Poul Anderson

Le bouclier du temps


« “ Qu’est-ce que la vérité ? ” disait Pilate en plaisantant, et sans attendre la réponse[1]. » Qu’est-ce qui tient du réel, du possible ou du potentiellement réel ? L’univers quantique fluctue sans cesse à la lisière du connaissable. Il n’existe aucune méthode permettant de prédire le destin d’une particule isolée ; et, au sein d’un monde chaotique, le destin collectif peut dépendre de celui d’une particule. Saint Thomas d’Aquin a dit que Dieu Lui-même ne pouvait altérer le passé, car prétendre le contraire serait un oxymoron ; mais saint Thomas se limitait à la logique d’Aristote. Rendez-vous dans ce passé, et vous êtes aussi libre que vous l’avez jamais été dans votre présent, libre de créer ou de détruire, de guider ou d’égarer, de courir ou de trébucher. En conséquence, si vous altérez le cours des événements tel que le rapportait l’Histoire qu’on vous a enseignée, vous n’en serez pas affecté, mais l’avenir qui vous a engendré aura disparu, n’aura jamais existé ; la réalité ne sera plus celle que vous vous rappelez. La différence sera peut-être minime, voire insignifiante. Peut-être sera-t-elle monstrueuse. Les humains qui, les premiers, maîtrisèrent le déplacement dans le temps ont concrétisé ce danger. Par conséquent, les êtres surhumains des âges qui leur étaient ultérieurs sont revenus à leur époque pour ordonner la création de la Patrouille du temps.


Avant-propos

<p>Avant-propos</p>

Patrouille du temps, quatrième et dernière époque !

Ce n’est pas sans un pincement au cœur que nous allons dire adieu à Manse Everard et à ses intrépides compagnons, au premier rang desquels figure la jeune Wanda Tamberly, une fois que sera achevée l’aventure que vous allez découvrir. Elle les conduira de la Bactriane du IIIe siècle av. J.C. à une étrange variante de notre XXe siècle… ou plutôt à deux étranges variantes… en passant par un bout de terre disparu depuis la préhistoire puis par le Moyen Âge italien. Nos héros devront affronter les derniers Exaltationnistes, mais aussi une menace plus pernicieuse encore, puisqu’elle semble le fait du seul hasard – ou du chaos quantique, au choix.

Comme toujours chez Poul Anderson, ils se tireront d’affaire en faisant appel à leur courage, à leur esprit d’initiative mais aussi à leur camaraderie. Car ce n’est pas au nom d’une idéologie qu’ils se battent mais pour le salut de leurs amis et de leurs proches. Ces « gardiens du temps » savent aussi se garder eux-mêmes…

Au moment où se conclut la publication française de ce cycle, on constate sur nos rivages, mais aussi outre-Atlantique, un regain d’intérêt pour l’œuvre de Poul Anderson. La bibliographie que nous avions composée fin 2004 pour le premier volume s’est considérablement étoffée, notamment ces derniers mois : Baen Books, qui fut le principal éditeur de notre auteur lors de la dernière décennie de sa carrière, a entamé une édition en sept volumes de son cycle de la « Civilisation technique », dont nous ne connaissons ici que quelques bribes, à savoir les exploits de Dominic Flandry, l’agent de l’Empire terrien[2].

Déjà parus à l’heure où nous écrivons ces lignes : The Van Rijn Method et David Falkayn, Star Trader ; un troisième volume, Rise of the Terran Empire, est annoncé pour juillet. Parallèlement, la New England Science Fiction Association vient de mettre sur les rails un projet ambitieux, qui n’est ni plus ni moins qu’une intégrale raisonnée des nouvelles d’Anderson (agrémentées d’essais et de poèmes choisis) ; un premier volume, Call Me Joe, est sorti en début d’année, un deuxième, The Queen of Air and Darkness, est annoncé pour août.

De quoi donner de la matière aux éditeurs français… Mais ceux-ci ne sont pas en reste, puisque ce printemps aura vu la réédition en Folio SF de Trois cœurs, trois lions, suivi de Deux regrets, précédemment paru au Bélial’, et au Livre de Poche de Roma Mater, le premier volet de la tétralogie du Roi d’Ys (en collaboration avec Karen Anderson), publié il y a trois ans par Calmann-Lévy.

Dans le temps ou dans l’espace, l’aventure n’est pas finie…


Jean-Daniel Brèque


Première partie

L’étranger est dans tes portes

1987 apr. J.C.

<p>Première partie</p> <p>L’étranger est dans tes portes</p>
<p>1987 apr. J.C.</p>

Peut-être avait-il eu tort de revenir à New York le lendemain de son départ. Même ici, en ce jour, le printemps était trop beau. Un crépuscule comme celui-ci n’était pas propice à la solitude, ni aux réminiscences. La pluie avait purifié l’atmosphère pour un temps et les fenêtres ouvertes laissaient entrer un parfum de fleurs et de verdure. Les lumières et les bruits qui montaient de la rue en étaient adoucis, évoquant l’éclat et le murmure d’un fleuve. Manse Everard avait envie de sortir.

Il aurait pu aller faire un tour dans Central Park, avec son étourdisseur dans la poche en cas de pépin. Pas un policier de ce siècle n’y reconnaîtrait une arme. Mieux encore, vu les actes de violence auxquels il avait récemment assisté – dans ce registre, le minimum était déjà insupportable –, il aurait pu se balader dans le centre-ville jusqu’à échouer dans l’un de ses bars préférés, y savourant la bière et les conversations. Et s’il avait vraiment souhaité s’évader, il avait toujours le loisir de réquisitionner un scooter temporel au QG de la Patrouille pour gagner l’époque et le lieu de son choix. Un agent non-attaché n’a pas besoin de s’expliquer.

Un coup de fil l’avait piégé chez lui. Il arpentait son appartement enténébré, les dents crispées sur une pipe rougeoyante, laissant parfois échapper un juron bien senti. Ridicule de se mettre dans des états pareils. D’accord, il est naturel de se sentir déprimé après l’action ; mais il avait profité de quinze jours de détente dans la Tyr du temps d’Hiram, pendant qu’il finalisait les derniers détails de sa mission[3]. Quant à Bronwen, il avait veillé à lui assurer un avenir correct, et il n’aurait fait que gâcher son bonheur en tentant de la revoir ; par ailleurs, à en croire le calendrier, elle était retournée à la poussière depuis vingt-neuf siècles et mieux valait mettre un point final à cette histoire.

Un coup de sonnette l’arracha à ses idées noires. Il pressa le commutateur, tiqua sous le soudain flot de lumière et fit entrer son visiteur. « Bonsoir, agent Everard, lui dit l’homme dans un anglais subtilement altéré. Je m’appelle Guion. J’espère ne pas vous déranger à cette heure-ci.

— Non, non. J’ai accepté votre rendez-vous au téléphone, n’est-ce pas ? » Ils se serrèrent la main. Everard songea que ce geste n’était sûrement pas d’usage dans le milieu spatio-temporel de l’autre, quel qu’il fût. « Entrez.

— J’ai pensé que vous souhaiteriez consacrer ce jour à régler les détails administratifs afin de partir dès demain dans quelque coin tranquille pour y villégiaturer – euh… les Américains de votre époque préfèrent parler de vacances, c’est cela ? J’aurais pu m’entretenir avec vous à votre retour, naturellement, mais vos souvenirs auraient été bien moins frais. En outre, pour parler franchement, je tenais à faire votre connaissance. Puis-je vous inviter à dîner dans le restaurant de votre choix ? »

Tout en récitant son discours, Guion était entré dans le salon et avait pris place dans un fauteuil. D’une apparence tout à fait banale, il était plus petit et plus mince que la moyenne, et vêtu d’un costume gris anonyme. Son crâne semblait toutefois un peu trop proéminent et, quand on le regardait de près, on constatait que ses traits n’étaient pas ceux de l’homme blanc au teint basané qu’il paraissait être – en fait, il ne correspondait à aucune des races vivant présentement sur la planète. Everard se demanda quelle puissance dissimulait son sourire.

« Merci », répondit-il. En apparence, cette invitation ne signifiait pas grand-chose ; un agent non-attaché de la Patrouille du temps dispose de fonds illimités. En fait, elle était des plus signifiante. Guion souhaitait lui consacrer une partie de sa ligne de vie. « Si nous commencions par régler les affaires courantes ? Voulez-vous boire quelque chose ? »

Après avoir obtenu une réponse positive, il alla préparer deux scotches coupés de soda. Guion ne voyait aucune objection à ce qu’il fume. Il s’assit en face de lui.

« Permettez-moi de vous féliciter à mon tour pour votre réussite en Phénicie, commença le visiteur. C’était extraordinaire.

— J’étais bien secondé.

— Certes. Mais vous vous êtes montré un leader hors pair. Et c’est en solo que vous avez effectué le travail préliminaire – en courant des risques considérables, ajouterai-je.

— C’est pour cela que vous êtes venu me voir ? lança Everard. J’ai pourtant subi un débriefing exhaustif. Vous avez sûrement lu son compte rendu. Je ne vois pas en quoi je pourrais le compléter. »

Guion contempla son verre comme si les glaçons qui y flottaient étaient des dés venus de Delphes. « Peut-être avez-vous omis d’y mentionner certains détails que vous jugiez sans importance », murmura-t-il. Le rictus qui accueillit cette déclaration, si fugitif fût-il, n’échappa pas à son attention. « Ne vous inquiétez pas. Je n’ai aucune intention de m’immiscer dans votre vie privée. Un agent qui n’éprouverait aucune émotion vis-à-vis des personnes rencontrées lors de sa mission serait… déficient. Sans valeur aucune, voire dangereux. Tant que nous veillons à ce que nos sentiments ne compromettent pas notre devoir, ils ne regardent personne d’autre que nous. »

Que sait-il exactement et que soupçonne-t-il ? s’interrogea Everard. Une triste amourette avec une esclave celte, condamnée par le gouffre qui séparait leurs époques respectives, sans parler de tout le reste ; il avait veillé à ce qu’elle fût affranchie et bien mariée, il lui avait fait ses adieux… Pas question que j’essaie d’en apprendre davantage. Je risquerais de le regretter.

Il ignorait quels étaient les buts et les motivations de ce Guion, ne pouvait que supposer qu’il était d’un grade au moins égal au sien. Probablement plus élevé. Excepté à ses échelons inférieurs, la Patrouille ne se souciait ni des organigrammes, ni des chaînes de commandement trop rigides. Cela était contraire à sa nature. Sa structure était à la fois plus subtile et plus solide que celle d’une armée du XXe siècle. Selon toute probabilité, seuls les Danelliens étaient en mesure de l’appréhender.

Néanmoins, Everard durcit le ton. Lorsqu’il déclara : « Nous autres, agents non-attachés, avons toute discrétion pour mener notre action », il ne se contentait pas de rappeler une évidence.

« Certes, certes, répondit Guion en faisant patte de velours. Ce que je souhaite, c’est recueillir quelques bribes d’information supplémentaires portant sur votre expérience et vos observations. Ensuite, vous aurez toute liberté de jouir d’un repos bien mérité. » Ronronnant presque : « Puis-je vous demander si Miss Wanda Tamberly a une place dans vos projets ? »

Everard sursauta. Il faillit lâcher son verre. « Hein ? » Ressaisis-toi. Prends l’initiative. « C’est pour ça que vous êtes venu, pour me parler d’elle ?

— Eh bien, vous nous avez recommandé de la recruter.

— Et elle a passé les épreuves préliminaires, n’est-ce pas ?

— Certainement. Mais vous l’avez rencontrée alors qu’elle était embarquée dans cette histoire péruvienne[4]. Une brève rencontre, mais chargée de danger et riche de révélations. » Gloussement. « Depuis lors, vous avez cultivé votre relation. Cela n’a rien d’un secret.

— Une relation superficielle, rétorqua sèchement Everard. Elle est très jeune. Mais… oui, je la considère comme une amie. » Un temps. « Ma protégée*[5] si l’on peut dire. »

Nous somme sortis ensemble deux ou trois fois. Puis je suis parti en Phénicie, où j’ai passé plusieurs semaines de temps propre… pour revenir en ce même printemps que nous avons connu ensemble à San Francisco.

« Oui, je serai sans doute amené à la revoir, ajouta-t-il. Mais elle sera pas mal occupée de son côté. Elle devra d’abord retourner en septembre aux îles Galapagos, là où elle s’était fait kidnapper, pour rentrer chez elle par des moyens ordinaires, et elle consacrera les mois qui suivront à prendre les dispositions appropriées au XXe siècle afin de disparaître sans susciter ni soupçons ni inquiétudes… Ah ! Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça, vous le savez mieux que moi ! »

Pour penser à voix haute, je suppose. Wanda n’a rien à voir avec Bronwen, mais peut-être m’aidera-t-elle sans le savoir à oublier celle-ci, ce que je vais devoir faire, et avant que… Everard n’était guère enclin à l’introspection. Il eut donc un sursaut en comprenant que ce qu’il lui fallait pour se remettre de cette liaison, ce n’était pas une autre liaison mais plutôt la fréquentation d’une personne innocente. Comme un homme assoiffé de whisky tombant sur une source pure en haut d’une montagne… Par la suite, chacun d’eux reprendrait le cours de sa vie, il retrouverait ses missions et elle entamerait sa formation au sein de la Patrouille.

Frisson glacé : A moins qu’elle ne soit recalée, en dépit de ses atouts. « Mais pourquoi vous intéressez-vous à elle, au fait ? Vous travaillez au service du personnel ? Quelqu’un a émis des doutes sur sa candidature ? »

Guion secoua la tête. « Au contraire. La psychosonde a permis d’établir un excellent profil. Les examens ultérieurs ne serviront qu’à préciser son orientation et à définir ses premières missions de terrain.

— Bien. » Everard se détendit comme si on venait de lui réchauffer le cœur. Il avait trop tiré sur sa pipe. Une gorgée d’alcool lui apaisa le gosier.

« Si j’ai cité son nom, c’est tout simplement parce que les Exaltationnistes étaient impliqués dans les événements qui ont conduit vos deux lignes de vie à s’entrecroiser », reprit Guion. Vu le sujet qu’il abordait à présent, sa voix était d’un calme étonnant. « Un peu plus tôt dans votre temps propre, vous les aviez empêchés d’altérer la carrière de Simon Bolivar. En allant au secours de Miss Tamberly – qui s’est révélée capable de se défendre toute seule, soit dit en passant –, vous les avez empêchés de détourner la rançon d’Atahualpa et de changer le cours de la Conquista. Et voilà que vous sauvez l’antique Tyr de leurs manigances et capturez la plupart de ceux qui couraient encore, notamment Merau Varagan. Un excellent travail. Malheureusement, votre tâche n’est pas achevée.

— C’est exact, acquiesça Everard à voix basse.

— Je suis ici pour… me faire une idée de la situation, lui dit Guion. Je ne puis définir avec précision ce que je cherche, même en parlant temporel. » Si sa voix demeurait posée, il avait cessé de sourire et l’on percevait une lueur terrible dans ses yeux bridés. « Les enjeux de cette crise ne sont pas plus réductibles à la logique symbolique que le concept de réalité mutable. Des termes comme « intuition » ou « révélation » sont tout aussi inadéquats. Ce que je cherche… c’est à comprendre ce qui se passe, dans la mesure du possible. » Suivit une pause, durant laquelle la rumeur de la ville sembla des plus lointaine. « Nous allons bavarder de façon informelle. Je m’efforcerai de dégager un sens à partir de ce que vous avez éprouvé de votre expérience. C’est tout. Une simple conversation, l’évocation de souvenirs récents, après quoi vous serez libre d’aller où vous le souhaiterez.

» Mais réfléchissez. Vous, Manson Everard, vous êtes retrouvé par trois fois opposé aux Exaltationnistes – peut-il s’agir d’une simple coïncidence ? Une fois seulement vous les avez soupçonnés dès le départ d’être à l’origine des troubles nécessitant l’intervention de la Patrouille. Malgré cela, vous êtes devenu la Némésis de Merau Varagan, lequel – je peux bien l’admettre à présent – suscitait les plus vives inquiétudes au Commandement central. Est-ce le fait du hasard ? Et est-ce par hasard que Wanda Tamberly s’est retrouvée happée par ce vortex – elle qui avait un parent dans la Patrouille et n’en savait rien ?

— C’est à cause de lui qu’elle…» Everard laissa sa phrase inachevée. Un nouveau frisson le parcourut : Qui est cet homme ? Qu’est-il ?

« Par conséquent, nous souhaitons en savoir davantage sur vous, reprit Guion. Nous ne voulons pas nous montrer indiscrets, mais nous espérons dénicher un indice susceptible de nous éclairer sur ce que j’appellerai, faute de mieux, l’hypermatrice du continuum. Une telle connaissance nous aidera peut-être à traquer les derniers Exaltationnistes encore en liberté. Ce sont désormais des desperados assoiffés de vengeance, ainsi que vous le savez. Nous devons les éliminer.

— Je vois », souffla Everard.

Son cœur battait la chamade. Il entendit à peine la coda de Guion : « Outre cette nécessité de service, nous espérons découvrir quelque chose de plus vaste, une orientation et une conclusion…» Ce fut au tour du visiteur de se taire, comme s’il en avait trop dit. Everard rassemblait déjà ses souvenirs, les yeux focalisés sur son passé, pareil à un limier cherchant une piste, sachant désormais qu’il n’avait pas besoin de se détendre mais de mettre un terme à la traque.


1987 apr. J.C.

<p>1987 apr. J.C.</p>

Peut-être avait-il eu tort de revenir à New York le lendemain de son départ. Même ici, en ce jour, le printemps était trop beau. Un crépuscule comme celui-ci n’était pas propice à la solitude, ni aux réminiscences. La pluie avait purifié l’atmosphère pour un temps et les fenêtres ouvertes laissaient entrer un parfum de fleurs et de verdure. Les lumières et les bruits qui montaient de la rue en étaient adoucis, évoquant l’éclat et le murmure d’un fleuve. Manse Everard avait envie de sortir.

Il aurait pu aller faire un tour dans Central Park, avec son étourdisseur dans la poche en cas de pépin. Pas un policier de ce siècle n’y reconnaîtrait une arme. Mieux encore, vu les actes de violence auxquels il avait récemment assisté – dans ce registre, le minimum était déjà insupportable –, il aurait pu se balader dans le centre-ville jusqu’à échouer dans l’un de ses bars préférés, y savourant la bière et les conversations. Et s’il avait vraiment souhaité s’évader, il avait toujours le loisir de réquisitionner un scooter temporel au QG de la Patrouille pour gagner l’époque et le lieu de son choix. Un agent non-attaché n’a pas besoin de s’expliquer.

Un coup de fil l’avait piégé chez lui. Il arpentait son appartement enténébré, les dents crispées sur une pipe rougeoyante, laissant parfois échapper un juron bien senti. Ridicule de se mettre dans des états pareils. D’accord, il est naturel de se sentir déprimé après l’action ; mais il avait profité de quinze jours de détente dans la Tyr du temps d’Hiram, pendant qu’il finalisait les derniers détails de sa mission[3]. Quant à Bronwen, il avait veillé à lui assurer un avenir correct, et il n’aurait fait que gâcher son bonheur en tentant de la revoir ; par ailleurs, à en croire le calendrier, elle était retournée à la poussière depuis vingt-neuf siècles et mieux valait mettre un point final à cette histoire.

Un coup de sonnette l’arracha à ses idées noires. Il pressa le commutateur, tiqua sous le soudain flot de lumière et fit entrer son visiteur. « Bonsoir, agent Everard, lui dit l’homme dans un anglais subtilement altéré. Je m’appelle Guion. J’espère ne pas vous déranger à cette heure-ci.

— Non, non. J’ai accepté votre rendez-vous au téléphone, n’est-ce pas ? » Ils se serrèrent la main. Everard songea que ce geste n’était sûrement pas d’usage dans le milieu spatio-temporel de l’autre, quel qu’il fût. « Entrez.

— J’ai pensé que vous souhaiteriez consacrer ce jour à régler les détails administratifs afin de partir dès demain dans quelque coin tranquille pour y villégiaturer – euh… les Américains de votre époque préfèrent parler de vacances, c’est cela ? J’aurais pu m’entretenir avec vous à votre retour, naturellement, mais vos souvenirs auraient été bien moins frais. En outre, pour parler franchement, je tenais à faire votre connaissance. Puis-je vous inviter à dîner dans le restaurant de votre choix ? »

Tout en récitant son discours, Guion était entré dans le salon et avait pris place dans un fauteuil. D’une apparence tout à fait banale, il était plus petit et plus mince que la moyenne, et vêtu d’un costume gris anonyme. Son crâne semblait toutefois un peu trop proéminent et, quand on le regardait de près, on constatait que ses traits n’étaient pas ceux de l’homme blanc au teint basané qu’il paraissait être – en fait, il ne correspondait à aucune des races vivant présentement sur la planète. Everard se demanda quelle puissance dissimulait son sourire.

« Merci », répondit-il. En apparence, cette invitation ne signifiait pas grand-chose ; un agent non-attaché de la Patrouille du temps dispose de fonds illimités. En fait, elle était des plus signifiante. Guion souhaitait lui consacrer une partie de sa ligne de vie. « Si nous commencions par régler les affaires courantes ? Voulez-vous boire quelque chose ? »

Après avoir obtenu une réponse positive, il alla préparer deux scotches coupés de soda. Guion ne voyait aucune objection à ce qu’il fume. Il s’assit en face de lui.

« Permettez-moi de vous féliciter à mon tour pour votre réussite en Phénicie, commença le visiteur. C’était extraordinaire.

— J’étais bien secondé.

— Certes. Mais vous vous êtes montré un leader hors pair. Et c’est en solo que vous avez effectué le travail préliminaire – en courant des risques considérables, ajouterai-je.

— C’est pour cela que vous êtes venu me voir ? lança Everard. J’ai pourtant subi un débriefing exhaustif. Vous avez sûrement lu son compte rendu. Je ne vois pas en quoi je pourrais le compléter. »

Guion contempla son verre comme si les glaçons qui y flottaient étaient des dés venus de Delphes. « Peut-être avez-vous omis d’y mentionner certains détails que vous jugiez sans importance », murmura-t-il. Le rictus qui accueillit cette déclaration, si fugitif fût-il, n’échappa pas à son attention. « Ne vous inquiétez pas. Je n’ai aucune intention de m’immiscer dans votre vie privée. Un agent qui n’éprouverait aucune émotion vis-à-vis des personnes rencontrées lors de sa mission serait… déficient. Sans valeur aucune, voire dangereux. Tant que nous veillons à ce que nos sentiments ne compromettent pas notre devoir, ils ne regardent personne d’autre que nous. »

Que sait-il exactement et que soupçonne-t-il ? s’interrogea Everard. Une triste amourette avec une esclave celte, condamnée par le gouffre qui séparait leurs époques respectives, sans parler de tout le reste ; il avait veillé à ce qu’elle fût affranchie et bien mariée, il lui avait fait ses adieux… Pas question que j’essaie d’en apprendre davantage. Je risquerais de le regretter.

Il ignorait quels étaient les buts et les motivations de ce Guion, ne pouvait que supposer qu’il était d’un grade au moins égal au sien. Probablement plus élevé. Excepté à ses échelons inférieurs, la Patrouille ne se souciait ni des organigrammes, ni des chaînes de commandement trop rigides. Cela était contraire à sa nature. Sa structure était à la fois plus subtile et plus solide que celle d’une armée du XXe siècle. Selon toute probabilité, seuls les Danelliens étaient en mesure de l’appréhender.

Néanmoins, Everard durcit le ton. Lorsqu’il déclara : « Nous autres, agents non-attachés, avons toute discrétion pour mener notre action », il ne se contentait pas de rappeler une évidence.

« Certes, certes, répondit Guion en faisant patte de velours. Ce que je souhaite, c’est recueillir quelques bribes d’information supplémentaires portant sur votre expérience et vos observations. Ensuite, vous aurez toute liberté de jouir d’un repos bien mérité. » Ronronnant presque : « Puis-je vous demander si Miss Wanda Tamberly a une place dans vos projets ? »

Everard sursauta. Il faillit lâcher son verre. « Hein ? » Ressaisis-toi. Prends l’initiative. « C’est pour ça que vous êtes venu, pour me parler d’elle ?

— Eh bien, vous nous avez recommandé de la recruter.

— Et elle a passé les épreuves préliminaires, n’est-ce pas ?

— Certainement. Mais vous l’avez rencontrée alors qu’elle était embarquée dans cette histoire péruvienne[4]. Une brève rencontre, mais chargée de danger et riche de révélations. » Gloussement. « Depuis lors, vous avez cultivé votre relation. Cela n’a rien d’un secret.

— Une relation superficielle, rétorqua sèchement Everard. Elle est très jeune. Mais… oui, je la considère comme une amie. » Un temps. « Ma protégée*[5] si l’on peut dire. »

Nous somme sortis ensemble deux ou trois fois. Puis je suis parti en Phénicie, où j’ai passé plusieurs semaines de temps propre… pour revenir en ce même printemps que nous avons connu ensemble à San Francisco.

« Oui, je serai sans doute amené à la revoir, ajouta-t-il. Mais elle sera pas mal occupée de son côté. Elle devra d’abord retourner en septembre aux îles Galapagos, là où elle s’était fait kidnapper, pour rentrer chez elle par des moyens ordinaires, et elle consacrera les mois qui suivront à prendre les dispositions appropriées au XXe siècle afin de disparaître sans susciter ni soupçons ni inquiétudes… Ah ! Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça, vous le savez mieux que moi ! »

Pour penser à voix haute, je suppose. Wanda n’a rien à voir avec Bronwen, mais peut-être m’aidera-t-elle sans le savoir à oublier celle-ci, ce que je vais devoir faire, et avant que… Everard n’était guère enclin à l’introspection. Il eut donc un sursaut en comprenant que ce qu’il lui fallait pour se remettre de cette liaison, ce n’était pas une autre liaison mais plutôt la fréquentation d’une personne innocente. Comme un homme assoiffé de whisky tombant sur une source pure en haut d’une montagne… Par la suite, chacun d’eux reprendrait le cours de sa vie, il retrouverait ses missions et elle entamerait sa formation au sein de la Patrouille.

Frisson glacé : A moins qu’elle ne soit recalée, en dépit de ses atouts. « Mais pourquoi vous intéressez-vous à elle, au fait ? Vous travaillez au service du personnel ? Quelqu’un a émis des doutes sur sa candidature ? »

Guion secoua la tête. « Au contraire. La psychosonde a permis d’établir un excellent profil. Les examens ultérieurs ne serviront qu’à préciser son orientation et à définir ses premières missions de terrain.

— Bien. » Everard se détendit comme si on venait de lui réchauffer le cœur. Il avait trop tiré sur sa pipe. Une gorgée d’alcool lui apaisa le gosier.

« Si j’ai cité son nom, c’est tout simplement parce que les Exaltationnistes étaient impliqués dans les événements qui ont conduit vos deux lignes de vie à s’entrecroiser », reprit Guion. Vu le sujet qu’il abordait à présent, sa voix était d’un calme étonnant. « Un peu plus tôt dans votre temps propre, vous les aviez empêchés d’altérer la carrière de Simon Bolivar. En allant au secours de Miss Tamberly – qui s’est révélée capable de se défendre toute seule, soit dit en passant –, vous les avez empêchés de détourner la rançon d’Atahualpa et de changer le cours de la Conquista. Et voilà que vous sauvez l’antique Tyr de leurs manigances et capturez la plupart de ceux qui couraient encore, notamment Merau Varagan. Un excellent travail. Malheureusement, votre tâche n’est pas achevée.

— C’est exact, acquiesça Everard à voix basse.

— Je suis ici pour… me faire une idée de la situation, lui dit Guion. Je ne puis définir avec précision ce que je cherche, même en parlant temporel. » Si sa voix demeurait posée, il avait cessé de sourire et l’on percevait une lueur terrible dans ses yeux bridés. « Les enjeux de cette crise ne sont pas plus réductibles à la logique symbolique que le concept de réalité mutable. Des termes comme « intuition » ou « révélation » sont tout aussi inadéquats. Ce que je cherche… c’est à comprendre ce qui se passe, dans la mesure du possible. » Suivit une pause, durant laquelle la rumeur de la ville sembla des plus lointaine. « Nous allons bavarder de façon informelle. Je m’efforcerai de dégager un sens à partir de ce que vous avez éprouvé de votre expérience. C’est tout. Une simple conversation, l’évocation de souvenirs récents, après quoi vous serez libre d’aller où vous le souhaiterez.

» Mais réfléchissez. Vous, Manson Everard, vous êtes retrouvé par trois fois opposé aux Exaltationnistes – peut-il s’agir d’une simple coïncidence ? Une fois seulement vous les avez soupçonnés dès le départ d’être à l’origine des troubles nécessitant l’intervention de la Patrouille. Malgré cela, vous êtes devenu la Némésis de Merau Varagan, lequel – je peux bien l’admettre à présent – suscitait les plus vives inquiétudes au Commandement central. Est-ce le fait du hasard ? Et est-ce par hasard que Wanda Tamberly s’est retrouvée happée par ce vortex – elle qui avait un parent dans la Patrouille et n’en savait rien ?

— C’est à cause de lui qu’elle…» Everard laissa sa phrase inachevée. Un nouveau frisson le parcourut : Qui est cet homme ? Qu’est-il ?

« Par conséquent, nous souhaitons en savoir davantage sur vous, reprit Guion. Nous ne voulons pas nous montrer indiscrets, mais nous espérons dénicher un indice susceptible de nous éclairer sur ce que j’appellerai, faute de mieux, l’hypermatrice du continuum. Une telle connaissance nous aidera peut-être à traquer les derniers Exaltationnistes encore en liberté. Ce sont désormais des desperados assoiffés de vengeance, ainsi que vous le savez. Nous devons les éliminer.

— Je vois », souffla Everard.

Son cœur battait la chamade. Il entendit à peine la coda de Guion : « Outre cette nécessité de service, nous espérons découvrir quelque chose de plus vaste, une orientation et une conclusion…» Ce fut au tour du visiteur de se taire, comme s’il en avait trop dit. Everard rassemblait déjà ses souvenirs, les yeux focalisés sur son passé, pareil à un limier cherchant une piste, sachant désormais qu’il n’avait pas besoin de se détendre mais de mettre un terme à la traque.


Deuxième partie

Les femmes et les chevaux, le pouvoir et la guerre

1985 apr. J.C.

209 av. J.C.

209 av. J.C.

976 av. J.C.

1987 apr. J.C.

209 av. J.C.

1988 apr. J.C.

209 av. J.C.

1902 apr. J.C.

1985 apr. J.C.

<p>Deuxième partie</p> <p>Les femmes et les chevaux, le pouvoir et la guerre</p>
<p>1985 apr. J.C.</p>

Dans ces régions où la Grande Ourse et la Petite Ourse couraient trop bas dans le ciel, la nuit glaçait le sang et les os. Le jour, les montagnes bouchaient l’horizon à force de rochers, de neige, de glaciers et de nuages. La bouche de l’homme s’asséchait quand il foulait les crêtes, faisant crisser les cailloux sous ses bottes, car jamais il ne parvenait à aspirer une bouffée d’air digne de ce nom. Et il redoutait qu’une balle ou un couteau surgissant des ténèbres ne fasse offrande de sa vie à cette désolation.

Lorsque Youri Alexeievitch Garchine aperçut le capitaine, il crut voir un ange sorti du paradis dont parlait sa grand-mère. Trois jours avaient passé depuis l’embuscade. Il tentait depuis lors de garder le cap au nord-est, s’efforçant de descendre vers les vallées bien que ses pieds persistent à le conduire vers les hauteurs, comme lourds de tout le poids du monde. Le camp se trouvait quelque part par là. Son sac de couchage ne lui apportait guère le repos ; la terreur l’arrachait au sommeil pour le replonger dans une cruelle solitude. Soucieux d’économiser ses rations, il ne mangeait que quelques bouchées à la fois, et ses crampes d’estomac avaient fini par s’apaiser. Toutefois, ses réserves ne cessaient de diminuer. Il n’avait aucun mal à remplir sa gourde, car les neiges n’avaient pas encore fini de fondre en dépit de la saison, mais il n’avait aucun moyen de chauffer son eau. Le samovar de ses parents n’était plus qu’un lointain souvenir – ainsi d’ailleurs que leur cottage et le kolkhoze tout entier, les cris des alouettes au-dessus des champs de seigle, les fleurs sauvages à perte de vue, la main d’Elena Borisovna dans la sienne. Ici, il ne poussait que du lichen, des épineux étiques, de pâles touffes d’herbe. Le seul son qu’il entendait, hormis son souffle, son pouls et le bruit de ses bottes, était le hurlement du vent. Un gros oiseau planait dans le ciel. Garchine n’aurait su déterminer sa nature. Un vautour attendant de le voir mourir ? Non, les vautours devaient se repaître de ses camarades…

Un éperon rocheux saillait de la falaise devant lui. Il changea de direction pour le contourner, se demandant s’il ne déviait pas un peu trop de son cap. Et, soudain, il vit l’homme qui se tenait sous la masse rocheuse.

L’ennemi ! Il fit mine de saisir la kalachnikov passée à son épaule. Puis : Non. C’est un uniforme soviétique. Un flot de soulagement déferla sur lui. Ses jambes flageolèrent.

Lorsqu’il se ressaisit, l’autre s’était approché. Il était vêtu d’une tenue propre et bien repassée. Ses galons d’officier luisaient à l’éclat cru du soleil, mais il portait un paquetage et un duvet sur ses épaules. Bien qu’armé d’un simple pistolet, il semblait sans crainte et en pleine forme. De toute évidence, il ne s’agissait pas d’un militaire afghan équipé par le puissant allié. Musclé et large d’épaules, il avait le teint pâle mais le visage plutôt large et les yeux légèrement bridés.

— Sans doute est-il originaire de la région du lac Ladoga, songea Garchine.

Quant à moi, je fais mon temps en serrant les dents, espérant survivre et rentrer chez moi, loin de cette misérable guerre. Il salua tant bien que mal.

L’officier fit halte à un mètre de lui. C’était un capitaine. « Eh bien, que faites-vous là, soldat ? » Ses yeux de Finnois étaient aussi glacials qu’un vent vespéral. Mais sa voix était affable et il parlait un dialecte moscovite, le plus répandu dans l’armée, avec un accent tempéré par des traces d’instruction.

« Mon cap… capitaine…» Soudain, il fut pris de tremblements incontrôlables. « Soldat Youri Garchine…» Il réussit à réciter le nom de son unité.

« Alors ?

— Nous étions… une escouade, mon capitaine… en mission de reconnaissance sur le col… Une explosion, des coups de feu, des morts de tous les côtés…» Le crâne de Sergueï transformé en charpie, son corps désarticulé, le fracas des détonations, les nuages de poussière, ce carillon dans ses oreilles qui l’empêche d’entendre ce qui se passe alentour, cet horrible goût de médicament dans sa bouche. « J’ai vu… les guérilleros… non, je n’ai vu qu’un seul homme, un barbu avec un turban, il éclatait de rire. Ils ne… ils ne m’ont pas vu. J’étais derrière un buisson, je crois, ou alors ils étaient trop occupés à… les baïonnettes…» Garchine ne réussit à vomir que de la bile. Elle lui brûla la gorge.

Le capitaine patienta jusqu’à ce qu’il ait fini et que son mal de tête se soit en partie dissipé. « Prenez un peu d’eau, lui conseilla-t-il. Rincez-vous la bouche et puis recrachez. Ensuite, buvez une gorgée.

— A vos ordres. » Garchine obtempéra. Cela lui fit un peu de bien. Il tenta de se relever.

« Restez assis un moment, dit le capitaine. Vous avez traversé de rudes épreuves. Les moudjahidin étaient armés de lance-roquettes et de mitraillettes, n’est-ce pas ? Vous vous êtes esquivé une fois qu’ils ont eu vidé les lieux, hein ?

— Oui, mon capitaine. Pas pour déserter, non, mais…

— Je sais. Vous ne pouviez plus rien faire pour vos camarades. Votre devoir vous commandait de rejoindre votre unité afin de faire votre rapport. Mais vous n’avez pas osé passer par le col. Cela aurait été par trop téméraire. Vous avez donc gagné les hauteurs. Vous étiez encore un peu sonné. Lorsque vous avez repris vos esprits, vous avez compris que vous étiez perdu. Exact ?

— Je crois. » Garchine leva les yeux vers la silhouette dressée près de lui. Elle occultait le ciel, aussi hostile que l’éperon rocheux. Il recouvrait peu à peu sa lucidité. « Et vous, mon capitaine ?

— Je suis en mission spéciale. Vous ne devez parler de moi à personne, sauf si je vous en donne l’ordre. Compris ?

— À vos ordres. Mais…» Garchine se redressa. « À vous entendre, mon capitaine, vous en savez beaucoup sur mon escouade. »

Le capitaine opina. « Je suis passé sur les lieux peu après l’embuscade et j’ai reconstitué son déroulement. Les rebelles avaient disparu, mais les cadavres étaient toujours là, dépouillés de leurs armes et de leur équipement. Je n’ai pas pu les enterrer. »

Il s’abstint de les qualifier de héros. Garchine n’aurait su dire s’il lui en était reconnaissant. Le fait qu’un officier se confie ainsi à un homme de troupe ne laissait pas de l’étonner.

« Nous enverrons des hommes les récupérer, dit-il. Si mon unité est informée de leur position.

— Bien sûr. Je vais vous aider. Vous vous sentez mieux ? » Le capitaine lui tendit la main. Aidé par sa force, Garchine réussit à se lever. Il constata qu’il tenait relativement bien sur ses jambes.

Des yeux étrangers le scrutèrent. Les mots que prononça l’officier le frappèrent avec une lenteur délibérée, comme s’il usait d’un marteau précautionneux. « En fait, soldat Garchine, il est heureux que nous nous soyons rencontrés, et pas seulement pour nous deux. Je peux vous orienter vers votre campement. Et vous pouvez y transporter un message urgent, que ma mission ne me donne pas le temps de délivrer. »

Un ange descendu du paradis, en effet. Garchine se mit au garde-à-vous. « À vos ordres !

— Excellent. » Le capitaine continua de le fixer des yeux. Au loin, les nuages tournaient autour de deux pics proches l’un de l’autre, tantôt les voilant, tantôt les dénudant comme s’il s’était agi de crocs. Le vent faisait frémir les brindilles jonchant le sol. « Parlez-moi de vous, mon garçon. Quel âge avez-vous ? D’où venez-vous ?

— J’ai… dix-neuf ans, mon capitaine. Je viens d’un kolkhoze des environs de Shatsk. » S’enhardissant : « Peut-être que ça ne vous dira rien, mon capitaine. La grande ville la plus proche est Riazan. »

L’autre hocha la tête une nouvelle fois. « Je vois. Eh bien, vous me semblez aussi loyal qu’intelligent. Je pense que vous comprendrez ce que j’attends de vous. Tout ce que je vous demande, c’est de délivrer à vos supérieurs un objet que je viens de trouver. Un objet très important, peut-être. » Il glissa les pouces sous les sangles de son paquetage. « Aidez-moi à ôter ceci. »

Ils posèrent le sac par terre et se penchèrent sur lui. Le capitaine l’ouvrit et en sortit une boîte. Pendant ce temps, il continuait de parler sur le ton de la conversation, mais il semblait surtout s’adresser à lui-même et Garchine ne tarda pas à se sentir un peu dépassé.

« Cette contrée est très ancienne. L’histoire a oublié tous les peuples qui l’ont conquise, s’y fixant avant d’en être chassés, se battant et parfois mourant pour elle, au fil des siècles et des millénaires. Nous ne sommes que les derniers à nous y frotter. La guerre que nous y menons n’est populaire ni chez nous ni dans le reste du monde. Peu importent les torts que nous voulons redresser, nous en souffrons autant que les Américains ont souffert de la guerre du Viêt-Nam du temps où vous n’étiez qu’un enfant. Si nous pouvons en retirer une parcelle d’honneur, voire de reconnaissance, ne serait-ce pas dans l’intérêt de la Mère Patrie ? Œuvrer pour cela, n’est-ce pas du patriotisme ? »

Le vent effleura l’épine dorsale de Garchine. « Vous parlez comme un professeur, mon capitaine », murmura-t-il.

L’autre haussa les épaules. Le ton de sa voix se fît plus neutre. « Ma fonction dans le civil n’a aucune importance. Disons que j’ai l’œil pour certaines choses. Je suis arrivé sur les lieux de l’embuscade, et parmi les… les objets jonchant le sol, j’ai remarqué celui-ci. Les Afghans ne l’ont sans doute pas vu. Ils étaient pressés et ce ne sont que des montagnards primitifs. Sans doute qu’il était enseveli depuis longtemps et qu’une explosion l’a mis au jour. Il y avait autour de lui des débris divers – des éclats d’os et des bouts de métal –, mais je n’avais pas les outils pour les collecter. Tenez. Prenez ceci. »

Il plaça la boîte dans les mains de Garchine. Longue de trente centimètres, large de dix et haute d’autant, elle était vert-de-grisée par la corrosion mais relativement intacte du fait du climat et de l’altitude (pourtant, combien de siècles était-elle restée enfouie ?). Son couvercle était fermé par une substance rappelant la poix, où l’on discernait les vestiges d’un sceau. Des figurines moulées dans le métal demeuraient vaguement visibles.

« Attention ! avertit le capitaine. C’est fragile. Quoi qu’il arrive, ne cherchez pas à l’ouvrir. Son contenu – des documents, je présume – risque de se désintégrer s’il n’est pas confié aux soins de scientifiques disposant de l’équipement idoine. Est-ce clair, soldat Garchine ?

— Oui… oui, mon capitaine.

— Dès votre retour au campement, dites à votre sergent que vous devez absolument voir le colonel, afin de lui transmettre une information vitale et strictement confidentielle. »

Consternation. « Mais, mon capitaine, il me suffira de dire que…

— Vous devez lui remettre cette boîte afin qu’elle ne se perde pas dans le labyrinthe de la bureaucratie. Contrairement à nombre de ses collègues, le colonel Koltukhov n’est pas une machine sans cervelle. Il comprendra ce qu’il doit faire et le fera sans tarder. Contentez-vous de lui dire la vérité et de lui donner ce coffret. Vous ne le regretterez pas, je vous le promets. Il souhaitera savoir mon nom. Dites-lui que je ne vous l’ai pas donné car ma mission est si secrète que je n’aurais pu que vous mentir, mais, bien entendu, il est libre d’aviser le GRU et le KGB de ma présence dans la région. Quant à vous, soldat Garchine, vous êtes tout simplement le dépositaire d’un objet dont la valeur est purement archéologique, et que vous auriez pu découvrir par inadvertance comme je l’ai fait moi-même. » Le capitaine partit d’un petit rire, mais son regard demeura sérieux.

Garchine déglutit. « Je vois. S’agit-il d’un ordre, mon capitaine ?

— Oui. Et nous ferions mieux de nous remettre en route, vous comme moi. » Il plongea une main dans sa poche. « Prenez cette boussole. J’en ai une autre. Je vais vous expliquer comment retrouver votre unité. » Il désigna une direction. « À partir d’ici, mettez le cap au nord-nord-est… comme ça…

»… et quand ce pic se trouvera au sud-sud-ouest par rapport à votre position…»… et ensuite…

» Est-ce que c’est clair ? J’ai un carnet de notes. Je peux vous mettre ça par écrit.

»… Bonne chance, mon garçon. »

Garchine entama sa descente vers les vallées. Il avait enveloppé la boîte dans son duvet. Si légère fût-elle, il n’en sentait pas moins son poids au creux de ses reins, comme il sentait celui de ses bottes et celui de la terre qui recouvrait toutes choses. Derrière lui, le capitaine le regardait s’éloigner, les bras croisés, solidement planté sur ses jambes. Lorsque Garchine se retourna pour lui jeter un dernier coup d’œil, il le vit nimbé d’une aura par le soleil, évoquant un ange qui aurait gardé quelque mystérieux lieu interdit.

<p>209 av. J.C.</p>

La route suivait la rive droite de la rivière Bactrus. Les voyageurs pouvaient s’en féliciter. La brise montant des eaux, l’ombre des saules et des mûriers, tout était bon pour vous soulager, ne fût-ce qu’un instant, de la chaleur estivale qui pesait sur la terre. Les champs de blé et d’orge, les vergers et les vignes poussant parmi eux, et même les pavots et les chardons pourpres semblaient écrasés par la lumière qui se déversait d’un ciel sans nuages. C’était pourtant une terre riche que celle-là, peuplée de quantité de maisonnettes en pierre, rassemblées en villages ou disséminées entre les fermes. La paix y régnait depuis des années. Manse Everard savait hélas que ce n’était que provisoire.

La caravane progressait vers le sud avec obstination. Les sabots des dromadaires soulevaient des nuées de poussière. Hipponicus les avait substitués à ses mules après qu’ils avaient quitté les montagnes. Quoique puants et agressifs, ces animaux de bât étaient plus robustes, plus résistants et mieux adaptés aux régions arides que traversait leur route. Ils appartenaient à une espèce courante en Asie centrale et venaient tout juste de perdre leur pelage d’hiver. Les chameaux n’avaient pas encore atteint cette région du monde à laquelle ils seraient associés par la suite. Leur harnachement grinçait, leurs attaches cliquetaient. Pas de clochettes pour ajouter leurs tintements à ces bruits : elles aussi appartenaient à l’avenir.

Ravis de voir approcher la fin de leur périple de plusieurs semaines, les caravaniers bavardaient, criaient, chantaient, hélaient les indigènes au passage, n’hésitant pas à siffler si parmi eux se trouvait une jolie fille – voire un joli garçon pour certains. Ils étaient en majorité d’origine iranienne, des hommes noirauds, minces, barbus, vêtus de pantalons flottants, d’amples blouses ou de manteaux longs, coiffés de hauts chapeaux sans bords. On trouvait parmi eux deux ou trois Levantins vêtus de tuniques, aux cheveux courts et aux joues glabres.

Hipponicus était un Hellène, comme la plupart des membres de l’aristocratie et de la bourgeoisie bactriennes : un quadragénaire corpulent, au visage constellé de taches de rousseur, dont la coiffe dissimulait des cheveux roux et clairsemés. Ses ancêtres étaient originaires du Péloponnèse, une région qui ne portait encore aucune trace de l’influence anatolienne omniprésente à l’époque d’Everard. Juché sur son cheval à la tête de la caravane, il était tout aussi crasseux et suant que ses camarades. « Non, Méandre, j’insiste pour que tu loges chez moi, dit-il. J’ai déjà envoyé Clytius en avant-garde, et, entre autres instructions, il doit dire à mon épouse qu’elle attend un invité. Tu ne voudrais pas me faire passer pour un menteur, n’est-ce pas ? Ma chère Nanno a la langue assez bien pendue comme ça.

— Tu es trop aimable, répondit Everard. Mais je ne puis accepter ton offre. Tu vas retrouver en ville des hommes d’importance, riches et instruits, et je ne suis qu’un vieux soldat de fortune mal élevé. Je ne voudrais pas… euh… te causer de l’embarras. »

Hipponicus jeta un regard de biais à son compagnon. Il avait dû dépenser du temps et de l’argent avant de trouver un cheval à sa taille. Sa tenue était toute simple et même un peu grossière, mais on ne pouvait s’empêcher de remarquer l’épée passée à sa ceinture. Plus personne ne portait d’armes de nos jours ; le marchand avait donné congé à son escorte dès qu’il était entré dans un territoire considéré comme sûr. Décidément, ce Méandre sortait de l’ordinaire.

« Écoute, reprit Hipponicus, dans mon métier, il est fort utile de savoir juger les gens. Tu as sans doute appris pas mal de choses en bourlinguant de par le monde. Plus que tu n’en laisses paraître. Je pense que tu intéresseras aussi mes associés. Et, pour être franc, je risque d’en retirer quelque avantage pour passer certains accords que j’ai en vue. »

Everard se fendit d’un sourire. Cela éclaircit ses traits massifs – des yeux bleu clair sous des boucles brunes, un nez cassé lors d’un pugilat qu’il n’aimait guère évoquer, pas plus qu’il ne parlait de son passé en règle générale. « Certes, je peux leur raconter quantité de craques », graillonna-t-il.

Hipponicus prit un air grave. « Ce n’est pas d’un ours savant dont j’ai besoin, Méandre. Ne va pas croire une chose pareille. Nous sommes amis. N’est-ce pas ? Après ce que nous avons vécu ensemble. Et un homme se doit d’accorder l’hospitalité à ses amis. »

Everard hocha lentement la tête. « D’accord. Merci. »

Moi aussi, je me suis attaché à toi, songea-t-il. Non que nous ayons partagé des aventures épiques. Une petite bagarre, puis ce gué en furie où nous avons failli perdre trois mules et… et quelques incidents du même tonneau. Mais ce voyage était de ceux où on peut mesurer la trempe de ses compagnons…

Everard avait rejoint la caravane à Alexandreia Eschate, sur le fleuve Iaxartes, la dernière et la plus isolée des cités fondées par le Conquérant et auxquelles il avait donné son nom. Si elle se trouvait bien dans le royaume de Bactriane, les frontières de celui-ci n’étaient pas loin et les nomades venus de l’autre rive la pillaient souvent cette année-là, car on avait vidé ses garnisons pour renforcer les troupes au sud-ouest du pays. Hipponicus était ravi de recruter un garde supplémentaire, bien qu’il fût étranger et peu sociable. Et ils avaient dû repousser une attaque de bandits. Ensuite, ils avaient traversé la Sogdiane, une région où les paysages sauvages et désolés se mêlaient aux terres cultivées et irriguées. Ils venaient tout juste de franchir l’Oxus et arrivaient en vue de Bactres, leur destination…

… tout comme le garantissaient nos observations. Ce matin, l’espace d’une minute, les caméras d’un spationef-robot nous ont repérés avant que son orbite ne s’infléchisse pour l’amener à son point de rendez-vous. C’est pour cela que je suis venu à ta rencontre à Alexandreia, Hipponicus. Je savais que ta caravane arriverait à Bactres à un moment qui me convenait. Mais, oui, tu me plais, vieux briscard, et j’espère de tout cœur que tu survivras aux épreuves qui attendent ta nation.

« Excellent ! fit le marchand. Tu n’avais quand même pas l’intention de dépenser ta solde dans une auberge miteuse, pas vrai ? Prends ton temps, visite la cité, amuse-toi un peu. Tu trouveras sûrement un emploi plus gratifiant que celui qu’aurait pu te procurer un intermédiaire. » Soupir. « J’aimerais bien te prendre à mon service, mais Hermès seul sait quand je pourrai repartir, avec cette guerre qui menace. »

Les nouvelles qu’ils avaient pu recevoir ces derniers jours étaient vagues mais alarmantes. Antiochos III, le roi séleucide, envahissait la Bactriane. Euthydème Ier, le souverain de celle-ci, avait rassemblé ses troupes pour aller l’affronter. Selon la rumeur, il avait perdu la bataille et battait en retraite vers sa capitale.

Hipponicus retrouva sa belle humeur. « Ah ! je sais pourquoi tu hésitais à accepter mon invitation. Loger dans une famille respectable t’aurait empêché de fréquenter nos lupanars, c’est cela que tu craignais ? Cette petite flûtiste ne t’a donc pas comblé ? » Il se pencha vers Everard pour lui donner un coup de coude. « Le lendemain, elle avait du mal à marcher, à ce que j’ai vu. »

Everard se raidit. « Pourquoi cela t’intéresse-t-il autant ? Tu n’as pas pris de plaisir avec la tienne ?

— Aïe ! ne t’emporte pas comme ça. » Hipponicus le fixa en plissant les yeux. « On dirait presque que tu regrettes. Aurais-tu préféré un jeune garçon ? Pourtant, ça ne semble pas ton genre.

— Non. » C’était vrai d’Everard, mais cela collait en outre à son personnage, celui d’un aventurier barbare à peine hellénisé, originaire du nord de la Macédoine. « Je n’aime pas parler de mon intimité, c’est tout.

— Non, en effet, je l’avais remarqué », murmura Hipponicus. Peut-être regrettait-il seulement d’être frustré d’anecdotes salaces ; il n’était pas indiscret par nature.

À vrai dire, reconnut Everard, il n’y a aucune raison pour que je m’offusque de sa plaisanterie. Pourquoi ai-je réagi ainsi ? Ça n’a pas de sens. Après une longue période d’abstinence, nous avons regagné un pays civilisé et nous sommes arrêtés dans un caravansérail où se trouvaient des filles consentantes. J’ai pris mon plaisir avec Atossa. Et ça s’arrête là.

C’est peut-être là que le bât blesse, poursuivit-il, le fait que ça se soit arrêté là. C’est une gentille fille. Elle mérite mieux que le lot qui lui est échu. De grands yeux, des seins menus, des hanches fines, des mains expertes, mais des accents de chagrin dans la voix quand elle lui avait demandé si elle le reverrait un jour. Par ailleurs, en plus de ses émoluments et d’un modeste pourboire, il lui avait fait un autre don : la politesse qu’un Américain du XXe siècle manifeste d’ordinaire avec les femmes. Ce qui n’avait rien d’ordinaire dans ce milieu.

Je ne cesse de me demander ce qui va lui arriver. Lorsque les troupes d’Antiochos envahiront la région, elle risque de subir un viol collectif, voire d’être tuée ou réduite en esclavage. Dans le meilleur des cas, elle commencera à se faner avant d’avoir eu trente ans, se retrouvant confinée aux corvées ménagères ; à quarante ans, ce ne sera plus qu’une harpie édentée ; à cinquante, elle sera morte. Jamais je ne le saurai.

Everard s’ébroua. Arrête tes jérémiades ! Il n’avait rien d’une bleusaille au cœur tendre et à l’estomac sensible. C’était un vétéran, un agent non-attaché de la Patrouille du temps, qui savait que l’Histoire humaine n’est qu’une litanie de souffrances.

Peut-être que je me sens coupable, tout simplement. Mais de quoi ? C’est encore moins sensé que tout le reste. Qui donc ai-je blessé ? Personne, et en tout cas pas lui-même. Les virus de synthèse qu’on lui avait inoculés détruisaient tous les germes qui avaient infecté l’humanité à travers le temps. Corollaire : il n’avait rien transmis à Atossa, hormis des souvenirs. Et il n’aurait pas été naturel pour Méandre l’Illyrien de laisser passer une telle occasion. J’en ai saisi de semblables plus que je ne m’en souviens au cours de mon existence, et pas seulement pour ne pas trahir ma couverture au cours d’une mission.

D’accord, d’accord, je suis sorti avec Wanda Tamberly peu de temps avant d’entamer celle-ci. Et alors ? Ça ne la regarde pas, elle non plus, pas vrai ?

Il s’aperçut qu’Hipponicus lui parlait depuis un moment. « Très bien. Il n’y a pas de mal. Ne t’inquiète pas, tu auras tout le loisir de te promener en ville. J’aurai à faire. Je t’indiquerai les tavernes les plus agréables, et peut-être pourrai-je me joindre à toi de temps à autre, mais tu seras seul le plus souvent. Et tu logeras dans ma demeure, c’est entendu ?

— Merci, répondit Everard. Pardonne-moi si j’ai été un peu brusque. Je suis fatigué, il fait chaud et j’ai soif. »

Parfait, songea-t-il. Un vrai coup de chance, en vérité. Non seulement je n’aurai aucun problème pour retrouver Chandrakumar, mais en outre je risque d’en apprendre beaucoup auprès des connaissances d’Hipponicus. Certes, sa présence serait un peu moins discrète que prévu. Mais elle n’aurait rien de remarquable dans cette ville cosmopolite qu’était Bactres. Pas de danger qu’il alerte sa proie.

« Nous pourrons bientôt remédier à tout cela », promit le marchand.

Comme pour confirmer ses propos, la route obliqua autour d’un bosquet de cèdres et ils découvrirent la cité qu’ils n’avaient fait qu’entrevoir jusqu’ici. Ses murailles massives, de couleur fauve et hérissées de tours, se dressaient au-dessus des quais. Dans son enceinte, qui atteignait dix kilomètres de long, on voyait monter les fumées des maisons et des ateliers, on entendait grincer les roues et cliqueter les sabots, et par ses grandes portes entrait et sortait un flot continu d’hommes, de chevaux et de chariots. Des bâtiments avaient poussé autour d’une sorte de pomerium qui restait dégagé dans un but défensif : maisons, auberges, ateliers, jardins potagers.

Tout comme les caravaniers, les citoyens étaient en majorité de type iranien. C’étaient leurs ancêtres qui avaient fondé cette ville, lui donnant le nom de Zariaspa, la Cité du Cheval. Les Grecs l’appelaient Bactres et, plus on s’en approchait, plus on voyait de Grecs. Leurs ancêtres étaient arrivés dans ce pays alors qu’il appartenait à l’Empire perse. Ce n’était pas toujours de leur plein gré, car les souverains achéménides y déportaient souvent les fauteurs de troubles ioniens. Après qu’Alexandre s’en fut emparé, l’immigration s’était accélérée, car la Bactriane était désormais une terre fort convoitée, qui avait fini par prendre son indépendance pour devenir un royaume gréco-bactrien. L’immense majorité de ses habitants demeuraient dans les cités, à moins qu’ils n’appartiennent à l’armée ou ne parcourent les routes commerciales pour se rendre jusqu’en Méditerranée à l’ouest, en Inde au sud et en Chine à l’est.

Everard revit mentalement des taudis, des ruines médiévales, des fermiers et des bergers réduits à la misère, en majorité des Ouzbeks turco-mongols. Mais c’était dans l’Afghanistan de 1970, non loin de la frontière soviétique. Le millénaire à venir allait faire souffler sur les steppes un vent porteur de changements. De bien trop de changements.

Il encouragea son cheval d’un claquement de langue. Celui d’Hipponicus était parti au petit trop. Les méharistes firent presser le pas à leurs dromadaires, et les hommes à pied n’étaient que trop ravis de suivre le mouvement. Ils étaient presque arrivés chez eux.

Dans une ville en guerre, se rappela Everard.

Ils entrèrent par la porte de Scythie. Elle était grande ouverte, mais gardée par un escadron de soldats, dont les casques, les boucliers, les cuirasses, les jambières et les piques luisaient au soleil. Ils examinaient d’un œil méfiant tous les gens qui passaient. Ces derniers étaient fort peu exubérants et parlaient moins fort et plus sèchement qu’il n’est de coutume en Orient. On voyait quantité de chariots lourdement chargés entrer dans la ville, tractés par des bœufs ou des ânes, escortés par des familles entières venues se réfugier derrière les murailles.

Hipponicus accusa le coup. Ses lèvres se pincèrent. « On a reçu de mauvaises nouvelles, dit-il à Everard. De simples rumeurs, j’en suis sûr, mais les faits ne tarderont pas à suivre. Je dois rendre grâce à Hermès de m’avoir conduit ici aussi tôt. »

Cependant, la vie quotidienne suivait son cours. C’est ce qu’elle fait toujours, jusqu’à ce que se referme l’étau du destin. Bordées par des immeubles aux façades souvent aveugles mais parfois peintes de couleurs vives, les rues étaient grouillantes de monde. Chariots, bêtes de somme, portiers, femmes tenant en équilibre sur leur tête une jarre d’eau ou un panier de fruits ou de légumes, artisans, ouvriers, esclaves se croisaient et se mêlaient. Un homme riche sur sa litière, un officier à cheval, un éléphant de guerre et son cornac fendaient le flot de la populace, laissant dans leur sillage des ondes de turbulence humaine. Les roues geignaient, les sabots toquaient, les sandales claquaient sur le pavé. Bavardages, rires, cris de colère, les bribes d’une chanson, la mélodie d’une flûte ou le rythme d’un tambourin, un parfum composé de sueur, de bouse, de fumée, de graillon, d’encens. A l’ombre des échoppes, des hommes assis en tailleur sirotaient leur vin, jouaient à des jeux de plateau, regardaient défiler ce monde si agité.

Dans la Voie sacrée, on trouvait une bibliothèque, un odéon et un gymnase, à la façade de marbre et aux superbes frises et colonnes. À intervalles réguliers étaient disposés des piliers ithyphalliques surmontés d’une tête barbue, que l’on appelait des hermai. Dans d’autres quartiers, on trouvait des écoles, des bains publics, un stade, un hippodrome et un palais royal inspiré de celui d’Antioche. Dans cette artère, on notait également la présence de trottoirs, conçus pour protéger les piétons des ordures et des déjections d’animaux, prolongés par des pierres surélevées permettant de traverser les carrefours. Les graines de la civilisation grecque avaient essaimé jusqu’ici.

Mais il importait peu que les Grecs identifient Anahita à Aphrodite Ourania et lui aient édifié un fanum de style hellène. Elle demeurait une déesse asiatique et son culte était toujours florissant ; et bientôt, à l’ouest de la Bactriane, le jeune royaume de Parthie allait forger un nouvel Empire perse.

Le temple d’Anahita se dressait près du stoa[6] de Nikatôr, le principal marché de la ville. La place était encombrée d’échoppes où l’on vendait de la soie, du lin, de la laine, du vin, des épices, des sucreries, des drogues, des bijoux, de la chaudronnerie, de l’argenterie, de la ferronnerie, des talismans… Outre les commerçants annonçant leurs prix et les chalands qui les marchandaient, on trouvait là des vendeurs ambulants, des danseuses, des musiciens, des oracles, des sorciers, des prostitués, des mendiants, des oisifs… Les visages et les vêtements, aussi variés les uns que les autres dans leur forme et leur couleur, venaient de Chine, d’Inde, de Perse, d’Arabie, de Syrie, d’Anatolie, d’Europe, des highlands sauvages et des plaines désolées du Nord…

Aux yeux d’Everard, cette scène était étrangement familière. Il l’avait déjà contemplée en une vingtaine de pays différents, et dans autant de siècles. Chacune de ses itérations était unique, mais en chacune d’elles vibrait la même identité préhistorique. C’était la première fois qu’il venait ici. La Balkh de son époque natale n’était plus que le spectre de la Bactres hellénique. Mais il connaissait celle-ci comme sa poche. Une séance d’électro-imprégnation lui avait permis de mémoriser le plan de la ville, les principaux langages qu’on y parlait ainsi que toutes les informations que les chroniques avaient négligées mais que Chandrakumar avait patiemment glanées.

Toute une minutieuse préparation, toute une série d’efforts et de dangers, rien que pour s’emparer de quatre fugitifs.

Qui mettaient en péril l’existence même de son monde.

« Par ici ! » hurla Hipponicus en se dressant sur sa selle. La caravane gagna péniblement un quartier moins fréquenté et fit halte devant un entrepôt. Suivirent deux ou trois heures durant lesquelles les marchandises furent déchargées, inventoriées et stockées. Hipponicus versa à chacun de ses employés un acompte de cinq drachmes et leur laissa des instructions précises sur les soins à dispenser aux animaux. Il les retrouverait le lendemain à la banque qui gérait ses comptes, où le restant de leur salaire leur serait versé. Pour le moment, chacun était pressé de rentrer chez soi, pour s’informer des derniers événements et fêter son retour dans la mesure où lesdits événements le permettaient.

Everard patienta. Sa pipe lui manquait, et une bière fraîche lui aurait fait un bien fou. Mais un Patrouilleur du temps était endurci contre l’ennui. Il observa les gens qui s’affairaient autour de lui tout en se perdant dans diverses songeries. Au bout d’un temps, il se surprit à repenser à une après-midi qu’il avait vécu plus de deux mille ans dans l’avenir.


1987 apr. J.C.

Une fenêtre ouverte laissait entrer la lumière du soleil, la douceur de l’air et la rumeur de la ville. En mettant le nez dehors, Everard vit que Palo Alto se préparait au week-end. L’appartement où il se trouvait était une piaule d’étudiant typique, avec des meubles usés mais confortables, un bureau encombré de papiers, des étagères croulant sous les livres, une affiche de la National Wildlife Fédération punaisée au mur. Il ne subsistait plus aucune trace des désordres de la nuit passée. Wanda Tamberly avait passé les lieux au peigne fin. Elle ne devait rien remarquer à son retour de vacances – elle, plus jeune de quatre mois que la Wanda assise devant lui en cet instant, laquelle avait grandi en âge et en sagesse d’une façon proprement incommensurable.

Si Everard restait sur le qui-vive, il n’était pas pour autant sur les nerfs. Plutôt que de scruter le voisinage, il préférait contempler la jeune femme, une beauté typiquement californienne. La lumière du jour faisait ressortir ses cheveux blonds et le peignoir bleu assorti à la couleur de ses yeux. Bien qu’elle ait littéralement fait le tour du cadran, elle s’était remise de ses épreuves avec une rapidité stupéfiante. Toute autre jeune fille – voire tout autre jeune homme – qui se serait fait kidnapper par un conquistador pour être secouru par des chrononautes serait restée dans un état second pendant deux ou trois jours. Wanda avait partagé un steak avec lui dans sa cuisine tout en le bombardant de questions intelligentes. Ce qu’elle continuait de faire dans son séjour.

« Comment ça marche, au fait, le voyage dans le temps ? D’après mes lectures, c’est aussi impossible qu’absurde. »

Il acquiesça. « C’est ce que disent la physique et la logique de cette époque, en effet. On va faire quelques progrès dans le futur.

— Mais quand même… D’accord, ma spécialité, c’est la biologie, mais j’ai suivi des cours de physique et je m’efforce de rester à niveau. Je lis Science News, Analog…» Sourire. « Pour être franche, le Scientific American me semble un poil soporifique. Ma franchise me perdra, je le sais ! » Elle se rembrunit. Il vit que sa belle humeur n’était qu’une façade. La situation demeurait critique, après tout, et peut-être même désespérée. « Vous enfourchez votre moto sans roues tout droit sortie des aventures de Buck Rogers, vous tripotez les contrôles, vous vous envolez, et hop ! voilà que vous êtes ailleurs, dans un autre temps. Et au diable la différence d’altitude et… Quelle est votre source d’énergie, au fait ? Et la rotation de la Terre sur son axe, et autour du Soleil, et la rotation de la Galaxie sur elle-même… Qu’est-ce que vous en faites ? »

Il haussa les épaules et la gratifia d’un sourire. « Epur si muove.

— Hein ? Oh ! oui. Galilée marmonnant dans sa barbe après s’être rétracté. « Et pourtant, elle tourne. » C’est ça ?

— Exact. Je suis surpris que… euh… qu’un représentant de votre génération connaisse cette citation.

— Je ne me contente pas de pratiquer la plongée et la randonnée, monsieur Everard. » Il perçut sans peine son ressentiment. « De temps à autre, il m’arrive de lire un livre.

— Euh… pardon. Je…

— Pour être franche, c’est moi qui suis surprise que vous la connaissiez, cette fameuse citation. »

C’est vrai, songea-t-il, en dépit des circonstances, on ne peut se méprendre sur ce que je suis : un brave gars du Middle-West dont les bottes sont encore toutes crottées.

Elle adoucit le ton. « Mais l’Histoire, c’est votre vie, après tout. » Elle secoua la tête, faisant ondoyer ses cheveux couleur de miel. « Je n’arrive toujours pas à m’y faire. Le voyage dans le temps ! En dépit de tout ce qui m’est arrivé, ça reste irréel pour moi. C’est trop fabuleux, point. Est-ce que vous me trouvez dure à la détente, monsieur Everard ?

— Je croyais qu’on s’appelait par nos prénoms. » La norme dans l’Amérique de cette époque. Laquelle ne m’est pas si étrangère que ça, bon sang. C’est ici que j’ai installé ma base. C’est un peu mon chez-moi. Je ne m’y sens pas dépassé. Je suis né il y a soixante-trois ans. Certes, ma durée de vie réelle est un peu plus importante, vu toutes mes virées dans le temps. Mais mon âge biologique est de trente ans à peine. Il aurait voulu le lui dire, mais il se retint. Traitements d’antisénescence, médecine préventive élaborée dans l’avenir. Nous autres, Patrouilleurs, avons certains avantages en nature. Et ils nous sont bien nécessaires si nous voulons tenir le coup. Il s’obligea à adopter un ton un rien plus léger. « En fait, Galilée n’a jamais prononcé ces paroles, que ce soit à voix haute ou dans un murmure. Ce n’est qu’un mythe. » Le genre de mythe qui motive l’homme plus que les faits eux-mêmes.

« Dommage. » Elle se carra dans son sofa et rendit son sourire à Everard. « Manse. Bon. Pour me résumer, ce cycle ou ce scooter temporel, il est ce qu’il est et il fait ce qu’il fait, et si vous tentiez d’expliquer son fonctionnement à un scientifique d’aujourd’hui, il n’y comprendrait que dalle.

— Peut-être serait-il capable de l’entrevoir. Systèmes de référents non-inertiels. Gravité quantique. Énergie du vide. Le théorème de Bell vient tout juste d’être invalidé par l’expérience, non ? A moins que ce ne soit pour l’année prochaine. Pensez aux trous de ver dans le continuum, à la métrique de Kerr, aux machines de Tipler… Non que j’entrave quoi que ce soit à ces théories. La physique n’était pas mon sujet de prédilection à l’Académie, loin de là. C’est seulement dans plusieurs millénaires que l’on fera les découvertes fondamentales et que l’on fabriquera le premier véhicule spatio-temporel. »

Elle plissa le front en signe de concentration. « Et… que l’on montera les premières expéditions. Scientifiques, historiques, culturelles… et commerciales, je suppose ? Militaires aussi, peut-être ? J’espère que non. Mais je comprends la nécessité d’une force de police, d’une Patrouille du temps, pour aider, conseiller et secourir les voyageurs… et aussi pour les discipliner, afin d’éviter les pillards, les escrocs et…» Elle grimaça. «… les exploiteurs des populations du passé. Celles-ci seraient sans défense devant le savoir et la technologie du futur, n’est-ce pas ?

— Pas nécessairement. Comme vous pouvez en attester. »

Elle sursauta, puis partit d’un rire nerveux. « Oh ! que oui. A-t-on jamais vu dans l’Histoire des hommes aussi rusés et aussi courageux que Luis Castelar ?

— Plus que vous ne le pensez. Si nos ancêtres ne savaient pas tout ce que nous savons, ils connaissaient des choses que nous avons oubliées ou que nous laissons moisir dans nos archives. Et leur intelligence moyenne était identique à la nôtre. » Everard se pencha sur son fauteuil. « Oui, nous autres Patrouilleurs sommes avant tout des flics, mais nous effectuons aussi des travaux de recherche. Nous ne pouvons pas préserver la structure des événements sans la connaître de fond en comble. La protection est l’essence même de notre mission. C’est pour cela que les Danelliens ont créé notre corps. »

Elle arqua les sourcils. « Les Danelliens ?

— Une transcription anglaise du terme qui les désigne en temporel. Le temporel étant notre langage commun, conçu et développé pour accommoder les paradoxes inhérents au déplacement dans le temps. Les Danelliens… Certains d’entre eux sont apparus… apparaîtront… lorsqu’on commencera à développer la chronocinétique. »

Il marqua une pause. Sa voix baissa d’une octave. « Ça a dû être… impressionnant. J’ai eu l’occasion d’en voir un, l’espace de quelques minutes[7]. Il m’a fallu des semaines pour m’en remettre. Naturellement, je suppose qu’ils peuvent se déguiser si nécessaire, quand ils se mêlent à nous autres humains, si tant est qu’ils le souhaitent. Cela m’étonnerait, en fait. Ils nous succéderont sur l’échelle de l’évolution, dans un million d’années et quelques. Tout comme nous avons succédé aux singes. C’est du moins ce que nous supposons. Personne ne le sait avec certitude. »

Elle ouvrit de grands yeux et regarda dans le lointain. « Qu’aurait pu penser de nous un australopithèque ? murmura-t-elle.

— Ouais. » Everard s’obligea à adopter un ton plus prosaïque. « Donc, ils sont apparus et ont ordonné la création de la Patrouille. S’ils ne l’avaient pas fait, le monde, le leur et le nôtre, aurait été condamné. Il n’aurait pas été simplement détruit, il n’aurait même jamais existé. Volontairement ou non, les chrononautes auraient altéré le passé à un point tel que tout ce qui devait venir après aurait disparu ; et la même chose n’aurait cessé de se produire, encore et encore, jusqu’à ce que… je n’en sais rien. Jusqu’à ce que règne un chaos absolu, jusqu’à ce que l’espèce humaine soit condamnée à l’extinction, ou bien jusqu’à ce que survienne une catastrophe empêchant l’avènement du voyage temporel. »

Elle avait blêmi. « Mais ça ne tient pas debout !

— En effet, du moins dans la logique que vous connaissez. Mais réfléchissez. Si vous voyagez dans le passé, vous n’en conservez pas moins votre liberté d’action. Quelle puissance mystique pourrait retenir votre main quand aucune ne la retient dans le présent ? Réponse : aucune. Vous, Wanda Tamberly, pourriez parfaitement tuer votre père ou votre mère avant leur mariage. Non que vous en ayez nécessairement envie. Mais supposez qu’en vous baladant à l’époque de leur jeunesse, vous déclenchiez un concours de circonstances qui les empêche de se rencontrer ?

— Est-ce que… est-ce que je cesserais d’exister ?

— Non. Vous seriez toujours là, en cette année fatale. Mais vous avez une sœur, je crois bien. Jamais elle ne serait née.

— Mais alors, d’où serais-je issue ? » Un éclair de malice dans le regard. « Sûrement pas d’un chou ! » Elle redevint grave.

« De nulle part, dit Everard. Du néant. La causalité ne s’applique plus. C’est un peu comme la mécanique quantique, qui serait passée de l’échelle subatomique à l’échelle humaine. »

Il sentit l’atmosphère se charger de tension. Mieux valait dédramatiser les choses. « Ne vous inquiétez pas. En pratique, les équilibres sont moins fragiles que cela. Il n’est pas si facile que ça de déformer le continuum. Pour reprendre le cas de vos parents, par exemple, votre bon sens constituerait un facteur protecteur. Les candidats au voyage dans le temps sont soumis à une sélection rigoureuse avant de pouvoir agir à leur guise. Et la plupart de leurs actions n’ont aucune conséquence sur le long terme. Quelle importance si vous ou moi avons assisté à une représentation au Globe alors que Shakespeare était sur scène ? Même si vous veniez à empêcher vos parents de se marier et votre sœur de naître… sauf le respect que je vous dois, ça m’étonnerait que l’histoire du monde en soit bouleversée. L’homme qu’elle devait épouser en aurait épousé une autre, et, au bout de quelques générations, le patrimoine génétique de l’humanité se serait reconstitué. Si l’un de vos descendants devait devenir célèbre, il aurait quand même vu le jour. Et ainsi de suite. Vous me suivez ?

— J’ignore si vous me faites tourner en bourrique ou tout simplement la tête. Mais… d’accord, j’ai quelques notions de relativité. Nos lignes de vie, les traces que nous laissons dans l’espace-temps… C’est un peu comme un maillage de rubans en caoutchouc, c’est ça ? Si on tire dessus, il a tendance à reprendre sa configuration… euh… correcte. »

Il poussa un petit sifflement. « Vous pigez vite. »

Elle ne semblait nullement soulagée. « Toutefois, il existe des événements, des personnes, des situations, où l’équilibre dont vous parlez est… instable. Ce n’est pas vrai ? Supposez qu’un crétin bien intentionné empêche Booth de tuer Lincoln, ça ne risquerait pas de changer tout ce qui a suivi ? »

Il acquiesça.

Elle se redressa, frissonna et s’empoigna les genoux. « Don Luis voulait… veut s’emparer d’armes modernes… afin de retourner dans le Pérou du XVIe siècle et… prendre le commandement de la Conquista, après quoi il compte éliminer les protestants en Europe et chasser les musulmans de la Palestine…

— Vous avez tout compris. »

Il se pencha vers elle pour lui prendre les mains. Elle s’accrocha à lui. Ses mains étaient glacées. « N’ayez pas peur, Wanda, souffla-t-il. Oui, je sais, c’est terrifiant. En fin de compte, peut-être que nous n’aurons jamais eu cette conversation, que nous n’aurons même jamais existé, pas plus que notre monde, même pas dans un rêve. C’est plus difficile à imaginer et à encaisser que la perspective de notre propre mort. Je ne le sais que trop bien. Mais ça n’arrivera pas, Wanda. Castelar est une aberration. Le hasard a voulu qu’il s’empare d’un scooter temporel et apprenne à l’utiliser. Eh bien, c’est un homme seul, et en grande partie ignorant ; la nuit dernière, il ne nous a échappé que de justesse ; la Patrouille est à ses trousses. Nous le rattraperons, Wanda, et nous réparerons les dégâts qu’il a causés. Tel est notre rôle. Et notre palmarès parle pour nous, si je peux me permettre. Et je le peux. »

Elle déglutit. « D’accord, je vous crois, Manse. » Il sentit ses doigts se réchauffer entre les siens.

« Brave petit soldat. Vous nous avez beaucoup aidés, vous savez. Le récit que vous avez fait de votre expérience était détaillé et plein d’informations sur les projets de Castelar. J’espère m’en faire une idée plus précise en vous posant quelques questions supplémentaires. Et je suis sûr que, de votre côté, vous aurez des suggestions à nous faire. »

S’efforçant d’être plus rassurant encore : « C’est pour cela que je me montre aussi franc avec vous. Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, il nous est en principe interdit de parler du voyage dans le temps à des non-initiés ; nous sommes même conditionnés pour cela. Mais les circonstances présentes n’ont rien d’ordinaire et, en tant qu’agent non-attaché, je dispose d’une autorité me permettant de contourner le règlement. »

Elle retira ses mains, gentiment mais fermement. Cette fille a la tête froide, se dit-il. Sans pour autant être du genre frigide. Indépendante, courageuse, vive, volontaire. Et elle n’a que vingt et un ans ! Elle le fixa de ses yeux qui ne cillaient pas et lui déclara de sa voix de gorge : « Merci. Je vous suis reconnaissante plus que je ne pourrais le dire. Vous n’avez rien d’ordinaire, vous non plus, vous savez.

— Allez ! Je suis l’agent qu’on a chargé de votre affaire, voilà tout. » Sourire. « Dommage que vous ne soyez pas tombée sur un jeune cow-boy, un gars de l’époque des Ingénieurs planétaires, par exemple.

— Les quoi ? » Elle ne lui laissa pas le temps de répondre. « Je suppose que la Patrouille recrute dans tous les âges.

— Pas tout à fait. Dans les époques antérieures à la révolution scientifique, c’est-à-dire le début du XVIIe siècle, rares sont les personnes à pouvoir concevoir l’idée du voyage dans le temps. Castelar est un être hors du commun.

— Comment vous a-t-on recruté ?

— J’ai répondu à une petite annonce et on m’a fait passer des tests, en… il y a un certain temps. » Pas question que je lui dise que c’était en 1957. Mais pourquoi, au fait ? Parce qu’elle n’aurait qu’un aperçu partiel de la réalité. Elle me prendrait pour un vieux croulant… Et pourquoi ça te dérange à ce point, Everard, espèce de vieux satyre ? » Nos méthodes de recrutement sont très variées, en fait. » Il s’ébroua. « Écoutez, je sais que vous avez des millions de questions à me poser, et je vous assure que je serai ravi d’y répondre quand j’en aurai le temps. Mais, pour le moment, si nous revenions à nos moutons ? J’ai besoin de précisions supplémentaires. Le temps presse.

— Ah bon ? murmura-t-elle. Je pensais que vous pouviez revenir à n’importe quel moment du passé et rattraper le temps perdu. »

Futée, la gamine. « Bien sûr. Mais… eh bien, disons que nous avons une durée de vie limitée, nous autres Patrouilleurs. Tôt ou tard, la Camarde finit toujours par nous rattraper. Et la Patrouille a trop de siècles d’histoire à protéger ; nous travaillons en sous-effectif. Par ailleurs, je vous avoue que je ne suis pas d’un tempérament à rester sans rien faire alors que je pourrais passer à l’action. Je voudrais… je voudrais atteindre le point de ma ligne de vie personnelle où cette affaire est classée et où je suis sûr que nous sommes en sécurité.

— Je vois », souffla-t-elle. Puis : « Ça n’a pas commencé avec don Luis et ça ne s’arrêtera pas avec lui, n’est-ce pas ?

— Non, avoua Everard. S’il a mis la main sur un scooter temporel, c’est parce que des bandits venus d’un avenir lointain ont tenté de s’emparer de la rançon d’Atahualpa la nuit où il se trouvait dans la salle du trésor. Ce sont ces types-là qui représentent un réel danger. Mais chaque chose en son temps : commençons par traquer notre conquistador. »

<p>209 av. J.C.</p>

Comme la plupart des demeures hellènes cossues de la région, celle d’Hipponicus mêlait la simplicité classique au luxe oriental. La salle à manger était décorée de fresques encadrées par des moulures, qui dépeignaient des oiseaux, des fauves et des plantes fabuleux et bariolés. Leur style était assorti à celui des candélabres de bronze que l’on allumait dès la nuit tombée. Un doux parfum d’encens imprégnait l’atmosphère. Comme on était en été, une porte ouverte sur le patio laissait entrer l’odeur des roses et la fraîcheur du bassin à poissons. Les convives étaient assis deux par couche autour de petites tables à la mode attique et vêtus de tuniques blanches à la coupe sobre. Ils mettaient de l’eau dans leur vin et savouraient des mets délicats mais simples, un potage accompagné de pain suivi par de l’agneau à l’orge et aux légumes, épicé avec modération. On ne servait de la viande que dans les grandes occasions. Pour le dessert, ils eurent droit à des fruits frais.

Dans des circonstances normales, le marchand aurait consacré son premier dîner à des retrouvailles avec sa famille, auxquelles le seul Méandre aurait été invité. Le lendemain, il aurait donné une fête pour ses amis, avec musiciennes, danseuses et courtisanes. Mais la situation était grave. Il avait besoin de s’en faire une idée la plus précise possible. Par conséquent, le messager qu’il avait dépêché auprès de son épouse l’avait priée d’inviter certaines personnes dès son retour. C’étaient des esclaves de sexe masculin qui assuraient le service.

Hipponicus était un notable suffisamment important pour que les deux personnes libres d’accepter son invitation l’aient fait sur-le-champ. Par ailleurs, les informations qu’il ramenait de la frontière nord pouvaient se révéler importantes. Les deux invités étaient assis face à Everard et, après avoir échangé les banalités d’usage, ils abordèrent le vif du sujet. Les nouvelles n’étaient vraiment pas bonnes.

«… le dernier courrier, gronda Créon. L’armée devrait arriver après-demain. » Cet homme massif, au visage couturé de cicatrices, était commandant en second de la garnison depuis le départ du roi Euthydème.

Hipponicus tiqua. « La totalité du corps expéditionnaire ?

— Moins les défunts, répondit Créon d’un air sinistre.

— Mais… et le reste du pays ? » demanda le marchand, visiblement secoué. Il avait des propriétés dans l’intérieur des terres. « Si la majorité de nos soldats se retranche dans la capitale, les troupes d’Antiochos auront toute latitude pour piller et incendier la contrée ! »

Tu pilles d’abord, tu incendies après ! Everard se rappela cette blague du XXe siècle, que l’on connaissait sûrement dans les époques antérieures ; tout bien considéré, elle n’était pas vraiment drôle, mais à l’approche d’une catastrophe, même l’humour noir est source de détente.

« N’aie crainte », dit Zoilus d’une voix apaisante. Ainsi qu’Hipponicus l’avait expliqué à Everard, le ministre du Trésor avait des contacts dans tout le royaume. Sous son nez proéminent, ses lèvres esquissèrent un sourire pincé. « Notre roi sait ce qu’il fait. Tant que ses forces resteront concentrées ici, l’ennemi n’osera pas s’éloigner. Sinon, nous risquerions d’envoyer des détachements l’attaquer par surprise et réduire ses troupes. N’est-ce pas, Créon ?

— Ce n’est pas aussi simple, surtout sur le long terme. » Le regard dont l’officier gratifiait le fonctionnaire en disait long : Vous autres, les civils, vous vous prenez toujours pour de fins stratèges. « Mais Antiochos joue la prudence, c’est exact. On n’a guère de peine à s’en rendre compte. Après tout, notre armée est encore d’attaque et il est très loin de ses bases. »

Everard, qui avait observé un silence respectueux face à ces deux dignitaires, décida de hasarder une question. « Qu’est-il arrivé exactement, sire ? Peux-tu nous répéter ce que les dépêches t’ont appris ? »

Quoique un rien condescendant, Créon lui répondit sur un ton affable, un guerrier s’adressant à un autre. « Les Syriens ont avancé le long de la rive sud de l’Arios. » C’est-à-dire la rivière Hari Rud à l’époque d’Everard. « S’ils n’avaient pas procédé ainsi, ils auraient dû traverser le désert. Euthydème savait qu’Antiochos allait l’attaquer, bien sûr. Cela faisait longtemps qu’il s’y attendait. »

Naturellement, songea Everard. Cette guerre couvait depuis une soixantaine d’années, depuis que le satrape de Bactriane s’était révolté contre la monarchie séleucide pour déclarer l’indépendance de sa province et s’en proclamer le roi.

Les Parthes s’étaient soulevés à peu près en même temps, précisément dans le même but. De souche iranienne quasi pure – des Aryens, au sens premier du terme –, ils se considéraient comme les héritiers de l’Empire perse qu’Alexandre avait conquis et dont ses généraux s’étaient partagé les dépouilles. Les descendants de Séleucos, l’un des généraux en question, qui avaient déjà fort à faire avec leurs rivaux à l’ouest, s’étaient soudain retrouvés menacés sur leurs arrières.

Ils régnaient actuellement sur la Cilicie (qui correspondait au centre et au sud de la Turquie du temps d’Everard) et sur la région de Laodicée, au bord de la Méditerranée. Leurs provinces et leurs États vassaux recouvraient la plus grande partie de la Syrie, de la Mésopotamie et de la Perse (l’Irak et l’Iran du XXe siècle). Si ce royaume était le plus souvent qualifié de syrien, ses souverains étaient gréco-macédoniens, parfois métissés de levantins, et leurs sujets appartenaient aux ethnies les plus diverses. Antiochos III en avait reconstitué l’unité après qu’il eut été secoué par une série de conflits armés et de guerres civiles. Il avait monté une première expédition en Parthie (le nord-est de l’Iran) et soumis les rebelles – pour le moment. À présent, il était bien décidé à reconquérir la Bactriane et la Sogdiane. Par la suite, il ambitionnait de s’emparer de nouvelles terres au sud, voire de marcher sur l’Inde…

«… a gardé ses espions et ses éclaireurs sur la brèche. Il a pris position au niveau du gué que les Syriens étaient obligés d’emprunter. » Créon soupira. « Mais Antiochos est un homme rusé, et aussi audacieux qu’il est résistant. Peu avant l’aube, il a envoyé un bataillon de piquiers…»

L’armée bactrienne, tout comme la parthe, était en majorité constituée de cavaliers. Cela était conforme non seulement à la tradition, mais aussi au terrain asiatiques ; cependant, ces cavaliers étaient terriblement vulnérables la nuit, lorsqu’ils se retiraient à une distance qu’ils espéraient suffisante pour les protéger de l’ennemi.

«… qui a repoussé nos détachements vers le gros de nos troupes. Les siennes n’ont pas tardé à suivre. Euthydème a estimé qu’il était plus sage de battre en retraite, de se regrouper et de gagner notre cité. En chemin, des renforts sont venus grossir son corps expéditionnaire. Quant à Antiochos, il est à sa poursuite mais garde ses distances. On n’a assisté depuis qu’à quelques escarmouches. »

Hipponicus se rembrunit. « Si j’en crois ce que je sais d’Antiochos, voilà qui ne lui ressemble guère. »

Créon haussa les épaules, vida sa coupe et la tendit à un esclave. « Nos espions affirment qu’il a été blessé lors du passage du gué. Pas assez pour l’immobiliser, de toute évidence, mais peut-être suffisamment pour le ralentir.

— Cependant, dit Zoilus, il a eu tort à mon sens de ne pas profiter sur-le-champ de son avantage. Bactres est bien approvisionnée. Ses murs sont imprenables. Une fois à l’abri, le roi Euthydème…

— Peut attendre patiemment qu’Antiochos nous affame en montant un blocus ? coupa Hipponicus. J’espère que telle n’est pas son intention ! »

Sachant quel cours allaient suivre les événements, Everard s’autorisa à intervenir. « Pas nécessairement. Si j’étais à la place de votre souverain, je commencerais par me retrancher ici, en effet, mais pour mieux préparer une sortie et livrer une nouvelle bataille, gardant la possibilité de m’abriter à nouveau dans la cité en cas de défaite. »

Créon opina.

« Une redite de la guerre de Troie ? protesta Hipponicus. Que les dieux nous accordent une issue plus favorable ! » Il inclina sa coupe et fit couler quelques gouttes sur le sol.

« N’aie crainte, répéta Zoilus. Notre roi est plus sage que Priam. Et son fils aîné, Démétrios, a l’étoffe d’un nouvel Alexandre. » Visiblement, cet homme était avant tout un courtisan.

Mais ce n’était pas pour autant un simple flagorneur, sinon Hipponicus n’aurait pas souhaité sa présence. Dans ce cas précis, il ne faisait qu’énoncer la vérité. Euthydème était un authentique autodidacte, un aventurier originaire de Magnésie qui s’était emparé de la couronne de Bactriane ; mais c’était aussi un combattant rusé doublé d’un gouverneur compétent. Dans les années à venir, Démétrios traverserait l’Hindu Kuch pour conquérir une bonne partie du domaine de l’empire Maurya alors en pleine décadence.

À moins que les Exaltationnistes ne triomphent malgré tout, à moins que l’avenir dont venait Everard ne soit annihilé.

« Eh bien, j’ai intérêt à fourbir mes armes, soupira Hipponicus. Outre moi-même, il y a dans cette demeure… trois hommes en âge de combattre. Mes fils…» Il ne put réprimer une grimace.

« Bien, gronda Créon. Nous avons revu notre organisation. Présente-toi à Philippe, fils de Xanthe, dans la tour Orion. »

Hipponicus se tourna vers Everard. Leurs bras se touchaient. Le Patrouilleur sentit son hôte frémir.

Zoilus prit la parole, non sans méchanceté. « Si tu ne souhaites pas participer à notre guerre, Méandre, il vaudrait mieux partir sur-le-champ.

— Pas si vite, sire, je t’en prie, répondit Everard.

— Tu combattras à nos côtés ? souffla Hipponicus.

— Eh bien, je suis un peu pris de court…» Quel piètre menteur je fais !

Créon gloussa. « Oh ! tu espérais t’amuser un peu, c’est cela ? Eh bien, vide ta bourse dans les meilleures maisons. Bois du bon vin tant qu’on en trouve encore et va voir les putains avant que l’arrivée des soldats ne fasse grimper leurs tarifs aussi haut que ceux de Théonis.

— Qui ça ? » demanda Everard.

Rictus d’Hipponicus. « Peu importe. Elle n’est pas à ta portée, ni à la mienne d’ailleurs. »

Zoilus piqua un fard. « Elle rejette les brutes qui viennent lui présenter un sac d’or, cracha-t-il. C’est elle qui choisit ses amants selon les caprices de ses désirs. »

Oh-ho ! songea Everard. Ainsi, notre haut fonctionnaire a des faiblesses humaines, lui aussi ? Mais évitons de lui causer de l’embarras. Je vais avoir assez de mal comme ça à orienter la discussion dans le sens qui m’intéresse. Des vers de Kipling lui revinrent en mémoire :

Quatre choses il est plus grandes que les autres : Les femmes et les chevaux, le pouvoir et la guerre. De toutes nous parlions, surtout de la dernière[8]

Il se tourna vers Hipponicus. « Pardonne-moi. J’aimerais combattre à tes côtés, mais, le temps que l’on m’enrôle, moi qui suis étranger, la bataille décisive sera sans doute finie. Et puis, de toute façon, je ne serais guère utile à votre cause. Je n’ai pas appris à me battre sur un cheval. »

Le marchand opina. « Et notre cause n’est pas la tienne, répondit-il avec pragmatisme. Je regrette que notre cité t’ait réservé un si mauvais accueil. Tu ferais mieux de partir demain, après-demain au plus tard.

— J’irai faire un tour en ville, parmi les métèques et les voyageurs, répondit Everard. Peut-être que l’un d’eux souhaitera embaucher un garde pour l’escorter jusqu’à son pays. La moitié du monde passe par la Bactriane, à ce que l’on dit. Si je trouve une personne venant d’un lieu que je n’ai encore jamais vu, cela sera parfait. » Depuis qu’il connaissait Hipponicus, il entretenait auprès de lui l’image d’un homme désireux de visiter le vaste monde et pas seulement d’échapper à la vindicte de sa tribu. De tels spécimens étaient monnaie courante en ce lieu et à cette époque.

« Tu ne verras aucun marchand venu de l’Orient, l’avertit Zoilus. Nos échanges avec eux se sont taris. »

Je le savais déjà. La Chine vit sous le joug de Qin Shi Huangdi, le Mao de son temps. Un homme totalement xénophobe. Et sa mort désormais toute proche sera suivie d’une période troublée avant l’avènement de la dynastie Han. Pendant ce temps, les Xiongnu et autres pillards nomades ravageront les terres par-delà la Grande Muraille… Il haussa les épaules. « Eh bien, je pourrai toujours partir pour l’Inde, l’Arabie ou l’Afrique, ou bien retourner en Europe pour voir Rome, l’Aréconie ou encore la Gaule. »

Les trois autres sursautèrent. « L’Aréconie ? » répéta Hipponicus.

Everard sentit son pouls battre plus fort. Il s’efforça de rester aussi détaché que lorsqu’il avait prononcé ce mot. « Vous n’en avez jamais entendu parler ? Peut-être connaissez-vous les Aréconiens sous un autre nom. On m’a parlé d’eux en Parthie, quand j’ai traversé ce pays, et ce n’était qu’un témoignage de deuxième ou de troisième main. J’ai cru comprendre qu’il s’agissait de marchands venus d’une lointaine contrée au nord-ouest. Ils m’avaient l’air intéressants.

— À quoi ressemblent-ils ? lui demanda Créon, qui ne semblait pas lui tenir rigueur de son refus de combattre.

— Ils ont une allure des plus étrange, m’a-t-on dit. Grands, minces et beaux comme des dieux, avec des cheveux noirs mais une peau d’albâtre et des yeux clairs ; et les hommes n’ont pas de barbe, leurs joues sont aussi lisses que celles d’une fille. »

Hipponicus fronça les sourcils puis secoua la tête. Zoilus se raidit. Créon frotta son menton hirsute et murmura : « Ces derniers mois, j’ai entendu parler de… Mais oui ! Cela ressemble à Théonis. Ne dit-on pas que les hommes de son entourage n’ont pas de barbe ? Sait-on vraiment de quel pays elle est originaire ? »

Hipponicus prit un air pensif. « Elle s’est établie en ville il y a environ un an, de façon plutôt discrète. Comme de bien entendu, elle a dû obtenir les permis et autorisations nécessaires. Mais cela ne lui a causé aucune difficulté, et il n’a filtré aucune rumeur à ce sujet. Un beau jour, elle faisait partie des courtisanes, et voilà. » Il partit d’un rire franc. « Je suppose qu’elle dispose d’un protecteur puissant qui prélève une partie de ses bénéfices. »

Everard sentit un frisson lui parcourir le cuir chevelu. Une courtisane d’élite, ouais, c’est la meilleure couverture pour une femme souhaitant avoir une totale liberté d’action dans ce milieu. Je m’en doutais un peu. Il esquissa un sourire. « Croyez-vous qu’elle accepterait de parler à un vagabond assez bien mis de sa personne ? s’enquit-il. Si elle a des parents ici, ou si elle-même est désireuse de quitter votre cité, eh bien, mon épée est à louer. »

Zoilus tapa du poing sur sa couche. « Non ! » s’écria-t-il. Les autres le fixèrent d’un air surpris. Il se ressaisit et lança à Everard d’une voix hostile : « Pourquoi t’intéresse-t-elle à ce point, toi qui avoues ne rien savoir ou presque de ces… Aréconiens, c’est cela ? Je m’étonne de voir un mercenaire endurci courir après un… une légende. »

Oh-ho ! j’ai touché un point sensible, dirait-on. Prudence ! Everard leva une main. « Je t’en prie, ce n’était qu’une idée en l’air. Inutile d’en faire toute une affaire. J’irai en ville dès demain pour tâcher d’obtenir d’autres informations. En attendant, sires, je pense que vous avez des questions plus importantes à traiter, n’est-ce pas ? »

Créon pinça les lèvres. « En effet. »

Néanmoins, Zoilus passa le reste de la soirée à jeter des regards inquisiteurs à Méandre l’Illyrien.

<p>976 av. J.C.</p>

Après avoir capturé les Exaltationnistes[9] le commando de la Patrouille gagna une île de la mer Égée pour faire le point et soigner les blessés. L’opération s’était déroulée conformément aux vœux d’Everard : sept ennemis capturés à bord du navire marchand phénicien et quatre scooters temporels détruits. Certes, trois membres de la bande s’étaient évanouis dans l’espace-temps avant qu’un rayon énergétique ait pu les frapper. Il n’aurait pas de repos tant que le dernier représentant de cette engeance ne serait pas capturé ou tué. Mais il n’en restait qu’une infime quantité en liberté, et aujourd’hui, il avait enfin – enfin ! – mis la main sur leur chef.

Merau Varagan s’éloigna de quelques pas, se dirigeant vers le bord de la falaise, et s’abîma dans la contemplation de la mer. Les Patrouilleurs ne tentèrent pas de le retenir – ils avaient passé un collier de neuro-induction autour du cou de chacun des prisonniers. Au premier geste suspect, il suffirait de presser un bouton pour le paralyser. Obéissant à une impulsion, Everard s’approcha de lui.

Sur l’eau bleu turquoise dansaient des gerbes d’écume d’un blanc éblouissant. Sous leurs pieds, les dictâmes embaumaient à la chaleur du soleil. La brise ébouriffait les cheveux de Varagan, les transformant en oriflamme d’obsidienne. Il s’était défait de sa robe trempée et se dressait tel une statue façonnée par la main de Phidias. Son visage évoquait lui aussi l’idéal d’une Hellade encore à naître, mais ses traits étaient un peu trop finement ciselés et il n’y avait rien d’apollinien dans ses grands yeux verts, ni sur ses lèvres rouge sang. Dionysiaque, oui, sans conteste…

Il adressa un signe de tête à Everard. « Quel superbe paysage », lui dit-il en anglais, une langue que sa voix transformait en musique. Son ton était posé, quasiment nonchalant. « Puis-je le savourer tant que nous sommes ici ?

— Bien sûr, dit le Patrouilleur, mais nous ne resterons pas très longtemps.

— La planète d’exil offre-t-elle des panoramas comparables ?

— Je l’ignore. On ne nous l’a pas dit.

— Afin de la rendre plus redoutable, je présume. « Ce pays inconnu dont nul voyageur / N’a repassé la frontière[10]. » Sardonique : « Ne cherchez point, je vous prie, à me convaincre d’y échapper en sautant dans ce précipice, même si cela pourrait soulager certains de vos compagnons.

— En fait, ils auraient plutôt tendance à pester. Ce ne serait guère aimable de votre part, car nous serions obligés de repêcher votre carcasse et de la ressusciter.

— Afin de pouvoir me soumettre au kyradex.

— Ouais. Votre tête bien faite regorge d’informations intéressantes.

— Vous risquez d’être déçu, j’en ai peur. Nous veillons à ce qu’aucun de nous n’en sache trop sur les ressources, les capacités et les projets de ses frères et sœurs.

— Mouais. Des loups solitaires, tous autant que vous êtes. » Ainsi que l’avait formulé Shalten : « Et les généticiens du XXXIe millénaire entreprirent d’engendrer une race de surhommes, conçus pour explorer et conquérir les frontières cosmiques, pour s’apercevoir par la suite qu’ils avaient donné naissance à Lucifer. » Il lui arrivait souvent de s’exprimer dans ce style vaguement biblique. Cela mis à part, il n’y avait rien de vague chez lui.

« Eh bien, je ferai de mon mieux pour conserver ma dignité, rétorqua Varagan. Une fois que je serai sur cette fameuse planète…» Sourire. «… qui sait ce qui se passera ? »

Everard, épuisé nerveusement autant que physiquement, était particulièrement vulnérable à ses émotions. « Pourquoi faites-vous cela ? bredouilla-t-il. Vous viviez comme des dieux…»

Varagan acquiesça. « Tout à fait. Mais quand on est prisonnier d’un mythe, on endure une existence monotone et dénuée de sens – mais peut-être n’aviez-vous pas songé à cela. Notre civilisation était plus antique pour nous que l’âge de pierre ne l’est pour un homme de votre époque. Au bout du compte, cela a fini par nous la rendre insupportable. »

Et vous avez tenté de la renverser, y échouant mais vous emparant au passage de scooters temporels qui vous ont permis de fuir dans le passé. « Vous auriez pu la laisser en paix. La Patrouille aurait été ravie de recruter des personnes de votre calibre ; et en vous mettant à son service, vous n’auriez pas eu l’occasion de vous ennuyer, je vous le promets.

— Cela aurait été la pire des solutions, car en agissant ainsi nous aurions perverti notre nature même. La Patrouille n’existe que pour conserver une version précise de l’Histoire.

— Et vous vous obstinez à vouloir la détruire ! Nom de Dieu, pourquoi ?

— Une question aussi stupide est indigne de vous. Vous en connaissez parfaitement la réponse. Si nous avons voulu façonner le temps, c’est afin de régner sur lui ; et si nous voulons régner, c’est afin de donner libre cours à notre volonté. Il suffit. »

Passant en un instant de l’arrogance à la légèreté, Varagan laissa échapper un petit rire. « Les besogneux ont encore gagné, semble-t-il. Félicitations. En nous retrouvant, vous avez accompli un remarquable travail de déduction. Pourriez-vous m’en donner le détail ? Cela serait fort intéressant.

— Ah ! ça me prendrait trop de temps…» et ça me ferait trop de peine.

L’autre arqua ses élégants sourcils. « Votre humeur vient de s’altérer, n’est-ce pas ? Il y a une minute, vous sembliez si aimable. C’est toujours mon cas. Vous vous êtes révélé un adversaire des plus excitants, Everard. Dans la future Colombie…» Où Varagan avait été à deux doigts de s’emparer du gouvernement de Bolivar. «… au Pérou…» Où sa bande avait tenté de voler la rançon d’Atahualpa et, ce faisant, de changer le cours de la Conquista. «… et maintenant à Tyr…» Qu’ils avaient menacé de détruire si on ne leur livrait pas un engin capable de les rendre tout-puissants ou quasiment. «… nous avons bien joué le jeu, vous et moi. Où-quand nous sommes-nous affrontés, à part ça ? »

Une sourde colère avait peu à peu gagné le Patrouilleur. « Ce n’était pas un jeu pour moi, mon bonhomme, répliqua-t-il sèchement, mais je suis néanmoins ravi de te voir sur la touche. »

Ce fut avec irritation qu’on lui répondit : « Fort bien. En ce cas, veuillez me laisser à mes pensées. Entre autres choses, je me réjouis de savoir que vous n’avez pas encore capturé le dernier des Exaltationnistes. Dans un certain sens, vous ne m’avez pas encore capturé. »

Everard serra les poings. « Hein ? »

Varagan retrouva sa contenance et sa tendance à la cruauté. « Autant que je vous l’explique. Votre machine ne manquerait pas de m’arracher cet aveu. Parmi ceux d’entre nous qui sont encore libres, il y a Raor. Elle ne faisait pas partie de cette expédition, car les femmes ne peuvent agir à leur guise dans ce milieu phénicien, mais ce n’en est pas moins une opératrice d’expérience. Et c’est ma clone, Everard. Elle saura tôt ou tard ce qui s’est passé ici. Et, tout comme moi, son ambition n’a d’égale que sa soif de vengeance. Faites de beaux rêves. » Un dernier sourire, et il lui tourna le dos, se plantant à nouveau face à la mer.

Le Patrouilleur partit lui aussi en quête de solitude. Gagnant l’autre bout de l’îlot, il s’assit sur un rocher, sortit sa pipe et sa blague à tabac, et ne tarda pas à émettre des nuages de fumée.

L’esprit de l’escalier, songea-t-il. J’aurais dû lui répliquer : « Et en supposant quelle réussisse. En supposant qu’elle anéantisse l’avenir. Vous en ferez partie, vous aussi, rappelez-vous. Et, vous non plus, vous n’aurez jamais existé. »

Hormis, bien entendu, dans les parcelles d’espace-temps antérieures au changement et durant lesquelles il s’était livré à ses manigances. Il n’aurait pas manqué de me le rappeler. Ou peut-être pas. De toute façon, ça m’étonnerait qu’il craigne l’oblitération. Ce type est l’incarnation même du nihilisme.

Au diable ! La fine repartie n’a jamais été mon fort. Je vais retourner à Tyr, régler les derniers détails…

Bronwen. Non. Je dois lui garantir un avenir, c’est entendu, mais c’est là une simple question de correction, rien de plus. Ensuite, il nous faudra, à elle comme à moi, apprendre à nous passer l’un de l’autre. Le mieux serait que je regagne ma bonne vieille Amérique du XXe siècle, où j’aurai le loisir de me détendre quelque temps.

Si le statut d’agent non-attaché n’était pas exempt de risques et de responsabilités, les privilèges auxquels il donnait droit, en partie lorsqu’il s’agissait de sélectionner ses missions, les compensaient amplement, du moins à ses yeux. Et quand je me sentirai bien reposé, peut-être que je continuerai de m’occuper de cette histoire d’Exaltationnistes. Ouais, j’en ai bien envie.

Il s’agita sur son rocher. Mais pas question de me laisser aller au farniente ! Il me faut une activité susceptible de me distraire.

Cette fille qui s’est retrouvée embarquée dans l’équipée péruvienne, Wanda Tamberly… Son souvenir demeurait vif, et il franchit sans peine plusieurs mois de ligne de vie et trois millénaires d’histoire. Mais oui. Pas de problème. Elle a accepté la proposition de la Patrouille. Si je peux la localiser entre le jour où nous avons dîné ensemble et celui où elle doit partir pour l’Académie… Deviendrais-je un amateur de tendrons ? Non, bon sang ! J’ai envie de m’amuser, c’est tout ; on fera la fête pour célébrer sa nouvelle vie et, quand on se sera dit adieu, j’aborderai le côté plus leste de ma permission.

<p><style name="Apple-style-span"><style name="Apple-style-span"><style name="calibre18">209 av. J.C.</style></style></style></p>

Au fil des siècles, l’enseignement de Bouddha finirait par être quasiment oublié dans son Inde natale. En ce temps-ci, il était encore florissant et se répandait avec vigueur dans les contrées voisines. Pour le moment, Bactres ne comptait encore que quelques convertis. Les stupas dont Everard avait contemplé les ruines dans l’Afghanistan du XXe siècle ne seraient pas bâtis avant plusieurs générations. Il y avait néanmoins suffisamment de fidèles à Bactres pour qu’il y trouve un vihara, qui accueillait et hébergeait les coreligionnaires de passage ; et ces derniers étaient fort nombreux et venus d’horizons fort divers, qu’ils soient marchands, caravaniers, gardes, mendiants, moines ou simples voyageurs. Du coup, cet endroit constituait un terrain de chasse idéal pour un historien travaillant sur le terrain.

Everard s’y rendit le lendemain de son arrivée. Le sanctuaire hôtelier était un modeste bâtiment en pisé, anciennement à usage locatif, sis dans l’allée d’Ion qui donnait sur la rue des Tisserands, coincé entre des immeubles serrés les uns contre les autres et dont il se distinguait par les motifs peints sur sa façade : le lotus, le joyau, la flamme. Lorsque le Patrouilleur toqua à la porte, un homme basané en robe jaune lui ouvrit et le salua d’un air affable. Everard demanda à voir Chandrakumar de Pataliputra. On lui répondit que cet estimé philosophe demeurait bien ici, mais qu’il était parti effectuer sa promenade socratique, à moins qu’il ne se soit installé dans un coin tranquille pour y méditer à son aise. Il serait de retour dans la soirée.

« Merci », fit Everard, qui pesta intérieurement. Non que ce contretemps soit surprenant. Il n’avait aucun moyen de fixer un rendez-vous à l’avance avec Chandrakumar. Celui-ci était censé collecter les informations négligées par les chroniques, non seulement en matière de politique, mais aussi dans les domaines de l’économie, de la sociologie, de la culture et de la vie quotidienne. Le meilleur moyen de le faire était de se mêler aux citoyens.

Everard s’éloigna. Peut-être tomberait-il sur lui par hasard. À moins qu’il ne trouve des indices précieux en fouinant un peu partout. Il regrettait cependant d’être aussi peu discret, lui qui apparaissait comme un véritable géant dans ce milieu, sans parler de ses traits qui suggéraient davantage le Gaulois que le Grec ou l’Illyrien. (Il s’était déjà fait passer pour un Germain, mais les Angles, les Saxons et autres tribus étaient encore totalement inconnus dans cette partie de l’Asie.) Un détective doit avant tout se fondre dans le décor. D’un autre côté, la curiosité qu’il suscitait pouvait amener les gens à l’aborder dans la rue pour converser avec lui ; et les Exaltationnistes n’avaient aucune raison de soupçonner la Patrouille d’être sur leur piste.

Si tant est qu’ils soient bien ici. Peut-être n’avaient-ils jamais mordu à l’hameçon qu’on leur avait présenté, soit qu’ils ne l’aient pas vu, soit qu’ils s’en soient méfiés.

Quoi qu’il en soit, et abstraction faite de sa physionomie, il était le candidat idéal pour cette mission, du fait de ses capacités comme de son expérience. La Patrouille souffrait d’une pénurie d’effectifs chronique, et cela n’avait rien de nouveau. Il faut bien se contenter de ce qu’on a.

Les rues grouillaient de monde. En plus de la puanteur qui y régnait de façon permanente, on y humait un fort parfum d’angoisse. Les crieurs publics annonçaient un peu partout le retour imminent du glorieux roi Euthydème à la tête de son armée. Ils ne précisaient pas qu’il battait en retraite à l’issue d’une défaite, mais le peuple était déjà parvenu à cette conclusion.

Personne ne paniquait. Les hommes comme les femmes vaquaient à leurs tâches quotidiennes ou s’affairaient à des préparatifs d’urgence. Ils n’exprimaient que rarement les craintes qui leur rongeaient l’esprit : un siège, la faim, les épidémies, la mise à sac. Autant se meurtrir soi-même les chairs. Par ailleurs, la plupart des habitants de l’ancien monde étaient plus ou moins fatalistes. Les événements à venir pouvaient tourner pour le mieux ou pour le pis. Nul doute que nombre d’entre eux réfléchissaient au meilleur moyen de profiter de la situation.

Toutefois, les conversations étaient bruyantes, les gestes saccadés, les rires stridents. Les épiceries se vidaient de leur stock, les accapareurs s’emparant de ce que les granges royales n’avaient pas encore mis de côté. Oracles, devins et vendeurs de charmes faisaient des affaires en or. Everard n’eut aucune difficulté à nouer de nouveaux contacts. Il n’eut même pas besoin d’offrir à boire à quiconque. On se bousculait pour avoir des nouvelles du dehors.

Dans les rues, sous les arcades de la place du marché, dans les tavernes, chez les épiciers, dans le bain public où il se réfugia pour souffler un moment, il ne cessa d’éluder les questions en faisant montre d’une amabilité inébranlable. En guise d’informations, il n’obtint pas grand-chose. Personne n’avait entendu parler de ses « Aréconiens ». Ce qui n’avait rien que de très prévisible, même si deux ou trois personnes croyaient se rappeler avoir entrevu des quidams correspondant à sa description. Peut-être étaient-elles sincères, mais sans doute n’avaient-elles aperçu que des hommes appartenant à ce milieu et venus d’une lointaine contrée, d’une tribu inconnue. Peut-être leur mémoire les trahissait-elle. Peut-être disaient-elles tout simplement à Méandre ce qu’il souhaitait entendre ; c’était une coutume orientale remontant à la nuit des temps.

Au temps pour les aventures trépidantes du Patrouilleur, songea Everard, s’adressant à une image mentale de Wanda Tamberly. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent de notre travail consiste en des tâches de routine, comme il en va dans toutes les forces de police.

Il finit par faire une touche, ou à tout le moins par dégoter des éléments d’information un peu moins flous que les autres. Dans les thermes, il lia connaissance avec un dénommé Timothée, un marchand d’esclaves velu et grassouillet qui se révéla porté sur les révélations salaces dès que Méandre l’orienta vers ce sujet. Le nom de Théonis s’inséra naturellement dans leur conversation. « Oui, j’ai entendu parler d’elle. Mais je ne sais vraiment que croire.

— C’est aussi notre cas, mon ami. Notre cas à tous. Tout ce que racontent les ragots, ça paraît trop beau pour être vrai. » Timothée s’essuya le front et fixa la pénombre devant lui, comme pour faire apparaître l’image de l’hétaïre dans les volutes de vapeur. « Un avatar d’Anahita. » Il esquissa un signe de dévotion du bout de l’index. « Avec tout le respect que je dois à la déesse. Je ne sais que ce qui se dit dans le monde, ce que je tiens de la bouche de mes amis et de mes serviteurs. Ses amants sont fort rares et ils appartiennent à l’élite, tous jusqu’au dernier. Et ils ne se montrent pas très bavards. Sans doute ne souhaite-t-elle point qu’ils le soient. Sinon, sa réputation en ferait l’égale de Phryné, d’Aspasie ou de Laïs. Mais il arrive à ses hommes de laisser échapper une remarque, et celle-ci se répand bien vite. Peut-être l’enjolive-t-on ce faisant, je ne saurais le dire.

» Son corps comme son visage sont dignes d’Aphrodite, sa voix est une mélodie, sa peau un champ enneigé, sa démarche celle d’une panthère. Ses cheveux sont noirs comme la nuit. Ses yeux sont un feu où va se fondre le cuivre. Voilà ce que l’on dit.

» Je ne l’ai jamais vue. Peu de gens l’ont aperçue. Elle ne quitte que rarement sa demeure et se déplace dans une litière voilée. Mais, oui, c’est ce que dit la chanson. Une chanson à boire. Malheureusement, nous autres gens du peuple, nous ne pouvons que l’aimer en chanson. Et peut-être les couplets sont-ils un rien exagérés. » Ricanement. « Peut-être l’aède qui les a composés prenait-il ses désirs pour des réalités. »

S’il s’agit de Raor, je dirais qu’il l’a bien croquée. Everard se sentit glacé au sein de l’étuve. Il ordonna à sa voix de ne pas trembler. « D’où vient-elle ? Est-elle accompagnée de parents ? »

Timothée se tourna vers le colosse. « Pourquoi une telle insistance ? Elle n’est pas pour toi, mon ami, oh non ! même si tu lui proposais un millier de statères. Pour commencer, les hommes qui ont d’ordinaire sa faveur ne manqueraient pas de te jalouser. Cela risquerait de te valoir des ennuis. »

Everard haussa les épaules. « Simple curiosité de ma part, c’est tout. Une femme sortie de nulle part, qui du jour au lendemain ou presque obtient les faveurs de ministres royaux…»

Timothée prit un air inquiet. « On raconte que c’est une sorcière…» En hâte : « Non que je cherche à la dénigrer, entends-moi bien. Écoute, elle a financé un temple dédié à Poséidon, à l’extérieur de la ville. Une bien pieuse démarche. » Il ne put résister à son cynisme. « Cela procure un emploi à son cousin Nicomaque, qui en est le prêtre. Il était là bien avant son arrivée, mais j’ignore ce qu’il faisait – peut-être lui préparait-il le terrain. » En hâte, une nouvelle fois : « Avec tout le respect que je lui dois. Pour ce que j’en sais, c’est une déesse descendue parmi nous. Changeons de sujet, veux-tu. »

Poséidon ? s’interrogea Everard. Si loin de la mer ?… Oh ! oui. C’est aussi le dieu des chevaux et des séismes, et ce pays est bien pourvu de ce côté.

Le soir venant, il estima que Chandrakumar aurait regagné le vihara. Il commença par se rassasier devant un brasero, un plat de lentilles aux oignons servi dans un chapati. Les tomates, le poivre vert et le maïs grillé ne feraient leur apparition que dans un lointain futur. En guise de café, il dut se contenter d’une piquette coupée d’eau. Et pour soulager un besoin naturel, il s’isola dans une ruelle provisoirement déserte. Le pissoir*, cette conquête dont la civilisation était redevable aux Français, ne verrait le jour que dans l’avenir – pour une période hélas trop brève.

Le soleil avait sombré derrière les remparts et les rues plongées dans l’ombre se rafraîchissaient lorsqu’il arriva à destination. Cette fois-ci, le moine portier le conduisit dans une chambre. Ou plutôt une cellule, minuscule et dépourvue de fenêtre, dont une simple tenture assurait l’intimité. Une lampe en terre cuite posée sur une étagère dispensait une chiche lumière et un parfum acre, et Everard avança avec précaution entre le matelas de paille et le tapis où un homme était assis en tailleur.

Chandrakumar leva la tête, et l’éclat de la lampe se refléta sur ses yeux globuleux. Petit et mince, il avait le teint basané et les lèvres pleines d’un Indien ; né à la fin du XIXe siècle, il avait consacré sa thèse de doctorat à la société indo-bactrienne, ce qui avait amené la Patrouille à lui proposer de poursuivre ses études sur le terrain. Il était vêtu d’un dhotî blanc, portait des cheveux longs et tenait près de sa bouche un objet dont Everard devina qu’il ne s’agissait pas d’une simple amulette.

« Réjouis-toi », déclara-t-il d’une voix hésitante.

Everard lui rendit son salut en grec. « Réjouis-toi. » Le moine qui l’avait conduit s’éloigna. Il reprit la parole, à voix basse et en temporel. « Pouvons-nous parler sans courir le risque d’être écoutés ?

— Vous êtes un agent ? » demanda Chandrakumar d’une voix tremblante. Comme il allait pour se lever, Everard lui fit signe de n’en rien faire et posa sa carcasse sur le sol de terre battue.

« Exact, fit-il. La situation commence à se corser.

— Je m’en doutais un peu. » Chandrakumar avait retrouvé sa contenance. C’était un universitaire et non un gendarme, mais les agents de terrain comme lui devaient être vifs et résistants. Sa voix restait cependant un peu tendue. « Ça fait un an que je me demande quand je verrai arriver quelqu’un. L’heure de la crise a sonné. » Un temps. « N’est-ce pas ? » L’avenir ne dépendait pas nécessairement d’un événement historique du genre spectaculaire.

