Poul Anderson

Lannée de la rançon


10 septembre 1987

<p>10 septembre 1987</p>

« Excellente solitude. » Oui, Kipling avait trouvé les mots justes. Je n’ai jamais oublié le frisson qui m’a parcourue la première fois que j’ai entendu ces vers, lus à voix haute par mon oncle Steve. Et pourtant, c’était il y a au moins douze ans. Et le frisson demeure. Ce poème célébrait la mer et les montagnes, et c’est aussi ce que font les Galapagos, les îles enchantées.

J’ai besoin d’un peu de solitude aujourd’hui. Même si la majorité des touristes sont des gens polis et intelligents, on finit par se lasser d’eux quand on a passé toute une saison à les guider sur les sentiers de découverte et à répondre à leurs sempiternelles questions. Maintenant qu’ils se font plus rares et que j’en ai fini avec mon job d’été, je ne vais pas tarder à rentrer en Californie pour entamer mon troisième cycle. C’est sans doute ma dernière chance.

« Wanda querida ! » L’adjectif employé par Roberto peut s’interpréter de plusieurs façons. Pendant que je réfléchis à la question, il poursuit : « Laisse-moi au moins t’accompagner. »

Je lui fais non de la tête. « Désolée, amigo. » Là aussi, le sens n’est pas tout à fait le même qu’en anglais. « Ne va pas croire que je boude. Au contraire. Tout ce que je veux, c’est un peu de temps pour moi. Ça ne t’arrive jamais ? »

Je suis sincère. Mes collègues guides sont tous sympa. J’espère que les liens d’amitié que nous avons tissés résisteront au temps. Si on réussit à se revoir, sûrement. Mais, justement, rien n’est moins sûr. Peut-être ne pourrai-je pas revenir l’année prochaine. Peut-être ne décrocherai-je jamais le diplôme qui me permettrait d’intégrer la  Station Darwin. Les places y sont limitées. Et puis, un autre rêve peut toujours remplacer celui-ci. Peut-être que cet été, qui nous a vus bourlinguer dans l’archipel avec notre bateau et nos permis de camper, signifie la fin d’el companerismo. Je suppose qu’on s’enverra des cartes postales pour Noël.

« Tu as besoin de protection, déclare Roberto, un rien mélodramatique. Rappelle-toi ce type bizarre dont on nous a parlé, qui traînait dans Puerto Ayora à la recherche d’une jeune Américaine blonde. »

Me laisser escorter ? C’est tentant. Roberto est bel homme, il a l’esprit vif et c’est un gentleman. On n’a pas vraiment formé un couple ces derniers mois, mais c’est tout comme. Il ne me l’a jamais dit franchement, mais je sais qu’il aurait aimé que les choses aillent plus loin. De mon côté, j’ai eu du mal à résister.

Mais il le fallait, dans son intérêt comme dans le mien. Pas à cause de sa nationalité. L’Équateur est sans doute le pays d’Amérique latine où les Yanquis sont le plus à l’aise. Ici, les choses marchent comme nous le souhaitons. Quito est une ville charmante, et Guayaquil – cette métropole hideuse, débordante de smog et d’énergie – me rappelle un peu Los Angeles. Mais l’Équateur n’est pas les USA et, aux yeux de Roberto, je présente plusieurs défauts rédhibitoires, en particulier ma réticence à me caser, aujourd’hui comme demain.

Je réponds donc en riant : « Oh ! oui, le señor Fuentes m’en a parlé à la poste. Il avait l’air sacrement inquiet. Surtout quand il m’a décrit son accent et sa tenue, aussi excentriques l’un que l’autre. Il n’a donc jamais vu ce qui sort parfois des paquebots de croisière ? Et combien de blondes voit-on défiler ici chaque année ? Cinq cents, au bas mot.

— Et puis, intervient Jessica, comment le soupirant de Wanda ferait-il pour la suivre ? En nageant ? » Ainsi que nous le savons, aucun des paquebots n’a jeté l’ancre à Bartolomé depuis que nous avons quitté Santa Cruz ; aucun yacht ne mouille à proximité ; et si le soupirant en question était un gars du coin, tout le monde l’aurait reconnu.

Roberto rougit sous son hâle. Prise de pitié, je lui tapote la main tout en disant aux autres : « Amusez-vous bien, faites un peu de plongée si ça vous chante. Je serai de retour pour participer aux corvées du soir. »

Puis je file sans demander mon reste. J’ai vraiment besoin de me retrouver seule au sein de cette nature aussi austère que splendide.

Je pourrais me fondre en elle en plongeant. L’eau est douce et limpide ; de temps à autre, on aperçoit un manchot, qui semble voler plutôt que nager ; les poissons virevoltent comme un feu d’artifice, les algues semblent danser la hula ; je peux m’amuser avec les lions de mer. Mais les autres plongeurs, si aimables soient-ils, ne peuvent pas s’empêcher de parler. Ce que je veux, c’est communier avec la terre. Même si jamais je ne l’avouerais à quiconque. Ça sonnerait trop pompeux, et je passerais pour une citoyenne de la commune de Greenpeace, République populaire de Berkeley.

A présent que j’ai laissé derrière moi la mangrove et le sable blanc, je me retrouve en pleine désolation ou quasiment. Bartolomé est une île volcanique, comme ses sœurs, mais c’est à peine si on y trouve de la terre. Il fait déjà une chaleur étouffante et pas un nuage n’est là pour adoucir l’éclat du soleil. Çà et là poussent des buissons et des touffes d’herbe, mais les uns comme les autres se raréfient à mesure que je me dirige vers le rocher du Pinacle. Pas un bruit, hormis le murmure de mes Adidas sur le basalte.

Mais… dans les flaques laissées par la marée s’agitent des crabes aux couleurs éclatantes, rouge et bleu. Vers l’intérieur des terres, j’aperçois un lézard d’une espèce unique au monde. Je passe à moins d’un mètre d’un fou à pattes bleues ; il pourrait s’envoler d’un coup d’ailes, mais ce naïf me fixe sans réagir. Un pinson de Darwin traverse un instant mon champ visuel ; c’est en étudiant cet animal que le naturaliste a compris comment la vie s’altérait avec le temps. Je m’émerveille de la blancheur d’un albatros. Dans les hauteurs vole une frégate. Je saisis les jumelles pendues à mon cou pour découvrir l’arrogance de ses ailes inondées de soleil, sa queue fourchue évoquant une paire de sabres d’abordage.

Dans ce coin, on ne trouve pas un des sentiers dont je priais mes touristes de ne pas s’écarter. Le gouvernement équatorien a édicté des règles strictes à ce propos. En dépit des ressources limitées dont il dispose, il s’évertue à préserver et restaurer l’environnement. Je fais gaffe où je mets les pieds, comme il sied à une biologiste.

Je compte faire le tour de la pointe est de l’île puis emprunter le sentier et l’escalier menant au sommet du pic central. Le point de vue sur l’île de Santiago est saisissant et, aujourd’hui, je serai la seule à en profiter. C’est sans doute là que je pique-niquerai. Plus tard, peut-être, je descendrai jusqu’à la crique pour faire trempette avant de repartir vers l’ouest.

Mais sois prudente, ma fille ! Tu te trouves à vingt kilomètres au sud de l’équateur. Ici, on ne rigole pas avec le soleil. Je rajuste ma casquette et m’offre une gorgée d’eau.

Petite pause pour parcourir les lieux du regard. J’ai pris un peu d’altitude, mais je la reperdrai avant d’arriver au sentier. La plage et le campement sont hors de vue. Je n’aperçois qu’un chaos rocheux débouchant sur la baie de Sullivan, une eau d’un bleu éblouissant, la masse grise de la pointe Martinez. Est-ce un faucon qui plane là-haut ? Vite, mes jumelles !

Intriguée, je les rabaisse aussitôt. Naturellement, j’ai entendu parler des soucoupes volantes – les ovnis, pour employer un terme plus respectable. Sans jamais les prendre au sérieux. Papa nous a inculqué à tous une saine dose de scepticisme. Il est ingénieur en électronique, après tout. Oncle Steve, qui est archéologue, a pas mal bourlingué de par le monde et affirme que l’inexplicable y a sa part. Sans doute ne saurai-je jamais ce que j’ai aperçu. Je reprends ma route.

Surgie de nulle part, une bourrasque de vent. Un bruit sourd. Une ombre se pose sur moi. Je lève la tête.

Impossible !

Une moto surdimensionnée, sauf qu’aucun détail ne colle, qu’elle n’a pas de roues et qu’elle flotte à trois mètres de haut dans un silence total. Sur la première des deux selles, un homme agrippé aux poignées. Je le découvre avec une netteté confondante. Chaque seconde qui passe semble durer une éternité. La dernière fois que je me suis sentie aussi terrifiée, j’avais dix-sept ans, je roulais sous une pluie battante le long de la côte près de Big Sur, et j’ai senti la voiture glisser.

Je me suis sortie de ce coup-là. Celui-ci s’annonce plus corsé.

Un mètre soixante-quinze, visage osseux, large d’épaules, teint basané, joues grêlées par la petite vérole, nez busqué, longs cheveux noirs, moustache et barbe noires, taillées en pointe et un peu défraîchies. Une tenue tout à fait anormale pour un motard : bottes avachies, bas bruns et hauts-de-chausse, chemise à manches longues jaune safran et pas mal crasseuse… plastron d’acier, casque, cape rouge, épée à la ceinture…

Une voix, semblant issue des tréfonds du cosmos : « Êtes-vous la señora Wanda Tamberly ? »

En l’entendant, je reprends aussitôt mes esprits. Quoi qu’il m’arrive, je peux résister. L’hystérie n’est pas une obligation. Suis-je en proie à un cauchemar, à un rêve de fièvre ? Je ne le crois pas. Le soleil est trop chaud, sur mes mains comme sur les rochers, la mer trop éblouissante, et, si je le voulais, je pourrais compter toutes les épines de ce cactus. Est-ce que je suis mêlée à un canular, au tournage d’un film, à une expérience psychologique ? Ce serait encore plus invraisemblable que cette apparition. L’inconnu parle un castillan châtié, mais avec un accent que je n’ai jamais entendu avant ce jour.

Je réussis à articuler : « Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? »

Il retrousse les lèvres. Ses dents sont horriblement gâtées. Mi-farouche, mi-désespéré, il répond : « Vite ! Je dois trouver Wanda Tamberly. Son oncle Estebéan est en danger.

— C’est moi », bafouillé-je.

Il éclate de rire. Son véhicule fond sur moi. Vite, fuir !

Il arrive à mon niveau, se penche, me passe le bras droit autour de la taille. Ses muscles sont durs comme du titane. Il me cueille comme une fleur. Mes cours d’autodéfense. Je tente une fourchette dans les yeux. Il est trop rapide. Il pare le coup sans problème. Puis il manipule un panneau de contrôle. Et, soudain, nous sommes ailleurs.


3 juin 1533 (calendrier julien)

<p>3 juin 1533 (calendrier julien)</p>

Ce jour-là, les Péruviens apportèrent à Caxamalca une nouvelle portion du trésor censé acheter la liberté de leur roi. Luis Ildefonso Castelar y Moreno les vit arriver de loin. Il avait emmené ses cavaliers effectuer quelques manœuvres. Ils rentraient maintenant au bercail, car le soleil descendait vers les montagnes à l’ouest. Parmi les ombres qui s’allongeaient dans la vallée, le fleuve sinuait comme un ruban étincelant et la vapeur montant des sources chaudes alimentant les bains royaux se teintait d’une nuance dorée. Lamas et portefaix avançaient à la queue leu leu, épuisés par la longue route et le poids de leur fardeau. Les indigènes cessaient de travailler dans les champs pour les regarder passer, puis se hâtaient de reprendre leur tâche. L’obéissance était innée chez eux, et ce quel que soit leur seigneur et maître.

« Prenez le commandement », dit Castelar à son lieutenant, et il talonna sa monture. Une fois à l’entrée du village, il tira les rênes et attendit la caravane.

Un mouvement sur sa gauche attira son attention. Un homme émergeait entre deux des bâtiments d’argile, aux murs blanchis et aux toits de chaume. Un homme de haute taille ; sans doute rendait-il au moins trois pouces au caballero. Ses cheveux tonsurés étaient du même marron que sa robe de franciscain, mais ni l’âge ni la petite vérole n’avaient abîmé son visage au teint pâle, et pas une de ses dents ne manquait à l’appel. Même après toutes ces semaines d’aventures, Castelar reconnut aussitôt frère Estebéan Tanaquil. Celui-ci l’identifia également.

« Bonjour, mon révérend, dit-il.

— Que Dieu soit avec vous », répondit le moine. Il s’arrêta près du caballero. La caravane parvint au niveau des deux hommes et passa devant eux. On entendit des cris de jubilation monter du village.

« Ah ! fît Castelar d’un air satisfait. C’est splendide, non ? »

Comme il n’obtenait aucune réponse, il baissa les yeux. Le moine arborait un air chagrin. « Qu’est-ce qui vous trouble ? » demanda Castelar.

Tanaquil soupira. « Je ne puis m’en empêcher. Regardez comme ces hommes sont harassés. Pensez à l’héritage du passé qu’ils transportent et qui vient de leur être dérobé. »

Castelar se raidit. « Songeriez-vous à contester la volonté de notre capitaine ? »

C’était un moine bien étrange que celui-là, songea-t-il, et pas seulement parce qu’il s’agissait d’un franciscain alors que presque tous les religieux de l’expédition appartenaient à l’ordre des dominicains. Comment Tanaquil avait-il pu s’embarquer, et comment avait-il gagné la confiance de Francisco Pizarro, voilà qui demeurait un mystère. Enfin, peut-être était-ce grâce à son savoir et à son affabilité, denrées fort rares dans leur compagnie.

« Non, non, bien sûr que non, protesta le moine. Et cependant…» Il laissa sa phrase inachevée.

Castelar se trémoussa sur sa selle. Il imaginait aisément les pensées qui agitaient ce crâne tonsuré. Lui-même s’était interrogé sur les actes qu’ils avaient commis l’année précédente. L’empereur Atahualpa avait accueilli pacifiquement les Espagnols ; il les avait autorisés à prendre leurs quartiers à Caxamalca ; il était venu dans sa litière royale afin de poursuivre les négociations avec eux ; et il était tombé dans une embuscade au cours de laquelle avaient péri plusieurs centaines de ses soldats. À présent, ses sujets vidaient le pays de ses richesses dans le but de remplir une salle d’or et deux salles d’argent – le prix de sa liberté.

« Telle est la volonté de Dieu, déclara Castelar. Nous apportons Sa parole à ces païens. L’empereur est bien traité, n’est-ce pas ? Il est même entouré de ses épouses et de ses domestiques. Quant à la rançon, le Christ…» Il s’éclaircit la gorge. «… San Jago, comme tous les généraux, sait récompenser ses soldats. »

Le moine eut un petit sourire en coin. Comme pour lui faire comprendre qu’un soldat ne devait pas se prendre pour un prêcheur. Haussant les épaules, il déclara : « Ce soir, je pourrai estimer la valeur de cette récompense.

— Ah ! oui. » Castelar se sentait soulagé d’avoir évité une dispute. Fils cadet d’un hidalgo d’Estrémadure ayant connu des jours meilleurs, il avait lui-même souhaité entrer dans les ordres, mais s’était fait chasser du séminaire à cause d’une fille, pour s’engager dans l’armée et affronter les Français et, par la suite, suivre Pizarro dans le Nouveau Monde en quête de fortune – aussi avait-il un profond respect pour l’Église. « On m’a dit que vous examiniez chaque nouveau chargement avant qu’il soit incorporé au trésor.

— Il faut bien que quelqu’un le fasse, ne serait-ce que pour trier les objets d’art des simples bouts de métal précieux. J’ai convaincu le capitaine et son chapelain de me confier cette tâche. Les lettrés de la Cour et de l’Église seront contents d’apprendre qu’un peu de ce savoir indigène aura été préservé.

— Hum. » Castelar tirailla sur sa barbe. « Mais pourquoi travaillez-vous la nuit ?

— On vous a dit cela aussi ?

— Ça fait plusieurs jours que je suis rentré. Mes oreilles débordent de ragots.

— Votre bouche aussi, je n’en doute point. Mais j’aimerais bien m’entretenir avec vous. Votre périple était tout bonnement herculéen. »

Castelar revit en esprit les mois qui venaient de s’écouler et durant lesquels Hernando Pizarro, le frère du capitaine, les avait conduits vers l’Ouest, par-delà la cordillère, dans un paysage de sommets majestueux, de ravins vertigineux et de torrents tonitruants, jusqu’au site côtier de Pachacamac où se dressait un temple sinistre. « Mais il ne s’est pas révélé profitable, rétorqua-t-il. En guise de prise de guerre, nous n’avons ramené que le général Chalcuchimac. Au moins toute cette engeance est-elle emprisonnée sous le même toit… Mais vous alliez me dire pourquoi vous attendiez la tombée du soir pour étudier le trésor…

— Afin de ne pas exciter la cupidité des hommes, ce qui ne ferait qu’aggraver la discorde qui règne déjà parmi nous. Il sont de plus en plus impatients de recevoir leur part de butin. Et puis, c’est la nuit que Satan déploie toute sa puissance. Mes prières neutralisent la puissance de ces objets jadis consacrés à de faux dieux. »

Le dernier portefaix passa devant eux et disparut au coin d’un mur.

« J’aimerais bien voir comment vous vous y prenez », dit Castelar. Soudain décidé : « Oui, pourquoi pas ? Je vous rejoindrai.

— Hein ? fit Tanaquil, pris de court.

— Je ne vous dérangerai pas. Je me contenterai d’observer. » La réticence du moine n’était pas feinte. « Il vous faudra d’abord obtenir la permission.

— Comment ? Mais mon grade m’en dispense. Nul n’oserait me la refuser. Pourquoi êtes-vous si hostile à cette idée ? J’aurais cru que vous apprécieriez un peu de compagnie.

— Vous risquez de vous ennuyer. Tout comme ceux qui vous ont précédé. C’est pour cela qu’ils me laissent travailler seul.

— J’ai l’habitude de monter la garde », répliqua Castelar en riant.

