sais. Aucun Patrouilleur ne l’a encore fait, n’est-ce pas ? Mais vous avez été informée du problème et, vu votre expérience et la nature de votre expertise, je suis sûr que vous l’avez déjà bien étudié. Cela fait de vous l’équivalent d’une observatrice de premier plan. »

Everard se pencha vers elle. « Okay, reprit-il, voici ce que je peux vous dire. Le Commandement régional m’a demandé d’ouvrir une enquête. Il a été avisé de certaines incohérences dans une chronique de Tacite et cela l’inquiète. Les événements concernés ont rapport aux Pays-Bas durant le Ier siècle apr. J.C. C’est-à-dire votre terrain d’études. En outre, nous sommes plus ou moins contemporains…» Nos dates de naissance sont séparées par une génération, c’est ça ? «… de sorte que nous devrions pouvoir coopérer de façon efficace. C’est pour ça que j’ai été choisi quand on a décidé de faire appel à un non-attaché. » Il désigna David Copperfield dans la bibliothèque. Autant lui montrer que tous deux avaient certaines choses en commun. « “ Barkis veut bien ”, cita-t-il. Je vous ai aussitôt contactés, Ten Brink et vous, et j’ai débarqué dans la foulée. Peut-être aurais-je dû commencer par réviser mon Tacite. Je l’ai lu, certes, mais c’était il y a belle lurette et je n’en conserve plus qu’un vague souvenir. J’ai jeté un petit coup d’œil au passage qui nous intéresse, mais ce brave homme n’était pas toujours très clair, pas vrai ? Allez, mettez-moi au parfum. Et si vous répétez des choses que je sais déjà, ça n’aura rien de dramatique. »

Floris sourit. « Je vous trouve fort désarmant, monsieur, murmura-t-elle. Est-ce délibéré ? » Il se demanda un instant si elle cherchait à flirter avec lui ; mais elle se raidit et se lança dans un discours factuel, avec un ton un peu professoral.

« Comme vous le savez sans doute, les Annales et les Histoires n’ont pas été transmises dans leur intégralité aux époques qui ont suivi celle de leur rédaction. La plus ancienne copie des Histoires ne contenait que les quatre premiers livres et une partie du cinquième, sur un total de douze. Le livre V s’interrompt d’ailleurs sur le récit de l’incident qui nous intéresse. Naturellement, une fois découvert le voyage dans le temps, une expédition se rendra à l’époque idoine pour récupérer les sections perdues. Celles-ci sont très demandées. S’il n’est pas le plus fiable des chroniqueurs, Tacite est un excellent styliste doublé d’un moraliste… et c’est la seule source d’information écrite pour certains épisodes de son temps. »

Everard acquiesça. « Ouais. Avant de tenter de reconstituer le cours des événements, un explorateur se doit d’étudier les historiens pour avoir une idée de ce qui l’attend. » Il toussota. « Mais vous êtes mieux placée que moi pour le savoir. Excusez-moi. Ça vous dérange si je fume ma pipe ?

— Pas du tout, répondit distraitement Floris. Oui, les Histoires et la Germanie figurent parmi mes ouvrages de référence. J’ai pu constater qu’il s’était trompé sur une foule de détails, mais cela n’a rien d’étonnant. Dans l’ensemble, le récit qu’il fait de la grande rébellion et de ses conséquences est solide et bien documenté. »

Elle marqua une pause, puis déclara avec franchise : « Je ne suis pas la seule à travailler sur ce sujet, vous savez. Loin de là. Certains de mes collègues s’activent durant les époques antérieures et ultérieures à celle qui m’intéresse, dans des régions qui vont de la Russie à l’Irlande. Sans parler des agents les plus précieux de tous, ceux qui consacrent des heures à ordonner, collationner et analyser nos rapports. Mais il se trouve que je travaille dans une zone recouvrant les Pays-Bas d’aujourd’hui, ainsi que des parties de la Belgique et de l’Allemagne, et à une époque où l’influence celtique commence à s’estomper – suite à la conquête de la Gaule par les Romains – et les peuples germaniques à développer des cultures autonomes. Non que nous ayons pu apprendre grand-chose sur le sujet, notre savoir est bien pâle comparé à notre ignorance. Nous sommes trop peu nombreux. »

Trop peu nombreux, en effet, songea Everard. Avec un demi-million d’années à surveiller et une Patrouille en sous-effectif chronique, sans cesse obligée de recourir au compromis et à l’improvisation. Certains scientifiques civils nous assistent, mais la majorité d’entre eux sont originaires de plusieurs millénaires en aval ; leurs centres d’intérêt nous sont souvent étrangers. Et pourtant, nous devons mettre au jour les vérités cachées de l’histoire, identifier les instants où celle-ci est susceptible d’être altérée… Si l’on examine ton cas avec un peu de recul, Janne Floris, tu œuvres sans doute avec plus d’efficacité que moi pour défendre la réalité qui nous a produits.

Elle partit d’un petit rire qui l’arracha à ses méditations. Ce dont il lui fut reconnaissant, car il cédait de plus en plus souvent à ces accès de mélancolie. « Écoutez-moi pérorer ! s’exclama-t-elle. Et enfoncer des portes ouvertes au passage ! Je suis bien plus directe d’ordinaire, croyez-le bien. Mais je me sens nerveuse aujourd’hui. » Son humeur s’assombrit. Avait-elle frissonné ? « Je n’ai pas l’habitude de ce genre de situation. Affronter la mort, d’accord, mais l’oubli, le néant, la disparition de tout ce que je connais…» Elle se redressa, serra les dents.

« Excusez-moi. »

Everard, qui avait fini de bourrer sa pipe, craqua une allumette et savoura une bouffée de fumée odorante. « Vous êtes de taille à tenir le coup, n’en doutez pas, lui assura-t-il. Vous l’avez déjà prouvé. Parlez-moi donc de votre travail sur le terrain.

— Plus tard. » Elle détourna les yeux un instant. Il se dit qu’elle semblait hantée par quelque chose. Lorsqu’elle le fixa à nouveau du regard, elle reprit la parole d’une voix sèche. « Il y a trois jours, un agent spécial m’a convoquée pour une consultation urgente. Une équipe de chercheurs venait de dénicher une variante des Histoires. Vous êtes au courant ?

— Mouais. » En dépit d’un briefing des plus superficiel, Everard savait au moins cela. S’agissait-il d’un simple hasard ? (La causalité peut produire d’étranges boucles.) Des sociologues étudiant la Rome du début du IIe siècle apr. J.C. avaient besoin de savoir ce que les classes supérieures pensaient de l’empereur Domitien, décédé deux ou trois décennies en amont de l’époque qu’ils étudiaient. Avait-il laissé le souvenir d’un tyran absolutiste, ou bien lui concédait-on quelques qualités ? Les derniers chapitres connus de Tacite penchaient pour cette seconde hypothèse. Il semblait plus facile de les emprunter dans une bibliothèque privée, puis de les reproduire subrepticement, que d’aller en chercher une copie informatique dans les époques ultérieures. « Ils ont constaté des divergences avec la version standard dont ils avaient le souvenir – si on peut toujours la qualifier de standard – et, en comparant les deux, se sont rendu compte que ces divergences étaient radicales.

— Bien plus que s’il s’agissait d’un repentir de l’auteur, d’une erreur de copiste ou autres explications traditionnelles, souligna Floris. Un examen approfondi a permis d’établir qu’on n’avait pas affaire à une contrefaçon, mais à une authentique copie rédigée de la main de Tacite en personne. Et, bien que le style varie légèrement d’un document à l’autre, ce qui n’a rien de surprenant si l’auteur s’acheminait vers deux conclusions différentes, la chronique proprement dite ne s’altère qu’au milieu du livre V, très peu de temps après l’épisode où s’interrompt la seule copie qui ait survécu. Peut-il s’agir d’une coïncidence ?

— Je l’ignore, répondit Everard, et mieux vaut ne pas s’attarder sur ce point. Ça fait froid dans le dos, hein ? » Il s’obligea à se carrer dans son siège, à croiser les jambes, à vider sa tasse et à exhaler un long nuage de fumée. « Et si vous me donniez un résumé de l’épisode en question – de ses deux versions ? N’ayez pas peur de répéter des choses qui paraissent élémentaires à vos yeux. Tout ce dont je me souviens, c’est que les Bataves et une partie des Gaulois se sont soulevés contre les Romains et que l’Empire ne les a pas soumis sans difficulté. Par la suite, eux et leurs descendants sont devenus de braves et honnêtes sujets, et on a même fini par leur accorder la citoyenneté. »

Toujours aussi sèche, elle enchaîna : « Tacite rentre dans les détails, et ainsi que je l’ai… que nous l’avons confirmé, son récit est en grande partie fidèle à la réalité. Tout a commencé avec les Bataves, en effet, ce nom désignant un peuple occupant le sud de la Hollande actuelle, entre le Lek et le Waal. Ils étaient considérés comme tributaires, bien que n’ayant pas été officiellement annexés par l’Empire. Ils fournissaient à Rome des soldats, des auxiliaires qui avaient droit à une pension confortable une fois terminé leur service dans la légion, avec le choix de se fixer sur le lieu de leur cantonnement ou de retourner au pays natal.

» Mais, durant le règne de Néron, le gouvernement romain les a soumis à une véritable extorsion. Pour prendre un exemple, les Frisons étaient censés fournir chaque année une certaine quantité de cuir destinée à la fabrication de boucliers. Plutôt que de se contenter de peaux provenant de bovins de petite taille, le gouverneur a exigé qu’elles soient prélevées sur des taureaux sauvages, dont le cuir était nettement plus épais. Ces animaux étaient fort rares et la procédure ruineuse. »

Everard eut un sourire en coin. « Une histoire de taxe. Ça me rappelle quelque chose. Continuez. »

Floris s’anima quelque peu. Les yeux perdus dans le lointain, elle serra les poings sur son giron. « Comme vous le savez, la mort de Néron a été suivie d’une guerre civile. Ce fut l’année où trois empereurs Galba, Othon, Vitellius – ravagèrent l’Empire qu’ils se disputaient, avant que Vespasien, venu du Proche-Orient, y rétablisse la paix. Chacun des belligérants utilisait tous les moyens pour lever ses armées, y compris la conscription. Les Bataves, en particulier, n’appréciaient pas de voir leurs fils partir au combat dans une guerre qui leur apparaissait comme insensée. Sans parler du fait que certains fonctionnaires romains appréciaient fort les jeunes gens.

— Ouais. Il suffit que le peuple donne le doigt à un gouvernement pour que celui-ci lui prenne le bras. Ce qui explique que les fondateurs des États-Unis aient souhaité limiter les compétences du pouvoir fédéral. Dommage qu’ils n’aient connu qu’un succès éphémère. Pardon, je ne voulais pas vous interrompre.

— Il existait alors une famille batave de noble lignée – des grands propriétaires influents, affirmant descendre des dieux – qui avait donné à Rome quantité de soldats. Le plus important d’entre eux avait adopté le nom latin de Claudius Civilis. Ainsi que nous l’avons appris, son peuple et ses proches l’appelaient Burhmund. Il s’était distingué à plusieurs reprises au cours de sa longue carrière. Il appela les tribus à prendre les armes, les Bataves mais aussi leurs voisins. Ce n’était pas un paysan ordinaire, voyez-vous.

— J’imagine. À demi civilisé, probablement aussi malin qu’observateur.

— Il s’est déclaré partisan de Vespasien et opposé à Vitellius, expliquant à ses hommes que son champion leur rendrait justice. Du coup, la plupart des Germains affectés dans d’autres régions se sont empressés de le rejoindre, au mépris des ordres qu’ils avaient reçus. Il a remporté plusieurs victoires décisives. Le nord-est de la Gaule s’est alors embrasé. Les auxiliaires gaulois, commandés par Julius Classicus et Julius Tutor, se sont ralliés à Civilis, tout en proclamant l’autonomie de leur province. Dans la tribu germanique des Bructères, une prophétesse nommée Veleda a prédit la chute de Rome. Cela a galvanisé les troupes indigènes, qui ont redoublé de vaillance, dans le but avoué de former à leur tour une confédération indépendante. »

Voilà qui est tout aussi familier aux oreilles d’un Américain. Si nous avons pris les armes en 1775, c’était à l’origine pour faire respecter nos droits de citoyens anglais. Puis les choses se sont enchaînées. Everard garda son commentaire pour lui.

Floris soupira. « Enfin. La cause de Vespasien a fini par triompher. Lui-même a passé quelques mois de plus au Proche-Orient, pour y régler des problèmes pressants, mais il a envoyé à Civilis une missive demandant la fin des hostilités. Ce qui lui fut refusé, bien entendu. Il a donc dépêché dans cette région le général Pétilius Cérialis, un homme extrêmement compétent. Pendant ce temps, Gaulois et Germains ont commencé à se quereller, se révélant incapables de coordonner leurs efforts et d’exploiter les occasions qui se présentaient à eux. La notion de commandement unifié était étrangère à leur conception du monde. Les Romains les ont matés sans peine. Au bout du compte, Civilis a accepté de rencontrer Cérialis pour discuter des conditions de sa reddition. Tacite fait de l’événement une description saisissante : cela se passe sur un pont jeté sur IJssel, un pont dont on a préalablement détruit la partie centrale, avec les deux hommes debout au bord du vide et parlementant…

— Je m’en souviens, coupa Everard. C’est là que s’achève le manuscrit tel qu’on le connaissait jadis. Si j’ai bonne mémoire, les rebelles se sont vus offrir des conditions plus que raisonnables, et ils les ont d’ailleurs acceptées. »

Floris opina. « Oui. La fin des abus en tout genre, des garanties pour l’avenir et une amnistie générale. Civilis est redevenu un citoyen ordinaire. Quant à Veleda, Tacite ne parle pas d’elle, sauf pour sous-entendre qu’elle a aidé à la conclusion de cet armistice. J’aimerais bien savoir ce qu’elle est devenue.

— Vous avez une idée ?

— Une intuition. Si vous visitez les musées de Leyde et ceux de Middelburg, sur l’île de Walcheren, vous y trouverez des pierres votives datant des IIe et IIIe siècles, ainsi que des autels et des plaques portant des inscriptions latines…» Haussement d’épaules. « Enfin, ça n’a pas grande importance. Le fait est que nos ancêtres sont devenus des provinciaux romains raisonnablement satisfaits de leur sort. » Soudain, elle écarquilla les yeux et s’accrocha au rebord de son siège. « Le fait était. »

Le silence s’imposa à eux. Derrière les vitres, le soleil de cette fin d’après-midi et la rumeur de la circulation semblaient également fragiles.

« Ça, c’est Tacite version 1, exact ? murmura Everard au bout d’un temps. Celle que nous connaissons depuis toujours, celle que j’ai feuilletée hier. J’ignore encore la teneur de la version 2. Que raconte-t-elle ? »

Floris lui répondit sur le même ton. « Que Civilis a refusé de se rendre, en grande partie parce que Veleda prêchait la guerre. Celle-ci s’est prolongée pendant une année, jusqu’à ce que les tribus soient totalement soumises. Civilis a préféré se donner la mort plutôt que de défiler enchaîné durant le triomphe de Cérialis. Veleda a fui en Germanie. Nombre de Bataves l’ont suivie. Tacite 2 remarque vers la fin des Histoires que la religion des Germains a évolué depuis l’époque où il leur avait consacré une étude. On note la montée en puissance d’une déité femelle, la Nerthus qu’il évoquait dans sa Germanie. Il la compare maintenant à Perséphone, à Minerve et à Bellone. »

Everard se gratta le menton. « Les déesses de la mort, de la sagesse et de la guerre, hein ? Bizarre. Les Ases, ou Æsir – les dieux célestes d’essence masculine – auraient dû faire passer au second plan les antiques figures chtoniennes… Que dit-il à propos de ce qui se passe à Rome et ailleurs ?

— Plus ou moins la même chose que dans la version 1. Dans un style légèrement différent. On remarque également des variantes au niveau des dialogues et des descriptions de certains épisodes ; mais, comme vous le savez, ceux-ci comme ceux-là relèvent souvent de l’interprétation, voire de l’invention pure, à moins qu’ils ne découlent de traditions fort éloignées de la réalité des faits. Ces divergences ne prouvent pas en elles-mêmes que les événements aient été altérés.

— Excepté en Germanie. C’est-à-dire au diable vauvert. Ce qui s’est passé là-bas n’a guère affecté la société romaine, du moins au cours des premières décennies. Pour ce qui est des conséquences à long terme, toutefois…

— Elles ne sont sûrement pas significatives, n’est-ce pas ? demanda Floris d’une voix tremblante. Nous sommes toujours là, nous existons toujours, n’est-ce pas ? »

Everard tira sur sa pipe. « Jusqu’à présent. Ce qui ne signifie rien, ni en anglais, ni en néerlandais. Mais attendons un peu avant de passer au temporel. Ce que nous avons là, c’est une anomalie qui nécessite une enquête. Si personne ne l’a remarquée auparavant – oui, je sais que ce terme n’a aucun sens, lui non plus –, c’est à cause des dates. L’attention de tous se concentre sur un autre lieu. »

69 et 70 apr. J.C. Cette période n’est pas connue comme celle de la révolte des provinces du Nord. Pas plus qu’on ne lui associe le règne de Guang Wudi, qui consolida la dynastie des Han orientaux, ni la conquête de l’Inde par les Satavahana, ni la lutte de Vologèse Ier de Perse contre les rebelles et les envahisseurs. (J’ai consulté les archives avant de débarquer ici. Rien ne se produit jamais en vase clos.) Non, on n’en parle pas davantage comme étant celle où Rome à commencé à se déliter, une fois que les légions ont compris quelles avaient le pouvoir de faire les Empereurs. Cette période est celle de la guerre des Juifs. C’est à cause d’elle que Vespasien et son fils Titus se sont attardés au Proche-Orient après avoir vaincu Vitellius. Le soulèvement des Juifs, sa sanglante répression, la destruction du Troisième Temple – avec tout ce que cela signifie pour l’avenir, pour le judaïsme, pour le christianisme, pour l’Empire, pour l’Europe, pour le monde.

« C’est un nexus, alors ? » souffla Floris.

Everard acquiesça avec lassitude. Il réussit à ne pas perdre sa contenance. « Les unités de la Patrouille concentrent toute leur attention sur la Palestine. Vous imaginerez sans peine les émotions que suscite ce coin de l’espace-temps, dans tous les siècles à venir ou quasiment. Les fanatiques et les inconscients qui veulent changer le cours des choses, les chercheurs se pressant à Jérusalem et augmentant le risque d’une erreur fatale, sans parler de la situation locale proprement dite, avec une infinité de causes rayonnant de cet épisode et produisant à leur tour une infinité d’effets… Je ne prétends pas comprendre la dimension physique du phénomène, mais je ne mets nullement en doute ce qu’on m’a enseigné, à savoir que le continuum est particulièrement vulnérable autour de tels instants. La réalité est instable, jusques et y compris au fin fond de la Grande Germanie.

— Mais qu’est-ce qui a pu la faire basculer ?

— C’est ce que nous devons déterminer. Peut-être que quelqu’un a tiré parti de l’absence de la Patrouille. A moins qu’il ne s’agisse d’un banal accident – je n’en sais rien. Peut-être qu’un Danellien pourrait nous énumérer les possibilités. Notre mission…» Everard reprit son souffle. « Comme on n’a pu trouver d’explication improbable mais irréfutable – une contrefaçon, par exemple –, ces deux variantes constituent… un avertissement. Un signe avant-coureur, le premier frémissement d’une altération, quelque chose qui aurait pu avoir des conséquences amenant l’histoire à quitter le cours que nous lui connaissons, jusqu’à ce que vous, moi et le reste, tout ça n’ait jamais existé – à moins que nous ne réagissions sans tarder et prenions les mesures nécessaires pour que ceci ne se soit jamais produit… Grand Dieu ! Autant passer au temporel. »

Floris garda les yeux fixés sur sa tasse. « Ça ne peut pas attendre un peu ? demanda-t-elle d’une voix à peine audible. J’ai besoin de réfléchir, d’assimiler ce que vous venez de me dire. Pour moi, tout ceci relevait de la théorie. Je me considérais un peu comme… oh ! comme une exploratrice du XIXe siècle partie au cœur de l’Afrique. Il y avait des précautions à prendre, c’est entendu, mais on m’avait assuré que la structure de l’espace-temps était plutôt souple, et que tout ce que je pourrais faire, dans les limites du raisonnable, aurait « toujours » fait partie du passé. Aujourd’hui, j’ai l’impression que la terre s’est dérobée sous mes pieds.

— Je sais. » Cette idée peuple mes cauchemars. La deuxième guerre punique[2]… « Prenez votre temps. »  Votre temps ! « Rassemblez vos esprits. » Il la gratifia d’un sourire dont la sincérité le surprit lui-même. « Les miens sont encore dispersés. Écoutez, je vous propose de nous détendre et de bavarder un peu, sur le sujet de votre choix. Tout à l’heure, nous irons boire un verre et puis dîner, prendre un peu de bon temps, faire plus ample connaissance. Demain, il sera toujours temps de se mettre au boulot.

— Merci. » Elle effleura d’une main les lourdes tresses blondes ramenées sur son crâne. Il se rappela que les Germaines de jadis portaient les cheveux longs. On eût dit qu’elle avait capté la magie que tous les peuples du monde associent à la chevelure, car sa voix résonna avec une force nouvelle : « Oui, demain, nous affronterons le problème. »


3.

<p>3.</p>

L’hiver apporta la pluie, la neige et la pluie à nouveau, des vents ravageurs et un mauvais temps qui devait faire rage jusqu’au printemps. Les rivières étaient grosses, les prés inondés, les marais débordaient. Les hommes prélevaient sur leurs réserves de grain, sacrifiaient leurs bestiaux tremblants, chassaient plus que de raison, sans jamais rapporter suffisamment de gibier. Ils se demandaient si les dieux, lassés de la sécheresse qui avait flétri la terre l’année précédente, n’avaient pas déchaîné sur eux une nouvelle tourmente.

Certains trouvèrent une raison d’espérer en constatant que la nuit était claire, quoique glaciale, lorsque les Bructères se réunirent dans leur sanctuaire. Le vent chassait au loin des écharpes de nuages, d’un blanc spectral comparé à l’éclat de la lune en leur sein. Quelques étoiles scintillaient faiblement. Les arbres du bosquet étaient des colonnes de ténèbres, informes hormis là où leurs rameaux dénudés se tendaient vers le ciel. Les grincements qui émanaient d’eux étaient pareils à des cris poussés dans une langue inconnue, des réponses aux criailleries du vent.

Le feu rugissait. Des flammes rouge et jaune bondissaient depuis le foyer incandescent. Les étincelles raillaient un instant les étoiles, puis mouraient en silence. A peine si leur lueur effleurait les troncs d’arbre autour de la clairière, qui frémissaient comme par crainte des ombres. Elle accrochait les fers de lance et les yeux des hommes rassemblés, faisant surgir de la pénombre leurs visages graves mais se perdant dans leurs barbes et dans leurs peaux de bête.

Derrière le feu se dressaient les effigies, grossièrement taillées dans des rondins. Woen, Tiw et Donar, gris et craquelés, rongés par la mousse et les champignons de souche. Plus récente, Nerthus luisait au clair de lune ; un esclave venu du Sud avait consacré tout son talent à la sculpter et à la peindre. On l’eût dit vivante, la déesse elle-même descendue parmi eux. Le cochon sauvage qui rôtissait à la broche était une offrande à elle destinée.

Les hommes n’étaient guère nombreux, et les jeunes étaient rares. L’été précédent, tous ceux qui le pouvaient avaient suivi leurs chefs sur l’autre rive du Rhin, afin d’affronter les Romains sous les ordres de Burhmund le Batave. Ils n’étaient pas encore rentrés et leur absence se faisait cruellement sentir. Wael-Edh avait fait savoir aux chefs de famille bructères qu’ils devaient la rejoindre cette nuit, afin de faire offrande aux dieux et d’écouter ce qu’elle avait à leur dire.

Tous retinrent leur souffle lorsqu’elle s’avança parmi eux. Elle portait une robe d’une blancheur lunaire, bordée de fourrure sombre, et sur la gorge un collier d’ambre brut. Le vent faisait ondoyer le tissu de ses vêtements, gonflait sa cape ainsi qu’une paire d’ailes. Qui pouvait deviner les pensées qui s’agitaient sous sa capuche ? Elle leva les bras, faisant frémir et chatoyer ses bracelets ainsi que des serpents dorés, et toutes les lances s’abaissèrent devant elle.

Heidhin, qui avait présidé au sacrifice du cochon sauvage, se tenait tout près du feu, un peu à l’écart des célébrants. Il tira son couteau, en porta la lame à ses lèvres, le remit au fourreau. « Bienvenue, notre dame, salua-t-il. Vois, tous sont venus t’écouter, ceux qui parlent au nom de leur peuple, afin qu’à travers toi les dieux s’adressent à eux. Parle, nous t’entendons. »

Edh baissa les mains. Quoique mesurée, sa voix sonnait clair et couvrait les rumeurs de la nuit. Bien plus que celle de Heidhin, elle était portée par un accent étranger, une cadence évoquant la marée et les vagues se brisant sur les rochers. Peut-être cela expliquait-il en partie le respect mêlé de crainte qu’elle inspirait à tous et en tous lieux.

« Entendez-moi, fils de Brucht, car j’ai de grandes nouvelles à vous annoncer. L’épée est sortie du fourreau, les loups et les corbeaux festoient, les sorcières de Nerthus volent dans les cieux. Gloire aux héros !

» Je vous dirai d’abord la première vérité. Lorsque je suis venue ici, c’était tout d’abord afin de vous réchauffer le cœur. Les jours passent, la faim s’installe dans vos foyers et l’ennemi résiste avec acharnement. Nombre d’entre vous commencent à se demander pourquoi nous nous sommes alliés avec nos frères de par-delà le fleuve. Si nous avons soif de vengeance, nous n’avons pas de joug à secouer. Nous avons un royaume à construire ensemble, mais nous ne pourrons le faire s’ils sont vaincus.

» Oui, des tribus gauloises se sont aussi soulevées, mais les Gaulois sont inconstants. Oui, Burhmund a fait des ravages parmi les Ubiens, ces chiens de Rome, mais les Romains ont dévasté les terres de nos amis les Gugernes. Oui, nous avons assiégé Moguntiacum et Castra Vetera, mais nous avons dû nous retirer du premier camp et le second nous résiste depuis des mois. Oui, nous avons connu la victoire sur le champ de bataille, mais nous avons aussi connu la défaite, et toujours en déplorant de lourdes pertes. C’est pour toutes ces raisons que je tenais à renouveler la promesse que je vous avais faite : oui, Rome tombera, oui, les os des légionnaires seront répandus sur la terre, oui, le coq rouge chantera sur le toit de toutes les villas romaines… oui, Nerthus se vengera. Nous n’avons plus qu’à nous battre pour cela.

» Mais, aujourd’hui, par la volonté de la déesse, un messager est venu à moi, envoyé par Burhmund en personne. Castra Vetera, le Vieux Camp de l’ennemi, a enfin rendu les armes. Vocula le légat, le vainqueur de Moguntiacum, est mort à Novésium, une place forte qui s’est elle aussi rendue. Colonia Agrippinensis, la fière cité des Ubiens, est prête à discuter des termes de sa reddition.

» Nerthus tient ses promesses, ô fils de Brucht ! Ceci n’est que le commencement. La chute de Rome est pour bientôt ! »

Leurs rugissements déchirèrent le ciel.

Elle les harangua quelque temps encore, mais sans trop insister, et acheva d’une voix plus calme : « Lorsque enfin vos guerriers vous reviendront, Nerthus bénira leurs reins et ils engendreront des hommes qui conquerront le monde. À présent, festoyez en son honneur et, demain, apportez l’espoir à vos femmes. » Elle leva la main. Ils abaissèrent leurs lances une nouvelle fois. Elle prit un brandon dans le feu pour s’éclairer et s’en fut dans les ténèbres.

Sous la supervision de Heidhin, les hommes ôtèrent l’offrande du feu, la découpèrent et en dévorèrent les chairs succulentes. S’ils commentaient d’abondance les merveilles qu’on venait de leur révéler, lui-même se montrait peu loquace. Il n’était pas rare que le silence s’empare ainsi de lui. Les gens avaient fini par s’y habituer. Il leur suffisait de savoir qu’il avait toute la confiance de Wael-Edh et que c’était aussi un meneur d’hommes, plein de ruse et de sagesse. Élancé, le visage étroit, il avait des cheveux et une barbe rase dont le noir se striait de blanc.

Lorsqu’on eut jeté les os aux ordures et que le feu commença à s’éteindre, il souhaita au nom de tous une bonne nuit aux dieux. Les hommes se réfugièrent dans le pavillon tout proche, où ils se reposeraient avant de partir au lever du jour. Heidhin ne les suivit point. Se guidant à la lueur d’une torche, il emprunta un sentier à peine visible qui le conduisit dans une vaste clairière, où il jeta le brandon à terre en laissant mourir la flamme. La lune courait au-dessus des bois à l’ouest, parmi les nuages filant sous le vent.

Devant lui se trouvait une petite maison. Le givre scintillait sur son chaume. Entre ses murs, comme partout ailleurs, les bœufs dormaient d’un côté, les hommes et les femmes de l’autre, reposant parmi leurs outils et leurs provisions ; mais les habitants de ce lieu servaient Wael-Edh. Sa tour se dressait un peu plus loin, toute de fer et de rondins, un abri pour elle et pour ses rêves. Heidhin poursuivit son chemin.

Un homme se planta devant lui, une lance dans la main, et cria : « Halte ! » Puis, plissant les yeux pour mieux voir : « Oh ! c’est toi, seigneur. Cherches-tu une couche ?

— Non. Le jour est proche, et un cheval m’attend au pavillon pour me ramener chez moi. Mais je voudrais d’abord parler à la dame. »

Le garde sembla hésiter. « Tu ne vas pas la réveiller, hein ?

— Je ne pense pas qu’elle se soit endormie », rétorqua Heidhin. L’autre le laissa passer sans résister.

Il frappa à la porte de la tour. Une jeune serve se réveilla et lui ouvrit. En le voyant, elle approcha un bout de bois de la flamme de sa lampe, l’utilisant pour en allumer une autre qu’elle lui tendit. Il gravit l’échelle menant au grenier.

Comme il s’y était attendu – ils se connaissaient depuis si longtemps ! –, elle était assise sur son grand trépied, les yeux fixés sur les ombres que traçait sa lampe. Elles se mouvaient, hautes et difformes, parmi les poutres, les coffres, les fourrures et les peaux de bête, les instruments de son art et les souvenirs qu’elle avait gardés de ses voyages. Elle restait enveloppée dans sa cape pour se protéger du froid et sa capuche était relevée ; lorsqu’elle se tourna vers lui, son visage lui apparut comme sculpté dans la nuit. « Salut », dit-elle à voix basse. Le souffle spectral issu de ses lèvres luisit un instant à la faible lumière.

Heidhin s’assit sur le sol, adossé au montant du lit. « Tu devrais te reposer.

— Tu sais bien que je ne le peux pas, pas tout de suite. »

Il acquiesça. « Néanmoins, tu devrais essayer. Tu te tues à la tâche. »

Il crut la voir esquisser un sourire. « Cela fait des années que cela dure, et on ne m’a pas encore enterrée. »

Heidhin haussa les épaules. « Eh bien, dors quand tu le pourras. » Son sommeil serait agité. « A quoi étais-tu en train de réfléchir ?

— À tout, bien entendu, dit-elle avec lassitude. À la signification de ces victoires. À nos prochaines actions. »

Il soupira. « Je m’en doutais. Mais pourquoi réfléchir ? Tout est clair. »

La capuche bruit et frémit, accompagnant son mouvement de dénégation. « Bien au contraire. Je te comprends, Heidhin. Un ost romain est tombé entre nos mains, et tu penses que nous devrions faire de lui ce qu’en faisaient les anciens : le sacrifier aux dieux. Trancher les gorges, casser les armes, détruire les chars et jeter le tout dans une tourbière, afin que Tiw en soit rassasié.

— Une offrande somptueuse. Cela chaufferait le sang de nos hommes.

— Et cela mettrait les Romains en rage. »

Heidhin sourit de toutes ses dents. « Je connais les Romains mieux que toi, mon Edh. » Avait-elle grimacé ? Il se hâta de poursuivre : « Je veux dire que j’ai souvent eu affaire à eux, et à leurs factotums, car je suis un chef de guerre. La déesse ne te parle pas de ces détails quotidiens, n’est-ce pas ? Je te dis que les Romains ne sont pas comme nous. Ils sont froids, réfléchis…

— Ce qui explique que tu les comprennes bien.

— Les hommes me disent rusé, répliqua-t-il sans broncher. Faisons donc bon usage de ma ruse. Je t’affirme qu’un massacre exaltera les tribus et nous amènera de nouveaux guerriers, alors qu’il n’incitera pas l’ennemi à se venger. » Il se plaqua un masque de gravité sur le visage. « En outre, les dieux eux-mêmes en seront comblés. Ils ne l’oublieront pas.

— J’ai réfléchi à tout cela, lui dit-elle. Burhmund a fait savoir qu’il avait l’intention d’épargner leurs hommes…»

Heidhin se raidit. « Ha ! Il est à demi romain, il est vrai.

— Dans le sens où il les connaît encore mieux que toi. Il estime qu’une boucherie ne serait pas sage. Elle les conduirait sans doute à déchaîner toutes leurs forces contre nous, quel que soit le prix à payer en d’autres parties de leur royaume. » Edh leva une main. « Attends. Il sait aussi quels sont les souhaits des dieux – ou du moins ceux que nous leur prêtons. Il m’envoie un de leurs officiers. »

Heidhin se redressa. « C’est une bonne chose !

— Burhmund déclare que nous pouvons le sacrifier dans le sanctuaire si telle est notre volonté, mais il nous conseille de n’en rien faire. De le traiter comme un otage, à échanger contre un bien plus précieux…» Elle resta silencieuse un moment. « J’ai passé la soirée à implorer Niaerdh. Veut-elle ou non de ce sang ? Elle ne m’a envoyé aucun signe. Je pense que cela signifie que non.

— Les Ases…»

Le dominant depuis son siège, Edh le coupa non sans sécheresse. « Que Woen et les autres en appellent à Niaerdh, à Nerthus, s’ils le souhaitent. C’est elle que je sers. Le prisonnier, vivra. »

Il baissa les yeux en grimaçant, se mordilla la lèvre.

« Tu sais que je suis l’ennemie de Rome, et tu sais aussi pourquoi, reprit-elle. Mais cette idée de causer sa ruine… à mesure que passent les années, cela m’apparaît de plus en plus comme des divagations. Ce n’est pas vraiment ce que la déesse m’a incitée à dire, c’est ce que je me suis convaincue de dire en son nom. Je n’ai pu que le répéter cette nuit, de crainte que l’assemblée n’ait été bouleversée. Mais que pouvons-nous vraiment obtenir des Romains, hormis leur retrait de ces terres ?

— Et si nous renions les dieux, comment pourrons-nous obtenir cela ? bredouilla-t-il.

— Peut-être est-ce à ton appétit de pouvoir et de gloire qu’il faudra renoncer », lança-t-elle.

Il lui décocha un regard mauvais. « Venant de tout autre que toi, ces mots seraient une injure mortelle. »

Elle se leva. Sa voix s’adoucit. « Heidhin, mon vieil ami, je suis navrée. Je ne voulais point te blesser. Jamais nous ne devons nous quereller, tous les deux. »

Il se leva à son tour. « Jadis, j’ai juré… que je te suivrais. »

Elle le prit par les mains. « Et c’est ce que tu as fait. Avec quelle vaillance. » Lorsqu’elle rejeta la tête en arrière pour mieux le voir, la capuche tomba et il découvrit son visage à la lueur de la lampe. Les ombres creusaient ses rides et rehaussaient ses pommettes, mais elles dissimulaient le gris de ses cheveux. « Nous avons fait du chemin, toi et moi.

— Je n’ai pas juré de t’obéir aveuglément », marmonna-t-il. Et il ne le faisait jamais. Il lui arrivait souvent d’agir à l’encontre de ses vœux. Ensuite, il lui montrait qu’il avait eu raison.

« Un si long chemin », murmura-t-elle, comme si elle n’avait rien entendu. Ses yeux noisette fouillèrent les ténèbres derrière lui. « Avons-nous échoué ici, à l’est du grand fleuve, parce que les années et les milles ont fini par nous user ? Nous aurions dû aller plus loin, jusque chez les Bataves, peut-être. Leurs terres sont ouvertes à la mer.

— Les Bructères nous ont réservé un accueil royal. Ils ont exaucé jusqu’au moindre de tes souhaits.

— Oh ! oui. Je leur en serai toujours reconnaissante. Toujours. Mais, un jour… toutes les tribus ne feront qu’un seul royaume… et je verrai à nouveau l’étoile de Niaerdh briller au-dessus de la mer.

— Pour que ce royaume voie le jour, nous devons d’abord saigner Rome.

— Ne parle pas de cela. Nous verrons plus tard. Pour le moment, souvenons-nous de choses douces. »

Le soleil rosissait le ciel lorsqu’il prit congé d’elle. La rosée scintillait sur la boue au-dehors. Sombre, il traversa sans s’arrêter le bosquet sacré, marchant vers le pavillon et le cheval qui l’y attendait. Elle, la paix lissait son front, elle était prête à dormir, mais lui, ses doigts se crispaient sur le manche de son poignard.


4.

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Castra Vetera, le Vieux Camp, se trouvait près du Rhin, à peu près à l’emplacement qu’occupait la ville de Xanten à l’époque d’Everard et de Floris. Mais, en ce temps-là, toute la région était germanique – la Grande Germanie s’étendait de la mer du Nord à la Baltique, de l’Escaut à la Vistule, et c’était le Danube qui la limitait au sud. Durant les deux millénaires à venir, elle donnerait naissance à la Suède, au Danemark, à la Norvège, à l’Autriche, à la Suisse, aux Pays-Bas et à l’Allemagne. Aujourd’hui, ce n’était qu’une terre sauvage, avec çà et là des champs, des pâtures, des villages, des fermes, tenus par des tribus qui ne cessaient de se déplacer, que ce soit pour guerroyer ou tout simplement pour migrer.

À l’ouest, dans ce qui serait plus tard la France, la Belgique, le Luxembourg et une bonne partie de la Rhénanie, les habitants étaient des Gaulois, de langue et de mœurs celtiques. De par leur culture et leur habileté aux armes, ils avaient dominé les Germains avec lesquels ils entraient en contact – quoique la distinction entre les deux peuples ne fût jamais nettement tranchée, en particulier sur les marches – jusqu’à ce que César les ait vaincus. La conquête de la Gaule était encore relativement récente, et, si l’assimilation avait progressé, tous n’avaient pas oublié la liberté d’antan.