Everard désigna le médaillon accroché à sa chaîne. « Mieux vaut éteindre ce truc. Il ne faudrait pas que les échos de notre conversation parviennent à des oreilles ennemies. » Cette amulette dissimulait sans doute un enregistreur moléculaire auquel Chandrakumar était en train de confier ses observations de la journée. Il disposait d’un communicateur et autre matériel sophistiqué, mais probablement les avait-il planqués ailleurs.

Une fois le médaillon désactivé, Everard reprit : « Ma couverture est celle de Méandre, un soldat de fortune illyrien. Je suis en fait l’agent spécialiste Jack Holbrook, né en 1975 à Toronto. » Dans le cadre d’une mission aussi délicate que celle-ci, on ne communiquait à ses alliés que le strict nécessaire. Everard et Chandrakumar échangèrent une poignée de main, comme le faisaient les hommes de leurs époques respectives. « Et vous êtes… Benegal Dass, c’est cela ?

— C’est ce que je suis chez moi. Ici, j’utilise le nom de Chandrakumar. Ce qui ne s’est pas fait sans mal. Lors de mon précédent séjour, j’étais « Rajneesh ». Celui-ci ne pouvait pas refaire son apparition si tôt après être reparti dans son pays, de crainte d’éveiller les soupçons, si bien qu’il m’a fallu inventer une histoire de cousinage pour expliquer notre ressemblance. »

Ils étaient passés à l’anglais sans s’en rendre compte, et cet idiome familier les détendait d’un rien. Peut-être étaient-ils encore trop nerveux pour entrer dans le vif du sujet.

« J’ai été surpris de découvrir que vous étiez parti avant cette année, dit Everard. Le siège qui s’annonce est célèbre. Vous auriez pu corriger les erreurs et combler les lacunes de Polybe, sans parler des autres fragments de chroniques qui ont survécu. »

Chandrakumar ouvrit les bras. « Étant donné mes ressources et ma durée de vie également limitées, je ne souhaitais gaspiller ni l’une ni les autres à assister à une guerre. Du sang, de la misère, des larmes, et qu’en reste-t-il au bout de deux ans ? Antiochos est incapable de prendre la cité et n’a pas envie de rester plus longtemps coincé ici. Il conclut une paix dont la conséquence est le mariage de sa fille avec le prince Démétrios et s’en va marcher sur l’Inde. Ce qui importe avant tout, c’est l’évolution d’une société. La guerre n’est rien d’autre que sa pathologie. »

Everard s’abstint de le contredire. Non qu’il aimât la guerre ; il n’en avait que trop vu. D’un autre côté, la guerre était partie intégrante de l’Histoire, tout comme le blizzard du climat arctique ; et l’issue d’un conflit avait souvent de profondes conséquences sur l’Histoire.

« Je suis navré, dit-il, mais nous avions besoin d’un expert sur place pour observer les événements, et c’est tombé sur vous. Euh… Chandrakumar est un pèlerin bouddhiste, je me trompe ?

— Pas exactement. Ce vihara abrite quelques reliques sacrées, mais rien d’extraordinaire. Toutefois, Chandrakumar est en quête d’illumination et les lettres que lui a écrites son cousin Rajneesh, le négociant en soie établi à Bactres, l’ont encouragé à étudier la sagesse de l’Occident autant que celle de l’Orient. Pour prendre un exemple, Heraclite était contemporain de Bouddha et certaines de leurs idées sont étrangement parallèles. Cet endroit convient à merveille à un Indien souhaitant étudier les Hellènes. »

Everard opina. Sautant d’une identité à l’autre, dont il séparait les séjours d’un intervalle de temps suffisant pour éviter d’être reconnu, Benegal Dass avait passé plusieurs dizaines d’années parmi les Bactriens. Pour arriver comme pour repartir, il utilisait les moyens permis par l’époque, aussi lents que dangereux ; en se servant d’un scooter temporel ou de tout autre véhicule trop étrange, il aurait trahi son incognito et enfreint la Prime Directive de la Patrouille. Il avait assisté à l’expansion de cette cité et assisterait à son trépas. Le produit de son labeur ne serait autre que l’histoire de Bactres, une histoire exhaustive et détaillée, destinée à être connue de quelques spécialistes de la Patrouille et des universitaires d’un futur lointain. Lorsqu’il partait en permission dans son pays et son époque d’origine, il était contraint de mentir à sa famille et à ses amis quand on l’interrogeait sur son activité. Nul moine n’avait accepté existence si dure, si solitaire, si dévouée. Je n’ai pas la force d’âme nécessaire, s’avoua Everard.

Chandrakumar eut un rire nerveux. « Pardonnez-moi. Je vous fais perdre du temps. Le bavardage est la maladie professionnelle du lettré. Et en plus, je suis impatient de savoir de quoi il retourne, moi aussi. Que se passe-t-il donc ? » Il marqua une pause. « Alors ?

— Ça ne va pas vous plaire, j’en ai peur, répondit Everard d’un ton lourd de sous-entendus. On vous a sans doute imposé cette corvée pour pas grand-chose. Mais l’événement central est d’une telle importance que la moindre parcelle d’information risque d’être utile, même si elle est négative. »

Vu la pénombre qui régnait dans la cellule, il n’aurait su dire si Chandrakumar se mordait la lèvre. Mais sa voix était glaciale. « Ah bon ? Et quel est cet événement central, je vous prie ?

— Entrer dans les détails me prendrait trop de temps. Non que j’en sache long sur les détails en question. Mon rôle se borne à celui d’agent de liaison, de messager si vous préférez. La Patrouille cherche à prévenir une divergence plusieurs années en aval. Un peu comme si… l’équivalent de la dynastie sassanide s’emparait de la Perse. Et très bientôt. »

Le petit homme se raidit. « Hein ? C’est impossible ! »

Everard se fendit d’un rictus. « Il nous incombe de veiller à ce que ça le reste. Je ne peux pas vous en dire plus, je le répète. En matière de renseignements, un agent ne doit jamais en savoir trop. Mais, si j’ai bien compris, on a mis au jour un complot dont le but est de faire renverser Artaban par un usurpateur, lequel dénoncera le traité de paix conclu avec Antiochos et attaquera l’armée séleucide à son retour de l’Inde, la mettant en déroute et tuant Antiochos en personne.

— Les répercussions… chuchota Chandrakumar.

— Ouais. Le royaume séleucide n’y survivrait pas. Il est en permanence menacé de guerre civile. Du coup, les Romains prendraient pied en Méditerranée orientale, à moins que les Parthes, qui n’ont toujours pas digéré l’humiliation infligée par Antiochos, ne déferlent sur le Moyen-Orient pour restaurer l’Empire perse trois siècles et demi avant que les Sassanides ne le fassent. Impossible de dire quelles seraient les conséquences à moyen ou à long terme, mais l’Histoire n’aura plus rien de commun avec celle que vous et moi avons étudiée.

— Cet usurpateur… s’agit-il d’un chrononaute ?

— C’est ce que nous pensons, acquiesça Everard. Je le répète : on ne m’a quasiment rien dit. Mais j’ai l’impression que la Patrouille a repéré une bande de fanatiques qui ont mis la main sur des scooters et projettent de… je ne sais pas. Préparer le terrain afin que Mahomet et les ayatollahs deviennent maîtres du monde ? Ça me paraît un peu tiré par les cheveux, mais avec les barbus, on ne sait jamais. Quoi qu’il en soit, on a mis sur pied une opération pour les en empêcher, tout en veillant à ne pas trop abîmer le continuum.

— Oui, la prudence s’impose… Je suis prêt à vous assister dans la mesure de mes moyens, bien entendu. Mais quel est exactement votre rôle ?

— Eh bien, comme je vous l’ai dit, je suis moi aussi un agent de terrain, ma spécialité étant le domaine militaire, l’art de la guerre hellénistique pour être précis. J’avais l’intention d’observer le déroulement de ce siège. Il est bien plus intéressant que vous ne semblez le croire. La Patrouille m’a ordonné de modifier mes plans, tout comme vous. J’étais censé arriver en ville, prendre contact avec vous et collecter toutes les informations que vous avez rassemblées durant l’année écoulée. Je repars demain, pour rejoindre l’envahisseur et m’enrôler dans son armée. Je suis trop grand pour servir comme cavalier vu la carrure des chevaux de cette époque, mais les Syriens continuent d’utiliser leur infanterie – la bonne vieille phalange macédonienne – et je ferai un piquier plus que passable. Dans quelque temps, un Patrouilleur entrera en contact avec moi et je lui transmettrai vos données. Une fois qu’Antiochos aura fait la paix avec Euthydème, j’accompagnerai l’armée syrienne jusqu’en Inde et ferai ensuite le voyage retour. Un agent de la Patrouille m’aura glissé une arme énergétique, ce qui me permettra de protéger Antiochos en cas de danger. Nous espérons que ce ne sera pas nécessaire, naturellement. Selon toute probabilité, on éliminera discrètement l’usurpateur et ses sbires, et tout ce que j’aurai à faire, c’est me documenter sur le fonctionnement de l’armée syrienne en campagne.

— Je vois », fit Chandrakumar d’un air vaguement contrarié. Comment osait-on agresser ses Bactriens bien-aimés ? Ses sentiments ne l’empêchèrent pas d’observer : « Mais pourquoi un plan aussi alambiqué ? Bactres ne semble avoir aucun lien avec ce complot. Il aurait suffi qu’un agent débarque discrètement avec un scooter et prenne contact avec moi.

— Simple précaution. L’ennemi a peut-être posté une sentinelle ici, équipée d’un matériel lui permettant de repérer un véhicule temporel. Nous ne voulons courir aucun risque de cette nature. Si l’ennemi continue d’ignorer notre présence, c’est un atout de plus en notre faveur. Et la Bactriane a un rôle à jouer dans l’histoire. Tant qu’elle maintiendra sa puissance militaire, cela obligera les Parthes à se montrer plus prudents que de coutume. » Ceci au moins est pure vérité. Maintenant, repartons sur le terrain du mensonge. « Et peut-être que nos bandits projettent aussi de saper la puissance bactrienne. Nous n’en savons rien – il est possible que nous n’ayons affaire qu’à un groupuscule, rappelez-vous –, mais il n’est pas question de négliger cette possibilité. Parmi les instructions qu’on vous a données, vous deviez vous efforcer de repérer les visiteurs sortant de l’ordinaire. Ce sont eux qui m’intéressent au premier chef.

— Je vois », répéta Chandrakumar, sur un ton plus amical cette fois. Il était impatient d’aider Everard, qui venait de lui brosser un tableau proprement terrifiant – et expressément conçu dans ce but. Mais il conserva son calme et se frotta le menton d’un air pensif. « Difficile à dire. Cette cité est la plus cosmopolite que j’aie jamais vue. Je risque d’amener la Patrouille à perdre du temps avec des innocents.

— Peu importe. Donnez-moi une liste la plus complète possible. Nous ferons le tri ensuite.

— Si vous pouviez me préciser ce que vous recherchez…

— Pour commencer : qui est venu dans ce temple pour y faire ses dévotions, se débrouillant dans la foulée pour se renseigner sur les événements récents… et sur les visiteurs sortant de l’ordinaire, par exemple ?

— Plusieurs personnes, en fait. Un établissement comme celui-ci fait un peu office de service des renseignements, vous savez, et pas seulement pour les bouddhistes. »

Je sais. C’est pour cela que la Patrouille a contribué à sa fondation il y a un demi-siècle. Dans l’Europe médiévale, certains monastères ont pour nous le même usage. « Continuez. Soyez plus précis, vous aussi. S’il vous plaît.

— Eh bien, conformément aux instructions, je suis resté dans cette modeste cellule plutôt que d’emménager dans des quartiers plus confortables, afin d’être mieux à même d’observer les allées et venues. Dans leur grande majorité, les visiteurs ne m’ont paru en rien suspects. J’aimerais vraiment que vous me donniez un peu plus de précisions.

— Je recherche des individus qui paraissent déplacés dans ce milieu spatio-temporel, du fait de leur ethnie, de leur culture ou… de toute autre trait qui aurait éveillé votre attention. On m’a dit que cette bande était plutôt du genre disparate. »

La lampe éclaira faiblement un sourire ironique. « Vu l’époque dont vous êtes originaire, vous pensez peut-être à des terroristes arabes, non ? Eh bien, j’ai discuté avec deux Arabes affirmant être négociants en épices, et rien ne me permet de douter de leur sincérité. Mais il y avait ces Irlandais… Oui, c’étaient vraisemblablement des Irlandais. Deux hommes d’une grande beauté, aux cheveux noirs et à la peau blanche, comme si le soleil de l’Asie ne les avait jamais touchés. Si c’étaient bien des Irlandais, ils n’étaient pas originaires de la présente époque, n’est-ce pas ? Les Irlandais d’aujourd’hui sont encore plongés dans la barbarie. »

Everard s’efforça de réfréner son excitation – ce n’était pas ce genre de suspect qui intéressait Holbrook. Son interlocuteur lui semblait digne de confiance, mais quand on a affaire à un gibier de cet acabit, on limite les risques au maximum. Les Exaltationnistes devaient se douter qu’un historien de la Patrouille était en poste à Bactres. Peut-être même avaient-ils fait le nécessaire pour l’identifier. Dissimule tes traces !

« Que prétendaient-ils être, est-ce que vous le savez ? s’enquit-il.

— Je n’ai pas assisté à la conversation qu’ils ont eue avec Zénodote. C’est un Grec qui s’est converti au bouddhisme, et le moine le plus au fait des affaires de la cité. Je me suis efforcé de le cuisiner après coup, sans paraître trop curieux comme on me l’avait conseillé. D’après ce qu’il m’a rapporté, ils disaient être des Gaulois – des Gaulois civilisés de la région de Massalia.

— Possible. Ils étaient bien loin de chez eux, mais l’existence de grands voyageurs de ce type est attestée. Voir ma propre couverture, par exemple.

— En effet. C’est leur aspect physique qui m’a amené à me poser des questions. Des Gaulois du sud auraient dû ressembler aux Français méridionaux de mon époque et de la vôtre, non ? Enfin, peut-être descendaient-ils de migrants venus du nord. Ils ont déclaré à Zénodote que notre cité leur plaisait fort et qu’ils envisageaient de se lancer dans l’élevage des chevaux quelque part à l’intérieur des terres. Pour ce que j’en sais, ce projet ne s’est jamais concrétisé. Depuis lors, il m’est arrivé de les apercevoir dans la rue, à moins qu’il ne s’agisse de personnes leur ressemblant grandement. D’après certains ragots, il y avait sans doute dans leur groupe une femme qui est devenue par la suite une courtisane plutôt cotée. C’est tout ce que je peux vous dire sur leur compte. Cela vous sera-t-il utile ?

— Je n’en sais rien, grommela Everard. Mon rôle se borne à transmettre vos observations aux agents compétents. » Dissimule tes traces !» Autre chose ? Des étrangers prétendant être libyens, égyptiens, juifs, arméniens, scythes – n’importe quelle contrée exotique fera l’affaire – mais dont l’allure ne collerait pas avec l’origine affichée ?

— J’ai gardé les yeux ouverts, aussi bien dans ce temple que dans les rues de la cité. Mais, ne l’oubliez pas, je suis peu entraîné à repérer des anomalies dans la physionomie des uns et des autres. Rien que chez les Grecs et les Iraniens, on trouve une complexité ethnique à vous donner le vertige. Maintenant que j’y pense, il y avait bien cet homme venu de Jérusalem… voyons, c’était il y a trois mois environ. Je vais vous transmettre mes notes. La Palestine, comme vous le savez, est placée sous la domination de Ptolémée IV, qu’Antiochos a déjà eu l’occasion d’affronter. À l’en croire, cet homme n’a rencontré aucune difficulté pour traverser le territoire syrien…»

Everard n’écoutait qu’à moitié. Il avait la conviction que Théonis et ces prétendus Gaulois étaient ceux qu’il recherchait. Mais il ne tenait pas à ce que Chandrakumar s’en rende compte.

«… une demi-douzaine de Tokhariens venus de l’autre rive du fleuve Iaxartes, qui avaient traversé la Sogdiane pour venir vendre leurs fourrures. Comment ils ont obtenu la permission de passer…»

Un cri retentit dans le couloir. Puis ce fut une course précipitée. On entendit un bruit de bottes et un fracas métallique.

« Que diable ! » Everard se leva d’un bond. Il était venu sans armes, ainsi qu’il seyait à un civil, et il avait également laissé son équipement dans la demeure d’Hipponicus, de crainte de se faire repérer. C’est pour toi, Manse, s’écria-t-il mentalement, sûr de ce qui l’attendait.

Une main écarta la tenture. La chiche lumière permettait de distinguer un casque, une cuirasse, des jambières, la lame d’une épée. L’intrus, un Macédonien, était accompagné de deux de ses camarades. Peut-être y en avait-il d’autres dans le vestibule. « Garde de la cité ! annonça l’homme en grec. Méandre l’Illyrien, je t’arrête. »

Le moine portier les a guidés vers la cellule où je me trouvais, mais comment se fait-il qu’ils connaissent mon nom ? « Par Héraclès ! jura-t-il. Pour quelle raison ? Je n’ai rien fait. » Chandrakumar s’était tapi dans un coin.

« Tu es accusé d’être un espion à la solde des Syriens. » Le capitaine des gardes n’était pas tenu par la loi d’énoncer le chef d’accusation, mais sa nervosité le rendait bavard. « Sors d’ici. » Son épée s’agita. Il lui suffirait de tendre le bras pour la plonger dans le ventre du suspect si celui-ci refusait d’obtempérer.

C’est forcément un coup des Exaltationnistes, mais comment ont-ils réussi à me percer à jour et à me faire appréhender aussi vite ?

Celui qui hésite est perdu. D’un geste vif, Everard renversa la lampe sur son étagère. Une brève flambée d’huile, puis ce fut le noir total. Everard, qui avait déjà changé ses appuis, adopta la position accroupie. Soudain aveugle, le Macédonien poussa un rugissement et frappa au jugé. Les yeux d’Everard, qui avaient eu le temps d’accommoder dans la pénombre, ne perdaient rien des événements. Il tendit le bras, la paume en avant, et se redressa d’un bond. Un craquement d’os. La tête du capitaine partit en arrière. Son épée tomba sur le sol. Il chancela et s’effondra sur ses hommes, gênant leurs mouvements.

En frappant du poing, Everard aurait couru le risque de se briser les phalanges, car il n’y voyait pas grand-chose et n’avait pas la place de manœuvrer. Il espéra qu’il n’avait pas tué ce pauvre bougre, qui ne faisait que son devoir et avait peut-être femme et enfants… Ah ! tant pis. Il fonça dans la mêlée, la disloquant du fait de sa seule masse. Tordant quelques bras, frappant du genou quelques ventres, il réussit à passer. Devant lui, un quatrième garde poussa un cri et tenta de l’arrêter à mains nues, hésitant à dégainer son épée de peur de blesser ses camarades dans ce couloir étroit. Son pagne de couleur claire formait une cible parfaite. Nouveau coup de genou. Son cri monta dans le suraigu. Il tomba par terre, faisant choir un soldat qui venait de se relever.

Le Patrouilleur avait gagné une salle commune. Trois moines s’écartèrent de son chemin, atterrés. Il chargea, sortit dans la rue, fonça.

La carte qu’il s’était inculquée le guida dans sa course : tourne à gauche au premier coin de rue, prends la troisième ruelle qui débouche sur un dédale de venelles tortueuses… Des cris dans le lointain. Une échoppe inoccupée pour l’heure, apparemment assez robuste pour supporter son poids. Hisse-toi à la force du poignet, couche-toi dessus et tiens-toi tranquille, au cas où un poursuivant viendrait à se pointer.

Personne. Everard redescendit au bout d’un moment.

Le crépuscule virait à la nuit noire. Une par une, de plus en plus nombreuses, les étoiles scintillaient au-dessus des toits et des murs. Le silence régnait ; avant l’invention de l’éclairage public, la plupart des citadins se calfeutraient chez eux le soir venu. L’air s’était rafraîchi. Il en avala une goulée et se mit en marche…

La rue des Gémeaux s’étendait devant lui, enténébrée et quasiment déserte. Il croisa un jeune garçon chargé d’une torche, un homme portant une lanterne. Lui-même avait adopté l’allure d’un honnête citoyen, qu’une tardive obligation contraignait à rentrer chez lui à la nuit tombée et qui s’efforçait de ne pas crotter ses chaussures. Il avait dans sa bourse une lampe torche, le seul objet anachronique en sa possession. Quiconque l’aurait fouillé aurait cru à une sorte de talisman. Mais elle ne devait servir qu’en cas d’extrême urgence. Si quelqu’un l’avait vue briller, jamais Everard n’aurait pu lui servir un boniment convaincant, alors qu’il n’aurait eu aucun mal à expliquer la sueur froide qui imprégnait sa tunique.

Quelques rares fenêtres donnaient sur la rue, le plus souvent aux étages supérieurs. Elles étaient protégées par des volets, qui laissaient filtrer des rais de lumière jaune. Derrière eux, les habitants du lieu devaient déguster un souper froid, boire une dernière coupe, commenter les nouvelles de la journée, jouer, chanter une berceuse à un enfant, faire l’amour. On pinça les cordes d’une harpe. Des accords mineurs dérivèrent sur la brise. Tous ces signes de vie semblaient plus lointains que les étoiles.

Everard sentit son pouls revenir à la normale. Il avait ordonné à ses muscles de se détendre. Le contrecoup viendrait quand il le déciderait et pas avant. Il avait le loisir de réfléchir.

Pourquoi cette accusation bidon et cette tentative d’arrestation ? Un simple malentendu ? C’était au mieux invraisemblable, et le fait que le capitaine ait connu son nom plaidait pour le contraire. Celui qui lui avait confié cette mission lui avait donné le nom et le signalement du suspect. De toute évidence, on souhaitait éviter une erreur sur la personne, qui n’aurait pas manqué de l’alerter ainsi que ses éventuels complices. Les Exaltationnistes étaient tout aussi soucieux que lui de ne pas se faire repérer.

Les Exaltationnistes… oui, ils étaient forcément dans le coup. Mais ils ne tiraient pas les ficelles du gouvernement… pas encore. Ils n’oseraient sûrement pas employer des voyous indigènes déguisés en soldats – trop risqué. Pas plus qu’ils n’avaient le pouvoir de dépêcher de véritables gardes. Donc, ils utilisaient comme intermédiaire un notable jouissant du pouvoir ou de l’influence nécessaires pour faire exécuter leurs instructions.

Qui donc ? Eh bien, cela nous ramenait à la personne qui avait identifié Everard.

Zoilus. C’est évident – quoique je l’aie compris un peu trop tard. Une grosse légume doublée d’un client fidèle de Théonis qui a fini par tomber sous son charme. Elle a dû lui servir un bobard quelconque sur des ennemis susceptibles de s’en prendre à elle dans cet endroit reculé. Il avait le devoir de la prévenir dès qu’un nouveau venu poserait des questions sur des étrangers dont la description correspondrait à sa physionomie. Comme il connaît plein de monde dans ce nid à ragots, il avait de grandes chances d’en entendre parler.

Et la malchance a voulu qu’il soit invité par Hipponicus hier soir et voie de ses propres yeux l’étranger trop curieux. Everard laissa échapper une litanie de jurons.

Il l’a mise au courant dès aujourd’hui, je suppose. Pour lui, Méandre était tout simplement un barbare trop curieux, mais elle était plus avisée et l’a persuadé de m’envoyer la garde. Le tout a dû prendre plusieurs heures. Il ne fait pas partie de l’armée et il lui a fallu suborner un officier pour exécuter ses ordres. Et n’oublions pas que tout ça devait se passer dans la discrétion.

Avec ma carrure et mon allure, j’étais suffisamment remarquable pour que ces gardes me retrouvent sans problème.

Il soupira. Ils vont arrêter Chandrakumar. Pour complicité, sinon pire ; et aussi parce qu’ils redoutent de recevoir cinq ou six coups de fouet pour m’avoir laissé filer. Pauvre petit bonhomme.

Il se ressaisit. Une fois que les Exaltationnistes auront découvert qu’il est conditionné pour garder le silence, ils comprendront qu’il ne sert à rien de le torturer, sauf si c’est pour le plaisir. Certes, le seul fait de son conditionnement prouvera que c’est un homme venu du futur. Si ces salopards disposent d’un kyradex… eh bien, il ne leur avouera que des fadaises. Heureusement pour moi, Shalten m’a bien fait la leçon avant mon départ, il m’a amplement pourvu en fausses pistes à disséminer…

Il recensa les atouts dont il disposait : son expérience, sa connaissance, sa force, son agilité, sa ruse, une bourse bien remplie… Quant à son équipement, il était resté dans la demeure d’Hipponicus. Il y avait là un anneau dissimulant un transmetteur capable d’envoyer de brefs messages ; sa batterie avait une capacité dérisoire, mais il captait les émissions photoniques et, vu la technologie de l’époque, n’avait à craindre aucune interférence. Son médaillon à l’effigie d’Athéna dissimulait un émetteur-récepteur un peu plus puissant. Le pommeau de sa dague était un étourdisseur d’une capacité de vingt décharges. La poignée de son épée faisait également office d’arme énergétique.

Et il n’était pas tout seul. Il pouvait faire appel à des centaines de membres de la Patrouille : historiens de terrain comme Chandrakumar, scientifiques spécialisés dans d’autres domaines, esthètes, érudits et experts en ésotérisme… Sans compter les antennes de Rome, d’Alexandrie, d’Antioche, d’Hécatompyles, de Pataliputra, de Xianyang, de Cuicuilco… et leurs dépendances régionales. Toutes étaient informées de son opération. Un appel au secours aurait des résultats instantanés.

A condition qu’il soit en mesure de le lancer.

Et, dans le meilleur des cas, ce serait en désespoir de cause. Les Exaltationnistes avaient dû prendre toutes les précautions possibles et imaginables. Everard n’aurait su dire quels types de détecteur ils avaient mis en place, mais ils avaient sûrement la capacité de repérer toutes les émissions électroniques, sans parler de l’apparition d’un véhicule temporel à proximité de la cité. Ils devaient être prêts à fuir sans laisser de traces au plus petit signe d’intervention de la Patrouille.

Certes, ils n’étaient pas tous en mesure de disparaître instantanément à la moindre alerte. Leurs activités les amenaient forcément à s’éloigner à l’occasion de leurs scooters temporels. Mais il y avait de grandes chances pour que tous ne soient pas vulnérables au même instant. Il suffirait que l’un d’eux échappe à une rafle pour que subsiste le danger qu’ils représentaient dans leur ensemble.

Électro-inculcation ou pas, il était malaisé de s’orienter en l’absence d’éclairage et de panneaux de signalisation. Everard s’égara à deux ou trois reprises, ce qui l’amena à jurer copieusement. Il était pressé, après tout. Dès que les Exaltationnistes seraient informés de l’échec de leur tentative, ils useraient de leur influence sur Zoilus pour envoyer des gardes chez Hipponicus afin de guetter le retour de Méandre et de confisquer ses possessions. Everard devait y arriver avant eux, embobiner le marchand, rassembler ses affaires et foutre le camp.

Il ne pensait pas qu’un autre groupe l’y attendait déjà. Zoilus avait sans doute eu bien de la peine à réquisitionner quatre gardes pour les lancer à sa recherche. En cherchant à faire du zèle, il courait le risque qu’un officier intègre s’intéresse à ses agissements et lui demande de quoi il retournait – ce qui n’aurait pas manqué de compromettre Théonis.

J’ai quand même intérêt à me montrer prudent. Heureusement que le téléphone n’a pas encore été inventé.

Il se figea sur place. Ses tripes se nouèrent. « Sainte mère de Dieu ! » gémit-il, car un simple juron n’aurait pas été digne de sa bêtise. Où est passée ma cervelle ? En vacances aux Bermudes ?

Au moins est-elle revenue à temps. Il fit un pas de côté, se réfugia dans un coin d’ombre, se colla contre un mur en stuc, se mordit la lèvre et tapa du poing sur sa paume.

La nuit était peuplée d’étoiles et une lune gibbeuse éclairait la tour de l’Aigle. La rue où demeurait Hipponicus serait tout aussi illuminée. Et lui serait visible comme en plein jour lorsqu’il se planterait devant la porte, toquerait et attendrait qu’un esclave vienne lui ouvrir.

Il leva les yeux. Véga brillait au sein de la Lyre. Rien ne bougeait hormis les étoiles frémissantes. Peut-être un scooter temporel flottait-il dans les hauteurs, chevauché par un ennemi équipé de jumelles qui distinguait la rue dans ses moindres détails. Une pression sur un bouton, et il fondrait sur sa proie en un instant. Inutile de la tuer : un coup d’étourdisseur et il la chargerait sur sa selle pour la conduire en salle d’interrogatoire.

Évidemment. Dès qu’elle aurait appris ce qui s’était passé au vihara, ce qui ne saurait tarder, Raor enverrait un de ses hommes en amont pour qu’il surveille la demeure du marchand jusqu’à ce que le fugitif s’y présente ou que les soldats viennent l’y chercher. La Patrouille n’avait aucun véhicule à proximité et Everard était incapable d’en appeler un. Non qu’il l’ait souhaité. S’il avait capturé un éventuel guetteur, cela aurait poussé le reste de la bande à prendre la fuite.

Peut-être qu’elle n’y pensera pas. J’ai failli passer à côté.

Everard laissa échapper un soupir. Trop hasardeux. Les Exaltationnistes sont certes cinglés, mais ils ne sont pas stupides. En fait, leur talon d’Achille serait plutôt leur excès de subtilité. Autant les laisser s’emparer de mon paquetage.

Quel profit en retireraient-il ? Peut-être n’avaient-ils pas les outils nécessaires pour lui arracher ses secrets. S’ils y parvenaient quand même, eh bien, ils n’apprendraient rien de fondamental, hormis que Jack Holbrook n’était pas un imbécile.

Une bien pauvre consolation pour un Manse Everard à présent désarmé.

Que faire ? Quitter la cité avant l’arrivée des Syriens, chercher à gagner la plus proche antenne de la Patrouille ? Celle-ci se trouvait à plusieurs centaines de kilomètres, et il y avait de grandes chances pour qu’il périsse en chemin, et avec lui les quelques bribes d’information qu’il était parvenu à collecter. Et s’il survivait à ce périple, jamais ses supérieurs n’accepteraient de le laisser reprendre sa mission là où il l’avait laissée. Et il n’était pas question de passer de nouvelles années-homme à tenter d’insérer un autre agent dans ce contexte spatio-temporel. Il avait brûlé tous ses vaisseaux.

Si Raor devait affronter le même dilemme, cela ne lui ferait ni chaud ni froid. Elle reviendrait en arrière dans le temps, annulerait sa première tentative et repartirait de zéro. Et peu importent les risques de vortex causal, peu importent les conséquences imprévisibles et incontrôlables sur le cours des événements. Le chaos est le but même des Exaltationnistes. C’est le feu qui leur permettra de forger leur royaume.

Si je renonce à ma mission et parviens à avertir la Patrouille, elle sera obligée d’intervenir en force, en envoyant une escadrille de scooters temporels en ce lieu et en cette heure. Sans doute pourront-ils libérer Chandrakumar. Et mettre un terme aux agissements de Raor. Mais celle-ci leur filera entre les doigts, ainsi que ses acolytes, et ils chercheront de nouveau à nous nuire, en un temps et un lieu dont nous ne saurons rien.

Everard haussa les épaules. Ça ne me laisse guère le choix, pas vrai ?

Il changea de direction et obliqua vers les quais. Selon son inculcation, il y avait dans ce quartier quantité de tavernes sordides où il trouverait une paillasse, un abri et peut-être quelques ragots sur Théonis. Demain… Demain, le roi allait revenir, l’ennemi sur les talons.

La tournure prise par les événements ne devrait pas me surprendre, je suppose. Shalten et les autres avaient élaboré un plan des plus minutieux. Mais tout officier est censé savoir que la première perte à déplorer lors d’une bataille est précisément le plan ourdi par les stratèges.

<p>1987 apr. J.C.</p>

La maison était sise dans une cité-dortoir des environs d’Oakland, où on avait la possibilité de ne jamais voir son voisin si on le souhaitait. Plutôt petite, blottie au fond d’une impasse, elle était protégée des regards par une haie de pins et de chênes des canyons. Everard y découvrit un intérieur frais, sombre et anachronique. Acajou, marbre, têtières brodées, tapis moelleux, tentures marron, livres reliés plein cuir avec titres en français dorés à l’or fin, copies de Seurat et de Toulouse-Lautrec, identiques aux originaux à la molécule près et… tout cela n’avait rien à faire en ce lieu et en cette époque, n’est-ce pas ?

Shalten perçut sa réaction. « Ah ! oui, dit-il dans un anglais dont Everard ne put identifier l’accent, mon pied-à-terre* préféré se situe dans le Paris de la Belle Époque*. Un raffinement près de sombrer dans l’horreur, des innovations qui vont verser dans la folie, et, du coup, aux yeux d’un observateur avisé, un certain piquant qui frise le poignant. Quand les nécessités de mon travail m’obligent à me déplacer, j’emporte quelques souvenirs avec moi. Soyez le bienvenu. Prenez place pendant que je vais chercher des rafraîchissements. »

Il tendit la main à Everard, qui la serra. Une main sèche et osseuse, qui évoquait une patte d’oiseau. L’agent non-attaché Shalten était du genre fluet, avec un grand crâne chauve et un visage ridé. Il était vêtu d’un pyjama et d’une robe de chambre fanée, chaussé de pantoufles et coiffé d’une calotte, bien qu’il ne fût sans doute pas juif. Lorsque Everard avait discuté des modalités de ce rendez-vous avec l’antenne locale, il s’était enquis du lieu et de l’époque d’origine de son hôte. « Vous n’avez pas besoin de le savoir », lui avait-on répondu.

Néanmoins, Shalten paraissait fort hospitalier. Everard s’effondra dans un fauteuil rembourré, refusa un scotch car il devrait reprendre le volant pour regagner son hôtel, mais accepta une bière. Quant à Shalten, il se servit un thé aromatisé à l’amaretto et au triple sec, qui ne collait guère avec ses affectations françaises ; mais la cohérence semblait le cadet de ses soucis. « Je resterai debout, si cela ne vous dérange pas », dit-il d’une voix éraillée. Une pipe en terre était posée sur son bureau. Il la bourra d’un tabac au parfum nauséabond. En partie par réaction de légitime défense, Everard sortit sa bouffarde et l’imita. L’atmosphère n’en demeura pas moins conviviale.

Enfin, au moins partageaient-ils certaines valeurs, et Shalten était-il sans doute au fait des dangers qui les menaçaient.

Ils consacrèrent quelques minutes au temps qu’il faisait, aux embouteillages et à la qualité des menus du restaurant Tadich à San Francisco. Puis Shalten braqua sur son visiteur des yeux d’un vert jaune étrangement lumineux et lui dit sans changer de ton : « Bien. Vous avez déjoué les plans des Exaltationnistes au Pérou et capturé bon nombre d’entre eux. Puis vous avez neutralisé ce conquistador et l’avez replacé dans le cours de sa vie. Ensuite, vous avez déjoué les plans des Exaltationnistes en Phénicie et en avez de nouveau capturé un certain nombre. » Levant la main : « Non, je vous en prie, pas de fausse modestie. Je sais, vous étiez bien secondé. Mais si les cellules de l’organisme sont nombreuses, il n’en a pas moins besoin d’un esprit unique pour les contrôler. Non seulement c’est vous qui avez supervisé ces opérations, mais vous avez en outre exécuté personnellement certaines de leurs phases les plus cruciales. Permettez-moi de vous adresser mes compliments. La question est la suivante : avez-vous pris le temps nécessaire pour récupérer vos forces sur votre ligne de vie personnelle ? »

Everard fit oui de la tête.

« En êtes-vous bien sûr ? insista Shalten. Nous pouvons toujours vous accorder un répit supplémentaire. Nul doute que la tension était pour vous considérable. La phase suivante telle que nous l’envisageons sera encore plus dangereuse, encore plus éprouvante. » Il esquissa un sourire. « Je dirais même imposante, mais, vu les opinions que vous affichez, peut-être devrais-je éviter cet adjectif. »

Everard s’esclaffa. « Merci ! Non, sincèrement, je suis impatient d’en découdre. Sinon, pourquoi me serais-je porté volontaire ? Je n’aime pas savoir les Exaltationnistes encore libres de nuire. » Formulée en anglais, cette remarque était grotesque, mais seul le temporel était équipé de la structure grammaticale idoine pour accommoder la chronocinétique. Et Everard préférait utiliser sa langue maternelle sauf contre-indication. Les deux hommes savaient ce qu’il avait voulu dire. « Finissons-en avec ce boulot avant qu’ils en aient fini avec nous.

— Vous n’aviez pas besoin de vous en occuper personnellement, vous savez, fit remarquer Shalten. Étant donné vos qualifications, le haut commandement espérait que vous vous porteriez volontaire, mais ce n’était pas une obligation.

— C’est ce que je souhaitais », gronda Everard. Il empoigna le fourneau de sa pipe, savourant la chaleur qui se diffusait dans ses doigts. « Bon, quel est votre plan et quel rôle suis-je censé y jouer ? »

Shalten exhala à son tour un nuage de fumée. « Commençons par planter le décor. Nous savons que les Exaltationnistes se trouvaient en Californie le 13 juin 1980. A tout le moins l’un d’entre eux, dans le contexte de leur équipée phénicienne. Ils ont pris les précautions de rigueur, tirant prétexte d’activités chrononautiques légitimes pour camoufler leurs agissements, et cætera. Nous n’avons aucune chance de les retrouver. Le simple fait de leur présence pourrait nous donner les moyens de leur jouer un tour à notre façon, sauf qu’ils ne manqueraient pas de nous repérer vu la paranoïa qui les caractérise. Il est vraisemblable qu’ils sont restés sur le qui-vive* durant toute cette journée, évitant toutes les actions dont ils ne maîtrisaient pas les tenants et aboutissants.

— Mouais. C’est évident.

— Après avoir étudié la situation, j’ai constaté qu’il existait un autre intervalle d’espace-temps où un ou plusieurs Exaltationnistes étaient sûrement en train de rôder. Ma conclusion n’a rien de garanti, et l’intervalle en question n’a rien de précis, mais cela vaut la peine d’y regarder de plus près. » Le tuyau de sa pipe se braqua sur Everard. « Voyez-vous de quoi je veux parler ?

— Eh bien, euh… ici et maintenant, bien sûr, puisque vous vous y trouvez.

— Exactement. » Rictus de Shalten. « Je m’oblige à passer plusieurs semaines dans ce répugnant milieu afin de peaufiner les détails de mon piège. Peut-être en vain, d’ailleurs. Comme il est fréquent que l’homme déploie ses efforts pour ne cueillir que les fruits les plus vains ! Mais c’est à vous qu’il appartiendra de juger de la qualité de ma moisson. » Ses lèvres pincées exhalèrent des volutes de fumée. « Pouvez-vous deviner pourquoi j’ai conclu que ce laps de temps risquait de se révéler fructueux ? »

Everard fixa le gnome qui lui faisait face comme s’il venait de se transformer en serpent à sonnette. « Mon Dieu ! murmura-t-il. Wanda Tamberly.

— La jeune dame de ce temps embarquée dans notre affaire péruvienne, oui, exactement. » Shalten opina du chef et reprit avec une impassibilité exaspérante : « Permettez-moi de développer mon raisonnement, même si vous l’avez sûrement reconstitué à partir de cette prémisse. Comme vous vous en souvenez sûrement, lorsqu’ils ont échoué à s’emparer de la rançon d’Atahualpa, les Exaltationnistes ont emporté les deux hommes dont la présence avait fait échouer leur plan – temporairement, espéraient-ils –, à savoir Don Luis Castelar et notre agent spécialiste Stephen Tamberly. Ils ont identifié ce dernier comme étant un Patrouilleur et l’ont interrogé à loisir grâce à un kyradex. Lorsque Castelar s’est libéré et enfui sur un scooter temporel, emportant Tamberly avec lui, les Exaltationnistes avaient accumulé quantité d’informations sur notre homme et sur ses antécédents. Votre équipe les a attaqués peu après, tuant ou capturant la plupart d’entre eux. »

Je ne risque pas d’avoir oublié tout ça, nom de Dieu ! pesta Everard dans son for intérieur.

« Maintenant, considérez la situation du point de vue de ceux d’entre eux qui nous ont échappé ou qui ne se trouvaient pas sur les lieux lors de votre raid, poursuivit Shalten. Leur projet avait échoué dans les grandes largeurs. Ils étaient sûrement désireux de découvrir pourquoi. La piste qu’avait remontée la Patrouille était-elle éventée, ou bien risquait-elle de la conduire à d’autres membres de leur bande ?

» Ces rufians sont audacieux et beaucoup trop intelligents. Ils n’ont pu manquer d’exploiter tous les indices se trouvant à leur portée. Sans que nous ne puissions les en empêcher. Nous n’avons pas les moyens de placer sous surveillance permanente toutes les personnes impliquées dans cette histoire. Peut-être sont-ils retournés au Pérou après 1533 pour s’enquérir de la biographie de Castelar à l’issue de cet épisode. Idem pour l’agent Tamberly, dans une moindre mesure toutefois. Certes, ils n’avaient aucun moyen pour reconstituer les efforts que nous avons dû déployer afin de capturer le conquistador et de récupérer notre agent, ni pour déterminer le rôle qu’a joué la nièce de ce dernier dans l’aventure. Ils n’ont pu au mieux qu’obtenir des données fragmentaires, formuler des déductions incomplètes et ambiguës. Cependant, il est clair qu’ils ont conclu qu’ils ne couraient aucun danger immédiat – comme en atteste le fait qu’ils aient mis en œuvre leur équipée phénicienne.

» Ils ont commencé, j’en suis sûr, par enquêter sur toutes les personnes citées par Tamberly au cours de son interrogatoire en règle. Parents, amis et connaissances. En explorant les années postérieures à celle-ci, ils n’ont pu manquer de conclure que sa nièce Wanda avait été impliquée dans l’aventure et, en conséquence, invitée à entrer dans la Patrouille. Peut-être ont-ils réussi à déterminer que la date de son implication était voisine du mois de mai 1987…

— Et nous restons assis ici sans rien faire ? » s’emporta Everard.

Shalten leva une main. « Reprenez-vous, mon ami, je vous en prie. Pourquoi s’attaqueraient-ils à elle, ou à toute autre personne, d’ailleurs ? Le mal est fait. Ce sont des êtres dénués de conscience, d’une cruauté toute féline, mais qui ne se laissent jamais aveugler par le désir de vengeance. En elle-même, la famille Tamberly ne représente plus aucune menace pour eux. Je suppose qu’ils vont procéder avec un luxe de précautions, car ils ne manqueront pas de conclure que la Patrouille a placé Miss Wanda sous étroite surveillance – je me refuse à utiliser cette grotesque appellation de « Miz » –, précisément dans l’espoir de les repérer. Après tout, eux-mêmes n’auraient aucun scrupule à utiliser un être humain en guise d’appât. Non, ils se contenteront de glaner des bribes de données avant de battre en retraite dans leur repaire, en un autre lieu et un autre temps.

— Mais quand même !…

— En fait, j’ai fait placer mademoiselle Tamberly sous surveillance par acquit de conscience. Le risque est à mes yeux minime et cette démarche représente un gaspillage d’années-hommes. Mais le QG a insisté. Vous pouvez vous détendre.

— D’accord, d’accord », grommela Everard, soulagé malgré lui. Pourquoi est-ce que je me fais autant de souci ? Oh ! elle est vaillante, intelligente et bien roulée, mais après tout ce n’est qu’une fille, une fille comme il en existe des millions d’autres dans toute l’histoire de l’humanité… « Est-ce qu’on en a fini avec les préliminaires ? Pourrions-nous entrer dans le vif du sujet ? »

Shalten sirota son verre. « La conclusion à laquelle je suis parvenu est celle que je vous ai exposée tout à l’heure. Un ou plusieurs Exaltationnistes se trouvent dans la région de San Francisco durant le mois de mai 1987. Ils font preuve d’une discrétion telle que nous ne parviendrons jamais à les dénicher. Mais ce que nous pouvons faire, ce que nous avons entrepris de faire, c’est leur tendre un piège. »

Everard vida sa chope de bière et se pencha en avant, tirant furieusement sur sa pipe. « Lequel ?

— Avez-vous suivi l’affaire de la Lettre de Bactriane ? répliqua Shalten.

— La quoi ? » Everard réfléchit un instant. « Non, je… je ne pense pas. Les journaux en ont parlé ? Je n’ai passé que peu de temps ici cette année, et j’ai été pas mal occupé. »

Le crâne chauve s’inclina. « Je comprends. Vous avez mené cette affaire péruvienne à une conclusion satisfaisante puis vous êtes occupé de cette charmante jeune dame, et quand on sait ce que réserve l’avenir proche, on n’a guère tendance à suivre l’actualité de près. Mais je pensais que cette information ne vous aurait pas échappé. Si elle n’a rien de sensationnel, elle n’en a pas moins agité le monde des érudits et des historiens, et ce à l’échelle internationale.

— En grande partie grâce à votre discrète intervention, je suppose », déduisit Everard. Son cœur battait la chamade.

« Ainsi que je vous l’ai dit, je me suis déplacé ici pour une bonne raison. »

Comment s’y prend-il ? Il doit disposer de tout un réseau de correspondants, distiller des informations rédigées avec soin à des journalistes triés sur le volet… ce rat de bibliothèque a-t-il l’envergure nécessaire pour monter une telle opération ? Même en tenant compte des moyens informatiques qui sont sûrement les siens, c’est proprement stupéfiant. Mais ne lui demande surtout pas d’entrer dans les détails, mon garçon, ou il va te tenir la jambe jusqu’à la semaine prochaine.

« Je vous écoute, dit-il.

— Nous aurions pu jeter notre dévolu sur le mois de juin 1980, où la présence des Exaltationnistes est attestée, mais, outre que leur méfiance naturelle aurait joué contre nous, j’ai estimé que leur intervention serait trop brève. Il y avait de grandes chances pour qu’ils ne remarquent même pas notre appât. Cette année-ci est plus propice à notre action, à condition bien sûr qu’ils se trouvent dans les parages. Ils sont dans l’obligation d’enquêter sur la famille Tamberly d’une façon relativement décousue, en se manifestant sur des périodes recouvrant plusieurs journées. Déguisés comme ils le sont en ressortissants du XXe siècle d’apparence ordinaire, ils sont obligés de patienter des heures dans leur logis ou dans les transports en commun – de sorte qu’ils chercheront à tromper leur ennui en lisant les journaux, en regardant la télévision, et cætera. N’oublions pas que ce sont des individus d’une grande intelligence. L’environnement où ils seront plongés, un environnement pour eux de la plus haute antiquité, ne manquera pas d’éveiller leur curiosité. Et… comme je l’ai dit, l’événement conçu pour attirer leur attention fait les gros titres des journaux. Pendant une période fort brève, naturellement ; un clou chasse l’autre. Mais si la chose les intrigue, ils ont le loisir de creuser la question, de se procurer des publications spécialisées, par exemple. »

Everard soupira. « Pourrais-je avoir une autre bière ?

— Je vous en prie. »

Lorsque Everard se fut rassit, Shalten resta planté devant un splendide secrétaire antique, qui le faisait apparaître fort laid par contraste, tira sur sa pipe et lui lança : « Que savez-vous du royaume gréco-bactrien ?

— Hein ? Euh… laissez-moi réfléchir…» S’il possédait sur le bout des doigts l’histoire des sociétés où il était allé en mission, il n’avait sur les autres que de vagues notions. « La Bactriane se trouvait au nord de l’Afghanistan actuel. Alexandre le Grand l’avait envahie et intégrée à son empire. Des colons grecs s’y sont établis. Par la suite, ils ont déclaré leur indépendance et ont conquis… euh… la quasi-totalité du reste de l’Afghanistan et une partie du nord-ouest de l’Inde. »

Shalten acquiesça. « Bien répondu, pour une question posée au débotté. Mais vous allez devoir approfondir vos connaissances. Et aussi reconnaître le terrain – je vous suggère de le faire en 1970, avant les troubles actuels, afin de passer sans peine pour un touriste. »

Il bomba son torse rachitique et reprit : « Il y a deux ans, un soldat russe égaré dans les montagnes de l’Hindu Kuch a trouvé un coffret datant de l’époque hellénistique, de toute évidence mis au jour suite à une explosion causée par les rebelles. Une histoire qui sort de l’ordinaire, vous en conviendrez. Épicée en outre par le flou des rapports officiels, bien que celui-ci soit caractéristique des us et coutumes soviétiques. Pour me résumer, notre soldat a transmis sa trouvaille à ses officiers supérieurs, et elle a fini par échouer à l’Institut des études orientales de Moscou. Peu après, le professeur L.P. Soloviev a publié un article détaillant les résultats de son étude. Il n’a aucun doute sur l’authenticité de cet artefact et affirme qu’il recèle de précieuses informations sur une période de l’histoire restée dans l’ombre. Jusqu’ici, les historiens n’avaient que des pièces de monnaie à se mettre sous la dent pour obtenir des données sur ladite période.

— Que contenait ce coffret ?

— Permettez-moi au préalable de vous esquisser le contexte. La Bactriane occupait grosso modo la région située entre l’Hindu Kuch et l’Amou-Daria. Au nord se trouvait la Sogdiane, limitée par le Syr-Daria – aujourd’hui englobée dans l’Union soviétique –, également placée sous la souveraineté des rois de Bactriane.

» Ceux-ci avaient fait sécession de l’Empire séleucide. En l’an 209 avant l’ère chrétienne, le roi Antiochos III a traversé l’Asie centrale pour reconquérir ces riches territoires. Il a battu son rival Euthydème Ier et assiégé Bactres, sa capitale, malheureusement sans succès. Au bout de deux ans, il a levé le siège, fait la paix avec le rebelle puis est parti vers le sud afin d’imposer sa puissance à l’Inde – quoique, là encore, sa campagne se soit conclue par un traité plutôt que par des conquêtes. Bien que le siège de Bactres ait été aussi célèbre en son temps que celui de Belfort l’a été dans ma France chérie, aucun récit détaillé n’en a survécu par la suite.

» Eh bien, le coffret trouvé par notre soldat russe contenait un papyrus dont le texte était encore en grande partie déchiffrable. La datation au carbone 14 a permis d’établir son authenticité. Il est rapidement apparu que nous avions affaire à une lettre adressée par Antiochos à un subordonné en poste au sud-ouest de la région. Le messager et son escorte ont sans doute été victimes de bandits des grands chemins. Le coffret s’est retrouvé enfoui sous la terre, après que les brigands l’eurent jeté en constatant qu’il ne contenait rien de précieux, et l’aridité du climat a contribué à sa bonne conservation. »

Shalten acheva son thé aromatisé et se dirigea vers la cuisine pour s’en préparer un autre. Everard s’exerça à la patience.

« Que disait cette dépêche ?

— Vous aurez l’occasion d’en examiner une copie. En résumé, Antiochos y raconte comment, alors qu’il arrivait aux portes de Bactres, Euthydème et son fils, le courageux Démétrios, ont tenté une sortie. Leur escadron a ouvert une brèche dans l’armée syrienne, mais celle-ci l’a repoussé et les Bactriens sont retournés à l’abri de leurs remparts. Si cette manœuvre avait réussi, peut-être auraient-ils gagné la guerre sur-le-champ. Mais le coup était risqué. À en croire la lettre, Euthydème et Démétrios menaient eux-mêmes la charge, et ils ont failli être occis lorsque Antiochos a contre-attaque. Un fait de guerre des plus hardis, dont vous apprécierez sûrement la relation. »

Everard, qui avait vu des hommes se vider de leur sang et de leurs tripes sur le champ de bataille, se contenta de demander : « À qui était destinée cette dépêche ?

— Le texte ne permet pas de le dire avec certitude. Sans doute à un général, chargé de gouverner le royaume « allié » de Gédrosie situé sur le golfe Persique, ou bien à un satrape placé à la tête d’une province orientale… Quoi qu’il en soit, Antiochos conclut de cet incident que la guerre ne pourra pas être gagnée rapidement et retarde son projet de marche sur l’Inde. Un projet auquel il a fini par renoncer, du reste.

— Je vois. » La pipe d’Everard s’était éteinte. Il vida le fourneau de ses cendres et craqua une allumette. « Cette sortie et l’escarmouche qui a suivi… ce n’était pas un incident ordinaire, je présume.

— Précisément. Le professeur Soloviev développe cette idée dans son article de la Literaturnaya Gazeta, et c’est cela qui a enflammé les imaginations. »

Il aspira une bouffée de tabac, avala une gorgée de thé et poursuivit : « Antiochos III est connu sous le sobriquet d’Antiochos le Grand. Après avoir hérité d’un empire en déréliction, il l’a remis sur pied et lui a restitué toute la puissance qu’il avait perdue ou quasiment. Ptolémée IV l’a battu à Raphia, ce qui lui a valu de perdre la Phénicie et la Palestine, mais il a reconquis ces territoires par la suite. Il a soumis les Parthes. Ses campagnes l’ont conduit jusqu’en Grèce. Hannibal a trouvé refuge auprès de lui à l’issue de la Deuxième Guerre punique. Les Romains ont fini par le vaincre et il a légué à son fils un domaine bien diminué, mais qui demeurait néanmoins considérable. Ses innovations en matière culturelle et judiciaire ne furent pas moins importantes. Son règne fut très fertile. »

Everard faillit évoquer la vie amoureuse d’Antiochos, mais se retint. « Vous voulez dire que s’il avait été tué devant Bactres…

— La dépêche ne permet pas de conclure qu’il a couru un quelconque danger. On ne peut en dire autant de ses ennemis, à savoir Euthydème et Démétrios. Et bien que leur pays soit destiné à sombrer dans une relative obscurité, leur résistance a changé le cours de la carrière d’Antiochos. »

Shalten vida sa pipe de ses cendres, la posa dans un coin, joignit les mains derrière le dos et poursuivit sa conférence improvisée ; Everard sentit un frisson glacé lui parcourir l’échine.

« Dans son article, le professeur Soloviev spécule assez longuement sur ce point, fort de son autorité d’historien reconnu. Sa thèse a séduit l’imagination des rêveurs du monde entier. Une thèse des plus intriguante. Rendue plus populaire encore par les circonstances romantiques de cette découverte. Sans parler de la remise en question, certes subtile, du déterminisme marxiste à laquelle se livre le cher professeur. Il sous-entend qu’un banal accident – la mort d’un souverain au cours d’une bataille, par exemple – suffit à décider du futur. Que cet article puisse être publié, et dans une revue aussi connue, voilà qui est en soi-même sensationnel. L’un des premiers exemples de la glasnost tant vantée par monsieur Gorbatchev. Il est naturel que cela ait attiré l’attention du monde entier.

— Eh bien, il me tarde de lire cet article », commenta Everard, presque machinalement. Il avait l’impression que venait de se lever un vent violent porteur de l’odeur du tigre mangeur d’hommes. « Mais cette hypothèse tient-elle vraiment la route ?

— Supposons que la Bactriane tombe dans l’escarcelle d’Antiochos. Du coup, il dispose des ressources nécessaires pour partir en campagne dans l’ouest de l’Inde. S’il réussit à conquérir cette région, cela renforce sa position vis-à-vis de l’Égypte et surtout de Rome. On l’imagine sans peine reconquérant les territoires qu’il a perdus au nord du Taurus et aidant Carthage à survivre à la Troisième Guerre punique. Bien qu’il soit lui-même tolérant, l’un de ses descendants a tenté d’écraser le judaïsme en Palestine, comme on le lit dans les livres des Maccabées. Si ce roi avait disposé du pouvoir suprême en Asie Mineure, sa tentative aurait sans doute été couronnée de succès. Conséquence : jamais le christianisme ne serait né. Du coup, le monde qui nous a donné naissance, à vous et à moi, ne serait plus qu’un spectre, un potentiel non réalisé, dont une Patrouille du temps parallèle aurait pour mission de prévenir l’émergence. »

Everard laissa échapper un sifflement. « Ouais. Et des Exaltationnistes qui se seraient débrouillés pour être dans les bonnes grâces d’Antiochos – et pour réapparaître quelques générations plus tard chez les Séleucides – auraient tous les atouts nécessaires pour créer un monde à leur convenance, n’est-ce pas ?

— Une telle possibilité ne manquerait pas de leur venir à l’esprit, opina Shalten. Ainsi que nous le savons, ils commenceront par frapper en Phénicie. Après l’échec de cette opération, il y a des chances pour que les survivants se souviennent de la Bactriane. »

<p>209 av. J.C.</p>

Dans un fracas et un rugissement qui semblèrent durer des heures, l’armée du roi Euthydème entra dans la Cité du Cheval. Au sud, la terre disparaissait sous le nuage de poussière soulevé par les pieds et les sabots, agité par le tumulte du vent et des soldats. À l’horizon, on ne voyait rien de l’arrière-garde bactrienne qui tenait tête aux troupes syriennes. On entendait sonner les cornes, battre les tambours, gémir les chevaux et les bêtes de somme, grincer les voix des hommes.

Everard se mêlait à la foule. Il s’était acheté un manteau à capuchon pour dissimuler son visage. Un tel vêtement détonnait dans cette chaleur et cette agitation, mais, en ce jour, les citoyens avaient d’autres soucis. Il avançait d’un pas mesuré, allant de ruelle en stoa, arpentant la cité – pour lui prendre le pouls, se dit-il ; il s’efforçait d’élaborer un plan d’action englobant toutes les contingences possibles et tenant compte de toutes les observations effectuées.

Les conducteurs de char donnaient du fouet pour rallier leurs baraquements depuis les portes de la ville. Ils étaient suivis du reste des soldats, transformés en statues grises par la poussière, courbés de fatigue et muets de soif. Toutefois, ils continuaient de marcher en ordre. La plupart étaient des cavaliers équipés d’une armure légère, brandissant une lance dont la pointe étincelait au-dessus des fanions et des oriflammes, également armés d’un arc ou d’une hache fixés au pommeau de leur selle. On les utilisait rarement comme troupes de choc, car l’étrier était encore inconnu à cette époque, mais ils avaient l’allure de centaures ou de Comanches et, quand ils lançaient une frappe éclair, ils se montraient aussi féroces que des loups. L’infanterie qui les soutenait était en majorité composée de mercenaires, avec un fort contingent de Grecs et d’Ioniens ; la forêt de leurs piques frémissait comme sous la houle, un effet de leur pas cadencé. Les officiers à cheval, coiffés d’un casque à crête et vêtus d’une cuirasse, étaient pour la plupart grecs ou macédoniens.

Plaqués contre les murs, penchés aux fenêtres ou juchés sur les toits, les citoyens les regardaient défiler en saluant, en riant, en pleurant. Les femmes brandissaient leurs bambins, criant d’une voix pleine d’espoir : « Regarde, c’est ton fils ! » – prononçant ensuite un nom chéri. Les vieillards clignaient des yeux et secouaient la tête, résignés aux caprices des déités. Les jeunes garçons se montraient les plus bruyants, persuadés que l’ennemi connaîtrait bientôt la déroute.

Les soldats ne s’arrêtèrent point. Ils avaient ordre de gagner leurs quartiers et, une fois étanchée leur soif, de rejoindre le poste qui leur avait été assigné sur les remparts. Plus tard, si l’ennemi ne donnait pas l’assaut tout de suite, ils auraient droit à une brève permission. Alors, tavernes et lupanars ne désempliraient pas.

Cela ne durerait pas, Everard le savait. Pour commencer, jamais la ville ne pourrait nourrir tous ces animaux. D’après Zoilus et Créon, ses entrepôts étaient bien garnis. Le blocus de l’ennemi ne serait jamais parfait. Bien escortés, des porteurs d’eau pourraient s’approvisionner au fleuve. Si Antiochos tentait de stopper le trafic fluvial grâce à ses catapultes, il ne pourrait pas empêcher toutes les barges de passer. Une caravane, bien escortée elle aussi, pourrait livrer à la ville des provisions venues des campagnes. Mais on ne trouverait jamais assez de fourrage pour ce troupeau de chevaux, de mules et de dromadaires. Il faudrait en tuer une bonne partie – à moins qu’Euthydème ne décide de les sacrifier lors d’une charge contre les Syriens.

Deux ans de rationnement. Heureusement que je ne compte pas moisir ici. Quoique… je ne sais pas encore comment je vais tirer ma révérence.

Une fois l’opération bouclée, qu’elle ait abouti ou non à la capture d’Exaltationnistes, la Patrouille viendrait récupérer Everard en toute discrétion, s’il n’avait pas déjà regagné l’antenne locale par ses propres moyens ; elle s’assurerait aussi du sort de Chandrakumar et extrairait l’agent infiltré dans l’armée d’Antiochos. En attendant, aucun de ces trois hommes n’était indispensable. Et peu importait qu’Everard ait le grade de non-attaché, ce qui faisait de lui le supérieur hiérarchique des deux autres, un scientifique de terrain et un simple policier du temps. Everard s’était introduit dans Bactres précisément parce qu’il savait s’adapter à toutes sortes de dangers et d’imprévus. De l’avis de Shalten, il était probable que Raor se soit établie ici et maintenant. L’agent infiltré chez les Syriens n’était là que pour servir de renfort en cas de besoin. Mais les grades n’avaient aucune importance dans une telle mission. L’essentiel était de la mener à bien. Si un agent non-attaché venait à y laisser la vie, ce serait certes une lourde perte ; mais il aurait contribué à sauver un avenir, et avec lui des milliards d’hommes et de femmes, et tout ce qu’ils allaient faire, apprendre, créer, devenir. Tout le contraire d’un marché de dupes. Ses amis auraient le loisir de le pleurer.

En supposant, bien sûr, que nous puissions déjouer les plans de ces bandits, et les capturer de préférence.

Les archives en aval attestaient le succès de la Patrouille, du moins en ce qui concernait le premier de ces objectifs. Mais si la mission échouait, ces archives n’auraient jamais existé, la Patrouille ne serait jamais fondée, Manse Everard ne verrait jamais le jour… Il chassa cette pensée de son esprit, comme à chaque fois qu’elle revenait le hanter, et se concentra sur son travail.

La rumeur attisait l’agitation, les esprits orientaux s’enflammaient, le tumulte embrasait les rues d’une porte à l’autre. Un excellent camouflage pour Everard, qui arpentait les quartiers sans fléchir, relevant quantité de détails et annotant la carte enregistrée dans son esprit.

Il passa à plusieurs reprises devant la maison où s’était établie Théonis. Ce bâtiment cossu de deux niveaux abritait sans doute un patio, à l’instar des demeures de la classe aisée. Quoique de taille modeste, très inférieure à celle de la maison d’Hipponicus, il arborait une façade de pierre plutôt que de stuc, où s’ouvrait un étroit porche à colonnade surmonté d’une frise en bas-relief.

Des ruelles le séparaient de ses voisins. La rue où il était sis présentait un mélange d’habitations et de commerces trahissant l’absence de toute notion d’urbanisme. Aucun des commerces en question n’était ouvert la nuit, si l’on exceptait celui de Théonis, qui n’avait pas pignon sur rue. Ce qui lui convenait parfaitement. Et à moi aussi. Le plan d’Everard commençait à prendre forme.

La populace ne tenait pas en place. Les gens se retrouvaient entre amis, traînaient dans les rues, se réfugiaient dans le vin et les confiseries, dont les prix atteignaient des sommets. Prostitués de tous les sexes et voleurs à la tire faisaient des affaires en or. Quand vint la tombée du soir, Everard eut quelque difficulté à acheter les articles dont il avait besoin, notamment un couteau et un rouleau de corde ; les vendeurs n’étaient pas d’humeur à marchander. L’hystérie régnait dans la cité. Avec le temps, ce sentiment évoluerait en une angoisse sourde typique des villes assiégées.

A moins qu’Euthydème ne fasse une sortie victorieuse. Non, ce n’est pas possible. Mais s’il venait à mourir lors d’une telle tentative, et si Antiochos s’emparait de Bactres… les Syriens la mettraient à sac. Pauvre Hipponicus. Pauvre ville. Pauvre avenir.

Lorsqu’une rumeur de bataille parvint d’au-delà les murs, Everard assista aux premières manifestations de panique. Il s’empressa de changer de quartier mais eut le temps de voir des gardes courir vers le lieu de l’incident. Sans doute réussirent-ils à prévenir une émeute, car les passants ne tardèrent pas à déserter les rues. Mieux valait qu’ils regagnent leur domicile, ou à défaut un abri quelconque, et se tiennent cois.

La rumeur s’estompa. Les cornes sur les remparts lâchèrent des accords triomphants. Un peu prématurés, ainsi qu’il le savait. Les Syriens avaient harcelé l’arrière-garde bactrienne jusqu’aux portes de la cité, dont seule l’adresse des archers les avait empêchés de s’approcher. Les envahisseurs se retirèrent pour dresser leur camp. Le soleil frôlait déjà l’horizon, les rues étaient plongées dans l’ombre. Cela dispensait les citoyens de sortir fêter le retour des derniers braves, ce qu’ils n’étaient pas d’humeur à faire de toute façon.

Everard trouva une échoppe encore ouverte, y mangea et but avec modération, puis s’assit sur le socle d’une statue pour faire une pause. Mais le repos qu’il accorda à son corps était interdit à son esprit. Sa pipe lui manquait.

L’obscurité crût jusqu’à virer à la nuit noire. La fraîcheur descendit des étoiles et de la Voie lactée. Everard se mit en route. Bien qu’il s’efforçât à la discrétion, le bruit de ses pas résonnait dans le silence.

La rue de Gandhara ne semblait habitée que par les ombres. Il partit en reconnaissance devant la maison de Théonis, titubant comme un poivrot, puis retourna se placer à quelque distance du porche. Le moment était venu d’agir, et d’agir vite.

Il laissa glisser sur le sol les quinze mètres de corde de chanvre. Il avait confectionné un nœud coulant à l’extrémité qu’il tenait à présent dans sa main. Une corniche saillait de l’entablement, pâle sur fond de firmament. Ses yeux adaptés à la nuit la voyaient nettement, bien qu’il ait du mal à estimer la distance qui l’en séparait. Le nœud se relâcha tandis qu’il faisait tourner la corde autour de lui. Il lança juste au bon moment.

Merde ! Loupé d’un poil. Il se raidit, prêt à prendre ses jambes à son cou. Rien. Personne n’avait entendu le bruit de l’impact. Il ramena le lasso. A la troisième tentative, la boucle enserra la corniche et tint bon lorsque Manse tira la corde vers lui. Pas mal pour un vieux schnoque.

Il n’avait rien d’un chasseur de stars mais, après avoir conclu qu’il lui serait utile de savoir manier le lasso, il s’était rendu en 1910 pour faire la connaissance d’un expert qui avait accepté de le former à cet art. Les quelques heures qu’il avait passées avec Will Rogers[11] comptaient parmi les plus agréables de sa vie.

S’il n’avait pas remarqué une saillie sur le bâtiment, il aurait utilisé un autre moyen pour s’y introduire, une échelle par exemple. Mais celui-ci était sans doute le moins dangereux. Une fois dans la place… tout dépendrait de ce qu’il allait dénicher. Il espérait récupérer tout ou partie de son équipement de Patrouilleur. Et si la bande s’était rassemblée sous ce toit pour se faire dézinguer… Ah ! ne rêvons pas.

Il se hissa sur le toit et ramena la corde avec lui. Une fois allongé sur les tuiles, il ôta ses sandales et les coinça dans un repli de son manteau, qu’il enroula et attacha à sa ceinture avec un bout de corde. Il préleva un autre tronçon sur le lasso, puis abandonna celui-ci et se dirigea vers la corniche dominant le patio.

Il se figea. Là où il s’était attendu à découvrir un puits de ténèbres, des doigts de lumière se tendaient vers lui depuis le mur opposé. Ils caressaient des plantes poussant autour d’un bassin où se reflétaient les étoiles. Oh-ho ! Vais-je rester perché ici jusqu’à ce que ce couche-tard soit allé au lit ?

Un temps, puis : Non. C’est peut-être une occasion à ne pas manquer. Si je me fais capturer… Il caressa le manche de son couteau. Ils ne me prendront pas vivant. Une bouffée de désespoir, qu’il chassa aussitôt. Et si je réussis à m’en tirer, quel exploit ! Toujours de l’audace et à Dieu vat* !

Néanmoins, ce fut avec un luxe de précautions qu’il laissa couler sa corde et descendit pouce par pouce.

Le jasmin enveloppa son visage de sa fragrance nocturne. Restant dissimulé derrière les fourrés, il se déplaça avec une lenteur d’escargot. Une éternité s’écoula avant qu’il se retrouve en position de voir et d’écouter.

L’intérieur de la demeure était encore imprégné de la chaleur du jour, car on avait ouvert une fenêtre pour rafraîchir la pièce. Depuis son poste, il avait une vue imprenable sur celle-ci et ses oreilles ne perdaient rien de la conversation qui s’y déroulait. Quel coup de pot ! Ingrat : Ouais, ce n’est pas trop tôt. Pour prix de ses efforts, il était en sueur, assoiffé, écorché à la cheville et couvert de piqûres d’insectes qu’il n’osait pas gratter.

Il oublia bien vite ces désagréments.

En présence de Raor, un homme aurait pu tout oublier.

Elle se prélassait dans un petit salon réservé aux rencontres intimes. Une invraisemblable quantité de bougies en cire, fichées dans des chandeliers dorés en forme de papyrus, déversant leur lumière sur un tapis persan ; des meubles en ébène et en bois de rose incrustés de nacre ; des fresques d’un érotisme subtil, dignes d’une Alicia Austin[12]. L’homme était assis sur un tabouret, la femme allongée sur une couche. Une esclave disposait un compotier et une carafe de vin sur la table qui les séparait.

À peine si Everard la remarqua. Théonis s’offrait à lui. Elle ne portait que peu de joyaux ; ceux qui scintillaient sur ses doigts, à son poignet et sur sa gorge abritaient sans doute des appareils électroniques. La robe qui moulait ses galbes et ses formes était d’une coupe toute simple, taillée dans un tissu vaporeux. C’était bien le reflet féminin de Merau Varagan, son clone, son anima. Suffit.

« Tu peux te retirer, Cassa. » Elle chantait plus qu’elle ne parlait. « Les esclaves ne doivent pas quitter leurs quartiers avant l’aurore, sauf instruction contraire de ma part. » Ses yeux se plissèrent d’un rien. On eût dit que leur vert passait en un instant de la couleur de la malachite à celle d’une vague se brisant sur les récifs. « Ceci est un ordre strict. Transmets-le à tes semblables. »

Sans pouvoir en être sûr, Everard eut l’impression que l’esclave frissonnait. « Très bien, ma dame. » Elle sortit à reculons. Sans doute la domesticité dormait-elle dans une pièce de l’étage.

Raor prit un gobelet et avala une gorgée. L’homme s’agita sur son siège. Vêtu d’une robe bleue à liserés blancs, il lui ressemblait suffisamment pour qu’on ne puisse douter de sa race. Ses tempes grisonnantes devaient sûrement tout à la cosmétique. Lorsqu’il prit la parole, ce fut d’un ton plein d’autorité, mais exempt de l’arrogance d’un Varagan. « Sauvo n’est pas encore rentré ? »

Il s’exprimait dans la langue de son époque natale, qu’Everard avait assimilée depuis belle lurette. Lorsque sa traque prendrait fin, si tant est qu’elle le fasse, ce serait à regret que le Patrouilleur effacerait ces trilles et ces ronronnements de son cerveau. Non seulement ce langage était des plus euphonique, mais il était en outre aussi précis que concis, à tel point qu’il fallait parfois un long paragraphe d’anglais pour traduire une de ses phrases, comme si les locuteurs ne faisaient qu’échanger des données qu’ils connaissaient déjà.

Cela dit, il ne pouvait pas encombrer sa cervelle de tout ce qu’il devait mémoriser dans le cadre de son job. Sa capacité mémorielle était limitée et il aurait d’autres traques à livrer. C’était couru d’avance.

« Il va arriver d’un instant à l’autre, répondit Raor d’une voix détendue. Tu es trop pressé, Draganizu.

— Nous avons déjà consacré plusieurs années de notre vie…

— A peine plus d’une.

— Sauvo et toi, peut-être. Moi, il m’en a fallu cinq pour asseoir cette identité.

— Eh bien, patiente quelques jours encore pour protéger ton investissement. » Raor sourit et le cœur d’Everard cessa de battre une seconde. « La colère sied mal à un prêtre de Poséidon. »

Ho-oh ! Alors c’est lui, le « cousin » de Théonis. Everard s’accrocha à cette révélation pour juguler la fascination qui le gagnait insidieusement.

« Et Buleni a gaspillé encore plus d’années, sans parler des épreuves qu’il a dû affronter, insista Draganizu.

— Sa récompense n’en sera que plus douce, railla Raor.

— Si Sauvo ne prend même pas la peine d’arriver à l’heure à ses rendez-vous…»

Raor leva une main que Botticelli eût pu peindre. Elle inclina sa tête couronnée de tresses noires. « Ah ! je crois que c’est lui. »

Un nouvel Exaltationniste fit son entrée. Sa beauté était plus fruste que celle de Draganizu. Il portait une tunique et des sandales tout à fait ordinaires. Raor se pencha en avant, affichant une certaine excitation. « Tu as refermé la porte derrière toi ? s’enquit-elle. Je n’ai rien entendu.

— Évidemment, répliqua Sauvo. Je n’oublie jamais de le faire, n’est-ce pas ? » Draganizu sembla soudain mal à l’aise. Peut-être lui était-il arrivé de commettre cette bévue. Une fois, mais pas deux. Raor avait dû y veiller. « D’autant plus que la Patrouille rôde dans les parages », ajouta Sauvo.

Ah ! ils ont planqué leurs scooters temporels dans une chambre secrète du rez-de-chaussée… à l’arrière du bâtiment, puisque Sauvo vient de cette direction…

Draganizu fit mine de se lever, puis retomba sur son siège et demanda d’une voix inquiète : « C’était donc ça ? Tu es sûr qu’elle a lancé une opération dans ce milieu ? »

Sauvo s’assit à son tour sur un tabouret ; dans l’Antiquité, chaises et fauteuils étaient fort rares et réservés aux souverains. Il prit une figue et se servit un gobelet de vin. « N’aie crainte, camarado. Peut-être ont-ils déniché des indices, mais ils les ont interprétés de travers. Ils pensent que le danger menace quelques années en aval. S’ils ont envoyé un homme enquêter ici et maintenant, c’est juste par acquit de conscience. »

Il resservit le boniment qu’Everard avait déjà sorti dans le vihara. Il est donc allé voir Chandrakumar dans sa cellule et l’a soumis au kyradex, se dit le Patrouilleur. Le malheureux n’avait pas de secrets pour lui. Sauf que Sauvo n’a récolté que des bobards. Bien vu, Shalten, et merci.

« Un autre point de divergence ! s’exclama Draganizu.

— Notre action l’annulera, ainsi que ceux qui cherchent à l’activer, murmura Raor. Mais il serait intéressant d’en apprendre un peu plus sur eux. Voire de les contacter…» Sa voix vira au sifflement, évoquant un serpent ondoyant vers sa proie.

« Avant cela, déclara Draganizu d’un air sévère, nous devons régler le cas de ce… Holbrook… qui a réussi à nous échapper. »

Raor revint à la réalité. « Du calme. Nous lui avons confisqué ses armes et son communicateur.

— En constatant qu’il n’a pas fait son rapport…

— Je ne pense pas que la Patrouille attende celui-ci de sitôt. Nous pouvons le négliger pour le moment, ainsi que les autres conspirateurs. Des questions plus urgentes demandent notre attention. »

Draganizu se tourna vers Sauvo. « Comment t’y es-tu pris pour interroger le prisonnier en privé ?

— Tu n’es pas au courant ? fit l’autre, un peu surpris.

— Je viens tout juste d’arriver. Les affaires de Nicomaque requéraient toute mon attention. Et le message de Raor était des plus succinct. »

Et apporté par un esclave coursier, je parie, se dit Everard. Pas question d’utiliser une radio. Peut-être est-elle sûre de son fait, mais l’apparition de « Holbrook » l’a incitée à la prudence.

Raor fit onduler ses épaules soyeuses. « J’ai persuadé Zoilus de mettre au secret tous les suspects appréhendés dans le cadre d’une affaire de ce genre, expliqua-t-elle. En lui précisant que des informations en ma possession me portaient à croire qu’ils étaient extrêmement dangereux. »

Et une fois que matons et taulards se sont endormis, Sauvo s’est introduit dans la cellule de Chandrakumar avec un scooter. Raor pouvait se permettre de courir un tel risque ; elle avait neutralisé deux agents de la Patrouille – le premier était sous les verrous, le deuxième en cavale et privé de son attirail –, et il était peu probable qu’il y en ait un troisième en ville. Après avoir étourdi le prisonnier, Sauvo l’a coiffé d’un kyradex et l’a réveillé pour le soumettre à un interrogatoire en règle.

J’espère qu’il l’a laissé en vie. Oui, il n’avait aucune raison de le tuer. Pourquoi alarmer ses geôliers ? Quoi que leur dise Chandrakumar à son réveil, ils le prendraient pour un dément.

Draganizu fixa Raor. « C’est ton esclave, n’est-ce pas ?

— Lui et quelques autres », répondit Sauvo tandis que Raor sirotait son vin d’un air modeste. Il rit. « Si tu voyais les regards jaloux qu’on jette au majordome Xeniades. Et je ne suis même pas censé être son maquereau. »

Ah ! Sauvo se fait donc appeler Xeniades, et c’est lui qui règne sur la domesticité. C’est bon à savoir… Mais je plains Zoilus et les autres. Moi-même, je serais ravi de coucher avec madame. Everard eut un rictus. Mais jamais je n’oserais m’endormir dans ses bras. Elle risquerait de m’injecter du cyanure avec une seringue planquée dans ses boucles brunes.

« Donc, les Grecs ont mis Chandrakumar derrière les barreaux, résuma Draganizu. Et Holbrook – qu’est devenu son équipement ?

— Il l’a laissé chez Hipponicus quand il est allé faire un tour en ville, répondit Raor. Celui-ci est ce qu’il semble être, à savoir un simple marchand. Il était consterné lorsqu’une patrouille lui a appris que son invité était un espion, et il ne s’est pas opposé à la confiscation de ses bagages. Nous n’avons aucune raison de le harceler, et ce serait en fait une mauvaise idée. » Ouf ! « Quant aux bagages en question, ils sont ici. » Sourire félin. « Nous avons eu quelque difficulté à les récupérer, mais Zoilus s’est débrouillé pour exaucer nos vœux. Il a ses méthodes. J’ai soumis l’ensemble à un examen détaillé. La plupart des armes et ustensiles sont contemporains. Quelques-uns abritent des engins de la Patrouille. »

Sans doute a-t-elle stocké mon barda avec les scooters.

Raor reposa son gobelet sur la table et se redressa. Sa voix rendait un son métallique. « Nous devons nous montrer plus prudents que jamais. Il était risqué de revenir en amont pour accéder au prisonnier, mais c’était nécessaire.

— Pas très risqué, en fait », corrigea Sauvo. Peut-être souhaitait-il rappeler à ses interlocuteurs qu’il avait insisté pour agir de la sorte et que la suite lui avait donné raison. « Ce Holbrook n’était qu’un simple coursier, même pas un haut gradé. Une sorte de colosse, certes, mais à l’intelligence visiblement limitée. »

Merci, c’est sympa de le préciser.

« Toutefois, contra Raor, nous devons le capturer et l’éliminer avant qu’il n’entre en contact avec la Patrouille, ou avant que celle-ci ne se mette à sa recherche.

— Mais comment ferait-elle pour le retrouver ? Elle mettrait plusieurs jours à rassembler les premiers indices.

— Il ne faut pas lui faciliter la tâche, cracha Raor. Si nous sommes capables de détecter les traces d’activité électronique, nucléonique, gravitonique et chronocinétique, la Patrouille aussi, et sûrement dans un rayon plus important. Elle ne doit pas se douter qu’il y a d’autres chrononautes que ses agents dans ce milieu. A partir de ce soir et jusqu’à la conclusion de notre affaire, nous cessons d’utiliser la haute technologie. C’est compris ?

— Sauf en cas d’extrême urgence », insista Sauvo. Toi, mon bonhomme, tu tiens à imposer ton autorité, à ne pas te laisser déborder par la Varagan.

« S’il survient une urgence de ce type, alors notre seul recours serait d’abandonner l’opération et de fuir sans tarder. » Raor adoucit le ton. « Ce qui serait fort dommage. Tout se passe à merveille jusqu’ici. »

Draganizu tenait lui aussi à s’affirmer, quoique dans un registre plus mesquin. « A merveille pour toi, tu veux dire. »

Il eut droit à un regard si glacial qu’il aurait pu frigorifier un nuage d’hélium. « Si tu crois que je jouis des attentions de Zoilus et de ses semblables, je te cède volontiers ma place. »

Ils sont à bout de nerfs après tous ces mois d’efforts et de manigances. Eux aussi sont mortels. Une constatation encourageante.

Raor se détendit, se resservit du vin et ronronna : « Il est intéressant de les manipuler, je l’admets. »

De toute évidence, Draganizu jugeait plus prudent de revenir à des questions pratiques. « Tu nous interdis aussi la radio ? Si nous ne pouvons pas joindre Buleni, comment faire pour coordonner nos actions ? »

Raor arqua les sourcils. « Eh bien, tu lui apporteras toi-même tes messages. N’avons-nous pas fait le nécessaire afin de prévoir une ligne de communication à activer dans ce cas précis ? Siège ou pas siège, les Bactriens autoriseront toujours le prêtre de Poséidon à se rendre à son temple et les Syriens le laisseront passer sans encombres. De son côté, Buleni veillera à ce qu’ils respectent le temenos, même s’ils ravagent le reste de la contrée. »

Sauvo se frotta le menton. « Oui », fit-il d’un air songeur. Ces trois-là avaient dû rebattre le sujet durant l’année écoulée, mais ils demeuraient assez humains pour trouver du réconfort à répéter des évidences, et, dans leur langage, cela ne leur prenait que quelques secondes. « L’aide de camp d’Antiochos dispose de l’autorité nécessaire. »

Everard en sursauta de surprise. Bon Dieu ! Ce Buleni a su s’élever dans la hiérarchie, hein ? Notre agent chez les Syriens n’a pas un grade aussi élevé. Réfléchissant : Eh bien, Draganizu vient de dire que Buleni avait passé cinq ans à préparer sa mission. La Patrouille ne jugeait pas nécessaire de gaspiller autant d’hommes-années.

« Par ailleurs, ajouta Raor, il est tout à fait naturel que Polydore se rende au temple de Poséidon pour y déposer une offrande. »

Donc, Polydore alias Buleni joue le rôle d’un fidèle de Poséidon, déduisit Everard.

« Ah-ha ! » Le gloussement de Draganizu, autrement dit Nicomaque, prêtre de l’Ébranleur du sol, était on ne peut plus humain.

Mais la voix de Raor resta sèche. On abordait enfin les affaires sérieuses. « Il est sans doute en train de guetter ton apparition. Dès que ses séides lui auront dit que tu es sorti de la ville, il se rendra au temple pour s’y entretenir avec toi en privé. Après-demain en fin de journée, je pense, mais nous devrons auparavant évaluer la tournure prise par les événements. »

Draganizu parut soudain mal à l’aise. « Pourquoi agir aussi vite ? Zoilus ne sera sûrement pas en mesure de te communiquer le plan de bataille d’Euthydème. Ce dernier n’en a encore élaboré aucun, j’en ai la conviction.

— Nous devons habituer les indigènes à vous voir ensemble au temple, rétorqua Raor. Par ailleurs, cela te permettra d’informer Buleni de la situation en ville, et lui te donnera les derniers détails sur les forces syriennes. » Un temps, puis elle conclut en détachant ses mots : « Vous devrez vous assurer que le roi Antiochos est informé de votre rencontre. »

Sauvo opina. « Ah ! oui. Il faut lui confirmer que Polydore a des liens avec certains habitants de la ville, oui, oui. »

Everard fut parcouru d’un nouveau frisson en entendant ces mots. « Polydore » a confié à Antiochos qu’il avait des parents bactriens hostiles à Euthydème – affirmant sans doute qu’ils le considéraient toujours comme un usurpateur – et tout à fait disposés à le trahir. Antiochos avalera sans peine ce bobard. Après tout, Polydore pourra lui servir d’otage, ce qui obligerait Nicomaque à sortir de son trou. Si tout se passe bien, le prêtre livrera à l’aide de camp le plan de bataille élaboré par Euthydème en prévision de sa sortie. Ainsi avisé, Antiochos aura toutes les chances de l’emporter.

Impressionné et reconnaissant, il se fera un plaisir d’accueillir la famille de Polydore dans sa cour. Et la belle Théonis fera le nécessaire pour que les choses aillent un peu plus loin. Résultat des courses : les Exaltationnistes auront obtenu un statut de choix… dans un monde sans Danelliens et même sans Patrouille, si l’on excepte quelques survivants isolés… un monde qu’ils pourront modeler selon leur bon plaisir.

Et si le bruit court que Théonis est une sorcière, cela ne fera que la rendre plus redoutable. Il en avait la chair de poule.

« Tu devras le voir une deuxième fois, ne serait-ce que pour lui faire connaître les plans d’Euthydème, une fois que Zoilus me les aura communiqués, poursuivit-elle. Antiochos ne doit entretenir aucun doute sur la qualité des informations que nous lui transmettons.

» Certes, au moment critique, nous réactiverons nos communications électroniques et notre système de surveillance par scooter temporel. Ainsi que nos armes énergétiques si nécessaire. Mais j’espère qu’Antiochos éliminera ses rivaux d’une façon normale. » Rire en cascade. « Nous ne voulons pas d’une réputation trop sulfureuse.

— Cela attirerait la Patrouille du temps, acquiesça Draganizu.

— Non, la Patrouille cessera d’exister dès l’instant qu’Euthydème aura péri, répliqua Sauvo.

— Il nous faudra toujours compter avec les agents affectés en amont, rappelle-toi », fit Draganizu, sans doute dans le seul but d’amener son argument suivant. « Ils représenteront une menace non négligeable. Moins nous laisserons de traces, moins nous courrons de risques, jusqu’à ce que nous soyons assez puissants pour leur interdire toute tentative contre nous. Mais il faudra dès siècles pour arriver à ce stade.

— Et quels siècles ce seront ! rugit Raor. Nous quatre, les quatre derniers survivants, serons devenus des dieux créateurs ! » Une pause, puis, d’une voix de gorge : « C’est le défi en lui-même qui importe. Si nous devons échouer et périr, nous aurons au moins vécu dans l’Exaltation. » Elle se leva d’un bond. « Et nous emporterons le monde avec nous dans un torrent de flammes. »

Everard serra les dents à s’en crisper les mâchoires.

Les deux hommes se levèrent à leur tour. Soudain, Raor se fit volupté. Ses longs cils s’abaissèrent, ses lèvres finement ourlées s’empourprèrent et se plissèrent, elle fit un signe de la main. « Avant que ne se lève un jour de périls et de labeurs, cette nuit nous appartient, soupira-t-elle. Pourquoi ne pas la prendre ? »

Everard sentit son sang bouillonner dans ses veines. Il planta ses doigts dans la terre et s’y cramponna, s’y ancra, de peur de se ruer sur cette tentatrice pour la prendre de force. Lorsque son champ visuel s’éclaircit et que se tut le tonnerre qui résonnait dans ses oreilles, il la vit qui s’éloignait, un bras autour de la taille de chacun de ses compagnons.

Ces derniers portaient tous deux une bougie. Ils avaient éteint toutes les autres. Raor s’en fut et la nuit posséda le salon.

Patience. Patience. Donne-leur le temps de batifoler à loisir. Quels veinards, ces deux enfoirés… Non, je ne suis pas censé avoir de telles pensées, pas vrai ? Everard s’abîma dans la contemplation du firmament.

Que faire ? En matière de renseignements, c’était un trésor qu’il venait de déterrer là. Certaines des informations collectées confirmaient ce qu’il savait, d’autres satisfaisaient sa curiosité sans rien avoir de fondamental, mais quelques-unes étaient d’une valeur inestimable. À condition qu’il puisse les transmettre à la Patrouille. Ce qui était impossible. À moins qu’il ne se dégotte un émetteur-récepteur. Devait-il risquer le coup ou bien filer à l’anglaise ?

Peu à peu, tandis qu’il patientait parmi les arbustes parfumés, le doute laissa la place à la décision. Il était isolé et devait se débrouiller tout seul. Quoi qu’il fasse, il courrait un risque. Agir avec inconscience signifierait trahir sa mission, mais il pensait pouvoir se permettre un coup d’audace.

Il estima qu’une heure s’était écoulée. Raor et ses boys devaient être trop occupés pour se soucier du monde extérieur. La maison était probablement truffée de systèmes d’alarme, mais il n’y en avait sans doute aucun qui détectât les intrus. Les allées et venues des esclaves et des visiteurs auraient pu les faire réagir hors de propos, et la maîtresse de lieux aurait eu toutes les peines du monde à expliquer le phénomène.

Il se leva, assouplit ses muscles noués de crampes et s’approcha de la fenêtre toujours ouverte. Il saisit la lampe glissée dans sa bourse. Longue d’une douzaine de centimètres, elle avait l’aspect d’une figurine en ivoire représentant le dieu Apollon, un talisman répandu en cette époque. Lorsqu’il en pressa les chevilles, la tête émit un fin pinceau lumineux. Les propos qu’il avait entendus cette nuit confirmaient ses soupçons : l’ennemi disposait de capteurs susceptibles de repérer toute énergie anachronique dans les parages. Nul doute que les Exaltationnistes étaient équipés de récepteurs personnels qui les alerteraient sur-le-champ en cas de besoin. Mais ce petit gadget était alimenté par une vulgaire cellule photonique et son action ne différait en rien de celle d’un organisme animal ou végétal.

En n’allumant la lampe que par à-coups, il enjamba le rebord de la fenêtre et traversa le salon pour gagner un couloir. Silencieux comme un lynx, il passa devant deux portes ouvertes et jeta un bref coup d’œil derrière elles. Des chambres meublées avec une opulence typique du lieu et de l’époque. Deux autres portes se révélèrent fermées. La première était décorée de sculptures en bois ; nymphes et satyres semblaient frémir sous le rayon lumineux. Il tendit l’oreille et perçut des soupirs dignes de ces créatures de plaisir. De toute évidence, Théonis et ses camarades s’en donnaient à cœur joie derrière ces lambris. Everard resta planté là une minute, tremblant de désir, puis poursuivit son inspection.

Comment se fait-il quelle me fasse un tel effet ? Est-ce dû à sa beauté, à sa lascivité ou bien à des émissions de phéromones ? Il se força à sourire. Frapper au-dessous de la ceinture, c’est bien dans la manière des Exaltationnistes.

La seconde porte était en bois massif. De toute évidence, elle donnait accès à toute la partie arrière de la maison. Ouais, c’est sûrement ici qu’ils planquent leurs scooters, leurs gadgets et leurs armes. Pas question de forcer ce verrou ridicule. Ce n’était qu’un leurre. Le véritable verrou réagirait à sa tentative et alerterait toute la maisonnée.

Il monta à l’étage mais s’arrêta sur le palier. Quelques coups de lampe à droite et à gauche, et il vérifia que ce niveau était totalement utilitaire. Il était naturel que Théonis ferme à clé la réserve où elle conservait les cadeaux coûteux que recevait une hétaïre de sa classe. Mais une seconde chambre secrète aurait donné naissance à des ragots malvenus.

Everard retourna au rez-de-chaussée. Je ferais mieux de m’éclipser tant qu’il en est encore temps. Dommage que je ne puisse pas emporter un souvenir. Mais il était déraisonnable d’espérer trouver un flingue ou un communicateur traînant dans un coin. J’ai pu me faire une idée du plan de l’immeuble, et c’est déjà beaucoup.

Non que ce soit de nature à lui servir pour le moment. Mais on ne sait jamais.

De retour dans le patio, il grimpa sur le toit. Arrivé sur la corniche, il dégaina son couteau. Grâce à sa lampe torche, il découpa la corde côté boucle jusqu’à ce qu’elle ne tienne que par quelques fibres. Puis il lança l’autre extrémité dans la rue et se laissa glisser.

Si la corde cédait avant qu’il ait atterri, il ne ferait pas trop de bruit en tombant. En fait, elle tint bon et il dut tirer dessus à plusieurs reprises pour achever de la rompre. Mieux valait ne laisser aucune trace. Il se planqua dans une ruelle, où il remit ses sandales et son manteau, enroula la corde et fit un nouveau nœud coulant.

Bon. Maintenant, on quitte la ville. Plus facile à dire qu’à faire. Les portes étaient fermées et placées sous bonne garde ; remparts et tourelles grouillaient de sentinelles.

Il avait repéré l’endroit le plus favorable pendant la journée. Tout près du fleuve, naturellement, car une attaque surprise était impensable dans ce secteur, qui était par conséquent moins gardé que les autres. Mais les sentinelles affectées là étaient aussi vigilantes qu’ailleurs, et elles réagiraient sur-le-champ à l’approche de tout individu suspect, en particulier s’il était armé. Ses atouts étaient les suivants : sa taille, sa force, sa science du combat et sa détermination sans failles.

Sans compter mon caractère un peu bourrin. Si j’ai pu m’introduire chez Raor, c’est sans doute qu’elle n’avait pas imaginé une tactique aussi primaire.

Arrivé à proximité de sa cible, il s’engagea dans une ruelle donnant sur le pomerium, dont l’obscurité était propice à la planque qu’il devait s’imposer. L’attente fut longue. La lune monta dans le ciel. Il faillit passer à l’action par deux fois, mais se retint en jugeant que le risque était trop élevé. Il pouvait se permettre de patienter. L’esprit du tigre était en lui.

Voilà enfin sa chance : un soldat s’avançant seul sur la chaussée, en route pour se présenter à ses supérieurs avant son tour de garde, et personne d’autre à proximité. Sans doute avait-il fait le mur pour retrouver une mère ou une fiancée, jusqu’à ce qu’une clepsydre, voire le sens de la durée qu’acquièrent souvent les hommes par instinct, lui signale que l’heure tournait. Ses sandales cloutées résonnaient sur les dalles. Le clair de lune faisait luire son casque et sa cotte de mailles. Everard se rua sur lui.

Le jeune homme ne vit ni n’entendit rien. De grosses mains se refermèrent sur sa gorge, des doigts pressèrent ses carotides. Il se débattit un moment, incapable de seulement crier. Ses talons tambourinèrent sur les dalles. Puis il s’avachit et Everard l’emporta dans une ruelle.

Le Patrouilleur se tendit, prêt à fuir si nécessaire. Pas un cri, pas un bruit de pas. Il avait réussi. Le jeune homme frissonna, gémit, aspira une goulée d’air, s’efforça de reprendre conscience.

Le tuer d’un coup de couteau était la solution la plus raisonnable. Mais le clair de lune illumina son visage : il était bien jeune, et, quel que soit son âge, Everard n’avait rien contre lui. La lame luisit devant son œil. « Tiens-toi tranquille et tu vivras. »

Heureusement pour lui, et pour la conscience d’Everard, il obtempéra. On le découvrirait le matin venu, ligoté par une corde et bâillonné par un bout de tissu arraché à son pagne. Peut-être aurait-il droit à quelques coups de fouet, ou à une séance de marche forcée avec paquetage – aucune importance. Quant au larcin dont il avait été la victime, ses supérieurs préféreraient étouffer l’affaire.

Une fois débarrassé de sa coiffe, le casque tenait plus ou moins bien sur la tête du voleur. Jamais Everard ne rentrerait dans la cotte de mailles, mais il ne pensait pas en avoir besoin. Si une sentinelle s’approchait de trop près, il avait désormais une épée pour l’affronter.

Personne ne chercha à l’arrêter lorsqu’il monta sur les remparts et parcourut le chemin de ronde en quête d’un endroit à sa convenance. Vu l’obscurité, les soldats qui l’apercevaient ne remarqueraient rien d’anormal, et sa démarche était si assurée que personne ne songerait à le retarder. Il fit halte à mi-distance de deux guérites, depuis lesquelles il n’apparaissait au mieux que comme une ombre floue. La patrouille chargée de faire la ronde était encore loin.

Il avait passé le lasso autour de ses épaules. D’un mouvement vif, il coinça la boucle autour d’un merlon et jeta la corde en contrebas. Il avait largement de quoi atteindre la bande de terre séparant les murailles des quais. Il enjamba le parapet et se laissa glisser. Les sentinelles trouveraient la corde le lendemain et se demanderaient si elle avait appartenu à un espion ou à un criminel souhaitant quitter la ville, mais il y avait peu de chance pour que Théonis eût vent de l’incident.

Tout en marchant d’un bon pas, il parcourut du regard la contrée alentour. Les maisons et les champs viraient au gris foncé, pour se fondre dans la nuit noire à mesure qu’il s’éloignait, mais quelques braises rougeoyantes signalaient les fermes incendiées. Dans le lointain brillaient les feux de camp de l’ennemi. Ils étaient bien plus abondants de l’autre côté de la ville, acculant Bactres au fleuve qui l’arrosait.

Ses pieds foulèrent bientôt l’herbe. La pente qu’il descendait était si forte qu’il faillit trébucher. Quelque part, un chien hurlait. Il pressa le pas, s’éloignant du rempart pour gagner l’intérieur des terres.

Première chose à faire : me trouver une meule de foin ou quelque chose d’approchant et dormir une poignée d’heures. Je suis vraiment crevé, nom de Dieu ! Demain matin, il faudra que je me procure de l’eau, de la nourriture si possible et… ce dont je pourrai avoir besoin. Je connais l’air et la chanson, mais je n’ai pas de partition et, à la première fausse note, j’aurai droit aux tomates. La Californie de la fin du XXe siècle semblait encore plus lointaine que les étoiles dans le ciel.

Pourquoi diable suis-je en train de penser à la Californie ?

<p>1988 apr. J.C.</p>

Lorsqu’il entendit le téléphone sonner dans son appartement new-yorkais, il étouffa un juron et envisagea un instant de laisser le répondeur enregistrer l’appel. La musique l’emportait vers de nouveaux sommets. Mais c’était peut-être important. Son numéro était sur liste rouge et il ne le donnait pas à tout le monde. Il se leva, décrocha et marmonna : « Manse Everard…

— Bonjour, dit une voix de contralto un rien tremblante, ici Wanda Tamberly. » Il se réjouit aussitôt d’avoir répondu. « Je… j’espère que je ne vous dérange pas.

— Non, non, lui dit-il, je suis seul à la maison ce soir. Que puis-je faire pour vous ? »

Elle se mit à bredouiller. « Manse, je suis sincèrement navrée, mais… notre rendez-vous… serait-il possible de le remettre à un autre jour ?

— Mais bien sûr ! Quel est le problème, si je puis me permettre ?

— C’est… Oh ! ce sont mes parents, ils veulent nous emmener en excursion pour le week-end, ma sœur et moi, avant que je parte rejoindre mon nouveau poste… Déjà que je suis obligée de leur mentir, je ne veux pas en plus leur faire de la peine. Jamais ils ne penseraient à me le reprocher, mais… mais ils pourraient croire à de l’indifférence de ma part. Vous comprenez ?

— Naturellement. Cela ne présente aucune difficulté. » Everard partit d’un petit rire. « L’espace d’un instant, j’ai cru que vous alliez me poser un lapin.

— Hein ? Moi, vous jouer un tour pareil, après tout ce que vous avez fait pour…» Elle s’efforça d’être drôle. « A la veille de rejoindre l’Académie de la Patrouille du temps, une nouvelle recrue annule son rencard avec l’agent non-attaché qui veut fêter sa réussite. D’accord, ça pourrait asseoir ma réputation auprès de mes condisciples, mais je préfère qu’ils m’admirent pour d’autres raisons. » Redevenant sérieuse : « Monsieur… Manse… vous avez été si gentil avec moi. Puis-je vous demander un autre service ? Je ne voudrais pas passer pour une mauviette, ni pour un pot de colle, mais… pourrions-nous discuter deux ou trois heures quand vous viendrez ici ? On peut se passer de restau si votre temps est compté ou si ça vous barbe trop. Je le comprendrai, même si je vous sais trop poli pour me l’avouer. Mais j’ai besoin de… de conseils, et je ferai de mon mieux pour ne pas pleurer sur votre épaule.

— Elle vous est grande ouverte, si j’ose dire. Je regrette d’apprendre que vous avez des ennuis. J’apporterai des mouchoirs de rechange. Et je ne risque pas de me barber, je vous l’assure. Au contraire : j’insiste pour que nous allions dîner à l’issue de cette conversation.

— Oh ! chic, Manse, vous… Enfin, on n’a pas besoin d’aller dans un quatre-étoiles. Vous m’avez déjà fait découvrir des tables fabuleuses, mais je ne suis pas obligée d’arroser mon caviar Béluga avec du Dom Pérignon. »

Il gloussa. « Écoutez, c’est vous qui allez choisir le troquet. Vous vivez à San Francisco, après tout. Étonnez-moi.

— Mais je…

— L’addition n’a aucune importance. Mais, vous connaissant, je suis sûr que vous préférerez un endroit simple et décontracté. Car je crois deviner quel est votre problème, voyez-vous. Et puis je suis du genre à me contenter de palourdes arrosées d’une bonne bière. C’est comme il vous plaira.

— Manse, à vrai dire, je…

— Non, s’il vous plaît, pas au téléphone ; si j’ai deviné juste, il vaut mieux que nous nous parlions face à face. Vous vous posez certaines questions, et je peux déjà vous dire que ça n’a rien d’anormal et que c’est tout à votre honneur. Je vous retrouve où et quand vous le souhaiterez. L’un des avantages du voyage dans le temps, rappelez-vous. Alors ? Et, en attendant, reprenez le moral.

— Merci. Merci infiniment. » Il remarqua la dignité avec laquelle elle prononçait ces mots, ainsi que la façon dont elle régla aussitôt les détails pratiques. Une fille adorable. Qui deviendra sous peu une femme fantastique. Lorsqu’il lui souhaita une bonne nuit, il constata que leur conversation n’avait en rien gâché son plaisir de mélomane, bien que le mouvement en cours présentât un contrepoint des plus subtils. En fait, il se sentait propulsé vers des sommets majestueux. Cette nuit-là, il ne fit que de beaux rêves.

Le lendemain, bouillonnant d’impatience, il emprunta un scooter et partit directement pour San Francisco à la date fixée, se ménageant quelques heures d’avance. « Je pense revenir ce soir, mais assez tard, peut-être même après minuit, dit-il à l’agent de faction. Aussi ne vous inquiétez pas si vous ne voyez pas mon véhicule en prenant votre service demain matin. » Il se procura une clé anti-alarme, qu’il reposerait à son retour dans un certain tiroir, puis prit le bus pour se rendre dans une agence de location de voitures ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Enfin il fila vers le Golden Gâte Park, où il fit une promenade dans l’espoir de se calmer un peu.

Le soir tombait en ce jour de janvier lorsqu’il frappa à la porte des parents de Wanda. À peine celle-ci lui avait-elle ouvert qu’elle lançait un « Au revoir ! » par-dessus son épaule et le rejoignait. L’éclat des réverbères faisait luire ses cheveux blonds. Elle était vêtue d’un sweater, d’une veste de toile et d’une jupe en tweed, et chaussée de souliers à talons plats ; de toute évidence, il ne s’était pas trompé sur la tonalité de leur soirée. Elle lui accorda un sourire doublé d’une ferme poignée de main, mais en voyant la lueur dans ses yeux, il la conduisit sans tarder à sa voiture. « Ravi de vous voir », déclara-t-il.

Ce fut d’une voix à peine audible qu’elle répondit : « Vous ne pouvez pas savoir à quel point je le suis aussi. »

Toutefois, alors qu’ils s’installaient, il remarqua : « Je me fais l’effet d’un rustre, de partir ainsi sans avoir salué vos parents. »

Elle se mordit la lèvre. « J’ai un peu précipité le mouvement. Ce n’est pas grave. Ils sont ravis que je loge quelques jours chez eux avant de partir rejoindre mon poste, mais ils ne tenaient pas à me faire attendre alors que j’avais un rendez-vous galant.

— Je me serais contenté d’échanger des banalités, comme le vieux ringard que je suis, dit-il en démarrant.

— Oui, mais… Eh bien, je ne sais pas si j’aurais pu tenir le coup. Ils ne sont pas du genre à fouiner dans ma vie, mais cet homme mystérieux que je viens de rencontrer a éveillé leur curiosité, bien qu’ils ne l’aient vu que deux fois avant ce jour. J’ai dû leur raconter un… un bobard…

— Mouais. Et dans l’ignoble art du mensonge, vous n’avez ni talent, ni expérience, ni enthousiasme. »

— C’est ça. » Elle lui effleura le bras. « Et c’est à eux que je mens.

— Tel est le prix que nous payons. J’aurais dû vous mettre en contact avec votre oncle Steve. Il vous aurait rassérénée mieux que je ne pourrais le faire.

— J’y ai pensé, mais vous… euh…»

Il se fendit d’un sourire penaud. « Vous me voyez en figure paternelle ?

— Je n’en sais rien. Franchement, je n’en sais rien. Je veux dire… eh bien, en quelque sorte, oui – vous êtes un gradé de la Patrouille, vous m’avez secourue, vous m’avez parrainée et tout le reste, mais… J’ai du mal à appréhender mes sentiments… Ah ! assez de baratin psycho ! J’aimerais voir en vous un ami mais je n’ose pas encore sauter le pas.

— Voyons si nous pouvons arranger ça », repartit-il, bien plus calme en apparence qu’il ne l’était en réalité. C’est qu’elle est séduisante, bon sang !

Elle regarda autour d’elle. « Où nous emmenez-vous ?

— Twin Peaks ; j’ai pensé qu’on pourrait se garer et faire quelques pas. Le ciel est dégagé, la vue superbe et aucun des autres passants ne nous prêtera attention. »

Elle hésita un instant. « D’accord. »

Le lieu idéal pour un rendez-vous galant, en effet. Et, dans d’autres circonstances, j’aurais probablement sauté sur l’occasion. Toutefois… « Quand nous en aurons fini, vous me conduirez au restau de votre choix. Ensuite, si vous vous sentez toujours en forme, je connais dans Clément Street un pub irlandais où la bière est aussi bonne que la musique et où il se trouvera bien quelques solides gaillards pour vous inviter à danser. »

A en juger par le ton de sa voix, elle avait compris le fond de sa pensée. « Génial. J’en ignorais jusqu’à l’existence. Vous connaissez plein d’endroits sympa, on dirait.

— Un heureux hasard. » Il continua de parler tout en roulant, sentant qu’elle retrouvait déjà un peu de son allant.

Devant eux se déployait un splendide panorama, la cité pareille à une galaxie grouillante d’étoiles, les ponts élégants jetés sur des eaux miroitantes, les hauteurs où brillaient les lueurs d’innombrables demeures. Le vent tonitruant leur apportait le parfum de la mer. Il faisait trop froid pour rester longtemps au grand air. La main de Wanda chercha la sienne. Lorsqu’ils se réfugièrent dans la voiture, elle se blottit contre lui et il lui passa un bras autour des épaules ; puis, enfin, ils échangèrent le plus doux des baisers.

En entendant ce qu’elle avait à lui dire, il ne fut nullement surpris. Tout démon a besoin d’être exorcisé. Quoique sincère, le sentiment de culpabilité qu’elle éprouvait vis-à-vis de sa famille dissimulait une centaine de craintes. L’excitation qui l’avait envahie à l’idée d’entrer dans la Patrouille du temps – imaginez un peu ! – avait fini par s’estomper. Personne ne peut ressentir longtemps une telle joie. À mesure que se succédaient les entretiens, les tests, les études préliminaires, ses pensées s’étaient assombries.

Tout est flux. La réalité impose les courants du changement au chaos quantique suprême. Non seulement votre vie est constamment en danger, mais il en va de même pour la possibilité de votre existence, sans parler du monde et de son histoire tels que vous les connaissez.

On vous interdira de connaître vos succès à l’avance, car cela ne ferait qu’accroître la probabilité de vos échecs. Dans la mesure du possible, vous suivrez le lien de la cause vers l’effet, comme le commun des mortels, sans déformer ni distordre quoi que ce soit. Le paradoxe, voilà l’ennemi.

Vous aurez le pouvoir de remonter le temps pour revoir vos chers disparus, mais vous n’en ferez rien, car vous seriez alors tentée de leur épargner la mort qui fut la leur, et cela vous déchirerait le cœur. Jour après jour sans cesse, à jamais impuissante, vous vivrez dans le chagrin et dans l’horreur.

Nous gardons ce qui est. Sans jamais nous demander si cela doit être. Et nous avons intérêt à ne pas nous interroger sur ce que signifie « être ».

« Je ne sais pas, Manse, je ne sais plus. Ai-je assez de force ? De sagesse, de discipline, de… de résistance ? Dois-je renoncer tant qu’il en est encore temps, accepter le conditionnement qui m’imposera le silence et reprendre le cours de ma vie… tel que l’envisageaient mes parents ?

— Allons, ce n’est pas aussi grave, tu ne fais que grossir tes problèmes. Ce qui n’a rien que de très normal à ce stade de ta formation. Si tu n’étais ni assez intelligente ni assez sensible pour te poser des questions et te faire du souci, voire pour éprouver certaines craintes… eh bien, tu n’aurais pas ta place parmi nous.

»… recherche scientifique, étudier la vie préhistorique. Je t’envie un peu, tu sais. La Terre était un séjour pour les dieux avant que la civilisation ne la souille irrémédiablement.

»… en rien préjudiciable pour tes parents et tes amis. C’est un secret qu’ils n’ont pas à connaître, voilà tout. Ne me dis pas que tu as toujours été franche avec eux ! Et, en fait, tu pourras de temps à autre leur donner certains petits coups de pouce qui leur apparaîtront comme des dons du Ciel.

»… une longévité de plusieurs siècles, sans jamais être malade un seul jour.

»… amis comme tu n’en as jamais connus. Il y a des types fabuleux dans la Patrouille.

»… plaisirs. Des expériences. Une vie pleinement vécue. Que dirais-tu de profiter d’une permission pour découvrir le Parthénon quand il était tout neuf, Chrysopolis quand elle sera sortie de terre, ou carrément la planète Mars ? Randonner à Yellowstone avant l’arrivée de Christophe Colomb, puis faire un saut à Huelva pour lui souhaiter bon voyage ? Voir Nijinski danser, Garrick jouer Lear, Michel-Ange le pinceau à la main ? À toi de faire un vœu et, dans les limites du raisonnable, il sera exaucé. Sans parler des petites fêtes que nous organisons entre nous. Des soirées authentiquement cosmopolites !

»… tu sais très bien que tu ne renonceras pas. Ce n’est pas dans ta nature. Alors fonce ! »

… jusqu’à ce qu’elle l’étreigne une nouvelle fois et dise d’une voix tremblante, partagée entre le rire et les larmes : « Oui. Tu as raison. Oh ! merci, Manse, merci. Tu m’as remis la tête à l’endroit, et ce en… ma parole ! en moins de deux heures, pas possible !

— Tu sais, je n’ai pas fait grand-chose, à part te pousser gentiment vers la décision que tu aurais fini par prendre de toute façon. » Everard étira ses jambes pour en chasser les courbatures. « Mais ça m’a donné faim. Alors, on se le fait, ce restau ?

— Et comment ! s’exclama-t-elle, aussi désireuse que lui de repartir dans le superficiel. Au téléphone, tu as parlé de palourdes…

— Ce n’est pas une obligation », répliqua-t-il, néanmoins touché qu’elle s’en soit souvenue. « On ira où tu voudras.

— Eh bien, il nous faut un petit troquet sans prétention mais où on mange bien, et j’ai pensé à la Grotte de Neptune, autrement dit Chez Ernie, dans Irving Street.

— Taïaut ! » Il démarra.

Comme ils descendaient de la colline, perdant de vue la galaxie urbaine et laissant le vent derrière eux, elle prit un air pensif. « Manse ?

— Oui ?

— Quand je t’ai appelé à New York, il y avait de la musique en fond sonore. Tu écoutais un concert, je suppose. » Sourire. « Je te vois d’ici, en chaussettes, la pipe dans une main et la chope de bière dans l’autre. Qu’est-ce que tu écoutais ? Une pièce baroque, je crois bien, mais je connais bien la musique baroque et je n’ai pas reconnu cette mélodie ; c’était étrange, splendide même, et j’aimerais bien une copie de la cassette. »

Il étouffa un rire. « Ce n’était pas vraiment une cassette. Quand je suis tout seul, j’utilise une chaîne hi-fi littéralement futuriste. Mais, oui, je serais ravi de te graver une copie. C’est du Bach. La Passion selon saint Marc.

— Hein ? Minute ! »

Everard opina. « Je sais. On n’en connaît plus aujourd’hui que quelques fragments. La partition n’a jamais été publiée. Mais en 1731, le jour du Vendredi saint, un voyageur temporel a introduit dans la cathédrale de Leipzig un système enregistreur. »

Elle frissonna. « Ça me donne la chair de poule.

— Mouais. Encore un avantage de la chronocinétique, sans parler du statut de Patrouilleur. »

Elle se tourna vers lui pour le fixer des yeux. « Tu es loin d’être le fils de fermier à la Garrison Keillor[13] que tu parais être, pas vrai ? murmura-t-elle. Très, très loin. »

Il haussa les épaules. « Pourquoi un fils de fermier n’aurait-il pas le droit d’aimer Bach autant que le steak-frites ? »

<p>209 av. J.C.</p>

À six kilomètres environ au nord-est de Bactres, une source jaillissait dans un bosquet de peupliers sur le flanc d’une colline. C’était depuis des temps immémoriaux un sanctuaire dédié au dieu des eaux souterraines. Les paysans y déposaient des offrandes dans l’espoir d’être protégés des tremblements de terre, de la sécheresse et des épizooties. Lorsque Théonis avait financé la réfection de l’autel, qu’un prêtre de Poséidon officiant dans la cité venait entretenir à intervalles réguliers, personne n’avait élevé d’objection. Les gens s’étaient contentés de confondre les deux déités, continuant le plus souvent à utiliser l’appellation traditionnelle, et s’étaient félicités de bénéficier d’une protection renforcée pour leurs troupeaux.

Everard aperçut les arbres avant de voir le temple. Leurs frondaisons émettaient un éclat argenté dans l’air matinal. Ils entouraient un mur d’enceinte s’ouvrant sur une porte dépourvue de battant. L’aire ainsi définie constituait le temenos, la terre consacrée. D’innombrables générations de pieds avaient foulé le sentier qui y conduisait.

Aux alentours s’étendaient des champs piétines parmi lesquels on apercevait des fermes abandonnées, tantôt intactes, tantôt réduites à l’état de ruines calcinées. Les envahisseurs ne s’étaient pas livrés à un pillage systématique, pas plus qu’ils n’avaient attaqué les hameaux trop proches de la ville. Cela ne tarderait pas.

Leur campement, situé trois kilomètres plus au sud, se présentait comme un alignement de tentes flanquant un remblai. Les couleurs vives du pavillon royal contrastaient avec le cuir marron dont se contentaient les hommes de troupe. Fanions et oriflammes claquaient au vent. Le soleil faisait luire les armes des sentinelles. Des plumets de fumée montaient des feux de camp. Une sourde rumeur parvenait aux oreilles d’Everard, mélange de bruits de pas, de cris, de hennissements et de claquements métalliques. Au loin, des escouades d’éclaireurs à cheval soulevaient des nuages de poussière.

Personne ne l’avait attaqué, mais il avait pris soin de ne pas se faire repérer. Des soldats syriens tombant sur lui par hasard n’auraient pas hésité à le tuer ; il était encore trop tôt pour qu’ils capturent des esclaves. Heureusement, ils hésiteraient à déchaîner la colère de Poséidon – d’autant plus que Polydore, l’aide de camp de leur roi, leur avait donné des consignes en ce sens. Le Patrouilleur poussa un soupir de soulagement en entrant dans le bosquet. Le simple fait de se retrouver à l’ombre était une bénédiction.

Ce qui n’éclaircissait en rien son humeur.

Le temple occupait la quasi-totalité de la cour, bien qu’il ne fut guère plus grand que l’autel qui l’avait précédé. Trois marches conduisaient à un portique soutenu par quatre colonnes de style corinthien, qui ombrageaient une façade sans fenêtres. Les colonnes étaient en pierre – sans doute un simple placage – et le toit en tuiles rouges. Le reste de l’édifice consistait en des murs de briques blanches. Nul ne s’attendait à du somptueux dans un temple aussi modeste, dont la seule utilité, aux yeux de Raor, était de servir de lieu de rendez-vous pour Draganizu et Buleni.

Deux femmes étaient assises dans un coin du temenos. La plus jeune donnait le sein à un nourrisson. La plus âgée tenait dans ses mains un chapati à moitié mangé, qui constituait sans doute sa ration quotidienne. Elles étaient vêtues de haillons souillés et déchirés. En voyant apparaître Everard, elles se blottirent l’une contre l’autre, le visage déformé par la peur.

Un homme émergea de l’unique entrée du temple. Il était vêtu d’une tunique blanche, élimée mais propre. Le dos voûté par les ans, la bouche édentée, les yeux plissés, il pouvait être âgé de soixante ans ou de quarante. Avant l’avènement de la médecine scientifique, seuls les représentants des classes supérieures atteignaient un âge mûr sans perdre la santé. Dire que les intellectuels du XXe siècle considèrent la technologie comme déshumanisante, songea Everard.

Cet homme était cependant tout sauf sénile. « Réjouis-toi, ô étranger, si tu viens en paix, dit-il en grec. Sache que ce lieu est sacré et que les rois Antiochos et Euthydème, quoique en guerre, l’ont tous deux déclaré sanctuaire. »

Everard leva la main en signe de salut. « Je suis un pèlerin, révérend père, annonça-t-il.

— Hein ? Non, non, je ne suis pas un prêtre, rien qu’un humble gardien – Dolon, esclave de Nicomaque. » Selon toute évidence, il demeurait dans une hutte toute proche et passait la journée au temple. « Un pèlerin, dis-tu ? Comment as-tu entendu parler de notre petit naos ? Tu es sûr de ne pas t’être égaré ? » Il s’approcha, s’arrêta, plissa les yeux d’un air dubitatif. « Es-tu vraiment un pèlerin ? Nul ne doit entrer ici s’il est animé de pensées belliqueuses.

