Poul Anderson

Lautre univers


Dans l’Europe d’il y a quarante mille ans, la chasse est bonne, et en ce qui concerne les sports d’hiver, on n’a jamais trouvé mieux comme époque. C’est pourquoi la Patrouille du Temps, toujours pleine de sollicitude envers son personnel hautement spécialisé, entretient en permanence un chalet dans les Pyrénées du Pléistocène.

L’Agent Non-Attaché Manse Everard (Américain, milieu du XXe siècle après J.-C), debout sous la véranda vitrée, contemplait les lointains d’un bleu glacial, vers les pentes septentrionales où les monts se perdaient dans les bois, les marais et la toundra. C’était un homme de haute taille, assez jeune, les traits burinés, les cheveux bruns coupés en brosse. Son pantalon vert très ample et sa tunique étaient en insulsynthe du XXIIIe siècle, ses bottes avaient été fabriquées par un Canadien Français du XIXe siècle, et il fumait une détestable pipe en bruyère d’origine indéterminée. Il avait l’air vaguement agité et il ne prêtait pas attention au bruit que faisaient à l’intérieur une demi-douzaine d’agents qui buvaient, bavardaient et jouaient du piano.

Un guide Cro-Magnon traversa la cour couverte de neige ; c’était un grand gaillard vêtu à peu près comme un Esquimau (comment n’a-t-on jamais pensé que l’homme paléolithique était assez intelligent pour porter une veste, un pantalon et des bottes en une époque glaciaire ?), le visage peint, avec, à la ceinture, un des couteaux d’acier au moyen desquels on l’avait enrôlé. La Patrouille pouvait agir à sa guise en cette période reculée, sans danger de bouleverser le passé ; le métal serait vite rouillé et le passage des étrangers oublié en quelques siècles. Le gros point noir, c’étaient les agents féminins des époques libertines qui n’arrêtaient pas d’avoir des liaisons avec les chasseurs indigènes.

Piet Van Sarawak (Hollando-Indonésien-Vénusien, début du XXIVe siècle après J.-C), jeune, mince, peau foncée, physique agréable, assez adroit pour soumettre les guides à rude concurrence, vint rejoindre Everard. Ils observèrent un moment d’amical silence. Piet était également « non-attaché », prêt à répondre à tout appel pour n’importe quelle période et en n’importe quel lieu ; il avait déjà travaillé de concert avec l’Américain. Ils prenaient aussi leurs vacances ensemble.

Il parla le premier, en temporel, ce langage synthétique en usage dans la Patrouille :

— Il paraît qu’ils ont repéré quelques mammouths du côté de Toulouse.

(La ville ne serait pas construite avant bien longtemps, mais grande est la force de l’habitude.)

— J’en ai déjà eu un, fit Everard d’un ton impatient. Et j’ai fait du ski et de l’escalade, et j’ai vu les danses indigènes.

Van Sarawak fit un signe de tête et alluma une cigarette. Les os de son visage brun et maigre devinrent plus visibles quand il aspira la fumée.

— Un intermède agréable, convint-il, mais, au bout d’un moment, la vie au grand air devient fastidieuse.

Ils avaient encore deux semaines de vacances. En théorie, du fait qu’il pouvait rentrer pratiquement au moment même de son départ, un Patrouilleur pouvait s’octroyer des vacances à peu près indéfinies ; mais, en fait, il devait consacrer à sa tâche un certain pourcentage de son temps de vie réel. (On ne lui disait jamais à quelle date il mourrait – de toute façon cela n’aurait eu rien d’assuré, le temps étant susceptible de subir des altérations. Un des avantages de la condition de Patrouilleur était de pouvoir bénéficier du traitement de longévité instauré par les Daneeliens d’un million d’années après J.-C, ces surhommes qui étaient les chefs secrets de la Patrouille.)

— Ce qui me plairait, reprit Van Sarawak, ce serait de voir des lumières, de la musique, des filles qui n’aient jamais entendu parler de voyages dans le temps…

— Pourquoi pas ? fit Everard.

— La Rome impériale ? demanda l’autre avec vivacité. Je n’y ai jamais mis les pieds. Je pourrais me faire inculquer la langue et les coutumes par hypno.

— Non, c’est très surfait. Mais, à moins de vouloir aller très avant dans le temps, la décadence la plus magnifique à notre disposition, c’est celle de ma propre époque, à New York. A condition de connaître les bonnes adresses… et je les connais.

Van Sarawak éclata de rire.

— Je connais aussi quelques coins dans mon propre secteur, répliqua-t-il, mais, dans l’ensemble, une société de pionniers n’a que faire des amusements raffinés. Très bien, filons à New York, en… quelle date ?

— 1955. C’est là qu’est établie ma personne publique.

Ils se sourirent, puis allèrent faire leurs bagages. Everard avait heureusement emporté quelques vêtements du XXe siècle qui pouvaient aller à son ami.

Tout en jetant ses vêtements et son rasoir dans une petite valise, l’Américain se demandait s’il pourrait se mettre au niveau de Van Sarawak. Il n’avait jamais mené la vie à grandes guides et aurait eu du mal à le faire en n’importe quel point de l’espace-temps. Un bon livre, une réunion de copains, une caisse de bière, telles étaient à peu près ses limites. Mais l’homme le plus sobre doit de temps à autre ruer dans les brancards.

Il réfléchit brièvement à tout ce qu’il avait vu et fait. Il lui en restait parfois une impression de rêve – qu’une pareille chose eût pu lui arriver, à lui, Manse Everard, individu tout ordinaire, ingénieur, ex-soldat ; que ses quelques mois de travail au grand jour à la Société d’Entreprises Mécaniques n’eussent été qu’une couverture pour des années de vagabondage à travers le temps.

Le fait de voyager dans le passé supposait la discontinuité infinie du cours des choses ; c’était la découverte de ce principe qui avait permis d’entreprendre de tels voyages en 19352 après J.C. Mais cette même discontinuité dans la loi de conservation de l’énergie permettait également de modifier l’Histoire. Pas très aisément ; trop de facteurs intervenaient et le plenum tendait à « revenir » à sa forme « originelle ». Toutefois, ce n’était pas impossible, et l’homme qui aurait changé le passé dont il était le produit aurait effacé du même coup – sans en être affecté lui-même – tout le futur correspondant. Ce futur n’aurait jamais existé ; il y aurait eu autre chose, un cours différent d’événements. En vue de se protéger contre un tel risque, les Daneeliens de l’extrême futur avaient recruté la Patrouille, dans toutes les époques, afin d’en faire une gigantesque organisation secrète chargée de la police des routes du temps. Elle apportait son assistance aux commerçants honorables, aux savants, aux touristes. En principe, c’était son rôle essentiel ; mais il fallait aussi rester toujours aux aguets d’indices qui voudraient dire qu’un voyageur négligent, insensé ou ambitieux tentait de modifier un événement-clef dans l’espace-temps.

Si cela se produisait jamais, si quelqu’un y parvenait malgré les précautions… En dépit de la température de la pièce, Everard eut un frisson. Lui-même et tout son monde disparaîtraient et n’auraient seulement jamais existé. Le langage et la logique demeuraient sans force devant un tel paradoxe.

Il chassa ces pensées et alla rejoindre Van Sarawak.


Leur petit saute-temps biplace les attendait au garage.

Il ressemblait vaguement à une moto montée sur skis ; un système antigravité lui permettait de voler. On pouvait régler les commandes pour n’importe quel endroit de la Terre et pour n’importe quelle période.

Van Sarawak chantait à tue-tête Auprès de ma blonde, et son haleine se condensait dans l’air glacé, quand il enfourcha le siège arrière. Everard eut un rire :

— En route !

— Oh ! chantonna son compagnon, le continuum est beau, le cosmos est merveilleux ! Allons-y !

Everard n’en était pas si sûr ; il avait vu suffisamment de misère humaine à travers tous les âges. On s’endurcit au bout d’un temps, mais quelque chose continue à pleurer en vous quand un paysan vous fixe d’un regard de chien malade, qu’un soldat hurle, le corps percé d’une lance, ou qu’une ville disparaît dans un tourbillon de flammes radioactives. Il comprenait les fanatiques qui avaient tenté d’écrire une Histoire nouvelle, mais il y avait si peu de chances que leurs efforts aboutissent à quelque chose de mieux…

Il régla les commandes pour arriver au dépôt de la Société d’Entreprises Mécaniques, un bon endroit pour effectuer une entrée discrète. Ils se rendraient ensuite dans son appartement et les festivités pourraient commencer.

— J’espère que vous avez fait vos adieux à toutes vos belles amies d’ici, murmura-t-il.

— Oh ! le plus galamment du monde, je vous l’assure, répondit Van Sarawak. Dépêchez-vous. Vous êtes aussi paresseux que de la mélasse à la surface de Pluton. A titre d’indication, ce véhicule ne se manie pas à l’aviron.

Everard haussa les épaules et mit le contact principal.

Le garage disparut.

Mais le dépôt n’apparut pas autour d’eux.


Un instant, ils restèrent figés sous le choc.

Ce ne fut que par bribes qu’ils virent où ils étaient. Ils s’étaient matérialisés à une dizaine de centimètres au-dessus du sol – Everard songea plus tard à ce qui serait arrivé s’ils s’étaient retrouvés au sein d’un objet massif – et étaient tombés sur la chaussée avec un choc à leur déplanter les dents. Ils se trouvaient dans une sorte de square, avec un jet d’eau non loin d’eux. Autour de cette place irradiaient des rues, flanquées d’immeubles de six à dix étages, en ciment, affreusement bariolés et décorés. Il y avait des automobiles, énormes et maladroites, qui ne ressemblaient à rien, et toute une foule de gens.

Avec un juron, Everard consulta les cadrans : d’après leurs indications, le saute-temps avait atterri dans le bas de Manhattan, le 23 octobre 1955, à 11 heures 30 du matin. Un vent violent faisait voler de la poussière et de la suie, apportant une odeur de cheminées et…

Le paralyseur sonique de Van Sarawak se montra dans sa main. La foule s’écartait d’eux en désordre, en vociférant dans un jargon qu’ils ne comprenaient pas. Il y avait des individus de toutes les espèces : de grands blonds à tête ronde, beaucoup tirant sur le roux ; une quantité d’Amérindiens ; des métis provenus de tous les croisements possibles. Les hommes portaient d’amples tuniques de couleurs vives, des kilts, un genre de béret écossais, des chaussures et des bas montants. Ils avaient les cheveux longs et des moustaches à la Gauloise. Les femmes portaient des jupes en forme jusqu’aux chevilles et leurs cheveux étaient roulés sous les capuchons de leurs capes. Les deux sexes aimaient vraiment les bijoux : bracelets et colliers massifs.

— Que se passe-t-il ? Où sommes-nous ? murmura le Vénusien.

Everard ne bougeait pas. Son esprit s’activait, passant en revue toutes les époques qu’il avait visitées, les livres qu’il avait lus. Civilisation industrielle… les voitures devaient être à vapeur (mais pourquoi les orner de proues pointues et de figures de proue ?), elles brûlaient du charbon… L’ère de la Reconstruction, après la guerre atomique ? Non, ils ne portaient pas de kilts à cette époque et ils parlaient encore l’anglais…

Cela ne collait pas. Aucune époque de ce genre n’était enregistrée.

— On file d’ici.

Il avait déjà les mains sur les commandes quand un homme de haute taille bondit sur lui. Ils tombèrent sur le sol, poings et pieds mêlés. Van Sarawak tira et envoya au pays des rêves une tierce personne, puis on l’empoigna par-derrière. La foule s’abattit sur eux et tout devint confus.

Everard eut une vague vision d’hommes en cuirasses de cuivre et casqués qui se frayaient un chemin à coups de matraque à travers la cohue. On le repêcha et on le soutint pendant qu’on lui bouclait des menottes autour des poignets. Puis on les fouilla tous les deux et on les emmena jusqu’à un grand véhicule. Le panier à salade est pareil partout.

Ils n’en ressortirent que pour se trouver dans une cellule humide et froide à la porte bardée de fer.


— Sacré tonnerre !

Le Vénusien se laissa tomber sur le bat-flanc de bois et se prit la tête entre les mains.

Everard resta debout près de la porte, regardant à travers les barreaux. Il ne voyait guère qu’une portion de couloir en ciment et la cellule en face de la sienne. Une figure d’Irlandais joyeux le regardait à travers ces autres barreaux et lui criait quelque chose d’incompréhensible.