Leurs rivaux à l’est semblaient promis au même sort qu’eux ; mais Auguste, après avoir perdu trois légions dans la forêt de Teutobourg, décida que ce serait le Rhin plutôt que l’Elbe qui matérialiserait la frontière de l’Empire. Seuls quelques peuples germaniques étaient restés sous domination romaine. Les plus éloignés de ceux-ci, tels les Bataves et les Frisons, ne subissaient aucune occupation. Tout comme les rajahs de l’Empire britannique, leurs chefs étaient tenus de verser un tribut et de suivre les directives du proconsul dont ils dépendaient. Ils fournissaient à Rome des troupes auxiliaires en quantité, des volontaires à l’origine puis, plus récemment, des conscrits. Ils furent les premiers à se révolter ; par la suite, leurs cousins de l’Est les rejoignirent en même temps que la Gaule s’embrasait au Sud.

« Le feu… j’ai entendu parler d’une prophétesse annonçant que Rome elle-même périrait par le feu, dit Julius Classicus. Parle-moi un peu d’elle. »

Burhmund s’agita sur sa selle, mal à l’aise. « C’est avec de telles paroles qu’elle nous a amené les Bructères, les Tenctères et les Chamaves, reconnut-il avec un manque d’enthousiasme quelque peu surprenant. Sa renommée a franchi les rivières pour s’emparer de nous. » Vif coup d’œil vers Everard. « Tu as sûrement entendu parler d’elle lors de tes voyages. Ton chemin n’a pu manquer de croiser le sien, et les tribus que tu as visitées ne l’ont pas oubliée. Si leurs guerriers nous ont rejoints, c’est parce qu’ils ont appris qu’elle se trouvait parmi nous et appelait à la guerre.

— Oui, on m’a fait certains récits, mentit le Patrouilleur, mais je ne savais que penser. Parle-moi d’elle, je te prie. »

Les trois hommes chevauchaient sous un ciel gris, par une mauvaise brise, près de la route du Vieux Camp. C’était une route militaire, donc pavée et rectiligne, qui longeait le Rhin jusqu’à Colonia Agrippinensis. Les légionnaires avaient imprimé leur marque au fil des années. Aujourd’hui, les hommes qui avaient tenu cette forteresse durant l’automne et l’hiver étaient évacués vers Novésium, qui avait rendu les armes bien plus vite.

Ils n’étaient pas beaux à voir : crasseux, dépenaillés, squelettiques. Hébétés pour la plupart, ils ne pensaient même pas à former les rangs. C’étaient en majorité des Gaulois, membres des troupes régulières et auxiliaires, et ils s’étaient soumis à l’Empire gaulois, se laissant séduire par les porte-parole de Classicus. Non qu’ils aient été en état de résister à un nouvel assaut, contrairement à ce qui s’était passé aux premiers temps du siège. Affamés par le blocus, ils en étaient réduits à manger de l’herbe et des insectes, du moins à condition qu’ils aient la force de les attraper.

Leur escorte se composait aussi de Gaulois, bien nourris et bien équipés, des anciens légionnaires gagnés depuis longtemps à la cause de Classicus. Bien plus nombreux étaient les hommes qui veillaient sur les chars à bœufs transportant le butin. Ceux-ci étaient des Germains, quelques vétérans de la légion encadrant des hommes des bois armés de lances, de haches et de longues épées. De toute évidence, Claudius Civilis – alias Burhmund le Batave – n’accordait à ses alliés celtes qu’une confiance toute relative.

Il plissa le front. C’était un colosse, aux traits mal dégrossis, dont l’œil gauche, frappé de cécité suite à une ancienne infection, était d’un blanc laiteux, contrastant avec le droit d’un bleu glacial. Depuis qu’il avait renié Rome, il se laissait pousser une barbe grisonnante et ses cheveux étaient teints en rouge, à la mode barbare. Mais une cotte de maille lui protégeait le torse, un casque romain le crâne, et à sa ceinture était passé un glaive de légionnaire, conçu pour frapper d’estoc et non de taille.

« Il me faudrait toute la journée pour parler de Wael-Edh… de Veleda, dit-il. Et je ne suis pas sûr que cela me porterait chance. C’est une déesse bien étrange qu’elle sert.

— Wael-Edh ! murmura-t-on dans l’oreillette d’Everard. C’est donc là son vrai nom. On l’a latinisé, tout naturellement…» Les trois hommes s’exprimaient dans le langage des Romains, le seul qu’ils aient en commun.

Surpris, Everard leva involontairement les yeux vers le ciel. Il ne vit que des nuages. Juchée sur un scooter temporel, Janne Floris volait au-dessus de ceux-ci. L’arrivée d’une femme à cheval ne serait pas passée inaperçue au camp. Il aurait certes pu expliquer sa présence, mais leur mission était suffisamment délicate pour qu’ils se dispensent de prendre des risques inutiles. En outre, Floris était plus utile à son poste présent. Ses instruments d’observation l’informaient de tout ce qui se passait dans les environs. Grâce aux systèmes incorporés au serre-tête d’Everard, elle voyait et entendait les mêmes choses que lui et pouvait lui communiquer ses impressions. Elle irait même jusqu’à le secourir si jamais il se mettait dans le pétrin, à condition que son intervention soit relativement discrète. Impossible de dire comment réagiraient les éventuels témoins – même les plus sophistiqués des Romains accordaient foi aux présages –, et le but de leur mission était avant tout de protéger l’histoire. Même s’il fallait pour cela sacrifier un agent.

« Elle a perdu de sa férocité ces derniers temps », poursuivit Burhmund, qui, visiblement, ne tenait pas à s’attarder sur ce sujet. « Peut-être que la déesse elle-même souhaite la fin de la guerre. Quel intérêt aurions-nous à la prolonger, alors que nous avons conquis ce que nous souhaitions ? » Son soupir se perdit dans le vent. « J’ai eu mon content de combats, moi aussi. »

Classicus se mordit les lèvres. C’était un homme de petite taille, ce qui expliquait sans doute l’ambition qui le consumait, dont les traits aquilins attestaient des origines royales. Lorsqu’il servait les Romains, il était à la tête de la cavalerie trévire, et c’était dans la cité de cette tribu, la future Trêves, qu’il avait décidé avec ses alliés de tirer profit du soulèvement germanique. « Nous avons des terres à conquérir, dit-il sèchement, sans parler de la renommée, de la gloire, de la fortune.

— Personnellement, je suis un homme de paix », lâcha Everard, obéissant à une impulsion. S’il ne pouvait arrêter les événements de ce jour, au moins pouvait-il émettre une protestation, même futile.

Les regards qui se braquèrent sur lui exprimaient un certain scepticisme. Mieux valait désamorcer la situation. Lui, un pacifiste ? Il avait pris la persona d’un Goth, dont la tribu était originaire de la future Pologne. Everard, fils d’Amalaric, était l’un des nombreux rejetons du roi – et chef de guerre –, ce qui lui permettait donc de s’adresser à Burhmund comme à un égal. Né trop tard pour prétendre à un quelconque héritage, il s’était lancé dans le commerce de l’ambre, en transportant jusque sur les rives de l’Adriatique, où il avait appris à parler le latin. Puis, renonçant à son négoce, il était parti pour l’Ouest, ayant ouï dire qu’un entrepreneur hardi y ferait facilement fortune. Par ailleurs, sous-entendait-il, une querelle familiale l’avait obligé à prendre ses distances avec les siens.

Une histoire peu banale mais parfaitement crédible. Un colosse comme lui, qui ne transportait apparemment aucun bien de valeur, pouvait voyager seul sans courir le risque de se faire attaquer. En outre, il serait accueilli à bras ouverts un peu partout, tant les gens étaient friands de nouvelles, de chansons et de contes, bref de tout ce qui pouvait rompre la monotonie de leur existence. Ainsi, Claudius Civilis avait été ravi de le recevoir. Même s’il ne lui était d’aucune aide dans sa campagne, au moins lui procurait-il un peu de distraction.

Ce qui n’était pas crédible, c’était de prétendre qu’il n’avait jamais combattu de sa vie et qu’il hésiterait à tuer un adversaire. Comme il ne souhaitait pas être soupçonné d’espionnage, le Patrouilleur se hâta de préciser : « Oh ! le champ de bataille ne m’est pas étranger, pas plus que le combat singulier. Quiconque me traite de couard nourrira les corbeaux avant la nuit tombée. » Il marqua une pause. J’ai l’impression de pouvoir en appeler aux sentiments de Burhmund, de l’amener à s’ouvrir un peu à moi. Il nous faut apprendre ce qui motive cet homme clé si nous voulons découvrir comment le cours des événements risque de bifurquer – et quel est le bon choix pour nous et notre monde. « Mais je suis un homme raisonnable. Quand on peut faire du commerce, mieux vaut le commerce que la guerre.

— Tu nous trouveras très ouverts au négoce, déclara Classicus. L’Empire de Gaule…» Pensif : « Pourquoi pas ? Faire venir l’ambre directement à l’Ouest, par terre et par mer… J’y réfléchirai dès que j’en aurai le temps.

— Un instant, coupa Burhmund. J’ai une tâche à accomplir. » Il donna un coup de talon et son cheval partit au galop.

Classicus l’observa d’un œil méfiant. Le Batave rejoignit la colonne de prisonniers qui passait non loin de là. Il fit halte auprès d’un homme, le seul ou presque à se tenir droit. Au mépris de tout sens pratique, il avait drapé sa carcasse amaigrie dans une toge d’une propreté immaculée. Burhmund se pencha vers lui pour lui parler.

« Qu’est-ce qui lui prend ? » marmonna Classicus. Il se tourna aussitôt vers Everard, lui décochant un regard mauvais. Il s’était rappelé trop tard que l’autre pouvait l’entendre. Il est malsain de montrer à un étranger qu’on a des reproches à faire à ses alliés.

J’ai intérêt à le distraire, sinon il risque de m’envoyer sur les roses, se dit le Patrouilleur. « L’Empire de Gaule, dis-tu ? Tu veux parler de l’Empire romain, dont la Gaule fait partie ? »

La réponse fut celle qu’il attendait : « Je parle de la nation indépendante réunissant tous les peuples gaulois. Je viens de la créer et de m’en proclamer empereur. »

Everard afficha l’air impressionné qui s’imposait. « J’implore ton pardon, sire ! Je viens juste d’arriver ici et j’ignorais tout de cela. »

Classicus se fendit d’un sourire sardonique. Ce n’était pas un vulgaire songe-creux. « L’empire est encore bien jeune. Ce n’est pas demain la veille que je siégerai sur un trône plutôt que sur cette selle. »

Everard entreprit de lui tirer les vers du nez. C’était relativement facile. Si fruste et si insignifiant fût-il, ce Goth n’en était pas moins un interlocuteur intéressant, un homme qui en avait beaucoup vu durant sa vie, et dont l’intérêt manifeste était par conséquent des plus flatteur.

Le rêve de Classicus était fascinant et il n’avait rien de délirant. Il voulait détacher la Gaule de Rome. Cela couperait celle-ci de la Bretagne. Cette île, dont les forces d’occupation étaient réduites et les indigènes de plus en plus agités, tomberait tôt ou tard dans son escarcelle. Sauf que, Everard le savait, Classicus sous-estimait grandement la force et la détermination de Rome. Une erreur bien compréhensible. Il ignorait que les guerres civiles avaient pris fin et que Vespasien régnerait bientôt en maître incontesté.

« Nous avons besoin d’alliés, admit le Gaulois. Civilis semble vouloir fléchir…» Il n’alla pas plus loin, comprenant qu’il en avait de nouveau trop dit. « Quelles sont tes intentions, Everard ?

— Je ne suis qu’un voyageur, sire », répondit le Patrouilleur. Trouve le ton juste, ne sois ni humble, ni arrogant. « Tu me fais honneur en me parlant de tes projets. Les perspectives commerciales…»

Classicus le fit taire d’un geste et détourna les yeux. Ses traits se durcirent. Il réfléchit, il prend une décision qu’il ruminait depuis un bout de temps. Et je devine laquelle. Everard sentit un frisson lui glacer l’échiné.

Burhmund avait fini de discuter avec le captif. Il donna un ordre à un soldat, qui escorta le Romain vers les grossiers abris de torchis édifiés par les Germains pendant le siège. Puis le chef batave alla rejoindre une vingtaine de cavaliers qui patientaient à une quinzaine de mètres de là, sa garde personnelle. Il s’adressa à un jeune homme, le plus petit et le plus mince d’entre eux. Hochant la tête, il partit au galop vers le camp abandonné, dépassant les Romains et leur escorte. Il se trouvait là-bas quelques Germains, chargés de surveiller les civils encore présents dans la forteresse. Ils disposaient des chevaux, des provisions et de l’équipement dont il aurait besoin.

Burhmund revint auprès de ses deux compagnons. « Qui est ce Romain ? demanda sèchement Classicus.

— Un légat, comme je m’en doutais, répondit Burhmund. J’avais décidé d’en envoyer un à Veleda. Guthlaf, le plus rapide de mes cavaliers, va la prévenir de son arrivée.

— Pourquoi ?

— J’entends les guerriers se plaindre. Je sais que leur sentiment est partagé par ceux qui sont restés au pays. Nous avons connu la victoire, mais nous avons eu notre content de défaites, et la guerre n’en finit pas. Nous avons perdu la fine fleur de notre armée à Asciburgium – autant l’avouer avec franchise –, et les blessures dont j’ai souffert m’ont immobilisé durant plusieurs jours. L’ennemi a reçu des troupes fraîches. Les hommes affirment qu’il est grand temps que nous honorions les dieux, et voilà que tout un troupeau de soldats ennemis nous tombe entre les mains. Nous devrions les massacrer, détruire leurs armes et offrir le tout aux dieux. Cela assurerait notre triomphe. »

Everard entendit un hoquet provenant des hauteurs.

« Si cela doit satisfaire tes hommes, fais-le. » Classicus faisait montre d’un étrange enthousiasme, car les Gaulois avaient renoncé aux sacrifices humains sous l’influence des Romains.

Burhmund lui décocha un regard d’acier. « Quoi ? C’est à toi que ces soldats se sont rendus, à toi qu’ils ont fait allégeance. » De toute évidence, il n’avait pas accepté cela de gaieté de cœur.

Classicus haussa les épaules. « Ils ne seront bons à rien tant que nous ne les aurons pas nourris, et ensuite, je ne serai guère enclin à me fier à eux. Tue-les si tu le souhaites. »

Burhmund se raidit. « Je ne le souhaite point. Cela ne ferait que provoquer les Romains. Ce qui ne serait pas sage. » Il hésita. « Toutefois, il convient de faire un geste. J’envoie ce dignitaire à Veleda. Elle décidera ce qu’elle doit faire de lui, et elle convaincra le peuple que sa décision était la bonne.

— Comme il te plaira. Pour ma part, j’ai moi aussi à faire. Adieu. » Classicus claqua la langue, et son cheval obliqua vers le sud. Il dépassa prisonniers et chariots, s’éloigna et disparut là où la route s’enfonçait dans une épaisse forêt.

C’était par là, Everard le savait, que campaient la plupart des Germains. Certains n’avaient que récemment rejoint les troupes de Burhmund, d’autres avaient assiégé Castra Vetera pendant des mois et ne supportaient plus leurs huttes crasseuses. Même si toutes leurs feuilles n’avaient pas encore poussé, les arbres les protégeaient du vent ; ils formaient un environnement propre et vivant, comme les forêts de leur pays ; le vent dans les branches était le murmure des dieux ténébreux. Everard réprima un frisson.

Burhmund considéra son allié qui s’éloignait. « Je me demande ce qu’il va faire, dit-il dans sa langue natale. Hum. » Ce fut sûrement une intuition qui le poussa à faire demi-tour, à retourner auprès du légat et de son escorte et à appeler ses cavaliers. Ceux-ci s’empressèrent de le rejoindre. Everard s’aventura à les suivre.

Guthlaf le messager émergea des huttes, chevauchant un cheval frais et tirant derrière lui trois montures de rechange. Il trotta jusqu’au fleuve et embarqua à bord d’un bac. Celui-ci gagna aussitôt l’autre rive.

Une fois près du légat, Everard put l’examiner à loisir. À en juger par sa beauté toute latine, à peine altérée par la faim, il était d’origine italienne. Il avait fait halte dès qu’on lui en avait donné l’ordre et attendait de subir son sort avec une impassibilité antique.

« Je veux régler ce problème sans tarder, au cas où les choses tourneraient mal », déclara Burhmund. S’adressant au Gaulois en latin : « Tu peux retourner à ton poste. » Se tournant vers ses guerriers : « Saeferth, Hnaef, vous allez conduire cet homme auprès de Wael-Edh, parmi les Bructères. Guthlaf vient tout juste de partir pour annoncer son arrivée, mais ce n’est pas grave. Ne vous pressez pas autant que lui, de crainte d’achever ce Romain déjà bien amoindri. » Non sans amabilité, il ajouta en latin pour le bénéfice de ce dernier : « Tu vas être conduit auprès d’une sainte femme. Je pense que tu seras bien traité si tu te montres raisonnable. »

Frappé d’une terreur sacrée, les deux guerriers conduisirent le captif vers le campement qu’ils venaient d’abandonner afin de se préparer pour le voyage. Dans le crâne d’Everard, la voix de Floris était tremblante. « Ach, nie, de arme… Ce doit être Munius Lupercus. Vous savez ce qui va lui arriver. »

Le Patrouilleur lui répondit en mode subvocal : « Je sais tout ce qui va arriver.

— Nous ne pouvons rien faire ?

— Absolument rien. C’était écrit. Tenez bon, Janne.

— Tu as l’air bien sombre, Everard, lui dit Burhmund dans son dialecte germanique.

— Je suis… fatigué », répondit Everard. Cette langue lui avait été enseignée avant son départ du XXe siècle (ainsi que le gotique, au cas où). Elle était proche de celle qu’il avait employée en Angleterre, quelques quatre siècles en aval, à l’époque où cette contrée était envahie par les descendants de ces tribus des bords de la mer du Nord[3].

« Moi aussi », murmura Burhmund. L’espace d’un instant, il sembla étrangement vulnérable, presque touchant. « Nous avons fait un long chemin, tous les deux, hein ? Reposons-nous tant que nous le pouvons.

— Ta route a été plus dure que la mienne, je crois bien.

— Eh bien, qui voyage seul voyage toujours mieux. Et la terre s’accroche aux bottes qui sont souillées de sang. »

Un frisson chassa les idées noires d’Everard. C’était ce qu’il espérait, l’ouverture qu’il cherchait à susciter depuis son arrivée, deux jours plus tôt. De bien des façons, ces Germains étaient un peu naïfs, sans méfiance, peu soucieux de leur intimité. Bien plus que Julius Classicus, qui se contentait de proclamer ses ambitions, Claudius Civilis Burhmund – était en quête d’une oreille sympathique, d’une personne étrangère à sa situation et auprès de qui il aurait pu s’épancher.

« Suivez bien notre conversation, Janne, transmit Everard. Et soufflez-moi les questions que vous souhaitez poser. » Durant leur brève mais intense période de préparation, il avait constaté qu’elle était douée pour comprendre les gens. En joignant leurs forces, ils parviendraient sûrement à se faire une meilleure idée de ce qui se passait et de ce qui les attendait.

« Entendu, dit-elle d’une voix mal assurée, mais j’ai aussi intérêt à ne pas lâcher Classicus.

— Tu t’es battu pour Rome depuis ta prime jeunesse, n’est-ce pas ? » demanda Everard en germain.

Burhmund partit d’un rire sec. « Oui – les marches forcées, les manœuvres, les routes à construire, les baraquements, les engueulades, les parties de dés, les catins, les cuites, la maladie, la monotonie des tours de garde… toute une vie de soldat.

— Mais on m’a dit que tu avais une épouse, des enfants, des terres. »

Burhmund acquiesça. « Je n’ai pas passé ma vie sur les routes. Mais ce qui est vrai pour moi, et pour mes parents proches, ne l’est pas pour le commun des soldats. Nous appartenons à la maison royale, vois-tu. Si Rome avait besoin de nous, c’était pour maintenir la paix autant que pour faire la guerre. On nous a vite promus officiers, et nous avions droit à de longues permissions chaque fois que nos unités étaient stationnées en Germanie-Inférieure. Ce qui leur arrivait très souvent avant le début des troubles. Nous pouvions rentrer à la maison, prendre part aux assemblées, vanter les qualités de Rome et retrouver nos familles. » Il cracha par terre. « Et vois de quelle façon on nous a remerciés ! »

Les souvenirs remontèrent à la surface. Exaspérés par les exactions des ministres de Néron, les tributaires s’étaient révoltés, tuant collecteurs d’impôt et autres parasites. Civilis et l’un de ses frères furent arrêtés pour sédition. Comme il le confia à Everard, ils s’étaient contentés de protester, quoique en termes plutôt vifs. Son frère fut décapité. Civilis fut enchaîné et conduit à Rome, afin d’y être interrogé, sans aucun doute torturé et probablement crucifié. La chute de Néron interrompit la procédure. Soucieux d’apaiser les esprits, Galba accorda son pardon à Civilis et le renvoya dans son unité.

Mais Othon ne tarda pas à renverser Galba, tandis que les légions de Germanie proclamaient Vitellius empereur, celles d’Égypte élevant Vespasien au même rang. Civilis faillit être condamné en raison de ses liens supposés avec Galba, mais l’affaire fut bien vite oubliée lorsque la XIVe Légion quitta le territoire lingon, emmenant avec elle les auxiliaires placés sous son commandement.

Bien décidé à conquérir la Gaule, Vitellius pénétra dans les terres trévires. Ses soldats ravagèrent Divodorum, la future Metz. (Ce qui favorisa les agissements de Classicus, dont la rébellion fut tout de suite populaire.) Un conflit opposant les Bataves aux troupes régulières faillit tourner à la catastrophe, mais il fut étouffé à temps. Civilis joua un rôle crucial dans la résolution de cette crise. Placée sous le commandement du général Fabius Valens, la troupe se mit en marche vers le Sud afin d’aider Vitellius à affronter Othon. En chemin, Valens préleva un lourd tribut à diverses communautés pour les protéger de sa propre armée.

Lorsqu’il ordonna aux Bataves de gagner la Narbonnaise afin de se porter au secours des troupes qui y étaient postées, ses légionnaires se mutinèrent. Cela les priverait de leurs éléments les plus courageux, affirmaient-ils. Une fois qu’un compromis eut été trouvé, les Bataves réintégrèrent l’armée. Mais après la traversée des Alpes, les soldats apprirent que leurs camarades avaient été vaincus à Placentia, et ils se mutinèrent à nouveaux, offensés cette fois par l’apathie de leur chef. Ils voulaient aider les leurs.

Burhmund eut un rire de gorge. « Il a fini par céder. »

Les deux guerriers s’éloignèrent des huttes. Le Romain avançait entre eux, équipé pour le voyage. Des montures de rechange les suivaient, chargées de provisions. Le petit groupe se dirigea vers le Rhin. Le bac venait d’accoster. Ils embarquèrent.

« Les partisans d’Othon ont tenté de nous arrêter sur les berges du Pô, reprit le Batave. C’est à ce moment-là que Valens a compris que les Germains lui étaient indispensables. Nous avons fait une percée et tenu notre position jusqu’à ce que les autres nous rejoignent. Une fois que nous avons franchi le fleuve, ce fut la déroute dans les rangs ennemis. Le massacre de Bédriac restera dans les annales. Peu de temps après, Othon s’est suicidé. » Grimace. « Mais Vitellius ne tenait plus ses hommes. Ils ont ravagé l’Italie. J’en ai été le témoin. Ce n’était pas beau à voir. Et pourtant, cette terre n’était pas celle de l’ennemi, mais celle qu’ils étaient censés défendre. N’est-ce pas ? »

C’est peut-être pour cette raison que les choses s’envenimèrent au sein de la XIVe Légion. Une nouvelle dispute éclata entre troupes régulières et auxiliaires, qui faillit tourner à l’affrontement en règle. Civilis comptait parmi les officiers qui calmèrent le jeu. Vitellius, qui venait d’être proclamé empereur, ordonna aux légionnaires de gagner la Bretagne et incorpora les Bataves à sa garde personnelle. « Mais cela n’a pas eu l’effet escompté, car il n’avait rien d’un meneur d’hommes. Les miens se sont laissés aller, ils ont commencé à boire et à se quereller. Il a fini par nous renvoyer en Germanie. Il ne pouvait pas agir autrement, de crainte de faire couler le sang, y compris le sien. Nous en avions assez de lui. »

Le bac, un radeau confectionné avec des rondins, avait traversé le fleuve. Les voyageurs débarquèrent et s’enfoncèrent dans la forêt.

« Vespasien tenait l’Afrique et l’Asie, poursuivit Burhmund. Primus, son général, m’a écrit après avoir débarqué en Italie. Oui, j’avais réussi à me faire connaître. »

Burhmund prit langue avec nombre de ses contacts. Parmi eux se trouvait un légat inepte, qui accepta sa proposition. Des soldats allèrent garder les cols alpins ; les partisans de Vitellius, gaulois ou germaniques, ne pouvaient plus regagner le nord, et quant aux Ibères et aux Italiens, ils avaient déjà bien à faire là où ils se trouvaient. Burhmund ordonna un grand rassemblement de sa tribu. La conscription décrétée par Vitellius était la goutte d’eau qui avait fait déborder le vase. Ils l’acclamèrent avec ferveur, faisant claquer l’épée sur le bouclier.

Les Canninéfates et les Frisons savaient déjà de quoi il retournait. Leurs assemblées encouragèrent les hommes à se rallier à la cause. Une cohorte de Tongres quitta son campement pour rejoindre Burhmund. Des auxiliaires germains en route pour le Sud en firent autant, renonçant à servir Vitellius.

Deux légions vinrent affronter Burhmund. Il les décima, obligeant les survivants à se réfugier à Castra Vetera. Une fois qu’il eut franchi le Rhin, il remporta près de Bonna une bataille décisive. Ses émissaires encouragèrent les défenseurs du Vieux Camp à se déclarer pour Vespasien. Ils refusèrent. C’est alors qu’il fit sécession, décidant de combattre pour la liberté de son peuple.

Bructères, Tenctères et Chamaves rejoignirent son alliance. Il dépêcha des émissaires dans toute la Germanie. Des aventuriers venus des marches se rallièrent à sa bannière. Wael-Edh se mit à prédire la chute de Rome.

« Puis sont venus les Gaulois, reprit Burhmund, ceux que Classicus et ses alliés avaient pu rassembler. Trois tribus pour le moment… Qu’y a-t-il ? »

Everard venait de sursauter en entendant un cri résonner dans son crâne. « Rien, dit-il. J’ai cru voir quelque chose, mais je me suis trompé. La fatigue, sans doute.

— Ils sont en train de les tuer dans la forêt, gémit Floris. C’est horrible. Oh ! pourquoi a-t-il fallu que nous arrivions aujourd’hui ?

— Vous le savez bien, lui dit-il. Arrêtez de regarder ça. » Impossible de débarquer plusieurs années en amont pour mieux déterminer la vérité. La Patrouille ne pouvait pas se permettre de gaspiller autant d’agents-années. En outre, ce segment d’espace-temps était fort instable ; moins ils le perturberaient et mieux cela vaudrait. Everard avait décidé de prendre contact avec Civilis plusieurs mois en amont de la bifurcation. D’après leurs études préliminaires, le Batave serait le plus accessible au moment où il accepterait la reddition de Castra Vetera ; et cela augmenterait du même coup leurs chances de rencontrer Classicus. Les deux Patrouilleurs espéraient collecter suffisamment de données et s’éclipser avant que ne surviennent les événements relatés par Tacite.

« C’est Classicus qui a lancé le massacre ? demanda-t-il.

— Je n’en suis pas sûre », répondit Floris en étouffant un sanglot. Il ne lui en voulait point. Lui-même aurait hésité à l’idée d’assister à cette tuerie, et c’était pourtant un agent endurci. « Il se trouve parmi les Germains, oui, mais les arbres me bouchent la vue et le vent m’empêche de capter le son. Est-ce qu’il parle leur langage ?

— Pas que je sache, mais certains de ces hommes maîtrisent le latin…

— Ton âme est ailleurs, Everard, fit remarquer Burhmund.

— Je sens que… qu’il se prépare quelque chose », répondit le Patrouilleur. Autant commencer à lui faire comprendre que je suis doué de double vue. Ça risque de m’être utile par la suite.

Burhmund se renfrogna. « Moi aussi, pour des raisons nettement plus prosaïques. Mieux vaut que je rassemble mes hommes de confiance. Tiens-toi à l’écart, Everard. Ton épée est bien affûtée, je le sais, mais tu n’as pas marché avec les légions, et je pense qu’il me faut avant tout de la discipline. » Ce dernier mot était en latin.

La vérité finit par arriver jusqu’à eux, apportée par un cavalier qui surgit de la forêt. Les Germains, comme pris de folie, s’étaient jetés sur les prisonniers. Les quelques gardes gaulois n’avaient rien pu faire. Les Germains massacraient tous les légionnaires désarmés et détruisaient leur butin. Le tout servirait d’offrande à leurs dieux.

Everard soupçonnait Classicus de les avoir poussés à agir ainsi. C’était la simplicité même. Classicus ne souhaitait pas qu’ils aient la possibilité de conclure une paix séparée. Le chef batave partageait ses soupçons, aucun doute là-dessus. Mais que pouvait-il faire ?

Il ne put même pas arrêter ses propres hommes lorsqu’ils foncèrent vers le Vieux Camp, en proie à une frénésie meurtrière. Les flammes commencèrent à dévorer la palissade. On entendit des hurlements, on sentit l’odeur de la chair grillée.

Burhmund n’était même pas horrifié. Ce genre d’événement était courant dans son univers. Ce qui l’affligeait, c’était le fait qu’on ait osé lui désobéir, et même le trahir.

« Je les attacherai au poteau pour les fouetter jusqu’au sang, gronda-t-il. Ils comprendront alors à quel point ils m’ont offensé. Je me couperai les cheveux pour me coiffer comme un Romain, et je les rincerai par-dessus le marché. Quant à faire allégeance à Classicus et à son empire, il n’en est plus question – et qu’il prenne les armes contre moi si ça lui chante !

— Il vaut mieux que je parte, je crois, dit Everard. Ici, je ne ferai que te gêner. Peut-être nous reverrons-nous un jour. »

Mais aucun des jours à venir ne sera un jour heureux.


5.

<p>5.</p>

La bise coupante chassait les nuages bas comme s’il s’agissait de volutes de fumée. Des lances de pluie tombaient en oblique sur les branches mouvantes. La tête basse, les chevaux avançaient d’un pas lourd sur une piste mouchetée de flaques d’eau. Saeferth ouvrait la marche ; Hnaef la fermait, tenant les rênes des montures de rechange. Entre eux chevauchait le Romain, le dos voûté sous sa cape trempée. Ainsi que les deux Bataves l’avaient appris lors de leurs brèves haltes, ayant souvent recours au langage des signes, il s’appelait Lupercus.

Au détour d’un virage apparurent cinq cavaliers, sans doute des Bructères car les voyageurs étaient arrivés dans leur contrée. Toutefois, ils se trouvaient encore dans une de ces zones inhabitées dont les tribus germaniques ceignaient leurs villages. Le meneur était un homme aussi malingre qu’un furet, avec une barbe et des cheveux aile de corbeau que les ans avaient striés de blanc. Sa main droite agrippait une pique. « Halte ! » s’écria-t-il.

Saeferth tira les rênes. « Nous venons en paix, dépêchés par notre seigneur Burhmund auprès de la prêtresse Wael-Edh. » L’homme noir opina. « Nous avons eu vent de votre arrivée.

— C’était il y a peu, alors, car nous sommes partis sur les talons du messager de notre seigneur ; mais nous avons sûrement été moins rapides que lui.

— Oui. À présent, l’heure est venue d’agir vite. Je suis Heidhin, fils de Viduhada, l’homme de confiance de Wael-Edh.

— Je me souviens de toi, intervint Hnaef, tu étais auprès d’elle lorsque notre seigneur lui a rendu visite l’année dernière. Qu’attends-tu de nous ?

— L’homme que vous m’amenez. C’est celui que Burhmund offre à Wael-Edh, n’est-ce pas ?

— Oui. »

Comprenant qu’on parlait de lui, Lupercus se raidit. Ses yeux allèrent d’un visage à l’autre tandis que les mots gutturaux roulaient à l’intérieur de son crâne.

« Elle va à son tour l’offrir aux dieux, reprit Heidhin. Je vous attendais afin de procéder moi-même au sacrifice.

— Quoi, tu ne le conduis pas dans ton sanctuaire, pour que l’on y donne un festin par la suite ? s’enquit Saeferth.

— Il faut agir vite, je te l’ai dit. S’ils apprenaient son arrivée, plusieurs chefs parmi nous souhaiteraient le garder comme otage afin d’en tirer une rançon. Nous ne pouvons pas nous permettre de les froisser. Mais les dieux sont irrités. Regarde autour de toi. » Levant sa pique, Heidhin désigna la forêt gémissant sous les eaux.

Saeferth et Hnaef ne pouvaient guère lui résister. Les Bructères leur étaient supérieurs en nombre. En outre, tous le savaient proche de la sainte femme depuis qu’ils avaient quitté ensemble leur terre natale. « Que tous ici en soient témoins : nous avions l’intention de nous rendre auprès d’elle, mais tu nous dis que telle est sa volonté et nous nous fions à ta parole », déclara Saeferth.

Hnaef eut un rictus. « Finissons-en. »

Ils mirent pied à terre, imités par les cinq autres, et ordonnèrent à Lupercus d’en faire autant. Mais il était si affaibli par les privations qu’ils durent lui venir en aide. Lorsqu’ils lui lièrent les mains derrière le dos et que Heidhin prépara une corde, il écarquilla les yeux et retint son souffle. Puis il se ressaisit et murmura ce qui était sans doute une prière adressée à ses dieux.

Heidhin se tourna vers les deux. « Père Woen, Tiw le Guerrier, Donar du Tonnerre, entendez-moi, dit-il d’un air pénétré. Sachez que cette offrande vous est envoyée par Nerthus. Jamais elle n’a été votre ennemie, jamais elle n’en a voulu à votre honneur. Si les hommes vous ont ces temps-ci moins vénérés que naguère, les offrandes à elle adressées étaient destinées à tous les dieux. Rejoignez-la, ô puissants dieux, et donnez-nous la victoire ! »

Saeferth et Hnaef empoignèrent les bras de Lupercus. Heidhin s’avança vers lui. Avec la pointe de sa pique, il traça sur le front du Romain le signe du marteau ; après avoir déchiré sa tunique, il traça sur son torse une croix gammée. Le sang qui jaillit était d’un rouge encore plus vif du fait de la grisaille. Lupercus demeura muet. Ils le conduisirent vers le frêne que Heidhin avait choisi, lancèrent la corde par-dessus une branche, la lui passèrent autour du cou. « Oh ! Julia », souffla-t-il. Deux des hommes de Heidhin le hissèrent tandis que les autres hurlaient en frappant leur bouclier de leur épée. Il ne cessa de ruer dans le vide jusqu’à ce que Heidhin lui plante sa pique dans le cœur.

Lorsqu’on eut fait tout ce qu’il y avait à faire, Heidhin dit à Saeferth et à Hnaef : « Suivez-moi. Je vous invite à rester dans ma demeure jusqu’à ce que vous repartiez auprès du seigneur Burhmund.

— Que devons-nous lui dire ? demanda Hnaef.

— La vérité, répondit Heidhin. Dites-la à tout l’ost. Les dieux ont enfin reçu la part qui leur revenait de droit, comme autrefois. Désormais, ils ne pourront faire autrement que de se battre à nos côtés. »

Les Germains s’éloignèrent. Un corbeau vola autour du mort, se percha sur son épaule, tendit le bec et engloutit un bout de chair. Un autre le rejoignit, puis un autre, et un autre encore. Leurs croassements résonnaient dans le vent qui faisait doucement osciller le cadavre.


6.

<p>6.</p>

Everard accorda à Floris deux jours de repos à passer chez elle. Loin d’être une mauviette, c’était néanmoins une personne civilisée et douée de conscience, qui venait d’assister à des atrocités. Par chance, elle ne connaissait aucune des victimes et n’aurait pas à surmonter de sentiment de culpabilité. « Contactez un psychotech si les cauchemars persistent, lui conseilla-t-il. Mais n’oubliez pas que nous devrons réfléchir à la suite des événements à la lumière de nos observations, et aussi élaborer un plan d’action. »

Si endurci fût-il, il n’était pas mécontent de disposer lui aussi d’un bref répit qui lui permettrait d’assimiler ses impressions du Vieux Camp – visuelles, auditives et olfactives. Il passa des heures à se balader dans les rues d’Amsterdam, s’imprégnant de la douce ambiance des Pays-Bas du XXe siècle. Le reste du temps, il s’enfermait dans un bureau de l’antenne de la Patrouille, récupérant des fichiers de données – histoire, anthropologie, géographie physique et politique, bref tout ce qu’il trouvait – et s’en inculquant l’essentiel par imprégnation électronique.

Il ne s’était préparé à cette mission que de façon superficielle. Non qu’il lui soit possible à présent d’acquérir sur le sujet un savoir encyclopédique. Celui-ci n’était pas disponible. La préhistoire germanique n’attirait que de rares chercheurs, dispersés sur quantité de siècles et de kilomètres. Il existait tant de domaines apparemment plus intéressants, voire plus importants. Les données concrètes étaient fort rares. Floris et lui-même exceptés, aucun agent de la Patrouille ne s’était jamais préoccupé de Civilis. La rébellion dont il était responsable, et dont la seule conséquence avait été une légère amélioration du sort de son peuple, ne semblait pas justifier qu’un spécialiste de l’Empire romain y investisse du temps et des moyens.

Et peut-être était-ce la seule conséquence, songea Everard. Peut-être que ces variantes textuelles ont une explication toute simple, que les détectives de la Patrouille n’ont pas vue, et que nous ne chassons que des ombres. En tout cas, rien ne prouve qu’un agent extérieur ait cherché à manipuler les événements. Enfin, quelle que soit la réponse, il faut bien que nous la trouvions.

Le troisième jour, il passa un coup de fil à Floris depuis son hôtel et lui proposa de dîner ensemble, comme le soir de leur première rencontre. « On se contentera de bavarder et de se détendre, sans aborder la mission plus qu’il n’est nécessaire. Il sera temps demain de faire des plans. D’accord ? » Il lui demanda de choisir le restaurant, et ils convinrent de s’y retrouver.

L’Ambrosia proposait de la cuisine antillaise et guyanaise. Sis dans Stadthouderskade, dans un quartier paisible à proximité du Museumplein, il consistait en une salle discrète donnant sur le canal. Le cuisinier noir rejoignit la jeune et jolie serveuse pour commenter le menu dans un anglais parfait. Le vin était idéal pour accompagner leurs choix. Leur plaisir était peut-être accru par la sensation qu’ils avaient de savourer un éphémère instant de paix, de chaleur et de lumière, au sein des ténèbres sans fin de l’histoire.

« Je vais rentrer à pied, déclara Floris au moment du café. Il fait si beau ce soir. » Son appartement était distant de deux ou trois kilomètres.

« Je vous raccompagne, si vous le souhaitez », proposa Everard avec joie.