— Je ne suis pas un soldat. » La cape d’Everard dissimulait son épée, quand bien même la présence de celle-ci n’avait rien de surprenant. « J’ai parcouru un long chemin en quête du temple de Poséidon proche de la Cité du Cheval. »

Dolon secoua la tête. « As-tu des vivres ? Je ne peux rien t’offrir, hélas. Nous ne sommes plus livrés. J’ignore quand je pourrai recevoir des provisions, pour moi et pour les autres. » Il jeta un regard sur les deux femmes. « Je redoutais un afflux de réfugiés, mais il semble que la plupart des paysans aient pu gagner la ville à temps. »

L’estomac d’Everard protesta. Il fit de son mieux pour le faire taire. Vu son entraînement et son état de santé, il pouvait rester plusieurs jours sans manger avant d’être affaibli. « Je demande seulement un peu d’eau.

— De l’eau bénite, issue du puits divin, ne l’oublie pas. Qu’est-ce qui t’amène ici ? » Soupçonneux : « Comment peux-tu connaître l’existence de ce temple alors qu’il n’est dédié à Poséidon que depuis quelques mois à peine ? »

Everard avait eu le temps de peaufiner son bobard. « Je m’appelle Androclès et je viens de Thrace. » Cette contrée à demi barbare, dont les Grecs ne savaient presque rien, avait pu engendrer un colosse comme lui. « L’année dernière, un oracle m’a dit que si j’allais en Bactriane, j’y trouverais non loin de la capitale un temple dédié au dieu où ma peine trouverait solution. Je ne dois rien te dire de la peine en question, sinon que je n’ai commis aucun péché, que je ne suis point impur.

— Une prophétie, un pont jeté vers l’avenir », souffla Dolon. Si impressionné fût-il, il n’en demeurait pas moins méfiant. « As-tu parcouru tout seul cette longue route ? Plusieurs centaines de parasangs[14], si je ne me trompe.

— Non, non, j’ai acheté mon passage dans une série de caravanes. Je me trouvais dans la dernière, en route pour Bactres, lorsque nous avons appris qu’une armée marchait sur la ville. Le chef de caravane a décidé de faire demi-tour. J’ai choisi de poursuivre en solitaire, persuadé que le dieu veillerait sur moi. Hier, une bande de voleurs… sans doute des paysans ruinés par les pillards… m’a dérobé ma mule et mon bagage, mais j’ai pu leur échapper pour continuer à pied. Et me voici.

— En vérité, tu as souffert bien des épreuves, dit Dolon d’un air compatissant. Que dois-tu faire à présent ?

— Attendre que le dieu me donne… euh… de nouvelles instructions. Je suppose qu’il le fera dans un rêve.

— Eh bien… enfin… je n’en sais trop rien. Ceci est plutôt irrégulier. Interroge donc le prêtre. Il est en ville pour le moment, mais on ne tardera pas à le laisser sortir pour venir… régler ses affaires ici.

— Je t’en prie ! N’oublie pas que je suis voué au silence. Si le prêtre me pose des questions, si je refuse d’y répondre et s’il insiste… l’Ébranleur du sol n’en sera-t-il pas fâché ?

— Euh… je…

— Écoute », reprit Everard, s’efforçant de paraître à la fois ferme et affable, « il me reste une bourse pleine. Une fois que j’aurai reçu le signe que j’attends du dieu, j’ai bien l’intention de faire à ce temple une substantielle donation. Un statère d’or. » Soit l’équivalent de mille dollars dans les États-Unis des années 1980, si tant est qu’une telle comparaison ait un sens.

« Je pense qu’avec cela tu pourras… le temple pourra nourrir ses hôtes pendant un bon moment. » Dolon hésita.

« Telle est la volonté du dieu, insista Everard. Tu ne vas pas t’y opposer, tout de même. Il me vient en aide et je te viens en aide. Tout ce que je demande, c’est pouvoir attendre en paix qu’un miracle survienne. Considère-moi comme un fugitif. Regarde. » Il ouvrit sa bourse et en sortit une poignée de drachmes. « Je suis bien pourvu, comme tu le vois. Permets-moi de t’offrir cet argent. Tu le mérites. Pour moi, c’est un acte de piété. »

Dolon tressaillit puis se lança et tendit la main. « Très bien, très bien, pèlerin. Les voies des dieux sont décidément impénétrables. »

Everard le paya. « Permets-moi d’entrer, de prier et de recevoir la bénédiction du dieu, de devenir son hôte en toutes choses. Ensuite, je resterai assis dans un coin sans déranger personne. »

L’ombre et la fraîcheur apaisèrent sa peau cuite par le soleil et ses lèvres asséchées. La source gazouillait au centre de la cour, sur un talus servant d’assise à l’édifice. Après avoir empli un bassin creusé dans le sol, elle s’écoulait dans une conduite qui disparaissait sous un mur, pour se déverser sans aucun doute dans un ruisseau proche du temenos. Derrière elle se dressait un bloc de pierre mal dégrossie, l’autel originel. On avait peint l’image de Poséidon sur une de ses faces, à peine visible dans cette chiche lumière. Le sol était jonché d’offrandes diverses, en majorité des modelages d’argile représentant une maison, un animal domestique ou un organe humain – tous prétendument guéris par le dieu. Nicomaque prélevait sans doute les biens précieux et les denrées périssables chaque fois qu’il venait faire un tour ici.

Votre foi naïve ne vous a guère aidés, pauvres gens que vous êtes, songea Everard avec tristesse.

Dolon se prosterna devant le dieu. Everard s’efforça de l’imiter au mieux, ainsi que l’aurait fait un Thrace un peu balourd. Se redressant sur ses genoux, le gardien du temple remplit une coupe d’eau et la tendit au suppliant. Dans l’état où il était, cette gorgée d’eau fit à Everard l’effet d’une bière bien fraîche. La prière qu’il adressa en remerciement était presque sincère.

« Je te laisse seul avec le dieu pour quelque temps, déclara Dolon. Tu peux remplir cette jarre d’eau et l’emporter avec toi avec respect. » Il s’en fut après une ultime révérence.

J’ai intérêt à ne pas traîner, se rappela le Patrouilleur. Cela dit, un peu d’intimité et de repos, et une chance de cogiter…

Il n’avait formulé que de vagues plans. Premier objectif : s’introduire dans le camp syrien et localiser un chirurgien militaire nommé Caletor d’Oinoparas, alias l’agent Hyman Birenbaum, qui bénéficiait tout comme lui d’appoints médicaux lui permettant de vivre parmi les païens en passant inaperçu. Peut-être trouveraient-ils une excuse pour s’isoler dans un coin tranquille, à moins que Birenbaum n’ait les moyens d’organiser l’évacuation d’Everard. Le plus important, c’était de s’éloigner suffisamment des capteurs exaltationnistes pour transmettre à la Patrouille les informations recueillies sur le terrain afin qu’elle soit en mesure de préparer une contre-offensive.

Mais à en juger par les précautions prises par ces salopards, il y a peu de chances pour que nous les capturions tous les quatre. Et merde !

Peu importe. Comment allait-il s’y prendre pour contacter Birenbaum alors que les soldats ennemis risquaient de le trucider dès qu’ils l’auraient repéré ? Peut-être les retarderait-il en leur disant qu’il était porteur d’un message urgent, mais ils le conduiraient alors à leurs officiers, qui s’empresseraient de le cuisiner sur le message en question, et il n’était pas question de leur parler de Caletor de peur de compromettre celui-ci – tous deux périraient alors sous la torture, car leur conditionnement les empêcherait d’avouer quoi que ce soit.

S’il était venu dans ce temple, c’était dans l’espoir d’y trouver un responsable quelconque – un prêtre ou, faute de mieux, un acolyte. Celui-ci aurait pu lui fournir une escorte et un sauf-conduit pour franchir les barrages syriens. Et s’il exhibait sa lampe torche en affirmant que c’était un don de Poséidon ?… Il devrait pour cela attendre que Nicomaque (alias Draganizu) ait retrouvé Polydore (alias Buleni) et que tous deux fussent repartis. Il avait envisagé de n’arriver qu’après leur rencontre, mais il aurait couru plus de risques à errer dans la campagne qu’à poireauter dans cette cour, et peut-être observerait-il des détails intéressants…

Un plan bien bancal. Qui lui paraissait maintenant grotesque. Enfin, peut-être vais-je avoir une idée de génie. Il se fendit d’un rictus sardonique. Opter pour l’action primaire, comme hier mais en plus insensé encore.

Alors qu’il s’avançait en plein soleil, il fut pris d’un léger vertige qui l’éblouit un instant. « Je crois sentir la présence du dieu qui restaure mes forces, déclara-t-il d’une voix lasse. Je suis persuadé d’accomplir sa volonté, grâce à ton aide, Dolon. Tâchons de ne pas dévier du chemin qu’il nous a tracé.

— Non, non. » Le gardien lui recommanda de ne pas souiller le temenos – on avait aménagé des latrines à l’autre bout du bosquet – et se retira dans son logis.

Everard se dirigea vers le coin qu’occupaient les deux femmes. Ce n’était plus la peur qui se lisait sur leur visage, mais un chagrin teinté d’épuisement et de désespoir. Il n’eut pas le cœur à leur lancer un « Réjouissez-vous ! »

« Puis-je me joindre à vous ? s’enquit-il.

— Nous ne pouvons vous en empêcher », marmonna la plus âgée (il lui donna une quarantaine d’années).

Il s’assit à côté de la plus jeune. Sans doute avait-elle été jolie, naguère, avant qu’on ne lui brise l’esprit. « J’attends moi aussi la volonté du dieu, dit-il.

— Nous attendons, c’est tout, répliqua-t-elle d’une voix atone.

— Euh… je m’appelle Androclès et je suis un pèlerin. Vous demeurez dans les environs ?

— Nous y demeurions. »

La vieillarde frémit. Durant une minute, elle retrouva un semblant de vitalité. « Notre ferme se trouve en aval d’ici, trop loin pour que nous ayons été avertis à temps. Mon fils a dit que nous devions charger nos biens sur un chariot à bœufs, de crainte de devoir mendier une fois en ville. Des cavaliers nous ont attaqués sur la route. Ils l’ont tué, ainsi que ses fils. Ils ont violé son épouse. Au moins nous ont-ils épargnées, elle et moi.

Une fois devant la cité, nous avons trouvé porte close. Et nous avons cherché refuge auprès de l’Ébranleur du sol.

— J’aurais préféré qu’ils nous tuent », dit la jeune femme d’une voix blanche. Son bébé se mit à pleurer. Elle se dénuda le torse d’un geste machinal afin de lui donner le sein. De sa main libre, elle tendit un carré d’étoffe pour se protéger du soleil et des mouches.

« Je suis navré. » Ce fut tout ce qu’Everard trouva à dire. C’est ça, la guerre, le passe-temps préféré des gouvernements. « Je vous citerai dans mes prières. »

Elles ne daignèrent pas répondre. Enfin, l’anesthésie est parfois un prélude à la guérison. Il releva sa capuche et s’adossa au mur. Les peupliers n’offraient qu’une ombre fugace. La chaleur de la pierre s’insinua dans ses chairs.

Plusieurs heures s’écoulèrent. Comme à son habitude lorsqu’il était contraint de patienter dans l’attente d’une issue incertaine – ce qui lui était souvent arrivé lors des siècles futurs –, il se réfugia dans ses souvenirs. De temps à autre, il buvait une gorgée d’eau tiède ou faisait un bref somme. Le soleil atteignit son zénith puis descendit vers l’horizon.

… les nuages filant sur les ailes du vent, transpercés par des lances de soleil qui illuminent les vagues, les cordages qui vibrent et se tendent, les embruns qui le giflent lorsque l’étrave du navire fend des eaux d’un gris-vert de tempête, festonnées d’écume blanche, et Bjarni Herjôlfsson qui s’écrie sans lâcher la barre : « Ah ! une mouette », signe que le nouveau monde n’est pas loin…

La fin du jour s’amorça avec lenteur, pour se poursuivre sur un rythme précipité. Everard entendit des bruits : claquement de sabots, éclats de voix, fracas métallique. Sa peau se hérissa. Prêt à tout, il rabattit un peu plus son capuchon sur son visage, releva ses genoux et voûta ses épaules, adoptant une pose aussi apathique que celle de ses voisines.

Respectueux du lieu saint, les Syriens descendirent de leurs montures avant de pénétrer dans le bosquet. Six soldats armés de pied en cap escortaient l’homme qui entra dans le temenos. Tout comme eux, il portait une cuirasse et des jambières ainsi qu’une épée passée à son ceinturon. Coiffé d’un casque à plumet et revêtu d’une ample cape rouge, il tenait à la main un bâton d’ivoire qu’il maniait comme une cravache et dépassait ses hommes d’une bonne tête. On eût dit que Praxitèle avait sculpté son visage dans l’albâtre.

Dolon dévala les marches du temple et se prosterna. Lorsque Alexandre avait envahi l’Asie, l’Orient avait conquis l’Hellade. Rome connaîtrait la même évolution, à moins que les Exaltationnistes ne fassent avorter sa destinée. Ils n’y arriveront pas. Nous les en empêcherons, d’une façon ou d’une autre. Buleni-Polydore semblait rayonner d’énergie. Mais… Seigneur !… s’ils nous filent encore entre les doigts, forts de l’expérience de ce nouvel affrontement…

« Tu peux te lever », dit l’aide de camp du roi Antiochos. Il jeta un regard aux misérables blottis dans leur coin. « Qui sont ces gens ?

— Des fugitifs, maître, répondit Dolon d’une voix chevrotante. Ils ont demandé asile. »

L’être splendide haussa les épaules. « Eh bien, que le prêtre décide de leur sort. Il est en route. Nous aurons besoin du temple pour y tenir conférence.

— Certainement, maître, certainement. »

Obéissant aux ordres qu’on leur aboyait, les soldats se postèrent au pied des marches et de part et d’autre de la porte. Buleni entra. Dolon rejoignit Everard et les deux femmes sans toutefois s’asseoir à leurs côtés, trouvant sans doute quelque réconfort dans leur compagnie en dépit de leur misérable statut.

Ouais. Nicomaque a parlé aux autorités bactriennes. Peut-être a-t-il reçu un petit coup de main de Zoilus ; Théonis y a veillé. Le prêtre est dans l’obligation de se rendre à son temple. Il serait souhaitable qu’un officier ennemi l’y retrouve afin que tous deux discutent d’un éventuel accord. Aucun des deux camps ne souhaite offenser l’Ébranleur du sol. On a dépêché des hérauts pour préparer la rencontre. Tout s’est passé dans la discrétion. Le roi Antiochos sait que son aide de camp est en contact avec un Bactrien dissident qui est disposé à espionner pour son compte.

De nouveaux bruits, nettement moins martiaux. Dolon se jeta une nouvelle fois sur le sol. Vêtu d’une robe blanche qui, si elle lui conférait une certaine dignité, avait dû le handicaper pour chevaucher sa mule, Nicomaque entra dans le temenos. Un jeune esclave trottinait à ses côtés, porteur d’une ombrelle. Tous deux étaient escortés par un soldat syrien. Ce dernier fit halte, imité par l’adolescent tandis que le prêtre entrait dans l’édifice, après quoi ils s’assirent pour prendre un peu de repos.

A peine si Everard les remarqua. Il restait figé dans sa position, comme aveuglé par l’objet qu’il avait vu reposant sur le torse de Draganizu. Un médaillon de taille modeste, pendant à une chaîne, le revers tourné vers l’extérieur ; quant à l’avers, il le connaissait si bien qu’il l’aurait identifié en le touchant dans l’obscurité : le hibou d’Athéna. Son propre communicateur.

Le monde se remit en ordre autour de lui. Pourquoi pas ? se dit-il. Qu’est-ce que ça a de surprenant ? Pour le moment, ils observent un silence radio absolu, mais ils doivent pouvoir se contacter en cas d’urgence. Buleni a forcément un appareil similaire sur lui. Le matériel de la Patrouille est supérieur à tout ce qu’ils ont pu apporter avec eux, utiliser un communicateur confisqué à l’ennemi est typique de la mentalité exaltationniste et rien n’empêche un prêtre de Poséidon d’honorer la déesse Athéna. En fait, c’est même une preuve de tact, vu l’antagonisme qui les oppose dans l’Odyssée. Bel exemple d’œcuménisme… Il étouffa son rire. Qu’est-ce qui m’a le plus surpris quand j’ai vu ça ?

Il comprit soudain. Ce médaillon signifiait sans doute sa mort.

Et cependant… oui, par Dieu !

Il aurait une chance de renverser la situation. De toute façon, il ne pensait pas survivre indéfiniment. En agissant comme il l’envisageait, il parviendrait à éliminer ces salopards et peut-être, peut-être…

Rien ne m’oblige à presser le mouvement. D’abord, réfléchissons un peu, rassemblons nos souvenirs, et ailleurs que dans cette fournaise.

Everard se leva. Il était raide et courbatu à force d’être resté si longtemps immobile. Il se dirigea vers la porte d’un pas lent.

Un soldat dégaina son glaive. « Halte-là ! Où vas-tu ? »

Il obtempéra. « Aux latrines, derrière le temenos, s’il te plaît.

— Attends ici que…»

Everard se dressa de toute sa taille. « Tu ne voudrais pas que je souille cette terre sacrée, n’est-ce pas ? Le dieu nous châtierait sûrement tous les deux. »

Dolon les rejoignit en trottinant. « Cet homme a été attaqué par des voleurs, expliqua-t-il. L’Ébranleur du sol lui a accordé asile et il est l’invité de Poséidon. »

Après avoir échangé un regard avec ses camarades, le soldat rengaina son arme. « Très bien. » Il se dirigea vers la porte et héla les deux hommes postés près des chevaux pour leur dire qu’un civil avait été autorisé à sortir. Les deux femmes regardèrent le colosse s’éloigner avec un certain regret. Il leur avait adressé des paroles aimables.

Everard s’avança d’un pas vif entre les arbres, savourant leur ombre. Ne traîne pas trop, se rappela-t-il. Ça mitonnerait que Buleni et Draganizu s’attardent dans le temple une fois qu’ils se seront mis à jour de la situation. Il n’avait pas de besoin pressant excepté faire quelques exercices d’assouplissement et dégainer son épée sous sa cape. Sur le chemin du retour, il veilla à adopter un pas traînant. Cela paraîtrait naturel à quiconque le remarquerait. Sa taille lui permit de jeter un coup d’œil à la cour par-dessus le mur.

Il arrivait à l’angle de celui-ci lorsque les Exaltationnistes émergèrent du temple. Everard pressa le pas. Les deux ennemis étaient au pied des marches lorsque le Patrouilleur entra dans l’enceinte. « Ne reste pas là, lui ordonna le soldat le plus proche.

— Oui, sire. » Everard fît tout un cinéma pour s’incliner devant lui, puis il s’éloigna d’une démarche de crabe, se rapprochant en fait de sa proie. Les deux hommes avançaient côte à côte. Buleni se fendit d’un rictus en apercevant le misérable devant lui.

La cour n’était pas très grande. Lorsque Everard bondit, moins de deux mètres le séparaient de ses ennemis.

Draganizu risquait d’appeler des renforts en pressant le médaillon alors même qu’il le portait à sa bouche. Il devait être le premier à mourir. Everard fondit sur lui. La pointe de son épée lui transperça le cou. Un geyser de sang en jaillit, d’un rouge éblouissant. Le cadavre s’effondra sur le sol.

Changeant d’appui alors même qu’il poursuivait son mouvement, Everard atterrit sur le talon, pivota sur lui-même et, du poing gauche, décocha à Buleni un uppercut au menton. C’était la seule façon d’atteindre un homme protégé par un casque et une cuirasse. L’Exaltationniste avait à moitié dégainé son arme. Sonné, il recouvra son équilibre et sortit son glaive du fourreau. Un authentique surhomme. Mais un rien diminué, un rien ralenti. Everard le serra. Le tranchant de la main gauche sur le poignet. Les phalanges de la droite sur le larynx, il sentit le cartilage se rompre. Buleni tomba à quatre pattes et vomit du sang.

Dolon hurla. Les soldats foncèrent, les armes à la main. Everard se jeta littéralement sur Draganizu. S’emparant du médaillon ensanglanté, il le pressa du pouce et glapit en temporel : « Agent non-attaché Everard. Rappliquez tout de suite. Combat. »

Pas le temps d’en rajouter. Le premier Syrien était sur lui. Il roula sur lui-même. Prenant appui sur son postérieur, il détendit ses jambes. L’homme chancela. Ses camarades accouraient. Leur masse occulta le ciel.

L’un d’eux s’avachit sur Everard. « Ouf ! » Un corps caparaçonné de métal qui vous tombe sur le ventre… il y a de quoi vous couper le souffle.

Lorsque Everard eut repris ses esprits et se fut rassis, les soldats gisaient tout autour de lui en tas disgracieux. Leur souffle était lent et régulier. Il savait que leurs camarades restés près des chevaux avaient eux aussi reçu une décharge d’étourdisseur et resteraient dans le coma pendant un bon quart d’heure. Cela mis à part, ils étaient indemnes. Un scooter temporel s’était posé non loin de là. Un homme aux allures de Chinois et une femme noire, souples et robustes dans leur combinaison moulante, l’aidèrent à se relever. Quatre autres véhicules survolaient le temple ; il vit que leurs pilotes étaient armés de canons énergétiques. « Vous en faites un peu trop, haleta-t-il.

— Pardon ? fit l’homme.

— Peu importe. Passons la situation en revue, et fissa ! » Pas question qu’il se donne le loisir de réfléchir, de penser au sort qui avait failli être le sien. Il ne ferait qu’attraper la tremblote et le moment était mal choisi. Son entraînement de Patrouilleur lui permit de maîtriser son corps et son esprit. Plus tard, quand tout serait fini, il paierait sa dette à la nature.

En recevant son appel, la Patrouille avait monté une équipe d’intervention, à bonne distance de cette époque, puis l’avait dépêchée à l’instant précis où il avait besoin d’aide. Il devait faire preuve de la même précision pour utiliser à son tour ses services. Mais il pouvait consacrer quelques minutes à ébaucher une stratégie.

Buleni était toujours vivant, mais à peine. « Conduisez-le au quartier général, ainsi que son camarade défunt, ordonna-t-il via l’émetteur-transmetteur qu’on venait de lui donner. On saura quoi faire d’eux. » Il parcourut les lieux du regard. Le pauvre Dolon gisait dans la poussière. « Transportez cet homme à l’ombre, à l’intérieur du temple. Soumettez-le à un examen médical et soignez-le dans la mesure de vos moyens. Une injection de stimulant lui ferait sans doute du bien. Les autres peuvent demeurer là où ils se trouvent jusqu’à leur réveil. »

Les deux femmes étaient restées dans leur coin, hors du rayon d’action de l’étourdisseur. Elles étaient blotties l’une contre l’autre, galvanisées par la terreur, la grand-mère étreignant la mère et la mère serrant son enfant contre son sein. Everard alla se planter devant elles. Il avait conscience de leur apparaître comme un être terrifiant, couvert de sang, de sueur et de crasse, mais il demeurait encore capable de sourire.

« Écoutez-moi, dit-il en imposant une certaine douceur à sa voix éraillée, et écoutez-moi bien. Vous venez de voir la colère de Poséidon en action. Mais cette colère n’était pas dirigée contre vous. Ces hommes avaient offensé le dieu. Ils seront conduits dans l’Hadès. Vous êtes innocentes. Le dieu vous accorde sa bénédiction. Pour en attester, je vous donne ceci. » Il attrapa la bourse passée à sa ceinture et la laissa choir sur le sol. « C’est à vous. Poséidon a plongé ces soldats dans le sommeil, afin qu’ils ne voient pas ce qu’ils ne devaient pas voir, mais il ne leur fera aucun mal une fois qu’ils seront réveillés, à condition qu’ils garantissent la sécurité de ses protégées, c’est-à-dire vous-mêmes. Dites-le-leur. M’avez-vous bien compris ? »

Le bébé cria, la mère sanglota. La grand-mère regarda Everard dans les yeux et, d’une voix impavide mais encore un peu choquée, lui répondit : « Moi qui suis vieille, j’ose te comprendre et me rappeler.

— Bien. » Il les quitta pour accomplir sa tâche de Patrouilleur. Il avait fait pour elles tout ce qui était en son pouvoir – en contournant le règlement, certes, mais il avait le grade de non-attaché, après tout.

Ses sauveteurs s’en inquiétèrent néanmoins « Monsieur, lui dit la jeune femme, excusez-moi de vous poser cette question, mais ce que nous venons de faire…»

Une bleusaille, sans doute, mais qui s’était bien comportée dans le feu de l’action. Il décida que ses camarades et elle-même avaient droit à une petite séance d’instruction. « Ne vous faites pas de souci. Nous n’avons pas chamboulé l’histoire. Quel est votre milieu d’origine ?

— La Jamaïque, monsieur, en 1950.

— D’accord, je vais vous exposer l’incident dans les termes de votre époque. Une bagarre éclate dans la rue et, soudain, des hélicoptères descendent du ciel. Ils lâchent des grenades lacrymogènes qui calment la foule sans blesser personne. Des hommes en sortent, porteurs de masques à gaz. Ils s’emparent de deux des bagarreurs qu’ils embarquent dans un de leurs appareils. L’un de ces hommes explique aux témoins qu’il s’agit de dangereux agitateurs communistes et qu’il est lui-même un agent de la CIA, qui agit ainsi que le reste de son escadron avec l’autorisation du gouvernement local. Et les hélicos repartent. Supposons que cette scène se soit déroulée dans un village coupé du monde, où les lignes téléphoniques ont été sabotées, par exemple.

» Eh bien, les villageois ne parleront que de ça pendant un mois ou deux. Mais lorsque l’histoire se répandra dans le reste du pays, elle sera pas mal éventée, les médias ne lui accorderont qu’une attention limitée et la plupart de ceux qui l’entendront répéter croiront à une affabulation. Les villageois eux-mêmes cesseront peu à peu d’y faire allusion et son souvenir finira par s’estomper. Aucun d’eux n’aura été affecté et tous reprendront le cours de leur vie. Et puis, ce qui s’est passé n’avait rien d’impossible. Des hélicos, des lacrymos, la CIA… tout cela existe bien. C’était un incident bizarre, mais rien de plus. Peut-être que les villageois le raconteront à leurs enfants, mais ceux-ci n’auront pas tendance à les imiter.

» Dans l’esprit des gens de la présente époque, une intervention divine représente plus ou moins la même chose. Naturellement, nous n’en organisons qu’en cas de nécessité absolue, et nous ne nous attardons jamais une fois l’affaire conclue. »

Everard acheva de donner ses instructions via le communicateur. Les deux Exaltationnistes avaient été évacués sur des scooters. Un Patrouilleur supplémentaire les avait accompagnés, libérant une place sur son véhicule pour l’agent non-attaché. Everard prit les commandes, la seconde selle étant occupée par Imre Ruszek, un agent originaire de l’Europe de son époque. Comme il s’élevait dans les airs, il jeta un dernier regard aux deux femmes et lut dans leurs yeux un mélange d’espoir et d’incrédulité.

Les trois scooters s’élevèrent suffisamment pour être invisibles depuis le sol, excepté sous la forme d’une étincelle, puis filèrent vers Bactres. La terre déferlait des montagnes comme une vague de champs verts et ocre, parsemée de fermes et de bosquets, où la rivière semblait un ruban de vif-argent, la cité et les tentes de l’envahisseur des jouets d’enfant. À cette altitude glaciale, on ne trouvait aucune trace de haine et de souffrance, hormis celles que les chrononautes portaient en eux.

« Bon, écoutez-moi avec attention, commença Everard. Il reste deux bandits en liberté et, si nous nous débrouillons bien, je pense que nous pourrons les capturer. J’insiste : si nous nous débrouillons bien. Nous n’aurons pas droit à une seconde chance. Pas question de faire des allées et venues dans le temps pour corriger nos éventuelles bourdes. C’est une chose que d’organiser un petit miracle pour épater les indigènes, mais nous ne tenons pas à nous amuser avec la causalité de peur de déclencher un vortex temporel, même si le risque semble minime. C’est clair ?

Je sais qu’on vous a martelé cette doctrine durant votre formation, mais Ruszek et moi allons descendre dans l’arène et, s’il nous arrive malheur, vous pourriez être tentés de faire une bêtise. Abstenez-vous-en. »

Il leur décrivit la demeure de Raor et en esquissa le plan. L’alarme y serait donnée dès qu’un véhicule spatio-temporel se manifesterait dans un rayon de plusieurs kilomètres. Sauvo et elle s’empresseraient de gagner leurs propres machines pour disparaître. Et au diable leurs deux congénères ! Aux yeux de ces égotistes suprêmes, la loyauté était affaire de convenance.

Conclusion évidente : le signal d’alarme avait retenti à l’instant où Everard avait lancé son appel, déclenchant l’apparition des autres Patrouilleurs. Leurs ordinateurs connaissaient cet instant à la microseconde près. Il décida de débarquer soixante secondes plus tôt, au moment où il avait attaqué Draganizu et Buleni ; ces derniers n’étaient plus en état de bénéficier d’une aide quelconque une minute plus tard. « Ce sera notre Heure Zéro », annonça-t-il.

Immobile dans les hauteurs, il mit à contribution instruments optiques et détecteurs électroniques pour déterminer à quelques centimètres près son point d’émergence dans la maison. Il régla la console sur ces coordonnées spatiales et sur l’Heure Zéro. Les autres véhicules feraient le même saut dans le temps, mais resteraient à cette altitude jusqu’à ce que l’affaire soit réglée.

« Go ! » s’écria-t-il en pressant le bouton.

Ils émergèrent dans un couloir, lui, son équipier et le scooter. À droite, une fenêtre ouverte donnant sur le patio parfumé et inondé de soleil. À gauche, une porte massive, fermée et verrouillée. L’ennemi n’avait plus accès à ses moyens de transport.

Sauvo apparut au bout du couloir, vif comme un cerf, un pistolet énergétique à la main. Ruszek tira le premier. Un fin rayon bleu frôla la tempe d’Everard et transperça le torse de Sauvo. Sa tunique s’embrasa. Le temps d’un clin d’œil, son visage furibond arbora la grimace pathétique d’un enfant recevant un coup. Il tomba. Son sang ne coula guère – la plaie était déjà cautérisée – mais sa mort fut aussi abjecte que celle d’un humain ordinaire.

« L’étourdisseur risquait d’être trop lent », expliqua Ruszek.

Everard opina. « Okay. Restez ici. Je m’occupe de la dernière. » Ouvrant son communicateur : « Et de trois, plus qu’une. » Les autres agents comprendraient le message. « Nous tenons leur hangar. Surveillez les portes. Si une femme sort de la maison, capturez-la. » Il entendit dans le lointain des sanglots terrifiés, sans doute une esclave, et espéra qu’aucun innocent ne périrait durant l’opération.

« Ce ne sera pas nécessaire, déclara une voix de glace. Je n’ai pas l’intention de servir de gibier aux chiens que vous êtes. »

Raor s’avançait vers eux. Une robe vaporeuse soulignait le moindre de ses mouvements fluides. Ses cheveux d’ébène cascadaient autour du masque de beauté et de dédain qu’était son visage. Everard pensa à Artémis la Chasseresse. Son cœur fit un bond.

Elle fit halte à quelques pas de lui. Il mit pied à terre et s’approcha d’elle. Mon Dieu, songea-t-il, se sentant puant et suant, j’ai l’impression d’être un écolier dissipé face à son institutrice. Il se redressa et se campa sur ses jambes. Son cœur battait toujours la chamade, mais il parvint à fixer sans broncher ses yeux d’un vert océan.

Elle poursuivit en grec : « Remarquable. J’ai l’impression que vous êtes l’agent dont mon clone m’a parlé, celui qui a échoué à le capturer en Colombie.

— Échoué en Colombie et au Pérou, mais réussi en Phénicie », rétorqua-t-il, non par vantardise, mais parce qu’elle était en droit de le savoir de par son rang.

« Vous n’avez donc rien d’un animal ordinaire. » Le venin colora sa voix douce. « Mais vous demeurez un animal. Les singes ont triomphé. L’univers a perdu tout le sens qu’il a pu receler.

— Que… qu’auriez-vous fait… fait du monde ? »

Elle releva sa tête nimbée de gloire. La fierté résonnait dans sa voix. « Nous l’aurions modelé selon notre caprice, pour le défaire et le refaire sans répit, et nous aurions ravagé les étoiles pour y forger un empire, transformant en bûcher funèbre la réalité de chacun de nos ennemis, en jeux funèbres leurs pathétiques histoires, jusqu’à ce que l’ultime dieu règne seul sur l’univers. »

Le désir le quitta avec la soudaineté d’un vent hivernal. Soudain, il fut pris de l’envie de rentrer chez lui, de retrouver les amis et les objets qui lui étaient chers. « Passez-lui les menottes, Ruszek », ordonna-t-il. Via l’émetteur-récepteur : « Rejoignez-nous et finissons-en avec cette histoire. »

<p>1902 apr. J.C.</p>

L’appartement parisien de Shalten, aussi vaste que luxueux, étais sis Rive gauche et donnait sur le boulevard Saint-Germain. Avait-il délibérément choisi cette adresse ? Son sens de l’humour était assez tordu pour cela. Il déclara à Everard qu’il appréciait la vie de bohème et que ses voisins, habitués aux excentriques de toute sorte, ne lui accordaient aucune attention particulière.

C’était par un doux après-midi d’automne. Les fenêtres ouvertes laissaient entrer un riche parfum de fumée et de crottin. De temps à autre, une voiture automobile se faufilait entre les fiacres et les charrettes. Le long des façades grises, où le jaune des frondaisons apportait une touche de lumière, les passants se pressaient sur les trottoirs. Cafés, boutiques, boulangeries et pâtisseries faisaient des affaires en or. La rumeur montant des rues était empreinte de jovialité. Everard s’efforça d’oublier que ce monde serait anéanti dans une douzaine d’années.

Le décor qui l’entourait – les meubles, les tentures, les tableaux, les livres reliés de cuir, les bustes et autre bric-à-brac – attestait d’une solidité qui perdurait depuis le Congrès de Vienne. Mais il reconnut quelques objets originaires de la Californie de 1987. Un monde tout à fait différent, aussi lointain qu’un rêve… ou un cauchemar.

Il se carra dans son fauteuil, faisant grincer le cuir et bruire le crin de cheval. Il tira sur sa pipe. « Nous avons eu du mal à retrouver Chandrakumar, vu que nous ignorions où il était incarcéré. Quelques détenus ont eu droit à une vision mystique. Mais nous avons fini par l’extraire de sa cellule. Il était indemne. Au bout du compte, nous avons laissé pas mal de traces – apparitions, disparitions et tutti quanti. En temps de paix, cela aurait fait sensation. Mais les gens avaient d’autres soucis en tête et les périodes de crise sont fertiles en récits échevelés de toute sorte. Qui ne tardent pas à tomber dans l’oubli, heureusement. D’après les premiers rapports d’évaluation, l’histoire n’a pas été altérée. Mais vous êtes sûrement au courant. »

L’histoire. Le courant des événements, petits et grands, qui conduit de l’homme des cavernes aux Danelliens. Mais que deviennent les tourbillons, les bulles d’air, les individus et les gestes sans importance, qui sont trop tôt oubliés et dont l’existence ou l’inexistence ne change en rien l’orientation du flot ? J’aimerais revenir en amont pour découvrir ce que sont devenus mes compagnons de voyage : Hipponicus, ces deux femmes avec leur bébé… Non. Ma ligne de vie est trop courte, quelle que soit la longueur qui lui est allouée, et j’ai eu mon content de chagrin. Peut-être ont-ils survécu et prospéré.

Assis en face de lui, Shalten acquiesça en tirant sur sa bouffarde. « Naturellement. Je n’ai d’ailleurs jamais eu de crainte sur ce point. Même si vous deviez échouer à capturer les Exaltationnistes – et je vous félicite d’y avoir réussi –, vous ne pouviez qu’agir de façon responsable et informée. En outre, cette section de l’espace-temps est particulièrement stable.

— Hein ?

— Si la Syrie hellénistique a eu quelque importance, la Bactriane revêt un caractère marginal dans l’histoire des civilisations. Son influence a toujours été minime. Après qu’Antiochos et Euthydème eurent fait la paix…»

Ouais, une réconciliation dans les régles, le prince qui épouse la princesse, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, et peu importent les meurtres, les exactions, les viols, les pillages, les incendies, la famine, la pestilence et la ruine, les captifs réduits en esclavage, les espoirs brisés et les familles anéanties. La routine, pour un gouvernement.

«… Antiochos, comme vous le savez, est allé jusqu’en Inde, mais sans conquérir quoi que ce soit. C’était l’Occident qui l’intéressait au premier chef. Lorsque Démétrios est monté sur le trône de Bactriane, il a envahi l’Inde à son tour, mais un usurpateur s’est emparé de son royaume pendant qu’il était occupé à batailler. Une guerre civile s’est ensuivie. » Le grand crâne chauve oscilla de haut en bas. « Le génie des Hellènes ne s’étendait pas aux affaires d’État, je dois l’admettre.

— Exact, marmonna Everard. En 1981, si ma mémoire est bonne, ils ont choisi comme Premier ministre un professeur de Berkeley. »

Shalten tiqua, haussa les épaules et reprit : « En 135 av. J.C., la Bactriane était aux mains des nomades. Ceux-ci n’étaient pas des monstres, mais ils n’ont guère encouragé le développement de la civilisation. Pendant ce temps, la dynastie hellénistique qui dominait l’Inde occidentale se laissait absorber par la culture de ses sujets, et elle n’a pas survécu très longtemps à sa cousine du nord. Elle n’a exercé aucune influence sur le long terme et son souvenir s’est bien vite dissipé.

— Je sais, fit Everard d’un air irrité.

— Je ne souhaitais pas vous faire la leçon, mais clarifier la conclusion vers laquelle je me dirigeais, précisa Shalten. Le royaume gréco-bactrien était le moins fragile des milieux susceptibles d’attirer les Exaltationnistes. Il n’a pas exercé la moindre influence sur le reste du monde et il aurait fallu une invraisemblable concaténation d’événements improbables pour changer cela, non seulement dans la région concernée mais aussi dans l’ensemble de la sphère hellénistique. Par conséquent, ainsi que l’énonce la loi de l’action et de la réaction, le maillage de lignes temporelles qui lui est associé présente une stabilité exceptionnelle et quasiment impossible à distordre. Bien entendu, nous nous sommes efforcés de donner aux Exaltationnistes une impression diamétralement opposée. »

Everard s’effondra dans son fauteuil. « Que… je sois… damné. » C’est fort probable, railla son esprit.

Un tic déforma un instant le sourire suffisant de Shalten. « Et maintenant, il convient de mettre un terme à cette mascarade. De « renouer les fils de l’intrigue », comme on le formule à votre époque, si je ne me trompe. Vu la position que vous occupez dans notre hiérarchie, il est souhaitable que vous soyez informé de la vérité. Si vous deviez l’apprendre par vos propres moyens, cela représenterait un risque non négligeable. Les boucles causales sont parfois subtiles. Votre expérience bactrienne, et votre réussite, appartiennent à la réalité. Par conséquent, vous devez en être informé bien en amont de vos préparatifs en vue de cette mission. J’ai pensé que vous apprécieriez un séjour dans ma Belle Époque*.

— Euh… vous voulez dire que… que la lettre que le soldat russe a découverte en Afghanistan… et qui nous a servi d’appât pour tendre notre piège… que cette lettre était un faux ?

— Exactement. Vous n’aviez jamais envisagé cette possibilité ?

— Mais… vous disposiez de plus d’un million d’années pour dénicher un appât à votre convenance…

— Mieux valait en créer un sur mesure. Pas vrai ? Enfin, cette lettre a accompli son but. La prudence nous commande maintenant de la supprimer. Jamais on ne l’aura trouvée. »

Everard se redressa. Le tuyau de sa pipe se brisa entre ses doigts. Sans prêter attention aux braises qui tombaient sur le tapis, il s’écria : « Minute ! Vous avez vous aussi manipulé la réalité !

— Je l’ai fait sur ordre », entendit-il ; ses mâchoires se refermèrent et il fit silence.

<p>1985 apr. J.C.</p>

Dans ces régions où la Grande Ourse et la Petite Ourse couraient trop bas dans le ciel, la nuit glaçait le sang et les os. Le jour, les montagnes bouchaient l’horizon à force de rochers, de neige, de glaciers et de nuages. La bouche de l’homme s’asséchait quand il foulait les crêtes, faisant crisser les cailloux sous ses bottes, car jamais il ne parvenait à aspirer une bouffée d’air digne de ce nom. Et il redoutait qu’une balle ou un couteau surgissant des ténèbres ne fasse offrande de sa vie à cette désolation.

Youri Alexeievitch Garchine errait, seul et égaré.


1985 apr. J.C.

<p>1985 apr. J.C.</p>

Dans ces régions où la Grande Ourse et la Petite Ourse couraient trop bas dans le ciel, la nuit glaçait le sang et les os. Le jour, les montagnes bouchaient l’horizon à force de rochers, de neige, de glaciers et de nuages. La bouche de l’homme s’asséchait quand il foulait les crêtes, faisant crisser les cailloux sous ses bottes, car jamais il ne parvenait à aspirer une bouffée d’air digne de ce nom. Et il redoutait qu’une balle ou un couteau surgissant des ténèbres ne fasse offrande de sa vie à cette désolation.

Lorsque Youri Alexeievitch Garchine aperçut le capitaine, il crut voir un ange sorti du paradis dont parlait sa grand-mère. Trois jours avaient passé depuis l’embuscade. Il tentait depuis lors de garder le cap au nord-est, s’efforçant de descendre vers les vallées bien que ses pieds persistent à le conduire vers les hauteurs, comme lourds de tout le poids du monde. Le camp se trouvait quelque part par là. Son sac de couchage ne lui apportait guère le repos ; la terreur l’arrachait au sommeil pour le replonger dans une cruelle solitude. Soucieux d’économiser ses rations, il ne mangeait que quelques bouchées à la fois, et ses crampes d’estomac avaient fini par s’apaiser. Toutefois, ses réserves ne cessaient de diminuer. Il n’avait aucun mal à remplir sa gourde, car les neiges n’avaient pas encore fini de fondre en dépit de la saison, mais il n’avait aucun moyen de chauffer son eau. Le samovar de ses parents n’était plus qu’un lointain souvenir – ainsi d’ailleurs que leur cottage et le kolkhoze tout entier, les cris des alouettes au-dessus des champs de seigle, les fleurs sauvages à perte de vue, la main d’Elena Borisovna dans la sienne. Ici, il ne poussait que du lichen, des épineux étiques, de pâles touffes d’herbe. Le seul son qu’il entendait, hormis son souffle, son pouls et le bruit de ses bottes, était le hurlement du vent. Un gros oiseau planait dans le ciel. Garchine n’aurait su déterminer sa nature. Un vautour attendant de le voir mourir ? Non, les vautours devaient se repaître de ses camarades…

Un éperon rocheux saillait de la falaise devant lui. Il changea de direction pour le contourner, se demandant s’il ne déviait pas un peu trop de son cap. Et, soudain, il vit l’homme qui se tenait sous la masse rocheuse.

L’ennemi ! Il fit mine de saisir la kalachnikov passée à son épaule. Puis : Non. C’est un uniforme soviétique. Un flot de soulagement déferla sur lui. Ses jambes flageolèrent.

Lorsqu’il se ressaisit, l’autre s’était approché. Il était vêtu d’une tenue propre et bien repassée. Ses galons d’officier luisaient à l’éclat cru du soleil, mais il portait un paquetage et un duvet sur ses épaules. Bien qu’armé d’un simple pistolet, il semblait sans crainte et en pleine forme. De toute évidence, il ne s’agissait pas d’un militaire afghan équipé par le puissant allié. Musclé et large d’épaules, il avait le teint pâle mais le visage plutôt large et les yeux légèrement bridés.

— Sans doute est-il originaire de la région du lac Ladoga, songea Garchine.

Quant à moi, je fais mon temps en serrant les dents, espérant survivre et rentrer chez moi, loin de cette misérable guerre. Il salua tant bien que mal.

L’officier fit halte à un mètre de lui. C’était un capitaine. « Eh bien, que faites-vous là, soldat ? » Ses yeux de Finnois étaient aussi glacials qu’un vent vespéral. Mais sa voix était affable et il parlait un dialecte moscovite, le plus répandu dans l’armée, avec un accent tempéré par des traces d’instruction.

« Mon cap… capitaine…» Soudain, il fut pris de tremblements incontrôlables. « Soldat Youri Garchine…» Il réussit à réciter le nom de son unité.

« Alors ?

— Nous étions… une escouade, mon capitaine… en mission de reconnaissance sur le col… Une explosion, des coups de feu, des morts de tous les côtés…» Le crâne de Sergueï transformé en charpie, son corps désarticulé, le fracas des détonations, les nuages de poussière, ce carillon dans ses oreilles qui l’empêche d’entendre ce qui se passe alentour, cet horrible goût de médicament dans sa bouche. « J’ai vu… les guérilleros… non, je n’ai vu qu’un seul homme, un barbu avec un turban, il éclatait de rire. Ils ne… ils ne m’ont pas vu. J’étais derrière un buisson, je crois, ou alors ils étaient trop occupés à… les baïonnettes…» Garchine ne réussit à vomir que de la bile. Elle lui brûla la gorge.

Le capitaine patienta jusqu’à ce qu’il ait fini et que son mal de tête se soit en partie dissipé. « Prenez un peu d’eau, lui conseilla-t-il. Rincez-vous la bouche et puis recrachez. Ensuite, buvez une gorgée.

— A vos ordres. » Garchine obtempéra. Cela lui fit un peu de bien. Il tenta de se relever.

« Restez assis un moment, dit le capitaine. Vous avez traversé de rudes épreuves. Les moudjahidin étaient armés de lance-roquettes et de mitraillettes, n’est-ce pas ? Vous vous êtes esquivé une fois qu’ils ont eu vidé les lieux, hein ?

— Oui, mon capitaine. Pas pour déserter, non, mais…

— Je sais. Vous ne pouviez plus rien faire pour vos camarades. Votre devoir vous commandait de rejoindre votre unité afin de faire votre rapport. Mais vous n’avez pas osé passer par le col. Cela aurait été par trop téméraire. Vous avez donc gagné les hauteurs. Vous étiez encore un peu sonné. Lorsque vous avez repris vos esprits, vous avez compris que vous étiez perdu. Exact ?

— Je crois. » Garchine leva les yeux vers la silhouette dressée près de lui. Elle occultait le ciel, aussi hostile que l’éperon rocheux. Il recouvrait peu à peu sa lucidité. « Et vous, mon capitaine ?

— Je suis en mission spéciale. Vous ne devez parler de moi à personne, sauf si je vous en donne l’ordre. Compris ?

— À vos ordres. Mais…» Garchine se redressa. « À vous entendre, mon capitaine, vous en savez beaucoup sur mon escouade. »

Le capitaine opina. « Je suis passé sur les lieux peu après l’embuscade et j’ai reconstitué son déroulement. Les rebelles avaient disparu, mais les cadavres étaient toujours là, dépouillés de leurs armes et de leur équipement. Je n’ai pas pu les enterrer. »

Il s’abstint de les qualifier de héros. Garchine n’aurait su dire s’il lui en était reconnaissant. Le fait qu’un officier se confie ainsi à un homme de troupe ne laissait pas de l’étonner.

« Nous enverrons des hommes les récupérer, dit-il. Si mon unité est informée de leur position.

— Bien sûr. Je vais vous aider. Vous vous sentez mieux ? » Le capitaine lui tendit la main. Aidé par sa force, Garchine réussit à se lever. Il constata qu’il tenait relativement bien sur ses jambes.

Des yeux étrangers le scrutèrent. Les mots que prononça l’officier le frappèrent avec une lenteur délibérée, comme s’il usait d’un marteau précautionneux. « En fait, soldat Garchine, il est heureux que nous nous soyons rencontrés, et pas seulement pour nous deux. Je peux vous orienter vers votre campement. Et vous pouvez y transporter un message urgent, que ma mission ne me donne pas le temps de délivrer. »

Un ange descendu du paradis, en effet. Garchine se mit au garde-à-vous. « À vos ordres !

— Excellent. » Le capitaine continua de le fixer des yeux. Au loin, les nuages tournaient autour de deux pics proches l’un de l’autre, tantôt les voilant, tantôt les dénudant comme s’il s’était agi de crocs. Le vent faisait frémir les brindilles jonchant le sol. « Parlez-moi de vous, mon garçon. Quel âge avez-vous ? D’où venez-vous ?

— J’ai… dix-neuf ans, mon capitaine. Je viens d’un kolkhoze des environs de Shatsk. » S’enhardissant : « Peut-être que ça ne vous dira rien, mon capitaine. La grande ville la plus proche est Riazan. »

L’autre hocha la tête une nouvelle fois. « Je vois. Eh bien, vous me semblez aussi loyal qu’intelligent. Je pense que vous comprendrez ce que j’attends de vous. Tout ce que je vous demande, c’est de délivrer à vos supérieurs un objet que je viens de trouver. Un objet très important, peut-être. » Il glissa les pouces sous les sangles de son paquetage. « Aidez-moi à ôter ceci. »

Ils posèrent le sac par terre et se penchèrent sur lui. Le capitaine l’ouvrit et en sortit une boîte. Pendant ce temps, il continuait de parler sur le ton de la conversation, mais il semblait surtout s’adresser à lui-même et Garchine ne tarda pas à se sentir un peu dépassé.

« Cette contrée est très ancienne. L’histoire a oublié tous les peuples qui l’ont conquise, s’y fixant avant d’en être chassés, se battant et parfois mourant pour elle, au fil des siècles et des millénaires. Nous ne sommes que les derniers à nous y frotter. La guerre que nous y menons n’est populaire ni chez nous ni dans le reste du monde. Peu importent les torts que nous voulons redresser, nous en souffrons autant que les Américains ont souffert de la guerre du Viêt-Nam du temps où vous n’étiez qu’un enfant. Si nous pouvons en retirer une parcelle d’honneur, voire de reconnaissance, ne serait-ce pas dans l’intérêt de la Mère Patrie ? Œuvrer pour cela, n’est-ce pas du patriotisme ? »

Le vent effleura l’épine dorsale de Garchine. « Vous parlez comme un professeur, mon capitaine », murmura-t-il.

L’autre haussa les épaules. Le ton de sa voix se fît plus neutre. « Ma fonction dans le civil n’a aucune importance. Disons que j’ai l’œil pour certaines choses. Je suis arrivé sur les lieux de l’embuscade, et parmi les… les objets jonchant le sol, j’ai remarqué celui-ci. Les Afghans ne l’ont sans doute pas vu. Ils étaient pressés et ce ne sont que des montagnards primitifs. Sans doute qu’il était enseveli depuis longtemps et qu’une explosion l’a mis au jour. Il y avait autour de lui des débris divers – des éclats d’os et des bouts de métal –, mais je n’avais pas les outils pour les collecter. Tenez. Prenez ceci. »

Il plaça la boîte dans les mains de Garchine. Longue de trente centimètres, large de dix et haute d’autant, elle était vert-de-grisée par la corrosion mais relativement intacte du fait du climat et de l’altitude (pourtant, combien de siècles était-elle restée enfouie ?). Son couvercle était fermé par une substance rappelant la poix, où l’on discernait les vestiges d’un sceau. Des figurines moulées dans le métal demeuraient vaguement visibles.

« Attention ! avertit le capitaine. C’est fragile. Quoi qu’il arrive, ne cherchez pas à l’ouvrir. Son contenu – des documents, je présume – risque de se désintégrer s’il n’est pas confié aux soins de scientifiques disposant de l’équipement idoine. Est-ce clair, soldat Garchine ?

— Oui… oui, mon capitaine.

— Dès votre retour au campement, dites à votre sergent que vous devez absolument voir le colonel, afin de lui transmettre une information vitale et strictement confidentielle. »

Consternation. « Mais, mon capitaine, il me suffira de dire que…

— Vous devez lui remettre cette boîte afin qu’elle ne se perde pas dans le labyrinthe de la bureaucratie. Contrairement à nombre de ses collègues, le colonel Koltukhov n’est pas une machine sans cervelle. Il comprendra ce qu’il doit faire et le fera sans tarder. Contentez-vous de lui dire la vérité et de lui donner ce coffret. Vous ne le regretterez pas, je vous le promets. Il souhaitera savoir mon nom. Dites-lui que je ne vous l’ai pas donné car ma mission est si secrète que je n’aurais pu que vous mentir, mais, bien entendu, il est libre d’aviser le GRU et le KGB de ma présence dans la région. Quant à vous, soldat Garchine, vous êtes tout simplement le dépositaire d’un objet dont la valeur est purement archéologique, et que vous auriez pu découvrir par inadvertance comme je l’ai fait moi-même. » Le capitaine partit d’un petit rire, mais son regard demeura sérieux.

Garchine déglutit. « Je vois. S’agit-il d’un ordre, mon capitaine ?

— Oui. Et nous ferions mieux de nous remettre en route, vous comme moi. » Il plongea une main dans sa poche. « Prenez cette boussole. J’en ai une autre. Je vais vous expliquer comment retrouver votre unité. » Il désigna une direction. « À partir d’ici, mettez le cap au nord-nord-est… comme ça…

»… et quand ce pic se trouvera au sud-sud-ouest par rapport à votre position…»… et ensuite…

» Est-ce que c’est clair ? J’ai un carnet de notes. Je peux vous mettre ça par écrit.

»… Bonne chance, mon garçon. »

Garchine entama sa descente vers les vallées. Il avait enveloppé la boîte dans son duvet. Si légère fût-elle, il n’en sentait pas moins son poids au creux de ses reins, comme il sentait celui de ses bottes et celui de la terre qui recouvrait toutes choses. Derrière lui, le capitaine le regardait s’éloigner, les bras croisés, solidement planté sur ses jambes. Lorsque Garchine se retourna pour lui jeter un dernier coup d’œil, il le vit nimbé d’une aura par le soleil, évoquant un ange qui aurait gardé quelque mystérieux lieu interdit.


209 av. J.C.

<p>209 av. J.C.</p>

La route suivait la rive droite de la rivière Bactrus. Les voyageurs pouvaient s’en féliciter. La brise montant des eaux, l’ombre des saules et des mûriers, tout était bon pour vous soulager, ne fût-ce qu’un instant, de la chaleur estivale qui pesait sur la terre. Les champs de blé et d’orge, les vergers et les vignes poussant parmi eux, et même les pavots et les chardons pourpres semblaient écrasés par la lumière qui se déversait d’un ciel sans nuages. C’était pourtant une terre riche que celle-là, peuplée de quantité de maisonnettes en pierre, rassemblées en villages ou disséminées entre les fermes. La paix y régnait depuis des années. Manse Everard savait hélas que ce n’était que provisoire.

La caravane progressait vers le sud avec obstination. Les sabots des dromadaires soulevaient des nuées de poussière. Hipponicus les avait substitués à ses mules après qu’ils avaient quitté les montagnes. Quoique puants et agressifs, ces animaux de bât étaient plus robustes, plus résistants et mieux adaptés aux régions arides que traversait leur route. Ils appartenaient à une espèce courante en Asie centrale et venaient tout juste de perdre leur pelage d’hiver. Les chameaux n’avaient pas encore atteint cette région du monde à laquelle ils seraient associés par la suite. Leur harnachement grinçait, leurs attaches cliquetaient. Pas de clochettes pour ajouter leurs tintements à ces bruits : elles aussi appartenaient à l’avenir.

Ravis de voir approcher la fin de leur périple de plusieurs semaines, les caravaniers bavardaient, criaient, chantaient, hélaient les indigènes au passage, n’hésitant pas à siffler si parmi eux se trouvait une jolie fille – voire un joli garçon pour certains. Ils étaient en majorité d’origine iranienne, des hommes noirauds, minces, barbus, vêtus de pantalons flottants, d’amples blouses ou de manteaux longs, coiffés de hauts chapeaux sans bords. On trouvait parmi eux deux ou trois Levantins vêtus de tuniques, aux cheveux courts et aux joues glabres.

Hipponicus était un Hellène, comme la plupart des membres de l’aristocratie et de la bourgeoisie bactriennes : un quadragénaire corpulent, au visage constellé de taches de rousseur, dont la coiffe dissimulait des cheveux roux et clairsemés. Ses ancêtres étaient originaires du Péloponnèse, une région qui ne portait encore aucune trace de l’influence anatolienne omniprésente à l’époque d’Everard. Juché sur son cheval à la tête de la caravane, il était tout aussi crasseux et suant que ses camarades. « Non, Méandre, j’insiste pour que tu loges chez moi, dit-il. J’ai déjà envoyé Clytius en avant-garde, et, entre autres instructions, il doit dire à mon épouse qu’elle attend un invité. Tu ne voudrais pas me faire passer pour un menteur, n’est-ce pas ? Ma chère Nanno a la langue assez bien pendue comme ça.

— Tu es trop aimable, répondit Everard. Mais je ne puis accepter ton offre. Tu vas retrouver en ville des hommes d’importance, riches et instruits, et je ne suis qu’un vieux soldat de fortune mal élevé. Je ne voudrais pas… euh… te causer de l’embarras. »

Hipponicus jeta un regard de biais à son compagnon. Il avait dû dépenser du temps et de l’argent avant de trouver un cheval à sa taille. Sa tenue était toute simple et même un peu grossière, mais on ne pouvait s’empêcher de remarquer l’épée passée à sa ceinture. Plus personne ne portait d’armes de nos jours ; le marchand avait donné congé à son escorte dès qu’il était entré dans un territoire considéré comme sûr. Décidément, ce Méandre sortait de l’ordinaire.

« Écoute, reprit Hipponicus, dans mon métier, il est fort utile de savoir juger les gens. Tu as sans doute appris pas mal de choses en bourlinguant de par le monde. Plus que tu n’en laisses paraître. Je pense que tu intéresseras aussi mes associés. Et, pour être franc, je risque d’en retirer quelque avantage pour passer certains accords que j’ai en vue. »

Everard se fendit d’un sourire. Cela éclaircit ses traits massifs – des yeux bleu clair sous des boucles brunes, un nez cassé lors d’un pugilat qu’il n’aimait guère évoquer, pas plus qu’il ne parlait de son passé en règle générale. « Certes, je peux leur raconter quantité de craques », graillonna-t-il.

Hipponicus prit un air grave. « Ce n’est pas d’un ours savant dont j’ai besoin, Méandre. Ne va pas croire une chose pareille. Nous sommes amis. N’est-ce pas ? Après ce que nous avons vécu ensemble. Et un homme se doit d’accorder l’hospitalité à ses amis. »

Everard hocha lentement la tête. « D’accord. Merci. »

Moi aussi, je me suis attaché à toi, songea-t-il. Non que nous ayons partagé des aventures épiques. Une petite bagarre, puis ce gué en furie où nous avons failli perdre trois mules et… et quelques incidents du même tonneau. Mais ce voyage était de ceux où on peut mesurer la trempe de ses compagnons…

Everard avait rejoint la caravane à Alexandreia Eschate, sur le fleuve Iaxartes, la dernière et la plus isolée des cités fondées par le Conquérant et auxquelles il avait donné son nom. Si elle se trouvait bien dans le royaume de Bactriane, les frontières de celui-ci n’étaient pas loin et les nomades venus de l’autre rive la pillaient souvent cette année-là, car on avait vidé ses garnisons pour renforcer les troupes au sud-ouest du pays. Hipponicus était ravi de recruter un garde supplémentaire, bien qu’il fût étranger et peu sociable. Et ils avaient dû repousser une attaque de bandits. Ensuite, ils avaient traversé la Sogdiane, une région où les paysages sauvages et désolés se mêlaient aux terres cultivées et irriguées. Ils venaient tout juste de franchir l’Oxus et arrivaient en vue de Bactres, leur destination…

… tout comme le garantissaient nos observations. Ce matin, l’espace d’une minute, les caméras d’un spationef-robot nous ont repérés avant que son orbite ne s’infléchisse pour l’amener à son point de rendez-vous. C’est pour cela que je suis venu à ta rencontre à Alexandreia, Hipponicus. Je savais que ta caravane arriverait à Bactres à un moment qui me convenait. Mais, oui, tu me plais, vieux briscard, et j’espère de tout cœur que tu survivras aux épreuves qui attendent ta nation.

« Excellent ! fit le marchand. Tu n’avais quand même pas l’intention de dépenser ta solde dans une auberge miteuse, pas vrai ? Prends ton temps, visite la cité, amuse-toi un peu. Tu trouveras sûrement un emploi plus gratifiant que celui qu’aurait pu te procurer un intermédiaire. » Soupir. « J’aimerais bien te prendre à mon service, mais Hermès seul sait quand je pourrai repartir, avec cette guerre qui menace. »

Les nouvelles qu’ils avaient pu recevoir ces derniers jours étaient vagues mais alarmantes. Antiochos III, le roi séleucide, envahissait la Bactriane. Euthydème Ier, le souverain de celle-ci, avait rassemblé ses troupes pour aller l’affronter. Selon la rumeur, il avait perdu la bataille et battait en retraite vers sa capitale.

Hipponicus retrouva sa belle humeur. « Ah ! je sais pourquoi tu hésitais à accepter mon invitation. Loger dans une famille respectable t’aurait empêché de fréquenter nos lupanars, c’est cela que tu craignais ? Cette petite flûtiste ne t’a donc pas comblé ? » Il se pencha vers Everard pour lui donner un coup de coude. « Le lendemain, elle avait du mal à marcher, à ce que j’ai vu. »

Everard se raidit. « Pourquoi cela t’intéresse-t-il autant ? Tu n’as pas pris de plaisir avec la tienne ?

— Aïe ! ne t’emporte pas comme ça. » Hipponicus le fixa en plissant les yeux. « On dirait presque que tu regrettes. Aurais-tu préféré un jeune garçon ? Pourtant, ça ne semble pas ton genre.

— Non. » C’était vrai d’Everard, mais cela collait en outre à son personnage, celui d’un aventurier barbare à peine hellénisé, originaire du nord de la Macédoine. « Je n’aime pas parler de mon intimité, c’est tout.

— Non, en effet, je l’avais remarqué », murmura Hipponicus. Peut-être regrettait-il seulement d’être frustré d’anecdotes salaces ; il n’était pas indiscret par nature.

À vrai dire, reconnut Everard, il n’y a aucune raison pour que je m’offusque de sa plaisanterie. Pourquoi ai-je réagi ainsi ? Ça n’a pas de sens. Après une longue période d’abstinence, nous avons regagné un pays civilisé et nous sommes arrêtés dans un caravansérail où se trouvaient des filles consentantes. J’ai pris mon plaisir avec Atossa. Et ça s’arrête là.

C’est peut-être là que le bât blesse, poursuivit-il, le fait que ça se soit arrêté là. C’est une gentille fille. Elle mérite mieux que le lot qui lui est échu. De grands yeux, des seins menus, des hanches fines, des mains expertes, mais des accents de chagrin dans la voix quand elle lui avait demandé si elle le reverrait un jour. Par ailleurs, en plus de ses émoluments et d’un modeste pourboire, il lui avait fait un autre don : la politesse qu’un Américain du XXe siècle manifeste d’ordinaire avec les femmes. Ce qui n’avait rien d’ordinaire dans ce milieu.

Je ne cesse de me demander ce qui va lui arriver. Lorsque les troupes d’Antiochos envahiront la région, elle risque de subir un viol collectif, voire d’être tuée ou réduite en esclavage. Dans le meilleur des cas, elle commencera à se faner avant d’avoir eu trente ans, se retrouvant confinée aux corvées ménagères ; à quarante ans, ce ne sera plus qu’une harpie édentée ; à cinquante, elle sera morte. Jamais je ne le saurai.

Everard s’ébroua. Arrête tes jérémiades ! Il n’avait rien d’une bleusaille au cœur tendre et à l’estomac sensible. C’était un vétéran, un agent non-attaché de la Patrouille du temps, qui savait que l’Histoire humaine n’est qu’une litanie de souffrances.

Peut-être que je me sens coupable, tout simplement. Mais de quoi ? C’est encore moins sensé que tout le reste. Qui donc ai-je blessé ? Personne, et en tout cas pas lui-même. Les virus de synthèse qu’on lui avait inoculés détruisaient tous les germes qui avaient infecté l’humanité à travers le temps. Corollaire : il n’avait rien transmis à Atossa, hormis des souvenirs. Et il n’aurait pas été naturel pour Méandre l’Illyrien de laisser passer une telle occasion. J’en ai saisi de semblables plus que je ne m’en souviens au cours de mon existence, et pas seulement pour ne pas trahir ma couverture au cours d’une mission.

D’accord, d’accord, je suis sorti avec Wanda Tamberly peu de temps avant d’entamer celle-ci. Et alors ? Ça ne la regarde pas, elle non plus, pas vrai ?

Il s’aperçut qu’Hipponicus lui parlait depuis un moment. « Très bien. Il n’y a pas de mal. Ne t’inquiète pas, tu auras tout le loisir de te promener en ville. J’aurai à faire. Je t’indiquerai les tavernes les plus agréables, et peut-être pourrai-je me joindre à toi de temps à autre, mais tu seras seul le plus souvent. Et tu logeras dans ma demeure, c’est entendu ?

— Merci, répondit Everard. Pardonne-moi si j’ai été un peu brusque. Je suis fatigué, il fait chaud et j’ai soif. »

Parfait, songea-t-il. Un vrai coup de chance, en vérité. Non seulement je n’aurai aucun problème pour retrouver Chandrakumar, mais en outre je risque d’en apprendre beaucoup auprès des connaissances d’Hipponicus. Certes, sa présence serait un peu moins discrète que prévu. Mais elle n’aurait rien de remarquable dans cette ville cosmopolite qu’était Bactres. Pas de danger qu’il alerte sa proie.

« Nous pourrons bientôt remédier à tout cela », promit le marchand.

Comme pour confirmer ses propos, la route obliqua autour d’un bosquet de cèdres et ils découvrirent la cité qu’ils n’avaient fait qu’entrevoir jusqu’ici. Ses murailles massives, de couleur fauve et hérissées de tours, se dressaient au-dessus des quais. Dans son enceinte, qui atteignait dix kilomètres de long, on voyait monter les fumées des maisons et des ateliers, on entendait grincer les roues et cliqueter les sabots, et par ses grandes portes entrait et sortait un flot continu d’hommes, de chevaux et de chariots. Des bâtiments avaient poussé autour d’une sorte de pomerium qui restait dégagé dans un but défensif : maisons, auberges, ateliers, jardins potagers.

Tout comme les caravaniers, les citoyens étaient en majorité de type iranien. C’étaient leurs ancêtres qui avaient fondé cette ville, lui donnant le nom de Zariaspa, la Cité du Cheval. Les Grecs l’appelaient Bactres et, plus on s’en approchait, plus on voyait de Grecs. Leurs ancêtres étaient arrivés dans ce pays alors qu’il appartenait à l’Empire perse. Ce n’était pas toujours de leur plein gré, car les souverains achéménides y déportaient souvent les fauteurs de troubles ioniens. Après qu’Alexandre s’en fut emparé, l’immigration s’était accélérée, car la Bactriane était désormais une terre fort convoitée, qui avait fini par prendre son indépendance pour devenir un royaume gréco-bactrien. L’immense majorité de ses habitants demeuraient dans les cités, à moins qu’ils n’appartiennent à l’armée ou ne parcourent les routes commerciales pour se rendre jusqu’en Méditerranée à l’ouest, en Inde au sud et en Chine à l’est.

Everard revit mentalement des taudis, des ruines médiévales, des fermiers et des bergers réduits à la misère, en majorité des Ouzbeks turco-mongols. Mais c’était dans l’Afghanistan de 1970, non loin de la frontière soviétique. Le millénaire à venir allait faire souffler sur les steppes un vent porteur de changements. De bien trop de changements.

Il encouragea son cheval d’un claquement de langue. Celui d’Hipponicus était parti au petit trop. Les méharistes firent presser le pas à leurs dromadaires, et les hommes à pied n’étaient que trop ravis de suivre le mouvement. Ils étaient presque arrivés chez eux.

Dans une ville en guerre, se rappela Everard.

Ils entrèrent par la porte de Scythie. Elle était grande ouverte, mais gardée par un escadron de soldats, dont les casques, les boucliers, les cuirasses, les jambières et les piques luisaient au soleil. Ils examinaient d’un œil méfiant tous les gens qui passaient. Ces derniers étaient fort peu exubérants et parlaient moins fort et plus sèchement qu’il n’est de coutume en Orient. On voyait quantité de chariots lourdement chargés entrer dans la ville, tractés par des bœufs ou des ânes, escortés par des familles entières venues se réfugier derrière les murailles.

Hipponicus accusa le coup. Ses lèvres se pincèrent. « On a reçu de mauvaises nouvelles, dit-il à Everard. De simples rumeurs, j’en suis sûr, mais les faits ne tarderont pas à suivre. Je dois rendre grâce à Hermès de m’avoir conduit ici aussi tôt. »

Cependant, la vie quotidienne suivait son cours. C’est ce qu’elle fait toujours, jusqu’à ce que se referme l’étau du destin. Bordées par des immeubles aux façades souvent aveugles mais parfois peintes de couleurs vives, les rues étaient grouillantes de monde. Chariots, bêtes de somme, portiers, femmes tenant en équilibre sur leur tête une jarre d’eau ou un panier de fruits ou de légumes, artisans, ouvriers, esclaves se croisaient et se mêlaient. Un homme riche sur sa litière, un officier à cheval, un éléphant de guerre et son cornac fendaient le flot de la populace, laissant dans leur sillage des ondes de turbulence humaine. Les roues geignaient, les sabots toquaient, les sandales claquaient sur le pavé. Bavardages, rires, cris de colère, les bribes d’une chanson, la mélodie d’une flûte ou le rythme d’un tambourin, un parfum composé de sueur, de bouse, de fumée, de graillon, d’encens. A l’ombre des échoppes, des hommes assis en tailleur sirotaient leur vin, jouaient à des jeux de plateau, regardaient défiler ce monde si agité.

Dans la Voie sacrée, on trouvait une bibliothèque, un odéon et un gymnase, à la façade de marbre et aux superbes frises et colonnes. À intervalles réguliers étaient disposés des piliers ithyphalliques surmontés d’une tête barbue, que l’on appelait des hermai. Dans d’autres quartiers, on trouvait des écoles, des bains publics, un stade, un hippodrome et un palais royal inspiré de celui d’Antioche. Dans cette artère, on notait également la présence de trottoirs, conçus pour protéger les piétons des ordures et des déjections d’animaux, prolongés par des pierres surélevées permettant de traverser les carrefours. Les graines de la civilisation grecque avaient essaimé jusqu’ici.

Mais il importait peu que les Grecs identifient Anahita à Aphrodite Ourania et lui aient édifié un fanum de style hellène. Elle demeurait une déesse asiatique et son culte était toujours florissant ; et bientôt, à l’ouest de la Bactriane, le jeune royaume de Parthie allait forger un nouvel Empire perse.

Le temple d’Anahita se dressait près du stoa[6] de Nikatôr, le principal marché de la ville. La place était encombrée d’échoppes où l’on vendait de la soie, du lin, de la laine, du vin, des épices, des sucreries, des drogues, des bijoux, de la chaudronnerie, de l’argenterie, de la ferronnerie, des talismans… Outre les commerçants annonçant leurs prix et les chalands qui les marchandaient, on trouvait là des vendeurs ambulants, des danseuses, des musiciens, des oracles, des sorciers, des prostitués, des mendiants, des oisifs… Les visages et les vêtements, aussi variés les uns que les autres dans leur forme et leur couleur, venaient de Chine, d’Inde, de Perse, d’Arabie, de Syrie, d’Anatolie, d’Europe, des highlands sauvages et des plaines désolées du Nord…

Aux yeux d’Everard, cette scène était étrangement familière. Il l’avait déjà contemplée en une vingtaine de pays différents, et dans autant de siècles. Chacune de ses itérations était unique, mais en chacune d’elles vibrait la même identité préhistorique. C’était la première fois qu’il venait ici. La Balkh de son époque natale n’était plus que le spectre de la Bactres hellénique. Mais il connaissait celle-ci comme sa poche. Une séance d’électro-imprégnation lui avait permis de mémoriser le plan de la ville, les principaux langages qu’on y parlait ainsi que toutes les informations que les chroniques avaient négligées mais que Chandrakumar avait patiemment glanées.

Toute une minutieuse préparation, toute une série d’efforts et de dangers, rien que pour s’emparer de quatre fugitifs.

Qui mettaient en péril l’existence même de son monde.

« Par ici ! » hurla Hipponicus en se dressant sur sa selle. La caravane gagna péniblement un quartier moins fréquenté et fit halte devant un entrepôt. Suivirent deux ou trois heures durant lesquelles les marchandises furent déchargées, inventoriées et stockées. Hipponicus versa à chacun de ses employés un acompte de cinq drachmes et leur laissa des instructions précises sur les soins à dispenser aux animaux. Il les retrouverait le lendemain à la banque qui gérait ses comptes, où le restant de leur salaire leur serait versé. Pour le moment, chacun était pressé de rentrer chez soi, pour s’informer des derniers événements et fêter son retour dans la mesure où lesdits événements le permettaient.

Everard patienta. Sa pipe lui manquait, et une bière fraîche lui aurait fait un bien fou. Mais un Patrouilleur du temps était endurci contre l’ennui. Il observa les gens qui s’affairaient autour de lui tout en se perdant dans diverses songeries. Au bout d’un temps, il se surprit à repenser à une après-midi qu’il avait vécu plus de deux mille ans dans l’avenir.


1987 apr. J.C.

Une fenêtre ouverte laissait entrer la lumière du soleil, la douceur de l’air et la rumeur de la ville. En mettant le nez dehors, Everard vit que Palo Alto se préparait au week-end. L’appartement où il se trouvait était une piaule d’étudiant typique, avec des meubles usés mais confortables, un bureau encombré de papiers, des étagères croulant sous les livres, une affiche de la National Wildlife Fédération punaisée au mur. Il ne subsistait plus aucune trace des désordres de la nuit passée. Wanda Tamberly avait passé les lieux au peigne fin. Elle ne devait rien remarquer à son retour de vacances – elle, plus jeune de quatre mois que la Wanda assise devant lui en cet instant, laquelle avait grandi en âge et en sagesse d’une façon proprement incommensurable.

Si Everard restait sur le qui-vive, il n’était pas pour autant sur les nerfs. Plutôt que de scruter le voisinage, il préférait contempler la jeune femme, une beauté typiquement californienne. La lumière du jour faisait ressortir ses cheveux blonds et le peignoir bleu assorti à la couleur de ses yeux. Bien qu’elle ait littéralement fait le tour du cadran, elle s’était remise de ses épreuves avec une rapidité stupéfiante. Toute autre jeune fille – voire tout autre jeune homme – qui se serait fait kidnapper par un conquistador pour être secouru par des chrononautes serait restée dans un état second pendant deux ou trois jours. Wanda avait partagé un steak avec lui dans sa cuisine tout en le bombardant de questions intelligentes. Ce qu’elle continuait de faire dans son séjour.

« Comment ça marche, au fait, le voyage dans le temps ? D’après mes lectures, c’est aussi impossible qu’absurde. »

Il acquiesça. « C’est ce que disent la physique et la logique de cette époque, en effet. On va faire quelques progrès dans le futur.

— Mais quand même… D’accord, ma spécialité, c’est la biologie, mais j’ai suivi des cours de physique et je m’efforce de rester à niveau. Je lis Science News, Analog…» Sourire. « Pour être franche, le Scientific American me semble un poil soporifique. Ma franchise me perdra, je le sais ! » Elle se rembrunit. Il vit que sa belle humeur n’était qu’une façade. La situation demeurait critique, après tout, et peut-être même désespérée. « Vous enfourchez votre moto sans roues tout droit sortie des aventures de Buck Rogers, vous tripotez les contrôles, vous vous envolez, et hop ! voilà que vous êtes ailleurs, dans un autre temps. Et au diable la différence d’altitude et… Quelle est votre source d’énergie, au fait ? Et la rotation de la Terre sur son axe, et autour du Soleil, et la rotation de la Galaxie sur elle-même… Qu’est-ce que vous en faites ? »

Il haussa les épaules et la gratifia d’un sourire. « Epur si muove.

— Hein ? Oh ! oui. Galilée marmonnant dans sa barbe après s’être rétracté. « Et pourtant, elle tourne. » C’est ça ?

— Exact. Je suis surpris que… euh… qu’un représentant de votre génération connaisse cette citation.

— Je ne me contente pas de pratiquer la plongée et la randonnée, monsieur Everard. » Il perçut sans peine son ressentiment. « De temps à autre, il m’arrive de lire un livre.

— Euh… pardon. Je…

— Pour être franche, c’est moi qui suis surprise que vous la connaissiez, cette fameuse citation. »

C’est vrai, songea-t-il, en dépit des circonstances, on ne peut se méprendre sur ce que je suis : un brave gars du Middle-West dont les bottes sont encore toutes crottées.

Elle adoucit le ton. « Mais l’Histoire, c’est votre vie, après tout. » Elle secoua la tête, faisant ondoyer ses cheveux couleur de miel. « Je n’arrive toujours pas à m’y faire. Le voyage dans le temps ! En dépit de tout ce qui m’est arrivé, ça reste irréel pour moi. C’est trop fabuleux, point. Est-ce que vous me trouvez dure à la détente, monsieur Everard ?

— Je croyais qu’on s’appelait par nos prénoms. » La norme dans l’Amérique de cette époque. Laquelle ne m’est pas si étrangère que ça, bon sang. C’est ici que j’ai installé ma base. C’est un peu mon chez-moi. Je ne m’y sens pas dépassé. Je suis né il y a soixante-trois ans. Certes, ma durée de vie réelle est un peu plus importante, vu toutes mes virées dans le temps. Mais mon âge biologique est de trente ans à peine. Il aurait voulu le lui dire, mais il se retint. Traitements d’antisénescence, médecine préventive élaborée dans l’avenir. Nous autres, Patrouilleurs, avons certains avantages en nature. Et ils nous sont bien nécessaires si nous voulons tenir le coup. Il s’obligea à adopter un ton un rien plus léger. « En fait, Galilée n’a jamais prononcé ces paroles, que ce soit à voix haute ou dans un murmure. Ce n’est qu’un mythe. » Le genre de mythe qui motive l’homme plus que les faits eux-mêmes.

« Dommage. » Elle se carra dans son sofa et rendit son sourire à Everard. « Manse. Bon. Pour me résumer, ce cycle ou ce scooter temporel, il est ce qu’il est et il fait ce qu’il fait, et si vous tentiez d’expliquer son fonctionnement à un scientifique d’aujourd’hui, il n’y comprendrait que dalle.

— Peut-être serait-il capable de l’entrevoir. Systèmes de référents non-inertiels. Gravité quantique. Énergie du vide. Le théorème de Bell vient tout juste d’être invalidé par l’expérience, non ? A moins que ce ne soit pour l’année prochaine. Pensez aux trous de ver dans le continuum, à la métrique de Kerr, aux machines de Tipler… Non que j’entrave quoi que ce soit à ces théories. La physique n’était pas mon sujet de prédilection à l’Académie, loin de là. C’est seulement dans plusieurs millénaires que l’on fera les découvertes fondamentales et que l’on fabriquera le premier véhicule spatio-temporel. »

Elle plissa le front en signe de concentration. « Et… que l’on montera les premières expéditions. Scientifiques, historiques, culturelles… et commerciales, je suppose ? Militaires aussi, peut-être ? J’espère que non. Mais je comprends la nécessité d’une force de police, d’une Patrouille du temps, pour aider, conseiller et secourir les voyageurs… et aussi pour les discipliner, afin d’éviter les pillards, les escrocs et…» Elle grimaça. «… les exploiteurs des populations du passé. Celles-ci seraient sans défense devant le savoir et la technologie du futur, n’est-ce pas ?

— Pas nécessairement. Comme vous pouvez en attester. »

Elle sursauta, puis partit d’un rire nerveux. « Oh ! que oui. A-t-on jamais vu dans l’Histoire des hommes aussi rusés et aussi courageux que Luis Castelar ?

— Plus que vous ne le pensez. Si nos ancêtres ne savaient pas tout ce que nous savons, ils connaissaient des choses que nous avons oubliées ou que nous laissons moisir dans nos archives. Et leur intelligence moyenne était identique à la nôtre. » Everard se pencha sur son fauteuil. « Oui, nous autres Patrouilleurs sommes avant tout des flics, mais nous effectuons aussi des travaux de recherche. Nous ne pouvons pas préserver la structure des événements sans la connaître de fond en comble. La protection est l’essence même de notre mission. C’est pour cela que les Danelliens ont créé notre corps. »

Elle arqua les sourcils. « Les Danelliens ?

— Une transcription anglaise du terme qui les désigne en temporel. Le temporel étant notre langage commun, conçu et développé pour accommoder les paradoxes inhérents au déplacement dans le temps. Les Danelliens… Certains d’entre eux sont apparus… apparaîtront… lorsqu’on commencera à développer la chronocinétique. »

Il marqua une pause. Sa voix baissa d’une octave. « Ça a dû être… impressionnant. J’ai eu l’occasion d’en voir un, l’espace de quelques minutes[7]. Il m’a fallu des semaines pour m’en remettre. Naturellement, je suppose qu’ils peuvent se déguiser si nécessaire, quand ils se mêlent à nous autres humains, si tant est qu’ils le souhaitent. Cela m’étonnerait, en fait. Ils nous succéderont sur l’échelle de l’évolution, dans un million d’années et quelques. Tout comme nous avons succédé aux singes. C’est du moins ce que nous supposons. Personne ne le sait avec certitude. »

Elle ouvrit de grands yeux et regarda dans le lointain. « Qu’aurait pu penser de nous un australopithèque ? murmura-t-elle.

— Ouais. » Everard s’obligea à adopter un ton plus prosaïque. « Donc, ils sont apparus et ont ordonné la création de la Patrouille. S’ils ne l’avaient pas fait, le monde, le leur et le nôtre, aurait été condamné. Il n’aurait pas été simplement détruit, il n’aurait même jamais existé. Volontairement ou non, les chrononautes auraient altéré le passé à un point tel que tout ce qui devait venir après aurait disparu ; et la même chose n’aurait cessé de se produire, encore et encore, jusqu’à ce que… je n’en sais rien. Jusqu’à ce que règne un chaos absolu, jusqu’à ce que l’espèce humaine soit condamnée à l’extinction, ou bien jusqu’à ce que survienne une catastrophe empêchant l’avènement du voyage temporel. »

Elle avait blêmi. « Mais ça ne tient pas debout !

— En effet, du moins dans la logique que vous connaissez. Mais réfléchissez. Si vous voyagez dans le passé, vous n’en conservez pas moins votre liberté d’action. Quelle puissance mystique pourrait retenir votre main quand aucune ne la retient dans le présent ? Réponse : aucune. Vous, Wanda Tamberly, pourriez parfaitement tuer votre père ou votre mère avant leur mariage. Non que vous en ayez nécessairement envie. Mais supposez qu’en vous baladant à l’époque de leur jeunesse, vous déclenchiez un concours de circonstances qui les empêche de se rencontrer ?

— Est-ce que… est-ce que je cesserais d’exister ?

— Non. Vous seriez toujours là, en cette année fatale. Mais vous avez une sœur, je crois bien. Jamais elle ne serait née.

— Mais alors, d’où serais-je issue ? » Un éclair de malice dans le regard. « Sûrement pas d’un chou ! » Elle redevint grave.

« De nulle part, dit Everard. Du néant. La causalité ne s’applique plus. C’est un peu comme la mécanique quantique, qui serait passée de l’échelle subatomique à l’échelle humaine. »

Il sentit l’atmosphère se charger de tension. Mieux valait dédramatiser les choses. « Ne vous inquiétez pas. En pratique, les équilibres sont moins fragiles que cela. Il n’est pas si facile que ça de déformer le continuum. Pour reprendre le cas de vos parents, par exemple, votre bon sens constituerait un facteur protecteur. Les candidats au voyage dans le temps sont soumis à une sélection rigoureuse avant de pouvoir agir à leur guise. Et la plupart de leurs actions n’ont aucune conséquence sur le long terme. Quelle importance si vous ou moi avons assisté à une représentation au Globe alors que Shakespeare était sur scène ? Même si vous veniez à empêcher vos parents de se marier et votre sœur de naître… sauf le respect que je vous dois, ça m’étonnerait que l’histoire du monde en soit bouleversée. L’homme qu’elle devait épouser en aurait épousé une autre, et, au bout de quelques générations, le patrimoine génétique de l’humanité se serait reconstitué. Si l’un de vos descendants devait devenir célèbre, il aurait quand même vu le jour. Et ainsi de suite. Vous me suivez ?

— J’ignore si vous me faites tourner en bourrique ou tout simplement la tête. Mais… d’accord, j’ai quelques notions de relativité. Nos lignes de vie, les traces que nous laissons dans l’espace-temps… C’est un peu comme un maillage de rubans en caoutchouc, c’est ça ? Si on tire dessus, il a tendance à reprendre sa configuration… euh… correcte. »

Il poussa un petit sifflement. « Vous pigez vite. »

Elle ne semblait nullement soulagée. « Toutefois, il existe des événements, des personnes, des situations, où l’équilibre dont vous parlez est… instable. Ce n’est pas vrai ? Supposez qu’un crétin bien intentionné empêche Booth de tuer Lincoln, ça ne risquerait pas de changer tout ce qui a suivi ? »

Il acquiesça.

Elle se redressa, frissonna et s’empoigna les genoux. « Don Luis voulait… veut s’emparer d’armes modernes… afin de retourner dans le Pérou du XVIe siècle et… prendre le commandement de la Conquista, après quoi il compte éliminer les protestants en Europe et chasser les musulmans de la Palestine…

— Vous avez tout compris. »

Il se pencha vers elle pour lui prendre les mains. Elle s’accrocha à lui. Ses mains étaient glacées. « N’ayez pas peur, Wanda, souffla-t-il. Oui, je sais, c’est terrifiant. En fin de compte, peut-être que nous n’aurons jamais eu cette conversation, que nous n’aurons même jamais existé, pas plus que notre monde, même pas dans un rêve. C’est plus difficile à imaginer et à encaisser que la perspective de notre propre mort. Je ne le sais que trop bien. Mais ça n’arrivera pas, Wanda. Castelar est une aberration. Le hasard a voulu qu’il s’empare d’un scooter temporel et apprenne à l’utiliser. Eh bien, c’est un homme seul, et en grande partie ignorant ; la nuit dernière, il ne nous a échappé que de justesse ; la Patrouille est à ses trousses. Nous le rattraperons, Wanda, et nous réparerons les dégâts qu’il a causés. Tel est notre rôle. Et notre palmarès parle pour nous, si je peux me permettre. Et je le peux. »

Elle déglutit. « D’accord, je vous crois, Manse. » Il sentit ses doigts se réchauffer entre les siens.

« Brave petit soldat. Vous nous avez beaucoup aidés, vous savez. Le récit que vous avez fait de votre expérience était détaillé et plein d’informations sur les projets de Castelar. J’espère m’en faire une idée plus précise en vous posant quelques questions supplémentaires. Et je suis sûr que, de votre côté, vous aurez des suggestions à nous faire. »

S’efforçant d’être plus rassurant encore : « C’est pour cela que je me montre aussi franc avec vous. Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, il nous est en principe interdit de parler du voyage dans le temps à des non-initiés ; nous sommes même conditionnés pour cela. Mais les circonstances présentes n’ont rien d’ordinaire et, en tant qu’agent non-attaché, je dispose d’une autorité me permettant de contourner le règlement. »

Elle retira ses mains, gentiment mais fermement. Cette fille a la tête froide, se dit-il. Sans pour autant être du genre frigide. Indépendante, courageuse, vive, volontaire. Et elle n’a que vingt et un ans ! Elle le fixa de ses yeux qui ne cillaient pas et lui déclara de sa voix de gorge : « Merci. Je vous suis reconnaissante plus que je ne pourrais le dire. Vous n’avez rien d’ordinaire, vous non plus, vous savez.

— Allez ! Je suis l’agent qu’on a chargé de votre affaire, voilà tout. » Sourire. « Dommage que vous ne soyez pas tombée sur un jeune cow-boy, un gars de l’époque des Ingénieurs planétaires, par exemple.

— Les quoi ? » Elle ne lui laissa pas le temps de répondre. « Je suppose que la Patrouille recrute dans tous les âges.

— Pas tout à fait. Dans les époques antérieures à la révolution scientifique, c’est-à-dire le début du XVIIe siècle, rares sont les personnes à pouvoir concevoir l’idée du voyage dans le temps. Castelar est un être hors du commun.

— Comment vous a-t-on recruté ?

— J’ai répondu à une petite annonce et on m’a fait passer des tests, en… il y a un certain temps. » Pas question que je lui dise que c’était en 1957. Mais pourquoi, au fait ? Parce qu’elle n’aurait qu’un aperçu partiel de la réalité. Elle me prendrait pour un vieux croulant… Et pourquoi ça te dérange à ce point, Everard, espèce de vieux satyre ? » Nos méthodes de recrutement sont très variées, en fait. » Il s’ébroua. « Écoutez, je sais que vous avez des millions de questions à me poser, et je vous assure que je serai ravi d’y répondre quand j’en aurai le temps. Mais, pour le moment, si nous revenions à nos moutons ? J’ai besoin de précisions supplémentaires. Le temps presse.

— Ah bon ? murmura-t-elle. Je pensais que vous pouviez revenir à n’importe quel moment du passé et rattraper le temps perdu. »

Futée, la gamine. « Bien sûr. Mais… eh bien, disons que nous avons une durée de vie limitée, nous autres Patrouilleurs. Tôt ou tard, la Camarde finit toujours par nous rattraper. Et la Patrouille a trop de siècles d’histoire à protéger ; nous travaillons en sous-effectif. Par ailleurs, je vous avoue que je ne suis pas d’un tempérament à rester sans rien faire alors que je pourrais passer à l’action. Je voudrais… je voudrais atteindre le point de ma ligne de vie personnelle où cette affaire est classée et où je suis sûr que nous sommes en sécurité.

— Je vois », souffla-t-elle. Puis : « Ça n’a pas commencé avec don Luis et ça ne s’arrêtera pas avec lui, n’est-ce pas ?

— Non, avoua Everard. S’il a mis la main sur un scooter temporel, c’est parce que des bandits venus d’un avenir lointain ont tenté de s’emparer de la rançon d’Atahualpa la nuit où il se trouvait dans la salle du trésor. Ce sont ces types-là qui représentent un réel danger. Mais chaque chose en son temps : commençons par traquer notre conquistador. »


209 av. J.C.

<p>209 av. J.C.</p>

Comme la plupart des demeures hellènes cossues de la région, celle d’Hipponicus mêlait la simplicité classique au luxe oriental. La salle à manger était décorée de fresques encadrées par des moulures, qui dépeignaient des oiseaux, des fauves et des plantes fabuleux et bariolés. Leur style était assorti à celui des candélabres de bronze que l’on allumait dès la nuit tombée. Un doux parfum d’encens imprégnait l’atmosphère. Comme on était en été, une porte ouverte sur le patio laissait entrer l’odeur des roses et la fraîcheur du bassin à poissons. Les convives étaient assis deux par couche autour de petites tables à la mode attique et vêtus de tuniques blanches à la coupe sobre. Ils mettaient de l’eau dans leur vin et savouraient des mets délicats mais simples, un potage accompagné de pain suivi par de l’agneau à l’orge et aux légumes, épicé avec modération. On ne servait de la viande que dans les grandes occasions. Pour le dessert, ils eurent droit à des fruits frais.

Dans des circonstances normales, le marchand aurait consacré son premier dîner à des retrouvailles avec sa famille, auxquelles le seul Méandre aurait été invité. Le lendemain, il aurait donné une fête pour ses amis, avec musiciennes, danseuses et courtisanes. Mais la situation était grave. Il avait besoin de s’en faire une idée la plus précise possible. Par conséquent, le messager qu’il avait dépêché auprès de son épouse l’avait priée d’inviter certaines personnes dès son retour. C’étaient des esclaves de sexe masculin qui assuraient le service.

Hipponicus était un notable suffisamment important pour que les deux personnes libres d’accepter son invitation l’aient fait sur-le-champ. Par ailleurs, les informations qu’il ramenait de la frontière nord pouvaient se révéler importantes. Les deux invités étaient assis face à Everard et, après avoir échangé les banalités d’usage, ils abordèrent le vif du sujet. Les nouvelles n’étaient vraiment pas bonnes.

«… le dernier courrier, gronda Créon. L’armée devrait arriver après-demain. » Cet homme massif, au visage couturé de cicatrices, était commandant en second de la garnison depuis le départ du roi Euthydème.

Hipponicus tiqua. « La totalité du corps expéditionnaire ?

— Moins les défunts, répondit Créon d’un air sinistre.

— Mais… et le reste du pays ? » demanda le marchand, visiblement secoué. Il avait des propriétés dans l’intérieur des terres. « Si la majorité de nos soldats se retranche dans la capitale, les troupes d’Antiochos auront toute latitude pour piller et incendier la contrée ! »

Tu pilles d’abord, tu incendies après ! Everard se rappela cette blague du XXe siècle, que l’on connaissait sûrement dans les époques antérieures ; tout bien considéré, elle n’était pas vraiment drôle, mais à l’approche d’une catastrophe, même l’humour noir est source de détente.

« N’aie crainte », dit Zoilus d’une voix apaisante. Ainsi qu’Hipponicus l’avait expliqué à Everard, le ministre du Trésor avait des contacts dans tout le royaume. Sous son nez proéminent, ses lèvres esquissèrent un sourire pincé. « Notre roi sait ce qu’il fait. Tant que ses forces resteront concentrées ici, l’ennemi n’osera pas s’éloigner. Sinon, nous risquerions d’envoyer des détachements l’attaquer par surprise et réduire ses troupes. N’est-ce pas, Créon ?

— Ce n’est pas aussi simple, surtout sur le long terme. » Le regard dont l’officier gratifiait le fonctionnaire en disait long : Vous autres, les civils, vous vous prenez toujours pour de fins stratèges. « Mais Antiochos joue la prudence, c’est exact. On n’a guère de peine à s’en rendre compte. Après tout, notre armée est encore d’attaque et il est très loin de ses bases. »

Everard, qui avait observé un silence respectueux face à ces deux dignitaires, décida de hasarder une question. « Qu’est-il arrivé exactement, sire ? Peux-tu nous répéter ce que les dépêches t’ont appris ? »

Quoique un rien condescendant, Créon lui répondit sur un ton affable, un guerrier s’adressant à un autre. « Les Syriens ont avancé le long de la rive sud de l’Arios. » C’est-à-dire la rivière Hari Rud à l’époque d’Everard. « S’ils n’avaient pas procédé ainsi, ils auraient dû traverser le désert. Euthydème savait qu’Antiochos allait l’attaquer, bien sûr. Cela faisait longtemps qu’il s’y attendait. »

Naturellement, songea Everard. Cette guerre couvait depuis une soixantaine d’années, depuis que le satrape de Bactriane s’était révolté contre la monarchie séleucide pour déclarer l’indépendance de sa province et s’en proclamer le roi.

Les Parthes s’étaient soulevés à peu près en même temps, précisément dans le même but. De souche iranienne quasi pure – des Aryens, au sens premier du terme –, ils se considéraient comme les héritiers de l’Empire perse qu’Alexandre avait conquis et dont ses généraux s’étaient partagé les dépouilles. Les descendants de Séleucos, l’un des généraux en question, qui avaient déjà fort à faire avec leurs rivaux à l’ouest, s’étaient soudain retrouvés menacés sur leurs arrières.

Ils régnaient actuellement sur la Cilicie (qui correspondait au centre et au sud de la Turquie du temps d’Everard) et sur la région de Laodicée, au bord de la Méditerranée. Leurs provinces et leurs États vassaux recouvraient la plus grande partie de la Syrie, de la Mésopotamie et de la Perse (l’Irak et l’Iran du XXe siècle). Si ce royaume était le plus souvent qualifié de syrien, ses souverains étaient gréco-macédoniens, parfois métissés de levantins, et leurs sujets appartenaient aux ethnies les plus diverses. Antiochos III en avait reconstitué l’unité après qu’il eut été secoué par une série de conflits armés et de guerres civiles. Il avait monté une première expédition en Parthie (le nord-est de l’Iran) et soumis les rebelles – pour le moment. À présent, il était bien décidé à reconquérir la Bactriane et la Sogdiane. Par la suite, il ambitionnait de s’emparer de nouvelles terres au sud, voire de marcher sur l’Inde…

«… a gardé ses espions et ses éclaireurs sur la brèche. Il a pris position au niveau du gué que les Syriens étaient obligés d’emprunter. » Créon soupira. « Mais Antiochos est un homme rusé, et aussi audacieux qu’il est résistant. Peu avant l’aube, il a envoyé un bataillon de piquiers…»

L’armée bactrienne, tout comme la parthe, était en majorité constituée de cavaliers. Cela était conforme non seulement à la tradition, mais aussi au terrain asiatiques ; cependant, ces cavaliers étaient terriblement vulnérables la nuit, lorsqu’ils se retiraient à une distance qu’ils espéraient suffisante pour les protéger de l’ennemi.

«… qui a repoussé nos détachements vers le gros de nos troupes. Les siennes n’ont pas tardé à suivre. Euthydème a estimé qu’il était plus sage de battre en retraite, de se regrouper et de gagner notre cité. En chemin, des renforts sont venus grossir son corps expéditionnaire. Quant à Antiochos, il est à sa poursuite mais garde ses distances. On n’a assisté depuis qu’à quelques escarmouches. »

Hipponicus se rembrunit. « Si j’en crois ce que je sais d’Antiochos, voilà qui ne lui ressemble guère. »

Créon haussa les épaules, vida sa coupe et la tendit à un esclave. « Nos espions affirment qu’il a été blessé lors du passage du gué. Pas assez pour l’immobiliser, de toute évidence, mais peut-être suffisamment pour le ralentir.

— Cependant, dit Zoilus, il a eu tort à mon sens de ne pas profiter sur-le-champ de son avantage. Bactres est bien approvisionnée. Ses murs sont imprenables. Une fois à l’abri, le roi Euthydème…

— Peut attendre patiemment qu’Antiochos nous affame en montant un blocus ? coupa Hipponicus. J’espère que telle n’est pas son intention ! »

Sachant quel cours allaient suivre les événements, Everard s’autorisa à intervenir. « Pas nécessairement. Si j’étais à la place de votre souverain, je commencerais par me retrancher ici, en effet, mais pour mieux préparer une sortie et livrer une nouvelle bataille, gardant la possibilité de m’abriter à nouveau dans la cité en cas de défaite. »

Créon opina.

« Une redite de la guerre de Troie ? protesta Hipponicus. Que les dieux nous accordent une issue plus favorable ! » Il inclina sa coupe et fit couler quelques gouttes sur le sol.

« N’aie crainte, répéta Zoilus. Notre roi est plus sage que Priam. Et son fils aîné, Démétrios, a l’étoffe d’un nouvel Alexandre. » Visiblement, cet homme était avant tout un courtisan.

Mais ce n’était pas pour autant un simple flagorneur, sinon Hipponicus n’aurait pas souhaité sa présence. Dans ce cas précis, il ne faisait qu’énoncer la vérité. Euthydème était un authentique autodidacte, un aventurier originaire de Magnésie qui s’était emparé de la couronne de Bactriane ; mais c’était aussi un combattant rusé doublé d’un gouverneur compétent. Dans les années à venir, Démétrios traverserait l’Hindu Kuch pour conquérir une bonne partie du domaine de l’empire Maurya alors en pleine décadence.

À moins que les Exaltationnistes ne triomphent malgré tout, à moins que l’avenir dont venait Everard ne soit annihilé.

« Eh bien, j’ai intérêt à fourbir mes armes, soupira Hipponicus. Outre moi-même, il y a dans cette demeure… trois hommes en âge de combattre. Mes fils…» Il ne put réprimer une grimace.

« Bien, gronda Créon. Nous avons revu notre organisation. Présente-toi à Philippe, fils de Xanthe, dans la tour Orion. »

Hipponicus se tourna vers Everard. Leurs bras se touchaient. Le Patrouilleur sentit son hôte frémir.

Zoilus prit la parole, non sans méchanceté. « Si tu ne souhaites pas participer à notre guerre, Méandre, il vaudrait mieux partir sur-le-champ.

— Pas si vite, sire, je t’en prie, répondit Everard.

— Tu combattras à nos côtés ? souffla Hipponicus.

— Eh bien, je suis un peu pris de court…» Quel piètre menteur je fais !

Créon gloussa. « Oh ! tu espérais t’amuser un peu, c’est cela ? Eh bien, vide ta bourse dans les meilleures maisons. Bois du bon vin tant qu’on en trouve encore et va voir les putains avant que l’arrivée des soldats ne fasse grimper leurs tarifs aussi haut que ceux de Théonis.

— Qui ça ? » demanda Everard.

Rictus d’Hipponicus. « Peu importe. Elle n’est pas à ta portée, ni à la mienne d’ailleurs. »

Zoilus piqua un fard. « Elle rejette les brutes qui viennent lui présenter un sac d’or, cracha-t-il. C’est elle qui choisit ses amants selon les caprices de ses désirs. »

Oh-ho ! songea Everard. Ainsi, notre haut fonctionnaire a des faiblesses humaines, lui aussi ? Mais évitons de lui causer de l’embarras. Je vais avoir assez de mal comme ça à orienter la discussion dans le sens qui m’intéresse. Des vers de Kipling lui revinrent en mémoire :

Quatre choses il est plus grandes que les autres : Les femmes et les chevaux, le pouvoir et la guerre. De toutes nous parlions, surtout de la dernière[8]

Il se tourna vers Hipponicus. « Pardonne-moi. J’aimerais combattre à tes côtés, mais, le temps que l’on m’enrôle, moi qui suis étranger, la bataille décisive sera sans doute finie. Et puis, de toute façon, je ne serais guère utile à votre cause. Je n’ai pas appris à me battre sur un cheval. »

Le marchand opina. « Et notre cause n’est pas la tienne, répondit-il avec pragmatisme. Je regrette que notre cité t’ait réservé un si mauvais accueil. Tu ferais mieux de partir demain, après-demain au plus tard.

— J’irai faire un tour en ville, parmi les métèques et les voyageurs, répondit Everard. Peut-être que l’un d’eux souhaitera embaucher un garde pour l’escorter jusqu’à son pays. La moitié du monde passe par la Bactriane, à ce que l’on dit. Si je trouve une personne venant d’un lieu que je n’ai encore jamais vu, cela sera parfait. » Depuis qu’il connaissait Hipponicus, il entretenait auprès de lui l’image d’un homme désireux de visiter le vaste monde et pas seulement d’échapper à la vindicte de sa tribu. De tels spécimens étaient monnaie courante en ce lieu et à cette époque.

« Tu ne verras aucun marchand venu de l’Orient, l’avertit Zoilus. Nos échanges avec eux se sont taris. »

Je le savais déjà. La Chine vit sous le joug de Qin Shi Huangdi, le Mao de son temps. Un homme totalement xénophobe. Et sa mort désormais toute proche sera suivie d’une période troublée avant l’avènement de la dynastie Han. Pendant ce temps, les Xiongnu et autres pillards nomades ravageront les terres par-delà la Grande Muraille… Il haussa les épaules. « Eh bien, je pourrai toujours partir pour l’Inde, l’Arabie ou l’Afrique, ou bien retourner en Europe pour voir Rome, l’Aréconie ou encore la Gaule. »

Les trois autres sursautèrent. « L’Aréconie ? » répéta Hipponicus.

Everard sentit son pouls battre plus fort. Il s’efforça de rester aussi détaché que lorsqu’il avait prononcé ce mot. « Vous n’en avez jamais entendu parler ? Peut-être connaissez-vous les Aréconiens sous un autre nom. On m’a parlé d’eux en Parthie, quand j’ai traversé ce pays, et ce n’était qu’un témoignage de deuxième ou de troisième main. J’ai cru comprendre qu’il s’agissait de marchands venus d’une lointaine contrée au nord-ouest. Ils m’avaient l’air intéressants.

— À quoi ressemblent-ils ? lui demanda Créon, qui ne semblait pas lui tenir rigueur de son refus de combattre.

— Ils ont une allure des plus étrange, m’a-t-on dit. Grands, minces et beaux comme des dieux, avec des cheveux noirs mais une peau d’albâtre et des yeux clairs ; et les hommes n’ont pas de barbe, leurs joues sont aussi lisses que celles d’une fille. »

Hipponicus fronça les sourcils puis secoua la tête. Zoilus se raidit. Créon frotta son menton hirsute et murmura : « Ces derniers mois, j’ai entendu parler de… Mais oui ! Cela ressemble à Théonis. Ne dit-on pas que les hommes de son entourage n’ont pas de barbe ? Sait-on vraiment de quel pays elle est originaire ? »

Hipponicus prit un air pensif. « Elle s’est établie en ville il y a environ un an, de façon plutôt discrète. Comme de bien entendu, elle a dû obtenir les permis et autorisations nécessaires. Mais cela ne lui a causé aucune difficulté, et il n’a filtré aucune rumeur à ce sujet. Un beau jour, elle faisait partie des courtisanes, et voilà. » Il partit d’un rire franc. « Je suppose qu’elle dispose d’un protecteur puissant qui prélève une partie de ses bénéfices. »

Everard sentit un frisson lui parcourir le cuir chevelu. Une courtisane d’élite, ouais, c’est la meilleure couverture pour une femme souhaitant avoir une totale liberté d’action dans ce milieu. Je m’en doutais un peu. Il esquissa un sourire. « Croyez-vous qu’elle accepterait de parler à un vagabond assez bien mis de sa personne ? s’enquit-il. Si elle a des parents ici, ou si elle-même est désireuse de quitter votre cité, eh bien, mon épée est à louer. »

Zoilus tapa du poing sur sa couche. « Non ! » s’écria-t-il. Les autres le fixèrent d’un air surpris. Il se ressaisit et lança à Everard d’une voix hostile : « Pourquoi t’intéresse-t-elle à ce point, toi qui avoues ne rien savoir ou presque de ces… Aréconiens, c’est cela ? Je m’étonne de voir un mercenaire endurci courir après un… une légende. »

Oh-ho ! j’ai touché un point sensible, dirait-on. Prudence ! Everard leva une main. « Je t’en prie, ce n’était qu’une idée en l’air. Inutile d’en faire toute une affaire. J’irai en ville dès demain pour tâcher d’obtenir d’autres informations. En attendant, sires, je pense que vous avez des questions plus importantes à traiter, n’est-ce pas ? »

Créon pinça les lèvres. « En effet. »

Néanmoins, Zoilus passa le reste de la soirée à jeter des regards inquisiteurs à Méandre l’Illyrien.


976 av. J.C.

<p>976 av. J.C.</p>

Après avoir capturé les Exaltationnistes[9] le commando de la Patrouille gagna une île de la mer Égée pour faire le point et soigner les blessés. L’opération s’était déroulée conformément aux vœux d’Everard : sept ennemis capturés à bord du navire marchand phénicien et quatre scooters temporels détruits. Certes, trois membres de la bande s’étaient évanouis dans l’espace-temps avant qu’un rayon énergétique ait pu les frapper. Il n’aurait pas de repos tant que le dernier représentant de cette engeance ne serait pas capturé ou tué. Mais il n’en restait qu’une infime quantité en liberté, et aujourd’hui, il avait enfin – enfin ! – mis la main sur leur chef.

Merau Varagan s’éloigna de quelques pas, se dirigeant vers le bord de la falaise, et s’abîma dans la contemplation de la mer. Les Patrouilleurs ne tentèrent pas de le retenir – ils avaient passé un collier de neuro-induction autour du cou de chacun des prisonniers. Au premier geste suspect, il suffirait de presser un bouton pour le paralyser. Obéissant à une impulsion, Everard s’approcha de lui.

Sur l’eau bleu turquoise dansaient des gerbes d’écume d’un blanc éblouissant. Sous leurs pieds, les dictâmes embaumaient à la chaleur du soleil. La brise ébouriffait les cheveux de Varagan, les transformant en oriflamme d’obsidienne. Il s’était défait de sa robe trempée et se dressait tel une statue façonnée par la main de Phidias. Son visage évoquait lui aussi l’idéal d’une Hellade encore à naître, mais ses traits étaient un peu trop finement ciselés et il n’y avait rien d’apollinien dans ses grands yeux verts, ni sur ses lèvres rouge sang. Dionysiaque, oui, sans conteste…

Il adressa un signe de tête à Everard. « Quel superbe paysage », lui dit-il en anglais, une langue que sa voix transformait en musique. Son ton était posé, quasiment nonchalant. « Puis-je le savourer tant que nous sommes ici ?

— Bien sûr, dit le Patrouilleur, mais nous ne resterons pas très longtemps.

— La planète d’exil offre-t-elle des panoramas comparables ?

— Je l’ignore. On ne nous l’a pas dit.

— Afin de la rendre plus redoutable, je présume. « Ce pays inconnu dont nul voyageur / N’a repassé la frontière[10]. » Sardonique : « Ne cherchez point, je vous prie, à me convaincre d’y échapper en sautant dans ce précipice, même si cela pourrait soulager certains de vos compagnons.

— En fait, ils auraient plutôt tendance à pester. Ce ne serait guère aimable de votre part, car nous serions obligés de repêcher votre carcasse et de la ressusciter.

— Afin de pouvoir me soumettre au kyradex.

— Ouais. Votre tête bien faite regorge d’informations intéressantes.

— Vous risquez d’être déçu, j’en ai peur. Nous veillons à ce qu’aucun de nous n’en sache trop sur les ressources, les capacités et les projets de ses frères et sœurs.

— Mouais. Des loups solitaires, tous autant que vous êtes. » Ainsi que l’avait formulé Shalten : « Et les généticiens du XXXIe millénaire entreprirent d’engendrer une race de surhommes, conçus pour explorer et conquérir les frontières cosmiques, pour s’apercevoir par la suite qu’ils avaient donné naissance à Lucifer. » Il lui arrivait souvent de s’exprimer dans ce style vaguement biblique. Cela mis à part, il n’y avait rien de vague chez lui.

« Eh bien, je ferai de mon mieux pour conserver ma dignité, rétorqua Varagan. Une fois que je serai sur cette fameuse planète…» Sourire. «… qui sait ce qui se passera ? »

Everard, épuisé nerveusement autant que physiquement, était particulièrement vulnérable à ses émotions. « Pourquoi faites-vous cela ? bredouilla-t-il. Vous viviez comme des dieux…»

Varagan acquiesça. « Tout à fait. Mais quand on est prisonnier d’un mythe, on endure une existence monotone et dénuée de sens – mais peut-être n’aviez-vous pas songé à cela. Notre civilisation était plus antique pour nous que l’âge de pierre ne l’est pour un homme de votre époque. Au bout du compte, cela a fini par nous la rendre insupportable. »

Et vous avez tenté de la renverser, y échouant mais vous emparant au passage de scooters temporels qui vous ont permis de fuir dans le passé. « Vous auriez pu la laisser en paix. La Patrouille aurait été ravie de recruter des personnes de votre calibre ; et en vous mettant à son service, vous n’auriez pas eu l’occasion de vous ennuyer, je vous le promets.

— Cela aurait été la pire des solutions, car en agissant ainsi nous aurions perverti notre nature même. La Patrouille n’existe que pour conserver une version précise de l’Histoire.

— Et vous vous obstinez à vouloir la détruire ! Nom de Dieu, pourquoi ?

— Une question aussi stupide est indigne de vous. Vous en connaissez parfaitement la réponse. Si nous avons voulu façonner le temps, c’est afin de régner sur lui ; et si nous voulons régner, c’est afin de donner libre cours à notre volonté. Il suffit. »

Passant en un instant de l’arrogance à la légèreté, Varagan laissa échapper un petit rire. « Les besogneux ont encore gagné, semble-t-il. Félicitations. En nous retrouvant, vous avez accompli un remarquable travail de déduction. Pourriez-vous m’en donner le détail ? Cela serait fort intéressant.

— Ah ! ça me prendrait trop de temps…» et ça me ferait trop de peine.

L’autre arqua ses élégants sourcils. « Votre humeur vient de s’altérer, n’est-ce pas ? Il y a une minute, vous sembliez si aimable. C’est toujours mon cas. Vous vous êtes révélé un adversaire des plus excitants, Everard. Dans la future Colombie…» Où Varagan avait été à deux doigts de s’emparer du gouvernement de Bolivar. «… au Pérou…» Où sa bande avait tenté de voler la rançon d’Atahualpa et, ce faisant, de changer le cours de la Conquista. «… et maintenant à Tyr…» Qu’ils avaient menacé de détruire si on ne leur livrait pas un engin capable de les rendre tout-puissants ou quasiment. «… nous avons bien joué le jeu, vous et moi. Où-quand nous sommes-nous affrontés, à part ça ? »

Une sourde colère avait peu à peu gagné le Patrouilleur. « Ce n’était pas un jeu pour moi, mon bonhomme, répliqua-t-il sèchement, mais je suis néanmoins ravi de te voir sur la touche. »

Ce fut avec irritation qu’on lui répondit : « Fort bien. En ce cas, veuillez me laisser à mes pensées. Entre autres choses, je me réjouis de savoir que vous n’avez pas encore capturé le dernier des Exaltationnistes. Dans un certain sens, vous ne m’avez pas encore capturé. »

Everard serra les poings. « Hein ? »

Varagan retrouva sa contenance et sa tendance à la cruauté. « Autant que je vous l’explique. Votre machine ne manquerait pas de m’arracher cet aveu. Parmi ceux d’entre nous qui sont encore libres, il y a Raor. Elle ne faisait pas partie de cette expédition, car les femmes ne peuvent agir à leur guise dans ce milieu phénicien, mais ce n’en est pas moins une opératrice d’expérience. Et c’est ma clone, Everard. Elle saura tôt ou tard ce qui s’est passé ici. Et, tout comme moi, son ambition n’a d’égale que sa soif de vengeance. Faites de beaux rêves. » Un dernier sourire, et il lui tourna le dos, se plantant à nouveau face à la mer.

Le Patrouilleur partit lui aussi en quête de solitude. Gagnant l’autre bout de l’îlot, il s’assit sur un rocher, sortit sa pipe et sa blague à tabac, et ne tarda pas à émettre des nuages de fumée.

L’esprit de l’escalier, songea-t-il. J’aurais dû lui répliquer : « Et en supposant quelle réussisse. En supposant qu’elle anéantisse l’avenir. Vous en ferez partie, vous aussi, rappelez-vous. Et, vous non plus, vous n’aurez jamais existé. »

Hormis, bien entendu, dans les parcelles d’espace-temps antérieures au changement et durant lesquelles il s’était livré à ses manigances. Il n’aurait pas manqué de me le rappeler. Ou peut-être pas. De toute façon, ça m’étonnerait qu’il craigne l’oblitération. Ce type est l’incarnation même du nihilisme.

Au diable ! La fine repartie n’a jamais été mon fort. Je vais retourner à Tyr, régler les derniers détails…

Bronwen. Non. Je dois lui garantir un avenir, c’est entendu, mais c’est là une simple question de correction, rien de plus. Ensuite, il nous faudra, à elle comme à moi, apprendre à nous passer l’un de l’autre. Le mieux serait que je regagne ma bonne vieille Amérique du XXe siècle, où j’aurai le loisir de me détendre quelque temps.

Si le statut d’agent non-attaché n’était pas exempt de risques et de responsabilités, les privilèges auxquels il donnait droit, en partie lorsqu’il s’agissait de sélectionner ses missions, les compensaient amplement, du moins à ses yeux. Et quand je me sentirai bien reposé, peut-être que je continuerai de m’occuper de cette histoire d’Exaltationnistes. Ouais, j’en ai bien envie.

Il s’agita sur son rocher. Mais pas question de me laisser aller au farniente ! Il me faut une activité susceptible de me distraire.

Cette fille qui s’est retrouvée embarquée dans l’équipée péruvienne, Wanda Tamberly… Son souvenir demeurait vif, et il franchit sans peine plusieurs mois de ligne de vie et trois millénaires d’histoire. Mais oui. Pas de problème. Elle a accepté la proposition de la Patrouille. Si je peux la localiser entre le jour où nous avons dîné ensemble et celui où elle doit partir pour l’Académie… Deviendrais-je un amateur de tendrons ? Non, bon sang ! J’ai envie de m’amuser, c’est tout ; on fera la fête pour célébrer sa nouvelle vie et, quand on se sera dit adieu, j’aborderai le côté plus leste de ma permission.


<p><style name="Apple-style-span"><style name="Apple-style-span"><style name="calibre18">209 av. J.C.</style></style></style></p>

Au fil des siècles, l’enseignement de Bouddha finirait par être quasiment oublié dans son Inde natale. En ce temps-ci, il était encore florissant et se répandait avec vigueur dans les contrées voisines. Pour le moment, Bactres ne comptait encore que quelques convertis. Les stupas dont Everard avait contemplé les ruines dans l’Afghanistan du XXe siècle ne seraient pas bâtis avant plusieurs générations. Il y avait néanmoins suffisamment de fidèles à Bactres pour qu’il y trouve un vihara, qui accueillait et hébergeait les coreligionnaires de passage ; et ces derniers étaient fort nombreux et venus d’horizons fort divers, qu’ils soient marchands, caravaniers, gardes, mendiants, moines ou simples voyageurs. Du coup, cet endroit constituait un terrain de chasse idéal pour un historien travaillant sur le terrain.

Everard s’y rendit le lendemain de son arrivée. Le sanctuaire hôtelier était un modeste bâtiment en pisé, anciennement à usage locatif, sis dans l’allée d’Ion qui donnait sur la rue des Tisserands, coincé entre des immeubles serrés les uns contre les autres et dont il se distinguait par les motifs peints sur sa façade : le lotus, le joyau, la flamme. Lorsque le Patrouilleur toqua à la porte, un homme basané en robe jaune lui ouvrit et le salua d’un air affable. Everard demanda à voir Chandrakumar de Pataliputra. On lui répondit que cet estimé philosophe demeurait bien ici, mais qu’il était parti effectuer sa promenade socratique, à moins qu’il ne se soit installé dans un coin tranquille pour y méditer à son aise. Il serait de retour dans la soirée.