— Que s’est-il passé ? demanda Van Sarawak en tremblant de tout son corps mince.

— Je n’en sais rien, dit lentement Everard. Je ne sais pas. La machine est censée ne jamais faire d’erreurs, mais nous sommes peut-être plus bêtes qu’il n’est permis.

— Un patelin comme celui-ci, ça n’existe pas, fit Van Sarawak d’un ton désespéré. Serait-ce un rêve ? (Il réussit à esquisser un pâle sourire. Il avait la lèvre fendue et enflée et un œil au beurre noir.)

Everard saisit les barreaux et la chaîne unissant ses poignets tinta.

— Est-ce que malgré tout les commandes n’auraient pas été dérangées ? Existe-t-il une ville quelconque, n’importe quand, sur la Terre – au moins je suis sûr qu’il s’agit bien de la Terre – une ville si peu connue soit-elle qui ait jamais ressemblé à ceci ?

— Pas à ma connaissance.

Everard se cramponna à son bon sens et fit appel à tout le bagage mental que lui avait inculqué la Patrouille. Cela signifiait la mémoire totale de l’Histoire, même de celle des époques qu’il n’avait jamais visitées.

— Non, finit-il par déclarer, des Blancs brachycéphales portant le kilt, mélangés à des Indiens et utilisant des automobiles à vapeur, cela ne s’est jamais vu.

— Le XXXVIIIe siècle, fit Van Sarawak, d’une voix étouffée. Les colonies reproduisant des sociétés des temps passés…

— Aucune ne ressemble à celle-ci.

La vérité naissait en lui comme un cancer. Il lui fallait toute sa volonté pour se retenir de hurler.

— Il faudra voir, dit-il d’une voix atone.


Un policier – Everard pensait qu’ils étaient entre les mains de la police – leur apporta leur repas et tenta de leur parler. Van Sarawak déclara que sa langue rappelait les dialectes celtes, mais ne put saisir que quelques mots. Le repas n’était pas mauvais.

Dans la soirée, on les emmena aux lavabos où ils purent faire leur toilette sous les canons des armes officielles. Everard les examina ; des revolvers à huit coups et des fusils à canon long. Les installations et l’allure générale suggéraient une technique assez analogue à celle du XIXe siècle. Il y avait des becs de gaz et Everard remarqua que les appliques affectaient un dessin de feuilles et de serpents entrelacés de façon compliquée.

A leur retour, il vit quelques écriteaux sur les murs. L’écriture était visiblement sémitique, mais Van Sarawak, malgré une connaissance relative de l’hébreu acquise pendant ses démêlés avec les colonies juives, ne put la déchiffrer.

Une fois renfermés, ils virent qu’on conduisait les autres prisonniers faire également leur toilette – une foule étonnamment gaie de clochards, de durs et d’ivrognes.

— On dirait qu’on nous a accordé un traitement de faveur, observa Van Sarawak.

— Guère surprenant. Comment agiriez-vous vous-même vis-à-vis d’étrangers apparus mystérieusement de nulle part et brandissant des armes inconnues ?

Van Sarawak tourna vers lui un visage assombri et insolite.

— Avez-vous la même idée que moi ?

— Probablement.

La bouche du Vénusien se tordit et sa voix se chargea d’horreur :

— Une autre trame temporelle. Quelqu’un a donc réussi à changer le cours de l’Histoire !…

Everard hocha la tête. Il n’y avait rien d’autre à dire.

Ils passèrent une nuit pénible. Cela leur aurait fait du bien de dormir, mais les autres cellules étaient trop bruyantes. La discipline paraissait assez lâche. En outre, il y avait des punaises.

Après un petit déjeuner sinistre, on leur permit de nouveau de faire leur toilette et de se raser. Puis une escorte de dix hommes les entraîna dans un bureau et se planta solidement contre les murs.

Ils s’assirent devant une table et attendirent l’arrivée des autorités. Celles-ci parurent : un homme aux cheveux blancs et au teint coloré, vêtu d’une tunique verte et d’une cuirasse – sans doute le chef de la police ; et un métis maigre, au visage dur, aux cheveux gris, à la moustache noire, portant une tunique bleue, un béret et les insignes de son rang : une tête de taureau dorée. Il aurait eu une certaine dignité d’oiseau de proie sans ses jambes maigres et poilues visibles sous son kilt. Il était suivi d’hommes plus jeunes, en uniforme et en armes, qui prirent place derrière lui quand il se fut assis.

Everard se pencha et murmura :

— Je parie que ce sont les chefs militaires. Nous semblons avoir de l’importance pour eux.

Van Sarawak fit un signe de tête, l’air malheureux.

Le chef de la police toussota d’un air important et dit quelques mots au… général ? Ce dernier se détourna avec impatience et s’adressa aux prisonniers. Il aboyait ses paroles avec une netteté qui aidait Everard à en saisir les phonèmes, mais sur un ton assez peu rassurant.

Il faudrait bien finir par entrer en communication. Everard se désigna et dit : « Manse Everard. » Van Sarawak se présenta de même.

Le général sursauta et entra en consultation avec le chef. Puis il fit sèchement :

— Yrn Cirherland ?

— Pas comprendre, fit Everard.

— Gothland ? Svea ? Nairoin Teutonach ?

— Ces noms-là, s’il s’agit bien de noms, ont une consonance un peu germanique, n’est-ce pas ? murmura Van Sarawak.

— Les nôtres aussi, en y réfléchissant, dit Everard d’une voix tendue. Peut-être qu’ils nous prennent pour des Allemands ? (Il s’adressa au général :) Sprechen Sie Deutsch ? (Il n’obtint pas de réponse.) Do you speak English ? Talar ni svenska ? Spreekt u nederlands ? Dönsk tunga ? Enfin, Bon Dieu ! Habla usted español ?

Le chef de la police toussa de nouveau et se désigna :

— Cadwallader Mac Braca, dit-il.

Quant au général, il s’appelait Cynyth ap Ceorn.

— C’est bien celtique, fit Everard. (La sueur lui coulait sous les aisselles.) Mais, rien que pour nous en assurer… (Il désigna plusieurs autres hommes d’un air interrogateur et entendit des noms tels que : Hamilcar ap Angus, Asshur yr Cathlann, Finn O’Carthia.) Non… il y a clairement aussi un élément sémite. Cela concorde avec leur alphabet…

Van Sarawak avait la gorge sèche.

— Essayez les langues classiques, suggéra-t-il brusquement. Peut-être pourrons-nous apprendre à partir d’où ce temps s’est détraqué.

— Loquerisne latine ? Pas de réponse. Έλληνίξειζ ?

Le général ap Ceorn tressauta, souffla dans sa moustache et ferma à demi les paupières :

— Hellenach ? Yrn Parthia ? aboya-t-il.

Everard hocha la tête.

— En tout cas, ils savent que le grec existe, dit-il.

Il essaya encore quelques mots, mais personne ne connaissait la langue. Ap Ceorn grogna quelque chose à un de ses hommes qui s’inclina et sortit. Il y eut un long silence.

Everard s’aperçut qu’il n’éprouvait plus de craintes pour lui-même. Il était dans une mauvaise passe, il pouvait n’avoir plus longtemps à vivre, mais tout ce qui pouvait lui arriver était ridiculement insignifiant en regard de ce qui était arrivé au monde entier.

Ciel ! A tout l’Univers !

Il ne comprenait pas. Bien clairement dans sa mémoire se dessinèrent les vastes plaines, les hautes montagnes et les orgueilleuses cités du pays qu’il connaissait. Il y avait l’image grave de son père et le temps de son enfance quand il le levait dans ses bras vers le ciel, en riant. Et sa mère… ils avaient eu une vie agréable ensemble, eux deux.

La jeune fille qu’il avait aimée à l’université, la fille la plus jolie qu’homme ait pu promener ; et Bernie Aaronson, les longues nuits passées à boire de la bière, à fumer en bavardant ; Phil Braxkey, qui l’avait ramassé dans la boue en France sous les rafales de mitrailleuses qui balayaient un champ ravagé ; Charlie et Mary Whitcomb, le thé au coin du feu en Angleterre victorienne ; le chien qu’il avait eu un jour ; les chants austères de Dante et le tonnerre de Shakespeare ; la splendeur de York Minster et le Pont de la Porte d’Or… Dieu, toute une vie humaine, et les vies de milliards de milliards de créatures, peinant et souffrant, riant et tombant en poussière pour que vivent leurs fils… tout cela n’avait jamais été !

Il hocha la tête, abruti de chagrin, et resta privé de compréhension.

Le soldat revint avec une carte qu’il étala sur le bureau. Ap Ceorn fit un geste brusque, Everard et Van Sarawak se penchèrent.

Oui… c’était la Terre, projection de Mercator, bien que la carte fût assez grossière. Les continents et les îles y figuraient en couleurs vives. Mais pour les nations, c’était autre chose !

— Pouvez-vous déchiffrer ces noms, Van ?

— Je peux essayer en me fondant sur l’alphabet hébraïque.

Il lut les mots étranges, comblant les lacunes par la logique.

L’Amérique du Nord jusqu’aux environs de la Colombie s’appelait Ynys yr Afallon et semblait être un vaste pays divisé en Etats. L’Amérique du Sud était un grand royaume, Huy Braseal, avec quelques pays plus petits dont les noms semblaient indiens. L’Australasie, l’Indonésie, Bornéo, la Birmanie, l’Inde orientale et une bonne part du Pacifique appartenaient à l’Hinduraj. L’Afghanistan et le reste de l’Inde constituaient le Pundjab. Le Han comprenait la Chine, la Corée, le Japon, et la Sibérie orientale. Le Littorn possédait le reste de la Russie et s’avançait loin en Europe. Les Iles britanniques s’appelaient Brittys. La France et les Pays-Bas, Gallis. La péninsule ibérique, Celtan. L’Europe centrale et les Balkans étaient divisés en de nombreux petits pays dont certains portaient des noms huns. La Suisse et l’Autriche composaient l’Helveti. L’Italie était le Cimberland. La péninsule Scandinave était partagée par le milieu et s’appelait Svea au nord et Gothland au sud. L’Afrique du Nord paraissait former une confédération du Sénégal à Suez et presque jusqu’à l’Equateur, sous le nom de Carthagalann ; le sud du continent était divisé en petits pays qui portaient pour la plupart des noms purement africains. Le Proche-Orient comprenait Parthia et Arabia.

Van Sarawak releva la tête, les yeux remplis de larmes.

Ap Ceorn grogna une question et agita l’index. Il voulait savoir d’où ils venaient.

Everard haussa les épaules et montra le ciel. La seule chose qu’il ne pouvait avouer, c’était la vérité. Lui et Van Sarawak s’étaient engagés à dire qu’ils venaient d’une autre planète, puisque ce monde-ci ignorait visiblement les voyages dans l’espace.

Ap Ceorn parla au chef qui acquiesça et répondit. On reconduisit les prisonniers dans leur cellule.


— Et maintenant ?

Van Sarawak se laissa choir sur sa couchette et contempla le plancher.

— On joue le jeu, fit Everard. On fait tout ce qu’on peut pour récupérer le saute-temps et vider les lieux. Une fois libres, nous réfléchirons.

— Mais que s’est-il passé ?

— Je vous dis que je n’en sais rien ! A première vue, on dirait que quelque chose a renversé l’Empire romain et que les Celtes ont pris le dessus, mais je ne saurais dire de quoi il s’agit.

Everard se mit à arpenter la pièce. Une décision amère s’imposait à lui.

— Rappelez-vous notre théorie de base, reprit-il. Les événements résultent d’un complexe. C’est pourquoi il est si difficile de changer l’Histoire. Si je retournais au Moyen Age, par exemple, et que je tuasse l’un des ancêtres hollandais de Franklin Roosevelt, il n’en naîtrait pas moins au XXe siècle, parce que lui-même et ses gènes sont issus de la somme totale de ses ancêtres et qu’il y aurait eu compensation. La première affaire dont je me sois occupé, c’était une tentative d’altération au Ve siècle ; nous en avons repéré des indices au XXe siècle, nous sommes donc retournés en arrière et nous avons mis fin au plan{Voir: La Patrouille du Temps.}.

« Mais de temps à autre, il doit y avoir un événement-clef essentiel. Ce n’est qu’avec le recul qu’on peut l’identifier, mais il peut se trouver un événement unique qui soit un nœud de tant de lignes mondiales que ses conséquences sont décisives pour le futur tout entier.