Tanaquil rendit les armes. « Très bien, don Luis, puisque vous insistez. Retrouvez-moi après compiles à la Maison du Serpent, ainsi qu’ils la nomment. »

Des myriades d’étoiles scintillaient au-dessus des hauts plateaux. Une bonne moitié d’entre elles était inconnue des ciels européens. Castelar frissonna et ramena sa cape sur ses épaules. Son haleine dessinait une nuée, ses bottes résonnaient sur la terre battue. Caxamalca l’entourait de toutes parts, cité spectrale dans l’obscurité. Il se félicita de porter un corselet, un casque et une épée, même s’ils lui étaient inutiles en un tel lieu. Les Indios appelaient cette terre Tavantinsuyu, les Quatre Quartiers du Monde, et ce terme lui semblait plus apte que celui de Pérou, dont personne ne connaissait l’origine, pour désigner un empire encore plus vaste que le Saint-Empire romain. Serait-il un jour soumis, ses peuples comme ses dieux admettraient-ils un jour leur défaite ?

Cette pensée était indigne d’un chrétien. Il pressa le pas.

En voyant les sentinelles veillant sur le trésor, il se sentit rassuré. La lueur des lanternes faisait briller leurs armures, leurs piques, leurs mousquets. C’étaient bien là les rufians de fer qui avaient vogué depuis Panama, puis traversé jungles, marécages et déserts, triomphant de l’ennemi et s’emparant de ses forteresses, pour gravir une montagne affleurant le ciel, capturer le souverain des païens et imposer un tribut à sa contrée. Nul homme, nul démon ne pourrait forcer le passage, nul ne résisterait à leur prochaine offensive !

Les soldats reconnurent Castelar et le saluèrent. Frère Tanaquil l’attendait, une lanterne à la main. Il le précéda sous un linteau orné d’un serpent sculpté, mais un serpent comme jamais n’en avait vu un homme blanc, même dans le pire de ses cauchemars.

Le bâtiment était vaste et divisé en de multiples salles, édifié avec des blocs de pierre assemblés de minutieuse façon. Le toit était en rondins, ainsi qu’il seyait à un palais. Les Espagnols avaient placé des portes à toutes les entrées, les Indios s’étant contentés de rideaux, en tissu ou en roseau. Tanaquil referma celle qu’il venait de franchir.

Des ombres se massaient dans les coins et dansaient sur des fresques impies que les prêtres avaient pris soin d’effacer à moitié. L’arrivage du jour était entreposé dans une antichambre. Castelar perçut l’éclat des métaux précieux. Pris d’un léger vertige, il se demanda combien de centaines de livres d’or et d’argent étaient déjà entassées ici.

Pour le moment, il devait se contenter d’admirer les paquets qu’il avait vu transporter ce jour. Les officiers de Pizarro les avaient déballés en hâte pour s’assurer de leur contenu, les laissant ensuite en l’état. Ils reviendraient dès demain pour procéder au pesage et au rangement. Cordes et feuilles bruissaient sous les bottes du caballero et les sandales du moine.

Tanaquil posa sa lanterne par terre et s’accroupit. Il ramassa une coupe d’or, la porta à la lumière et maugréa. Elle était cabossée et ses ornements tombaient en miettes. « Ils l’ont fait tomber par maladresse, s’ils ne l’ont pas écartée d’un coup de pied. » Était-ce la colère qui faisait trembler sa voix ? « Ils n’ont pas plus de respect pour les objets d’art que n’en auraient des animaux. »

Castelar s’empara de l’objet en question et le soupesa. Un quart de livre, estima-t-il. « Pourquoi prendre cette peine ? dit-il. Ceci ne sera bientôt plus que du métal fondu.

— En effet », lui répondit-on avec amertume. Au bout d’un temps : « Il est prévu d’expédier quelques pièces intactes à l’Empereur, au cas où il s’intéresserait à la chose. J’ai entrepris de sélectionner les plus belles. Pizarro daignera peut-être écouter mes conseils. Mais c’est peu probable.

— Quelle différence ? Tout ceci est hideux. »

Le moine tourna vers le caballero ses yeux gris pleins de reproche. « Je vous aurais cru plus sage, plus disposé à comprendre que l’homme a bien des façons de… de louer Dieu par la beauté de ses créations. Vous êtes instruit, pourtant.

— Je parle le latin. Je sais lire, écrire et compter. J’ai appris un peu d’histoire et d’économie. Mais j’ai oublié la plupart de mes leçons, hélas.

— Et vous avez beaucoup voyagé.

— J’ai fait la guerre en France et en Italie. Je baragouine ces deux langues.

— J’ai l’impression que vous avez aussi des notions de quechua.

— Quelques-unes. Je ne veux pas que les indigènes jouent à l’imbécile avec moi, ni qu’ils complotent quand j’ai le dos tourné. » Se sentant l’objet d’une inquisition, modérée mais pénétrante, Castelar changea de sujet. « Vous m’avez dit que vous enregistriez vos observations. Où sont le papier et la plume d’oie ?

— J’ai une excellente mémoire. Comme vous l’avez fait remarquer, il est inutile de cataloguer les objets destinés à devenir des lingots. Mais pour m’assurer qu’ils sont vierges de mauvais sorts et autres malédictions…»

Tout en parlant, Tanaquil s’affairait à classer les objets devant lui : ornements, plateaux, coupes, statuettes et autres pièces grotesques. Lorsqu’ils furent placés en rang, il plongea une main dans sa besace et en sortit un objet fort étrange. Castelar se baissa et plissa des yeux pour mieux le distinguer. « Qu’est-ce donc que cela ? demanda-t-il.

— Un reliquaire. Il contient un doigt de saint Hippolyte. »

Castelar se signa. Mais il continua son examen. « Je n’ai jamais rien vu de semblable. » Long d’un empan environ, lisse, il était totalement noir, exception faite d’une croix de nacre incrustée sur une face et de deux cristaux placés à une extrémité, qui évoquaient davantage des lentilles que des ouvertures.

« Une pièce rare, expliqua le moine. Abandonnée par les Maures lorsqu’ils ont quitté Grenade, puis sanctifiée de par son contenu et par la bénédiction de l’Église. L’évêque qui me l’a confié m’a affirmé qu’il était particulièrement efficace contre la magie des infidèles. Le capitaine Pizarro et le frère Valverde sont convenus qu’il serait sage, et en tout cas inoffensif, de soumettre à son influence toutes les pièces du trésor inca. »

Adoptant une position plus confortable, il prit de la main gauche une petite plaque d’or ornée de l’image d’une bête et la fit tourner lentement devant les cristaux du reliquaire, qu’il tenait de la main droite. Ses lèvres remuaient sans un bruit. L’opération terminée, il reposa le premier objet et en prit un deuxième.

Castelar se mit à danser d’un pied sur l’autre.

Au bout d’un moment, Tanaquil gloussa et lui lança : « Je vous avais dit que vous finiriez pas trouver le temps long. Et j’en ai encore pour des heures. Vous feriez mieux d’aller dormir, don Luis. »

Castelar bâilla. « Vous avez sans doute raison. Je vous remercie de votre courtoisie. »

Un souffle d’air, un bruit sourd, il se retourna vivement. L’espace d’un instant, il resta figé devant le spectacle.

Une chose venait d’apparaître près du mur. Une chose massive, lisse, sans doute métallique, pourvue de deux manches et de deux selles sans étriers… Il la distinguait avec netteté, car elle était éclairée par un bâton lumineux que brandissait le second de ses deux cavaliers. Ceux-ci portaient un vêtement moulant d’un noir absolu. Leurs têtes et leurs mains semblaient par contraste d’un blanc spectral, d’un blanc d’outre-monde.

Le moine se leva d’un bond. Il hurla quelques mots. Ce n’était pas de l’espagnol.

Castelar vit l’étonnement se peindre sur le visage des intrus. Qu’il s’agisse de sorciers ou de démons surgis de l’enfer, ils n’étaient pas tout-puissants, ils fléchiraient devant Dieu et Ses saints. L’épée du caballero jaillit du fourreau. Il fonça en hurlant : « San Jago ! », le cri de guerre de son peuple quand il avait chassé les Maures d’Espagne. Il avait intérêt à faire du bruit pour alerter les sentinelles et…

Le premier cavalier leva un tube. Il y eut un éclair. Castelar sombra dans l’inconscience.


15 avril 1610

<p>15 avril 1610</p>

Machu Picchu ! se dit Stephen Tamberly en reprenant conscience. Puis il rectifia : Non. Pas tout à fait. Pas tel que je le connais. Quand suis-je ?

Il se leva. Ses sens et sa raison lui dirent qu’il avait reçu une décharge d’étourdisseur électronique, sans doute un modèle du XXIVe siècle. Ce n’était pas le plus choquant. Ce qui l’avait tétanisé, c’était l’apparition de ces deux hommes chevauchant une machine qui ne serait conçue que des milliers d’années après sa naissance.

Autour de lui se dressaient des pics qui lui étaient familiers, noyés dans la brume et d’une verdeur tropicale – seules quelques plaques de neige sur le plus éloigné trahissant l’altitude du site. Le matin déversait dans la gorge d’Urubamba des flots de lumière bleu et or. Mais il ne distinguait ni gare ni voie ferrée, et la seule route visible était celle ouverte par les Incas.

Il se tenait sur une plate-forme fixée à un mur dominant une fosse, et à laquelle on accédait au moyen d’une rampe. La cité s’étendait en contrebas ; édifices en pierres sèches, escaliers, terrasses, placettes – un panorama aussi saisissant que les montagnes elles-mêmes. Si les hauteurs étaient dignes de figurer sur une peinture chinoise, les œuvres des hommes évoquaient une gravure de la France médiévale ; sauf qu’elles étaient trop exotiques, traduisaient un esprit qui leur était propre.

Une brise fraîche lui caressa les joues. Son murmure était le seul bruit perceptible, hormis bien sûr le battement du sang à ses tempes. Pas un mouvement à la ronde. Grâce à son esprit qui tournait avec l’énergie du désespoir, il observa que le site n’avait été déserté que récemment. Si la végétation commençait à l’envahir, elle ne l’avait guère altéré, pas plus que les intempéries. Ce qui ne signifiait pas grand-chose, car Machu Picchu était encore en bon état en 1911, date de sa découverte par Hiram Bingham. Toutefois, il remarqua plusieurs structures presque intactes qu’il se rappelait avoir vues en ruine, quand elles n’avaient pas carrément disparu. Il subsistait des vestiges des rondins et des toits de chaume. Et…

Et Tamberly n’était pas seul. Luis Castelar était accroupi à ses côtés, partagé entre la stupéfaction et la fureur. Tous deux étaient entourés d’hommes et de femmes à l’air tendu. Le scooter temporel était garé près du bord de la plate-forme.

Tamberly prit d’abord conscience des armes braquées sur lui. Puis il examina ceux qui les brandissaient. Jamais il n’avait vu des êtres semblables. Leur étrangeté accentuait encore leur uniformité. Un visage finement ciselé, des pommettes hautes, un nez fin et droit, des yeux immenses. Des cheveux aile-de-corbeau, un teint d’albâtre et des iris de couleur claire, aucune trace de barbe sur les joues des hommes. Un corps élancé, souple, athlétique. En guise de vêtements, une combinaison moulante sans couture visible, aux pieds de courtes bottes, le tout entièrement noir. Avec, pour les décorer, des motifs argentés évoquant l’art asiatique. Chez plusieurs d’entre eux, une cape de couleur vive – rouge, orange ou jaune. Un ceinturon pourvu de poches et d’étuis. Pour maintenir les longs cheveux, un simple serre-tête, une résille ou un diadème incrusté de diamants.

Ils étaient une trentaine. Tous jeunes… ou bien sans âge ? Tamberly devina que certains avaient pas mal d’années au compteur. Ça se voyait à leur fierté, à leur vivacité, à leur autorité de félins.

Castelar ne cessait de les fixer du regard. On lui avait confisqué son épée et son poignard. L’un des inconnus manipulait celui-ci. L’Espagnol fit mine de l’attaquer. Tamberly l’agrippa par le bras. « Ne tentez rien, don Luis, lui dit-il. C’est sans espoir. Invoquez les saints si vous voulez, mais restez tranquille. »

Il gronda mais obtempéra. Tamberly sentit les frissons qui l’agitaient. L’un des inconnus prononça quelques mots dans une langue faite de trilles et de ronronnements. Un autre lui intima le silence d’un geste et avança d’un pas. La grâce de ses mouvements était telle qu’on eût dit qu’il flottait. De toute évidence, c’était le mâle dominant du groupe. Il avait un nez aquilin, des yeux verts. Ses lèvres pleines esquissèrent un sourire.

« Bonjour, dit-il. Vous êtes pour nous des hôtes imprévus. »

Il s’exprimait en temporel, le langage couramment employé par les Patrouilleurs du temps et nombre de chrononautes civils ; et cette machine ne différait guère d’un scooter de la Patrouille ; mais cet homme était sûrement un hors-la-loi, un ennemi.

Tamberly recouvra son souffle au prix d’un frisson. « En… en quelle année sommes-nous ? » demanda-t-il. Il observa les réactions de Castelar lorsqu’il entendit le frère Tanaquil s’exprimer dans une langue inconnue : stupéfaction, désarroi, résolution.

« Selon le calendrier grégorien, que vous devez sûrement connaître, nous sommes le 15 avril 1610. Je suppose que vous reconnaissez le site, ce qui n’est visiblement pas le cas de votre compagnon. »

Évidemment, se dit Tamberly. Le site que les indigènes appelleront ultérieurement Machu Picchu a été bâti par l’empereur Pachacutec dans le but d’en faire une ville sainte consacrée aux Vierges du Soleil. Il a perdu sa raison d’être lorsque Vilcabamba est devenu le centre de la résistance aux Espagnols, jusqu’à ce que ces derniers capturent et exécutent Túpac Amaru, le dernier souverain à porter le titre d’Inca avant la Résurgence andine du XXIIe siècle. Donc, les conquistadores n’avaient même pas idée de son existence, et il est resté à l’abandon, oublié de tous hormis quelques pauvres paysans, jusqu’en 1911… Ce fut à peine s’il entendit la phrase suivante : « Je suppose en outre que vous êtes un agent de la Patrouille du temps.

— Mais qui êtes-vous ? lança Tamberly.

— Poursuivons donc cette conversation dans un endroit plus approprié, dit l’homme. Ceci n’est que l’aire d’atterrissage de nos éclaireurs. »

— Hein ? A l’intérieur de son rayon d’action – la Terre et son orbite, de l’ère des dinosaures à celle précédant l’avènement des Danelliens –, un scooter temporel était capable d’une précision de quelques secondes et de quelques centimètres. Si ces criminels s’étaient aménagé cette aire d’atterrissage, devina Tamberly, c’était afin de dissuader les Indiens du coin de venir les déranger. Les récits de la visite des mages à Machu Picchu ne survivraient pas plus d’une génération, mais le site serait de moins en moins fréquenté.

La plupart des observateurs s’égaillèrent pour vaquer à leurs occupations. Quatre gardes armés d’étourdisseurs suivirent le chef et les prisonniers. L’un d’eux portait aussi l’épée de Castelar – peut-être pour la garder en souvenir. Empruntant la rampe, puis une succession de sentiers et d’escaliers, ils s’engagèrent dans la cité. Il régnait un silence pesant, que le chef interrompit par ces mots : « Apparemment, votre compagnon n’est qu’un soldat ordinaire, qui se trouvait avec vous par hasard. » Voyant que l’Américain acquiesçait : « Eh bien, nous allons le déposer dans un coin pendant que nous aurons une petite conversation, vous et moi. Yaron, Sarnir, vous connaissez son langage. Interrogez-le. Techniques psycho seulement, du moins pour le moment. »

Ils étaient arrivés devant un bâtiment que Tamberly identifia comme le Tombeau royal. Un mur bordait une courette où était garé un autre scooter temporel. Des rideaux iridescents aux nuances nacrées servaient de portes et de toit à cet espace à ciel ouvert. Des champs de force, se dit Tamberly, invulnérables à toute arme moins puissante qu’un missile nucléaire.

« Au nom de Dieu ! s’écria Castelar alors qu’on les séparait. Que se passe-t-il donc ? Dites-le-moi avant que je devienne fou !

— Du calme, don Luis, du calme, lui répondit Tamberly. Nous sommes leurs prisonniers. Vous avez vu de quoi leurs armes sont capables. Faites ce qu’ils vous diront. Peut-être que le Ciel nous prendra en pitié, mais nous sommes impuissants. »

L’Espagnol serra les mâchoires et suivit les deux gardes qui l’encadraient dans un petit édifice. Le groupe du chef entra dans le plus grand. Les champs de force disparurent pour le laisser passer. Ils restèrent désactivés, ce qui permettait de voir le mur, le ciel, la liberté. Tamberly supposa qu’il était nécessaire d’aérer les lieux ; la salle où il se trouvait ne semblait pas avoir servi récemment.

Bien qu’elle soit dépourvue de fenêtres, la lumière du jour l’illuminait, encore accrue par l’intensité du champ de force faisant office de plafond. Le sol était recouvert d’une couche de matière bleue, quasiment organique, qui ployait doucement sous le pied. La table et les chaises qui meublaient cette pièce avaient des formes familières, mais elles étaient faites d’une substance noire légèrement lumineuse qui lui était inconnue. Impossible d’identifier les objets rangés dans ce qui ressemblait à une vitrine.

Les deux gardes se postèrent de part et d’autre de l’entrée. La femme avait l’air aussi impitoyable que l’homme. Le chef prit place sur une chaise et invita Tamberly à en faire autant. La substance noire semblait s’adapter au moindre de ses mouvements. Le chef désigna une carafe et deux coupes sur la table. Service en verre émaillé d’origine vénitienne, estima Tamberly. Le fruit d’un vol ? d’un pillage ? Le premier garde flotta jusqu’à la table pour faire le service. Son maître et Tamberly prirent les coupes.

Le chef leva la sienne en souriant et murmura : « A votre santé. » Sous-entendu : Si tu veux la conserver, tu as intérêt à filer doux. Le vin était un chablis un rien acide, si rafraîchissant que Tamberly se demanda s’il ne contenait pas un stimulant. Le proche avenir de son époque natale maîtrisait à la perfection la physiochimie humaine.

« Bon, fit le chef sans se départir de ses manières affables. De toute évidence, vous appartenez à la Patrouille. L’objet que vous teniez est un enregistreur holographique. Et jamais la Patrouille ne laisserait un chrononaute étranger à ses services rôder autour d’un moment aussi critique. »

Tamberly sentit sa gorge se nouer, sa langue se figer. Un effet du blocage psychologique implanté durant sa formation, un réflexe conçu pour l’empêcher de révéler l’existence du voyage dans le temps à toute personne non autorisée. « Euh… Je…» Une horrible sueur froide coula sur sa peau.