« Merci », fit Everard, qui pesta intérieurement. Non que ce contretemps soit surprenant. Il n’avait aucun moyen de fixer un rendez-vous à l’avance avec Chandrakumar. Celui-ci était censé collecter les informations négligées par les chroniques, non seulement en matière de politique, mais aussi dans les domaines de l’économie, de la sociologie, de la culture et de la vie quotidienne. Le meilleur moyen de le faire était de se mêler aux citoyens.

Everard s’éloigna. Peut-être tomberait-il sur lui par hasard. À moins qu’il ne trouve des indices précieux en fouinant un peu partout. Il regrettait cependant d’être aussi peu discret, lui qui apparaissait comme un véritable géant dans ce milieu, sans parler de ses traits qui suggéraient davantage le Gaulois que le Grec ou l’Illyrien. (Il s’était déjà fait passer pour un Germain, mais les Angles, les Saxons et autres tribus étaient encore totalement inconnus dans cette partie de l’Asie.) Un détective doit avant tout se fondre dans le décor. D’un autre côté, la curiosité qu’il suscitait pouvait amener les gens à l’aborder dans la rue pour converser avec lui ; et les Exaltationnistes n’avaient aucune raison de soupçonner la Patrouille d’être sur leur piste.

Si tant est qu’ils soient bien ici. Peut-être n’avaient-ils jamais mordu à l’hameçon qu’on leur avait présenté, soit qu’ils ne l’aient pas vu, soit qu’ils s’en soient méfiés.

Quoi qu’il en soit, et abstraction faite de sa physionomie, il était le candidat idéal pour cette mission, du fait de ses capacités comme de son expérience. La Patrouille souffrait d’une pénurie d’effectifs chronique, et cela n’avait rien de nouveau. Il faut bien se contenter de ce qu’on a.

Les rues grouillaient de monde. En plus de la puanteur qui y régnait de façon permanente, on y humait un fort parfum d’angoisse. Les crieurs publics annonçaient un peu partout le retour imminent du glorieux roi Euthydème à la tête de son armée. Ils ne précisaient pas qu’il battait en retraite à l’issue d’une défaite, mais le peuple était déjà parvenu à cette conclusion.

Personne ne paniquait. Les hommes comme les femmes vaquaient à leurs tâches quotidiennes ou s’affairaient à des préparatifs d’urgence. Ils n’exprimaient que rarement les craintes qui leur rongeaient l’esprit : un siège, la faim, les épidémies, la mise à sac. Autant se meurtrir soi-même les chairs. Par ailleurs, la plupart des habitants de l’ancien monde étaient plus ou moins fatalistes. Les événements à venir pouvaient tourner pour le mieux ou pour le pis. Nul doute que nombre d’entre eux réfléchissaient au meilleur moyen de profiter de la situation.

Toutefois, les conversations étaient bruyantes, les gestes saccadés, les rires stridents. Les épiceries se vidaient de leur stock, les accapareurs s’emparant de ce que les granges royales n’avaient pas encore mis de côté. Oracles, devins et vendeurs de charmes faisaient des affaires en or. Everard n’eut aucune difficulté à nouer de nouveaux contacts. Il n’eut même pas besoin d’offrir à boire à quiconque. On se bousculait pour avoir des nouvelles du dehors.

Dans les rues, sous les arcades de la place du marché, dans les tavernes, chez les épiciers, dans le bain public où il se réfugia pour souffler un moment, il ne cessa d’éluder les questions en faisant montre d’une amabilité inébranlable. En guise d’informations, il n’obtint pas grand-chose. Personne n’avait entendu parler de ses « Aréconiens ». Ce qui n’avait rien que de très prévisible, même si deux ou trois personnes croyaient se rappeler avoir entrevu des quidams correspondant à sa description. Peut-être étaient-elles sincères, mais sans doute n’avaient-elles aperçu que des hommes appartenant à ce milieu et venus d’une lointaine contrée, d’une tribu inconnue. Peut-être leur mémoire les trahissait-elle. Peut-être disaient-elles tout simplement à Méandre ce qu’il souhaitait entendre ; c’était une coutume orientale remontant à la nuit des temps.

Au temps pour les aventures trépidantes du Patrouilleur, songea Everard, s’adressant à une image mentale de Wanda Tamberly. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent de notre travail consiste en des tâches de routine, comme il en va dans toutes les forces de police.

Il finit par faire une touche, ou à tout le moins par dégoter des éléments d’information un peu moins flous que les autres. Dans les thermes, il lia connaissance avec un dénommé Timothée, un marchand d’esclaves velu et grassouillet qui se révéla porté sur les révélations salaces dès que Méandre l’orienta vers ce sujet. Le nom de Théonis s’inséra naturellement dans leur conversation. « Oui, j’ai entendu parler d’elle. Mais je ne sais vraiment que croire.

— C’est aussi notre cas, mon ami. Notre cas à tous. Tout ce que racontent les ragots, ça paraît trop beau pour être vrai. » Timothée s’essuya le front et fixa la pénombre devant lui, comme pour faire apparaître l’image de l’hétaïre dans les volutes de vapeur. « Un avatar d’Anahita. » Il esquissa un signe de dévotion du bout de l’index. « Avec tout le respect que je dois à la déesse. Je ne sais que ce qui se dit dans le monde, ce que je tiens de la bouche de mes amis et de mes serviteurs. Ses amants sont fort rares et ils appartiennent à l’élite, tous jusqu’au dernier. Et ils ne se montrent pas très bavards. Sans doute ne souhaite-t-elle point qu’ils le soient. Sinon, sa réputation en ferait l’égale de Phryné, d’Aspasie ou de Laïs. Mais il arrive à ses hommes de laisser échapper une remarque, et celle-ci se répand bien vite. Peut-être l’enjolive-t-on ce faisant, je ne saurais le dire.

» Son corps comme son visage sont dignes d’Aphrodite, sa voix est une mélodie, sa peau un champ enneigé, sa démarche celle d’une panthère. Ses cheveux sont noirs comme la nuit. Ses yeux sont un feu où va se fondre le cuivre. Voilà ce que l’on dit.

» Je ne l’ai jamais vue. Peu de gens l’ont aperçue. Elle ne quitte que rarement sa demeure et se déplace dans une litière voilée. Mais, oui, c’est ce que dit la chanson. Une chanson à boire. Malheureusement, nous autres gens du peuple, nous ne pouvons que l’aimer en chanson. Et peut-être les couplets sont-ils un rien exagérés. » Ricanement. « Peut-être l’aède qui les a composés prenait-il ses désirs pour des réalités. »

S’il s’agit de Raor, je dirais qu’il l’a bien croquée. Everard se sentit glacé au sein de l’étuve. Il ordonna à sa voix de ne pas trembler. « D’où vient-elle ? Est-elle accompagnée de parents ? »

Timothée se tourna vers le colosse. « Pourquoi une telle insistance ? Elle n’est pas pour toi, mon ami, oh non ! même si tu lui proposais un millier de statères. Pour commencer, les hommes qui ont d’ordinaire sa faveur ne manqueraient pas de te jalouser. Cela risquerait de te valoir des ennuis. »

Everard haussa les épaules. « Simple curiosité de ma part, c’est tout. Une femme sortie de nulle part, qui du jour au lendemain ou presque obtient les faveurs de ministres royaux…»

Timothée prit un air inquiet. « On raconte que c’est une sorcière…» En hâte : « Non que je cherche à la dénigrer, entends-moi bien. Écoute, elle a financé un temple dédié à Poséidon, à l’extérieur de la ville. Une bien pieuse démarche. » Il ne put résister à son cynisme. « Cela procure un emploi à son cousin Nicomaque, qui en est le prêtre. Il était là bien avant son arrivée, mais j’ignore ce qu’il faisait – peut-être lui préparait-il le terrain. » En hâte, une nouvelle fois : « Avec tout le respect que je lui dois. Pour ce que j’en sais, c’est une déesse descendue parmi nous. Changeons de sujet, veux-tu. »

Poséidon ? s’interrogea Everard. Si loin de la mer ?… Oh ! oui. C’est aussi le dieu des chevaux et des séismes, et ce pays est bien pourvu de ce côté.

Le soir venant, il estima que Chandrakumar aurait regagné le vihara. Il commença par se rassasier devant un brasero, un plat de lentilles aux oignons servi dans un chapati. Les tomates, le poivre vert et le maïs grillé ne feraient leur apparition que dans un lointain futur. En guise de café, il dut se contenter d’une piquette coupée d’eau. Et pour soulager un besoin naturel, il s’isola dans une ruelle provisoirement déserte. Le pissoir*, cette conquête dont la civilisation était redevable aux Français, ne verrait le jour que dans l’avenir – pour une période hélas trop brève.

Le soleil avait sombré derrière les remparts et les rues plongées dans l’ombre se rafraîchissaient lorsqu’il arriva à destination. Cette fois-ci, le moine portier le conduisit dans une chambre. Ou plutôt une cellule, minuscule et dépourvue de fenêtre, dont une simple tenture assurait l’intimité. Une lampe en terre cuite posée sur une étagère dispensait une chiche lumière et un parfum acre, et Everard avança avec précaution entre le matelas de paille et le tapis où un homme était assis en tailleur.

Chandrakumar leva la tête, et l’éclat de la lampe se refléta sur ses yeux globuleux. Petit et mince, il avait le teint basané et les lèvres pleines d’un Indien ; né à la fin du XIXe siècle, il avait consacré sa thèse de doctorat à la société indo-bactrienne, ce qui avait amené la Patrouille à lui proposer de poursuivre ses études sur le terrain. Il était vêtu d’un dhotî blanc, portait des cheveux longs et tenait près de sa bouche un objet dont Everard devina qu’il ne s’agissait pas d’une simple amulette.

« Réjouis-toi », déclara-t-il d’une voix hésitante.

Everard lui rendit son salut en grec. « Réjouis-toi. » Le moine qui l’avait conduit s’éloigna. Il reprit la parole, à voix basse et en temporel. « Pouvons-nous parler sans courir le risque d’être écoutés ?

— Vous êtes un agent ? » demanda Chandrakumar d’une voix tremblante. Comme il allait pour se lever, Everard lui fit signe de n’en rien faire et posa sa carcasse sur le sol de terre battue.

« Exact, fit-il. La situation commence à se corser.

— Je m’en doutais un peu. » Chandrakumar avait retrouvé sa contenance. C’était un universitaire et non un gendarme, mais les agents de terrain comme lui devaient être vifs et résistants. Sa voix restait cependant un peu tendue. « Ça fait un an que je me demande quand je verrai arriver quelqu’un. L’heure de la crise a sonné. » Un temps. « N’est-ce pas ? » L’avenir ne dépendait pas nécessairement d’un événement historique du genre spectaculaire.

Everard désigna le médaillon accroché à sa chaîne. « Mieux vaut éteindre ce truc. Il ne faudrait pas que les échos de notre conversation parviennent à des oreilles ennemies. » Cette amulette dissimulait sans doute un enregistreur moléculaire auquel Chandrakumar était en train de confier ses observations de la journée. Il disposait d’un communicateur et autre matériel sophistiqué, mais probablement les avait-il planqués ailleurs.

Une fois le médaillon désactivé, Everard reprit : « Ma couverture est celle de Méandre, un soldat de fortune illyrien. Je suis en fait l’agent spécialiste Jack Holbrook, né en 1975 à Toronto. » Dans le cadre d’une mission aussi délicate que celle-ci, on ne communiquait à ses alliés que le strict nécessaire. Everard et Chandrakumar échangèrent une poignée de main, comme le faisaient les hommes de leurs époques respectives. « Et vous êtes… Benegal Dass, c’est cela ?

— C’est ce que je suis chez moi. Ici, j’utilise le nom de Chandrakumar. Ce qui ne s’est pas fait sans mal. Lors de mon précédent séjour, j’étais « Rajneesh ». Celui-ci ne pouvait pas refaire son apparition si tôt après être reparti dans son pays, de crainte d’éveiller les soupçons, si bien qu’il m’a fallu inventer une histoire de cousinage pour expliquer notre ressemblance. »

Ils étaient passés à l’anglais sans s’en rendre compte, et cet idiome familier les détendait d’un rien. Peut-être étaient-ils encore trop nerveux pour entrer dans le vif du sujet.

« J’ai été surpris de découvrir que vous étiez parti avant cette année, dit Everard. Le siège qui s’annonce est célèbre. Vous auriez pu corriger les erreurs et combler les lacunes de Polybe, sans parler des autres fragments de chroniques qui ont survécu. »

Chandrakumar ouvrit les bras. « Étant donné mes ressources et ma durée de vie également limitées, je ne souhaitais gaspiller ni l’une ni les autres à assister à une guerre. Du sang, de la misère, des larmes, et qu’en reste-t-il au bout de deux ans ? Antiochos est incapable de prendre la cité et n’a pas envie de rester plus longtemps coincé ici. Il conclut une paix dont la conséquence est le mariage de sa fille avec le prince Démétrios et s’en va marcher sur l’Inde. Ce qui importe avant tout, c’est l’évolution d’une société. La guerre n’est rien d’autre que sa pathologie. »

Everard s’abstint de le contredire. Non qu’il aimât la guerre ; il n’en avait que trop vu. D’un autre côté, la guerre était partie intégrante de l’Histoire, tout comme le blizzard du climat arctique ; et l’issue d’un conflit avait souvent de profondes conséquences sur l’Histoire.

« Je suis navré, dit-il, mais nous avions besoin d’un expert sur place pour observer les événements, et c’est tombé sur vous. Euh… Chandrakumar est un pèlerin bouddhiste, je me trompe ?

— Pas exactement. Ce vihara abrite quelques reliques sacrées, mais rien d’extraordinaire. Toutefois, Chandrakumar est en quête d’illumination et les lettres que lui a écrites son cousin Rajneesh, le négociant en soie établi à Bactres, l’ont encouragé à étudier la sagesse de l’Occident autant que celle de l’Orient. Pour prendre un exemple, Heraclite était contemporain de Bouddha et certaines de leurs idées sont étrangement parallèles. Cet endroit convient à merveille à un Indien souhaitant étudier les Hellènes. »

Everard opina. Sautant d’une identité à l’autre, dont il séparait les séjours d’un intervalle de temps suffisant pour éviter d’être reconnu, Benegal Dass avait passé plusieurs dizaines d’années parmi les Bactriens. Pour arriver comme pour repartir, il utilisait les moyens permis par l’époque, aussi lents que dangereux ; en se servant d’un scooter temporel ou de tout autre véhicule trop étrange, il aurait trahi son incognito et enfreint la Prime Directive de la Patrouille. Il avait assisté à l’expansion de cette cité et assisterait à son trépas. Le produit de son labeur ne serait autre que l’histoire de Bactres, une histoire exhaustive et détaillée, destinée à être connue de quelques spécialistes de la Patrouille et des universitaires d’un futur lointain. Lorsqu’il partait en permission dans son pays et son époque d’origine, il était contraint de mentir à sa famille et à ses amis quand on l’interrogeait sur son activité. Nul moine n’avait accepté existence si dure, si solitaire, si dévouée. Je n’ai pas la force d’âme nécessaire, s’avoua Everard.

Chandrakumar eut un rire nerveux. « Pardonnez-moi. Je vous fais perdre du temps. Le bavardage est la maladie professionnelle du lettré. Et en plus, je suis impatient de savoir de quoi il retourne, moi aussi. Que se passe-t-il donc ? » Il marqua une pause. « Alors ?

— Ça ne va pas vous plaire, j’en ai peur, répondit Everard d’un ton lourd de sous-entendus. On vous a sans doute imposé cette corvée pour pas grand-chose. Mais l’événement central est d’une telle importance que la moindre parcelle d’information risque d’être utile, même si elle est négative. »

Vu la pénombre qui régnait dans la cellule, il n’aurait su dire si Chandrakumar se mordait la lèvre. Mais sa voix était glaciale. « Ah bon ? Et quel est cet événement central, je vous prie ?

— Entrer dans les détails me prendrait trop de temps. Non que j’en sache long sur les détails en question. Mon rôle se borne à celui d’agent de liaison, de messager si vous préférez. La Patrouille cherche à prévenir une divergence plusieurs années en aval. Un peu comme si… l’équivalent de la dynastie sassanide s’emparait de la Perse. Et très bientôt. »

Le petit homme se raidit. « Hein ? C’est impossible ! »

Everard se fendit d’un rictus. « Il nous incombe de veiller à ce que ça le reste. Je ne peux pas vous en dire plus, je le répète. En matière de renseignements, un agent ne doit jamais en savoir trop. Mais, si j’ai bien compris, on a mis au jour un complot dont le but est de faire renverser Artaban par un usurpateur, lequel dénoncera le traité de paix conclu avec Antiochos et attaquera l’armée séleucide à son retour de l’Inde, la mettant en déroute et tuant Antiochos en personne.

— Les répercussions… chuchota Chandrakumar.

— Ouais. Le royaume séleucide n’y survivrait pas. Il est en permanence menacé de guerre civile. Du coup, les Romains prendraient pied en Méditerranée orientale, à moins que les Parthes, qui n’ont toujours pas digéré l’humiliation infligée par Antiochos, ne déferlent sur le Moyen-Orient pour restaurer l’Empire perse trois siècles et demi avant que les Sassanides ne le fassent. Impossible de dire quelles seraient les conséquences à moyen ou à long terme, mais l’Histoire n’aura plus rien de commun avec celle que vous et moi avons étudiée.

— Cet usurpateur… s’agit-il d’un chrononaute ?

— C’est ce que nous pensons, acquiesça Everard. Je le répète : on ne m’a quasiment rien dit. Mais j’ai l’impression que la Patrouille a repéré une bande de fanatiques qui ont mis la main sur des scooters et projettent de… je ne sais pas. Préparer le terrain afin que Mahomet et les ayatollahs deviennent maîtres du monde ? Ça me paraît un peu tiré par les cheveux, mais avec les barbus, on ne sait jamais. Quoi qu’il en soit, on a mis sur pied une opération pour les en empêcher, tout en veillant à ne pas trop abîmer le continuum.

— Oui, la prudence s’impose… Je suis prêt à vous assister dans la mesure de mes moyens, bien entendu. Mais quel est exactement votre rôle ?

— Eh bien, comme je vous l’ai dit, je suis moi aussi un agent de terrain, ma spécialité étant le domaine militaire, l’art de la guerre hellénistique pour être précis. J’avais l’intention d’observer le déroulement de ce siège. Il est bien plus intéressant que vous ne semblez le croire. La Patrouille m’a ordonné de modifier mes plans, tout comme vous. J’étais censé arriver en ville, prendre contact avec vous et collecter toutes les informations que vous avez rassemblées durant l’année écoulée. Je repars demain, pour rejoindre l’envahisseur et m’enrôler dans son armée. Je suis trop grand pour servir comme cavalier vu la carrure des chevaux de cette époque, mais les Syriens continuent d’utiliser leur infanterie – la bonne vieille phalange macédonienne – et je ferai un piquier plus que passable. Dans quelque temps, un Patrouilleur entrera en contact avec moi et je lui transmettrai vos données. Une fois qu’Antiochos aura fait la paix avec Euthydème, j’accompagnerai l’armée syrienne jusqu’en Inde et ferai ensuite le voyage retour. Un agent de la Patrouille m’aura glissé une arme énergétique, ce qui me permettra de protéger Antiochos en cas de danger. Nous espérons que ce ne sera pas nécessaire, naturellement. Selon toute probabilité, on éliminera discrètement l’usurpateur et ses sbires, et tout ce que j’aurai à faire, c’est me documenter sur le fonctionnement de l’armée syrienne en campagne.

— Je vois », fit Chandrakumar d’un air vaguement contrarié. Comment osait-on agresser ses Bactriens bien-aimés ? Ses sentiments ne l’empêchèrent pas d’observer : « Mais pourquoi un plan aussi alambiqué ? Bactres ne semble avoir aucun lien avec ce complot. Il aurait suffi qu’un agent débarque discrètement avec un scooter et prenne contact avec moi.

— Simple précaution. L’ennemi a peut-être posté une sentinelle ici, équipée d’un matériel lui permettant de repérer un véhicule temporel. Nous ne voulons courir aucun risque de cette nature. Si l’ennemi continue d’ignorer notre présence, c’est un atout de plus en notre faveur. Et la Bactriane a un rôle à jouer dans l’histoire. Tant qu’elle maintiendra sa puissance militaire, cela obligera les Parthes à se montrer plus prudents que de coutume. » Ceci au moins est pure vérité. Maintenant, repartons sur le terrain du mensonge. « Et peut-être que nos bandits projettent aussi de saper la puissance bactrienne. Nous n’en savons rien – il est possible que nous n’ayons affaire qu’à un groupuscule, rappelez-vous –, mais il n’est pas question de négliger cette possibilité. Parmi les instructions qu’on vous a données, vous deviez vous efforcer de repérer les visiteurs sortant de l’ordinaire. Ce sont eux qui m’intéressent au premier chef.

— Je vois », répéta Chandrakumar, sur un ton plus amical cette fois. Il était impatient d’aider Everard, qui venait de lui brosser un tableau proprement terrifiant – et expressément conçu dans ce but. Mais il conserva son calme et se frotta le menton d’un air pensif. « Difficile à dire. Cette cité est la plus cosmopolite que j’aie jamais vue. Je risque d’amener la Patrouille à perdre du temps avec des innocents.

— Peu importe. Donnez-moi une liste la plus complète possible. Nous ferons le tri ensuite.

— Si vous pouviez me préciser ce que vous recherchez…

— Pour commencer : qui est venu dans ce temple pour y faire ses dévotions, se débrouillant dans la foulée pour se renseigner sur les événements récents… et sur les visiteurs sortant de l’ordinaire, par exemple ?

— Plusieurs personnes, en fait. Un établissement comme celui-ci fait un peu office de service des renseignements, vous savez, et pas seulement pour les bouddhistes. »

Je sais. C’est pour cela que la Patrouille a contribué à sa fondation il y a un demi-siècle. Dans l’Europe médiévale, certains monastères ont pour nous le même usage. « Continuez. Soyez plus précis, vous aussi. S’il vous plaît.

— Eh bien, conformément aux instructions, je suis resté dans cette modeste cellule plutôt que d’emménager dans des quartiers plus confortables, afin d’être mieux à même d’observer les allées et venues. Dans leur grande majorité, les visiteurs ne m’ont paru en rien suspects. J’aimerais vraiment que vous me donniez un peu plus de précisions.

— Je recherche des individus qui paraissent déplacés dans ce milieu spatio-temporel, du fait de leur ethnie, de leur culture ou… de toute autre trait qui aurait éveillé votre attention. On m’a dit que cette bande était plutôt du genre disparate. »

La lampe éclaira faiblement un sourire ironique. « Vu l’époque dont vous êtes originaire, vous pensez peut-être à des terroristes arabes, non ? Eh bien, j’ai discuté avec deux Arabes affirmant être négociants en épices, et rien ne me permet de douter de leur sincérité. Mais il y avait ces Irlandais… Oui, c’étaient vraisemblablement des Irlandais. Deux hommes d’une grande beauté, aux cheveux noirs et à la peau blanche, comme si le soleil de l’Asie ne les avait jamais touchés. Si c’étaient bien des Irlandais, ils n’étaient pas originaires de la présente époque, n’est-ce pas ? Les Irlandais d’aujourd’hui sont encore plongés dans la barbarie. »

Everard s’efforça de réfréner son excitation – ce n’était pas ce genre de suspect qui intéressait Holbrook. Son interlocuteur lui semblait digne de confiance, mais quand on a affaire à un gibier de cet acabit, on limite les risques au maximum. Les Exaltationnistes devaient se douter qu’un historien de la Patrouille était en poste à Bactres. Peut-être même avaient-ils fait le nécessaire pour l’identifier. Dissimule tes traces !

« Que prétendaient-ils être, est-ce que vous le savez ? s’enquit-il.

— Je n’ai pas assisté à la conversation qu’ils ont eue avec Zénodote. C’est un Grec qui s’est converti au bouddhisme, et le moine le plus au fait des affaires de la cité. Je me suis efforcé de le cuisiner après coup, sans paraître trop curieux comme on me l’avait conseillé. D’après ce qu’il m’a rapporté, ils disaient être des Gaulois – des Gaulois civilisés de la région de Massalia.

— Possible. Ils étaient bien loin de chez eux, mais l’existence de grands voyageurs de ce type est attestée. Voir ma propre couverture, par exemple.

— En effet. C’est leur aspect physique qui m’a amené à me poser des questions. Des Gaulois du sud auraient dû ressembler aux Français méridionaux de mon époque et de la vôtre, non ? Enfin, peut-être descendaient-ils de migrants venus du nord. Ils ont déclaré à Zénodote que notre cité leur plaisait fort et qu’ils envisageaient de se lancer dans l’élevage des chevaux quelque part à l’intérieur des terres. Pour ce que j’en sais, ce projet ne s’est jamais concrétisé. Depuis lors, il m’est arrivé de les apercevoir dans la rue, à moins qu’il ne s’agisse de personnes leur ressemblant grandement. D’après certains ragots, il y avait sans doute dans leur groupe une femme qui est devenue par la suite une courtisane plutôt cotée. C’est tout ce que je peux vous dire sur leur compte. Cela vous sera-t-il utile ?

— Je n’en sais rien, grommela Everard. Mon rôle se borne à transmettre vos observations aux agents compétents. » Dissimule tes traces !» Autre chose ? Des étrangers prétendant être libyens, égyptiens, juifs, arméniens, scythes – n’importe quelle contrée exotique fera l’affaire – mais dont l’allure ne collerait pas avec l’origine affichée ?

— J’ai gardé les yeux ouverts, aussi bien dans ce temple que dans les rues de la cité. Mais, ne l’oubliez pas, je suis peu entraîné à repérer des anomalies dans la physionomie des uns et des autres. Rien que chez les Grecs et les Iraniens, on trouve une complexité ethnique à vous donner le vertige. Maintenant que j’y pense, il y avait bien cet homme venu de Jérusalem… voyons, c’était il y a trois mois environ. Je vais vous transmettre mes notes. La Palestine, comme vous le savez, est placée sous la domination de Ptolémée IV, qu’Antiochos a déjà eu l’occasion d’affronter. À l’en croire, cet homme n’a rencontré aucune difficulté pour traverser le territoire syrien…»

Everard n’écoutait qu’à moitié. Il avait la conviction que Théonis et ces prétendus Gaulois étaient ceux qu’il recherchait. Mais il ne tenait pas à ce que Chandrakumar s’en rende compte.

«… une demi-douzaine de Tokhariens venus de l’autre rive du fleuve Iaxartes, qui avaient traversé la Sogdiane pour venir vendre leurs fourrures. Comment ils ont obtenu la permission de passer…»

Un cri retentit dans le couloir. Puis ce fut une course précipitée. On entendit un bruit de bottes et un fracas métallique.

« Que diable ! » Everard se leva d’un bond. Il était venu sans armes, ainsi qu’il seyait à un civil, et il avait également laissé son équipement dans la demeure d’Hipponicus, de crainte de se faire repérer. C’est pour toi, Manse, s’écria-t-il mentalement, sûr de ce qui l’attendait.

Une main écarta la tenture. La chiche lumière permettait de distinguer un casque, une cuirasse, des jambières, la lame d’une épée. L’intrus, un Macédonien, était accompagné de deux de ses camarades. Peut-être y en avait-il d’autres dans le vestibule. « Garde de la cité ! annonça l’homme en grec. Méandre l’Illyrien, je t’arrête. »

Le moine portier les a guidés vers la cellule où je me trouvais, mais comment se fait-il qu’ils connaissent mon nom ? « Par Héraclès ! jura-t-il. Pour quelle raison ? Je n’ai rien fait. » Chandrakumar s’était tapi dans un coin.

« Tu es accusé d’être un espion à la solde des Syriens. » Le capitaine des gardes n’était pas tenu par la loi d’énoncer le chef d’accusation, mais sa nervosité le rendait bavard. « Sors d’ici. » Son épée s’agita. Il lui suffirait de tendre le bras pour la plonger dans le ventre du suspect si celui-ci refusait d’obtempérer.

C’est forcément un coup des Exaltationnistes, mais comment ont-ils réussi à me percer à jour et à me faire appréhender aussi vite ?

Celui qui hésite est perdu. D’un geste vif, Everard renversa la lampe sur son étagère. Une brève flambée d’huile, puis ce fut le noir total. Everard, qui avait déjà changé ses appuis, adopta la position accroupie. Soudain aveugle, le Macédonien poussa un rugissement et frappa au jugé. Les yeux d’Everard, qui avaient eu le temps d’accommoder dans la pénombre, ne perdaient rien des événements. Il tendit le bras, la paume en avant, et se redressa d’un bond. Un craquement d’os. La tête du capitaine partit en arrière. Son épée tomba sur le sol. Il chancela et s’effondra sur ses hommes, gênant leurs mouvements.

En frappant du poing, Everard aurait couru le risque de se briser les phalanges, car il n’y voyait pas grand-chose et n’avait pas la place de manœuvrer. Il espéra qu’il n’avait pas tué ce pauvre bougre, qui ne faisait que son devoir et avait peut-être femme et enfants… Ah ! tant pis. Il fonça dans la mêlée, la disloquant du fait de sa seule masse. Tordant quelques bras, frappant du genou quelques ventres, il réussit à passer. Devant lui, un quatrième garde poussa un cri et tenta de l’arrêter à mains nues, hésitant à dégainer son épée de peur de blesser ses camarades dans ce couloir étroit. Son pagne de couleur claire formait une cible parfaite. Nouveau coup de genou. Son cri monta dans le suraigu. Il tomba par terre, faisant choir un soldat qui venait de se relever.

Le Patrouilleur avait gagné une salle commune. Trois moines s’écartèrent de son chemin, atterrés. Il chargea, sortit dans la rue, fonça.

La carte qu’il s’était inculquée le guida dans sa course : tourne à gauche au premier coin de rue, prends la troisième ruelle qui débouche sur un dédale de venelles tortueuses… Des cris dans le lointain. Une échoppe inoccupée pour l’heure, apparemment assez robuste pour supporter son poids. Hisse-toi à la force du poignet, couche-toi dessus et tiens-toi tranquille, au cas où un poursuivant viendrait à se pointer.

Personne. Everard redescendit au bout d’un moment.

Le crépuscule virait à la nuit noire. Une par une, de plus en plus nombreuses, les étoiles scintillaient au-dessus des toits et des murs. Le silence régnait ; avant l’invention de l’éclairage public, la plupart des citadins se calfeutraient chez eux le soir venu. L’air s’était rafraîchi. Il en avala une goulée et se mit en marche…

La rue des Gémeaux s’étendait devant lui, enténébrée et quasiment déserte. Il croisa un jeune garçon chargé d’une torche, un homme portant une lanterne. Lui-même avait adopté l’allure d’un honnête citoyen, qu’une tardive obligation contraignait à rentrer chez lui à la nuit tombée et qui s’efforçait de ne pas crotter ses chaussures. Il avait dans sa bourse une lampe torche, le seul objet anachronique en sa possession. Quiconque l’aurait fouillé aurait cru à une sorte de talisman. Mais elle ne devait servir qu’en cas d’extrême urgence. Si quelqu’un l’avait vue briller, jamais Everard n’aurait pu lui servir un boniment convaincant, alors qu’il n’aurait eu aucun mal à expliquer la sueur froide qui imprégnait sa tunique.

Quelques rares fenêtres donnaient sur la rue, le plus souvent aux étages supérieurs. Elles étaient protégées par des volets, qui laissaient filtrer des rais de lumière jaune. Derrière eux, les habitants du lieu devaient déguster un souper froid, boire une dernière coupe, commenter les nouvelles de la journée, jouer, chanter une berceuse à un enfant, faire l’amour. On pinça les cordes d’une harpe. Des accords mineurs dérivèrent sur la brise. Tous ces signes de vie semblaient plus lointains que les étoiles.

Everard sentit son pouls revenir à la normale. Il avait ordonné à ses muscles de se détendre. Le contrecoup viendrait quand il le déciderait et pas avant. Il avait le loisir de réfléchir.

Pourquoi cette accusation bidon et cette tentative d’arrestation ? Un simple malentendu ? C’était au mieux invraisemblable, et le fait que le capitaine ait connu son nom plaidait pour le contraire. Celui qui lui avait confié cette mission lui avait donné le nom et le signalement du suspect. De toute évidence, on souhaitait éviter une erreur sur la personne, qui n’aurait pas manqué de l’alerter ainsi que ses éventuels complices. Les Exaltationnistes étaient tout aussi soucieux que lui de ne pas se faire repérer.

Les Exaltationnistes… oui, ils étaient forcément dans le coup. Mais ils ne tiraient pas les ficelles du gouvernement… pas encore. Ils n’oseraient sûrement pas employer des voyous indigènes déguisés en soldats – trop risqué. Pas plus qu’ils n’avaient le pouvoir de dépêcher de véritables gardes. Donc, ils utilisaient comme intermédiaire un notable jouissant du pouvoir ou de l’influence nécessaires pour faire exécuter leurs instructions.

Qui donc ? Eh bien, cela nous ramenait à la personne qui avait identifié Everard.

Zoilus. C’est évident – quoique je l’aie compris un peu trop tard. Une grosse légume doublée d’un client fidèle de Théonis qui a fini par tomber sous son charme. Elle a dû lui servir un bobard quelconque sur des ennemis susceptibles de s’en prendre à elle dans cet endroit reculé. Il avait le devoir de la prévenir dès qu’un nouveau venu poserait des questions sur des étrangers dont la description correspondrait à sa physionomie. Comme il connaît plein de monde dans ce nid à ragots, il avait de grandes chances d’en entendre parler.

Et la malchance a voulu qu’il soit invité par Hipponicus hier soir et voie de ses propres yeux l’étranger trop curieux. Everard laissa échapper une litanie de jurons.

Il l’a mise au courant dès aujourd’hui, je suppose. Pour lui, Méandre était tout simplement un barbare trop curieux, mais elle était plus avisée et l’a persuadé de m’envoyer la garde. Le tout a dû prendre plusieurs heures. Il ne fait pas partie de l’armée et il lui a fallu suborner un officier pour exécuter ses ordres. Et n’oublions pas que tout ça devait se passer dans la discrétion.

Avec ma carrure et mon allure, j’étais suffisamment remarquable pour que ces gardes me retrouvent sans problème.

Il soupira. Ils vont arrêter Chandrakumar. Pour complicité, sinon pire ; et aussi parce qu’ils redoutent de recevoir cinq ou six coups de fouet pour m’avoir laissé filer. Pauvre petit bonhomme.

Il se ressaisit. Une fois que les Exaltationnistes auront découvert qu’il est conditionné pour garder le silence, ils comprendront qu’il ne sert à rien de le torturer, sauf si c’est pour le plaisir. Certes, le seul fait de son conditionnement prouvera que c’est un homme venu du futur. Si ces salopards disposent d’un kyradex… eh bien, il ne leur avouera que des fadaises. Heureusement pour moi, Shalten m’a bien fait la leçon avant mon départ, il m’a amplement pourvu en fausses pistes à disséminer…

Il recensa les atouts dont il disposait : son expérience, sa connaissance, sa force, son agilité, sa ruse, une bourse bien remplie… Quant à son équipement, il était resté dans la demeure d’Hipponicus. Il y avait là un anneau dissimulant un transmetteur capable d’envoyer de brefs messages ; sa batterie avait une capacité dérisoire, mais il captait les émissions photoniques et, vu la technologie de l’époque, n’avait à craindre aucune interférence. Son médaillon à l’effigie d’Athéna dissimulait un émetteur-récepteur un peu plus puissant. Le pommeau de sa dague était un étourdisseur d’une capacité de vingt décharges. La poignée de son épée faisait également office d’arme énergétique.

Et il n’était pas tout seul. Il pouvait faire appel à des centaines de membres de la Patrouille : historiens de terrain comme Chandrakumar, scientifiques spécialisés dans d’autres domaines, esthètes, érudits et experts en ésotérisme… Sans compter les antennes de Rome, d’Alexandrie, d’Antioche, d’Hécatompyles, de Pataliputra, de Xianyang, de Cuicuilco… et leurs dépendances régionales. Toutes étaient informées de son opération. Un appel au secours aurait des résultats instantanés.

A condition qu’il soit en mesure de le lancer.

Et, dans le meilleur des cas, ce serait en désespoir de cause. Les Exaltationnistes avaient dû prendre toutes les précautions possibles et imaginables. Everard n’aurait su dire quels types de détecteur ils avaient mis en place, mais ils avaient sûrement la capacité de repérer toutes les émissions électroniques, sans parler de l’apparition d’un véhicule temporel à proximité de la cité. Ils devaient être prêts à fuir sans laisser de traces au plus petit signe d’intervention de la Patrouille.

Certes, ils n’étaient pas tous en mesure de disparaître instantanément à la moindre alerte. Leurs activités les amenaient forcément à s’éloigner à l’occasion de leurs scooters temporels. Mais il y avait de grandes chances pour que tous ne soient pas vulnérables au même instant. Il suffirait que l’un d’eux échappe à une rafle pour que subsiste le danger qu’ils représentaient dans leur ensemble.

Électro-inculcation ou pas, il était malaisé de s’orienter en l’absence d’éclairage et de panneaux de signalisation. Everard s’égara à deux ou trois reprises, ce qui l’amena à jurer copieusement. Il était pressé, après tout. Dès que les Exaltationnistes seraient informés de l’échec de leur tentative, ils useraient de leur influence sur Zoilus pour envoyer des gardes chez Hipponicus afin de guetter le retour de Méandre et de confisquer ses possessions. Everard devait y arriver avant eux, embobiner le marchand, rassembler ses affaires et foutre le camp.

Il ne pensait pas qu’un autre groupe l’y attendait déjà. Zoilus avait sans doute eu bien de la peine à réquisitionner quatre gardes pour les lancer à sa recherche. En cherchant à faire du zèle, il courait le risque qu’un officier intègre s’intéresse à ses agissements et lui demande de quoi il retournait – ce qui n’aurait pas manqué de compromettre Théonis.

J’ai quand même intérêt à me montrer prudent. Heureusement que le téléphone n’a pas encore été inventé.

Il se figea sur place. Ses tripes se nouèrent. « Sainte mère de Dieu ! » gémit-il, car un simple juron n’aurait pas été digne de sa bêtise. Où est passée ma cervelle ? En vacances aux Bermudes ?

Au moins est-elle revenue à temps. Il fit un pas de côté, se réfugia dans un coin d’ombre, se colla contre un mur en stuc, se mordit la lèvre et tapa du poing sur sa paume.

La nuit était peuplée d’étoiles et une lune gibbeuse éclairait la tour de l’Aigle. La rue où demeurait Hipponicus serait tout aussi illuminée. Et lui serait visible comme en plein jour lorsqu’il se planterait devant la porte, toquerait et attendrait qu’un esclave vienne lui ouvrir.

Il leva les yeux. Véga brillait au sein de la Lyre. Rien ne bougeait hormis les étoiles frémissantes. Peut-être un scooter temporel flottait-il dans les hauteurs, chevauché par un ennemi équipé de jumelles qui distinguait la rue dans ses moindres détails. Une pression sur un bouton, et il fondrait sur sa proie en un instant. Inutile de la tuer : un coup d’étourdisseur et il la chargerait sur sa selle pour la conduire en salle d’interrogatoire.

Évidemment. Dès qu’elle aurait appris ce qui s’était passé au vihara, ce qui ne saurait tarder, Raor enverrait un de ses hommes en amont pour qu’il surveille la demeure du marchand jusqu’à ce que le fugitif s’y présente ou que les soldats viennent l’y chercher. La Patrouille n’avait aucun véhicule à proximité et Everard était incapable d’en appeler un. Non qu’il l’ait souhaité. S’il avait capturé un éventuel guetteur, cela aurait poussé le reste de la bande à prendre la fuite.

Peut-être qu’elle n’y pensera pas. J’ai failli passer à côté.

Everard laissa échapper un soupir. Trop hasardeux. Les Exaltationnistes sont certes cinglés, mais ils ne sont pas stupides. En fait, leur talon d’Achille serait plutôt leur excès de subtilité. Autant les laisser s’emparer de mon paquetage.

Quel profit en retireraient-il ? Peut-être n’avaient-ils pas les outils nécessaires pour lui arracher ses secrets. S’ils y parvenaient quand même, eh bien, ils n’apprendraient rien de fondamental, hormis que Jack Holbrook n’était pas un imbécile.

Une bien pauvre consolation pour un Manse Everard à présent désarmé.

Que faire ? Quitter la cité avant l’arrivée des Syriens, chercher à gagner la plus proche antenne de la Patrouille ? Celle-ci se trouvait à plusieurs centaines de kilomètres, et il y avait de grandes chances pour qu’il périsse en chemin, et avec lui les quelques bribes d’information qu’il était parvenu à collecter. Et s’il survivait à ce périple, jamais ses supérieurs n’accepteraient de le laisser reprendre sa mission là où il l’avait laissée. Et il n’était pas question de passer de nouvelles années-homme à tenter d’insérer un autre agent dans ce contexte spatio-temporel. Il avait brûlé tous ses vaisseaux.

Si Raor devait affronter le même dilemme, cela ne lui ferait ni chaud ni froid. Elle reviendrait en arrière dans le temps, annulerait sa première tentative et repartirait de zéro. Et peu importent les risques de vortex causal, peu importent les conséquences imprévisibles et incontrôlables sur le cours des événements. Le chaos est le but même des Exaltationnistes. C’est le feu qui leur permettra de forger leur royaume.

Si je renonce à ma mission et parviens à avertir la Patrouille, elle sera obligée d’intervenir en force, en envoyant une escadrille de scooters temporels en ce lieu et en cette heure. Sans doute pourront-ils libérer Chandrakumar. Et mettre un terme aux agissements de Raor. Mais celle-ci leur filera entre les doigts, ainsi que ses acolytes, et ils chercheront de nouveau à nous nuire, en un temps et un lieu dont nous ne saurons rien.

Everard haussa les épaules. Ça ne me laisse guère le choix, pas vrai ?

Il changea de direction et obliqua vers les quais. Selon son inculcation, il y avait dans ce quartier quantité de tavernes sordides où il trouverait une paillasse, un abri et peut-être quelques ragots sur Théonis. Demain… Demain, le roi allait revenir, l’ennemi sur les talons.

La tournure prise par les événements ne devrait pas me surprendre, je suppose. Shalten et les autres avaient élaboré un plan des plus minutieux. Mais tout officier est censé savoir que la première perte à déplorer lors d’une bataille est précisément le plan ourdi par les stratèges.


1987 apr. J.C.

<p>1987 apr. J.C.</p>

La maison était sise dans une cité-dortoir des environs d’Oakland, où on avait la possibilité de ne jamais voir son voisin si on le souhaitait. Plutôt petite, blottie au fond d’une impasse, elle était protégée des regards par une haie de pins et de chênes des canyons. Everard y découvrit un intérieur frais, sombre et anachronique. Acajou, marbre, têtières brodées, tapis moelleux, tentures marron, livres reliés plein cuir avec titres en français dorés à l’or fin, copies de Seurat et de Toulouse-Lautrec, identiques aux originaux à la molécule près et… tout cela n’avait rien à faire en ce lieu et en cette époque, n’est-ce pas ?

Shalten perçut sa réaction. « Ah ! oui, dit-il dans un anglais dont Everard ne put identifier l’accent, mon pied-à-terre* préféré se situe dans le Paris de la Belle Époque*. Un raffinement près de sombrer dans l’horreur, des innovations qui vont verser dans la folie, et, du coup, aux yeux d’un observateur avisé, un certain piquant qui frise le poignant. Quand les nécessités de mon travail m’obligent à me déplacer, j’emporte quelques souvenirs avec moi. Soyez le bienvenu. Prenez place pendant que je vais chercher des rafraîchissements. »

Il tendit la main à Everard, qui la serra. Une main sèche et osseuse, qui évoquait une patte d’oiseau. L’agent non-attaché Shalten était du genre fluet, avec un grand crâne chauve et un visage ridé. Il était vêtu d’un pyjama et d’une robe de chambre fanée, chaussé de pantoufles et coiffé d’une calotte, bien qu’il ne fût sans doute pas juif. Lorsque Everard avait discuté des modalités de ce rendez-vous avec l’antenne locale, il s’était enquis du lieu et de l’époque d’origine de son hôte. « Vous n’avez pas besoin de le savoir », lui avait-on répondu.

Néanmoins, Shalten paraissait fort hospitalier. Everard s’effondra dans un fauteuil rembourré, refusa un scotch car il devrait reprendre le volant pour regagner son hôtel, mais accepta une bière. Quant à Shalten, il se servit un thé aromatisé à l’amaretto et au triple sec, qui ne collait guère avec ses affectations françaises ; mais la cohérence semblait le cadet de ses soucis. « Je resterai debout, si cela ne vous dérange pas », dit-il d’une voix éraillée. Une pipe en terre était posée sur son bureau. Il la bourra d’un tabac au parfum nauséabond. En partie par réaction de légitime défense, Everard sortit sa bouffarde et l’imita. L’atmosphère n’en demeura pas moins conviviale.

Enfin, au moins partageaient-ils certaines valeurs, et Shalten était-il sans doute au fait des dangers qui les menaçaient.

Ils consacrèrent quelques minutes au temps qu’il faisait, aux embouteillages et à la qualité des menus du restaurant Tadich à San Francisco. Puis Shalten braqua sur son visiteur des yeux d’un vert jaune étrangement lumineux et lui dit sans changer de ton : « Bien. Vous avez déjoué les plans des Exaltationnistes au Pérou et capturé bon nombre d’entre eux. Puis vous avez neutralisé ce conquistador et l’avez replacé dans le cours de sa vie. Ensuite, vous avez déjoué les plans des Exaltationnistes en Phénicie et en avez de nouveau capturé un certain nombre. » Levant la main : « Non, je vous en prie, pas de fausse modestie. Je sais, vous étiez bien secondé. Mais si les cellules de l’organisme sont nombreuses, il n’en a pas moins besoin d’un esprit unique pour les contrôler. Non seulement c’est vous qui avez supervisé ces opérations, mais vous avez en outre exécuté personnellement certaines de leurs phases les plus cruciales. Permettez-moi de vous adresser mes compliments. La question est la suivante : avez-vous pris le temps nécessaire pour récupérer vos forces sur votre ligne de vie personnelle ? »

Everard fit oui de la tête.

« En êtes-vous bien sûr ? insista Shalten. Nous pouvons toujours vous accorder un répit supplémentaire. Nul doute que la tension était pour vous considérable. La phase suivante telle que nous l’envisageons sera encore plus dangereuse, encore plus éprouvante. » Il esquissa un sourire. « Je dirais même imposante, mais, vu les opinions que vous affichez, peut-être devrais-je éviter cet adjectif. »

Everard s’esclaffa. « Merci ! Non, sincèrement, je suis impatient d’en découdre. Sinon, pourquoi me serais-je porté volontaire ? Je n’aime pas savoir les Exaltationnistes encore libres de nuire. » Formulée en anglais, cette remarque était grotesque, mais seul le temporel était équipé de la structure grammaticale idoine pour accommoder la chronocinétique. Et Everard préférait utiliser sa langue maternelle sauf contre-indication. Les deux hommes savaient ce qu’il avait voulu dire. « Finissons-en avec ce boulot avant qu’ils en aient fini avec nous.

— Vous n’aviez pas besoin de vous en occuper personnellement, vous savez, fit remarquer Shalten. Étant donné vos qualifications, le haut commandement espérait que vous vous porteriez volontaire, mais ce n’était pas une obligation.

— C’est ce que je souhaitais », gronda Everard. Il empoigna le fourneau de sa pipe, savourant la chaleur qui se diffusait dans ses doigts. « Bon, quel est votre plan et quel rôle suis-je censé y jouer ? »

Shalten exhala à son tour un nuage de fumée. « Commençons par planter le décor. Nous savons que les Exaltationnistes se trouvaient en Californie le 13 juin 1980. A tout le moins l’un d’entre eux, dans le contexte de leur équipée phénicienne. Ils ont pris les précautions de rigueur, tirant prétexte d’activités chrononautiques légitimes pour camoufler leurs agissements, et cætera. Nous n’avons aucune chance de les retrouver. Le simple fait de leur présence pourrait nous donner les moyens de leur jouer un tour à notre façon, sauf qu’ils ne manqueraient pas de nous repérer vu la paranoïa qui les caractérise. Il est vraisemblable qu’ils sont restés sur le qui-vive* durant toute cette journée, évitant toutes les actions dont ils ne maîtrisaient pas les tenants et aboutissants.

— Mouais. C’est évident.

— Après avoir étudié la situation, j’ai constaté qu’il existait un autre intervalle d’espace-temps où un ou plusieurs Exaltationnistes étaient sûrement en train de rôder. Ma conclusion n’a rien de garanti, et l’intervalle en question n’a rien de précis, mais cela vaut la peine d’y regarder de plus près. » Le tuyau de sa pipe se braqua sur Everard. « Voyez-vous de quoi je veux parler ?

— Eh bien, euh… ici et maintenant, bien sûr, puisque vous vous y trouvez.

— Exactement. » Rictus de Shalten. « Je m’oblige à passer plusieurs semaines dans ce répugnant milieu afin de peaufiner les détails de mon piège. Peut-être en vain, d’ailleurs. Comme il est fréquent que l’homme déploie ses efforts pour ne cueillir que les fruits les plus vains ! Mais c’est à vous qu’il appartiendra de juger de la qualité de ma moisson. » Ses lèvres pincées exhalèrent des volutes de fumée. « Pouvez-vous deviner pourquoi j’ai conclu que ce laps de temps risquait de se révéler fructueux ? »

Everard fixa le gnome qui lui faisait face comme s’il venait de se transformer en serpent à sonnette. « Mon Dieu ! murmura-t-il. Wanda Tamberly.

— La jeune dame de ce temps embarquée dans notre affaire péruvienne, oui, exactement. » Shalten opina du chef et reprit avec une impassibilité exaspérante : « Permettez-moi de développer mon raisonnement, même si vous l’avez sûrement reconstitué à partir de cette prémisse. Comme vous vous en souvenez sûrement, lorsqu’ils ont échoué à s’emparer de la rançon d’Atahualpa, les Exaltationnistes ont emporté les deux hommes dont la présence avait fait échouer leur plan – temporairement, espéraient-ils –, à savoir Don Luis Castelar et notre agent spécialiste Stephen Tamberly. Ils ont identifié ce dernier comme étant un Patrouilleur et l’ont interrogé à loisir grâce à un kyradex. Lorsque Castelar s’est libéré et enfui sur un scooter temporel, emportant Tamberly avec lui, les Exaltationnistes avaient accumulé quantité d’informations sur notre homme et sur ses antécédents. Votre équipe les a attaqués peu après, tuant ou capturant la plupart d’entre eux. »

Je ne risque pas d’avoir oublié tout ça, nom de Dieu ! pesta Everard dans son for intérieur.

« Maintenant, considérez la situation du point de vue de ceux d’entre eux qui nous ont échappé ou qui ne se trouvaient pas sur les lieux lors de votre raid, poursuivit Shalten. Leur projet avait échoué dans les grandes largeurs. Ils étaient sûrement désireux de découvrir pourquoi. La piste qu’avait remontée la Patrouille était-elle éventée, ou bien risquait-elle de la conduire à d’autres membres de leur bande ?

» Ces rufians sont audacieux et beaucoup trop intelligents. Ils n’ont pu manquer d’exploiter tous les indices se trouvant à leur portée. Sans que nous ne puissions les en empêcher. Nous n’avons pas les moyens de placer sous surveillance permanente toutes les personnes impliquées dans cette histoire. Peut-être sont-ils retournés au Pérou après 1533 pour s’enquérir de la biographie de Castelar à l’issue de cet épisode. Idem pour l’agent Tamberly, dans une moindre mesure toutefois. Certes, ils n’avaient aucun moyen pour reconstituer les efforts que nous avons dû déployer afin de capturer le conquistador et de récupérer notre agent, ni pour déterminer le rôle qu’a joué la nièce de ce dernier dans l’aventure. Ils n’ont pu au mieux qu’obtenir des données fragmentaires, formuler des déductions incomplètes et ambiguës. Cependant, il est clair qu’ils ont conclu qu’ils ne couraient aucun danger immédiat – comme en atteste le fait qu’ils aient mis en œuvre leur équipée phénicienne.

» Ils ont commencé, j’en suis sûr, par enquêter sur toutes les personnes citées par Tamberly au cours de son interrogatoire en règle. Parents, amis et connaissances. En explorant les années postérieures à celle-ci, ils n’ont pu manquer de conclure que sa nièce Wanda avait été impliquée dans l’aventure et, en conséquence, invitée à entrer dans la Patrouille. Peut-être ont-ils réussi à déterminer que la date de son implication était voisine du mois de mai 1987…

— Et nous restons assis ici sans rien faire ? » s’emporta Everard.

Shalten leva une main. « Reprenez-vous, mon ami, je vous en prie. Pourquoi s’attaqueraient-ils à elle, ou à toute autre personne, d’ailleurs ? Le mal est fait. Ce sont des êtres dénués de conscience, d’une cruauté toute féline, mais qui ne se laissent jamais aveugler par le désir de vengeance. En elle-même, la famille Tamberly ne représente plus aucune menace pour eux. Je suppose qu’ils vont procéder avec un luxe de précautions, car ils ne manqueront pas de conclure que la Patrouille a placé Miss Wanda sous étroite surveillance – je me refuse à utiliser cette grotesque appellation de « Miz » –, précisément dans l’espoir de les repérer. Après tout, eux-mêmes n’auraient aucun scrupule à utiliser un être humain en guise d’appât. Non, ils se contenteront de glaner des bribes de données avant de battre en retraite dans leur repaire, en un autre lieu et un autre temps.

— Mais quand même !…

— En fait, j’ai fait placer mademoiselle Tamberly sous surveillance par acquit de conscience. Le risque est à mes yeux minime et cette démarche représente un gaspillage d’années-hommes. Mais le QG a insisté. Vous pouvez vous détendre.

— D’accord, d’accord », grommela Everard, soulagé malgré lui. Pourquoi est-ce que je me fais autant de souci ? Oh ! elle est vaillante, intelligente et bien roulée, mais après tout ce n’est qu’une fille, une fille comme il en existe des millions d’autres dans toute l’histoire de l’humanité… « Est-ce qu’on en a fini avec les préliminaires ? Pourrions-nous entrer dans le vif du sujet ? »

Shalten sirota son verre. « La conclusion à laquelle je suis parvenu est celle que je vous ai exposée tout à l’heure. Un ou plusieurs Exaltationnistes se trouvent dans la région de San Francisco durant le mois de mai 1987. Ils font preuve d’une discrétion telle que nous ne parviendrons jamais à les dénicher. Mais ce que nous pouvons faire, ce que nous avons entrepris de faire, c’est leur tendre un piège. »

Everard vida sa chope de bière et se pencha en avant, tirant furieusement sur sa pipe. « Lequel ?

— Avez-vous suivi l’affaire de la Lettre de Bactriane ? répliqua Shalten.

— La quoi ? » Everard réfléchit un instant. « Non, je… je ne pense pas. Les journaux en ont parlé ? Je n’ai passé que peu de temps ici cette année, et j’ai été pas mal occupé. »

Le crâne chauve s’inclina. « Je comprends. Vous avez mené cette affaire péruvienne à une conclusion satisfaisante puis vous êtes occupé de cette charmante jeune dame, et quand on sait ce que réserve l’avenir proche, on n’a guère tendance à suivre l’actualité de près. Mais je pensais que cette information ne vous aurait pas échappé. Si elle n’a rien de sensationnel, elle n’en a pas moins agité le monde des érudits et des historiens, et ce à l’échelle internationale.

— En grande partie grâce à votre discrète intervention, je suppose », déduisit Everard. Son cœur battait la chamade.

« Ainsi que je vous l’ai dit, je me suis déplacé ici pour une bonne raison. »

Comment s’y prend-il ? Il doit disposer de tout un réseau de correspondants, distiller des informations rédigées avec soin à des journalistes triés sur le volet… ce rat de bibliothèque a-t-il l’envergure nécessaire pour monter une telle opération ? Même en tenant compte des moyens informatiques qui sont sûrement les siens, c’est proprement stupéfiant. Mais ne lui demande surtout pas d’entrer dans les détails, mon garçon, ou il va te tenir la jambe jusqu’à la semaine prochaine.

« Je vous écoute, dit-il.

— Nous aurions pu jeter notre dévolu sur le mois de juin 1980, où la présence des Exaltationnistes est attestée, mais, outre que leur méfiance naturelle aurait joué contre nous, j’ai estimé que leur intervention serait trop brève. Il y avait de grandes chances pour qu’ils ne remarquent même pas notre appât. Cette année-ci est plus propice à notre action, à condition bien sûr qu’ils se trouvent dans les parages. Ils sont dans l’obligation d’enquêter sur la famille Tamberly d’une façon relativement décousue, en se manifestant sur des périodes recouvrant plusieurs journées. Déguisés comme ils le sont en ressortissants du XXe siècle d’apparence ordinaire, ils sont obligés de patienter des heures dans leur logis ou dans les transports en commun – de sorte qu’ils chercheront à tromper leur ennui en lisant les journaux, en regardant la télévision, et cætera. N’oublions pas que ce sont des individus d’une grande intelligence. L’environnement où ils seront plongés, un environnement pour eux de la plus haute antiquité, ne manquera pas d’éveiller leur curiosité. Et… comme je l’ai dit, l’événement conçu pour attirer leur attention fait les gros titres des journaux. Pendant une période fort brève, naturellement ; un clou chasse l’autre. Mais si la chose les intrigue, ils ont le loisir de creuser la question, de se procurer des publications spécialisées, par exemple. »

Everard soupira. « Pourrais-je avoir une autre bière ?

— Je vous en prie. »

Lorsque Everard se fut rassit, Shalten resta planté devant un splendide secrétaire antique, qui le faisait apparaître fort laid par contraste, tira sur sa pipe et lui lança : « Que savez-vous du royaume gréco-bactrien ?

— Hein ? Euh… laissez-moi réfléchir…» S’il possédait sur le bout des doigts l’histoire des sociétés où il était allé en mission, il n’avait sur les autres que de vagues notions. « La Bactriane se trouvait au nord de l’Afghanistan actuel. Alexandre le Grand l’avait envahie et intégrée à son empire. Des colons grecs s’y sont établis. Par la suite, ils ont déclaré leur indépendance et ont conquis… euh… la quasi-totalité du reste de l’Afghanistan et une partie du nord-ouest de l’Inde. »

Shalten acquiesça. « Bien répondu, pour une question posée au débotté. Mais vous allez devoir approfondir vos connaissances. Et aussi reconnaître le terrain – je vous suggère de le faire en 1970, avant les troubles actuels, afin de passer sans peine pour un touriste. »

Il bomba son torse rachitique et reprit : « Il y a deux ans, un soldat russe égaré dans les montagnes de l’Hindu Kuch a trouvé un coffret datant de l’époque hellénistique, de toute évidence mis au jour suite à une explosion causée par les rebelles. Une histoire qui sort de l’ordinaire, vous en conviendrez. Épicée en outre par le flou des rapports officiels, bien que celui-ci soit caractéristique des us et coutumes soviétiques. Pour me résumer, notre soldat a transmis sa trouvaille à ses officiers supérieurs, et elle a fini par échouer à l’Institut des études orientales de Moscou. Peu après, le professeur L.P. Soloviev a publié un article détaillant les résultats de son étude. Il n’a aucun doute sur l’authenticité de cet artefact et affirme qu’il recèle de précieuses informations sur une période de l’histoire restée dans l’ombre. Jusqu’ici, les historiens n’avaient que des pièces de monnaie à se mettre sous la dent pour obtenir des données sur ladite période.

— Que contenait ce coffret ?

— Permettez-moi au préalable de vous esquisser le contexte. La Bactriane occupait grosso modo la région située entre l’Hindu Kuch et l’Amou-Daria. Au nord se trouvait la Sogdiane, limitée par le Syr-Daria – aujourd’hui englobée dans l’Union soviétique –, également placée sous la souveraineté des rois de Bactriane.

» Ceux-ci avaient fait sécession de l’Empire séleucide. En l’an 209 avant l’ère chrétienne, le roi Antiochos III a traversé l’Asie centrale pour reconquérir ces riches territoires. Il a battu son rival Euthydème Ier et assiégé Bactres, sa capitale, malheureusement sans succès. Au bout de deux ans, il a levé le siège, fait la paix avec le rebelle puis est parti vers le sud afin d’imposer sa puissance à l’Inde – quoique, là encore, sa campagne se soit conclue par un traité plutôt que par des conquêtes. Bien que le siège de Bactres ait été aussi célèbre en son temps que celui de Belfort l’a été dans ma France chérie, aucun récit détaillé n’en a survécu par la suite.

» Eh bien, le coffret trouvé par notre soldat russe contenait un papyrus dont le texte était encore en grande partie déchiffrable. La datation au carbone 14 a permis d’établir son authenticité. Il est rapidement apparu que nous avions affaire à une lettre adressée par Antiochos à un subordonné en poste au sud-ouest de la région. Le messager et son escorte ont sans doute été victimes de bandits des grands chemins. Le coffret s’est retrouvé enfoui sous la terre, après que les brigands l’eurent jeté en constatant qu’il ne contenait rien de précieux, et l’aridité du climat a contribué à sa bonne conservation. »

Shalten acheva son thé aromatisé et se dirigea vers la cuisine pour s’en préparer un autre. Everard s’exerça à la patience.

« Que disait cette dépêche ?

— Vous aurez l’occasion d’en examiner une copie. En résumé, Antiochos y raconte comment, alors qu’il arrivait aux portes de Bactres, Euthydème et son fils, le courageux Démétrios, ont tenté une sortie. Leur escadron a ouvert une brèche dans l’armée syrienne, mais celle-ci l’a repoussé et les Bactriens sont retournés à l’abri de leurs remparts. Si cette manœuvre avait réussi, peut-être auraient-ils gagné la guerre sur-le-champ. Mais le coup était risqué. À en croire la lettre, Euthydème et Démétrios menaient eux-mêmes la charge, et ils ont failli être occis lorsque Antiochos a contre-attaque. Un fait de guerre des plus hardis, dont vous apprécierez sûrement la relation. »

Everard, qui avait vu des hommes se vider de leur sang et de leurs tripes sur le champ de bataille, se contenta de demander : « À qui était destinée cette dépêche ?

— Le texte ne permet pas de le dire avec certitude. Sans doute à un général, chargé de gouverner le royaume « allié » de Gédrosie situé sur le golfe Persique, ou bien à un satrape placé à la tête d’une province orientale… Quoi qu’il en soit, Antiochos conclut de cet incident que la guerre ne pourra pas être gagnée rapidement et retarde son projet de marche sur l’Inde. Un projet auquel il a fini par renoncer, du reste.

— Je vois. » La pipe d’Everard s’était éteinte. Il vida le fourneau de ses cendres et craqua une allumette. « Cette sortie et l’escarmouche qui a suivi… ce n’était pas un incident ordinaire, je présume.

— Précisément. Le professeur Soloviev développe cette idée dans son article de la Literaturnaya Gazeta, et c’est cela qui a enflammé les imaginations. »

Il aspira une bouffée de tabac, avala une gorgée de thé et poursuivit : « Antiochos III est connu sous le sobriquet d’Antiochos le Grand. Après avoir hérité d’un empire en déréliction, il l’a remis sur pied et lui a restitué toute la puissance qu’il avait perdue ou quasiment. Ptolémée IV l’a battu à Raphia, ce qui lui a valu de perdre la Phénicie et la Palestine, mais il a reconquis ces territoires par la suite. Il a soumis les Parthes. Ses campagnes l’ont conduit jusqu’en Grèce. Hannibal a trouvé refuge auprès de lui à l’issue de la Deuxième Guerre punique. Les Romains ont fini par le vaincre et il a légué à son fils un domaine bien diminué, mais qui demeurait néanmoins considérable. Ses innovations en matière culturelle et judiciaire ne furent pas moins importantes. Son règne fut très fertile. »

Everard faillit évoquer la vie amoureuse d’Antiochos, mais se retint. « Vous voulez dire que s’il avait été tué devant Bactres…

— La dépêche ne permet pas de conclure qu’il a couru un quelconque danger. On ne peut en dire autant de ses ennemis, à savoir Euthydème et Démétrios. Et bien que leur pays soit destiné à sombrer dans une relative obscurité, leur résistance a changé le cours de la carrière d’Antiochos. »

Shalten vida sa pipe de ses cendres, la posa dans un coin, joignit les mains derrière le dos et poursuivit sa conférence improvisée ; Everard sentit un frisson glacé lui parcourir l’échine.

« Dans son article, le professeur Soloviev spécule assez longuement sur ce point, fort de son autorité d’historien reconnu. Sa thèse a séduit l’imagination des rêveurs du monde entier. Une thèse des plus intriguante. Rendue plus populaire encore par les circonstances romantiques de cette découverte. Sans parler de la remise en question, certes subtile, du déterminisme marxiste à laquelle se livre le cher professeur. Il sous-entend qu’un banal accident – la mort d’un souverain au cours d’une bataille, par exemple – suffit à décider du futur. Que cet article puisse être publié, et dans une revue aussi connue, voilà qui est en soi-même sensationnel. L’un des premiers exemples de la glasnost tant vantée par monsieur Gorbatchev. Il est naturel que cela ait attiré l’attention du monde entier.

— Eh bien, il me tarde de lire cet article », commenta Everard, presque machinalement. Il avait l’impression que venait de se lever un vent violent porteur de l’odeur du tigre mangeur d’hommes. « Mais cette hypothèse tient-elle vraiment la route ?

— Supposons que la Bactriane tombe dans l’escarcelle d’Antiochos. Du coup, il dispose des ressources nécessaires pour partir en campagne dans l’ouest de l’Inde. S’il réussit à conquérir cette région, cela renforce sa position vis-à-vis de l’Égypte et surtout de Rome. On l’imagine sans peine reconquérant les territoires qu’il a perdus au nord du Taurus et aidant Carthage à survivre à la Troisième Guerre punique. Bien qu’il soit lui-même tolérant, l’un de ses descendants a tenté d’écraser le judaïsme en Palestine, comme on le lit dans les livres des Maccabées. Si ce roi avait disposé du pouvoir suprême en Asie Mineure, sa tentative aurait sans doute été couronnée de succès. Conséquence : jamais le christianisme ne serait né. Du coup, le monde qui nous a donné naissance, à vous et à moi, ne serait plus qu’un spectre, un potentiel non réalisé, dont une Patrouille du temps parallèle aurait pour mission de prévenir l’émergence. »

Everard laissa échapper un sifflement. « Ouais. Et des Exaltationnistes qui se seraient débrouillés pour être dans les bonnes grâces d’Antiochos – et pour réapparaître quelques générations plus tard chez les Séleucides – auraient tous les atouts nécessaires pour créer un monde à leur convenance, n’est-ce pas ?

— Une telle possibilité ne manquerait pas de leur venir à l’esprit, opina Shalten. Ainsi que nous le savons, ils commenceront par frapper en Phénicie. Après l’échec de cette opération, il y a des chances pour que les survivants se souviennent de la Bactriane. »


209 av. J.C.

<p>209 av. J.C.</p>

Dans un fracas et un rugissement qui semblèrent durer des heures, l’armée du roi Euthydème entra dans la Cité du Cheval. Au sud, la terre disparaissait sous le nuage de poussière soulevé par les pieds et les sabots, agité par le tumulte du vent et des soldats. À l’horizon, on ne voyait rien de l’arrière-garde bactrienne qui tenait tête aux troupes syriennes. On entendait sonner les cornes, battre les tambours, gémir les chevaux et les bêtes de somme, grincer les voix des hommes.

Everard se mêlait à la foule. Il s’était acheté un manteau à capuchon pour dissimuler son visage. Un tel vêtement détonnait dans cette chaleur et cette agitation, mais, en ce jour, les citoyens avaient d’autres soucis. Il avançait d’un pas mesuré, allant de ruelle en stoa, arpentant la cité – pour lui prendre le pouls, se dit-il ; il s’efforçait d’élaborer un plan d’action englobant toutes les contingences possibles et tenant compte de toutes les observations effectuées.

Les conducteurs de char donnaient du fouet pour rallier leurs baraquements depuis les portes de la ville. Ils étaient suivis du reste des soldats, transformés en statues grises par la poussière, courbés de fatigue et muets de soif. Toutefois, ils continuaient de marcher en ordre. La plupart étaient des cavaliers équipés d’une armure légère, brandissant une lance dont la pointe étincelait au-dessus des fanions et des oriflammes, également armés d’un arc ou d’une hache fixés au pommeau de leur selle. On les utilisait rarement comme troupes de choc, car l’étrier était encore inconnu à cette époque, mais ils avaient l’allure de centaures ou de Comanches et, quand ils lançaient une frappe éclair, ils se montraient aussi féroces que des loups. L’infanterie qui les soutenait était en majorité composée de mercenaires, avec un fort contingent de Grecs et d’Ioniens ; la forêt de leurs piques frémissait comme sous la houle, un effet de leur pas cadencé. Les officiers à cheval, coiffés d’un casque à crête et vêtus d’une cuirasse, étaient pour la plupart grecs ou macédoniens.

Plaqués contre les murs, penchés aux fenêtres ou juchés sur les toits, les citoyens les regardaient défiler en saluant, en riant, en pleurant. Les femmes brandissaient leurs bambins, criant d’une voix pleine d’espoir : « Regarde, c’est ton fils ! » – prononçant ensuite un nom chéri. Les vieillards clignaient des yeux et secouaient la tête, résignés aux caprices des déités. Les jeunes garçons se montraient les plus bruyants, persuadés que l’ennemi connaîtrait bientôt la déroute.

Les soldats ne s’arrêtèrent point. Ils avaient ordre de gagner leurs quartiers et, une fois étanchée leur soif, de rejoindre le poste qui leur avait été assigné sur les remparts. Plus tard, si l’ennemi ne donnait pas l’assaut tout de suite, ils auraient droit à une brève permission. Alors, tavernes et lupanars ne désempliraient pas.

Cela ne durerait pas, Everard le savait. Pour commencer, jamais la ville ne pourrait nourrir tous ces animaux. D’après Zoilus et Créon, ses entrepôts étaient bien garnis. Le blocus de l’ennemi ne serait jamais parfait. Bien escortés, des porteurs d’eau pourraient s’approvisionner au fleuve. Si Antiochos tentait de stopper le trafic fluvial grâce à ses catapultes, il ne pourrait pas empêcher toutes les barges de passer. Une caravane, bien escortée elle aussi, pourrait livrer à la ville des provisions venues des campagnes. Mais on ne trouverait jamais assez de fourrage pour ce troupeau de chevaux, de mules et de dromadaires. Il faudrait en tuer une bonne partie – à moins qu’Euthydème ne décide de les sacrifier lors d’une charge contre les Syriens.

Deux ans de rationnement. Heureusement que je ne compte pas moisir ici. Quoique… je ne sais pas encore comment je vais tirer ma révérence.

Une fois l’opération bouclée, qu’elle ait abouti ou non à la capture d’Exaltationnistes, la Patrouille viendrait récupérer Everard en toute discrétion, s’il n’avait pas déjà regagné l’antenne locale par ses propres moyens ; elle s’assurerait aussi du sort de Chandrakumar et extrairait l’agent infiltré dans l’armée d’Antiochos. En attendant, aucun de ces trois hommes n’était indispensable. Et peu importait qu’Everard ait le grade de non-attaché, ce qui faisait de lui le supérieur hiérarchique des deux autres, un scientifique de terrain et un simple policier du temps. Everard s’était introduit dans Bactres précisément parce qu’il savait s’adapter à toutes sortes de dangers et d’imprévus. De l’avis de Shalten, il était probable que Raor se soit établie ici et maintenant. L’agent infiltré chez les Syriens n’était là que pour servir de renfort en cas de besoin. Mais les grades n’avaient aucune importance dans une telle mission. L’essentiel était de la mener à bien. Si un agent non-attaché venait à y laisser la vie, ce serait certes une lourde perte ; mais il aurait contribué à sauver un avenir, et avec lui des milliards d’hommes et de femmes, et tout ce qu’ils allaient faire, apprendre, créer, devenir. Tout le contraire d’un marché de dupes. Ses amis auraient le loisir de le pleurer.

En supposant, bien sûr, que nous puissions déjouer les plans de ces bandits, et les capturer de préférence.

Les archives en aval attestaient le succès de la Patrouille, du moins en ce qui concernait le premier de ces objectifs. Mais si la mission échouait, ces archives n’auraient jamais existé, la Patrouille ne serait jamais fondée, Manse Everard ne verrait jamais le jour… Il chassa cette pensée de son esprit, comme à chaque fois qu’elle revenait le hanter, et se concentra sur son travail.

La rumeur attisait l’agitation, les esprits orientaux s’enflammaient, le tumulte embrasait les rues d’une porte à l’autre. Un excellent camouflage pour Everard, qui arpentait les quartiers sans fléchir, relevant quantité de détails et annotant la carte enregistrée dans son esprit.

Il passa à plusieurs reprises devant la maison où s’était établie Théonis. Ce bâtiment cossu de deux niveaux abritait sans doute un patio, à l’instar des demeures de la classe aisée. Quoique de taille modeste, très inférieure à celle de la maison d’Hipponicus, il arborait une façade de pierre plutôt que de stuc, où s’ouvrait un étroit porche à colonnade surmonté d’une frise en bas-relief.

Des ruelles le séparaient de ses voisins. La rue où il était sis présentait un mélange d’habitations et de commerces trahissant l’absence de toute notion d’urbanisme. Aucun des commerces en question n’était ouvert la nuit, si l’on exceptait celui de Théonis, qui n’avait pas pignon sur rue. Ce qui lui convenait parfaitement. Et à moi aussi. Le plan d’Everard commençait à prendre forme.

La populace ne tenait pas en place. Les gens se retrouvaient entre amis, traînaient dans les rues, se réfugiaient dans le vin et les confiseries, dont les prix atteignaient des sommets. Prostitués de tous les sexes et voleurs à la tire faisaient des affaires en or. Quand vint la tombée du soir, Everard eut quelque difficulté à acheter les articles dont il avait besoin, notamment un couteau et un rouleau de corde ; les vendeurs n’étaient pas d’humeur à marchander. L’hystérie régnait dans la cité. Avec le temps, ce sentiment évoluerait en une angoisse sourde typique des villes assiégées.

A moins qu’Euthydème ne fasse une sortie victorieuse. Non, ce n’est pas possible. Mais s’il venait à mourir lors d’une telle tentative, et si Antiochos s’emparait de Bactres… les Syriens la mettraient à sac. Pauvre Hipponicus. Pauvre ville. Pauvre avenir.

Lorsqu’une rumeur de bataille parvint d’au-delà les murs, Everard assista aux premières manifestations de panique. Il s’empressa de changer de quartier mais eut le temps de voir des gardes courir vers le lieu de l’incident. Sans doute réussirent-ils à prévenir une émeute, car les passants ne tardèrent pas à déserter les rues. Mieux valait qu’ils regagnent leur domicile, ou à défaut un abri quelconque, et se tiennent cois.

La rumeur s’estompa. Les cornes sur les remparts lâchèrent des accords triomphants. Un peu prématurés, ainsi qu’il le savait. Les Syriens avaient harcelé l’arrière-garde bactrienne jusqu’aux portes de la cité, dont seule l’adresse des archers les avait empêchés de s’approcher. Les envahisseurs se retirèrent pour dresser leur camp. Le soleil frôlait déjà l’horizon, les rues étaient plongées dans l’ombre. Cela dispensait les citoyens de sortir fêter le retour des derniers braves, ce qu’ils n’étaient pas d’humeur à faire de toute façon.

Everard trouva une échoppe encore ouverte, y mangea et but avec modération, puis s’assit sur le socle d’une statue pour faire une pause. Mais le repos qu’il accorda à son corps était interdit à son esprit. Sa pipe lui manquait.

L’obscurité crût jusqu’à virer à la nuit noire. La fraîcheur descendit des étoiles et de la Voie lactée. Everard se mit en route. Bien qu’il s’efforçât à la discrétion, le bruit de ses pas résonnait dans le silence.

La rue de Gandhara ne semblait habitée que par les ombres. Il partit en reconnaissance devant la maison de Théonis, titubant comme un poivrot, puis retourna se placer à quelque distance du porche. Le moment était venu d’agir, et d’agir vite.

Il laissa glisser sur le sol les quinze mètres de corde de chanvre. Il avait confectionné un nœud coulant à l’extrémité qu’il tenait à présent dans sa main. Une corniche saillait de l’entablement, pâle sur fond de firmament. Ses yeux adaptés à la nuit la voyaient nettement, bien qu’il ait du mal à estimer la distance qui l’en séparait. Le nœud se relâcha tandis qu’il faisait tourner la corde autour de lui. Il lança juste au bon moment.

Merde ! Loupé d’un poil. Il se raidit, prêt à prendre ses jambes à son cou. Rien. Personne n’avait entendu le bruit de l’impact. Il ramena le lasso. A la troisième tentative, la boucle enserra la corniche et tint bon lorsque Manse tira la corde vers lui. Pas mal pour un vieux schnoque.

Il n’avait rien d’un chasseur de stars mais, après avoir conclu qu’il lui serait utile de savoir manier le lasso, il s’était rendu en 1910 pour faire la connaissance d’un expert qui avait accepté de le former à cet art. Les quelques heures qu’il avait passées avec Will Rogers[11] comptaient parmi les plus agréables de sa vie.

S’il n’avait pas remarqué une saillie sur le bâtiment, il aurait utilisé un autre moyen pour s’y introduire, une échelle par exemple. Mais celui-ci était sans doute le moins dangereux. Une fois dans la place… tout dépendrait de ce qu’il allait dénicher. Il espérait récupérer tout ou partie de son équipement de Patrouilleur. Et si la bande s’était rassemblée sous ce toit pour se faire dézinguer… Ah ! ne rêvons pas.

Il se hissa sur le toit et ramena la corde avec lui. Une fois allongé sur les tuiles, il ôta ses sandales et les coinça dans un repli de son manteau, qu’il enroula et attacha à sa ceinture avec un bout de corde. Il préleva un autre tronçon sur le lasso, puis abandonna celui-ci et se dirigea vers la corniche dominant le patio.

Il se figea. Là où il s’était attendu à découvrir un puits de ténèbres, des doigts de lumière se tendaient vers lui depuis le mur opposé. Ils caressaient des plantes poussant autour d’un bassin où se reflétaient les étoiles. Oh-ho ! Vais-je rester perché ici jusqu’à ce que ce couche-tard soit allé au lit ?

Un temps, puis : Non. C’est peut-être une occasion à ne pas manquer. Si je me fais capturer… Il caressa le manche de son couteau. Ils ne me prendront pas vivant. Une bouffée de désespoir, qu’il chassa aussitôt. Et si je réussis à m’en tirer, quel exploit ! Toujours de l’audace et à Dieu vat* !

Néanmoins, ce fut avec un luxe de précautions qu’il laissa couler sa corde et descendit pouce par pouce.

Le jasmin enveloppa son visage de sa fragrance nocturne. Restant dissimulé derrière les fourrés, il se déplaça avec une lenteur d’escargot. Une éternité s’écoula avant qu’il se retrouve en position de voir et d’écouter.

L’intérieur de la demeure était encore imprégné de la chaleur du jour, car on avait ouvert une fenêtre pour rafraîchir la pièce. Depuis son poste, il avait une vue imprenable sur celle-ci et ses oreilles ne perdaient rien de la conversation qui s’y déroulait. Quel coup de pot ! Ingrat : Ouais, ce n’est pas trop tôt. Pour prix de ses efforts, il était en sueur, assoiffé, écorché à la cheville et couvert de piqûres d’insectes qu’il n’osait pas gratter.

Il oublia bien vite ces désagréments.

En présence de Raor, un homme aurait pu tout oublier.

Elle se prélassait dans un petit salon réservé aux rencontres intimes. Une invraisemblable quantité de bougies en cire, fichées dans des chandeliers dorés en forme de papyrus, déversant leur lumière sur un tapis persan ; des meubles en ébène et en bois de rose incrustés de nacre ; des fresques d’un érotisme subtil, dignes d’une Alicia Austin[12]. L’homme était assis sur un tabouret, la femme allongée sur une couche. Une esclave disposait un compotier et une carafe de vin sur la table qui les séparait.

À peine si Everard la remarqua. Théonis s’offrait à lui. Elle ne portait que peu de joyaux ; ceux qui scintillaient sur ses doigts, à son poignet et sur sa gorge abritaient sans doute des appareils électroniques. La robe qui moulait ses galbes et ses formes était d’une coupe toute simple, taillée dans un tissu vaporeux. C’était bien le reflet féminin de Merau Varagan, son clone, son anima. Suffit.

« Tu peux te retirer, Cassa. » Elle chantait plus qu’elle ne parlait. « Les esclaves ne doivent pas quitter leurs quartiers avant l’aurore, sauf instruction contraire de ma part. » Ses yeux se plissèrent d’un rien. On eût dit que leur vert passait en un instant de la couleur de la malachite à celle d’une vague se brisant sur les récifs. « Ceci est un ordre strict. Transmets-le à tes semblables. »

Sans pouvoir en être sûr, Everard eut l’impression que l’esclave frissonnait. « Très bien, ma dame. » Elle sortit à reculons. Sans doute la domesticité dormait-elle dans une pièce de l’étage.

Raor prit un gobelet et avala une gorgée. L’homme s’agita sur son siège. Vêtu d’une robe bleue à liserés blancs, il lui ressemblait suffisamment pour qu’on ne puisse douter de sa race. Ses tempes grisonnantes devaient sûrement tout à la cosmétique. Lorsqu’il prit la parole, ce fut d’un ton plein d’autorité, mais exempt de l’arrogance d’un Varagan. « Sauvo n’est pas encore rentré ? »

Il s’exprimait dans la langue de son époque natale, qu’Everard avait assimilée depuis belle lurette. Lorsque sa traque prendrait fin, si tant est qu’elle le fasse, ce serait à regret que le Patrouilleur effacerait ces trilles et ces ronronnements de son cerveau. Non seulement ce langage était des plus euphonique, mais il était en outre aussi précis que concis, à tel point qu’il fallait parfois un long paragraphe d’anglais pour traduire une de ses phrases, comme si les locuteurs ne faisaient qu’échanger des données qu’ils connaissaient déjà.

Cela dit, il ne pouvait pas encombrer sa cervelle de tout ce qu’il devait mémoriser dans le cadre de son job. Sa capacité mémorielle était limitée et il aurait d’autres traques à livrer. C’était couru d’avance.

« Il va arriver d’un instant à l’autre, répondit Raor d’une voix détendue. Tu es trop pressé, Draganizu.

— Nous avons déjà consacré plusieurs années de notre vie…

— A peine plus d’une.

— Sauvo et toi, peut-être. Moi, il m’en a fallu cinq pour asseoir cette identité.

— Eh bien, patiente quelques jours encore pour protéger ton investissement. » Raor sourit et le cœur d’Everard cessa de battre une seconde. « La colère sied mal à un prêtre de Poséidon. »

Ho-oh ! Alors c’est lui, le « cousin » de Théonis. Everard s’accrocha à cette révélation pour juguler la fascination qui le gagnait insidieusement.

« Et Buleni a gaspillé encore plus d’années, sans parler des épreuves qu’il a dû affronter, insista Draganizu.

— Sa récompense n’en sera que plus douce, railla Raor.

— Si Sauvo ne prend même pas la peine d’arriver à l’heure à ses rendez-vous…»

Raor leva une main que Botticelli eût pu peindre. Elle inclina sa tête couronnée de tresses noires. « Ah ! je crois que c’est lui. »

Un nouvel Exaltationniste fit son entrée. Sa beauté était plus fruste que celle de Draganizu. Il portait une tunique et des sandales tout à fait ordinaires. Raor se pencha en avant, affichant une certaine excitation. « Tu as refermé la porte derrière toi ? s’enquit-elle. Je n’ai rien entendu.

— Évidemment, répliqua Sauvo. Je n’oublie jamais de le faire, n’est-ce pas ? » Draganizu sembla soudain mal à l’aise. Peut-être lui était-il arrivé de commettre cette bévue. Une fois, mais pas deux. Raor avait dû y veiller. « D’autant plus que la Patrouille rôde dans les parages », ajouta Sauvo.

Ah ! ils ont planqué leurs scooters temporels dans une chambre secrète du rez-de-chaussée… à l’arrière du bâtiment, puisque Sauvo vient de cette direction…

Draganizu fit mine de se lever, puis retomba sur son siège et demanda d’une voix inquiète : « C’était donc ça ? Tu es sûr qu’elle a lancé une opération dans ce milieu ? »

Sauvo s’assit à son tour sur un tabouret ; dans l’Antiquité, chaises et fauteuils étaient fort rares et réservés aux souverains. Il prit une figue et se servit un gobelet de vin. « N’aie crainte, camarado. Peut-être ont-ils déniché des indices, mais ils les ont interprétés de travers. Ils pensent que le danger menace quelques années en aval. S’ils ont envoyé un homme enquêter ici et maintenant, c’est juste par acquit de conscience. »

Il resservit le boniment qu’Everard avait déjà sorti dans le vihara. Il est donc allé voir Chandrakumar dans sa cellule et l’a soumis au kyradex, se dit le Patrouilleur. Le malheureux n’avait pas de secrets pour lui. Sauf que Sauvo n’a récolté que des bobards. Bien vu, Shalten, et merci.

« Un autre point de divergence ! s’exclama Draganizu.

— Notre action l’annulera, ainsi que ceux qui cherchent à l’activer, murmura Raor. Mais il serait intéressant d’en apprendre un peu plus sur eux. Voire de les contacter…» Sa voix vira au sifflement, évoquant un serpent ondoyant vers sa proie.

« Avant cela, déclara Draganizu d’un air sévère, nous devons régler le cas de ce… Holbrook… qui a réussi à nous échapper. »

Raor revint à la réalité. « Du calme. Nous lui avons confisqué ses armes et son communicateur.

— En constatant qu’il n’a pas fait son rapport…

— Je ne pense pas que la Patrouille attende celui-ci de sitôt. Nous pouvons le négliger pour le moment, ainsi que les autres conspirateurs. Des questions plus urgentes demandent notre attention. »

Draganizu se tourna vers Sauvo. « Comment t’y es-tu pris pour interroger le prisonnier en privé ?

— Tu n’es pas au courant ? fit l’autre, un peu surpris.

— Je viens tout juste d’arriver. Les affaires de Nicomaque requéraient toute mon attention. Et le message de Raor était des plus succinct. »

Et apporté par un esclave coursier, je parie, se dit Everard. Pas question d’utiliser une radio. Peut-être est-elle sûre de son fait, mais l’apparition de « Holbrook » l’a incitée à la prudence.

Raor fit onduler ses épaules soyeuses. « J’ai persuadé Zoilus de mettre au secret tous les suspects appréhendés dans le cadre d’une affaire de ce genre, expliqua-t-elle. En lui précisant que des informations en ma possession me portaient à croire qu’ils étaient extrêmement dangereux. »

Et une fois que matons et taulards se sont endormis, Sauvo s’est introduit dans la cellule de Chandrakumar avec un scooter. Raor pouvait se permettre de courir un tel risque ; elle avait neutralisé deux agents de la Patrouille – le premier était sous les verrous, le deuxième en cavale et privé de son attirail –, et il était peu probable qu’il y en ait un troisième en ville. Après avoir étourdi le prisonnier, Sauvo l’a coiffé d’un kyradex et l’a réveillé pour le soumettre à un interrogatoire en règle.

J’espère qu’il l’a laissé en vie. Oui, il n’avait aucune raison de le tuer. Pourquoi alarmer ses geôliers ? Quoi que leur dise Chandrakumar à son réveil, ils le prendraient pour un dément.

Draganizu fixa Raor. « C’est ton esclave, n’est-ce pas ?

— Lui et quelques autres », répondit Sauvo tandis que Raor sirotait son vin d’un air modeste. Il rit. « Si tu voyais les regards jaloux qu’on jette au majordome Xeniades. Et je ne suis même pas censé être son maquereau. »

Ah ! Sauvo se fait donc appeler Xeniades, et c’est lui qui règne sur la domesticité. C’est bon à savoir… Mais je plains Zoilus et les autres. Moi-même, je serais ravi de coucher avec madame. Everard eut un rictus. Mais jamais je n’oserais m’endormir dans ses bras. Elle risquerait de m’injecter du cyanure avec une seringue planquée dans ses boucles brunes.

« Donc, les Grecs ont mis Chandrakumar derrière les barreaux, résuma Draganizu. Et Holbrook – qu’est devenu son équipement ?

— Il l’a laissé chez Hipponicus quand il est allé faire un tour en ville, répondit Raor. Celui-ci est ce qu’il semble être, à savoir un simple marchand. Il était consterné lorsqu’une patrouille lui a appris que son invité était un espion, et il ne s’est pas opposé à la confiscation de ses bagages. Nous n’avons aucune raison de le harceler, et ce serait en fait une mauvaise idée. » Ouf ! « Quant aux bagages en question, ils sont ici. » Sourire félin. « Nous avons eu quelque difficulté à les récupérer, mais Zoilus s’est débrouillé pour exaucer nos vœux. Il a ses méthodes. J’ai soumis l’ensemble à un examen détaillé. La plupart des armes et ustensiles sont contemporains. Quelques-uns abritent des engins de la Patrouille. »

Sans doute a-t-elle stocké mon barda avec les scooters.

Raor reposa son gobelet sur la table et se redressa. Sa voix rendait un son métallique. « Nous devons nous montrer plus prudents que jamais. Il était risqué de revenir en amont pour accéder au prisonnier, mais c’était nécessaire.

— Pas très risqué, en fait », corrigea Sauvo. Peut-être souhaitait-il rappeler à ses interlocuteurs qu’il avait insisté pour agir de la sorte et que la suite lui avait donné raison. « Ce Holbrook n’était qu’un simple coursier, même pas un haut gradé. Une sorte de colosse, certes, mais à l’intelligence visiblement limitée. »

Merci, c’est sympa de le préciser.

« Toutefois, contra Raor, nous devons le capturer et l’éliminer avant qu’il n’entre en contact avec la Patrouille, ou avant que celle-ci ne se mette à sa recherche.

— Mais comment ferait-elle pour le retrouver ? Elle mettrait plusieurs jours à rassembler les premiers indices.

— Il ne faut pas lui faciliter la tâche, cracha Raor. Si nous sommes capables de détecter les traces d’activité électronique, nucléonique, gravitonique et chronocinétique, la Patrouille aussi, et sûrement dans un rayon plus important. Elle ne doit pas se douter qu’il y a d’autres chrononautes que ses agents dans ce milieu. A partir de ce soir et jusqu’à la conclusion de notre affaire, nous cessons d’utiliser la haute technologie. C’est compris ?

— Sauf en cas d’extrême urgence », insista Sauvo. Toi, mon bonhomme, tu tiens à imposer ton autorité, à ne pas te laisser déborder par la Varagan.

« S’il survient une urgence de ce type, alors notre seul recours serait d’abandonner l’opération et de fuir sans tarder. » Raor adoucit le ton. « Ce qui serait fort dommage. Tout se passe à merveille jusqu’ici. »

Draganizu tenait lui aussi à s’affirmer, quoique dans un registre plus mesquin. « A merveille pour toi, tu veux dire. »

Il eut droit à un regard si glacial qu’il aurait pu frigorifier un nuage d’hélium. « Si tu crois que je jouis des attentions de Zoilus et de ses semblables, je te cède volontiers ma place. »

Ils sont à bout de nerfs après tous ces mois d’efforts et de manigances. Eux aussi sont mortels. Une constatation encourageante.

Raor se détendit, se resservit du vin et ronronna : « Il est intéressant de les manipuler, je l’admets. »

De toute évidence, Draganizu jugeait plus prudent de revenir à des questions pratiques. « Tu nous interdis aussi la radio ? Si nous ne pouvons pas joindre Buleni, comment faire pour coordonner nos actions ? »

Raor arqua les sourcils. « Eh bien, tu lui apporteras toi-même tes messages. N’avons-nous pas fait le nécessaire afin de prévoir une ligne de communication à activer dans ce cas précis ? Siège ou pas siège, les Bactriens autoriseront toujours le prêtre de Poséidon à se rendre à son temple et les Syriens le laisseront passer sans encombres. De son côté, Buleni veillera à ce qu’ils respectent le temenos, même s’ils ravagent le reste de la contrée. »

Sauvo se frotta le menton. « Oui », fit-il d’un air songeur. Ces trois-là avaient dû rebattre le sujet durant l’année écoulée, mais ils demeuraient assez humains pour trouver du réconfort à répéter des évidences, et, dans leur langage, cela ne leur prenait que quelques secondes. « L’aide de camp d’Antiochos dispose de l’autorité nécessaire. »

Everard en sursauta de surprise. Bon Dieu ! Ce Buleni a su s’élever dans la hiérarchie, hein ? Notre agent chez les Syriens n’a pas un grade aussi élevé. Réfléchissant : Eh bien, Draganizu vient de dire que Buleni avait passé cinq ans à préparer sa mission. La Patrouille ne jugeait pas nécessaire de gaspiller autant d’hommes-années.

« Par ailleurs, ajouta Raor, il est tout à fait naturel que Polydore se rende au temple de Poséidon pour y déposer une offrande. »

Donc, Polydore alias Buleni joue le rôle d’un fidèle de Poséidon, déduisit Everard.

« Ah-ha ! » Le gloussement de Draganizu, autrement dit Nicomaque, prêtre de l’Ébranleur du sol, était on ne peut plus humain.

Mais la voix de Raor resta sèche. On abordait enfin les affaires sérieuses. « Il est sans doute en train de guetter ton apparition. Dès que ses séides lui auront dit que tu es sorti de la ville, il se rendra au temple pour s’y entretenir avec toi en privé. Après-demain en fin de journée, je pense, mais nous devrons auparavant évaluer la tournure prise par les événements. »

Draganizu parut soudain mal à l’aise. « Pourquoi agir aussi vite ? Zoilus ne sera sûrement pas en mesure de te communiquer le plan de bataille d’Euthydème. Ce dernier n’en a encore élaboré aucun, j’en ai la conviction.

— Nous devons habituer les indigènes à vous voir ensemble au temple, rétorqua Raor. Par ailleurs, cela te permettra d’informer Buleni de la situation en ville, et lui te donnera les derniers détails sur les forces syriennes. » Un temps, puis elle conclut en détachant ses mots : « Vous devrez vous assurer que le roi Antiochos est informé de votre rencontre. »

Sauvo opina. « Ah ! oui. Il faut lui confirmer que Polydore a des liens avec certains habitants de la ville, oui, oui. »

Everard fut parcouru d’un nouveau frisson en entendant ces mots. « Polydore » a confié à Antiochos qu’il avait des parents bactriens hostiles à Euthydème – affirmant sans doute qu’ils le considéraient toujours comme un usurpateur – et tout à fait disposés à le trahir. Antiochos avalera sans peine ce bobard. Après tout, Polydore pourra lui servir d’otage, ce qui obligerait Nicomaque à sortir de son trou. Si tout se passe bien, le prêtre livrera à l’aide de camp le plan de bataille élaboré par Euthydème en prévision de sa sortie. Ainsi avisé, Antiochos aura toutes les chances de l’emporter.

Impressionné et reconnaissant, il se fera un plaisir d’accueillir la famille de Polydore dans sa cour. Et la belle Théonis fera le nécessaire pour que les choses aillent un peu plus loin. Résultat des courses : les Exaltationnistes auront obtenu un statut de choix… dans un monde sans Danelliens et même sans Patrouille, si l’on excepte quelques survivants isolés… un monde qu’ils pourront modeler selon leur bon plaisir.

Et si le bruit court que Théonis est une sorcière, cela ne fera que la rendre plus redoutable. Il en avait la chair de poule.

« Tu devras le voir une deuxième fois, ne serait-ce que pour lui faire connaître les plans d’Euthydème, une fois que Zoilus me les aura communiqués, poursuivit-elle. Antiochos ne doit entretenir aucun doute sur la qualité des informations que nous lui transmettons.

» Certes, au moment critique, nous réactiverons nos communications électroniques et notre système de surveillance par scooter temporel. Ainsi que nos armes énergétiques si nécessaire. Mais j’espère qu’Antiochos éliminera ses rivaux d’une façon normale. » Rire en cascade. « Nous ne voulons pas d’une réputation trop sulfureuse.

— Cela attirerait la Patrouille du temps, acquiesça Draganizu.

— Non, la Patrouille cessera d’exister dès l’instant qu’Euthydème aura péri, répliqua Sauvo.

— Il nous faudra toujours compter avec les agents affectés en amont, rappelle-toi », fit Draganizu, sans doute dans le seul but d’amener son argument suivant. « Ils représenteront une menace non négligeable. Moins nous laisserons de traces, moins nous courrons de risques, jusqu’à ce que nous soyons assez puissants pour leur interdire toute tentative contre nous. Mais il faudra dès siècles pour arriver à ce stade.

— Et quels siècles ce seront ! rugit Raor. Nous quatre, les quatre derniers survivants, serons devenus des dieux créateurs ! » Une pause, puis, d’une voix de gorge : « C’est le défi en lui-même qui importe. Si nous devons échouer et périr, nous aurons au moins vécu dans l’Exaltation. » Elle se leva d’un bond. « Et nous emporterons le monde avec nous dans un torrent de flammes. »

Everard serra les dents à s’en crisper les mâchoires.

Les deux hommes se levèrent à leur tour. Soudain, Raor se fit volupté. Ses longs cils s’abaissèrent, ses lèvres finement ourlées s’empourprèrent et se plissèrent, elle fit un signe de la main. « Avant que ne se lève un jour de périls et de labeurs, cette nuit nous appartient, soupira-t-elle. Pourquoi ne pas la prendre ? »

Everard sentit son sang bouillonner dans ses veines. Il planta ses doigts dans la terre et s’y cramponna, s’y ancra, de peur de se ruer sur cette tentatrice pour la prendre de force. Lorsque son champ visuel s’éclaircit et que se tut le tonnerre qui résonnait dans ses oreilles, il la vit qui s’éloignait, un bras autour de la taille de chacun de ses compagnons.

Ces derniers portaient tous deux une bougie. Ils avaient éteint toutes les autres. Raor s’en fut et la nuit posséda le salon.

Patience. Patience. Donne-leur le temps de batifoler à loisir. Quels veinards, ces deux enfoirés… Non, je ne suis pas censé avoir de telles pensées, pas vrai ? Everard s’abîma dans la contemplation du firmament.

Que faire ? En matière de renseignements, c’était un trésor qu’il venait de déterrer là. Certaines des informations collectées confirmaient ce qu’il savait, d’autres satisfaisaient sa curiosité sans rien avoir de fondamental, mais quelques-unes étaient d’une valeur inestimable. À condition qu’il puisse les transmettre à la Patrouille. Ce qui était impossible. À moins qu’il ne se dégotte un émetteur-récepteur. Devait-il risquer le coup ou bien filer à l’anglaise ?

Peu à peu, tandis qu’il patientait parmi les arbustes parfumés, le doute laissa la place à la décision. Il était isolé et devait se débrouiller tout seul. Quoi qu’il fasse, il courrait un risque. Agir avec inconscience signifierait trahir sa mission, mais il pensait pouvoir se permettre un coup d’audace.

Il estima qu’une heure s’était écoulée. Raor et ses boys devaient être trop occupés pour se soucier du monde extérieur. La maison était probablement truffée de systèmes d’alarme, mais il n’y en avait sans doute aucun qui détectât les intrus. Les allées et venues des esclaves et des visiteurs auraient pu les faire réagir hors de propos, et la maîtresse de lieux aurait eu toutes les peines du monde à expliquer le phénomène.

Il se leva, assouplit ses muscles noués de crampes et s’approcha de la fenêtre toujours ouverte. Il saisit la lampe glissée dans sa bourse. Longue d’une douzaine de centimètres, elle avait l’aspect d’une figurine en ivoire représentant le dieu Apollon, un talisman répandu en cette époque. Lorsqu’il en pressa les chevilles, la tête émit un fin pinceau lumineux. Les propos qu’il avait entendus cette nuit confirmaient ses soupçons : l’ennemi disposait de capteurs susceptibles de repérer toute énergie anachronique dans les parages. Nul doute que les Exaltationnistes étaient équipés de récepteurs personnels qui les alerteraient sur-le-champ en cas de besoin. Mais ce petit gadget était alimenté par une vulgaire cellule photonique et son action ne différait en rien de celle d’un organisme animal ou végétal.

En n’allumant la lampe que par à-coups, il enjamba le rebord de la fenêtre et traversa le salon pour gagner un couloir. Silencieux comme un lynx, il passa devant deux portes ouvertes et jeta un bref coup d’œil derrière elles. Des chambres meublées avec une opulence typique du lieu et de l’époque. Deux autres portes se révélèrent fermées. La première était décorée de sculptures en bois ; nymphes et satyres semblaient frémir sous le rayon lumineux. Il tendit l’oreille et perçut des soupirs dignes de ces créatures de plaisir. De toute évidence, Théonis et ses camarades s’en donnaient à cœur joie derrière ces lambris. Everard resta planté là une minute, tremblant de désir, puis poursuivit son inspection.

Comment se fait-il quelle me fasse un tel effet ? Est-ce dû à sa beauté, à sa lascivité ou bien à des émissions de phéromones ? Il se força à sourire. Frapper au-dessous de la ceinture, c’est bien dans la manière des Exaltationnistes.

La seconde porte était en bois massif. De toute évidence, elle donnait accès à toute la partie arrière de la maison. Ouais, c’est sûrement ici qu’ils planquent leurs scooters, leurs gadgets et leurs armes. Pas question de forcer ce verrou ridicule. Ce n’était qu’un leurre. Le véritable verrou réagirait à sa tentative et alerterait toute la maisonnée.

Il monta à l’étage mais s’arrêta sur le palier. Quelques coups de lampe à droite et à gauche, et il vérifia que ce niveau était totalement utilitaire. Il était naturel que Théonis ferme à clé la réserve où elle conservait les cadeaux coûteux que recevait une hétaïre de sa classe. Mais une seconde chambre secrète aurait donné naissance à des ragots malvenus.

Everard retourna au rez-de-chaussée. Je ferais mieux de m’éclipser tant qu’il en est encore temps. Dommage que je ne puisse pas emporter un souvenir. Mais il était déraisonnable d’espérer trouver un flingue ou un communicateur traînant dans un coin. J’ai pu me faire une idée du plan de l’immeuble, et c’est déjà beaucoup.

Non que ce soit de nature à lui servir pour le moment. Mais on ne sait jamais.

De retour dans le patio, il grimpa sur le toit. Arrivé sur la corniche, il dégaina son couteau. Grâce à sa lampe torche, il découpa la corde côté boucle jusqu’à ce qu’elle ne tienne que par quelques fibres. Puis il lança l’autre extrémité dans la rue et se laissa glisser.

Si la corde cédait avant qu’il ait atterri, il ne ferait pas trop de bruit en tombant. En fait, elle tint bon et il dut tirer dessus à plusieurs reprises pour achever de la rompre. Mieux valait ne laisser aucune trace. Il se planqua dans une ruelle, où il remit ses sandales et son manteau, enroula la corde et fit un nouveau nœud coulant.

Bon. Maintenant, on quitte la ville. Plus facile à dire qu’à faire. Les portes étaient fermées et placées sous bonne garde ; remparts et tourelles grouillaient de sentinelles.

Il avait repéré l’endroit le plus favorable pendant la journée. Tout près du fleuve, naturellement, car une attaque surprise était impensable dans ce secteur, qui était par conséquent moins gardé que les autres. Mais les sentinelles affectées là étaient aussi vigilantes qu’ailleurs, et elles réagiraient sur-le-champ à l’approche de tout individu suspect, en particulier s’il était armé. Ses atouts étaient les suivants : sa taille, sa force, sa science du combat et sa détermination sans failles.

Sans compter mon caractère un peu bourrin. Si j’ai pu m’introduire chez Raor, c’est sans doute qu’elle n’avait pas imaginé une tactique aussi primaire.

Arrivé à proximité de sa cible, il s’engagea dans une ruelle donnant sur le pomerium, dont l’obscurité était propice à la planque qu’il devait s’imposer. L’attente fut longue. La lune monta dans le ciel. Il faillit passer à l’action par deux fois, mais se retint en jugeant que le risque était trop élevé. Il pouvait se permettre de patienter. L’esprit du tigre était en lui.

Voilà enfin sa chance : un soldat s’avançant seul sur la chaussée, en route pour se présenter à ses supérieurs avant son tour de garde, et personne d’autre à proximité. Sans doute avait-il fait le mur pour retrouver une mère ou une fiancée, jusqu’à ce qu’une clepsydre, voire le sens de la durée qu’acquièrent souvent les hommes par instinct, lui signale que l’heure tournait. Ses sandales cloutées résonnaient sur les dalles. Le clair de lune faisait luire son casque et sa cotte de mailles. Everard se rua sur lui.

Le jeune homme ne vit ni n’entendit rien. De grosses mains se refermèrent sur sa gorge, des doigts pressèrent ses carotides. Il se débattit un moment, incapable de seulement crier. Ses talons tambourinèrent sur les dalles. Puis il s’avachit et Everard l’emporta dans une ruelle.

Le Patrouilleur se tendit, prêt à fuir si nécessaire. Pas un cri, pas un bruit de pas. Il avait réussi. Le jeune homme frissonna, gémit, aspira une goulée d’air, s’efforça de reprendre conscience.

Le tuer d’un coup de couteau était la solution la plus raisonnable. Mais le clair de lune illumina son visage : il était bien jeune, et, quel que soit son âge, Everard n’avait rien contre lui. La lame luisit devant son œil. « Tiens-toi tranquille et tu vivras. »

Heureusement pour lui, et pour la conscience d’Everard, il obtempéra. On le découvrirait le matin venu, ligoté par une corde et bâillonné par un bout de tissu arraché à son pagne. Peut-être aurait-il droit à quelques coups de fouet, ou à une séance de marche forcée avec paquetage – aucune importance. Quant au larcin dont il avait été la victime, ses supérieurs préféreraient étouffer l’affaire.

Une fois débarrassé de sa coiffe, le casque tenait plus ou moins bien sur la tête du voleur. Jamais Everard ne rentrerait dans la cotte de mailles, mais il ne pensait pas en avoir besoin. Si une sentinelle s’approchait de trop près, il avait désormais une épée pour l’affronter.

Personne ne chercha à l’arrêter lorsqu’il monta sur les remparts et parcourut le chemin de ronde en quête d’un endroit à sa convenance. Vu l’obscurité, les soldats qui l’apercevaient ne remarqueraient rien d’anormal, et sa démarche était si assurée que personne ne songerait à le retarder. Il fit halte à mi-distance de deux guérites, depuis lesquelles il n’apparaissait au mieux que comme une ombre floue. La patrouille chargée de faire la ronde était encore loin.

Il avait passé le lasso autour de ses épaules. D’un mouvement vif, il coinça la boucle autour d’un merlon et jeta la corde en contrebas. Il avait largement de quoi atteindre la bande de terre séparant les murailles des quais. Il enjamba le parapet et se laissa glisser. Les sentinelles trouveraient la corde le lendemain et se demanderaient si elle avait appartenu à un espion ou à un criminel souhaitant quitter la ville, mais il y avait peu de chance pour que Théonis eût vent de l’incident.

Tout en marchant d’un bon pas, il parcourut du regard la contrée alentour. Les maisons et les champs viraient au gris foncé, pour se fondre dans la nuit noire à mesure qu’il s’éloignait, mais quelques braises rougeoyantes signalaient les fermes incendiées. Dans le lointain brillaient les feux de camp de l’ennemi. Ils étaient bien plus abondants de l’autre côté de la ville, acculant Bactres au fleuve qui l’arrosait.

Ses pieds foulèrent bientôt l’herbe. La pente qu’il descendait était si forte qu’il faillit trébucher. Quelque part, un chien hurlait. Il pressa le pas, s’éloignant du rempart pour gagner l’intérieur des terres.

Première chose à faire : me trouver une meule de foin ou quelque chose d’approchant et dormir une poignée d’heures. Je suis vraiment crevé, nom de Dieu ! Demain matin, il faudra que je me procure de l’eau, de la nourriture si possible et… ce dont je pourrai avoir besoin. Je connais l’air et la chanson, mais je n’ai pas de partition et, à la première fausse note, j’aurai droit aux tomates. La Californie de la fin du XXe siècle semblait encore plus lointaine que les étoiles dans le ciel.

Pourquoi diable suis-je en train de penser à la Californie ?


1988 apr. J.C.

<p>1988 apr. J.C.</p>

Lorsqu’il entendit le téléphone sonner dans son appartement new-yorkais, il étouffa un juron et envisagea un instant de laisser le répondeur enregistrer l’appel. La musique l’emportait vers de nouveaux sommets. Mais c’était peut-être important. Son numéro était sur liste rouge et il ne le donnait pas à tout le monde. Il se leva, décrocha et marmonna : « Manse Everard…

— Bonjour, dit une voix de contralto un rien tremblante, ici Wanda Tamberly. » Il se réjouit aussitôt d’avoir répondu. « Je… j’espère que je ne vous dérange pas.

— Non, non, lui dit-il, je suis seul à la maison ce soir. Que puis-je faire pour vous ? »

Elle se mit à bredouiller. « Manse, je suis sincèrement navrée, mais… notre rendez-vous… serait-il possible de le remettre à un autre jour ?

— Mais bien sûr ! Quel est le problème, si je puis me permettre ?

— C’est… Oh ! ce sont mes parents, ils veulent nous emmener en excursion pour le week-end, ma sœur et moi, avant que je parte rejoindre mon nouveau poste… Déjà que je suis obligée de leur mentir, je ne veux pas en plus leur faire de la peine. Jamais ils ne penseraient à me le reprocher, mais… mais ils pourraient croire à de l’indifférence de ma part. Vous comprenez ?

— Naturellement. Cela ne présente aucune difficulté. » Everard partit d’un petit rire. « L’espace d’un instant, j’ai cru que vous alliez me poser un lapin.

— Hein ? Moi, vous jouer un tour pareil, après tout ce que vous avez fait pour…» Elle s’efforça d’être drôle. « A la veille de rejoindre l’Académie de la Patrouille du temps, une nouvelle recrue annule son rencard avec l’agent non-attaché qui veut fêter sa réussite. D’accord, ça pourrait asseoir ma réputation auprès de mes condisciples, mais je préfère qu’ils m’admirent pour d’autres raisons. » Redevenant sérieuse : « Monsieur… Manse… vous avez été si gentil avec moi. Puis-je vous demander un autre service ? Je ne voudrais pas passer pour une mauviette, ni pour un pot de colle, mais… pourrions-nous discuter deux ou trois heures quand vous viendrez ici ? On peut se passer de restau si votre temps est compté ou si ça vous barbe trop. Je le comprendrai, même si je vous sais trop poli pour me l’avouer. Mais j’ai besoin de… de conseils, et je ferai de mon mieux pour ne pas pleurer sur votre épaule.

— Elle vous est grande ouverte, si j’ose dire. Je regrette d’apprendre que vous avez des ennuis. J’apporterai des mouchoirs de rechange. Et je ne risque pas de me barber, je vous l’assure. Au contraire : j’insiste pour que nous allions dîner à l’issue de cette conversation.

— Oh ! chic, Manse, vous… Enfin, on n’a pas besoin d’aller dans un quatre-étoiles. Vous m’avez déjà fait découvrir des tables fabuleuses, mais je ne suis pas obligée d’arroser mon caviar Béluga avec du Dom Pérignon. »

Il gloussa. « Écoutez, c’est vous qui allez choisir le troquet. Vous vivez à San Francisco, après tout. Étonnez-moi.

— Mais je…

— L’addition n’a aucune importance. Mais, vous connaissant, je suis sûr que vous préférerez un endroit simple et décontracté. Car je crois deviner quel est votre problème, voyez-vous. Et puis je suis du genre à me contenter de palourdes arrosées d’une bonne bière. C’est comme il vous plaira.

— Manse, à vrai dire, je…

— Non, s’il vous plaît, pas au téléphone ; si j’ai deviné juste, il vaut mieux que nous nous parlions face à face. Vous vous posez certaines questions, et je peux déjà vous dire que ça n’a rien d’anormal et que c’est tout à votre honneur. Je vous retrouve où et quand vous le souhaiterez. L’un des avantages du voyage dans le temps, rappelez-vous. Alors ? Et, en attendant, reprenez le moral.

— Merci. Merci infiniment. » Il remarqua la dignité avec laquelle elle prononçait ces mots, ainsi que la façon dont elle régla aussitôt les détails pratiques. Une fille adorable. Qui deviendra sous peu une femme fantastique. Lorsqu’il lui souhaita une bonne nuit, il constata que leur conversation n’avait en rien gâché son plaisir de mélomane, bien que le mouvement en cours présentât un contrepoint des plus subtils. En fait, il se sentait propulsé vers des sommets majestueux. Cette nuit-là, il ne fit que de beaux rêves.

Le lendemain, bouillonnant d’impatience, il emprunta un scooter et partit directement pour San Francisco à la date fixée, se ménageant quelques heures d’avance. « Je pense revenir ce soir, mais assez tard, peut-être même après minuit, dit-il à l’agent de faction. Aussi ne vous inquiétez pas si vous ne voyez pas mon véhicule en prenant votre service demain matin. » Il se procura une clé anti-alarme, qu’il reposerait à son retour dans un certain tiroir, puis prit le bus pour se rendre dans une agence de location de voitures ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Enfin il fila vers le Golden Gâte Park, où il fit une promenade dans l’espoir de se calmer un peu.

Le soir tombait en ce jour de janvier lorsqu’il frappa à la porte des parents de Wanda. À peine celle-ci lui avait-elle ouvert qu’elle lançait un « Au revoir ! » par-dessus son épaule et le rejoignait. L’éclat des réverbères faisait luire ses cheveux blonds. Elle était vêtue d’un sweater, d’une veste de toile et d’une jupe en tweed, et chaussée de souliers à talons plats ; de toute évidence, il ne s’était pas trompé sur la tonalité de leur soirée. Elle lui accorda un sourire doublé d’une ferme poignée de main, mais en voyant la lueur dans ses yeux, il la conduisit sans tarder à sa voiture. « Ravi de vous voir », déclara-t-il.

Ce fut d’une voix à peine audible qu’elle répondit : « Vous ne pouvez pas savoir à quel point je le suis aussi. »

Toutefois, alors qu’ils s’installaient, il remarqua : « Je me fais l’effet d’un rustre, de partir ainsi sans avoir salué vos parents. »

Elle se mordit la lèvre. « J’ai un peu précipité le mouvement. Ce n’est pas grave. Ils sont ravis que je loge quelques jours chez eux avant de partir rejoindre mon poste, mais ils ne tenaient pas à me faire attendre alors que j’avais un rendez-vous galant.

— Je me serais contenté d’échanger des banalités, comme le vieux ringard que je suis, dit-il en démarrant.

— Oui, mais… Eh bien, je ne sais pas si j’aurais pu tenir le coup. Ils ne sont pas du genre à fouiner dans ma vie, mais cet homme mystérieux que je viens de rencontrer a éveillé leur curiosité, bien qu’ils ne l’aient vu que deux fois avant ce jour. J’ai dû leur raconter un… un bobard…

— Mouais. Et dans l’ignoble art du mensonge, vous n’avez ni talent, ni expérience, ni enthousiasme. »

— C’est ça. » Elle lui effleura le bras. « Et c’est à eux que je mens.

— Tel est le prix que nous payons. J’aurais dû vous mettre en contact avec votre oncle Steve. Il vous aurait rassérénée mieux que je ne pourrais le faire.

— J’y ai pensé, mais vous… euh…»

Il se fendit d’un sourire penaud. « Vous me voyez en figure paternelle ?

— Je n’en sais rien. Franchement, je n’en sais rien. Je veux dire… eh bien, en quelque sorte, oui – vous êtes un gradé de la Patrouille, vous m’avez secourue, vous m’avez parrainée et tout le reste, mais… J’ai du mal à appréhender mes sentiments… Ah ! assez de baratin psycho ! J’aimerais voir en vous un ami mais je n’ose pas encore sauter le pas.

— Voyons si nous pouvons arranger ça », repartit-il, bien plus calme en apparence qu’il ne l’était en réalité. C’est qu’elle est séduisante, bon sang !

Elle regarda autour d’elle. « Où nous emmenez-vous ?

— Twin Peaks ; j’ai pensé qu’on pourrait se garer et faire quelques pas. Le ciel est dégagé, la vue superbe et aucun des autres passants ne nous prêtera attention. »

Elle hésita un instant. « D’accord. »

Le lieu idéal pour un rendez-vous galant, en effet. Et, dans d’autres circonstances, j’aurais probablement sauté sur l’occasion. Toutefois… « Quand nous en aurons fini, vous me conduirez au restau de votre choix. Ensuite, si vous vous sentez toujours en forme, je connais dans Clément Street un pub irlandais où la bière est aussi bonne que la musique et où il se trouvera bien quelques solides gaillards pour vous inviter à danser. »

A en juger par le ton de sa voix, elle avait compris le fond de sa pensée. « Génial. J’en ignorais jusqu’à l’existence. Vous connaissez plein d’endroits sympa, on dirait.

— Un heureux hasard. » Il continua de parler tout en roulant, sentant qu’elle retrouvait déjà un peu de son allant.

Devant eux se déployait un splendide panorama, la cité pareille à une galaxie grouillante d’étoiles, les ponts élégants jetés sur des eaux miroitantes, les hauteurs où brillaient les lueurs d’innombrables demeures. Le vent tonitruant leur apportait le parfum de la mer. Il faisait trop froid pour rester longtemps au grand air. La main de Wanda chercha la sienne. Lorsqu’ils se réfugièrent dans la voiture, elle se blottit contre lui et il lui passa un bras autour des épaules ; puis, enfin, ils échangèrent le plus doux des baisers.

En entendant ce qu’elle avait à lui dire, il ne fut nullement surpris. Tout démon a besoin d’être exorcisé. Quoique sincère, le sentiment de culpabilité qu’elle éprouvait vis-à-vis de sa famille dissimulait une centaine de craintes. L’excitation qui l’avait envahie à l’idée d’entrer dans la Patrouille du temps – imaginez un peu ! – avait fini par s’estomper. Personne ne peut ressentir longtemps une telle joie. À mesure que se succédaient les entretiens, les tests, les études préliminaires, ses pensées s’étaient assombries.

Tout est flux. La réalité impose les courants du changement au chaos quantique suprême. Non seulement votre vie est constamment en danger, mais il en va de même pour la possibilité de votre existence, sans parler du monde et de son histoire tels que vous les connaissez.