« D’une façon ou d’une autre, et pour une raison inconnue, quelqu’un a donné un coup de pouce à un tel événement dans le passé.

— Plus d’Hesperus City, murmura Sarawak. Plus de promenades le long des canaux sous le crépuscule bleu, plus de crus d’Aphrodite, plus de… vous ne saviez pas que j’avais une sœur sur Vénus ?

— Taisez-vous. Je sais. L’important, c’est ce que nous allons faire. Ecoutez. La Patrouille et les Daneeliens n’existent plus. Mais les bureaux de la Patrouille et les stations de repos qui se situent à des dates antérieures au moment du changement n’en ont pas été affectés. Il doit bien y avoir quelques centaines d’agents que nous pouvons rassembler.

— Si nous parvenons à nous échapper.

— Nous pouvons découvrir cet événement-clef et annuler l’interposition qui a eu lieu. Il le faut !

— C’est une idée agréable, mais…

Il y eut un bruit de pas au-dehors, une clef cliqueta dans la serrure. Les prisonniers reculèrent. Puis, tout d’un coup, Van Sarawak se mit à faire des courbettes en souriant. Everard lui-même en resta la bouche ouverte.

Une jeune fille était entrée, précédant trois soldats ; elle était à couper le souffle. Grande, ses longs cheveux d’un roux ardent lui descendaient jusqu’à la taille, qu’elle avait fort mince ; elle avait des yeux verts et animés, un visage issu de toutes les beautés d’Irlande depuis les origines, et sa longue robe blanche moulait une silhouette qu’on imaginait facilement se profilant sur les murailles de Troie. Everard remarqua vaguement que cette époque employait les fards, mais la jeune fille n’en avait guère besoin. Il n’accorda pas la moindre attention à ses bijoux d’or et d’ambre, pas plus qu’aux armes braquées derrière elle.

Elle esquissa un sourire un peu timide et demanda :

— Me comprenez-vous ? On pense que vous savez peut-être le grec…

Sa langue était plus classique que moderne. Everard, qui avait travaillé à l’époque d’Alexandre, en un temps, parvenait à la comprendre à force d’attention, malgré un accent inaccoutumé.

— Oui, je comprends, dit-il en bégayant un peu.

— Qu’est-ce que vous baragouinez ? s’enquit Van Sarawak.

— Du grec antique, fit Everard.

— C’est bien ma veine, geignit Van Sarawak. (Son désespoir semblait avoir disparu, et il avait les yeux ronds.)

Everard se présenta ainsi que son camarade. La jeune fille leur déclara s’appeler Deirdre Mac Morn.

— Non, c’en est trop, se lamenta Van Sarawak. Manse, il faut que vous m’enseigniez le grec, et en vitesse.

— Bouclez-la, il s’agit d’une affaire sérieuse.

— D’accord, mais pourquoi serait-ce vous qui auriez tout le plaisir ?

Everard lui tourna le dos et pria leur visiteuse de s’asseoir. Il se plaça à côté d’elle sur la couchette, et son camarade resta à proximité, l’air sombre. Les gardiens avaient toujours l’arme au poing.

— Le grec est-il encore une langue vivante ? demanda Everard.

— Seulement en Parthia, où il est d’ailleurs très décadent. Je suis une spécialiste des humanités, entre autres choses. Saorann ap Ceorn est mon oncle, c’est pourquoi il m’a demandé d’essayer d’entrer en rapport avec vous. Nous ne sommes pas nombreux en Afallon à connaître la langue attique.

— Eh bien… (Everard se retint de sourire.) J’en suis très reconnaissant à votre oncle.

Elle le regarda d’un air grave.

— D’où venez-vous ? Et comment se fait-il que vous ne parliez que le grec, entre toutes les langues ?

— Je connais également le latin.

— Le latin ? (Elle fronça les sourcils.) Ah ! oui, c’était la langue des Romains, n’est-ce pas ? J’ai peur que vous ne trouviez personne qui le connaisse.

— Le grec pourra faire l’affaire.

— Mais vous ne m’avez toujours pas dit d’où vous venez ?

— On ne nous a pas montré beaucoup de courtoisie, fit Everard.

— Oh !… j’en suis navrée. (Elle paraissait sincère.) Notre peuple est si irritable… surtout en ce moment, avec la situation internationale. Alors quand vous êtes apparus tous les deux, comme jaillis de l’air…

Everard hocha sombrement la tête. La situation internationale ? Cela semblait familier.

— Que voulez-vous dire, exactement ?

— Oh ! vous êtes sûrement au courant. Le Huy Braseal et l’Hinduraj sont sur le point d’entrer en guerre, et tout le monde se demande ce qui va arriver… Ce n’est pas facile pour les petites nations.

— Une petite nation ? Mais j’ai vu la carte, et Afallon m’a paru assez vaste.

— Nous nous sommes usés il y a deux cents ans, dans la grande guerre contre le Littorn. Maintenant, nos Etats confédérés ne sont jamais d’accord sur le moindre point de politique. (Deirdre le regarda dans les yeux.) Comment se fait-il que vous soyez ignorants à ce point ?

Everard avala sa salive et déclara :

— Nous venons d’un autre monde.

— Comment ?

— Oui. D’une… planète de Sirius.

— Mais Sirius est une étoile !

— Naturellement.

— Comment une étoile aurait-elle des planètes ?

— Comment… mais c’est un fait ! Une étoile, ce n’est qu’un soleil comme…

Deirdre se recula et fit un signe du doigt.

— Que le Grand Baal nous vienne en aide, murmura-t-elle. Ou vous êtes fou, ou… Les étoiles sont accrochées sur une sphère de cristal !

Oh ! non, pas ça ! Everard demanda d’une voix posée:

— Et les planètes visibles… Mars, Vénus…

— J’ignore ces noms. Si vous voulez parler de Moloch, Ashtoreth et des autres, bien entendu, ce sont des mondes comme le nôtre. L’un est habité par les esprits des morts, l’autre par les sorcières, un autre…

Tout ce fatras avec des autos à vapeur ! Everard réussit à esquisser un pâle sourire.

— Si vous ne me croyez pas, alors que pensez-vous ?

Deirdre le fixa de ses yeux grands ouverts :

— Je crois que vous êtes des sorciers.


Il n’y avait rien à répondre. Everard posa encore quelques questions sans conviction ; il apprit seulement que la ville où ils se trouvaient (à l’emplacement de New York, par conséquent) était Catuvellaunan, centre industriel et commercial ; Deirdre en évaluait la population à deux millions d’âmes, et celle de la totalité d’Afallon à cinquante millions, mais ce n’était qu’une approximation – ce monde ignorait les recensements.

Le sort des prisonniers n’était pas décidé. Les autorités militaires avaient mis la main sur leur machine et sur leurs autres biens, mais personne n’osait les manipuler, et le traitement à appliquer aux propriétaires faisait l’objet de débats animés. Everard eut l’impression que la totalité du gouvernement, ainsi que l’autorité suprême sur les forces armées, s’organisait dans un désordre malpropre d’ambitions personnelles. Afallon même n’était qu’une confédération sans liens définis, formés d’anciennes nations différentes – les colonies brittiques et les Indiens qui avaient adopté la culture des Blancs – toutes fort jalouses de leurs droits. L’antique Empire mayan, détruit à la suite d’une guerre contre le Tehannach (équivalent du Texas) et annexé ensuite, n’avait pas oublié son passé glorieux et c’était lui qui envoyait au Conseil des Suffètes les représentants les plus virulents.

Les Mayans désiraient une alliance avec le Huy Braseal, sans doute à cause de leurs affinités avec les autres Indiens. Les Etats de la côte Ouest, craignant l’Hinduraj, étaient les suppôts de l’empire du sud-est asien. Le Centre-Ouest – comme de juste – était isolationniste. Quant aux Etats de l’Est, ils étaient très divisés, mais inclinaient à suivre la politique de Brittys.

C’en était assez ! Il devait avant tout penser à sauver sa peau et celle de Van Sarawak.

— Nous sommes originaires de Sirius, reprit-il d’un ton altier. Vos idées sur les étoiles sont erronées. Nous sommes venus en explorateurs pacifiques, et si l’on nous maltraite, d’autres êtres de notre race viendront nous venger.

Deirdre eut l’air si malheureux qu’il en fut contrit.

— Epargnerez-vous les enfants murmura-t-elle. Ils n’y sont pour rien.

Everard n’avait pas de mal à imaginer les scènes effrayantes auxquelles elle pensait : les captifs désespérés et enchaînés, conduits au marché des esclaves dans un monde de sorciers.

— Il n’est pas nécessaire de créer des ennuis, il suffit de nous relâcher et de nous rendre nos biens, dit-il.

— Je vais parler à mon oncle, mais même si je parviens à le convaincre, il n’est jamais qu’un des membres du Conseil. La pensée du pouvoir que nous donneraient vos armes si nous pouvions les fabriquer les a tous rendus fous.

Elle se leva. Everard lui prit les mains ; elles étaient tièdes et douces ; il lui fit un sourire torve.

— Du cran, môme, lui dit-il en anglais.

Elle frissonna et refit le signe de conjuration.

— Bon, fit Van Sarawak une fois qu’ils furent seuls, qu’avez-vous appris ?

Everard le lui expliqua.

— Un bel ensemble de courbes, cette fille, reprit Van Sarawak, il y a sûrement des mondes pires que celui-ci.

— Ou meilleurs, fit sombrement Everard. Ils n’ont pas la bombe atomique, mais ils ignorent aussi la pénicilline. Ce n’est pas à nous à jouer au bon Dieu.

— Non… je ne pense pas. (Le Vénusien poussa un soupir.)

Ils passèrent une journée agitée. La nuit était déjà tombée quand des lanternes scintillèrent dans le couloir, et une garde militaire vint ouvrir la cellule. On ôta aux prisonniers leurs menottes et on les conduisit en silence jusqu’à une porte dérobée. Une voiture les attendait, escortée d’une seconde, et toute la troupe s’ébranla sans un mot.

Catuvellaunan n’avait pas d’éclairage extérieur et il n’y avait guère de circulation nocturne. Cela donnait une apparence d’irréalité à la ville largement étalée. Everard s’installa confortablement pour se concentrer sur le fonctionnement du véhicule. Il marchait bien à la vapeur, comme il l’avait deviné, et brûlait de la poudre de charbon. La carrosserie était lisse avec un avant pointu et un serpent en guise de figure de proue ; le tout était d’un maniement simple, mais peu étudié. Il semblait que ce monde eût mis au point progressivement sa mécanique, par la méthode des essais et des erreurs, mais sans une science systématique digne de ce nom.

Ils traversèrent un pont de fer mal construit pour passer sur une île qui était Long Island – comme dans leur monde antérieur un quartier résidentiel réservé aux riches. En dépit de la faiblesse des phares au pétrole, ils allaient vite et faillirent par deux fois avoir un accident – il n’y avait pas de signalisation routière, et, apparemment, les chauffeurs méprisaient tous la prudence.

Le gouvernement et la circulation… hum. Cela avait un air français, en quelque sorte, et de fait, même au XXe siècle d’Everard, la France restait celte dans une bonne mesure{N.D.L.R. Nous déclinons notre responsabilité quant à la similitude suggérée par l'auteur entre Afallon et notre pays…}. Il ne croyait guère aux théories verbeuses des caractéristiques raciales innées, mais il y avait probablement du vrai dans la croyance à un comportement traditionnel si ancien qu’on l’acceptait inconsciemment. Un monde occidental où les Celtes étaient devenus la race dominante, alors que les Germains étaient réduits à deux petits postes avancés… Oui, si l’on considérait l’Irlande de son monde, ou si l’on se rappelait combien la politique des tribus avait entravé la révolte de Vercingétorix… Mais comment s’expliquait le Littorn ?… Minute ! Au début du Moyen Age d’Everard la Lithuanie avait été un Etat puissant ; elle avait repoussé les Germains, les Polonais et les Russes pendant longtemps et n’avait même adopté le christianisme qu’au XVe siècle. Sans la concurrence des Germains, la Lithuanie pouvait donc très bien s’être avancée vers l’est…

En dépit de l’instabilité politique des Celtes, c’était un monde composé de vastes Etats : les nations individuelles y étaient moins nombreuses que dans celui d’Everard. Cela indiquait une société plus ancienne. Sa propre civilisation occidentale avait grandi après la décadence de l’Empire romain, aux environs de 600 après J.C. – les Celtes de ce monde-ci avaient dû prendre le dessus à une époque antérieure à cette date.