« Vous avez toute ma sympathie. » Se moquait-il de lui ? « Je connais la nature de votre conditionnement. Je sais aussi qu’il opère dans les limites du bon sens. Comme nous sommes nous aussi des chrononautes, vous êtes libre d’aborder le sujet en notre présence, même si vous répugnez à livrer les petits secrets de la Patrouille. Cela vous aiderait-il si je me présentais ? Je suis Merau Varagan. Si vous avez entendu parler de ma race, c’est sans doute sous le nom d’Exaltationnistes. »

Tamberly en savait suffisamment sur la question pour comprendre qu’il vivait un cauchemar. Le XXXIe millénaire était… est… sera – seule la grammaire du temporel peut manier de tels concepts – antérieur au développement des premières machines à voyager dans le temps, mais quelques personnes sélectionnées connaissent leur existence et participent à des expéditions ; d’autres, moins nombreuses, sont recrutées par la Patrouille, comme cela se produit dans la plupart des milieux. Sauf que… cette époque a produit des surhommes, des êtres génétiquement modifiés pour explorer l’espace ; et ils ont fini par se lasser du joug que leur imposait leur propre civilisation, encore plus antique pour eux que l’âge de pierre l’est pour moi ; ils se sont rebellés, ils ont été vaincus, ils ont dû fuir ; mais ils avaient découvert l’existence du voyage temporel et, aussi extraordinaire que cela paraisse, ils s’étaient emparés de quelques véhicules ; et, « depuis lors », la Patrouille les traque sans merci, car ils sont capables de tout, mais jamais je n’ai lu un rapport me permettant d’espérer qu’elle les « capturera » un jour…

« Même sous la torture, je ne peux rien vous dire de plus que ce que vous avez déduit, protesta-t-il.

— Quand un homme joue un jeu dangereux, répliqua Merau Varagan, il doit se préparer en conséquence. Nous n’avions pas anticipé votre présence, je l’avoue. Nous pensions que la salle du trésor serait déserte durant la nuit, abstraction faite des sentinelles devant la porte. Toutefois, nous prévoyons en permanence de tomber sur des Patrouilleurs. Raor, le kyradex. »

Avant que Tamberly ait pu s’interroger sur la signification de ce terme, la femme était à ses côtés. Un frisson d’horreur le parcourut quand il devina ce qu’elle allait faire. Il voulut se lever, fuir, se faire tuer, n’importe quoi.

Elle tira. Son arme était réglée à l’intensité minimale. Il ne perdit pas conscience mais sentit ses jambes le trahir, et il s’effondra sur son siège. Celui-ci s’adapta à sa nouvelle position et l’empêcha de choir sur la moquette bleue.

La dénommée Raor se dirigea vers la vitrine, en revint avec un objet. C’était une sorte de casque phosphorescent, relié par un câble à un boîtier. Elle l’en coiffa. Puis elle pianota sur des touches lumineuses, sans doute un panneau de contrôle. Des symboles apparurent devant elle. Des données biologiques ? Tamberly sentit un bourdonnement monter dans son crâne, l’engloutir peu à peu, et il tomba en vrille vers son cœur ténébreux.

Puis il remonta doucement à la surface. Recouvra l’usage de ses muscles et se redressa. Il se sentait aussi détendu qu’à l’issue d’un long sommeil réparateur. Et totalement détaché de lui-même, pareil à un observateur extérieur vide d’émotion. Par ailleurs, il était totalement conscient. Tous ses sens étaient en éveil : il percevait avec une égale acuité l’odeur de sa robe et de son corps crasseux, la fraîcheur de l’air vif qui s’insinuait dans la pièce, le masque impérial et sardonique de Varagan, le boîtier dans la main de Raor, le poids du casque sur son crâne, et cette mouche sur le mur, comme pour lui rappeler que lui aussi était mortel.

Varagan se carra dans son siège, croisa les jambes, joignit les mains et demanda avec une politesse incongrue : « Vos nom et origine, s’il vous plaît.

— Stephen John Tamberly. Né le 23 juin 1937 à San Francisco, Californie, États-Unis d’Amérique. »

Toute la vérité, rien que la vérité. Il n’avait pas le choix. Sa mémoire, ses nerfs, ses lèvres ne pouvaient qu’obéir. Le kyradex était l’inquisiteur suprême. Il n’avait même pas conscience de l’atrocité de sa condition. Un hurlement retentissait dans les profondeurs de son inconscient, mais son esprit conscient n’était plus qu’une machine.

« Quand avez-vous été recruté par la Patrouille ?

— En 1968. » La procédure était trop graduelle pour qu’il donne une date exacte. Un collègue l’avait présenté à des amis, des amateurs d’histoire qui l’avaient discrètement sondé, ainsi qu’il l’avait compris par la suite ; au bout du compte, il avait accepté de passer certains tests, dans le cadre d’un quelconque projet de recherche en psychologie appliquée ; puis était venue la grande révélation ; invité à s’engager dans la Patrouille, il avait accepté avec joie, comme l’avaient prévu ses examinateurs. Il sortait à ce moment-là d’un pénible divorce. Sans doute aurait-il hésité à accepter si cela l’avait obligé à mener une double vie. Mais il l’aurait fait quand même, impatient qu’il était d’explorer des mondes qu’il ne connaissait jusque-là que par des archives, des ruines, des éclats de terre cuite et des squelettes ensevelis.

« Quelle est votre rang dans la hiérarchie ?

— Je ne m’occupe ni du maintien de l’ordre ni des opérations de secours. Je suis un agent de terrain, spécialisé en histoire. J’avais suivi une formation d’archéologue et travaillé avec les Quechua du XXe siècle, puis j’avais bifurqué vers des travaux archéologiques. Cela me qualifiait d’office pour la période de la Conquista. J’aurais préféré étudier les sociétés précolombiennes, mais c’était bien entendu impossible – jamais je n’aurais pu passer inaperçu.

— Je vois. Depuis combien de temps appartenez-vous à la Patrouille ?

— Environ soixante ans, en temps propre. » Un Patrouilleur pouvait espérer explorer des siècles et des siècles. Entre autres avantages, il avait accès aux traitements antisénescence mis au point postérieurement au XXe siècle. Certes, cela l’obligeait à voir ses proches vieillir et mourir, sans que jamais il puisse leur confier la vérité. La plupart des agents choisissaient donc de disparaître peu à peu de leur vie, de leur laisser croire à un nouveau départ, de réduire les contacts au fil des ans. Car ils ne devaient à aucun prix se rendre compte que les ans ne semblaient pas avoir de prise sur les Patrouilleurs.

« De quel point de l’espace-temps êtes-vous parti pour entamer votre mission actuelle ?

— De la Californie en 1986. » Contrairement à la majorité de ses collègues, il avait conservé des liens avec sa famille et ses amis. Il avait vécu l’équivalent de quatre-vingt-dix ans et en paraissait trente, mais les épreuves l’avaient marqué et, en cette année 1986, il pouvait facilement passer pour un quinquagénaire, même si ses proches le trouvaient étonnamment juvénile. De par son activité, le Patrouilleur est voué au chagrin autant qu’à l’aventure. Arrive un moment où il en a trop vu.

« Hum, fît Varagan. Nous y reviendrons. Commencez par me décrire votre mission. Que faisiez-vous exactement à Cajamarca au siècle dernier ? »

Le nom ultérieur de la cité, observa un grain de conscience en lui tandis qu’il répondait comme un automate : « Je vous l’ai dit, je suis un historien de terrain chargé de collecter des données sur l’époque de la Conquista. » Il n’agissait pas uniquement dans un but scientifique. La Patrouille devait avoir connaissance du cours exact des événements si elle voulait en préserver la réalité. Outre qu’ils contenaient souvent des erreurs, les ouvrages de référence passaient sous silence certains épisodes clés. « La Patrouille m’a fait endosser l’identité d’un franciscain, frère Estebéan Tanaquil, et s’est arrangée pour que je participe à l’expédition de Pizarro lorsqu’il est reparti pour l’Amérique en 1530. » C’était en 1507 que Waldseenmùller avait ainsi baptisé le continent. « J’avais pour mission d’observer et d’enregistrer le plus de choses possibles, sans me faire repérer bien entendu. » Ce qui ne l’avait pas empêché de tenter, dans la mesure du possible, d’atténuer la brutalité des crimes dont il était le témoin. « Comme vous le savez sans doute, cette période deviendra d’une extrême importance – dans mon avenir, mais dans votre passé – lorsque les Résurgents revendiqueront leur héritage andin. »

Varagan opina. « En effet, dit-il sur le ton de la conversation. Si les choses s’étaient passées autrement, le XXe siècle lui-même serait fort différent. » Il sourit de toutes ses dents. « Supposons, par exemple, que lors de l’arrivée de Pizarro, il n’y ait pas eu de querelle de succession à l’issue du décès de Huayna Capac, pas de guerre civile opposant Atahualpa à ses rivaux. Jamais cette minuscule bande d’aventuriers espagnols ne serait parvenue à renverser l’empire inca. La  Conquista aurait exigé plus de temps et de ressources. Cela aurait affecté l’équilibre politique en Europe, alors que les Turcs devenaient menaçants et que la Réforme achevait de réduire à néant l’unité de la chrétienté.

— C’est là votre objectif ? » Au fond de lui, Tamberly savait qu’il aurait dû se montrer furieux, consterné, tout sauf apathique. Mais il était à peine curieux.

« Peut-être, répondit Varagan sans se compromettre. Cependant, les hommes qui vous ont capturé n’étaient chargés que d’une mission plus modeste : reconnaître les lieux préalablement à l’évacuation de la rançon d’Atahualpa. Ce qui, en soi, aurait pas mal chamboulé la continuité historique. » Rire. « Et assuré la préservation de ces inestimables objets d’art. Alors que vous vous contentiez d’en enregistrer des hologrammes pour le bénéfice des habitants de l’avenir.

— Pour le bénéfice de l’humanité, répondit automatiquement Tamberly.

— Vous voulez dire : pour ceux de ses membres qui sont en mesure de jouir des fruits du voyage dans le temps, sous le vigilant patronage de la Patrouille.

— Vous projetez de transporter le trésor ici… et maintenant ? bredouilla Tamberly.

— Ce n’est que provisoire. Nous avons choisi ce lieu et ce moment pour des raisons pratiques. » Rictus de Varagan. « La Patrouille est trop active dans notre milieu d’origine. Arrogante flicaille ! » Recouvrant son calme : « Machu Picchu est tellement isolé en ce moment qu’il ne risque pas d’être affecté par des altérations du passé récent – l’inexplicable disparition de la rançon d’Atahualpa, par exemple. Mais vos collègues ne manqueront pas de se lancer à votre recherche, Tamberly. Ils exploiteront tous les indices qu’ils pourront dénicher. Mieux vaut que nous disposions dès maintenant de toutes les informations nécessaires afin de mieux contrecarrer leurs initiatives. »

Je devrais être secoué jusqu’aux tréfonds de mon être. Cette fabuleuse et impérieuse inconscience… il court le risque de créer des boucles causales dans l’histoire, de déclencher des vortex temporels, de détruire l’avenir tout entier… Non, ce n’est pas un risque à ses yeux. Il cherche délibérément à bouleverser l’espace-temps. Mais je n’éprouve nulle horreur à cette idée. Ce casque posé sur mon crâne étouffe mon humanité.

Varagan se pencha vers lui. « Abordons à présent votre histoire personnelle. Quel lieu et quel moment considérez-vous comme votre foyer ? Avez-vous de la famille, des amis, des connaissances proches ? »

Les questions se firent de plus en plus précises. Impuissant, Tamberly livrait à son interrogateur quantité de détails révélateurs. Chaque fois que Varagan tombait sur un point qui lui semblait intéressant, il l’exploitait au maximum. La seconde épouse de Tamberly n’avait rien à craindre ; elle appartenait elle aussi à la Patrouille. Sa première épouse s’était remariée et ne faisait plus partie de sa vie. Mais… oh ! son frère Bill, et son épouse, et sa nièce, dont il avoua à Varagan qu’il la considérait comme sa fille… Le seuil s’obscurcit. Luis Castelar fit irruption dans la pièce.

Son épée fendit l’air. Le garde s’effondra, s’écrasa sur la moquette, pris de convulsions. Le sang jaillit de sa gorge, geyser d’un rouge criard remplaçant le hurlement qu’il ne pouvait plus pousser.

Lâchant son boîtier de contrôle, Raor voulut dégainer son arme. Castelar fondit sur elle. Crochet du gauche à la mâchoire. Titubant, elle tomba sur les fesses, le fixant d’un œil éberlué. Puis sa lame s’abattit à nouveau. Varagan était déjà debout. Faisant preuve d’une saisissante agilité, il esquiva un coup qui lui aurait tranché la gorge. Pas la place de fuir. Castelar frappa d’estoc. Varagan se plaqua les mains sur le ventre. Le sang coulait entre ses doigts. Il s’adossa au mur pour ne pas tomber et cria.

Castelar ne perdit pas de temps à l’achever. L’Espagnol arracha le casque de Tamberly. Il tomba sur la moquette avec un bruit sourd. Le retour de son autonomie lui fit l’effet d’un lever de soleil.

« Il faut sortir d’ici ! cria Castelar. La cavale magique dehors…»

Tamberly se sentit vaciller. Ses jambes se dérobaient. Le caballero le soutint d’un bras. Ils émergèrent dans la courette. Le scooter temporel les attendait. Tamberly enfourcha la selle de devant, Castelar celle de derrière. Un homme vêtu de noir apparut devant eux. Poussant un cri, il saisit son pistolet.

Tamberly pianota sur la console.


11 mai 2937 av. J.C.

<p>11 mai 2937 av. J.C.</p>

Machu Picchu avait disparu. Le vent soufflait de toutes parts. Plusieurs dizaines de mètres en contrebas, une rivière coulait au creux d’une vallée verdoyante. L’océan luisait dans le lointain.

Le scooter tomba. L’air gémit. Les mains de Tamberly trouvèrent le levier gravifique. Le moteur vrombit. Ils cessèrent de tomber. Il effectua un atterrissage en douceur.

Tamberly tremblait de tous ses membres. Devant ses yeux se dessinaient des oriflammes de ténèbres.

Puis il retrouva ses esprits. Constata que Castelar se tenait debout devant lui, que la pointe de son épée lui éraflait la gorge.

« Descendez de cette cavale, ordonna l’Espagnol. Tout doucement, les bras levés. Vous n’êtes pas un saint homme. Je parierais que vous êtes un sorcier, et qu’à ce titre vous méritez le bûcher. Nous allons en avoir le cœur net. »


3 novembre 1885

<p>3 novembre 1885</p>

Un fiacre conduisit Manse Everard du siège social de Dalhousie Roberts – une entreprise d’import-export qui servait de couverture à la Patrouille dans ce milieu[1] – à la maison de York Place. Il s’engagea dans un fog jaunâtre pour monter sur le perron et tira sur la sonnette. Une domestique le conduisit dans une antichambre aux murs lambrissés. Il lui donna sa carte. Une minute plus tard, elle revint lui annoncer que Mrs Tamberly serait ravie de le recevoir. Laissant manteau et chapeau sur un portemanteau, il la suivit. Le chauffage était impuissant à lutter contre l’humidité, et il se félicita pour une fois d’être vêtu à la manière d’un gentleman victorien. D’ordinaire, cet accoutrement lui apparaissait comme prodigieusement inconfortable. Exception faite de tels détails, l’époque était fort agréable à vivre, à condition d’être riche, en bonne santé, d’avoir le type anglo-saxon et de pratiquer le culte protestant.

Le parloir était un lieu très accueillant, bénéficiant de l’éclairage au gaz et meublé d’étagères remplies de livres. Des bûches brûlaient doucement dans la cheminée. Helen Tamberly était assise devant celle-ci, comme si elle avait besoin de réconfort. C’était une petite femme aux cheveux d’un blond tirant sur le roux ; sa robe soulignait une silhouette que bien des femmes devaient lui envier. Sa voix agrémentait l’anglais de Sa Majesté d’une nuance chantante. Mais elle était un rien tremblante. « Comment allez-vous, Mr Everard ? Asseyez-vous, je vous en prie. Désirez-vous une tasse de thé ?

— Non merci, m’dame, sauf si vous en prenez. » Il ne fit aucun effort pour dissimuler son accent américain. « Nous attendons un autre visiteur. Mieux vaudrait que nous ayons eu le temps de nous entretenir avant son arrivée.

— Certainement. » D’un signe de tête, elle intima à la servante l’ordre de prendre congé, ce que celle-ci fit sans toutefois refermer la porte. Helen Tamberly se leva pour réparer cet oubli. « J’espère que cette pauvre Jenkins ne sera pas trop choquée, dit-elle avec un pauvre sourire.

— J’imagine qu’elle a l’habitude de constater chez ses maîtres un comportement insolite, répliqua Everard en se mettant au diapason de sa maîtrise de soi.

— En fait, nous nous efforçons de ne pas trop nous faire remarquer. Les gens ne tolèrent qu’une certaine dose d’excentricité. Si nous appartenions aux classes supérieures plutôt qu’à la bourgeoisie, nous pourrions nous permettre davantage d’entorses à la bienséance ; mais nous serions alors beaucoup trop visibles. » Elle s’avança sur le tapis pour lui faire face, les poings serrés. « Assez de banalités, reprit-elle d’une voix trémulante. C’est la Patrouille qui vous envoie. Vous êtes un agent non-attaché, c’est ça ? Cela concerne Stephen. Forcément. Dites-moi tout. »

Sans craindre les oreilles indiscrètes, il lui répondit en anglais, jugeant que l’emploi du temporel ne ferait que la déstabiliser davantage. « Oui. Pour le moment, nous n’avons aucune certitude. Il est… porté disparu. Il ne s’est jamais présenté au rapport. Comme vous le savez sans doute, il était attendu à Lima en 1535, plusieurs mois après la fondation de cette ville par Pizarro. Nous y avons un avant-poste. Nous avons mené une enquête discrète, de laquelle il ressort que frère Estebéan Tanaquil a mystérieusement disparu deux ans auparavant, à Cajamarca. J’ai bien dit « disparu » – il n’a été victime ni d’un crime, ni d’un accident. » Lugubre : « Rien d’aussi simple, hélas.

— Alors il est peut-être en vie ? s’écria-t-elle.