On vous interdira de connaître vos succès à l’avance, car cela ne ferait qu’accroître la probabilité de vos échecs. Dans la mesure du possible, vous suivrez le lien de la cause vers l’effet, comme le commun des mortels, sans déformer ni distordre quoi que ce soit. Le paradoxe, voilà l’ennemi.

Vous aurez le pouvoir de remonter le temps pour revoir vos chers disparus, mais vous n’en ferez rien, car vous seriez alors tentée de leur épargner la mort qui fut la leur, et cela vous déchirerait le cœur. Jour après jour sans cesse, à jamais impuissante, vous vivrez dans le chagrin et dans l’horreur.

Nous gardons ce qui est. Sans jamais nous demander si cela doit être. Et nous avons intérêt à ne pas nous interroger sur ce que signifie « être ».

« Je ne sais pas, Manse, je ne sais plus. Ai-je assez de force ? De sagesse, de discipline, de… de résistance ? Dois-je renoncer tant qu’il en est encore temps, accepter le conditionnement qui m’imposera le silence et reprendre le cours de ma vie… tel que l’envisageaient mes parents ?

— Allons, ce n’est pas aussi grave, tu ne fais que grossir tes problèmes. Ce qui n’a rien que de très normal à ce stade de ta formation. Si tu n’étais ni assez intelligente ni assez sensible pour te poser des questions et te faire du souci, voire pour éprouver certaines craintes… eh bien, tu n’aurais pas ta place parmi nous.

»… recherche scientifique, étudier la vie préhistorique. Je t’envie un peu, tu sais. La Terre était un séjour pour les dieux avant que la civilisation ne la souille irrémédiablement.

»… en rien préjudiciable pour tes parents et tes amis. C’est un secret qu’ils n’ont pas à connaître, voilà tout. Ne me dis pas que tu as toujours été franche avec eux ! Et, en fait, tu pourras de temps à autre leur donner certains petits coups de pouce qui leur apparaîtront comme des dons du Ciel.

»… une longévité de plusieurs siècles, sans jamais être malade un seul jour.

»… amis comme tu n’en as jamais connus. Il y a des types fabuleux dans la Patrouille.

»… plaisirs. Des expériences. Une vie pleinement vécue. Que dirais-tu de profiter d’une permission pour découvrir le Parthénon quand il était tout neuf, Chrysopolis quand elle sera sortie de terre, ou carrément la planète Mars ? Randonner à Yellowstone avant l’arrivée de Christophe Colomb, puis faire un saut à Huelva pour lui souhaiter bon voyage ? Voir Nijinski danser, Garrick jouer Lear, Michel-Ange le pinceau à la main ? À toi de faire un vœu et, dans les limites du raisonnable, il sera exaucé. Sans parler des petites fêtes que nous organisons entre nous. Des soirées authentiquement cosmopolites !

»… tu sais très bien que tu ne renonceras pas. Ce n’est pas dans ta nature. Alors fonce ! »

… jusqu’à ce qu’elle l’étreigne une nouvelle fois et dise d’une voix tremblante, partagée entre le rire et les larmes : « Oui. Tu as raison. Oh ! merci, Manse, merci. Tu m’as remis la tête à l’endroit, et ce en… ma parole ! en moins de deux heures, pas possible !

— Tu sais, je n’ai pas fait grand-chose, à part te pousser gentiment vers la décision que tu aurais fini par prendre de toute façon. » Everard étira ses jambes pour en chasser les courbatures. « Mais ça m’a donné faim. Alors, on se le fait, ce restau ?

— Et comment ! s’exclama-t-elle, aussi désireuse que lui de repartir dans le superficiel. Au téléphone, tu as parlé de palourdes…

— Ce n’est pas une obligation », répliqua-t-il, néanmoins touché qu’elle s’en soit souvenue. « On ira où tu voudras.

— Eh bien, il nous faut un petit troquet sans prétention mais où on mange bien, et j’ai pensé à la Grotte de Neptune, autrement dit Chez Ernie, dans Irving Street.

— Taïaut ! » Il démarra.

Comme ils descendaient de la colline, perdant de vue la galaxie urbaine et laissant le vent derrière eux, elle prit un air pensif. « Manse ?

— Oui ?

— Quand je t’ai appelé à New York, il y avait de la musique en fond sonore. Tu écoutais un concert, je suppose. » Sourire. « Je te vois d’ici, en chaussettes, la pipe dans une main et la chope de bière dans l’autre. Qu’est-ce que tu écoutais ? Une pièce baroque, je crois bien, mais je connais bien la musique baroque et je n’ai pas reconnu cette mélodie ; c’était étrange, splendide même, et j’aimerais bien une copie de la cassette. »

Il étouffa un rire. « Ce n’était pas vraiment une cassette. Quand je suis tout seul, j’utilise une chaîne hi-fi littéralement futuriste. Mais, oui, je serais ravi de te graver une copie. C’est du Bach. La Passion selon saint Marc.

— Hein ? Minute ! »

Everard opina. « Je sais. On n’en connaît plus aujourd’hui que quelques fragments. La partition n’a jamais été publiée. Mais en 1731, le jour du Vendredi saint, un voyageur temporel a introduit dans la cathédrale de Leipzig un système enregistreur. »

Elle frissonna. « Ça me donne la chair de poule.

— Mouais. Encore un avantage de la chronocinétique, sans parler du statut de Patrouilleur. »

Elle se tourna vers lui pour le fixer des yeux. « Tu es loin d’être le fils de fermier à la Garrison Keillor[13] que tu parais être, pas vrai ? murmura-t-elle. Très, très loin. »

Il haussa les épaules. « Pourquoi un fils de fermier n’aurait-il pas le droit d’aimer Bach autant que le steak-frites ? »


209 av. J.C.

<p>209 av. J.C.</p>

À six kilomètres environ au nord-est de Bactres, une source jaillissait dans un bosquet de peupliers sur le flanc d’une colline. C’était depuis des temps immémoriaux un sanctuaire dédié au dieu des eaux souterraines. Les paysans y déposaient des offrandes dans l’espoir d’être protégés des tremblements de terre, de la sécheresse et des épizooties. Lorsque Théonis avait financé la réfection de l’autel, qu’un prêtre de Poséidon officiant dans la cité venait entretenir à intervalles réguliers, personne n’avait élevé d’objection. Les gens s’étaient contentés de confondre les deux déités, continuant le plus souvent à utiliser l’appellation traditionnelle, et s’étaient félicités de bénéficier d’une protection renforcée pour leurs troupeaux.

Everard aperçut les arbres avant de voir le temple. Leurs frondaisons émettaient un éclat argenté dans l’air matinal. Ils entouraient un mur d’enceinte s’ouvrant sur une porte dépourvue de battant. L’aire ainsi définie constituait le temenos, la terre consacrée. D’innombrables générations de pieds avaient foulé le sentier qui y conduisait.

Aux alentours s’étendaient des champs piétines parmi lesquels on apercevait des fermes abandonnées, tantôt intactes, tantôt réduites à l’état de ruines calcinées. Les envahisseurs ne s’étaient pas livrés à un pillage systématique, pas plus qu’ils n’avaient attaqué les hameaux trop proches de la ville. Cela ne tarderait pas.

Leur campement, situé trois kilomètres plus au sud, se présentait comme un alignement de tentes flanquant un remblai. Les couleurs vives du pavillon royal contrastaient avec le cuir marron dont se contentaient les hommes de troupe. Fanions et oriflammes claquaient au vent. Le soleil faisait luire les armes des sentinelles. Des plumets de fumée montaient des feux de camp. Une sourde rumeur parvenait aux oreilles d’Everard, mélange de bruits de pas, de cris, de hennissements et de claquements métalliques. Au loin, des escouades d’éclaireurs à cheval soulevaient des nuages de poussière.

Personne ne l’avait attaqué, mais il avait pris soin de ne pas se faire repérer. Des soldats syriens tombant sur lui par hasard n’auraient pas hésité à le tuer ; il était encore trop tôt pour qu’ils capturent des esclaves. Heureusement, ils hésiteraient à déchaîner la colère de Poséidon – d’autant plus que Polydore, l’aide de camp de leur roi, leur avait donné des consignes en ce sens. Le Patrouilleur poussa un soupir de soulagement en entrant dans le bosquet. Le simple fait de se retrouver à l’ombre était une bénédiction.

Ce qui n’éclaircissait en rien son humeur.

Le temple occupait la quasi-totalité de la cour, bien qu’il ne fut guère plus grand que l’autel qui l’avait précédé. Trois marches conduisaient à un portique soutenu par quatre colonnes de style corinthien, qui ombrageaient une façade sans fenêtres. Les colonnes étaient en pierre – sans doute un simple placage – et le toit en tuiles rouges. Le reste de l’édifice consistait en des murs de briques blanches. Nul ne s’attendait à du somptueux dans un temple aussi modeste, dont la seule utilité, aux yeux de Raor, était de servir de lieu de rendez-vous pour Draganizu et Buleni.

Deux femmes étaient assises dans un coin du temenos. La plus jeune donnait le sein à un nourrisson. La plus âgée tenait dans ses mains un chapati à moitié mangé, qui constituait sans doute sa ration quotidienne. Elles étaient vêtues de haillons souillés et déchirés. En voyant apparaître Everard, elles se blottirent l’une contre l’autre, le visage déformé par la peur.

Un homme émergea de l’unique entrée du temple. Il était vêtu d’une tunique blanche, élimée mais propre. Le dos voûté par les ans, la bouche édentée, les yeux plissés, il pouvait être âgé de soixante ans ou de quarante. Avant l’avènement de la médecine scientifique, seuls les représentants des classes supérieures atteignaient un âge mûr sans perdre la santé. Dire que les intellectuels du XXe siècle considèrent la technologie comme déshumanisante, songea Everard.

Cet homme était cependant tout sauf sénile. « Réjouis-toi, ô étranger, si tu viens en paix, dit-il en grec. Sache que ce lieu est sacré et que les rois Antiochos et Euthydème, quoique en guerre, l’ont tous deux déclaré sanctuaire. »

Everard leva la main en signe de salut. « Je suis un pèlerin, révérend père, annonça-t-il.

— Hein ? Non, non, je ne suis pas un prêtre, rien qu’un humble gardien – Dolon, esclave de Nicomaque. » Selon toute évidence, il demeurait dans une hutte toute proche et passait la journée au temple. « Un pèlerin, dis-tu ? Comment as-tu entendu parler de notre petit naos ? Tu es sûr de ne pas t’être égaré ? » Il s’approcha, s’arrêta, plissa les yeux d’un air dubitatif. « Es-tu vraiment un pèlerin ? Nul ne doit entrer ici s’il est animé de pensées belliqueuses.

— Je ne suis pas un soldat. » La cape d’Everard dissimulait son épée, quand bien même la présence de celle-ci n’avait rien de surprenant. « J’ai parcouru un long chemin en quête du temple de Poséidon proche de la Cité du Cheval. »

Dolon secoua la tête. « As-tu des vivres ? Je ne peux rien t’offrir, hélas. Nous ne sommes plus livrés. J’ignore quand je pourrai recevoir des provisions, pour moi et pour les autres. » Il jeta un regard sur les deux femmes. « Je redoutais un afflux de réfugiés, mais il semble que la plupart des paysans aient pu gagner la ville à temps. »

L’estomac d’Everard protesta. Il fit de son mieux pour le faire taire. Vu son entraînement et son état de santé, il pouvait rester plusieurs jours sans manger avant d’être affaibli. « Je demande seulement un peu d’eau.

— De l’eau bénite, issue du puits divin, ne l’oublie pas. Qu’est-ce qui t’amène ici ? » Soupçonneux : « Comment peux-tu connaître l’existence de ce temple alors qu’il n’est dédié à Poséidon que depuis quelques mois à peine ? »

Everard avait eu le temps de peaufiner son bobard. « Je m’appelle Androclès et je viens de Thrace. » Cette contrée à demi barbare, dont les Grecs ne savaient presque rien, avait pu engendrer un colosse comme lui. « L’année dernière, un oracle m’a dit que si j’allais en Bactriane, j’y trouverais non loin de la capitale un temple dédié au dieu où ma peine trouverait solution. Je ne dois rien te dire de la peine en question, sinon que je n’ai commis aucun péché, que je ne suis point impur.

— Une prophétie, un pont jeté vers l’avenir », souffla Dolon. Si impressionné fût-il, il n’en demeurait pas moins méfiant. « As-tu parcouru tout seul cette longue route ? Plusieurs centaines de parasangs[14], si je ne me trompe.

— Non, non, j’ai acheté mon passage dans une série de caravanes. Je me trouvais dans la dernière, en route pour Bactres, lorsque nous avons appris qu’une armée marchait sur la ville. Le chef de caravane a décidé de faire demi-tour. J’ai choisi de poursuivre en solitaire, persuadé que le dieu veillerait sur moi. Hier, une bande de voleurs… sans doute des paysans ruinés par les pillards… m’a dérobé ma mule et mon bagage, mais j’ai pu leur échapper pour continuer à pied. Et me voici.

— En vérité, tu as souffert bien des épreuves, dit Dolon d’un air compatissant. Que dois-tu faire à présent ?

— Attendre que le dieu me donne… euh… de nouvelles instructions. Je suppose qu’il le fera dans un rêve.

— Eh bien… enfin… je n’en sais trop rien. Ceci est plutôt irrégulier. Interroge donc le prêtre. Il est en ville pour le moment, mais on ne tardera pas à le laisser sortir pour venir… régler ses affaires ici.

— Je t’en prie ! N’oublie pas que je suis voué au silence. Si le prêtre me pose des questions, si je refuse d’y répondre et s’il insiste… l’Ébranleur du sol n’en sera-t-il pas fâché ?

— Euh… je…

— Écoute », reprit Everard, s’efforçant de paraître à la fois ferme et affable, « il me reste une bourse pleine. Une fois que j’aurai reçu le signe que j’attends du dieu, j’ai bien l’intention de faire à ce temple une substantielle donation. Un statère d’or. » Soit l’équivalent de mille dollars dans les États-Unis des années 1980, si tant est qu’une telle comparaison ait un sens.

« Je pense qu’avec cela tu pourras… le temple pourra nourrir ses hôtes pendant un bon moment. » Dolon hésita.

« Telle est la volonté du dieu, insista Everard. Tu ne vas pas t’y opposer, tout de même. Il me vient en aide et je te viens en aide. Tout ce que je demande, c’est pouvoir attendre en paix qu’un miracle survienne. Considère-moi comme un fugitif. Regarde. » Il ouvrit sa bourse et en sortit une poignée de drachmes. « Je suis bien pourvu, comme tu le vois. Permets-moi de t’offrir cet argent. Tu le mérites. Pour moi, c’est un acte de piété. »

Dolon tressaillit puis se lança et tendit la main. « Très bien, très bien, pèlerin. Les voies des dieux sont décidément impénétrables. »

Everard le paya. « Permets-moi d’entrer, de prier et de recevoir la bénédiction du dieu, de devenir son hôte en toutes choses. Ensuite, je resterai assis dans un coin sans déranger personne. »

L’ombre et la fraîcheur apaisèrent sa peau cuite par le soleil et ses lèvres asséchées. La source gazouillait au centre de la cour, sur un talus servant d’assise à l’édifice. Après avoir empli un bassin creusé dans le sol, elle s’écoulait dans une conduite qui disparaissait sous un mur, pour se déverser sans aucun doute dans un ruisseau proche du temenos. Derrière elle se dressait un bloc de pierre mal dégrossie, l’autel originel. On avait peint l’image de Poséidon sur une de ses faces, à peine visible dans cette chiche lumière. Le sol était jonché d’offrandes diverses, en majorité des modelages d’argile représentant une maison, un animal domestique ou un organe humain – tous prétendument guéris par le dieu. Nicomaque prélevait sans doute les biens précieux et les denrées périssables chaque fois qu’il venait faire un tour ici.

Votre foi naïve ne vous a guère aidés, pauvres gens que vous êtes, songea Everard avec tristesse.

Dolon se prosterna devant le dieu. Everard s’efforça de l’imiter au mieux, ainsi que l’aurait fait un Thrace un peu balourd. Se redressant sur ses genoux, le gardien du temple remplit une coupe d’eau et la tendit au suppliant. Dans l’état où il était, cette gorgée d’eau fit à Everard l’effet d’une bière bien fraîche. La prière qu’il adressa en remerciement était presque sincère.

« Je te laisse seul avec le dieu pour quelque temps, déclara Dolon. Tu peux remplir cette jarre d’eau et l’emporter avec toi avec respect. » Il s’en fut après une ultime révérence.

J’ai intérêt à ne pas traîner, se rappela le Patrouilleur. Cela dit, un peu d’intimité et de repos, et une chance de cogiter…

Il n’avait formulé que de vagues plans. Premier objectif : s’introduire dans le camp syrien et localiser un chirurgien militaire nommé Caletor d’Oinoparas, alias l’agent Hyman Birenbaum, qui bénéficiait tout comme lui d’appoints médicaux lui permettant de vivre parmi les païens en passant inaperçu. Peut-être trouveraient-ils une excuse pour s’isoler dans un coin tranquille, à moins que Birenbaum n’ait les moyens d’organiser l’évacuation d’Everard. Le plus important, c’était de s’éloigner suffisamment des capteurs exaltationnistes pour transmettre à la Patrouille les informations recueillies sur le terrain afin qu’elle soit en mesure de préparer une contre-offensive.

Mais à en juger par les précautions prises par ces salopards, il y a peu de chances pour que nous les capturions tous les quatre. Et merde !

Peu importe. Comment allait-il s’y prendre pour contacter Birenbaum alors que les soldats ennemis risquaient de le trucider dès qu’ils l’auraient repéré ? Peut-être les retarderait-il en leur disant qu’il était porteur d’un message urgent, mais ils le conduiraient alors à leurs officiers, qui s’empresseraient de le cuisiner sur le message en question, et il n’était pas question de leur parler de Caletor de peur de compromettre celui-ci – tous deux périraient alors sous la torture, car leur conditionnement les empêcherait d’avouer quoi que ce soit.

S’il était venu dans ce temple, c’était dans l’espoir d’y trouver un responsable quelconque – un prêtre ou, faute de mieux, un acolyte. Celui-ci aurait pu lui fournir une escorte et un sauf-conduit pour franchir les barrages syriens. Et s’il exhibait sa lampe torche en affirmant que c’était un don de Poséidon ?… Il devrait pour cela attendre que Nicomaque (alias Draganizu) ait retrouvé Polydore (alias Buleni) et que tous deux fussent repartis. Il avait envisagé de n’arriver qu’après leur rencontre, mais il aurait couru plus de risques à errer dans la campagne qu’à poireauter dans cette cour, et peut-être observerait-il des détails intéressants…

Un plan bien bancal. Qui lui paraissait maintenant grotesque. Enfin, peut-être vais-je avoir une idée de génie. Il se fendit d’un rictus sardonique. Opter pour l’action primaire, comme hier mais en plus insensé encore.

Alors qu’il s’avançait en plein soleil, il fut pris d’un léger vertige qui l’éblouit un instant. « Je crois sentir la présence du dieu qui restaure mes forces, déclara-t-il d’une voix lasse. Je suis persuadé d’accomplir sa volonté, grâce à ton aide, Dolon. Tâchons de ne pas dévier du chemin qu’il nous a tracé.

— Non, non. » Le gardien lui recommanda de ne pas souiller le temenos – on avait aménagé des latrines à l’autre bout du bosquet – et se retira dans son logis.

Everard se dirigea vers le coin qu’occupaient les deux femmes. Ce n’était plus la peur qui se lisait sur leur visage, mais un chagrin teinté d’épuisement et de désespoir. Il n’eut pas le cœur à leur lancer un « Réjouissez-vous ! »

« Puis-je me joindre à vous ? s’enquit-il.

— Nous ne pouvons vous en empêcher », marmonna la plus âgée (il lui donna une quarantaine d’années).

Il s’assit à côté de la plus jeune. Sans doute avait-elle été jolie, naguère, avant qu’on ne lui brise l’esprit. « J’attends moi aussi la volonté du dieu, dit-il.

— Nous attendons, c’est tout, répliqua-t-elle d’une voix atone.

— Euh… je m’appelle Androclès et je suis un pèlerin. Vous demeurez dans les environs ?

— Nous y demeurions. »

La vieillarde frémit. Durant une minute, elle retrouva un semblant de vitalité. « Notre ferme se trouve en aval d’ici, trop loin pour que nous ayons été avertis à temps. Mon fils a dit que nous devions charger nos biens sur un chariot à bœufs, de crainte de devoir mendier une fois en ville. Des cavaliers nous ont attaqués sur la route. Ils l’ont tué, ainsi que ses fils. Ils ont violé son épouse. Au moins nous ont-ils épargnées, elle et moi.

Une fois devant la cité, nous avons trouvé porte close. Et nous avons cherché refuge auprès de l’Ébranleur du sol.

— J’aurais préféré qu’ils nous tuent », dit la jeune femme d’une voix blanche. Son bébé se mit à pleurer. Elle se dénuda le torse d’un geste machinal afin de lui donner le sein. De sa main libre, elle tendit un carré d’étoffe pour se protéger du soleil et des mouches.

« Je suis navré. » Ce fut tout ce qu’Everard trouva à dire. C’est ça, la guerre, le passe-temps préféré des gouvernements. « Je vous citerai dans mes prières. »

Elles ne daignèrent pas répondre. Enfin, l’anesthésie est parfois un prélude à la guérison. Il releva sa capuche et s’adossa au mur. Les peupliers n’offraient qu’une ombre fugace. La chaleur de la pierre s’insinua dans ses chairs.

Plusieurs heures s’écoulèrent. Comme à son habitude lorsqu’il était contraint de patienter dans l’attente d’une issue incertaine – ce qui lui était souvent arrivé lors des siècles futurs –, il se réfugia dans ses souvenirs. De temps à autre, il buvait une gorgée d’eau tiède ou faisait un bref somme. Le soleil atteignit son zénith puis descendit vers l’horizon.

… les nuages filant sur les ailes du vent, transpercés par des lances de soleil qui illuminent les vagues, les cordages qui vibrent et se tendent, les embruns qui le giflent lorsque l’étrave du navire fend des eaux d’un gris-vert de tempête, festonnées d’écume blanche, et Bjarni Herjôlfsson qui s’écrie sans lâcher la barre : « Ah ! une mouette », signe que le nouveau monde n’est pas loin…

La fin du jour s’amorça avec lenteur, pour se poursuivre sur un rythme précipité. Everard entendit des bruits : claquement de sabots, éclats de voix, fracas métallique. Sa peau se hérissa. Prêt à tout, il rabattit un peu plus son capuchon sur son visage, releva ses genoux et voûta ses épaules, adoptant une pose aussi apathique que celle de ses voisines.

Respectueux du lieu saint, les Syriens descendirent de leurs montures avant de pénétrer dans le bosquet. Six soldats armés de pied en cap escortaient l’homme qui entra dans le temenos. Tout comme eux, il portait une cuirasse et des jambières ainsi qu’une épée passée à son ceinturon. Coiffé d’un casque à plumet et revêtu d’une ample cape rouge, il tenait à la main un bâton d’ivoire qu’il maniait comme une cravache et dépassait ses hommes d’une bonne tête. On eût dit que Praxitèle avait sculpté son visage dans l’albâtre.

Dolon dévala les marches du temple et se prosterna. Lorsque Alexandre avait envahi l’Asie, l’Orient avait conquis l’Hellade. Rome connaîtrait la même évolution, à moins que les Exaltationnistes ne fassent avorter sa destinée. Ils n’y arriveront pas. Nous les en empêcherons, d’une façon ou d’une autre. Buleni-Polydore semblait rayonner d’énergie. Mais… Seigneur !… s’ils nous filent encore entre les doigts, forts de l’expérience de ce nouvel affrontement…

« Tu peux te lever », dit l’aide de camp du roi Antiochos. Il jeta un regard aux misérables blottis dans leur coin. « Qui sont ces gens ?

— Des fugitifs, maître, répondit Dolon d’une voix chevrotante. Ils ont demandé asile. »

L’être splendide haussa les épaules. « Eh bien, que le prêtre décide de leur sort. Il est en route. Nous aurons besoin du temple pour y tenir conférence.

— Certainement, maître, certainement. »

Obéissant aux ordres qu’on leur aboyait, les soldats se postèrent au pied des marches et de part et d’autre de la porte. Buleni entra. Dolon rejoignit Everard et les deux femmes sans toutefois s’asseoir à leurs côtés, trouvant sans doute quelque réconfort dans leur compagnie en dépit de leur misérable statut.

Ouais. Nicomaque a parlé aux autorités bactriennes. Peut-être a-t-il reçu un petit coup de main de Zoilus ; Théonis y a veillé. Le prêtre est dans l’obligation de se rendre à son temple. Il serait souhaitable qu’un officier ennemi l’y retrouve afin que tous deux discutent d’un éventuel accord. Aucun des deux camps ne souhaite offenser l’Ébranleur du sol. On a dépêché des hérauts pour préparer la rencontre. Tout s’est passé dans la discrétion. Le roi Antiochos sait que son aide de camp est en contact avec un Bactrien dissident qui est disposé à espionner pour son compte.

De nouveaux bruits, nettement moins martiaux. Dolon se jeta une nouvelle fois sur le sol. Vêtu d’une robe blanche qui, si elle lui conférait une certaine dignité, avait dû le handicaper pour chevaucher sa mule, Nicomaque entra dans le temenos. Un jeune esclave trottinait à ses côtés, porteur d’une ombrelle. Tous deux étaient escortés par un soldat syrien. Ce dernier fit halte, imité par l’adolescent tandis que le prêtre entrait dans l’édifice, après quoi ils s’assirent pour prendre un peu de repos.

A peine si Everard les remarqua. Il restait figé dans sa position, comme aveuglé par l’objet qu’il avait vu reposant sur le torse de Draganizu. Un médaillon de taille modeste, pendant à une chaîne, le revers tourné vers l’extérieur ; quant à l’avers, il le connaissait si bien qu’il l’aurait identifié en le touchant dans l’obscurité : le hibou d’Athéna. Son propre communicateur.

Le monde se remit en ordre autour de lui. Pourquoi pas ? se dit-il. Qu’est-ce que ça a de surprenant ? Pour le moment, ils observent un silence radio absolu, mais ils doivent pouvoir se contacter en cas d’urgence. Buleni a forcément un appareil similaire sur lui. Le matériel de la Patrouille est supérieur à tout ce qu’ils ont pu apporter avec eux, utiliser un communicateur confisqué à l’ennemi est typique de la mentalité exaltationniste et rien n’empêche un prêtre de Poséidon d’honorer la déesse Athéna. En fait, c’est même une preuve de tact, vu l’antagonisme qui les oppose dans l’Odyssée. Bel exemple d’œcuménisme… Il étouffa son rire. Qu’est-ce qui m’a le plus surpris quand j’ai vu ça ?

Il comprit soudain. Ce médaillon signifiait sans doute sa mort.

Et cependant… oui, par Dieu !

Il aurait une chance de renverser la situation. De toute façon, il ne pensait pas survivre indéfiniment. En agissant comme il l’envisageait, il parviendrait à éliminer ces salopards et peut-être, peut-être…

Rien ne m’oblige à presser le mouvement. D’abord, réfléchissons un peu, rassemblons nos souvenirs, et ailleurs que dans cette fournaise.

Everard se leva. Il était raide et courbatu à force d’être resté si longtemps immobile. Il se dirigea vers la porte d’un pas lent.

Un soldat dégaina son glaive. « Halte-là ! Où vas-tu ? »

Il obtempéra. « Aux latrines, derrière le temenos, s’il te plaît.

— Attends ici que…»

Everard se dressa de toute sa taille. « Tu ne voudrais pas que je souille cette terre sacrée, n’est-ce pas ? Le dieu nous châtierait sûrement tous les deux. »

Dolon les rejoignit en trottinant. « Cet homme a été attaqué par des voleurs, expliqua-t-il. L’Ébranleur du sol lui a accordé asile et il est l’invité de Poséidon. »

Après avoir échangé un regard avec ses camarades, le soldat rengaina son arme. « Très bien. » Il se dirigea vers la porte et héla les deux hommes postés près des chevaux pour leur dire qu’un civil avait été autorisé à sortir. Les deux femmes regardèrent le colosse s’éloigner avec un certain regret. Il leur avait adressé des paroles aimables.

Everard s’avança d’un pas vif entre les arbres, savourant leur ombre. Ne traîne pas trop, se rappela-t-il. Ça mitonnerait que Buleni et Draganizu s’attardent dans le temple une fois qu’ils se seront mis à jour de la situation. Il n’avait pas de besoin pressant excepté faire quelques exercices d’assouplissement et dégainer son épée sous sa cape. Sur le chemin du retour, il veilla à adopter un pas traînant. Cela paraîtrait naturel à quiconque le remarquerait. Sa taille lui permit de jeter un coup d’œil à la cour par-dessus le mur.

Il arrivait à l’angle de celui-ci lorsque les Exaltationnistes émergèrent du temple. Everard pressa le pas. Les deux ennemis étaient au pied des marches lorsque le Patrouilleur entra dans l’enceinte. « Ne reste pas là, lui ordonna le soldat le plus proche.

— Oui, sire. » Everard fît tout un cinéma pour s’incliner devant lui, puis il s’éloigna d’une démarche de crabe, se rapprochant en fait de sa proie. Les deux hommes avançaient côte à côte. Buleni se fendit d’un rictus en apercevant le misérable devant lui.

La cour n’était pas très grande. Lorsque Everard bondit, moins de deux mètres le séparaient de ses ennemis.

Draganizu risquait d’appeler des renforts en pressant le médaillon alors même qu’il le portait à sa bouche. Il devait être le premier à mourir. Everard fondit sur lui. La pointe de son épée lui transperça le cou. Un geyser de sang en jaillit, d’un rouge éblouissant. Le cadavre s’effondra sur le sol.

Changeant d’appui alors même qu’il poursuivait son mouvement, Everard atterrit sur le talon, pivota sur lui-même et, du poing gauche, décocha à Buleni un uppercut au menton. C’était la seule façon d’atteindre un homme protégé par un casque et une cuirasse. L’Exaltationniste avait à moitié dégainé son arme. Sonné, il recouvra son équilibre et sortit son glaive du fourreau. Un authentique surhomme. Mais un rien diminué, un rien ralenti. Everard le serra. Le tranchant de la main gauche sur le poignet. Les phalanges de la droite sur le larynx, il sentit le cartilage se rompre. Buleni tomba à quatre pattes et vomit du sang.

Dolon hurla. Les soldats foncèrent, les armes à la main. Everard se jeta littéralement sur Draganizu. S’emparant du médaillon ensanglanté, il le pressa du pouce et glapit en temporel : « Agent non-attaché Everard. Rappliquez tout de suite. Combat. »

Pas le temps d’en rajouter. Le premier Syrien était sur lui. Il roula sur lui-même. Prenant appui sur son postérieur, il détendit ses jambes. L’homme chancela. Ses camarades accouraient. Leur masse occulta le ciel.

L’un d’eux s’avachit sur Everard. « Ouf ! » Un corps caparaçonné de métal qui vous tombe sur le ventre… il y a de quoi vous couper le souffle.

Lorsque Everard eut repris ses esprits et se fut rassis, les soldats gisaient tout autour de lui en tas disgracieux. Leur souffle était lent et régulier. Il savait que leurs camarades restés près des chevaux avaient eux aussi reçu une décharge d’étourdisseur et resteraient dans le coma pendant un bon quart d’heure. Cela mis à part, ils étaient indemnes. Un scooter temporel s’était posé non loin de là. Un homme aux allures de Chinois et une femme noire, souples et robustes dans leur combinaison moulante, l’aidèrent à se relever. Quatre autres véhicules survolaient le temple ; il vit que leurs pilotes étaient armés de canons énergétiques. « Vous en faites un peu trop, haleta-t-il.

— Pardon ? fit l’homme.

— Peu importe. Passons la situation en revue, et fissa ! » Pas question qu’il se donne le loisir de réfléchir, de penser au sort qui avait failli être le sien. Il ne ferait qu’attraper la tremblote et le moment était mal choisi. Son entraînement de Patrouilleur lui permit de maîtriser son corps et son esprit. Plus tard, quand tout serait fini, il paierait sa dette à la nature.

En recevant son appel, la Patrouille avait monté une équipe d’intervention, à bonne distance de cette époque, puis l’avait dépêchée à l’instant précis où il avait besoin d’aide. Il devait faire preuve de la même précision pour utiliser à son tour ses services. Mais il pouvait consacrer quelques minutes à ébaucher une stratégie.

Buleni était toujours vivant, mais à peine. « Conduisez-le au quartier général, ainsi que son camarade défunt, ordonna-t-il via l’émetteur-transmetteur qu’on venait de lui donner. On saura quoi faire d’eux. » Il parcourut les lieux du regard. Le pauvre Dolon gisait dans la poussière. « Transportez cet homme à l’ombre, à l’intérieur du temple. Soumettez-le à un examen médical et soignez-le dans la mesure de vos moyens. Une injection de stimulant lui ferait sans doute du bien. Les autres peuvent demeurer là où ils se trouvent jusqu’à leur réveil. »

Les deux femmes étaient restées dans leur coin, hors du rayon d’action de l’étourdisseur. Elles étaient blotties l’une contre l’autre, galvanisées par la terreur, la grand-mère étreignant la mère et la mère serrant son enfant contre son sein. Everard alla se planter devant elles. Il avait conscience de leur apparaître comme un être terrifiant, couvert de sang, de sueur et de crasse, mais il demeurait encore capable de sourire.

« Écoutez-moi, dit-il en imposant une certaine douceur à sa voix éraillée, et écoutez-moi bien. Vous venez de voir la colère de Poséidon en action. Mais cette colère n’était pas dirigée contre vous. Ces hommes avaient offensé le dieu. Ils seront conduits dans l’Hadès. Vous êtes innocentes. Le dieu vous accorde sa bénédiction. Pour en attester, je vous donne ceci. » Il attrapa la bourse passée à sa ceinture et la laissa choir sur le sol. « C’est à vous. Poséidon a plongé ces soldats dans le sommeil, afin qu’ils ne voient pas ce qu’ils ne devaient pas voir, mais il ne leur fera aucun mal une fois qu’ils seront réveillés, à condition qu’ils garantissent la sécurité de ses protégées, c’est-à-dire vous-mêmes. Dites-le-leur. M’avez-vous bien compris ? »

Le bébé cria, la mère sanglota. La grand-mère regarda Everard dans les yeux et, d’une voix impavide mais encore un peu choquée, lui répondit : « Moi qui suis vieille, j’ose te comprendre et me rappeler.

— Bien. » Il les quitta pour accomplir sa tâche de Patrouilleur. Il avait fait pour elles tout ce qui était en son pouvoir – en contournant le règlement, certes, mais il avait le grade de non-attaché, après tout.

Ses sauveteurs s’en inquiétèrent néanmoins « Monsieur, lui dit la jeune femme, excusez-moi de vous poser cette question, mais ce que nous venons de faire…»

Une bleusaille, sans doute, mais qui s’était bien comportée dans le feu de l’action. Il décida que ses camarades et elle-même avaient droit à une petite séance d’instruction. « Ne vous faites pas de souci. Nous n’avons pas chamboulé l’histoire. Quel est votre milieu d’origine ?

— La Jamaïque, monsieur, en 1950.

— D’accord, je vais vous exposer l’incident dans les termes de votre époque. Une bagarre éclate dans la rue et, soudain, des hélicoptères descendent du ciel. Ils lâchent des grenades lacrymogènes qui calment la foule sans blesser personne. Des hommes en sortent, porteurs de masques à gaz. Ils s’emparent de deux des bagarreurs qu’ils embarquent dans un de leurs appareils. L’un de ces hommes explique aux témoins qu’il s’agit de dangereux agitateurs communistes et qu’il est lui-même un agent de la CIA, qui agit ainsi que le reste de son escadron avec l’autorisation du gouvernement local. Et les hélicos repartent. Supposons que cette scène se soit déroulée dans un village coupé du monde, où les lignes téléphoniques ont été sabotées, par exemple.

» Eh bien, les villageois ne parleront que de ça pendant un mois ou deux. Mais lorsque l’histoire se répandra dans le reste du pays, elle sera pas mal éventée, les médias ne lui accorderont qu’une attention limitée et la plupart de ceux qui l’entendront répéter croiront à une affabulation. Les villageois eux-mêmes cesseront peu à peu d’y faire allusion et son souvenir finira par s’estomper. Aucun d’eux n’aura été affecté et tous reprendront le cours de leur vie. Et puis, ce qui s’est passé n’avait rien d’impossible. Des hélicos, des lacrymos, la CIA… tout cela existe bien. C’était un incident bizarre, mais rien de plus. Peut-être que les villageois le raconteront à leurs enfants, mais ceux-ci n’auront pas tendance à les imiter.

» Dans l’esprit des gens de la présente époque, une intervention divine représente plus ou moins la même chose. Naturellement, nous n’en organisons qu’en cas de nécessité absolue, et nous ne nous attardons jamais une fois l’affaire conclue. »

Everard acheva de donner ses instructions via le communicateur. Les deux Exaltationnistes avaient été évacués sur des scooters. Un Patrouilleur supplémentaire les avait accompagnés, libérant une place sur son véhicule pour l’agent non-attaché. Everard prit les commandes, la seconde selle étant occupée par Imre Ruszek, un agent originaire de l’Europe de son époque. Comme il s’élevait dans les airs, il jeta un dernier regard aux deux femmes et lut dans leurs yeux un mélange d’espoir et d’incrédulité.

Les trois scooters s’élevèrent suffisamment pour être invisibles depuis le sol, excepté sous la forme d’une étincelle, puis filèrent vers Bactres. La terre déferlait des montagnes comme une vague de champs verts et ocre, parsemée de fermes et de bosquets, où la rivière semblait un ruban de vif-argent, la cité et les tentes de l’envahisseur des jouets d’enfant. À cette altitude glaciale, on ne trouvait aucune trace de haine et de souffrance, hormis celles que les chrononautes portaient en eux.

« Bon, écoutez-moi avec attention, commença Everard. Il reste deux bandits en liberté et, si nous nous débrouillons bien, je pense que nous pourrons les capturer. J’insiste : si nous nous débrouillons bien. Nous n’aurons pas droit à une seconde chance. Pas question de faire des allées et venues dans le temps pour corriger nos éventuelles bourdes. C’est une chose que d’organiser un petit miracle pour épater les indigènes, mais nous ne tenons pas à nous amuser avec la causalité de peur de déclencher un vortex temporel, même si le risque semble minime. C’est clair ?

Je sais qu’on vous a martelé cette doctrine durant votre formation, mais Ruszek et moi allons descendre dans l’arène et, s’il nous arrive malheur, vous pourriez être tentés de faire une bêtise. Abstenez-vous-en. »

Il leur décrivit la demeure de Raor et en esquissa le plan. L’alarme y serait donnée dès qu’un véhicule spatio-temporel se manifesterait dans un rayon de plusieurs kilomètres. Sauvo et elle s’empresseraient de gagner leurs propres machines pour disparaître. Et au diable leurs deux congénères ! Aux yeux de ces égotistes suprêmes, la loyauté était affaire de convenance.

Conclusion évidente : le signal d’alarme avait retenti à l’instant où Everard avait lancé son appel, déclenchant l’apparition des autres Patrouilleurs. Leurs ordinateurs connaissaient cet instant à la microseconde près. Il décida de débarquer soixante secondes plus tôt, au moment où il avait attaqué Draganizu et Buleni ; ces derniers n’étaient plus en état de bénéficier d’une aide quelconque une minute plus tard. « Ce sera notre Heure Zéro », annonça-t-il.

Immobile dans les hauteurs, il mit à contribution instruments optiques et détecteurs électroniques pour déterminer à quelques centimètres près son point d’émergence dans la maison. Il régla la console sur ces coordonnées spatiales et sur l’Heure Zéro. Les autres véhicules feraient le même saut dans le temps, mais resteraient à cette altitude jusqu’à ce que l’affaire soit réglée.

« Go ! » s’écria-t-il en pressant le bouton.

Ils émergèrent dans un couloir, lui, son équipier et le scooter. À droite, une fenêtre ouverte donnant sur le patio parfumé et inondé de soleil. À gauche, une porte massive, fermée et verrouillée. L’ennemi n’avait plus accès à ses moyens de transport.

Sauvo apparut au bout du couloir, vif comme un cerf, un pistolet énergétique à la main. Ruszek tira le premier. Un fin rayon bleu frôla la tempe d’Everard et transperça le torse de Sauvo. Sa tunique s’embrasa. Le temps d’un clin d’œil, son visage furibond arbora la grimace pathétique d’un enfant recevant un coup. Il tomba. Son sang ne coula guère – la plaie était déjà cautérisée – mais sa mort fut aussi abjecte que celle d’un humain ordinaire.

« L’étourdisseur risquait d’être trop lent », expliqua Ruszek.

Everard opina. « Okay. Restez ici. Je m’occupe de la dernière. » Ouvrant son communicateur : « Et de trois, plus qu’une. » Les autres agents comprendraient le message. « Nous tenons leur hangar. Surveillez les portes. Si une femme sort de la maison, capturez-la. » Il entendit dans le lointain des sanglots terrifiés, sans doute une esclave, et espéra qu’aucun innocent ne périrait durant l’opération.

« Ce ne sera pas nécessaire, déclara une voix de glace. Je n’ai pas l’intention de servir de gibier aux chiens que vous êtes. »

Raor s’avançait vers eux. Une robe vaporeuse soulignait le moindre de ses mouvements fluides. Ses cheveux d’ébène cascadaient autour du masque de beauté et de dédain qu’était son visage. Everard pensa à Artémis la Chasseresse. Son cœur fit un bond.

Elle fit halte à quelques pas de lui. Il mit pied à terre et s’approcha d’elle. Mon Dieu, songea-t-il, se sentant puant et suant, j’ai l’impression d’être un écolier dissipé face à son institutrice. Il se redressa et se campa sur ses jambes. Son cœur battait toujours la chamade, mais il parvint à fixer sans broncher ses yeux d’un vert océan.

Elle poursuivit en grec : « Remarquable. J’ai l’impression que vous êtes l’agent dont mon clone m’a parlé, celui qui a échoué à le capturer en Colombie.

— Échoué en Colombie et au Pérou, mais réussi en Phénicie », rétorqua-t-il, non par vantardise, mais parce qu’elle était en droit de le savoir de par son rang.

« Vous n’avez donc rien d’un animal ordinaire. » Le venin colora sa voix douce. « Mais vous demeurez un animal. Les singes ont triomphé. L’univers a perdu tout le sens qu’il a pu receler.

— Que… qu’auriez-vous fait… fait du monde ? »

Elle releva sa tête nimbée de gloire. La fierté résonnait dans sa voix. « Nous l’aurions modelé selon notre caprice, pour le défaire et le refaire sans répit, et nous aurions ravagé les étoiles pour y forger un empire, transformant en bûcher funèbre la réalité de chacun de nos ennemis, en jeux funèbres leurs pathétiques histoires, jusqu’à ce que l’ultime dieu règne seul sur l’univers. »

Le désir le quitta avec la soudaineté d’un vent hivernal. Soudain, il fut pris de l’envie de rentrer chez lui, de retrouver les amis et les objets qui lui étaient chers. « Passez-lui les menottes, Ruszek », ordonna-t-il. Via l’émetteur-récepteur : « Rejoignez-nous et finissons-en avec cette histoire. »


1902 apr. J.C.

<p>1902 apr. J.C.</p>

L’appartement parisien de Shalten, aussi vaste que luxueux, étais sis Rive gauche et donnait sur le boulevard Saint-Germain. Avait-il délibérément choisi cette adresse ? Son sens de l’humour était assez tordu pour cela. Il déclara à Everard qu’il appréciait la vie de bohème et que ses voisins, habitués aux excentriques de toute sorte, ne lui accordaient aucune attention particulière.

C’était par un doux après-midi d’automne. Les fenêtres ouvertes laissaient entrer un riche parfum de fumée et de crottin. De temps à autre, une voiture automobile se faufilait entre les fiacres et les charrettes. Le long des façades grises, où le jaune des frondaisons apportait une touche de lumière, les passants se pressaient sur les trottoirs. Cafés, boutiques, boulangeries et pâtisseries faisaient des affaires en or. La rumeur montant des rues était empreinte de jovialité. Everard s’efforça d’oublier que ce monde serait anéanti dans une douzaine d’années.

Le décor qui l’entourait – les meubles, les tentures, les tableaux, les livres reliés de cuir, les bustes et autre bric-à-brac – attestait d’une solidité qui perdurait depuis le Congrès de Vienne. Mais il reconnut quelques objets originaires de la Californie de 1987. Un monde tout à fait différent, aussi lointain qu’un rêve… ou un cauchemar.

Il se carra dans son fauteuil, faisant grincer le cuir et bruire le crin de cheval. Il tira sur sa pipe. « Nous avons eu du mal à retrouver Chandrakumar, vu que nous ignorions où il était incarcéré. Quelques détenus ont eu droit à une vision mystique. Mais nous avons fini par l’extraire de sa cellule. Il était indemne. Au bout du compte, nous avons laissé pas mal de traces – apparitions, disparitions et tutti quanti. En temps de paix, cela aurait fait sensation. Mais les gens avaient d’autres soucis en tête et les périodes de crise sont fertiles en récits échevelés de toute sorte. Qui ne tardent pas à tomber dans l’oubli, heureusement. D’après les premiers rapports d’évaluation, l’histoire n’a pas été altérée. Mais vous êtes sûrement au courant. »

L’histoire. Le courant des événements, petits et grands, qui conduit de l’homme des cavernes aux Danelliens. Mais que deviennent les tourbillons, les bulles d’air, les individus et les gestes sans importance, qui sont trop tôt oubliés et dont l’existence ou l’inexistence ne change en rien l’orientation du flot ? J’aimerais revenir en amont pour découvrir ce que sont devenus mes compagnons de voyage : Hipponicus, ces deux femmes avec leur bébé… Non. Ma ligne de vie est trop courte, quelle que soit la longueur qui lui est allouée, et j’ai eu mon content de chagrin. Peut-être ont-ils survécu et prospéré.

Assis en face de lui, Shalten acquiesça en tirant sur sa bouffarde. « Naturellement. Je n’ai d’ailleurs jamais eu de crainte sur ce point. Même si vous deviez échouer à capturer les Exaltationnistes – et je vous félicite d’y avoir réussi –, vous ne pouviez qu’agir de façon responsable et informée. En outre, cette section de l’espace-temps est particulièrement stable.

— Hein ?

— Si la Syrie hellénistique a eu quelque importance, la Bactriane revêt un caractère marginal dans l’histoire des civilisations. Son influence a toujours été minime. Après qu’Antiochos et Euthydème eurent fait la paix…»

Ouais, une réconciliation dans les régles, le prince qui épouse la princesse, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, et peu importent les meurtres, les exactions, les viols, les pillages, les incendies, la famine, la pestilence et la ruine, les captifs réduits en esclavage, les espoirs brisés et les familles anéanties. La routine, pour un gouvernement.

«… Antiochos, comme vous le savez, est allé jusqu’en Inde, mais sans conquérir quoi que ce soit. C’était l’Occident qui l’intéressait au premier chef. Lorsque Démétrios est monté sur le trône de Bactriane, il a envahi l’Inde à son tour, mais un usurpateur s’est emparé de son royaume pendant qu’il était occupé à batailler. Une guerre civile s’est ensuivie. » Le grand crâne chauve oscilla de haut en bas. « Le génie des Hellènes ne s’étendait pas aux affaires d’État, je dois l’admettre.

— Exact, marmonna Everard. En 1981, si ma mémoire est bonne, ils ont choisi comme Premier ministre un professeur de Berkeley. »

Shalten tiqua, haussa les épaules et reprit : « En 135 av. J.C., la Bactriane était aux mains des nomades. Ceux-ci n’étaient pas des monstres, mais ils n’ont guère encouragé le développement de la civilisation. Pendant ce temps, la dynastie hellénistique qui dominait l’Inde occidentale se laissait absorber par la culture de ses sujets, et elle n’a pas survécu très longtemps à sa cousine du nord. Elle n’a exercé aucune influence sur le long terme et son souvenir s’est bien vite dissipé.

— Je sais, fit Everard d’un air irrité.

— Je ne souhaitais pas vous faire la leçon, mais clarifier la conclusion vers laquelle je me dirigeais, précisa Shalten. Le royaume gréco-bactrien était le moins fragile des milieux susceptibles d’attirer les Exaltationnistes. Il n’a pas exercé la moindre influence sur le reste du monde et il aurait fallu une invraisemblable concaténation d’événements improbables pour changer cela, non seulement dans la région concernée mais aussi dans l’ensemble de la sphère hellénistique. Par conséquent, ainsi que l’énonce la loi de l’action et de la réaction, le maillage de lignes temporelles qui lui est associé présente une stabilité exceptionnelle et quasiment impossible à distordre. Bien entendu, nous nous sommes efforcés de donner aux Exaltationnistes une impression diamétralement opposée. »

Everard s’effondra dans son fauteuil. « Que… je sois… damné. » C’est fort probable, railla son esprit.

Un tic déforma un instant le sourire suffisant de Shalten. « Et maintenant, il convient de mettre un terme à cette mascarade. De « renouer les fils de l’intrigue », comme on le formule à votre époque, si je ne me trompe. Vu la position que vous occupez dans notre hiérarchie, il est souhaitable que vous soyez informé de la vérité. Si vous deviez l’apprendre par vos propres moyens, cela représenterait un risque non négligeable. Les boucles causales sont parfois subtiles. Votre expérience bactrienne, et votre réussite, appartiennent à la réalité. Par conséquent, vous devez en être informé bien en amont de vos préparatifs en vue de cette mission. J’ai pensé que vous apprécieriez un séjour dans ma Belle Époque*.

— Euh… vous voulez dire que… que la lettre que le soldat russe a découverte en Afghanistan… et qui nous a servi d’appât pour tendre notre piège… que cette lettre était un faux ?

— Exactement. Vous n’aviez jamais envisagé cette possibilité ?

— Mais… vous disposiez de plus d’un million d’années pour dénicher un appât à votre convenance…

— Mieux valait en créer un sur mesure. Pas vrai ? Enfin, cette lettre a accompli son but. La prudence nous commande maintenant de la supprimer. Jamais on ne l’aura trouvée. »

Everard se redressa. Le tuyau de sa pipe se brisa entre ses doigts. Sans prêter attention aux braises qui tombaient sur le tapis, il s’écria : « Minute ! Vous avez vous aussi manipulé la réalité !

— Je l’ai fait sur ordre », entendit-il ; ses mâchoires se refermèrent et il fit silence.


1985 apr. J.C.

<p>1985 apr. J.C.</p>

Dans ces régions où la Grande Ourse et la Petite Ourse couraient trop bas dans le ciel, la nuit glaçait le sang et les os. Le jour, les montagnes bouchaient l’horizon à force de rochers, de neige, de glaciers et de nuages. La bouche de l’homme s’asséchait quand il foulait les crêtes, faisant crisser les cailloux sous ses bottes, car jamais il ne parvenait à aspirer une bouffée d’air digne de ce nom. Et il redoutait qu’une balle ou un couteau surgissant des ténèbres ne fasse offrande de sa vie à cette désolation.

Youri Alexeievitch Garchine errait, seul et égaré.


Troisième partie

Avant les dieux qui créèrent les dieux

31 275 389 av. J.C.

<p>Troisième partie</p> <p>Avant les dieux qui créèrent les dieux</p>
<p>31 275 389 av. J.C.</p>

« Oh ! s’exclama Wanda Tamberly. Regarde ! »

Son cheval renâcla et sursauta. Elle le calma machinalement des mains et des genoux tout en se dressant sur sa selle, s’efforçant de ne rien manquer de la merveilleuse vision qui lui était offerte. Alertées par l’approche des gros animaux, une douzaine de minuscules créatures venaient de jaillir d’un buisson. L’éclat du jour permettait de détailler leur robe pommelée, leur carrure de chien, leurs sabots trifurqués, leur tête étrangement chevaline. Puis elles traversèrent la piste et disparurent dans la nature.

Tu Sequeira s’esclaffa. « Des ancêtres ? » Il caressa leurs deux montures, comme pour signifier qu’il savait les ascendants de l’homme confinés en cette époque à la jungle africaine. Il laissa ses doigts s’attarder sur la cuisse de Wanda.

À peine si elle le remarqua. Elle débordait de joie. La Terre de l’oligocène était un véritable paradis pour une paléontologue. « Des Mesohippus ? s’interrogea-t-elle à voix haute. Non, je ne crois pas, pas tout à fait. Et des Miohippus pas davantage ; il est encore trop tôt, non ? Mais nous savons si peu de choses, en vérité. Même aidée du voyage dans le temps, la connaissance ne progresse qu’avec lenteur. Une espèce intermédiaire ? Si seulement j’avais pris un appareil photo !

— Un quoi ? » Sans y penser, elle s’était exprimée en anglais plutôt que de continuer en temporel, le seul langage qu’ils aient en commun.

« Un enregistreur optique. » Cette brève explication dissipa en partie son enthousiasme. Après tout, elle avait déjà observé quantité de créatures aujourd’hui. Les agents de la Patrouille ne pouvaient faire autrement que d’altérer l’environnement naturel de leur Académie. Nombre de Nimravus léonins et d’Eusmilus à dents de sabre, deux félins particulièrement agressifs, avaient été abattus par des vacanciers, ce qui ne pouvait manquer d’affecter l’écologie locale. Toutefois, lorsque les cadets se voyaient accorder une permission de plusieurs jours, ils prenaient un aéro et gagnaient une région éloignée pour escalader une montagne, randonner sur un sentier ou paresser sur une île tropicale. Dans l’ensemble, l’humanité respectait les époques antérieures à celles de son évolution. Aux yeux de Tamberly, cette région semblait presque virginale, par contraste avec la Sierra ou le Yellowstone de son époque.

« Il faudra que tu apprennes à te servir d’un appareil photo, reprit-elle, et de plein d’autres gadgets primitifs. Ouaouh ! Je viens juste de me rendre compte de tout ce que tu vas devoir bûcher.

— C’est notre lot à tous, répondit-il. J’aurais du mal à assimiler les sujets que tu dois étudier. »

D’ordinaire, la modestie n’était pas son fort. Sans doute avait-il compris que, si elle appréciait sa personnalité flamboyante, celle-ci ne suffirait pas à la retenir indéfiniment. À moins qu’il n’ait opté pour une tactique de séduction moins grossière, songea-t-elle avec l’équivalent mental d’un haussement d’épaules. Ce qui ne pourrait que lui servir durant sa carrière.

Quoi qu’il en soit, il disait vrai. La Patrouille utilisait les outils pédagogiques d’une époque bien en aval des leurs. Grâce à l’électro-imprégnation, il suffisait d’une ou deux heures pour parler une langue couramment – et ce n’était là qu’un exemple trivial. Néanmoins, le régime auquel étaient soumis les cadets testait leur endurance de façon presque inhumaine. Le moindre instant de répit leur faisait l’effet d’une brève éclaircie entre deux ouragans. Si Tamberly avait accepté d’accompagner Sequeira, c’était uniquement parce qu’une excursion lui semblait préférable à une sieste.

« Ouais, mais je m’occuperai surtout de bestioles », reprit-elle. Elle était repassée à l’anglais sans s’en rendre compte. « Le plus compliqué, c’est les gens, et c’est avec eux que tu vas te colleter. »

Né sur Mars durant l’ère du Commonwealth solaire, il serait affecté après sa formation à une équipe chargée d’étudier les premiers stades de l’exploration spatiale. Ce qui l’amènerait à s’introduire dans des centres de recherche comme Peenemunde, White Sands et Tiouratam. Non seulement il courrait de gros risques, mais il serait tenu de sacrifier sa vie si nécessaire afin que rien ne bouleverse le cours d’événements lourds de conséquences sur le plan historique.

Sequeira sourit de toutes ses dents. « A propos de gens et de complications, je te rappelle que nous sommes libres jusqu’à demain matin huit heures. »

Elle sentit son visage s’empourprer. Ce que faisaient les cadets en période de repos ne regardait qu’eux et eux seuls, à condition que cela n’affecte pas leur condition physique. Voilà qui est tentant, je l’avoue. Quelques galipettes avant de reprendre le collier… Mais est-ce que je tiens vraiment à tisser de tels liens ? « Pour le moment, l’appel du réfectoire est irrésistible », s’empressa-t-elle de répondre. Les repas y étaient excellents, voire somptueux à l’occasion. Les cuisiniers puisaient dans les recettes de toute l’histoire, après tout.

Il partit d’un nouveau rire. « Je ne tiens pas à te barrer la route. Pour ma peine, j’aurais sans doute droit à un trou en forme de Wanda dans le torse. Mais après manger… Allons-y ! » La piste était tout juste assez large pour qu’ils chevauchent de front, genou contre genou. Il talonna son cheval et partit au petit galop. En se lançant à sa poursuite, elle se dit que la combi grise qu’il portait ne seyait pas à son corps d’athlète ; elle l’aurait plutôt vu en pourpoint et cape écarlate. On se calme, ma fille !

Ils émergèrent de la forêt pour descendre dans la vallée. À l’est se déployait un paysage enchanteur. L’espace d’un instant, elle se laissa emporter par l’émerveillement d’être ici et maintenant – trente millions d’années avant le jour de sa naissance.

L’éclat doré du soleil inondait une prairie s’étendant à perte de vue. Les herbes constellées de fleurs sauvages ondoyaient et bruissaient sous le vent, quoiqu’elle ne les entendît point. Çà et là, un hallier ou un bosquet interrompait l’immensité, dans le lointain coulait un fleuve boueux que bordaient des haies d’arbres. Ses eaux et son limon étaient grouillants de vie : larves, insectes, poissons, grenouilles, serpents et oiseaux aquatiques, plus des troupeaux de Merycoidodon, qui tenaient du gros phacochère ou du petit hippopotame. Les deux étaient peuplés d’ailes.

L’Académie était sise non loin de là, juchée au sommet d’une colline que les bâtisseurs avaient encore surélevée pour la protéger des déluges occasionnels. Millénaire après millénaire, ses jardins, ses pelouses, ses tonnelles et ses bâtiments aux formes subtiles et aux couleurs changeantes résistaient aux atteintes du temps. Lorsque le dernier diplômé en serait sorti, les bâtisseurs la démantèleraient enfin, ne laissant subsister aucune trace de son existence. Mais cela ne se produirait pas avant cinquante milliers d’années.

Tamberly aspira une goulée d’un air doux au parfum de vie, d’humus et d’herbe légèrement sulfurée. Et dire que l’équinoxe vernal était à peine passé ! Les deux cadets dessellèrent et bouchonnèrent eux-mêmes leurs chevaux. Ce genre de corvée ne semblait pas obligatoire à leur formation, mais l’Académie la leur imposait néanmoins ; cela pouvait se révéler utile et cela renforçait leur sens des responsabilités et du travail bien fait. Ils échangèrent quelques vannes tout en s’activant. Il est vraiment beau mec, se dit-elle.

Ils sortirent des écuries en se tenant par la main. Les feux du couchant éclairaient d’une lueur douce l’homme qui les attendait et projetaient derrière lui une ombre gigantesque. « Bonsoir », salua-t-il. Sa voix était dénuée d’emphase, sa tenue parfaitement ordinaire, mais elle perçut en lui un contrôle de fer. « Cadette Tamberly ? » Ce n’était pas une question. « Je m’appelle Guion. Je souhaiterais m’entretenir avec vous. »

Elle sentit Sequeira se raidir à ses côtés. Son cœur battit plus fort. « Que se passe-t-il ?

— Rien qui ne doive vous inquiéter. » Guion sourit. Elle n’aurait su dire s’il était sincère. Pas plus qu’elle n’aurait su déterminer son ethnie. La finesse de ses traits évoquait… l’aristocratie ? Mais de quel avenir était-il issu ? « En fait, je serais ravi de vous inviter à dîner. Cadet Sequeira, si vous voulez bien nous excuser…»

Comment a-t-il su qu’il me trouverait ici ? S’il occupe un poste élevé dans la hiérarchie, il en a les moyens, je suppose. Mais que me veut-il donc ? » C’est que… bredouilla-t-elle, je suis sale, je suis en sueur et… enfin, vous voyez.

— De toute façon, vous seriez allée vous laver et vous changer, rétorqua Guion avec un peu de sécheresse. Et si nous nous retrouvions dans une heure ? Chambre 207, aile des professeurs. Tenue de soirée facultative. Merci. Je vous attends. » Il se fendit d’une petite courbette, qu’elle lui rendit machinalement. Puis il s’en fut vers le quartier des officiers, adoptant une démarche ondoyante.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? chuchota Sequeira.

— Je… je n’en ai aucune idée. Mais je ferais mieux de ne pas traîner. Désolée, Tu. Une autre fois. » Peut-être. Elle s’en fut et le chassa de son esprit.

Qu’elle soit obligée de s’apprêter l’aida à reprendre ses esprits. Chaque cadet disposait d’une chambre individuelle, équipée d’une salle de bains aussi étrange et perfectionnée que l’avait promis Manse Everard. Tout comme la plupart de ses condisciples, elle avait apporté quelques vêtements de son époque. Mélanger les tenues ne faisait qu’enrichir les fêtes et les soirées. Non que celles-ci pèchent par monotonie, vu la diversité de leurs origines. (Une diversité limitée, à vrai dire. On lui avait expliqué que deux personnes provenant de civilisations trop dissemblables parvenaient rarement à s’entendre, se jugeant mutuellement incompréhensibles, voire répugnantes. La plupart des recrues qu’elle était amenée à fréquenter provenaient de l’époque située entre 1850 et 2000. Rares étaient ceux, comme Sequeira, qui étaient originaires des siècles en aval ; non seulement leurs cultures étaient compatibles entre elles, mais leur cohabitation était en quelque sorte partie intégrante de la formation.) Elle finit par jeter son dévolu sur une robe noire toute simple, agrémentée d’un pendentif navajo en argent et turquoise, de souliers à talons plats et d’un soupçon de maquillage.

Elle espérait être parvenue à une certaine neutralité, ni trop aguicheuse, ni trop réservée. Quelles que fussent les intentions de Guion, elle ne pensait pas qu’il cherchait à la séduire. Et moi pas davantage. Grand Dieu, non ! Sans doute représentait-elle pour lui un sujet intéressant. Cela dit, elle n’était qu’une bleusaille et lui… une grosse légume. Très certainement un agent non-attaché. Ou un membre du haut commandement ? On ne lui avait pas appris grand-chose – pour ne pas dire rien du tout – sur la hiérarchie de la Patrouille.

Peut-être qu’il n’y en avait pas. Peut-être que l’humanité à laquelle appartenait Guion avait dépassé ce stade. Peut-être en apprendrait-elle davantage durant la soirée. Son angoisse s’évapora à cette perspective.

En traversant le campus, où les allées lumineuses émettaient un éclat tamisé au crépuscule, elle salua les condisciples qu’elle croisa avec un peu moins de chaleur qu’à l’accoutumée. Certains d’entre eux étaient devenus des amis, mais elle avait la tête ailleurs. Voyant qu’elle s’était mise sur son trente et un, ils ne tentèrent pas de la retarder. Naturellement, les ragots iraient bon train dans les couloirs et les salles communes, et on ne manquerait pas de lui poser des questions le lendemain venu ; elle devait se préparer à y répondre, ne fût-ce que par : « Désolée, je ne peux rien dire. C’est confidentiel. Excuse-moi, mon cours va bientôt commencer. »

Elle se demanda un instant si toutes les promotions suivaient une formation de style universitaire comme ses camarades et elle-même. Sans doute que non. Les normes sociales, les modes de vie, les mentalités, les sentiments et le reste… tout cela devait varier considérablement au cours des millénaires. En fait, une bonne partie de son cursus laisserait pantois ses profs de Stanford. Elle ne put réprimer un gloussement.

Jamais elle n’était entrée dans l’aile des professeurs, elle ne l’avait même pas vue en photo ; la porte franchie, elle déboucha dans un petit hall aux murs nus où un graviscenseur la conduisit aux étages supérieurs. Si l’Académie affectait de cultiver une atmosphère démocratique, ce n’était que de façon superficielle et dans la mesure où le travail de tous en était facilité. Elle s’avança dans un couloir dont le sol nu se révéla tiède et moelleux, comme de la chair humaine, et dont les murs et le plafond diffusaient une lumière iridescente. La porte de l’appartement 207 s’évapora devant elle pour réapparaître une fois qu’elle eut franchi le seuil. Les pièces qu’elle découvrit étaient meublées dans un style élégant qui lui était familier – et dont le but devait précisément être de rassurer les visiteurs comme elle. Il n’y avait pas de fenêtres, mais le plafond transparent permettait de contempler les étoiles dans toute leur gloire, comme si l’atmosphère avait cessé de brouiller leur scintillement, un firmament d’une majesté à couper le souffle.

Guion l’accueillit d’une poignée de main digne d’un gentleman et la pria de prendre place dans un fauteuil. Les cadres accrochés aux murs abritaient des scènes tridi : une falaise battue par les vagues, une montagne à la silhouette découpée par l’aurore. Elle n’aurait su dire s’il s’agissait d’enregistrements ou de vues en temps réel. Impossible également de reconnaître la musique de fond, mais peut-être était-ce une pièce japonaise – choisie spécialement à son intention, devina-t-elle.

« Puis-je vous offrir un apéritif ? » proposa Guion. Il parlait l’anglais couramment, avec à peine un léger accent.

« Eh bien, un petit verre de sherry, s’il vous plaît, monsieur », répondit-elle dans la même langue.

Il gloussa et s’assit en face d’elle. « Oui, vous voulez garder la tête froide pour demain matin. Le dîner que j’ai prévu ne bouleversera pas outre mesure votre régime Spartiate. Vous plaisez-vous dans notre organisation jusqu’ici ? »

Elle passa plusieurs secondes à composer sa réponse. « Beaucoup, monsieur. C’est ardu mais fascinant. Mais vous connaissiez déjà ma réponse. »

Il acquiesça. « Les tests préliminaires sont fiables.

— Et vous avez accès aux rapports portant sur ce que j’ai accompli… ce que je vais accomplir… Non, laissez-moi tenter de le dire en temporel. »

Il la fixa d’un œil un peu sévère. « N’en faites rien. Vous êtes trop avisée pour cela, cadette Tamberly. »

Une machine roula jusqu’à eux, portant sur un plateau son verre de sherry et le verre de cordial qu’avait commandé son hôte. Elle profita de ce répit pour se ressaisir. « Je vous prie de m’excuser. Les paradoxes temporels…» Rassemblant son courage : « Mais, pour être franche, monsieur, je reste persuadée que vous avez jeté un coup d’œil à ces rapports.

— Oui, concéda-t-il. Dans un environnement protégé comme celui-ci, il est possible de le faire en toute sécurité ou presque. Je ne vous surprendrai pas en disant que vous vous comporterez très bien.

— Ce qui ne me dispense pas de finir mon année, pas vrai ?

— Bien sûr que non. Vous devez assimiler la théorie et maîtriser la pratique. Certains individus, se sachant promis au succès, seraient tentés de relâcher leurs efforts ; mais vous êtes trop avisée pour cela.

— Je sais. Le succès n’est pas garanti à cent pour cent. Je pourrais altérer l’histoire en commettant une gaffe ; ce que je n’ai aucune envie de faire. » En dépit de l’affabilité de son hôte, elle sentait monter sa tension. Elle sirota une gorgée d’alcool parfumé et s’efforça de détendre ses muscles, comme on le lui enseignait en cours de gym. « Qu’est-ce que je fais ici, monsieur ? Je ne pensais pas être quelqu’un d’exceptionnel.

— Tous les agents de la Patrouille sont exceptionnels.

— Euh… oui, mais moi… je me prépare à un travail purement scientifique. Dans les époques préhistoriques, qui plus est, et sans lien aucun avec l’anthropologie. Je ne risque pas de tomber sur un nexus, du moins j’en ai l’impression. Qu’est-ce qui peut bien vous… vous intéresser chez moi ?

— Les circonstances de votre recrutement étaient extraordinaires.

— Mais qu’est-ce qui ne l’est pas ? s’exclama-t-elle. Quelle était la probabilité pour que je naisse telle que je suis, avec précisément la combinaison de gènes que je porte ? Ma sœur ne me ressemble en rien ou presque.

— Objection des plus raisonnable. » Guion se carra dans son fauteuil et porta son verre à ses lèvres. « La probabilité est chose relative. Certes, les événements dans lesquels vous avez été embarquée tenaient du mélodrame ; mais, dans un certain sens, le mélodrame est la norme de la réalité. Qu’y a-t-il de plus sensationnel que l’embrasement qui présida à la création de l’univers, des étoiles et des galaxies ? Ce magma pouvait-il engendrer plus étrange chose que la vie ? La nécessité, les conflits, le désespoir furent ensuite les moteurs de son évolution. Nous survivons au prix d’une guerre de tous les instants contre des envahisseurs microscopiques et des cellules défaillantes. Par contrastes, les querelles opposant les humains entre eux semblent bien dérisoires. Mais ce sont elles qui décident de notre destinée. »

Sa voix posée et sa diction professorale calmèrent Tamberly avec plus d’efficacité que l’alcool ou les techniques de relaxation. « Eh bien, monsieur, que pourrais-je vous dire ? Je ferai de mon mieux. »

Il soupira. « Si je connaissais les questions que je dois vous poser, notre conversation serait sans doute superflue. » Nouveau sourire. « Ce que je serais le premier à regretter. Je ne vous suis pas étranger au point de ne pas goûter votre compagnie durant les quelques heures que nous allons passer ensemble. » Elle comprit sans peine ce que ses mots ne disaient point, à savoir que la courtoisie dont il faisait preuve était dénuée de toute arrière-pensée – hormis peut-être le désir de la mettre à l’aise afin qu’il puisse capter les nuances de son propos – et qu’il était très certainement sincère.

« Je cherche des indices ayant trait à certaine question, reprit-il. Vous êtes à mes yeux comparable à un témoin, à un spectateur innocent qui a pu remarquer un détail important lors d’un accident ou d’un crime, un détail susceptible de mettre l’enquêteur sur une piste. C’est pour cela que je m’adresse à vous dans votre langue maternelle. Vous seriez bien moins expressive dans tout autre idiome, le temporel y compris. Votre langage corporel serait dissocié de vos propos. »

Un crime ? Elle frissonna. « Je suis à votre disposition, monsieur.

— Ce que j’attends de vous, c’est que vous parliez en toute liberté, notamment de vous-même. Rares sont les gens qui rechignent à faire cela, pas vrai ? » Redevenant grave : « Je le répète, vous n’avez rien fait de mal et sans doute n’avez-vous aucun rapport avec la question qui me préoccupe. Mais, vous le comprendrez, je dois en avoir le cœur net.

— Comment ? souffla-t-elle. Quelle est cette… question ?

— Je ne peux vous le dire. » Elle se demanda si cela lui était interdit. « Mais imaginez les innombrables lignes de vie parcourant le continuum comme une toile d’araignée. Touchez un fil, et vous en ferez vibrer beaucoup d’autres. Déchirez-en un, et vous bouleversez l’ordonnancement de toute la toile. Vous avez appris que la causalité ne coulait pas nécessairement du passé vers le futur ; elle peut décrire une boucle, voire s’annuler elle-même. Il y a des cas où nous savons seulement que la toile est perturbée, sans pouvoir localiser dans l’espace-temps la source de cette perturbation ; car celle-ci n’existe peut-être pas encore dans notre réalité. Il ne nous reste qu’à remonter jusqu’à elle en suivant les fils…» Il se tut. « Il suffit. Je ne voulais pas vous effrayer.

— Il n’est pas facile de me filer la pétoche, monsieur. » Mais tu y es presque arrivé.

« Considérez ma démarche comme relevant d’une précaution, insista-t-il. Tout comme l’agent Everard, vous avez été mêlée de façon intime…» Il esquissa un sourire. «… quoique involontaire, aux agissements des Exaltationnistes, une force disruptive majeure.

— Mais ils ont tous été tués ou capturés, ou alors ils le seront tous, protesta-t-elle. N’est-ce pas ?

— En effet. Cependant, ils ont peut-être un lien avec une menace plus importante. » Il leva la main. « Pas une organisation plus puissante que la leur, ni une quelconque conspiration, non. Nous n’avons aucune raison d’entretenir des soupçons de ce type. Mais le chaos lui-même n’est pas sans présenter une cohérence fondamentale. Les choses ont tendance à se répéter. Et les êtres aussi.

» Par conséquent, la sagesse commande d’étudier ceux qui ont pris part à un grand événement. Peut-être le referont-ils, que nos archives en aient ou non connaissance.

— Mais je n’étais que… qu’un poids mort dans cette histoire, bafouilla-t-elle. C’est Manse… c’est l’agent Everard qui a joué le rôle le plus important.

— Je tiens à m’en assurer », répondit Guion.

Il observa une pause, durant laquelle les étoiles dans le ciel se firent plus lumineuses et dessinèrent des constellations inconnues de Galilée. Lorsqu’il reprit la parole, elle s’était fait une raison.

Elle n’avait aucune importance, décréta-t-elle. Impossible. Ce n’était pas une question d’humilité – elle était bien décidée à se montrer brillante dans sa partie –, mais de simple bon sens. Si énigmatique fût-il, cet homme se conduisait tout bonnement comme un détective consciencieux : il suivait toutes les pistes se présentant à lui, sachant que la plupart ne déboucheraient sur rien.

En outre, peut-être était-il du genre à savourer un dîner et une conversation avec une jeune femme plutôt bien de sa personne. Alors pourquoi n’en ferait-elle pas autant ? Peut-être réussirait-elle à apprendre quelque chose sur lui et sur le monde dont il venait ?

De ce point de vue-là, elle fut déçue.

Guion était l’affabilité même. Elle l’aurait presque qualifié de charmant, dans le registre vieux lettré un peu distant. Pas un instant il ne fit la démonstration de son autorité, mais elle avait une conscience aiguë de celle-ci, et plus d’une fois elle repensa à son père tel qu’il lui apparaissait durant son enfance. (Oh, papa, et dire que tu ne sauras jamais !) Petit à petit, il l’amena à tout dire sur elle, sur sa vie et sur Manse Everard, sans jamais faire mine de quêter ses confidences mais avec une habileté telle qu’il lui fallut du temps pour se rendre compte qu’elle lui en avait peut-être trop dit. Sur le moment, lorsqu’ils prirent congé l’un de l’autre, elle se contenta de conclure qu’elle avait passé une soirée intéressante. Il ne lui dit rien qui suggérât une prochaine rencontre.

Tandis qu’elle regagnait sa chambre, foulant des allées à présent désertes et humant les parfums nocturnes d’une Terre antique, elle se surprit à penser non pas à son hôte d’un soir, et encore moins à Sequeira, mais à ce colosse à la voix douce et – du moins le croyait-elle – au cœur solitaire qui avait nom Manse Everard.


31 275 389 av. J.C.

<p>31 275 389 av. J.C.</p>

« Oh ! s’exclama Wanda Tamberly. Regarde ! »

Son cheval renâcla et sursauta. Elle le calma machinalement des mains et des genoux tout en se dressant sur sa selle, s’efforçant de ne rien manquer de la merveilleuse vision qui lui était offerte. Alertées par l’approche des gros animaux, une douzaine de minuscules créatures venaient de jaillir d’un buisson. L’éclat du jour permettait de détailler leur robe pommelée, leur carrure de chien, leurs sabots trifurqués, leur tête étrangement chevaline. Puis elles traversèrent la piste et disparurent dans la nature.

Tu Sequeira s’esclaffa. « Des ancêtres ? » Il caressa leurs deux montures, comme pour signifier qu’il savait les ascendants de l’homme confinés en cette époque à la jungle africaine. Il laissa ses doigts s’attarder sur la cuisse de Wanda.

À peine si elle le remarqua. Elle débordait de joie. La Terre de l’oligocène était un véritable paradis pour une paléontologue. « Des Mesohippus ? s’interrogea-t-elle à voix haute. Non, je ne crois pas, pas tout à fait. Et des Miohippus pas davantage ; il est encore trop tôt, non ? Mais nous savons si peu de choses, en vérité. Même aidée du voyage dans le temps, la connaissance ne progresse qu’avec lenteur. Une espèce intermédiaire ? Si seulement j’avais pris un appareil photo !

— Un quoi ? » Sans y penser, elle s’était exprimée en anglais plutôt que de continuer en temporel, le seul langage qu’ils aient en commun.

« Un enregistreur optique. » Cette brève explication dissipa en partie son enthousiasme. Après tout, elle avait déjà observé quantité de créatures aujourd’hui. Les agents de la Patrouille ne pouvaient faire autrement que d’altérer l’environnement naturel de leur Académie. Nombre de Nimravus léonins et d’Eusmilus à dents de sabre, deux félins particulièrement agressifs, avaient été abattus par des vacanciers, ce qui ne pouvait manquer d’affecter l’écologie locale. Toutefois, lorsque les cadets se voyaient accorder une permission de plusieurs jours, ils prenaient un aéro et gagnaient une région éloignée pour escalader une montagne, randonner sur un sentier ou paresser sur une île tropicale. Dans l’ensemble, l’humanité respectait les époques antérieures à celles de son évolution. Aux yeux de Tamberly, cette région semblait presque virginale, par contraste avec la Sierra ou le Yellowstone de son époque.

« Il faudra que tu apprennes à te servir d’un appareil photo, reprit-elle, et de plein d’autres gadgets primitifs. Ouaouh ! Je viens juste de me rendre compte de tout ce que tu vas devoir bûcher.

— C’est notre lot à tous, répondit-il. J’aurais du mal à assimiler les sujets que tu dois étudier. »

D’ordinaire, la modestie n’était pas son fort. Sans doute avait-il compris que, si elle appréciait sa personnalité flamboyante, celle-ci ne suffirait pas à la retenir indéfiniment. À moins qu’il n’ait opté pour une tactique de séduction moins grossière, songea-t-elle avec l’équivalent mental d’un haussement d’épaules. Ce qui ne pourrait que lui servir durant sa carrière.

Quoi qu’il en soit, il disait vrai. La Patrouille utilisait les outils pédagogiques d’une époque bien en aval des leurs. Grâce à l’électro-imprégnation, il suffisait d’une ou deux heures pour parler une langue couramment – et ce n’était là qu’un exemple trivial. Néanmoins, le régime auquel étaient soumis les cadets testait leur endurance de façon presque inhumaine. Le moindre instant de répit leur faisait l’effet d’une brève éclaircie entre deux ouragans. Si Tamberly avait accepté d’accompagner Sequeira, c’était uniquement parce qu’une excursion lui semblait préférable à une sieste.

« Ouais, mais je m’occuperai surtout de bestioles », reprit-elle. Elle était repassée à l’anglais sans s’en rendre compte. « Le plus compliqué, c’est les gens, et c’est avec eux que tu vas te colleter. »

Né sur Mars durant l’ère du Commonwealth solaire, il serait affecté après sa formation à une équipe chargée d’étudier les premiers stades de l’exploration spatiale. Ce qui l’amènerait à s’introduire dans des centres de recherche comme Peenemunde, White Sands et Tiouratam. Non seulement il courrait de gros risques, mais il serait tenu de sacrifier sa vie si nécessaire afin que rien ne bouleverse le cours d’événements lourds de conséquences sur le plan historique.

Sequeira sourit de toutes ses dents. « A propos de gens et de complications, je te rappelle que nous sommes libres jusqu’à demain matin huit heures. »

Elle sentit son visage s’empourprer. Ce que faisaient les cadets en période de repos ne regardait qu’eux et eux seuls, à condition que cela n’affecte pas leur condition physique. Voilà qui est tentant, je l’avoue. Quelques galipettes avant de reprendre le collier… Mais est-ce que je tiens vraiment à tisser de tels liens ? « Pour le moment, l’appel du réfectoire est irrésistible », s’empressa-t-elle de répondre. Les repas y étaient excellents, voire somptueux à l’occasion. Les cuisiniers puisaient dans les recettes de toute l’histoire, après tout.

Il partit d’un nouveau rire. « Je ne tiens pas à te barrer la route. Pour ma peine, j’aurais sans doute droit à un trou en forme de Wanda dans le torse. Mais après manger… Allons-y ! » La piste était tout juste assez large pour qu’ils chevauchent de front, genou contre genou. Il talonna son cheval et partit au petit galop. En se lançant à sa poursuite, elle se dit que la combi grise qu’il portait ne seyait pas à son corps d’athlète ; elle l’aurait plutôt vu en pourpoint et cape écarlate. On se calme, ma fille !

Ils émergèrent de la forêt pour descendre dans la vallée. À l’est se déployait un paysage enchanteur. L’espace d’un instant, elle se laissa emporter par l’émerveillement d’être ici et maintenant – trente millions d’années avant le jour de sa naissance.

L’éclat doré du soleil inondait une prairie s’étendant à perte de vue. Les herbes constellées de fleurs sauvages ondoyaient et bruissaient sous le vent, quoiqu’elle ne les entendît point. Çà et là, un hallier ou un bosquet interrompait l’immensité, dans le lointain coulait un fleuve boueux que bordaient des haies d’arbres. Ses eaux et son limon étaient grouillants de vie : larves, insectes, poissons, grenouilles, serpents et oiseaux aquatiques, plus des troupeaux de Merycoidodon, qui tenaient du gros phacochère ou du petit hippopotame. Les deux étaient peuplés d’ailes.

L’Académie était sise non loin de là, juchée au sommet d’une colline que les bâtisseurs avaient encore surélevée pour la protéger des déluges occasionnels. Millénaire après millénaire, ses jardins, ses pelouses, ses tonnelles et ses bâtiments aux formes subtiles et aux couleurs changeantes résistaient aux atteintes du temps. Lorsque le dernier diplômé en serait sorti, les bâtisseurs la démantèleraient enfin, ne laissant subsister aucune trace de son existence. Mais cela ne se produirait pas avant cinquante milliers d’années.

Tamberly aspira une goulée d’un air doux au parfum de vie, d’humus et d’herbe légèrement sulfurée. Et dire que l’équinoxe vernal était à peine passé ! Les deux cadets dessellèrent et bouchonnèrent eux-mêmes leurs chevaux. Ce genre de corvée ne semblait pas obligatoire à leur formation, mais l’Académie la leur imposait néanmoins ; cela pouvait se révéler utile et cela renforçait leur sens des responsabilités et du travail bien fait. Ils échangèrent quelques vannes tout en s’activant. Il est vraiment beau mec, se dit-elle.

Ils sortirent des écuries en se tenant par la main. Les feux du couchant éclairaient d’une lueur douce l’homme qui les attendait et projetaient derrière lui une ombre gigantesque. « Bonsoir », salua-t-il. Sa voix était dénuée d’emphase, sa tenue parfaitement ordinaire, mais elle perçut en lui un contrôle de fer. « Cadette Tamberly ? » Ce n’était pas une question. « Je m’appelle Guion. Je souhaiterais m’entretenir avec vous. »

Elle sentit Sequeira se raidir à ses côtés. Son cœur battit plus fort. « Que se passe-t-il ?

— Rien qui ne doive vous inquiéter. » Guion sourit. Elle n’aurait su dire s’il était sincère. Pas plus qu’elle n’aurait su déterminer son ethnie. La finesse de ses traits évoquait… l’aristocratie ? Mais de quel avenir était-il issu ? « En fait, je serais ravi de vous inviter à dîner. Cadet Sequeira, si vous voulez bien nous excuser…»

Comment a-t-il su qu’il me trouverait ici ? S’il occupe un poste élevé dans la hiérarchie, il en a les moyens, je suppose. Mais que me veut-il donc ? » C’est que… bredouilla-t-elle, je suis sale, je suis en sueur et… enfin, vous voyez.

— De toute façon, vous seriez allée vous laver et vous changer, rétorqua Guion avec un peu de sécheresse. Et si nous nous retrouvions dans une heure ? Chambre 207, aile des professeurs. Tenue de soirée facultative. Merci. Je vous attends. » Il se fendit d’une petite courbette, qu’elle lui rendit machinalement. Puis il s’en fut vers le quartier des officiers, adoptant une démarche ondoyante.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? chuchota Sequeira.

— Je… je n’en ai aucune idée. Mais je ferais mieux de ne pas traîner. Désolée, Tu. Une autre fois. » Peut-être. Elle s’en fut et le chassa de son esprit.

Qu’elle soit obligée de s’apprêter l’aida à reprendre ses esprits. Chaque cadet disposait d’une chambre individuelle, équipée d’une salle de bains aussi étrange et perfectionnée que l’avait promis Manse Everard. Tout comme la plupart de ses condisciples, elle avait apporté quelques vêtements de son époque. Mélanger les tenues ne faisait qu’enrichir les fêtes et les soirées. Non que celles-ci pèchent par monotonie, vu la diversité de leurs origines. (Une diversité limitée, à vrai dire. On lui avait expliqué que deux personnes provenant de civilisations trop dissemblables parvenaient rarement à s’entendre, se jugeant mutuellement incompréhensibles, voire répugnantes. La plupart des recrues qu’elle était amenée à fréquenter provenaient de l’époque située entre 1850 et 2000. Rares étaient ceux, comme Sequeira, qui étaient originaires des siècles en aval ; non seulement leurs cultures étaient compatibles entre elles, mais leur cohabitation était en quelque sorte partie intégrante de la formation.) Elle finit par jeter son dévolu sur une robe noire toute simple, agrémentée d’un pendentif navajo en argent et turquoise, de souliers à talons plats et d’un soupçon de maquillage.

Elle espérait être parvenue à une certaine neutralité, ni trop aguicheuse, ni trop réservée. Quelles que fussent les intentions de Guion, elle ne pensait pas qu’il cherchait à la séduire. Et moi pas davantage. Grand Dieu, non ! Sans doute représentait-elle pour lui un sujet intéressant. Cela dit, elle n’était qu’une bleusaille et lui… une grosse légume. Très certainement un agent non-attaché. Ou un membre du haut commandement ? On ne lui avait pas appris grand-chose – pour ne pas dire rien du tout – sur la hiérarchie de la Patrouille.

Peut-être qu’il n’y en avait pas. Peut-être que l’humanité à laquelle appartenait Guion avait dépassé ce stade. Peut-être en apprendrait-elle davantage durant la soirée. Son angoisse s’évapora à cette perspective.

En traversant le campus, où les allées lumineuses émettaient un éclat tamisé au crépuscule, elle salua les condisciples qu’elle croisa avec un peu moins de chaleur qu’à l’accoutumée. Certains d’entre eux étaient devenus des amis, mais elle avait la tête ailleurs. Voyant qu’elle s’était mise sur son trente et un, ils ne tentèrent pas de la retarder. Naturellement, les ragots iraient bon train dans les couloirs et les salles communes, et on ne manquerait pas de lui poser des questions le lendemain venu ; elle devait se préparer à y répondre, ne fût-ce que par : « Désolée, je ne peux rien dire. C’est confidentiel. Excuse-moi, mon cours va bientôt commencer. »

Elle se demanda un instant si toutes les promotions suivaient une formation de style universitaire comme ses camarades et elle-même. Sans doute que non. Les normes sociales, les modes de vie, les mentalités, les sentiments et le reste… tout cela devait varier considérablement au cours des millénaires. En fait, une bonne partie de son cursus laisserait pantois ses profs de Stanford. Elle ne put réprimer un gloussement.

Jamais elle n’était entrée dans l’aile des professeurs, elle ne l’avait même pas vue en photo ; la porte franchie, elle déboucha dans un petit hall aux murs nus où un graviscenseur la conduisit aux étages supérieurs. Si l’Académie affectait de cultiver une atmosphère démocratique, ce n’était que de façon superficielle et dans la mesure où le travail de tous en était facilité. Elle s’avança dans un couloir dont le sol nu se révéla tiède et moelleux, comme de la chair humaine, et dont les murs et le plafond diffusaient une lumière iridescente. La porte de l’appartement 207 s’évapora devant elle pour réapparaître une fois qu’elle eut franchi le seuil. Les pièces qu’elle découvrit étaient meublées dans un style élégant qui lui était familier – et dont le but devait précisément être de rassurer les visiteurs comme elle. Il n’y avait pas de fenêtres, mais le plafond transparent permettait de contempler les étoiles dans toute leur gloire, comme si l’atmosphère avait cessé de brouiller leur scintillement, un firmament d’une majesté à couper le souffle.

Guion l’accueillit d’une poignée de main digne d’un gentleman et la pria de prendre place dans un fauteuil. Les cadres accrochés aux murs abritaient des scènes tridi : une falaise battue par les vagues, une montagne à la silhouette découpée par l’aurore. Elle n’aurait su dire s’il s’agissait d’enregistrements ou de vues en temps réel. Impossible également de reconnaître la musique de fond, mais peut-être était-ce une pièce japonaise – choisie spécialement à son intention, devina-t-elle.

« Puis-je vous offrir un apéritif ? » proposa Guion. Il parlait l’anglais couramment, avec à peine un léger accent.

« Eh bien, un petit verre de sherry, s’il vous plaît, monsieur », répondit-elle dans la même langue.

Il gloussa et s’assit en face d’elle. « Oui, vous voulez garder la tête froide pour demain matin. Le dîner que j’ai prévu ne bouleversera pas outre mesure votre régime Spartiate. Vous plaisez-vous dans notre organisation jusqu’ici ? »

Elle passa plusieurs secondes à composer sa réponse. « Beaucoup, monsieur. C’est ardu mais fascinant. Mais vous connaissiez déjà ma réponse. »

Il acquiesça. « Les tests préliminaires sont fiables.

— Et vous avez accès aux rapports portant sur ce que j’ai accompli… ce que je vais accomplir… Non, laissez-moi tenter de le dire en temporel. »

Il la fixa d’un œil un peu sévère. « N’en faites rien. Vous êtes trop avisée pour cela, cadette Tamberly. »

Une machine roula jusqu’à eux, portant sur un plateau son verre de sherry et le verre de cordial qu’avait commandé son hôte. Elle profita de ce répit pour se ressaisir. « Je vous prie de m’excuser. Les paradoxes temporels…» Rassemblant son courage : « Mais, pour être franche, monsieur, je reste persuadée que vous avez jeté un coup d’œil à ces rapports.

— Oui, concéda-t-il. Dans un environnement protégé comme celui-ci, il est possible de le faire en toute sécurité ou presque. Je ne vous surprendrai pas en disant que vous vous comporterez très bien.

— Ce qui ne me dispense pas de finir mon année, pas vrai ?

— Bien sûr que non. Vous devez assimiler la théorie et maîtriser la pratique. Certains individus, se sachant promis au succès, seraient tentés de relâcher leurs efforts ; mais vous êtes trop avisée pour cela.

— Je sais. Le succès n’est pas garanti à cent pour cent. Je pourrais altérer l’histoire en commettant une gaffe ; ce que je n’ai aucune envie de faire. » En dépit de l’affabilité de son hôte, elle sentait monter sa tension. Elle sirota une gorgée d’alcool parfumé et s’efforça de détendre ses muscles, comme on le lui enseignait en cours de gym. « Qu’est-ce que je fais ici, monsieur ? Je ne pensais pas être quelqu’un d’exceptionnel.

— Tous les agents de la Patrouille sont exceptionnels.

— Euh… oui, mais moi… je me prépare à un travail purement scientifique. Dans les époques préhistoriques, qui plus est, et sans lien aucun avec l’anthropologie. Je ne risque pas de tomber sur un nexus, du moins j’en ai l’impression. Qu’est-ce qui peut bien vous… vous intéresser chez moi ?

— Les circonstances de votre recrutement étaient extraordinaires.

— Mais qu’est-ce qui ne l’est pas ? s’exclama-t-elle. Quelle était la probabilité pour que je naisse telle que je suis, avec précisément la combinaison de gènes que je porte ? Ma sœur ne me ressemble en rien ou presque.

— Objection des plus raisonnable. » Guion se carra dans son fauteuil et porta son verre à ses lèvres. « La probabilité est chose relative. Certes, les événements dans lesquels vous avez été embarquée tenaient du mélodrame ; mais, dans un certain sens, le mélodrame est la norme de la réalité. Qu’y a-t-il de plus sensationnel que l’embrasement qui présida à la création de l’univers, des étoiles et des galaxies ? Ce magma pouvait-il engendrer plus étrange chose que la vie ? La nécessité, les conflits, le désespoir furent ensuite les moteurs de son évolution. Nous survivons au prix d’une guerre de tous les instants contre des envahisseurs microscopiques et des cellules défaillantes. Par contrastes, les querelles opposant les humains entre eux semblent bien dérisoires. Mais ce sont elles qui décident de notre destinée. »

Sa voix posée et sa diction professorale calmèrent Tamberly avec plus d’efficacité que l’alcool ou les techniques de relaxation. « Eh bien, monsieur, que pourrais-je vous dire ? Je ferai de mon mieux. »

Il soupira. « Si je connaissais les questions que je dois vous poser, notre conversation serait sans doute superflue. » Nouveau sourire. « Ce que je serais le premier à regretter. Je ne vous suis pas étranger au point de ne pas goûter votre compagnie durant les quelques heures que nous allons passer ensemble. » Elle comprit sans peine ce que ses mots ne disaient point, à savoir que la courtoisie dont il faisait preuve était dénuée de toute arrière-pensée – hormis peut-être le désir de la mettre à l’aise afin qu’il puisse capter les nuances de son propos – et qu’il était très certainement sincère.

« Je cherche des indices ayant trait à certaine question, reprit-il. Vous êtes à mes yeux comparable à un témoin, à un spectateur innocent qui a pu remarquer un détail important lors d’un accident ou d’un crime, un détail susceptible de mettre l’enquêteur sur une piste. C’est pour cela que je m’adresse à vous dans votre langue maternelle. Vous seriez bien moins expressive dans tout autre idiome, le temporel y compris. Votre langage corporel serait dissocié de vos propos. »

Un crime ? Elle frissonna. « Je suis à votre disposition, monsieur.

— Ce que j’attends de vous, c’est que vous parliez en toute liberté, notamment de vous-même. Rares sont les gens qui rechignent à faire cela, pas vrai ? » Redevenant grave : « Je le répète, vous n’avez rien fait de mal et sans doute n’avez-vous aucun rapport avec la question qui me préoccupe. Mais, vous le comprendrez, je dois en avoir le cœur net.

— Comment ? souffla-t-elle. Quelle est cette… question ?

— Je ne peux vous le dire. » Elle se demanda si cela lui était interdit. « Mais imaginez les innombrables lignes de vie parcourant le continuum comme une toile d’araignée. Touchez un fil, et vous en ferez vibrer beaucoup d’autres. Déchirez-en un, et vous bouleversez l’ordonnancement de toute la toile. Vous avez appris que la causalité ne coulait pas nécessairement du passé vers le futur ; elle peut décrire une boucle, voire s’annuler elle-même. Il y a des cas où nous savons seulement que la toile est perturbée, sans pouvoir localiser dans l’espace-temps la source de cette perturbation ; car celle-ci n’existe peut-être pas encore dans notre réalité. Il ne nous reste qu’à remonter jusqu’à elle en suivant les fils…» Il se tut. « Il suffit. Je ne voulais pas vous effrayer.

— Il n’est pas facile de me filer la pétoche, monsieur. » Mais tu y es presque arrivé.

« Considérez ma démarche comme relevant d’une précaution, insista-t-il. Tout comme l’agent Everard, vous avez été mêlée de façon intime…» Il esquissa un sourire. «… quoique involontaire, aux agissements des Exaltationnistes, une force disruptive majeure.

— Mais ils ont tous été tués ou capturés, ou alors ils le seront tous, protesta-t-elle. N’est-ce pas ?

— En effet. Cependant, ils ont peut-être un lien avec une menace plus importante. » Il leva la main. « Pas une organisation plus puissante que la leur, ni une quelconque conspiration, non. Nous n’avons aucune raison d’entretenir des soupçons de ce type. Mais le chaos lui-même n’est pas sans présenter une cohérence fondamentale. Les choses ont tendance à se répéter. Et les êtres aussi.

» Par conséquent, la sagesse commande d’étudier ceux qui ont pris part à un grand événement. Peut-être le referont-ils, que nos archives en aient ou non connaissance.

— Mais je n’étais que… qu’un poids mort dans cette histoire, bafouilla-t-elle. C’est Manse… c’est l’agent Everard qui a joué le rôle le plus important.

— Je tiens à m’en assurer », répondit Guion.

Il observa une pause, durant laquelle les étoiles dans le ciel se firent plus lumineuses et dessinèrent des constellations inconnues de Galilée. Lorsqu’il reprit la parole, elle s’était fait une raison.

Elle n’avait aucune importance, décréta-t-elle. Impossible. Ce n’était pas une question d’humilité – elle était bien décidée à se montrer brillante dans sa partie –, mais de simple bon sens. Si énigmatique fût-il, cet homme se conduisait tout bonnement comme un détective consciencieux : il suivait toutes les pistes se présentant à lui, sachant que la plupart ne déboucheraient sur rien.

En outre, peut-être était-il du genre à savourer un dîner et une conversation avec une jeune femme plutôt bien de sa personne. Alors pourquoi n’en ferait-elle pas autant ? Peut-être réussirait-elle à apprendre quelque chose sur lui et sur le monde dont il venait ?

De ce point de vue-là, elle fut déçue.

Guion était l’affabilité même. Elle l’aurait presque qualifié de charmant, dans le registre vieux lettré un peu distant. Pas un instant il ne fit la démonstration de son autorité, mais elle avait une conscience aiguë de celle-ci, et plus d’une fois elle repensa à son père tel qu’il lui apparaissait durant son enfance. (Oh, papa, et dire que tu ne sauras jamais !) Petit à petit, il l’amena à tout dire sur elle, sur sa vie et sur Manse Everard, sans jamais faire mine de quêter ses confidences mais avec une habileté telle qu’il lui fallut du temps pour se rendre compte qu’elle lui en avait peut-être trop dit. Sur le moment, lorsqu’ils prirent congé l’un de l’autre, elle se contenta de conclure qu’elle avait passé une soirée intéressante. Il ne lui dit rien qui suggérât une prochaine rencontre.

Tandis qu’elle regagnait sa chambre, foulant des allées à présent désertes et humant les parfums nocturnes d’une Terre antique, elle se surprit à penser non pas à son hôte d’un soir, et encore moins à Sequeira, mais à ce colosse à la voix douce et – du moins le croyait-elle – au cœur solitaire qui avait nom Manse Everard.


Quatrième partie

Béringie

13 212 av. J.C.

I.

II.

1965 apr. J.C.

13 212 av. J.C.

1990 apr. J.C.

13 211 av. J.C.

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

VII.

VIII.

IX.

X.

XI.

XII.

XIII.

XIV.

XV.

13 210 av. J.C.

1990 apr. J.C.

<p>Quatrième partie</p> <p>Béringie</p>
<p>13 212 av. J.C.</p>
<p>I.</p>

Elle fît halte en arrivant devant son abri et resta immobile un moment à contempler le paysage alentour et le chemin qu’elle avait suivi. Pourquoi ? se demanda-t-elle. Comme si c’était la dernière fois que je voyais tout ceci. Puis, avec un pincement au cœur : C’est peut-être bien le cas.

Au sud-ouest, le soleil flottait au-dessus d’une mer où il ne sombrerait que dans plusieurs heures, et pour un laps de temps très bref. Ses rayons inondaient d’un or glacial les massifs de cumulus à l’est et illuminaient les eaux à huit cents mètres de là. À cet endroit de la côte, la terre montait vers les corniches au nord en suivant un gradient élevé. D’un aspect maladif, elle était couverte d’une herbe rase, avec çà et là quelques taches de sphaigne vert et marron. Sur les trembles étiques, seules quelques feuilles blafardes frissonnaient encore. Ailleurs poussaient d’épais fourrés de saules herbacés qui lui arrivaient à peine à la cheville. Des laîches bruissaient doucement dans un ruisseau tout proche. Celui-ci se jetait dans une rivière guère plus large, qu’une ravine dissimulait pour l’instant à ses yeux. Elle apercevait néanmoins le feuillage des aulnes verts poussant sur ses bords. Des lambeaux de fumée montaient des tanières d’Aryuk et de sa famille.

Un vent vif soufflait de la mer, lui picotant les joues. Cela la soulagea en partie de sa fatigue mais aiguisa son appétit ; elle avait pas mal crapahuté aujourd’hui. Les cris de centaines d’oiseaux parvenaient à ses oreilles : goélands, canards, oies, grues, cygnes, pluviers, bécassines, courlis, un aigle planant dans les hauteurs. Même au bout de deux ans, la profusion de la vie aux portes même des Glaces ne laissait pas de l’émerveiller. Il avait fallu qu’elle quitte son monde pour prendre conscience de sa misère.

« Je regrette, les copains, murmura-t-elle. L’appel de la théière et des biscuits est le plus fort. » Après quoi j’aurais intérêt à rédiger mon rapport. Le dîner attendra. Grimace. Un rapport qui sera nettement moins marrant que les précédents.

Elle se raidit. Allez, tu ne vas pas faire une montagne de ce qui vient d’arriver ! L’événement est certes d’importance, mais ce n’est pas nécessairement un drame. Tu crois aux prémonitions maintenant ? Écoute, ma fille, il est normal que tu parles toute seule de temps à autre, et tu as même le droit de bavasser avec la faune, mais quand tes bêtes noires commencent à t’adresser la parole, c’est que tu as besoin de changer d’air.

Elle descella le dôme, y entra et referma la porte. La pénombre régnait dans l’habitacle jusqu’à ce qu’elle active la transparence. (Personne alentour pour la reluquer, et jamais ses chers Nous n’oseraient le faire sans sa permission.) Gagnée par la chaleur, elle ôta sa parka, s’assit pour enlever ses bottes et ses chaussettes, agita les orteils.

Elle ne pouvait guère bouger dans un espace aussi confiné. Son scooter temporel occupait une bonne partie de la place disponible, sous une couchette où étaient étalés matelas et duvet. L’unique chaise était rangée devant l’unique table, dont la moitié était prise par l’ordinateur et ses périphériques. Près de la table, une unité multifonctions assurant la cuisine, la lessive et cætera. Plus quelques placards et cartons divers. Deux de ceux-ci abritaient vêtements et objets personnels ; les autres contenaient du matériel relatif à sa mission. Le règlement de la Patrouille exigeait un habitat réduit à sa plus simple expression, afin d’interférer le moins possible avec le lieu, son écologie et ses habitants. Si elle avait envie de bouger et de respirer, il lui suffisait de sortir.

Après avoir mis de l’eau à bouillir, elle déboucla son ceinturon et rangea son pistolet et son étourdisseur à côté de ses fusils. Pour la première fois, toutes ces armes lui semblaient laides. Elle ne tuait que rarement, pour se nourrir et, plus rarement, lorsqu’elle estimait nécessaire de prélever un spécimen – plus ce lion des neiges devenu mangeur d’hommes qui terrorisait la famille d’Ulungu aux Sources-Bouillonnantes. Des humains ? Ridicule ! Sacrédié, mais tu as les nerfs à vif en ce moment.

Elle sourit en se rappelant de qui elle tenait ce juron. Manse Everard. Il s’efforçait de rester poli en présence d’une femme, comme on le lui avait enseigné. Elle avait remarqué qu’il semblait plus à l’aise lorsqu’elle-même en faisait autant, ce qu’elle s’efforçait de ne jamais oublier, sans y parvenir tout à fait.

Un peu de musique lui ferait du bien. Elle activa l’ordinateur. « Mozart. Euh… Eine kleine Nachtmusik. » Les cordes prirent leur envol. Ce fut alors qu’elle se rendit compte avec surprise de ce qu’elle venait de faire. Non qu’elle détestât Mozart, mais elle s’était rappelée que Manse ne supportait pas le rock. Enfin, de toute façon, ceci a plus de chances de me détendre.

Une tasse de Darjeeling, un cookie aux flocons d’avoine, et elle pétait la forme. Le moment était venu de s’occuper de ce rapport. Néanmoins, une fois qu’elle en eut dicté le préambule, elle se le repassa avant de poursuivre, au cas où il aurait été aussi mal fichu qu’elle le craignait.

Son visage apparut sur l’écran : des yeux bleus, une crinière blonde, un nez épaté, des pommettes et un menton saillants. Ses cheveux délavés par le soleil lui effleuraient les mâchoires, sa peau était encore plus tannée qu’au terme d’un été californien. Doux Jésus, c’est à ça que je ressemble ? On me donnerait facilement trente ans alors que je n’en ai… que je ne suis même pas née, en fait. Cette vanne éculée la fit quand même sourire. Dès que je serai rentrée au bercail, direction le salon de beauté le plus proche !

Une voix de contralto un peu rauque déclara : « Wanda Tamberly, spécialiste de seconde classe, agent scientifique de terrain, affecté…» Suivirent ses coordonnées spatio-temporelles dans le référentiel adopté par la Patrouille. Elle s’exprimait en temporel.

« Je soupçonne l’imminence d’une crise. Comme… euh… comme le montrent les références données dans mes précédents rapports, jusqu’ici, durant le laps de temps pendant lequel j’ai effectué des visites régulières…»

« Stop ! » ordonna-t-elle en effaçant l’image. Depuis quand la Patrouille recommande-t-elle le baragouin pontifiant ? Tu es épuisée, ma fille. Tu régresses au niveau scolaire. Reprends-toi. Ça fait quatre ans que tu as entamé tes études supérieures. Quatre années de temps propre, riches d’expérience et d’histoire. De préhistoire, même. Elle inspira profondément à plusieurs reprises, se détendit lentement, muscle par muscle, et médita sur un koan. Elle n’avait rien d’une maniaque du zen, mais certaines techniques étaient efficaces. Retour à zéro.

« Je pense qu’ils vont au devant de graves ennuis. Vous vous rappelez que ces gens sont uniques au monde, du moins à leurs propres yeux. Je suis le premier étranger qu’ils aient jamais rencontré. » Les chrononautes qui avaient appris leur langage et une partie de leurs us avaient débarqué trois siècles plus tôt et ils étaient tombés dans l’oubli depuis belle lurette, à moins que la mémoire collective ne les ait transformés en mythe. « Eh bien, aujourd’hui, Aryuk et moi avons trouvé des intrus.

» Commençons par le commencement. Hier, son fils Dzuryan est revenu d’une errance prénuptiale. Simple lubie d’adolescent de sa part ; il n’a pas plus de douze ou treize ans, je crois bien, et il est trop tôt pour qu’il se cherche une compagne. Mais peu importe. A son retour, Dzuryan a signalé entre autres choses un troupeau de mammouths au Fossé du Bison. »

Ce nom de lieu était amplement suffisant. Elle avait déjà envoyé en aval les cartes qu’elle dessinait durant ses randonnées. C’était elle qui avait baptisé les points remarquables. Les noms que leur donnaient les Nous n’étaient pas toujours fixés. Mais ils ne se lassaient pas de relater les histoires qui leur étaient associées. (« Dans cette combe, durant le printemps qui suivit le Grand et Rude Hiver, Khongan a vu une meute de loups terrasser un bison. Il a battu le rappel des hommes de deux camps. Grâce à leurs torches et à leurs pierres, ils ont chassé les loups. Ils ont rapporté la viande dans leurs camps et ce fut alors un grand festin. Ils ont laissé la tête pour les esprits. »)

« J’étais tout excitée par cette nouvelle. » Oh ! que oui. « Il est rare que les mammouths poussent à moins de trente kilomètres des côtes, et jamais ils ne s’en étaient autant approchés. Que faisaient-ils ici ? Lorsque j’ai annoncé que je comptais leur jeter un coup d’œil, Aryuk a insisté pour m’accompagner personnellement. » Il est vraiment adorable, sans cesse à bichonner son invitée, cette conteuse et faiseuse de miracles qui se débrouille comme un manche dans la nature. « Pour être franche, sa compagnie était la bienvenue. Je ne connais pas encore bien cette région. Nous sommes partis aujourd’hui au lever du soleil. »

Tamberly ôta le bandeau qui lui ceignait le front. Elle en détacha l’enregistreur gros comme son ongle qui avait capté tout ce qu’elle avait vu et entendu, le brancha sur la boîte de données et tapota le clavier. Tous les fichiers seraient intégrés au dossier de sa mission, mais elle n’attacherait à ce rapport que les éléments essentiels. Toutefois, en voyant défiler en quelques minutes ce qu’elle avait mis des heures à observer, elle ne put résister à la tentation de passer en vitesse normale de temps à autre.

Le flanc sud d’une colline les protégeait du vent. Aryuk et elle y buvaient l’eau fraîche d’une source. En revoyant la scène, elle se rappela la froidure dans son palais, le parfum de terre et de pierre, le soleil qui lui chauffait le dos et le fumet qui montait des herbes alentour. Le sol était moelleux sous ses pieds, encore humide de la fonte des neiges. Les moustiques vrombissants se comptaient par millions.

Aryuk recueillit l’eau dans ses mains en coupe et la but à grand bruit. Des gouttelettes étincelaient dans la barbe noire qui lui recouvrait le torse. « Veux-tu te reposer un peu ? demanda-t-il.

— Non, continuons, je suis impatiente de voir ça. » C’était plus ou moins ce qu’elle lui avait répondu. À l’instar du temporel – qui était en outre le produit d’une culture technologique –, le tula était difficilement traduisible en anglais. C’était une langue agglutinante, à base de trilles et de claquements, capable d’exprimer des concepts dont la subtilité lui demeurait impénétrable. Pour ne citer qu’un exemple, les genres y étaient au nombre de sept, dont quatre s’appliquant à certains végétaux, aux phénomènes climatiques, aux corps célestes et aux défunts.

Aryuk éclata de rire, exhibant une dentition déjà bien clairsemée. « Ta force est sans limites. Tu épuises ce vieil homme. »

Les Tulat, un terme qu’elle traduisait par « Nous », ne tenaient pas le compte des jours et des années. Elle lui donnait la trentaine bien tassée. Rares étaient ses congénères qui dépassaient les quarante ans. Il avait déjà deux petits-enfants, sans compter ceux qui étaient morts en bas âge. Maigre mais robuste, il demeurait en assez bonne santé, quoique marqué par les cicatrices de plusieurs blessures infectées. Il faisait une dizaine de centimètres de moins qu’elle, mais elle était plutôt grande pour une Américaine du XXe siècle. Sa physiologie était facile à observer, car il était complètement nu. En cette saison, il aurait dû se revêtir d’un poncho tissé avec de l’herbe sèche pour se protéger des moustiques. Mais, aujourd’hui, il accompagnait Elle-qui-Connaît-l’Étrange, que les moustiques n’approchaient jamais. Tamberly n’avait même pas essayé de lui expliquer le fonctionnement du gadget qui les repoussait. Elle-même ignorait le principe de ce répulsif futuriste. Des émissions supersoniques ?

Aryuk pencha sa tête chevelue et lui jeta un regard en coin sous ses sourcils broussailleux. « Tu pourrais m’épuiser autrement qu’en marchant. »

Elle repoussa cette proposition d’un geste et il partit d’un nouveau rire, gravant de rides son visage au nez camus. Il n’avait dit cela que pour la taquiner, et tous deux le savaient. Une fois qu’ils eurent compris que l’étrangère ne leur était pas hostile, et qu’elle pouvait même user de ses pouvoirs pour les soulager de leurs souffrances, les Nous avaient vite appris à se détendre en sa compagnie. C’était certes un être mystérieux, mais on pouvait en dire autant de la quasi-totalité de leur monde.

« Nous repartons », dit-elle.

Redevenant soudain sérieux, Aryuk opina. « C’est sage. Si nous faisons vite, nous serons rentrés avant le coucher du soleil. » Il tiqua. « Ce territoire n’est pas le nôtre. Peut-être connais-tu les fantômes qui y rôdent la nuit. Pas moi. » Il changea d’humeur une nouvelle fois. « Peut-être vais-je tuer un lapin. Tseshu…» Sa femme. « Tseshu aime bien le lapin. »

Il ramassa la pierre en forme d’amande, grossièrement taillée, qu’il portait toujours sur lui et qui faisait office de projectile, de couteau et de broyeur d’os. Ses autres outils étaient tout aussi primitifs. Leur facture remontait au Moustérien ou à des traditions similaires associées à l’homme de Néandertal. Aryuk était quant à lui un authentique Homo sapiens, un Caucasien archaïque ; ses ancêtres étaient venus de l’Asie occidentale. Tamberly n’avait pas manqué de relever cette ironie de la préhistoire : les premiers occupants de l’Amérique étaient plus blancs que rouges…

Adoptant une allure soutenue mais peu fatigante, ils avaient repris leur route en direction du nord-ouest. Elle repassa en accéléré. Pourquoi me suis-je arrêtée sur cette scène ? Elle ne présente aucun intérêt. A moins que ce ne soit la dernière de ce type que j’aurai vécue.

Elle s’autorisa à en revivre deux autres. Le troupeau de poneys sauvages à poil long qu’elle avait vu galoper sur une crête devant un ciel ennuagé. La harde de bisons des steppes qu’elle avait aperçue au loin, dont le mâle dominant mesurait près de deux mètres cinquante au garrot. Aryuk avait honoré ces puissantes créatures par un chant émerveillé.

Son peuple n’était pas un peuple de chasseurs. Les Nous péchaient avec leurs mains les poissons des lacs et des rivières, édifiant parfois des barrages pour les piéger. Ils ramassaient les coquillages, les œufs, les oisillons, les larves, les racines et les baies en saison. Ils capturaient des oiseaux, des rongeurs et autre menu gibier. De temps à autre, ils attrapaient un jeune mammifère, faon ou bisonneau, ou tombaient sur une carcasse encore comestible ; ils en récupéraient également la peau. Pas étonnant qu’ils soient si peu nombreux et n’aient quasiment laissé aucune trace de leur passage, même bien au sud du glacier.

Une lueur sur l’écran attira son attention. Elle appuya sur « pause », reconnut la vue et hocha la tête. Reprenant l’enregistrement, elle humecta des lèvres soudain sèches et dit : « Nous avons atteint notre destination vers midi. » L’heure précise était gravée sur des molécules distordues. « J’insère ici le fichier audiovisuel sans l’éditer. » Elle aurait pu effectuer cette opération en une fraction de seconde mais décida de revoir les images à vitesse normale. Cela lui permettrait peut-être d’observer des détails qui lui avaient échappé sur le moment ou d’esquisser une nouvelle interprétation des événements. Quoi qu’il en soit, il est toujours sage de se rafraîchir la mémoire. Une fois de retour au QG, elle aurait droit à un débriefing exhaustif.

Elle revit l’endroit où ils s’étaient rendus. Les forêts éparses de la zone côtière se trouvaient loin derrière eux. En dépit de son humidité, la région qu’ils arpentaient tenait davantage de la steppe que de la toundra. Elle était recouverte d’un tapis d’herbe d’un vert terne, éclairé çà et là par des saules herbacés et des flaques argentées de cladonies. Au loin les attendaient des bouleaux, relativement frêles mais serrés les uns contre les autres, signe avant-coureur d’une prochaine invasion. On ne comptait plus les mares et les étangs envahis de laîches. Deux faucons voguaient au vent, les seuls volatiles visibles alentour ; les grouses et les lagopèdes avaient dû se cacher, à l’instar des lemmings et des rats musqués. À moins de quinze cents mètres de là, les mammouths avançaient en broutant. Le grondement de leurs estomacs résonnait sur la plaine.

Aryuk l’entendit pousser un cri. Il se tendit. « Que se passe-t-il ? »

Sur l’écran, on voyait son bras tendu et les minuscules silhouettes qu’elle pointait du doigt. « Regarde ! Tu les vois ? »

Aryuk mit une main en visière et plissa les yeux. « Non, les choses éloignées sont floues. » L’acuité visuelle du sauvage est une légende, au même titre que sa santé resplendissante.

« Des hommes. Et… et… oh ! viens. » L’image tressauta. Tamberly s’était mise à courir. Serrant un peu plus fort sa pierre taillée, Aryuk trottina à ses côtés, le visage déformé par la peur.

Les étrangers les repérèrent, firent halte, échangèrent quelques mots et coururent à leur rencontre. Tamberly en dénombra sept. Autant d’adultes que n’en abritait le campement d’Aryuk, si l’on comptait les grands adolescents ; sauf que tous les nouveaux venus étaient mâles.

Plutôt que de foncer droit sur eux, ils avaient adopté une trajectoire oblique. En voyant le signe que lui lançait leur chef, elle changea à son tour de direction. Elle se rappelait avoir pensé à ce moment : C’est vrai, ils ne doivent pas affoler les mammouths. Ça doit faire plusieurs jours qu’ils les harcèlent, les guidant vers une zone qu’ils n’ont pas l’habitude de fréquenter, où la provende est chiche mais où abondent les mares et autres trous d’eau dans lesquels les chasseurs ont de bonnes chances de les piéger.

C’étaient des hommes trapus, aux cheveux noirs, portant des tuniques, des culottes et des bottes de cuir. Chacun d’eux était armé d’une lance s’achevant par une pointe taillée dans un os, où étaient insérées des lamelles de silex, le tout formant une lame aussi longue qu’affûtée. A leur ceinture étaient accrochées une bourse contenant sans doute des vivres et une pierre taillée faisant office de couteau. Ils étaient aussi armés d’une hache. Le rouleau de peau attaché à leurs épaules devait être une couverture. Deux ou trois lances s’y trouvaient stockées. Sous les sangles, on distinguait un propulseur à gorge. Pierre, bois, bois de cerf, os, peau… ils savaient travailler tous ces matériaux. Comme Tamberly et Aryuk s’approchaient, les hommes firent halte avant de se déployer, prêts à passer à l’attaque.

Jamais une bande de Tulat n’aurait pensé à une telle manœuvre. S’ils connaissaient la violence, et même l’homicide, elle était fort rare chez eux. Un conflit collectif leur était tout bonnement inimaginable.

Les deux groupes se figèrent. « Que sont-ils ? » hoqueta Aryuk. Une sueur mauvaise faisait luire sa peau basanée et, s’il respirait par à-coups, ce n’était pas l’effet de la fatigue. Pour lui, l’inconnu était par essence surnaturel et terrifiant, du moins tant qu’il n’était pas parvenu à le comprendre. Pourtant, elle l’avait vu s’aventurer sur les flots en pleine tempête, afin de tuer un bébé phoque et nourrir ainsi sa famille.

« Je vais tâcher de le savoir », répondit-elle d’une voix un peu tremblante. Les paumes de ses mains tournées vers l’extérieur, elle s’avança vers les étrangers ; auparavant, elle avait pris soin de déboucler ses deux étuis, celui de l’étourdisseur comme celui du pistolet.