Elle sourit. Caressés par le crépuscule au-dehors, ses cheveux avaient l’éclat d’un soleil souvenu. « Merci. J’en suis ravie. »

L’air était d’une douceur exceptionnelle. Il embaumait le printemps, car la pluie l’avait lavé un peu plus tôt, et la circulation était quasi inexistante, à peine une rumeur en fond sonore. Un bateau fila sur le canal, laissant derrière lui un sillage argenté. « Merci, répéta-t-elle. C’était charmant. Exactement ce dont j’avais besoin.

— Parfait. » Il attrapa sa blague à tabac et bourra sa pipe. « Mais vous n’auriez pas tardé à vous ressaisir, j’en suis sûr. »

Ils s’éloignèrent du canal pour s’engager entre d’antiques façades. « Oui, j’ai déjà vu mon content d’atrocités. » La belle humeur que tous deux avaient veillé à entretenir pendant le dîner s’estompait déjà, mais Floris conservait une voix égale et une expression paisible. « Pas à cette échelle, non, mais j’ai vu des hommes tués ou blessés au combat, terrassés par la maladie et… et par un destin cruel. »

Everard acquiesça. « Oui, l’époque qui est la nôtre s’est distinguée dans ce registre, mais les autres n’ont pas grand-chose à lui envier. La différence, c’est qu’aujourd’hui on imagine que ça pourrait être mieux. »

Floris soupira. « Au début, vivre dans le passé, c’était romantique, mais…

— Et bien, vous avez choisi un milieu assez hostile. Quoique, à cette époque, c’était à Rome qu’on jouait au Grand-Guignol. »

Elle lui jeta un regard pénétrant. « Ne me dites pas que vous prenez encore les Barbares pour de nobles sauvages. C’est une illusion que j’ai très vite perdue. Ils sont aussi impitoyables que les Romains. Mais ils sont moins efficaces, c’est tout. »

Everard alluma sa pipe. « Pourquoi les avez-vous choisis comme sujet d’étude, si je puis me permettre ? D’accord, il fallait bien que quelqu’un se tape ce boulot, mais, avec votre bagage, vous auriez pu opter pour quantité d’autres sociétés. »

Elle sourit. « On a tenté de m’en convaincre à l’Académie, après que j’ai décroché mon diplôme. Un agent en particulier ne cessait de me vanter son cher duché du Brabant. Il était adorable. Mais moi, j’étais têtue.

— Pourquoi donc ?

— Plus j’y repense, moins mes motivations me semblent claires. Il semble qu’à l’époque… Oui, si ça ne vous dérange pas, j’aimerais vous l’expliquer en détail. »

Il lui tendit son bras. Elle le prit. Tous deux avançaient à la même allure, mais elle avait une foulée nettement plus souple. Il serrait le fourneau de sa pipe dans sa main libre. « Je vous en prie, dit-il. Je n’ai consulté votre dossier que pour apprendre le strict nécessaire, mais je ne peux m’empêcher d’être curieux. De toute façon, ce n’est pas là-dedans que j’aurais découvert grand-chose.

— Cela remonte à mes parents, je crois bien. » Elle avait les yeux tournés vers le lointain, une fine ride verticale lui creusait le front. Sa voix avait des accents presque rêveurs. « Je suis leur unique enfant, née en 1950. » Et sans doute plus âgée, en temps propre, qu’on ne le penserait en regardant le calendrier de cette année, se dit-il. « Mon père a grandi dans ce qu’on appelait alors les Indes orientales hollandaises. Rappelez-vous que ce sont les Hollandais qui ont fondé Djakarta, et que nous l’avions baptisée Batavia. Il était encore jeune lorsque les nazis ont envahi les Pays-Bas, peu avant que les Japonais ne déferlent sur l’Asie du Sud-Est. Il a combattu dans notre flotte, ou plutôt ce qu’il en restait. Ma mère, qui était encore lycéenne, a participé à la Résistance, plus précisément à la presse clandestine.

— Des gens valeureux, murmura Everard.

— Ils se sont connus après la guerre et se sont fixés à Amsterdam une fois mariés. Ils sont encore en vie et savourent leur retraite ; lui travaillait dans les affaires, elle enseignait l’histoire, l’histoire des Pays-Bas. » Oui, songea-t-il, à l’issue de chaque expédition, tu reviens le jour même où tu étais partie, car tu ne veux pas perdre une seule des heures qui te sont comptées avant leur mort, eux qui ignorent tout de tes activités. Je parie qu’ils sont déçus de ne pas avoir de petits-enfants. « Jamais ils ne se sont vantés de leurs faits de guerre. Mais je ne pouvais faire autrement que de vivre dans ce souvenir, de vivre dans le passé de mon pays. Est-ce du patriotisme ? Appelez cela comme il vous plaira. Ce sont les miens. Qu’est-ce qui a fait d’eux ce qu’ils sont ? Quelles sont leurs racines ? Cette question me fascinait et j’ai résolu d’entamer des études universitaires pour devenir archéologue. »

Everard le savait déjà, tout comme il savait qu’elle avait pratiqué l’athlétisme, atteignant un niveau quasiment olympique, et voyagé dans deux ou trois endroits du globe déconseillés aux touristes. Tout ceci avait attiré l’attention d’un agent recruteur de la Patrouille, qui l’avait convaincue de passer certains tests, ne lui révélant qu’après coup leur signification. Lui-même avait suivi un parcours similaire.

« Cela dit, fit-il remarquer, vous avez choisi une culture où une femme est pas mal handicapée. »

Elle lui répondit avec une certaine sécheresse. « Vous avez sûrement eu accès à des rapports soulignant ma réussite. La Patrouille procure à ses agents d’excellents déguisements.

— Pardon. Je ne souhaitais pas vous offenser. Les déguisements en question sont parfaits pour de brèves immersions. » Quelques années en aval de cette époque, on parviendrait à altérer la pilosité et le registre vocal. Des vêtements molletonnés là où il le faut dissimulent sans peine les galbes révélateurs. Une femme peut toujours être trahie par ses mains, mais celles de Floris étaient plus grandes que la moyenne, et, si elle se faisait passer pour un jeune homme, leur absence de poils ne susciterait aucun commentaire. Sauf que… Dans certaines circonstances, on peut être amené à se déshabiller devant des tiers, dans des bains publics, par exemple. Les Barbares n’apprécient pas les jeunes hommes efféminés, et on risque de se retrouver pris dans un pugilat. Si bien entraînée soit-elle, une femme reste en général moins forte, moins robuste qu’un homme, et il n’est pas question d’avoir recours à des armes anachroniques.

« Ils ont un usage limité, je vous l’accorde, dit Floris. C’était souvent frustrant. J’ai même envisagé de…» Elle laissa sa phrase inachevée.

« De changer de sexe ? » demanda-t-il à voix basse au bout de trente secondes.

Elle opina avec raideur.

« Ça n’a pas besoin d’être permanent, vous savez. » Dans l’avenir, cette transformation n’avait plus rien de chirurgical, ni d’hormonal d’ailleurs ; elle s’opérait au niveau moléculaire, par altération de l’ADN de l’organisme. « Cela dit, ce n’est pas une mince affaire. On ne peut envisager une telle procédure que dans le cadre d’une mission de plusieurs années. »

Elle lui jeta un regard de défi. « En seriez-vous capable ?

— Foutre non ! » s’exclama-t-il, se demandant aussitôt : Ai-je réagi trop vivement ? Me suis-je montré intolérant ? « Mais rappelez-vous que je suis né en 1924, au cœur du Middle-West. »

Floris éclata de rire et lui étreignit le bras. « Je ne pense pas que ma personnalité en serait grandement altérée. Si je devenais un homme, je serais sûrement homosexuel. Ce qui, dans cette société, représente un handicap encore plus lourd que la féminité. Une condition qui me satisfait pleinement, du reste. »

Il sourit. « Ça crève les yeux, et depuis le début. »

Du calme, mon gars. Ne va pas mêler le travail et la bagatelle. Ça pourrait être dangereux. Sur le plan intellectuel, je préférerais quelle soit un homme.

Sans doute partageait-elle en partie ses réserves, car ils poursuivirent leur route en silence. Un silence qui n’avait cependant rien de malaisé. Ils traversaient un parc, avançant au sein d’une végétation odorante, sous des frondaisons qui filtraient la lueur des réverbères, transformant l’allée en ruban moucheté. Ce fut lui qui reprit la parole.

« En dépit de ces prétendus handicaps, je crois savoir que vous avez réalisé un projet d’importance. Je n’ai pas accédé au dossier qui lui est consacré, pensant que vous préféreriez m’en parler vous-même, ce qui me convient également. » Il avait déjà abordé ce sujet par sous-entendus, sans qu’elle morde à l’hameçon. Comme ils avaient quantité de choses plus importantes à faire, il n’avait pas insisté.

Il la vit et l’entendit retenir son souffle. « Oui, il faut que je vous en parle. Mieux vaut que vous ayez une idée juste de mon expérience. C’est une longue histoire, mais autant commencer par là. » Elle hésita. « J’ai fini par me sentir à l’aise en votre compagnie. Au début, j’étais terrorisée. Moi, travailler avec un agent non-attaché ?

— Vous cachez bien votre jeu, dit-il en tirant sur sa pipe.

— Sur le terrain, on est bien obligé d’apprendre à dissimuler ses émotions, non ? Mais je pense pouvoir vous parler en toute liberté. Vous êtes un homme du genre confortable. »

Il ne savait que répondre à cela.

« J’ai vécu quinze ans parmi les Frisons », déclara-t-elle.

Il réussit à rattraper sa pipe avant qu’elle se brise sur le pavé. « Hein ?

— De 22 à 37 apr. J.C, poursuivit-elle d’un air décidé. La Patrouille souhaitait enrichir ses connaissances sur la vie dans les régions occidentales de la Germanie durant la période où l’influence romaine se substituait à l’influence celtique. Plus précisément, elle s’intéressait aux soulèvements qui ont suivi le meurtre d’Arminius. Les conséquences de cet acte étaient potentiellement très importantes.

— Mais vous n’avez rien trouvé d’inquiétant, pas vrai ? Alors que Civilis, que la Patrouille pensait pouvoir négliger… Enfin, nos agents ne sont que des êtres humains, donc faillibles. Et, naturellement, l’étude d’une société donnée est toujours précieuse, quel que soit le contexte. Continuez, je vous en prie.

— Quelques collègues m’ont aidée à m’insérer dans le milieu. Ma persona était une jeune femme appartenant au peuple chattuaire[4], qui avait perdu son mari lors d’un raid chérusque. Elle avait fui en territoire frison avec une partie de ses biens, accompagnée de deux domestiques qui lui étaient restés fidèles. Le chef du village où nous avons échoué nous a accueillis avec générosité. Je lui apportais de l’or ainsi que des nouvelles ; et, chez ces peuples, l’hospitalité est chose sacrée. »

En plus, tu étais séduisante, ce qui ne gâte rien.

« Avant longtemps, j’avais épousé l’un de ses fils cadets, poursuivit Floris d’une voix neutre. Mes « domestiques » ont décidé d’aller chercher fortune sous d’autres cieux, et on ne les a plus jamais revus. Tout le monde a conclu qu’il leur était arrivé malheur. Ce monde est si hostile !

— Et ? » Everard contempla son profil. Vermeer aurait pu le faire surgir sur la toile, crinière dorée et lumière vespérale.

« Ce furent des années difficiles. J’avais souvent le mal du pays, il m’arrivait parfois de sombrer dans le désespoir. Puis je repensais à la chance qui était la mienne : je ne cessais d’apprendre, de faire des découvertes, d’explorer tout un univers de coutumes et de croyances, de savoirs et de talents, et les gens, tous ces gens ! J’ai fini par les chérir. Ils étaient certes rudes, mais si aimants – à condition qu’on soit de leur tribu, bien sûr –, et mon Garulf et moi… nous sommes devenus très proches. Je lui ai donné deux enfants, et j’ai veillé en secret à ce qu’ils puissent survivre. Il en espérait d’autres, naturellement, mais j’ai également veillé à me limiter, et il n’était pas rare qu’une femme soit frappée de stérilité. » Elle esquissa un sourire piteux. « Une fille de ferme lui en a donné quelques autres. Nous nous entendions bien, toutes les deux, elle me respectait et… Peu importe. C’était une chose acceptée de tous, dont je n’avais pas à rougir, et… je savais qu’un jour, je finirais par rentrer chez moi.

— Comment vous y êtes-vous prise ? » demanda Everard à voix basse.

Elle poursuivit dans un murmure : « Garulf est mort. Il chassait l’aurochs, et l’un de ces animaux l’a encorné. Je l’ai pleuré, mais cela me simplifiait les choses. J’aurais dû m’éclipser beaucoup plus tôt, comme l’avaient fait mes collègues, mais nos enfants… deux garçons qui entraient dans l’adolescence, donc quasiment des hommes. Les frères de Garulf prendraient soin d’eux. »

Everard acquiesça. Grâce à ses études, il savait que les anciens Germains considéraient comme sacré le lien avunculaire. Parmi les tragédies qui avaient frappé Burhmund, alias Civilis, figurait sa rupture avec le fils de sa sœur, qui périrait en se battant pour Rome.

« Néanmoins, ça m’a déchiré le cœur de les quitter, acheva Floris. Je leur ai dit que je souhaitais m’isoler pour faire mon deuil, et ils ont sans doute passé le restant de leurs jours à se demander ce qui m’était arrivé. »

Et toi, tu t’es demandé ce qui leur était arrivé, et tu te le demandes peut-être encore, songea Everard. A moins que tu n’aies observé à distance le cours qu’a pris leur existence. Mais je te crois trop sage pour cela. Au temps pour la belle vie des agents de la Patrouille !

Floris déglutit. Ravalait-elle ses pleurs ? Elle afficha une gaieté forcée. « Je vous laisse imaginer le traitement de rajeunissement dont j’avais besoin à mon retour ! Sans compter les bains chauds, l’éclairage électrique, les livres, les concerts, les avions et le reste !

— Et n’oublions pas l’égalité des sexes, ajouta Everard.

— Oui, oui. Les femmes de cette époque avaient droit à une certaine considération, et il a fallu attendre le XIXe siècle pour qu’elles jouissent d’une liberté comparable, mais… oh ! oui.

— Apparemment, Veleda était totalement maîtresse de son destin.

— Ce n’est pas la même chose. Elle parlait au nom des dieux, je crois. »

C’est ce que nous devons vérifier.

« Cette mission s’est achevée pour moi il y a plusieurs années de temps propre, conclut Floris. Mes entreprises subséquentes ont été plus modestes. Du moins jusqu’ici. »

Everard mordit le tuyau de sa pipe. « Hum, revenons à ce problème de sexe. Je ne veux pas m’encombrer de déguisements, sauf pour de brèves périodes. C’est trop contraignant. »

Elle pila. Il fit halte lui aussi. Ils se trouvaient au pied d’un lampadaire. Les yeux de Floris luisaient tels ceux d’un chat. Elle éleva la voix. « Je ne me contenterai pas de vous observer depuis les hauteurs, agent Everard. Il n’en est pas question. »

Un cycliste passa en coup de vent, leur jeta un regard, pédala de plus belle.

« Votre présence à mes côtés me serait fort utile, concéda Everard. Pas de façon permanente, toutefois. Vous conviendrez avec moi qu’il est souvent utile d’avoir un partenaire qui reste en retrait. Mais une fois que nous devrons jouer pour de bon les Sherlock Holmes, votre expérience se révélera… Mais, concrètement, comment nous y prendrons-nous ? »

Passant de la colère à l’excitation, elle saisit sa chance. « Je serai votre épouse. Ou votre concubine, ou votre suivante, tout dépendra des circonstances. Chez les Germains, il arrive parfois qu’une femme accompagne son homme en voyage. »

Bon sang ! Serais-je en train de rougir ? « Veillons à ne pas compliquer les choses entre nous. »

Elle le fixa du regard sans broncher. « Je ne me fais aucun souci sur ce point, monsieur. Vous êtes un professionnel et un gentleman.

— Eh bien, merci, fit-il avec soulagement. Je pense que je saurai me tenir. »

Et tu as intérêt à en faire autant !


7.

<p>7.</p>

Soudain, le printemps déferla sur la terre. La chaleur et les longues journées faisaient sortir les feuilles des branches. L’herbe étincelait. Le ciel s’emplissait d’ailes et de clameurs. Agneaux, veaux et poulains gambadaient dans les prés. Les hommes et les femmes émergeaient de la pénombre des maisons, de la fumée et de la puanteur de l’hiver ; ils clignaient des yeux sous le soleil, humaient la douceur de l’air et s’activaient à préparer l’été.

Mais les maigres récoltes de l’année précédente les avaient laissés sur leur faim. Quantité d’hommes guerroyaient toujours par-delà le Rhin, et quelques-uns d’entre eux ne reviendraient jamais. Edh et Heidhin avaient encore du givre dans le cœur.

Ils marchaient sur les terres de la prêtresse, indifférents à la brise comme au soleil. En la voyant passer, les hommes travaillant aux champs n’osaient ni la héler, ni lui parler. Bien que la forêt à l’ouest brillât sous le soleil, le bosquet sacré, plus loin à l’est, semblait enténébré, comme si l’ombre de la tour le recouvrait.

« Je suis fâchée contre toi, déclara-t-elle. Oh ! je devrais te chasser pour toujours de ma présence.

— Edh…» La voix de Heidhin s’était durcie. Sur la hampe de sa pique, ses phalanges avaient blanchi. « J’ai fait ce que je devais faire. Selon toute évidence, tu aurais épargné ce Romain. Les Ases nous faisaient suffisamment de reproches.

— A en croire les bavardages des sots.

— Alors, la tribu regorge de sots. Je les connais mieux que tu ne le peux, Edh, car je suis un homme, rien qu’un homme, pas l’élu d’une déesse. Les gens me confient ce que jamais ils n’oseraient te dire. » Heidhin fit quelques pas tout en cherchant ses mots. « Nerthus avait pris une trop grosse part des offrandes jadis réservées aux dieux du ciel. Je sais ce que nous lui devons, toi et moi, mais les Bructères ne pensent pas de même, et nous devons aussi bien des choses aux Ases. Si nous ne faisons pas la paix avec eux, ils nous priveront de la victoire. J’ai lu ceci dans les étoiles, dans le temps qu’il fait, dans le vol des corbeaux et dans les osselets. Et à supposer que je me trompe ? La peur n’en habite pas moins le cœur des hommes. Ils hésiteront à se jeter dans le combat et l’ennemi les brisera.

» En ton nom, j’ai offert un homme aux Ases, un chef plutôt qu’un simple serf. Que la chose se sache, et l’espoir refleurira dans le cœur de nos guerriers ! »

Le regard que lui lança Edh lui fit l’effet d’un coup d’épée. « Ah ! crois-tu que ton petit sacrifice suffira à les impressionner ? Sache que, pendant ton absence, Burhmund m’a envoyé un messager. Ses hommes ont tué tous les défenseurs de Castra Vetera. Ils ont rassasié leurs dieux. »

La pique tressaillit dans la main de Heidhin, qui s’empressa de figer son visage. Un temps passa. Puis il dit à voix basse : « Comment aurais-je pu prévoir cela ? C’est une bonne chose.

— Non. Burhmund était enragé. Il sait que cela ne peut que renforcer la volonté des Romains. Et tu m’as privée d’un captif qui aurait fait office d’intermédiaire entre eux et nous. »

Heidhin serra les mâchoires. « Je ne pouvais pas savoir, marmonna-t-il. Et puis, à quoi aurait servi un homme seul ?

— Tu m’as aussi privée de toi-même, semble-t-il, poursuivit Edh d’une voix sinistre. Je croyais que tu irais à Colonia en mon nom. »

Surpris, il tourna la tête dans sa direction. Ses hautes pommettes, son long nez droit, ses lèvres pleines semblaient persister à l’ignorer. « À Colonia ?

— Burhmund en parlait dans son message. Il quitte Castra Vetera pour aller à Colonia Agrippinensis. Il pense que les assiégés sont prêts se rendre. Mais quand ils apprendront le massacre de leurs camarades – et ils l’apprendront bien avant son arrivée –, seront-ils encore dans de bonnes dispositions ? Peut-être choisiront-ils de continuer le combat en espérant la venue de renforts, puisqu’ils n’ont plus rien à perdre. Burhmund souhaite que je jette un sort sur quiconque violera les conditions de l’accord – que je le voue à la flétrissure de Nerthus. »

La ruse de Heidhin vint à son secours et il se calma. « Hum. » Il se caressa la barbe de sa main libre. « Oui, voilà qui pourrait faire pencher la balance à Colonia. Ils te connaissent sûrement. Les Ubiens sont des Germains, même s’ils se considèrent comme des Romains. Si ton sort est prononcé devant l’ost de Burhmund, à proximité des remparts où les assiégés pourront l’entendre…

— Et qui le prononcera ?

— Toi ?

— Difficile. »

Il acquiesça. « Oui, tu as raison. Mieux vaut que tu restes en retrait. Rares sont les hommes qui t’ont vue en dehors des Bructères. Une légende impressionne davantage qu’un être de chair et de sang. »

Elle partit d’un rire de louve. « Un être qui a besoin de manger, de boire, de dormir et de déféquer, qui va jusqu’à prendre froid et parfois se fatiguer. » Sa voix se brisa. Elle baissa la tête. « Car je suis bel et bien fatiguée, murmura-t-elle. Je préférerais rester seule.

— C’est sans doute plus sage, opina Heidhin. Oui. Retire-toi un temps dans ta tour. Fais savoir que tu es en train de méditer, de préparer un sort, d’en appeler à la déesse. J’apporterai ta parole au monde. »

Elle se redressa. « C’est ce que j’escomptais, lâcha-t-elle. Mais après ce que tu as fait, comment puis-je me fier à toi ?

— N’aie crainte. Je suis prêt à te renouveler ma foi…» La voix de Heidhin se fit trémulante. «… si le souvenir de nos années ensemble ne suffit pas. » Soudain, il se para de fierté. « Tu n’as pas de meilleur porte-parole que moi. Je ne suis pas seulement le premier de tes disciples, je suis aussi un chef de plein droit. Les hommes m’obéissent. »

Elle observa un long silence. Ils arrivèrent devant un enclos où se trouvait un taureau, la bête de Tiw, dont le front s’ornait de puissantes cornes brillant sous le soleil. Elle finit par lui demander : « Tu apporteras ma parole sans la déformer, tu veilleras loyalement à ce que son sens soit compris de tous ? »

Il usa de tout son talent pour façonner sa réponse. « Cela me peine que tu perdes foi en moi, Edh. »

Elle se tourna vers lui. Ses yeux s’adoucirent. « Toutes ces années… mon cher et vieil ami…»

Ils s’arrêtèrent sur un sentier boueux qui sinuait à travers une herbe abondante. « J’aurais pu être plus qu’un ami pour toi, si tu l’avais voulu.

— Tu savais que je ne le pouvais point. Et tu m’as respectée. Que puis-je faire sinon te pardonner ? Oui, va à Colonia en mon nom. »

Il afficha sa volonté. « Oui, j’irai partout où tu m’enverras, bien décidé à te servir de toutes mes forces, mais jamais ne me demande de rompre le vœu que j’ai fait sur la grève d’Eyn.

— C’était…» Son visage s’empourpra, puis blêmit. « C’était il y a si longtemps…

— Pour moi, c’est comme si c’était hier. Pas de paix avec les Romains. Je leur ferai la guerre tant que je vivrai et, après ma mort, je les harcèlerai sur la route de l’enfer.

— Niaerdh peut te délier de ce serment.

— Jamais je ne pourrai m’en délier moi-même. » Avec la force d’un marteau frappant l’enclume, Heidhin la conjura : « Soit tu me chasses à jamais de ta présence, soit tu me jures que jamais tu ne me demanderas de faire la paix avec Rome. »

Elle secoua la tête. « Je ne puis faire cela. S’ils nous offrent la liberté, à nous et à notre peuple…»

Il tourna et retourna ces mots dans son esprit, puis concéda : « Eh bien, dans ce cas, accepte-la. Tu y seras sans doute obligée.

— C’est ce que souhaiterait Niaerdh elle-même. Elle n’est pas sanguinaire, contrairement aux Ases.

— Il fut un temps où tu ne disais point cela. » Heidhin sourit. « Je ne crois pas que Rome renoncera facilement aux peuples de l’Ouest et à leur tribut. Mais si elle y consent, alors je partirai avec les hommes qui me sont fidèles, et j’affronterai les Romains sur leurs terres jusqu’à ce que leurs glaives aient raison de moi.

— Puisse cela ne jamais arriver ! » s’écria-t-elle.

Il lui plaqua les mains sur les épaules. « Jure-moi – jure-moi devant Niaerdh – que tu appelleras à la guerre totale jusqu’à ce que Rome se soit retirée de ces terres ou… ou jusqu’à ce que j’aie péri. Si tu fais cela, alors j’exécuterai toutes tes volontés, même si tu me demandes d’épargner les Romains que nous aurons capturés vivants.

— Puisqu’il doit en être ainsi. » Poussant un soupir, Edh s’écarta de lui. Sa voix était de fer. « Viens, allons au sanctuaire, mêlons notre sang sur la terre et nos mots dans les airs pour sceller ce serment. Je veux que dès demain tu rejoignes Burhmund. Le temps presse. »


8.

<p>8.</p>

Autrefois, cette cité avait nom Oppidum Ubiorum, du moins pour les Romains. Les Germains ne bâtissaient pas de villes, mais les Ubiens, qui occupaient la rive gauche du Rhin, subissaient déjà l’influence gauloise. Après la conquête de la Gaule par César, ils entrèrent au sein de l’Empire et, contrairement à la majorité de leurs congénères, se montrèrent ravis de commercer, d’apprendre, de s’ouvrir au monde extérieur. Durant le règne de Claude, la cité devint colonie romaine et reçut le nom de son épouse. Impatients de se latiniser, les Ubiens se rebaptisèrent Agrippiniens. Et leur ville prospéra. L’avenir la connaîtrait sous le nom de Kôln, autrement dit Cologne.

Ce jour-là, le sol tremblait sous les murailles romaines. La fumée montait de plusieurs centaines de feux de camp, des étendards barbares se dressaient au-dessus des tentes de cuir, couvertures et peaux de bête servaient de couches aux hommes dormant à la belle étoile. Les chevaux ruaient et hennissaient. Dans les enclos où on les avait parqués en attendant de les abattre, bœufs et moutons laissaient échapper leurs plaintes. Les hommes vaquaient bruyamment, guerriers germains et brigands gaulois mêlés. Les yeomen bataves se montraient plus posés ; les vétérans de Civilis et de Classicus étaient carrément disciplinés. Un peu à l’écart, on trouvait les légionnaires venus de Novésium à marche forcée. Ils avaient subi tant de railleries en route qu’un de leurs escadrons de cavalerie avait filé vers le Sud, renonçant à l’Empire gaulois pour regagner le sein de Rome.

Un petit groupe de tentes se dressait au bord du fleuve. Aucun rebelle n’osait s’en approcher à moins d’y être contraint, et il avançait alors à pas de loup. Si des Bructères montaient la garde autour d’elles, c’était uniquement une garde d’honneur. Ce qui protégeait ce lieu, c’était un poteau au sommet duquel étaient attachées une gerbe de grains et des pommes – séchées, car datant de l’année précédente, mais tous respectaient l’emblème de Nerthus.

« D’où arrivez-vous ? » demanda Everard.

Heidhin le fixa d’un air méfiant. Ce fut d’une voix sibilante qu’il lui répondit : « Si tu est venu ici depuis l’Est, ainsi que tu l’affirmes, tu le sais forcément. Les Ampsivariens se souviennent de Wael-Edh ; ainsi que les Langobards, les Lémoves et bien d’autres. Personne ne t’a donc parlé d’elle parmi ces peuples ?

— Cela fait des années qu’elle est passée chez eux…

— Ils se souviennent d’elle, je le sais, car nous avons de leurs nouvelles grâce aux marchands et aux vagabonds, sans parler des guerriers qui se sont ralliés à Burhmund. » L’ombre d’un nuage passa sur les deux hommes, assis sur un banc devant le pavillon de Heidhin. Masquant le visage de ce dernier, elle sembla rendre son regard encore plus acéré. Le vent leur apportait l’odeur de la fumée, le claquement du fer. « Qui es-tu en vérité, Everard, et que cherches-tu en venant parmi nous ? »

Ce type est un fanatique doublé d’un petit malin, se dit le Patrouilleur. Il s’empressa de rectifier le tir. « Cela fait des années qu’elle est passée chez eux, disais-je, mais son nom a perduré même parmi les tribus les plus lointaines.

— Hum. » Heidhin se détendit d’un rien. Sa main droite, qui s’approchait en douce de la poignée de son épée, empoigna sa cape noire pour la ramener sur son corps. « Je me demande pourquoi tu suis Burhmund, toi qui ne souhaites pas se rallier à sa bannière.

— Je te l’ai dit, seigneur. » Everard n’était pas tenu de s’adresser à lui de cette manière, car il ne lui avait pas fait serment d’allégeance, mais ça ne pouvait pas faire de mal. Et, à vrai dire, Heidhin avait acquis un statut élevé chez les Bructères, celui d’un chef possédant des fermes et des terres, allié par le mariage à une famille de poids, sans compter qu’il était le familier et le porte-parole de Veleda. « Je me suis présenté devant lui à Castra Vetera parce que sa gloire était parvenue à mes oreilles et parce que je souhaite savoir ce qui se passe dans cette contrée.

En chemin, j’ai appris que la prêtresse comptait venir en ce lieu. J’espérais la rencontrer, ou du moins la voir et l’écouter. »

Burhmund, qui avait accueilli Everard de bonne grâce, lui avait expliqué que la sibylle s’était contentée de lui envoyer son émissaire. Mais le Batave avait autre chose à faire que de le lui présenter. Everard avait dû attendre une occasion pour l’aborder de son propre chef. Un Goth dans cette région, voilà qui sortait de l’ordinaire, mais Heidhin s’était montré un interlocuteur distrait, jusqu’à ce que, tout à coup, sa méfiance s’éveille.

« Elle s’est retirée dans sa tour pour être seule avec la déesse », déclara-t-il. La foi brûlait dans ses yeux.

Everard acquiesça. « C’est ce que m’a dit Burhmund. Et j’ai écouté ton discours hier, devant les portes de la cité. Inutile de labourer deux fois le même champ, seigneur. Ce que je souhaite savoir est tout simple : d’où venez-vous, la sainte Wael-Edh et toi ? Où et quand a débuté votre périple, et pour quelle raison l’avez-vous entamé ?

— Nous sommes issus des Alvarings, répondit Heidhin. La plupart des membres de cet ost n’étaient sans doute pas nés quand nous sommes partis. Et pourquoi sommes-nous partis ? Parce que la déesse l’a appelée. » Il se fit brusque. « J’ai mieux à faire que d’instruire un inconnu. Si tu restes parmi nous, Everard, tu en apprendras davantage, et peut-être reprendrons-nous cette conversation. Mais, aujourd’hui, je dois briser là. »

Ils se levèrent. « Je te remercie de m’avoir accordé un peu de temps, seigneur, dit le Patrouilleur. Un jour, je retournerai auprès de mon peuple. Si toi ou l’un des tiens deviez rendre visite aux Goths, vous serez accueillis avec chaleur. »

Heidhin répondit comme il convenait à cette formule de courtoisie. « Cela est fort possible. Les messagers de Nerthus… mais il nous faut d’abord gagner cette guerre. Bon voyage. »

Everard se fraya un chemin au sein de la foule pour gagner un enclos proche des quartiers de Civilis, où il récupéra ses montures. C’étaient des poneys germains évoquant le haflinger[5] ; lorsqu’il les chevauchait, ses pieds touchaient presque le sol. Mais il faisait figure de géant à cette époque, et il aurait attiré l’attention en voyageant sans monture ni chevaux de bât.

Il mit le cap au nord. Colonia Agrippinensis disparut bientôt derrière lui.

La lumière vespérale enluminait le fleuve de dorures. Les collines environnantes étaient telles qu’il les connaissait à son époque natale, mais le paysage était gâché par les ruines calcinées et les champs laissés à l’abandon, traces des ravages exercés par Civilis quelques mois plus tôt. Çà et là, il apercevait des ossements, parfois humains.

Cette désolation servait ses buts. Néanmoins, il attendit la tombée de la nuit pour dire à Floris : « Okay, vous pouvez envoyer le van. » On ne devait pas les voir disparaître, lui et ses montures, et le van en question était moins discret qu’un scooter temporel. Elle s’exécuta, il fit monter les bêtes, et, le temps d’effectuer un petit saut spatial, il arriva à leur campement. Elle l’y rejoignit une minute plus tard.

Ils auraient pu regagner le confort d’Amsterdam, mais cela leur aurait fait perdre du temps – enfiler une tenue adéquate, aller de l’antenne de la Patrouille à l’appartement de Floris, se réadapter à la mentalité du XXe siècle… Mieux valait rester dans cette époque archaïque afin de se familiariser avec les habitants, mais aussi avec la Nature. Celle-ci – la grande forêt primitive, les mystères du jour et de la nuit, de l’été et de l’hiver, les tempêtes, les étoiles, la vie et la mort – imprégnait jusqu’à l’âme des hommes. On ne pouvait les comprendre, appréhender leurs émotions, tant qu’on n’avait pas pénétré cette Nature, tant qu’elle ne vous avait pas pénétré.

C’était Floris qui avait choisi le site, une colline isolée depuis le sommet de laquelle on dominait une forêt s’étendant à perte de vue dans toutes les directions. Seuls de rares chasseurs avaient pu l’apercevoir, et aucun, sans doute, ne l’avait escaladée. L’Europe du Nord était fort peu peuplée ; une tribu de cinquante mille membres était jugée gigantesque, et son domaine couvrait un vaste territoire. Cette contrée était plus étrangère au XXe siècle que ne l’aurait été une autre planète.

Deux abris individuels étaient dressés côte à côte, éclairés par une lampe à l’éclat tamisé, et un savoureux fumet montait d’une unité cordon-bleu provenant d’une époque postérieure à la leur. Cependant, après qu’il se fut occupé de ses chevaux, Everard alluma du petit bois qu’il avait ramassé un peu plus tôt. Ils mangèrent dans un silence songeur puis éteignirent la lampe. L’unité, occupée à laver la vaisselle, devint une ombre parmi les autres. Ils s’assirent sur l’herbe devant le feu. Ni l’un ni l’autre n’avaient proposé de le faire ; ils savaient tous deux que c’était ce qui convenait, voilà tout.

Une petite brise fraîche se leva. De temps à autre, un hibou ululait, comme lançant une question à un oracle. Les frondaisons chatoyaient, tel un océan sous les étoiles. La Voie lactée déploya sa majesté au nord. Plus haut dans le ciel brillait la Grande Ourse, que les hommes de ce lieu et de ce temps appelaient le Chariot du Père des Cieux. Mais comment la nomme-t-on dans la contrée d’Edh ? s’interrogea Everard. Où que se trouve celle-ci. Si le nom « Alvaring » est inconnu de Janne, nous avons affaire à un peuple tellement obscur que la Patrouille n’en a jamais entendu parler.

Il alluma sa pipe. Sa fumée se joignit à celle du feu crépitant, dont la lueur éclairait fugitivement le visage de Floris, aux os saillants encadrés par des cheveux qu’elle avait dénoués le soir venu. « Je pense que nous devons effectuer des recherches en amont », déclara-t-il.

Elle acquiesça. « Ces derniers jours, leurs actes ont confirmé les écrits de Tacite, n’est-ce pas ? »

Durant les jours en question, il était resté par force sur terre tandis qu’elle observait les événements depuis les hauteurs. Mais elle s’était montrée aussi active que lui. Alors qu’il était confiné au voisinage de l’action, elle pouvait couvrir une vaste superficie et disposait en outre de minuscules drones qui lui rapportaient ce qui se passait sous certains toits.

Voici les événements auxquels ils avaient assisté. Le Sénat de Colonia se savait dans une situation désespérée. Pouvait-il obtenir une reddition honorable, avec des garanties ? Les Tenctères, qui vivaient sur l’autre rive du Rhin, leur dépêchèrent des émissaires pour leur proposer une union hors du giron romain. Mais ils exigeaient que les murailles de la ville soient rasées. Colonia s’y refusa, se déclarant prête à accepter une alliance assez lâche et à octroyer à ses interlocuteurs le libre passage du fleuve durant le jour, en attendant que la confiance se soit instaurée entre les deux parties. Elle exigea aussi que Civilis et Veleda servent de médiateurs. Les Tenctères acceptèrent. Ce fut à ce moment-là qu’arrivèrent Civilis, alias Burhmund, et Classicus.

Ce dernier était prêt à ordonner la mise à sac de la cité. Burhmund hésitait encore à sauter le pas. Notamment parce que l’un de ses fils y était retenu en otage, suite à un accord conclu l’année précédente, alors qu’il soutenait officiellement la cause de Vespasien. En dépit de tous les bouleversements subséquents, le garçon avait toujours été bien traité et Burhmund tenait à le récupérer vivant. Nul doute que l’influence de Veleda œuvrerait pour la cause de la paix, avança-t-il.

Il ne se trompait pas.

« Ouais, fit Everard. Les événements devraient suivre le cours prévu. » Colonia rendrait les armes, les rebelles l’épargneraient, et elle rejoindrait leur alliance. De nouveaux otages y séjourneraient : l’épouse et la sœur de Burhmund, la fille de Classicus. Le fait que ces deux hommes consentent à de tels sacrifices en disait long sur la puissance de Veleda, qui transcendait toute question de realpolitik.

(« Le pape ? Combien de divisions ? » raillerait Staline. Ses successeurs constateraient que la question était mal posée. Sur le long terme, c’est par leurs rêves que vivent les hommes, et c’est pour eux qu’ils meurent.)

« Eh bien, nous ne sommes pas encore arrivés au point de divergence, commenta Floris. Nous ne faisons qu’explorer ses prémices.

— Et collecter de plus en plus d’éléments soulignant l’importance de Veleda. Pensez-vous qu’il nous serait possible… qu’il vous serait possible, plutôt… de l’aborder directement afin de mieux la connaître ? »

Floris secoua la tête. « Non. Surtout en ce moment, où elle s’est retirée dans sa tour. Sans doute traverse-t-elle une crise de nature émotionnelle, voire religieuse. En la dérangeant, nous risquons de provoquer… le pire, peut-être.

— Mouais. » Everard tira sur sa pipe pendant une bonne minute. « Une crise religieuse… Janne, vous avez écouté le discours que Heidhin a prononcé hier devant les troupes ?

— En partie. Je savais que vous étiez sur place et pourriez l’enregistrer.

— Vous n’êtes pas américaine. Et vos ancêtres calvinistes ne l’étaient pas davantage. Je pense que vous n’avez pas pris la mesure de cette intervention. »

Elle tendit les mains vers le feu et attendit la suite.

« J’ai cru entendre un sermon de prédicateur baptiste, conçu pour exalter les fidèles et menacer les pécheurs des flammes de l’enfer, reprit Everard. Un sermon sacrement efficace. C’en est fini des atrocités du style Castra Vetera. »

Floris frissonna. « Je l’espère bien.