— On peut l’espérer. Je ne peux rien vous promettre, hormis que la Patrouille va se défoncer pour… euh… je vous demande pardon. »

Elle partit d’un rire forcé. « Ce n’est rien. Si vous venez de la même époque que Stephen, vous avez le même langage que lui, n’est-ce pas ?

— Eh bien, nous sommes tous les deux originaires des États-Unis du milieu du XXe siècle. C’est pour cela qu’on m’a demandé de mener l’enquête. Le fait que nous soyons issus du même contexte peut m’aider dans mes démarches.

— On vous a demandé, répéta-t-elle dans un murmure. Personne ne donne d’ordres à un agent non-attaché, personne excepté un Danellien.

— Ce n’est pas tout à fait exact », dit-il, un peu gêné. Son statut – il était libre d’aller où et quand il le souhaitait, sans être lié à un milieu précis, et jouissait d’une autonomie certaine – était parfois pour lui une source d’embarras. C’était par nature un homme sans prétention, qui ne sortait en rien de l’ordinaire.

« C’est fort aimable à vous de le dire, répliqua-t-elle en faisant des efforts visibles pour ne pas pleurer. Asseyez-vous, je vous en prie. Fumez si vous le souhaitez. Vous êtes sûr que vous ne voulez pas du thé et des biscuits, voire une goutte de brandy ?

— Plus tard peut-être, merci. Mais je vais sortir ma pipe puisque vous m’y invitez. » Il attendit qu’elle se soit rassise devant la cheminée pour prendre place dans le fauteuil placé face au sien, sans doute celui de Steve Tamberly. Les flammes bleues frémissaient au-dessus des bûches.

« J’ai traité quelques affaires semblables par le passé… je veux parler de mon passé, bien entendu, commença-t-il. La première chose à faire est d’en apprendre le plus possible sur l’agent porté disparu. Ce qui m’amène à interroger tous ses proches. Si je suis arrivé un peu en avance, c’est dans l’espoir que nous fassions connaissance, vous et moi. Un Patrouilleur qui s’est rendu sur place nous rejoindra dans un moment pour nous faire part de ses découvertes. J’espère que vous ne m’en voudrez pas d’avoir pris ces dispositions sans vous consulter.

— Oh ! non. » Elle inspira à fond. « Mais j’ai une question à vous poser au préalable. J’ai toujours eu des problèmes pour assimiler la logique temporelle, même lorsque j’emploie la langue idoine. Mon père était professeur de physique à l’université et il m’est difficile de mettre de côté la stricte causalité qu’il m’a inculquée. Stephen… a eu des ennuis dans le Pérou du XVIe siècle. Peut-être que la Patrouille va le sauver, mais peut-être pas. Il y aura un rapport dans les archives. Vous ne pouvez pas commencer par le consulter ? Ou alors faire un petit saut et interroger votre moi futur ? Pourquoi devons-nous nous infliger cette épreuve ? »

Elle devait être terriblement bouleversée pour poser une telle question, car elle avait également suivi une formation à l’Académie de la Patrouille – établie dans l’Oligocène, soit bien longtemps avant le début de l’histoire de l’humanité afin de ne pas affecter celle-ci. Everard n’avait pas le cœur à le lui reprocher. Bien au contraire, il n’en appréciait que davantage le courage qui devait lui être nécessaire pour afficher un tel calme. Par ailleurs, la nature de son travail ne l’exposait pas aux dangers et aux paradoxes du temps. Idem pour son époux – ce n’était qu’un observateur, quoique clandestin –, du moins jusqu’à ce que ceux-ci ou ceux-là aient causé sa disparition.

« Vous savez bien que cela nous est interdit. » Il conserva une voix posée. « Il est facile à une boucle causale d’évoluer en vortex temporel. Ce qui entraînerait toutes sortes de catastrophes, la moins importante étant l’annulation pure et simple de l’opération. Par ailleurs, toute tentative en ce sens serait futile. Et si ces fameuses archives n’étaient que les traces d’événements qui ne se sont jamais produits ? Imaginez l’influence sur nos actes d’une connaissance que nous jugerions prédéterminée. Non, nous devons faire le sale boulot en respectant la causalité dans la mesure du possible, afin de rendre réels nos réussites ou nos échecs. »

Car la réalité est conditionnelle. C’est comme un front de vagues sur l’océan. Que ces vagues – les ondes de probabilité de ce chaos qu’est le soubassement quantique – changent de cadence, et voilà que tout le moirage d’écume et de vaguelettes qu’elles dessinaient change d’aspect pour devenir autre chose. Les physiciens entrevoyaient cette réalité dès le XXe siècle. Mais il a fallu l’avènement du voyage dans le temps pour quelle affecte le genre humain.

Si vous vous rendez dans le passé, le passé devient votre présent. Vous disposez du même libre arbitre que précédemment. Vous ne vous êtes imposé aucune contrainte. Et vous ne pouvez qu’influer sur le cours des choses.

Normalement, les conséquences sont négligeables. C’est comme si le continuum spatio-temporel était un maillage de rubans en caoutchouc, qui reprendrait sa configuration initiale après avoir subi les effets d’une altération. Oui, normalement, vous faites partie de ce passé. Il a existé un frère Tanaquil ayant participé à l’expédition de Pizarro. Cela a « toujours » été vrai, et le fait qu’il soit né bien des siècles plus tard est tout à fait secondaire. S’il commet des anachronismes mineurs, ceux-ci n’auront aucune importance ; ils susciteront des commentaires, mais leur souvenir se perdra. Quant à savoir si la réalité subit ou non en permanence une quantité infinie de changements insignifiants, cette question relève de la philosophie.

Mais il existe des actions déterminantes. Supposons qu’un dingue se rende au Ve siècle et offre des mitrailleuses à Attila ? Ce type de délit est si outrancier qu’il est facile de le prévenir. Mais quid d’un changement plus subtil ?… La révolution bolchevique de 1917 a failli échouer. Seuls le génie et l’énergie de Lénine lui ont permis de la mener à bien. Supposons que vous vous rendiez au XIXe siècle et empêchiez ses parents de se rencontrer ? Jamais l’Empire russe ne deviendrait l’Union soviétique, et les conséquences de cette altération influeraient sur toute l’histoire ultérieure. Quant à vous, le responsable, vous ne seriez en rien affecté, vu que vous vous trouveriez en amont ; mais si vous deviez regagner l’avenir, vous découvririez un monde totalement différent, un monde où vous n’auriez probablement jamais vu le jour. Vous existeriez, certes, mais sous la forme d’un effet sans cause, qui ne devrait son existence qu’à l’anarchie constituant la fondation de l’existence même.

Lorsque fut construite la première machine à voyager dans le temps, les Danelliens apparurent, ces surhommes demeurant dans l’avenir lointain. Ils édictèrent les règles du voyage temporel et créèrent la Patrouille pour les faire respecter. A l’instar de la majorité des policiers, nous sommes au service de ceux qui respectent la loi ; nous les sortons du pétrin lorsque cela nous est possible ; nous apportons aux victimes de l’histoire toute l’assistance que nous pouvons leur apporter. Mais notre première mission est de protéger et de préserver cette histoire, car c’est elle qui aboutira en fin de compte à l’avènement des glorieux Danelliens.

« Excusez-moi, dit Helen Tamberly. C’était une question stupide. Mais je suis… tellement inquiète. Stephen était censé s’absenter trois jours, pas davantage. Six ans pour lui, trois jours pour moi. Il voulait disposer d’un peu de temps pour se réadapter au milieu victorien, se promener en ville et reprendre peu à peu ses bonnes habitudes, afin de ne pas éveiller les soupçons des domestiques ou de nos amis. Mais ça fait une semaine ! » Elle se mordit la lèvre. « Pardonnez-moi. Je ne me contrôle plus, j’en ai peur.

— Bien au contraire. » Everard attrapa sa pipe et sa blague à tabac. Il avait besoin d’un peu de confort pour faire face à une telle angoisse. « Les couples aimants comme le vôtre inspirent bien des regrets au vieux célibataire que je suis. Mais revenons à nos moutons. Cela vaut mieux, pour vous comme pour moi. Vous êtes originaire de l’Angleterre de ce siècle, n’est-ce pas ? »

Elle acquiesça. « Je suis née en 1856, à Cambridge. À dix-sept ans, je me suis retrouvée orpheline mais disposant d’une modeste pension, et je me suis plongée dans les lettres classiques, devenant une sorte de bas-bleu, puis j’ai été recrutée par la Patrouille. Stephen et moi nous sommes connus à l’Académie. En dépit de notre différence d’âge – laquelle n’a aucune importance à nos yeux, grâce à Dieu –, nous… nous sommes plu, et nous nous sommes mariés une fois notre formation achevée. Il était d’avis que je n’aimerais pas son époque natale. » Grimace. « Je l’ai visitée, et il avait raison. Quant à lui, il se sentait… il se sent heureux ici et maintenant. Sa persona est celle d’un employé américain de Dalhousie Roberts. Lorsque je dois m’absenter dans le cadre de mon travail, ou me consacrer à celui-ci à mon domicile… eh bien, il est rare qu’une femme se livre à de telles activités, mais cela n’a rien d’extraordinaire. Marie Sklodowska – la future madame Curie – entrera à la Sorbonne dans quelques années à peine.

— Et les habitants de ce milieu, contrairement à ceux du mien, ont tendance à ne pas se mêler des affaires d’autrui. » Everard s’affaira à bourrer sa bouffarde. « Euh… je présume que vous avez davantage d’activités communes que la plupart des couples de cette époque.

— Oh ! oui. » Son enthousiasme était pathétique. « À commencer par nos vacances, dans cette époque et dans les autres. Nous sommes tombés amoureux du Japon archaïque, que nous avons visité à plusieurs reprises. » Ce pays était suffisamment isolé, sa population suffisamment fruste, pour que la Patrouille l’ouvre de temps à autre à des visiteurs exotiques, se dit Everard. « Nous nous sommes aussi lancés dans les activités manuelles, la poterie, par exemple ; c’est lui qui a fabriqué ce cendrier…» Elle se tut, visiblement bouleversée.

Everard se hâta d’enchaîner : « Votre spécialité est la Grèce antique, je crois ? » L’homme qui l’avait accueilli à l’antenne de la Patrouille n’avait pu le lui confirmer.

« Les colonies ioniennes, en particulier durant les VIIe et VIe siècles av. J.C. » Soupir. « Vu mes origines nordiques, la Patrouille m’interdit hélas de les étudier sur le terrain. » Elle s’efforça de se ressaisir. « Mais, comme je vous l’ai dit, nous avons déjà vu bien des merveilles. » Avec l’équipement adéquat, encadrés par des guides vigilants. « Non, je n’ai aucune raison de me plaindre. » Son vernis de stoïcisme se fendilla néanmoins. « Si Stephen… si vous le retrouvez… pensez-vous qu’il se laissera convaincre de demander un poste sédentaire comme le mien ? »

Un silence pesant s’instaura, qu’Everard rompit en craquant son allumette. Il savoura la fumée dans son palais et la chaleur du fourneau dans sa main. « N’y comptez pas trop, répondit-il. Et puis, les bons historiens de terrain sont rares. Comme tous les agents de qualité. Sans doute n’avez-vous pas idée de nos besoins en personnel. C’est grâce à des agents comme vous que des agents comme lui peuvent travailler. Sans parler des non-attachés comme moi. La plupart du temps, nous rentrons à la maison sans problème. »

Le travail d’un Patrouilleur n’avait rien à voir avec l’aventure échevelée. Il nécessitait de solides connaissances. Des agents comme Steve rassemblaient les données brutes sur le terrain, des agents comme Helen compilaient leurs rapports et en tiraient de précieux enseignements. Les observateurs introduits en Ionie lui procuraient bien plus d’informations que n’en recelaient les chroniques et les reliques ayant survécu jusqu’au XIXe siècle ; mais ils ne pouvaient pas effectuer le travail dont elle se chargeait, c’est-à-dire interpréter lesdites informations et en tirer une synthèse qui servirait aux prochaines missions d’observation.

« Un jour, il faudra qu’il trouve un poste moins dangereux. » Elle rougit. « Je refuse de fonder une famille tant qu’il ne s’y sera pas décidé.

— Oh ! je suis sûr qu’il finira par demander une mutation pour un poste administratif », répondit Everard. Si nous réussissons à le sauver. « Un jour viendra où il aura bien trop d’expérience pour que nous le laissions crapahuter où bon lui semble. Il devra se contenter de superviser de jeunes agents. Euh… peut-être devra-t-il adopter l’identité d’un colon espagnol pendant quelques décennies. Si vous pouviez l’accompagner, cela vaudrait mieux pour tout le monde.

— Quelle aventure ! Je pense que je saurai m’adapter. Nous n’avions pas l’intention de rester victoriens toute la vie.

— Et vous avez déjà éliminé l’Amérique du XXe siècle. Hum… quels liens a-t-il conservés dans ce milieu ?

— Il est issu d’une vieille famille californienne. Avec de lointaines attaches péruviennes. L’un de ses arrière-grands-pères était un capitaine au long cours, qui avait épousé une jeune fille de Lima et l’avait ramenée au pays. Ce qui explique peut-être son intérêt pour le Pérou. Comme vous le savez sans doute, il a fait des études d’anthropologie, puis il s’est orienté vers l’archéologie, qu’il a pratiquée sur le terrain là-bas. Il a un frère qui vit à San Francisco. Son premier mariage s’est terminé par un divorce, peu avant qu’il entre dans la Patrouille. Cela date – ou plutôt datera – de 1968. Il a démissionné de son poste à l’université et a raconté à ses proches qu’une institution indépendante avait accepté de financer ses recherches personnelles. Ce qui expliquait ses absences aussi fréquentes que prolongées. Il conserve un pied-à-terre dans cette ville afin de garder le contact avec ses proches, et il n’a aucune intention de couper les ponts avec eux pour le moment. Il devra bien le faire un de ces jours, mais…» Sourire. « Il m’a dit qu’il tenait à assister au mariage de sa nièce préférée et à faire sauter son bébé sur ses genoux. Il lui tarde de devenir un grand-oncle gâteau. »

Everard ne releva pas ses erreurs de concordance des temps. Celles-ci étaient inévitables, à moins d’opter pour le temporel. « Sa nièce préférée, hein ? murmura-t-il. Ce genre de personne peut m’être utile, elle risque d’en savoir beaucoup et de parler sans crainte d’éveiller les soupçons. Que savez-vous sur elle ?

— Elle s’appelle Wanda et elle est née en 1965. La dernière fois que Stephen m’a parlé d’elle, elle suivait des études de… de biologie à l’université de Stanford. En fait, il a organisé son départ en mission depuis la Californie afin de rendre visite à sa famille en… oui, c’est ça : en 1986.

— Je crois que j’ai intérêt à rencontrer cette Wanda. »

On toqua à la porte. « Entrez », dit la maîtresse de maison.

La domestique apparut. « Il y a un monsieur qui demande à vous voir, madame, annonça-t-elle. Un Mr Bassecase, si j’ai bien compris. » La mine soudain réprobatrice : « Un gentleman de couleur.

— C’est le Patrouilleur dont je vous ai parlé, murmura Everard à son hôtesse. Il est en avance.

— Faites-le entrer. »

Julio Vasquez paraissait bel et bien déplacé : petit, trapu, le teint basané, les cheveux noirs, le visage aplati et le nez busqué. Quoique né au XXIIe siècle, c’était un Andin de pure souche ou quasiment, se rappela Everard. Mais le quartier était sans nul doute coutumier des visiteurs exotiques. Non seulement Londres était le centre d’un empire à l’échelle mondiale, mais en outre, York Place donnait sur Baker Street.

Helen Tamberly souhaita la bienvenue au visiteur et demanda à sa domestique de préparer du thé. La Patrouille l’avait guérie du racisme propre à l’ère victorienne. Ils reprirent la conversation en temporel, car elle ne parlait ni l’espagnol ni le quechua, et quant à Vasquez, l’anglais était une langue trop étrangère à son milieu et à ses activités de Patrouilleur pour qu’il ait pris la peine d’en acquérir plus que des rudiments.

« Je n’ai pas appris grand-chose, commença-t-il. L’entreprise n’était pas aisée, d’autant que je n’ai guère eu de temps pour la préparer. Aux yeux des Espagnols, je n’étais qu’un Indio parmi tant d’autres. Impossible de les approcher, encore moins de les interroger. J’aurais eu droit au fouet pour punir mon insolence, voire à une exécution pure et simple.

— Les conquistadores étaient d’authentiques salop… rufians, c’est bien connu, remarqua Everard. Si je me souviens bien, Pizarro n’a même pas daigné libérer Atahualpa après que sa rançon eut été versée. Non, il a organisé un procès bidon et l’a fait condamner à mort. Enterré vivant, c’est ça ?

— Sa sentence a été commuée en garrottage après qu’il eut accepté le baptême, corrigea Vasquez, et nombre d’Espagnols, y compris Pizarro, ont eu honte de leurs agissements par la suite. Ils craignaient qu’Atahualpa, une fois libéré, ne soulève le peuple contre eux. Par la suite, c’est ce qu’a fait Manco II, leur empereur fantoche. » Un temps. « Oui, la Conquista ne fut qu’une succession d’atrocités – massacres, pillages, asservissements… Mais vous avez appris l’histoire dans des écoles anglophones, mes amis, et l’Espagne a été des siècles durant la rivale de l’Angleterre. La propagande relative à ce conflit a perduré. En vérité, les Espagnols, Inquisiteurs compris, n’étaient ni pires ni meilleurs que les autres conquérants de cette époque, et on trouvait même des gens de bien parmi eux. Cortés en personne, et même Torquemada, ont tenté d’obtenir un semblant de justice pour les indigènes. N’oubliez pas que ces populations ont survécu sur toute l’étendue de l’Amérique latine, notre terre ancestrale, alors que les Anglais, et leurs successeurs yanquis et canadiens, n’ont pas fait dans la dentelle.

— Touché[2], dit Everard.

— S’il vous plaît, murmura Helen Tamberly.

— Mes excuses, señora, dit Vasquez en s’inclinant sur son siège. Je ne souhaitais pas vous insulter, seulement vous faire appréhender les difficultés que j’ai rencontrées. Apparemment, le moine et le caballero sont entrés une nuit dans le bâtiment où était entreposé le trésor. Comme ils n’avaient pas réapparu au lever du jour les sentinelles, inquiètes, ont ouvert la porte.