Ils semblèrent se détendre en la voyant animée d’intentions pacifiques. Ses yeux ne cessaient d’aller et venir de l’un à l’autre.

Elle s’efforça de faire abstraction de leur individualité pour déterminer leurs caractéristiques ethniques. Encadré par de lourdes tresses, un visage naturellement basané, avec des yeux en amande, un nez épaté, une pilosité quasi inexistante. Des traits de peinture leur barraient le front et les joues. Je ne suis pas anthropologue, se rappelait-elle avoir pensé, mais je suis sûre que ce sont des Mongols archaïques. Ils viennent sûrement de l’Ouest…

« Que votre assemblée soit riche », leur lança-t-elle en arrivant à leur niveau. Le langage tula ne comportait aucun mot signifiant « Bienvenue », car un tel sentiment allait de soi. « Que pourriez-vous me dire qui vous apporte la chance ? » Certaines révélations étaient susceptibles d’attirer des esprits maléfiques ou une magie hostile.

Le plus grand des hommes, qu’elle ne dominait que de quelques centimètres, jeune mais rude d’aspect et de manières, vint se planter face à elle. La succession de grondements et de ronronnements qui sortit de sa bouche était incompréhensible. Elle tenta de le lui faire comprendre par signes, souriant, haussant les épaules et secouant la tête.

Il plissa les yeux pour l’examiner. Sans doute devait-elle lui apparaître comme fort bizarre, de par sa taille, la couleur de sa peau, son accoutrement. Mais, contrairement aux Nous, il ne semblait nullement intimidé en sa présence. Au bout d’un moment, sa main s’avança avec une lenteur calculée, jusqu’à ce qu’il lui pose le bout des doigts sur la gorge. Puis il descendit poursuivre son exploration.

Elle s’était raidie, étouffant aussitôt une envie de fou rire. Mais c’est qu’il me pelote, le bougre ! Il lui palpa les seins, le ventre, l’aine. Mais, ainsi qu’elle le constata, ses gestes demeuraient délicats et impersonnels. Il vérifiait qu’elle était la femelle dont elle avait l’apparence, tout simplement. Comment réagirais-tu si je t’agrippais les parties ? Elle avait chassé cette idée de sa tête. Inutile de semer la confusion dans son esprit. Lorsqu’il eut achevé son examen, elle recula d’un pas.

Il cracha quelques mots à ses congénères. Ceux-ci lancèrent un rictus à Tamberly, puis à Aryuk. Les femmes de leur tribu ne chassaient probablement jamais. Supposaient-ils qu’il était son conjoint ? En ce cas, pourquoi restait-il derrière elle ?

Le chef s’adressa à Aryuk sur un ton qui semblait méprisant. Le Tula réprima un frisson puis lui fit face. Le chef des étrangers leva sa lance comme pour l’en transpercer. Aryuk se jeta à terre. Les hommes éclatèrent de rire.

« Hé, minute ! Attendez un peu ! » s’exclama Tamberly en anglais.

Elle perdit tout désir de visionner la suite. Ordonnant à la capsule de transférer sans délai le reste du fichier, elle soupira et reprit : « Comme vous le voyez, nous ne nous sommes pas attardés. Ces types-là étaient de sacrés clients. Mais loin, très loin d’être stupides. » Elle les avait calmés en dégainant son couteau à lame d’acier, qui n’avait pas manqué de les impressionner. Ils ne savaient quoi penser d’elle, mais ils n’avaient pas bougé lorsque Aryuk et elle avaient battu en retraite, les gardant à l’œil jusqu’à ce qu’ils aient disparu derrière l’horizon. « Je me félicite de n’avoir pas été obligée de tirer des coups de feu en l’air. Dieu seul sait quelles auraient été les conséquences. »

Une seconde plus tard : « Et Dieu seul sait où ils sont passés désormais. Ce sont sûrement des Paléo-Indiens venus de Sibérie. À présent, je me tiens coite et j’attends de nouvelles instructions. »

Elle récupéra son enregistrement, l’inséra dans l’une des capsules dont était équipé son scooter, entra les coordonnées et pressa un bouton. Le cylindre disparut dans un pop. Il n’était pas parti pour l’antenne locale, car il n’y en avait aucune à cette époque reculée. Sa destination n’était autre que le QG du projet, sis dans son pays et son siècle d’origine. Soudain, elle se sentit seule et épuisée.

Pas de réponse en retour. On devait estimer qu’elle avait besoin d’une bonne nuit de repos. Et d’un bon dîner. Le préparer, l’engloutir, laver la vaisselle… tout cela la détendit. Mais elle n’avait pas sommeil. Elle se lava avec une éponge de bain, enfila un pyjama et s’allongea sur sa couchette, calant son oreiller contre la paroi pour y appuyer la nuque. Comme le soleil sombrait et que l’obscurité montait, elle alluma une lampe. Elle hésita un bon moment avant de choisir un film à voir ou un livre. Dans ses bagages était niché un exemplaire de Guerre et Paix, qu’elle pensait avoir le temps de lire pendant cette expédition ; jusqu’ici, elle ne l’avait pas ouvert et, vu les événements de la journée, ce n’était pas ce soir qu’elle allait s’y décider. Et les enquêtes de Travis McGee qu’elle avait rapportées à l’issue de sa dernière permission ? Non, John D. MacDonald était parfois trop incisif.

Ah ! oui, ce cher vieux Dick Francis…

<p>II.</p>

Loup-Rouge et ses hommes ne parvenaient plus à conduire les mammouths vers un terrain propice à l’abattage de l’un d’eux. Les grands animaux avaient cessé de s’écarter devant les minuscules créatures qui les harcelaient. De plus en plus souvent, ils faisaient halte pour marteler le sol de leurs grosses pattes, et ils ne repartaient pas avant d’avoir mangé toute la végétation à leur portée. Hier, un mâle avait chargé les chasseurs, les obligeant à se disperser pour ne pas revenir avant l’aurore. De toute évidence, le troupeau ne s’éloignerait pas davantage de son territoire.

« La faim s’est installée dans le camp, déclara Chasseur-de-Chevaux. Je crois que notre partie de chasse était condamnée à l’avance. Si les petits êtres de la terre sont fâchés, gardons-nous de les offenser davantage. Attaquons-nous à un autre gibier et offrons-leur notre première prise.

— Pas encore, répondit Loup-Rouge. Nous devons abattre un mammouth, c’est urgent. Et nous le ferons. » Bien plus que de viande et de graisse, le Peuple des Nuages avait besoin d’os, de défenses, de dents, de peau et de fourrure, autant de matériaux qui se faisaient rares. Et il y avait la victoire elle-même, qui leur apporterait à nouveau la chance. Le périple avait été long et rude.

La peur fît ciller les yeux de Bois-de-Caribou. « Cette sorcière aux cheveux de paille l’a-t-elle interdit ? marmonna-t-il. Ces vents sont porteurs de bien trop de murmures.

— Pourquoi penses-tu donc qu’elle possède des pouvoirs ? lança Loup-Rouge. Elle nous a fuis, ainsi que son petit homme. C’était il y a trois jours. Attends d’écouter les nouvelles que rapportera Renard-Véloce. »

Ses paroles maintinrent l’ordre dans le groupe jusqu’à ce que l’éclaireur le rejoigne. Renard-Véloce leur signala une grande tourbière toute proche. Loup-Rouge harangua ses hommes, qui acceptèrent de faire une nouvelle tentative.

Ils commencèrent par collecter des brindilles, des roseaux secs et autre petit bois qu’ils lièrent en fagots. Loup-Rouge se chargea ensuite de faire du feu. Tout en s’activant, il entonna le Chant du Corbeau et ses camarades se mirent à danser lentement autour de lui. La nuit était tombée, mais c’était la nuit courte et lumineuse de l’été, un crépuscule où l’on voyait luire les mares et l’herbe grise courir d’un horizon à l’autre. Le ciel au-dessus d’eux était pareil à une plaine d’ombre où clignotaient quelques étoiles à peine distinctes. La froidure s’intensifia.

Pendant que ses compagnons s’approchaient des mammouths, Loup-Rouge resta en retrait afin que sa torche ne les alerte pas prématurément. Sous leurs pieds, les brindilles craquaient, les herbes bruissaient, la terre humide ployait. Un coup de vent apporta à ses narines l’odeur forte des bêtes et un peu de leur chaleur, du moins le crut-il. Cela lui donna le vertige ; il n’avait guère mangé ces derniers temps. En entendant les bruits qu’émettaient leurs gorges, leurs trompes et leurs pattes, il sentit son cœur battre plus fort et son esprit se raffermir. Rendus nerveux par plusieurs journées de harcèlement, les mammouths étaient prêts à la débandade.

Il siffla lorsqu’il estima venu le moment d’agir. En l’entendant, les hommes coururent vers lui. Ils allumèrent leurs torches à la sienne. Loup-Rouge à sa tête, le groupe se déploya en arc de cercle et passa à l’attaque. Les hommes agitaient leurs torches dans les airs ; les flammes montaient, les étincelles s’envolaient. Ils poussèrent le hurlement du loup, le rugissement du lion, le grondement de l’ours et ce cri terrifiant, brutal et modulé, passant sans cesse du grave à l’aigu, qui est l’apanage de l’homme.

Un mammouth glapit. Un autre barrit. Le troupeau prit la fuite. La terre se mit à trembler. « Ya-a-ah, ya-a-ah ! hurla Loup-Rouge. Par ici ! Celui-là – chassez-le… Vers moi, mes frères, vers moi, à droite et à gauche, chassez-le ! Yee-i-i-i-ya ! »

La proie qu’il avait choisie était un jeune mâle qui filait droit sur la tourbière. Bien que ses congénères ne se soient guère écartés l’un de l’autre, ils n’en fuyaient pas moins en ordre dispersé, et la nuit résonnait de leurs cris et de leur course précipitée. Les hommes voyaient beaucoup mieux qu’eux. Les chasseurs dépassèrent l’animal, coururent sur ses flancs. Ils jetèrent leurs torches sur lui avant qu’elles ne s’éteignent. Il glapit de terreur. Loup-Rouge bondit. Il sentit la queue de la bête lui balayer les épaules. Il lui planta une lance dans le ventre, la laissa déchirer les chairs et se retira en hâte. Les propulseurs passèrent à l’action. Chaque projectile blessait le jeune mammouth. Il prit de la vitesse. Son souffle se fit éraillé.

La terre s’ouvrit sous ses pattes dans une explosion de boue, il sombra jusqu’au garrot et se retrouva pris au piège. Ses congénères disparurent dans la nuit sans demander leur reste.

Peut-être serait-il parvenu à se dégager, si on l’avait laissé en paix. Mais les chasseurs n’en firent rien. Bondissant autour de la fosse où il se débattait, ils le criblèrent de leurs lances. Ils plongèrent dans la boue pour les planter dans ses chairs. L’eau se colora d’un sang noir à la lueur des étoiles. L’animal poussa un cri déchirant. Sa trompe fouettait l’air, ses défenses le fendaient, mais il frappait à l’aveuglette. Dans les cieux, les astres poursuivaient en silence leur course immuable.

Bientôt, le mammouth s’affaiblit. Son cri se réduisit à un sourd gémissement. Les hommes convergèrent sur lui. Plus légers et capables de s’entraider, ils ne couraient pas le risque de sombrer. Leurs couteaux luisirent, leurs haches s’abattirent. Coureur-des-Neiges planta sa lance dans un œil. Mais l’autre œil de la bête vit quand même le soleil se lever, voilé par la brume glaciale qui pesait sur son champ de mort.

« Assez », dit Loup-Rouge. Les hommes se retirèrent sur la terre ferme.

Il se tourna vers le nord et entonna avec eux le Chant des Spectres. Au nom de tous les chasseurs, il expliqua au Père des Mammouths pourquoi cet acte était nécessaire. Puis : « Va chercher le peuple, Renard-Véloce. Nous allons récupérer les lances qui peuvent encore servir. » S’il était facile de tailler une pointe, ils ne savaient pas encore s’ils trouveraient des pierres idoines dans cette région et les hampes de bois étaient également précieuses.

Une fois cette tâche accomplie, les hommes se reposèrent. Ils finirent les restes de baies et de viande séchée que contenaient leurs bourses. Certains étalèrent leurs couvertures et s’endormirent sans prendre la peine de les ramener sur eux, l’air s’étant réchauffé. D’autres bavardèrent et plaisantèrent, ou observèrent l’agonie du mammouth. Celle-ci se prolongea jusqu’en milieu de matinée, puis le grand corps soudain tressaillit, vida ses entrailles dans la fosse et cessa de bouger.

Les hommes ôtèrent alors leurs vêtements pour attaquer la bête au couteau. Ils sucèrent son sang pendant qu’il était encore chaud et prélevèrent des morceaux de langue et de bosse, car tel était le privilège des chasseurs. Ensuite, ils se lavèrent dans une mare d’eau claire, à laquelle ils firent l’offrande du globe oculaire intact afin de la remercier. Ils s’empressèrent de se rhabiller, car des nuées de moustiques tombaient sur eux. Puis ils festoyèrent. Quelque temps après apparurent les oiseaux charognards, qu’ils éloignèrent en leur jetant des pierres. Attirée par l’odeur de la carcasse, une meute de loups fit son apparition mais garda ses distances.

« Ils savent des choses sur les hommes, ces animaux dont j’ai pris le nom », commenta Loup-Rouge.

La tribu les rejoignit le lendemain en fin de journée. Elle n’avait pas un long chemin à faire, car les chasseurs de mammouths progressaient lentement et en zigzag, mais outre qu’elle comptait des vieillards et des enfants en bas âge, elle devait aussi transporter quantité de peaux, de poteaux et autres matériaux. Les cris de joie que poussèrent ses membres étaient tempérés par l’épuisement. Mais ils ne tardèrent pas à se mettre à l’ouvrage et, ce soir-là, Loup-Rouge retrouva Petit-Saule, sa femme.

Le matin venu, on entreprit de dépecer la bête, une tâche qui prendrait plusieurs jours. Loup-Rouge alla voir le chaman Celui-qui-Répond dans sa tente. Ils inhalèrent en silence la fumée montant d’un feu de tourbe sacré où l’on avait jeté des herbes de puissance. La pénombre était peuplée de présences entrevues ; les bruits parvenant du dehors semblaient issus du bout du monde. Mais les pensées de Loup-Rouge demeuraient pleines de vigueur.

« Nous avons fait un long chemin, déclara-t-il. L’est-il assez ?

— Les Hommes Cornus ne marchent plus dans mes rêves », répondit prudemment le chaman.

Loup-Rouge agita une main de haut en bas pour signaler son assentiment. Ceux qui avaient chassé le Peuple des Nuages de ses terres ancestrales n’avaient aucune raison de les poursuivre, mais leur fuite vers l’Est les avait amenés à traverser les territoires de tribus semblables à leurs ennemis, ce qui les avait obligés à pousser le plus loin possible. « Misérable est celui qui n’a pas de foyer », dit-il.

Le visage de Celui-qui-Répond se plissa à tel point que rides et traits de peinture s’y confondirent. Il palpa son collier de griffes. « La nuit, j’entends souvent gémir au vent ceux des nôtres que nous avons inhumés en chemin. Si nous pouvions honorer nos morts comme il se doit, ils auraient la force de nous aider, voire d’aller rejoindre les Chasseurs de l’Hiver.

— Apparemment, nous avons atteint un territoire où personne ne demeure, hormis de rares êtres frappés de débilité.

— Es-tu sûr qu’ils sont dépourvus de puissance ? Par ailleurs, tes chasseurs de mammouths se sont plaints de la difficulté de la traque.

— Trouverons-nous jamais un lieu plus accueillant ? Je me demande si Foyer-du-Ciel n’a pas embelli dans notre souvenir. À moins que les mammouths ne se fassent rares dans toutes les contrées. J’ai trouvé ici des traces de bisons, de chevaux et de caribous, entre autres. En outre, pendant que nous étions en chasse, nous avons vu une chose merveilleuse, et je voulais t’en parler. Cela veut-il dire que nous étions les bienvenus ou que nous courions un danger ? »

Loup-Rouge relata sa rencontre avec l’étrange couple. Puis il rapporta les autres découvertes faites par son groupe – éclats de pierre, restes de feux de camp, fragments d’os de lapin –, autant de signes d’une présence humaine. Contrairement aux tribus de l’Ouest, les habitants du lieu devaient être faibles et chétifs, car le gros gibier ne semblait nullement craindre l’homme, et celui qui accompagnait la femme aux cheveux de paille était nu et armé en tout et pour tout d’une pierre taillée. Quant à cette femme, elle se signalait par sa haute taille, ses yeux clairs et son étrange mise. Elle n’avait pas caché sa colère lorsque les chasseurs avaient défié son compagnon, mais tous deux étaient partis sans chercher l’affrontement. Sa tribu serait-elle disposée à traiter avec le Peuple des Nuages, avec de vrais hommes ?

« Mais peut-être est-elle un troll, peut-être devons-nous poursuivre notre route », conclut Loup-Rouge.

Comme il s’y était attendu, le chaman s’abstint de lui répondre mais lui demanda : « Veux-tu aller t’en assurer ?

— Oui, avec quelques amis courageux. Si nous ne sommes pas revenus quand la carcasse sera prête, tu sauras que ce pays n’est pas pour notre peuple. Mais nous sommes restés si longtemps sans foyer.

— Je vais lancer les os. » Ils retombèrent d’une façon telle que le chaman ordonna : « Laisse-moi seul jusqu’à l’aube. »

Durant la nuit, Loup-Rouge et Petit-Saule l’entendirent chanter. Son tambour ne cessait de tonner. Leurs enfants rampèrent jusqu’à eux et ils se blottirent les uns contre les autres, impatients de voir le soleil se lever.

Dès les premières lueurs, Loup-Rouge se présenta devant la tente de Celui-qui-Répond. Le chaman en sortit hagard et tremblant. « Mon esprit a erré alentour, dit-il à voix basse. J’ai marché dans un pré où les fleurs étaient belles, mais elles m’ont interdit de savourer leur suc. J’étais hibou, éclos de la lune, et j’ai pris dans mes serres l’étoile du matin. La neige est tombée en plein été. Va si tu l’oses. »

Loup-Rouge inspira profondément et bomba le torse.

Cinq hommes l’accompagnaient. Que Renard-Véloce soit de la partie ne le surprenait pas, et il en allait de même pour Coureur-des-Neiges et Lame-Brisée. Il devina qu’Attrapeur-de-Chevaux et Bois-de-Caribou avaient besoin de dominer leur peur. Leur quête les conduisait vers le Sud, car c’était par là qu’était partie la femme aux cheveux jaunes ; par ailleurs, les traces de présence humaine étaient plus abondantes dans cette direction.

La contrée se faisait de plus en plus sèche à mesure qu’ils descendaient. Prairies et bosquets furent bientôt omniprésents. Enfin, les voyageurs parvinrent au point où la Grande Eau se déployait sous un ciel empli de vent, de fumée et de sifflements. Les vagues se fracassaient à grand bruit sur le sable, refluaient en susurrant. Les goélands croisaient sur un vent salé. Le sol était jonché d’os, de coquillages, d’algues et de bois flotté. Le Peuple des Nuages connaissait mal ce milieu ; il chassait le plus souvent à l’intérieur des terres. Rassemblant leur courage, Loup-Rouge et ses hommes suivirent la grève en direction de l’est, car ils avaient sans doute plus de chances de trouver quelqu’un de ce côté.

En chemin, ils prirent conscience des nombreuses richesses de ce pays. S’il y avait des poissons morts échoués sur la grève, les eaux devaient grouiller de poissons vivants. Ces coquillages avaient jadis abrité de la chair. Les récifs disparaissaient sous la masse des phoques et des cormorans. Lamantins et loutres de mer bondissaient sur les vagues. « Mais nous ne savons pas chasser ce gibier, regretta Lame-Brisée.

— Nous apprendrons », rétorqua Renard-Véloce.

Loup-Rouge garda son avis pour lui-même. Dans son esprit frémissait une idée, pareille à un enfant dans le ventre de sa mère.

Soudain, là où un fleuve courant au fond d’une ravine se jetait dans la mer, ils aperçurent deux personnes. Celles-ci les virent aussi et fuirent en remontant le courant. « Allez-y doucement, dit Loup-Rouge à ses compagnons. Il serait malavisé de les effrayer. »

Il s’avança à la tête du groupe, sa lance dans la main droite mais la gauche tendue, la paume en avant. Les étrangers continuèrent de reculer. C’étaient de jeunes garçons et non des hommes, avec un fin duvet sur les joues. Pour se protéger du vent, ils portaient des peaux de bêtes non tannées mais adoucies par mastication et attachées à leur cou par un cordon. Vu leur état, elles avaient été prélevées sur des charognes et non sur du gibier fraîchement tué. A leur taille pendait une bourse attachée par une lanière et non cousue. Leurs chaussons étaient également grossiers. Chacun d’eux portait une pierre taillée et un bout de peau contenant les moules qu’il avait ramassées.

Coureur-des-Neiges partit d’un petit rire. « Hé ! ils sont aussi courageux que des souris ! »

L’espoir fit battre les tempes de Loup-Rouge. « Peut-être sont-ils plus précieux que des mammouths. Doucement, j’ai dit. »

Des aulnes verts poussaient sur les berges, mais leur faible hauteur comme leur maigre feuillage ne gênaient ni les mouvements, ni la visibilité. L’un des garçons poussa un cri. Sa voix était mal assurée. Le vent l’emporta vers les arbustes bruissants. Les chasseurs s’avancèrent. D’autres hommes apparurent en haut de la ravine. Ils descendirent dans le lit du fleuve et se figèrent. Les deux garçons s’empressèrent de les rejoindre.

À la tête du petit groupe se trouvait un homme que Loup-Rouge reconnut. Derrière lui se tenait un jeune adulte. Encore derrière, deux femmes et une fille pubère, à peine mieux vêtues que les mâles, qui faisaient taire plusieurs enfants nus. « C’est là toute leur tribu ? s’émerveilla Bois-de-Caribou.

— Les autres sont peut-être à la cueillette, dit Loup-Rouge. Mais ils ne sont sûrement pas très nombreux, sinon nous les aurions repérés avant.

— Où est… la grande femelle avec des cheveux semblables au soleil ?

— Peu importe. Aurais-tu peur d’une femme ? Viens. » Loup-Rouge s’avança d’un pas décidé. Ses chasseurs se déployèrent autour de lui. C’était ainsi que le Peuple des Nuages avait affronté les Hommes Cornus, dont le nombre avait fini par leur imposer la retraite. Les chasseurs qui l’entouraient étaient alors des enfants, mais leurs pères les avaient bien éduqués. Un jour, peut-être devraient-ils se battre, eux aussi.

Loup-Rouge fit halte à trois pas du chef. Ils se jaugèrent du regard. Le silence se prolongea sous les assauts du vent. « Bienvenue, dit enfin Loup-Rouge. Qui êtes-vous ? »

L’autre remua les lèvres sous sa barbe. On aurait dit le gazouillis d’un oiseau. « Ils ne savent pas parler ? grommela Attrapeur-de-Chevaux. Sont-ils seulement humains ?

— En tout cas, ils sont hideux, rétorqua Bois-de-Caribou.

— La femme, pas tant que ça », murmura Lame-Brisée.

Le regard de Loup-Rouge s’attarda sur la jeune fille. Ses épaisses tresses encadraient un visage délicat. Elle frissonna et resserra sa cape sur son corps malingre. Il se tourna de nouveau vers l’homme, qui était sans doute son père. Se frappant le torse du poing, il prononça son nom. L’autre sembla comprendre lorsqu’il répéta son geste pour la troisième fois et il l’imita en déclarant : « Aryuk. » Puis, agitant la main, il ajouta : « Tulat.

— Eh bien, nous savons comment il faut les appeler, commenta Loup-Rouge.

— Ce sont leurs vrais noms ? » se demanda Renard-Véloce. Dans leur peuple, le vrai nom d’un homme n’était connu que de son esprit des rêves et de lui-même.

« Peu importe », fit Loup-Rouge. Il percevait sans peine la nervosité de ses hommes, leur sueur en était imprégnée. Lui-même était tendu. Qui était donc cette femme mystérieuse ? Ils ne devaient pas laisser la peur ronger leur courage. « Venez, nous allons jeter un coup d’œil. »

Il s’avança d’un pas conquérant. Aryuk et le jeune homme firent mine de lui barrer le passage. Il sourit et agita sa lance. Ils eurent un mouvement de recul et échangèrent quelques murmures. « Où est passée votre protectrice ? » railla Loup-Rouge. Seul le vent lui répondit. Enhardis, ses hommes se mirent en marche à leur tour. Les autochtones les suivirent dans le désordre, mi-maussades, mi-effrayés.

Un peu plus loin, le Peuple des Nuages trouva leur foyer. La ravine s’élargissait en amont et une corniche saillait au-dessus d’elle, à l’abri des eaux. On entendait couler un ruisseau sur le coteau couvert de fourrés – sans doute une source jaillissait-elle non loin de là, car l’eau du fleuve était trop salée pour qu’on la boive. Trois minuscules huttes étaient blotties les unes contre les autres. Les autochtones avaient commencé par empiler des roches jusqu’à hauteur de leurs épaules, laissant une ouverture pour entrer et sortir, comblant ensuite les interstices avec de la mousse. Pour le toit, ils avaient posé à plat du bois mort, qu’ils avaient ensuite recouvert de tourbe. En guise de porte, ils avaient pour les protéger du vent des fagots de branchages liés par des boyaux. Dans l’un des abris rougeoyait un feu couvert, sans doute entretenu en permanence. Non loin de là était aménagé un dépotoir, au-dessus duquel flottait une nuée de mouches.

« Ah ! ça pue, lança Lame-Brisée. Et les terriers des lapins sont plus beaux. » Les huttes de terre que leur peuple édifiait pour se protéger du froid, en attendant d’avoir le temps d’en bâtir de plus solides, étaient plus spacieuses et plus propres. Quant à leurs tentes de cuir, elles étaient à la fois douillettes et bien aérées.

« Allez voir à l’intérieur, ordonna Loup-Rouge. Coureur-des-Neiges, monte la garde avec moi. »

De toute évidence, les Tulat étaient fâchés que l’on fouille leurs domiciles, mais seul Aryuk et le jeune adulte osèrent leur lancer des regards furibonds. Les chasseurs trouvèrent d’importantes réserves de viande et de poisson séchés, ainsi que des fourrures et des peaux d’oiseau. « Au moins savent-ils tendre des pièges, ricana Loup-Rouge. Tulat, nous acceptons votre hospitalité. »

Ses hommes prirent et mangèrent ce qui leur faisait envie. Aryuk finit par se joindre à eux, mais il conserva une position accroupie alors qu’ils s’étaient assis en tailleur. Il mâchonna un bout de saumon et leur lança à plusieurs reprises un sourire avenant.

Ensuite, Loup-Rouge et ses hommes explorèrent les alentours du fleuve. Une sente qu’ils avaient repérée grâce à leur œil entraîné les conduisit en un point situé au bord d’un ruisseau tout proche.

À en juger par le disque de terre nue et tassée, il s’était récemment trouvé ici un objet de belle taille. De quoi s’agissait-il exactement ? Qui l’avait fabriqué et pourquoi ? Qui l’avait emporté et comment ? Chacun d’eux s’efforça de cacher sa peur à ses camarades.

Loup-Rouge fut le premier à se ressaisir. « Je pense que c’est ici que demeurait la sorcière, mais qu’elle est partie. Craignait-elle les esprits qui nous viennent en aide ?

— Les indigènes nous le diront, une fois que nous saurons comment leur parler, dit Renard-Véloce.

— Les indigènes feront bien davantage », répondit Loup-Rouge d’une voix traînante. Exultant : « Nous n’avons rien à redouter, je crois bien. Rien ! Les esprits nous ont amenés dans un nouveau foyer, bien plus beau que nous n’osions le rêver. »

Ses hommes en restèrent bouche bée. Il ne leur exposa pas tout de suite son idée. Comme ils regagnaient le campement, il reprit d’un air pensif : « Oui, nous devons apprendre leur langue et nous devons leur enseigner… ce que nous voulons qu’ils sachent. » Son regard se porta sur Aryuk et sa famille. L’échine courbée, ils attendaient de subir leur sort. Les adultes s’agrippaient par les mains, les femmes serraient les enfants contre elles. « Nous allons commencer par emmener l’un d’eux à notre camp. » Il adressa un sourire à la jeune fille. Un regard de terreur pure y répondit.

<p>1965 apr. J.C.</p>

En ce bel après-midi d’avril, Wanda Tamberly venait au monde à San Francisco, de l’autre côté de la baie. Chrononaute ou pas, elle ne pouvait réprimer un certain frisson. Bienvenue, ô moi !

Simple coïncidence. Si Ralph Corwin lui avait fixé cette date pour leur rendez-vous, c’était parce que sa maison de Berkeley ne serait pas disponible avant ce jour-là. La Patrouille, qui souffrait d’un manque d’effectif chronique, ne pouvait affecter que quelques spécialistes aux migrations de l’homme dans le Nouveau Monde, si importantes fussent ces dernières. Totalement surmenés, ils ne cessaient d’aller et de venir entre présent et passé, transitant toujours par cette antenne administrative.

A l’instar de la plupart des bureaux spécialisés, celui-ci avait l’apparence d’un immeuble résidentiel, loué pour une durée de plusieurs années par des personnes qui y avaient élu résidence. Le choix de l’Amérique du XXe siècle s’était tout de suite imposé. La plupart des spécialistes cités plus haut en étaient originaires et se fondaient sans peine dans la population. Ils ne pouvaient cependant pas utiliser le QG régional de San Francisco ; un surcroît d’activité l’aurait rendu un peu trop repérable. Le Berkeley des années 60 constituait une solution de rechange presque parfaite. Dans ce haut lieu du non-conformisme, nul ne prêtait attention aux excentriques de passage. Quelques années plus tard, cependant, le développement de la consommation de drogue entraînerait une trop forte présence policière ; mais la Patrouille en aurait fini avec ce projet et évacué sa base.

Seul défaut : le bâtiment n’abritait aucun local susceptible d’accueillir des scooters temporels. Tamberly emprunta les transports en commun, descendit à Telegraph Avenue, mit le cap au nord et fit le tour du campus. La journée était splendide et sa curiosité éveillée. Cette décennie avait acquis un statut légendaire durant son adolescence.

La déception était de taille. Ce n’était partout que saleté, arrogance et prétention. Lorsqu’un garçon au jean maculé de crasse et enveloppé dans une couverture indienne bidon lui brandit un tract vantant les vertus de la paix dans un style pompeux, elle se rappela l’avenir proche – le Cambodge, les boat-people – et lui déclara avec un sourire suave : « Non merci, je suis une fasciste doublée d’une belliciste. » Un jour, Manse avait évoqué devant elle ses souvenirs des sixties d’une façon qui aurait dû lui mettre la puce à l’oreille. Mais pourquoi se soucier de telles vétilles alors que les cerisiers étaient en fleur ?

Le bâtiment qu’elle cherchait étais sis dans Grove Street (une rue destinée à être rebaptisée Martin Luther King Jr. Way et que les étudiants de sa génération surnommaient Milky Way). Une maison modeste et bien entretenue ; un propriétaire satisfait n’est jamais trop curieux. Elle gravit les marches du perron et sonna.

La porte s’ouvrit. « Miss Tamberly ? » Comme elle opinait : « Comment allez-vous ? Donnez-vous la peine d’entrer. » Elle avait devant elle un homme mince, au profil de Romain, doté d’une moustache taillée en brosse et de cheveux ondulés grisonnants. Il portait une chemise marron avec des épaulettes et une batterie de poches, un pantalon de toile au pli impeccable et des sandales Birkenstock. La quarantaine bien tassée, mais ça ne voulait rien dire quand on bénéficiait du traitement de longévité de la Patrouille.

Il referma la porte derrière elle et la gratifia d’une solide poignée de main. « Corwin. » Sourire. « Pardon pour le « Miss ». Je ne pouvais pas vous appeler « Agent Tamberly », vous auriez tout aussi bien pu faire la quête pour quelque bonne cause. Mais peut-être préférez-vous « Miz » ?

— Peu importe, répondit-elle sur un ton volontairement décontracté. Manse Everard m’a expliqué que ces appellations avaient tendance à muter. » Oui, fais-lui comprendre que tu es pote avec un agent non-attaché. Au cas où il serait en mal d’autorité. « Ces derniers temps… oui, l’expression est bien choisie, vu que j’ai quitté la Béringie il y a moins de huit jours dans mon temps propre… j’étais Khara-tse-tuntyn-bayuk, Elle-qui-Connaît-l’Étrange. » Montre à ce grand anthropologue que l’humble naturaliste que tu es n’est pas tout à fait idiote.

Elle se demanda si c’était son accent pseudo-britannique qui la hérissait. En interrogeant le QG, elle avait appris qu’il était né à Détroit en 1895. Mais, avant d’entrer dans la Patrouille, il avait fait de l’excellent travail sur les Indiens durant les années 20 et 30.

« Ah bon ? » Son sourire s’élargit. Il est plutôt charmant, en fait, s’avoua-t-elle. « Préparez-vous à souffrir. Je vais vous presser comme un citron pour découvrir tout ce que vous savez sur ce milieu. Mais commençons par vous mettre à l’aise. Quels sont vos goûts en matière de rafraîchissements ? Café, thé, bière, vin, quelque chose de plus corsé ?

— Café, s’il vous plaît. Il est encore tôt. » Il la conduisit au séjour et l’invita à s’asseoir dans un fauteuil. Les meubles avaient vécu. Les murs disparaissaient derrière les livres, en majorité des ouvrages de référence. Il s’excusa pour gagner la cuisine, en revenant avec un plateau de pâtisseries qu’elle trouva délicieuses. Une fois qu’il l’eut posé sur la table basse, il s’assit face à elle et lui demanda la permission de fumer. C’était fort poli pour une personne de son époque ; contrairement à Manse, qui préférait la pipe, il alluma une cigarette.

« Est-ce que nous sommes seuls ici ? demanda-t-elle.

— Pour le moment. J’y ai veillé, et ce ne fut pas sans mal. » Rire. « Ne craignez rien. Je ne voulais pas que nous soyons dérangés pendant que nous faisions connaissance, c’est tout. Je suis mieux à même d’apprécier un récit quand je connais celui ou celle qui le raconte. Qu’est-ce qu’une gentille fille comme vous fabrique dans une organisation comme celle-ci ?

— Eh bien, vous le savez, répondit-elle, surprise. De la zoologie, de l’écologie… ce qu’on appelait l’histoire naturelle du temps de votre jeunesse. »

Hé ! ne sois pas insultante ! A son grand soulagement, il ne sembla pas relever. « Oui, bien sûr, on m’a mis au courant. » Tout sucre et tout miel : « Vous êtes une scientifique pure et dure, uniquement motivée par la soif de connaissance. Je vous envie, permettez-moi de le dire. »

Elle secoua la tête. « Non, pas tout à fait, sinon je ne serais pas une Patrouilleuse. Les scientifiques purs et durs… on n’en trouve que dans les institutions de l’avenir, pas vrai ? Pour ce qui est de mon boulot… eh bien, si la Patrouille veut comprendre les peuples du passé, notamment ceux qui sont proches de la nature, elle doit acquérir une connaissance approfondie de leur environnement. C’est pour ça que je joue les Jane Goodall en un point spatio-temporel bien précis. L’arrivée des Paléo-Indiens était grosso modo attendue en ce lieu et en cette heure. Non que je fusse censée les rencontrer en personne – si ça s’est fait, seul le hasard en est responsable –, mais ma mission consistait entre autres à décrire l’environnement où ils allaient débarquer, les ressources qu’ils pourraient exploiter, et cætera. »

Consternée : Qu’est-ce qui te prend de déblatérer comme ça ? Il sait tout ça par cœur. Tu es trop nerveuse. Ressaisis-toi, petite cruche.

Corwin tiqua. « Plaît-il ? Jane Goodall ? »

Tamberly se détendit. « Pardon, j’avais oublié. Elle n’est pas encore connue. Une éthologue célèbre pour ses études en milieu naturel.

— Votre modèle, en quelque sorte, hein ? Une scientifique d’élite, à en juger par vos résultats. » Il sirota son thé. « Je me suis mal exprimé. Naturellement, je connais les objectifs de votre mission et la raison pour laquelle on vous l’a confiée. Ce que j’aimerais savoir, c’est pourquoi vous nous avez rejoints et comment vous avez appris notre existence. »

Évoquer de tels sujets devant un homme aussi cultivé que séduisant était fort agréable – suffisamment, en tout cas, pour l’amener à se détendre. En 1987 et après, elle avait souffert de ne pouvoir se confier à ses parents, à sa sœur, à ses amis, qui tous se demandaient pourquoi elle interrompait ses études afin de se consacrer à un mystérieux travail qui l’éloignait de ses proches. Durant sa période de formation à l’Académie de la Patrouille, elle avait plus d’une fois cherché en vain une oreille compatissante. Mais elle avait fini par dépasser ce stade. À moins que… ?

« Eh bien, c’est une longue histoire, trop longue pour que j’entre dans les détails. Lorsque j’ai entamé mes études de biologie évolutionnaire à Stanford, mon oncle appartenait déjà à la Patrouille, sans que sa famille en soit informée, bien entendu. Il était… oh ! zut, on devrait passer au temporel, vous ne croyez pas ? Quand je veux parler de voyage dans le temps en anglais, je finis toujours par faire des nœuds dans mes phrases.

— Non, je préférerais vous entendre dans votre langue maternelle. Vous en dites davantage sur vous-même. Ce qui est charmant, si je puis me permettre. Poursuivez, je vous en prie. »

Grand Dieu, mais c’est qu’il me ferait rougir ! Tamberly reprit en hâte : « Oncle Steve se trouvait dans le Pérou du XVIe siècle, déguisé en moine, pour suivre le cours de l’expédition de Pizarre. »

(Car cette conquête était l’un des épisodes clés de l’histoire. Si elle s’était déroulée différemment, l’ensemble de l’avenir en aurait été changé, et le XXe siècle aurait été privé des États-Unis d’Amérique mais aussi de la famille Tamberly dans son ensemble. Sous la réalité est tapie la forme suprême de l’indétermination quantique. Au niveau des phénomènes observables, celle-ci se manifeste sous la forme du chaos, au sens physique du terme – la capacité des forces infinitésimales à causer des catastrophes à grande échelle. Voyagez dans le passé, et vous devenez capable de l’altérer, d’annuler l’avenir qui vous a donné naissance. Vous n’en continuerez pas moins d’exister, sans parentèle ni cause première, telle l’incarnation de l’insignifiance universelle ; mais le monde dont vous étiez issu n’existera – n’aura existé – que dans votre souvenir.

Lorsque le voyage dans le temps est devenu un fait, est-ce l’altruisme qui a poussé les surhommes danelliens à venir de leur futur lointain pour fonder et organiser la Patrouille du temps ? Celle-ci a pour mission d’assister, de secourir, de conseiller et de rendre justice, bref d’accomplir les tâches qui sont du ressort de toute force de police qui se respecte. Mais elle doit aussi empêcher les idiots, les criminels et les déments de détruire l’histoire, cette histoire dont le but ultime est l’avènement des Danelliens. Pour ceux-ci, c’est peut-être une simple question de survie. Ils ne nous l’ont jamais dit, c’est à peine si nous les voyons, nous n’en savons rien.)

« Des bandits venus d’un avenir lointain et projetant de détourner la rançon d’Atahualpa… non, c’est trop compliqué. Il nous faudrait des heures. Le résultat des courses, c’est qu’un conquistador s’est emparé d’un scooter, a appris à s’en servir et a découvert mon existence ainsi que le lieu où je me trouverais à un moment donné. Il m’a kidnappée afin de m’obliger à lui servir de guide dans l’Amérique du XXe siècle, espérant se procurer des armes modernes par mon intermédiaire. Il avait des projets tout à fait grandioses. »

Corwin lâcha un sifflement. « Je vois ce que vous voulez dire. Qu’il ait réussi ou non, sa tentative aurait eu des conséquences catastrophiques. Et je n’en aurais rien su, vu que je n’aurais jamais vu le jour. Non que ma petite personne ait une quelconque importance, mais il y a de quoi vous faire réfléchir, hein ? Comment a fini toute cette histoire ?

— L’agent Everard m’avait contactée dans le cadre de son enquête sur la disparition d’oncle Steve. Il ne m’avait rien dit sur la Patrouille, naturellement, mais il m’avait laissé son téléphone et… j’ai tenté le tout pour le tout et réussi à l’appeler. Il m’a libérée. » Tamberly ne put s’empêcher de sourire. « Dans le plus pur style « Cavalerie à la rescousse ». Du coup, sa couverture était flambée.

» Son devoir lui commandait de s’assurer que je fermerais mon clapet. J’aurais pu accepter le conditionnement et me retrouver incapable de parler de voyage dans le temps avec mes proches, ce qui m’aurait permis de reprendre le cours de ma vie là où je l’avais laissé. Mais il m’a proposé une autre solution. M’engager dans la Patrouille. Il ne me voyait pas dans la peau d’une femme-flic, et il avait sans doute raison, mais la Patrouille a également besoin de scientifiques de terrain.

» Bref, quand on m’a proposé de faire de la paléontologie avec des spécimens vivants, je ne pouvais pas refuser. Est-ce qu’un ours va ch… euh… est-ce que le pape est catholique ?

— Donc, vous avez suivi la formation de l’Académie, murmura Corwin. Je suppose que le site vous a coupé le souffle. Par la suite, je présume, vous avez travaillé au sein d’une équipe jusqu’à ce qu’on vous considère comme la candidate idéale pour ce poste de terrain en Béringie. » Tamberly acquiesça.

« Il faut absolument que vous me narriez par le menu votre aventure espagnole, reprit Corwin. C’est tout bonnement extraordinaire. Mais vous avez raison : le devoir avant tout. Espérons que nous aurons le loisir d’en discuter un peu plus tard.

— Et arrêtons de parler de moi, suggéra-t-elle. Comment êtes-vous entré dans la Patrouille ?

— Cela n’avait rien de sensationnel. En fait, c’est arrivé le plus banalement du monde. Un recruteur qui me considérait comme un candidat potentiel a cultivé mon amitié et m’a incité à passer certains tests, après quoi il m’a révélé la vérité et m’a proposé de m’engager. Il savait que j’accepterais, bien entendu. Reconstituer l’histoire non écrite du Nouveau Monde… contribuer à l’écrire, en fait… bref, vous me comprenez, ma chère.

— Vous n’avez pas eu de mal à couper les ponts avec vos proches ? » Moi, je pense que je n’y arriverai jamais, pas vraiment, du moins tant que… tant que papa, maman et Susie seront encore vivants… Non, ne pense pas à ça, pas maintenant. Le soleil brille trop fort derrière cette fenêtre.

« Pas vraiment, non, répondit Corwin. J’étais en train de vivre mon deuxième divorce et je n’avais pas d’enfants. Je ne supportais plus la mesquinerie de la vie universitaire. J’ai toujours été une sorte de loup solitaire. Il m’était arrivé de diriger une équipe, mais je préfère de loin le travail de terrain, et les agents de la Patrouille me paraissent préférables à certains de mes ex-collègues. »

Mieux vaut orienter la conversation vers des sujets moins intimes, songea Wanda. « Très bien, monsieur, vous m’avez priée de venir vous voir afin de vous parler de la Béringie. Je vais faire mon possible, mais les informations en ma possession sont assez limitées, j’en ai peur. Le plus souvent, je ne m’éloignais pas de la zone où j’étais affectée ; les territoires qui me restent inconnus sont immenses. Et je n’ai vécu que deux années propres dans ce milieu, en comptant les permissions que j’ai passées dans ma famille ou dans des endroits plus riants. Mon temps de présence effective se monte à cinq années locales, car j’espaçais mes visites de plusieurs mois, en fonction des observations que je comptais faire en telle ou telle saison. Je ne peux donc vous proposer qu’un échantillonnage fort limité. » Et jamais je n’aurais pu faire mieux, ajouta-t-elle dans son for intérieur.

« Permissions ou pas, vous avez vécu à la dure. Vous me faites l’effet d’une jeune femme courageuse.

— Non, non. Ce milieu est tout bonnement fascinant. » Tamberly sentit son cœur battre plus fort. Vas-y, saisis ta chance. « De par sa nature même, mais aussi parce qu’il est important aux yeux de la Patrouille, contrairement aux apparences. Docteur Corwin, c’est une erreur que de mettre un terme à ce projet. J’ai rencontré des problèmes scientifiques que je laisse irrésolus. Ils doivent me laisser retourner là-bas, et j’espère que vous pourrez les en convaincre.

— Hum. » Il se caressa la moustache. « Votre souhait n’est malheureusement pas prioritaire, j’en ai peur. Je peux me renseigner, mais évitez les faux espoirs. Désolé. » Gloussement. « Toute considération scientifique mise à part, vous avez dû vous amuser, je présume. »

Elle acquiesça vigoureusement, tout en sentant son cœur se serrer. « Oh ! que oui. Une terre hostile, mais… oh ! si vivante. Et les Nous sont adorables.

— Les Nous ? Ah ! oui. C’est ainsi que se désignent les aborigènes, je présume. Le sens du mot « Tulat ». Ils avaient oublié l’expédition qu’avaient accueillie leurs aïeux et pensaient être seuls au monde jusqu’à votre apparition.

— Exact. Je ne comprends pas qu’on se désintéresse d’eux à ce point. Ils ont occupé cette région pendant des millénaires. Des gens comme eux sont allés jusqu’en Amérique du Sud. Mais la Patrouille ne s’est intéressée qu’à une seule tribu. Tout ce qu’elle en a appris, c’est leur langage et une vague idée de leurs mœurs. Lorsqu’on m’a transmis ces données par électro-imprégnation, j’ai été consternée de leur minceur. Pourquoi personne ne se soucie d’eux ? »

Il lui répondit d’un air grave et pondéré. « On vous l’a sûrement expliqué. Nous n’avons ni le personnel ni les ressources nécessaires pour étudier en profondeur les ethnies dont l’influence sur l’histoire a été négligeable. Les premiers migrants qui ont franchi cet isthme entre deux baisses du niveau des océans, il y a vingt mille ans de cela, n’ont jamais progressé au-delà du stade primitif. En fait, les archéologues du XXe siècle ont presque tous douté de leur existence. Les quelques traces qu’ils ont laissées – outils et feux de camp – pouvaient s’expliquer par des causes naturelles. Ce sont les chasseurs arrivés lors de la dernière glaciation du pléistocène, dite glaciation du Wisconsin, entre les stades de Cary et de Mankato, qui ont peuplé les deux continents. Leurs prédécesseurs ont péri à petit feu, à moins qu’ils ne les aient exterminés. S’il y a eu des croisements entre les deux peuplades – du fait de captives, sans doute –, ils étaient fort rares et le sang de l’ancien peuple s’est dilué dans celui du nouveau.

— Je sais ! Je sais ! » Tout juste si elle n’avait pas hurlé. Les larmes perlaient à ses paupières. Tu n’as pas besoin de me faire un cours magistral, je ne suis pas une bizuth. C’est tes vieilles habitudes qui reprennent le dessus ? « Ce que je veux dire, c’est : pourquoi tout le monde s’en fout ?

— Un Patrouilleur doit apprendre à s’endurcir, comme un médecin ou un policier. Sinon, il finit brisé par les cas qu’il doit traiter. » Corwin se pencha vers elle. Il enveloppa de sa main le poing qu’elle tenait crispé sur sa cuisse. « Mais je ne m’en fous pas, n’allez surtout pas le croire. Cela m’intéresse au plus haut point. Certes, je me soucie avant tout des Paléo-Indiens. L’avenir leur appartient. Mais je souhaite apprendre tout ce que vous savez de l’ancien peuple, sans parler de ce que je suis susceptible de découvrir. Moi aussi, je suis prêt à les aimer. »

Tamberly déglutit et se redressa. Elle se dégagea puis, ne souhaitant pas donner l’impression qu’elle le fuyait, lui répondit : « Merci. Merci. Ce qui va arriver… au tout début… à ces gens que je connais, à ces… individus… ça n’a pas besoin d’être horrible. N’est-ce pas ?

— Bien sûr que non. Les étrangers que vous avez vus débarquer appartenaient sans doute à une petite tribu. Ils formaient l’avant-garde de la migration, j’imagine, et le gros des troupes n’a débarqué qu’une ou deux générations après. Par ailleurs, si j’ai bien compris, vos Tulat vivaient sur la côte et ne chassaient pas le gros gibier. Il n’y avait donc aucune rivalité entre eux.

— J’espère que vous avez raison. Mais s’ils entrent en… en conflit, pouvez-vous les aider ?

— Hélas, non. La Patrouille n’a pas le droit d’intervenir. » Elle se sentait de nouveau pleine d’énergie. « Écoutez, les chrononautes ne peuvent faire autrement que d’intervenir, d’interférer même. J’ai affecté ces gens de toutes sortes de façons, pas vrai ? J’ai sauvé plusieurs vies grâce à mes antibiotiques, j’ai abattu un fauve dangereux… et le simple fait de ma présence, les questions que j’ai posées et celles auxquelles j’ai répondu… bref, le moindre de mes actes a eu une conséquence. Personne n’a élevé d’objection. Je n’ai rien dissimulé, j’ai rapporté tout ce que j’ai fait, et personne n’a rien dit.

— Vous savez très bien pourquoi. » Peut-être avait-il compris qu’il avait eu tort de jouer les professeurs, car il parlait à présent d’un ton posé, sans colère ni condescendance, comme s’il avait affaire à une jeune femme bouleversée. « Le continuum tend à préserver sa structure. C’est seulement à certains points critiques de l’histoire qu’un changement radical devient possible. Ailleurs, il y a toujours compensation. De ce point de vue-là, votre intervention n’a eu aucune conséquence. Dans un certain sens, elle a « toujours » fait partie du passé.

— Oui, oui, oui. » Elle maîtrisa le ressentiment qui l’habitait et que le ton conciliant de son interlocuteur n’avait en rien entamé. « Pardon. Je dois vous paraître bien stupide et bien ignare, n’est-ce pas ?

— Non. Vous êtes soumise à une forte tension. Vous vous efforcez de clarifier vos intentions. » Sourire de Corwin. « C’est inutile. Détendez-vous.

— Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi on ne peut rien faire, insista-t-elle. Oh ! je ne demande pas un truc monstrueux, du genre à s’enkyster dans la mémoire collective. Mais… oh ! ces chasseurs étaient si arrogants ! S’ils commencent à tyranniser les Nous, on pourrait leur dire de garder leurs distances, quitte à y aller d’une petite démonstration de force – des feux d’artifice, par exemple.

— Vous perdez de vue la situation globale, répliqua-t-il. La population de la Béringie ne se limite plus… a cessé de se limiter, devrais-je dire… à une société statique ayant à peine dépassé le stade éolithique – si l’on peut parler de société dans le cas d’une peuplade aussi dispersée. Elle a été envahie par une culture ou un ensemble de cultures avancées, dynamiques et progressistes. En l’espace de quelques générations, ces nouveaux venus ont descendu le corridor séparant l’Inlandsis laurentidien de l’Inlandsis de la cordillère pour déboucher sur les grandes plaines, où la taïga se transformait en prairie fertile à mesure du recul des glaciers. Ils se sont alors multipliés dans des proportions incroyables. Moins de deux mille ans après le moment où vous les avez rencontrés, ils fabriquaient les superbes pointes de silex du site Clovis. Peu après, ils achevaient d’exterminer le mammouth, le cheval, le chameau, bref la plupart des grands mammifères du continent. Par la suite, ils ont donné naissance aux diverses ethnies amérindiennes… mais vous savez déjà tout cela, je présume.

» Ce que je veux vous faire comprendre, c’est que nous avons affaire à une situation instable. Certes, elle date d’un passé fort lointain. Il n’en subsistera aucune trace écrite permettant aux morts d’édifier les vifs. Néanmoins, il est impossible d’écarter la possibilité d’un vortex causal. En conséquences, nous devons veiller à exercer une influence minimale dans le cadre de nos recherches sur le terrain. Seul un agent non-attaché est compétent pour engager une action décisive, et un tel homme ne prendrait ce genre d’initiative qu’en cas d’extrême urgence. »

Ou une telle femme, ajouta mentalement Tamberly. Mais n’oublions pas à quelle époque il est né et a été élevé. Ses intentions sont louables. Mais il aime s’écouter parler, ça c’est sûr.

Son agacement lui fit oublier son inquiétude. Lorsqu’il ajouta : « Ne l’oubliez pas, il est fort probable que vous vous alarmiez en vain et qu’il ne soit rien arrivé de grave à vos amis », elle en convint dans son for intérieur. Pourquoi diable était-elle sujette à ces sautes d’humeur, au fait ? Eh bien, elle était passée tout droit de la préhistoire à une époque si semblable et en même temps si différente de la sienne que cela ne pouvait que la déstabiliser. Son travail allait rester inachevé, elle se faisait du souci pour les Nous, elle était triste à l’idée de ne plus jamais les revoir, angoissée par cette confrontation avec un Patrouilleur jouissant de plusieurs décennies d’expérience… Pas étonnant qu’elle soit dans un tel état. Tu as intérêt à te calmer, ma fille.

« Votre café a refroidi, fit remarquer Corwin. Je vais vous en servir un autre. » Il alla vider sa tasse, la remplit de café chaud et produisit une flasque de brandy. « Permettez-moi de nous prescrire un petit remontant.

— Euh… un dé à coudre, pas plus », concéda-t-elle.

Ce fut le geste plus que l’alcool qui lui fit du bien. Plutôt que de persister à vouloir la convaincre, Corwin passa ensuite à des considérations plus pratiques. Ses questions et ses remarques intelligentes constituaient le meilleur antidote à la tension nerveuse.

Il alla chercher plusieurs livres, les ouvrit pour lui montrer les cartes idoines et lui décrivit les ères géologiques qu’avait traversées son terrain d’expérience. Elle avait déjà étudié la question, naturellement, mais il lui restitua le contexte d’une façon aussi vivante que précise.

Durant l’ère qui lui était familière, la Béringie n’occupait pas, et de loin, le maximum de sa superficie. Cela demeurait toutefois un vaste territoire, un pont entre la Sibérie et l’Alaska, et sa disparition s’étalerait sur une durée fort longue, si l’on raisonnait en termes de générations humaines. Gonflées par la fonte des glaces, les eaux finiraient par monter au point de l’engloutir ; à ce moment-là, l’Amérique serait peuplée de l’océan Arctique à la Terre de Feu.

Elle avait beaucoup de choses à lui dire sur la faune et la flore, moins sur les hommes et les femmes, quoiqu’elle ait appris à bien connaître ces derniers. Grâce aux données collectées par la première expédition, il connaissait le langage des Tulat et une partie de leurs us et coutumes. Elle se rendit compte qu’il avait beaucoup réfléchi sur ceux-ci, les comparant avec ce qu’il savait des peuples primitifs, de son époque et des autres, et usant de son expérience pour extrapoler pas mal de choses.

Il avait approché les Paléo-Indiens alors qu’ils descendaient vers le Sud en traversant le futur Canada. Son but était de localiser la source de leurs mouvements migratoires. La Patrouille avait besoin d’en savoir davantage sur eux afin de déterminer quels étaient les nexus à surveiller avec une attention particulière. Quoique parcellaires, ces informations constituaient déjà un début. En outre, d’autres personnes étaient vivement intéressées par ces données : anthropologues, folkloristes et artistes de toute sorte en quête d’inspiration.

Guidée avec expertise par Corwin, Tamberly sentit ses souvenirs s’ordonner et prendre de l’épaisseur : des groupes de familles demeurant à l’écart les unes des autres et se retrouvant de façon périodique, le plus souvent liées par des individus errants, pour la plupart des jeunes célibataires en quête d’une compagne… des rites tout simples, des légendes souvent macabres, une crainte tenace des spectres et des démons, des tempêtes et des prédateurs, de la maladie et de la famine… mais une certaine joie de vivre, une grande tendresse, un émerveillement enfantin devant les plaisirs de l’existence… une révérence toute particulière pour l’ours, sans doute antérieure à la naissance de cette ethnie…

« Grand Dieu ! s’exclama-t-elle en découvrant l’obscurité qui tombait au-dehors. Je n’ai pas vu les heures filer.

— Moi non plus, avoua Corwin. Le temps passe vite en compagnie d’une jeune femme comme vous. Je propose d’arrêter là pour aujourd’hui, qu’en dites-vous ?

— Entendu. Je suis prête à faire un sort à un hamburger et à une chope de bière.

— Vous logez à San Francisco ?

— Oui, dans un petit hôtel proche du QG, le temps de ce débriefing. Inutile de faire la navette entre aujourd’hui et 1990.

— Écoutez, vous méritez mieux qu’une cafétéria. Puis-je vous inviter à dîner ? Je connais toutes les bonnes tables de cette époque.

— Euh…

— Vous n’aurez même pas besoin de vous changer. Laissez-moi le temps de me rendre présentable. J’en ai pour une minute. » Il s’éclipsa avant qu’elle ait eu le temps de répondre.

— Ouaouh !… Bon, pourquoi pas ? En fait… euh… non, calme-toi, ma fille. Ça fait un bail, d’accord, mais quand même…

Corwin revint aussi vite qu’il l’avait promis, en veste de tweed et fine cravate en cuir. Il la conduisit sur l’autre rive, dans un restaurant japonais proche de Fisherman’s Wharf. Comme ils savouraient leurs cocktails, il lui proposa de devenir son équipier si elle tenait vraiment à retourner en Béringie. Elle décida sur-le-champ de considérer cela comme une blague. Lorsque le cuisinier vint préparer leurs sukiyaki devant eux, Corwin le pria de s’écarter et se chargea lui-même de cette tâche, précisant qu’ils seraient « à la mode d’Hokkaido ». Puis il se lança dans le récit de son séjour parmi les Paléo-Indiens, insistant sur les épisodes les plus dangereux. « Des types admirables, mais féroces et susceptibles, dénués de toute inhibition pour ce qui est de la violence. » S’il avait tiré des conclusions de ses observations, il ne croyait pas Tamberly capable d’en faire autant, du moins le semblait-il.

Lorsqu’ils sortirent de table, il lui proposa d’aller boire un verre au Top of the Mark, un bar censé être le plus romantique de la ville. Elle prétexta la fatigue pour décliner. Une fois devant son hôtel, elle le quitta avec une poignée de main. « Nous aurons sans doute fini de bosser demain, dit-elle, et ensuite je filerai en aval pour retrouver ma famille. »

<p>13 212 av. J.C.</p>

Chaque automne, les Nous se retrouvaient aux Sources-Bouillonnantes. Quand le temps se refroidit, c’est un bonheur de patauger dans les boues tièdes et de se baigner dans les eaux chaudes qui montent des profondeurs. Les parfums et les saveurs fortes protègent de la maladie ; les spectres de vapeur éloignent les fantômes inamicaux. Ils arrivaient de tous les villages le long de la côte, parfois des limites du monde connu, pour célébrer les festivités les plus joyeuses de l’année. Ils apportaient beaucoup de vivres, car aucune famille n’aurait pu à elle seule nourrir une telle foule, et ils les partageaient. Ils appréciaient tout particulièrement les excellentes huîtres de la baie du Morse, maintenues en vie et transportées dans des outres pleines d’eau de mer ; et les poissons, les oiseaux, les petits animaux fraîchement capturés, fourrés aux fines herbes ; les baies et les fleurs séchées provenant des coteaux ensoleillés ; de la graisse de phoque si l’un d’eux avait pu en tuer un, voire, merveille des merveilles, du blanc de baleine s’ils en avaient trouvé une échouée sur la grève. Ils apportaient aussi de quoi alimenter le troc : de belles peaux, de belles plumes, de belles pierres. Ils mangeaient, chantaient, dansaient, riaient, faisaient l’amour en toute liberté. Ils échangeaient les dernières nouvelles, marchandaient, échafaudaient des projets, se rappelaient les jours anciens en soupirant et regardaient en souriant leurs enfants gambader. Parfois, ils se querellaient, mais de vrais amis finissent toujours par se calmer. Quant il ne restait plus rien à manger, ils remerciaient Ulungu de les avoir hébergés et rentraient chez eux, riches de souvenirs pour peupler les mois de ténèbres qui s’annonçaient.

Il en avait toujours été ainsi. Il aurait dû en être toujours ainsi. Mais vint le temps où le chagrin et la terreur pesèrent sur les Nous. On parlait beaucoup des étrangers arrivés l’été précédent pour venir vivre dans les terres. Bien que seules quelques maisonnées les aient vus, le bruit de leur venue s’était répandu grâce aux jeunes errant en quête d’une compagne et aux pères rendant visite à leurs voisins. Les envahisseurs étaient des êtres laids, qui parlaient dans la langue des loups, avec des tenues de cuir et des armes de toute sorte, qui se déplaçaient en bande et allaient où bon leur semblait. Quand ils débarquaient dans un village, ils prenaient tout ce qu’ils voulaient – de la nourriture, des objets, des femmes –, non comme le font des invités mais à la manière des aigles pillant les nids des balbuzards. Les hommes qui tentaient de leur résister étaient grièvement blessés, par la lance ou par le couteau. La plaie d’Orak s’était infectée et il en était mort.

Toi-Qui-Connais-l’Étrange, pourquoi Nous as-tu abandonnés ?

Lors des célébrations aux Sources-Bouillonnantes, l’ambiance était lourde et les rires souvent forcés. Peut-être que les méchants finiraient par s’en aller, comme les neiges hivernales à l’approche de l’été. Celles-ci faisaient de nombreuses victimes. Qu’en serait-il de ce nouveau fléau ? Les gens s’isolaient pour échanger des murmures.

Soudain, un jeune garçon qui s’était éloigné revint en courant. La peur gagna les célébrants comme une vague et les corps s’agitèrent dans sa houle. Aryuk du Fleuve des Aulnes s’efforça de calmer les femmes prises de panique et rassembla les hommes autour de lui, jusqu’à ce que seuls les enfants continuent de sangloter à mi-voix. Durant la saison écoulée, il était devenu d’humeur sombre et taciturne. Il se tenait à la tête des hommes, hors du périmètre des sources. Chacun d’eux empoignait une hache ou un gourdin. Les femmes et les jeunes restaient blottis entre les huttes.

Derrière eux, les vagues grondaient, au-dessus d’eux, les oiseaux criaillaient, autour d’eux, le vent sifflait un air lugubre. Le ciel était dégagé, il n’y courait que quelques nuages. À l’ouest, le soleil inondait d’une lumière froide les collines jaunies et grisaillées par l’automne. Un étang bouillonnait doucement non loin de là, et le brun de ses eaux était la seule note de couleur dans le paysage. Le vent dispersait sa chaleur, sa vapeur et ses fumets magiques.

D’autres hommes marchaient vers les Nous. Les pointes de leurs lances ondoyaient au rythme de leur pas.

Aryuk porta une main à son front et les fixa des yeux. « Oui, ce sont les étrangers, dit-il d’une voix nouée par l’émotion. Moins nombreux que Nous, je crois. Restez ensemble. Restez prêts. »

Comme ils se rapprochaient : « Mais… qui est donc avec eux ? Une femme ? Habillée comme eux, mais… ses cheveux… Daraku ! s’écria-t-il. Daraku, ma fille qu’ils m’ont enlevée ! »

Il se mit à courir, stoppa, fit demi-tour, se planta parmi les siens, tremblant. Bientôt elle fut devant lui. Elle avait le visage amaigri, les yeux éteints, comme si quelque chose avait quitté son esprit. Un chasseur resta auprès d’elle et les autres se déployèrent. Ils frémissaient d’impatience.

« Daraku, qu’est-ce donc ? s’écria Aryuk, en larmes. Es-tu revenue au sein de ta famille ?

— Je leur appartiens », répondit-elle d’une voix atone. Désignant l’homme à ses côtés : « Le Loup-Rouge veut que je l’aide à te parler. Ils ne connaissent pas assez notre langue pour le faire seuls. Je parle un peu la leur.

— Comment… comment vas-tu, mon enfant ? Oh ! mon enfant chérie !

— Les hommes me possèdent. Je travaille. Deux des femmes sont gentilles avec moi. »

Aryuk s’essuya les yeux de sa main libre. Ravalant une boule de bile, il adressa au Loup-Rouge : « Je te connais. Nous nous sommes vus quand tu es arrivé et que j’étais avec ma puissante amie. Après, quand elle fut partie, tu es venu chez moi pour me prendre ma fille. Quel spectre maléfique est en toi ? »

Le chasseur eut le geste de celui qui éloigne une mouche. Avait-il compris ses paroles ? S’en désintéressait-il ? « Wanayimo – Peuple des Nuages. » Aryuk peinait à déchiffrer le son de sa voix. « Veulent bois, poisson, omulaiyeh…» Il se tourna vers Daraku et cracha toute une série de sons.

D’une voix dénuée de tonalité, elle déclara à son père en fuyant son regard : « Je leur ai dit que vous vous retrouviez ici. J’étais obligée. Ils disent que c’est le bon moment pour venir vous voir. Ils veulent que les Nous… ils veulent que vous leur apportiez des choses. Pour toujours. Ils vous diront ce qu’il leur faut et dans quelle quantité. Vous devez leur obéir.

— Que veulent-ils dire par cela ? s’écria Huyok de la Grève des Loutres. Est-ce qu’ils ont faim ? Nous n’avons pas grand-chose à leur offrir, mais… mais…»

Le Loup-Rouge émit une nouvelle série de sons. Daraku s’humecta les lèvres. « Faites ce qu’ils disent et ils ne vous feront aucun mal. Je suis aujourd’hui leur bouche.

— Nous pouvons troquer…» commença Huyok.

Un hurlement l’interrompit. Khongan du Marais aux Courlis était le plus courageux des Nous. Il s’était mis en rage quand on lui avait raconté les actes des envahisseurs. « Ils ne troquent pas ! Ils prennent ! Le vison troque-t-il sa peau contre l’appât du piège ? Dites-leur non ! Chassez-les ! »

Un rictus aux lèvres, les chasseurs levèrent leurs lances. Aryuk savait qu’il aurait dû imposer le calme. Mais il avait les mains trop lourdes, la gorge trop serrée. Un par un, ses hommes reprirent le cri de Khongan : « Non ! Non ! »

Quelqu’un jeta une pierre. Quelqu’un d’autre leva sa hache et tenta de frapper un chasseur. Ce fût du moins ce que supposa Aryuk par la suite. Il ne devait jamais le savoir avec certitude. On entendit des cris, on échangea des coups, ce fut le cauchemar. Puis les Nous s’enfuirent. S’égaillèrent. En se retournant, ils virent les envahisseurs indemnes, leurs armes maculées de sang.

Deux d’entre les Nous étaient morts. Un ventre ouvert dégorgeait ses tripes, un crâne défoncé sa cervelle. Les blessés légers avaient pu fuir, hormis Khongan. Le corps criblé de coups de lance, il resta un long moment à gémir et à se convulser, puis il cessa de bouger. Daraku tomba à genoux devant le Loup-Rouge et se mit à pleurer.

<p>1990 apr. J.C.</p>

« Salut, dit le répondeur de Manse Everard. Ici Wanda Tamberly, à San Francisco. Vous vous… tu te souviens de moi ? » Elle perdit soudain son ton enjoué. Sans doute était-il forcé. « Évidemment, suis-je bête. Mais ça fait… trois ans, c’est ça ? Sur ma ligne de vie, tout du moins. Excuse-moi. Le temps file vite et tu n’as jamais… Peu importe. » Tu n’as jamais cherché à me revoir. Pourquoi l’aurais-tu fait ? Un agent non-attaché a d’autres chats à fouetter. « Manse, je… euh… j’ai un peu honte de t’appeler, surtout après tout ce temps. Je ne suis pas en droit d’exiger un traitement de faveur. Mais je ne vois pas vers qui d’autre me tourner. Pourrais-tu au moins me passer un coup de fil ? Afin que je t’explique la situation ? Si tu en conclus que j’ai franchi la ligne jaune, alors je la fermerai et je ne te dérangerai plus. S’il te plaît. C’est assez grave, du moins j’en ai l’impression. Peut-être seras-tu de mon avis. S’il te plaît. Tu peux me joindre au…» Suivirent un numéro de téléphone et une série de dates et d’heures en ce mois de février. « Merci de m’avoir écoutée. C’est tout pour le moment. Merci. » Silence.

Il stoppa la bande magnétique une fois le message fini et resta sans bouger durant plusieurs minutes. On eût dit que son appartement s’était retiré de New York pour investir son propre espace. Puis il haussa les épaules, se fendit d’un sourire penaud et opina du chef. Les autres messages étaient moins urgents et il les traiterait au prix de quelques petits sauts dans le temps. Non que celui de Wanda le fût vraiment. Quoique…

Il se dirigea vers son armoire à liqueurs. Le parquet lui semblait nu à présent qu’il était recouvert par un banal tapis. Il avait remisé sa peau d’ours polaire, devant laquelle de plus en plus de visiteurs se renfrognaient. Il ne pouvait pas leur expliquer qu’elle venait du Xe siècle, une époque de l’histoire du Groenland où c’était l’homme et non l’ours blanc qui faisait partie des espèces menacées. Par ailleurs, elle était devenue plutôt miteuse. Le casque et les lances entrecroisées décoraient toujours le mur ; seul un chrononaute comme lui aurait vu qu’ils dataient bel et bien de l’âge du bronze.

Il se prépara un scotch and soda bien corsé, bourra et alluma sa pipe puis se retira dans son bureau. Son fauteuil était aussi confortable qu’une vieille pantoufle. Rares étaient les visiteurs contemporains qu’il laissait entrer ici. Le plus souvent, ils s’empressaient de lui vanter les qualités de leur ordinateur personnel. « Je vais y réfléchir », disait-il, puis il changeait de sujet. La plupart du matériel de cette pièce était bidon.

« Transmettez-moi le dossier de la spécialiste Wanda May Tamberly à la date d’aujourd’hui », ordonna-t-il, ajoutant des données supplémentaires pour garantir l’identification. Une fois qu’il eut étudié le dossier en question, il réfléchit puis lança une recherche sur des sujets en rapport. Lorsqu’il s’estima sur la bonne piste, il décida d’entrer dans les détails. L’obscurité se fit peu à peu autour de lui. Surpris, il constata qu’il travaillait depuis des heures et qu’il avait faim. Il n’avait même pas défait ses valises !

Trop agité pour sortir, il décongela un steak aux micro-ondes, le fit cuire à la poêle et se confectionna un copieux sandwich qu’il arrosa d’une bière, dévorant cet en-cas sans même penser à le savourer. Une unité cordon bleu aurait pu lui préparer un dîner de gourmet, mais quand on est basé dans un milieu antérieur à l’époque du développement du voyage temporel, on ne conserve chez soi que le strict nécessaire en matière d’équipement futuriste, et on veille à le cacher soigneusement. Lorsqu’il eut achevé sa tâche, il vit que l’heure correspondait à l’une de celles indiquées par Wanda. Il retourna dans le séjour et décrocha son téléphone. Ridicule, la façon dont son cœur battait plus fort !

Ce fut une femme qui répondit. Il reconnut sa voix. « Mrs. Tamberly ? Bonsoir. Ici Manson Everard. Pourrais-je parler à Wanda, je vous prie ? » Il aurait dû identifier le numéro de ses parents. En termes de temps propre, ça ne faisait que quelques mois qu’il avait appelé chez eux – des mois certes riches en péripéties. Brave fille, elle retourne voir ses parents dès quelle en a l’occasion. Des familles heureuses comme celle-ci, ça se fait rare à cette époque. Le Middle-West de son enfance, qu’il avait quitté en 1942 pour partir à la guerre, lui faisait l’effet d’un rêve, d’un monde à jamais perdu, aussi révolu que Troie et Carthage, ou que l’innocence des Inuits. Mieux valait ne jamais y retourner, ainsi qu’il avait fini par l’apprendre.

« Salut ! s’exclama une voix juvénile et un peu essoufflée. Oh ! je suis si contente, c’est tellement gentil de ta part !

— C’est la moindre des choses. Je crois savoir ce qui te tarabuste et, oui, il faut que nous en parlions tous les deux. Peux-tu me retrouver demain après-midi ?

— Où tu veux, quand tu veux. Je suis en permission. » Elle se tut. Peut-être craignait-elle les oreilles indiscrètes. « En congé, je veux dire. Choisis le lieu qui te convient.

— La librairie, alors. Disons à trois heures. » Ses parents n’étaient pas censés savoir qu’il se trouvait loin de San Francisco, mais mieux valait ne pas éveiller leurs soupçons. « Peux-tu aussi me consacrer ta soirée ? bredouilla-t-il.

— Euh… oui, oui, bien sûr. » Soudain timides tous les deux, ils raccrochèrent après avoir échangé quelques mots.

Il avait besoin d’une bonne nuit de sommeil, sans parler des tâches qui s’étaient accumulées durant son absence. Le soir tombait à nouveau, froid et gris en dépit des lumières de la ville, lorsqu’il entra dans le QG new-yorkais. Une fois dans la salle secrète, il prit un scooter, l’enfourcha, entra les coordonnées de sa destination et activa les commandes. Le garage souterrain qui se matérialisa devant lui était plus petit que celui qu’il venait de quitter. Il monta au rez-de-chaussée en passant par une porte dérobée. Le jour se déversait par les fenêtres.

Il se trouvait dans la boutique d’un bouquiniste coté. Wanda était occupée à feuilleter un livre ; elle était arrivée en avance. Sa crinière était un soleil éclairant les étagères encombrées de volumes, sa robe assortie à ses yeux moulait ses galbes délicats. Il s’approcha d’elle. « Bonjour. »

Elle faillit pousser un cri. « Oh ! Comment al… allez-vous, agent Everard ? » La tension qui l’habitait était presque palpable.

« Chut, fit-il. Filons dans un endroit plus tranquille. » Si deux ou trois clients les suivirent du regard, c’était uniquement parce qu’ils enviaient Everard ; ils étaient tous de sexe masculin. « Salut, Nick, lança-t-il au propriétaire des lieux. C’est bon ? » Le petit homme sourit et hocha la tête mais ses yeux étaient solennels derrière ses verres épais. Everard l’avait prévenu de sa visite afin d’avoir la disposition de son bureau.

On ne trouvait rien d’extraordinaire dans celui-ci. Les murs disparaissaient derrière les armoires et les étagères de livres. Les cartons s’empilaient sur le sol, les bouquins et les papiers sur la table. Nick était un authentique bibliophile ; s’il avait accepté avec joie que sa boutique serve d’antenne à la Patrouille, c’était parce que cela lui donnait la possibilité de traquer les pièces de collection dans tout l’espace-temps. Près de son ordinateur étaient posées ses dernières acquisitions, qui dataient visiblement de la période victorienne. Everard s’attarda sur leurs titres. Bien que ne prétendant pas au titre d’intellectuel, c’était un amoureux des livres. L’Origine de la religion des arbres, Oiseaux d’Angleterre, Catulle, La Guerre sainte[15]… de quoi faire le bonheur d’un collectionneur, à moins que Nick ne décide de les garder pour lui-même.

« Assieds-toi, dit-il à Tamberly en lui attrapant une chaise.

— Merci. » Dès qu’elle souriait, elle semblait plus à l’aise, comme si elle redevenait elle-même. Sauf qu’elle ne sera plus jamais la même, et moi non plus. On a beau gambader dans le temps, l’âge finit toujours par nous rattraper. « Tu as conservé tes bonnes manières d’antan, à ce que je vois.

— Un vrai fils de fermier. J’essaie de les désapprendre. Ces temps-ci, les femmes me taxent de condescendance alors que je crois me montrer poli. » Il fit le tour de la table pour s’asseoir face à elle.

« Oui, soupira-t-elle. C’est plus dur de suivre l’évolution des mœurs de son siècle natal que d’apprendre à se débrouiller dans une civilisation antique, je présume. Je suis en train de m’en rendre compte, d’une certaine façon.

— Comment ça va ? Le boulot te plaît ? »

Un éclair d’enthousiasme : « C’est super. Génial. Magique. En fait, je n’ai même pas les mots pour le dire. » Une ombre passa sur son visage. Elle détourna les yeux. « Pour ce qui est des inconvénients, tu les connais aussi bien que moi. Je commençais à m’endurcir, puis il y a eu ma dernière mission. »

Il ne souhaitait pas encore entrer dans le vif du sujet. D’abord, il fallait qu’il l’amène à se détendre, si possible. « Ça fait un sacré bail. La dernière fois que je t’ai vue, tu venais d’obtenir ton diplôme…» Ils avaient quitté l’Académie de la Patrouille pour aller dîner dans le Paris de 1925, profitant ensuite de la douceur de cette soirée de printemps pour se promener sur les bords de la Seine, puis dans les rues de Saint-Germain ; lorsqu’ils s’étaient assis à la terrasse des Deux-Magots, ils avaient remarqué deux de leurs auteurs préférés à quelques tables de distance et, une fois de retour à San Francisco en 1988, lorsqu’il avait pris congé d’elle devant la maison de ses parents, elle l’avait embrassé. « Trois ans ont passé pour toi, c’est ça ? »

Elle acquiesça. « Des années bien remplies, et pour toi aussi, sans doute.

— Eh bien, il s’est écoulé moins de temps pour moi et je n’ai accompli que deux missions d’importance.

— Ah bon ? fit-elle, surprise. Tu n’es pas retourné en 1988 à New York ? Je veux dire, tu n’as pas laissé ton appartement vacant pendant plusieurs mois, quand même.

— Je l’ai prêté à une collègue qui avait besoin d’une base dans ce milieu – officiellement, c’était une sous-location. N’oublie pas le contrôle des loyers. Un système qui produit des taudis à la pelle, de sorte que les logements corrects se font de plus en plus rares ; du coup, les nouveaux venus sont de plus en plus riches, et ça attire les convoitises – dangereux pour un Patrouilleur qui tient à la discrétion.

— Je vois. »

Tamberly s’était raidie. Elle pense sans doute à cette fameuse collègue. Un Patrouilleur doit aussi veiller à ne pas en dire trop. Surtout dans un cas comme celui-ci. « Un message émis par un agent m’aurait été automatiquement transmis. Si tu avais téléphoné avant hier…»

Toute animosité sembla la quitter d’un coup. Elle baissa les yeux, s’abîmant dans la contemplation de ses mains jointes. « Je n’avais aucune raison de le faire, dit-elle à voix basse. Tu as été très aimable et très généreux avec moi, mais… Je ne voulais pas te déranger.

— Et moi pas davantage. » Le grand non-attaché qui en impose à la jeune recrue. Certains auraient pu en prendre ombrage. « Mais si j’avais su qu’autant de temps s’était écoulé pour toi…»

Pas mal de temps, en fait, et pas seulement tel qu’on le mesurait en battements de cœur : elle avait vécu, découvert des choses nouvelles et étranges, connu son content de dangers et de triomphes, de joies et de chagrins. Et d’amour ? Ses formes s’étaient épanouies, constata Everard, mais elle avait pris du muscle plutôt que de la graisse. Les os se détachaient avec plus de netteté que naguère sur son visage buriné par le vent et le soleil. Mais la métamorphose la plus importante était aussi la plus subtile. La dernière fois qu’il l’avait vue, c’était une fille – une jeune femme, pour employer la terminologie féministe en vigueur, mais une gamine quand même. Cette fille était encore en elle ; sans doute ne l’abandonnerait-elle jamais. Mais si la personne qui lui faisait face demeurait jeune, ce n’en était pas moins une femme à part entière. Son cœur fit un bond dans sa poitrine.

Il réussit à rire. « Bon, arrêtons là les amabilités. Et rappelle-toi que j’ai un prénom. Tu ne risques rien ici, Wanda. »

Elle réagit sur-le-champ. « Merci, Manse. Je n’en attendais pas moins de toi. »

Il sortit de sa poche sa pipe et sa blague à tabac. « Et ça, ça ne te dérange pas ?

— Non, vas-y. » Sourire. « Vu que nous ne sommes pas dans un lieu public. » Sous-entendu : Ce serait un mauvais exemple pour nous contemporains, chez qui le tabac tue. Les médecins de la Patrouille sont capables de tout guérir ou presque. Tu es né en 1924, Manse. Tu sembles âgé de quarante ans à peine. Mais combien d’années as-tu vraiment endurées ? Quel est ton âge véritable ?

Il n’avait pas envie de le lui dire. Pas aujourd’hui. « J’ai consulté ton dossier hier. Tu as accompli un travail formidable. »

Elle redevint sérieuse et le regarda droit dans les yeux. « Et vais-je continuer à l’avenir ?

— Je n’ai pas demandé à avoir cette information, s’empressa-t-il de répondre. Non seulement ç’aurait été contraire à la courtoisie et à l’éthique, mais en outre on ne me l’aurait jamais donnée sans motif valable. Nous ne scrutons pas notre avenir, ni celui de nos amis.

— Et pourtant, cette information existe, murmura-t-elle. Tout ce que toi ou moi ferons jamais – tout ce que je pourrai découvrir sur le passé – tout cela leur est connu, en aval.

— Hé ! je te rappelle que nous parlons en anglais et non en temporel. Les paradoxes…»

Elle hocha sa tête blonde. « Oh ! oui. Il faut que le travail soit fait. Qu’il ait été fait, à un moment donné. Il ne servirait à rien que je le fasse si j’en connaissais déjà le résultat ; et le danger qu’il y a à déclencher un tourbillon de cause et d’effet…

— Sans compter que ni le passé ni l’avenir ne sont gravés dans le marbre. C’est pour cela que la Patrouille a été créée. Bon, tu as fini de réviser tes notions élémentaires ?

— Pardon. J’ai encore de la peine à… à appréhender tout ça. Je dois me repasser mentalement les principes fondamentaux. Mon travail est par nature… eh bien, tout à fait ordinaire. Comme si j’explorais un nouveau continent. Rien à voir avec les problèmes qui constituent ton lot quotidien.

— Oui, je comprends. » Everard tapa sa pipe sur le cendrier avec une certaine brutalité. « Tu continueras à te distinguer, je n’en doute pas une seconde. Tes supérieurs sont plus que satisfaits du travail que tu as accompli jusqu’ici en… en Béringie. Non seulement de tes rapports et de leurs compléments audiovisuels, mais… enfin, ce n’est pas de ma compétence, mais ils affirment que tu étais sur le point de mettre au jour la structure fondamentale de cette histoire naturelle. En d’autres termes, tu lui dégageais un sens, ce qui contribue grandement à notre appréciation d’ensemble. »

Elle se tendit sur son siège. La question jaillit de ses lèvres : « Alors pourquoi m’ont-ils retirée de ce milieu ? »

Il s’activa sur sa pipe un moment avant de la rallumer. « Euh… si j’ai bien compris, tu avais fait tout ce que tu pouvais faire en Béringie. À l’issue de ta permission bien méritée, ils t’ont envoyée dans un autre point du pléistocène.

— J’ai encore du travail à faire. Une centaine d’années-hommes n’y suffiraient pas.

— Je sais, je sais. Mais ce que tu devrais savoir, c’est que nous ne les avons pas, loin de là. Les scientifiques en aval et les Patrouilleurs comme moi, nous devons nous contenter des grandes lignes et laisser tomber les techniques de nidification du chéropus à poil dur. »

Elle piqua un fard. « Ce n’est pas ce que je veux dire et tu l’as parfaitement compris, rétorqua-t-elle. Ce qui me préoccupe, c’est la migration circumpolaire des espèces, la circulation entre les continents asiatique et américain. C’est un phénomène unique, une écologie déterminée par le temps autant que par l’espace. Si je parviens à tout le moins à comprendre pourquoi la population de mammouths diminuait en Béringie alors que l’espèce était toujours florissante en Sibérie comme en Alaska… Mais on a mis un terme à mon projet. Et, en guise d’explication, je n’ai droit qu’à des discours en langue de bois comme le tien. Tu me déçois, permets-moi de le dire. »

Oui, une femme de caractère, songea Everard. Elle hésite à faire les yeux doux au non-attaché, mais pas à l’envoyer sur les roses quand il le mérite. « Je suis désolé, Wanda. Telle n’était pas mon intention. » Après avoir avalé une goulée de fumée : « Le fait est que ces nouveaux venus changent toute la donne. On ne te l’a pas expliqué ?

— Si. Dans un sens. » Elle avait retrouvé son calme. « Mais en quoi mon enquête risque-t-elle de troubler quoi que ce soit ? Une scientifique isolée, qui se balade sur la steppe, dans les collines et les forêts, et aussi sur les plages ? Quand j’ai séjourné chez les Tulat, les aborigènes, personne ne s’en est inquiété. »

Everard plissa le front et fixa le fourneau de sa pipe. « Je ne possède pas le dossier à fond, avoua-t-il. Je n’ai eu que la journée d’hier pour l’étudier et ça ne suffisait pas, loin de là. Cependant, il semble évident que tes Tulat n’ont aucune importance sur le long terme. Ils vont disparaître sans laisser de traces, même pas des bribes comme les colonies de Vinland et de Roanoke. Ce sont les Paléo-Indiens qui sont devenus les premiers Américains. Et comme tu as assisté à ce qui semble être leur toute première apparition, qui saurait dire ce qui pourrait faire basculer les choses, bouleverser le cours de l’avenir ? » Il leva la main. « Oui, oui, je sais. Une telle chose est hautement improbable. Les vaguelettes et les froissements qui se propagent dans le continuum finissent toujours par se lisser, et l’histoire par reprendre son cours. Il en sera ainsi pour tes… Tulat. Quant aux Paléo-Indiens, qui peut garantir à ce stade la stabilité de leur situation ? Par ailleurs, le Bureau de l’Amérique antique tient à ce que leur histoire soit observée sans que leur culture soit contam… en les laissant libres d’évoluer. »

Tamberly serra les poings. « Ralph Corwin va aller vivre chez eux !

— Ouais. N’oublie pas que c’est un pro, un anthropologue qualifié. J’ai également consulté son dossier. Le travail qu’il a accompli avec les générations ultérieures lui confère une expertise unique. Il saura minimiser son influence sur cette tribu tout en se débrouillant pour en apprendre suffisamment et se faire ainsi une bonne idée des événements – comme tu l’as fait dans ton domaine, en étudiant la flore et la faune. »

Everard fit couler la fumée dans son palais avant d’en exhaler un plumet. « Là est le problème, Wanda. Ces nouveaux venus ne pourront faire autrement que d’interagir avec les aborigènes. Interaction lourde ou légère, je ne sais, mais, dans les deux cas, cela complique la situation. Nous ne pouvons tolérer un second anachronisme dans ce milieu. Cela pourrait causer au continuum des dégâts irréparables. D’autant plus que tu n’as pas encore acquis l’habileté de Corwin. Tu comprends ?

» Oui, ton étude écologique est précieuse, mais l’anthropologie devient désormais notre priorité. Il est tout simplement nécessaire de mettre un terme à ton projet, sans que cela préjuge de tes qualités. Tu en trouveras bien vite un autre et tes supérieurs veilleront à ce que tu puisses le mener à sa conclusion.

— Oui, je vois. On m’a déjà expliqué tout cela. » Elle resta un moment sans rien dire. Lorsqu’elle leva de nouveau les yeux vers lui, sa voix était posée.

« Ce n’est pas seulement une question de science, Manse. J’ai peur pour les Nous… pour mes Tulat. Ce sont des gens adorables. Primitifs, parfois infantiles, mais foncièrement bons. Ils m’ont accordé une hospitalité sans limite, non parce que j’étais à leurs yeux un être puissant et magique, mais parce que telle est leur nature. Que vont-ils devenir ? Leur ethnie est tombée dans l’oubli. Comment ça s’est passé ? J’ai peur de connaître la réponse, Manse. »

Il opina. « Corwin a émis un avis confidentiel à l’issue de votre entretien. Il a approuvé l’interruption de ta mission en Béringie car il craignait que tu ne succombes à la tentation de… d’interférer. Ou que tu le fasses à ton insu, étant donné ta jeunesse et ton inexpérience. Ne va pas croire que c’est un salopard. Il connaît son devoir. Il a suggéré à tes supérieurs de te transférer dans une période antérieure. »

Tamberly secoua la tête. « Ça ne servirait à rien. Vu la rapidité avec laquelle les conditions évoluaient durant cette phase de réchauffement, je serais obligée de repartir de zéro. Et mes découvertes ne seraient guère utiles à l’étude de la période de migration humaine qui intéresse la Patrouille.

— Ouais. C’est précisément pour cette raison qu’on a mis un veto à sa suggestion. Mais reconnais qu’il a fait son possible.

— Je n’en disconviens pas. » Son débit s’accéléra. « J’ai pas mal cogité de mon côté. Et voici le résultat de mes réflexions. Mon travail mérite d’être achevé – même si je ne peux brosser qu’une esquisse, elle nous sera fichtrement utile pour la suite. Et peut-être pourrais-je aider les Tulat… rien qu’un peu, avec la prudence qui s’impose et en rendant des comptes… les aider non pas à altérer leur destinée mais à alléger le fardeau de souffrance qui va peser sur certains individus. Le docteur Corwin a sous-entendu… nous étions allés dîner ensemble… Sur le moment, j’ai chassé cette idée de mon esprit, mais je crois que j’ai changé d’avis. Plutôt que de retourner chez Aryuk, parmi les Tulat, et si je rejoignais Corwin chez les nouveaux venus ? »

Ce fut comme un coup de tonnerre dans le crâne d’Everard. Il posa sa pipe et se composa un visage indéchiffrable. « C’est contraire aux usages », articula sa bouche.

Tamberly éclata de rire. « Je compte sur toi pour faire comprendre au bon docteur qu’il n’est absolument pas mon type. Je ne voudrais pas qu’il soit déçu. En outre, nous devrons mettre les bouchées doubles question boulot si nous ne voulons pas trop affecter cette tribu. »

Elle reprit son sérieux. Voyait-il des larmes perler à ses cils ? « Manse, c’est pour cela que j’ai besoin de toi. D’abord, tes conseils me seront précieux, et ton influence aussi, si tu décides que je n’ai pas totalement perdu la boule. J’ai demandé l’avis de mon supérieur et il m’a dit d’aller me faire voir. C’est contraire aux usages, comme tu dis ; ce n’est pas un père la pudeur, mais il estime que le règlement est clair, point final. Ralph Corwin est de la même trempe. Il sera sans doute consterné que je prenne au mot ses propos d’apéritif. Tu as l’autorité, le prestige, les contacts nécessaires… Peux-tu au moins me promettre d’y réfléchir ? »

La promesse de Manse lui fut arrachée de haute lutte. Lorsqu’il finit par céder à ses arguments, le soleil s’était couché. Le jour où il l’avait invitée à rejoindre la Patrouille, elle avait poussé un cri de joie. À présent, elle était si épuisée qu’elle se contenta de murmurer : « Merci, merci. »

Mais ils se sentirent revigorés en allant dîner. Il avait opté pour une tenue que même l’impératrice de Chine aurait jugée acceptable et elle n’avait pas à rougir de la sienne. En guise de promenade digestive, ils firent la tournée des pubs. Ils ne cessaient de parler. Lorsqu’il prit congé d’elle devant la maison de ses parents, elle l’embrassa.

<p>13 211 av. J.C.</p>
<p>I.</p>

L’hiver peu à peu rongea les journées, les blizzards couvrirent d’un manteau de neige une terre durcie par le gel, l’ours brun alla rêver parmi les morts tandis que l’ours blanc courait sur la glace de mer. Les Nous passaient dans leurs abris le plus gros des longues nuits.

Petit à petit, lentement tout d’abord puis de plus en plus vite, le soleil leur revint. Les vents s’adoucirent, les congères fondirent, les ruisseaux se gonflèrent à grand bruit, les petits des mammouths et des bêtes à cornes se mirent à fouler d’un pas mal assuré une steppe où les fleurs éclosaient par myriades, les oiseaux migrateurs entamèrent leur retour. Pour les Nous, cette saison était toujours la plus heureuse – jusqu’à aujourd’hui.

Ils redoutaient l’intérieur des terres, où rôdaient les spectres et les loups, mais ils étaient obligés de s’y aventurer. L’automne précédent, les chasseurs étaient venus leur montrer la route, leur apprenant à édifier des cairns pour se repérer. Par la suite, ils l’avaient parcourue tout seuls, porteurs du tribut exigé d’eux. La neige les avait libérés jusqu’au printemps. Mais durant les temps chauds, entre deux pleines lunes, chaque famille devait faire le voyage. Ainsi l’avaient ordonné les chasseurs.

Si lourd était leur fardeau qu’Aryuk et ses fils mirent trois jours à rallier leur but. Il ne leur en faudrait pas deux pour le retour. Certains villages étaient plus éloignés que le leur de celui des chasseurs, d’autres non, mais ces absences étaient néfastes pour tous, car elles les empêchaient de se livrer à la chasse, à la cueillette et autres activités vitales. Une fois de retour, ils consacraient plusieurs jours supplémentaires à préparer le prochain chargement. Il ne leur restait guère de temps, ni de forces, pour assurer leur propre subsistance.

Les Nous avaient parlé de se réunir afin de ne former qu’un seul grand village. Cela leur apporterait protection et consolation, mais cela obligerait les hommes à consacrer plus de temps encore à ces tâches. En fin de compte, ils avaient décidé de continuer à se rendre chez les chasseurs par petits groupes. Peut-être changeraient-ils d’habitude plus tard, quand ils en auraient davantage appris sur ce nouvel ordre des choses.

C’est ainsi qu’Aryuk effectua le premier voyage ce printemps-là, en compagnie de ses fils Barakyn, Oltas et Dzuryan. Les femmes et les enfants d’Aryuk et de Barakyn les regardèrent partir. Ils portaient de longs bâtons, que les chasseurs leur avaient appris à tailler, ainsi que des provisions de bouche. Le vent et la pluie les harcelaient, la boue les piégeait, leur fardeau leur faisait ployer l’échine. Des hurlements et des ululements hantaient leur sommeil. Le jour venu, ils reprenaient leur marche sur la terre pentue. Puis ils finirent par atteindre le camp des chasseurs.

Ils le découvrirent depuis un talus. Légèrement en contrebas, le site était aménagé sur un terrain plat au sol bien drainé. Il était traversé par un ruisseau prenant sa source dans les collines au nord.

Les Nous furent frappés d’émerveillement. Lors de leur dernière visite, l’automne précédent, ils s’étaient déjà étonnés de la quantité de tentes de cuir, bien plus nombreuses que la totalité des huttes tulat. Aryuk s’était demandé si elles seraient assez chaudes pour l’hiver à venir. Il découvrait à présent que les étrangers avaient édifié des huttes de pierre, de tourbe et de peaux. Hommes et femmes vaquaient parmi elles, minuscules vus de loin. Des plumets de fumée montaient dans le ciel tranquille de l’après-midi ensoleillée.

« Comment ont-ils fait ? s’émerveilla Oltas. De quels pouvoirs disposent-ils ? »

Aryuk se rappela certaines remarques d’Elle-qui-Connaît-l’Étrange. « Je crois qu’ils possèdent des outils qui nous sont inconnus, répondit-il d’une voix traînante.

— Mais quand même, quel travail ! dit Barakyn. Comment ont-ils trouvé le temps de l’accomplir ?

— Ils tuent de grosses bêtes, lui rappela Aryuk. Chacune de leurs prises les nourrit plusieurs jours. »

Des larmes de souffrance et d’épuisement inondèrent les joues de Dzuryan. « Alors pourquoi ont-ils besoin de nous prendre nos vivres ? » bafouilla-t-il. Son père n’avait rien à répondre à cela.

Il ouvrit la marche pour descendre. En chemin, ils passèrent devant un monticule rocheux. Là où un ruisseau jaillissait sur son flanc, caché aux yeux du camp, il y avait un objet qui les figea sur place. L’espace d’un instant, un tourbillon de ténèbres traversa le crâne d’Aryuk.

« Elle, coassa Barakyn.

— Non, non, gémit Oltas. Elle est notre amie, jamais elle ne viendrait vivre ici. »

Aryuk étreignit son esprit, de crainte qu’il n’échappe à son corps. Lui aussi aurait pu pousser un cri, s’il n’avait pas été aussi épuisé. Fixant des yeux la coque ronde et grise, il dit : « Nous ne le savons pas, mais peut-être le saurons-nous bientôt. Venez. »

Ils reprirent leur route d’un pas lourd. On ne tarda pas à les apercevoir. Des enfants coururent vers eux en criant, exempts de toute crainte. Plusieurs adultes les suivirent d’un pas vif. Ils étaient armés de lances et de hachettes – Aryuk avait appris à connaître ces mots –, mais n’en souriaient pas moins. Les autres devaient être partis chasser, supposa-t-il. À mesure que les Nous se rapprochaient des huttes, femmes et enfants se portaient à leur rencontre. Il remarqua des hommes et des femmes ridés, édentés, voûtés, aveugles. Ici, les faibles n’étaient pas tenus de mourir. Les jeunes et les forts pouvaient se permettre de les nourrir.

On conduisit les Nous vers une hutte plus grande que les autres. Là les attendait l’homme qui parlait pour le peuple, vêtu d’une tunique de cuir ornée de fourrure et coiffé de trois plumes d’aigle. Aryuk le connaissait sous le nom de Loup-Rouge. C’était du moins ainsi que l’appelaient les siens. Comme il serait amené à adopter d’autres noms au cours de sa vie, chacun devait signifier une chose. Chez Aryuk et les siens, le nom n’était qu’un son servant à identifier chaque personne. En y réfléchissant, peut-être se serait-il rendu compte que le sien signifiait « Brise du Nord-Ouest », quoique l’accent fût légèrement différent de la normale, mais jamais il ne lui arrivait d’y réfléchir.

Il oublia Loup-Rouge. Il oublia tout le reste. Un autre homme fendait la foule. Il dominait tous les chasseurs de la tête et des épaules. Ils s’écartaient devant lui avec respect, mais les sourires et les saluts qu’ils lui adressaient prouvaient qu’il se trouvait depuis longtemps parmi eux. Son visage était étroit et ses joues glabres, mais une moustache poussait sous son nez busqué. Ses cheveux étaient très courts. Sa peau et ses yeux, son corps et sa démarche, tout cela rappelait Elle-qui-Connaît-l’Étrange ; sa tenue et les objets pendus à sa ceinture renforçaient cette impression.

Dzuryan laissa échapper un gémissement.

« Posez vos charges », dit Loup-Rouge aux Nous. Il s’était perfectionné dans leur langue. « Bien. Nous vous nourrissons, vous dormez ici. »

L’envoyé d’un autre monde s’arrêta à ses côtés. Une fois libéré de son fardeau, Aryuk se sentit courbatu mais étrangement léger, comme si le vent allait l’emporter. Ou bien avait-il la tête qui tournait ? « Riche soit votre réunion, dit l’envoyé dans les mots des Nous. N’aie pas peur. Te souviens-tu de Khara-tse-tuntyn-bayuk ?

— Elle… elle vivait près de notre village.

— Vous êtes de la même famille ? dit l’autre, visiblement ravi. Tu es Aryuk ? J’attendais ce moment.

— Est-elle avec toi ?

— Non. Mais elle est de mon peuple et m’a prié de te donner ses pensées les plus amicales. Je m’appelle… le Peuple des Nuages m’a donné le nom de Grand-Homme. Je suis venu passer quelques années avec lui et apprendre leurs us. Je veux aussi vous connaître mieux. »

Loup-Rouge, de plus en plus agité, aboya quelques mots dans sa langue. Grand-Homme lui répondit. Ils discutèrent quelque temps, puis Loup-Rouge baissa la main d’un geste tranchant, comme pour signifier : « Qu’il en soit ainsi. » Grand-Homme se tourna de nouveau vers Aryuk et ses fils, immobiles et muets au sein d’un cercle de chasseurs.

« Il est plus facile de parler quand je suis là, mais je leur ai conseillé de faire des efforts pour apprendre votre langue, dit-il. Un jour, je quitterai ce pays, moi aussi, et, avant cela, je ne serai pas toujours ici. Loup-Rouge veut te parler quand tu seras reposé, te dire ce que ton peuple et toi devez apporter ici par la suite.

— Que pouvons-nous apporter, hormis du bois mort et du bois flotté ? demanda Aryuk d’une voix aussi morne que son cœur.

— Ils en veulent davantage. Mais ils veulent aussi des pierres pour leurs armes et leurs outils. Ils veulent de la tourbe et des bouses séchées pour leurs feux. Ils veulent des fourrures. Ils veulent du poisson séché, du blanc de baleine, tout ce que donne la mer.

— Nous ne pouvons faire cela ! s’écria Aryuk. Ils demandent déjà tellement de choses que nous parvenons à peine à nous nourrir. »

Grand-Homme parut attristé. « C’est dur pour vous. Je ne peux vous libérer de votre sort. Mais je peux le rendre supportable, si vous m’écoutez. Je dirai au Peuple des Nuages qu’il ne peut rien obtenir de vous s’il vous tue à la tâche. Je lui conseillerai de vous donner des objets pour mieux pêcher et mieux chasser, et de vous apprendre à les utiliser. Ils fabriquent… des crochets que les poissons mordent et ne peuvent plus recracher, des pointes qui s’enfoncent dans la chair de leur proie et n’en ressortent pas. En portant des vêtements comme les leurs, vous resterez au chaud et au sec…» Sa voix se brisa. « Je ne puis rien faire de plus, je le regrette. Mais nous pouvons essayer…»

Il se tut, car Aryuk ne l’écoutait plus.

Loup-Rouge s’était écarté de l’entrée de la grande hutte. De celle-ci venait de sortir une femme. Elle était vêtue comme les autres, mais sa tenue était sale, graisseuse et puante. Son ventre était rond. Ses cheveux crasseux encadraient un visage amaigri. Lorsqu’elle se redressa, elle chancela et garda les bras ballants.

« Daraku, murmura Aryuk. C’est toi ? » Il ne l’avait pas vue jusqu’ici, pas plus qu’il n’avait eu le courage de demander de ses nouvelles. Il pensait que Loup-Rouge lui avait ordonné de rester hors de vue pour éviter une querelle, à moins qu’elle n’ait eu honte de se montrer, à moins qu’elle ne soit morte.

Elle s’approcha de lui en trébuchant. Il la serra dans ses bras et pleura.

Loup-Rouge lança sèchement un ordre. Elle se blottit contre Aryuk. Grand-Homme se rembrunit. Il parla d’un ton brusque. Loup-Rouge et les chasseurs alentour se hérissèrent. Grand-Homme se mit à chuchoter. Peu à peu, Loup-Rouge se calma. Au bout d’un temps, il ouvrit les bras et tourna le dos, signe qu’il en avait fini avec cette affaire.

Aryuk examina le dos de Daraku. Ses os saillaient sous la tunique de peau. L’espoir frémit en lui. Au sein du vacarme qui lui peuplait le crâne, comme si une tempête s’y déchaînait, il entendit Grand-Homme qui disait :

« Cette fille qu’ils ont enlevée, c’est ta fille, n’est-ce pas ? Je lui ai parlé, un peu, mais elle ne répond presque jamais. Ils voulaient apprendre ta langue avec son aide. Elle a fait ce qu’elle a pu, puis la tristesse est devenue trop lourde dans son cœur. Ils veulent garder l’enfant qu’elle porte en elle, pour en faire un chasseur ou une mère, mais je les ai convaincus de la libérer. Elle peut repartir avec toi. »

Aryuk se prosterna devant Grand-Homme et obligea Daraku à l’imiter. Ses frères suivirent leur exemple.

Après, ils purent manger – les femmes du Peuple des Nuages étaient généreuses, mais leur nourriture était si différente de celle des Nous qu’ils pouvaient à peine l’avaler – puis dormir, réunis dans une tente dressée à leur intention, et parler un long moment, Grand-Homme servant d’interprète entre Aryuk et Loup-Rouge. On exposa en détail les tâches que devraient désormais accomplir les Nous et les compensations qu’ils recevraient en échange. Aryuk se demanda combien de temps il mettrait à bien assimiler tout ce qui avait été dit. Une chose était sûre : sa vie avait changé d’une manière qui lui restait incompréhensible.

Il repartit chez lui en compagnie de ses enfants par un matin où le vent giflait le monde de sa pluie. Ils progressaient lentement et s’arrêtaient souvent, car Daraku ne pouvait s’empêcher de tituber. Elle regardait devant elle sans rien voir et ne répondait que rarement, sans prononcer plus de deux ou trois mots. Mais lorsque Aryuk lui caressait la joue ou la prenait par la main, son sourire faisait plaisir à voir.

Cette nuit-là, après qu’ils eurent dressé le camp, elle entama son travail. La pluie tombait à torrents. Aryuk, Barakyn, Oltas et Dzuryan se massèrent autour d’elle, cherchant à lui apporter chaleur et protection. Elle se mit à hurler sans pouvoir s’arrêter. Elle était si jeune, avec des hanches encore si étroites. Quand la grisaille du matin émergea de l’est invisible, Aryuk vit qu’elle saignait abondamment. La pluie emporta son sang dans les sphaignes. Sa peau était tendue sur son crâne, ses yeux aveugles. À peine si on entendait sa voix. Le silence suivit son dernier râle.

« Le bébé est mort, lui aussi, dit Barakyn.

— Cela vaut mieux ainsi, marmonna Aryuk. Je ne sais ce que j’aurais fait de lui. »

Au loin, un mammouth barrit. Le vent se renforça. L’été s’annonçait très froid.

<p>II.</p>

Les Patrouilleurs débarquaient fort tard, par une nuit sans lune, travaillaient le plus vite et le plus discrètement possible, puis disparaissaient. Les habitants des environs découvriraient peu après qu’un nouveau prodige s’était produit, se félicitant néanmoins de n’en avoir rien vu. Toujours minimiser l’impact.

Toutefois, Wanda Tamberly avait été autorisée à arriver au lever du jour. Son scooter émergea à l’intérieur de l’abri édifié à son intention. Le cœur battant, elle mit pied à terre et parcourut les lieux du regard. Les parois étaient réglées sur translucide et l’aurore se montrait généreuse. On avait rangé avec soin ses affaires personnelles. Mais il lui faudrait quelque temps pour les installer à sa convenance. Commençons par aller jeter un coup d’œil aux environs. Déjà chaudement vêtue, elle enfila une parka, descella l’entrée et sortit.

On était en automne, l’année suivant celle où elle avait quitté la Béringie (mais elle n’avait passé que quelques semaines au XXe siècle avant de revenir). A l’échelle astronomique, la saison était à peine entamée, mais comme on se trouvait à une latitude subarctique et en pleine période glaciaire, la neige pouvait tomber à tout moment. Quoique claire, la matinée était sinistre. Le vent sifflait au-dessus de l’herbe rase. Au nord comme au sud, les collines étouffaient l’horizon. Une moraine se dressait au-dessus de son dôme et de celui de Corwin, souvenir de la retraite du glacier. À son pied jaillissait une source. La mer et les arbres nains qui entouraient son précédent campement lui manquaient déjà. Les rares volatiles dans le ciel n’étaient pas des oiseaux marins.

Les deux dômes se touchaient presque. Corwin sortit du sien, impeccable dans sa tenue kaki, cardigan et cuir ciré. Il se fendit d’un sourire rayonnant. « Bienvenue ! fît-il en s’avançant pour lui serrer la main. Comment allez-vous ?

— Ça ira, merci, fit Tamberly. Et vous, comment ça se passe ? »

Il haussa les sourcils. « Quoi, vous n’avez pas lu mes rapports ? lança-t-il avec un sourire en coin. Vous m’en voyez choqué et chagriné. Après tant d’efforts consacrés à leur composition. »

Le terme est bien choisi, songea-t-elle. Non qu’ils manquent de rigueur sur le plan scientifique. Mais l’élégance du style ne gâche rien. Cela dit, j’ai quand même eu l’impression qu’il… glissait sur certains sujets. Peut-être un effet de mes préjugés. « Bien sûr que si », répliqua-t-elle. Prenant soin de sourire : « Y compris les objections que vous avez soulevées à ma nouvelle affectation. »

Il resta aimable. « Vous n’êtes nullement en cause, agent Tamberly, et j’espère que vous l’avez bien compris. J’étais tout simplement opposé à une complication qui me semblait inutile, sans parler des risques courus, notamment par vous-même. On n’a pas tenu compte de mon avis. Peut-être étais-je dans l’erreur.

En fait, je ne doute pas que nous fassions du bon travail ensemble. Et, d’un point de vue strictement personnel, comment pourrais-je être fâché par votre compagnie ? »

Tamberly s’empressa de mettre les choses au clair. « Sans vouloir vous contrarier, monsieur, je ne pense pas que nous soyons souvent amenés à collaborer. L’objet de votre étude, c’est… euh… le Peuple des Nuages. Moi, je dois me consacrer à l’observation de la faune durant l’hiver afin d’obtenir une description plus complète de certains cycles biologiques qui semblent critiques pour l’écologie de la région. »

Elle s’était efforcée de répéter l’évidence de la façon la moins insultante possible. En d’autres termes : Laissez-moi bosser en paix. De mon côté, je vous jure que je ne serai jamais dans vos jambes.

Il prit sa remarque avec le sourire. « Certainement. Avec un peu d’expérience, nous parviendrons à limiter l’interférence entre nos activités respectives, tout en maintenant des procédures de coopération et d’assistance mutuelle. En attendant, puis-je vous inviter à partager mon petit déjeuner ? Comme vous vous êtes sûrement synchronisée avec l’heure locale, je présume que vous n’avez rien mangé avant votre départ.

— Eh bien, je pensais…

— Oh ! acceptez, je vous en prie. Nous avons besoin de parler sérieusement, et autant le faire dans le confort. Je ne suis pas un maître queux, mais vous n’avez rien à craindre. »

Tamberly rendit les armes. Corwin avait aménagé son dôme avec bien plus d’efficacité qu’elle, à tel point qu’il semblait plus vaste que le sien. Il insista pour qu’elle prenne place sur l’unique chaise et lui servit du café chaud. « Ceci constitue ce que j’appelle une grande occasion, déclara-t-il. En temps ordinaire, l’agent de terrain se contente de s’alimenter. Aujourd’hui, que diriez-vous de déguster du bacon, des toasts et du sirop d’érable ?

— Je m’en pourlèche déjà les babines.

— Excellent ! » Il s’affaira devant le petit poêle électrique. La mini-unité nucléaire qui l’alimentait assurait également le chauffage du dôme. Tamberly ôta sa parka, se carra dans son siège, sirota l’excellent café et parcourut les lieux du regard. En matière de livres, il avait des goûts plus intellos que les siens, à moins qu’il n’ait mis ces titres en évidence dans le but de l’impressionner ; ils ne semblaient pas être ouverts très souvent. Parmi eux, on trouvait les deux ouvrages qu’il avait publiés au cours de sa carrière universitaire. Sur une étagère étaient rangés quelques objets contemporains, obtenus par troc ou en cadeau, qu’il comptait sans doute rapporter comme souvenirs, notamment une lance avec pointe composite et une hachette à lame de pierre et manche en bois de renne, assemblée à l’aide de glu et de lanières de cuir. Les outils sans manche – couteaux, grattoirs, burins, et cætera – étaient proches de la perfection. Tamberly se rappela les outils mal dégrossis des Nous et sentit des larmes perler à ses paupières.

« Vous devez savoir, je pense, que les Wanayimo vous considèrent comme mon épouse, dit-il sans quitter le poêle des yeux. Disons plutôt que c’est ce qu’ils ont conclu lorsque je leur ai annoncé votre venue. Ils ne pratiquent pas la liberté sexuelle qui est de mise chez les Tulat.

— Les Wanayimo ? Ah ! oui, le Peuple des Nuages. Euh…

— Ne vous inquiétez pas. Le fait que vous ayez votre propre demeure ne les offusque pas – vous en avez besoin pour pratiquer votre magie. Vous n’avez rien à craindre parmi eux, d’autant plus qu’ils vous croient mienne. Sinon… ils auraient quand même hésité à s’en prendre à vous, du fait des pouvoirs qu’ils vous attribuent, mais ce ne sont pas les scrupules qui les auraient étouffés, et certains jeunes mâles auraient vu dans un tel acte une preuve de courage et de virilité. Après tout, comme ils ne manqueraient pas de le découvrir, j’ai dû les aviser que vous étiez naguère associée aux Tulat, qu’ils n’estiment pas tout à fait humains. »

Tamberly plissa les lèvres d’un air sombre. « C’est ce que j’ai cru comprendre à la lecture de vos comptes rendus. Pour être franche, j’aimerais que vous accordiez plus d’attention à cela. Aux relations entre les deux peuples, je veux dire.

— Je ne peux pas tout faire, ma chère. Je n’ai ni le temps ni les ressources nécessaires pour effectuer une étude anthropologique digne de ce nom. Cela fait à peine sept mois que je vis parmi eux, du moins dans leur chronologie propre. » Il lui arrivait parfois de sauter en aval, pour converser avec ses pairs et prendre un peu de repos, mais, contrairement à elle lorsqu’elle était chez les Nous, il revenait toujours le lendemain ou le surlendemain de son départ. La continuité est nettement plus importante quand on étudie des êtres humains plutôt que la faune et la flore.

Vu le peu de temps dont il dispose, et les handicaps qui pèsent sur son entreprise, il a fait un boulot remarquable, je ne peux que le reconnaître, songea-t-elle. Certes, il maîtrisait en partie leur langage ; c’est plus ou moins le même que celui des tribus de la Sibérie orientale que d’autres agents ont déjà visitées, et il est toujours en usage dans quelques générations d’ici, parmi les tribus migrant à travers le Canada avec lesquelles lui-même a déjà travaillé. Mais c’était son seul atout au moment de commencer. Il lui a fallu un sacré courage. Il aurait pu se faire tuer. Ces types-là sont féroces et susceptibles… du moins à en croire ses rapports.

« Et le temps presse, plus que vous ne le croyez, reprit-il. L’an prochain, la tribu doit partir encore plus à l’est. Pour le moment, j’ignore si je dois l’accompagner durant sa migration ou bien la rejoindre dans son nouvel habitat, mais, dans un cas comme dans l’autre, cette interruption sera nuisible à mes travaux.

— Hein ? s’exclama-t-elle. Mais vous ne mentionnez pas cela dans vos rapports !

— Je ne l’ai pas encore fait. C’est tout nouveau pour moi. Pour le moment, ils sont persuadés d’avoir atteint leur Terre promise et bien décidés à y rester. Afin de me faire une idée plus précise de leur développement, et de mieux comprendre leur interaction avec la vague suivante de migrants, j’ai fait un saut de quelques années en aval. La région est totalement abandonnée. J’ai pu déterminer que leur départ aurait lieu le printemps prochain. Non, j’en ignore les causes. Vont-ils juger certaines ressources insuffisantes ? Peut-être pourrez-vous résoudre cette énigme. Je ne pense pas qu’ils aient à craindre une menace venue de l’Ouest. Ainsi que je m’en suis assuré, la prochaine migration de Paléo-Indiens ne se produira pas avant une cinquantaine d’années – n’oubliez pas que ces mouvements n’ont rien de concerté. »

Alors, les Nous auront cinquante ans de paix. Son soulagement ne dura qu’une seconde. Elle se rappela ce qu’ils avaient subi depuis l’arrivée du Peuple des Nuages, et ce qu’ils subiraient encore jusqu’à son départ. Combien de Nous seraient encore vivants à ce moment-là ?

Elle s’obligea à aborder le problème de front. « Il y a une minute, vous avez dit qu’ils ne considéraient pas les Tulat comme tout à fait humains. Vos comptes rendus ne s’étendent guère sur le genre de traitement qu’ils leur réservent. Vous vous contentez d’évoquer un « tribut ». Qu’en est-il exactement ? »

Ce fut d’un ton agacé qu’il lui répondit : « Je vous l’ai dit : je n’ai pas et n’aurai pas le temps nécessaire pour examiner les choses en détail. » Il cassa des œufs dans un bol, aussi vivement que s’il entrechoquait les crânes de confrères trop bornés pour publier un de ses articles. « J’ai assimilé le langage tulat avant de venir ici. J’ai parlé avec ceux qui sont venus ici payer l’impôt ; la saison a débuté peu après mon arrivée. J’ai allégé le fardeau pesant sur deux ou trois individus. Je me suis rendu dans un de leurs taudis sur la côte. Que voulez-vous que je fasse de plus ? Que cela vous plaise ou non, mon devoir me commande de concentrer mes efforts sur les peuples promis à un avenir. N’êtes-vous pas censée étudier ce qui dans la nature influera sur leurs conditions de vie ? »

Il redevint affable et se fendit d’un sourire conciliant. « N’allez pas me prendre pour un être sans cœur. Vous êtes nouvelle dans notre service, et qui plus est originaire d’un pays dont l’histoire peut apparaître comme privilégiée. Non que je veuille faire preuve de condescendance à votre égard. Mais le fait est que durant toute l’histoire du genre humain, exception faite d’un avenir fort éloigné de nos milieux respectifs, les clans, les tribus et les nations ont toujours considéré les étrangers comme des proies ou des esclaves – sauf quand ils avaient affaire à un peuple suffisamment puissant pour devenir un ennemi.

» Comme vous le constaterez, les Wanayimo ne sont pas des monstres. Rien à voir avec les nazis ni même les Aztèques. Ils ont été contraints de faire la guerre, parce que la Sibérie était devenue surpeuplée compte tenu des ressources à la portée d’une technologie paléolithique. Jamais ils n’ont oublié la défaite qu’ils ont subie, mais lorsqu’ils n’ont personne à affronter, on ne saurait les accuser d’être des gens belliqueux. Traitez-les de machos si vous voulez. C’est un pré-requis quand on chasse le gros gibier, le plus dangereux qui soit. A leurs yeux, exploiter les Tulat est aussi naturel que d’exploiter les caribous. Ils ne le font pas de façon délibérément cruelle. En fait, ils cultivent la révérence de toutes les formes de vie. Mais ils prennent dans le monde ce qu’ils y trouvent pour nourrir leurs femmes, leurs enfants, leurs vieillards et eux-mêmes. Ils n’ont pas le choix. »

Tamberly acquiesça à contrecœur. D’après les rapports de Corwin, la présence des Nous représentait une aubaine pour le Peuple des Nuages. S’ils ne les avaient pas pris sous leur coupe, ils auraient eu la vie plus difficile. Cependant, il n’avait pas prévu qu’ils agiraient de la sorte. Une telle situation était pour eux sans précédent. L’un des leurs, un génie, avait inventé une pratique – la taxation – qui procurait un immense bénéfice à ses semblables. Le genre humain ne cesserait par la suite de refaire la même découverte, dans les siècles des siècles, souvent sans même chercher à justifier son application.