— Mais le style de ce discours… Ce n’est certes pas nouveau dans le monde classique. Les Juifs ont déjà essaimé sur l’ensemble du pourtour méditerranéen, après tout. Et les prophètes de l’Ancien Testament ont influencé jusqu’aux cultes païens. Mais ici, chez les hommes du Nord… pourquoi n’en a-t-il pas appelé à leur machisme ? Ou, à tout le moins, au respect de la parole donnée ?

— Vous avez raison. Leurs dieux sont cruels, mais relativement tolérants. C’est précisément ce qui les rendra vulnérables aux missionnaires chrétiens.

— Veleda elle aussi a trouvé ce défaut dans leur cuirasse, dit Everard d’un air pensif, et ce six ou sept cents ans avant l’arrivée des premiers de ces missionnaires.

— Veleda, répéta Floris dans un murmure. Wael-Edh. Edh l’Étrangère, Edh l’Étrange. Elle a traversé la Germanie pour apporter son message ici. D’après Tacite 2, elle le répandra chez elle après la chute de Civilis… et la foi des Germains en sera transformée… Oui, je pense que nous devrions la suivre dans le passé, pour remonter à la source de son destin. »


9.

<p>9.</p>

Les mois passèrent, érodant la victoire de Burhmund.

Tacite restituerait fidèlement le cours des événements : une suite d’erreurs et de malentendus, de trahisons et de dissensions, durant laquelle les Romains renforcèrent inexorablement leur puissance. A ce moment-là, déjà, le souvenir des détails se perdait, et on oubliait les blessés qui se vidaient de leur sang sur les champs de bataille. Les quelques éléments qui ont survécu ne sont pas sans intérêt, mais il n’est nul besoin de les connaître pour apprécier la conclusion de la crise. Un résumé suffit.

Dans un premier temps, la réussite continua de sourire à Burhmund. Il occupa la contrée des Suniques et recruta nombre de guerriers dans leurs rangs. Sur les rives de la Moselle, il triompha d’une bande de Germains servant l’Empire, en intégra une partie dans son armée et chassa le reste vers le Sud.

Ce fut là une grave erreur. Tandis qu’il s’escrimait ainsi dans les forêts de Belgique, Classicus restait oisif et Tutor tardait à s’emparer des défenses du Rhin et des Alpes. La XXIe Légion profita de son incurie pour entrer en Gaule. Elle opéra une liaison avec ses troupes auxiliaires, parmi lesquelles figurait un escadron de cavalerie commandé par Julius Briganticus, neveu et ennemi implacable de Civilis. Tutor fut vaincu, ses Trévires dispersés. Une tentative de soulèvement avait été étouffée chez les Séquanes, et des unités romaines arrivaient depuis l’Italie, l’Hispanie et la Bretagne.

Pétilius Cérialis avait pris la tête des forces impériales. Humilié par Boadicée neuf ans plus tôt en Bretagne, ce parent de Vespasien s’était depuis racheté en contribuant à libérer Rome des partisans de Vitellius. À Moguntiacum, la future Mayence, il renvoya les conscrits gaulois dans leurs foyers, déclarant que ses légions seraient à la hauteur de la tâche. Un geste qui, à lui seul ou presque, paracheva la pacification de la Gaule.

Puis il entra dans Augusta Treverorum, la future Trêves, la cité de Classicus et de Tutor, le berceau de la rébellion gauloise. Il accorda une amnistie générale et réintégra au sein de son armée les unités qui étaient passées à l’ennemi. S’adressant à une assemblée de Trévires et de Lingons sur un ton des plus raisonnable, il les convainquit qu’ils n’avaient rien à gagner et tout à perdre en poursuivant leur insurrection.

Burhmund et Classicus avaient regroupé leurs troupes éparses, hormis un contingent piégé par Cérialis. Ils lui envoyèrent un héraut, lui offrant l’impérium gaulois s’il acceptait de les rejoindre. Il se contenta de transmettre leur missive à Rome.

Occupé comme il l’était par la dimension politique du conflit, il n’était pas préparé à la violence des combats qui suivirent. Plus vaillants que jamais, les rebelles s’emparèrent du pont sur la Moselle. Cérialis en personne prit la tête des troupes qui le reprirent. Ralliant ses cohortes alors même que les Barbares entraient dans son camp, il les prit par surprise tandis qu’ils s’abandonnaient au pillage et les mit en déroute.

Plus au Nord, les Agrippiniens – autrement dit les Ubiens – n’avaient fait alliance avec Burhmund qu’à contrecœur. Ils massacrèrent les troupes germaines stationnées chez eux et implorèrent Cérialis de leur venir en aide. Il avança à marche forcée pour libérer leur cité.

En dépit de quelques revers sans importance, il obtint la capitulation des Nerviens et des Tongres. Après avoir reçu le renfort de plusieurs légions, il se prépara à une bataille décisive contre Burhmund. À l’issue d’un affrontement de deux jours à proximité du Vieux Camp, au cours duquel l’aide d’un déserteur batave se révéla décisive, il brisa les forces germaines en les prenant à revers. La guerre aurait pu s’achever à ce moment-là, si les Romains avaient disposé de navires pour empêcher leurs ennemis de franchir le Rhin.

En apprenant la nouvelle, les rebelles trévires se retirèrent à leur tour sur la rive droite du fleuve. Burhmund regagna l’île batave, où les troupes qu’il lui restait eurent un temps recours à la guérilla. Briganticus faisait partie des hommes qu’elles tuèrent. Mais elles durent battre en retraite à leur tour. Au plus fort de la bataille, on vit même Burhmund et Cérialis s’affronter en combat singulier. Le Germain, qui tentait de rallier ses troupes en déroute, fut identifié par ses ennemis, et les projectiles plurent sur lui ; il n’échappa à la mort qu’en sautant à bas de sa monture et en plongeant dans le fleuve. À bord de ses navires se trouvaient désormais Classicus et Tutor, réduits à l’état de pleureuses.

Cérialis rencontra un contretemps. Après avoir inspecté les quartiers d’hiver qu’on préparait pour ses légions à Bonna et à Novésium, il descendait le Rhin à la tête de sa flotte. Des éclaireurs germains constatèrent que la certitude d’une prochaine victoire l’avait incité à relâcher sa vigilance. Rassemblant un groupe de guerriers décidés, ils passèrent à l’attaque lors d’une nuit sans lune. Les hommes qui réussirent à s’introduire dans le camp tranchèrent les cordes des tentes et massacrèrent les légionnaires qui y dormaient. Leurs compagnons lancèrent des grappins sur les navires et les halèrent. Leur plus belle prise n’était autre que la trirème prétorienne, où Cérialis était supposé dormir. Par chance, il ne s’y trouvait pas – il couchait avec une Ubienne, disait une rumeur –, et ce fut un commandant tout nu et à moitié endormi qui tenta de reprendre ses troupes en main.

Mais cette action n’eut aucune conséquence. Sauf, peut-être, celle de dégriser les Romains. Les Germains emportèrent la trirème sur la rivière Lippe et en firent don à Veleda.

Si insignifiante soit-elle, cette défaite impériale aurait pu être interprétée comme un présage. Cérialis poursuivit sa percée en territoire tribal. Nul ne pouvait lui résister. Mais il ne parvint pas à obtenir de victoire décisive contre ses adversaires. Rome ne pouvait plus lui envoyer de renforts. Il avait de plus en plus de difficultés à obtenir des provisions. Et un nouvel ennemi marchait sur lui : l’inexorable hiver boréal.



10.

<p>10.</p> 60 apr. J.C.

Sur les hauteurs à l’est de la vallée du Rhin avançait une colonne composée de plusieurs milliers de personnes. Ces collines étaient en grande partie boisées et on n’y trouvait que des coulées en guise de routes. Hommes, bœufs et chevaux peinaient pour tracter les chars ; on entendait les roues grincer, les buissons murmurer, les gorges haleter. La plupart des hommes et des femmes progressaient à pied, engourdis par la faim et la fatigue.

Postés sur un sommet à quelques cinq kilomètres de là, Everard et Floris observaient les fugitifs alors qu’ils traversaient une prairie dégagée. Grâce à leurs instruments optiques, ils se seraient crus à quelques mètres d’eux. Ils auraient pu braquer des micros capteurs, mais le spectacle à lui seul était déjà pénible.

En tête du cortège s’avançait un homme aux cheveux blancs, dont le dos ne s’était pas encore voûté. Derrière lui étincelaient les cottes de mailles et les fers de lance de son escorte personnelle. C’était la seule note un peu brillante dans cette scène, et les yeux des hommes étaient sombres sous leurs casques. Venait ensuite un maigre cheptel de bœufs, de moutons et de porcs, sur lequel veillaient quelques adolescents. Çà et là, on observait sur les chars des cages abritant des poules et des oies. Les miches de pain et les quelques morceaux de viande séchée faisaient l’objet d’une surveillance de tous les instants, bien plus que les vêtements, les outils et autres objets – dont une idole en bois brut sur son chariot, luisant d’un or désormais vain. En quoi les dieux avaient-ils aidé les Ampsivariens ?

« Cet homme qui marche à leur tête, dit Everard en tendant l’index. Vous pensez que c’est leur chef, Boiocalus ?

— C’est ainsi que le nomme Tacite, en tout cas, répondit Floris. Oui, sans aucun doute. Rares sont les hommes de ce milieu à atteindre un âge aussi avancé. » Tristement : « Il doit regretter ses actes, j’imagine.

— Sans parler de toutes les années qu’il a consacrées au service de Rome. »

Une jeune femme, à peine adulte, avançait en traînant les pieds, un bébé dans ses bras. Le sein qu’elle avait dénudé pour le lui offrir ne donnait plus une goutte de lait. Le quadragénaire qui marchait près d’elle, s’aidant d’une lance comme si c’était un bâton, semblait se tenir prêt à la rattraper si elle tombait. Nul doute que le cadavre de son mari gisait plusieurs lieues en arrière.

Everard s’agita sur sa selle. « Allons-y, dit-il d’une voix rauque. Le point de rendez-vous n’est pas tout près. Pourquoi nous avez-vous fait faire ce détour ?

— Je tenais à ce que nous voyions ceci. Oui, cette image hantera mes rêves, tout autant que les vôtres. Mais pour les Tenctères, ce fut une réalité. Si nous voulons comprendre leur réaction, ainsi que celle de Veleda, et les relations qui ont été les leurs, ce détour était indispensable.

— Sans doute. » D’un claquement de langue, Everard fit avancer son cheval, tenant fermement les rênes de sa monture de rechange, qui portait en ce moment son modeste paquetage. « Mais la compassion est une denrée des plus rare en ce siècle. La plus proche des sociétés qui l’encourageait se trouvait en Palestine, et elle sera bientôt dispersée aux quatre vents. »

Semant dans l’Empire les graines du judaïsme, dont la moisson ne sera autre que le christianisme. Pas étonnant que les guerres du Nord soient passées au second plan de l’histoire.

« La loyauté familiale est un sentiment extrêmement fort dans cette culture, lui rappela Floris, et à force de lutter ensemble contre Rome, les Germains d’Occident commencent à prendre conscience d’une identité transcendant les divisions tribales. »

Ouais, songea Everard,  et tu soupçonnes Veleda d’y être pour beaucoup. C’est pour cela que nous la traquons à travers le temps – pour tenter de découvrir ce qu’elle signifie.

Une fois au pied de la colline, ils regagnèrent l’abri de la forêt. Le feuillage verdoyant de l’été surplombait une sente bordée de fourrés. Les rayons du soleil découpaient des taches de lumière sur la mousse ombragée. Des écureuils rouge vif sautaient parmi les branches. Le chant des oiseaux et les senteurs végétales accentuaient encore la douceur de l’atmosphère. La Nature avait déjà digéré le supplice des Ampsivariens.

En apercevant une toile d’araignée où se débattait un insecte rutilant, Everard imagina un fragile fil de pitié le reliant à ces malheureux. Ce fil s’étirerait un long moment avant de se briser. Inutile de se rappeler que ces hommes et ces femmes étaient morts dix-huit siècles avant sa naissance. Ils étaient présents, ici et maintenant, aussi réels que les réfugiés qu’il avait vus dans cette même région ou presque, en 1945. Mais ceux de ce siècle-ci ne trouveraient aucun havre.

Tacite résumait assez bien leurs épreuves. C’étaient les Chauques qui avaient chassé les Ampsivariens de leurs terres. Une annexion pure et simple ; les Chauques étaient désormais trop nombreux pour subsister grâce aux ressources de leurs seules terres ancestrales ; la surpopulation ne constituait pas un phénomène nouveau, pas plus que les guerres et les famines qui en découlaient. Les vaincus décidèrent de gagner les plaines du Rhin. Ils savaient qu’il s’y trouvait un vaste territoire que les Romains avaient vidé de ses habitants, comptant y installer des dépôts et des colonies réservées aux légionnaires démobilisés. Deux tribus frisonnes avaient déjà tenté de s’en emparer. Les Romains avaient commencé par leur en interdire l’accès, et il s’en était suivi un affrontement à l’issue duquel tous les guerriers vaincus avaient été vendus comme esclaves. Mais les Ampsivariens étaient de loyaux fédérés. Quarante ans auparavant, Boiocalus avait refusé de suivre le rebelle Arminius, qui pour sa peine l’avait jeté en prison. Par la suite, il avait servi sous les ordres de Tibère et de Germanicus, jusqu’à ce qu’il prenne sa retraite pour devenir le chef de son peuple. Rome accepterait sûrement de le laisser s’établir sur ce domaine à présent public.

Mais Rome refusa. Souhaitant éviter un conflit, le légat proposa à Boiocalus des terres pour sa famille et pour lui-même. Le chef refusa ce pot-de-vin. « La terre peut nous manquer pour vivre, elle ne peut nous manquer pour mourir[6] », déclara-t-il. Il conduisit les siens plus en amont, parmi les Tenctères. Lors d’une gigantesque assemblée, il les invita, ainsi que les Bructères et tous ceux que gênait la présence de l’Empire, à entrer en guerre contre lui à ses côtés.

Pendant que les Germains débattaient à leur façon, désordonnée mais quasi démocratique, le légat franchit le fleuve à la tête de plusieurs légions. Il menaça d’exterminer les Tenctères s’ils ne chassaient pas les intrus. Une seconde armée venue de Germanie-Supérieure prit les Bructères à revers. Ainsi piégés, les Tenctères prièrent leurs hôtes de déguerpir.

Il ne m’appartient pas de les juger avec sévérité. Les États-Unis se rendront coupables au Viêt Nam d’une trahison encore plus odieuse, et nettement moins justifiée.

Le sentier déboucha sur une esquisse de route, étroite et creusée d’ornières, dont seul le passage des hommes et des chars à bœufs assurait l’entretien. Les Patrouilleurs parcoururent ses méandres durant des heures. Floris avait planifié leur itinéraire avec l’aide de leurs caméras en altitude et de leurs drones espions, exploitant quantité d’observations patiemment accumulées. Il était relativement dangereux de voyager ainsi sans escorte, bien que les Tenctères n’aient pas tendance à se livrer au brigandage. Mais il fallait qu’on les voie arriver de façon ordinaire. Si nécessaire, ils avaient leurs étourdisseurs à opposer à d’éventuels agresseurs, à condition bien sûr qu’aucun témoin ne soit en mesure d’altérer le cours de l’histoire en décrivant ce combat fabuleux.

En fin de compte, leur périple se déroula sans encombre. De plus en plus d’hommes les rejoignaient sur la route, et ils allaient tous dans la même direction. Ils semblaient préoccupés et se montraient peu loquaces. Seule exception à cette règle, un type ventripotent qui déclara se nommer Gundicar. Chevauchant à côté de ce couple qui éveillait sa curiosité, il se montra aussi bavard que jovial. Au XIXe ou au XXe siècle, se dit Everard, on l’aurait sans doute pris pour un boulanger ou un épicier prospère, un pilier du Brauhaus local. « Comment se fait-il que vous soyez indemnes après un si long voyage ? » s’enquit-il.

Le Patrouilleur lui servit un boniment préparé à l’avance. « Pas si long que cela, mon ami. J’appartiens au peuple des Reudignes, qui demeure au nord de l’Elbe. Tu as sûrement entendu parler de nous. Nous étions partis commercer dans le Sud, et nous avons été mêlés malgré nous à la guerre entre Chattuaires et Hermondures. Je crois être le seul membre de mon groupe à avoir survécu à ces épreuves. Cette femme a hélas perdu son mari et s’est placée sous ma protection. Nous avons décidé de rentrer au pays en longeant le Rhin, puis la côte une fois que nous l’aurions atteinte. Puis nous avons entendu parler de cette prêtresse venue de l’Est, qui devait s’adresser à ton peuple, les Tenctères…

— Ach ! en vérité, nous vivons des temps difficiles, soupira Gundicar. Les Ubiens ont eu à souffrir de gigantesques incendies. » Il retrouva sa gaieté. « À mon avis, ce sont les dieux qui les châtient pour avoir léché les bottes des Romains. Bientôt, peut-être, un sort encore plus sinistre tombera sur toute cette engeance.

— Vous étiez donc prêts à affronter les légions quand elles ont envahi votre domaine ?

— Cela n’aurait pas été très sage, car nous n’étions pas préparés au combat, et puis les moissons approchaient, sais-tu. Mais je n’ai pas honte de dire que j’ai pleuré pour ces malheureux exilés. Que la Mère veille sur eux ! J’espère que la prêtresse Edh nous annoncera des lendemains qui nous verront redresser le tort qui leur a été fait. Si Colonia devait être mise à sac… quel beau butin en perspective ! »

Floris prit le relais d’Everard. Dans une société de frontière comme celle-ci, la femme a droit au respect, sinon à l’égalité. C’est elle qui dirige la maisonnée en l’absence de l’homme ; en cas d’attaque des Vikings ou des Indiens, c’est elle qui coordonne les défenses. Et, bien plus que les Grecs ou les Hébreux, les Germains croyaient aux sibylles, aux prophétesses, aux femmes – ayant rang de chaman ou quasiment – qu’un dieu avait investies de divers pouvoirs, notamment celui de prédire l’avenir. La réputation d’Edh l’avait précédée, et ce bavard de Gundicar avait beaucoup à dire sur le sujet.

« Non, on ignore la contrée dont elle est issue. Avant de venir ici, elle se trouvait parmi les Chérusques, et on m’a dit qu’avant cela, elle avait séjourné chez les Langobards… A mon avis, la déesse qu’elle appelle Nerthus appartient aux Vanes plutôt qu’aux Ases… à moins que ce nom ne désigne en fait Mère Fricka. Et cependant… on dit que Nerthus peut être aussi féroce que Tiw lui-même… Il paraît qu’une étoile et la mer lui sont associées, mais je ne sais rien là-dessus, nous sommes trop loin de l’océan ici… Elle est arrivée chez nous peu après que les Romains se furent retirés. Le roi en personne l’a accueillie sous son toit. Il a invité les hommes à venir l’entendre. C’est sans doute elle qui le lui a demandé. Il ne pouvait guère lui refuser cela…»

Floris lui tira les vers du nez avec habileté. Ses ragots allaient aider les Patrouilleurs à décider de leur prochaine étape. Mieux valait éviter d’approcher Edh. Tant qu’ils n’en sauraient pas davantage sur elle et sur les forces qu’elle risquait de libérer, toute intervention directe serait pure folie.

En fin d’après-midi, ils arrivèrent dans un vallon aux prés et aux champs bien entretenus, le domaine privé du roi. Celui-ci était avant tout un propriétaire foncier, qui n’hésitait pas à travailler aux côtés de ses métayers, de ses serfs et de ses esclaves. Il présidait aux conseils et aux sacrifices saisonniers, dirigeait les forces armées en temps de guerre, mais la loi et la tradition le liaient tout autant que ses sujets ; ceux-ci n’hésitaient pas à le contester, voire à le renverser s’ils étaient d’humeur rebelle, et les membres de sa famille ne pouvaient prétendre à aucun poste s’ils ne bénéficiaient pas du soutien de leurs soldats. Pas étonnant que ces Germains ne puissent vaincre Rome, songea Everard. Jamais ils n’y parviendront. Lorsque leurs descendants Goths, Vandales, Burgondes, Lombards, Saxons, et cætera – succéderont à l’Empire, ce sera uniquement par défaut, car il se sera effondré, rongé de l’intérieur. Et, à ce moment-là, l’Empire les aura déjà assujettis – du moins sur le plan spirituel, en les convertissant au christianisme, si bien que le berceau de la nouvelle civilisation occidentale sera le même que celui de la civilisation classique à laquelle elle succédera : le Bassin méditerranéen plutôt que la Rhénanie ou le littoral de la mer du Nord.

Ces considérations ne mobilisaient qu’une partie de son esprit, et il les en chassa dès qu’il eut à nouveau besoin de toute son attention.

Le roi et sa famille demeuraient dans une maison de rondins tout en longueur, surmontée d’un toit de chaume. Elle était flanquée d’appentis, de granges, de logis plus modestes et autres dépendances, l’ensemble de ces bâtiments dessinant les contours d’une cour. Non loin de là se dressait le sanctuaire, un bosquet d’antiques arbres où les dieux recevaient leurs offrandes et délivraient leurs présages. La plupart des visiteurs avaient monté le camp dans un pré adjacent. Veaux et porcelets rôtissaient au-dessus des feux, tandis que des serviteurs remplissaient de bière les cornes et les chopes. Un seigneur était tenu de se montrer hospitalier pour assurer sa réputation, car sa vie même dépendait souvent de celle-ci.

Après s’être installés dans un coin discret, Everard et Floris se mêlèrent à la compagnie. En s’approchant des dépendances, ils réussirent à entrevoir la cour. Sur ce carré grossièrement pavé patientaient les chevaux des visiteurs les plus importants, qui étaient hébergés dans la demeure royale. Les Patrouilleurs distinguèrent un char tiré par quatre bœufs blancs. C’était un véhicule hors du commun, l’œuvre d’un charron doublé d’un artiste. Derrière la banquette du cocher, deux cloisons soutenaient un petit toit de planches. « Un vrai carrosse, murmura Everard. C’est sûrement celui de Veleda… d’Eldh, je veux dire. Vous croyez qu’elle dort là-dedans lorsqu’elle est sur la route ?

— Sûrement, répondit Floris. Du coup, sa dignité comme son mystère restent intacts. Il abrite sans doute aussi une effigie de la déesse.

— Hum. A en croire Gundicar, elle est accompagnée de plusieurs hommes. Peut-être n’a-t-elle pas besoin d’une escorte, respectée comme elle l’est par les tribus, mais cela n’en impressionne pas moins les foules, et puis il faut bien que quelqu’un se charge des corvées. Mais je suppose qu’un grand prestige est attaché à son service, et que ses accompagnateurs logent chez le grand sachem en compagnie de ses guerriers et de ses chefs subalternes. Et elle, vous croyez que c’est aussi son cas ?

— Certainement pas. Vous la voyez allongée sur un banc au milieu de tous ces hommes qui ronflent ? Soit elle dort dans son carrosse, soit le roi lui a réservé l’usage d’une chambre privée.

— Mais comment fait-elle pour disposer d’un tel pouvoir ?

— Nous sommes ici pour le découvrir. »

Le soleil sombra derrière les arbres à l’ouest. Le crépuscule envahit le vallon. Un vent froid se leva. Maintenant que les invités avaient mangé, l’air était imprégné d’une odeur de fumée et de végétation. Des serfs vinrent attiser les feux de camp ; les flammes partirent à l’assaut du ciel en crépitant. Dans les hauteurs filaient corbeaux et hirondelles, qui traçaient des runes changeantes dans un ciel virant au pourpre à l’est, au vert à l’ouest. L’étoile du soir fit son apparition, toute tremblotante.

Les cors retentirent. Des guerriers sortirent de la demeure royale, traversèrent la cour, s’avancèrent sur le pré maintes fois piétiné. Les fers de leurs lances accrochèrent les feux du couchant. Devant eux marchait un homme vêtu d’une tunique ouvragée, avec des hélices d’or enserrant ses bras : le roi. Les hommes retinrent leur souffle dans la pénombre, attendirent en silence. Le cœur d’Everard lui martelait les côtes.

Le roi s’exprima d’une voix ferme mais grave. Néanmoins, Everard eut l’impression qu’il était troublé. Voici que leur arrivait Edh, dont tous avaient entendu dire qu’elle accomplissait des prodiges. Elle avait une prophétie à prononcer devant les Tenctères. C’était en son honneur, et en l’honneur de la déesse qui l’accompagnait dans ses voyages, qu’il avait fait savoir à tous ses sujets qu’ils devaient venir l’écouter. En ces temps difficiles, il convenait de soupeser tous les signes qu’envoyaient les dieux. Les paroles d’Edh risquaient de les heurter, prévint-il. Qu’ils s’efforcent de voir dans leur fracas celui d’un os brisé que l’on remet en place. Qu’ils réfléchissent à leur sens, ainsi qu’aux actes qu’on attendait désormais d’eux.

Le roi s’écarta. Deux femmes – ses épouses ? – apportèrent un grand tabouret à trois pieds. Edh s’avança et y prit place.

Everard plissa les yeux pour scruter la pénombre. Quel dommage qu’il ne puisse pas utiliser un amplificateur optique et doive se contenter de la lueur des feux de camp ! Ce qu’il vit le surprit. Il s’était attendu à découvrir une sorcière en haillons. Elle était chaussée de bottines de cuir et vêtue d’une robe en laine blanche toute simple, aux manches courtes, sur laquelle elle avait passé une cape bleue bordée de fourrure et maintenue en place par une broche. Elle allait la tête nue, ainsi qu’une jeune fille, mais ses longs cheveux châtains étaient réunis en tresses, lesquelles étaient ramenées sous une coiffe en peau de serpent. Grande, robuste mais mince, elle se déplaçait avec un soupçon de maladresse, comme si elle ne se sentait pas bien dans son corps. Au centre de son visage allongé et finement dessiné brillaient des yeux immenses. Lorsqu’elle ouvrait la bouche, on distinguait une denture quasiment parfaite. Mais elle est toute jeune, se dit-il, rectifiant aussitôt : Non. Elle a passé la trentaine. Ce qui fait d’elle une femme mûre dans ce milieu. Elle a l’âge d’être grand-mère, sauf qu’on raconte qu’elle ne s’est jamais mariée.

Il la quitta des yeux un instant et sursauta en reconnaissant l’homme qui se tenait à ses côtés, un homme au visage et aux vêtements également sombres. Heidhin. Évidemment. De dix ans plus jeune que lors de notre précédente rencontre. Sauf qu’il a l’air aussi vieux qu’il le sera dans dix ans.

Edh prit la parole. Elle n’avait aucune gestuelle, se contentant de garder les mains jointes sur son giron, et sa voix de contralto demeurait très douce. Mais elle portait loin, et on y sentait affleurer l’acier, oui, et la bise hivernale.

« Entendez-moi et écoutez-moi, déclara-t-elle en tournant son regard vers l’étoile du soir, que vous soyez nés serfs ou seigneurs, dans la force de l’âge ou avec un pied dans la tombe, prêts à affronter l’autre monde ou redoutant son jugement. Oyez, oyez tous ! Quand la vie est perdue, il ne vous reste, à vous et à vos fils, que ce que l’on dira de vous. Un haut fait jamais ne sera oublié, il demeurera pour toujours dans l’esprit des hommes – alors que les couards n’auront que la nuit et le néant ! Et les dieux ne sourient pas aux traîtres, ils n’ont que colère pour les paresseux. Celui qui redoute le combat perdra sa liberté, il sera condamné à souffrir la faim et la misère, à voir ses enfants enchaînés et en proie à la honte. Ses femmes, vouées à finir catins, n’auront pas d’autre recours que les larmes. Voici en vérité les malheurs qui l’attendent. Mieux vaut que les flammes dévorent sa demeure pendant qu’il fauche les ennemis comme à la moisson, jusqu’à ce qu’il tombe sans jamais avoir fléchi et accède enfin au ciel.

» Que retentissent les sabots dans les cieux ! Que les éclairs les déchirent comme des lances ! La terre tout entière gronde sa colère. Des vagues furieuses frappent les récifs. Nerthus ne peut en souffrir davantage. Habitée par un juste courroux, elle se prépare à frapper Rome, aidée par les dieux de la guerre, les loups et les corbeaux. »

Elle rappela à ces hommes les humiliations qu’ils avaient subies, les tributs qu’ils avaient versés, les morts qu’ils n’avaient pu venger. D’une voix glaciale, elle reprocha aux Tenctères de s’être inclinés devant les envahisseurs, d’avoir repoussé leurs frères qui avaient imploré leur aide. Certes, ils n’avaient pas eu le choix, du moins apparemment ; mais, en fait, ils avaient choisi l’infamie. Ils auraient beau se livrer à des massacres dans leurs sanctuaires, jamais leurs offrandes ne leur rendraient leur honneur. Le prix de leur infamie serait un éternel chagrin. Et Rome saurait le leur faire payer.

Mais un nouveau jour se lèverait. Que tous soient prêts lorsque viendrait cette aurore rouge.

Par la suite, en étudiant l’enregistrement audiovisuel qu’ils avaient réalisé, Everard et Floris retrouvèrent un écho de la fascination qui les avait saisis. Tous deux avaient été aussi bouleversés, humiliés, exaltés que les guerriers, qui avaient ponctué la fin du discours d’Edh en brandissant leurs épées, la saluant comme elle regagnait la demeure royale. « Elle est totalement convaincue par son propos, commenta Floris.

— Et bien plus que cela, répliqua Everard. Elle est douée d’un talent, d’un pouvoir… on trouve chez chaque grand chef cette part de mystère, cette dimension surhumaine… Mais je me demande si le flot des événements ne l’aide pas un peu.

— Elle va maintenant aller au nord, chez les Bructères, ou elle choisira de s’établir. Ensuite…»

Quant aux Ampsivariens, ils poursuivirent leur errance, tantôt trouvant un éphémère refuge, tantôt se faisant chasser plus loin, et pour finir, ainsi que l’écrit Tacite : « les hommes jeunes et armés périrent par le fer, loin du sol natal ; le reste fut partagé comme une proie[7] ».


II

<p>II</p>

Les Ases vinrent au monde par l’est, chevauchant le dos tourné à l’aurore. Dans les deux jaillissaient les étincelles nées des roues de leurs chars, dont le fracas faisait trembler les montagnes. Les sabots de leurs chevaux laissaient des traces noires et fumantes. Leurs flèches plongeaient l’air dans la nuit. Le son de leurs cors éveillait en eux une rage meurtrière.

Les Vanes allèrent affronter ces nouveaux venus. Froh avançait à leur tête, monté sur son taureau, tenant fermement l’Épée de Vie. Le vent secoua les mers jusqu’à ce que l’écume des vagues asperge les pieds de la lune, qui s’enfuit prise de terreur. Naerdha partit au combat sur son bateau. Elle tenait dans sa main droite la Hache de l’Arbre, qui lui servait de rame. Sur la gauche se perchaient des aigles qu’elle déchaînait sur l’ennemi – cris, serres, balafres. Sur son front brillait une étoile aussi blanche que l’âme du feu.

Ainsi les dieux guerroyèrent-ils, tandis que les géants des hauteurs boréales et des plaines australes complotaient leur retour une fois ces rivaux éliminés. Mais les oiseaux de Wotan l’alertèrent. La tête de Mim entendit et alerta Froh. Les dieux décidèrent alors d’une trêve, échangèrent des otages et se mirent à négocier.

Leur armistice eut pour résultat de diviser le monde entre les deux factions. Il y eut des mariages, l’Ase épousant la Vane – le père la mère, le mage la femme –, le Vane épousant l’Ase – la chasseresse l’artisan, la sorcière le guerrier. Par celui qui fut pendu, par celle qui fut noyée, et par leur propre sang mélangé, ils se jurèrent fidélité, un serment qui perdurerait jusqu’à la fin du monde.

Puis ils érigèrent des murs pour se défendre, une haute palissade de bois coté nord, un empilement de pierres sèches côté sud, et ils régnèrent sur toutes choses soumises à la Loi.

Mais, parmi les Ases, il en était un qui demeurait insatisfait : Leokaz le Voleur, qui était à demi géant. Il regrettait les jours farouches d’antan et ne s’estimait plus reconnu à sa juste valeur. Il s’éclipsa sans que quiconque s’en aperçût. Il arriva devant le mur de pierres au sud. Se jouant du guetteur en lui jetant un charme de sommeil, il s’empara de la clé dans sa cachette et franchit la porte donnant sur les Terres de Fer. Là, il barguigna avec leurs seigneurs, lorsqu’ils lui donnèrent la lance nommée Plaie de l’Été, il leur donna la clé.

C’est ainsi que les Seigneurs de Fer trouvèrent un moyen de s’introduire dans le Monde de la Terre. Leurs osts le ravagèrent et y instaurèrent l’esclavage. L’Occident fut le premier à souffrir de leurs actes, et depuis le soleil se couche souvent dans un lac de sang.

Mais le géant Hoadh marcha vers le Nord, pensant gagner les Terres de Gel et faire alliance avec leurs habitants. Où qu’il aille, il prenait tout ce qu’il désirait. Il massacrait les bœufs dans les prés. Il détruisait les maisons à coups de gourdin pour y voler du pain. Il semait le feu et les cadavres pour le plaisir. Son sillage était de ruines.

Il arriva sur la grève et aperçut Naerdha dans le lointain. Assise sur un récif, elle coiffait ses cheveux et ne vit pas l’intrus. Ses boucles brillaient comme Tor, ses seins étaient blancs comme la neige là où l’ombre se fait bleue. Le désir s’empara de Hoadh. Avançant à pas de loup, il s’approcha et, surgissant soudain, s’empara d’elle. Comme elle se débattait, il lui cogna la tête sur un rocher, l’étourdissant aussitôt. Et là, parmi les vagues, il la violenta.

Les eaux ont depuis englouti ce récif pour que, même à marée basse, la honte qui le marque ne paraisse point. À cause de cela, nombre de navires ont fait naufrage, et leurs marins se sont brisés le dos sur ces rochers. Cela ne peut apaiser la rage et le chagrin de Naerdha.

Elle se redressa, poussant un glapissement de fauve, et constata qu’elle était à nouveau seule. Enfourchant une tempête, elle gagna sa demeure par-delà le levant. « Où est-il passé ? cria-t-elle.

— Nous l’ignorons, répondirent ses filles en gémissant, nous savons seulement qu’il a fui la mer.

— Ma vengeance le suivra », dit Naerdha. Elle retourna vers la terre et chercha la demeure quelle partageait avec Froh, afin de prier celui-ci de l’aider. Mais on était au printemps et il s’affairait à hâter le renouveau, une tâche à laquelle elle aussi aurait dû s’atteler. De sorte qu’elle ne pouvait enfourcher le taureau Ebranleur comme elle en avait le droit.

Elle appela à elle l’aîné de ses fils et le changea en un superbe étalon noir. Elle le chevaucha pour gagner Asgard. Wotan lui prêta sa lance, qui ne rate jamais sa cible, Tiwaz son Casque d’Angoisse. Elle se lança à nouveau sur les traces de Hoadh. Comme elle négligea et Froh et la mer, cette année-là fut des plus lugubre.

Hoadh l’entendit qui le pourchassait. Il escalada une montagne et leva son gourdin, prêt à l’affronter. La nuit tomba. La lune se leva. Il distingua à sa lueur la lance, le casque et le fier étalon. Son courage le déserta et il fuit vers l’Ouest. Il courait si vite qu’elle parvenait à peine à le garder en vue.

Hoadh arriva auprès des Seigneurs de Fer et implora leur aide. Ils levèrent leurs boucliers et lui firent un écran de leurs personnes. Naerdh fit voler la lance au-dessus de leurs têtes et transperça son ennemi. Son sang inonda les terres basses.

Elle rentra en son palais, furieuse contre Froh qui avait trahi sa parole. « Je prendrai le taureau chaque fois que j’en aurai besoin, déclara-t-elle, et il te manquera cruellement lorsque viendra le dernier jour. » Lui aussi était furieux, car elle avait métamorphosé leur fils en cheval. Ils s’éloignèrent l’un de l’autre.

La veille du solstice d’hiver, elle donna naissance à neuf fils, les rejetons de Hoadh. Elle les transforma en chiens, et leur poil était aussi noir que la robe de son étalon.

Thonar du Tonnerre vint en son palais. « Froh a quitté sa sœur et tu as quitté son frère afin que vous viviez tous deux ensemble, dit-il. Si vous cessez de le faire, la vie désertera la terre comme la mer. Comment alors se nourriront les dieux ? » C’est ainsi qu’au printemps Naerdh revint auprès de son époux, mais sans joie aucune. L’automne venu, elle le quittait à nouveau. Et depuis, il en a toujours été ainsi.

« Leokaz a violé le serment que nous avons prononcé, dit Wotan à Naerdha. Par conséquent, plus jamais le monde ne connaîtra la paix. Nous avons grand besoin de ma lance.

— Je vais te la rendre, répondit-elle, si tu consens à me la prêter à nouveau, ainsi que Tiwaz son casque, lorsque je partirai en chasse. »

Le sang du géant avait emporté la lance dans la mer. Naerdha passa un long moment à la chercher. On raconte nombre d’histoires sur une étrange femme venue dans telle ou telle contrée. Elle remerciait ses hôtes en guérissant les blessures dont ils souffraient, en redressant les torts dont ils étaient affligés. Aujourd’hui encore, elle dépêche de par le monde des femmes qui accomplissent en son nom les mêmes tâches. Elle finit par retrouver la lance, flottant sous l’étoile du soir.

Le désir de vengeance ne peut s’éteindre en elle. Quand vient la fin de l’année, et aussi chaque fois que son cœur se fige à ce sinistre souvenir, elle repart en chasse. Accompagnée de son étalon et de ses chiens, la lance à la main et le casque sur la tête, elle chevauche les vents de la nuit pour harceler les Seigneurs de Fer, mais aussi les spectres des criminels, pour apporter le malheur aux ennemis de ceux qui la vénèrent. Il succombe à la terreur, celui qui entend la rumeur ou la clameur de son passage, le son de son cor, le choc des sabots de son étalon, les hurlements de ses molosses – la Chasse sauvage. Mais les hommes qui prennent les armes pour affronter ses ennemis auront droit à sa sévère bénédiction.


11.

<p>11.</p> 49 apr. J.C.

Le royaume des Langobards s’étendait à l’ouest de l’Elbe, au sud du futur site de Hambourg. Bien des siècles plus tard, ils entameraient une migration destinée à durer plusieurs générations, qui s’achèverait par la conquête de l’Italie du Nord et la fondation de la Lombardie. Pour le moment, ils formaient une tribu germanique comme les autres, d’une puissance cependant non négligeable, dont la contribution à la bataille de Teutobourg s’était révélée décisive. Ces derniers temps, leurs haches avaient été déterminantes dans le choix du souverain de leurs voisins chérusques. Aussi riches qu’arrogants, ils exerçaient une influence politique et économique du Rhin jusqu’à la Vistule, chez les Cimbres du Jütland comme chez les Quades des berges du Danube. Floris décida qu’Everard et elle ne pouvaient pas débarquer chez eux sans prévenir en se faisant passer pour des voyageurs éprouvés. Une telle ruse était concevable en 60 ou en 70, parmi les peuples de l’Ouest en contact avec Rome – qu’ils lui soient hostiles ou asservis, ou qu’ils vivent en bonne entente avec elle –, mais pas en ce temps ni en ce lieu. Le risque était trop grand et la moindre erreur serait fatale.