Personne à l’intérieur. Toutes les entrées étaient surveillées. Quantité de rumeurs se sont répandues. J’en ai eu des échos par les Indiens, que je ne pouvais pas non plus interroger en détail. J’étais un étranger à leurs yeux, souvenez-vous, et ils se méfiaient de tout ce qui ne venait pas de leur village natal. Les bouleversements qui agitaient leur empire m’ont permis de justifier ma présence dans leur cité, mais mon alibi n’aurait pas résisté à un examen poussé si quelqu’un s’y était intéressé de trop près. »

Everard tira sur sa pipe. « Hum, fit-il en exhalant un nuage de fumée. Je présume que Tamberly avait accès à chaque nouvel arrivage de métal précieux, sous prétexte de le bénir ou quelque chose comme ça. En fait, il enregistrait des hologrammes des objets d’art pour le bénéfice des générations futures. Mais qui est ce caballero dont vous parlez ? »

Vasquez haussa les épaules. « Je sais qu’il s’appelait Luis Castelar et que c’était un officier de cavalerie qui s’était distingué lors de la campagne. Certains le soupçonnaient d’avoir subtilisé le trésor, mais d’autres affirmaient que c’était impensable de la part d’un homme d’honneur comme lui, et que jamais le bon frère Tanaquil n’aurait accepté d’être son complice. Pizarro a longuement interrogé les sentinelles, mais on m’a dit qu’il a fini par s’assurer de leur honnêteté. Le trésor était toujours là, après tout. De l’avis général, cette histoire puait la sorcellerie. L’hystérie menaçait de gagner les troupes lorsque je suis parti. Cela risque d’avoir de graves conséquences.

— L’histoire telle que nous la connaissons n’en fait pas état, grommela Everard. Ce segment d’espace-temps est-il vraiment crucial ?

— La Conquista dans son ensemble est une période clé de l’histoire du monde. Quant à cet épisode… qui sait ? Nous n’avons pas cessé d’exister, bien que nous soyons en aval par rapport à lui.

— Ce qui ne prouve pas que ça durera », répliqua Everard. Nous risquons de n’avoir jamais existé, pas plus que le monde qui nous a engendrés. Une annihilation encore pire que la mort. « La Patrouille va concentrer tous ses efforts sur ces quelques jours ou ces quelques semaines. En faisant preuve d’une extrême prudence, ajouta-t-il à l’intention d’Helen Tamberly. Qu’est-ce qui a pu se produire ? En avez-vous une idée, agent Vasquez ?

— Un commencement d’idée, peut-être, répondit l’intéressé. Je pense qu’une ou plusieurs personnes équipées d’un véhicule temporel projetaient de s’emparer de la rançon.

— Oui, cela me paraît plausible. Entre autres instructions, Tamberly était censé surveiller l’évolution de la situation et prévenir la Patrouille au moindre signe suspect.

— Comment l’aurait-il pu à moins de revenir en aval ? demanda son épouse.

— Il laissait des messages enregistrés dans des émetteurs de radiations Y ayant l’aspect de cailloux ordinaires, expliqua Everard. On a inspecté les points de dépôt convenus, sans rien trouver excepté des rapports de routine portant sur ses observations.

— J’ai dû interrompre ma mission pour effectuer cette enquête, reprit Vasquez. Je travaillais une génération plus tôt, durant le règne de Huayna Capac, le père d’Atahualpa et de Huascar. Nous ne pouvons pas comprendre la Conquista sans explorer au préalable la grande civilisation complexe qu’elle a détruite de fond en comble. » Un immense empire s’étendant de l’Équateur au Chili, de la côte du Pacifique aux sources de l’Amazone. « Et… il semble que des étrangers aient visité la cour de cet Inca en 1524, environ un an avant sa mort. Ils ressemblaient à des Européens et on les a considérés comme tels ; des rumeurs de lointains visiteurs étaient parvenues jusqu’à l’Empire. Ils sont repartis au bout d’un temps, sans que personne ne sache où ils allaient. Mais lorsque j’ai été convoqué en aval, je venais de découvrir qu’ils avaient essayé de convaincre Huayna de ne pas donner trop de pouvoir à Atahualpa, car il risquait de se poser en rival de Huascar. Ils ont échoué ; le vieux bonhomme était têtu. Mais l’existence d’une telle tentative est en soi significative, non ? »

Everard poussa un sifflement. « Bon Dieu, oui ! Avez-vous des indices sur l’identité de ces visiteurs ?

— Non. Rien de concret. Ce milieu est particulièrement impénétrable. » Vasquez se fendit d’un sourire en coin. « Après avoir affirmé que les Espagnols n’étaient pas des monstres selon les critères du XVIe siècle, je me dois de préciser que l’Empire inca n’avait rien d’une nation paisible et peuplée d’innocents. C’était un État qui pratiquait l’expansionnisme tous azimuts. Un État totalitaire, qui plus est ; la vie y était régentée dans les moindres détails. Sans excès de cruauté ; les sujets qui se conformaient à la loi étaient plutôt bichonnés. Mais malheur à ceux qui se rebellaient. Les nobles eux-mêmes n’avaient pratiquement aucune liberté. Seul l’Inca, le divin souverain, jouissait de ce privilège. Imaginez les difficultés que rencontre un étranger souhaitant s’intégrer, même s’il appartient à la même ethnie. A Caxamalca, j’affirmais être un fonctionnaire chargé de rédiger un rapport à l’intention de mes supérieurs. Avant l’arrivée de Pizarro, jamais je n’aurais pu maintenir une telle couverture. Et je n’ai pu recueillir que des informations de seconde ou de troisième main. »

Everard acquiesça. Comme presque tous les grands événements de l’histoire, la Conquista n’était ni une atrocité absolue ni une totale bénédiction. Cortés avait mis un terme aux horribles sacrifices humains des Aztèques, Pizarro avait introduit sur le continent sud-américain l’embryon du concept de dignité individuelle. L’un comme l’autre avaient eu des alliés indiens, qui avaient adhéré à leur cause pour d’excellentes raisons.

Enfin, le devoir d’un Patrouilleur n’était pas de donner des leçons de morale. Il devait préserver ce qui était, du début à la fin des temps, et aussi protéger et sauver ses camarades.

« Continuons à discuter, proposa-t-il. Nous trouverons bien des idées susceptibles de nous faire avancer. Mrs Tamberly, je vous assure que jamais nous n’abandonnerons votre époux à son sort. Peut-être est-il impossible de le sauver, mais ça ne nous empêchera pas de tout tenter pour y parvenir. »

Jenkins servit le thé.


30 octobre 1986

<p>30 octobre 1986</p>

Surprenant, ce Mr Everard. Ses lettres et ses coups de fil de New York semblaient émaner d’un intellectuel du genre courtois. En le découvrant en chair et en os, j’ai l’impression d’avoir affaire à un boxeur au nez cassé. Quel âge peut-il bien avoir – quarante ans ? Difficile à dire. A le voir, il a pas mal bourlingué.

Mais peu importe son physique. (Je suis sûr que je le trouverais sexy si les circonstances s’y prêtaient. Ce qui n’arrivera pas. Et ça vaut mieux. Zut !) Il parle d’une voix posée, emploie des formules un peu surannées, à l’oral comme à l’écrit.

Franche poignée de mains. « Ravi de faire votre connaissance, Miss Tamberly, dit-il de sa voix de basse. C’est fort aimable à vous de vous être déplacée. » Rendez-vous a été pris dans le hall de son hôtel du centre-ville.

« Eh bien, ça concerne mon oncle unique et préféré, non ? » lui lancé-je.

Il acquiesce. « J’aimerais m’entretenir avec vous à son sujet. Euh… puis-je me permettre de vous offrir un verre ? Ou de vous inviter à dîner ? Je risque de vous retenir un bout de temps. »

Prudence. « Merci, mais commençons par discuter. Et puis, pour être franche, je suis trop tendue pour le moment. Si on se baladait un peu ?

— Pourquoi pas ? Il fait un temps splendide et ça fait des années que je n’ai pas mis les pieds à Palo Alto. On va faire un tour sur le campus ? »

Un temps splendide, oui, l’été indien déployant sa gloire avant l’arrivée de la pluie. Encore quelques jours de ce régime, et on va avoir droit au smog. Pour l’instant, le ciel est d’un azur uniforme et le soleil lance sur nous ses feux d’or. Je vais pouvoir admirer les eucalyptus vert pâle et argent, au parfum entêtant. En dépit des circonstances (mais qu’est-ce qui est arrivé à oncle Steve ?), je ne peux m’empêcher d’être excitée. Imaginez, un authentique détective privé !

Nous sortons et tournons à gauche. « Que voulez-vous exactement, Mr Everard ?

— Vous interroger, comme je vous l’ai expliqué. J’aimerais que vous me parliez du Dr Tamberly. Peut-être que vous me fournirez quelques indices. »

La fondation qui emploie oncle Steve a bien fait d’engager cet homme. Certes, tonton représente pour elle un certain investissement. C’est pour son compte qu’il effectue des recherches en Amérique du Sud. Il me tarde de lire le livre qu’il va en tirer. Son succès ne pourra que rejaillir sur ladite fondation. Sans parler des avantages fiscaux qu’elle en retirera. Non, pas question de me laisser aller à ce genre de cynisme. C’est bon pour les bizuths.

« Mais pourquoi moi ? Mon père est plus proche de lui. Il pourra sûrement vous en dire davantage.

— Peut-être. J’ai également l’intention de le voir, ainsi que son épouse. Mais, à ce que l’on m’a dit, vous êtes la nièce préférée de votre oncle. Je parierais qu’il vous a révélé certains détails sur lui – rien d’extraordinaire, rien qui ne vous ait frappée, sans doute, mais des petits détails susceptibles de m’éclairer sur sa personnalité, de m’orienter dans certaines directions. »

Je déglutis. Six mois sans donner de nouvelles, sans même envoyer une carte postale. « La fondation n’a aucune idée sur ce qui a pu lui arriver ?

— Vous m’avez déjà posé cette question, me rappelle Everard. Il a toujours souhaité travailler en indépendant. C’est à cette condition qu’il a accepté le financement. Nous savons qu’il comptait aller dans les Andes, mais c’est à peu près tout. Cette région est très vaste. Les autorités des pays concernés ne nous ont rien appris de concret. »

J’hésite à poursuivre, de peur de sombrer dans le mélodrame, mais… « Craignez-vous un acte de malveillance ?

— Nous n’avons aucune information dans ce sens, Miss Tamberly. Espérons que non. Peut-être qu’il a pris un risque de trop et que… Mais passons. Il m’importe avant tout de mieux le connaître. » Il sourit. Cela plisse son visage. « Pour ce faire, je dois commencer par faire la connaissance de ses proches.

— Il a toujours été… comment dirais-je réservé. Jaloux de son intimité.

— Mais il avait un faible pour vous. Puis-je vous poser quelques questions personnelles, pour commencer ?

— Allez-y. Je ne vous garantis pas que j’y répondrai.

— N’ayez crainte, ça n’ira pas très loin. Vous étudiez à Stanford et vous entamez votre année de maîtrise, c’est cela ? Dans quelle discipline ?

— La biologie.

— Un peu vague comme réponse, non ? »

Ce n’est pas un crétin. « Eh bien, je m’intéresse surtout aux transitions évolutionnistes. Sans doute m’orienterai-je vers la paléontologie.

— Prochaine étape : le doctorat. C’est ça ?

— Oh ! oui. Si on veut faire de la science, passer une thèse est indispensable.

— Vous ressemblez davantage à une athlète qu’à une polarde, si je puis me permettre.

— Je pratique le tennis, ainsi que la randonnée. J’adore la nature et la chasse aux fossiles me permet d’assouvir cette passion. » Sur une impulsion : « J’ai décroché un job formidable pour l’été prochain : guide touristique dans les îles Galapagos. Une plongée dans le Monde perdu. » Soudain, voilà que mes yeux se brouillent. « C’est oncle Steve qui me l’a dégoté. Il a des amis en Équateur.

— Ça a l’air passionnant. Vous parlez l’espagnol ?

— Presque couramment. On partait souvent en vacances au Mexique quand j’étais petite. J’y vais encore de temps à autre, et j’ai aussi visité l’Amérique du Sud…»

C’est un type vraiment sympa. « Aussi confortable qu’une vieille chaussure », comme dirait papa. On s’est assis sur un banc pour bavarder, on est allés boire une bière à la cafétéria et il a fini par m’inviter à dîner. Rien de trop huppé ni de trop romantique. Mais ça valait la peine de sécher quelques cours. Je lui ai raconté pas mal de choses.

Bizarrement, il ne m’a quasiment rien dit sur lui.

Je m’en rends compte alors qu’il me souhaite une bonne nuit après m’avoir raccompagnée à ma piaule. « Vous m’avez été fort utile, Miss Tamberly. Peut-être encore plus que vous ne le pensez. Je contacterai vos parents dès demain. Ensuite, sans doute repartirai-je pour New York. Tenez. » Il attrape son portefeuille, en sort une carte de visite. « Si un détail vous revient en mémoire, n’hésitez pas à m’appeler – en PCV. » Mortellement sérieux : « Contactez-moi sans délai s’il vous arrive quelque chose qui vous paraît étrange. J’insiste. Ce genre d’affaire peut rapidement devenir dangereux. »

Oncle Steve serait-il un agent de la CIA ? Soudain, la soirée semble se rafraîchir. « Okay. Bonne nuit, Mr Everard. » Je saisis la carte de visite et m’empresse de rentrer chez moi.


11 mai 2937 av. J.C.

<p>11 mai 2937 av. J.C.</p>

« Quand j’ai vu qu’ils relâchaient leur vigilance et se mettaient à bavarder, dit Castelar, j’ai invoqué San Jago et je leur ai sauté dessus. J’ai terrassé le premier d’un coup de pied dans le cou. Puis je me suis retourné et j’ai cassé le nez du second avec le tranchant de la main, comme ça. » Mouvement vif et brutal. « Il s’est effondré à son tour. J’ai récupéré mon épée, je les ai achevés tous les deux et je suis parti à votre recherche. »

Pas la moindre trace de vantardise dans sa voix. Les Exaltationnistes avaient commis une bévue fort répandue : sous-estimer un homme du passé. Si celui-ci ignorait tout du savoir qu’ils maîtrisaient du fait de leur civilisation plus avancée, il n’en était pas moins leur égal en matière de ruse. Et il était en outre issu d’une culture aguerrie par plusieurs siècles de conflit – un conflit rapproché, où on affrontait l’ennemi au corps-à-corps plutôt que de s’opposer à lui via des consoles électroniques.

« Vous n’aviez donc pas peur de… de leur magie ? » marmonna Tamberly.

Castelar fit non de la tête. « Je savais que le Seigneur était avec moi. » Il se signa, puis soupira. « J’ai été stupide de ne pas emporter une de leurs armes. Je ne commettrai plus cette erreur. »

Tamberly frissonna en dépit de la chaleur.

Il était assis parmi de hautes herbes, sous un soleil au zénith. Castelar le dominait de toute sa taille, le plastron étincelant, l’épée dans la main, les jambes bien écartées, tel un colosse enfourchant le monde. Le scooter se trouvait à plusieurs mètres de là. Un peu plus loin, un fleuve courait vers l’océan, qui, à en juger par le panorama s’offrant à lui, devait se trouver à cinquante kilomètres de distance. La présence dans la végétation de palmiers et de chérimoliers[3] permettait de conclure qu’ils se trouvaient « toujours » en Amérique tropicale. Si sa mémoire était bonne, il avait programmé un déplacement temporel plus important que le déplacement spatial.

Devait-il tenter de bondir sur la machine et de filer avant que l’Espagnol ait eu le temps de réagir ? Non, c’était impossible. Sa condition physique le lui interdisait. Comme la plupart des agents, il avait été formé aux arts martiaux. Peut-être que ça compenserait la supériorité physique de son adversaire. (Un cavalier digne de ce nom était plus robuste et plus résistant qu’un champion olympique du XXe siècle.) Il ne se sentait à la hauteur ni sur le plan physique, ni sur le plan mental. S’il avait retrouvé son libre arbitre une fois débarrassé du kyradex, cela ne lui servait pas à grand-chose pour l’instant. Il se sentait vidé, les synapses ensablées, les paupières plombées, la cervelle récurée.

Castelar lui décocha un regard mauvais. « Cessez de pervertir les mots, sorcier, ordonna-t-il. C’est à moi de vous soumettre à la question. »

Dois-je garder le silence et l’inciter à m’éliminer ? se demanda Tamberly en luttant contre sa lassitude. Je suppose qu’il commencera par me torturer afin d’obtenir ma coopération. Mais ensuite, il se retrouvera naufragé, inoffensif… Non. Il cherchera sûrement à faire fonctionner le véhicule. Ce qui causera sans doute sa perte ; mais avant cela, quelle catastrophe pourrait-il déclencher ? Je dois remettre mon sacrifice à plus tard, ne m’y résoudre qu’à la dernière extrémité.

Il leva les yeux vers le visage aquilin du caballero et réussit à articuler : « Je ne suis pas un sorcier. Je possède un savoir que vous ignorez, je maîtrise des arts et des machines qui vous sont inconnus. Les Indios croyaient que nos mousquets commandaient à la foudre. C’est seulement la poudre qui propulse leurs balles. L’aiguille de la boussole indique toujours le Nord, mais cela n’a rien de magique. » Sauf que tu ignores tout du magnétisme, je le parierais. « Il en va de même pour ces armes qui assomment sans blesser et pour ces cavales qui franchissent l’espace et le temps. »

Castelar acquiesça. « C’est ce que j’avais déduit, dit-il en détachant ses mots. Mes geôliers étaient un peu trop bavards. »

Décidément, ce type n’a rien d’un abruti. A sa manière, c’est peut-être même un génie. Oui, non seulement il a étudié au séminaire, mais en outre il m’a confié qu’il avait lu et apprécié les aventures d’Amadis de Gaule – ces romans de chevalerie qui enchantaient ses contemporains – et je l’ai entendu un jour faire une remarque témoignant d’une grande connaissance de l’islam.

Castelar se raidit. « Dites-moi de quoi il retourne, insista-t-il. Qui êtes-vous, vous qui osez prétendre avoir reçu l’ordination ? »

Tamberly fouilla son esprit. Le kyradex avait neutralisé son conditionnement. Plus rien ne l’empêchait de déblatérer sur le voyage temporel et la Patrouille du temps. Plus rien hormis son sens du devoir.