Leur périple avait été bien plus long et bien plus éprouvant que les quarante années que, selon le mythe, les Hébreux avaient passées dans le désert. En guise de manne céleste, ils n’avaient eu droit qu’à de la neige, de la grêle et de la pluie glaciale. Quand ils trouvaient des terrains de chasse, ils étaient toujours occupés, et les tribus locales ne tardaient pas à se ressaisir et à chasser les étrangers. Puis, lorsqu’ils étaient arrivés dans cette région, bien plus loin du continent asiatique qu’aucun de leurs semblables n’était jamais allé, leur premier hiver s’était révélé presque aussi rude que celui des Pères pèlerins dans le futur Massachusetts.

Leur peuple était aujourd’hui florissant. Grâce au bois que leur apportaient les Nous, ils remplaçaient leurs abris de fortune par de véritables maisons. Lorsqu’on cassait la hampe d’une lance, ce n’était plus une calamité. La pierre, la tourbe, le poisson, la viande, la graisse, les peaux… tout cela, ils auraient pu se le procurer par eux-mêmes, et ils continuaient de le faire. Mais l’aide que leur apportaient les Nous était inestimable. Elle leur permettait de monter des chasses plus audacieuses, d’édifier des constructions plus grandes, de développer un artisanat plus soigné, un art plus sophistiqué – chants et danses, rêves et réflexions.

Corwin lui avait fait remarquer que, pour des raisons pragmatiques, les Wanayimo suivaient ses conseils et récompensaient leurs sujets au moyen d’hameçons, de harpons, d’aiguilles et de couteaux, sans parler des techniques et des idées nouvelles qu’ils leur enseignaient. C’était un progrès, affirmait-il. « Ouais, avait marmonné Tamberly. Et le soir venu, je le parierais, les Nous s’assoient autour du feu de camp et entonnent des negro spirituals. »

Mais elle savait que ces premiers Américains étaient condamnés. Si dure fût l’existence que leur imposaient les nouveaux venus, au moins ces aborigènes-ci ne finiraient pas massacrés, comme les Tasmaniens victimes des colons blancs au XIXe siècle, ni privés de toute chance de survie, comme les Ukrainiens et les Éthiopiens victimes des gouvernements du XXe siècle. Et ils ne risquaient pas davantage de succomber à des maladies inconnues ; l’isolation bactériologique du Nouveau Monde ne serait effective qu’après la submersion de la Béringie. Tant qu’ils versaient le tribut et se tenaient tranquilles, les Nous pouvaient encore vivre à leur manière. Si, de temps à autre, un chasseur wanayimo abusait d’une fille tulat, eh bien, celle-ci n’était pas pour autant frappée de disgrâce, comme cela aurait été le cas dans le Peuple des Nuages. Et ne valait-il pas mieux que ses gènes se perpétuent plutôt que de les voir disparaître ?

Tamberly remarqua que Corwin la fixait des yeux. Le temps avait passé. Elle s’ébroua. « Pardon, fit-elle. Je rêvassais.

— Ce devaient être des cauchemars, dit-il d’une voix compatissante. Mais, je le répète : cela pourrait être pire. L’histoire nous l’a maintes fois prouvé. Ici, nous avons la possibilité d’améliorer un peu les choses. Oh ! rien qu’un peu, et avec la plus grande prudence. Mais, par exemple, j’ai appris dès mon arrivée ou presque que les Wanayimo avaient enlevé la fille de votre ami Aryuk… elle s’appelle Daraku, je crois ; vous la connaissez sans doute… ils l’avaient enlevée, donc, et amenée ici de force. Ce n’était pas pour lui infliger de mauvais traitements. Ils avaient besoin d’un aborigène pour leur enseigner les rudiments de son langage, tout simplement. Mais elle était victime d’une grave dépression : mal du pays, choc culturel, isolement prononcé. Je les ai convaincus de la rendre à sa famille. »

Tamberly s’était levée d’un bond. « Hein ? » Elle resta immobile un moment. L’horreur reflua en elle, remplacée par une mesure de chaleur. « Mais… mais c’est merveilleux ! Merci. » Elle déglutit.

Sourire de Corwin. « Allons, allons. Simple question de correction, après tout ; je n’ai fait que saisir l’occasion. Ne vous mettez pas dans cet état, surtout avant le petit déjeuner. Lequel sera prêt en deux coups de cuiller à pot, comme on dit. »

Le fumet du bacon la remit de bonne humeur plus vite qu’il n’était moralement correct, du moins le supposait-elle. Durant le repas, il n’aborda que des sujets superficiels, souvent sur le mode humoristique ; il était capable de parler d’autre chose que de lui-même et aussi de lui laisser placer un mot de temps à autre. « Oui, San Francisco est une ville charmante, mais vous devriez la visiter durant les années 30, avant qu’elle ait fait de son charme une profession. Mais parlez-moi de cet Exploratorium que vous avez évoqué tout à l’heure. Cela ressemble à une fantastique innovation, bien dans l’esprit des Lumières…»

Lorsqu’ils eurent fini et qu’il eut allumé ce qu’il appelait la cigarette virginale de la journée, il reprit son sérieux. « Quand j’aurai lavé la vaisselle – non, je vous en prie, n’y touchez pas, pas le premier jour –, je vais vous présenter à Worika-kuno. » Loup-Rouge, un nom qui revenait souvent dans ses rapports. « Pure démarche de courtoisie, mais, dans ce registre, les Wanayimo m’évoquent furieusement les Japonais.

— C’est le chef, n’est-ce pas ? » demanda Tamberly. Les rapports de Corwin ne lui permettaient pas de trancher sur ce point.

« Pas dans le sens où il serait formellement investi d’une quelconque autorité. Dans cette tribu, les décisions résultent d’un consensus entre les hommes et les femmes les plus âgées, celles qui ont survécu à leur période fertile. En dehors du conseil, on reconnaît tacitement à leurs cadettes un certain poids dans les affaires quotidiennes. Toutefois, un individu faisant preuve d’une intelligence et d’une force de caractère hors du commun finit par dominer tous les autres, par devenir le plus respecté de la tribu, celui dont la parole acquiert force de loi. Worika-kuno est de ces hommes-là. Si vous êtes dans ses petits papiers, votre vie devient un long fleuve tranquille.

— Et le… euh… l’homme-médecine ?

— Oui, le chaman jouit d’une position unique et puissante. Nous entretenons, lui et moi, des relations plutôt délicates. Je me vois souvent obligé de me mettre en quatre afin de lui prouver que je n’ai nulle intention de devenir son rival, ni de lui dérober une partie de son prestige. Vous ferez de même. Pour être franc, si j’ai recommandé la présente date pour votre arrivée – une fois que celle-ci n’a plus fait de doute –, c’est parce qu’il va passer les jours à venir cloîtré dans sa tente. Cela vous donnera le temps de vous familiariser avec ce milieu avant d’entrer en contact avec lui.

— Qu’est-ce qui le mobilise ainsi ?

— Un décès. Hier, un groupe de chasseurs a rapporté au village le corps d’un de leurs camarades. Éventré par un bison. Une lourde perte doublée d’un sinistre présage, car cet homme était un excellent chasseur, qui apportait beaucoup de viande à la tribu. A présent, le chaman doit user de sa magie pour faire fuir la malchance. Fort heureusement pour le moral des troupes, Worika-kuno a harcelé la bête jusqu’à ce que ses camarades puissent la tuer. »

Tamberly siffla doucement. Elle connaissait le bison du pléistocène.

Le moment venu, elle accompagna Corwin au village. Lorsqu’ils découvrirent celui-ci au détour d’un talus, elle ne manqua pas d’être impressionnée par le spectacle. Les images qu’elle avait vues ne donnaient aucune mesure de l’énergie qui avait été nécessaire à sa construction. Une douzaine de bâtiments rectangulaires de la taille d’un bungalow, aux murs de boue séchée renforcés par une armature de bois, se dressaient sur des fondations d’argile le long d’un petit ruisseau. La fumée montait de la plupart des toits de tourbe. Un peu plus loin était aménagé un espace cérémoniel, défini par un cercle de pierres levées, avec en son centre un foyer et un cairn recouvert de crânes d’animaux. Certains provenaient de la steppe, d’autres des forêts et des vallons au sud : caribou, élan, bison, cheval, ours, lion et mammouth. A l’autre bout du village se trouvait un espace de travail. Un feu y brûlait en permanence et des femmes, vêtues de robes en peau tannée ou, pour les plus jeunes et les plus résistantes, de simples tenues tissées de type estival, préparaient les carcasses apportées par les chasseurs. En dépit du décès de Coureur-des-Neiges, ce n’étaient que rires et bavardages. Pour ce peuple, un deuil prolongé eût été un luxe.

Les femmes se turent en voyant arriver les deux nouveaux venus. D’autres membres de la tribu sortirent des maisons. C’étaient en majorité des hommes en période de repos ; ils se chargeaient de la chasse et des travaux de force tandis que les femmes étaient responsables des corvées domestiques. Les enfants se tenaient en retrait. D’après les rapports de Corwin, ils étaient vifs et très aimés, mais on leur inculquait très tôt le respect de leurs aînés.

Les deux scientifiques se virent adresser les saluts obligatoires, auxquels Corwin répondit dans les règles. Personne ne leur colla aux basques. On avait dû prévenir Loup-Rouge, car il les attendait sur le seuil de sa demeure. Deux défenses de mammouth encadraient celui-ci et lui-même était mieux vêtu que la moyenne. Sinon, rien ne le distinguait de ses congénères hormis sa présence, son assurance de panthère. Il leva une main. « Tu es toujours le bienvenu, Grand-Homme, dit-il d’un air grave. Puisses-tu faire toujours bonne chasse et toujours connaître le bonheur dans ta demeure.

— Puissent le beau temps et les esprits cléments toujours accompagner ta marche, Loup-Rouge, répondit Corwin. Je t’ai amené celle dont nous avions parlé afin que nous puissions te présenter nos respects. »

Tamberly suivait leur échange sans difficulté. Une fois qu’il avait acquis une bonne maîtrise de leur langue, Corwin avait téléchargé ses connaissances dans une unité mnémonique en aval, et elle avait bénéficié d’une électro-inculcation pour se mettre à niveau. De la même manière, il avait acquis sans effort le vocabulaire et les nuances de la langue tulat qu’elle avait découverts à la dure. (« Avait acquis » ? Non, il les « acquerrait » dans quelque quinze mille ans.) Lorsque ce savoir ne leur serait plus d’aucune utilité, il serait effacé de leur cerveau pour faire place à de nouvelles données. Cette pensée ne laissait pas de l’attrister.

Elle focalisa son attention sur l’âge de glace. Loup-Rouge la fixait d’un air pénétrant. « Nous nous sommes déjà rencontrés, Cheveux-de-Soleil, murmura-t-il.

— O… oui. » Elle rassembla ses esprits. « Je n’appartiens à aucun des peuples qui vivent ici mais vais parmi les animaux. Je veux devenir l’amie du Peuple des Nuages.

— De temps en temps, tu pourras avoir besoin d’un guide, dit-il d’un air matois.

— Oui, acquiesça-t-elle. Un tel guide aura mes remerciements. » C’était plus ou moins la seule façon de promettre une récompense dans ce langage. Regardons les choses en face : avec un auxiliaire de la trempe de ce gars-là, j’accomplirai dix fois plus de choses qu’auparavant.

Loup-Rouge ouvrit les bras. « Entrez et soyez bénis. Nous parlerons sans être dérangés. »

L’intérieur était tout d’une pièce. Au centre, des dalles délimitaient un foyer où un feu brûlait en permanence ; le rallumer aurait constitué une tâche trop longue et trop pénible, qu’il convenait d’éviter à tout prix. Le long des murs étaient alignées des plates-formes en argile, recouvertes de monceaux de fourrure, qui pouvaient accueillir une vingtaine d’adultes et d’enfants. Personne ou presque ne s’y trouvait pour le moment. Comme il faisait jour et que le temps se montrait clément, il valait mieux aller dehors. Loup-Rouge leur présenta Petit-Saule, sa fort jolie épouse. Puis une autre femme, aux yeux rougis par les larmes, aux joues striées de coups d’ongle et aux tresses défaites, autant de signes de deuil. C’était Clair-de-Lune-sur-l’Eau, la veuve de Coureur-des-Neiges.

« Nous réfléchissons à la meilleure manière de s’occuper de sa famille, expliqua Loup-Rouge. Elle ne souhaite pas reprendre un homme tout de suite. Je pense qu’elle peut rester ici avec ses enfants jusqu’à ce qu’elle soit prête. »

Il fit signe à ses invités de s’installer sur des fourrures autour du feu. Petit-Saule lui apporta une gourde de cuir, fort semblable à la bota espagnole, qui contenait du jus de mûre blanche fermenté. Tamberly en but une gorgée par politesse, constatant que cela n’était pas désagréable. On la traitait plus ou moins comme un homme, elle le savait, mais son statut n’avait rien de commun. D’ailleurs, ni Petit-Saule ni Clair-de-Lune-sur-l’Eau n’étaient tenues à l’écart de la conversation. Si l’une d’elles pensait avoir quelque chose d’important à dire, elle n’hésiterait pas à prendre la parole.

« J’ai appris que tu avais tué le terrible bison, dit Tamberly à Loup-Rouge. C’était un acte plein de vaillance…» D’autant plus que l’animal, à ses yeux, était forcément possédé par un esprit malin.

« J’ai eu de l’aide », répondit-il sans fausse modestie. Sourire. « Tout seul, je ne gagne pas à chaque fois. Peut-être m’apprendras-tu à fabriquer un piège à renard qui fonctionne. Les miens n’y parviennent jamais. Je me demande si je n’ai pas insulté le Père des Renards. Et si, quand j’étais bébé, j’avais couvert son marquage avec le mien ? » Il se fendit d’un sourire, qui vira bientôt au rire franc.

Il est capable de plaisanter de l’inconnu, s’émerveilla Tamberly. Bon sang, mais c’est qu’il commence à me plaire ! Je n’avais pas prévu ça, mais je ne peux rien y faire.

<p>III.</p>

Elle enfourcha son scooter, entra une carte et des coordonnées, calcula sa destination et pressa l’activateur. Le dôme qui l’entourait disparut aussitôt et elle se retrouva devant son vieux feu de camp. Après avoir verrouillé les contrôles, au cas bien improbable où un curieux, humain ou animal, aurait osé s’approcher de ce terrifiant objet, elle se mit en route.

La mer et le ciel sans soleil formaient deux plaques gris acier. En dépit de la distance et du vent violent, elle entendait les vagues se fracasser sur la grève béringienne. Venue du nord, où les ténèbres avaient englouti l’horizon, la bise giflait une herbe morte, une mousse noire, des arbres et des arbustes effeuillés, des rochers éparpillés. La froidure engourdissait son visage et s’insinuait par la moindre ouverture dans ses vêtements. Le premier blizzard de la saison marchait sur le Sud.

Plusieurs générations de pieds avaient usé le sentier qu’elle foulait à son tour. Il la conduisit à la ravine. Les falaises protégeaient le fleuve du vent, mais ses eaux, grossies par la marée montante, bouillonnaient d’une écume blanc sale. Elle arriva au niveau de la corniche, à présent balayée par les embruns, où trois huttes se tenaient blotties autour d’une source.

On avait dû repérer sa silhouette à travers les aulnes verts, car, à son arrivée, Aryuk écarta le clayonnage qui lui servait de porte, sortit en rampant et se redressa. Il serrait une hache dans sa main. Sur ses épaules voûtées était jetée la peau d’une charogne. Sous sa crinière et sa barbe, elle découvrit des traits hagards qui la choquèrent.

« Ar… Aryuk, mon ami…» bégaya-t-elle.

Il la fixa des yeux un long moment, comme cherchant à se rappeler ou à comprendre sa nature. Lorsqu’il prit la parole, ce fut à peine si elle déchiffra son murmure, tant le fleuve et la mer rugissaient alentour. « Nous avons appris ton retour. Mais pas parmi Nous.

— Non, je…» Elle tendit une main vers lui. Il frémit, puis se ressaisit. Elle baissa le bras. « Oui, Aryuk, je séjourne chez les Chasseurs de Mammouths, mais seulement parce que j’en ai le besoin. Je ne suis pas des leurs. Je veux vous aider. »

Il se détendit d’un rien – moins par soulagement, devina-t-elle, que par lassitude pure et simple. « C’est vrai. Ulungu a dit que tu as été tendre avec ses fils et lui quand ils étaient là-bas. Tu leur as donné l’Adorable Douceur. » Il parlait du chocolat. Auparavant, elle n’en distribuait qu’avec parcimonie. Sinon, il lui aurait fallu réquisitionner une fourgonnette de la Patrouille pour s’approvisionner.

Elle se rappela la gratitude morne de ceux qui avaient perdu tout espoir. Non, bon sang, je ne vais pas pleurer. « J’ai de l’Adorable Douceur pour toi et tous les tiens. Mais d’abord…» Aryuk n’avait pas fait mine de l’inviter dans sa hutte, et elle ne tenait pas non plus à y entrer. «… pourquoi n’êtes-vous pas venus cette lune ? »

On attendait des Nous qu’ils versent ce mois-ci leur dernier tribut avant le retour de l’hiver. Après avoir vu la famille des Sources-Bouillonnantes, elle s’était félicitée de son absence lors des visites suivantes. Elle n’aurait pu offrir à ces misérables qu’un réconfort des plus dérisoire, et elle n’en avait pas dormi de la nuit. Toutefois, elle avait demandé à Corwin de la prévenir lorsque viendrait le tour d’Aryuk et des siens. Elle ne pouvait refuser de le voir. En cas de besoin, elle ferait un petit saut dans le temps pour ne pas le manquer. Mais il ne s’était jamais montré.

« Les Chasseurs de Mammouths sont fâchés, reprit-elle. Je leur ai dit que j’irais voir ce qui n’allait pas. Comptes-tu bientôt te rendre dans leur village ? Je crains une tempête pour les prochains jours. »

La tête chevelue s’inclina. « Nous ne pouvons pas aller les voir. Nous n’avons rien à leur apporter. »

Elle se raidit. « Pourquoi ?

— Durant l’assemblée d’automne, j’ai dit à tous que nous n’y parviendrions pas », commença Aryuk, retrouvant la tendance au bavardage caractéristique des Tulat, mais sans y ajouter leur faconde naturelle. « Ulungu est un véritable ami. Il est venu ici avec ses fils après qu’ils eurent livré leur tribut, afin de nous aider à rassembler le nôtre. C’est alors que j’ai appris que tu avais rejoint le Grand-Homme. »

Ô mon Dieu ! comme tu as dû te sentir trahi !

« Ils ne pouvaient rien faire, car nous-mêmes n’avions rien fait, poursuivit Aryuk. Je leur ai dit de rentrer chez eux pour s’occuper de leurs femmes et de leurs enfants. L’été a été dur. Poisson, coquillages, petit gibier, tout cela s’est raréfié. Nous avons souffert de la faim, car nous passions trop de temps à collecter le tribut et à l’apporter aux Chasseurs de Mammouths. Les autres ont souffert, eux aussi, même si les lances et les hameçons les ont bien aidés. Ici, ils ne nous servent pas à grand-chose, car nous ne voyons guère passer les bancs de poissons et les phoques qui s’en nourrissent. » Une histoire de hauts-fonds dans l’estuaire, ou encore de courants, peut-être, devina Tamberly. « Nous devons nous préparer à l’hiver. Si nous continuons à travailler pour les Chasseurs de Mammouths, nous allons mourir de faim. »

Aryuk leva la tête pour la regarder en face. La dignité investit ses yeux. « Peut-être leur en donnerons-nous davantage l’été prochain, acheva-t-il. Dis-leur que moi seul ai décidé.

— Je leur dirai. » Elle s’humecta les lèvres. « Non, je vais faire mieux que ça. N’aie crainte. Ils ne sont pas aussi… aussi…» Dans la langue tulat, on ne trouvait aucun vocable signifiant « cruel » ou « impitoyable ». Et le Peuple des Nuages ne méritait pas son opprobre. « Ils ne sont pas aussi féroces que tu le penses. »

Les phalanges d’Aryuk blanchirent comme il étreignait le manche de sa hache. « Ils prennent tout ce qu’ils veulent. Ils tuent tous ceux qui s’opposent à eux.

— C’est vrai, il y a eu bataille. Les Nous ne s’entre-tuent-ils donc jamais ? »

Le regard qu’il lui adressa était aussi lugubre que le vent. « Depuis ce jour, deux d’entre Nous sont morts sous leurs coups. » Mais je l’ignorais ! Corwin ne prend même pas la peine de s’informer. « Et tu parles au nom des Chasseurs de Mammouths. Eh bien, tu as entendu ce que j’avais à dire.

— Non, je… je veux seulement… vous rendre plus heureux. » Vous donner le courage de survivre à l’hiver. Le printemps venu, pour une raison que j’ignore encore, les envahisseurs lèveront le camp. Mais je n’ai pas le droit de faire des prédictions. Et tu ne croirais sûrement pas à celle-ci. « Aryuk, je veillerai à ce que le Peuple des Nuages soit satisfait. Ils ne demanderont plus rien au village du Fleuve des Aulnes avant la fonte des neiges. » Il la considéra d’un œil méfiant. « Peux-tu en être sûre ?

— Oui. Ils m’écouteront. Grand-Homme ne les a-t-il pas obligés à te rendre Daraku ? »

Soudain, c’était un vieillard qui se tenait devant elle sous le ciel enténébré. « Cela n’a servi à rien. Elle est morte en chemin. L’enfant qu’ils avaient mis dans son ventre à force de la violenter l’a emportée dans le trépas.

— Quoi ? Oh ! non, non…» Tamberly s’aperçut qu’elle avait crié en anglais. « Pourquoi ne l’as-tu pas fait savoir à Grand-Homme ?

— Il n’est jamais venu à moi quand je suis retourné au village, répondit une voix atone. Je l’ai vu par deux fois, mais de loin, et il ne m’a pas prêté attention. Pourquoi serais-je allé vers lui, si je l’avais osé ? A-t-il le pouvoir de faire revenir les morts ? Et toi, as-tu ce pouvoir ? »

Elle se rappela son propre père, qu’un coup de fil suffisait à réjouir et dont le visage s’illuminait quand elle lui rendait visite. « Je pense que tu préférerais que je te laisse seul, dit-elle d’une voix éteinte.

— Non, entre…» Dans la hutte, sa femme et ses enfants, leur peur et leur rage ravalée. « J’ai honte de ne pouvoir rien t’offrir à manger, mais entre quand même. »

Que puis-je faire, que puis-je dire ? Si j’avais grandi à l’époque de Manse, voire auparavant, je saurais comment réagir, en dépit de ma jeunesse. Mais dans mon milieu d’origine, on se contente de cartes postales et de clichés sur le travail de deuil. « Je… il ne vaut mieux pas. Je ne dois pas, pas aujourd’hui. Tu dois… tu dois penser à moi, jusqu’à ce que tu comprennes que je suis ton amie… pour toujours. Ensuite, nous serons à nouveau ensemble. Mais commence par penser à moi. Je vais veiller sur vous. Prendre soin de vous. »

Est-ce de la sagesse ou bien de la faiblesse ?

« Je vous aime, bafouilla-t-elle. Je vous aime tous. Tiens. » Elle plongea la main dans sa poche et en ressortit des barres de chocolat, qui tombèrent à ses pieds. Sans savoir comment, elle réussit à sourire avant de se retourner pour repartir. Loin de protester, il la regarda s’éloigner en silence. Sans doute que j’agis pour le mieux.

Une nouvelle bourrasque vint secouer les rameaux effeuillés. Elle pressa le pas. Il ne fallait pas qu’Aryuk la voie pleurer.

<p>IV.</p>

Les membres du conseil, soit tous les hommes adultes et toutes les vieilles femmes de la tribu, étaient à l’étroit dans la maison ; mais on ne pouvait transporter le feu sacré à l’extérieur, où la tempête risquait de faire rage pour plusieurs jours encore. Le fracas du tonnerre et le rugissement du vent traversaient les murs sans peine et servaient de fond sonore. Les flammes du foyer crachotaient sur les pierres. Elles découpaient, sur fond d’obscurité, la silhouette de la vieille femme accroupie qui les entretenait. La vaste salle était emplie de pénombre, de fumée et de l’odeur forte des corps vêtus de cuir qui s’y pressaient. Il faisait chaud. Les flammes jaillirent l’espace d’un instant, révélant la sueur qui perlait sur la peau de Loup-Rouge, de Cheveux-de-Soleil, de Celui-qui-Répond et des autres membres du premier cercle.

La même lumière faisait chanter l’acier de la lame que Tamberly brandissait devant l’assemblée. « Vous avez entendu, vous avez compris, maintenant vous savez », entonna-t-elle. Le style déclamatoire dont le Peuple des Nuages usait lors des cérémonies semblait presque biblique à ses oreilles. « Pour ce que je demande, si vous exaucez mon vœu, j’offre ce couteau. Prends-le, Loup-Rouge ; essaye-le ; dis-moi s’il est tranchant. »

L’homme accepta l’offrande. Son visage avait perdu toute sévérité. Elle pensa à un petit garçon le jour de Noël. Hommes et femmes firent silence, tant et si bien que leur souffle parut aussi bruyant que le vent, aussi insistant que le ressac. Impassible, Loup-Rouge testa le fil et l’équilibre de l’arme. Il se pencha pour ramasser un bâton. Sa première tentative pour le couper se révéla entachée de maladresse. Le silex et l’obsidienne donnent des lames effilées, mais ils sont trop fragiles pour couper le bois et ne peuvent le tailler correctement. En outre, la forme du manche lui était étrangère. Mais il apprenait vite et ne tarda pas à savoir s’y prendre.

« Cette arme prend vie dans mes mains, s’émerveilla-t-il.

— Elle a bien des usages, dit Tamberly. Je te les montrerai, et je te montrerai aussi comment entretenir sa lame. » Quand une pierre s’émoussait, on la taillait à nouveau, jusqu’à ce qu’elle soit trop petite. L’affûtage de l’acier est un art, mais elle était sûre qu’il saurait le maîtriser. « Ceci est à vous si vous exaucez mon vœu, ô peuple. »

Loup-Rouge parcourut l’assemblée du regard. « Est-ce là notre volonté ? s’enquit-il d’une voix de stentor. Dois-je accepter ce couteau en notre nom à tous, et en échange oublier le tribut qu’aurait dû nous verser la famille d’Aryuk, du Peuple des Souris ? »

Un murmure d’assentiment parcourut les ombres. La voix dure de Celui-qui-Répond y coupa court. « Non, ceci est une mauvaise chose. »

Et merde ! se dit Tamberly, consternée. J’aurais cru que toutes ces palabres étaient uniquement pour la forme. Qu’est-ce qui lui prend, à ce grincheux ?

Suivit un bref brouhaha, qui retomba rapidement. Les yeux luisaient dans la pénombre. Loup-Rouge gratifia le chaman d’un regard dur. « Nous avons vu ce que peut faire la Pierre-qui-Brille, dit-il d’un ton posé. Tu l’as vu aussi. Ne vaut-elle pas plusieurs chargements de bois ou de poisson, plusieurs peaux de loutre ou de lapin ? »

Le visage ridé se plissa encore. « Pourquoi les grands étrangers pâles favorisent-ils le Peuple des Souris ? Quels secrets partagent-ils donc ? »

Tamberly laissa exploser sa colère. « Tous ici savent que j’ai vécu avec eux avant que vous n’arriviez sur cette terre. Ce sont mes amis. N’êtes-vous pas fidèles à vos amis, hommes et femmes du Peuple des Nuages ?

— Es-tu également notre amie ? rétorqua Celui-qui-Répond.

— Je le serai si vous me laissez l’être ! »

Loup-Rouge interposa ses bras entre les deux antagonistes. « Il suffit. Allons-nous nous quereller sur le tribut dû pour une lune par une seule famille, tels des goélands s’acharnant sur une charogne ? Crains-tu le Peuple des Souris, Celui-qui-Répond ? »

Malin ! jubila Tamberly. Le chaman, furibond, n’avait d’autre choix que de répondre : « Nous ignorons de quelle sorcellerie ils sont capables, quels tours ils peuvent nous jouer. » Elle se rappela une remarque de Manse Everard : il est fréquent qu’une société attribue des pouvoirs occultes aux peuples qu’elle a soumis – les premiers Scandinaves avec les Finnois, les chrétiens médiévaux avec les juifs, les Américains blancs avec les Noirs…

« Je n’en vois aucun, repartit sèchement Loup-Rouge. L’un de vous en connaît-il ? » Et il leva le couteau au-dessus de sa tête. Un leader né, aucun doute sur ce point. Et comme il est beau dans cette pose, bon sang !

Il n’y eut ni débat ni vote. Tel n’était pas l’usage chez les Wanayimo et, de toute façon, cela n’aurait pas été nécessaire. S’ils dépendaient de leur chaman pour intercéder en leur faveur auprès du surnaturel et les protéger de la maladie avec les charmes adéquats, ils ne lui accordaient aucun respect superflu et, pour dire vrai, le regardaient même un peu de travers : c’était un célibataire, un misanthrope, un excentrique. Tamberly pensait souvent à ses amis catholiques qui, s’ils respectaient le curé de leur paroisse, ne s’aplatissaient pas devant lui et n’hésitaient pas à lui manifester leur désaccord.

Sa proposition fut acceptée de façon tout à fait naturelle, sans qu’il soit besoin d’insister. Celui-qui-Répond se rassit, ramena sa peau de bête sur lui et se mit à bouder. Les hommes se pressèrent autour de Loup-Rouge pour admirer le cadeau qu’il avait reçu. Tamberly pouvait prendre congé.

Corwin la rejoignit près du seuil. Il s’était tenu en retrait, comme il seyait à un étranger assistant au conseil par courtoisie. En dépit de l’obscurité, elle vit qu’il avait l’air franchement contrarié. « Suivez-moi dans mon dôme », ordonna-t-il. Elle se hérissa, puis haussa les épaules dans son for intérieur. Elle s’était plus ou moins attendue à cette réaction.

Quoique dénuée de charnières, la porte, dont le battant était constitué de bâtons, de brins d’osier, de peaux et de mousse, était solidement coincée dans le mur. Corwin la dégagea et le vent faillit la lui arracher des mains. Ce ne fut pas sans mal qu’il la remit en place une fois que Tamberly et lui furent sortis. Ils rabattirent leurs capuches, fermèrent leurs parkas et se dirigèrent vers leurs habitats. Le vent rugissait, mordait, giflait, griffait. La neige qui tombait parait toutes choses d’un voile de blancheur. Il fut obligé de sortir sa boussole électronique pour se repérer.

Lorsqu’ils se retrouvèrent à l’abri, tous deux restèrent sonnés quelques minutes. La tempête faisait trembler l’armature du dôme et vibrer ses cloisons. Les objets qui s’y trouvaient paraissaient fragiles, comme dénués de substance.

Ni l’un ni l’autre ne s’assit. Lorsque Corwin prit la parole, ils se dressèrent face à face, ainsi que deux ennemis. « Eh bien, je constate que j’avais raison. La Patrouille aurait dû vous ordonner de rester chez vous. »

Tamberly s’était préparée à cette confrontation. Ni insolence, ni insubordination, rien que de la fermeté. C’est mon supérieur hiérarchique, mais ce n’est pas mon patron. Et Manse m’a dit que la Patrouille appréciait l’indépendance d’esprit, à condition qu’elle aille de pair avec la compétence. « Qu’ai-je donc fait de mal… monsieur ? demanda-t-elle, avec autant de douceur que le lui permettait le vacarme au-dehors.

— Vous le savez parfaitement, rétorqua Corwin. Vous avez commis une interférence injustifiée.

— Je ne le pense pas, monsieur. Je n’ai rien fait qui soit de nature à affecter les événements plus qu’ils ne le sont déjà par notre simple présence. » Et cette question-là est déjà réglée. Nous avons « toujours » fait partie de cette période de la préhistoire.

« Alors pourquoi ne m’avez-vous pas consulté au préalable ? » Parce que tu m’aurais interdit d’aller plus loin, évidemment, et que je n’aurais pas pu passer outre. « Si je vous ai insulté, croyez bien que je le regrette. Ce n’était certainement pas mon intention. » Tu parles !» Il m’a semblé qu’il allait de soi… enfin, où est le mal ? Nous interagissons avec ces gens. Nous parlons avec eux, nous vivons avec eux, nous utilisons leurs services et les récompensons avec de petits objets venus de leur futur. C’est bien cela, non ? Quand je vivais parmi les Tulat, j’ai fait bien davantage que leur offrir un couteau, oh ! que oui. Ils sont incapables d’en fabriquer une copie. Dans deux ou trois générations tout au plus, il sera cassé, usé ou rouillé, et plus personne ne s’en souviendra.

— Vous êtes jeune et nouvelle dans la Patrouille, et…» Corwin reprit son souffle. Ce fut avec un peu plus de chaleur qu’il poursuivit : « Oui, vous aussi, on vous laisse la bride sur le cou. Impossible de faire autrement. Mais il y a votre motivation. Vous n’aviez aucune raison de faire ce que vous venez de faire, hormis votre sentimentalisme enfantin. Nous ne pouvons tolérer ce genre d’attitude, Tamberly. C’est beaucoup trop dangereux. »

Je ne pouvais pas rester sans rien faire alors qu’Aryuk, Tseshu, leurs enfants et leurs petits-enfants risquaient de se faire tabasser, voire tuer. Et je… je ne souhaitais pas que Loup-Rouge soit complice d’une telle atrocité. « J’ignore quel est l’article du règlement qui nous interdit de faire preuve de tendresse dans la mesure où cela ne met pas notre mission en danger. » Elle se façonna un sourire. « Je n’ose pas croire que vous n’ayez jamais commis d’acte semblable. »

Il demeura impassible un moment. Puis se fendit à son tour d’un sourire. « Touché* ! J’avoue. » Gravement : « Mais vous avez outrepassé votre autorité. Les choses n’iront pas plus loin, mais considérez cela comme une leçon, doublée d’une mise en garde. »

De nouveau affable : « Et maintenant que la question est réglée, je vous propose de rétablir nos relations diplomatiques. Asseyez-vous. Je vais faire un peu de café, nous l’arroserons d’une goutte de brandy et partagerons ensuite un bon repas, comme nous aurions dû le faire depuis longtemps.

— J’ai passé pas mal de temps sur le terrain, lui rappela-t-elle.

— Oui, oui. Mais à présent, nous sommes bloqués par le mauvais temps, et pour plusieurs jours.

— Je pensais sauter en aval, au premier jour de beau temps.

— Allons, ma chère, votre zèle est admirable, mais écoutez la voix de l’expérience. Il est fortement conseillé de céder de temps à autre au repos, au loisir et même à la paresse. L’excès de travail abrutit, vous savez. »

Ouais, et je vois à quel genre de détente tu penses, mon cochon. Mais elle ne s’offusqua point. C’était une idée toute naturelle étant donné les circonstances ; et sans doute considérait-il sa proposition comme un compliment. Cela dit : non merci. Comment vais-je me tirer de ce guêpier sans le vexer ?

<p>V.</p>

Celui-qui-Répond habitait dans la plus petite maison du village, à peine plus spacieuse qu’une hutte, car le chaman vivait seul, sauf quand le visitaient les démons qu’il devait repousser. Cependant, il arrivait souvent qu’un homme ou une femme de la tribu vienne le voir.

Renard-Véloce était assis près de lui devant le feu. À la lueur des flammes s’ajoutait une chiche lumière venue du trou ouvert dans le toit. Après la tempête, le ciel s’était éclairci et on sentait même un peu de chaleur dans l’air. Les objets magiques semblaient frémir dans la pénombre. Ils étaient peu nombreux : un tambour, un sifflet, des ossements gravés, des herbes séchées. Par ailleurs, le chaman ne possédait que peu d’ustensiles domestiques. Son existence participait avant tout du monde spirituel.

Il fixa son visiteur en plissant les yeux. Ils n’avaient échangé que des paroles prudentes. « Toi aussi, tu as des raisons de te sentir troublé », lui dit-il.

Une grimace déforma le visage rusé de Renard-Véloce. « Oui. Quelle est la proie que les deux étrangers traquent parmi nous ?

— Qui le sait ? souffla Celui-qui-Répond. J’ai cherché des visions pour m’éclairer sur eux. Aucune ne m’est venue.

— Ont-ils jeté des charmes contre toi ?

— Je le crains.

— Comment est-ce possible ?

— Nous sommes loin des sépultures de nos ancêtres. Durant notre périple, nous avons laissé nos morts derrière nous. Pour le moment, rares sont les défunts qui peuvent nous aider ici.

— Le spectre de Coureur-des-Neiges doit être très fort.

— Cela ne fait qu’un seul homme. Combien en compte le Peuple des Souris ? »

Renard-Véloce se mordit les lèvres. « C’est vrai. Le bœuf musqué et le bison sont plus forts que le loup, mais une meute de loups peut terrasser l’un comme l’autre. » Il réfléchit avant de reprendre : « Et pourtant… le Peuple des Souris honore-t-il ses morts comme nous le faisons ? Leurs spectres s’attardent-ils parmi eux ?

— Nous l’ignorons », dit Celui-qui-Répond.

Les deux hommes frissonnèrent. Un mystère est toujours plus terrifiant que la vérité.

« Grand-Homme et Cheveux-de-Soleil jouissent de grands pouvoirs et de charmes puissants, reprit Renard-Véloce au bout d’un temps. Ils se disent nos amis.

— Combien de temps vont-ils encore rester ici ? répliqua le chaman. Et nous aideraient-ils vraiment en cas de nécessité ? Et s’ils cherchaient à endormir notre méfiance pendant qu’ils ourdissent notre destruction ? »

Renard-Véloce eut un sourire ironique. « Leur seule présence menace ton statut.

— Il suffit ! rétorqua Celui-qui-Répond. Toi aussi, tu te sens menacé. »

Le chasseur baissa les yeux. « Eh bien… Loup-Rouge et la plupart des autres… les honorent plus qu’il n’est sage à mes yeux.

— Et Loup-Rouge t’écoute moins souvent que naguère.

— Il suffit ! » Renard-Véloce partit d’un petit rire. « Que ferais-tu si tu en avais la possibilité ?

— Si nous pouvions en apprendre davantage, acquérir un pouvoir sur eux…»

Renard-Véloce lui intima la prudence. « Il faudrait être fou pour les attaquer de front. Mais ils aiment le Peuple des Souris. C’est du moins vrai pour Cheveux-de-Soleil.

— Je pense comme toi. Et quels secrets, quels pouvoir partage-t-elle avec eux ?

— Ces hommes velus ne sont rien par eux-mêmes. Ils sont bel et bien semblables à la souris, dont le renard ne fait qu’une bouchée. Si nous les prenions par surprise, à l’insu de Grand-Homme et de Cheveux-de-Soleil…

— Peut-on agir sans que ces deux-là ne le sachent ?

— Je les ai déjà vus surpris par un événement imprévu, un lagopède surgissant d’un fourré, la glace qui se brise sous leurs pieds, des choses bien ordinaires. Ils n’ont pas conscience de tout ce qui se passe dans le monde… pas plus que toi ou moi.

— Tu es un homme audacieux…

— Audacieux, mais pas stupide, répliqua Renard-Véloce avec quelque impatience. Depuis combien de jours tournons-nous autour du pot, toi et moi ?

— Il est temps que nous parlions franchement, acquiesça Celui-qui-Répond. Tu envisages d’aller là-bas, sans doute chez cet Aryuk qu’elle chérit tout particulièrement, afin de lui faire cracher la vérité.

— J’ai besoin d’un compagnon.

— Je ne connais rien aux armes.

— Cela, c’est mon domaine. Toi, tu comprends les charmes, les démons, les spectres. » Renard-Véloce fixa le chaman. « Peux-tu faire le voyage ? »

L’autre répondit d’un air fâché : « Je ne suis pas un faible. » En vérité, c’était un homme sec et nerveux, et, bien qu’édenté et un peu myope, rapide à la course et même endurant.

« J’aurais dû te demander : souhaites-tu faire le voyage ? » rectifia le chasseur.

Calmé, Celui-qui-Répond opina. « Il va geler dans un jour ou deux, déclara-t-il. Cette neige si molle va devenir dure comme la pierre et il sera facile de marcher dessus. »

Une lueur d’impatience éclaira les yeux de Renard-Véloce, mais il conserva un air neutre et dit d’un ton pensif : « Mieux vaut que nous partions à la nuit tombée. Je dirai que j’effectue une reconnaissance pour me familiariser avec cette région, et aussi que je souhaite méditer en solitaire. » Une telle initiative ne surprendrait personne.

« Je dirai que je veux invoquer les esprits pendant plusieurs jours et plusieurs nuits et qu’il ne faut pas me déranger jusqu’à ce que je sorte de ma demeure, ajouta Celui-qui-Répond.

— Et peut-être auras-tu alors d’importantes nouvelles à annoncer.

— Et peut-être auras-tu alors conquis un grand honneur.

— Ce que je fais, je le fais pour le Peuple des Nuages.

— Pour le Peuple des Nuages, répéta Celui-qui-Répond, maintenant et à jamais. »

<p>VI.</p>

Soudain, tels des faucons fondant sur des lemmings, les envahisseurs étaient là. Un cri arracha Aryuk à son rêve hivernal. Il chercha la réalité à tâtons. Un second cri l’y propulsa, le cri d’une femme et d’un enfant terrifiés.

Sa propre femme, Tseshu, s’agrippa à lui. « Reste ici », lui dit-il. Fouillant dans la pénombre de sa hutte, sa main trouva une pierre taillée. Il s’extirpa de sa chaude couverture de peaux, d’herbes et de brindilles. La peur lui nouait les tripes, mais la colère était la plus forte. Était-ce une bête qui attaquait les siens ? Toujours à quatre pattes, il écarta la porte de fortune et franchit le seuil en rampant. Puis, se redressant en position accroupie, il fit face à la menace.

Son courage le quitta comme l’eau coule d’une main ouverte.

Le froid enveloppa son corps nu. À l’horizon sud, le soleil éclaboussait le jour d’un azur soutenu, creusant d’ombres indigo le manteau blanc de la neige et le parsemant d’arbres noirs. Sur le fleuve, la glace mise à nu par le vent luisait d’un éclat terne. Sur la grève, au bout de la ravine, les rochers étaient festonnés de givre et la mer elle-même était gelée presque jusqu’au large. Le lointain grondement des vagues sonnait comme la colère de l’Esprit Ours.

Devant lui étaient plantés deux hommes. Ils étaient vêtus de cuir et de fourrure. L’un d’eux tenait une lance dans la main droite, une hache dans la gauche. Aryuk l’avait déjà vu, oui, il connaissait ce visage étroit, ces yeux brillants, on l’appelait Renard-Véloce. L’autre était vieux, ridé, sec mais guère fatigué par la marche qu’il avait dû faire. Il brandissait un os où étaient gravés des signes. Tous deux avaient peint sur leur front et leurs joues des marques de puissance. À en juger par leurs traces, ils avaient descendu le coteau en silence, attendant d’être arrivés à destination pour lancer leur défi.

Barakyn et Oltas étaient partis relever les pièges. Ils ne reviendraient pas avant le lendemain. Ces deux-là ont-ils attendu que les plus forts de mes fils soient partis ? se demanda soudain Aryuk. Seset, la femme de Barakyn, se tenait blottie sur le seuil de sa hutte. Dzuryan, le troisième fils d’Aryuk, qui était encore un enfant, frissonnait devant la hutte qu’il partageait avec Oltas et où il somnolait en entretenant le feu.

« Que… que voulez-vous ? » bredouilla Aryuk. Quoique l’angoisse lui nouât la gorge, il ne pouvait s’abaisser à souhaiter la bienvenue à ces intrus, comme on doit pourtant le faire pour tout visiteur.

Ce fut Renard-Véloce qui lui répondit, d’une voix plus glaciale que les nuages de vapeur qui sortaient de sa bouche. Il parlait le langage des Nous bien mieux que les autres membres du Peuple des Nuages – combien de temps avait-il passé auprès de Daraku ? « Je te parle. Tu me parles. »

Oui, bien sûr, songea Aryuk. Parler. Que peut-on nous prendre sinon la parole ? A moins qu’ils ne désirent monter Seset. Elle est jeune et appétissante. Non, je ne dois pas céder à la colère. Et puis, ils ne la regardent même pas. « Entrez, dit-il à contrecœur.

— Non », cracha Renard-Véloce – mi-méfiant, mi-méprisant, devina Aryuk. Coincé dans une hutte tula, il n’aurait pas la place de manier ses armes si belles et si redoutables. « Nous parlons ici.

— Alors je dois me couvrir », répliqua Aryuk. Ses doigts et ses pieds commençaient déjà à s’engourdir.

Renard-Véloce lui signifia son assentiment d’un geste sec. Tseshu passa la tête par l’ouverture. Elle avait chaussé ses bottes et passé une cape, qu’elle serrait autour de son torse comme si elle redoutait de montrer à des étrangers ses seins flasques et son ventre mou. Elle tendit une tenue identique à son homme. Dzuryan et Seset regagnèrent l’intérieur de la hutte pour imiter leurs parents. Lorsqu’ils revinrent sur le seuil, ils étaient étrangement calmes. Tseshu aida Aryuk à se vêtir.

Celui-ci se sentit un peu réconforté, bien qu’il fût obligé de répondre aux questions de Renard-Véloce en même temps qu’il s’habillait. « Qu’est-ce qui marche… entre toi… et Cheveux-de-Soleil ?

— Cheveux-de-Soleil ? répéta-t-il, bouche bée. Qui est-ce ?

— Femme. Grande. Cheveux comme le soleil. Yeux comme…» Le chasseur désigna le ciel.

« Elle-qui-Connaît… Nous… nous étions amis. » Le sommes-nous encore ? Elle demeure parmi vous. « Quoi d’autre ? Parle !

— Rien, rien.

— Ah ! Rien ? Pourquoi te donne-t-elle tribut ? »

Aryuk se raidit. Tseshu acheva de lacer les sacs fourrés de mousse qui lui servaient de bottes. « Elle a fait cela ? » La joie l’envahit. « Oui, elle a promis qu’elle nous sauverait ! »

Tseshu se redressa et prit place à ses côtés. Il en avait toujours été ainsi.

Une bourrasque de bise emporta sa joie lorsque Renard-Véloce lança : « Quel kuyok dans le couteau ?

— Kuyok ? Couteau ? Je ne comprends pas. » Cet homme essayait-il de lui lancer un charme ? Aryuk leva sa main libre pour tracer un signe protecteur.

Les deux intrus se tendirent. Renard-Véloce s’adressa à son compagnon. Le vieil homme pointa son os gravé sur Aryuk et entonna un chant de sa voix suraiguë.

« Pas de sales tours », graillonna Renard-Véloce. Il désigna l’ancien avec sa hache. « Voici Aakinninen – Celui-qui-Répond. Lui kuyukolaia. Son kuyok plus fort que le tien. »

Sans doute parlait-il de magie, déduisit Aryuk. Son cœur lui cognait les côtes. Le froid lui pénétrait les chairs en dépit de sa cape. « Je ne vous veux aucun mal », murmura-t-il.

Renard-Véloce pointa sa lance sur la gorge d’Aryuk. « Ma force plus forte que la tienne.

— Oui, oui.

— Tu as vu la force des Wanayimo aux Sources-Bouillonnantes. »

Aryuk serra sa pierre dans sa main, comme si son poids pouvait l’empêcher de s’envoler dans une bourrasque de furie interdite. Dois-je m’aplatir dans la neige ?

« Fais ce que je dis ! » s’écria Renard-Véloce.

Du coin de l’œil, Aryuk vit que Dzuryan et Seset tremblaient de tous leurs membres. Il réussit à se maîtriser et Tseshu à ses côtés en fit autant. « Que devons-nous faire ? demanda-t-il sans comprendre.

— Dis ce qu’il y a entre toi et les grands étrangers. Que veulent-ils ? Que font-ils ?

— Rien, nous ne savons rien. »

Renard-Véloce baissa soudain sa lance. La pointe affûtée lacéra le mollet d’Aryuk. La plaie se rougit de sang. « Parle ! »

La douleur était minime, la menace plus grande que le ciel. Lorsque enfin il fait face au lion, l’homme cesse d’avoir peur. Aryuk bomba le torse. « Tu peux me tuer, dit-il, mais alors ma bouche ne pourra plus parler. C’est mon fantôme qui parlera. »

Renard-Véloce écarquilla les yeux. Soit il connaissait ce mot, soit il en devinait le sens. Il se tourna vers Celui-qui-Répond. Tous deux eurent un échange animé. Mais pas un instant le chasseur ne quittait les Nous des yeux. La main libre d’Aryuk étreignit celle de Tseshu.

Le visage ridé du chaman se durcit. Il aboya un ordre. Son compagnon acquiesça. Aryuk attendit de savoir quel serait le sort de sa famille.

« Tu ne fais pas kuyok contre nous, déclara Renard-Véloce. Nous emmenons celle-ci. Elle parlera. »

Il planta sa lance dans la neige, s’avança d’un pas, saisit Tseshu par le bras. L’arracha à l’étreinte de son homme. Elle hurla.

Daraku !

Un vent rugit dans l’esprit d’Aryuk. Lui-même hurla en bondissant.

Renard-Véloce abattit sa hache. Déséquilibré, il rata le crâne d’Aryuk mais le frappa à l’épaule gauche. Aryuk ne vit ni ne sentit le coup. Il emboutit l’homme du Peuple des Nuages. Son bras droit s’abattit. Sa pierre s’écrasa sur la tempe de Renard-Véloce. Celui-ci s’effondra.

Aryuk se campa au-dessus de lui. Puis vint la douleur. Lâchant sa pierre, il tomba à genoux et palpa son épaule blessée. Dzuryan le rejoignit en courant. Il lança sur le chaman une pierre à peine taillée. Le vieil homme l’esquiva et s’en fut, se faufila entre les arbres, gagna le sommet de la colline. Dzuryan rejoignit Tseshu et Aryuk. Seset fit taire les enfants.

L’âme d’Aryuk revint dans son corps et les ténèbres reculèrent autour de lui. Il se releva avec l’aide de sa femme et de sa fille. Le sang coulait de son épaule, flamme rouge sur fond de neige. Son bras pendait contre son flanc, inutile. Lorsqu’il tenta de le remuer, la douleur fut si vive que la nuit déferla de nouveau sur lui. Tseshu écarta sa cape pour examiner la plaie. Elle n’était guère profonde, la pointe de la lance ayant buté sur l’os, mais l’os en question devait être brisé.

« Père, dois-je rattraper l’autre homme et le tuer ? » demanda Dzuryan. Sa voix d’enfant tremblait-elle, ou bien était-ce ainsi qu’Aryuk l’entendait ?

« Non, lui répondit Tseshu. Il est trop loin maintenant. Tu es trop jeune.

— Mais il… il va raconter ce qui s’est passé au Loup-Rouge. »

Aryuk s’aperçut non sans surprise qu’il était capable de penser. « Cela vaut mieux ainsi, chuchota-t-il. Il ne faut pas que les choses empirent… pour l’ensemble des Nous. »

Il baissa les yeux. Renard-Véloce gisait sur le sol, flasque. Le sang qui avait jailli de son nez ne coulait plus mais gouttait avec lenteur, épaissi par la froidure. Sa bouche béante était sèche, ses yeux vitreux, et ses entrailles s’étaient vidées. La congère sur laquelle il avait chu cachait sa tempe défoncée.

« Je me suis oublié, lui murmura Aryuk. Tu n’aurais pas dû poser la main sur ma femme. Pas après l’avoir posée sur ma fille. Nous avons été aussi peu sages l’un que l’autre.

— Viens près du feu », lui dit Tseshu.

Il la suivit, obéissant. Les femmes s’efforcèrent de le soigner, pansant la plaie avec de la mousse, immobilisant le bras à l’aide de lanières. Dzuryan raviva le feu et alla chercher un lapin congelé sous un cairn tout proche. Tseshu le coucha sur les braises.

La viande cuite réchauffe le cœur, et Aryuk sentit ses forces lui revenir au contact de ces corps qui l’entouraient. Au bout d’un temps, il déclara : « Le matin venu, je devrai vous quitter.

— Non ! » gémit Tseshu. Il savait qu’elle avait compris ses intentions. Mais elle protesta néanmoins : « Où pourrais-tu aller ?

— Loin. Quand ils sauront, ils viendront chercher leur mort, et ils me traqueront moi aussi. S’ils nous trouvent ensemble, cela sera grave pour vous. Quand Barakyn et Oltas reviendront, vous partirez tous dans une direction différente, pour chercher refuge chez des amis. Le Peuple des Nuages saura que moi et moi seul l’ai tué. S’ils ne vous voient pas auprès de son cadavre, je crois qu’ils se satisferont de ma mort. Le temps qu’ils me retrouvent, ils auront épuisé le plus gros de leur colère. »

Seset se prit à bras-le-corps, oscilla d’avant en arrière, pleura à chaudes larmes. Tseshu resta impassible, mais elle prit la main valide de son homme dans la sienne.

« Taisez-vous maintenant, ordonna Aryuk. Je suis fatigué. J’ai besoin d’une nuit de repos. »

Tseshu et lui regagnèrent leur hutte. Une fois étendu auprès d’elle, il constata qu’il parvenait à s’endormir – d’un sommeil agité, embrasé par la douleur, peuplé de rêves aussi fugaces que des arcs-en-ciel. J’ai vécu plus longtemps que bien des hommes, songea-t-il lors d’un moment de lucidité. Il est temps pour moi de retrouver nos enfants trépassés. Ils doivent être bien seuls.

Au lever du jour, il mangea de nouveau, laissa sa femme le vêtir et sortit. La ravine était un fossé d’ombre, bordé d’arbres voûtés sur leurs propres rêves. Quelques étoiles scintillaient encore dans le ciel. Son haleine fumait dans l’air glacé. De la mer lui parvenaient le murmure des vagues et les craquements de la glace. Sa blessure l’élançait mais, s’il avançait prudemment, la douleur demeurait supportable.

Sa femme, son fils et la femme de son fils aîné se rassemblèrent autour de lui. Il désigna le cadavre. « Portez-le à l’intérieur et refermez la porte avant de partir, leur dit-il. Les Chasseurs de Mammouths seront peut-être moins fâchés si leur ami est épargné par les mouettes et les renards. Mais d’abord…» Il voulut se baisser. Sa blessure le lui interdit. « Dzuryan, tu es l’homme de la famille en attendant le retour de tes frères. Arrache-lui les yeux. Si je les emporte avec moi, son fantôme me suivra et vous laissera en paix. » Le jeune garçon recula d’un pas, ses lèvres frémissant au sein de son visage plongé dans l’ombre. « Obéis ! »

Lorsque les deux globes furent nichés dans sa bourse, Aryuk attira Tseshu contre lui de son bras valide. « Si j’étais devenu vieux et faible, j’aurais dû partir dans la nature, lui confia-t-il. Je ne fais que partir un peu plus tôt, un tout petit peu plus tôt. »

Il prit une hache à Dzuryan, sans trop savoir pourquoi. Il avait refusé des provisions de bouche et n’était pas en état de tuer un animal ni de tendre un piège. Enfin, cela lui faisait quelque chose à tenir. Il hocha la tête, se retourna et s’en fut d’un pas traînant, en direction du sentier le moins pentu de la colline, qui le conduirait hors de vue.

Tu ne m’as sûrement jamais souhaité ce sort, Toi-qui-Connais-l’Étrange, songea-t-il. Quand tu l’apprendras, viendras-tu à mon secours ? Mieux vaut que tu aides mes enfants et mes petits-enfants. Je n’ai plus d’importance désormais. Il chassa le souvenir qu’il gardait d’elle pour se consacrer tout entier à son errance.

<p>VII.</p>

Pendant l’hiver, les Tulat réduisaient leurs activités au maximum afin de consacrer toute leur énergie à la survie. Ils continuaient de pratiquer la cueillette quand c’était possible et profitaient des brèves journées pour accomplir les corvées indispensables mais, le plus souvent, ils restaient tapis dans leurs huttes et, lorsqu’ils ne dormaient pas, se plongeaient dans un état de transe propice aux songeries. Il n’était guère étonnant que nombre d’entre eux soient frappés par la maladie, en particulier les enfants en bas âge. Mais avaient-ils vraiment le choix ?

Par contraste, les Paléo-Indiens demeuraient actifs tout le long de l’année, même pendant les longues nuits. Ils disposaient de l’habileté et des moyens nécessaires pour se nourrir convenablement en toute saison. Si certains animaux migraient en hiver, le caribou par exemple, d’autres, tel le mammouth, n’en faisaient rien. C’était pour cette raison qu’ils s’étaient établis dans la steppe, même si leurs chasseurs montaient aussi des expéditions dans les highlands au nord et dans les forêts au sud. Seule la mer les faisait reculer. Leurs descendants apprendraient à l’apprivoiser. En attendant, les Tulat exploitaient le rivage pour le compte du Peuple des Nuages.

Ralph Corwin avait donc l’habitude de capter du bruit et du mouvement à la nuit tombée. Grâce à une caméra qu’il avait planquée dans la moraine surplombant son dôme, il pouvait observer les activités du village sur un écran. En cas de besoin, ou tout simplement s’il en avait envie, il avait la possibilité d’aller y voir de plus près. Les chasseurs avaient fini par le considérer comme un être humain à part entière – énigmatique et sans doute dangereux, mais fascinant et apparemment bien disposé à leur égard. Ils appréciaient sa compagnie, que son aura de mystère ne faisait qu’épicer. Les filles lui souriaient, et certaines étaient plutôt girondes. Malheureusement, il ne pouvait les approcher de trop près sous peine de compromettre sa mission. Les Tulat avaient des mœurs plus relâchées, mais ils étaient bien trop crasseux à son goût, et il n’avait pas de temps à perdre avec eux. La Patrouille ne souhaitait pas que ses agents consacrent plus de temps qu’il n’était nécessaire à une mission donnée.

Ah ! si seulement Wanda Tamberly – l’image même des filles californiennes de la fin du XXe siècle qu’on lui avait tant vantées – s’était montrée plus abordable ! N’y pense plus, se disait-il souvent.

Cette nuit-là, il oublia totalement la jeune femme. Le tumulte montait dans le village. Il s’habilla chaudement et sortit.

L’air était d’une immobilité absolue, comme si le vent lui-même avait été congelé. On eût dit que du liquide entrait dans ses narines. Une lune tout juste pleine transformait son haleine en un spectre aussi diffus que les collines alentour. La neige luisante crissait sous ses pieds. Il n’avait pas besoin de sa lampe et aucun des Wanayimo n’avait jugé utile d’allumer une torche. Ils auraient pourtant pu se permettre une telle extravagance grâce au tribut des Tulat. On attisait le feu près du cairn des crânes, autour duquel les villageois se massaient, parlant, gesticulant, et même hurlant. Quand les flammes monteraient haut, on sortirait les tambours pour entamer la danse.

Une danse de deuil et de propitiation, jugea Corwin. Qui s’accompagnerait forcément de décisions, de plans et de préparatifs. S’écartant de la foule, il se dirigea vers la demeure de Loup-Rouge et de sa grande famille.

Il ne s’était pas trompé. La porte encadrée de défenses n’était pas fixée et il y avait de la lumière à l’intérieur. Il colla son visage à l’entrebâillement. « Ohé, murmura-t-il. Grand-Homme peut-il entrer ? » En temps normal, cette question aurait constitué une insulte, car elle sous-entendait que les occupants du lieu ne pratiquaient pas l’hospitalité, mais les règles ordinaires ne s’appliquent plus quand les démons rôdent dans la nuit, et Corwin avait l’intuition que Celui-qui-Répond était présent. Les villageois étaient inquiets depuis que le chaman s’était enfermé chez lui quelques jours plus tôt, et toute cette agitation ne présageait rien de bon.

Au bout d’une minute, une silhouette vint occulter la lumière. « Sois le bienvenu », dit Loup-Rouge, qui écarta le battant.

Corwin entra. Loup-Rouge l’escorta jusqu’au centre de la salle, où l’on avait attisé le feu. Ses flammes dispensaient autant de lumière que la graisse des quatre lampes en stéatite. Les ténèbres se massaient dans le reste de l’espace. A peine si Corwin pouvait distinguer un carré de peau tendu sur une armature de bois flotté faisant office de paravent. Derrière lui se tenaient sans doute les membres de la famille qui n’avaient pas rejoint les hurleurs au-dehors.

Ceux qui étaient rassemblés cette nuit formaient l’élite du village. Corwin reconnut les chasseurs Lame-Brisée et Pointe-de-Lance, ainsi que le vénérable Silex-à-Feu qui se tenait debout. Assis sur le sol, les jambes ramenées contre son torse, se trouvait Celui-qui-Répond. L’ombre soulignait les rides qui sillonnaient son visage, faisait ressortir ses orbites creusées. Son dos était voûté. Il est épuisé, se dit Corwin. S’il a fait un long voyage, celui-ci n’avait rien de spirituel.

« Oui, mieux vaut que Grand-Homme assiste à notre conseil, dit Loup-Rouge d’une voix d’acier. L’as-tu appelé, Celui-qui-Répond ? »

Le chaman répondit par un borborygme.

« J’ai vu que le village était troublé et suis venu voir si je pouvais vous aider, déclara Corwin en toute bonne foi.

— Troublé, oui, répéta Loup-Rouge. Voici que Renard-Véloce, le plus rusé des hommes, est mort.

— Un grand malheur, assurément. » Corwin avait appris à apprécier cet homme : doué d’un esprit vif, il n’avait pas son pareil pour expliquer les choses, mais il avait tendance à poser des questions gênantes. Sa ruse et son indépendance d’esprit étaient des atouts pour la tribu. « Comment est-ce arrivé ? » Son trépas n’a sûrement rien d’ordinaire.

Il se sentit soudain la cible des regards de la tribu. « C’est Aryuk la Souris qui l’a tué, répondit Loup-Rouge. Aryuk, au nom duquel Cheveux-de-Soleil a renoncé à son couteau.

— Hein ? Non, c’est impossible ! » Les Tulat sont totalement soumis, ils ont intégré leur impuissance foncière.

« C’est la vérité, Grand-Homme. Celui-qui-Répond vient de nous apprendre la nouvelle. Lui-même, dont la personne devrait être inviolable, n’a échappé à la mort que de justesse.

— Mais…» Corwin inspira à pleins poumons un air saturé de fumée. Garde ton calme. Reste sur le qui-vive. La situation risque de dégénérer. « Je suis surpris. Je suis peiné. Je te demande de me dire comment ce malheur est survenu. »

Celui-qui-Répond leva la tête. Les flammes luisaient dans ses yeux. D’une voix mauvaise : « C’est à cause de toi et de ta femme. Renard-Véloce et moi voulions savoir pourquoi ces Souris vous étaient si chères.

— C’étaient des amis, rien que des amis. D’anciens amis de Cheveux-de-Soleil. Pas les miens. Je les connais à peine.

— Aryuk a dit la même chose.

— C’est la vérité !

— Aryuk a pu jeter un charme à ta femme, hasarda Silex-à-Feu.

— Celui-qui-Répond voulait en avoir le cœur net, déclara Loup-Rouge. Renard-Véloce l’a accompagné. Ils ont parlé un moment ; puis Aryuk a attaqué. Il a pris Renard-Véloce par surprise et l’a tué d’un coup de pierre. Un de ses enfants a voulu frapper Celui-qui-Répond, qui a pris la fuite. »

Pas étonnant qu’il soit vanné, songea distraitement Corwin. Un vieillard comme lui – il doit avoir la cinquantaine –, fuyant la mort sur la neige et la glace. Le chaman s’était de nouveau avachi. « Mais qu’est-ce qui a pu pousser Aryuk à agir ainsi ?

— Cela n’est pas clair, répondit Loup-Rouge. Peut-être qu’un démon l’a possédé, à moins que le mal n’ait niché dans son cœur depuis le début… Tu ne le sais donc pas ?

— Non. Que vas-tu faire à présent ? »

Leurs regards se croisèrent. Le silence régna jusqu’à ce que Loup-Rouge prenne sa décision. Il se méfie encore de moi, se dit Corwin, mais il veut croire à ma sincérité et à celle de Wanda. Et il veut se montrer sincère pour manifester sa bonne volonté.

« Je ne danserai pas pour Renard-Véloce cette nuit, déclara Loup-Rouge. Je vais partir pour la côte avec quelques chasseurs. Nous devons ramener notre ami parmi nous.

— Oui », fit Corwin.

Ce n’était pas seulement une question de sentiments. « Nous avons besoin de lui, reprit Loup-Rouge. Son spectre sera fort, comme celui de Coureur-des-Neiges, et il nous protégera des esprits maléfiques et des spectres hostiles.

— Hostiles… les Tulat ?

— Qui d’autre ? Mais je veillerai à ce que le corps d’Aryuk repose loin d’ici, avec son spectre lié à lui. Celui-qui-Répond me donnera les mots et les outils nécessaires à cette tâche.

— As-tu l’intention de le tuer ? »

Un murmure de surprise souligna le crépitement du foyer. « Bien sûr, dit Loup-Rouge. Nous ne pouvons laisser une Souris tuer un membre du peuple sans être châtiée.

— Nous devrions tuer plusieurs Souris, gronda Lame-Brisée.

— Non, non, fit Loup-Rouge. Comment percevrions-nous leur tribut ? Il faut les calmer, mais je pense que la mort d’Aryuk y suffira.

— Et si nous échouons à le tuer ?

— Il est vrai que nous devons venger Renard-Véloce. Nous verrons ce qu’il adviendra.

— J’aimerais que vous vous absteniez », dit Corwin, regrettant tout de suite ses propos. Il avait pensé à la réaction de Wanda à son retour d’expédition.

Les visages qui lui faisaient face se durcirent. Celui-qui-Répond leva la tête et coassa avec une joie malicieuse : « Ainsi, tu chéris le Peuple des Souris ! Qu’y a-t-il entre toi et lui ? C’est ce que nous voulions découvrir, Renard-Véloce et moi, et il en est mort.

— Il n’y a rien, répondit Corwin. Vous avez agi pour rien. Cheveux-de-Soleil et moi avons dit vrai : nous sommes seulement de passage ici et, dans un temps, nous repartirons pour toujours. Nous voulons seulement être les amis de… les amis de tous.

— Toi, peut-être. Mais elle ?

— Je réponds d’elle. » Corwin comprit qu’il avait intérêt à se montrer ferme. Il prit un ton autoritaire pour déclarer : « Entendez-moi. Réfléchissez. Si nous étions animés de mauvaises intentions à l’égard du Peuple des Nuages, aurions-nous besoin de les dissimuler ? Vous avez vu un peu de ce dont nous sommes capables. Un petit peu. »

Loup-Rouge agita les mains en signe d’apaisement. « Bien parlé, dit-il à voix basse. Mais, Grand-Homme, à mon avis, il vaut mieux que tu t’assures que ta femme Cheveux-de-Soleil ne se mêlera pas de cette affaire.

— C’est entendu, promit Corwin. Oui, c’est entendu. Elle ne doit rien faire. Telle est la loi de notre tribu. »

<p>VIII.</p>

Un jeune chasseur marche vite. Comme ils ne s’étaient accordé que de brèves pauses pour manger et se reposer, Loup-Rouge et ses compagnons atteignirent le Fleuve des Aulnes le lendemain de leur départ, à la nuit tombée. Le Lièvre Noir rongeait le disque de la lune, dont l’éclat découpait néanmoins les nuages, la neige et la glace en plages de lumière et ravines d’ombre. Les trois huttes étaient toujours là, un peu de guingois. Loup-Rouge inspira profondément et cala un os magique entre ses dents avant de s’enhardir à pénétrer dans celle dont l’entrée était bloquée. Une fois dans cet antre de ténèbres, il posa la main sur quelque chose de plus froid que l’air. Quoique familier de la mort, il s’empressa de la retirer.

Maîtrisant sa terreur, il fit une nouvelle tentative. Oui, c’était un visage rigide sous ses doigts. « Renard-Véloce, c’est moi, Loup-Rouge, je suis venu te rendre ton honneur », marmonna-t-il sans recracher son os. Il agrippa la tunique du mort et le tira vers l’extérieur.

Le clair de lune grisaillait sa peau. Renard-Véloce était aussi gelé que le fleuve et la mer. Du sang coagulé lui noircissait la tempe gauche et le menton. Tout aussi noires étaient sa bouche béante et ses horribles orbites vides.

Les chasseurs s’accroupirent autour de lui. « Ils lui ont arraché les yeux, murmura Lame-Brisée. Pourquoi ?

— Pour aveugler son spectre, de crainte qu’il ne les pourchasse ? hasarda Pointe-de-Lance.

— Leurs spectres souffriront plus encore, gronda Eau-Blanche.

— Suffît ! dit Loup-Rouge. Parler de ces choses apporte le malheur, surtout en pleine nuit. Nous en saurons davantage au matin. Conduisons-le à l’écart de ce lieu maudit, afin qu’il repose parmi ses camarades. »

Ils transportèrent le corps sur l’autre rive, le glissèrent dans le sac qu’ils avaient apporté à cet effet et étendirent leurs couvertures. Le vent ululait. La lune volait entre les nuages. Dans le lointain hurlaient les loups, un bruit aussi rassurant pour ces hommes que le murmure de la mer par-delà les glaces. Loup-Rouge réussit à s’endormir mais fit des rêves fracturés.

Les chasseurs se mirent en route dès l’aurore. Bien que vieilles de plusieurs jours, les traces qu’ils repérèrent dans la neige étaient éloquentes. « Certains sont partis vers l’est, d’autres vers l’ouest, commenta Loup-Rouge. On voit des pieds d’enfants dans les deux groupes. La famille d’Aryuk se réfugie dans d’autres villages le temps que notre colère ait passé. Une seule piste conduit vers l’intérieur des terres, et c’est celle d’un adulte. Celle d’Aryuk.

— Ou d’un de ses fils, peut-être ? hasarda Pointe-de-Lance. Ces gens-là sont malins. »

Loup-Rouge fit un signe de dénégation. « Pourquoi chercheraient-ils à nous égarer alors qu’ils savent que jamais nous ne renoncerions à tuer leur père ? S’ils voulaient le protéger, ils auraient fui à ses côtés pour se battre à ses côtés. Mais ils savaient ce combat perdu d’avance. Mieux vaut qu’il soit seul à mourir pour expier son crime. » Avec un rictus : « Un vœu que nous allons exaucer.

— S’il périt avant que nous ne l’ayons rattrapé, Renard-Véloce sera privé de sa vengeance, fit remarquer Lame-Brisée avec impatience.

— Alors c’est le Peuple des Souris tout entier qui en souffrira », jura Eau-Blanche.

Loup-Rouge grimaça. Le châtiment était chose utile, aussi utile que d’abattre un animal dangereux. Mais massacrer des êtres inoffensifs, c’était autre chose, un peu comme de tuer des animaux quand on n’a besoin ni de peau, ni de viande, ni de boyaux, ni d’os. Il n’en sortirait rien de bon. « Nous verrons, répondit-il. Eau-Blanche et Pointe-de-Lance, ramenez Renard-Véloce au village en vue de ses funérailles. Lame-Brisée et moi nous occuperons d’Aryuk. » Sans leur laisser le temps de discuter cet ordre, il partit aussitôt avec son camarade. Leur proie disposait d’une avance considérable.

Les deux hommes n’avaient pas grand-chose à craindre, hormis les esprits maléfiques et les éventuels pouvoirs d’Aryuk. Loup-Rouge doutait de l’existence de ces derniers. S’il avait choisi de le traquer à deux, c’était parce que la piste pouvait se révéler difficile et parce qu’il n’est jamais sage de chasser en solitaire.

Le fuyard filait vers le nord. À mesure qu’ils s’éloignaient de la côte, Loup-Rouge vit que sa proie commençait déjà à s’affaiblir. Bien qu’il n’ait pu faire qu’un récit confus, Celui-qui-Répond était persuadé que Renard-Véloce avait blessé Aryuk avant de mourir. Le cœur de Loup-Rouge gonfla dans sa poitrine.

La brève journée s’acheva. Lame-Brisée et lui poursuivirent leur route quelque temps. Au prix d’un peu d’attention, ils parvenaient encore à distinguer les traces à la lueur des étoiles, puis au clair de lune. Ils progressaient lentement, mais cela n’avait guère d’importance car Aryuk lui aussi avait ralenti son allure, observant de nombreuses pauses pour reprendre son souffle.

Puis les nuages se massèrent dans le ciel, apportant l’obscurité sur la terre. Les chasseurs se virent obligés de faire halte. Comme ils ne disposaient pas de feu, ils mangèrent de la viande séchée et s’enroulèrent dans leurs couvertures. Ce fut une caresse qui éveilla Loup-Rouge. Des flocons de neige. Père des Loups, fais cesser cette averse, supplia-t-il.

La neige continua de tomber. La matinée était grise et silencieuse, le ciel occulté par un voile de flocons blancs, la visibilité limitée à un jet de lance. Les deux hommes parvinrent à avancer quelque temps, époussetant la neige fraîche pour retrouver les traces sur la neige plus ancienne, mais ils durent bientôt renoncer. « Nous l’avons perdu, soupira Lame-Brisée. Maintenant, sa tribu doit payer.

— Pas forcément. » Loup-Rouge avait réfléchi. « Nous ne sommes plus très loin de lui. Peut-être se trouve-t-il derrière la prochaine colline. Attendons un peu. »

L’air s’était suffisamment réchauffé pour leur permettre de s’asseoir presque confortablement. Ils attendirent, patients comme des lynx.

Il cessa de neiger vers midi. Ils reprirent leur route. La neige leur arrivait aux chevilles, et parfois aux genoux, rendant leur progression difficile. Si seulement j’avais des bottes magiques pour marcher là-dessus, songea Loup-Rouge. Est-ce que Grand-Homme et Cheveux-de-Soleil en possèdent ? Ils ont tellement d’objets prodigieux… Enfin, la neige retarde aussi Aryuk, qui est plus mal en point que nous.

Arrivés sur une crête, ils découvrirent la vaste étendue de la steppe. Les nuages avaient fui et de longues ombres indigo sillonnaient ce paysage de pureté. Le moindre buisson, le moindre rocher se détachait du sol enneigé. Ils scrutèrent à droite, à gauche, en avant, puis Lame-Brisée tendit le bras et s’écria : « Là-bas ! »

Le cœur de Loup-Rouge fit un bond. « Peut-être. Viens. » Ils descendirent le coteau à grand-peine. Lorsqu’ils arrivèrent au point repéré par Lame-Brisée, le soleil avait sombré, mais il subsistait suffisamment de lumière pour qu’ils déchiffrent les traces dans la neige.

« Oui, c’est un homme, dit Loup-Rouge. Il n’est sûrement pas très loin. Regarde comme il titubait et… oui, il a trébuché ici, il est tombé et il s’est relevé non sans mal. » Sa main gantée se crispa sur la hampe de sa lance. « Il est à nous. »

Ils poursuivirent à une allure plus modérée afin de ménager leurs forces, pensant au voyage de retour plutôt qu’à la curée. La nuit enveloppait le monde. Dans un ciel en grande partie dégagé, la lune brillait par son absence ; bientôt les étoiles se multiplièrent, aussi éclatantes que le givre. La piste demeurait évidente à leurs yeux.

Soudain, Lame-Brisée se figea. Loup-Rouge l’entendit pousser un hoquet et leva les yeux. Au nord, les Chasseurs de l’Hiver allumaient leur feu.

Des voiles de lumière chatoyaient sur toute la largeur de l’horizon, de plus en plus vastes, de plus en plus brillants, jusqu’à laper le plafond du ciel. Le froid s’était accru à en geler même les sons. Seul le frémissement de la lumière sur la neige semblait doué de vie. Les chasseurs contemplaient le spectacle avec une terreur teintée d’émerveillement. Devant eux dansaient les plus puissants de leurs ancêtres, des fantômes trop majestueux pour que la terre les retienne.

« Mais vous êtes nôtres, souffla enfin Loup-Rouge. Vous vous souvenez, n’est-ce pas ? Veillez sur nous. Protégez-nous. Préservez vos fils des horreurs et des spectres vindicatifs. C’est pour vous, en votre nom, que nous allons tuer cette nuit.

— Je pense que c’est pour cela qu’ils sont venus ici, dit Lame-Brisée à voix basse.

— Alors, il ne faut pas les faire attendre. » Loup-Rouge alla de l’avant.

Un peu plus tard, il aperçut quelque chose, une tache sur la neige en contrebas des feux célestes. Il pressa le pas. L’autre avait dû repérer les deux chasseurs, car un chant suraigu parvint bientôt à leurs oreilles. Quoi ? Les Souris chantaient elles aussi un chant de mort ?

Comme il approchait, il distingua enfin Aryuk, assis en tailleur dans un trou qu’il s’était creusé. « Je vais accomplir seul cette tâche, Lame-Brisée, dit-il à son camarade. Renard-Véloce était proche de mon esprit. » Il avança comme si la neige avait cessé de ralentir ses pas.

Aryuk se leva. Visiblement à bout de forces, il se mouvait avec lenteur et maladresse. Mais il ne fléchit point. Une fois son chant achevé, il se tint devant lui, les épaules voûtées, le bras gauche attaché à son flanc, immobile sous sa cape. Sa barbe était blanchie par le givre. Lorsque Loup-Rouge arriva devant lui, il sourit.

Sourit.

Loup-Rouge fit halte. Qu’est-ce que cela signifiait ? Qu’est-ce que cela présageait ?

Les feux qui brûlaient en silence dans le ciel semblèrent lui lancer un ordre. Il fit un autre pas, puis un autre encore.

Ce n’est pas un animal aux abois, pensa-t-il. Aryuk est prêt à mourir. Eh bien, je vais lui offrir une mort rapide. Il a au moins mérité cela.

Empoignant sa lance des deux mains, il frappa. L’os et le silex percèrent la peau et cherchèrent le cœur. Son corps était si usé, si fatigué, que le coup sembla étonnamment doux. Aryuk s’effondra, tomba à la renverse. Une brève ruade, un râle plus bref encore. Puis il ne bougea plus.

« C’est fini, dit Lame-Brisée d’une voix atone.

— Pas tout à fait », rétorqua Loup-Rouge.

Il prit l’os gravé dans sa bourse et le coinça entre ses dents. Puis il s’agenouilla pour fouiller la bourse d’Aryuk. Il ne s’y trouvait rien excepté… oui… Il en retira les yeux de Renard-Véloce. « Vous retournerez à lui », promit-il. Les tendant à Lame-Brisée : « Enveloppe-les dans une peau et chante-leur le Chant des Esprits. J’ai d’autres tâches à accomplir. »

Il se savait certes condamné, et il était totalement épuisé, mais Aryuk a eu une mort bien calme. Presque heureuse, pour autant que je puisse en juger dans cette lumière magique. Que savait-il ? Qu’avait-il l’intention de faire… plus tard ?

Eh bien, il ne fera plus rien. Celui-qui-Répond m’a appris comment ligoter un fantôme.

Loup-Rouge infligea au cadavre le sort qu’avait subi Renard-Véloce. Puis il lui écrasa les yeux entre deux pierres arrachées à la neige. Il lui ouvrit le ventre et plaça des cailloux parmi les boyaux. Il lui lia poignets et chevilles avec des lanières en cuir de glouton. Il lui enfonça une lance dans le torse, la plantant dans le sol gelé une fois qu’elle fut ressortie par le dos. Il exécuta une danse autour du cadavre en invoquant le Père des Loups, qui lui avait donné son nom, le priant d’envoyer des loups, mais aussi des renards, des fouines, des hiboux et des corbeaux, bref, toutes sortes de charognards, afin qu’ils dévorent ses chairs.

« Maintenant, c’est fini, dit-il. Viens. »

Il se sentait lui-même à bout de forces, mais il marcherait jusqu’à ce que le sommeil le terrasse. Le matin venu, Lame-Brisée et lui apercevraient sûrement un repère connu dans le paysage – une montagne au loin, par exemple –, et ils rentreraient chez eux.

Ils s’avancèrent sur la steppe, sous les feux des esprits.

<p>IX.</p>

Au fil des mois, Wanda Tamberly avait fini par considérer le mammouth solitaire comme un vieil ami. C’était presque à regret qu’elle lui faisait ses adieux. Mais il lui avait fourni toutes les données qu’il détenait, parmi lesquelles figurait peut-être la clé de l’histoire de la Béringie. Si elle voulait en apprendre davantage sur d’autres aspects de la question, elle devait désormais se mettre au travail. Ses supérieurs souhaitaient « déjà » la dépêcher en un autre lieu, dans un autre temps. Elle avait dû leur envoyer quantité de messages à travers l’espace-temps pour les convaincre de lui laisser gaspiller un peu de sa ligne de vie ici et maintenant, le temps d’attendre la fin de la saison afin d’observer un autre printemps dans un contexte de réchauffement. Elle les soupçonnait de penser – à juste titre – qu’elle tenait surtout à veiller sur ses chers Tulat.

Non que son programme purement scientifique fût à négliger – il lui faudrait des siècles pour en venir à bout. Elle savait que des chercheurs civils travaillaient sur le même sujet, en aval comme en amont de cette époque. Mais ils étaient originaires de futurs trop lointains pour qu’elle soit en mesure de collaborer avec eux. Et elle appartenait à la Patrouille, qui se consacrait avant tout aux affaires de l’humanité.

Ce qui n’était pas sans avantages, se disait-elle souvent. Pour bien comprendre une écologie, on doit étudier ses fondations mêmes : la géologie, la météorologie, la chimie, les microbes, les végétaux, les vers, les insectes, les petits vertébrés. Mais elle se payait le luxe de suivre les pérégrinations des grands animaux occupant le sommet de la chaîne alimentaire. Certes, il lui appartenait aussi de collecter des tonnes de données ordinaires. En règle générale, elle supervisait les activités des minuscules robots insectoïdes qui emmagasinaient observations et échantillons, transmettant leurs informations à l’ordinateur dans son dôme. Mais elle suivait les bêtes à la trace, examinait leurs foulées, les observait à la jumelle ou dans un affût, tournait autour des lacs, se mêlait aux troupeaux ; c’était chouette, c’était vivant, c’était réel.

Je serai vraiment triste de quitter ce coin. Quoique… Un frisson lui parcourut l’échine. Et s’ils m’envoyaient en Europe au temps des Cro-Magnon ?

Elle avait effectué cette expédition en solitaire. Les guides wanayimo étaient des auxiliaires précieux, bien plus que les Tulat, mais il ne fallait pas leur montrer trop de gadgets high-tech. Son scooter chargé de matériel de camping s’éleva dans les airs par antigravité puis s’immobilisa. Elle activa ses instruments pour jeter un dernier coup d’œil alentour. C’était notamment grâce à leur sensibilité et à leur polyvalence qu’elle n’avait mis qu’un peu moins de deux ans à connaître la région comme sa poche. Se jouant de la distance comme du brouillard le plus opaque, ils pouvaient cibler le plus minuscule des animaux et lui en donner une vue aussi détaillée qu’elle le souhaitait. Des bœufs musqués tournant le dos au vent, un lièvre bondissant à travers les congères, un lagopède prenant son envol et là-bas, dans le lointain, le vieux mammouth errant et grommelant…

Sur cette vaste terre de blancheur, sa masse hirsute était aussi noire que les falaises se dressant au nord. Son unique défense balayait la neige recouvrant la mousse, que sa trompe portait ensuite à sa gueule. C’était là une maigre pitance, mais un mâle solitaire, battu au combat et chassé de sa harde, ne pouvait espérer mieux. Tamberly s’était souvent demandé si elle ne devrait pas abréger ses souffrances. Non. Il lui avait fourni un indice crucial ; et à présent qu’elle le quittait, autant lui laisser son austère fierté. Qui sait ? Peut-être survivrait-il jusqu’au prochain été, peut-être festoierait-il une dernière fois.

« Merci, Jumbo », lança-t-elle dans le vent. Elle pensait avoir découvert la raison pour laquelle ses congénères se faisaient rares en Béringie, alors qu’ils étaient toujours répandus en Sibérie comme en Amérique du Nord. Bien que l’isthme fût encore large de plusieurs centaines de kilomètres, il avait rétréci sous l’effet de la montée des eaux, alors même que la prolifération des bouleaux nains changeait la physionomie de la steppe. Elle n’aurait pas cru que ces proboscidiens soient aussi dépendants de conditions spécifiques. Leurs espèces cousines occupaient toutes sortes d’habitats sur le reste de la planète. Mais ce mâle n’était pas parti vers la côte, où pullulaient prairies et forêts, mais bien vers le nord, pour s’assurer une maigre subsistance au pied des montagnes.

De sa découverte découlait un corollaire excitant aux yeux de Ralph Corwin. Bien que les Paléo-Indiens aient chassé toutes sortes de gibier, le mammouth était le plus précieux à leurs yeux. Il ne leur faudrait que quelques générations pour exterminer tous les troupeaux de la Béringie ; contrairement à un mythe lénifiant, l’homme préhistorique ne vivait pas en harmonie avec la nature. La présence de mammouths plus à l’est inciterait tôt ou tard les plus audacieux à reprendre la migration, bien que l’Alaska fût en grande partie une terre de désolation.

Conclusion : la migration des Paléo-Indiens en Amérique se produirait sans doute plus rapidement qu’il ne le supposait jusqu’ici, et les vagues ultérieures présenteraient des caractéristiques fort différentes de la vague actuelle… Toutefois, cela n’expliquait pas pourquoi le Peuple des Nuages lèverait le camp dès l’année prochaine…

Une bourrasque de bise lui mordit les joues. Des volutes de vapeur l’entourèrent, pareilles à des chiffons grisâtres. Allez, on rentre à la maison déguster une tasse de thé bien chaud. Tamberly régla les contrôle et activa son scooter.

Une fois dans son dôme, elle mit pied à terre, rangea tant bien que mal son véhicule et désactiva l’antigrav. Le scooter chut en douceur de quelques centimètres. Elle se frotta le postérieur.

Bon Dieu que cette selle est froide ! Si je dois retourner dans l’ère glaciaire, j’y installe un système de chauffage.

Pendant qu’elle se déshabillait, se lavait avec une éponge et enfilait une tenue plus décontractée, elle se demanda que faire à propos de Corwin. Sans doute était-il absent. S’il s’était trouvé dans son dôme, son scooter aurait noté l’arrivée de celui de sa collègue et il serait accouru lui proposer de boire un verre et de dîner avec lui. Vu qu’il ne l’avait pas vue depuis dix jours, elle aurait du mal à décliner l’invitation. Jusqu’ici, elle s’était débrouillée pour qu’il parle surtout de lui, ce qui détournait son attention et se révélait même intéressant. Mais, tôt ou tard, il allait sûrement tenter de la draguer, ce qui ne l’intéressait pas le moins du monde. Comment éviter une scène désagréable ?

Dommage que Manse ne soit pas anthropologue. Ce serait un compagnon des plus confortables, un peu comme une vieille chaussure – une chaussure de rando qui a arpenté de bien étranges sentiers et n’a rien perdu de sa solidité. Avec lui, je n’aurais pas de souci à me faire. Si jamais il essayait de me draguer… Hé ! serais-je en train de rougir ?

Elle se prépara un thé et s’assit. Une voix venue du dehors lui dit soudain : « Bonsoir, Wanda. Comment ça s’est passé ? »

Il n’était pas allé plus loin que le village. Et merde ! « Très bien, répondit-elle. Euh… je suis vannée et vous risquez de ne pas apprécier ma compagnie. Pouvez-vous attendre demain, que je sois reposée ?

— Hélas non. » Sa solennité ne semblait pas feinte. « J’ai une mauvaise nouvelle. »

Une pointe de glace se planta dans son cœur. Elle se leva. « Je vous ouvre.

— Vous feriez mieux de sortir. Je vous attends. » Et on n’entendit plus que le vent.

Elle enfila des chaussettes de laine, un pantalon de ski, une paire de bottes, une parka. Lorsqu’elle émergea, le vent la fit chanceler. Il faisait voler des cristaux de glace au-dessus du sol. Le soleil, qui s’abîmait derrière les collines au sud, semait de toutes parts des éclats de diamant. Tout aussi chaudement vêtus, chacun à sa manière, Corwin et Loup-Rouge se tenaient côte à côte. Leur mine était fort sombre.

« Que la fortune soit avec toi, salua Tamberly, élevant la voix au sein des sifflements du vent.

— Que des esprits favorables t’accompagnent, répondit l’homme du Peuple des Nuages sur un ton tout aussi formel.

— C’est à Loup-Rouge qu’il appartient de conter ce récit, déclara Corwin dans la même langue. Il me l’a dit lui-même. Quand j’ai vu que tu étais revenue, je suis allé le quérir. »

Tamberly braqua ses yeux sur ceux du chasseur. Ils ne cillèrent point. « Ton ami Aryuk est mort, annonça-t-il. Je l’ai tué. Cela était nécessaire. »

Durant un moment le monde s’assombrit. Puis : Ressaisis-toi. Cette culture est stoïque en diable. Ne perds pas la face. « Pourquoi ? »

Le récit qu’on lui fit était bref et empreint de dignité.

« Tu ne pouvais pas l’épargner ? demanda-t-elle d’une voix atone. J’aurais versé un tribut suffisant pour… pour rendre son honneur à Renard-Véloce.

— Tu nous as dit que tu devrais partir dans quelques lunes, et Grand-Homme ne restera guère plus longtemps parmi nous, répondit Loup-Rouge. Que serait-il arrivé ensuite ? D’autres Souris se seraient crues capables de nous attaquer impunément. Et puis, Aryuk avait subjugué le spectre de Renard-Véloce. Si nous n’avions pas repris ce qu’il lui avait volé, son propre spectre aurait été deux fois plus fort et sans doute animé d’une haine profonde. Je devais m’assurer que jamais il ne nous hanterait.

— J’ai obtenu leur promesse que les Tulat ne souffriraient pas davantage, à condition qu’ils se montrent dociles, précisa Corwin.

— C’est la vérité, confirma Loup-Rouge. Nous ne souhaitons pas te peiner davantage, Cheveux-de-Soleil. » Un temps. « Je suis navré. Jamais je n’ai souhaité te peiner. »

Il fit un geste signifiant que la discussion s’arrêtait là, se retourna et s’en fut.

Je ne peux pas le haïr, songea Tamberly. Il a fait ce qu’il considérait comme son devoir. Je ne peux pas le haïr.

Oh ! Aryuk, Tseshu, tous tes êtres chers, Aryuk !

« Une tragédie, murmura Corwin au bout d’une minute. Mais soyez rassurée. »

Ce fut comme une flamme qui était éclose dans son cœur. « Comment le pourrais-je alors qu’il… alors que sa famille… Je dois veiller sur eux, à tout le moins.

— Leur peuple s’en chargera. » Corwin lui posa une main sur l’épaule. « Vous devez contrôler vos généreuses impulsions, ma chère. Nous ne pouvons pas intervenir plus avant. Que pourriez-vous faire qui ne soit pas interdit ? Et puis, cette tribu aura bientôt quitté la région.

— En laissant combien d’autres cadavres derrière elle ? On ne peut pas rester sans rien faire, bon sang ! »

Il afficha un masque sévère. « Calmez-vous. Les Wanayimo sont insensibles au bluff. Si vous tentez de les menacer, cela ne fera que me compliquer la tâche. Pour être franc, d’ailleurs, vous m’avez fait perdre un peu de prestige par association, vu l’étonnement avec lequel vous avez accueilli cette nouvelle. »

Elle serra les poings et lutta pour ravaler ses larmes.

Il sourit. « Allons, allons, je ne voulais pas jouer au Père fouettard. Vous devez apprendre à accepter cela. « Le doigt du sort écrit un mot et passe[16] », comme dit le poète. » Tout doucement, il lui passa un bras autour des épaules. « Venez, entrons et buvons un verre ou deux. À la mémoire de…»

Elle se dégagea vivement. « Fichez-moi la paix !

— Je vous demande pardon ? » Il haussa ses sourcils festonnés de givre. « Enfin, ma chère, vous êtes à bout de nerfs. Détendez-vous. Croyez-en mon expérience…

— Vous savez où vous pouvez vous le mettre, le doigt du sort ? Foutez-moi la paix, j’ai dit ! » Elle empoigna le sceau de son dôme. Alors qu’elle refermait la porte, elle crut entendre un soupir qui disait quelque chose comme : Ah ! les femmes…

Une fois à l’abri, elle se réfugia sur sa couchette et pleura tout son soûl. Cela dura un long moment.

Lorsqu’elle finit par se redresser, les ténèbres l’enveloppaient. Elle hoqueta, frissonna, aussi frigorifiée que si elle était restée dehors. Son palais était imprégné de sel. Je dois être laide à faire peur, songea-t-elle distraitement.

Son esprit redevint acéré. Pourquoi suis-je autant secouée par cette histoire ? J’aimais bien Aryuk, il était adorable, et ça va mal se passer pour sa famille et pour son peuple, du moins jusqu’à ce qu’ils se soient adaptés, ce qui ne sera pas facile tant qu’ils auront le Peuple des Nuages sur le dos, mais… mais je ne suis pas une Tulat, je ne suis que de passage ici, et ce monde, ces gens, appartiennent à mon passé lointain, ils sont morts des millénaires avant ma naissance.

Ce salaud de Corwin a raison. Les Patrouilleurs du temps doivent s’endurcir. Autant que cela leur est possible. Et je crois que je comprends pourquoi à présent. Il arrive parfois que Manse se taise subitement, et alors son regard se perd dans le vague, puis il s’ébroue comme pour chasser une idée noire de son esprit et, durant les minutes qui suivent, il fait montre d’une jovialité forcée.

Elle se tapa du poing sur la cuisse. Je ne suis qu’une bleusaille, voilà. J’ai trop de rage et de chagrin en moi. Surtout de la rage, je crois bien. Mais que faire ? Si je veux rester encore quelque temps ici, j’ai intérêt à me rabibocher avec Corwin. Ouais, ma réaction était disproportionnée. Et elle l’est toujours. Peut-être. Quoi qu’il en soit, si j’ai envie de redresser des torts, je ferais bien de commencer par me redresser, moi. Par éliminer ce sentiment qui m’envahit et qui a goût de bile.

Mais comment ? Une longue, longue balade, c’est ça. Sauf qu’il fait nuit. Mais pas de problème. J’enfourche mon scooter et je saute demain. Sauf que je ne veux pas qu’on me voie partir comme ça. Une telle démonstration d’émotivité pourrait donner de mauvaises idées à certains. Bon, d’accord, je vais me rendre ailleurs dans l’espace et le temps, en bord de mer ou au cœur de la steppe, ou encore…

Ou encore.

Elle hoqueta.

<p>X.</p>

Le soleil matinal était gris quand il perça le voile de neige. Tout le reste alentour n’était que blancheur et silence. L’air se réchauffa un peu. Aryuk demeurait assis, emmitouflé dans sa cape. La neige l’avait en partie enseveli. Peut-être finirait-il par se lever afin de poursuivre sa route en titubant, mais pas tout de suite. Bien qu’il ne souffrît plus de la faim, sa blessure le brûlait comme une braise et ses jambes n’étaient plus en état de le porter. Lorsque la femme descendit des cieux invisibles, il se contenta de tourner vers elle des yeux émerveillés mais encore paresseux.

Elle descendit de la chose sans vie qu’elle montait et se campa devant lui. Les flocons recouvrirent sa coiffe. Ceux qui tombaient sur son visage pour y fondre coulaient comme des larmes. « Aryuk », murmura-t-elle.

Par deux fois il tenta de parler, ne réussissant qu’à émettre un croassement, puis il lui demanda : « Es-tu venue me prendre, toi aussi ? » Il leva sa lourde tête. « Eh bien, me voici.

— Oh ! Aryuk…

— Mais tu pleures, dit-il, surpris.

— Je pleure pour toi. » Elle déglutit, essuya ses yeux bleus comme l’été, se redressa, le fixa d’un air plus assuré.

« Alors, tu es encore l’amie des Nous ?

— Je… je l’ai toujours été. » Elle s’agenouilla pour le serrer dans ses bras. « Je le serai toujours. » Il siffla de douleur. Elle le lâcha. « Je t’ai fait mal ? Pardon. » Elle examina son bras sanglé et son épaule encroûtée. « Oui, tu es blessé. Gravement blessé. Laisse-moi t’aider. »

Une étincelle de joie s’alluma en lui. « Aideras-tu Tseshu et les enfants ?

— Si je le peux… Oui, je les aiderai. Mais toi d’abord. Tiens. » Elle fouilla dans ses vêtements et en sortit un objet qu’il reconnut. « Un peu d’Adorable Douceur. »

Il arracha l’emballage à l’aide de ses dents et de sa main valide. Puis il mangea avec gourmandise. Pendant ce temps, elle allait chercher une boîte sur sa monture. Il l’avait déjà vue se servir de telles boîtes. De retour près de lui, elle se remit à genoux et se dénuda les mains. « N’aie pas peur, dit-elle.

— Je n’ai plus peur, maintenant que tu es près de moi. » Il se lécha les lèvres puis les doigts, afin de ne rien perdre de cette merveilleuse pâte brune. La glace prise dans sa barbe craquela sous ses mains.

Elle lui plaqua un objet sur la peau, tout près de sa blessure. « Cela va faire partir la douleur », expliqua-t-elle. Il sentit un léger choc. Aussitôt suivi par une vague de paix, de chaleur, de soulagement.

« Aaah ! souffla-t-il. Tu fais des choses merveilleuses. »

Elle s’affaira à nettoyer la plaie et à la soigner. « Comment est-ce arrivé ? »

Il ne souhaitait pas se rappeler cela mais, comme c’était elle qui le lui demandait, il répondit : « Deux Chasseurs de Mammouths sont venus chez nous…

— Oui, j’ai entendu le récit de celui qui a fui. Pourquoi as-tu attaqué l’autre ?

— Il a posé ses mains sur Tseshu. Il a dit qu’il voulait l’emmener. Je me suis oublié. » Si funeste ait été son acte, Aryuk ne pouvait lui affirmer qu’il le regrettait. « C’était stupide. Mais je suis redevenu un homme.

— Je vois. » Son sourire était un sourire de deuil. « Maintenant, le Peuple des Nuages est à tes trousses.

— Je le savais.

— Ils vont te tuer.

— Peut-être que la neige effacera mes traces. »

Elle se mordit les lèvres. Il comprit qu’il lui était dur de déclarer ce qu’elle déclara ensuite : « Ils vont te tuer. Je ne peux rien y faire. »

Il secoua la tête. « Le sais-tu vraiment ? Je ne vois pas comment cela peut être certain.

— Je ne le vois pas non plus, murmura-t-elle en gardant les yeux fixés sur ses mains affairées. Mais il en est ainsi.

— J’espérais que je mourrais seul et qu’ils trouveraient mon cadavre.

— Cela ne saurait les satisfaire. Ils pensent qu’ils doivent tuer, puisqu’un des leurs a été tué. Si ce n’est pas toi, ce sera un membre de ta famille. »

Il inspira longuement, contempla un moment la neige qui tombait et gloussa. « Il est donc bon qu’ils me tuent. Je suis prêt. Tu m’as libéré de ma douleur, tu as empli ma bouche d’Adorable Douceur, tu m’as enveloppé dans tes bras. »

Sa voix était éraillée quand elle dit : « Cela sera rapide. Cela ne fera pas trop mal.

— Et cela ne sera pas pour rien. Merci. » Les Tulat ne prononçaient ce mot que rarement, car chez eux la gentillesse allait de soi. « Wanda, reprit-il timidement. Ne m’as-tu pas dit un jour que c’était là ton vrai nom ? Merci, Wanda. »

Interrompant sa tâche, elle se redressa sur ses genoux et le regarda droit dans les yeux. « Aryuk, murmura-t-elle, je peux faire… davantage pour toi. Je peux faire de ta mort bien plus qu’un simple tribut. »

Stupéfait, émerveillé, il demanda : « Comment ? Dis-le-moi. »

Elle serra le poing. « Cela ne sera pas facile pour toi. La mort sera bien plus facile, je crois. » Haussant le ton : « Mais comment pourrais-je le savoir ?

— Tu sais toutes choses.

— Ô mon Dieu, non ! » Elle se raidit. « Entends-moi. Ensuite, si tu te crois capable d’endurer cela, je te donnerai des vivres, une boisson qui te rendra plus fort et… et toute mon aide. » Elle hoqueta.

Son étonnement ne cessait de croître. « Tu sembles avoir peur, Wanda.

— J’ai peur, sanglota-t-elle. Je suis terrifiée. Aide-moi, Aryuk. »

<p>XI.</p>

Loup-Rouge se réveilla. Quelque chose de lourd avait bougé.

Il se tourna vers la droite puis vers la gauche. La lune était pleine, minuscule dans le ciel, aussi glaciale que l’air. Du toit du ciel tombait une lumière qui faisait scintiller la neige. La steppe était déserte à perte de vue, uniquement peuplée de rochers et de buissons effeuillés. Il avait l’impression que le bruit – un appel d’air, un choc sourd, un fracas étouffé – provenait de derrière le gros rocher au pied duquel les chasseurs avaient dressé leur camp. Il y avait là Chasseur-de-Chevaux, Bois-de-Caribou, Pointe-de-Lance et lui-même.

« Tenez-vous prêts ! » s’écria-t-il. S’extirpant de sa couverture, il s’empara vivement de ses armes. Ses camarades l’imitèrent. La nuit était si lumineuse que tous ne dormaient que d’un œil.

« Je n’ai jamais rien entendu de semblable. » Loup-Rouge leur ordonna de se déployer autour de lui.

Noire sur fond de neige illuminée, une forme humaine émergea de derrière le rocher pour se diriger vers eux.

Chasseur-de-Chevaux plissa les yeux. « Mais c’est une Souris ! fit-il en partant d’un rire soulagé.

— Si loin de la mer ? » s’émerveilla Bois-de-Caribou.

La créature avançait d’un pas régulier. Elle était vêtue d’une peau de bête mal taillée et portait un objet qui ressemblait à une hache mais n’en était pas une. Comme elle s’approchait, ils purent détailler ses traits, ses cheveux et sa barbe hirsutes, son visage hâve.

Pointe-de-Lance chancela. « C’est celui que nous avons pourchassé après la mort de Renard-Véloce, gémit-il.

— Mais je t’ai tué, Aryuk ! » s’écria Loup-Rouge. Chasseur-de-Chevaux poussa un cri, pivota sur lui-même et s’enfuit sur la plaine.

« Arrête ! lui cria Loup-Rouge. Reviens ici ! »

Bois-de-Caribou et Pointe-de-Lance l’imitèrent. Loup-Rouge faillit en faire autant. L’horreur fondit sur lui comme un faucon sur un lemming.

Il réussit à la surmonter sans savoir comment. S’il fuyait, il serait impuissant, il cesserait d’être un homme. Il leva sa hachette de la main gauche, brandit sa lance de la droite. « Je ne m’enfuirai pas, articula sa langue soudain sèche. Je t’ai déjà tué. »

Aryuk fît halte à quelques pas de lui. Le clair de lune se reflétait dans des yeux que Loup-Rouge avait arrachés et broyés. Il s’exprimait dans la langue des Wanayimo, qu’il baragouinait à peine de son vivant. Sa voix était haut perchée, soulignée par un lugubre écho. « Tu ne peux tuer un homme mort.

— C’était loin… loin d’ici, bredouilla Loup-Rouge. J’ai lié ton spectre avec mes charmes.

— Tes charmes n’étaient pas assez puissants. Nul charme ne sera jamais assez puissant. »

En dépit de la chape de terreur qui pesait sur lui, Loup-Rouge vit que le spectre avait laissé des traces de pas, comme un homme encore vivant. Ce n’en était que plus terrifiant. Il faillit s’enfuir en hurlant à l’instar de ses camarades, mais il savait que jamais il ne pourrait semer cette apparition et qu’elle serait encore plus redoutable s’il lui tournait le dos.

« Je me tiens devant toi, hoqueta-t-il. Fais ce que tu voudras.

— Ce que je veux faire, je veux le faire pour toujours. »

Je ne dors pas. Mon esprit ne peut se réfugier dans l’éveil. Je ne puis fuir.

« Les spectres de cette terre sont emplis de colère hivernale, chantonna la voix d’outre-tombe d’Aryuk. Ils frémissent sous la glèbe. Ils marchent dans le vent. Fuis avant qu’ils ne s’en prennent à toi. Quitte leur contrée, et ton peuple avec toi. Partez. »

Loup-Rouge pensa à Petit-Saule, à leurs enfants, à la tribu. « Nous ne le pouvons, plaida-t-il. Cela signifierait notre mort.

— Nous tolérerons votre présence jusqu’à ce que la neige ait fondu, jusqu’à ce que vous puissiez vivre dans vos tentes, déclara Aryuk. Mais vous vivrez alors dans la crainte. Laissez nos frères vivants en paix. Le printemps venu, partez et ne revenez jamais. J’ai parcouru une route longue et glaciale pour te dire ceci, et je ne le dirai pas deux fois. Pars, comme je pars à présent. »

Il fit demi-tour et rebroussa chemin. Loup-Rouge se coucha à plat ventre dans la neige. Il ne vit donc pas Aryuk disparaître derrière le rocher ; mais il entendit le bruit surnaturel qui accompagna son départ du monde des vivants.

<p>XII.</p>

La lune était couchée. Le soleil pas encore levé. Les étoiles et la Piste des Esprits dispensaient une chiche lumière à la terre blanchie. Dans le village, le peuple dormait.

Celui-qui-Répond se réveilla en sursaut lorsqu’on ouvrit la porte de sa hutte. Il en fut d’abord intrigué et contrarié, car ses vieux os souffraient de plus en plus du froid. Émergeant de ses couvertures en fourrure, il se rapprocha du foyer. Il n’était plus que cendres. On lui apportait du feu chaque matin. « Qui es-tu ? demanda-t-il à la silhouette noire plantée sur le seuil et qui occultait les étoiles. Que veux-tu ? » Une brusque maladie, une naissance prochaine, un cauchemar…

L’inconnu entra et prit la parole. Jamais le chaman n’avait entendu un tel son, que ce soit dans sa vie, ses rêves ou ses visions. « Tu me connais. Vois. »

Une lumière inonda la hutte, aussi intense, aussi glaciale que celle des bâtons que maniaient Grand-Homme et Cheveux-de-Soleil. Elle découpa une barbe hirsute, un visage émacié et creusé d’ombres. Celui-qui-Répond hurla.

« Tes hommes ont pu me tuer, déclara Aryuk. Ils n’ont pu me soumettre. Je suis revenu te dire ce que tu dois faire. »

Reprenant ses esprits, Celui-qui-Répond agrippa l’os gravé qui ne quittait jamais son chevet. Il le pointa sur l’apparition. « Non, disparais, y a eya eya illa ya-a ! » Sa gorge était si nouée par l’angoisse qu’il parvenait à peine à articuler.

Aryuk l’interrompit. « Ton peuple tourmente le mien depuis bien trop longtemps. Notre sang imbibe la terre et trouble les esprits qui y reposent. Le Peuple des Nuages doit partir. Dis ceci à tes semblables, chaman, ou alors viens-t’en avec moi.

— Où cela ? geignit Celui-qui-Répond.

— Tiens-tu à le savoir ? Je pourrais te faire un récit dont le moindre mot déchirerait ton âme, glacerait ton sang, arracherait tes yeux comme deux étoiles filantes et déferait tes tresses, dressant séparément chaque cheveu comme un piquant de l’inquiet porc-épic[17]. Mais je pars à présent. Si vous restez ici, ô Peuple des Nuages, je reviendrai. Souvenez-vous de moi. »

La lumière disparut. Le seuil s’assombrit à nouveau, puis les étoiles laissèrent voir leur lueur impitoyable.

Les cris de Celui-qui-Répond réveillèrent les familles les plus proches. Deux ou trois hommes aperçurent l’apparition qui s’éloignait. Plutôt que de la poursuivre, ils préférèrent accourir à l’aide de leur chaman. Ils le trouvèrent en train de gémir et de marmonner. Plus tard, il leur dit qu’une sinistre vision l’avait visité. Une fois l’aube venue, Lame-Brisée trouva le courage de suivre les traces de l’inconnu. Elles s’évaporaient à quelque distance du village. La neige était piétinée à cet endroit. C’était comme si quelque chose était descendu de la Piste des Esprits pour l’emporter.

<p>XIII.</p>

Bien loin au sud-est, par-delà la banquise et la mer libre, le ciel s’éclaircissait enfin. Dans le ciel, les étoiles pâlissaient. Elles s’éteignirent l’une après l’autre. La nuit s’attardait au nord et à l’ouest. Un banc de brouillard blanc flottait au-dessus des sources chaudes. Rien ne brisait le silence hormis le murmure des vagues.

Une forme humaine se présenta devant la hutte d’Ulungu. Elle avançait d’un pas lourd. Ses épaules étaient voûtées lorsqu’elle fit halte. Sa voix était presque inaudible. « Tseshu, Tseshu. »

Les occupants des huttes frémirent. Les hommes jetèrent un œil par la porte. Et battirent aussitôt en retraite parmi les leurs. « Aryuk, Aryuk le mort !

— Tseshu, supplia l’apparition, ce n’est que moi, Aryuk, ton homme. Je suis venu te dire adieu, c’est tout.

— Attendez-moi, dit la femme au sein des ténèbres empestant la terreur. Je vais aller le voir.

— Non, c’est la mort. » Ulungu voulut la retenir.

Elle se dégagea. « C’est moi qu’il veut », dit-elle, et elle sortit en rampant. Elle se leva pour se planter devant la silhouette vêtue d’une cape. « Me voici.

— N’aie pas peur, dit Aryuk – d’une voix si douce, si épuisée. Je ne te veux aucun mal. »

La femme le fixa de ses yeux émerveillés. « Tu es mort, murmura-t-elle. Ils t’ont tué. Nous le savons. Leurs chasseurs sont venus parmi les Nous, tout le long de la côte, pour annoncer la nouvelle.

— Oui. C’est ainsi que Wan… que j’ai su où tu te trouvais.

— Ils ont dit que le Loup-Rouge t’avait tué pour te punir et que tous les Nous devaient prendre garde. »

Aryuk opina. « Oui, je suis mort. »

Elle reprit d’une voix soucieuse : « Comme tu es maigre ! Comme tu as l’air fatigué !

— Le voyage a été long », soupira-t-il.

Elle s’approcha de lui. « Ton pauvre bras…» Il eut un petit sourire. « Bientôt, je reposerai. Comme il me sera agréable de m’étendre.

— Pourquoi es-tu revenu ?

— Je ne suis pas encore mort.

— Mais tu viens de le dire.

— Oui. Je suis mort il y a une lune environ, sous les Oiseaux Fantômes.

— Comment est-ce possible ? demanda-t-elle, déconcertée.

— Je ne le comprends point. Ce que je sais, je ne puis te le dire. Mais au moment de partir, j’ai vu mon souhait exaucé : je pouvais venir te voir une dernière fois.

— Aryuk, Aryuk. » Elle l’étreignit et posa la tête sur sa barbe, l’enfouit dans ses cheveux. Il lui passa son bras valide autour des épaules.

« Tu trembles, Tseshu, lui dit-il. Il fait froid et tu n’es pas assez vêtue. Retourne à la chaleur. Je dois partir maintenant.

— Emmène-moi avec toi, Aryuk, bredouilla-t-elle, en larmes. Nous avons vécu si longtemps ensemble.

— Je ne puis faire cela, répondit-il. Reste ici. Prends soin des enfants, au nom de tous les Nous. Retourne au bord de notre fleuve. La paix sera avec toi. Les Chasseurs de Mammouths ne te tourmenteront plus. Au printemps venu, à la fonte des neiges, ils partiront. »

Elle leva les yeux vers lui. « C’est… c’est une grande nouvelle.

— C’est le présent que je te fais et que je fais aux Nous. » Il contempla les étoiles mourantes. « Je suis comblé. »

Elle s’accrocha à lui et éclata en sanglots.

« Ne pleure pas, supplia-t-il. Je veux que tu sois heureuse dans mon souvenir. »

Une lumière apparut. « Je dois partir, dit-il. Lâche-moi, lâche-moi. » Il dut se dégager de son étreinte avant de pouvoir s’éloigner en boitillant. Elle resta plantée là jusqu’à ce qu’il ait disparu à la vue.

<p>XIV.</p>

Tamberly traversa l’espace-temps sur son scooter avant d’atterrir sur une terre enneigée. Elle mit pied à terre. Aryuk, accroché à sa taille comme d’habitude, descendit de la seconde selle. Ils restèrent muets un moment tandis que les flocons tombaient dans le matin gris.

« C’est fait ? » demanda-t-il enfin.

Elle acquiesça. Sa nuque était raide. « C’est fait. Pour autant que je pouvais le faire.

— Cela est bon. » Il posa sa main droite en divers endroits de sa personne. « Je vais te rendre tes trésors. » Un par un, il lui tendit la lampe torche, le capteur audiovisuel grâce auquel elle avait vu et entendu ce qu’il faisait, l’oreillette par laquelle elle lui dictait ses instructions, le haut-parleur qui lui avait permis de parler en wanayimo à sa place, dans un discours épicé de divers effets sonores conçus pour impressionner les foules. Elle rangea le tout dans les sacoches du scooter.

« Que vais-je faire maintenant ? s’enquit Aryuk.

— Attendre. Si… si seulement je pouvais attendre avec toi ! »

Il réfléchit. « Tu es gentille, mais je pense que je préfère être seul. J’ai des souvenirs à évoquer.

— Oui.

— Et puis, reprit-il d’un air décidé, si je le puis, je préfère marcher que rester assis. Ta magie m’a en partie rendu mes forces. Elles s’étiolent déjà, mais je préférerais m’en servir. »

Te sentir vivant tant que tu le peux. « Oui, fais ce que tu veux. Marche jusqu’à ce que… oh ! Aryuk ! » Il attendit patiemment. La neige lui avait déjà blanchi la tête.

« Ne pleure pas, dit-il, troublé. Toi qui commandes à la vie et à la mort, jamais tu ne dois te sentir ni faible ni triste. »

Elle se voila la face. « Je ne peux pas m’en empêcher.

— Mais je suis comblé. » Il s’esclaffa. « Cela est bon, ce que j’ai fait pour les Nous. Tu m’as aidé. Sois comblée toi aussi. Comme je le suis. Je veux que tu sois heureuse dans mon souvenir. »

Elle l’embrassa et sourit, sourit, puis enfourcha de nouveau son scooter temporel.

<p>XV.</p>

Le vent rugissait. Le dôme tressautait. Tamberly se matérialisa, mit pied à terre, activa l’éclairage pour chasser les ténèbres.

Au bout de quelques minutes à peine, elle entendit : « Laissez-moi entrer ! »

Elle accrocha sa parka à la patère. « Entrez. »

Corwin fit irruption dans l’habitacle. La porte claqua au vent. Il dut se battre pour la refermer. Tamberly se planta près de la table. Elle se sentait d’un calme polaire.

Il ouvrit sa parka aussi violemment que s’il étripait un ennemi et pivota sur ses talons. Il avait la bouche crispée, les lèvres livides. « Ce n’est pas trop tôt ! graillonna-t-il.

— C’est aussi ce que je pense, rétorqua-t-elle.

— Je ne supporterai pas votre insolence.

— Pardon. Je ne voulais pas vous offenser. » Le geste par lequel elle lui désigna la chaise était aussi indifférent que le ton de sa voix. « Prenez place, voulez-vous ? Je vais faire un peu de thé.

— Non ! Pourquoi êtes-vous restée absente tout ce temps ?

— J’avais à faire. Sur le terrain. » J’avais besoin de la terrible innocence de l’âge de glace et de ses animaux. « La saison approche de sa fin, et je voulais être sûre d’avoir conclu l’essentiel de mes travaux. »

Il tressaillit. « D’autant plus que vous allez avoir pas mal de choses à encaisser : le conditionnement, voire la planète d’exil…»

Elle leva la main. « Holà ! C’est à nos supérieurs d’en décider, mon ami.

— Votre ami ? Alors que vous avez trahi… gâché… Me pensiez-vous incapable de déduire qui était responsable de ces… de ces apparitions ? Si votre but était de… de ruiner mes travaux…»

Elle secoua sa crinière blonde. « Bien sûr que non. Vous pouvez poursuivre votre séjour chez les Wanayimo, si c’est ce que vous souhaitez. Et n’oubliez pas les générations à venir.

— Vortex causal… mise en danger…

— Je vous en prie. Vous m’avez dit vous-même que le Peuple des Nuages allait partir d’ici le printemps prochain. C’est écrit. « Le doigt du sort » et tout ça. Je me suis contentée de lui donner un coup de pouce. Et cela aussi était écrit, non ?

— Non ! Vous avez osé… vous avez joué à Dieu. » Il pointa l’index sur elle comme il aurait pointé une lance. « C’est pour ça que vous n’êtes pas revenue ici aussitôt après être partie pour votre équipée délirante. Vous n’aviez pas le courage de m’affronter en face.

— Je savais qu’il me faudrait en passer par là. Mais il m’a paru souhaitable que les indigènes ne me voient pas pendant quelque temps. Ils auraient bien d’autres choses à faire. J’espère que vous vous êtes tenu en retrait.

— Je n’avais pas le choix. Vous avez commis des dégâts irréparables. Je n’allais pas encore aggraver la situation.

— Mais le fait est qu’ils ont décidé de quitter la région.

— À cause de vous !

— Il fallait bien qu’il y ait une cause, non ? Oh ! je connais le règlement. J’ai fait un saut en aval, j’ai rédigé un rapport et je suis convoquée pour une audience extraordinaire. Dès demain, je fais mes bagages. » Et je dis adieu à cette terre et, oui, adieu au Peuple des Nuages et à Loup-Rouge. Tous mes vœux l’accompagnent.

« Je me ferai un devoir d’assister à cette audience, promit Corwin. Et un plaisir de prononcer l’acte d’accusation.

— Je ne pense pas que ce soit de votre ressort. »

Il en resta bouche bée. « Vous avez changé, grommela-t-il. Vous étiez… une jeune femme prometteuse. Maintenant, vous n’êtes plus qu’une intrigante frigide.

— Puisque vous avez exprimé votre opinion, permettez-moi de vous souhaiter une bonne nuit, docteur Corwin. »

Une grimace déforma les traits de l’homme. Il lui asséna une gifle retentissante.

Elle vacilla, se ressaisit, battit des cils mais ne perdit pas sa contenance. « Bonne nuit, docteur Corwin », répéta-t-elle.