Mais Edh effectuait dans cette contrée un séjour de deux ans. Ils trouveraient sûrement de nouveaux indices sur ses origines, et peut-être auraient-ils l’occasion d’observer en profondeur l’effet qu’elle avait sur les gens qu’elle croisait lors de son pèlerinage.

Fort heureusement, un ethnographe séjournait chez les Langobards, comme Floris l’avait fait chez les Frisons. La Patrouille souhaitait collecter des informations sur l’Europe centrale du Ier siècle apr. J.C. et ce milieu était particulièrement bien choisi.

Jens Ulstrup était arrivé une douzaine d’années auparavant. Il affirmait s’appeler Domar et être originaire de la région de Norvège où serait plus tard fondée Bergen, une véritable terra incognita pour ces Langobards continentaux. C’était une querelle familiale qui l’avait contraint à l’exil. Il avait gagné le Jütland sans difficulté, les Scandinaves du Sud ayant déjà développé une importante activité maritime. Par la suite, il avait poursuivi son voyage à cheval, gagnant son pain grâce à ses poèmes et à ses chansons. Comme le voulait la coutume, un roi savait être généreux lorsqu’on chantait ses louanges. Domar avait investi son pécule dans le commerce, se montrant particulièrement avisé en la matière, et, au bout de quelque temps, il avait pu s’acheter une ferme. S’il lui arrivait souvent de quitter celle-ci, c’était parce que ni sa passion du négoce, ni sa curiosité naturelle ne l’avaient déserté. Il se déplaçait dans l’espace plus souvent que dans le temps, mais son scooter temporel l’aidait à raccourcir les distances.

Il attendit d’être dans un lieu isolé où personne ne pouvait l’observer pour appeler son engin. Quelques instants plus tard, mais quelques jours en amont, il rejoignait le campement d’Everard et de Floris. Ceux-ci s’étaient installés plus au nord, dans une contrée inhabitée – une zone démilitarisée, auraient dit leurs contemporains – séparant le territoire des Langobards de celui des Chauques.

Depuis leur talus bordé d’arbres qui les protégeaient des regards, ils avaient une vue imprenable sur le fleuve. Son lit fort large était bordé de berges verdoyantes ; les roseaux bruissaient, les grenouilles coassaient, les poissons filaient telles des flèches d’argent, les canards volaient par milliers dans le ciel ; de temps à autre, on voyait un homme longer en bateau la rive opposée, sans doute un Suardone. « Nous nous frotterons un peu à la vie du pays, avait dit Floris, plutôt que de la survoler comme des spectres désincarnés. »

Ils se levèrent d’un bond lorsque apparut Ulstrup. C’était un homme élancé, aux cheveux châtain clair, d’allure aussi barbare qu’eux-mêmes. Ce qui ne signifiait pas qu’il était vêtu de peaux de bête. Sa tunique, sa cape et ses braies étaient de bonne qualité, tissées avec soin et décorées avec goût. Le forgeron qui avait fabriqué sa broche ignorait tout des canons helléniques, mais ce n’en était pas moins un artiste. Ses cheveux étaient noués en un chignon déporté sur la tempe droite. Sa moustache était taillée et, si son menton était mal rasé, c’était parce que les outils du cru étaient encore primitifs.

« Qu’avez-vous découvert ? » s’écria Floris.

Le sourire d’Ulstrup trahissait sa fatigue. « Il va me falloir du temps pour le raconter, répondit-il.

— Ne lui sautez pas dessus comme ça, dit Everard. Asseyez-vous, mon vieux. » Il désigna un arbre abattu et couvert de mousse. « Vous voulez un café ? On vient tout juste de le faire.

— Du café, gémit Ulstrup. J’en bois souvent dans mes rêves. » Bizarre que nous ayons tous trois choisi de nous exprimer dans l’anglais du XXe siècle, songea Everard. Mais non. Nous sommes contemporains, pas vrai ? Pendant un temps, l’anglais jouera le même rôle que le latin à la présente époque. Ce sera hélas plus bref.

Ils n’échangèrent que le minimum de banalités avant qu’Ulstrup n’entre dans le vif du sujet. Le regard qu’il jeta aux deux Patrouilleurs évoquait celui d’un animal pris au piège. Ce fut avec le plus grand soin qu’il choisit ses mots. « Oui, je crois bien que vous avez raison. C’est un phénomène tout à fait unique. Que je considère comme potentiellement terrifiant, je l’avoue ; et je n’ai aucune expérience, ni aucune expertise, en matière de réalité variable.

» Ainsi que je vous l’ai déjà dit, j’avais entendu parler d’une sibylle ou d’une sorcière itinérante, sans toutefois y prêter attention. Dans cette culture, de tels cas sont… non pas fréquents, mais pas exceptionnels non plus. Ce qui me préoccupait en ce moment, c’était la guerre civile chez les Chérusques et, pour être franc, votre demande d’enquête sur cette étrangère m’a tout d’abord agacé. Je vous dois des excuses, agent Floris, agent Everard. À présent, je l’ai vue. Je l’ai écoutée. J’ai longuement parlé d’elle avec plusieurs personnes. Mon épouse langobarde m’a rapporté ce que les femmes entre elles disaient à son propos.

» Vous m’avez décrit l’impact qu’Edh aura sur les tribus de l’Ouest. Je ne pense pas que vous ayez anticipé celui qu’elle a eu sur celles d’ici, et avec quelle rapidité. Elle est arrivée à bord d’un char primitif. Si j’ai bien compris, ce sont les Lémoves qui le lui ont offert, après qu’elle eut débarqué chez eux à pied. Le roi lui fait fabriquer un superbe carrosse, qui sera tiré par les plus beaux de ses bœufs. Quand elle est arrivée, sa suite comptait quatre hommes. Douze l’accompagneront à son départ. Elle aurait pu en emmener bien davantage – ainsi que des femmes, bien entendu –, mais elle a choisi de se limiter à ce nombre, et c’est elle-même qui a sélectionné les élus, faisant preuve d’un sens pratique des plus aigu. A mon avis, elle a agi sur les conseils de ce Heidhin que vous m’avez décrit… Mais peu importe. J’ai vu des jeunes guerriers prêts à tout abandonner pour la suivre. J’ai vu leurs lèvres frémir et leurs yeux se mouiller lorsqu’elle les a repoussés.

— Mais comment fait-elle ? murmura Everard.

— Elle porte un mythe, déclara Floris. C’est cela, n’est-ce pas ? » Ulstrup hocha la tête d’un air surpris. « Comment l’avez-vous deviné ?

— Je l’ai entendue en aval, et je sais ce qui aurait pu influencer les Frisons. Ils ne sont guère différents de ces hommes de l’Est, je pense.

— Non. Autant que peuvent l’être les Allemands et les Hollandais de notre époque. Bien entendu, Edh ne cherche nullement à annoncer l’évangile d’une nouvelle religion. Une telle chose serait étrangère à la mentalité païenne. En fait, je suppose qu’elle formule ses idées à mesure de son parcours. Elle n’ajoute même pas de nouvelle déité au panthéon germanique. Celle qu’elle vénère est déjà bien connue. Dans la région, on l’appelle Naerdha. Elle correspond sans doute à la Nerthus dont Tacite décrit le culte. Vous vous souvenez ? »

Everard opina. La Germanie décrivait un char couvert portant son effigie, qui parcourait la contrée lors d’une procession annuelle. Alors la guerre était suspendue, et ce n’était que réjouissances et rites de fertilité. Une fois que la déesse avait regagné son bois consacré, on conduisait l’idole vers un lac solitaire, où des esclaves la baignaient pour être noyés aussitôt après. Personne ne s’interrogeait « sur cet objet mystérieux qu’on ne peut voir sans périr[8]. »

« Un culte plutôt lugubre », fit remarquer Everard. Les néopaïens de son époque se gardaient bien de l’évoquer lorsqu’ils évoquaient le paradis de la matriarchie préhistorique.

« A l’instar de la vie que mènent ces gens », rétorqua Floris.

Ulstrup laissa parler le lettré qui sommeillait en lui. « De toute évidence, nous avons affaire à une déité du panthéon chthonien indigène, à savoir les Vanes. Un panthéon antérieur à l’arrivée des Indo-Européens. Ceux-ci ont amené avec eux leurs dieux du ciel guerriers, essentiellement masculins, les Ases ou Æsir. Le souvenir du choc entre les deux cultures a survécu sous la forme du mythe d’une guerre entre les deux races divines, un conflit qui s’est résolu par une série de négociations et de mariages exogamiques. Nerthus Naerdha – demeure pour l’instant féminine. Dans les siècles à venir, elle évoluera pour devenir Njordh, un dieu mentionné dans l’Edda, le père de Frey et de Freya – qui, pour le moment, n’est encore que son époux. Njordh sera un dieu de la mer, et Nerthus, quoique essentiellement agreste, est d’ores et déjà associée à la mer. »

Floris posa une main sur le bras d’Everard. « Vous semblez bien triste tout à coup », murmura-t-elle.

Il s’ébroua. « Pardon. Je pensais à autre chose. À un épisode encore à venir, qui se déroulera chez les Goths. Il y était aussi question de déités. Mais ce n’était qu’un faible courant dans le flux de l’histoire, facile à canaliser à condition d’accepter les conséquences au niveau individuel[9]. Le cas qui nous préoccupe est tout à fait différent. Je ne saurais dire pourquoi, mais je le sens jusque dans la moelle de mes os. »

Floris se tourna vers Ulstrup. « Que prêche donc Edh ? » lui demanda-t-elle.

Il frissonna. « “ Prêcher. ” Quel sinistre vocable. Les païens ne prêchent pas – pas chez les Germains, en tout cas – et, à la présente époque, le christianisme n’est encore qu’une hérésie juive soumise à la persécution. Edh ne conteste nullement Wotan et les autres dieux. Elle se contente de parler de Naerdha et d’évoquer ses pouvoirs. Mais son discours a des répercussions très complexes. Et… oui, si l’on tient compte de sa ferveur et de son éloquence, autant dire qu’elle prononce de véritables sermons. On n’a jamais rien vu de semblable au sein de ces tribus. Les Germains ne sont pas… immunisés. Ce qui explique qu’ils s’empresseront d’embrasser la foi chrétienne lorsque viendront les missionnaires. » Son ton se fît plus professoral, comme s’il était sur la défensive. « Certes, s’ils se convertiront en masse, ce sera aussi pour des raisons politiques et économiques, ainsi que cela se produit dans la plupart des cas. Edh ne leur propose rien sur ce plan, si ce n’est peut-être la promesse de la chute de Rome, une civilisation qu’elle déteste. »

Everard se frotta le menton. « Donc, elle a inventé le prêche et la ferveur religieuse en dehors de toute influence chrétienne. Comment ? Et pourquoi ?

— Nous devons le découvrir, affirma Floris.

— Quels sont les nouveaux mythes qu’elle répand ? » demanda Everard.

Ulstrup se renfrogna et son regard se fit lointain. « Il me faudrait un long moment pour vous décrire par le menu tout ce que j’ai pu apprendre. Et l’ensemble est encore informe et loin de constituer une théologie cohérente. Par ailleurs, je doute d’avoir entendu tout ce qu’elle a à dire, vu que je me suis contenté le plus souvent de témoignages de seconde main. Et je ne saurais dire comment vont évoluer les choses dans le proche avenir.

» Mais… eh bien, elle ne le dit pas franchement, peut-être parce qu’elle-même n’en est pas consciente, mais elle fait de sa déesse un être au moins aussi puissant, aussi… cosmique… que tous les autres dieux. On ne peut pas dire que Naerdha usurpe l’autorité de Wotan sur les défunts, mais elle les accueille elle aussi dans son palais, elle les mène elle aussi dans une chasse céleste. Elle apparaît comme une déesse de la guerre au même titre que Tiwaz, une déesse destinée à détruire Rome. Comme Thonar, elle commande aux éléments, aux vents et à la tempête, mais aussi à la mer, aux fleuves, aux lacs, à tous les cours d’eau. La lune est sienne…

— Hécate, marmonna Everard.

— Mais elle conserve son antique mainmise sur la fertilité et la naissance, acheva Ulstrup. Les femmes qui meurent en couches rejoignent son domaine, tout comme les guerriers morts au combat rejoignent celui de l’Odin de l’Edda.

— Voilà qui doit séduire les femmes, commenta Floris.

— Oh ! oui, acquiesça Ulstrup. Celles-ci n’entretiennent pas de croyance séparée – les Germains ignorent les sectes comme les mystères –, mais certaines dévotions leur sont réservées. »

Everard se mit à faire les cent pas dans la clairière. Il se tapa la paume du poing. « Ouais, fit-il. C’est une des raisons du succès du christianisme, au Sud comme au Nord. Cette religion avait davantage à offrir aux femmes que n’importe quel culte païen, y compris celui de la Magna Mater. Et si elles ne réussissaient pas à convertir leurs époux, elles incitaient leurs enfants à les imiter.

— Les hommes aussi peuvent avoir des visions. » Ulstrup se tourna vers Floris. « Pensez-vous à la même chose que moi ?

— Oui, répondit-elle d’une voix qui tremblait un peu. Ça pourrait se produire. Selon Tacite 2, Veleda a regagné la Germanie libre après la défaite de Civilis, elle y a porté son message et une nouvelle religion s’est répandue parmi les Barbares… Une religion qui pourrait prendre de l’ampleur après sa mort. Elle n’aurait aucune concurrence digne de ce nom. Oh ! elle n’évoluerait pas en culte monothéiste, aucune crainte de ce côté-là. Mais la déesse de Veleda deviendrait la figure centrale de son panthéon. Et elle apporterait à ses fidèles autant de spiritualité que le Christ. Rares seraient alors les Germains prêts à se convertir au christianisme.

— D’autant plus qu’ils n’auraient aucune motivation politique, ajouta Everard. J’ai pu observer le processus dans la Scandinavie de l’ère viking. Le baptême représentait un ticket d’entrée pour la civilisation, avec tous les avantages culturels et commerciaux que l’on imagine. Mais un Empire romain d’Occident frappé d’effondrement serait bien moins attirant, et Byzance serait beaucoup trop lointaine.

— Exact, dit Ulstrup. La foi de Nerthus pourrait bel et bien devenir le germe d’une civilisation germanique – une civilisation certes turbulente, mais qui aura émergé de la barbarie, et qui disposera d’une richesse intérieure suffisante pour résister à la chrétienté, à l’instar de la Perse zoroastrienne. Les Germains de la présente époque sont déjà bien plus évolués que de simples coureurs des bois, vous savez. Ils ont conscience du monde extérieur, ils interagissent avec lui. Lorsque les Langobards sont intervenus dans les querelles dynastiques des  Chérusques, ce fut pour remettre sur le trône un roi auquel ses adversaires reprochaient son éducation romaine. Et les Langobards n’ont pas agi pour servir l’Empire ; ils ont fait preuve ici de machiavélisme avant la lettre. Les échanges commerciaux avec le Sud ne cessent de progresser. On voit des navires romains ou gallo-romains aller jusqu’en Scandinavie. Les archéologues de notre époque parleront d’un âge du fer romain, suivi d’un âge du fer germanique. Oui, ils apprennent vite, ces Barbares. Ils assimilent tout ce qui leur paraît utile. Il ne s’ensuit pas nécessairement qu’ils finiront par se faire assimiler. »

Il baissa la voix d’un ton. « Bien entendu, s’ils ne sont pas assimilés, le futur en sera transformé.  Notre XXe siècle ne verra jamais le jour.

— C’est ce que nous nous efforçons de prévenir », dit sèchement Everard.

Le silence se fit. Le vent susurrait, les feuilles bruissaient, le soleil effleurait le fleuve. Le paysage était paisible au point d’en paraître irréel.

« Mais avant de pouvoir agir, nous devons découvrir où s’est amorcée la déviation, reprit Everard. Avez-vous pu déterminer le lieu dont Veleda est originaire ?

— Hélas non, avoua Ulstrup. Les distances sont trop grandes, les communications trop médiocres… et Edh ne parle jamais de son passé, pas plus que Heidhin, son acolyte. Peut-être que ce dernier se sentira plus détendu dans vingt et un ans, quand il vous parlera des Alvarings – un nom qui m’est inconnu, d’ailleurs. Mais je pense qu’il serait dangereux de retourner lui demander des détails. En ce qui concerne la présente époque, ils sont muets tous les deux.

» Cependant, j’ai pu découvrir qu’elle est apparue pour la première fois chez les Ruges, sur le littoral de la Baltique, il y a environ cinq ou six ans. On raconte qu’elle est arrivée à bord d’un navire, ainsi qu’il sied à la prêtresse d’une déité maritime. En outre, étant donné son accent, je la soupçonne d’être d’origine Scandinave. Je regrette de ne pouvoir vous en dire davantage.

— Nous nous en contenterons, répondit Everard. Vous avez fait du bon boulot, mon vieux. Avec de la patience et l’aide de nos instruments, nous arriverons bien à déterminer le lieu et le moment de son débarquement, quitte à poser quelques questions aux indigènes.

— Et ensuite…» Floris laissa sa phrase inachevée. Son regard se porta bien au-delà du fleuve et de la forêt, vers le nord-est, vers une grève encore invisible.


12.

<p>12.</p> 43 apr. J.C.

La grève s’étendait jusqu’à l’horizon, à droite comme à gauche, bordée d’un côté par la mer et de l’autre par des dunes où les oyats dissimulaient des terres embrumées. La bande de sable noir marquant le lais de mer était parsemée d’algues, de coquillages, d’arêtes de poissons et d’ossements d’oiseaux. Quelques goélands chevauchaient le vent. Celui-ci émettait un sifflement glacial. Il portait la saveur du sel et le parfum des profondeurs. Les vagues se brisaient mollement sur le rivage, se retiraient en sifflant, revenaient grignoter un peu plus le sable. Au large, elles dessinaient des creux impressionnants, écume blanche couronnant des vasques gris acier, s’agitant à perte de vue vers un horizon qui se confondait avec le ciel. Il semblait peser sur le monde, ce ciel, aussi terne que la mer. Des nuages effilochés voguaient sous sa chape. À l’ouest avançait la pluie.

Dans l’intérieur des terres, on voyait ondoyer les laîches autour d’étangs dont les eaux vertes apportaient au paysage son unique touche de couleur. Les forêts n’étaient que des masses sombres dans le lointain. Un cours d’eau reliait les marais à la mer. Sans doute les habitants du lieu y amarraient-ils leurs bateaux. Le hameau se trouvait à un mille des côtes, composé de cabanes aux murs de torchis et aux toits de terre et d’herbe. La fumée montant des lucarnes constituait le seul signe de vie.

Le navire mettait un peu d’animation dans cette scène. C’était un bâtiment splendide, long et racé, bordé à clins, avec un étambot et une étrave également incurvés, dépourvu de mât mais propulsé par trente rameurs. Bien que sa peinture rouge ait souffert des intempéries, sa coque de chêne demeurait robuste. Guidés par le chant du timonier, les marins le firent accoster, puis descendirent sur la grève pour l’y échouer à moitié.

Everard s’approcha. Les hommes l’attendirent, sur leurs gardes. Durant leur approche, ils avaient pu constater qu’il était seul. Une fois devant eux, il planta la hampe de sa pique dans le sol. « Salut ! fit-il.

— Viens-tu de ces maisons ? » lui demanda un homme grisonnant et balafré, sans doute le capitaine. Son dialecte lui aurait été incompréhensible si les deux Patrouilleurs ne l’avaient pas assimilé au préalable par électro-inculcation. (En fait, ils avaient dû se rabattre sur un parler danois postérieur de quatre siècles. Fort heureusement, les anciennes langues nordiques n’évoluaient que lentement. Mais ils ne pouvaient guère passer pour des natifs de cette contrée, ni de celle dont provenaient les marins.)

« Non, je suis un voyageur. Je me rendais dans ce village, espérant y trouver un abri pour la nuit, mais je vous ai vus arriver et j’ai décidé de commencer par entendre votre récit. Il est sûrement plus passionnant que celui de ces gens. Je me nomme Maring. »

Normalement, il se serait présenté comme Everard, qui sonnait comme un patronyme originaire d’un autre patois. Mais c’était sous ce nom qu’il avait rencontré Heidhin en aval, et il espérait bien le revoir ce jour. Il n’était pas question de déclencher un paradoxe – dont les conséquences seraient imprévisibles. Floris lui avait suggéré cette identité d’emprunt, qui fleurait bon la Germanie du Sud. Elle l’avait en outre aidé à s’affubler d’une perruque blonde, d’une fausse barbe et d’un nez si proéminent que le reste de ses traits passerait inaperçu. Ajoutez à cela l’oubli qui accompagne le passage des ans, et l’affaire serait entendue.

Un large sourire plissa le visage du marin. « Et moi, je me nomme Vagnio, fils de Thuthevar, et je viens du village de Hariu, dans la terre des Alvarings. Et toi, d’où viens-tu ?

— De très loin. » D’un mouvement du pouce, le Patrouilleur désigna le village. « Ils ne semblent pas vouloir sortir de chez eux, hein ? Est-ce qu’ils ont peur de vous ? »

Vagnio haussa les épaules. « Pour ce qu’ils en savent, nous sommes peut-être des pillards. Ce lieu n’est pas un port d’attache. Nous avons décidé d’accoster ici, c’est tout…»

Everard le savait déjà. En survolant la région en scooter temporel, Floris et lui avaient repéré leur navire, le seul à bord duquel ils aient aperçu un passager de sexe féminin. Un petit saut dans l’avenir, et ils avaient localisé sa prochaine étape ; un nouveau petit saut en amont, et il y avait débarqué. Floris suivrait les événements depuis les hauteurs. Il serait beaucoup trop compliqué d’expliquer sa présence.

«… et nous comptons camper sur la plage cette nuit, poursuivit Vagnio, puis faire le plein d’eau douce demain matin. Ensuite, nous voguerons jusque chez les Angles, car nous avons dans nos cales des produits que nous allons vendre à leur grand marché annuel. Si ces villageois le souhaitent, ils peuvent venir nous voir, mais de toute façon nous les laisserons en paix. Ils ne possèdent rien qui vaille la peine d’être volé.

— Même pas eux-mêmes, pour le marché aux esclaves ? » Poser ce genre de question lui répugnait, mais elle était toute naturelle à cette époque.

« Non, ils s’égailleraient en nous voyant approcher, et ils ne manqueraient pas non plus de disperser leurs rares bestiaux. C’est pour cela qu’ils ont bâti leurs masures si loin de la côte. » Vagnio plissa les yeux. « Pour ignorer ce genre de détail, tu n’es sûrement pas un gars du pays.

— Non, je suis un Marcoman. » Le territoire de cette tribu s’étendait sur ce qui serait un jour la République tchèque. « Et vous venez de… euh… de Scanie ?

— Non. Les Alvarings possèdent la moitié d’une grande île au large du Gôtaland. Accepte notre hospitalité pour la nuit, Maring, et nous échangerons nos histoires afin de… Que regardes-tu ainsi ? »

Les marins s’étaient massés autour d’eux, curieux de découvrir l’étranger. C’étaient en majorité des colosses blonds, qui empêchaient le Patrouilleur d’apercevoir le navire. Deux d’entre eux s’étaient écartés, lui dégageant la vue. Un jeune homme élancé venait de sauter sur la plage. Il leva les bras vers la proue afin d’aider une jeune femme à le suivre. Veleda.

Impossible de s’y méprendre. Même dans les profondeurs océanes de sa déesse, je reconnaîtrais son visage et ses yeux. Comme elle était jeune ! Souple comme une liane, à peine sortie de l’adolescence. Le vent jouait avec ses cheveux châtains et faisait claquer sa robe sur ses chevilles. En dépit des quinze mètres qui les séparaient, Everard crut discerner… quoi donc ? Des yeux assoiffés d’absolu, des lèvres promptes à trembler et à murmurer, un rêve, un chagrin, un deuil ?… Il n’aurait su le dire.

Contrairement à ce qu’il aurait cru, elle ne lui accorda pas le moindre intérêt. Il douta même qu’elle lui ait fait l’aumône d’un regard. Son visage pâle se détourna. Elle échangea quelques mots avec son compagnon aux cheveux noirs. Puis tous deux s’éloignèrent sur la grève.

« Ah ! elle, dit Vagnio, soudain troublé. Ils font une étrange paire, ces deux-là.

— Qui sont-ils ? » Cette question aussi était parfaitement légitime, car il était rare qu’un navire prenne une femme à son bord, si ce n’était pas une captive. Certes, les envahisseurs jutes et frisons finiraient par emmener leurs familles en Grande-Bretagne, mais cela ne se produirait pas avant plusieurs siècles.

Peut-être que les femmes Scandinaves prenaient parfois la mer dès cette époque. Mais rien de ce qu’il s’était inculqué ne permettait d’en être sûr. Ces terres et ces années étaient fort peu étudiées. On avait conclu qu’elles n’influeraient guère sur l’évolution du monde avant l’ère de la  Volkerwanderung. Surprise !

« Edh, fille de Hlavagast, et Heidhin, fils de Viduhada », répondit Vagnio. Everard remarqua qu’il avait commencé par nommer la jeune femme. « Ils ont acheté leur passage, mais ce n’était pas pour commercer avec nous. En fait, elle ne souhaite pas se rendre au marché mais veut que nous la débarquions… que nous les débarquions en un lieu qu’elle ne nous a pas encore précisé.

— Mieux vaudrait se préparer pour la nuit, capitaine », gronda un marin. Un murmure d’assentiment monta de l’équipage. La nuit ne tomberait pas avant plusieurs heures et le temps ne semblait pas à la pluie. Ils préfèrent éviter de parler d’elle, déduisit Everard. Ils n’ont aucun reproche à lui faire, j’en suis sûr, mais elle leur apparaît comme surnaturelle. Vagnio s’empressa d’acquiescer.

Everard proposa de les aider à accomplir leurs tâches. Veillant à rester poli, car un hôte était sacré, le capitaine lui rétorqua qu’un marin d’eau douce ne ferait que les gêner. Everard s’éloigna donc, suivant la direction prise par Edh et Heidhin.

Il vit qu’ils s’étaient arrêtés un peu plus loin. Selon toute évidence, ils discutaient ferme. Elle eut un geste étrangement impérieux pour une femme aussi jeune. Heidhin tourna les talons et rebroussa chemin d’un pas vif. Edh poursuivit sa route.

« C’est peut-être une chance à saisir, dit Everard en mode subvocal. Je vais essayer d’engager la conversation avec lui.

— Soyez prudent, conseilla Floris. Il semble assez énervé…

— Ouais. Mais il faut bien tenter le coup, non ? »

C’était pour cela qu’ils étaient ici, ayant choisi d’entrer en contact avec le navire plutôt que de localiser son point de départ en remontant dans le temps. Ils n’osaient pas aborder de front la source de l’instabilité, cet événement inconnu et fragile d’où pouvait surgir tout un nouvel avenir. Ici, du moins l’espéraient-ils, ils avaient une chance d’en apprendre davantage en courant le minimum de risques.

Heidhin pila devant l’étranger, qu’il gratifia d’un regard furibond. Encore adolescent lui aussi, il n’avait qu’un ou deux ans de plus qu’Edh. Dans ce milieu, cela faisait de lui un adulte, mais il était encore dégingandé, pas tout à fait formé, et seul un fin duvet poussait sur ses joues. Il était vêtu d’une tunique et d’une culotte de laine, qui dégageaient une forte odeur dans l’atmosphère humide, et chaussé de bottes blanchies par le sel. Une épée pendait à sa ceinture.

« Salut ! » lança Everard. En surface, il était tout sourires. Mais une sueur glacée coulait sur son cuir chevelu.

« Salut », grommela Heidhin. Dans l’Amérique du XXe siècle, son attitude n’aurait rien eu de choquant chez un adolescent. Ici et maintenant, elle frisait l’insulte. « Que veux-tu ? » Il marqua une pause avant d’ajouter, toujours aussi peu amène : « Ne suis pas cette femme. Elle souhaite rester seule.

— N’est-ce pas dangereux ? demanda Everard – une question des plus naturelle.

— Elle n’ira pas très loin et sera de retour avant la tombée de la nuit. En outre…» Heidhin laissa sa phrase inachevée. Il semblait en proie à une lutte intérieure. Le désir de paraître important et mystérieux contre l’obligation de discrétion, devina Everard. Mais, lorsqu’il reprit la parole, ce fut avec une terrifiante sincérité. « Quiconque osera l’offenser subira un sort pire que la mort. Elle est l’élue d’une déesse. »

Le gémissement du vent gagna-t-il en intensité ? « Tu la connais bien, donc.

— Je… je voyage à ses côtés.

— Et quelle est votre destination ?

— Pourquoi veux-tu le savoir ? s’emporta Heidhin. Laisse-moi tranquille !

— Du calme, mon ami, du calme », dit Everard. Son âge et sa carrure lui donnaient un avantage. « Simple curiosité de la part d’un étranger. J’aimerais en savoir davantage sur… Edh, c’est ainsi que le capitaine l’a appelée, je crois. Toi tu es Heidhin, c’est cela ? »

La curiosité sembla l’emporter chez le jeune homme, qui se détendit quelque peu. « Et toi ? Nous nous sommes posé bien des questions en te voyant sur le rivage.

— Je suis un voyageur, Maring le Marcoman – un peuple dont tu n’as sans doute jamais entendu parler. Vous connaîtrez mon récit ce soir, à la veillée.

— Quelle est ta destination ?

— Je vais là où ma chance me conduit. »

Heidhin resta muet quelques instants. Les vagues murmuraient doucement. Un goéland piailla dans le ciel. « Et si tu nous étais envoyé ? » souffla-t-il.

Everard sentit son pouls s’accélérer. Il s’obligea à répondre d’une voix posée : « Qui pourrait m’envoyer à vous, et pour quelle raison ?

— Écoute, bafouilla Hiedhin, Edh va là où Niaerdh lui ordonne d’aller, au moyen de rêves et de signes. Elle pense que c’est ici que nous devons débarquer pour gagner l’intérieur des terres. J’ai essayé de lui expliquer que cette contrée était misérable, avec de rares villages et de nombreux brigands. Mais elle…» Il déglutit. La déesse était censée la protéger. La foi et le bon sens s’affrontèrent en lui, puis conclurent un armistice. « Si un second guerrier l’accompagnait…

— Oh ! c’est fantastique, intervint la voix de Floris.

— Je ne sais pas si je pourrais entrer dans la peau d’un jouet du destin, l’avertit Everard en mode subvocal.

— Vous pouvez au moins prolonger la conversation.

— Je vais essayer. »

S’adressant à Heidhin : « Voilà qui est nouveau pour moi, comprends-le. Mais nous pouvons en discuter. Je n’ai rien d’autre à faire pour le moment, et toi ? Marchons un peu sur cette plage, et tu m’en apprendras davantage sur Edh et sur toi. »

Le jeune homme baissa les yeux. Il se mordit les lèvres, rougit, blêmit, rougit à nouveau. « C’est plus difficile que tu ne le crois, souffla-t-il.

— Mais je dois en savoir plus avant de m’engager, non ? » Everard posa sa grosse main sur la frêle épaule voûtée. « Prends ton temps, mais raconte-moi tout.

— Edh… C’est elle qui… Elle devrait décider…

— Quel pouvoir possède-t-elle pour qu’un homme comme toi obéisse à sa moindre parole ? »  Fais preuve du respect qui s’impose. « Une si jeune fille peut-elle être prêtresse ? Voilà qui serait inouï. »

Heidhin leva les yeux. Il tremblait de tous ses membres. « Oui, c’est une prêtresse, et bien plus encore. La déesse est venue à elle et, à présent, elle appartient à Niaerdh et va répandre sa colère de par le monde.

— Quoi ? Et contre qui la déesse est-elle en colère ?

— Contre le peuple de Romaburh !

— Mais quel mal a-t-il pu faire ? » En ces terres si éloignées de Rome.

« Ils… ils… Non, ceci est trop sacré pour que j’en parle. Attends d’avoir rencontré Edh. Elle t’en apprendra autant qu’elle le jugera nécessaire.

— C’est bien trop demander », répliqua Everard, protestation raisonnable dans la bouche du voyageur qu’il feignait d’être. « Tu me laisses dans l’ignorance de votre histoire et de votre destination, et tu voudrais que je veille sur une fille susceptible d’exciter la concupiscence des pillards et la convoitise des esclavagistes…»

Heidhin poussa un cri. Son épée jaillit du fourreau. « Tu oses ! » La lame s’abattit en vrombissant.

Everard ne dut son salut qu’à ses réflexes. Il abaissa sa pique juste à temps pour parer le coup. Le fer s’enfonça dans le frêne. Celui-ci ne rompit point. Heidhin dégagea son arme et la leva une nouvelle fois. Everard empoigna la sienne des deux mains, comme si c’était un bâton. Je ne dois pas le tuer, il sera vivant dans l’avenir, et puis ce n’est qu’un gamin… Un coup en plein front. Un coup qui aurait envoyé Heidhin dans les pommes, si la hampe ne s’était pas cette fois brisée en deux. Il vacilla sur ses jambes.

« Calme-toi, petite brute ! » rugit Everard. La rage et l’inquiétude se disputaient ses pensées. Qu’est-ce qui se passe, bon sang ? « Tu veux des hommes pour ta fille, oui ou non ? »

Poussant un nouveau hurlement, Heidhin lui sauta dessus. Il était si faible que le Patrouilleur n’eut aucun mal à esquiver son épée. Lâchant sa pique, il chercha le corps-à-corps, agrippa la tunique de laine, fit pivoter le jeune homme sur sa hanche et l’envoya s’effondrer à deux mètres de là.

Heidhin se releva tant bien que mal et saisit le couteau passé à sa ceinture. J’ai intérêt à en finir vite. Everard lui décocha une manchette dans le plexus solaire. Sans trop forcer. Heidhin se plia en deux, le souffle coupé. Everard se pencha sur lui pour s’assurer qu’il ne lui avait pas cassé une côte et qu’il ne risquait pas de s’étouffer dans ses vomissures.

« Wat drommel… Qu’est-ce que ça veut dire ? » s’écria Floris, consternée.

Everard se redressa. « Aucune idée, répondit-il d’une voix atone. J’ai dû toucher un point sensible par inadvertance. Sans doute était-il épuisé mentalement après des journées, voire des semaines, passées à ruminer sur ce navire. Rappelez-vous qu’il est tout jeune. J’ai dit ou fait quelque chose qui a déclenché chez lui une crise d’hystérie. Chez un jeune mâle appartenant à cette culture, ça se traduit toujours par la folie meurtrière.

— Je suppose que… vous ne… réparer les dégâts…

— Aucune chance. Notre mission est suffisamment délicate comme ça. » Everard scruta la grève. Edh n’était qu’une petite tache sombre, à moitié noyée dans la brume venue de la mer. Perdue dans ses rêves, ses cauchemars ou ses méditations, elle n’avait même pas remarqué l’altercation. « Je ferais mieux de m’en aller. Les marins me croiront lorsque je leur dirai que j’ai été secoué – ce qui n’est pas faux –, mais que je n’ai souhaité ni achever mon adversaire, ni courir le risque d’un affrontement, ni espérer une quelconque réconciliation. Je leur dirai que ce freluquet n’est rien pour moi et je m’en irai, point. »

Il récupéra la pointe de sa pique, ce que Maring n’aurait pas manqué de faire, et se dirigea vers le navire. Ces braves gars vont être déçus, se dit-il.  Eux qui adorent entendre des récits portant sur des pays lointains. Enfin, ça m’évite de réviser tous les boniments qu’on avait concoctés à leur intention.

« Dans ce cas, autant nous rendre directement sur Öland, dit Floris d’une voix aussi atone que la sienne.

— Pardon ?

— C’est la patrie d’Edh. Le capitaine l’a identifiée sans risque d’erreur. Une île longue et étroite de la mer Baltique, au large de la Suède. C’est en face d’elle que sera bâtie la cité de Kalmar. J’y suis allée en vacances. » Sa voix se fit songeuse. « Un endroit charmant, du moins dans l’avenir. Des vieux moulins un peu partout, des tumulus antiques, des villages nichés au creux des collines, et sur chacune des deux pointes un phare dominant une mer peuplée de voiliers… Mais c’était l’avenir.

— Voilà un lieu de villégiature fort tentant, commenta Everard. A l’avenir, comme vous dites. » Peut-être. Tout dépend des souvenirs que je rapporterai de ce lieu tel qu’il est dix-neuf siècles avant mon époque. Il pressa le pas.


13.

<p>13.</p>

Hlavagast, fils d’Unvod, était roi des Alvarings. Godhahild était son épouse. Ils demeuraient à Laikian, le plus grand village de leur tribu, dont les murailles en pierres sèches abritaient plus de vingt maisons. Tout autour s’étendait une lande où seuls les moutons espéraient prospérer. Mais jamais l’ennemi ne pourrait s’approcher sans être vu. Les deux côtes étaient très proches, l’occidentale un peu moins que l’orientale, et il y poussait des arbres en quantité. Vers le sud, on trouvait des prairies et des terres arables de qualité, qui s’étendaient sur quelques lieues avant le rivage.

Jadis, les Alvarings détenaient la totalité d’Eyn, puis les Götar traversèrent le bras de mer et, au fil des générations, conquirent la moitié septentrionale de l’île, qui était aussi la plus riche. Les Alvarings parvinrent non sans mal à arrêter leur progression. Nombre de Götar affirmaient que l’autre moitié de l’île ne valait pas la peine d’être conquise ; nombre d’Alvarings affirmaient que la crainte de Niaerdh les avait saisis. Les Alvarings continuaient de la vénérer autant que les Ases, sinon davantage, alors que les Götar se contentaient de lui sacrifier une vache chaque printemps. Quoi qu’il en soit, les deux tribus renoncèrent à la guerre en faveur du commerce.

On comptait dans l’une comme dans l’autre des hommes qui prenaient la mer pour aller jusque chez les Ruges au sud ou les Angles à l’ouest. Les Götar tenaient en outre un marché annuel au port de Kaupavik, qui attirait des négociants parfois venus de fort loin. Les Alvarings y vendaient des vêtements de laine, des poissons séchés, des peaux de phoque, de l’huile de baleine, des plumes d’eider, de l’ambre lorsqu’une tempête en rejetait une cargaison sur leurs côtes. De temps à autre, un jeune homme aventureux rejoignait l’équipage d’un navire en partance ; s’il survivait à son périple, il revenait chez lui riche d’histoires à conter, d’étranges pays à décrire.