Il devait prendre le contrôle de ce cauchemar. S’il avait eu droit à un peu de repos, si son corps et son esprit avaient eu le temps de se remettre de leurs épreuves, il n’aurait guère eu de peine à berner Castelar. Si vif soit-il, cet homme n’était pas de taille à s’adapter à l’étrange réalité où il était plongé. Mais, pour le moment, Tamberly n’était plus que l’ombre de lui-même. Et le caballero, percevant sa faiblesse, était bien résolu à l’exploiter sans pitié.

« Parlez ! Ne cherchez pas à me mentir ou à m’embobiner. Tenez-vous-en à la vérité ! » L’épée émergea du fourreau, y retourna dans un claquement sec.

« C’est une longue, une très longue histoire, don Luis…»

Un coup de pied dans les côtes. Le souffle coupé, il roula sur lui-même. Une vague de douleur déferla sur lui. Comme au sein d’un roulement de tonnerre, il entendit : « Parlez, j’ai dit ! »

Il s’obligea à se redresser sur son séant, mais courba le dos sous l’œil implacable de son tortionnaire. « Oui, je me suis fait passer pour un moine, mais mes intentions n’avaient rien d’impie. » Une quinte de toux. « Ce subterfuge était nécessaire. Il existe des hommes maléfiques possédant des machines comme celle-ci. Leur intention était de dérober le trésor, et ils nous ont enlevés tous les deux…»

L’interrogatoire se poursuivit. Castelar avait-il reçu l’enseignement des dominicains, les maîtres d’œuvre de l’Inquisition espagnole ? Ou bien avait-il tout simplement appris à cuisiner les prisonniers de guerre ? Tamberly envisagea tout d’abord de lui dissimuler l’existence du voyage temporel. Mais il laissa échapper une allusion parlante, à moins que Castelar ne l’ait subtilement conduit à le faire, et c’en fut fini de sa pauvre ruse. Il s’étonna de la rapidité avec laquelle le caballero assimila ce concept. La théorie lui était indifférente. Tamberly lui-même n’en avait qu’une vague idée, car elle était le fruit d’une science postérieure de plusieurs millénaires à son époque. Initialement dépassé par l’idée que temps et espace ne faisaient qu’un, Castelar cessa de se tourmenter sur ce point pour se concentrer sur les aspects pratiques de la chose. L’important à ses yeux, c’était que cette machine fabuleuse soit capable de voler, de flotter et de le conduire où et quand il le souhaitait.

Peut-être n’y avait-il rien d’étonnant à ce qu’il s’adapte aussi vite à un tel prodige. Au XVIe siècle, même les hommes instruits croyaient aux miracles ; ceux-ci faisaient parties des dogmes judaïque, chrétien et musulman. En outre, ils vivaient dans un monde en plein bouleversement où se succédaient découvertes, idées et inventions plus extraordinaires les unes que les autres. Les Espagnols, en particulier, ne juraient que par les gestes et les romans de chevalerie Cervantes n’avait pas encore accompli son œuvre satirique. Nul scientifique n’avait déclaré à Castelar que le voyage dans le temps était impossible, nul philosophe ne lui avait jamais exposé les raisons pour lesquelles il était contraire à la logique. Il l’accepta donc comme un fait accompli.

Par contre, la mutabilité de l’avenir parut lui échapper complètement. A moins qu’il ait refusé de s’arrêter à de tels détails. « Dieu prendra soin du monde », déclara-t-il, et il entreprit d’arracher à sa victime tout le savoir qu’il estimait nécessaire de maîtriser.

L’idée que des galions puissent appareiller pour d’autres époques enflammait son imagination. Non que les plus rares des trésors des âges aient excité sa convoitise : les origines de la civilisation, les poèmes perdus de Sappho, le récital du plus grand joueur de gamelan que l’histoire ait jamais connu, des sculptures en tridi susceptibles de rapporter une rançon de roi… Il ne pensait que rubis, esclaves et – surtout – armes à feu. A ses yeux, il était raisonnable que les souverains de l’avenir cherchent à réguler le voyage temporel et les bandits à détrousser les voyageurs.

« Donc, vous espionniez pour le compte de votre maître et ses ennemis ont été surpris de tomber sur nous quand ils se sont introduits dans la salle du trésor, mais, par la grâce de Dieu, nous voilà de nouveau libres, résuma-t-il. Et maintenant ? »

Le soleil était bas dans le ciel. Tamberly avait la gorge asséchée par la soif. Il avait l’impression que son crâne allait se fendre, ses os se pulvériser. La masse floue de Castelar – impitoyable, infatigable – occupait son champ visuel.

« Eh bien, il faut… il faut rejoindre… mes compagnons, coassa Tamberly. Ils sauront vous récompenser et… et vous ramener à la bonne époque.

— Ah bon ? » Sourire carnassier. « Et que puis-je espérer comme récompense ? Je ne suis pas sûr que vous m’ayez dit toute la vérité, Tanaquil. Une seule chose est sûre à mes yeux : le Seigneur a placé cet instrument entre mes mains et je dois en faire usage pour Sa plus grande gloire et pour l’honneur de l’Espagne. »

Tamberly se sentait aussi moulu que si le caballero lui avait asséné des coups de poing plutôt que des questions. « Que comptez-vous faire, alors ? »

Castelar se caressa la barbe. « Premièrement, murmura-t-il en plissant les yeux, oui, premièrement, vous allez m’apprendre à chevaucher cette cavale. » Il se redressa d’un bond. « Debout ! »

Il dut traîner son prisonnier jusqu’au scooter temporel.

Je dois lui mentir, ou alors gagner du temps, ou au pire rester muet et encaisser les coups. Mais Tamberly ne put respecter cette résolution. L’épuisement, la douleur, la soif, la faim eurent raison de lui. Il était incapable de résister.

Castelar ne le quittait pas des yeux, prêt à lui sauter dessus au moindre signe suspect ; et Tamberly n’avait plus la force de ruser.

Il lui décrivit les fonctions du panneau de contrôle. Lui montra comment taper la date souhaitée. La machine enregistrait tous ses déplacements dans le continuum. Oui, ils avaient fait un grand bond dans le passé, au XXXe siècle av. J.C.

« Avant Jésus-Christ, chuchota Castelar. Mais oui, je peux aller voir Notre Seigneur au moment où Il était descendu des cieux et m’agenouiller à Ses pieds…»

S’il avait été d’attaque, Tamberly aurait pu profiter de cet instant d’extase pour lui décocher un atémi. À peine s’il eut la force de chercher à atteindre un activateur. Castelar le jeta à terre d’une pichenette. Il manqua sombrer dans l’inconscience, mais la pointe de l’épée eut vite fait de le ranimer.

Affichage de la carte. Position actuelle : près de la côte du futur État d’Équateur. Obéissant aux instructions de Castelar, Tamberly fit défiler la totalité du globe sur l’écran. Le conquistador s’attarda un moment sur la Méditerranée. « Détruire les païens, murmura-t-il. Reconquérir la Terre sainte. »

Avec l’aide de l’unité cartographique, qui pouvait afficher n’importe quelle partie du monde à l’échelle souhaitée, le système de pilotage spatial était d’une simplicité enfantine. Du moins si on se contentait de coordonnées approximatives. Castelar déclara avec sagesse qu’il attendrait d’avoir un peu d’expérience avant de tenter de s’introduire dans une salle du trésor. Quant au pilotage temporel, il nécessitait la maîtrise de la numérotation postarabe, mais l’hidalgo ne mit que quelques minutes à l’acquérir.

Une telle maniabilité allait de soi. Un chrononaute pouvait être amené à quitter précipitamment tel point de l’espace-temps. Paradoxalement, il était bien plus délicat d’apprendre le pilotage aérien en antigravité. Castelar se fit décrire les contrôles puis enfourcha le scooter pour un vol d’essai, ordonnant à Tamberly de prendre place derrière lui. « Si je tombe, nous tomberons tous les deux », menaça-t-il.

Tamberly aurait préféré ce genre de conclusion. Lui-même faillit s’abîmer dans le vide peu après le décollage, mais Castelar ne tarda pas à prendre de l’assurance. Il tenta un petit saut dans le temps, reculant d’une demi-journée. Voilà que le soleil était haut dans le ciel et que le scanner lui montrait en contrebas… un moine et un caballero. Choqué, il s’empressa de revenir à son moment de départ. Puis il testa les commandes spatiales, se retrouvant quelques mètres au-dessus du sol. Au bout d’une minute de surplace, il procéda à un atterrissage un peu brusque.

Ils descendirent tous les deux. « Que le Seigneur soit loué ! s’écria Castelar. Ses prodiges et Sa miséricorde sont infinis.

— Je vous en supplie, fit Tamberly. Pouvons-nous aller au bord de l’eau ? Je meurs de soif.

— Vous pouvez boire. Mais il n’y a ici ni feu ni nourriture. Nous devons nous trouver un refuge plus hospitalier.

— Où cela ? croassa Tamberly.

— J’y ai longuement réfléchi. Il n’est pas question que j’aille voir votre souverain, ce serait me livrer à lui pieds et poings liés. Et il me confisquerait cette machine qui peut rendre de grands services à la chrétienté. Devons-nous retourner à Caxamalca lors de cette fameuse nuit ? Pas davantage. Nous risquerions de tomber sur les pillards. Et dans le cas contraire, avec tout le respect que je dois à mon capitaine Pizarro… j’aurais des difficultés à lui expliquer la situation. Mais si je reviens vers lui porteur d’armes redoutables, il écoutera mon conseil. »

En dépit de la brume qui lui obscurcissait l’esprit, Tamberly se rappela que les Indiens péruviens n’étaient pas complètement soumis lorsque les conquistadores avaient commencé à s’entre-déchirer.

« Vous me dites être originaire d’une période située deux mille ans après Notre Seigneur, poursuivit Castelar. J’y trouverai sans doute un havre quelque temps. Vous saurez m’y guider. Et les prodiges que j’y rencontrerai ne seront point trop étourdissants – cette machine sera inventée longtemps après, à ce que vous dites. » Il ignorait ce qui l’attendait, songea Tamberly. Automobiles, avions, gratte-ciel, télévision… Mais il ne se défaisait pas pour autant de sa méfiance. « Cependant, je préférerais aborder cet âge dans une contrée isolée, un havre où je ne risquerais aucune mauvaise surprise et à partir duquel je pourrais explorer votre monde. Oui, et si nous pouvions trouver là-bas une tierce personne, quelqu’un dont je pourrais comparer la parole à la vôtre…» Soudain, menaçant : « Il suffit. Vous avez compris mes vœux. Je vous écoute. »

A l’ouest, le soleil déversait sa lumière dorée. Les oiseaux volaient vers leurs nids au sein du feuillage vert foncé. Le fleuve étincelant coulait, coulait… Castelar n’hésita pas à recourir à la force. Il était expert en la matière.

Wanda… elle devait passer l’été 1987 aux Galapagos, et Dieu sait que ces îles étaient paisibles… L’exposer ainsi au danger constituait une violation flagrante du règlement de la Patrouille ; sur ce plan-là, le kyradex avait délivré Tamberly de toute inhibition. Mais c’était une jeune fille intelligente et pleine de ressources, et de surcroît presque aussi forte qu’un homme. Elle ne manquerait pas de secourir son malheureux oncle. Et Castelar, outre qu’il serait distrait par sa beauté, ne se méfierait pas d’une femme. À eux deux, les Américains parviendraient bien à se créer une occasion…

Par la suite, le Patrouilleur se maudirait maintes et maintes fois. Mais ce ne fut pas lui qui rendit les armes devant l’impitoyable caballero ; c’était une épave affublée de son visage.

La carte et les coordonnées de l’archipel, encore inconnu du genre humain en l’an 1535 ; une vague description ; l’explication de la présence de la jeune femme (initialement stupéfait, Castelar se rappela les amazones des romans de chevalerie) ; un bref aperçu de son caractère ; sa tendance à randonner en solitaire, ce qui l’amenait à s’éloigner des amis qui l’accompagnaient d’ordinaire… Question après question, le caballero traqua quantité de précieuses informations avec une obstination de prédateur.

Le soir était tombé. Avec une rapidité toute tropicale, la nuit déployait déjà ses premières étoiles. Un jaguar poussa un cri.

« Ah ! fit Castelar d’un air réjoui. Vous avez bien répondu, Tanaquil. Ce n’était certes pas de bonne volonté, mais vous avez mérité un peu de répit.

— Puis-je aller boire, s’il vous plaît ? » Tamberly serait obligé de ramper jusqu’au fleuve.

« Bien sûr. Mais revenez ici afin que je vous retrouve par la suite. Sinon, vous risquez de périr dans cette jungle. »

Le désespoir fit à Tamberly l’effet d’une douche froide. Il se redressa sur son séant. « Hein ? Mais nous devions partir ensemble !

— Non, non. Je n’ai pas encore confiance en vous, mon ami. Je vais voir si je peux me débrouiller tout seul. Ensuite… qu’il en soit fait selon la volonté de Dieu. Au revoir, je reviendrai vous chercher. »

L’éclat du soleil accrocha son casque et son corselet. Le chevalier espagnol se dirigea vers le scooter temporel. Il l’enfourcha. Les touches lumineuses du panneau de contrôle obéirent à ses doigts. «  San Jago ! » lança-t-il. Il s’éleva de quelques mètres. Un petit bruit étouffé, et il avait disparu.


12 mai 2937 av. J.C.

<p>12 mai 2937 av. J.C.</p>

Tamberly se réveilla à l’aube. La berge du fleuve lui faisait une couche humide. Les roseaux bruissaient sous le vent, les eaux ronronnaient et gazouillaient. Une odeur de vie emplissait ses narines.

Son corps tout entier était endolori. La faim lui tenaillait l’estomac. Mais il avait les idées claires, l’esprit lavé de l’influence pernicieuse du kyradex et reposé des tourments qu’il avait endurés. Il pouvait à nouveau réfléchir, agir en homme. Il se leva péniblement et inhala l’air frais avec volupté.

Le ciel était d’un bleu pâle uniforme, seulement rompu par un vol de corbeaux qui bientôt s’évanouit. Castelar n’était pas revenu. Peut-être fallait-il lui accorder un peu de temps. Il avait été choqué en se voyant lui-même depuis le ciel. Mais peut-être ne reviendrait-il jamais. Il avait pu mourir dans l’avenir, ou bien décider d’abandonner le faux moine à son sort.

Impossible de le savoir. Tout ce que je peux faire, c’est veiller à ce qu’il ne me retrouve pas. Tenter de rester libre.

Tamberly se mit en route. Il était encore faible, mais s’il mobilisait toute son énergie et suivait le cours du fleuve, il aboutirait forcément à l’océan. Il y avait de grandes chances pour que l’estuaire soit habité. Cela faisait longtemps que l’Amérique était peuplée par des hommes venus d’Asie. Des primitifs, certes, mais sûrement hospitaliers. Avec les techniques qu’il maîtrisait, il parviendrait aisément à devenir un membre important de leur société.

Ensuite… il avait déjà sa petite idée.


22 juillet 1435

<p>22 juillet 1435</p>

Il me lâche. Je tombe de quelques centimètres, perds l’équilibre, me retrouve à terre. Je rebondis. Je m’éloigne à quatre pattes. Puis je m’arrête. Et je le regarde.

Il me sourit sur sa selle. Presque assourdie par le sang qui bat à mes tempes, je l’entends qui me dit : « N’ayez pas peur, señorita. Je vous prie de pardonner ma rudesse, mais je n’avais pas le choix. A présent que nous sommes seuls, nous allons pouvoir discuter. »

Seuls ! Je parcours les lieux du regard. Nous sommes près de l’océan, au bord d’une baie, et, à en juger par les contours de la côte, ce doit être la baie de l’Académie, près de la Station Darwin… mais où est passée celle-ci ? Et la route de Puerto Ayora ? Je ne vois que des spécimens de matazarno et de palo santo, des touffes d’herbe et de rares cactus. Le désert. Les restes d’un feu de camp… Seigneur Dieu ! Cette carapace, ces os rongés… Ce salopard a tué et dévoré une tortue des Galapagos !

« Ne tentez pas de fuir, reprend-il. Je vous aurai vite rattrapée. Votre vertu n’a rien à craindre, je puis vous l’assurer. Après tout, nous sommes seuls sur ces îles, comme Adam et Ève avant la Chute. »

J’ai la gorge si sèche que je peine à répondre. « Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Il descend de son engin. Se fend d’une gracieuse révérence. « Don Luis Udefonso Castelar y Moreno, de Barracota, en Castille, compagnon d’armes du capitaine Francisco Pizarro au Pérou, à votre service, ma dame. »

Ce type est cinglé, ou alors c’est moi, ou alors c’est le monde tout entier. Je me demande si je rêve, si j’ai reçu un coup sur la tête, si j’ai la fièvre, si je délire. On ne le dirait pas. Les plantes qui m’entourent sont familières. Normales. Le soleil a un peu monté dans le ciel, l’air s’est un peu rafraîchi, mais les odeurs qu’exhale la terre sont les mêmes que d’habitude. Une sauterelle stridule dans un coin. Un héron bleu passe dans le ciel. Et si tout cela était réel ?

« Asseyez-vous, dit-il. Vous êtes choquée. Voulez-vous boire un peu d’eau ? » Comme pour me rassurer : « Je suis obligé d’aller la chercher ailleurs. Ce lieu est bien trop désolé. Mais vous pouvez boire tout votre soûl. »

J’acquiesce et je suis son conseil. Il ramasse un objet posé par terre, s’approche de moi pour me le tendre, recule dès qu’il l’a lâché. Surtout, ne pas effaroucher la pauvre enfant. C’est un seau rose vif, un peu fendillé mais encore étanche, pas au point cependant d’être conservé. Il a dû le récupérer dans une décharge publique. Même pour les insulaires les plus misérables, le plastique est un produit bon marché.

Le plastique.

C’est la goutte d’eau. Je suis victime d’un canular. Pas drôle, le canular. Bon Dieu ! Mais je suis prise de fou rire ! Impossible de m’arrêter.

« Calmez-vous, señorita. Je vous l’ai dit, tant que vous resterez raisonnable, vous n’aurez rien à craindre. Je suis là pour vous protéger. »

Qu’est-ce que c’est que ce macho ? Je n’ai rien d’une féministe à poil dur, mais un discours pareil de la part d’un kidnappeur, ça me débecte. Je cesse peu à peu de rire. Je me lève. Je bande mes muscles. Ils tremblent un peu.