Everard commençait à imaginer ce qui était arrivé à Rome…


Les voitures s’arrêtèrent devant une porte monumentale dans un long mur de pierre. Il y eut un échange de mots avec deux sentinelles en armes portant livrée particulière et collier d’acier mince des esclaves. La grille s’ouvrit et les voitures s’engagèrent dans une allée de gravier entre des rangées d’arbres, des pelouses et des haies. Au bout, presque sur la plage, se dressait une maison. On fit signe à Everard et à Van Sarawak de descendre.

La maison était une construction de bois aux vastes dimensions. Les becs de gaz du perron en montraient les rayures bariolées ; les pignons et les têtes de poutres étaient sculptés en forme de dragons. Derrière, la mer murmurait et la clarté des étoiles était suffisante pour qu’Everard pût distinguer un navire assez proche – sans doute un cargo, avec une haute cheminée et une figure de proue.

Il y avait de la lumière aux fenêtres. Un esclave maître d’hôtel fit entrer les visiteurs. L’intérieur était lambrissé d’un bois sombre, également sculpté, et le plancher était recouvert d’un épais tapis. Au bout du couloir, il y avait un salon avec du mobilier aux épais rembourrages, quelques tableaux peints d’une manière conventionnelle et raide, et un grand feu qui brillait gaiement dans une large cheminée de pierre.

Saorann Cynyth ap Ceorn était assis dans un fauteuil, et Deirdre dans un autre. Elle posa son livre à leur entrée et se leva en souriant. L’officier, les traits durs, tirait sur un cigare. Il y eut quelques commandements brefs et les gardes disparurent. Le maître d’hôtel apporta du vin sur un plateau et Deirdre invita les Patrouilleurs à s’asseoir.

Everard goûta son vin – un genre de Bourgogne excellent – et demanda brutalement:

— Que faisons-nous ici?

Deirdre sourit, éblouissante, cette fois. Puis elle eut un éclat de rire.

— Vous préférez sûrement ceci à la prison.

— Evidemment. Mais je désire quand même le savoir. Est-ce qu’on va nous relâcher ?

— Vous êtes… (Elle chercha une réponse diplomatique, mais elle était trop franche.) Vous êtes les bienvenus ici, mais vous ne pouvez quitter la propriété. Nous avions l’espoir que vous consentiriez à nous venir en aide. La récompense serait de taille.

— Vous venir en aide ? En quoi ?

— En enseignant à nos artisans et à nos sorciers les enchantements nécessaires à fabriquer d’autres machines et armes comme les vôtres.

Everard soupira. Inutile de tenter une explication. Ils ne possédaient même pas les outils indispensables pour façonner les machines à fabriquer le matériel nécessaire !… Mais comment le faire comprendre à un peuple qui croyait encore à la sorcellerie ?

— C’est la demeure de votre oncle ?

— Non. C’est la mienne. Je suis l’enfant unique de mes parents qui étaient des nobles très riches et qui sont morts l’an passé.

Ap Ceorn aboya quelque chose et Deirdre le traduisit d’un air inquiet:

— Tout Catuvellaunan est maintenant au courant de votre arrivée magique ; ce qui signifie que les espions étrangers le savent aussi. Nous espérons que vous pourrez rester cachés ici.

Everard eut un frisson en se rappelant les petits jeux auxquels s’étaient livrés l’Axe et les Alliés dans les petits pays neutres comme le Portugal. Il était vraisemblable que des hommes menacés par l’approche de la guerre ne se montreraient pas aussi courtois que l’étaient les Afalloniens.

— Quel est le sujet de ce conflit ? demanda-t-il.

— La domination de l’océan Icénien, naturellement. Et notamment de ces îles très riches que nous appelons Yyns yr Lyonnach… Deirdre se leva d’un souple mouvement et montra Hawaii sur un globe. Comme je vous l’ai dit, les pays occidentaux comme Brittys, Gallis et nous-mêmes, avons usé nos forces à lutter contre le Littorn. Nos domaines se sont réduits et les Etats jeunes comme le Huy Braseal et l’Hinduraj, actuellement en pleine expansion, se querellent. Ils vont attirer dans la bataille les nations moins importantes, car il ne s’agit pas uniquement d’un conflit d’ambitions, mais de systèmes – entre la monarchie de l’Hinduraj et la théocratie adoratrice du soleil du Huy Braseal.

— Quelle est votre propre religion ? demanda Everard.

Deirdre cligna les paupières. La question lui paraissait sans doute dépourvue de sens.

— Les gens d’un certain milieu pensent qu’il y a un Grand Baal qui a fait lui-même les dieux secondaires, finit-elle par répondre d’une voix lente, mais bien entendu, nous rendons aussi hommage aux dieux étrangers, Perkunas et Czerneborg du Littorn, le Soleil des sudistes, Wotan Ammon du Cimberland, et ainsi de suite. Ils sont très puissants.

— Je vois…

Ap Ceorn offrit des cigares et des allumettes. Van Sarawak aspira la fumée et fit d’un ton querelleur :

— Bon sang, c’est bien ma veine de tomber dans un monde qui ne parle aucune langue que je connaisse. (Il s’anima.) Mais j’apprends vite même sans hypno. Je demanderai à Deirdre d’être mon professeur.

— Vous et moi aussi, intervint hâtivement Everard. Mais, écoutez-moi… (Il lui rapporta ce qui venait d’être dit.)

— Hum, fit le jeune homme en se frottant le menton. Ce n’est pas tellement encourageant, hein ? Evidemment, s’ils nous laissaient seulement approcher de notre saute-temps, on filerait tout de suite. Pourquoi ne pas faire semblant de jouer leur jeu ?

— Ils ne sont pas si bêtes. Ils croient peut-être à la magie mais pas à l’altruisme total.

— Curieux… qu’ils soient si en retard intellectuellement et qu’ils aient quand même des machines à combustion.

— Non. C’est tout à fait compréhensible. C’est pourquoi je les ai questionnés sur leur religion. Celle-ci a toujours été purement païenne. Même le Judaïsme semble avoir disparu. Comme l’a souligné Whitehead, l’idée médiévale d’un Dieu unique et tout-puissant était capitale pour la Science, car elle supposait la notion de l’ordre de la nature. Et Mumford a ajouté que les premiers monastères ont sans doute eu la paternité de l’invention des horloges mécaniques – une invention essentielle – du fait qu’ils observaient des heures régulières pour la prière. Il semble que les horloges ne soient venues que tard dans ce monde-ci. Bizarre de parler comme ça. Whitehead et Mumford n’ont jamais existé. Et si Jésus a vécu, son message s’est perdu.

— Pourtant…

— Un instant. (Everard se tourna vers Deirdre.) Quand a-t-on découvert Afallon ?

— Les Blancs ? En l’an 4827.

— Et… à quel moment remonte votre datation ?

Deirdre paraissait à présent immunisée contre la surprise.

— A la création du monde… tout au moins à la date que lui ont fixée divers philosophes. C’est-à-dire il y a 5959 ans.

Soit : 4004 avant J.-C… Oui, il y avait décidément un élément sémitique dans cette civilisation. Les Juifs devaient y avoir introduit leur datation traditionnelle à partir de la fondation de Babylone ; toutefois, Everard doutait que les Sémites en question eussent été les Juifs de sa propre antiquité.

— Et quand a-t-on commencé à utiliser la vapeur (pneuma) pour faire marcher les machines ?

— Il y a environ un millier d’années. Le grand Druide Boroihme O’Fiona…

— Peu importe.

Everard fuma son cigare et réfléchit en silence. Puis il s’adressa à Van Sarawak :

— Je commence à déchiffrer le puzzle, dit-il. Les Gaulois étaient loin d’être les barbares que s’imaginent la plupart des gens. Ils avaient appris des tas de choses au contact des commerçants phéniciens et des colons grecs, aussi bien que des Etrusques en Gaule Cisalpine. C’était une race très énergique et très entreprenante. Par ailleurs, les Romains étaient une race assez terre à terre, sans grands appétits intellectuels. Il n’y a guère eu de progrès technologiques dans notre monde avant la dispersion de leur Empire et le début du Moyen Age.

« Mais dans cette Histoire-ci, les Romains ont disparu de bonne heure et ce sont les Gaulois qui ont pris le pouvoir. Ils se sont mis à explorer, à construire des navires plus perfectionnés, et ils ont découvert l’Amérique au IXe siècle. Mais ils n’étaient pas tellement plus civilisés que les Indiens, si bien que ces derniers ont pu les rattraper… et ont même eu l’énergie de bâtir des empires, comme le Huy Braseal d’aujourd’hui. Au XIe siècle, les Celtes ont commencé à jouer avec des machines à vapeur. Ils semblent également avoir connu la poudre, peut-être empruntée à la Chine, et avoir fait quelques autres inventions ; mais tout cela par routine, sans aucune base réellement scientifique.

— Vous avez sans doute raison, dit Van. Mais qu’est devenue Rome ?

— Je ne sais pas… pas encore… mais c’est vers cette époque que se situe notre événement-clef.

Il se retourna vers Deirdre :

— Ceci risque de vous étonner, mais notre race a visité votre monde il y a environ deux mille cinq cents ans. C’est pourquoi je parle grec, mais ignore ce qui s’est passé depuis lors. J’aimerais que vous me renseigniez… si je comprends bien, vous êtes une érudite.

Elle rougit et abaissa ses longs cils.

— Je me ferai un plaisir de vous aider de mon mieux. (Elle l’implora soudain et il en fut ému :) Mais nous aiderez-vous en retour ?

— Je ne sais pas, dit lourdement Everard. Je le voudrais, mais je ne sais pas si je le peux.

(Parce qu’en définitive mon rôle, c’est de te condamner au néant, toi et tout ton univers.)


Une fois dans sa chambre, Everard découvrit que l’hospitalité de ce monde était plus que généreuse. Mais il était trop fatigué et déprimé pour en profiter… En tout cas, songea-t-il avant de s’endormir, la belle esclave attribuée à Van Sarawak ne serait sûrement pas déçue.

On se levait tôt en ce lieu. De sa fenêtre à l’étage, Everard aperçut des gardes qui arpentaient la plage ; cependant, ils n’enlevaient rien à la beauté de la matinée. Il descendit déjeuner avec Van Sarawak : du jambon et des œufs, des toasts et du café semblèrent prolonger ses rêves. Ap Ceorn était reparti en ville pour un conciliabule, lui dit Deirdre ; quant à elle, ayant chassé tout souci pour le moment, elle parlait gaiement de choses insignifiantes. Everard apprit qu’elle faisait partie d’un groupe dramatique qui donnait parfois des pièces en grec original – de là sa facilité à parler la langue. Elle aimait monter à cheval, chasser, nager, faire de la voile…

— Irons-nous ? demanda-t-elle.

— Quoi faire ?

— Nager, naturellement !

Elle se leva d’un bond du fauteuil où elle était assise sur la pelouse, sous les feuilles flambantes au pâle soleil d’automne, et elle se défit en un tourbillon, et tout à fait innocemment, de ses vêtements. La mâchoire de Van Sarawak faillit s’en décrocher.

— Venez donc ! fit-elle en riant. Le dernier à l’eau est un Sassenach !

Elle culbutait déjà dans les vagues grises et froides lorsque Everard et Van Sarawak arrivèrent tout frissonnants sur la plage. Le Vénusien grommela :

— Je viens d’une planète chaude. Mes ancêtres étaient Indonésiens… des oiseaux des Tropiques.

— Mais il y avait aussi des Hollandais parmi eux, non ? fit Everard en souriant.

— Ils avaient eu le bon goût d’aller s’établir en Indonésie !

— C’est bon, restez sur la plage.

— Rien à faire ! Si elle y va, j’en suis aussi capable !

Il plongea un orteil dans l’eau et geignit de nouveau.

Everard fit appel à toute sa volonté et prit son élan. Deirdre l’aspergea. Il plongea, lui saisit une jambe et la tira sous l’eau. Ils luttèrent pendant quelques minutes et jouèrent avant de rentrer à la maison en courant. Van Sarawak les suivit :

— Parlons-en du supplice de Tantale, marmonna-t-il. La plus belle fille de tout le continuum, et je ne peux même rien lui dire, et elle se comporte comme si elle avait un ours blanc parmi ses ancêtres directs.

Everard resta immobile devant le feu du salon, tandis que des esclaves le frictionnaient et lui passaient les vêtements du pays.