Il émit un grognement, se retourna, s’escrima sur le sceau de la porte, réussit à l’ouvrir et sortit en titubant.

C’est vrai que j’ai changé, se dit-elle. J’ai même grandi un peu. Du moins je l’espère. Ça se décidera à… à la cour martiale… non, à l’audience. Peut-être qu’ils me briseront. Peut-être que c’est la seule solution. Tout ce que je sais, c’est que j’ai accompli mon devoir, et au diable si je le regrette !

Le vent souffla encore plus fort. Quelques flocons de neige l’accompagnaient, annonciateurs du dernier grand blizzard de l’hiver.

<p>13 210 av. J.C.</p>

Les nuages bas étaient plus blancs que les quelques congères qu’on apercevait çà et là parmi les buissons. Le soleil, qui courait plus haut dans le ciel en même temps que les jours s’allongeaient, était éblouissant. Son éclat se reflétait sur les lacs et les étangs que survolaient les premiers oiseaux migrateurs. Partout les fleurs étaient en éclosion. Quand on les foulait du pied, elles diffusaient dans l’air un parfum de verdure.

Petit-Saule ne jeta qu’un seul regard derrière elle, s’attardant par-delà les rangs de la tribu en marche sur les demeures qu’elle abandonnait, sur l’œuvre de leurs mains. Loup-Rouge perçut les sentiments qui l’agitaient. Il lui passa un bras autour des épaules. « Nous trouverons une autre terre, plus belle que celle-ci, et nous la garderons, et nos enfants après nous, et les enfants de nos enfants », déclara-t-il.

C’est ce que leur avait promis Cheveux-du-Soleil avant que Grand-Homme et elle ne disparaissent avec leurs tentes, aussi mystérieusement qu’ils étaient apparus. « Un nouveau monde. » Il n’avait pas compris ces mots, mais il les avait crus, et il avait convaincu son peuple de les croire.

Le regard de Petit-Saule se posa de nouveau sur son homme. « Non, nous ne pouvions rester. » Sa voix tremblait. « Ces lunes de terreur, durant lesquelles nous redoutions le retour du fantôme… Mais aujourd’hui, je me rappelle ce que nous avions et ce que nous espérions.

— Tout cela nous attend un peu plus loin », répondit-il.

Un enfant attira l’attention de Petit-Saule : laissé sans surveillance, il s’éloignait de la colonne. Elle s’empressa de le rattraper. Loup-Rouge sourit.

Puis il prit à son tour un air grave, à son tour il se souvint : une femme dont les yeux et les cheveux étaient l’été. Jamais il ne l’oublierait. N’est-ce pas ?

<p>1990 apr. J.C.</p>

Le scooter temporel apparut dans la cave. Everard mit pied à terre, tendit une main à Tamberly pour l’aider à descendre à son tour. Ils montèrent pour déboucher dans une pièce minuscule. La porte en était fermée à clé, mais le verrou connaissait Everard et le laissa sortir dans un couloir aux murs bordés de caisses faisant office de bibliothèques. Arrivé dans la boutique, il dit au bouquiniste : « Nick, nous avons besoin de votre bureau pour quelques minutes. »

Le petit homme acquiesça. « Bien sûr. Je vous attendais. J’ai préparé ce qu’il faut.

— Merci. Je vous revaudrai ça. Par ici, Wanda. »

Everard et Tamberly entrèrent dans la pièce envahie par les livres. Il referma la porte. Elle s’effondra dans le fauteuil et fixa l’arrière-jardin au-dehors. Les abeilles bourdonnaient autour des soucis et des pétunias. Seule la rumeur de la circulation leur permettait de dire qu’ils se trouvaient à San Francisco à la fin du XXe siècle. La cafetière était encore chaude. Ni l’un ni l’autre ne prenait du sucre ni du lait. Mais ils trouvèrent deux verres à liqueur et une bouteille de calvados. Il fit le service.

« Comment te sens-tu maintenant ? demanda-t-il.

— Épuisée, marmonna-t-elle sans détourner les yeux de la fenêtre.

— Ouais, ça a dû te secouer. Impossible de faire autrement.

— Je sais. » Elle but une gorgée de café. Sa voix redevint un peu animée. « Je méritais bien pire. »

Il s’efforça de paraître jovial. « Allez, l’épreuve est passée. Profite de ta permission, repose-toi bien et oublie ce cauchemar. C’est un ordre. » Il lui tendit un verre à liqueur. « Santé. »

Elle se tourna vers lui pour trinquer. « ! Salud ! » Il s’assit en face d’elle. Ils savourèrent leur alcool. L’arôme en était doux et fort à la fois.

Puis elle le regarda droit dans les yeux et lui dit : « C’est à toi que je dois de m’en être aussi bien tirée, pas vrai ? Je ne parle pas seulement de ta plaidoirie en ma faveur… quoique, si jamais j’avais besoin d’un ami… Mais c’était plus ou moins pour la forme, hein ?

— Petite futée. » Il sirota une nouvelle gorgée de calva, posa son verre et attrapa sa pipe et sa blague à tabac. « Oui, évidemment. J’avais déjà tiré quelques ficelles en coulisse. Certains voulaient t’expédier aux mines de sel, mais je les ai… euh… persuadés qu’une simple réprimande suffirait.

— Non. Je méritais un châtiment exemplaire. » Elle frissonna. « Ce qu’ils m’ont montré… les archives…»

Il opina. « Les conséquences d’une distorsion temporelle. Ce n’est jamais très beau à voir. » Il fit tout un cinéma pour bourrer sa pipe, ne quittant jamais le fourneau du regard. « Pour être franc, tu avais besoin d’une bonne leçon. »

Elle se mit à haleter. « Manse, je t’ai sûrement attiré des ennuis…

— Non, ne va pas croire cela. S’il te plaît. Une fois que j’ai été avisé de la situation, mon devoir était clair. » Il leva les yeux. « Dans un sens, vois-tu, c’est la Patrouille qui était en faute. Tu avais reçu une formation de naturaliste. Ton endoctrinement était minimal. Puis on t’a laissée t’impliquer dans une situation à laquelle tu n’étais absolument pas entraînée à réagir. Nous ne sommes que des êtres humains. Nous commettons des erreurs. Mais nous avons intérêt à les reconnaître après coup.

— Je n’ai aucune excuse et je le sais. C’est sciemment que j’ai violé le règlement. » Tamberly bomba le torse. « Et je n’éprouve aucun repentir, même aujourd’hui. » Elle but une nouvelle gorgée.

« Ce que tu as eu le courage de dire à tes juges. » Everard craqua une allumette et embrasa son tabac. Il tira sur sa pipe jusqu’à s’entourer d’un nuage bleuté. « C’était tout à ton avantage.

Nous avons besoin d’agents courageux, qui savent prendre des initiatives et assumer leurs responsabilités, bien plus que de fonctionnaires consciencieux. En outre, tu n’as pas vraiment tenté d’altérer l’histoire. Cela aurait été impardonnable. Tout ce que tu as fait, c’est lui donner un coup de pouce. Ce qui était peut-être inscrit dans les événements dès le début. Ou peut-être pas. Seuls les Danelliens le savent. »

Impressionnée, elle se demanda à voix haute : « Est-ce qu’ils s’en soucient, dans leur avenir si lointain ? »

Il hocha la tête. « Je crois bien que oui. J’ai même l’impression que ce dossier est remonté jusqu’à eux.

— À cause de toi, Manse. Tu es un agent non-attaché, après tout. »

Il haussa les épaules. « Ça se pourrait. A moins qu’ils n’aient… tout observé. Bref, j’ai l’impression que le verdict de clémence vient directement d’eux. Auquel cas on te considère en aval comme bien plus importante que nous n’en avons idée. »

D’une voix rendue stridente par l’étonnement : « Moi ?

— Potentiellement, à tout le moins. » Il pointa le tuyau de sa pipe sur elle. « Écoute, Wanda. J’ai violé la loi, moi aussi, à mes débuts. J’étais prêt à subir le châtiment. La Patrouille ne peut pas tolérer l’arrogance. Mais au lieu d’être puni, j’ai été sélectionné pour un entraînement spécial et on m’a accordé le statut de non-attaché. »

Elle secoua la tête. « Toi c’est toi et moi c’est moi. Je n’ai pas tes qualités.

— Nous n’avons pas les mêmes, tu veux dire. Je reste persuadé que tu ne pourras jamais devenir un flic. Mais il existe d’autres perspectives de carrière… Quoi qu’il en soit, tu as l’étoffe d’une Patrouilleuse. » Il leva son verre. « À ton avenir ! »

Elle but avec lui, mais sans exubérance. Au bout d’un temps, les larmes aux yeux, elle reprit : « Jamais je ne pourrai te remercier comme tu le mérites, Manse.

— Hum. » Sourire. « Tu peux au moins essayer. Que dirais-tu de dîner avec moi ce soir, pour commencer ? »

Elle se rétracta. « Oh…» Elle ne dit plus rien.

Il la considéra. « Tu ne te sens pas d’attaque, c’est ça ?

— Manse, tu as fait des miracles pour moi, mais…»

Il opina. « Complètement vannée. C’est compréhensible. » Elle se prit à bras-le-corps, comme pour se protéger d’un vent glacial. « Vannée et… et hantée.

— Ça aussi, je peux le comprendre.

— Si je pouvais rester seule quelque temps, dans un endroit tranquille.

— Et assimiler ce qui s’est passé. » Il souffla un plumet de fumée vers le plafond. « Bien sûr. Pardonne-moi. J’aurais dû m’en rendre compte.

— Plus tard…»

Il se fendit d’un nouveau sourire, plus gentil cette fois. « Plus tard, tu seras redevenue toi-même. Je n’en doute pas. Tu es trop saine pour ne pas y arriver.

— Et alors…» Elle ne put achever sa phrase.

« Nous en reparlerons le moment venu. » Everard posa sa pipe. « Wanda, tu es sur le point de t’effondrer. Détends-toi. Savoure ton calva. Fais une petite sieste si tu en as envie. Je vais appeler un taxi et te ramener chez toi. »


13 212 av. J.C.

I.

II.

<p>13 212 av. J.C.</p>
<p>I.</p>

Elle fît halte en arrivant devant son abri et resta immobile un moment à contempler le paysage alentour et le chemin qu’elle avait suivi. Pourquoi ? se demanda-t-elle. Comme si c’était la dernière fois que je voyais tout ceci. Puis, avec un pincement au cœur : C’est peut-être bien le cas.

Au sud-ouest, le soleil flottait au-dessus d’une mer où il ne sombrerait que dans plusieurs heures, et pour un laps de temps très bref. Ses rayons inondaient d’un or glacial les massifs de cumulus à l’est et illuminaient les eaux à huit cents mètres de là. À cet endroit de la côte, la terre montait vers les corniches au nord en suivant un gradient élevé. D’un aspect maladif, elle était couverte d’une herbe rase, avec çà et là quelques taches de sphaigne vert et marron. Sur les trembles étiques, seules quelques feuilles blafardes frissonnaient encore. Ailleurs poussaient d’épais fourrés de saules herbacés qui lui arrivaient à peine à la cheville. Des laîches bruissaient doucement dans un ruisseau tout proche. Celui-ci se jetait dans une rivière guère plus large, qu’une ravine dissimulait pour l’instant à ses yeux. Elle apercevait néanmoins le feuillage des aulnes verts poussant sur ses bords. Des lambeaux de fumée montaient des tanières d’Aryuk et de sa famille.

Un vent vif soufflait de la mer, lui picotant les joues. Cela la soulagea en partie de sa fatigue mais aiguisa son appétit ; elle avait pas mal crapahuté aujourd’hui. Les cris de centaines d’oiseaux parvenaient à ses oreilles : goélands, canards, oies, grues, cygnes, pluviers, bécassines, courlis, un aigle planant dans les hauteurs. Même au bout de deux ans, la profusion de la vie aux portes même des Glaces ne laissait pas de l’émerveiller. Il avait fallu qu’elle quitte son monde pour prendre conscience de sa misère.

« Je regrette, les copains, murmura-t-elle. L’appel de la théière et des biscuits est le plus fort. » Après quoi j’aurais intérêt à rédiger mon rapport. Le dîner attendra. Grimace. Un rapport qui sera nettement moins marrant que les précédents.

Elle se raidit. Allez, tu ne vas pas faire une montagne de ce qui vient d’arriver ! L’événement est certes d’importance, mais ce n’est pas nécessairement un drame. Tu crois aux prémonitions maintenant ? Écoute, ma fille, il est normal que tu parles toute seule de temps à autre, et tu as même le droit de bavasser avec la faune, mais quand tes bêtes noires commencent à t’adresser la parole, c’est que tu as besoin de changer d’air.

Elle descella le dôme, y entra et referma la porte. La pénombre régnait dans l’habitacle jusqu’à ce qu’elle active la transparence. (Personne alentour pour la reluquer, et jamais ses chers Nous n’oseraient le faire sans sa permission.) Gagnée par la chaleur, elle ôta sa parka, s’assit pour enlever ses bottes et ses chaussettes, agita les orteils.

Elle ne pouvait guère bouger dans un espace aussi confiné. Son scooter temporel occupait une bonne partie de la place disponible, sous une couchette où étaient étalés matelas et duvet. L’unique chaise était rangée devant l’unique table, dont la moitié était prise par l’ordinateur et ses périphériques. Près de la table, une unité multifonctions assurant la cuisine, la lessive et cætera. Plus quelques placards et cartons divers. Deux de ceux-ci abritaient vêtements et objets personnels ; les autres contenaient du matériel relatif à sa mission. Le règlement de la Patrouille exigeait un habitat réduit à sa plus simple expression, afin d’interférer le moins possible avec le lieu, son écologie et ses habitants. Si elle avait envie de bouger et de respirer, il lui suffisait de sortir.

Après avoir mis de l’eau à bouillir, elle déboucla son ceinturon et rangea son pistolet et son étourdisseur à côté de ses fusils. Pour la première fois, toutes ces armes lui semblaient laides. Elle ne tuait que rarement, pour se nourrir et, plus rarement, lorsqu’elle estimait nécessaire de prélever un spécimen – plus ce lion des neiges devenu mangeur d’hommes qui terrorisait la famille d’Ulungu aux Sources-Bouillonnantes. Des humains ? Ridicule ! Sacrédié, mais tu as les nerfs à vif en ce moment.

Elle sourit en se rappelant de qui elle tenait ce juron. Manse Everard. Il s’efforçait de rester poli en présence d’une femme, comme on le lui avait enseigné. Elle avait remarqué qu’il semblait plus à l’aise lorsqu’elle-même en faisait autant, ce qu’elle s’efforçait de ne jamais oublier, sans y parvenir tout à fait.

Un peu de musique lui ferait du bien. Elle activa l’ordinateur. « Mozart. Euh… Eine kleine Nachtmusik. » Les cordes prirent leur envol. Ce fut alors qu’elle se rendit compte avec surprise de ce qu’elle venait de faire. Non qu’elle détestât Mozart, mais elle s’était rappelée que Manse ne supportait pas le rock. Enfin, de toute façon, ceci a plus de chances de me détendre.

Une tasse de Darjeeling, un cookie aux flocons d’avoine, et elle pétait la forme. Le moment était venu de s’occuper de ce rapport. Néanmoins, une fois qu’elle en eut dicté le préambule, elle se le repassa avant de poursuivre, au cas où il aurait été aussi mal fichu qu’elle le craignait.

Son visage apparut sur l’écran : des yeux bleus, une crinière blonde, un nez épaté, des pommettes et un menton saillants. Ses cheveux délavés par le soleil lui effleuraient les mâchoires, sa peau était encore plus tannée qu’au terme d’un été californien. Doux Jésus, c’est à ça que je ressemble ? On me donnerait facilement trente ans alors que je n’en ai… que je ne suis même pas née, en fait. Cette vanne éculée la fit quand même sourire. Dès que je serai rentrée au bercail, direction le salon de beauté le plus proche !

Une voix de contralto un peu rauque déclara : « Wanda Tamberly, spécialiste de seconde classe, agent scientifique de terrain, affecté…» Suivirent ses coordonnées spatio-temporelles dans le référentiel adopté par la Patrouille. Elle s’exprimait en temporel.

« Je soupçonne l’imminence d’une crise. Comme… euh… comme le montrent les références données dans mes précédents rapports, jusqu’ici, durant le laps de temps pendant lequel j’ai effectué des visites régulières…»

« Stop ! » ordonna-t-elle en effaçant l’image. Depuis quand la Patrouille recommande-t-elle le baragouin pontifiant ? Tu es épuisée, ma fille. Tu régresses au niveau scolaire. Reprends-toi. Ça fait quatre ans que tu as entamé tes études supérieures. Quatre années de temps propre, riches d’expérience et d’histoire. De préhistoire, même. Elle inspira profondément à plusieurs reprises, se détendit lentement, muscle par muscle, et médita sur un koan. Elle n’avait rien d’une maniaque du zen, mais certaines techniques étaient efficaces. Retour à zéro.

« Je pense qu’ils vont au devant de graves ennuis. Vous vous rappelez que ces gens sont uniques au monde, du moins à leurs propres yeux. Je suis le premier étranger qu’ils aient jamais rencontré. » Les chrononautes qui avaient appris leur langage et une partie de leurs us avaient débarqué trois siècles plus tôt et ils étaient tombés dans l’oubli depuis belle lurette, à moins que la mémoire collective ne les ait transformés en mythe. « Eh bien, aujourd’hui, Aryuk et moi avons trouvé des intrus.

» Commençons par le commencement. Hier, son fils Dzuryan est revenu d’une errance prénuptiale. Simple lubie d’adolescent de sa part ; il n’a pas plus de douze ou treize ans, je crois bien, et il est trop tôt pour qu’il se cherche une compagne. Mais peu importe. A son retour, Dzuryan a signalé entre autres choses un troupeau de mammouths au Fossé du Bison. »

Ce nom de lieu était amplement suffisant. Elle avait déjà envoyé en aval les cartes qu’elle dessinait durant ses randonnées. C’était elle qui avait baptisé les points remarquables. Les noms que leur donnaient les Nous n’étaient pas toujours fixés. Mais ils ne se lassaient pas de relater les histoires qui leur étaient associées. (« Dans cette combe, durant le printemps qui suivit le Grand et Rude Hiver, Khongan a vu une meute de loups terrasser un bison. Il a battu le rappel des hommes de deux camps. Grâce à leurs torches et à leurs pierres, ils ont chassé les loups. Ils ont rapporté la viande dans leurs camps et ce fut alors un grand festin. Ils ont laissé la tête pour les esprits. »)

« J’étais tout excitée par cette nouvelle. » Oh ! que oui. « Il est rare que les mammouths poussent à moins de trente kilomètres des côtes, et jamais ils ne s’en étaient autant approchés. Que faisaient-ils ici ? Lorsque j’ai annoncé que je comptais leur jeter un coup d’œil, Aryuk a insisté pour m’accompagner personnellement. » Il est vraiment adorable, sans cesse à bichonner son invitée, cette conteuse et faiseuse de miracles qui se débrouille comme un manche dans la nature. « Pour être franche, sa compagnie était la bienvenue. Je ne connais pas encore bien cette région. Nous sommes partis aujourd’hui au lever du soleil. »

Tamberly ôta le bandeau qui lui ceignait le front. Elle en détacha l’enregistreur gros comme son ongle qui avait capté tout ce qu’elle avait vu et entendu, le brancha sur la boîte de données et tapota le clavier. Tous les fichiers seraient intégrés au dossier de sa mission, mais elle n’attacherait à ce rapport que les éléments essentiels. Toutefois, en voyant défiler en quelques minutes ce qu’elle avait mis des heures à observer, elle ne put résister à la tentation de passer en vitesse normale de temps à autre.

Le flanc sud d’une colline les protégeait du vent. Aryuk et elle y buvaient l’eau fraîche d’une source. En revoyant la scène, elle se rappela la froidure dans son palais, le parfum de terre et de pierre, le soleil qui lui chauffait le dos et le fumet qui montait des herbes alentour. Le sol était moelleux sous ses pieds, encore humide de la fonte des neiges. Les moustiques vrombissants se comptaient par millions.

Aryuk recueillit l’eau dans ses mains en coupe et la but à grand bruit. Des gouttelettes étincelaient dans la barbe noire qui lui recouvrait le torse. « Veux-tu te reposer un peu ? demanda-t-il.

— Non, continuons, je suis impatiente de voir ça. » C’était plus ou moins ce qu’elle lui avait répondu. À l’instar du temporel – qui était en outre le produit d’une culture technologique –, le tula était difficilement traduisible en anglais. C’était une langue agglutinante, à base de trilles et de claquements, capable d’exprimer des concepts dont la subtilité lui demeurait impénétrable. Pour ne citer qu’un exemple, les genres y étaient au nombre de sept, dont quatre s’appliquant à certains végétaux, aux phénomènes climatiques, aux corps célestes et aux défunts.

Aryuk éclata de rire, exhibant une dentition déjà bien clairsemée. « Ta force est sans limites. Tu épuises ce vieil homme. »

Les Tulat, un terme qu’elle traduisait par « Nous », ne tenaient pas le compte des jours et des années. Elle lui donnait la trentaine bien tassée. Rares étaient ses congénères qui dépassaient les quarante ans. Il avait déjà deux petits-enfants, sans compter ceux qui étaient morts en bas âge. Maigre mais robuste, il demeurait en assez bonne santé, quoique marqué par les cicatrices de plusieurs blessures infectées. Il faisait une dizaine de centimètres de moins qu’elle, mais elle était plutôt grande pour une Américaine du XXe siècle. Sa physiologie était facile à observer, car il était complètement nu. En cette saison, il aurait dû se revêtir d’un poncho tissé avec de l’herbe sèche pour se protéger des moustiques. Mais, aujourd’hui, il accompagnait Elle-qui-Connaît-l’Étrange, que les moustiques n’approchaient jamais. Tamberly n’avait même pas essayé de lui expliquer le fonctionnement du gadget qui les repoussait. Elle-même ignorait le principe de ce répulsif futuriste. Des émissions supersoniques ?

Aryuk pencha sa tête chevelue et lui jeta un regard en coin sous ses sourcils broussailleux. « Tu pourrais m’épuiser autrement qu’en marchant. »

Elle repoussa cette proposition d’un geste et il partit d’un nouveau rire, gravant de rides son visage au nez camus. Il n’avait dit cela que pour la taquiner, et tous deux le savaient. Une fois qu’ils eurent compris que l’étrangère ne leur était pas hostile, et qu’elle pouvait même user de ses pouvoirs pour les soulager de leurs souffrances, les Nous avaient vite appris à se détendre en sa compagnie. C’était certes un être mystérieux, mais on pouvait en dire autant de la quasi-totalité de leur monde.

« Nous repartons », dit-elle.

Redevenant soudain sérieux, Aryuk opina. « C’est sage. Si nous faisons vite, nous serons rentrés avant le coucher du soleil. » Il tiqua. « Ce territoire n’est pas le nôtre. Peut-être connais-tu les fantômes qui y rôdent la nuit. Pas moi. » Il changea d’humeur une nouvelle fois. « Peut-être vais-je tuer un lapin. Tseshu…» Sa femme. « Tseshu aime bien le lapin. »

Il ramassa la pierre en forme d’amande, grossièrement taillée, qu’il portait toujours sur lui et qui faisait office de projectile, de couteau et de broyeur d’os. Ses autres outils étaient tout aussi primitifs. Leur facture remontait au Moustérien ou à des traditions similaires associées à l’homme de Néandertal. Aryuk était quant à lui un authentique Homo sapiens, un Caucasien archaïque ; ses ancêtres étaient venus de l’Asie occidentale. Tamberly n’avait pas manqué de relever cette ironie de la préhistoire : les premiers occupants de l’Amérique étaient plus blancs que rouges…

Adoptant une allure soutenue mais peu fatigante, ils avaient repris leur route en direction du nord-ouest. Elle repassa en accéléré. Pourquoi me suis-je arrêtée sur cette scène ? Elle ne présente aucun intérêt. A moins que ce ne soit la dernière de ce type que j’aurai vécue.

Elle s’autorisa à en revivre deux autres. Le troupeau de poneys sauvages à poil long qu’elle avait vu galoper sur une crête devant un ciel ennuagé. La harde de bisons des steppes qu’elle avait aperçue au loin, dont le mâle dominant mesurait près de deux mètres cinquante au garrot. Aryuk avait honoré ces puissantes créatures par un chant émerveillé.

Son peuple n’était pas un peuple de chasseurs. Les Nous péchaient avec leurs mains les poissons des lacs et des rivières, édifiant parfois des barrages pour les piéger. Ils ramassaient les coquillages, les œufs, les oisillons, les larves, les racines et les baies en saison. Ils capturaient des oiseaux, des rongeurs et autre menu gibier. De temps à autre, ils attrapaient un jeune mammifère, faon ou bisonneau, ou tombaient sur une carcasse encore comestible ; ils en récupéraient également la peau. Pas étonnant qu’ils soient si peu nombreux et n’aient quasiment laissé aucune trace de leur passage, même bien au sud du glacier.

Une lueur sur l’écran attira son attention. Elle appuya sur « pause », reconnut la vue et hocha la tête. Reprenant l’enregistrement, elle humecta des lèvres soudain sèches et dit : « Nous avons atteint notre destination vers midi. » L’heure précise était gravée sur des molécules distordues. « J’insère ici le fichier audiovisuel sans l’éditer. » Elle aurait pu effectuer cette opération en une fraction de seconde mais décida de revoir les images à vitesse normale. Cela lui permettrait peut-être d’observer des détails qui lui avaient échappé sur le moment ou d’esquisser une nouvelle interprétation des événements. Quoi qu’il en soit, il est toujours sage de se rafraîchir la mémoire. Une fois de retour au QG, elle aurait droit à un débriefing exhaustif.

Elle revit l’endroit où ils s’étaient rendus. Les forêts éparses de la zone côtière se trouvaient loin derrière eux. En dépit de son humidité, la région qu’ils arpentaient tenait davantage de la steppe que de la toundra. Elle était recouverte d’un tapis d’herbe d’un vert terne, éclairé çà et là par des saules herbacés et des flaques argentées de cladonies. Au loin les attendaient des bouleaux, relativement frêles mais serrés les uns contre les autres, signe avant-coureur d’une prochaine invasion. On ne comptait plus les mares et les étangs envahis de laîches. Deux faucons voguaient au vent, les seuls volatiles visibles alentour ; les grouses et les lagopèdes avaient dû se cacher, à l’instar des lemmings et des rats musqués. À moins de quinze cents mètres de là, les mammouths avançaient en broutant. Le grondement de leurs estomacs résonnait sur la plaine.

Aryuk l’entendit pousser un cri. Il se tendit. « Que se passe-t-il ? »

Sur l’écran, on voyait son bras tendu et les minuscules silhouettes qu’elle pointait du doigt. « Regarde ! Tu les vois ? »

Aryuk mit une main en visière et plissa les yeux. « Non, les choses éloignées sont floues. » L’acuité visuelle du sauvage est une légende, au même titre que sa santé resplendissante.

« Des hommes. Et… et… oh ! viens. » L’image tressauta. Tamberly s’était mise à courir. Serrant un peu plus fort sa pierre taillée, Aryuk trottina à ses côtés, le visage déformé par la peur.

Les étrangers les repérèrent, firent halte, échangèrent quelques mots et coururent à leur rencontre. Tamberly en dénombra sept. Autant d’adultes que n’en abritait le campement d’Aryuk, si l’on comptait les grands adolescents ; sauf que tous les nouveaux venus étaient mâles.

Plutôt que de foncer droit sur eux, ils avaient adopté une trajectoire oblique. En voyant le signe que lui lançait leur chef, elle changea à son tour de direction. Elle se rappelait avoir pensé à ce moment : C’est vrai, ils ne doivent pas affoler les mammouths. Ça doit faire plusieurs jours qu’ils les harcèlent, les guidant vers une zone qu’ils n’ont pas l’habitude de fréquenter, où la provende est chiche mais où abondent les mares et autres trous d’eau dans lesquels les chasseurs ont de bonnes chances de les piéger.

C’étaient des hommes trapus, aux cheveux noirs, portant des tuniques, des culottes et des bottes de cuir. Chacun d’eux était armé d’une lance s’achevant par une pointe taillée dans un os, où étaient insérées des lamelles de silex, le tout formant une lame aussi longue qu’affûtée. A leur ceinture étaient accrochées une bourse contenant sans doute des vivres et une pierre taillée faisant office de couteau. Ils étaient aussi armés d’une hache. Le rouleau de peau attaché à leurs épaules devait être une couverture. Deux ou trois lances s’y trouvaient stockées. Sous les sangles, on distinguait un propulseur à gorge. Pierre, bois, bois de cerf, os, peau… ils savaient travailler tous ces matériaux. Comme Tamberly et Aryuk s’approchaient, les hommes firent halte avant de se déployer, prêts à passer à l’attaque.

Jamais une bande de Tulat n’aurait pensé à une telle manœuvre. S’ils connaissaient la violence, et même l’homicide, elle était fort rare chez eux. Un conflit collectif leur était tout bonnement inimaginable.

Les deux groupes se figèrent. « Que sont-ils ? » hoqueta Aryuk. Une sueur mauvaise faisait luire sa peau basanée et, s’il respirait par à-coups, ce n’était pas l’effet de la fatigue. Pour lui, l’inconnu était par essence surnaturel et terrifiant, du moins tant qu’il n’était pas parvenu à le comprendre. Pourtant, elle l’avait vu s’aventurer sur les flots en pleine tempête, afin de tuer un bébé phoque et nourrir ainsi sa famille.

« Je vais tâcher de le savoir », répondit-elle d’une voix un peu tremblante. Les paumes de ses mains tournées vers l’extérieur, elle s’avança vers les étrangers ; auparavant, elle avait pris soin de déboucler ses deux étuis, celui de l’étourdisseur comme celui du pistolet.

Ils semblèrent se détendre en la voyant animée d’intentions pacifiques. Ses yeux ne cessaient d’aller et venir de l’un à l’autre.

Elle s’efforça de faire abstraction de leur individualité pour déterminer leurs caractéristiques ethniques. Encadré par de lourdes tresses, un visage naturellement basané, avec des yeux en amande, un nez épaté, une pilosité quasi inexistante. Des traits de peinture leur barraient le front et les joues. Je ne suis pas anthropologue, se rappelait-elle avoir pensé, mais je suis sûre que ce sont des Mongols archaïques. Ils viennent sûrement de l’Ouest…

« Que votre assemblée soit riche », leur lança-t-elle en arrivant à leur niveau. Le langage tula ne comportait aucun mot signifiant « Bienvenue », car un tel sentiment allait de soi. « Que pourriez-vous me dire qui vous apporte la chance ? » Certaines révélations étaient susceptibles d’attirer des esprits maléfiques ou une magie hostile.

Le plus grand des hommes, qu’elle ne dominait que de quelques centimètres, jeune mais rude d’aspect et de manières, vint se planter face à elle. La succession de grondements et de ronronnements qui sortit de sa bouche était incompréhensible. Elle tenta de le lui faire comprendre par signes, souriant, haussant les épaules et secouant la tête.

Il plissa les yeux pour l’examiner. Sans doute devait-elle lui apparaître comme fort bizarre, de par sa taille, la couleur de sa peau, son accoutrement. Mais, contrairement aux Nous, il ne semblait nullement intimidé en sa présence. Au bout d’un moment, sa main s’avança avec une lenteur calculée, jusqu’à ce qu’il lui pose le bout des doigts sur la gorge. Puis il descendit poursuivre son exploration.

Elle s’était raidie, étouffant aussitôt une envie de fou rire. Mais c’est qu’il me pelote, le bougre ! Il lui palpa les seins, le ventre, l’aine. Mais, ainsi qu’elle le constata, ses gestes demeuraient délicats et impersonnels. Il vérifiait qu’elle était la femelle dont elle avait l’apparence, tout simplement. Comment réagirais-tu si je t’agrippais les parties ? Elle avait chassé cette idée de sa tête. Inutile de semer la confusion dans son esprit. Lorsqu’il eut achevé son examen, elle recula d’un pas.

Il cracha quelques mots à ses congénères. Ceux-ci lancèrent un rictus à Tamberly, puis à Aryuk. Les femmes de leur tribu ne chassaient probablement jamais. Supposaient-ils qu’il était son conjoint ? En ce cas, pourquoi restait-il derrière elle ?

Le chef s’adressa à Aryuk sur un ton qui semblait méprisant. Le Tula réprima un frisson puis lui fit face. Le chef des étrangers leva sa lance comme pour l’en transpercer. Aryuk se jeta à terre. Les hommes éclatèrent de rire.

« Hé, minute ! Attendez un peu ! » s’exclama Tamberly en anglais.

Elle perdit tout désir de visionner la suite. Ordonnant à la capsule de transférer sans délai le reste du fichier, elle soupira et reprit : « Comme vous le voyez, nous ne nous sommes pas attardés. Ces types-là étaient de sacrés clients. Mais loin, très loin d’être stupides. » Elle les avait calmés en dégainant son couteau à lame d’acier, qui n’avait pas manqué de les impressionner. Ils ne savaient quoi penser d’elle, mais ils n’avaient pas bougé lorsque Aryuk et elle avaient battu en retraite, les gardant à l’œil jusqu’à ce qu’ils aient disparu derrière l’horizon. « Je me félicite de n’avoir pas été obligée de tirer des coups de feu en l’air. Dieu seul sait quelles auraient été les conséquences. »

Une seconde plus tard : « Et Dieu seul sait où ils sont passés désormais. Ce sont sûrement des Paléo-Indiens venus de Sibérie. À présent, je me tiens coite et j’attends de nouvelles instructions. »

Elle récupéra son enregistrement, l’inséra dans l’une des capsules dont était équipé son scooter, entra les coordonnées et pressa un bouton. Le cylindre disparut dans un pop. Il n’était pas parti pour l’antenne locale, car il n’y en avait aucune à cette époque reculée. Sa destination n’était autre que le QG du projet, sis dans son pays et son siècle d’origine. Soudain, elle se sentit seule et épuisée.

Pas de réponse en retour. On devait estimer qu’elle avait besoin d’une bonne nuit de repos. Et d’un bon dîner. Le préparer, l’engloutir, laver la vaisselle… tout cela la détendit. Mais elle n’avait pas sommeil. Elle se lava avec une éponge de bain, enfila un pyjama et s’allongea sur sa couchette, calant son oreiller contre la paroi pour y appuyer la nuque. Comme le soleil sombrait et que l’obscurité montait, elle alluma une lampe. Elle hésita un bon moment avant de choisir un film à voir ou un livre. Dans ses bagages était niché un exemplaire de Guerre et Paix, qu’elle pensait avoir le temps de lire pendant cette expédition ; jusqu’ici, elle ne l’avait pas ouvert et, vu les événements de la journée, ce n’était pas ce soir qu’elle allait s’y décider. Et les enquêtes de Travis McGee qu’elle avait rapportées à l’issue de sa dernière permission ? Non, John D. MacDonald était parfois trop incisif.

Ah ! oui, ce cher vieux Dick Francis…

<p>II.</p>

Loup-Rouge et ses hommes ne parvenaient plus à conduire les mammouths vers un terrain propice à l’abattage de l’un d’eux. Les grands animaux avaient cessé de s’écarter devant les minuscules créatures qui les harcelaient. De plus en plus souvent, ils faisaient halte pour marteler le sol de leurs grosses pattes, et ils ne repartaient pas avant d’avoir mangé toute la végétation à leur portée. Hier, un mâle avait chargé les chasseurs, les obligeant à se disperser pour ne pas revenir avant l’aurore. De toute évidence, le troupeau ne s’éloignerait pas davantage de son territoire.

« La faim s’est installée dans le camp, déclara Chasseur-de-Chevaux. Je crois que notre partie de chasse était condamnée à l’avance. Si les petits êtres de la terre sont fâchés, gardons-nous de les offenser davantage. Attaquons-nous à un autre gibier et offrons-leur notre première prise.

— Pas encore, répondit Loup-Rouge. Nous devons abattre un mammouth, c’est urgent. Et nous le ferons. » Bien plus que de viande et de graisse, le Peuple des Nuages avait besoin d’os, de défenses, de dents, de peau et de fourrure, autant de matériaux qui se faisaient rares. Et il y avait la victoire elle-même, qui leur apporterait à nouveau la chance. Le périple avait été long et rude.

La peur fît ciller les yeux de Bois-de-Caribou. « Cette sorcière aux cheveux de paille l’a-t-elle interdit ? marmonna-t-il. Ces vents sont porteurs de bien trop de murmures.

— Pourquoi penses-tu donc qu’elle possède des pouvoirs ? lança Loup-Rouge. Elle nous a fuis, ainsi que son petit homme. C’était il y a trois jours. Attends d’écouter les nouvelles que rapportera Renard-Véloce. »

Ses paroles maintinrent l’ordre dans le groupe jusqu’à ce que l’éclaireur le rejoigne. Renard-Véloce leur signala une grande tourbière toute proche. Loup-Rouge harangua ses hommes, qui acceptèrent de faire une nouvelle tentative.

Ils commencèrent par collecter des brindilles, des roseaux secs et autre petit bois qu’ils lièrent en fagots. Loup-Rouge se chargea ensuite de faire du feu. Tout en s’activant, il entonna le Chant du Corbeau et ses camarades se mirent à danser lentement autour de lui. La nuit était tombée, mais c’était la nuit courte et lumineuse de l’été, un crépuscule où l’on voyait luire les mares et l’herbe grise courir d’un horizon à l’autre. Le ciel au-dessus d’eux était pareil à une plaine d’ombre où clignotaient quelques étoiles à peine distinctes. La froidure s’intensifia.

Pendant que ses compagnons s’approchaient des mammouths, Loup-Rouge resta en retrait afin que sa torche ne les alerte pas prématurément. Sous leurs pieds, les brindilles craquaient, les herbes bruissaient, la terre humide ployait. Un coup de vent apporta à ses narines l’odeur forte des bêtes et un peu de leur chaleur, du moins le crut-il. Cela lui donna le vertige ; il n’avait guère mangé ces derniers temps. En entendant les bruits qu’émettaient leurs gorges, leurs trompes et leurs pattes, il sentit son cœur battre plus fort et son esprit se raffermir. Rendus nerveux par plusieurs journées de harcèlement, les mammouths étaient prêts à la débandade.

Il siffla lorsqu’il estima venu le moment d’agir. En l’entendant, les hommes coururent vers lui. Ils allumèrent leurs torches à la sienne. Loup-Rouge à sa tête, le groupe se déploya en arc de cercle et passa à l’attaque. Les hommes agitaient leurs torches dans les airs ; les flammes montaient, les étincelles s’envolaient. Ils poussèrent le hurlement du loup, le rugissement du lion, le grondement de l’ours et ce cri terrifiant, brutal et modulé, passant sans cesse du grave à l’aigu, qui est l’apanage de l’homme.

Un mammouth glapit. Un autre barrit. Le troupeau prit la fuite. La terre se mit à trembler. « Ya-a-ah, ya-a-ah ! hurla Loup-Rouge. Par ici ! Celui-là – chassez-le… Vers moi, mes frères, vers moi, à droite et à gauche, chassez-le ! Yee-i-i-i-ya ! »

La proie qu’il avait choisie était un jeune mâle qui filait droit sur la tourbière. Bien que ses congénères ne se soient guère écartés l’un de l’autre, ils n’en fuyaient pas moins en ordre dispersé, et la nuit résonnait de leurs cris et de leur course précipitée. Les hommes voyaient beaucoup mieux qu’eux. Les chasseurs dépassèrent l’animal, coururent sur ses flancs. Ils jetèrent leurs torches sur lui avant qu’elles ne s’éteignent. Il glapit de terreur. Loup-Rouge bondit. Il sentit la queue de la bête lui balayer les épaules. Il lui planta une lance dans le ventre, la laissa déchirer les chairs et se retira en hâte. Les propulseurs passèrent à l’action. Chaque projectile blessait le jeune mammouth. Il prit de la vitesse. Son souffle se fit éraillé.

La terre s’ouvrit sous ses pattes dans une explosion de boue, il sombra jusqu’au garrot et se retrouva pris au piège. Ses congénères disparurent dans la nuit sans demander leur reste.

Peut-être serait-il parvenu à se dégager, si on l’avait laissé en paix. Mais les chasseurs n’en firent rien. Bondissant autour de la fosse où il se débattait, ils le criblèrent de leurs lances. Ils plongèrent dans la boue pour les planter dans ses chairs. L’eau se colora d’un sang noir à la lueur des étoiles. L’animal poussa un cri déchirant. Sa trompe fouettait l’air, ses défenses le fendaient, mais il frappait à l’aveuglette. Dans les cieux, les astres poursuivaient en silence leur course immuable.

Bientôt, le mammouth s’affaiblit. Son cri se réduisit à un sourd gémissement. Les hommes convergèrent sur lui. Plus légers et capables de s’entraider, ils ne couraient pas le risque de sombrer. Leurs couteaux luisirent, leurs haches s’abattirent. Coureur-des-Neiges planta sa lance dans un œil. Mais l’autre œil de la bête vit quand même le soleil se lever, voilé par la brume glaciale qui pesait sur son champ de mort.

« Assez », dit Loup-Rouge. Les hommes se retirèrent sur la terre ferme.

Il se tourna vers le nord et entonna avec eux le Chant des Spectres. Au nom de tous les chasseurs, il expliqua au Père des Mammouths pourquoi cet acte était nécessaire. Puis : « Va chercher le peuple, Renard-Véloce. Nous allons récupérer les lances qui peuvent encore servir. » S’il était facile de tailler une pointe, ils ne savaient pas encore s’ils trouveraient des pierres idoines dans cette région et les hampes de bois étaient également précieuses.

Une fois cette tâche accomplie, les hommes se reposèrent. Ils finirent les restes de baies et de viande séchée que contenaient leurs bourses. Certains étalèrent leurs couvertures et s’endormirent sans prendre la peine de les ramener sur eux, l’air s’étant réchauffé. D’autres bavardèrent et plaisantèrent, ou observèrent l’agonie du mammouth. Celle-ci se prolongea jusqu’en milieu de matinée, puis le grand corps soudain tressaillit, vida ses entrailles dans la fosse et cessa de bouger.

Les hommes ôtèrent alors leurs vêtements pour attaquer la bête au couteau. Ils sucèrent son sang pendant qu’il était encore chaud et prélevèrent des morceaux de langue et de bosse, car tel était le privilège des chasseurs. Ensuite, ils se lavèrent dans une mare d’eau claire, à laquelle ils firent l’offrande du globe oculaire intact afin de la remercier. Ils s’empressèrent de se rhabiller, car des nuées de moustiques tombaient sur eux. Puis ils festoyèrent. Quelque temps après apparurent les oiseaux charognards, qu’ils éloignèrent en leur jetant des pierres. Attirée par l’odeur de la carcasse, une meute de loups fit son apparition mais garda ses distances.

« Ils savent des choses sur les hommes, ces animaux dont j’ai pris le nom », commenta Loup-Rouge.

La tribu les rejoignit le lendemain en fin de journée. Elle n’avait pas un long chemin à faire, car les chasseurs de mammouths progressaient lentement et en zigzag, mais outre qu’elle comptait des vieillards et des enfants en bas âge, elle devait aussi transporter quantité de peaux, de poteaux et autres matériaux. Les cris de joie que poussèrent ses membres étaient tempérés par l’épuisement. Mais ils ne tardèrent pas à se mettre à l’ouvrage et, ce soir-là, Loup-Rouge retrouva Petit-Saule, sa femme.

Le matin venu, on entreprit de dépecer la bête, une tâche qui prendrait plusieurs jours. Loup-Rouge alla voir le chaman Celui-qui-Répond dans sa tente. Ils inhalèrent en silence la fumée montant d’un feu de tourbe sacré où l’on avait jeté des herbes de puissance. La pénombre était peuplée de présences entrevues ; les bruits parvenant du dehors semblaient issus du bout du monde. Mais les pensées de Loup-Rouge demeuraient pleines de vigueur.

« Nous avons fait un long chemin, déclara-t-il. L’est-il assez ?

— Les Hommes Cornus ne marchent plus dans mes rêves », répondit prudemment le chaman.

Loup-Rouge agita une main de haut en bas pour signaler son assentiment. Ceux qui avaient chassé le Peuple des Nuages de ses terres ancestrales n’avaient aucune raison de les poursuivre, mais leur fuite vers l’Est les avait amenés à traverser les territoires de tribus semblables à leurs ennemis, ce qui les avait obligés à pousser le plus loin possible. « Misérable est celui qui n’a pas de foyer », dit-il.

Le visage de Celui-qui-Répond se plissa à tel point que rides et traits de peinture s’y confondirent. Il palpa son collier de griffes. « La nuit, j’entends souvent gémir au vent ceux des nôtres que nous avons inhumés en chemin. Si nous pouvions honorer nos morts comme il se doit, ils auraient la force de nous aider, voire d’aller rejoindre les Chasseurs de l’Hiver.

— Apparemment, nous avons atteint un territoire où personne ne demeure, hormis de rares êtres frappés de débilité.

— Es-tu sûr qu’ils sont dépourvus de puissance ? Par ailleurs, tes chasseurs de mammouths se sont plaints de la difficulté de la traque.

— Trouverons-nous jamais un lieu plus accueillant ? Je me demande si Foyer-du-Ciel n’a pas embelli dans notre souvenir. À moins que les mammouths ne se fassent rares dans toutes les contrées. J’ai trouvé ici des traces de bisons, de chevaux et de caribous, entre autres. En outre, pendant que nous étions en chasse, nous avons vu une chose merveilleuse, et je voulais t’en parler. Cela veut-il dire que nous étions les bienvenus ou que nous courions un danger ? »

Loup-Rouge relata sa rencontre avec l’étrange couple. Puis il rapporta les autres découvertes faites par son groupe – éclats de pierre, restes de feux de camp, fragments d’os de lapin –, autant de signes d’une présence humaine. Contrairement aux tribus de l’Ouest, les habitants du lieu devaient être faibles et chétifs, car le gros gibier ne semblait nullement craindre l’homme, et celui qui accompagnait la femme aux cheveux de paille était nu et armé en tout et pour tout d’une pierre taillée. Quant à cette femme, elle se signalait par sa haute taille, ses yeux clairs et son étrange mise. Elle n’avait pas caché sa colère lorsque les chasseurs avaient défié son compagnon, mais tous deux étaient partis sans chercher l’affrontement. Sa tribu serait-elle disposée à traiter avec le Peuple des Nuages, avec de vrais hommes ?

« Mais peut-être est-elle un troll, peut-être devons-nous poursuivre notre route », conclut Loup-Rouge.

Comme il s’y était attendu, le chaman s’abstint de lui répondre mais lui demanda : « Veux-tu aller t’en assurer ?

— Oui, avec quelques amis courageux. Si nous ne sommes pas revenus quand la carcasse sera prête, tu sauras que ce pays n’est pas pour notre peuple. Mais nous sommes restés si longtemps sans foyer.

— Je vais lancer les os. » Ils retombèrent d’une façon telle que le chaman ordonna : « Laisse-moi seul jusqu’à l’aube. »

Durant la nuit, Loup-Rouge et Petit-Saule l’entendirent chanter. Son tambour ne cessait de tonner. Leurs enfants rampèrent jusqu’à eux et ils se blottirent les uns contre les autres, impatients de voir le soleil se lever.

Dès les premières lueurs, Loup-Rouge se présenta devant la tente de Celui-qui-Répond. Le chaman en sortit hagard et tremblant. « Mon esprit a erré alentour, dit-il à voix basse. J’ai marché dans un pré où les fleurs étaient belles, mais elles m’ont interdit de savourer leur suc. J’étais hibou, éclos de la lune, et j’ai pris dans mes serres l’étoile du matin. La neige est tombée en plein été. Va si tu l’oses. »

Loup-Rouge inspira profondément et bomba le torse.

Cinq hommes l’accompagnaient. Que Renard-Véloce soit de la partie ne le surprenait pas, et il en allait de même pour Coureur-des-Neiges et Lame-Brisée. Il devina qu’Attrapeur-de-Chevaux et Bois-de-Caribou avaient besoin de dominer leur peur. Leur quête les conduisait vers le Sud, car c’était par là qu’était partie la femme aux cheveux jaunes ; par ailleurs, les traces de présence humaine étaient plus abondantes dans cette direction.

La contrée se faisait de plus en plus sèche à mesure qu’ils descendaient. Prairies et bosquets furent bientôt omniprésents. Enfin, les voyageurs parvinrent au point où la Grande Eau se déployait sous un ciel empli de vent, de fumée et de sifflements. Les vagues se fracassaient à grand bruit sur le sable, refluaient en susurrant. Les goélands croisaient sur un vent salé. Le sol était jonché d’os, de coquillages, d’algues et de bois flotté. Le Peuple des Nuages connaissait mal ce milieu ; il chassait le plus souvent à l’intérieur des terres. Rassemblant leur courage, Loup-Rouge et ses hommes suivirent la grève en direction de l’est, car ils avaient sans doute plus de chances de trouver quelqu’un de ce côté.

En chemin, ils prirent conscience des nombreuses richesses de ce pays. S’il y avait des poissons morts échoués sur la grève, les eaux devaient grouiller de poissons vivants. Ces coquillages avaient jadis abrité de la chair. Les récifs disparaissaient sous la masse des phoques et des cormorans. Lamantins et loutres de mer bondissaient sur les vagues. « Mais nous ne savons pas chasser ce gibier, regretta Lame-Brisée.

— Nous apprendrons », rétorqua Renard-Véloce.

Loup-Rouge garda son avis pour lui-même. Dans son esprit frémissait une idée, pareille à un enfant dans le ventre de sa mère.

Soudain, là où un fleuve courant au fond d’une ravine se jetait dans la mer, ils aperçurent deux personnes. Celles-ci les virent aussi et fuirent en remontant le courant. « Allez-y doucement, dit Loup-Rouge à ses compagnons. Il serait malavisé de les effrayer. »

Il s’avança à la tête du groupe, sa lance dans la main droite mais la gauche tendue, la paume en avant. Les étrangers continuèrent de reculer. C’étaient de jeunes garçons et non des hommes, avec un fin duvet sur les joues. Pour se protéger du vent, ils portaient des peaux de bêtes non tannées mais adoucies par mastication et attachées à leur cou par un cordon. Vu leur état, elles avaient été prélevées sur des charognes et non sur du gibier fraîchement tué. A leur taille pendait une bourse attachée par une lanière et non cousue. Leurs chaussons étaient également grossiers. Chacun d’eux portait une pierre taillée et un bout de peau contenant les moules qu’il avait ramassées.

Coureur-des-Neiges partit d’un petit rire. « Hé ! ils sont aussi courageux que des souris ! »

L’espoir fit battre les tempes de Loup-Rouge. « Peut-être sont-ils plus précieux que des mammouths. Doucement, j’ai dit. »

Des aulnes verts poussaient sur les berges, mais leur faible hauteur comme leur maigre feuillage ne gênaient ni les mouvements, ni la visibilité. L’un des garçons poussa un cri. Sa voix était mal assurée. Le vent l’emporta vers les arbustes bruissants. Les chasseurs s’avancèrent. D’autres hommes apparurent en haut de la ravine. Ils descendirent dans le lit du fleuve et se figèrent. Les deux garçons s’empressèrent de les rejoindre.

À la tête du petit groupe se trouvait un homme que Loup-Rouge reconnut. Derrière lui se tenait un jeune adulte. Encore derrière, deux femmes et une fille pubère, à peine mieux vêtues que les mâles, qui faisaient taire plusieurs enfants nus. « C’est là toute leur tribu ? s’émerveilla Bois-de-Caribou.

— Les autres sont peut-être à la cueillette, dit Loup-Rouge. Mais ils ne sont sûrement pas très nombreux, sinon nous les aurions repérés avant.

— Où est… la grande femelle avec des cheveux semblables au soleil ?

— Peu importe. Aurais-tu peur d’une femme ? Viens. » Loup-Rouge s’avança d’un pas décidé. Ses chasseurs se déployèrent autour de lui. C’était ainsi que le Peuple des Nuages avait affronté les Hommes Cornus, dont le nombre avait fini par leur imposer la retraite. Les chasseurs qui l’entouraient étaient alors des enfants, mais leurs pères les avaient bien éduqués. Un jour, peut-être devraient-ils se battre, eux aussi.

Loup-Rouge fit halte à trois pas du chef. Ils se jaugèrent du regard. Le silence se prolongea sous les assauts du vent. « Bienvenue, dit enfin Loup-Rouge. Qui êtes-vous ? »

L’autre remua les lèvres sous sa barbe. On aurait dit le gazouillis d’un oiseau. « Ils ne savent pas parler ? grommela Attrapeur-de-Chevaux. Sont-ils seulement humains ?

— En tout cas, ils sont hideux, rétorqua Bois-de-Caribou.

— La femme, pas tant que ça », murmura Lame-Brisée.

Le regard de Loup-Rouge s’attarda sur la jeune fille. Ses épaisses tresses encadraient un visage délicat. Elle frissonna et resserra sa cape sur son corps malingre. Il se tourna de nouveau vers l’homme, qui était sans doute son père. Se frappant le torse du poing, il prononça son nom. L’autre sembla comprendre lorsqu’il répéta son geste pour la troisième fois et il l’imita en déclarant : « Aryuk. » Puis, agitant la main, il ajouta : « Tulat.

— Eh bien, nous savons comment il faut les appeler, commenta Loup-Rouge.

— Ce sont leurs vrais noms ? » se demanda Renard-Véloce. Dans leur peuple, le vrai nom d’un homme n’était connu que de son esprit des rêves et de lui-même.

« Peu importe », fit Loup-Rouge. Il percevait sans peine la nervosité de ses hommes, leur sueur en était imprégnée. Lui-même était tendu. Qui était donc cette femme mystérieuse ? Ils ne devaient pas laisser la peur ronger leur courage. « Venez, nous allons jeter un coup d’œil. »

Il s’avança d’un pas conquérant. Aryuk et le jeune homme firent mine de lui barrer le passage. Il sourit et agita sa lance. Ils eurent un mouvement de recul et échangèrent quelques murmures. « Où est passée votre protectrice ? » railla Loup-Rouge. Seul le vent lui répondit. Enhardis, ses hommes se mirent en marche à leur tour. Les autochtones les suivirent dans le désordre, mi-maussades, mi-effrayés.

Un peu plus loin, le Peuple des Nuages trouva leur foyer. La ravine s’élargissait en amont et une corniche saillait au-dessus d’elle, à l’abri des eaux. On entendait couler un ruisseau sur le coteau couvert de fourrés – sans doute une source jaillissait-elle non loin de là, car l’eau du fleuve était trop salée pour qu’on la boive. Trois minuscules huttes étaient blotties les unes contre les autres. Les autochtones avaient commencé par empiler des roches jusqu’à hauteur de leurs épaules, laissant une ouverture pour entrer et sortir, comblant ensuite les interstices avec de la mousse. Pour le toit, ils avaient posé à plat du bois mort, qu’ils avaient ensuite recouvert de tourbe. En guise de porte, ils avaient pour les protéger du vent des fagots de branchages liés par des boyaux. Dans l’un des abris rougeoyait un feu couvert, sans doute entretenu en permanence. Non loin de là était aménagé un dépotoir, au-dessus duquel flottait une nuée de mouches.

« Ah ! ça pue, lança Lame-Brisée. Et les terriers des lapins sont plus beaux. » Les huttes de terre que leur peuple édifiait pour se protéger du froid, en attendant d’avoir le temps d’en bâtir de plus solides, étaient plus spacieuses et plus propres. Quant à leurs tentes de cuir, elles étaient à la fois douillettes et bien aérées.

« Allez voir à l’intérieur, ordonna Loup-Rouge. Coureur-des-Neiges, monte la garde avec moi. »

De toute évidence, les Tulat étaient fâchés que l’on fouille leurs domiciles, mais seul Aryuk et le jeune adulte osèrent leur lancer des regards furibonds. Les chasseurs trouvèrent d’importantes réserves de viande et de poisson séchés, ainsi que des fourrures et des peaux d’oiseau. « Au moins savent-ils tendre des pièges, ricana Loup-Rouge. Tulat, nous acceptons votre hospitalité. »

Ses hommes prirent et mangèrent ce qui leur faisait envie. Aryuk finit par se joindre à eux, mais il conserva une position accroupie alors qu’ils s’étaient assis en tailleur. Il mâchonna un bout de saumon et leur lança à plusieurs reprises un sourire avenant.

Ensuite, Loup-Rouge et ses hommes explorèrent les alentours du fleuve. Une sente qu’ils avaient repérée grâce à leur œil entraîné les conduisit en un point situé au bord d’un ruisseau tout proche.

À en juger par le disque de terre nue et tassée, il s’était récemment trouvé ici un objet de belle taille. De quoi s’agissait-il exactement ? Qui l’avait fabriqué et pourquoi ? Qui l’avait emporté et comment ? Chacun d’eux s’efforça de cacher sa peur à ses camarades.

Loup-Rouge fut le premier à se ressaisir. « Je pense que c’est ici que demeurait la sorcière, mais qu’elle est partie. Craignait-elle les esprits qui nous viennent en aide ?

— Les indigènes nous le diront, une fois que nous saurons comment leur parler, dit Renard-Véloce.

— Les indigènes feront bien davantage », répondit Loup-Rouge d’une voix traînante. Exultant : « Nous n’avons rien à redouter, je crois bien. Rien ! Les esprits nous ont amenés dans un nouveau foyer, bien plus beau que nous n’osions le rêver. »

Ses hommes en restèrent bouche bée. Il ne leur exposa pas tout de suite son idée. Comme ils regagnaient le campement, il reprit d’un air pensif : « Oui, nous devons apprendre leur langue et nous devons leur enseigner… ce que nous voulons qu’ils sachent. » Son regard se porta sur Aryuk et sa famille. L’échine courbée, ils attendaient de subir leur sort. Les adultes s’agrippaient par les mains, les femmes serraient les enfants contre elles. « Nous allons commencer par emmener l’un d’eux à notre camp. » Il adressa un sourire à la jeune fille. Un regard de terreur pure y répondit.


I.

<p>I.</p>

Elle fît halte en arrivant devant son abri et resta immobile un moment à contempler le paysage alentour et le chemin qu’elle avait suivi. Pourquoi ? se demanda-t-elle. Comme si c’était la dernière fois que je voyais tout ceci. Puis, avec un pincement au cœur : C’est peut-être bien le cas.

Au sud-ouest, le soleil flottait au-dessus d’une mer où il ne sombrerait que dans plusieurs heures, et pour un laps de temps très bref. Ses rayons inondaient d’un or glacial les massifs de cumulus à l’est et illuminaient les eaux à huit cents mètres de là. À cet endroit de la côte, la terre montait vers les corniches au nord en suivant un gradient élevé. D’un aspect maladif, elle était couverte d’une herbe rase, avec çà et là quelques taches de sphaigne vert et marron. Sur les trembles étiques, seules quelques feuilles blafardes frissonnaient encore. Ailleurs poussaient d’épais fourrés de saules herbacés qui lui arrivaient à peine à la cheville. Des laîches bruissaient doucement dans un ruisseau tout proche. Celui-ci se jetait dans une rivière guère plus large, qu’une ravine dissimulait pour l’instant à ses yeux. Elle apercevait néanmoins le feuillage des aulnes verts poussant sur ses bords. Des lambeaux de fumée montaient des tanières d’Aryuk et de sa famille.

Un vent vif soufflait de la mer, lui picotant les joues. Cela la soulagea en partie de sa fatigue mais aiguisa son appétit ; elle avait pas mal crapahuté aujourd’hui. Les cris de centaines d’oiseaux parvenaient à ses oreilles : goélands, canards, oies, grues, cygnes, pluviers, bécassines, courlis, un aigle planant dans les hauteurs. Même au bout de deux ans, la profusion de la vie aux portes même des Glaces ne laissait pas de l’émerveiller. Il avait fallu qu’elle quitte son monde pour prendre conscience de sa misère.

« Je regrette, les copains, murmura-t-elle. L’appel de la théière et des biscuits est le plus fort. » Après quoi j’aurais intérêt à rédiger mon rapport. Le dîner attendra. Grimace. Un rapport qui sera nettement moins marrant que les précédents.

Elle se raidit. Allez, tu ne vas pas faire une montagne de ce qui vient d’arriver ! L’événement est certes d’importance, mais ce n’est pas nécessairement un drame. Tu crois aux prémonitions maintenant ? Écoute, ma fille, il est normal que tu parles toute seule de temps à autre, et tu as même le droit de bavasser avec la faune, mais quand tes bêtes noires commencent à t’adresser la parole, c’est que tu as besoin de changer d’air.

Elle descella le dôme, y entra et referma la porte. La pénombre régnait dans l’habitacle jusqu’à ce qu’elle active la transparence. (Personne alentour pour la reluquer, et jamais ses chers Nous n’oseraient le faire sans sa permission.) Gagnée par la chaleur, elle ôta sa parka, s’assit pour enlever ses bottes et ses chaussettes, agita les orteils.

Elle ne pouvait guère bouger dans un espace aussi confiné. Son scooter temporel occupait une bonne partie de la place disponible, sous une couchette où étaient étalés matelas et duvet. L’unique chaise était rangée devant l’unique table, dont la moitié était prise par l’ordinateur et ses périphériques. Près de la table, une unité multifonctions assurant la cuisine, la lessive et cætera. Plus quelques placards et cartons divers. Deux de ceux-ci abritaient vêtements et objets personnels ; les autres contenaient du matériel relatif à sa mission. Le règlement de la Patrouille exigeait un habitat réduit à sa plus simple expression, afin d’interférer le moins possible avec le lieu, son écologie et ses habitants. Si elle avait envie de bouger et de respirer, il lui suffisait de sortir.

Après avoir mis de l’eau à bouillir, elle déboucla son ceinturon et rangea son pistolet et son étourdisseur à côté de ses fusils. Pour la première fois, toutes ces armes lui semblaient laides. Elle ne tuait que rarement, pour se nourrir et, plus rarement, lorsqu’elle estimait nécessaire de prélever un spécimen – plus ce lion des neiges devenu mangeur d’hommes qui terrorisait la famille d’Ulungu aux Sources-Bouillonnantes. Des humains ? Ridicule ! Sacrédié, mais tu as les nerfs à vif en ce moment.

Elle sourit en se rappelant de qui elle tenait ce juron. Manse Everard. Il s’efforçait de rester poli en présence d’une femme, comme on le lui avait enseigné. Elle avait remarqué qu’il semblait plus à l’aise lorsqu’elle-même en faisait autant, ce qu’elle s’efforçait de ne jamais oublier, sans y parvenir tout à fait.

Un peu de musique lui ferait du bien. Elle activa l’ordinateur. « Mozart. Euh… Eine kleine Nachtmusik. » Les cordes prirent leur envol. Ce fut alors qu’elle se rendit compte avec surprise de ce qu’elle venait de faire. Non qu’elle détestât Mozart, mais elle s’était rappelée que Manse ne supportait pas le rock. Enfin, de toute façon, ceci a plus de chances de me détendre.

Une tasse de Darjeeling, un cookie aux flocons d’avoine, et elle pétait la forme. Le moment était venu de s’occuper de ce rapport. Néanmoins, une fois qu’elle en eut dicté le préambule, elle se le repassa avant de poursuivre, au cas où il aurait été aussi mal fichu qu’elle le craignait.

Son visage apparut sur l’écran : des yeux bleus, une crinière blonde, un nez épaté, des pommettes et un menton saillants. Ses cheveux délavés par le soleil lui effleuraient les mâchoires, sa peau était encore plus tannée qu’au terme d’un été californien. Doux Jésus, c’est à ça que je ressemble ? On me donnerait facilement trente ans alors que je n’en ai… que je ne suis même pas née, en fait. Cette vanne éculée la fit quand même sourire. Dès que je serai rentrée au bercail, direction le salon de beauté le plus proche !

Une voix de contralto un peu rauque déclara : « Wanda Tamberly, spécialiste de seconde classe, agent scientifique de terrain, affecté…» Suivirent ses coordonnées spatio-temporelles dans le référentiel adopté par la Patrouille. Elle s’exprimait en temporel.

« Je soupçonne l’imminence d’une crise. Comme… euh… comme le montrent les références données dans mes précédents rapports, jusqu’ici, durant le laps de temps pendant lequel j’ai effectué des visites régulières…»

« Stop ! » ordonna-t-elle en effaçant l’image. Depuis quand la Patrouille recommande-t-elle le baragouin pontifiant ? Tu es épuisée, ma fille. Tu régresses au niveau scolaire. Reprends-toi. Ça fait quatre ans que tu as entamé tes études supérieures. Quatre années de temps propre, riches d’expérience et d’histoire. De préhistoire, même. Elle inspira profondément à plusieurs reprises, se détendit lentement, muscle par muscle, et médita sur un koan. Elle n’avait rien d’une maniaque du zen, mais certaines techniques étaient efficaces. Retour à zéro.

« Je pense qu’ils vont au devant de graves ennuis. Vous vous rappelez que ces gens sont uniques au monde, du moins à leurs propres yeux. Je suis le premier étranger qu’ils aient jamais rencontré. » Les chrononautes qui avaient appris leur langage et une partie de leurs us avaient débarqué trois siècles plus tôt et ils étaient tombés dans l’oubli depuis belle lurette, à moins que la mémoire collective ne les ait transformés en mythe. « Eh bien, aujourd’hui, Aryuk et moi avons trouvé des intrus.

» Commençons par le commencement. Hier, son fils Dzuryan est revenu d’une errance prénuptiale. Simple lubie d’adolescent de sa part ; il n’a pas plus de douze ou treize ans, je crois bien, et il est trop tôt pour qu’il se cherche une compagne. Mais peu importe. A son retour, Dzuryan a signalé entre autres choses un troupeau de mammouths au Fossé du Bison. »

Ce nom de lieu était amplement suffisant. Elle avait déjà envoyé en aval les cartes qu’elle dessinait durant ses randonnées. C’était elle qui avait baptisé les points remarquables. Les noms que leur donnaient les Nous n’étaient pas toujours fixés. Mais ils ne se lassaient pas de relater les histoires qui leur étaient associées. (« Dans cette combe, durant le printemps qui suivit le Grand et Rude Hiver, Khongan a vu une meute de loups terrasser un bison. Il a battu le rappel des hommes de deux camps. Grâce à leurs torches et à leurs pierres, ils ont chassé les loups. Ils ont rapporté la viande dans leurs camps et ce fut alors un grand festin. Ils ont laissé la tête pour les esprits. »)

« J’étais tout excitée par cette nouvelle. » Oh ! que oui. « Il est rare que les mammouths poussent à moins de trente kilomètres des côtes, et jamais ils ne s’en étaient autant approchés. Que faisaient-ils ici ? Lorsque j’ai annoncé que je comptais leur jeter un coup d’œil, Aryuk a insisté pour m’accompagner personnellement. » Il est vraiment adorable, sans cesse à bichonner son invitée, cette conteuse et faiseuse de miracles qui se débrouille comme un manche dans la nature. « Pour être franche, sa compagnie était la bienvenue. Je ne connais pas encore bien cette région. Nous sommes partis aujourd’hui au lever du soleil. »

Tamberly ôta le bandeau qui lui ceignait le front. Elle en détacha l’enregistreur gros comme son ongle qui avait capté tout ce qu’elle avait vu et entendu, le brancha sur la boîte de données et tapota le clavier. Tous les fichiers seraient intégrés au dossier de sa mission, mais elle n’attacherait à ce rapport que les éléments essentiels. Toutefois, en voyant défiler en quelques minutes ce qu’elle avait mis des heures à observer, elle ne put résister à la tentation de passer en vitesse normale de temps à autre.

Le flanc sud d’une colline les protégeait du vent. Aryuk et elle y buvaient l’eau fraîche d’une source. En revoyant la scène, elle se rappela la froidure dans son palais, le parfum de terre et de pierre, le soleil qui lui chauffait le dos et le fumet qui montait des herbes alentour. Le sol était moelleux sous ses pieds, encore humide de la fonte des neiges. Les moustiques vrombissants se comptaient par millions.

Aryuk recueillit l’eau dans ses mains en coupe et la but à grand bruit. Des gouttelettes étincelaient dans la barbe noire qui lui recouvrait le torse. « Veux-tu te reposer un peu ? demanda-t-il.

— Non, continuons, je suis impatiente de voir ça. » C’était plus ou moins ce qu’elle lui avait répondu. À l’instar du temporel – qui était en outre le produit d’une culture technologique –, le tula était difficilement traduisible en anglais. C’était une langue agglutinante, à base de trilles et de claquements, capable d’exprimer des concepts dont la subtilité lui demeurait impénétrable. Pour ne citer qu’un exemple, les genres y étaient au nombre de sept, dont quatre s’appliquant à certains végétaux, aux phénomènes climatiques, aux corps célestes et aux défunts.

Aryuk éclata de rire, exhibant une dentition déjà bien clairsemée. « Ta force est sans limites. Tu épuises ce vieil homme. »

Les Tulat, un terme qu’elle traduisait par « Nous », ne tenaient pas le compte des jours et des années. Elle lui donnait la trentaine bien tassée. Rares étaient ses congénères qui dépassaient les quarante ans. Il avait déjà deux petits-enfants, sans compter ceux qui étaient morts en bas âge. Maigre mais robuste, il demeurait en assez bonne santé, quoique marqué par les cicatrices de plusieurs blessures infectées. Il faisait une dizaine de centimètres de moins qu’elle, mais elle était plutôt grande pour une Américaine du XXe siècle. Sa physiologie était facile à observer, car il était complètement nu. En cette saison, il aurait dû se revêtir d’un poncho tissé avec de l’herbe sèche pour se protéger des moustiques. Mais, aujourd’hui, il accompagnait Elle-qui-Connaît-l’Étrange, que les moustiques n’approchaient jamais. Tamberly n’avait même pas essayé de lui expliquer le fonctionnement du gadget qui les repoussait. Elle-même ignorait le principe de ce répulsif futuriste. Des émissions supersoniques ?

Aryuk pencha sa tête chevelue et lui jeta un regard en coin sous ses sourcils broussailleux. « Tu pourrais m’épuiser autrement qu’en marchant. »

Elle repoussa cette proposition d’un geste et il partit d’un nouveau rire, gravant de rides son visage au nez camus. Il n’avait dit cela que pour la taquiner, et tous deux le savaient. Une fois qu’ils eurent compris que l’étrangère ne leur était pas hostile, et qu’elle pouvait même user de ses pouvoirs pour les soulager de leurs souffrances, les Nous avaient vite appris à se détendre en sa compagnie. C’était certes un être mystérieux, mais on pouvait en dire autant de la quasi-totalité de leur monde.

« Nous repartons », dit-elle.

Redevenant soudain sérieux, Aryuk opina. « C’est sage. Si nous faisons vite, nous serons rentrés avant le coucher du soleil. » Il tiqua. « Ce territoire n’est pas le nôtre. Peut-être connais-tu les fantômes qui y rôdent la nuit. Pas moi. » Il changea d’humeur une nouvelle fois. « Peut-être vais-je tuer un lapin. Tseshu…» Sa femme. « Tseshu aime bien le lapin. »

Il ramassa la pierre en forme d’amande, grossièrement taillée, qu’il portait toujours sur lui et qui faisait office de projectile, de couteau et de broyeur d’os. Ses autres outils étaient tout aussi primitifs. Leur facture remontait au Moustérien ou à des traditions similaires associées à l’homme de Néandertal. Aryuk était quant à lui un authentique Homo sapiens, un Caucasien archaïque ; ses ancêtres étaient venus de l’Asie occidentale. Tamberly n’avait pas manqué de relever cette ironie de la préhistoire : les premiers occupants de l’Amérique étaient plus blancs que rouges…

Adoptant une allure soutenue mais peu fatigante, ils avaient repris leur route en direction du nord-ouest. Elle repassa en accéléré. Pourquoi me suis-je arrêtée sur cette scène ? Elle ne présente aucun intérêt. A moins que ce ne soit la dernière de ce type que j’aurai vécue.

Elle s’autorisa à en revivre deux autres. Le troupeau de poneys sauvages à poil long qu’elle avait vu galoper sur une crête devant un ciel ennuagé. La harde de bisons des steppes qu’elle avait aperçue au loin, dont le mâle dominant mesurait près de deux mètres cinquante au garrot. Aryuk avait honoré ces puissantes créatures par un chant émerveillé.

Son peuple n’était pas un peuple de chasseurs. Les Nous péchaient avec leurs mains les poissons des lacs et des rivières, édifiant parfois des barrages pour les piéger. Ils ramassaient les coquillages, les œufs, les oisillons, les larves, les racines et les baies en saison. Ils capturaient des oiseaux, des rongeurs et autre menu gibier. De temps à autre, ils attrapaient un jeune mammifère, faon ou bisonneau, ou tombaient sur une carcasse encore comestible ; ils en récupéraient également la peau. Pas étonnant qu’ils soient si peu nombreux et n’aient quasiment laissé aucune trace de leur passage, même bien au sud du glacier.

Une lueur sur l’écran attira son attention. Elle appuya sur « pause », reconnut la vue et hocha la tête. Reprenant l’enregistrement, elle humecta des lèvres soudain sèches et dit : « Nous avons atteint notre destination vers midi. » L’heure précise était gravée sur des molécules distordues. « J’insère ici le fichier audiovisuel sans l’éditer. » Elle aurait pu effectuer cette opération en une fraction de seconde mais décida de revoir les images à vitesse normale. Cela lui permettrait peut-être d’observer des détails qui lui avaient échappé sur le moment ou d’esquisser une nouvelle interprétation des événements. Quoi qu’il en soit, il est toujours sage de se rafraîchir la mémoire. Une fois de retour au QG, elle aurait droit à un débriefing exhaustif.

Elle revit l’endroit où ils s’étaient rendus. Les forêts éparses de la zone côtière se trouvaient loin derrière eux. En dépit de son humidité, la région qu’ils arpentaient tenait davantage de la steppe que de la toundra. Elle était recouverte d’un tapis d’herbe d’un vert terne, éclairé çà et là par des saules herbacés et des flaques argentées de cladonies. Au loin les attendaient des bouleaux, relativement frêles mais serrés les uns contre les autres, signe avant-coureur d’une prochaine invasion. On ne comptait plus les mares et les étangs envahis de laîches. Deux faucons voguaient au vent, les seuls volatiles visibles alentour ; les grouses et les lagopèdes avaient dû se cacher, à l’instar des lemmings et des rats musqués. À moins de quinze cents mètres de là, les mammouths avançaient en broutant. Le grondement de leurs estomacs résonnait sur la plaine.

Aryuk l’entendit pousser un cri. Il se tendit. « Que se passe-t-il ? »

Sur l’écran, on voyait son bras tendu et les minuscules silhouettes qu’elle pointait du doigt. « Regarde ! Tu les vois ? »

Aryuk mit une main en visière et plissa les yeux. « Non, les choses éloignées sont floues. » L’acuité visuelle du sauvage est une légende, au même titre que sa santé resplendissante.

« Des hommes. Et… et… oh ! viens. » L’image tressauta. Tamberly s’était mise à courir. Serrant un peu plus fort sa pierre taillée, Aryuk trottina à ses côtés, le visage déformé par la peur.

Les étrangers les repérèrent, firent halte, échangèrent quelques mots et coururent à leur rencontre. Tamberly en dénombra sept. Autant d’adultes que n’en abritait le campement d’Aryuk, si l’on comptait les grands adolescents ; sauf que tous les nouveaux venus étaient mâles.

Plutôt que de foncer droit sur eux, ils avaient adopté une trajectoire oblique. En voyant le signe que lui lançait leur chef, elle changea à son tour de direction. Elle se rappelait avoir pensé à ce moment : C’est vrai, ils ne doivent pas affoler les mammouths. Ça doit faire plusieurs jours qu’ils les harcèlent, les guidant vers une zone qu’ils n’ont pas l’habitude de fréquenter, où la provende est chiche mais où abondent les mares et autres trous d’eau dans lesquels les chasseurs ont de bonnes chances de les piéger.

C’étaient des hommes trapus, aux cheveux noirs, portant des tuniques, des culottes et des bottes de cuir. Chacun d’eux était armé d’une lance s’achevant par une pointe taillée dans un os, où étaient insérées des lamelles de silex, le tout formant une lame aussi longue qu’affûtée. A leur ceinture étaient accrochées une bourse contenant sans doute des vivres et une pierre taillée faisant office de couteau. Ils étaient aussi armés d’une hache. Le rouleau de peau attaché à leurs épaules devait être une couverture. Deux ou trois lances s’y trouvaient stockées. Sous les sangles, on distinguait un propulseur à gorge. Pierre, bois, bois de cerf, os, peau… ils savaient travailler tous ces matériaux. Comme Tamberly et Aryuk s’approchaient, les hommes firent halte avant de se déployer, prêts à passer à l’attaque.

Jamais une bande de Tulat n’aurait pensé à une telle manœuvre. S’ils connaissaient la violence, et même l’homicide, elle était fort rare chez eux. Un conflit collectif leur était tout bonnement inimaginable.

Les deux groupes se figèrent. « Que sont-ils ? » hoqueta Aryuk. Une sueur mauvaise faisait luire sa peau basanée et, s’il respirait par à-coups, ce n’était pas l’effet de la fatigue. Pour lui, l’inconnu était par essence surnaturel et terrifiant, du moins tant qu’il n’était pas parvenu à le comprendre. Pourtant, elle l’avait vu s’aventurer sur les flots en pleine tempête, afin de tuer un bébé phoque et nourrir ainsi sa famille.

« Je vais tâcher de le savoir », répondit-elle d’une voix un peu tremblante. Les paumes de ses mains tournées vers l’extérieur, elle s’avança vers les étrangers ; auparavant, elle avait pris soin de déboucler ses deux étuis, celui de l’étourdisseur comme celui du pistolet.

Ils semblèrent se détendre en la voyant animée d’intentions pacifiques. Ses yeux ne cessaient d’aller et venir de l’un à l’autre.

Elle s’efforça de faire abstraction de leur individualité pour déterminer leurs caractéristiques ethniques. Encadré par de lourdes tresses, un visage naturellement basané, avec des yeux en amande, un nez épaté, une pilosité quasi inexistante. Des traits de peinture leur barraient le front et les joues. Je ne suis pas anthropologue, se rappelait-elle avoir pensé, mais je suis sûre que ce sont des Mongols archaïques. Ils viennent sûrement de l’Ouest…

« Que votre assemblée soit riche », leur lança-t-elle en arrivant à leur niveau. Le langage tula ne comportait aucun mot signifiant « Bienvenue », car un tel sentiment allait de soi. « Que pourriez-vous me dire qui vous apporte la chance ? » Certaines révélations étaient susceptibles d’attirer des esprits maléfiques ou une magie hostile.

Le plus grand des hommes, qu’elle ne dominait que de quelques centimètres, jeune mais rude d’aspect et de manières, vint se planter face à elle. La succession de grondements et de ronronnements qui sortit de sa bouche était incompréhensible. Elle tenta de le lui faire comprendre par signes, souriant, haussant les épaules et secouant la tête.

Il plissa les yeux pour l’examiner. Sans doute devait-elle lui apparaître comme fort bizarre, de par sa taille, la couleur de sa peau, son accoutrement. Mais, contrairement aux Nous, il ne semblait nullement intimidé en sa présence. Au bout d’un moment, sa main s’avança avec une lenteur calculée, jusqu’à ce qu’il lui pose le bout des doigts sur la gorge. Puis il descendit poursuivre son exploration.

Elle s’était raidie, étouffant aussitôt une envie de fou rire. Mais c’est qu’il me pelote, le bougre ! Il lui palpa les seins, le ventre, l’aine. Mais, ainsi qu’elle le constata, ses gestes demeuraient délicats et impersonnels. Il vérifiait qu’elle était la femelle dont elle avait l’apparence, tout simplement. Comment réagirais-tu si je t’agrippais les parties ? Elle avait chassé cette idée de sa tête. Inutile de semer la confusion dans son esprit. Lorsqu’il eut achevé son examen, elle recula d’un pas.

Il cracha quelques mots à ses congénères. Ceux-ci lancèrent un rictus à Tamberly, puis à Aryuk. Les femmes de leur tribu ne chassaient probablement jamais. Supposaient-ils qu’il était son conjoint ? En ce cas, pourquoi restait-il derrière elle ?

Le chef s’adressa à Aryuk sur un ton qui semblait méprisant. Le Tula réprima un frisson puis lui fit face. Le chef des étrangers leva sa lance comme pour l’en transpercer. Aryuk se jeta à terre. Les hommes éclatèrent de rire.

« Hé, minute ! Attendez un peu ! » s’exclama Tamberly en anglais.

Elle perdit tout désir de visionner la suite. Ordonnant à la capsule de transférer sans délai le reste du fichier, elle soupira et reprit : « Comme vous le voyez, nous ne nous sommes pas attardés. Ces types-là étaient de sacrés clients. Mais loin, très loin d’être stupides. » Elle les avait calmés en dégainant son couteau à lame d’acier, qui n’avait pas manqué de les impressionner. Ils ne savaient quoi penser d’elle, mais ils n’avaient pas bougé lorsque Aryuk et elle avaient battu en retraite, les gardant à l’œil jusqu’à ce qu’ils aient disparu derrière l’horizon. « Je me félicite de n’avoir pas été obligée de tirer des coups de feu en l’air. Dieu seul sait quelles auraient été les conséquences. »

Une seconde plus tard : « Et Dieu seul sait où ils sont passés désormais. Ce sont sûrement des Paléo-Indiens venus de Sibérie. À présent, je me tiens coite et j’attends de nouvelles instructions. »

Elle récupéra son enregistrement, l’inséra dans l’une des capsules dont était équipé son scooter, entra les coordonnées et pressa un bouton. Le cylindre disparut dans un pop. Il n’était pas parti pour l’antenne locale, car il n’y en avait aucune à cette époque reculée. Sa destination n’était autre que le QG du projet, sis dans son pays et son siècle d’origine. Soudain, elle se sentit seule et épuisée.

Pas de réponse en retour. On devait estimer qu’elle avait besoin d’une bonne nuit de repos. Et d’un bon dîner. Le préparer, l’engloutir, laver la vaisselle… tout cela la détendit. Mais elle n’avait pas sommeil. Elle se lava avec une éponge de bain, enfila un pyjama et s’allongea sur sa couchette, calant son oreiller contre la paroi pour y appuyer la nuque. Comme le soleil sombrait et que l’obscurité montait, elle alluma une lampe. Elle hésita un bon moment avant de choisir un film à voir ou un livre. Dans ses bagages était niché un exemplaire de Guerre et Paix, qu’elle pensait avoir le temps de lire pendant cette expédition ; jusqu’ici, elle ne l’avait pas ouvert et, vu les événements de la journée, ce n’était pas ce soir qu’elle allait s’y décider. Et les enquêtes de Travis McGee qu’elle avait rapportées à l’issue de sa dernière permission ? Non, John D. MacDonald était parfois trop incisif.

Ah ! oui, ce cher vieux Dick Francis…


II.

<p>II.</p>

Loup-Rouge et ses hommes ne parvenaient plus à conduire les mammouths vers un terrain propice à l’abattage de l’un d’eux. Les grands animaux avaient cessé de s’écarter devant les minuscules créatures qui les harcelaient. De plus en plus souvent, ils faisaient halte pour marteler le sol de leurs grosses pattes, et ils ne repartaient pas avant d’avoir mangé toute la végétation à leur portée. Hier, un mâle avait chargé les chasseurs, les obligeant à se disperser pour ne pas revenir avant l’aurore. De toute évidence, le troupeau ne s’éloignerait pas davantage de son territoire.

« La faim s’est installée dans le camp, déclara Chasseur-de-Chevaux. Je crois que notre partie de chasse était condamnée à l’avance. Si les petits êtres de la terre sont fâchés, gardons-nous de les offenser davantage. Attaquons-nous à un autre gibier et offrons-leur notre première prise.

— Pas encore, répondit Loup-Rouge. Nous devons abattre un mammouth, c’est urgent. Et nous le ferons. » Bien plus que de viande et de graisse, le Peuple des Nuages avait besoin d’os, de défenses, de dents, de peau et de fourrure, autant de matériaux qui se faisaient rares. Et il y avait la victoire elle-même, qui leur apporterait à nouveau la chance. Le périple avait été long et rude.

La peur fît ciller les yeux de Bois-de-Caribou. « Cette sorcière aux cheveux de paille l’a-t-elle interdit ? marmonna-t-il. Ces vents sont porteurs de bien trop de murmures.

— Pourquoi penses-tu donc qu’elle possède des pouvoirs ? lança Loup-Rouge. Elle nous a fuis, ainsi que son petit homme. C’était il y a trois jours. Attends d’écouter les nouvelles que rapportera Renard-Véloce. »

Ses paroles maintinrent l’ordre dans le groupe jusqu’à ce que l’éclaireur le rejoigne. Renard-Véloce leur signala une grande tourbière toute proche. Loup-Rouge harangua ses hommes, qui acceptèrent de faire une nouvelle tentative.

Ils commencèrent par collecter des brindilles, des roseaux secs et autre petit bois qu’ils lièrent en fagots. Loup-Rouge se chargea ensuite de faire du feu. Tout en s’activant, il entonna le Chant du Corbeau et ses camarades se mirent à danser lentement autour de lui. La nuit était tombée, mais c’était la nuit courte et lumineuse de l’été, un crépuscule où l’on voyait luire les mares et l’herbe grise courir d’un horizon à l’autre. Le ciel au-dessus d’eux était pareil à une plaine d’ombre où clignotaient quelques étoiles à peine distinctes. La froidure s’intensifia.

Pendant que ses compagnons s’approchaient des mammouths, Loup-Rouge resta en retrait afin que sa torche ne les alerte pas prématurément. Sous leurs pieds, les brindilles craquaient, les herbes bruissaient, la terre humide ployait. Un coup de vent apporta à ses narines l’odeur forte des bêtes et un peu de leur chaleur, du moins le crut-il. Cela lui donna le vertige ; il n’avait guère mangé ces derniers temps. En entendant les bruits qu’émettaient leurs gorges, leurs trompes et leurs pattes, il sentit son cœur battre plus fort et son esprit se raffermir. Rendus nerveux par plusieurs journées de harcèlement, les mammouths étaient prêts à la débandade.

Il siffla lorsqu’il estima venu le moment d’agir. En l’entendant, les hommes coururent vers lui. Ils allumèrent leurs torches à la sienne. Loup-Rouge à sa tête, le groupe se déploya en arc de cercle et passa à l’attaque. Les hommes agitaient leurs torches dans les airs ; les flammes montaient, les étincelles s’envolaient. Ils poussèrent le hurlement du loup, le rugissement du lion, le grondement de l’ours et ce cri terrifiant, brutal et modulé, passant sans cesse du grave à l’aigu, qui est l’apanage de l’homme.

Un mammouth glapit. Un autre barrit. Le troupeau prit la fuite. La terre se mit à trembler. « Ya-a-ah, ya-a-ah ! hurla Loup-Rouge. Par ici ! Celui-là – chassez-le… Vers moi, mes frères, vers moi, à droite et à gauche, chassez-le ! Yee-i-i-i-ya ! »

La proie qu’il avait choisie était un jeune mâle qui filait droit sur la tourbière. Bien que ses congénères ne se soient guère écartés l’un de l’autre, ils n’en fuyaient pas moins en ordre dispersé, et la nuit résonnait de leurs cris et de leur course précipitée. Les hommes voyaient beaucoup mieux qu’eux. Les chasseurs dépassèrent l’animal, coururent sur ses flancs. Ils jetèrent leurs torches sur lui avant qu’elles ne s’éteignent. Il glapit de terreur. Loup-Rouge bondit. Il sentit la queue de la bête lui balayer les épaules. Il lui planta une lance dans le ventre, la laissa déchirer les chairs et se retira en hâte. Les propulseurs passèrent à l’action. Chaque projectile blessait le jeune mammouth. Il prit de la vitesse. Son souffle se fit éraillé.

La terre s’ouvrit sous ses pattes dans une explosion de boue, il sombra jusqu’au garrot et se retrouva pris au piège. Ses congénères disparurent dans la nuit sans demander leur reste.

Peut-être serait-il parvenu à se dégager, si on l’avait laissé en paix. Mais les chasseurs n’en firent rien. Bondissant autour de la fosse où il se débattait, ils le criblèrent de leurs lances. Ils plongèrent dans la boue pour les planter dans ses chairs. L’eau se colora d’un sang noir à la lueur des étoiles. L’animal poussa un cri déchirant. Sa trompe fouettait l’air, ses défenses le fendaient, mais il frappait à l’aveuglette. Dans les cieux, les astres poursuivaient en silence leur course immuable.

Bientôt, le mammouth s’affaiblit. Son cri se réduisit à un sourd gémissement. Les hommes convergèrent sur lui. Plus légers et capables de s’entraider, ils ne couraient pas le risque de sombrer. Leurs couteaux luisirent, leurs haches s’abattirent. Coureur-des-Neiges planta sa lance dans un œil. Mais l’autre œil de la bête vit quand même le soleil se lever, voilé par la brume glaciale qui pesait sur son champ de mort.

« Assez », dit Loup-Rouge. Les hommes se retirèrent sur la terre ferme.

Il se tourna vers le nord et entonna avec eux le Chant des Spectres. Au nom de tous les chasseurs, il expliqua au Père des Mammouths pourquoi cet acte était nécessaire. Puis : « Va chercher le peuple, Renard-Véloce. Nous allons récupérer les lances qui peuvent encore servir. » S’il était facile de tailler une pointe, ils ne savaient pas encore s’ils trouveraient des pierres idoines dans cette région et les hampes de bois étaient également précieuses.

Une fois cette tâche accomplie, les hommes se reposèrent. Ils finirent les restes de baies et de viande séchée que contenaient leurs bourses. Certains étalèrent leurs couvertures et s’endormirent sans prendre la peine de les ramener sur eux, l’air s’étant réchauffé. D’autres bavardèrent et plaisantèrent, ou observèrent l’agonie du mammouth. Celle-ci se prolongea jusqu’en milieu de matinée, puis le grand corps soudain tressaillit, vida ses entrailles dans la fosse et cessa de bouger.

Les hommes ôtèrent alors leurs vêtements pour attaquer la bête au couteau. Ils sucèrent son sang pendant qu’il était encore chaud et prélevèrent des morceaux de langue et de bosse, car tel était le privilège des chasseurs. Ensuite, ils se lavèrent dans une mare d’eau claire, à laquelle ils firent l’offrande du globe oculaire intact afin de la remercier. Ils s’empressèrent de se rhabiller, car des nuées de moustiques tombaient sur eux. Puis ils festoyèrent. Quelque temps après apparurent les oiseaux charognards, qu’ils éloignèrent en leur jetant des pierres. Attirée par l’odeur de la carcasse, une meute de loups fit son apparition mais garda ses distances.

« Ils savent des choses sur les hommes, ces animaux dont j’ai pris le nom », commenta Loup-Rouge.

La tribu les rejoignit le lendemain en fin de journée. Elle n’avait pas un long chemin à faire, car les chasseurs de mammouths progressaient lentement et en zigzag, mais outre qu’elle comptait des vieillards et des enfants en bas âge, elle devait aussi transporter quantité de peaux, de poteaux et autres matériaux. Les cris de joie que poussèrent ses membres étaient tempérés par l’épuisement. Mais ils ne tardèrent pas à se mettre à l’ouvrage et, ce soir-là, Loup-Rouge retrouva Petit-Saule, sa femme.

Le matin venu, on entreprit de dépecer la bête, une tâche qui prendrait plusieurs jours. Loup-Rouge alla voir le chaman Celui-qui-Répond dans sa tente. Ils inhalèrent en silence la fumée montant d’un feu de tourbe sacré où l’on avait jeté des herbes de puissance. La pénombre était peuplée de présences entrevues ; les bruits parvenant du dehors semblaient issus du bout du monde. Mais les pensées de Loup-Rouge demeuraient pleines de vigueur.

« Nous avons fait un long chemin, déclara-t-il. L’est-il assez ?

— Les Hommes Cornus ne marchent plus dans mes rêves », répondit prudemment le chaman.

Loup-Rouge agita une main de haut en bas pour signaler son assentiment. Ceux qui avaient chassé le Peuple des Nuages de ses terres ancestrales n’avaient aucune raison de les poursuivre, mais leur fuite vers l’Est les avait amenés à traverser les territoires de tribus semblables à leurs ennemis, ce qui les avait obligés à pousser le plus loin possible. « Misérable est celui qui n’a pas de foyer », dit-il.

Le visage de Celui-qui-Répond se plissa à tel point que rides et traits de peinture s’y confondirent. Il palpa son collier de griffes. « La nuit, j’entends souvent gémir au vent ceux des nôtres que nous avons inhumés en chemin. Si nous pouvions honorer nos morts comme il se doit, ils auraient la force de nous aider, voire d’aller rejoindre les Chasseurs de l’Hiver.

— Apparemment, nous avons atteint un territoire où personne ne demeure, hormis de rares êtres frappés de débilité.

— Es-tu sûr qu’ils sont dépourvus de puissance ? Par ailleurs, tes chasseurs de mammouths se sont plaints de la difficulté de la traque.

— Trouverons-nous jamais un lieu plus accueillant ? Je me demande si Foyer-du-Ciel n’a pas embelli dans notre souvenir. À moins que les mammouths ne se fassent rares dans toutes les contrées. J’ai trouvé ici des traces de bisons, de chevaux et de caribous, entre autres. En outre, pendant que nous étions en chasse, nous avons vu une chose merveilleuse, et je voulais t’en parler. Cela veut-il dire que nous étions les bienvenus ou que nous courions un danger ? »

Loup-Rouge relata sa rencontre avec l’étrange couple. Puis il rapporta les autres découvertes faites par son groupe – éclats de pierre, restes de feux de camp, fragments d’os de lapin –, autant de signes d’une présence humaine. Contrairement aux tribus de l’Ouest, les habitants du lieu devaient être faibles et chétifs, car le gros gibier ne semblait nullement craindre l’homme, et celui qui accompagnait la femme aux cheveux de paille était nu et armé en tout et pour tout d’une pierre taillée. Quant à cette femme, elle se signalait par sa haute taille, ses yeux clairs et son étrange mise. Elle n’avait pas caché sa colère lorsque les chasseurs avaient défié son compagnon, mais tous deux étaient partis sans chercher l’affrontement. Sa tribu serait-elle disposée à traiter avec le Peuple des Nuages, avec de vrais hommes ?

« Mais peut-être est-elle un troll, peut-être devons-nous poursuivre notre route », conclut Loup-Rouge.

Comme il s’y était attendu, le chaman s’abstint de lui répondre mais lui demanda : « Veux-tu aller t’en assurer ?

— Oui, avec quelques amis courageux. Si nous ne sommes pas revenus quand la carcasse sera prête, tu sauras que ce pays n’est pas pour notre peuple. Mais nous sommes restés si longtemps sans foyer.

— Je vais lancer les os. » Ils retombèrent d’une façon telle que le chaman ordonna : « Laisse-moi seul jusqu’à l’aube. »

Durant la nuit, Loup-Rouge et Petit-Saule l’entendirent chanter. Son tambour ne cessait de tonner. Leurs enfants rampèrent jusqu’à eux et ils se blottirent les uns contre les autres, impatients de voir le soleil se lever.

Dès les premières lueurs, Loup-Rouge se présenta devant la tente de Celui-qui-Répond. Le chaman en sortit hagard et tremblant. « Mon esprit a erré alentour, dit-il à voix basse. J’ai marché dans un pré où les fleurs étaient belles, mais elles m’ont interdit de savourer leur suc. J’étais hibou, éclos de la lune, et j’ai pris dans mes serres l’étoile du matin. La neige est tombée en plein été. Va si tu l’oses. »

Loup-Rouge inspira profondément et bomba le torse.

Cinq hommes l’accompagnaient. Que Renard-Véloce soit de la partie ne le surprenait pas, et il en allait de même pour Coureur-des-Neiges et Lame-Brisée. Il devina qu’Attrapeur-de-Chevaux et Bois-de-Caribou avaient besoin de dominer leur peur. Leur quête les conduisait vers le Sud, car c’était par là qu’était partie la femme aux cheveux jaunes ; par ailleurs, les traces de présence humaine étaient plus abondantes dans cette direction.

La contrée se faisait de plus en plus sèche à mesure qu’ils descendaient. Prairies et bosquets furent bientôt omniprésents. Enfin, les voyageurs parvinrent au point où la Grande Eau se déployait sous un ciel empli de vent, de fumée et de sifflements. Les vagues se fracassaient à grand bruit sur le sable, refluaient en susurrant. Les goélands croisaient sur un vent salé. Le sol était jonché d’os, de coquillages, d’algues et de bois flotté. Le Peuple des Nuages connaissait mal ce milieu ; il chassait le plus souvent à l’intérieur des terres. Rassemblant leur courage, Loup-Rouge et ses hommes suivirent la grève en direction de l’est, car ils avaient sans doute plus de chances de trouver quelqu’un de ce côté.

En chemin, ils prirent conscience des nombreuses richesses de ce pays. S’il y avait des poissons morts échoués sur la grève, les eaux devaient grouiller de poissons vivants. Ces coquillages avaient jadis abrité de la chair. Les récifs disparaissaient sous la masse des phoques et des cormorans. Lamantins et loutres de mer bondissaient sur les vagues. « Mais nous ne savons pas chasser ce gibier, regretta Lame-Brisée.

— Nous apprendrons », rétorqua Renard-Véloce.

Loup-Rouge garda son avis pour lui-même. Dans son esprit frémissait une idée, pareille à un enfant dans le ventre de sa mère.

Soudain, là où un fleuve courant au fond d’une ravine se jetait dans la mer, ils aperçurent deux personnes. Celles-ci les virent aussi et fuirent en remontant le courant. « Allez-y doucement, dit Loup-Rouge à ses compagnons. Il serait malavisé de les effrayer. »

Il s’avança à la tête du groupe, sa lance dans la main droite mais la gauche tendue, la paume en avant. Les étrangers continuèrent de reculer. C’étaient de jeunes garçons et non des hommes, avec un fin duvet sur les joues. Pour se protéger du vent, ils portaient des peaux de bêtes non tannées mais adoucies par mastication et attachées à leur cou par un cordon. Vu leur état, elles avaient été prélevées sur des charognes et non sur du gibier fraîchement tué. A leur taille pendait une bourse attachée par une lanière et non cousue. Leurs chaussons étaient également grossiers. Chacun d’eux portait une pierre taillée et un bout de peau contenant les moules qu’il avait ramassées.

Coureur-des-Neiges partit d’un petit rire. « Hé ! ils sont aussi courageux que des souris ! »

L’espoir fit battre les tempes de Loup-Rouge. « Peut-être sont-ils plus précieux que des mammouths. Doucement, j’ai dit. »

Des aulnes verts poussaient sur les berges, mais leur faible hauteur comme leur maigre feuillage ne gênaient ni les mouvements, ni la visibilité. L’un des garçons poussa un cri. Sa voix était mal assurée. Le vent l’emporta vers les arbustes bruissants. Les chasseurs s’avancèrent. D’autres hommes apparurent en haut de la ravine. Ils descendirent dans le lit du fleuve et se figèrent. Les deux garçons s’empressèrent de les rejoindre.

À la tête du petit groupe se trouvait un homme que Loup-Rouge reconnut. Derrière lui se tenait un jeune adulte. Encore derrière, deux femmes et une fille pubère, à peine mieux vêtues que les mâles, qui faisaient taire plusieurs enfants nus. « C’est là toute leur tribu ? s’émerveilla Bois-de-Caribou.

— Les autres sont peut-être à la cueillette, dit Loup-Rouge. Mais ils ne sont sûrement pas très nombreux, sinon nous les aurions repérés avant.

— Où est… la grande femelle avec des cheveux semblables au soleil ?

— Peu importe. Aurais-tu peur d’une femme ? Viens. » Loup-Rouge s’avança d’un pas décidé. Ses chasseurs se déployèrent autour de lui. C’était ainsi que le Peuple des Nuages avait affronté les Hommes Cornus, dont le nombre avait fini par leur imposer la retraite. Les chasseurs qui l’entouraient étaient alors des enfants, mais leurs pères les avaient bien éduqués. Un jour, peut-être devraient-ils se battre, eux aussi.

Loup-Rouge fit halte à trois pas du chef. Ils se jaugèrent du regard. Le silence se prolongea sous les assauts du vent. « Bienvenue, dit enfin Loup-Rouge. Qui êtes-vous ? »

L’autre remua les lèvres sous sa barbe. On aurait dit le gazouillis d’un oiseau. « Ils ne savent pas parler ? grommela Attrapeur-de-Chevaux. Sont-ils seulement humains ?

— En tout cas, ils sont hideux, rétorqua Bois-de-Caribou.

— La femme, pas tant que ça », murmura Lame-Brisée.

Le regard de Loup-Rouge s’attarda sur la jeune fille. Ses épaisses tresses encadraient un visage délicat. Elle frissonna et resserra sa cape sur son corps malingre. Il se tourna de nouveau vers l’homme, qui était sans doute son père. Se frappant le torse du poing, il prononça son nom. L’autre sembla comprendre lorsqu’il répéta son geste pour la troisième fois et il l’imita en déclarant : « Aryuk. » Puis, agitant la main, il ajouta : « Tulat.

— Eh bien, nous savons comment il faut les appeler, commenta Loup-Rouge.

— Ce sont leurs vrais noms ? » se demanda Renard-Véloce. Dans leur peuple, le vrai nom d’un homme n’était connu que de son esprit des rêves et de lui-même.

« Peu importe », fit Loup-Rouge. Il percevait sans peine la nervosité de ses hommes, leur sueur en était imprégnée. Lui-même était tendu. Qui était donc cette femme mystérieuse ? Ils ne devaient pas laisser la peur ronger leur courage. « Venez, nous allons jeter un coup d’œil. »

Il s’avança d’un pas conquérant. Aryuk et le jeune homme firent mine de lui barrer le passage. Il sourit et agita sa lance. Ils eurent un mouvement de recul et échangèrent quelques murmures. « Où est passée votre protectrice ? » railla Loup-Rouge. Seul le vent lui répondit. Enhardis, ses hommes se mirent en marche à leur tour. Les autochtones les suivirent dans le désordre, mi-maussades, mi-effrayés.

Un peu plus loin, le Peuple des Nuages trouva leur foyer. La ravine s’élargissait en amont et une corniche saillait au-dessus d’elle, à l’abri des eaux. On entendait couler un ruisseau sur le coteau couvert de fourrés – sans doute une source jaillissait-elle non loin de là, car l’eau du fleuve était trop salée pour qu’on la boive. Trois minuscules huttes étaient blotties les unes contre les autres. Les autochtones avaient commencé par empiler des roches jusqu’à hauteur de leurs épaules, laissant une ouverture pour entrer et sortir, comblant ensuite les interstices avec de la mousse. Pour le toit, ils avaient posé à plat du bois mort, qu’ils avaient ensuite recouvert de tourbe. En guise de porte, ils avaient pour les protéger du vent des fagots de branchages liés par des boyaux. Dans l’un des abris rougeoyait un feu couvert, sans doute entretenu en permanence. Non loin de là était aménagé un dépotoir, au-dessus duquel flottait une nuée de mouches.

« Ah ! ça pue, lança Lame-Brisée. Et les terriers des lapins sont plus beaux. » Les huttes de terre que leur peuple édifiait pour se protéger du froid, en attendant d’avoir le temps d’en bâtir de plus solides, étaient plus spacieuses et plus propres. Quant à leurs tentes de cuir, elles étaient à la fois douillettes et bien aérées.

« Allez voir à l’intérieur, ordonna Loup-Rouge. Coureur-des-Neiges, monte la garde avec moi. »

De toute évidence, les Tulat étaient fâchés que l’on fouille leurs domiciles, mais seul Aryuk et le jeune adulte osèrent leur lancer des regards furibonds. Les chasseurs trouvèrent d’importantes réserves de viande et de poisson séchés, ainsi que des fourrures et des peaux d’oiseau. « Au moins savent-ils tendre des pièges, ricana Loup-Rouge. Tulat, nous acceptons votre hospitalité. »

Ses hommes prirent et mangèrent ce qui leur faisait envie. Aryuk finit par se joindre à eux, mais il conserva une position accroupie alors qu’ils s’étaient assis en tailleur. Il mâchonna un bout de saumon et leur lança à plusieurs reprises un sourire avenant.

Ensuite, Loup-Rouge et ses hommes explorèrent les alentours du fleuve. Une sente qu’ils avaient repérée grâce à leur œil entraîné les conduisit en un point situé au bord d’un ruisseau tout proche.

À en juger par le disque de terre nue et tassée, il s’était récemment trouvé ici un objet de belle taille. De quoi s’agissait-il exactement ? Qui l’avait fabriqué et pourquoi ? Qui l’avait emporté et comment ? Chacun d’eux s’efforça de cacher sa peur à ses camarades.

Loup-Rouge fut le premier à se ressaisir. « Je pense que c’est ici que demeurait la sorcière, mais qu’elle est partie. Craignait-elle les esprits qui nous viennent en aide ?

— Les indigènes nous le diront, une fois que nous saurons comment leur parler, dit Renard-Véloce.

— Les indigènes feront bien davantage », répondit Loup-Rouge d’une voix traînante. Exultant : « Nous n’avons rien à redouter, je crois bien. Rien ! Les esprits nous ont amenés dans un nouveau foyer, bien plus beau que nous n’osions le rêver. »

Ses hommes en restèrent bouche bée. Il ne leur exposa pas tout de suite son idée. Comme ils regagnaient le campement, il reprit d’un air pensif : « Oui, nous devons apprendre leur langue et nous devons leur enseigner… ce que nous voulons qu’ils sachent. » Son regard se porta sur Aryuk et sa famille. L’échine courbée, ils attendaient de subir leur sort. Les adultes s’agrippaient par les mains, les femmes serraient les enfants contre elles. « Nous allons commencer par emmener l’un d’eux à notre camp. » Il adressa un sourire à la jeune fille. Un regard de terreur pure y répondit.


1965 apr. J.C.

<p>1965 apr. J.C.</p>

En ce bel après-midi d’avril, Wanda Tamberly venait au monde à San Francisco, de l’autre côté de la baie. Chrononaute ou pas, elle ne pouvait réprimer un certain frisson. Bienvenue, ô moi !

Simple coïncidence. Si Ralph Corwin lui avait fixé cette date pour leur rendez-vous, c’était parce que sa maison de Berkeley ne serait pas disponible avant ce jour-là. La Patrouille, qui souffrait d’un manque d’effectif chronique, ne pouvait affecter que quelques spécialistes aux migrations de l’homme dans le Nouveau Monde, si importantes fussent ces dernières. Totalement surmenés, ils ne cessaient d’aller et de venir entre présent et passé, transitant toujours par cette antenne administrative.

A l’instar de la plupart des bureaux spécialisés, celui-ci avait l’apparence d’un immeuble résidentiel, loué pour une durée de plusieurs années par des personnes qui y avaient élu résidence. Le choix de l’Amérique du XXe siècle s’était tout de suite imposé. La plupart des spécialistes cités plus haut en étaient originaires et se fondaient sans peine dans la population. Ils ne pouvaient cependant pas utiliser le QG régional de San Francisco ; un surcroît d’activité l’aurait rendu un peu trop repérable. Le Berkeley des années 60 constituait une solution de rechange presque parfaite. Dans ce haut lieu du non-conformisme, nul ne prêtait attention aux excentriques de passage. Quelques années plus tard, cependant, le développement de la consommation de drogue entraînerait une trop forte présence policière ; mais la Patrouille en aurait fini avec ce projet et évacué sa base.

Seul défaut : le bâtiment n’abritait aucun local susceptible d’accueillir des scooters temporels. Tamberly emprunta les transports en commun, descendit à Telegraph Avenue, mit le cap au nord et fit le tour du campus. La journée était splendide et sa curiosité éveillée. Cette décennie avait acquis un statut légendaire durant son adolescence.

La déception était de taille. Ce n’était partout que saleté, arrogance et prétention. Lorsqu’un garçon au jean maculé de crasse et enveloppé dans une couverture indienne bidon lui brandit un tract vantant les vertus de la paix dans un style pompeux, elle se rappela l’avenir proche – le Cambodge, les boat-people – et lui déclara avec un sourire suave : « Non merci, je suis une fasciste doublée d’une belliciste. » Un jour, Manse avait évoqué devant elle ses souvenirs des sixties d’une façon qui aurait dû lui mettre la puce à l’oreille. Mais pourquoi se soucier de telles vétilles alors que les cerisiers étaient en fleur ?

Le bâtiment qu’elle cherchait étais sis dans Grove Street (une rue destinée à être rebaptisée Martin Luther King Jr. Way et que les étudiants de sa génération surnommaient Milky Way). Une maison modeste et bien entretenue ; un propriétaire satisfait n’est jamais trop curieux. Elle gravit les marches du perron et sonna.

La porte s’ouvrit. « Miss Tamberly ? » Comme elle opinait : « Comment allez-vous ? Donnez-vous la peine d’entrer. » Elle avait devant elle un homme mince, au profil de Romain, doté d’une moustache taillée en brosse et de cheveux ondulés grisonnants. Il portait une chemise marron avec des épaulettes et une batterie de poches, un pantalon de toile au pli impeccable et des sandales Birkenstock. La quarantaine bien tassée, mais ça ne voulait rien dire quand on bénéficiait du traitement de longévité de la Patrouille.

Il referma la porte derrière elle et la gratifia d’une solide poignée de main. « Corwin. » Sourire. « Pardon pour le « Miss ». Je ne pouvais pas vous appeler « Agent Tamberly », vous auriez tout aussi bien pu faire la quête pour quelque bonne cause. Mais peut-être préférez-vous « Miz » ?

— Peu importe, répondit-elle sur un ton volontairement décontracté. Manse Everard m’a expliqué que ces appellations avaient tendance à muter. » Oui, fais-lui comprendre que tu es pote avec un agent non-attaché. Au cas où il serait en mal d’autorité. « Ces derniers temps… oui, l’expression est bien choisie, vu que j’ai quitté la Béringie il y a moins de huit jours dans mon temps propre… j’étais Khara-tse-tuntyn-bayuk, Elle-qui-Connaît-l’Étrange. » Montre à ce grand anthropologue que l’humble naturaliste que tu es n’est pas tout à fait idiote.

Elle se demanda si c’était son accent pseudo-britannique qui la hérissait. En interrogeant le QG, elle avait appris qu’il était né à Détroit en 1895. Mais, avant d’entrer dans la Patrouille, il avait fait de l’excellent travail sur les Indiens durant les années 20 et 30.

« Ah bon ? » Son sourire s’élargit. Il est plutôt charmant, en fait, s’avoua-t-elle. « Préparez-vous à souffrir. Je vais vous presser comme un citron pour découvrir tout ce que vous savez sur ce milieu. Mais commençons par vous mettre à l’aise. Quels sont vos goûts en matière de rafraîchissements ? Café, thé, bière, vin, quelque chose de plus corsé ?

— Café, s’il vous plaît. Il est encore tôt. » Il la conduisit au séjour et l’invita à s’asseoir dans un fauteuil. Les meubles avaient vécu. Les murs disparaissaient derrière les livres, en majorité des ouvrages de référence. Il s’excusa pour gagner la cuisine, en revenant avec un plateau de pâtisseries qu’elle trouva délicieuses. Une fois qu’il l’eut posé sur la table basse, il s’assit face à elle et lui demanda la permission de fumer. C’était fort poli pour une personne de son époque ; contrairement à Manse, qui préférait la pipe, il alluma une cigarette.

« Est-ce que nous sommes seuls ici ? demanda-t-elle.

— Pour le moment. J’y ai veillé, et ce ne fut pas sans mal. » Rire. « Ne craignez rien. Je ne voulais pas que nous soyons dérangés pendant que nous faisions connaissance, c’est tout. Je suis mieux à même d’apprécier un récit quand je connais celui ou celle qui le raconte. Qu’est-ce qu’une gentille fille comme vous fabrique dans une organisation comme celle-ci ?

— Eh bien, vous le savez, répondit-elle, surprise. De la zoologie, de l’écologie… ce qu’on appelait l’histoire naturelle du temps de votre jeunesse. »

Hé ! ne sois pas insultante ! A son grand soulagement, il ne sembla pas relever. « Oui, bien sûr, on m’a mis au courant. » Tout sucre et tout miel : « Vous êtes une scientifique pure et dure, uniquement motivée par la soif de connaissance. Je vous envie, permettez-moi de le dire. »

Elle secoua la tête. « Non, pas tout à fait, sinon je ne serais pas une Patrouilleuse. Les scientifiques purs et durs… on n’en trouve que dans les institutions de l’avenir, pas vrai ? Pour ce qui est de mon boulot… eh bien, si la Patrouille veut comprendre les peuples du passé, notamment ceux qui sont proches de la nature, elle doit acquérir une connaissance approfondie de leur environnement. C’est pour ça que je joue les Jane Goodall en un point spatio-temporel bien précis. L’arrivée des Paléo-Indiens était grosso modo attendue en ce lieu et en cette heure. Non que je fusse censée les rencontrer en personne – si ça s’est fait, seul le hasard en est responsable –, mais ma mission consistait entre autres à décrire l’environnement où ils allaient débarquer, les ressources qu’ils pourraient exploiter, et cætera. »

Consternée : Qu’est-ce qui te prend de déblatérer comme ça ? Il sait tout ça par cœur. Tu es trop nerveuse. Ressaisis-toi, petite cruche.

Corwin tiqua. « Plaît-il ? Jane Goodall ? »

Tamberly se détendit. « Pardon, j’avais oublié. Elle n’est pas encore connue. Une éthologue célèbre pour ses études en milieu naturel.

— Votre modèle, en quelque sorte, hein ? Une scientifique d’élite, à en juger par vos résultats. » Il sirota son thé. « Je me suis mal exprimé. Naturellement, je connais les objectifs de votre mission et la raison pour laquelle on vous l’a confiée. Ce que j’aimerais savoir, c’est pourquoi vous nous avez rejoints et comment vous avez appris notre existence. »

Évoquer de tels sujets devant un homme aussi cultivé que séduisant était fort agréable – suffisamment, en tout cas, pour l’amener à se détendre. En 1987 et après, elle avait souffert de ne pouvoir se confier à ses parents, à sa sœur, à ses amis, qui tous se demandaient pourquoi elle interrompait ses études afin de se consacrer à un mystérieux travail qui l’éloignait de ses proches. Durant sa période de formation à l’Académie de la Patrouille, elle avait plus d’une fois cherché en vain une oreille compatissante. Mais elle avait fini par dépasser ce stade. À moins que… ?

« Eh bien, c’est une longue histoire, trop longue pour que j’entre dans les détails. Lorsque j’ai entamé mes études de biologie évolutionnaire à Stanford, mon oncle appartenait déjà à la Patrouille, sans que sa famille en soit informée, bien entendu. Il était… oh ! zut, on devrait passer au temporel, vous ne croyez pas ? Quand je veux parler de voyage dans le temps en anglais, je finis toujours par faire des nœuds dans mes phrases.

— Non, je préférerais vous entendre dans votre langue maternelle. Vous en dites davantage sur vous-même. Ce qui est charmant, si je puis me permettre. Poursuivez, je vous en prie. »

Grand Dieu, mais c’est qu’il me ferait rougir ! Tamberly reprit en hâte : « Oncle Steve se trouvait dans le Pérou du XVIe siècle, déguisé en moine, pour suivre le cours de l’expédition de Pizarre. »

(Car cette conquête était l’un des épisodes clés de l’histoire. Si elle s’était déroulée différemment, l’ensemble de l’avenir en aurait été changé, et le XXe siècle aurait été privé des États-Unis d’Amérique mais aussi de la famille Tamberly dans son ensemble. Sous la réalité est tapie la forme suprême de l’indétermination quantique. Au niveau des phénomènes observables, celle-ci se manifeste sous la forme du chaos, au sens physique du terme – la capacité des forces infinitésimales à causer des catastrophes à grande échelle. Voyagez dans le passé, et vous devenez capable de l’altérer, d’annuler l’avenir qui vous a donné naissance. Vous n’en continuerez pas moins d’exister, sans parentèle ni cause première, telle l’incarnation de l’insignifiance universelle ; mais le monde dont vous étiez issu n’existera – n’aura existé – que dans votre souvenir.

Lorsque le voyage dans le temps est devenu un fait, est-ce l’altruisme qui a poussé les surhommes danelliens à venir de leur futur lointain pour fonder et organiser la Patrouille du temps ? Celle-ci a pour mission d’assister, de secourir, de conseiller et de rendre justice, bref d’accomplir les tâches qui sont du ressort de toute force de police qui se respecte. Mais elle doit aussi empêcher les idiots, les criminels et les déments de détruire l’histoire, cette histoire dont le but ultime est l’avènement des Danelliens. Pour ceux-ci, c’est peut-être une simple question de survie. Ils ne nous l’ont jamais dit, c’est à peine si nous les voyons, nous n’en savons rien.)

« Des bandits venus d’un avenir lointain et projetant de détourner la rançon d’Atahualpa… non, c’est trop compliqué. Il nous faudrait des heures. Le résultat des courses, c’est qu’un conquistador s’est emparé d’un scooter, a appris à s’en servir et a découvert mon existence ainsi que le lieu où je me trouverais à un moment donné. Il m’a kidnappée afin de m’obliger à lui servir de guide dans l’Amérique du XXe siècle, espérant se procurer des armes modernes par mon intermédiaire. Il avait des projets tout à fait grandioses. »

Corwin lâcha un sifflement. « Je vois ce que vous voulez dire. Qu’il ait réussi ou non, sa tentative aurait eu des conséquences catastrophiques. Et je n’en aurais rien su, vu que je n’aurais jamais vu le jour. Non que ma petite personne ait une quelconque importance, mais il y a de quoi vous faire réfléchir, hein ? Comment a fini toute cette histoire ?

— L’agent Everard m’avait contactée dans le cadre de son enquête sur la disparition d’oncle Steve. Il ne m’avait rien dit sur la Patrouille, naturellement, mais il m’avait laissé son téléphone et… j’ai tenté le tout pour le tout et réussi à l’appeler. Il m’a libérée. » Tamberly ne put s’empêcher de sourire. « Dans le plus pur style « Cavalerie à la rescousse ». Du coup, sa couverture était flambée.

» Son devoir lui commandait de s’assurer que je fermerais mon clapet. J’aurais pu accepter le conditionnement et me retrouver incapable de parler de voyage dans le temps avec mes proches, ce qui m