Hlavagast et Godhahild perdirent trois enfants en bas âge. Puis le roi fit un serment : si Niaerdh épargnait les suivants, il lui offrirait un homme lorsque le premier-né aurait perdu toutes ses dents de lait – pas les deux misérables serfs souffreteux qu’elle recevait après avoir béni les champs, mais un jeune homme en bonne santé. Une fille lui naquit. Il la nomma Edh, ce qui signifie Serment, afin que la déesse n’oublie pas le sien. Et les fils qu’il espérait suivirent.

Lorsque le temps fut venu, il prit la tête d’un équipage de guerriers qui traversa le bras de mer. Peu désireux de porter le fer chez les Götar du continent, il vogua vers le Nord et tomba sur un camp de Skridhfennian. Il ramena plusieurs captifs et sacrifia le plus beau d’entre eux dans le bosquet de Niaerdh. Quant aux autres, il les vendit à Kaupavik. Hormis cette expédition, Hlavagast n’accomplit point de faits de guerre, car c’était un homme doux et réfléchi.

Soit à cause de ses origines, soit à cause de son abondante fratrie, Edh devint une enfant douce et renfermée. Elle avait des camarades de jeu dans le village, mais aucune amie proche, et elle se tenait toujours à l’écart des jeux les plus turbulents. Prompte à apprendre ses tâches et sérieuse dans leur exécution, elle préférait celles qu’elle pouvait accomplir seule, le tissage par exemple. Il était rare qu’on la surprenne à bavarder ou à glousser.

Mais lorsqu’elle prenait la parole, les autres jeunes filles l’écoutaient. Au bout d’un temps, les garçons en firent autant, et parfois aussi les adultes : car elle savait inventer des histoires. Celles-ci devinrent plus fabuleuses avec les années, et elle apprit à les conter en vers, presque à la manière des scaldes. Des histoires de hardis voyageurs, de belles damoiselles, de magiciens, de sorcières, d’animaux parlants, de sirènes, de terres fabuleuses où tout pouvait arriver. Niaerdh intervenait souvent pour conseiller ou secourir leurs héros. Hlavagard craignit tout d’abord que la déesse en prenne ombrage ; mais comme aucun malheur ne frappa sa maisonnée, il laissa sa fille exercer son talent. Après tout, elle était liée à la déesse.

Edh n’était jamais seule dans le village. Personne n’était jamais seul. Les maisons se pressaient contre les murailles. Dans chacune d’elles, on trouvait d’un côté les étables des vaches et, chez les plus fortunés, les écuries des chevaux, de l’autre, les lits des hommes, des femmes et des enfants. Il y avait un métier à tisser près de la porte, afin de profiter de la lumière pour travailler, une table et des bancs au fond de la grande salle, un foyer d’argile au milieu. Provisions et ustensiles étaient accrochés aux poutres, ou bien rangés sur celles-ci. Le bâtiment s’ouvrait sur une cour où cochons, moutons, volailles et chiens circulaient librement autour du puits. La vie s’exprimait pêle-mêle par toutes sortes de sons : cela parlait, riait, chantait, pleurait, meuglait, hennissait, grognait, bêlait, caquetait, aboyait. Les sabots tonnaient, les roues des chars grinçaient, le marteau claquait sur l’enclume. Allongée dans les ténèbres entre paille et peau de mouton, parmi les chaudes odeurs des bestiaux, de la bouse, du foin et des braises, vous entendiez un bébé pleurer jusqu’à ce que sa mère lui donne le sein, ou bien c’étaient vos parents qui s’accouplaient à grand bruit, ou alors c’était un hibou qui ululait au-dehors, ou alors une soudaine averse, le vent qui gémissait ou rugissait… et ce bruit-là, venant de quelque part, qu’est-ce que c’était que ce bruit ? Un corbeau, un troll, un mort sorti de sa tombe ?

Plein de choses à voir pour une petite fille quand elle se retrouvait libre : les va-et-vient, les naissances, les travaux et les jeux, les mains habiles qui façonnent le bois, l’os, le cuivre, le métal et la pierre, les jours sacrés où l’on fait des offrandes aux dieux et où l’on festoie… Lorsque vous êtes assez grande, vous y participez de plus près et voyez passer le char de Niaerdh, recouvert d’une toile afin que nul ne l’épie ; une guirlande de feuilles persistantes autour du cou, vous jonchez sa route des fleurs de l’année précédente et chantez ses louanges de votre voix flûtée, et c’est la joie, le renouveau, mais aussi l’émerveillement accompagné d’une sourde et indicible terreur…

Edh grandissait. Peu à peu, on lui confia de nouvelles tâches qui l’amenèrent à s’éloigner encore plus du village. Elle ramassait du petit bois pour le feu, de la guède et de la garance pour la teinture, des fleurs et des baies quand venait la saison. Plus tard, elle s’intégra au groupe chargé de ramasser des noix dans la forêt, des coquillages sur la côte. Plus tard encore, équipée d’un panier puis, au bout d’un ou deux ans, d’une faucille, elle participait aux moissons dans les champs au sud du village. Les garçons gardaient les troupeaux, mais les filles leur apportaient souvent à manger, et il leur arrivait de s’attarder auprès d’eux lors des longues journées d’été. En dehors des périodes d’intense activité, les gens n’avaient guère de raisons de se presser. Ils ne redoutaient rien hormis la maladie, la sorcellerie, les créatures nocturnes et la colère des dieux. Les loups comme les ours étaient absents de l’île d’Eyn et, de mémoire d’homme, nul pillard n’avait pris la peine de ravager cette pauvre contrée.

Ainsi donc, à mesure que de fillette elle devenait damoiselle, Edh pouvait sans crainte errer où bon lui semblait sur la lande, jusqu’à ce que son humeur se fût dissipée. Le plus souvent, elle se retrouvait face à la mer et s’asseyait alors sur la plage, se perdant dans sa contemplation jusqu’à ce que le vent et le soir montant lui soufflent qu’il était temps de rentrer. Perchée sur les falaises crayeuses de la côte occidentale, elle scrutait le continent que la distance rendait flou ; sur le sable de la côte orientale, elle ne voyait que les flots courant vers l’infini. Cela lui suffisait. Par tous les temps, cela lui suffisait. Les vagues dansaient, plus bleues encore que le ciel, ourlées d’écume couleur de neige, et dans le ciel faisait rage une tempête de goélands. Ou bien elles se faisaient lourdes et grises, couronnées d’une crinière ébouriffée par le vent, le fracas de leur galop résonnant jusque dans ses os. Elles jaillissaient, se fracassaient, beuglaient, imprégnaient l’air de leurs embruns salés. Elles traçaient sous le soleil bas une route dorée, elles se moiraient des gouttes d’une pluie battante dont elles renvoyaient la rumeur, elles se drapaient dans la brume et, une fois invisibles, susurraient des secrets inaudibles. Niaerdh était en elles, bénévolente et terrifiante. À elle le varech et l’ambre échoué, à elle les poissons, les oiseaux, les phoques, les baleines et les navires. À elle le frisson qui saisissait la terre quand elle rejoignait Frae, son bien-aimé, car sa mer l’étreignait, la protégeait, pleurait sa mort chaque hiver et la ranimait chaque printemps. Et, toute petite au sein de ces grandes choses, à elle l’enfant qu’elle avait aidée à venir au monde.

Ainsi, Edh devenait femme peu à peu, cette adolescente timide et dégingandée, un peu pataude encore, douée pour manier les mots lorsqu’elle parlait de choses sans rapport avec le quotidien. Elle se posait bien des questions sur ces choses, passant de longues heures en songeries et éclatant en sanglots sans savoir pourquoi lorsqu’elle se retrouvait seule. Personne ne l’évitait, mais personne non plus ne recherchait sa compagnie, car elle avait cessé de partager les contes qu’elle façonnait et, de l’avis général, la fille de Hlavagast avait quelque chose de bizarre. C’était encore plus net depuis que Godhahild était morte et qu’il avait pris une nouvelle épouse. Cette dernière ne s’entendait guère avec Edh. On racontait que la jeune fille passait bien trop de temps sur le tombeau de sa mère.

Puis, un jour, un garçon du village la vit qui passait. Une violente brise marine soufflait sur la lande, ébouriffant ses cheveux où jouaient les rayons de soleil. Lui, qui n’avait jamais eu peur de l’aborder, s’aperçut qu’il avait la gorge nouée et le cœur qui lui cognait les côtes. Un long moment s’écoula avant qu’il osât lui adresser la parole. Elle baissa les yeux et ce fut à peine s’il entendit sa réponse. Au bout d’un temps, toutefois, ils apprirent à se détendre ensemble.

C’était Heidhin, fils de Viduhada. Un jeune homme noir et élancé, peu enclin aux rires mais doué d’un esprit vif, agile et dur à la tâche, habile aux armes, un meneur d’hommes en puissance auquel ses camarades reprochaient cependant un caractère hautain. Nul n’osa railler son attirance pour Edh.

Lorsqu’ils virent ce qui se dessinait, Hlavagast et Viduhada eurent un entretien en privé. Tous deux convinrent qu’une union entre leurs familles serait la bienvenue, mais que la cérémonie n’était pas pour l’immédiat. Edh n’avait eu ses premières menstrues que l’année précédente ; les deux jouvenceaux pouvaient se fâcher, et un mariage aigri serait préjudiciable à tous ; attendons donc, et buvons une chope de bière en espérant un heureux dénouement.

L’hiver passa, pluie, neige et ciels ténébreux, une nuit de terreur avant le retour du soleil, célébré par toute une journée de festivités, et le ciel qui s’éclaircit, le dégel, les agneaux nouveau-nés, les bourgeons. Avec le printemps vinrent les feuilles et les oiseaux volant vers le nord ; Niaerdh parcourut la terre ; les hommes et les femmes s’accouplèrent dans les champs qu’ils allaient bientôt labourer. Le Char du Soleil roulait de plus en plus haut, le vert peuplait le monde, la foudre et le tonnerre régnaient au-dessus de la lande, les arcs-en-ciel chatoyaient au large.

Vint le jour du marché de Kaupavik. Les Alvarings rassemblèrent leurs produits et partirent les vendre. La rumeur se répandit d’une ferme à l’autre : cette année, outre des Angles et des Cimbres, le marché avait attiré un navire venu du royaume des Romains.

Personne ne savait grand-chose de Romaburh. Ce royaume se trouvait quelque part au sud. Mais ses guerriers étaient pareils à des sauterelles, ils dévoraient terre après terre ; et ses artisans produisaient de fabuleux objets, calices de verre et d’argent, disques de métal frappés de visages, figurines si parfaitement façonnées qu’on les eût dit vivantes. Des objets qui parvenaient à Eyn de plus en plus souvent. Et voilà que des Romains débarquaient en personne au Gôtaland ! Les habitants de Laikian jetaient des regards envieux à ceux d’entre eux qui partaient pour le marché.

Comme la saison n’était pas aux travaux, ils profitaient un temps de leur oisiveté. Nul présage n’assombrissait les cieux le jour où Edh et Heidhin partirent se promener sur la côte occidentale.

Vaste était la lande, et vide de toute présence humaine une fois que le village fut hors de vue, sans un arbre pour rompre sa monotonie, de sorte que le monde entier devenait ciel. Au sein de l’azur infini flottaient des nuages d’une hauteur vertigineuse. Une ondée de lumière et de chaleur se déversait du soleil. Le tapis de bruyère était parsemé de jaune et de rouge, d’ajoncs et de coquelicots. Lorsque les deux jeunes gens s’assirent un moment, il vint à leurs narines un acre parfum de spergule ; le bourdonnement des abeilles répondait au chant des alouettes dans le ciel ; un battement d’ailes les fit sursauter, un lagopède filant à ras de terre, et tous deux échangèrent un regard surpris, puis éclatèrent de rire. S’ils se tenaient par la main, les choses n’allaient pas plus loin, car ils appartenaient à un peuple chaste et le jeune homme se sentait dépositaire d’un bien aussi fragile que sacré.

Passant à l’écart des falaises qui bordaient la mer au nord, leur chemin les conduisit à travers une épaisse forêt, puis jusque sur une grève. Les vagues y léchaient une herbe drue constellée de fleurs sauvages, caressant des galets qu’elles avaient passé des siècles à polir. Dans le lointain, les flots miroitaient, puis c’était le continent qui barrait l’horizon. Sur un récif, des cormorans séchaient leurs ailes à la brise. Une cigogne passa, porteuse de promesses et de fertilité.

Heidhin retint son souffle. Son index pointa. « Regarde ! » s’écria-t-il.

Edh plissa les yeux pour scruter le paysage ensoleillé. Sa voix trembla. « Qu’y a-t-il ?

— Un navire qui vient par ici. Un grand, un très grand navire.

— Non, ce n’est pas possible. Cette chose au-dessus de lui…

— J’en ai entendu parler. Les hommes qui ont beaucoup voyagé disent en avoir vu. Ce sont de grandes toiles qui attrapent le vent et font avancer la coque. C’est le navire romain, Edh, c’est forcément lui, il est parti de Kaupavik pour regagner son port, et nous sommes arrivés juste à temps pour le voir passer ! »

Fascinés, ils s’abîmèrent dans la contemplation de ce spectacle. Le vaisseau s’approcha. C’était bel et bien un prodige. Pourvu d’une coque noire à filets dorés, il n’était pas plus long qu’un bâtiment nordique, mais bien plus large, avec un ventre rond recelant sans doute quantité de trésors. Il était pourvu d’un pont supérieur sur lequel s’activait l’équipage. On eût dit une petite armée, suffisamment puissante pour décourager les pirates. L’étambot se dressait avec majesté, tandis que l’étrave s’incurvait pour former le cou d’un cygne. Entre proue et poupe était placée une maison de bois. Ce n’étaient pas des rames qui mouvaient ce navire. Fixée à un immense poteau et à un rondin transversal, une toile se gonflait sur toute sa largeur. Le navire avançait sans un bruit, sa proue labourant la mer et sa poupe y laissant un sillage argenté.

« Ces hommes sont sûrement bénis par Niaerdh, souffla Edh.

— Je comprends qu’ils puissent tenir la moitié du monde, dit Heidhin d’une voix tremblante. Qui pourrait leur résister ? »

Le navire changea de cap pour s’approcher de l’île. Le jeune homme et la jeune femme virent que des marins se tournaient vers eux. Ils perçurent leurs saluts étouffés. « Mais… mais c’est nous qu’ils regardent, bredouilla Edh. Qu’est-ce qu’ils nous veulent ?

— Peut-être que… qu’ils veulent m’embarquer, dit Heidhin. D’après les voyageurs qui sont allés en Occident, les Romains enrôlent souvent dans leurs osts les hommes des tribus. Si ceux-là ont perdu des guerriers du fait de la maladie ou d’autre chose…»

Edh lui jeta un regard consterné. « Serais-tu prêt à les accompagner ?

— Non, jamais ! » Elle referma sa main sur la sienne. Il lui rendit son étreinte. « Mais écoutons quand même ce qu’ils ont à nous dire. Peut-être qu’ils veulent autre chose et qu’ils seraient prêts à le payer un bon prix. » Son pouls battait à sa gorge.

Les marins ramenèrent la voile. Ils jetèrent par-dessus bord une ancre en forme de crochet. Puis mirent une chaloupe à la mer. Des hommes y descendirent au moyen d’une échelle de corde, s’assirent sur les bancs de nage. On leur lança des rames. L’un d’eux se leva et agita sa cape. « Il nous sourit, il nous fait signe, dit Heidhin. Oui, ils souhaitent quelque chose de nous.

— Quelle splendide cape, soupira Edh. Niaerdh doit en porter une semblable lorsqu’elle rend visite aux autres dieux.

— Peut-être qu’elle sera à toi avant ce soir.

— Oh ! jamais je n’oserais demander cela.

— Holà ! » lança l’un des passagers de la chaloupe. C’était le plus grand et le plus blond, sans nul doute un interprète d’origine germanique. Les autres étaient fort mélangés, avec une peau tantôt pâle, tantôt basanée. Mais les Romains avaient soumis quantité de peuples. Tous portaient une courte tunique qui laissait les jambes nues. Edh rougit et détourna les yeux, ayant remarqué que certains marins allaient nus sur le navire.

« N’ayez pas peur, dit le Germain. Nous voulons traiter avec vous. »

Heidhin s’empourpra à son tour. « Un Alvaring ne connaît pas la peur ! » s’exclama-t-il, rougissant derechef lorsque sa voix se fit suraiguë.

Les Romains ramèrent de plus belle. Les deux jouvenceaux attendirent, le cœur battant. La chaloupe toucha terre. Un homme en descendit d’un bond et l’amarra. L’homme à la cape conduisit ses camarades sur la grève. Il ne cessait de sourire.

Heidhin empoigna sa pique. « Edh, souffla-t-il. Je n’aime pas leur allure. Je pense qu’il vaudrait mieux garder nos distances…»

Trop tard. Le chef des Romains aboya un ordre. Ses hommes foncèrent. Avant que Heidhin ait pu lever son arme, des mains s’en emparèrent. Un homme se glissa derrière lui et l’immobilisa d’une clé aux bras. Il se débattit en hurlant. Levant un gourdin sorti de nulle part – il ne leur avait vu que des couteaux –, un marin le frappa à la nuque. Un coup mesuré, dont le but était d’étourdir sans tuer. Il s’effondra, et on le ligota.

Edh tenta de s’enfuir. Un homme attrapa ses longs cheveux. Deux autres l’encerclèrent. Ils la culbutèrent sur l’herbe. Elle se mit à hurler et à se cabrer. Deux marins lui empoignèrent les chevilles. Le chef se plaça à genoux entre ses jambes ouvertes. Il souriait de toutes ses dents. La salive coulait de ses lèvres. Il retroussa sa robe.

« Espèces de trolls, de crottes de chien, je vous tuerai ! fulmina Heidhin, luttant contre la douleur qui lui taraudait le crâne. Je le jure par tous les dieux de la guerre, jamais je ne laisserai votre engeance en paix. Romaburh sera consumée par les flammes…» Personne ne l’écoutait. Pour Edh, clouée au sol, le supplice ne faisait que commencer.


14.

<p>14.</p> 43 apr. J.C.

Il ne fut guère difficile de remonter jusqu’au port d’attache de Vagnio, sur l’île d’Öland. Quelques questions judicieuses, et les Patrouilleurs apprirent qu’il avait pris à son bord un jeune garçon et une jeune fille originaires d’un village sis trente kilomètres plus au sud. Mais que s’était-il passé auparavant ? Une enquête sur le terrain s’imposait. Toutefois, Everard et Floris décidèrent au préalable d’effectuer une surveillance aérienne couvrant les mois précédents. Plus ils récolteraient d’indices supplémentaires, mieux ce serait. Vagnio n’était pas nécessairement au courant d’un drame familial, par exemple. Autre cas de figure : lui et ses hommes se garderaient de faire des confidences à un étranger comme Everard. Et ce dernier n’aurait peut-être même pas la possibilité de les interroger à leur campement.

Laissant sur place leur van et leurs chevaux, les deux Patrouilleurs décollèrent sur leurs scooters. Ils avaient dressé une carte de l’île et comptaient sauter d’un point à un autre de leur maillage spatio-temporel. S’ils apercevaient quoi que ce soit de suspect, ils iraient l’observer, de près si possible, avant d’envisager une intervention. Cette procédure risquait de ne déboucher sur rien, mais c’était la seule applicable vu qu’ils ne pouvaient se permettre de consacrer des années à leur mission.

Parvenus mille cinq cents mètres au-dessus des feux allumés en l’honneur du solstice d’été, ils sautèrent quinze jours en aval, se retrouvant au sein d’un azur infini. Le vent était aussi vif que glacial. Ils avaient une vue imprenable sur la mer Baltique inondée de soleil, sur les collines boisées de la Suède à l’ouest, et sur l’île d’Öland, ce patchwork de lande, de forêts, de roche et de sable – autant de noms de lieu qui ne seraient attribués que lors des siècles à venir.

Everard fît un tour d’horizon avec son scanner. Il se raidit. « Là-bas ! s’exclama-t-il dans son micro. Vers sept heures… vous le voyez ? »

Floris émit un sifflement. « Oui. Un navire romain ancré au large, c’est ça ? » Pensive : « Plus probablement gallo-romain, en provenance de Bordeaux ou de Boulogne plutôt que d’un port méditerranéen. Rome n’a jamais eu de relations régulières avec la Scandinavie, mais les archives mentionnent quelques visites officielles, sans compter les négociants qui allaient jusqu’au Danemark pour se procurer de la marchandise en évitant les intermédiaires habituels. De l’ambre en particulier.

— C’est peut-être important pour notre affaire. Regardons-y de plus près. » Everard augmenta l’amplification visuelle.

Floris l’avait précédé. Elle hurla.

« Ô mon Dieu ! » s’écria Everard.

Floris fondit sur la scène. L’air qu’elle déplaçait tonnait sur son sillage.

« Arrêtez, idiote ! beugla Everard. Revenez ! »

Floris l’ignora, elle ignora ses tympans douloureux, elle ignora tout ce qui n’était pas l’atrocité devant elle. L’écho de son cri lui servait d’oriflamme. On eût dit un faucon attaquant sa proie, ou encore une Walkyrie enragée. Tapant du poing sur sa console, Everard poussa un juron et, réduit à l’impuissance, la suivit à une allure plus modérée. Il s’immobilisa à quelques centaines de mètres d’altitude, se plaçant le dos au soleil.

Les hommes, massés autour de la malheureuse pour jouir du spectacle ou attendre leur tour, entendirent un fracas. Levant la tête, ils virent le mortel destrier fonçant sur eux. Ils s’égaillèrent en hurlant. Celui qui besognait la jeune fille s’écarta d’elle et dégaina son couteau. Peut-être voulait-il la tuer, peut-être n’était-ce qu’un réflexe. Aucune importance. Un rayon bleu saphir lui pénétra la bouche. Il s’effondra devant sa victime. Sa cervelle en fumée s’échappa par la plaie béante de son crâne.

Floris vira sèchement. Flottant à deux mètres du sol, elle tira sur l’homme le plus proche. Frappé au ventre, il s’écroula sur le sable, tressautant de tous ses membres – comme un scarabée renversé sur le dos, songea Everard. Floris s’en prit à un troisième et le tua net. Puis elle se figea, restant une bonne minute immobile sur sa selle. Aux larmes qui coulaient sur ses joues se mêlait une sueur glacée.

Un frisson la parcourut de la tête aux pieds. Rengainant son pistolet, elle descendit près d’Edh avec une douceur de feuille sur la brise.

Ce qui est fait est fait, disait le glas qui sonnait dans le crâne d’Everard. Il s’empressa de passer ses options en revue. Aveuglés par la panique, certains des marins survivants couraient sur la grève ou filaient vers la forêt. Deux autres s’étaient ressaisis et nageaient en direction du navire, où régnait déjà l’horreur. Le Patrouilleur se mordit les lèvres jusqu’au sang. « Bon », fit-il d’une voix atone. Effectuant une série de sauts dans l’espace-temps, il tua jusqu’au dernier des marins qui avaient abordé l’île, achevant sa tâche en abrégeant les souffrances du blessé. Je ne pense pas que Janne ait souhaité le torturer. Elle l’a oublié, c’est tout. Remontant à une altitude de quinze mètres, il s’immobilisa et observa la suite des événements avec ses seuls instruments.

Edh se redressa en position assise. Elle avait les yeux vitreux, mais elle réussit à rabattre sa robe sur ses cuisses ensanglantées. Toujours pieds et poings liés, Heidhin rampa vers elle. « Edh, Edh », gémissait-il. Il s’arrêta lorsque le scooter se posa entre eux. « Ô déesse vengeresse…»

Floris mit pied à terre et s’agenouilla près d’Edh, la prenant dans ses bras. « C’est fini, ma petite chérie, sanglota-t-elle. Tout ira bien maintenant. Plus jamais tu ne souffriras ainsi. Tu es libre à présent.

— Niaerdh. Mère de Tout, tu es venue.

— Inutile de nier votre essence divine, gronda Everard dans l’écouteur de Floris. Foutez le camp avant d’aggraver encore la situation.

— Non, répliqua la femme. Vous ne comprenez pas. Je dois lui donner le peu de réconfort dont je suis capable. »

Everard se tut. Sur le navire, les marins remontaient frénétiquement la chaîne d’ancre. « Détache-moi, implora Heidhin. Laisse-moi la rejoindre.

— Admettons que je comprenne, dit Everard. Mais faites vite, d’accord ? »

Edh reprenait lentement ses esprits, mais ses yeux noisette restaient frappés d’émerveillement. « Que souhaites-tu de moi, Niaerdh ? murmura-t-elle. Je suis à toi. Mais ne l’ai-je pas toujours été ?

— Tue les Romains, tous les Romains ! sanglota Heidhin. Je t’offrirai ma vie pour cela, si c’est ce que tu exiges. »

Pauvre gosse, songea Everard, ta vie nous appartient déjà, nous pouvons la prendre quand ça nous chante. Mais je ne peux pas te demander d’être rationnel en un tel moment, pas vrai ?

Ni à l’avenir, d’ailleurs. Tu n’as rien des Européens instruits et agnostiques de mon époque. A tes yeux, les dieux existent et ton plus noble devoir est de redresser les torts.

Floris caressa les cheveux défaits de la jeune femme. De sa main libre, elle étreignit son corps mince, dolent et tremblant. « Je ne veux que ton bien-être, je ne veux que ton bonheur, lui dit-elle. Je t’aime.

— Tu m’as sauvée, bredouilla Edh, c’est parce que… parce que je dois… quoi donc ?

— Écoutez-moi, Floris, ou nous sommes perdus, insista Everard. Le temps est complètement chamboulé et ce n’est pas aujourd’hui que vous le remettrez d’aplomb. C’est impossible. Si vous continuez sur votre lancée, il n’y aura jamais de Tacite 1, ni même de Tacite 2, si ça se trouve. Nous n’avons pas notre place ici, et c’est à cause de nous que l’avenir est en danger. Laissez tomber ! »

Son équipière se pétrifia.

« Es-tu troublée, Niaerdh ? lui demanda Edh d’une voix d’enfant. Qu’est-ce qui peut te troubler, déesse ? Est-ce parce que les Romains souillent ton monde ? »

Floris ferma les yeux, les rouvrit et lâcha la jeune femme. « C’est à cause… à cause du malheur qui t’afflige, ma chérie. » Se relevant : « Poursuis ta route. Poursuis-la avec courage, libre de la peur comme de la peine. Nous nous reverrons. » À Everard : « Dois-je détacher Heidhin ?

— Non, Edh tranchera ses liens avec un couteau. Il l’aidera à regagner le village.

— Oui. Cela leur fera du bien à tous deux, n’est-ce pas ? Un peu de bien, tout du moins. »

Floris enfourcha son scooter temporel. « Je suppose qu’il vaut mieux que nous montions vers le ciel plutôt que de disparaître, dit Everard. Rejoignez-moi. »

Il jeta un ultime regard sur la grève. On eût dit qu’il sentait le regard que les deux jeunes gens posaient sur lui. Au large, le navire avait hissé la voile et filait vers l’ouest. Vu qu’il lui manquait plusieurs hommes d’équipage, dont deux ou trois officiers, sans doute ne rentrerait-il jamais au port. Et s’il y parvenait, les marins n’oseraient peut-être pas raconter leur mésaventure. Qui les croirait ? Mieux valait inventer un récit plus plausible. Dans tous les cas, naturellement, on les soupçonnerait de vouloir dissimuler une tentative de mutinerie. Un crime puni de mort. Peut-être choisiraient-ils de renoncer à Rome pour tenter leur chance chez les Germains. Sachant que leur sort n’affecterait en rien l’histoire, Everard s’en foutait complètement.


15.

<p>15.</p> 70 apr. J.C.

Le soleil venait de se coucher ; à l’ouest, les nuages se paraient de rouge et d’or, tandis qu’à l’est, la nuit déferlait telle une marée sur la nature. Un peu de lumière s’attardait au sommet d’une colline nue du centre de la Germanie, mais l’herbe y était déjà soulignée d’ombre et l’air s’y vidait peu à peu de sa chaleur.

Après avoir pris soin des chevaux, Janne Floris s’accroupit devant le disque de terre noircie entre les deux abris et rassembla du bois pour faire un feu. Il restait un tas de branches bien rangées, trace du précédent passage des Patrouilleurs en ce lieu, quelques jours plus tôt si l’on se référait à la course du monde. Elle se releva soudain, percevant un choc sourd et un souffle d’air. Everard descendit de son scooter.

« Pourquoi… je vous attendais plus tôt », dit-elle d’une petite voix.

Il haussa ses épaules massives. « J’ai préféré vous laisser les corvées du camp pendant que je me chargeais des autres, répondit-il. Et la tombée de la nuit est un point de retour logique. Je n’ai pas très faim, mais il me faut une bonne nuit de sommeil. Je suis vanné. Pas vous ? »

Elle détourna les yeux. « Pas encore. Trop tendue » Elle déglutit et s’obligea à lui faire face. « Où étiez-vous passé ? À peine étions-nous revenus que vous vous êtes éclipsé après m’avoir ordonné de vous attendre.

— C’est vrai. Excusez-moi. J’aurais dû vous le dire. Même si ça me paraissait évident.

— J’ai cru que vous vouliez me punir. »

Il secoua la tête avec plus de vigueur que n’en auraient laissé prévoir ses paroles. « Grand Dieu, non ! En fait, je voulais vous épargner un sermon. Je suis retourné sur Öland après la tombée de la nuit… ce même jour. Comme je l’avais espéré, les deux gamins étaient partis et il n’y avait personne sur la grève. J’ai ramassé les cadavres l’un après l’autre pour les larguer en pleine mer. Une besogne peu ragoûtante. Inutile de vous l’imposer. » Elle sursauta. « Mais pourquoi ?

— Ça aussi, c’est évident, non ? rétorqua-t-il. Réfléchissez un peu. C’est aussi pour cette raison que j’ai achevé l’ordure que vous vous étiez contentée de blesser. Vu la quantité de variables avec laquelle nous jonglons déjà, mieux vaut que l’impact sur les indigènes soit réduit au minimum. Je présume qu’ils croiront le récit que leur feront Edh et Heidhin, mais, de toute façon, ils vivent dans un monde de dieux, de trolls et de magie. Des preuves matérielles, des témoins objectifs… voilà qui les troublerait davantage qu’un compte rendu sans doute incohérent.

— Je vois. » Elle se tordit les mains. « Je fais preuve d’une stupidité indigne d’une professionnelle, pas vrai ? D’accord, je n’ai pas été entraînée à ce genre de mission, mais ce n’est pas une excuse. Je suis profondément navrée.

— Eh bien, vous m’avez pris par surprise, gronda-t-il. Quand vous êtes subitement passée à l’action, je suis resté interdit une seconde de trop. Et ensuite, qu’aurais-je pu faire ? Pas question de tripoter davantage la causalité, ni de courir le risque d’être aperçu par Heidhin, qui n’aurait pas manqué de me reconnaître à Colonia cette année. Devais-je sauter en aval, me procurer un déguisement différent de celui de Maring, puis revenir au même instant ou presque ? Non, les mortels ne doivent pas assister aux querelles des dieux ; ça n’aurait fait qu’aggraver les choses. Je n’avais pas le choix, je devais suivre le mouvement.

— Je suis vraiment navrée. Je n’ai pas pu me retenir. Voilà que je retrouvais Edh, la Veleda que j’avais vue chez les Langobards – jamais une femme ne m’a marquée à ce point – je l’ai reconnue – mais ce n’était qu’une toute jeune fille, et ces brutes…

— Ouais. Une rage de berserker, suivie par un flot de compassion. »

Floris se redressa. Serrant les poings, elle regarda Everard droit dans les yeux : « Je souhaite m’expliquer, pas me trouver des excuses. J’accepterai sans protester le blâme que m’infligera la Patrouille. »

Il resta silencieux le temps de quelques battements de cœur, puis se fendit d’un sourire en coin et répondit : « Il n’y en aura aucun si vous accomplissez la suite de la mission avec honnêteté et compétence. Ce dont je ne doute pas un seul instant. En tant qu’agent non-attaché responsable de ladite mission, je dispose d’une certaine liberté de jugement. Vous êtes donc pardonnée. »

Elle cilla à plusieurs reprises, se frotta les yeux et dit d’une voix hésitante : « Vous êtes trop indulgent, monsieur. Ce n’est pas parce que nous avons travaillé ensemble que…

— Hé ! accordez-moi un peu de crédit, protesta-t-il. Oui, vous vous êtes montrée une bonne équipière, mais ce n’est pas cela qui va influencer mon jugement… enfin, pas trop. Ce qui compte, c’est que vous êtes un excellent agent, un oiseau aussi rare que précieux dans notre organisation. En outre, et c’est peut-être le plus important, ce qui s’est passé n’est pas vraiment votre faute.

— Hein ? fit-elle, interloquée. Pourtant, j’ai laissé mes émotions me dicter…

— Étant donné les circonstances, cela ne constitue pas ce que j’appellerais une faute professionnelle. Peut-être aurais-je réagi comme vous, en optant cependant pour une attaque moins frontale ; en outre, je ne suis pas une femme. Ça ne m’a pas troublé outre mesure de tuer ces salopards. Ça ne m’a pas enchanté non plus, en partie parce qu’ils n’avaient aucune chance face à moi, mais il fallait le faire et ce n’est pas ça qui me fera perdre le sommeil. » Everard marqua une pause. « Vous savez, du temps de ma jeunesse folle, avant d’entrer dans la Patrouille, j’étais partisan de la peine de mort pour les violeurs, jusqu’à ce qu’une amie me fasse remarquer que la menace d’un tel châtiment les inciterait à tuer leurs victimes pour ne pas laisser de témoin. J’ai changé d’avis, mais pas de sentiment. Si je me souviens bien, vos compatriotes si rationnels et si civilisés du XXe siècle ont opté pour la castration chimique.

— Mais quand même, je…

— Arrêtez de vous sentir coupable. Vous êtes socialiste ou quoi ? Laissons tomber les sentiments et posons le problème du point de vue de la Patrouille. Écoutez-moi bien. Il me semble évident – vous êtes d’accord ? – que nous avons eu affaire à des marchands qui quittaient Öland après y avoir fait affaire et voguaient vers quelque autre destination, probablement leur port d’attache. Ils ont aperçu Edh et Heidhin sur cette plage isolée et décidé que l’occasion était trop belle. Ce genre de chose est hélas courant dans l’Antiquité. Soit ils n’avaient aucune intention de revenir dans les parages, soit ils commerçaient avec une autre tribu – en survolant l’île, j’ai eu l’impression qu’elle était divisée en territoires distincts –, à moins qu’ils aient tout simplement prévu de ne pas laisser de traces. Quoi qu’il en soit, ils ont piégé ces gamins. Si nous n’étions pas intervenus, ils auraient emmené Heidhin pour le vendre comme esclave. Edh aussi, sans doute, à moins qu’ils ne lui aient tranché la gorge après l’avoir jugée trop amochée. C’est ainsi que ça se serait fini, n’en doutez pas. Un incident comme il s’en produit des milliers, sans aucune importance hormis aux yeux des victimes, lesquelles ont vite fait de sombrer dans l’oubli pour l’éternité. »

Floris se prit la poitrine à bras-le-corps. Le jour mourant accrocha son regard. « Au lieu de quoi…»

Everard opina. « Ouais. Au lieu de quoi, nous sommes apparus. Nous allons devoir visiter son village, quelques années après qu’elle l’aura quitté, et y séjourner un moment afin de faire la connaissance de sa famille et lui poser quelques questions. Ensuite, peut-être, nous saurons comment la pauvre petite Edh est devenue la terrible Veleda. »

Floris grimaça. « Je crois que je le sais déjà. Dans les… dans les grandes lignes. Je m’imagine sans peine à sa place. Sans doute était-elle déjà plus intelligente, plus sensible que la majorité, oui, et plus dévote aussi, si le terme a un sens chez des païens. Et voilà qu’elle subit cette atrocité, qui l’emplit de terreur, de honte, de désespoir, car son corps mais aussi son esprit ont été soumis à des pulsions bestiales ; mais, soudain, la déesse descend des cieux pour tuer ses bourreaux et la réconforter. Et elle passe ainsi des profondeurs infernales aux hauteurs célestes… Mais avec quelles conséquences ! Cette impression d’être souillée, d’avoir à jamais perdu toute dignité… une femme ne peut oublier cela, Manse. Et c’est encore pire pour elle, car, dans la Germanie de l’âge du fer, le sang et la matrice sont sacrés aux yeux du clan, et le châtiment de la femme adultère, c’est la mort la plus brutale qui soit. On ne lui en voudra pas de ce qu’elle a subi, je suppose, mais on la considérera comme contaminée et… et la dimension surnaturelle de sa mésaventure suscitera la crainte plutôt que la révérence. Les dieux païens sont rusés et souvent cruels. Je me demande si Edh et Heidhin ont tout dit à leurs proches. Peut-être sont-ils restés muets, ce qui ne ferait que rendre plus aigu leur conflit intérieur. »

Everard aurait bien voulu allumer sa pipe, mais il lui aurait fallu la chercher dans la sacoche de son scooter. Floris était trop vulnérable pour qu’il s’éloigne. C’est la première fois qu’elle m’appelle par mon prénom, tant nous avons été soucieux d’éviter toute forme d’intimité. Je parie qu’elle ne s’en est même pas rendue compte. « Vous avez probablement raison, acquiesça-t-il. En même temps, il ne serait question de nier cette intervention surnaturelle. C’est elle qui les a sauvés. Si le corps d’Edh a été souillé, ce n’est pas le cas de son âme. Elle a été jugée digne de la déesse. Cela signifie donc qu’elle a une destinée, qu’elle a été choisie pour accomplir une tâche d’importance. Mais laquelle ? Eh bien, si Heidhin reste à ses côtés et lui ressasse son désir de vengeance… Dans le contexte de sa culture, ça se tient parfaitement. Elle a pour mission de causer la chute de Rome.

— Et jamais elle n’y parviendrait en restant sur son île éloignée de tout, acheva Floris. Une île où elle n’a plus sa place. Elle est donc partie pour l’Ouest, assurée d’être protégée par la déesse. Heidhin l’a accompagnée. A eux deux, ils ont amassé les fonds suffisants pour acheter leur passage sur un navire. Ce qu’ils ont vu en chemin de l’influence romaine n’a pu qu’attiser leur haine et les conforter dans la justesse de leur cause. Mais, en dépit de tout, et bien que ce soit fort rare dans une société comme la leur, je pense qu’il l’aimait sincèrement.

— Sans doute l’aime-t-il toujours. Ce qui est remarquable étant donné que, selon toute évidence, elle n’a jamais accepté de coucher avec lui.

— C’est compréhensible. » Floris soupira. « Après l’expérience qu’elle a eue… quant à lui, jamais il ne prendrait de force un calice de la déesse. J’ai ouï dire qu’il avait épousé une Bructère qui lui avait donné plusieurs enfants.

— Mouais. Enfin, nous avons découvert que c’est en enquêtant sur une anomalie du plénum que nous avons engendré celle-ci. Pour être franc, ce genre de nexus n’est pas sans précédent, loin de là. Raison de plus pour ne pas vous condamner, Janne. Une boucle causale est souvent animée d’une force aussi puissante que subtile. Ce que nous devons faire, c’est l’empêcher d’évoluer en un vortex causal. Nous devons prévenir les événements risquant de déboucher sur Tacite 2, sans pour autant perturber ceux qui sont décrits dans Tacite 1.