— Qu’est-ce que ce dessin ? demanda-t-il en désignant l’écossais de son kilt.

Deirdre leva la tête :

— Les couleurs de mon propre clan, répondit-elle. Les invités sont toujours membres du clan pendant leur séjour, même s’il y a une lutte en cours entre clans. (Elle esquissa un sourire timide.) Et il n’y en a pas en ce moment, Manslach.

Ce qui le replongea dans ses mornes pensées. Il se souvint de son but.

— J’aimerais vous poser des questions sur l’Histoire, reprit-il. Je m’y intéresse tout particulièrement.

Elle fit un signe d’acquiescement, ajusta un filet doré sur ses cheveux et prit un livre sur une étagère encombrée.

— Je pense que c’est la meilleure Histoire Mondiale. Je pourrai me documenter plus tard sur les détails que vous voudrez.

Et me dire ce que je dois faire pour t’anéantir… Everard avait rarement eu l’impression de se conduire aussi lâchement.

Il s’assit avec elle sur un divan. Le maître d’hôtel entra en poussant le chariot du déjeuner. Il mangea de bon appétit.

Puis il poursuivit le cours de son enquête :

— Est-ce que Rome et Carthage se sont jamais fait la guerre ?

— Oui. Il y en a eu deux. Tout d’abord, elles étaient alliées contre l’Empire. Puis elles se sont séparées. Rome a gagné la première guerre et a tenté de limiter l’expansion carthaginoise. La deuxième guerre a éclaté vingt-trois ans après et elle a duré… euh… onze ans en tout, bien que les trois dernières années n’eussent été qu’un long nettoyage, après qu’Hannibal eut pris et brûlé Rome{On sait que «dans l'univers d'Everard» — le nôtre — il y a eu trois guerres puniques, qui se sont terminées par la prise et la destruction de Carthage. Rappelons que les Carthaginois étaient des Phéniciens, donc des Sémites.}.

Ah !… En un certain cas, la révélation de la vérité ne plut pas à Everard.

La seconde guerre punique, ou plutôt un incident clef qui s’y trouvait joint, était donc le point crucial. Mais – en partie par curiosité immédiate, en partie parce qu’il ne voulait pas se trahir – Everard ne demanda pas de détails. Il fallait d’abord qu’il sût tout ce qui s’était passé exactement (ou enfin, ce qui ne s’était pas passé, pour aboutir à cette réalité respirant là, tiède et vivante, et où c’était lui le fantôme).

— Qu’arriva-t-il ensuite ? demanda-t-il d’une voix neutre.

— Il y eut un Empire carthaginois qui englobait l’Hispanie, le sud de la Gaule et le pied de l’Italie. Le reste de l’Italie était impuissant et chaotique, après la dispersion de la république romaine. Mais le gouvernement carthaginois était trop vénal pour durer ; Hannibal lui-même fut assassiné par des gens qui le trouvaient trop honnête. Entre-temps, les Syriaques et les Parthes se disputaient la Méditerranée orientale ; les Parthes finirent par l’emporter.

« Une centaine d’années après les Guerres Puniques, des tribus germaniques firent la conquête de l’Italie. (Oui… il devait s’agir des Cimbres et de leurs alliés les Teutons et les Ambres, que Marius avait stoppés dans le monde d’Everard.) Leur passage destructeur en Gaule mit à leur tour les Celtes en mouvement vers l’Hispanie et l’Afrique du Nord, cependant que Carthage déclinait ; et au contact de celle-ci les Celtes apprirent beaucoup.

« Une longue période de guerres suivit, au cours de laquelle les Parthes s’affaiblirent et les Etats celtiques grandirent. Les Huns vainquirent les Germains en Europe centrale, mais furent dispersés eux-mêmes par les Parthes ; aussi les Gaulois occupèrent-ils le pays et les seuls Germains survivants furent ceux d’Italie et d’Hyperborea. (Ce devait être la péninsule Scandinave.) Avec l’amélioration des navires, le commerce s’établit avec l’Inde et la Chine, en contournant l’Afrique. Les Celtes découvrirent Afallon, qu’ils prirent pour une île – de là le nom « Ynys » – mais ils furent repoussés par les Mayans. Les colonies brittiques du Nord connurent un sort plus heureux et finirent par acquérir leur indépendance.

« Pendant ce temps, le Littorn grandissait considérablement. Il engloba pendant un temps l’Europe centrale et l’Hyperborea, et ces pays ne recouvrèrent la liberté qu’après le règlement consécutif à la Guerre de Cent Ans dont vous avez entendu parler. Les pays asiatiques se sont débarrassés de leurs maîtres européens et se sont modernisés, tandis que les nations occidentales sont sur leur déclin. Mais ce n’est là qu’une pâle esquisse. Dois-je continuer ?

— Non, je vous remercie… Vous parlez bien franchement de la situation de votre propre pays.

— La plupart d’entre nous se refusent à l’admettre, mais je pense qu’il vaut mieux considérer la réalité en face.

Elle s’anima soudain:

— Mais, parlez-moi de votre propre monde. C’est un miracle incroyable.

Everard soupira, fit taire sa conscience et se mit à mentir.


L’attaque eut lieu ce même après-midi.

Van Sarawak avait repris courage et apprenait activement l’afallonien avec Deirdre. Ils se promenaient dans le jardin, la main dans la main, s’arrêtant pour nommer les objets et conjuguer les verbes. Everard les suivait en se demandant vaguement s’il n’était pas de trop, mais beaucoup plus intéressé par le problème de la récupération de son saute-temps.

Le ciel pâle et sans nuages répandait une brillante clarté. Un érable se dressait, écarlate, et les feuilles jaunies jonchaient la pelouse desséchée. Un vieil esclave ratissait la cour sans se fatiguer, un garde encore jeune, de race indienne, paressait, son fusil en bandoulière, et une paire de chiens limiers sommeillaient en toute dignité sous une haie. Une scène paisible – il était difficile de croire que des hommes pussent penser à tuer, de l’autre côté des murs.

Mais l’homme est toujours l’homme, dans toutes les Histoires. Cette civilisation n’avait peut-être pas la brutale volonté ni la cruauté raffinée de la civilisation occidentale ; par certains côtés, elle paraissait même singulièrement innocente. Pourtant, ce n’était pas faute d’essayer. Et, dans ce monde, il se pouvait que jamais science digne de ce nom ne prît naissance et que l’homme y répétât sans cesse le cycle épuisant de la guerre, de l’empire, de la décadence et de la guerre encore. Dans le futur du monde d’Everard, la race avait fini par y échapper.

Avec quel profit ? Il ne pouvait sincèrement affirmer que ce continuum fût meilleur ou pire que le sien. Il était simplement différent ; et ces gens n’avaient-ils pas droit à l’existence tout autant que ses congénères voués éternellement au néant s’il échouait ?

Il hocha la tête et ses poings se serrèrent. C’était trop vaste. Aucun homme ne devrait se trouver devant un tel dilemme.

Il savait qu’en définitive, ce ne serait pas un sentiment abstrait du devoir qui le ferait agir, mais bien le souvenir des petites choses et des petites gens.

Ils contournèrent la maison et Deirdre montra la mer :

— Awarlann, dit-elle. (Ses cheveux dénoués faisaient une longue flamme dans le vent.)

— Cela veut-il dire « l’océan », « l’Atlantique », ou simplement « l’eau ? » demanda Van Sarawak en riant. Allons voir. (Il l’entraîna vers la plage.)

Everard les suivit. Une sorte de vedette à vapeur, longue et rapide, bondissait sur les vagues, à un kilomètre de la côte. Des mouettes volaient en un tourbillon d’ailes blanches et de cris aigus. Il songea que s’il avait été le responsable, il y aurait eu un navire de guerre posté là devant.

Etait-il même obligé de prendre une décision ? Il y avait d’autres Patrouilleurs dans l’antiquité préromaine qui voudraient rentrer eux aussi dans leur propre époque et…

Il se raidit. Un frisson le parcourut.

Ils reviendraient, s’apercevraient de ce qui était arrivé et s’efforceraient de corriger les événements. Si l’un d’entre eux réussissait, ce monde-ci disparaîtrait de l’espace-temps, et lui-même par ricochet.

Deirdre s’immobilisa. Everard, transi dans sa sueur, remarqua à peine ce qu’elle fixait des yeux, avant de l’entendre pousser un cri et de la voir lever la main. Alors il la rejoignit et scruta les eaux.

La vedette approchait, crachant étincelles et fumée par sa haute cheminée, et le serpent doré de sa proue scintillait. Il distinguait les petites silhouettes des hommes à bord, et quelque chose de blanc, avec des ailes. L’objet s’éleva dans l’air au-dessus de la poupe, et prit de l’altitude, entraîné par un câble. Un planeur ! L’aéronautique celtique avait au moins atteint ce point…

— C’est joli, dit Van Sarawak. Sans doute ont-ils des ballons.

Le planeur lâcha sa remorque et descendit vers la côte. Un des gardes sur la plage cria. Les autres accoururent de la maison, le soleil accrochant des éclairs aux canons de leurs armes. La vedette fonça vers la côte et le planeur atterrit, creusant un sillon dans le sable.

Un officier hurla en faisant signe aux travailleurs de reculer. Everard aperçut le visage de Deirdre, pâle et ahuri. Puis une tourelle pivota sur le planeur – un coin de son cerveau lui dit qu’elle devait être actionnée à la main — et un canon tonna.

Everard s’aplatit sur le sable.

Van Sarawak fit de même, entraînant la jeune fille dans sa chute. La mitraille se fit un chemin sanglant parmi les soldats afalloniens.

Puis il y eut une fusillade rageuse. Des hommes descendaient du planeur, des hommes au visage foncé, portant des rubans et des sarongs. L’Hinduraj ! songea Everard. Ils échangèrent des coups de feu avec les gardes survivants qui s’étaient rassemblés autour de leur capitaine.

Ce dernier poussa un cri et partit à la charge. Everard leva la tête et le vit presque parvenu à la hauteur du planeur et de son équipage. Van Sarawak bondit pour se précipiter dans la bagarre. Everard le prit par la cheville et le tira au sol.

— Lâchez-moi !

Le Vénusien se débattait. Il sanglotait presque. Le bruit de la bataille emplissait le ciel.

— Non, espèce d’idiot ! C’est à nous qu’ils en ont. Et cet idiot de capitaine a fait la plus grosse imbécillité possible…

Everard donna une gifle à son ami et releva les yeux.

La vedette, à faible tirant d’eau et propulsée par hélice, était montée sur la plage et vomissait des hommes en armes. Les Afalloniens se rendirent compte un peu trop tard qu’ils avaient déchargé leurs armes et se trouvaient pris à revers.

— Venez ! (Everard fit lever Deirdre et Van Sarawak.) Il faut partir d’ici… aller chez les voisins…

Un détachement de l’équipage le vit et fit demi-tour. Une balle s’aplatit avec un bruit mat dans le sable. Autour de la maison, des esclaves hurlaient. Les deux limiers se précipitèrent et furent fauchés par les balles.

Everard pivota pour s’enfuir. Accroupi et en zigzag, c’était le moyen… franchir le mur et sauter sur la route ! Il y serait peut-être parvenu, mais Deirdre trébucha et tomba. Van Sarawak s’arrêta et se planta devant elle en grondant. Everard freina brutalement, mais il était trop tard. Ils étaient sous la menace des armes.

Le chef des hommes sombres aboya quelque chose à l’adresse de la jeune fille. Elle s’assit et lui répondit d’un ton de défi. Il eut un rire bref, et montra du pouce la vedette.

— Que nous veulent-ils ? demanda en grec Everard.

— C’est à vous qu’ils en ont. (Elle le regarda, horrifiée.) A vous deux… L’officier dit quelque chose. Et à moi, pour traduire… Non !

Elle se débattait entre les bras qui la maintenaient et griffa un homme au visage. Le poing d’Everard décrivit un arc court qui s’acheva par un bruit d’écrasement bien satisfaisant sur un nez. Cela ne pouvait pas durer ; une crosse de fusil s’abattit sur sa tête. Il n’eut que vaguement conscience qu’on l’emportait à bord de la vedette.


L’équipage abandonna le planeur, repoussa le bateau en eau profonde, puis démarra à pleine vitesse. Ils laissèrent sur place les cadavres des gardes, mais ils emmenèrent leurs propres morts.