Mais, bizarrement, je n’ai plus peur. Je suis furieuse. Et plus consciente que jamais de tout ce qui m’entoure. Il se tient devant moi, aussi net que si un flash venait de l’illuminer. Taille moyenne ; plutôt maigre ; mais une poigne de fer, ainsi que j’ai pu le constater. Type hispanique, un Européen de pure souche, mais le cuir tanné par le soleil. Son costume ne sort pas d’un magasin de location. Fringues fanées, reprisées, crasseuses ; teinture végétale. Lui aussi, il est mal lavé. Mais le fumet qu’il dégage n’a rien de malsain – c’est celui d’un homme qui vit en plein air. Sa cuirasse et son casque à crête, qui se prolonge en protège-nuque, sont rayés et cabossés. S’agit-il d’un soldat ? Une épée pend à sa ceinture. Ainsi qu’un fourreau censé abriter un poignard. Vu qu’il est vide, il a dû se servir de son épée pour dépecer la tortue et se bricoler une brochette. Les branches tombées des arbres lui ont fourni du petit bois. J’aperçois les outils avec lesquels il a allumé son feu. Les tendons qui lui servent de cordes. Ça fait un bail qu’il est dans les parages.

Dans un murmure : « Où sommes-nous ?

— Sur l’une des îles de cet archipel. Vous la connaissez sous le nom de Santa Cruz. Et cinq siècles avant votre époque. Cet endroit ne sera découvert que dans cent ans. »

Respire lentement. Sois sage, ô mon cœur. J’ai lu mon content de science-fiction. Voyage dans le temps, d’accord. Mais… un conquistador espagnol ?

« De quand venez-vous ?

— Je vous l’ai dit. D’un siècle dans l’avenir. J’ai bataillé avec les frères Pizarro et nous avons renversé l’empereur païen du Pérou.

— Comment se fait-il que je vous comprenne ? » Minute, Wanda. Rappelle-toi ce que t’a dit oncle Steve. Si j’étais tombée sur un Anglais du XVIe siècle, jamais on n’aurait pu se parler. L’orthographe n’a pas (n’aura pas) totalement changé, mais la prononciation, c’est une autre paire de manches. L’espagnol est une langue beaucoup plus stable.

Oncle Steve !

Reste calme. Garde une voix posée. Je n’y arrive pas. Au moins, regarde cet homme dans les yeux. « Vous avez parlé de mon parent avant de… de mettre la main sur moi. »

Il prend un air exaspéré. « Je n’ai fait que ce qui était nécessaire. Oui, si vous êtes bien Wanda Tamberly, je connais le frère de votre père. » Il me jette un regard de chat devant un trou de souris. « Le nom qu’il se donnait parmi nous est Estebéan Tanaquil. »

Oncle Steve, un voyageur temporel ? Ce coup-ci, je manque succomber au vertige qui me saisit.

Mais je réussis à reprendre mes esprits. Don Luis Et Caetera voit bien que je suis surprise. Mais peut-être qu’il s’en doutait.

Mon petit doigt me dit que c’est ce qu’il cherche, qu’il ne veut pas me donner le temps de réfléchir. « Je vous ai dit qu’il était en danger, reprend-il. Et c’est la vérité. Il est mon otage, et je l’ai abandonné en un lieu où la faim ne tardera pas à l’emporter, à moins que les bêtes sauvages ne le trouvent auparavant. C’est à vous de rassembler sa rançon. »


22 mai 1987

<p>22 mai 1987</p>

En un clin d’œil, on y est. C’est comme un coup au plexus solaire. Je manque m’effondrer. Je m’agrippe à sa ceinture. Enfouis mon visage dans sa cape rêche.

Du calme, ma fille. Il t’a prévenue que la transition serait rude. Lui-même est pas mal secoué. Je l’entends qui marmonne : « Ave Maria gratiœplena…» Comme il fait froid dans les hauteurs ! Pas de lune, mais une foule d’étoiles. Et les feux d’un avion qui clignotent…

La péninsule est gigantesque, une galaxie se déployant huit ou neuf cents mètres en contrebas. Et toutes ces lumières – blanches, jaunes, rouges, vertes, bleues – les voitures qui se pressent de San José à San Francisco. A gauche, la masse noire des collines. À droite, des ténèbres chatoyantes, la baie hachurée par les ponts. Sur l’autre rive, des semis d’étoiles – les villes entrevues. Vendredi, dix heures du soir.

Combien de fois ai-je déjà savouré ce spectacle ? Bien à l’abri dans un avion. À califourchon sur une bécane spatio-temporelle, en compagnie d’un homme né cinq siècles avant moi, c’est une autre paire de manches.

Il se reprend. Son courage léonin… sauf qu’un lion ne foncerait pas tête baissée dans l’inconnu, comme lui et ses semblables l’ont fait après que Colomb leur eut offert tout un monde à piller. « Serait-ce le royaume de Morgana la Hada ? souffle-t-il.

— Non, c’est le pays d’où je viens, et ces lueurs sont des lampes, dans les rues, dans les maisons et dans… dans les chariots. Ces chariots se déplacent tout seuls, sans qu’on doive y atteler des chevaux. Là-haut vogue un navire volant. Mais il ne peut sauter d’un lieu à l’autre, d’une époque à l’autre, contrairement à cet engin. »

Une super-héroïne ne perdrait pas de temps à lui expliquer tout ça. Elle lui servirait un quelconque bobard, profiterait de son ignorance pour lui tendre un quelconque piège. Oui, mais lequel ? Je ne suis qu’une fille ordinaire, le super-héros, c’est lui. Le fruit de la sélection naturelle qui prévaut dans sa culture. Quand on n’est pas assez dur, on ne vit pas assez longtemps pour procréer. Et si un paysan peut se permettre d’être stupide – c’est même dans son intérêt –, on ne peut pas en dire autant d’un militaire qui n’a pas de Pentagone pour lui dicter sa conduite. Et puis, cet interminable interrogatoire sur l’île de Santa Cruz (imaginez un peu : c’est moi, Wanda Tamberly, qui suis la première femme à y avoir posé le pied !) m’a complètement lessivée. S’il n’a jamais levé la main sur moi, il ne m’a pas ménagée pour autant. J’ai fini par renoncer à toute résistance. Par me persuader que la collaboration était ma seule option. Si je ne filais pas doux, il risquait de commettre une erreur qui signerait notre arrêt de mort, sans parler de celui d’oncle Steve.

« J’ai souvent songé que les saints demeuraient au sein d’une semblable gloire », murmure Luis. Les seules villes qu’il connaît sont plongées dans les ténèbres à la nuit tombée. Impossible d’y circuler sans lanterne. Parfois, mais pas toujours, on y dispose des pierres surélevées au centre de la chaussée, afin que les piétons ne marchent pas dans les immondices.

Il revient à des considérations tactiques. « Pouvons-nous descendre sans être vus ?

— Oui, à condition d’être prudents. N’allez pas trop vite, je vais vous guider. » Je reconnais le campus de Stanford, une vaste parcelle enténébrée. Je me penche vers lui, m’accrochant à sa cape de la main gauche. Ces selles sont bien conçues : mes genoux me calent en position. Si jamais je tombe, ce sera de haut. Je lève le bras droit. Pointe l’index. « Par ici. »

L’engin pique du nez. Nous descendons. Son fumet emplit à nouveau mes narines. Comme je l’ai remarqué, il est puissant sans être aigre – ouais, le parfum du macho.

Je ne peux m’empêcher de l’admirer. Un héros, selon ses propres critères. Du diable si je ne lui souhaite pas de réussir dans sa folle entreprise.

Holà, on se calme ! Reprends-toi, ma fille. Tu te conduis comme ces victimes de kidnapping qui s’identifient avec leurs ravisseurs. Le syndrome Patty Hearst.

N’empêche que don Luis a accompli un véritable exploit, bon sang ! Il est aussi brillant qu’audacieux. Imaginez un peu. Je m’efforce d’évaluer son plan en fonction de ce qu’il m’en a révélé et de ce que j’ai pu déduire par moi-même.

Pas facile. Lui-même pilote au jugé la plupart du temps. En se raccrochant à la Sainte Trinité et aux saints les plus guerriers. Soit il réussira, auquel cas il leur dédiera son triomphe, surpassant dans sa gloire l’Empereur en personne ; soit il échouera, ce qui lui vaudra de monter tout droit au paradis, absous de tous ses péchés car il aura œuvré au nom de la chrétienté. Ou plutôt du catholicisme.

Le voyage dans le temps, c’est du sérieux. Il existe même une sorte de guarda del tiempo et oncle Steve en fait partie. (Oh ! oncle Steve, tu m’as caché ça alors même qu’on se retrouvait pour rire, pour bavarder, pour pique-niquer en famille, pour regarder la télé, pour jouer aux échecs…) Et il existe aussi des brigands qui écument les siècles, et ça, c’est plus terrifiant que tout le reste. Luis a échappé à leurs griffes, s’emparant de cet engin, puis de mon humble personne, afin d’accomplir son extraordinaire projet.

Il est parvenu jusqu’à moi en pressant oncle Steve comme un citron. Je n’ai pas vraiment envie d’imaginer les détails, même s’il m’affirme qu’il l’a plus ou moins laissé indemne. Ensuite, il a filé dans les Galapagos pour y établir un camp de base avant l’époque de leur découverte. Puis il a effectué plusieurs missions de reconnaissance au XXe siècle, en 1987 plus précisément. Il savait que je serais dans les parages et j’étais la seule personne qu’il espérait pouvoir… utiliser.

Son camp de base se trouve dans l’arboretum derrière la Station Darwin. Il pouvait y laisser son engin pendant quelques heures, notamment en début de matinée, en fin d’après-midi et à la nuit tombée. Il se défaisait de son armure et allait faire un tour en ville. Ses fringues étaient plutôt spéciales, mais il veillait à n’aborder que des indigènes des classes inférieures, qui ont l’habitude des touristes excentriques. Il les faisait parler à coups de menaces, de promesses et de pourboires. Ça ne m’étonnerait pas qu’il ait piqué du fric à droite et à gauche. Qui veut la fin veut les moyens. A force de poser des questions, il a fini par savoir ce qu’il voulait sur l’époque – et sur moi. Quand il a appris que j’allais bientôt partir et que j’avais décidé de faire une petite rando, il lui a suffi de planer dans les airs, de m’observer sur son écran puis de me sauter dessus à la première occasion. Et voilà.

Enfin, disons que c’est ce qu’il fera en septembre prochain. Aujourd’hui, nous sommes le vendredi précédant le Mémorial Day[4]. Il voulait que je l’emmène dans ma piaule à un moment où personne ne risquait de nous déranger. Notamment moi-même. (Quel effet ça fait de se rencontrer en chair en os ?) Je me trouve présentement à San Francisco, en compagnie de papa, de maman et de Suzy. Demain, on va faire un tour à Yosemite. Retour lundi matin, pas avant.

On va se retrouver tous les deux chez moi. Les trois autres apparts sont vides, leurs occupants partis pour le week-end.

Enfin, j’espère qu’il continuera à « respecter ma vertu ». Il n’a pas hésité à me faire remarquer que je m’habillais comme un homme « o unaputa ». Sympa – enfin, j’ai eu la présence d’esprit de paraître outrée et de lui dire que cette tenue était fort respectable à mon époque. Il s’est excusé – plus ou moins. A reconnu que j’étais une femme blanche, quoique hérétique. Les sentiments d’une Indienne comptent pour du beurre, je suppose.

Que va-t-il faire ensuite ? Qu’est-ce qu’il attend de moi ? Je n’en sais rien. Sans doute ne le sait-il pas lui-même, du moins pas encore. Si j’avais pu saisir la chance qu’il a saisie, comment déciderais-je de l’exploiter ? Le pouvoir dont il dispose est quasiment divin. Difficile de garder la tête froide quand on a ce panneau de contrôle sous les yeux. « Tournez à droite. Ralentissez. »

On vient de survoler University Avenue, puis Middlefield, et voilà la Plaza ; ma rue est de ce côté. Oui, c’est ça. « Halte. » On s’arrête. Je lève la tête pour mieux voir le bâtiment – trois mètres en contrebas, vingt mètres droit devant. Les stores sont baissés.

« Mon logis se trouve au dernier étage.

— Y a-t-il assez de place pour la cavale ? »

Aïe. « Euh… oui, dans la plus grande pièce. Quelques pieds…» Combien, bon sang ? « Trois pieds derrière ces fenêtres, dans le coin opposé. » J’espère que les pieds espagnols de son époque sont égaux aux pieds anglais de la mienne.

C’est pas gagné. Il se penche, plisse les yeux, pianote sur les touches. Mon cœur s’accélère. La sueur perle sur ma peau. Il a l’intention de faire un saut quantique à travers l’espace (à travers ou autour ?) pour réapparaître dans mon salon. Et si on atterrit dans une table ou dans un mur ?

Il a dû faire quelques expériences dans son refuge des Galapagos. Imaginez le courage que ça lui a demandé ! Il tente de me faire part de ses découvertes. Pour autant que je puisse le suivre, et traduire ses propos dans la terminologie du XXe siècle, nous allons passer directement d’un jeu de coordonnées spatiotemporelles à un autre. Peut-être en empruntant un « trou de ver » – je me souviens vaguement d’avoir lu des articles sur le sujet, dans le Scientific American, Science News ou Analog –, ce qui nous donnerait un instant une dimension égale à zéro ; puis nous entrerions en expansion une fois atteinte notre destination, déplaçant ainsi la matière qui y est présente. Des molécules d’air, selon toute évidence. S’il se trouve en plus un petit objet solide, il est automatiquement poussé de côté, ainsi que l’a découvert Luis. Si l’objet est trop gros, le cycle temporel apparaît à une légère distance du point prévu. Sans doute l’obstacle et lui s’écartent-ils l’un de l’autre. Action et réaction. Pas vrai, sir Isaac ?

Sans doute y a-t-il des limites à ce principe. Supposons qu’il se plante dans ses calculs et qu’on atterrisse dans le mur. On se retrouverait les chairs déchiquetées, fourrées de plâtre et criblées de clous, avant de faire une chute de douze mètres pour atterrir sur le béton.

« Que saint Jacques soit avec nous. » Je le sens qui actionne les commandes. C’est parti !

Et on arrive chez moi, flottant quelques centimètres au-dessus de la moquette. Il nous pose en douceur.

Le réverbère dispense une chiche lumière dans le salon. Je mets pied à terre. J’ai les jambes qui flageolent. Je fais un pas et… Stop ! Il m’agrippe par le bras. « Halte, ordonne-t-il.

— Je veux seulement faire un peu de lumière.

— Je vais m’en assurer, ma dame. » Il me suit. Pousse un hoquet après que j’ai actionné l’interrupteur. Ses doigts me broient les chairs. « Aïe ! » Il me lâche et parcourt ma piaule du regard.

Il a forcément vu des ampoules électriques sur Santa Cruz. Mais Puerto Ayora est un village pauvre et ça m’étonnerait qu’il ait jeté un coup d’œil à l’intérieur de la Station. Je m’efforce de voir la situation avec ses yeux. Pas facile. Pour moi, tous ces accessoires relèvent du quotidien. Quelle idée peut-il donc s’en faire ?

L’engin occupe la quasi-totalité de l’espace disponible. À peine s’il reste de la place pour le bureau, le canapé, la télé et les bibliothèques. Il m’a renversé deux chaises. Par la porte ouverte, on aperçoit le petit couloir. La salle de bains et le placard à balais à gauche, la chambre et la penderie à droite, la cuisine au fond – toutes ces portes sont fermées. Mon petit clapier à moi. Sauf que personne ne vivait dans un tel confort au XVIe siècle, hormis peut-être les princes marchands.

Devinez ce qui l’étonne le plus ? « Comment se fait-il que vous ayez autant de livres ? Vous ne pouvez être une lettrée. »

Hein ? J’ai à peine une centaine de bouquins ici, en comptant les manuels universitaires. Et Gutenberg est antérieur à Christophe Colomb, non ?

« Comme ils sont mal reliés ! » Cette constatation semble lui remonter le moral. Je présume qu’à son époque, les livres étaient rares et onéreux. Et toujours reliés plein cuir.

Il secoue la tête en examinant des magazines ; leurs couvertures doivent lui paraître criardes. Impérieux : « Montrez-moi votre logis. »

Je m’exécute, m’efforçant de lui détailler les éléments de confort. A Puerto Ayora, il n’a pu (ne pourra) manquer de voir des robinets et des cabinets de toilette. « Si seulement je pouvais prendre un bain », soupiré-je. Une bonne douche, des vêtements propres, et je serais prête à renoncer à ton paradis, don Luis.

« Si vous le souhaitez, déclare-t-il. Mais ce sera en ma présence, comme tout ce que vous voudrez faire.

— Hein ? Même si je dois me… me retirer ? »

Son embarras n’entame en rien sa résolution. « Croyez bien que je le regrette, ma dame, et que je veillerai à détourner les yeux une fois assuré que vous ne mijotez pas un tour pendable. Car vous m’apparaissez comme une âme vaillante, et je suis sûr que vous avez à votre disposition des armes dont j’ignore tout. »

Ah ! Si seulement j’avais planqué un Colt sous mes dessous chics. Et justement, j’ai toutes les peines du monde à le convaincre que mon aspirateur n’est pas une arme à feu. Il m’oblige à le brancher pour lui faire une démonstration. Son sourire le rend presque humain. « Une domestique serait préférable – elle ne hurlerait pas comme un loup à la lune. »

On laisse tomber le ménage pour continuer le tour du propriétaire. Une fois dans la cuisine, il est fasciné par ma gazinière. « Il me faut un sandwich – à manger – et une bonne bière, lui dis-je. Et vous ? Vous devez être écœuré de l’eau tiède et de la viande de tortue.

— Vous proposez-vous de m’offrir l’hospitalité ? » Il n’en revient pas.

« Si vous voulez le formuler comme ça…» Il réfléchit. « Non. Je vous remercie, mais je ne saurais en bonne conscience partager votre sel. »

Bizarre à quel point il peut être touchant. « La vieille école, hein ? Pourtant, sauf erreur de ma part, les Borgia sévissaient déjà à votre époque. Bon, disons que nous sommes des ennemis mais que nous avons conclu une trêve. »

Il s’incline, ôte son casque et le pose sur le comptoir. « Ma dame est fort gracieuse. »

Un en-cas va me faire un bien fou. Et peut-être endormir sa méfiance. Je suis très séduisante quand j’en ai envie. Il faut que j’en apprenne davantage. Que je reste sur mes gardes. Et abstraction faite de mon angoisse… toute cette histoire est fascinante, bon sang !