— Mais comment ? demanda-t-elle. Oserons-nous encore commettre une ingérence ? Ne devrions-nous pas demander de l’aide aux… aux Danelliens ? »

Everard eut le plus infime des sourires. « Hum, la situation ne me semble pas désespérée à ce point. Nous sommes censés résoudre tous les problèmes à notre portée, vous savez, et ce afin d’économiser le temps propre de nos collègues. Primo, comme je l’ai fait remarquer, il me paraît utile de passer quelque temps sur Öland, pour y faire une enquête de voisinage, si j’ose m’exprimer ainsi. Ensuite, nous reviendrons ici et maintenant, parmi les Bataves, les Romains et… bref, j’ai déjà ma petite idée, mais j’ai besoin d’en discuter avec vous au préalable, et vous aurez un rôle essentiel à jouer par la suite.

— Je tâcherai d’être à la hauteur. »

Ils se turent. L’air se rafraîchit encore. La nuit grimpait le coteau. Les rougeoiements du couchant virèrent au gris. Au-dessus d’eux scintillait l’étoile du soir.

Everard entendit un souffle rauque. Scrutant la pénombre, il vit que Floris tremblait de tous ses membres. « Qu’y a-t-il, Janne ? » Il devinait la réponse à sa question.

Elle se tourna vers les ténèbres. « Toute ces morts et ces souffrances, tous ces deuils et ces chagrins…

— La norme de l’histoire.

— Je sais, je sais, mais… Je croyais que mon séjour chez les Frisons m’avait endurcie, mais aujourd’hui – aujourd’hui pour moi –, j’ai tué des hommes, et ça va me faire perdre le sommeil…»

Il s’approcha d’elle, lui posa les mains sur les épaules, lui murmura des paroles de réconfort. Se retournant vivement, elle lui passa les bras autour du cou. Il ne put faire autrement que de l’étreindre. Lorsqu’elle leva son visage vers lui, il ne put faire autrement que de l’embrasser.

Elle réagit avec passion. Ses lèvres avaient le goût du sel. « Oh ! Manse, oui, oui, je le veux ! N’as-tu pas toi aussi besoin d’oublier pour une nuit ? »


16.

<p>16.</p>

La neige fondue tombait d’un ciel invisible sur une terre que la pluie avait déjà à demi engloutie. L’œil ne tardait pas à se perdre : les prairies monotones, l’herbe jaunie, les arbres dénudés et secoués par le vent, les ruines calcinées d’une maison, tout se fondait dans une grisaille boueuse. Les vêtements étaient impuissants face à l’humidité de l’air. Le vent du nord apportait avec lui l’odeur des marais, de la mer et de l’hiver descendu du Pôle.

Courbé sur sa selle, Everard ramena sa cape sur ses épaules. L’eau gouttant de la capuche formait un rideau devant ses yeux. Son cheval s’enfonçait dans le bourbier jusqu’aux paturons. Pourtant, ce ruban de gadoue était l’allée principale d’une riche villa.

La demeure apparut devant lui. De style méditerranéen, avec toit de tuiles et façade en stuc, elle avait été édifiée par Burhmund à l’époque où il était Civilis, officier et loyal serviteur de Rome. Son épouse en était la matrone, leurs enfants l’emplissaient de rires et de cris. À présent, elle tenait lieu de quartier général à Pétilius Cérialis.

Deux légionnaires étaient postés sous le portique. Imitant leurs camarades à l’entrée principale, ils hélèrent le Patrouilleur lorsqu’il fit halte au pied de l’escalier. « Je suis Everardus le Goth, déclara-t-il. Le général m’attend. »

Le premier lança au second un regard interrogatif. Il opina. « J’ai reçu des instructions en ce sens. En fait, c’est moi qui ai escorté le premier courrier. » Cherchait-il à se faire valoir en donnant ce détail ? Il renifla et éternua bruyamment. Non, son camarade avait dû remplacer à la dernière minute un soldat de rang plus élevé, cloué au lit par la fièvre. Bien que ces deux-là aient des allures de Gaulois, ils paraissaient en piètre forme. Le métal de leur cuirasse était terni, le tissu de leur jupe trempé, leurs bras tremblants de froid et leurs joues creusées par la faim.

« Tu peux passer, dit le second légionnaire. Nous appellerons un palefrenier pour qu’il s’occupe de ton cheval. »

Everard entra dans un atrium lugubre, où un esclave lui prit sa cape et son poignard. Des hommes assis çà et là, sans doute des officiers d’état-major oisifs, lui jetèrent des regards où il crut déceler un espoir fugitif. Un aide de camp le conduisit dans une pièce de l’aile sud. Il toqua à la porte, eut droit à un « Entrez ! » bourru, obéit et annonça : « Sire, le délégué germain est arrivé.

— Fais-le entrer, gronda la voix. Laisse-nous seuls, mais reste en faction dans le couloir, au cas où. »

Everard entra. La porte se referma derrière lui. Un soupçon de jour s’insinuait par l’unique vitre en verre plombé. On avait placé un peu partout des bougies de suif qui enfumaient et empestaient l’atmosphère. Les ombres se massaient dans les coins et les recoins, rampaient sur une table encombrée de papyrus. L’ameublement se réduisait à deux tabourets et une armoire servant sans doute de garde-robe. Un glaive et son fourreau étaient accrochés au mur, côte à côte. Un brasero avait un peu réchauffé la pièce, qui sentait néanmoins le renfermé.

Cérialis était assis derrière la table. Vêtu d’une tunique et chaussé de sandales, c’était un homme corpulent au visage carré, dont les joues rasées de près étaient creusées de rides. Ses yeux transpercèrent le nouveau venu. « Everardus le Goth, c’est ça ? lança-t-il en guise de salut. Le courrier affirme que tu parles le latin. Il y a intérêt.

— Je le parle. » Il va falloir jouer serré, se dit le Patrouilleur. Ce type se méfiera si je me montre obséquieux, mais il ne me paraît pas du genre à tolérer un indigène trop arrogant. Il doit être à bout de nerf, comme tout le monde. « En me recevant, le général fait preuve de sagesse tout autant que d’amabilité.

— Pour parler franchement, je serais même prêt à discuter avec un chrétien prétendant avoir une proposition à me faire. S’il me racontait des bobards, j’aurais au moins le plaisir de le crucifier. »

Everard feignit de ne pas comprendre. « C’est une secte de Juifs, grommela Cérialis. Tu as entendu parler des Juifs ? Encore un peuple d’ingrats et de mutins. Mais au fait, tu appartiens à une tribu de l’Est. Au nom du Tartare, pourquoi joues-tu les coursiers dans cette région ?

— Je croyais qu’on avait expliqué ce point au général. Je ne suis ni ton ennemi, ni celui de Civilis. J’ai séjourné dans l’Empire ainsi que dans différentes parties de la Germanie. J’ai appris à connaître Civilis, un peu, et certains autres chefs, un peu mieux. Ils m’ont confié le soin de parler en leur nom avec franchise, car je suis un étranger contre lequel tu n’entretiens aucun grief. Et vu que je connais un peu les us romains, ils savent que je ne déformerai point leurs propos. Par ailleurs, je suis un négociant qui souhaite travailler dans cette région. Le retour de la paix et l’assurance de leur gratitude ne peuvent que me bénéficier. »

Voilà qui résumait les démarches qu’il avait entreprises, et qu’il avait pu mener à bien sans trop de difficulté. Les rebelles étaient eux aussi fatigués et découragés. Autant dépêcher ce Goth auprès du commandant des forces impériales, ça ne risquait pas d’aggraver la crise et ça pourrait même la résoudre. Ils avaient envoyé un émissaire au général, et la rapidité avec laquelle celui-ci avait organisé une entrevue n’avait pas été sans les surprendre. Everard, quant à lui, était plus avisé. Grâce à la lecture de Tacite, et à quelques observations aériennes, il savait combien les Romains étaient mal engagés.

« Je sais tout cela ! aboya Cérialis. On ne m’avait pas précisé ce dernier point, c’est tout. Bon, parlons puisqu’il faut parler. Mais je te préviens : si tu recommences à pérorer comme ça, je te fous dehors à coups de pied au cul. Assieds-toi. Et sers-nous un peu de vin. Il n’y a que ça pour rendre supportable ce pays de merde. »

Everard attrapa une splendide carafe de verre et remplit deux coupes d’argent. Le tabouret sur lequel il prit place était tout aussi remarquable et le vin était plus que correct, quoiqu’un tantinet trop liquoreux à son goût. Tout ceci appartenait sans doute à Civilis. À la civilisation.

Jamais je ne serai un chaud partisan des Romains, mais ils apportent aux gens autre chose que les marchands d’esclaves, les publicains et les jeux du cirque. La paix, la prospérité, l’ouverture sur le monde… tout cela ne dure pas, mais quand la marée barbare se retire, on trouve parmi les décombres des livres, des outils, des croyances, des idées, des souvenirs du temps passé, autant de matériaux à partir desquels les générations suivantes reconstruiront le monde. Et parmi ces souvenirs, le plus important est peut-être celui d’une vie qui ne se réduisait pas à la simple survie.

« Donc, les Germains sont prêts à se rendre, c’est ça ? souffla Cérialis.

— Je prie le général de nous excuser si nous lui avons donné cette impression. Nous ne maîtrisons pas toutes les subtilités de la langue latine. »

Cérialis tapa du poing sur la table. « Je te l’ai déjà dit : arrête de tourner autour du pot ! Toi, je parie que tu appartiens à la famille royale de ta tribu. Un descendant de Mercure ou quelque chose comme ça, vu la façon dont tu te comportes. Moi, je suis apparenté à l’Empereur, mais nous sommes tous deux des soldats ordinaires qui avons beaucoup bourlingué. Quand nous discutons en privé, nous ne faisons pas de simagrées. »

Everard hasarda un sourire. « Entendu, sire. Tu n’as pas vraiment mal compris, je le parierais. Alors pourquoi tu n’en viens pas au fait, toi aussi ? Les chefs qui m’envoient n’ont aucune envie de porter le joug, ni d’être enchaînés en vue d’un triomphe. Mais ils aimeraient que cette guerre s’achève.

— Ils ont bien du culot d’exiger des conditions ! Ont-ils seulement les moyens de se battre ? À peine si on voit encore un fantassin dans les parages. La dernière offensive notable de Civilis, c’était cette fichue bataille navale de l’automne dernier. Si la manœuvre m’a surpris, elle ne m’a pas inquiété un seul instant. Il n’en est rien sorti et Civilis a dû se retirer de l’autre côté du Rhin. Depuis lors, nous avons ravagé sa contrée.

— J’ai vu, et j’ai aussi remarqué que tu avais épargné sa villa. »

Cérialis partit d’un rire féroce. « Évidemment. Pour le déconsidérer auprès de ses hommes. Ils vont se demander pourquoi ils persistent à se battre et à mourir pour lui. Je sais qu’ils en ont assez. C’est un groupe de chefs tribaux que tu représentes, pas lui. »

Exact, général, je vois que tu n’es pas un imbécile. « Les messages mettent du temps à parvenir à leurs destinataires. Et puis nous autres, Germains, nous avons coutume d’agir en toute indépendance. Cela ne signifie pas que j’ai pour consigne de le trahir. »

Cérialis but une goulée de vin, reposa bruyamment sa coupe et dit : « Très bien, je t’écoute. Qu’est-ce que tu me proposes ?

— La paix, je te l’ai dit, répondit Everard. Peux-tu te permettre de la refuser ? Tu es dans l’embarras tout autant que tes ennemis. Tu affirmes ne plus voir un seul combattant dans les parages. C’est parce que tu as stoppé ta progression. Tu es coincé dans une contrée vidée de ses ressources, où toutes les routes sont transformées en bourbiers, avec des troupes souffrant du froid, de l’humidité, de la faim, de la fièvre et de l’abattement. Tes problèmes d’approvisionnement tournent au cauchemar et ils ne seront résolus que lorsque l’administration se sera remise de la guerre civile, c’est-à-dire trop tard. » Quel dommage que je ne puisse pas lui citer Steinbeck, le coup des mouches qui ont conquis le papier tue-mouches[10]. « Pendant ce temps, Burhmund, alias Civilis, recrute en Germanie. Tu risques de perdre la partie, Cérialis, tout comme Varus a perdu la sienne dans la forêt de Teutobourg, et avec les mêmes conséquences à long terme. Mieux vaut saisir cette chance de parvenir à un accord. Voilà, c’était assez franc pour toi ? »

Le Romain serrait les poings et son visage virait au cramoisi. « C’était franchement insolent. Nous ne pouvons pas récompenser une rébellion. C’est inconcevable. »

Everard adoucit le ton. « De l’avis de… ceux dont je suis le porte-parole… tu as déjà bien châtié la rébellion en question. Si les Bataves et leurs alliés renouvellent leur allégeance et si la paix règne à nouveau sur l’autre rive du fleuve, n’auras-tu pas atteint ton objectif ? En retour, ils ne demandent pas plus que ce qu’ils doivent à leur peuple. Pas de décimation, ni de sujétion au triomphe, ni de condamnation à l’esclavage ou à l’arène. L’amnistie générale, y compris pour Civilis. La restitution des territoires tribaux dans la mesure où ils étaient peuplés. La correction des abus qui ont déclenché la révolte. En d’autres termes, un tribut raisonnable, l’autonomie au plan local, l’accès au commerce et la fin de la conscription. Ceci accompli, je suis sûr que les volontaires se bousculeront à nouveau pour s’engager dans la Légion.

— Des exigences difficiles à satisfaire, commenta Cérialis. Et qui dépassent mes compétences. »

Ah ! il ne les a pas rejetées d’emblée ! Everard sentit un frisson d’excitation le parcourir. Il se pencha en avant. « Général, tu appartiens à la maison de Vespasien, ce Vespasien que Civilis a fidèlement servi. L’Empereur t’écoutera. D’après ce qu’on dit, c’est un homme pragmatique qui se soucie de la bonne marche de l’Empire sans songer à sa gloire personnelle. Le Sénat… écoutera l’Empereur. A condition de le vouloir, et de faire un effort, tu peux aboutir à un traité de paix, général. Et laisser ainsi un souvenir digne de Germanicus plutôt que de Varus. »

Cérialis le fixa en plissant les yeux. « Tu sais de nombreuses choses pour un Barbare, commenta-t-il.

— J’ai pas mal bourlingué, moi aussi », rétorqua Everard. Oh ! que oui, j’ai parcouru le monde, et aussi les siècles. Et, tout récemment, j’ai visité la source de tous tes malheurs, Cérialis.

Comme il lui semblait lointain, ce séjour idyllique sur Öland, ou plutôt sur Eyn. Vingt-cinq années l’en séparaient selon le calendrier. Hlavagast, Viduhada, tous ces gens si hospitaliers, ils devaient être morts à présent, leurs os enfouis dans la terre et leurs noms bientôt emportés par l’oubli. Et, disparue avec eux, cette souffrance d’avoir vu partir des enfants répondant à un appel des plus étrange. Mais, pour Everard, un mois à peine s’était écoulé depuis que Floris et lui avaient fait leurs adieux à Laikian. Ce couple de voyageurs venus du Sud qui avaient débarqué un jour, avec armes, bagages et montures, et demandé la permission de monter leur tente près de ce village si accueillant… Un événement extraordinaire, enchanteur, qui avait délié les langues comme jamais auparavant. Et tous ces précieux moments d’intimité, sous la tente mais aussi sur la lande brûlée par l’été… Par la suite, les deux Patrouilleurs n’avaient pas chômé.

« Et j’ai mes sources », ajouta Everard.

Les Histoires, les archives, les superordinateurs et les experts de la Patrouille. Plus la certitude de savoir que cette configuration est la bonne pour ce plénum frappé d’une forte rétroaction négative. Nous avons identifié le facteur susceptible d’entraîner des altérations en cascade ; ne nous reste plus qu’à le neutraliser.

« Hum, fit Cérialis. J’aurai besoin de précisions supplémentaires. » Il s’éclaircit la gorge. « Mais cela peut attendre. Pour le moment, concentrons-nous sur l’essentiel. Je veux sortir mes hommes de ce bourbier. »

Ce type commence à me plaire. Il me fait penser au général Patton. Oui, on peut discuter avec lui.

Cérialis soupesa ses paroles. « Tu diras ceci à tes chefs, et tu leur demanderas de transmettre le message à Civilis. Je vois un obstacle majeur à la paix. Tu as évoqué les Germains d’outre-Rhin. Je ne peux pas retirer mes troupes de la région tant qu’ils seront prêts à l’envahir à la première occasion.

— Ce n’est pas ce que souhaite Civilis, je te l’assure. Si tu acceptes les conditions que je t’ai présentées, il aura lui aussi atteint son objectif, ou du moins il se contentera de ce compromis. Qui d’autre pourrait déclencher une nouvelle guerre ? »

Cérialis plissa les lèvres. « Veleda.

— La sibylle qui demeure chez les Bructères ?

— C’est une sorcière. Je suis allé jusqu’à envisager un raid dans cette contrée à seule fin de la capturer. Mais elle se serait évanouie dans la forêt.

— Et suppose que tu aies réussi. Autant t’emparer d’un nid de frelons. »

Cérialis opina. « Toutes les tribus auraient pris les armes, du Rhin à la mer Suévique. » C’est-à-dire la Baltique ; il ne se trompait pas. « Mais la laisser cracher son venin en toute impunité, c’est compromettre la sécurité de mes petits-enfants. »

Soupir. « Si on mettait un terme à son activité, le calme aurait tôt fait de revenir. Mais tant qu’elle sera là…

— A mon sens, dit Everard en pesant ses mots à son tour, si Civilis et ses alliés se voient proposer des conditions honorables, je pense que nous pouvons la convaincre d’appeler à la paix. »

Cérialis ouvrit des yeux étonnés. « Tu parles sérieusement ?

— Tente le coup, répliqua Everard. Négocie avec elle comme tu négocies avec les chefs. Je peux servir d’intermédiaire.

— Nous ne pouvons pas la laisser sans surveillance, répondit-il en secouant la tête. Trop dangereux. Nous devons garder l’œil sur elle.

— Garder l’œil ne signifie pas mettre la main. »

Cérialis tiqua, puis gloussa. « Ah ! je comprends. Tu as la langue bien pendue, Everardus. Certes, si nous venions à la capturer ou à l’appréhender, cela déclencherait probablement une nouvelle rébellion. Mais si c’était elle qui en provoquait une ? Comment pouvons-nous être sûrs qu’elle se tiendra tranquille ?

— C’est ce qu’elle fera, une fois réconciliée avec Rome.

— Et que vaut sa parole ? Je connais les Barbares. Volages comme des oies. » Soit le général n’avait pas pensé qu’il risquait d’insulter son interlocuteur, soit il s’en fichait. « D’après mes renseignements, c’est une déesse de la guerre qu’elle sert. Et si Veleda se mettait en tête que sa Bellone a encore soif de sang ? Nous pourrions nous retrouver avec une nouvelle Boadicée sur les bras. »

Une expérience qui t’a marqué, pas vrai ? Everard sirota son verre. Le vin doux lui réchauffa le gosier, évoquant des paysages ensoleillés bien différents de celui qui l’entourait. « Tente le coup, répéta-t-il. Qu’as-tu à perdre en échangeant des messages avec elle ? Je pense qu’il est possible de parvenir à un accord qui satisfera tout le monde. »

Soit qu’il fût superstitieux, soit qu’il parlât par métaphore, Cérialis répondit avec un calme surprenant : « Tout dépend donc de la déesse, n’est-ce pas ? »


17.

<p>17.</p>

Un couchant précoce embrasait le ciel au-dessus de la forêt. Les branches effeuillées semblaient des os noircis. Dans le pré comme dans l’enclos, les flaques d’eau luisaient d’un rouge terne sous un ciel verdâtre et aussi froid que le vent qui gémissait sur toutes choses. Un vol de corbeaux passa. L’écho de leurs cris résonna un temps après que le crépuscule les eut engloutis.

Un manant apportant de la paille dans sa hutte frissonna, non seulement à cause du froid, mais aussi parce que Wael-Edh venait de passer. Quoique sévère, elle n’était pas méchante, mais elle fricotait avec les Puissances et, en ce moment même, sortait du sanctuaire. Qu’y avait-elle dit, qu’y avait-elle entendu ? Cela faisait des mois que nul homme n’était venu la voir, alors que jadis ils se pressaient autour d’elle. Le jour, elle arpentait son domaine ou s’asseyait sous un arbre, y passant de longues heures toute seule. Telle était sans doute sa volonté… mais pourquoi se conduisait-elle ainsi ? Les temps étaient difficiles, même pour les Bructères. Nombre de guerriers étaient revenus de chez les Bataves et les Frisons porteurs de bien tristes récits, et d’autres n’étaient pas revenus du tout. Et si les dieux se détournaient de leur prêtresse ? Le manant marmonna un charme porte-bonheur et pressa le pas.

La tour se dressait devant elle, noire et lugubre. La sentinelle inclina sa lance pour la saluer. Elle hocha la tête et ouvrit la porte. Dans la salle, deux serfs étaient assis en tailleur devant le foyer, les mains tendues pour se réchauffer. La fumée acre se répandait un peu partout avant d’être évacuée. L’haleine des deux serfs s’y mêlait, à peine visible à la faible lueur des lampes à huile. Ils se levèrent en hâte. « Ma dame désire-t-elle à manger ou à boire ? » demanda l’homme.

Wael-Edh fit non de la tête. « Je vais dormir, annonça-t-elle.

— Nous veillerons sur ta tranquillité », dit la femme. Une promesse inutile, car seul Heidhin oserait monter l’échelle sans y être invité, mais cette femme ne servait Wael-Edh que depuis peu. Elle tendit une lampe à sa maîtresse, qui monta au grenier.

Une trace de jour s’insinuait par la fenêtre, occultée par un carré découpé dans un boyau translucide, et la lampe l’agrémentait d’une nuance jaune. Mais la pénombre régnait déjà dans ce vaste espace, où ses objets personnels prenaient des allures de trolls. Hésitant encore à se coucher, elle posa la lampe sur une étagère et s’assit sur son trépied de sorcière, ramenant sa cape sur ses épaules. Ses yeux fouillaient les ombres mouvantes.

Un souffle d’air sur son visage. Un poids soudain qui fait gémir le parquet. Edh se leva d’un bond. Le trépied tomba à grand bruit. Elle hoqueta.

Une douce lumière rayonnait d’une boule au-dessus des cornes de la créature qui se tenait devant elle. Elle avait deux selles sur le dos. C’était le taureau de Frae, modelé dans le fer, et celle qui le chevauchait n’était autre que la déesse qui le lui avait pris.

« Niaerdh… oh !… Niaerdh…»

Janne Floris descendit du scooter et s’efforça de prendre un air majestueux. La dernière fois, emportée par les événements, elle était apparue vêtue comme une Germaine ordinaire de l’âge du fer. Cela n’avait guère d’importance étant donné les circonstances, mais sans doute Edh l’avait-elle embellie dans son souvenir et, pour cette deuxième visite, elle avait composé sa tenue avec soin. Robe d’un blanc immaculé, ceinture incrustée de joyaux, pectoral d’argent filigrane et diadème posé sur des cheveux couleur d’ambre réunis en deux lourdes tresses.

« N’aie crainte. » Elle s’exprimait dans la langue maternelle d’Edh. « Parle bas. Je suis revenue vers toi, comme promis. »

Edh se redressa, se plaqua les mains sur la poitrine, déglutit une ou deux fois. Ses yeux étaient immenses au centre de son fin visage à la forte ossature. Sa capuche était retombée et la lumière révélait tous les filets gris qui striaient ses cheveux. Quelques secondes durant, elle respira à un rythme saccadé.

Puis un calme étonnant sembla l’investir, une acceptation plus stoïque qu’exaltée, mais néanmoins indéniable.

« J’ai toujours su que tu reviendrais, déclara-t-elle. Je suis prête à partir. » Dans un murmure : « Oh ! oui, tout à fait prête.

— A partir ? répéta Floris.

— Sur la route de l’enfer. Tu vas me conduire vers les ténèbres et la paix. » Un sursaut d’angoisse. « N’est-ce pas ? »

Floris se raidit. « Ach ! ce que j’exige de toi est plus éprouvant que la mort. »

Edh resta silencieuse un moment avant de répondre : « Qu’il en soit fait selon ta volonté. La douleur ne m’est pas inconnue.

— Jamais je ne te ferais souffrir ! » bredouilla Floris. Retrouvant sa gravité : « Tu m’as bien servie durant de longues années. »

Edh opina. « Depuis que tu m’as rendu la vie. » Floris ne put réprimer un soupir. « Une vie brisée et mutilée, j’en ai peur. »

La femme s’anima. « Ce n’est pas pour rien que tu m’as sauvée, je le sais. C’était au nom de tous les autres, n’est-ce pas ? Ces femmes violentées, ces hommes massacrés, ces enfants abandonnés, ces peuples enchaînés. Je devais en leur nom imposer ta vengeance sur Rome. N’est-ce pas ?

— Tu n’en es plus si sûre ? »

Des larmes perlèrent à ses cils. « Si je me trompais, Niaerdh, pourquoi m’as-tu laissée poursuivre ?

— Tu ne te trompais point. Mais entends-moi, mon enfant. » Floris tendit les mains. Edh les prit telle une petite fille confiante. Les siennes étaient glacées et frissonnantes. Floris reprit son souffle. Les paroles majestueuses résonnèrent dans la pièce.

« Il y a un moment pour tout et un temps pour chaque chose sous le ciel : un temps pour enfanter et un temps pour mourir, un temps pour planter et un temps pour arracher le plant, un temps pour tuer et un temps pour guérir, un temps pour saper et un temps pour bâtir, un temps pour pleurer et un temps pour rire, un temps pour se lamenter et un temps pour danser, un temps pour jeter des pierres et un temps pour amasser des pierres, un temps pour embrasser et un temps pour éviter d’embrasser, un temps pour chercher et un temps pour perdre, un temps pour garder et un temps pour jeter, un temps pour déchirer et un temps pour coudre, un temps pour se taire et un temps pour parler, un temps pour aimer et un temps pour haïr, un temps de guerre et un temps de paix[11]. »

Dans les yeux tournés vers elle se lisait une terreur sacrée. « Je t’entends, ô déesse.

— C’est une sagesse très ancienne, Edh. Entends-moi encore. Tu as bien œuvré, tu as semé ce que je souhaitais voir semé. Mais ton ouvrage n’est pas achevé. Tu dois maintenant entamer la récolte.

— Comment ?

— Grâce à la volonté que tu leur as insufflée, les peuples de l’Ouest ont lutté pour leurs droits, jusqu’à ce que les Romains soient prêts à leur restituer ce dont ils les avaient spoliés. Mais les Romains craignent encore Veleda. Tant que tu seras là pour appeler à leur chute, ils n’oseront pas retirer leurs osts. Il est temps pour toi d’appeler à la paix, ma chérie. »

Extase. « Alors ils s’en iront ? Nous en serons débarrassés ?

— Non. Ils continueront de prélever leur écot et de dépêcher des légats parmi les tribus, comme précédemment. » En hâte : « Mais ce seront des hommes droits, et les peuples de cette rive du Rhin tireront bénéfice de la paix et du commerce. »

Edh tiqua, secoua la tête, et ses mains devinrent des serres. « Quoi ? Nous n’aurons ni liberté, ni vengeance ? Déesse, je ne puis…

— Telle est ma volonté, ordonna Floris. Obéis. » Elle adoucit le ton. « Quant à toi, mon enfant, une récompense t’attend : une nouvelle demeure, un lieu de paix et de confort, où tu entretiendras mon autel et qui deviendra le sanctuaire de la paix.

— Non, bafouilla Edh. Tu… tu le sais sûrement… j’ai fait le serment…

— Explique-toi ! » s’exclama Floris. Au bout d’un temps : « Je veux que tes sentiments soient clairs à tes propres yeux. »

La silhouette tremblante qui lui faisait face recouvra son équilibre. Cela faisait longtemps qu’Edh affrontait menaces et horreurs. Elle pouvait triompher de l’étonnement. Ce fut avec des accents presque nostalgiques qu’elle commença : « Je doute qu’ils aient jamais été…» Puis elle se ressaisit. « Heidhin… il m’a fait jurer que jamais je n’accepterais la paix tant qu’il vivra et tant qu’il y aura des Romains en Germanie. Nous avons mêlé notre sang dans le bosquet voué aux dieux. Ne l’as-tu point su ? »

Rictus de Floris. « Il n’avait pas le droit.

— Il a… invoqué… les Ases…»

Floris afficha son dédain. « Je m’occuperai des Ases. Tu es libérée de ce serment.

— Jamais Heidhin ne… Il a toujours été fidèle durant toutes ces années. » Edh vacilla sur ses jambes. « Voudrais-tu que je le chasse comme un chien ? Car jamais il n’acceptera de faire la paix avec Rome, quoi que décident les hommes ou les dieux.

— Dis-lui que tu agis selon ma volonté.

— Je ne sais pas, je ne sais plus ! » La gorge nouée, Edh s’effondra sur les genoux, la tête sur les cuisses. Ses épaules tremblaient.

Floris leva les yeux. Poutres et chevrons étaient invisibles dans les ténèbres. Toute lumière avait déserté le monde et le froid s’insinuait dans le grenier. Le vent ululait.

« Nous avons un problème, j’en ai peur, dit-elle en mode subvocal. La loyauté est la plus forte des valeurs de ce peuple. Je ne pense pas qu’Edh soit capable de renier ce serment. Sauf à en être irrémédiablement brisée.

— Ce qui la priverait de toute capacité d’agir, enchaîna Everard, et son autorité est indispensable à la conclusion de l’accord de paix. Et puis, cette pauvre femme tourmentée…

— Nous devons convaincre Heidhin de la libérer de son serment. J’espère qu’il consentira à m’écouter. Où est-il ?

— Il est chez lui, je viens de le vérifier. » Ils avaient posé des micros dans sa demeure depuis un bon moment. « Tiens, Burhmund est avec lui – il fait la tournée des chefs d’outre-Rhin en ce moment. Je vais tâcher de voir à quel moment il sera seul.

— Non, attends. C’est peut-être un coup de chance. » A moins que les fils du temps ne se retissent pour retrouver leur configuration correcte. « Vu que Burhmund s’efforce de convaincre les tribus de reprendre le combat…

— Je te déconseille de lui faire le coup de l’épiphanie. Impossible de dire comment il réagirait.

— Bien sûr que non. Il n’est pas question que je me manifeste à lui. Mais s’il voyait Heidhin l’implacable soudain converti au pacifisme…

— Mouais… d’accord. De toute façon, tout ce que nous tenterons sera risqué, alors je me fie à ton jugement, Janne.

— Chut ! »

Edh levait les yeux vers elle. Ses joues étaient striées de larmes, mais elle s’était reprise. « Que puis-je faire ? » demanda-t-elle d’une voix atone.

Floris s’avança vers elle, se pencha et lui tendit à nouveau les mains. Elle l’aida à se relever et l’étreignit durant une bonne minute, lui donnant toute la chaleur qu’elle pouvait lui donner. Puis elle recula d’un pas et déclara : « Ton âme est pure, Edh. Tu n’as pas besoin de trahir ton ami. Nous lui parlerons ensemble. Il ne pourra faire autrement que comprendre. »

La terreur et l’émerveillement se mêlèrent en Edh. « Toutes les deux ?

— Est-ce bien sage ? intervint Everard. Mouais, sans doute – sa présence à tes côtés donnera plus de force à ton argument.

— L’amour est parfois plus fort que le sentiment religieux, Manse », répliqua Floris.

S’adressant à Edh : « Viens, enfourche ma monture. Passe-moi les bras autour de la taille.

— Le taureau sacré, souffla Edh. Ou le cheval d’enfer ?

— Non, fit Floris. Je te l’ai dit : la route qui t’attend est plus éprouvante que celle qui mène aux profondeurs. »


18.

<p>18.</p>

Le feu bondissait en crépitant dans la tranchée creusée au milieu de la demeure de Heidhin. La fumée s’élevait péniblement vers les lucarnes, s’attardant et rendant étouffant un air que les flammes ne parvenaient guère à réchauffer. Leur éclat rouge luttait avec les ténèbres parmi les poutres et les piliers. Il effleurait les hommes assis sur les bancs et les femmes qui leur servaient à boire. La plupart restaient muets. Bien que la demeure de Heidhin fût aussi majestueuse qu’un palais royal, on y trouvait d’ordinaire moins de joie que dans la hutte d’un manant. Ce soir-là, il n’y en avait aucune. Dehors, le vent hurlait dans une noirceur absolue.

« Rien n’en sortira, hormis une trahison », gronda Heidhin.

Assis à côté de lui, Burhmund secoua lentement sa tête grisonnante. Le feu parait d’écarlate l’iris laiteux de son œil aveugle. « Je ne sais, répondit-il. Cet Everard est un homme étrange. Peut-être parviendra-t-il à obtenir autre chose.

— Le mieux que puisse rapporter un émissaire, quel qu’il soit, c’est un refus. Toute autre réponse causerait notre ruine. Jamais tu n’aurais dû le laisser partir.

— Comment aurais-je pu l’en empêcher ? Ce sont les chefs de tribu qu’il a consultés et qui l’ont envoyé. Je te l’ai dit, je n’ai appris la chose que récemment, alors que j’avais déjà entamé cette tournée. »

Les lèvres de Heidhin se retroussèrent. « Ils ont osé !

— Ils en avaient le droit. » La réponse de Burhmund tomba à plat. « Le fait qu’ils discutent avec l’ennemi ne signifie pas qu’ils se parjurent. Et, avec le recul, si j’avais été avisé plus tôt de leur initiative, je ne pense pas que j’aurais cherché à l’interdire. Ils sont las de cette guerre. Peut-être qu’Everard leur apportera un espoir. Moi aussi, je suis mort de fatigue.

— Tu me déçois », jeta Heidhin.

Burhmund ne manifesta aucune colère, car le frère de sang de Wael-Edh était presque aussi craint qu’elle. « Tu as la critique facile, dit posément le Batave. Ta demeure n’a pas été frappée. Le fils de ma sœur a péri en m’affrontant. Mon épouse et mon autre sœur sont retenues en otage à Colonia ; je ne sais si elles sont encore en vie. Ma patrie est ravagée. » Il fixa des yeux sa corne. « Les dieux en ont-ils fini avec moi ? »

Heidhin devint rigide comme une lance. « Seulement si tu renonces. Ce que jamais je ne ferai. »

On toqua à la porte. L’homme le plus proche du seuil s’empara d’une hache et alla ouvrir. Le vent s’engouffra dans la salle ; les flammes jaillirent et crachèrent des étincelles. La silhouette qui s’avança était liserée de grisaille.

Heidhin se leva d’un bond. « Edh ! s’écria-t-il en courant vers elle.

— Ma dame », murmura Burhmund. Un grondement sourd parcourut la salle. Les hommes se levèrent.

Tête nue, elle s’avança le long de la tranchée. Tous virent qu’elle était raide et livide, que son regard était fixé sur l’au-delà. « Comment… comment es-tu venue ici ? » bredouilla Heidhin. En le découvrant ainsi secoué, lui, l’inflexible, tous sentirent leur cœur frémir. « Comment… et pourquoi ? »

Elle fit halte. « Je dois te parler, à toi seul. » Le destin résonnait dans sa voix éteinte. « Suis-moi. Toi et personne d’autre.

— Mais… tu… que…

— Suis-moi, Heidhin. De grandes choses se préparent. Vous autres, attendez ici. » Wael-Edh fit demi-tour et ressortit.

Heidhin la suivit avec une démarche de somnambule. Arrivé sur le seuil, il attrapa par réflexe l’une des piques posées contre le mur. Homme et femme furent avalés par les ténèbres. Frissonnant, un guerrier s’approcha de la porte pour la refermer.

« Non, ne remets pas la barre, lui dit Burhmund. Nous attendrons ici, comme elle l’a dit, jusqu’à ce qu’elle revienne ou que le jour se lève. »

Les premières étoiles frémissaient dans le ciel. Les bâtiments étaient pareils à des masses noires. Edh sortit de la cour pour gagner les prés tout proches. Le tapis d’herbe élimée et les flaques froissées de vent disparurent à la vue. A la lisière de leur champ de vision se dressait un grand chêne où Heidhin faisait ses offrandes aux Ases. Derrière lui puisait une lueur blanche. Heidhin pila net. Il émit un gémissement étouffé.

« Tu dois être courageux cette nuit, lui dit Edh. C’est la déesse.

— Niaerdh… Elle… elle est revenue ?

— Oui, dans ma tour, d’où elle m’a conduite ici. Viens. » Edh repartit d’un pas assuré. Le vent faisait claquer sa cape, ébouriffait ses longs cheveux. Empoignant la hampe de sa pique, Heidhin la suivit.

Des branches torses se tendaient vers le ciel, à demi invisibles. Le vent faisait cliqueter leurs extrémités. Les feuilles mortes gorgées d’eau ployaient sous les pieds. Au détour d’un tronc d’arbre, ils la virent qui se tenait à côté d’une monture taillée dans l’acier.

« Déesse », gémit Heidhin. Il mit un genou à terre et inclina la tête. Mais, lorsqu’il se releva, il avait retrouvé sa dignité. Si sa pique tremblait, c’était sous l’effet de la même joie qui imprégnait sa voix. « Es-tu venue nous mener à l’ultime combat ? »

Floris le fouilla du regard. Maigre, sombre, vêtu de noir, le visage buriné et les cheveux blanchis par des années de traque, la lueur terne du fer de son arme. La lampe qui éclairait la scène lui faisait une ombre qui dévorait Edh à ses côtés. « Non, déclara Floris. Le temps de la guerre est passé. »

Un souffle s’échappa entre ses mâchoires crispées. « Les Romains sont morts ? Tu les as tous tués ? »

Edh frémit.

« Ils vivent, répondit Floris, tout comme vivra ton peuple. Les tribus pleurent déjà trop de morts, les tiennes comme les leurs. Elles vont faire la paix. »

Heidhin joignit les mains sur la hampe de sa pique, la serrant de toutes ses forces. « Jamais je ne ferai la paix, dit-il d’une voix éraillée. La déesse a entendu mon vœu. Je l’ai prononcé sur la grève. Quand ils partiront, je serai sur leurs talons, je les traquerai le jour et les tuerai la nuit… Veux-tu que je t’offre mes trophées, Niaerdh ?

— Les Romains ne partiront pas. Ils resteront. Mais ils rendront au peuple tous ses droits. Que cela suffise. »

Heidhin secoua la tête comme si on venait de le gifler. Son regard alla d’une femme à l’autre pendant une bonne minute, jusqu’à ce qu’il demande : « Déesse, Edh, vous trahissez le peuple toutes les deux ? Je refuse de le croire. »

Il ne semblait pas voir les mains qu’Edh tendait vers lui. Le vent s’insinuait entre eux deux. Elle le supplia : « Les Bataves et les autres, ces peuples ne sont pas les nôtres. Nous en avons suffisamment fait pour eux.