Everard, assis sur un banc du pont mouvant, regardait s’amincir la ligne côtière. Ses idées se clarifiaient. Deirdre pleurait sur l’épaule de Van Sarawak qui s’efforçait de la consoler. Un vent bruyant et glacé soufflait en travers des vagues, les souffletant d’embruns.

Everard recouvra ses mouvements lorsque deux blancs sortirent de la cabine. Ce n’étaient pas des Asiatiques, mais des Européens. Quant au reste de l’équipage aux traits caucasiens… Du maquillage !

Il contempla prudemment ses nouveaux geôliers. L’un était un homme d’âge moyen, de taille moyenne, replet, vêtu d’une blouse de soie rouge, de vastes pantalons blancs et d’une toque d’astrakan ; il était entièrement rasé et ses cheveux étaient rassemblés en une tresse. L’autre, un peu plus jeune, était un géant blond mal dégrossi ; il portait une tunique à crochets de cuivre, des culottes à guêtres, un manteau de cuir et un casque à cornes. Ils avaient l’un et l’autre des revolvers à la ceinture et on les traitait avec déférence.

Everard examina les alentours. Ils étaient déjà hors de vue de la terre et prenaient une route au nord. La machine faisait vibrer la coque et l’écume embarquait quand la proue plongeait dans une vague.

L’homme le plus âgé parla tout d’abord en afallonien. Everard haussa les épaules. Ensuite le Nordique barbu essaya en premier lieu un dialecte totalement inconnu, puis il dit :

— Taelan thu Cimbric ?

Everard, qui connaissait l’allemand, le suédois et l’anglo-saxon, courut sa chance, et Van Sarawak tendit son oreille de Hollandais. Deirdre se tassa, les yeux grands ouverts, trop ahurie pour bouger.

— Ja, fit Everard, ein wenig. (Comme le blond semblait hésiter, il se reprit :) A little.

— Ah ! aen litt. Gode ! (Le gros homme frotta ses mains poilues.) Ik hait Boierik Wulfilasson ok main gefreond heer erran Boleslav Arkonsky.

Everard n’avait jamais entendu parler cette langue. Ce ne pouvait être du Cimbre primitif, après tant de siècles… mais le Patrouilleur parvenait à comprendre à peu près. La difficulté serait de parler… Il ignorait comment la langue avait évolué.

— What the hell erran thu maching, anyway, làcha-t-il. Ik bin aen man auf Sirius… the stern Sirius, mit planeten ok all. Set uns gebach or willen be der Teufel to pay !

Boierik Wulfilasson eut l’air peiné et suggéra de poursuivre la discussion à l’intérieur, avec la jeune femme pour interprète. Il les conduisit jusqu’à la cabine, petite mais bien meublée. La porte resta ouverte, avec un garde en armes aux aguets et d’autres à proximité.

Boleslav Arkonsky dit quelque chose à Deirdre en afallonien. Elle fit un signe de tête et il lui donna un verre de vin. Cela parut la réconforter, mais elle s’adressa à Everard d’une voix blanche :

— Nous sommes pris, Manslach. Leurs espions ont découvert votre retraite. Un autre groupe doit prendre votre machine – ils savent également où elle se trouve.

— Je m’en doutais. Mais qui sont-ils, au nom de Baal ?

Boierik éclata de rire en entendant la question et exposa longuement la haute opinion qu’il avait de lui-même. Son idée était de faire croire aux Suffètes d’Afallon que l’Hinduraj était responsable. En fait, l’alliance secrète du Littorn et du Cimberland avait organisé un service d’espionnage très efficace. Ils se dirigeaient pour le moment vers la résidence d’été de l’Ambassade du Littorn, à Ynys Llangollen (Nantucket), où l’on forcerait les sorciers à expliquer leurs enchantements, pour faire une surprise aux grandes puissances.

— Et si nous ne voulons pas… ?

Deirdre traduisit mot pour mot la réponse d’Arkonsky.

— J’en regretterai les conséquences pour vous. Nous sommes des civilisés et nous vous paierons largement, en or, votre collaboration volontaire ; mais l’existence de nos pays est en jeu.

Everard les regarda. Boierik paraissait mal à l’aise et malheureux, sa joie exubérante s’était évaporée. Boleslav Arkonsky tambourinait sur la table, les lèvres serrées, mais non sans une certaine prière dans le regard. Ne nous forcez pas à agir ainsi. Nous devons continuer à vivre dans notre peau.

Ils étaient sans doute pères et époux, ils devaient aimer boire un pot de bière en jouant aux dés, tout comme un autre homme ; peut-être Boierik élevait-il des chevaux en Italie et Arkonsky cultivait-il des roses sur les côtes de la Baltique. Mais rien de tout cela ne profiterait à leurs captifs, lorsque la Nation toute-puissante serait en conflit avec les voisins.

Everard prit le temps d’admirer la machination et se demanda ce qu’il allait faire. La vedette était rapide, mais il lui faudrait une vingtaine d’heures pour atteindre Nantucket, s’il se souvenait bien des distances. Il avait au moins ce temps devant lui.

— Nous sommes fatigués, dit-il en anglais. Pourrions-nous nous reposer un moment ?

— Ja, deedly, dit Boierik avec une grâce un peu lourde. Ok wir skallen gode gefreonds bin, ni ?


Le soleil se coucha dans un enfer rouge. Deirdre et Van Sarawak, accoudés au bastingage, contemplaient la vaste étendue des eaux. Trois hommes d’équipage, débarrassés de leur maquillage et de leurs vêtements asiatiques, se tenaient en alerte sur la poupe ; un homme gouvernait à la boussole ; Boierik et Everard arpentaient le pont en devisant. Ils portaient tous de lourdes capes pour se protéger contre la brise rude et cinglante.

Everard commençait à se débrouiller en cimbrien ; il faisait encore des erreurs, mais arrivait à se faire comprendre. Toutefois, il laissait Boierik faire les frais majeurs de la conversation.

— Ainsi vous venez des étoiles ? Je ne comprends pas ces choses-là. Je suis un homme simple. Si j’étais libre, j’administrerais paisiblement ma propriété en Cimberland et je laisserais le monde devenir fou à sa guise. Mais nous, les Gens, nous avons nos obligations.

Les Teutons semblaient avoir totalement remplacé les Latins en Italie comme les Saxons avaient pris la place des Bretons dans le monde d’Everard.

— Je comprends vos sentiments, dit le Patrouilleur. C’est étrange que tant d’hommes se battent alors que si peu le désirent.

— Mais c’est nécessaire. Vous ne comprenez pas. Carthagalann nous a volé l’Egypte, notre bien légitime.

— Italia Irredenta, murmura Everard.

— Comment ?

— Peu importe. Donc, vous les Cimbres, vous êtes les alliés du Littorn et vous espérez vous emparer de l’Europe et de l’Afrique pendant que les grandes puissances se battent dans l’Est.

— Pas du tout ! répliqua Boierik, indigné. Nous affirmons uniquement nos revendications territoriales, légitimes et historiques. Le roi lui-même a dit…

(Et ainsi de suite.)

Everard se campa pour résister au roulis.

— J’ai l’impression que vous nous traitez assez mal, nous autres, sorciers, déclara-t-il. Faites attention que nous ne nous mettions réellement en colère contre vous.

— Nous sommes tous protégés contre les malédictions et les sorts.

— Dans ce cas…

— Je voudrais que vous nous aidiez de votre propre gré, dit Boierik. Je serai heureux de vous démontrer que notre cause est juste, si vous avez quelques heures à m’accorder.

Everard hocha la tête et s’arrêta près de Deirdre. Son visage était indistinct dans le crépuscule, mais il perçut un défi dans sa voix :

— J’espère que vous lui dites ce qu’il peut faire de ses plans, Manslach.

— Non, fit lourdement Everard, nous allons les aider.

Elle était comme paralysée.

— Que dites-vous, Manse ? s’enquit Van Sarawak.

Everard le lui répéta.

— Non ! fit le Vénusien.

— Si.

— Bon Dieu, non ! Je vais…

Everard lui prit le bras et lui dit froidement.

— Tenez-vous tranquille. Je sais ce que je fais. Nous ne pouvons pas prendre parti en ce monde, nous sommes contre tout le monde, vous feriez bien de le comprendre. La seule chose à faire, c’est de feindre de marcher dans le jeu pendant un temps. Et ne le répétez pas à Deirdre.

Van Sarawak baissa la tête et réfléchit un moment.

— D’accord, fit-il sans enthousiasme.

La résidence littornienne se trouvait sur la côte sud de Nantucket, près d’un village de pêcheurs, mais protégée par des murs. L’ambassade avait bâti, à l’image de son pays, de longues maisons de rondins avec des toits arqués comme le dos d’un chat, une salle commune, et des communs autour d’une cour dallée. Everard, une fois réveillé, déjeuna tristement sous les yeux de Deirdre, tandis qu’ils abordaient au quai privé. Il y avait déjà là une vedette plus importante, et le coin fourmillait d’hommes à l’air dur. Les yeux d’Arkonsky s’illuminèrent ; il dit en afallonien :

— Je vois qu’on a amené la machine magique. On va se mettre au travail.

Quand Boierik eut traduit, Everard eut froid au cœur.

Les invités – le Cimbre tenait à les désigner sous ce nom – furent conduits dans une vaste salle où Arkonsky fit une génuflexion devant une idole à quatre visages : cette Svantevit que les Danois avaient réduite en bois à brûler dans l’autre Histoire. Il y avait un bon feu dans l’âtre, pour lutter contre la fraîcheur de l’automne, et des gardes postés le long des murs. Everard n’avait d’yeux que pour le saute-temps qui brillait là sur le plancher.

— Il paraît que la lutte a été dure à Catuvellaunan, lui dit Boierik. Il y a eu de nombreux morts, mais les nôtres ont pu battre en retraite sans être suivis. (Il toucha prudemment une poignée de guidon.) Et cette chose peut vraiment apparaître quand elle le veut, dans l’air ?

— Oui.

Deirdre lança à Everard un regard de mépris comme il ne s’en était jamais attiré, puis s’écarta de lui avec hauteur.

Arkonsky lui dit quelque chose pour qu’elle le traduise. Elle lui cracha aux pieds. Boierik soupira et parla à Everard  :

— Nous désirons une démonstration de la machine. Vous et moi, nous allons partir dessus. Je vous préviens que mon arme sera dans vos reins ; vous me direz à l’avance tout ce que vous aurez l’intention de faire et s’il arrive quoi que ce soit d’anormal, je tire. Mais je suis sûr que nous resterons tous bons amis.

Everard fit un signe affirmatif. Il se sentait les muscles noués, les paumes moites et froides.

— Tout d’abord, je dois prononcer une formule magique.

Il lança un coup d’œil. Il nota du premier regard les coordonnées spatiales des cadrans de position et le temps indiqué par la montre du saute-temps. Un second lui montra Van Sarawak assis sur un banc, sous les canons du pistolet d’Arkonsky et des fusils des gardes ; Deirdre était aussi assise, toute droite, le plus loin possible de lui. Everard calcula au plus juste la position du banc par rapport au saute-temps, leva les bras et, s’exprimant en temporel, psalmodia :

— Sarawak, je vais tenter de vous tirer d’ici. Restez exactement où vous êtes en ce moment ; exactement. Je vous prendrai au vol. Si tout va bien, cela se produira une minute après que j’aurai disparu d’ici avec notre camarade hirsute.

Les traits du Vénusien demeurèrent impassibles. Il y avait une mince couche de sueur sur son front.

— Très bien, reprit Everard en Cimbrien approximatif. Enfourchez le siège arrière, et nous allons mettre en marche ce cheval magique.

Le grand homme obéit. Quand Everard se fut installé sur le siège avant, il sentit contre ses reins un canon de pistolet qui tremblait.

— Dites à Arkonsky que nous serons de retour dans une demi-heure, ajouta-t-il.

Ils employaient ici approximativement le même système horaire que dans le monde d’Everard ; l’un et l’autre étaient dérivés du système babylonien. Cela fait, Everard dit :

— La première chose que nous allons faire, c’est apparaître en l’air au-dessus de l’océan et planer.

— T-t-très bien, fit Boierik, d’un ton peu assuré.

Everard régla les commandes sur quinze kilomètres est, trois cents mètres d’altitude, puis il mit le contact.

… Ils étaient à califourchon comme des sorcières, au-dessus de l’étendue verte des eaux ; au lointain une vague tache signalait la terre. Le vent violent les souffletait et Everard serrait les genoux. Il entendit Boierik pousser un juron, ce qui le fit sourire.

— Alors, cela vous plaît ? demanda-t-il.

— C’est… c’est merveilleux. (L’habitude commençant à agir, le Cinabre reprit de l’enthousiasme.) Mais avec des machines pareilles, nous pouvons survoler les villes ennemies et les écraser sous le feu !

Ceci apporta une certaine mesure de réconfort à Everard pour ce qu’il devait faire.

— Et maintenant, en avant, annonça-t-il, en mettant le saute-temps en mouvement. (Boierik poussa un cri de joie.) A présent, nous allons voler instantanément jusqu’à votre pays natal.

Everard mit le contact de manœuvre. Le saute-temps fit un looping et s’élança avec une accélération de trois g.

Bien averti pourtant, le Patrouilleur lui-même eut du mal à tenir bon. Il ne sut jamais si ce fut la boucle ou le piqué qui avait projeté Boierik dans le vide ; il n’eut que la brève et affreuse vision de l’homme plongeant dans le vent, vers la mer.

Puis, pendant un court instant, Everard plana au-dessus des vagues. Sa première réaction fut un frisson… et si Boierik avait eu le temps de tirer ? La seconde fut un sentiment de remords. Il les chassa toutes les deux et se concentra sur le problème du sauvetage de Van Sarawak.

Il régla les verniers spatiaux à trente centimètres du banc des prisonniers, le temps à une minute après son départ. Il garda la main droite à proximité des commandes – il allait devoir faire vite – et la gauche libre.

La machine se matérialisa en un clin d’œil presque devant Van Sarawak. Everard le prit par sa tunique et l’attira dans le champ spatio-temporel tout en manœuvrant à l’envers le cadran des temps et en remettant instantanément le contact.

Une balle ricocha sur du métal. Everard aperçut Arkonsky qui criait. Puis tout disparut ; ils se trouvèrent deux mille ans plus tôt sur une colline herbeuse qui descendait à la mer.

Everard se laissa choir en avant sur son guidon, le corps parcouru de frissons.

Un cri le ramena à lui. Il se tourna et vit Van Sarawak étendu sur la colline. Le Vénusien avait encore le bras passé autour de la taille de Deirdre !


Le vent s’était apaisé ; la mer roulait son écume et des nuages passaient très haut dans le ciel.

— Je ne peux guère vous le reprocher, Sarawak, dit Everard, les yeux baissés, mais cela complique singulièrement les choses.

— Qu’est-ce que je devais faire ? (Il y avait quelque chose de dur dans la voix du Vénusien.) La laisser derrière pour que ces salauds la tuent… ou pour qu’elle disparaisse avec tout son univers ?

— Au cas où vous l’auriez oublié, nous sommes conditionnés à ne pas révéler l’existence de la Patrouille aux personnes étrangères. Nous ne pourrions pas dire la vérité, même si nous en avions envie… et moi, du moins, je n’en ai nulle envie.

Il regarda la jeune fille. Elle était debout et respirait profondément, le regard vague. Le vent caressait ses longs cheveux et sa robe mince. Elle hocha la tête comme pour s’éclaircir les idées et accourut à eux en leur prenant les mains.

— Pardonnez-moi, Manslach, murmura-t-elle, j’aurais dû savoir que vous ne nous trahiriez pas.

Elle les embrassa tous les deux. Van Sarawak y répondit, mais Everard ne trouva pas la force de le faire. Cela lui eût rappelé Judas.

— Où sommes-nous ? reprit-elle. On dirait presque Llangollen, mais sans hommes… Nous avez-vous emmenés aux Iles Heureuses ? (Elle pivota sur un pied et se mit à danser parmi les fleurs de l’été.) Pouvons-nous nous reposer ici un moment avant de rentrer ?

Everard inspira profondément l’air :

— J’ai de mauvaises nouvelles pour vous, Deirdre.

Elle se tut, et il vit son corps se tendre.

— Nous ne pouvons pas rentrer.

Elle attendit, muette.

— Les enchantements auxquels j’ai dû recourir pour sauver vos vies… je n’avais pas le choix, mais ils nous empêchent de retourner chez vous.

— Il n’y a pas d’espoir ? (Il l’entendit à peine.)

— Non, dit-il avec un picotement sous les paupières.

Elle s’éloigna. Van Sarawak voulut la suivre, puis il se reprit et s’assit auprès d’Everard.

— Que lui avez-vous dit ? demanda-t-il.

Everard répéta ses propres paroles.

— Cela m’a semblé le compromis le plus acceptable. Je ne peux pas la renvoyer… au sort qui attend son monde.

— Non. (Van Sarawak se tut un moment, contemplant la mer.) En quelle année sommes-nous ? A peu près l’époque du Christ ? Dans ce cas, nous serions encore en deçà du point crucial.

— Oui. Et il nous reste à le trouver.

— Retournons dans un passé plus lointain. Il y aura des bureaux de la Patrouille. Nous pourrons nous y procurer de l’aide.

— Peut-être. Pourtant, je me crois capable de localiser l’événement clef ici même, avec l’aide de Deirdre. Eveillez-moi quand elle reviendra. Et il s’étendit pour dormir.


Elle revint, les yeux secs, avec une expression de calme désespoir. Quand Everard lui demanda son assistance, elle fit un signe affirmatif.

— Naturellement. Ma vie vous appartient puisque vous l’avez sauvée.

(Après t’avoir entraînée dans cette aventure, pour commencer…)

Everard expliqua précautionneusement :

— Tout ce que je vous demande, c’est un renseignement. Etes-vous au courant de… d’une façon d’endormir les gens, de leur donner un sommeil pendant lequel ils croiront tout ce qu’on leur dit ?

— Ou… oui, hésita-t-elle. J’ai vu des Druides-médecins le faire.

— Cela ne vous fera aucun mal. Je désire seulement vous endormir pour que vous vous rappeliez tout ce que vous savez, des choses que vous croyez avoir oubliées. Cela ne prendra pas longtemps.

La confiance qu’elle lui accordait lui faisait mal. Grâce aux méthodes de la Patrouille, Everard la mit en état hypnotique de mémoire totale et tira d’elle tout ce qu’elle avait jamais lu et entendu au sujet de la Seconde Guerre Punique. Tout cela lui suffit pour le but qu’il poursuivait.

L’ingérence de Rome dans une entreprise carthaginoise au sud de l’Ebre, en violation flagrante des traités, avait allumé l’étincelle. En 219 avant J.-C, Hannibal Barca, gouverneur de l’Espagne carthaginoise, mit le siège devant Sagonte. Il la prit au bout de huit mois, provoquant ainsi la guerre qu’il avait préparée de longue main contre Rome. Au début de mai 218, il passa les Pyrénées avec une armée de quatre-vingt-dix mille fantassins, douze mille cavaliers et trente-sept éléphants, il traversa la Gaule et franchit les Alpes. Il subit des pertes terribles en cours de route : à la fin de l’année, vingt mille fantassins et six mille cavaliers seulement entrèrent en Italie. Néanmoins, près du fleuve Ticinus, il rencontra et mit en déroute une armée romaine supérieure en nombre. Au cours de l’année qui suivit, il livra plusieurs batailles victorieuses mais sanglantes et avança jusqu’en Apulie et en Campanie.

Les Apuliens, les Lucaniens, les Brutiens et les Samnites passèrent de son côté. Quintus Fabius Maximus mena une guérilla atroce qui ravagea l’Italie sans amener de décision. Entre-temps, Hasdrubal Barca organisait l’Espagne et, en 211, il amena des renforts. En 210, Hannibal prit et brûla Rome, et en 207, les dernières villes de la république romaine se rendirent à lui.

— C’est bien cela, fit Everard. (Il caressa les cheveux cuivrés de la jeune fille allongée près de lui.) Dormez, à présent. Dormez bien et éveillez-vous le cœur léger.

— Que vous a-t-elle dit ? s’enquit Van.

— Des tas de détails. (L’histoire tout entière avait pris plus d’une heure.) Le point important c’est celui-ci : elle connaît fort bien l’Histoire… mais elle ne parle jamais des Scipions.

— Des quoi ?

— Publius Cornelius Scipion commandait l’armée romaine à Ticinus et y fut vaincu. Mais, par la suite, il eut l’esprit de se tourner vers l’ouest et de saper les bases carthaginoises d’Espagne. Hannibal finit par se trouver complètement isolé en Italie et les renforts ibériques envoyés à son secours furent anéantis. Le fils de Scipion, qui portait le même nom, avait également un haut commandement et ce fut lui qui vainquit finalement Hannibal à Zama. C’est Scipion l’Africain, l’aîné.

« Le père et le fils étaient de loin les meilleurs chefs romains… mais Deirdre n’en a jamais entendu parler.

— Donc… (Van Sarawak regarda à l’est de l’autre côté de la mer, où Gaulois, Cimbres et Parthes s’ébattaient parmi les ruines du monde classique.) Que leur est-il donc arrivé dans cette trame temporelle ?

— Ma propre mémoire totale me dit que les deux Scipions étaient à Ticinus et faillirent y être tués ; le fils sauva la vie du père pendant la retraite qui, à mon avis, devait être une vraie débandade. Je vous parie à dix contre un que dans cette Histoire-ci les Scipion y sont morts.

— Quelqu’un a dû les assassiner. Un voyageur temporel… il ne peut y avoir d’autre explication, dit Van Sarawak d’une voix plus animée.

— En tout cas, cela semble probable. Nous verrons. Nous verrons.

Everard détourna les yeux du visage de Deirdre endormie.


Dans le chalet de chasse du Pléistocène – temps : une demi-heure après l’avoir quitté – les Patrouilleurs remirent la jeune fille aux bons soins d’une femme aimable qui parlait le grec, puis ils convoquèrent tous leurs collègues. Alors, les capsules-messages se mirent en branle dans l’espace-temps.

Tous les Bureaux antérieurs à 218 avant J.C. – le plus proche était celui d’Alexandrie, 250-230 – étaient « encore » là, soit environ deux cents agents au total. Le contact par écrit avec le futur s’avéra impossible et quelques brèves incursions dans l’avenir apportèrent les preuves voulues. Une conférence angoissée se tint à l’Académie de la période oligocène. Les Agents Non-Attachés avaient le pas sur ceux qui avaient des missions définies, mais ils étaient égaux entre eux ; sur les bases de son expérience personnelle, Everard se trouva élu président du Bureau des officiers supérieurs.

C’était un travail décevant. Ces hommes et ces femmes avaient franchi des âges et manié les armes des dieux ; mais c’étaient néanmoins des humains, avec tous les défauts inhérents à leur nature.

Chacun s’accordait à penser qu’il fallait réparer le dommage. Mais on éprouvait des craintes pour ceux des agents qui étaient partis en avant dans le temps sans avoir été prévenus ; s’ils n’étaient pas de retour quand on referait l’Histoire, on ne les reverrait jamais. Everard envoya des groupes à leur secours, mais il doutait de leur réussite. Il les avertit sévèrement d’avoir à revenir avant une journée ou de subir les conséquences.

Un homme de la Renaissance Scientifique souligna un autre aspect. D’accord, les survivants avaient le devoir de remettre en place la voie normale du temps. Mais ils avaient aussi un devoir envers la connaissance. Il y avait là une chance unique d’étudier toute une phase nouvelle de l’humanité ; on devrait se livrer à plusieurs années de travaux anthropologiques avant de… Everard eut du mal à le faire taire. Il ne restait pas assez de Patrouilleurs pour courir un tel risque.

Les groupes d’étude devaient fixer le moment exact et les circonstances du changement. Les discussions sur les méthodes à appliquer furent interminables. Everard scrutait furieusement la nuit préhumaine par la fenêtre et se demandait si, en définitive, les tigres à dents de sabre ne faisaient pas du meilleur travail que leurs successeurs simiesques.

Quand il eut enfin dépêché ses émissaires, il ouvrit une bouteille et s’enivra en compagnie de Van Sarawak.

Réuni de nouveau le lendemain, le comité directeur entendit les rapports de ses envoyés, qui avaient parcouru un total impressionnant d’années dans le futur. On avait sauvé une douzaine de Patrouilleurs dans des situations plus ou moins embarrassantes ; une vingtaine avaient tout bonnement disparu et il n’en serait plus question.