— Les conditions de la paix seront honorables, ajouta Floris. Ta tâche est terminée. Burhmund lui-même sera satisfait de ce que tu as obtenu. Mais Veleda doit faire savoir à tous que c’est la volonté des dieux et que les hommes doivent déposer les armes.

— Je… nous… Nous avons juré, Edh. » Heidhin semblait déconcerté. « Jamais tu n’étais censée accepter la paix tant que les Romains seraient là, ni tant que je vivrais. Nous l’avons juré. Nous avons mêlé notre sang à la terre.

— Tu la libéreras de ce vœu, ordonna Floris, comme je l’en ai déjà libérée.

— Je ne peux pas. Je ne veux pas. » Fou de douleur, il asséna soudain à Edh : « As-tu oublié qu’ils ont fait de toi leur catin ? As-tu cessé de te soucier de ton honneur ? »

Elle tomba à genoux, les mains levées, la bouche grande ouverte. « Non, gémit-elle, ne dis pas cela, non, non ! »

Floris se dirigea vers l’homme. Au-dessus d’eux, dans les ténèbres, Everard braqua sur lui son étourdisseur. « Il suffit ! dit-elle. Es-tu un loup pour meurtrir ainsi celle que tu aimes ? »

Heidhin ouvrit les bras en grand, exposant son torse. « Qu’importent la haine et l’amour ?… Je suis un homme. J’ai fait serment aux Ases.

— Fais ce que tu veux, mais épargne mon Edh, répliqua Floris. Rappelle-toi que tu me dois la vie. »

Heidhin s’affaissa. Appuyé sur sa pique, avec Edh effondrée à ses pieds, il la drapa de son ombre tandis que le vent hurlait et que le grand chêne grinçait comme la corde d’un gibet.

Puis, soudain, il partit d’un grand rire, bomba le torse et regarda Floris droit dans les yeux. « Tu dis vrai, déesse. Oui, je renonce. »

Abaissant sa pique, il l’empoigna des deux mains juste en dessous du fer et planta celui-ci dans sa gorge. D’un vif mouvement latéral, il se trancha le cou d’une oreille à l’autre.

Le hurlement d’Edh étouffa celui de Floris. Heidhin tomba comme une masse. Son sang jaillit, luisant de noirceur. Son pied rua, sa main agrippa l’herbe – pur réflexe.

« Stop ! ordonna Everard. Ne tente pas de le sauver. Cette putain de culture martiale… c’est la seule issue pour lui. »

Floris ne prit pas la peine de passer en mode subvocal. Une déesse peut bien prier dans une langue inconnue pour accompagner le départ d’une âme. « Mais quelle horrible façon de…

— Ouais. Mais pense à toutes les vies que nous sauverons en résolvant cette crise dans le bon sens.

— Le pouvons-nous encore ? Que va penser Burhmund ?

— Qu’il gamberge tout son soûl. Dis à Edh de ne pas répondre aux questions qu’on lui posera. Le fait qu’elle soit apparue ici, à des lieues de son repaire… la mort subite de l’homme qui voulait la guerre à toute force… le fait que Veleda ait souhaité la paix… Ce mystère ne pourra que renforcer sa cause, même si les gens doivent tirer leurs propres conclusions, ce qui servira aussi nos buts, de toute façon. »

Heidhin gisait immobile. Il semblait tassé sur lui-même. Son sang coulait à flots et imbibait la terre.

« C’est Edh que nous devons aider en priorité », dit Floris.

Elle s’approcha de l’autre femme, qui s’était relevée et paraissait engourdie. Sa robe et sa cape étaient tachées de sang. Floris la prit dans ses bras sans y prêter attention.

« Tu es libre, murmura-t-elle. Il a offert sa vie pour te donner la liberté. Chéris-la.

— Oui, répondit Edh, les yeux rivés aux ténèbres.

— Maintenant, tu peux proclamer la paix sur la terre. Et tu le dois.

— Oui. »

Floris la réchauffa durant un long moment. « Dis-moi ce que je dois faire, implora Edh. Dis-moi ce que je dois dire. Le monde est vide à mes yeux.

— Ô mon enfant, souffla Floris dans ses cheveux grisonnants. Sois courageuse. Je t’ai promis une nouvelle demeure, un nouvel espoir. Aimerais-tu que je t’en dise davantage ? C’est une île qui t’attend, une île douce et verdoyante, tout ouverte à la mer. »

Edh revint à la vie dans un frémissement. « Merci. Tu es si bonne. Je ferai de mon mieux… en ton nom.

— Viens, maintenant, dit Floris. Je vais te ramener dans ta tour. Et tu dormiras. Une fois que tu seras reposée, fais savoir aux rois et aux chefs que tu souhaites leur parler. Lorsqu’ils seront rassemblés devant toi, donne-leur tes paroles de paix. »


19.

<p>19.</p>

La neige fraîche recouvrait les maisons réduites en tas de cendres. Là où les genévriers en avaient recueilli au creux de leurs feuilles vert foncé, on eût dit des gouttes de blancheur pure. Le soleil, bas dans le ciel austral, projetait des ombres aussi bleues que le ciel. Si l’aurore avait dégelé la glace qui prenait le fleuve, il en subsistait des croûtes enserrant les roseaux asséchés, et des blocs que le courant emportait lentement vers le Nord. Au levant, une masse sombre matérialisait la lisière de la forêt.

Burhmund et ses hommes chevauchaient vers l’ouest. Les sabots de leurs montures frappaient d’un bruit sourd le sol d’une chaussée creusée d’ornières. Leur haleine formait de petites nuées qui festonnaient leurs barbes de givre. Le métal de leurs armes avait une lueur terne. Ils parlaient peu. Vêtus de fourrures et de lainages hirsutes, ils venaient d’émerger de la forêt et gagnaient le fleuve.

Celui-ci était enjambé par un pont mutilé. Des piliers en son centre, on avait ôté le tablier. Sur l’autre rive, le spectacle était le même. Les ouvriers responsables de cette démolition avaient rejoint les légionnaires postés à l’ouest. Tout comme les Germains, ils étaient peu nombreux. Leurs cuirasses renvoyaient la lumière, mais leurs jupes, leurs capes et leurs chausses étaient sales et usées. Sur les casques des officiers, les plumes avaient des couleurs fanées.

Burhmund tira les rênes de son cheval, mit pied à terre et s’avança sur son moignon de pont. Ses bottes faisaient résonner les planches d’un son creux. Il vit que Cérialis l’attendait déjà de l’autre côté. Un geste amical de sa part, vu que c’était Burhmund qui avait demandé à parlementer – mais cela ne signifiait pas grand-chose, car tous deux souhaitaient pareillement cette rencontre.

Burhmund fit halte au bord de l’eau. Les deux hommes, deux colosses, se dévisagèrent, séparés par trois ou quatre mètres d’air glacial. A leurs pieds, le fleuve filait vers la mer en gazouillant.

Le Romain décroisa les bras et tendit la main droite. « Ave, Civilis ! » salua-t-il. Habitué à haranguer ses troupes, il n’avait aucune peine à faire porter sa voix.

« Ave, Cérialis ! répondit Burhmund sur le même ton.

— Tu souhaites discuter des conditions, déclara Cérialis. Il n’est pas aisé de négocier avec un traître. »

Il parlait d’un ton neutre, et cette entrée en matière était en fait une ouverture. Burhmund saisit l’occasion. « Mais je ne suis pas un traître », répondit-il en latin. Il fit remarquer à son interlocuteur que celui-ci n’était pas le légat de Vitellius, mais celui de Vespasien. Et Burhmund le Batave, autrement dit Claudius Civilis, entreprit d’énumérer tous les services qu’il avait rendus au fil des ans à Rome et à son nouvel Empereur.


III

<p>III</p>

Il était une fois un homme appelé Gutherius qui allait souvent chasser dans la forêt, car il était pauvre et ses arpents de terre rendaient peu. Par un jour venteux d’automne, il partit en chasse, armé d’un arc et d’une lance. Il ne s’attendait pas à rapporter du gros gibier, car celui-ci se faisait rare et de plus en plus méfiant. Il comptait poser des collets pour prendre des lièvres et des écureuils, revenant les lever après avoir poussé un peu plus loin, dans l’espoir de tuer un coq de bruyère ou autre volatile. Toutefois, s’il tombait sur un gibier de choix, il ne serait pas pris au dépourvu.

Sa route l’amena à longer une baie. Les vagues se fracassaient sur les récifs dans le lointain, faisant pleuvoir leur écume sur les eaux plus calmes en bord de plage, et ce bien que la marée fût descendante. Une vieille femme au dos voûté marchait sur la grève, sans doute en quête d’une pitance, des moules ou un poisson pas trop abîmé. La bouche édentée, les doigts faibles et noueux, elle se déplaçait comme si chaque pas lui coûtait. Ses guenilles flottaient au vent mauvais.

« Bonjour, grand-mère, lui dit Gutherius. Comment vas-tu ?

— Pas bien du tout, lui répondit l’aïeule. Si je ne trouve rien à me mettre sous la dent, je serai morte avant d’être rentrée chez moi.

— Ah ! ce serait grande pitié », dit Gutherius. Il attrapa dans sa besace un bout de pain et un morceau de fromage. « Je vais te donner la moitié de ce que j’ai.

— Tu as bon cœur, déclara-t-elle d’une voix tremblante.

— Je me rappelle ma pauvre mère, et un tel acte honore Nehalennia.

— Ne pourrais-tu me donner tout ce que tu as ? implora-t-elle. Après tout, tu es jeune et vigoureux.

— Non. Je dois conserver ma vigueur si je veux nourrir ma femme et mes enfants, répondit Gutherius. Prends ce que je te donne et sois-en reconnaissante.

— Si fait. Et pour ton acte de charité, tu seras récompensé. Mais comme tu n’as pas voulu tout donner, par le malheur tu seras frappé.

— Tais-toi ! » Gutherius prit ses jambes à son cou et fuit ces sinistres paroles.

Arrivé dans la forêt, il emprunta des sentiers qui lui étaient familiers. Soudain, un cerf jaillit d’un fourré. C’était un animal splendide, presque aussi grand qu’un élan et blanc comme la neige. Ses bois se dressaient telles les branches d’un grand chêne. « Holà ! » s’écria Gutherius. Il laissa filer sa lance, mais rata son coup. Le cerf ne s’enfuit pas en bondissant. Il restait devant lui, à peine visible parmi les ombres. Gutherius prit son arc, encocha une flèche et tira. L’animal partit en entendant vibrer la corde. Mais il ne courait pas plus vite qu’un homme, et Gutherius ne retrouvait pas sa flèche. Pensant qu’il avait sans doute atteint sa cible, il résolut de traquer sa proie blessée. Il ramassa sa lance et se mit à courir.

Et la traque dura, dura, le conduisant peu à peu au cœur de la forêt. Toujours le cerf blanc l’aiguillonnait au loin. Le plus étrange dans l’histoire, c’est que Gutherius ne semblait point se fatiguer, n’était jamais à bout de souffle, courait toujours à la même allure. Grisé par la chasse, il oubliait tout et n’était plus lui-même.

Le soleil sombra. Le crépuscule monta. Comme le jour fléchissait, le cerf partit soudain à toute vitesse et disparut. Le vent sifflait parmi les branches. Gutherius fit halte, subitement terrassé par la fatigue, la faim et la soif. Il vit qu’il était perdu. « Cette vieille sorcière m’a-t-elle jeté un sort ? » se demanda-t-il. La peur s’empara de lui, plus glaciale encore que les ténèbres montantes. Il s’enroula dans sa couverture, mais ne put fermer l’œil de la nuit.

Le matin venu, il erra dans la forêt, sans jamais trouver de lieu qui lui fut familier. En fait, il semblait avoir échoué dans un autre monde. Nul rongeur pour faire frémir les buissons, nul oiseau pour chanter sur les branches, rien que le vent qui secouait les frondaisons et faisait choir les feuilles mortes. Pas une noix, pas une baie, même pas un champignon, rien que la mousse sur les troncs pourris et les rochers difformes. Les nuages occultaient le soleil, l’empêchant de s’orienter. Il courut à perdre haleine.

Puis, à la tombée du soir, il trouva une source. Il se jeta à plat ventre pour apaiser sa soif dévorante. Retrouvant en partie ses esprits, il parcourut les lieux du regard. Il venait d’entrer dans une clairière, d’où il pouvait voir le ciel qui s’éclaircissait. Sur un écrin violine scintillait l’étoile du soir.

« Nehalennia, prends pitié de moi, supplia-t-il. Je t’offre ce que j’aurais dû donner sans rechigner. » Il était si assoiffé qu’il n’avait pu avaler son pain ni son fromage. Il les émietta sous les arbres pour que les créatures de la forêt s’en nourrissent. Puis il s’endormit près de la source.

Durant la nuit éclata une violente tempête. Les arbres s’agitaient en grognant. Les branches cassées filaient sur les ailes du vent. Une averse de lances tombait du ciel. Gutherius se chercha un abri à l’aveuglette. Il heurta un arbre qui lui parut creux. Il y resta blotti toute la nuit.

Le jour se leva, calme et ensoleillé. Mousse et brindilles étaient constellées de gouttes de pluie irisées. Une foule d’ailes traversait le ciel. Comme Gutherius étirait son corps moulu, un chien sortit d’un fourré et s’approcha de lui. Ce n’était pas un bâtard, mais un grand lévrier gris. La joie envahit l’homme. « Qui es-tu ? demanda-t-il. Mène-moi à ton maître. »

Le chien fit demi-tour et partit en trottinant. Gutherius le suivit. Ils débouchèrent sur une coulée et la suivirent. Mais pas un instant il ne vit trace d’une présence humaine. Une certitude se fit en lui. « Tu es le chien de Nehalennia, s’aventura-t-il à dire. Elle t’a ordonné de me reconduire chez moi, ou du moins de m’aider à trouver des baies ou des noix pour apaiser ma faim. Je remercie la déesse. »

En guise de réponse, le chien continua de trottiner. Mais les espoirs de l’homme ne se réalisèrent point. Au bout d’un temps, la forêt s’éclaircit. Il entendit le bruit des vagues et sentit le parfum des embruns. Bondissant de côté, le chien disparut dans les buissons. Gutherius poursuivit sa route. Aussi épuisé fût-il, l’espoir renaissait en lui, car s’il longeait la côte en direction du sud, il finirait par atteindre un village de pêcheurs où vivait une partie de sa famille.

Une fois sur la grève, il s’arrêta, interdit. Un navire s’était échoué sur les hauts-fonds, poussé là par la tempête, démâté et hors d’état de naviguer quoique en grande partie intact. L’équipage avait survécu. Mais les marins semblaient désespérés, car ils étaient étrangers et ignoraient tout de cette côte.

Gutherius alla vers eux et découvrit leur malheur. Il leur fit comprendre par signes qu’il pourrait leur servir de guide. Ils le nourrirent et une partie d’entre eux le suivirent en emportant des provisions, l’autre montant la garde près de l’épave.

C’est ainsi que Gutherius obtint la récompense à lui promise, car ce navire transportait une riche cargaison, et le procurateur décida que l’homme qui avait sauvé l’équipage devait en avoir sa part. Gutherius se dit que la vieille femme n’était autre que Nehalennia en personne.

Comme elle est la déesse des navires et du commerce, il investit sa fortune dans un navire qui commerçait avec la Bretagne. Et ce navire ne connut par la suite que le beau temps et les vents favorables, et les produits qu’il transportait furent toujours vendus à bon prix. Gutherius devint un homme riche.

Conscient de la dette qu’il avait envers Nehalennia, il lui fit édifier un autel, où il déposait de généreuses offrandes à l’issue de chaque voyage ; et, chaque fois qu’il voyait briller l’étoile du soir ou l’étoile du matin, il s’inclinait devant elles, car elles aussi appartiennent à Nehalennia.

Ainsi que les arbres, la vigne et ses fruits. Ainsi que la mer et les navires qui la labourent. Ainsi que le bien-être des mortels et la paix qui règne parmi eux.


20.

<p>20.</p>

« Je viens juste de recevoir ta lettre, avait dit Floris au téléphone. Oh ! oui, Manse, viens dès que tu le pourras. » Everard ne perdit pas de temps dans les aéroports. Glissant son passeport dans sa poche, il fila à l’antenne de New York pour gagner celle d’Amsterdam d’un saut spatio-temporel. Il se procura de l’argent hollandais et appela un taxi pour aller chez elle.

Lorsqu’elle lui ouvrit la porte et l’embrassa, il remarqua que le bref baiser qu’elle lui accorda était plus affectueux que passionné. Il n’aurait su dire s’il en était surpris ou non, ni même s’il en était déçu ou soulagé. « Bienvenue, bienvenue ! lui souffla-t-elle dans l’oreille. Ça fait si longtemps ! » Mais elle n’avait fait que l’effleurer de son corps toujours aussi souple. Il sentit son pouls qui ralentissait.

« Tu as l’air en pleine forme, comme d’habitude », déclara-t-il. C’était la pure vérité. Une courte robe noire moulait ses galbes et faisait ressortir ses tresses couleur d’ambre. En guise de bijoux, elle ne portait qu’une broche d’argent représentant un oiseau-tonnerre. En son honneur ?

Elle esquissa un petit sourire. « Tu es gentil, mais regardes-y de plus près. Je suis fatiguée et j’ai bien besoin de vacances. »

En examinant ses yeux turquoise, il les trouva hantés. Qu’a-t-elle donc vu depuis que nous nous sommes séparés ? Qu’est-ce qui m’a été épargné ? « Je comprends. Ouais, et mieux que je ne le souhaiterais. J’aurais dû rester avec toi pour te donner un coup de main. »

Elle secoua la tête. « Non. Je l’ai compris tout de suite et je n’ai pas changé d’avis. Une fois la crise résolue, la Patrouille a toujours des tâches plus urgentes pour un agent non-attaché. Tu avais certes l’autorité nécessaire pour poursuivre cette mission jusqu’au bout, mais tu savais que ton temps propre était trop précieux. » Nouveau sourire. « Ce cher vieux Manse et son sens du devoir. »

Alors que toi, en tant qu’agent spécialiste maîtrisant le milieu considéré, tu devais achever de boucler le dossier. Avec l’assistance de tes collègues chercheurs et d’auxiliaires nouvellement formés – pas très bien, je parie –, tu as dû suivre le cours des événements ultérieurs ; vérifier qu’il était conforme au compte rendu de Tacite 1 ; sans doute es-tu intervenue çà et là, de temps à autre, toujours avec prudence ; jusqu’à ce que ce fameux cours soit sorti de sa zone d’instabilité et que tu puisses le laisser reprendre sans danger.

Oh ! oui, tu les as bien méritées, tes vacances.

« Combien de temps es-tu restée sur le terrain ? demanda-t-il.

— De 70 à 95 apr. J.C. En faisant pas mal de sauts de puce, naturellement, ce qui fait qu’en temps propre, j’y ai passé… un peu plus d’un an. Et toi, Manse ? Qu’as-tu fait pendant ce temps ?

— Franchement, pas grand-chose à part récupérer, avoua-t-il. Je savais que tu reviendrais cette semaine à cause de tes parents, sans parler de tes obligations publiques, alors j’ai sauté à la date idoine, je t’ai laissé quelques jours de répit et puis je t’ai écrit. »

Aurais-je abusé ? D’accord, je me suis remis de mes épreuves, mais je suis plus endurci ; les atrocités de l’histoire m’affectent beaucoup moins. En outre, tu les as endurées plus longtemps que moi…

On eût dit qu’elle regardait au-delà de son visage. « Tu es adorable. » Partant d’un petit rire, elle le prit par les mains. « Mais pourquoi on reste debout ? Viens, mettons-nous à l’aise. »

Ils gagnèrent le salon peuplé de livres et de gravures. Sur la table basse, elle avait disposé une cafetière, des amuse-gueules, divers accessoires, une bouteille de son scotch préféré – oui, c’était bien du Glenlivet, et pourtant, il ne se souvenait pas lui en avoir parlé. Ils s’assirent côte à côte sur le sofa. Elle s’étira et se fendit d’un sourire rayonnant. « A l’aise ? répéta-t-elle. Ce n’est pas de l’aise, c’est du luxe. Voilà que je réapprends à apprécier mon époque natale. »

Se détend-elle vraiment, ou bien fait-elle semblant ? Moi, en tout cas, je n’y arrive pas.  Everard resta perché au bord de son siège. Il leur servit du café, s’accorda une dose de whisky. Comme il la questionnait du regard, elle fit non de la tête. « Il est un peu tôt pour moi, dit-elle.

— Hé ! je n’allais pas te proposer une cuite, lui assura-t-il. Je pensais qu’on bavarderait un moment, puis qu’on irait dîner ensemble. Et si on retournait dans ce petit restaurant antillais ? Mais, si tu préfères, je saurai faire honneur à un  rijstaffel.

— Et ensuite ? demanda-t-elle à voix basse.

— Eh bien, euh…» Il sentit ses joues s’empourprer.

« Tu comprends pourquoi je dois garder les idées claires.

— Janne ! Me crois-tu capable de…

— Non, bien sûr que non. Tu es un homme honorable. Trop honorable pour ton bien, j’ai l’impression. » Elle posa une main sur son genou. « Nous allons bavarder, comme tu le suggères. »

La main se retira avant qu’il ait eu le temps de l’étreindre. La fenêtre était ouverte sur la douceur du printemps. La rumeur de la circulation sonnait comme une lointaine marée.

« Il ne sert à rien de feindre la joie, dit-elle au bout d’un temps.

— Sans doute. Autant passer aux affaires sérieuses. » Bizarrement, cette décision le détendit d’un rien. Il se carra dans son siège, son verre à la main. Ce nectar était de ceux qu’on hume autant qu’on les déguste.

« Que vas-tu faire ensuite, Manse ?

— Qui sait ? La Patrouille n’est jamais à court de problèmes. » Il se tourna vers elle. « Ce qui m’intéresse, c’est ce que tu as accompli. De toute évidence, tu as réussi ton coup. S’il avait subsisté des anomalies, j’en aurais été informé.

— D’autres exemplaires de Tacite 2, par exemple ?

— Rien à signaler de ce côté-là. L’unique manuscrit existe toujours, ainsi que les transcriptions réalisées par la Patrouille, mais ce n’est plus désormais qu’une curiosité. »

Il la sentit frémir. « Un objet sans cause définie, surgi du néant sans raison aucune. Quel univers terrifiant que le nôtre !

Il était plus commode de tout ignorer des réalités variables. Parfois, je regrette d’avoir été recrutée.

— Notamment lorsque tu es amenée à découvrir certains épisodes. Je sais. » Elle avait sur les lèvres un pli amer, qu’il aurait voulu chasser par un baiser. Dois-je essayer ? Et y parviendrai-je ?

« Oui. » Sa tête se releva, sa voix vibra. « Puis je pense aux contrées que je peux explorer, aux choses que je peux découvrir, aux gens que je peux aider, et je suis à nouveau heureuse.

— Brave fille. Eh bien, raconte-moi tes aventures. » Ça nous permettra d’aborder la vraie question en douceur. « Je n’ai pas encore consulté ton rapport, car je préférais entendre ce récit de ta propre voix. »

Elle fléchit à nouveau. « Je te conseille de le lire si ça t’intéresse vraiment, dit-elle en se tournant vers la photo des Dentelles du Cygne.

— Hein ?… Oh ! C’est encore trop dur d’en parler.

— Oui.

— Mais tu as réussi. Tu as sécurisé l’histoire, tu l’as remise sur les rails en dispensant la paix et la justice.

— Une mesure de paix et de justice. Pour un temps.

— C’est le mieux que puisse espérer le genre humain, Janne.

— Je sais.

— Passons sur les détails. » Sont-ils si horribles que cela ? J’ai eu l’impression que la reconstruction s’était plutôt bien passée, et que le pays batave s’est assez bien débrouillé au sein de l’Empire jusqu’à la chute de celui-ci. « Mais tu ne peux pas m’en dire un peu plus ? Que sont devenus les gens que nous avons croisés ? Burhmund, par exemple…»

Floris sembla se rasséréner quelque peu. « On lui a accordé l’amnistie, comme à tous les autres. Il a retrouvé son épouse et sa sœur, indemnes. Il s’est retiré sur ses terres en pays batave pour y finir ses jours dans une relative prospérité, devenant une sorte de vieux sage local. Les Romains le respectaient, eux aussi, et il leur arrivait souvent de le consulter.

» Cérialis a été nommé gouverneur de Bretagne et il a vaincu les Brigantes. Agricola, le beau-père de Tacite, a servi sous ses ordres, et tu te rappelles sans doute que l’historien le tenait en haute estime. » Classicus…

— Peu importe pour le moment, coupa Everard. Et Veleda… Edh ?

— Ah ! oui. Après avoir contribué à organiser cette rencontre sur le fleuve, elle disparaît des Histoires. » Elle parlait là de la version intégrale, récupérée par les agents de la Patrouille.

« Je me souviens. Comment cela se fait-il ? Elle est morte ?

— Seulement vingt ans plus tard. A un âge vénérable. » Floris plissa le front. Un nouveau sursaut d’angoisse ? « Moi-même, je me suis posé la question. On aurait pu croire que Tacite se serait intéressé à son sort, ne serait-ce que pour le mentionner en passant.

— Pas si elle a sombré dans l’obscurité.

— Ce n’est pas tout à fait ce qui s’est produit. Peut-être est-ce moi qui ai causé une altération ? Lorsque j’ai fait part de mes doutes à mes supérieurs, ils m’ont ordonné de poursuivre ma tâche en me disant que sa disparition était attestée.

— Okay, alors, pas de problème. Ne t’inquiète pas. Même si c’est bien un petit hoquet de causalité, cela n’a pas grande importance. Ce genre de chose arrive souvent, et les conséquences sont en général négligeables. Et peut-être que Tacite ne s’est plus soucié de Veleda une fois qu’elle a cessé de jouer un rôle politique. Car c’est bien ce qui s’est passé, n’est-ce pas ?

— Dans un sens. Quoique… Le programme que j’ai élaboré et soumis à la Patrouille, qui l’a ensuite approuvé, m’a été suggéré par les connaissances que j’avais acquises avant même de connaître l’existence de la Patrouille. J’ai réconforté Edh, je lui ai prévu un avenir, j’ai fait le nécessaire pour qu’il se réalise, j’ai veillé sur elle, je lui suis apparue chaque fois qu’elle semblait avoir besoin de sa déesse…» Everard remarqua qu’elle était de nouveau troublée. « Le futur façonnant le passé. J’espère ne plus vivre une telle expérience. Non qu’elle ait été horrible. Cela en valait la peine, je crois même que cela justifie mon existence. Mais…» Elle laissa sa phrase inachevée.

« C’est terrifiant, compléta Everard. Je sais.

— Oui, fit-elle à voix basse. Tu as tes propres secrets, n’est-ce pas ?

— Je n’en ai aucun pour la Patrouille.

— Mais tu en as pour tes proches. Tout ce qui pourrait les blesser, tout ce qui pourrait te déchirer. »

Là, on approche d’une zone dangereuse. « Bon, qu’est devenue Edh, alors ? Je présume que tu as veillé à ce qu’elle soit heureuse. » Un temps. « En fait, j’en suis sûr.

— Es-tu jamais allée sur l’île de Walcheren ? demanda Floris.

— Euh… non. C’est près de la frontière belge, n’est-ce pas ? Un instant. Je crois me souvenir que tu as évoqué des découvertes archéologiques en rapport avec ce coin.

— Oui. En majorité des pierres portant des inscriptions en latin et datant des IIe et IIIe siècles. Des objets votifs, fabriqués en témoignage de reconnaissance à la suite d’une traversée sans encombre. La déesse à laquelle ils sont adressés avait un temple dans l’un des ports de la mer du Nord. Sur certaines pierres, elle est représentée flanquée d’un chien ou d’un navire, portant une corne d’abondance ou entourée de fruits et de grains. Elle s’appelait Nehalennia.

— Une déité importante, donc, du moins dans cette région.

— Elle faisait ce que les dieux sont censés faire : donner du courage aux hommes et les consoler, les rendre un peu plus doux qu’ils ne le sont et, parfois, ouvrir leurs yeux à la beauté.

— Minute ! » Everard se redressa. Un frisson lui parcourut l’échiné, se transmit à son cuir chevelu. « La deva de Veleda…

— L’antique déesse nordique de la mer et de la fertilité. Nerthus, Niaerdh, Naerdha, Nerha – il existe quantité de versions de son nom. Veleda en avait fait une déesse de la guerre. »

Everard fixa Floris avec acuité avant de reprendre : « Et tu as convaincu Veleda d’en refaire une déesse pacifique et de l’implanter dans le Sud. C’est… c’est l’opération la plus fabuleuse que j’aie jamais vue. »

Elle baissa les yeux. « Non, pas vraiment. Je n’ai fait que développer une tendance déjà présente, notamment chez Edh elle-même. Quelle femme c’était là ! Que n’aurait-elle accompli à une époque plus propice ?… Sur Walcheren, la déesse s’appelait Neha. Même en tant que déité agreste et maritime, ce n’était qu’une figure secondaire du panthéon local. La chasse était encore associée à son culte, un résidu des temps primitifs. Veleda est arrivée, elle a relancé le culte en question et l’a enrichi d’éléments compatibles avec la civilisation qui était en train de transformer son peuple. Les gens du cru ont fini par apposer un suffixe latin à son nom : Neha Lenis, Neha la Douce. Avec le temps, ils en sont venus à l’appeler Nehalennia.

— S’ils la vénéraient encore au bout de plusieurs siècles, c’est qu’elle devait être importante à leurs yeux.

— C’est évident. J’aimerais bien reconstituer son évolution, si la Patrouille m’autorise à utiliser mon temps propre à cette fin. » Soupir. « Au bout du compte, l’Empire s’est effondré, les Francs et les Saxons ont ravagé le pays et, lorsqu’un nouvel ordre s’est imposé, cet ordre était chrétien. Mais j’aime à croire qu’une partie de Nehalennia a perduré. »

Everard hocha la tête. « Moi aussi, vu ce que tu m’en as dit. C’est fort possible, du reste. Nombre de saints médiévaux n’étaient que des dieux païens déguisés, et ceux dont l’existence est attestée ont fini par prendre les attributs d’autres dieux, que ce soit dans le folklore ou les textes sacrés. Les feux de la Saint-Jean se sont substitués aux feux du solstice. Saint Olaf a affronté les monstres et les trolls, comme Thor avant lui. La Vierge Marie elle-même tient certains de ses attributs d’Isis, et j’irai jusqu’à dire que certaines des légendes la concernant étaient à l’origine des mythes locaux…» Il s’ébroua. « Mais tu sais déjà tout cela. Et nous nous éloignons du sujet. Comment était la vie d’Edh ? »

Le regard de Floris se perdit dans le lointain, dans le passé. Sa voix se fit traînante. « Elle a vieilli avec honneur. Bien qu’elle ne se soit jamais mariée, elle était comme une mère pour son peuple. L’île où elle vivait était toute plate, un berceau pour quantité de navires, comme l’île de son enfance, et le temple de Nehalennia se dressait au bord de cette mer qu’elle aimait tant. Je crois… Je ne saurais en être sûre, car qu’est-ce qu’une déesse peut savoir du cœur des mortels ?… Je crois qu’elle a fini par trouver… la sérénité. Est-ce bien le mot que je cherche ?

En tout cas, au moment de rendre l’âme…» Sa voix se brisa. «… lorsqu’elle gisait sur son lit de mort…» Floris lutta contre les larmes et perdit.

Everard l’attira contre lui, elle posa la tête au creux de son épaule, et il lui caressa les cheveux. Elle avait refermé l’une de ses mains sur sa chemise. « Là, là, murmura-t-il. Certains souvenirs ne cessent jamais de meurtrir. Tu es allée à elle une dernière fois, n’est-ce pas ?

— Oui, murmura-t-elle. Que pouvais-je faire ?

— Je sais. Tu n’avais pas le choix. Tu l’as aidée à partir. Où est le mal ?

— Elle… elle m’a demandé… je lui ai promis…» Floris pleura de plus belle.

« Une vie après la mort, acheva Everard. Une vie auprès de toi, une éternité dans la demeure océane de Niaerdh. Et elle est entrée heureuse dans les ténèbres. »

Floris s’arracha à lui. « Un mensonge ! » hurla-t-elle. Se levant d’un bond, elle fit le tour de la table basse et arpenta le salon d’un pas vif. Tantôt elle se tordait les mains, tantôt elle tapait du poing sur sa paume. « Toutes ces années, ce n’était qu’un mensonge, une ruse. Je me suis servie d’elle ! Et elle croyait en moi ! »

Everard décida qu’il ferait mieux de rester assis. Il se servit un nouveau verre. « Calme-toi, Janne, dit-il. Tu as fait ce que tu devais faire, pour sauver le monde tel qu’il est. Et tu l’as fait avec amour. Quant à Edh, tu as exaucé tous ses vœux, jusqu’au dernier.

— Bedriegrij… un mensonge, une duperie, comme tout ce que j’ai fait dans ma vie. »

Everard savoura une gorgée de velours et de feu. « Écoute, je pense avoir appris à bien te connaître. Tu es la personne la plus honnête que j’aie jamais rencontrée. Trop honnête pour ton bien, en fait. En outre, tu es très douce de nature, ce qui est sans doute plus important. La sincérité est la vertu la plus surestimée de toutes. Janne, tu te trompes en disant que tu as agi de façon répréhensible. Mais si tu insistes, laisse-toi guider par ton bon sens et tu verras que tu n’auras aucune peine à te pardonner toi-même. »

Elle cessa de faire les cent pas, se plaça face à lui, déglutit, essuya ses larmes et déclara, recouvrant peu à peu sa contenance : « Oui, je… je comprends. J’y ai réfléchi pendant des jours… et des jours… avant de proposer ce programme à la Patrouille. Ensuite, je… je m’y suis tenue. Tu as raison, ce que j’ai fait était nécessaire, et je sais que nombre des histoires les plus aimées ne sont que des mythes, et que nombre de mythes ont été créés de toutes pièces. Excuse-moi pour cette scène. Pour moi, quelques jours à peine se sont écoulés depuis que Veleda s’est éteinte dans les bras de Nehalennia.

— Et ce souvenir t’a bouleversée. Oui. Je suis navré.

— Ce n’est pas de ta faute. Comment pouvais-tu savoir ? » Floris inspira profondément. Ses mains se crispèrent sur ses flancs. « Mais je ne veux pas mentir plus qu’il n’est nécessaire. Je ne veux pas te mentir, Manse, jamais.

— Qu’entends-tu par là ? demanda-t-il, redoutant la réponse tout en la devinant déjà.

— J’ai réfléchi à propos de nous deux. J’ai beaucoup réfléchi. Je suppose que nous avons eu tort de nous laisser aller comme nous l’avons fait…

— Eh bien, dans des circonstances ordinaires, cela aurait constitué une faute, mais, dans ce cas précis, cela ne nous a pas empêchés de mener notre mission à bien. Au contraire, cela m’a inspiré. C’était merveilleux.

— Pour moi aussi. » Mais elle demeurait d’un calme inexorable. « Si tu es venu ici aujourd’hui, c’est dans l’espoir de reprendre les choses là où elles s’étaient arrêtées, n’est-ce pas ? »

Il tenta de sourire. « Je plaide coupable. Tu es une amante hors pair, ma chérie.

— Et toi, tu es tout sauf un prutsener. » Son sourire s’effaça. « Comment envisageais-tu la suite ?

— Je comptais te revoir. Souvent.

— Pour toujours ? » Everard resta muet.

« Ce serait difficile, poursuivit Floris. Tu es un agent non-attaché et moi la spécialiste d’un milieu donné. Nous resterions séparés de longs mois.

— A moins que tu ne te fasses muter au service d’analyse des données, ou dans toute autre unité permettant le travail à domicile. » Everard se pencha. « En soi, c’est une excellente idée, tu sais. Tu as les capacités intellectuelles requises. C’en serait fini des risques et de la vie à la dure, sans parler de toute cette misère que tu es obligée de voir sans jamais pouvoir la soulager. »

Elle fit non de la tête. « Ce n’est pas ce que je souhaite. En dépit de tout, je pense que c’est en tant qu’agent de terrain que je suis la plus utile, et je resterai agent de terrain jusqu’à ce que j’aie passé l’âge. »

A condition de survivre. « Ouais. Le défi, l’aventure, la satisfaction du travail bien fait, la possibilité d’aider ton prochain de temps à autre. Ce boulot est fait pour toi.

— Je finirais par haïr l’homme qui m’aurait amenée à y renoncer. Et, cela aussi, je ne le souhaite pas.

— Eh bien, euh…» Everard se leva. « D’accord. » Il avait l’impression de sauter d’un avion en plein vol : dans un tel cas, on ne peut que se fier à son parachute. « Tant pis pour le bonheur domestique, mais entre deux missions, des petites vacances rien que pour nous deux… Es-tu prête à accepter cela ?

— Et toi ? » rétorqua-t-elle.

Il se figea avant d’avoir pu l’approcher.

« Tu connais les nécessités de mon travail », poursuivit-elle. Son visage était livide. Ces choses-là ne la font pas rougir, se dit-il dans son for intérieur. « Y compris lors de cette dernière mission. Je n’ai pas été une déesse à plein temps, Manse. De temps à autre, il m’était utile de devenir une Germaine loin de sa contrée d’origine. À moins que je n’aie tout simplement cherché l’oubli pour une nuit. »

Il sentait le sang battre à ses tempes. « Je ne suis pas du genre pudibond, Janne.

— Mais tu es le fils d’un fermier du Middle-West. C’est toi-même qui me l’as dit, et j’ai pu le vérifier. Je peux être ton amie, ton équipière, ta maîtresse, mais, au fond de toi, je ne serais jamais rien de plus. Sois franc avec moi.

— Je m’y efforce, répliqua-t-il sèchement.

— Ce serait encore pire pour moi, acheva Floris. Je devrais te dissimuler trop de choses. J’aurais l’impression de te trahir. Ça n’a aucun sens, je sais, mais c’est ainsi que je le ressentirais. Nous ferions mieux de ne pas tomber amoureux, Manse. Nous ferions mieux de nous dire adieu. »

Ils passèrent les quelques heures suivantes à discuter. Puis elle posa la tête sur son torse, il la serra dans ses bras pendant une minute, et il s’en fut.


IV

<p>IV</p>

Sainte Marie, mère de Dieu, mère des douleurs, mère du salut, prie pour nous, maintenant et à l’heure de notre mort.

Vers l’ouest nous voguons, mais la nuit nous engloutit. Veille sur nous dans les ténèbres et ramène-nous au jour. Veille à ce que ta bénédiction accompagne notre navire, car c’est la plus précieuse des cargaisons.

Ton étoile du soir, aussi pure que toi, brille au-dessus du couchant. Que ta lumière nous guide. Que ta douceur repose sur la mer, que ton souffle inspire le vent qui nous porte dans notre périple et qui nous ramènera auprès de nos foyers, et que tes prières enfin nous conduisent au paradis.

Ave Stella Maris !