Le rapport du groupe d’espionnage était plus intéressant. Il semblait que deux mercenaires helvètes eussent joint Hannibal dans les Alpes et gagné sa confiance. Après la guerre, ils avaient occupé de hautes situations à Carthage ; sous les noms de Phrontes et Himilco, ils avaient pratiquement dirigé le gouvernement, organisé l’assassinat d’Hannibal et établi de nouveaux records de vie pompeuse. Un des Patrouilleurs avait vu leurs demeures et les hommes eux-mêmes :

— Une quantité d’améliorations auxquelles on n’avait pas pensé dans l’antiquité classique. Les hommes m’ont paru être des Neldoriens du 205e millénaire.

Everard fit un signe d’assentiment. C’était une époque de banditisme qui avait « déjà » donné du fil à retordre à la Patrouille…

— Je pense que l’affaire est claire, dit-il. Peu importe qu’ils aient été avec Hannibal avant Ticinus ou non. Nous aurions un mal de tous les diables à les arrêter dans les Alpes sans nous trahir et sans transformer nous-mêmes à notre tour l’avenir. Ce qui compte, c’est qu’ils paraissent avoir supprimé les Scipions et c’est à ce point qu’il nous faut intervenir.

Un Britannique du XIXe siècle, capable, mais très « colonel de l’armée des Indes », déroula une carte et fit un exposé de ses observations aériennes de la bataille du Ticinus. Il s’était servi d’un télescope à l’infrarouge pour examiner les opérations à travers les nuages.

— Et ici se trouvaient les Romains…

— Je sais, dit Everard. Une mince ligne rouge. C’est le moment où ils ont pris la fuite qui est crucial, mais la confusion même de cet instant nous donne notre chance. D’accord, il va falloir encercler le terrain sans nous faire voir ; mais je ne crois pas que nous puissions réellement envoyer plus de deux agents sur les lieux mêmes. Le Bureau d’Alexandrie peut nous fournir les costumes, à Van Sarawak et à moi.

— Mais, je pensais que ce privilège me serait réservé, dit l’Anglais.

— Non, je regrette, fit Everard avec un demi-sourire. Ce n’est d’ailleurs pas un privilège. Il s’agit de risquer sa peau, tout cela pour effacer tout un monde peuplé de vos propres semblables…

— Mais, bon sang…

— Il faut que j’y aille, dit Everard en se levant. Je ne sais pas pourquoi, mais il faut que j’y aille.

Van Sarawak fit un signe de tête.


Ils laissèrent leur saute-temps dans un bouquet d’arbres et se mirent en marche à travers champs. Autour de l’horizon et dans le ciel, une centaine de Patrouilleurs en armes attendaient, mais ce n’était qu’une faible consolation, au milieu des javelots et des flèches. Des nuages menaçants fuyaient devant un vent aigre et sifflant, il y avait des averses ; l’Italie ensoleillée était à la fin de son automne.

La cuirasse pesait aux épaules d’Everard qui trottait dans la boue. Il avait un casque, des jambières, un bouclier romain au bras gauche et un glaive à la ceinture ; mais il tenait de la main droite un paralyseur. Van Sarawak le suivait, semblablement équipé, les yeux en éveil sous son panache d’officier qui dansait dans la bise.

Les trompettes mugissaient, et les tambours battaient. Leur bruit se perdait presque dans les hurlements et les piétinements des hommes, les hennissements des chevaux et le sifflement des flèches. La légion de Carthage avançait, cognait du glaive contre les lignes romaines qui fléchissaient. Çà et là, la bataille se divisait déjà en petits nœuds de combattants qui portaient au hasard des coups sans conviction.

Le combat avait dépassé cette zone et se poursuivait au-delà. La mort était tout autour d’eux. Everard se pressa à la suite des forces romaines, vers les aigles étincelantes au lointain. Par-dessus les casques et les cadavres, il distingua une bannière qui flottait triomphalement, rouge vif et pourpre sur le fond tourmenté du ciel. Masse grise et monstrueuse, trompe levée et barrissant, un escadron d’éléphants chargeait.

Il avait déjà vu la guerre. C’était toujours la même chose – non pas un dessin propre de lignes sur une carte ni un courage bruyant, mais des hommes haletants, suants et saignants, et ahuris.

Un mince jeune homme au visage sombre s’agitait non loin, s’efforçant d’arracher la javeline qui lui avait transpercé l’estomac. C’était un cavalier carthaginois, mais le paysan romain assis près de lui, à regarder sans y croire le moignon de son bras, ne lui accordait aucune attention.

Un vol de corbeaux planait au-dessus d’eux, dans le vent, en attente.

— Par ici, murmura Everard. Et vite ! La ligne va céder d’un moment à l’autre.

Sa respiration lui irritait la gorge tandis qu’il se traînait vers les étendards de la République. Il songea soudain qu’il avait toujours souhaité qu’Hannibal eût été vainqueur… Il y avait quelque chose de répugnant dans l’avidité froide et sans imagination de Rome. Et voilà qu’il était en train d’essayer de sauver la Ville. Après tout, la vie était le plus souvent une drôle d’affaire.

C’était une consolation de savoir que Scipion l’Africain devait être l’un des rares honnêtes hommes à survivre à la guerre.

Les clameurs et les bruits s’amplifièrent et les Romains reculèrent. Everard vit quelque chose qui ressemblait à une vague se brisant contre un roc. Mais c’était le roc qui avançait, en hurlant, en tailladant et en pointant.

Il se mit à courir. Un légionnaire le dépassa, criant de panique. Un vétéran romain aux cheveux gris cracha à terre, se campa sur ses jambes et resta sur place jusqu’à ce qu’il eût été taillé en pièces. Les éléphants d’Hannibal barrirent et levèrent leurs défenses courbes. Les rangs carthaginois restaient serrés, avançant sous l’impulsion inhumaine des tambours. La cavalerie se livrait à des escarmouches sur les flancs, dans un flamboiement de lances.

En avant, maintenant ! Everard vit des hommes à cheval, des officiers romains. Ils brandissaient leurs aigles en hurlant, mais personne ne les entendait dans le tumulte.

Un petit groupe de légionnaires passa et s’arrêta. Leur chef héla les Patrouilleurs :

— Arrivez ici ! Nous allons leur faire voir, par le ventre de Vénus !

Everard hocha la tête et voulut passer outre. Le Romain gronda et bondit vers lui :

— Arrive, capon…

Un rayon de paralyseur lui coupa la parole et il s’abattit dans la boue. Ses hommes frissonnèrent, quelqu’un cria et le groupe prit la fuite.

Les Carthaginois étaient tout près, bouclier contre bouclier, épées rougies de sang. Everard distinguait une cicatrice livide sur la joue d’un homme, le grand nez busqué d’un autre. Un javelot lancé rebondit sur son casque ; il baissa la tête et se mit à courir.

Il y avait un nœud de combattants devant lui. Il voulut le contourner et trébucha sur un cadavre tailladé. Un Romain trébucha sur lui, à son tour. Van Sarawak poussa un juron et l’entraîna. Une épée traça un sillon dans le bras du Vénusien.

Plus loin, les hommes de Scipion étaient encerclés et se battaient sans espoir. Everard s’arrêta, inspirant l’air dans ses poumons desséchés, et tenta d’y voir à travers le mince rideau de pluie. Des armures mouillées brillaient, des cavaliers romains galopaient, de la boue jusqu’aux naseaux de leurs chevaux. Ce devait être le fils, le futur Scipion l’Africain, qui accourait au secours de son père. Le bruit des sabots sur le sol évoquait le tonnerre.

— Là-bas.

Van Sarawak leva la main. Everard s’accroupit sur place, la pluie dégoulinant de son casque sur son visage. Une petite troupe de Carthaginois avançait à cheval vers la bataille qui se livrait autour des aigles ; à leur tête se trouvaient deux hommes avec la stature et les traits grossiers des Neldoriens. Ils portaient la cuirasse d’ordonnance, mais chacun d’eux était armé d’un fusil à mince canon.

— Par ici !

Everard pivota sur les talons et fonça vers eux. Le cuir de son armure grinçait pendant qu’il courait.

Ils étaient tout près des nouveaux venus quand on les vit. Un visage carthaginois se tourna vers eux et lança un avertissement. Everard le vit rire dans sa barbe. Un des Neldoriens fronça les sourcils et braqua son désintégrateur.

Everard se plaqua au sol et le rayon blanc bleu brûla l’endroit où il était l’instant d’avant. Il lâcha une décharge et un des chevaux africains tomba dans un fracas métallique. Van Sarawak resta sur place et tira posément. Deux fois, trois fois, quatre – et un Neldorien se retrouva dans la boue !

Les hommes s’entrehachaient autour des Scipions. L’escorte des Neldoriens hurlait de terreur. On avait dû leur faire la démonstration des désintégrateurs, mais ces coups invisibles, c’était une autre affaire. Ils s’enfuirent. Le second des bandits maîtrisa son cheval et voulut s’enfuir.

— Occupez-vous de celui que vous avez descendu, haleta Everard. Emmenez-le à l’écart du champ de bataille… il faudra le questionner…

Il se remit péniblement debout et se dirigea vers un cheval démonté… Avant même de s’en être rendu compte, il était en selle et aux trousses du Neldorien.

Ils foncèrent à travers le chaos. Everard poussait sa monture, mais se contentait de garder sa distance. Une fois qu’ils seraient hors de vue, un saute-temps pourrait descendre et n’aurait pas de mal à arrêter sa proie.

Le vagabond du temps dut avoir la même pensée, car il freina sa monture et visa. Everard vit l’éclair éblouissant et sentit un picotement à la joue ; il avait été manqué de peu. Il régla son pistolet sur large champ et continua d’avancer en tirant.

Une seconde langue de flamme atteignit son cheval en plein poitrail. L’animal tomba et Everard vida les étriers. Ses réflexes amortirent la chute, il rebondit sur ses pieds, un peu étourdi, et s’avança gauchement vers son ennemi. Il avait perdu son paralyseur ; pas le temps de le chercher. Peu importait ; il le retrouverait après, s’il était en vie. Le faisceau élargi n’avait pas manqué la cible ; il n’était pas assez puissant pour assommer un homme, mais le Neldorien avait lâché son arme et sa monture vacillait sur ses jambes, les veux clos.

La pluie battait le visage d’Everard. Il pataugea jusqu’au cheval. Le Neldorien sauta à terre et tira une épée. La lame d’Everard jaillit aussi.

— Comme tu voudras, dit-il en latin. L’un de nous restera sur le terrain…


La lune s’éleva au-dessus des montagnes et éclaira soudain faiblement la neige. Loin au nord, un glacier fragmentait les rayons lumineux et un loup hurlait. Les hommes de Cro-Magnon chantaient dans leur caverne et leurs voix parvenaient affaiblies jusqu’à la véranda.

Deirdre se tenait dans l’ombre, regardant au-dehors. La lune éclairait partiellement son visage, révélant ses larmes. Elle sursauta quand Everard et Van Sarawak arrivèrent derrière elle.

— Vous êtes déjà de retour ? demanda-t-elle. Vous n’êtes arrivés ici pour m’y laisser que ce matin.

— Il n’a pas fallu longtemps, dit Van Sarawak. (Il avait appris le grec attique par hypno.)

— J’espère… (Elle tenta un sourire.) J’espère que vous avez accompli votre tâche et que vous pouvez vous reposer de vos efforts.

— Oui, dit Everard. Oui, nous avons fini.

Ils se tinrent côte à côte un instant, regardant le monde hivernal.

— C’est vrai ce que vous avez dit ? Que je ne pourrai jamais rentrer chez moi ? demanda Deirdre.

— J’en ai peur. Les sorts…

Everard haussa les épaules et échangea un coup d’œil avec Van Sarawak.

Ils avaient obtenu l’autorisation officielle de dire à la jeune fille tout ce qu’ils voudraient et de l’emmener où ils pensaient qu’elle vivrait le mieux. Van Sarawak soutenait que c’était sur Vénus à son époque et Everard était trop las pour discuter.

Deirdre respira lentement.

— Ainsi soit-il donc, dit-elle. Je ne vais pas gâcher ma vie à pleurer pour cela… mais que Baal fasse que les miens vivent en paix, chez moi.

— Je suis sûr que ce sera le cas, dit Everard.

Soudain, il n’en pouvait plus. Il ne souhaitait que dormir. A Van Sarawak de la mettre au courant comme il le fallait et de recueillir les éventuels lauriers.

Il adressa un signe de tête à son compagnon.

— Je vais me coucher. Bon courage, Van.

Le Vénusien prit la jeune fille par le bras. Everard se rendit lentement à sa chambre.