Il m’observe tandis que je prépare le café. Il me suit des yeux lorsque j’ouvre le frigo, sursaute quand je décapsule deux canettes. Je bois une gorgée de la première et la lui tends. « Ce n’est pas du poison, vous voyez. Asseyez-vous. » Il se met à table. Je m’affaire avec le pain, le fromage et le reste.

« Étrange boisson », commente-t-il. On connaissait sûrement la bière à son époque, mais la saveur devait être différente.

« J’ai du vin, si vous préférez.

— Non, je dois garder les idées claires. »

Cette bibine californienne ne griserait même pas un chaton. Dommage.

« Parlez-moi de vous, dame Wanda.

— Si vous en faites autant, don Luis. »

Je fais le service. Et on taille une bavette. Quelle vie extraordinaire que la sienne ! La mienne lui paraît tout aussi remarquable. Je suis une femme, après tout. Si j’étais née dans son milieu, je me serais consacrée à la procréation, au ménage et à la prière. À moins de m’appeler Isabelle la Catholique… N’en fais pas trop, ma fille. Encourage-le à te sous-estimer.

Il faut de la technique pour cela. Je n’ai pas l’habitude de battre des cils et de flatter les mecs pour qu’ils me racontent leurs exploits. Mais j’y arrive si nécessaire. Ça permet d’éviter le pugilat quand je me retrouve avec un indécrottable macho sur les bras. Il n’y a jamais de match retour. Je préfère les hommes qui se considèrent comme mes égaux.

Luis n’a rien d’une brute. Fidèle à sa promesse, il se montre extrêmement poli. Ferme, mais poli. C’est un tueur, un raciste, un fanatique ; un produit de sa culture, intrépide et prêt à mourir pour son roi ou ses camarades ; avec des rêves de chevalerie et un amour sincère pour sa mère, une Espagnole pauvre mais fière. Un peu raide, mais follement romantique.

Je jette un coup d’œil à ma montre. Il est près de minuit pour moi. Bon sang, on a passé tout ce temps à bavasser ?

« Qu’avez-vous l’intention de faire, don Luis ?

— Me procurer des armes dans votre pays. »

Voix posée. Sourire aux lèvres. Ma réaction ne lui échappe pas. « Êtes-vous surprise, ma dame ? Pour quelle autre raison serais-je venu ici ? Je ne souhaite pas m’attarder dans cet endroit. Vu du ciel, il ressemble peut-être au paradis, mais une fois sur terre, ces milliers de chariots grondant sur les routes doivent le faire ressembler à l’enfer. Les gens, le langage, les coutumes me sont étrangers. Et je n’y trouverais qu’hérésie et impudence. Veuillez me pardonner. Je ne doute pas que vous soyez une femme chaste, en dépit de votre tenue. Mais n’êtes-vous pas une infidèle ? Il est évident que vous bafouez les préceptes divins pour ce qui est de la place des femmes dans la société. » Il secoue la tête. « Non, je vais regagner l’époque et la contrée qui sont les miennes. Et je serai bien armé. »

Consternée : « Mais comment ? »

Il tire sur sa barbe. « J’ai réfléchi à la question. Un chariot comme ceux que vous m’avez décrits ne me serait d’aucune utilité, en l’absence de chaussées carrossées et de fluide pour l’alimenter. En outre, ce serait une bien piètre monture comparée à mon vaillant Florio – ou à la cavale dont je me suis emparé. Toutefois, on doit trouver ici des armes à feu qui sont à nos mousquets et à nos canons ce que ces derniers sont aux flèches et aux lances des Indios. Des armes de poing, oui, cela serait préférable.

— Mais… mais je n’ai pas d’armes ici. Et je ne peux pas vous en procurer.

— Vous savez à quoi elles ressemblent et où elles sont entreposées. Dans des arsenaux, par exemple. J’aurai beaucoup de questions à vous poser ces prochains jours. N’oubliez pas que j’ai le pouvoir de franchir portes et verrous, et de prendre ce que je veux dans les chambres closes. »

Exact. Et il a toutes les chances de réussir. Car je serai à ses côtés, pour le guider et le conseiller. Le seul moyen de l’empêcher de nuire, c’est de me conduire en héroïne et de le forcer à me tuer. Sauf qu’il n’aurait plus qu’à recommencer ailleurs et qu’oncle Steve se retrouverait perdu Dieu sait où/quand.

« Que… que ferez-vous de… de ces armes ? »

Solennel : « Mon but ultime est de rassembler les armées de l’Empereur afin de les conduire à la victoire. Nous repousserons les Turcs. Nous mettrons un terme à la sédition luthérienne qui ravage le Nord. Nous soumettrons les Anglais et les Français. Et nous livrerons la Dernière Croisade. » Il reprend son souffle. « Mais d’abord, je dois achever la conquête du Nouveau Monde et y imposer ma puissance. Non que je sois particulièrement assoiffé de gloire. Mais telle est la mission que le Seigneur m’a confiée. »

Le simple fait d’imaginer certaines des conséquences de ces projets me donne le vertige. « Mais tout ce qui nous entoure n’aura jamais existé ! Moi-même, je ne serai jamais née ! »

Il se signe. « Il en sera fait selon la volonté de Dieu. Mais si vous me servez fidèlement, je vous garderai auprès de moi et veillerai à votre salut. »

C’est cela, oui. Et je me retrouverai dans la peau d’une Espagnole du XVIe siècle. Si tant est que j’existe encore. Car mes parents, eux, seraient anéantis, non ? Je n’en ai aucune idée. La seule chose qui soit sûre à mes yeux, c’est que Luis joue avec des forces qui le dépassent, qui nous dépassent, des forces que seuls maîtrise cette Garde du temps – il est comme un enfant sculptant un bonhomme de neige alors que menace une avalanche…

La Garde du temps ! Everard, le détective que j’ai vu l’année dernière ! Pourquoi m’a-t-il interrogée sur l’oncle Steve ? Parce que celui-ci ne travaillait pas pour une quelconque fondation scientifique. C’est un Gardien du temps !

Ils ont sûrement le devoir de prévenir de tels désastres. Everard m’a laissé sa carte de visite. Avec son téléphone dessus. Où diable ai-je pu la fourrer ? Le sort de l’univers dépend de ce bout de papier.

« Pour commencer, il faudrait que j’apprenne ce qui s’est passé au Pérou après… après mon départ, poursuit Luis. Ensuite, je pourrai préparer mon retour. Dites-le-moi. »

Je frissonne. Le moment est venu de se ressaisir, ma fille. Oublie ce cauchemar et  réfléchis. « Je ne peux pas. Comment le saurais-je ? C’est arrivé il y a plus de quatre siècles. » Mais un spectre issu de ce lointain passé est assis en face de moi, souple, solide et luisant de sueur, derrière les assiettes, les tasses et les canettes de bière.

Soudain, une éruption dans ma tête.

Garde ton calme. Baisse les yeux. Parle posément. « Nous avons des livres d’histoire, évidemment. Et des bibliothèques publiques. Je vais me renseigner. »

Il glousse. « Vous êtes courageuse, ma dame. Mais vous ne sortirez pas de ce logis, pas plus que je ne vous quitterai des yeux, tant que je ne serai pas sûr de contrôler la situation. Chaque fois que je devrai m’absenter – pour aller quelque part, pour dormir ou pour autre chose –, je veillerai à revenir à l’instant même où je serai parti. Évitez le centre de votre salon. »

Et si le cycle temporel apparaissait dans l’espace que j’occupe ? Boum ! Non, sans doute serais-je tout simplement poussée de côté. Plaquée contre le mur, grièvement blessée. Ça ne servirait à rien.

« Eh bien, je… je peux demander à quelqu’un qui connaît bien l’histoire. Nous avons des… des appareils… qui nous permettent de parler avec des gens se trouvant à des lieues de distance. Il y en a un au salon.

— Et comment saurais-je à qui vous parlez, comment comprendrais-je ce que vous lui dites en anglais ? Non, vous ne toucherez pas à cet appareil. » Il ignore à quoi ressemble un téléphone, mais jamais je ne pourrais décrocher le mien sans qu’il le remarque.

Il renonce à l’hostilité pour se faire persuasif. « Je vous en prie, ma dame, comprenez que je ne vous veux aucun mal. Je ne fais que mon devoir. Mes amis, ma patrie, mon Église comptent sur moi. N’avez-vous point la sagesse – la compassion – nécessaire pour le comprendre ? Je vous sais instruite. Ne possédez-vous point un livre qui pourrait nous aider ? Rappelez-vous que, quoi qu’il arrive, jamais je ne renoncerai à ma mission sacrée. Vous avez la possibilité d’en rendre les conséquences moins pénibles pour les êtres qui vous sont chers. »

L’excitation me fuit en même temps que l’espoir. Je prends conscience de ma fatigue. Chacune de mes cellules me semble endolorie. Allez, vas-y, coopère. Peut-être qu’ensuite il te laissera dormir. Et si tu fais des cauchemars, ils ne seront pas pires que la réalité.

L’encyclopédie. Un cadeau d’anniversaire de ma sœur Suzy qui est condamnée à disparaître si l’Espagne conquiert l’Europe, le Proche-Orient et les Amériques.

Un frisson glacé sur mon échine. Je me souviens ! J’ai rangé la carte de visite d’Everard dans le tiroir en haut à gauche de mon bureau, celui où j’entasse les documents divers. Et le téléphone se trouve juste au-dessus, à côté de la machine à écrire.

« Vous tremblez, señorita.

— Ça vous étonne ? » Je me lève. « Suivez-moi. » La bise qui souffle dans mon esprit en chasse toute fatigue. « J’ai peut-être un livre contenant l’information que vous recherchez. »

Il me suit en me serrant de près. Sa présence est comme une ombre qui pèse sur moi.

Devant le bureau : « Halte ! Que cherchez-vous dans ce tiroir ? »

J’ai toujours été une menteuse pitoyable. Mais je peux lui dissimuler mon visage, et ma voix tremblante ne le surprendra pas. « Il y a de nombreux volumes ici, vous l’avez vu. Je dois consulter mon catalogue pour trouver la chronique que je recherche. Regardez. Aucune arquebuse n’y est cachée. » J’ouvre le tiroir avant qu’il ait pu m’en empêcher. Puis, sans rien dire, je le laisse en fouiller le contenu. La carte de visite disparaît dans la paperasse. Mon cœur fait un bond.

« Je vous demande pardon, ma dame. Épargnez-moi les occasions de vous soupçonner, et je vous épargnerai ma brutalité. »

Je pêche la carte et je la retourne. L’air de rien. Je la lis avec attention : Manson Everard, une adresse dans Manhattan, un numéro de téléphone, un numéro de téléphone. Je le grave dans mon esprit. Puis je farfouille dans les papiers. Qu’est-ce qui pourrait bien passer pour un catalogue ? Ah ! ma police d’assurance auto. Je l’avais sortie suite à cette collision le printemps dernier – le mois dernier – et je ne l’avais pas – je ne l’ai pas – encore remise dans mon coffre. Je fais semblant de l’étudier. « Ah ! voilà. »

Bon, je tiens le moyen d’appeler à l’aide. Me manque une méthode. Ouvrons l’œil.

Je frôle le cycle temporel en allant vers la bibliothèque. Luis continue de me suivre de près. Pain-Polka. Je prends le volume, je le feuillette. Il regarde par-dessus mon épaule. Pousse un cri en reconnaissant le mot Pérou. C’est vrai qu’il sait lire. Mais pas en anglais.

Je traduis. La préhistoire. Les premières expéditions, désastreuses, de Pizarro, son retour en Espagne en quête de financement. « Oui, oui, je connais tout cela. » Retour au Panama en 1530, puis départ pour Tumbes. « J’étais avec lui. » Début des combats. Un petit détachement réussit l’exploit de traverser les montagnes. Entrée dans Cajamarca, capture de l’Inca, demande de rançon. « Et ensuite, et ensuite ? » Exécution d’Atahualpa. « Oh ! c’est regrettable. Mais mon capitaine a dû juger que c’était nécessaire. » Marche sur Cuzco. Expédition d’Almagro au Chili. Fondation de Lima par Pizarro. Manco, l’empereur fantoche, lui échappe et soulève le peuple contre l’envahisseur. Siège de Cuzco de février 1536 à avril 1537, date à laquelle la ville est libérée par Almagro ; on note une égale vaillance dans les deux camps. Mais même après la victoire espagnole, les Indiens continuent de se livrer à la guérilla, et Almagro entre en conflit avec les frères Pizarro. En 1538, Almagro est vaincu et exécuté par Hernando Pizarro. Son fils métis reprend la lutte et conspire contre les conquistadores ; le 26 juin 1541, Francisco Pizarro est assassiné à Lima. « Non !

Par le Corps du Christ, cela ne sera point ! » Charles Quint a dépêché un nouveau gouverneur, qui prend la situation en main, terrasse les almagristes et fait décapiter leur jeune chef. « C’est horrible, horrible. Chrétien contre chrétien. Non, il est clair que nous avons besoin d’un homme fort pour prendre le commandement dès que la situation commencera à se détériorer. »

Luis tire son épée. Qu’est-ce qui lui prend ? Affolée, je laisse choir le volume et recule vers mon bureau. Il tombe à genoux. Empoigne son épée par la lame, la lève comme une croix. Des larmes coulent sur ses joues tannées, se perdent dans sa barbe noire comme la nuit. « Dieu tout-puissant, Sainte Vierge, sanglote-t-il, venez en aide à Votre serviteur. »

Serait-ce ma chance ? Pas le temps de réfléchir.

J’attrape l’aspirateur. Le soulève au-dessus de ma tête. Il m’entend, se tourne vers moi, se prépare à bondir. C’est un fardeau bien lourd et bien encombrant que je tiens là. Je bande les muscles de mes bras. Et je lance l’aspirateur par-dessus le cycle, et le bloc moteur s’écrase sur son crâne.

Il s’effondre. Un sang d’un atroce rouge vif coule à gros bouillons. Je l’ai sûrement blessé au cuir chevelu. Mais l’ai-je assommé ? Pas le temps de m’en assurer. En tout cas, l’aspirateur le gênera s’il veut se relever. Je fonce sur le téléphone.

Tonalité OK. Le numéro ? J’ai intérêt à me le rappeler. Je commence à le composer – gémissement de Luis. Il se redresse à quatre pattes. Je continue.

Ça sonne.

Ça continue de sonner. Luis s’agrippe à une étagère, parvient tant bien que mal à se relever.

Une voix familière : « Bonjour. Vous êtes bien chez Manse Everard. »

Ô mon Dieu, non !

Luis secoue la tête, essuie le sang sur ses yeux. Il continue de goutter, rouge, étincelant, impossible.

« Je ne peux pas vous répondre pour le moment. Laissez-moi un message et je vous rappellerai dès que possible. »

Luis a les jambes flageolantes, les bras ballants, mais les yeux d’une lucidité terrifiante. « Ah, marmonne-t-il. Traîtresse.

— Veuillez parler après le bip sonore. Merci. »

Il se baisse, ramasse son épée, s’avance. Un peu hésitant, mais inexorable.

Je hurle : « Wanda Tamberly ! Palo Alto ! Voyage dans le temps ! » La date, quel jour sommes-nous, bon sang ? « Vendredi soir, week-end du Mémorial Day. Au secours ! »

La pointe de l’épée se pose sur ma gorge. « Lâchez cet objet », gronde-t-il. J’obéis. Il me tient plaquée contre le bureau. « Je devrais vous tuer. Peut-être vais-je le faire. »

Et s’il décidait de ne plus se soucier de ma vertu et de…

Enfin, j’ai au moins laissé un indice à Everard. Pas vrai ?

Un souffle d’air. Un second cycle au-dessus du premier, avec deux passagers courbés sur leurs selles pour ne pas toucher le plafond.

Luis pousse un cri. Recule jusqu’à son cycle et l’enfourche. L’épée à la main. De l’autre, il pianote sur le panneau de contrôle. Everard est armé, mais quelque chose l’empêche de tirer. Et un nouveau souffle d’air. Luis n’est plus là.

Everard se pose.

Autour de moi, la pièce tournoie, s’assombrit. C’est la première fois de ma vie que je m’évanouis. Si seulement je pouvais m’asseoir une minute.


23 mai 1987

<p>23 mai 1987</p>

Elle sortit de sa chambre vêtue d’un pyjama et d’une robe de chambre. La coupe de celle-ci mettait en valeur ses formes, et le tissu bleu la couleur de ses yeux. Le soleil qui brillait à l’ouest parait ses cheveux de vieil or.

Elle tiqua. « Oh ! Bonsoir, murmura-t-elle. J’ai dormi longtemps ? »

Everard se leva du sofa, y posant le livre qu’il feuilletait. « Environ quatorze heures, je crois. Vous en aviez besoin. Ravi de vous revoir. »

Elle parcourut le salon du regard. Pas de cycle temporel, pas de traces de sang. « Quand mon équipière a eu fini de prendre soin de vous, nous sommes allés chercher des produits ménagers afin de nettoyer les lieux, expliqua Everard. Ensuite, elle est repartie. Inutile d’encombrer votre appartement. Il fallait cependant le laisser sous surveillance, simple précaution de notre part. Faites donc un petit tour pour vous assurer que tout est en ordre. On ne voudrait pas que votre moi antérieur se rende compte de quelque chose. Vous n’avez d’ailleurs rien remarqué, non ? »

Soupir de Wanda. « Non, strictement rien.

— Nous devons prévenir les paradoxes de ce genre. La situation est assez compliquée comme ça. » Compliquée et dangereuse, ajouta-t-il mentalement. Mortellement dangereuse. Il faut que je lui remonte le moral. « Hé ! je parie que vous êtes affamée. »

Il se sentit rasséréné en l’entendant rire. « Je serais prête à dévorer un cheval-frites, avec une tarte aux pommes pour dessert.

— Eh bien, je me suis permis de faire quelques provisions et, moi aussi, j’aimerais bien manger un morceau, si ça ne vous dérange pas.

— Me déranger ? Jamais de la vie ! »

Une fois dans la cuisine, il lui conseilla de s’asseoir dans un coin pendant qu’il préparait le dîner. « Je sais faire cuire un steak et assaisonner une salade. Vous avez été salement secouée. La plupart des gens seraient encore dans les vapes.

— Merci. » Elle s’assit. Une minute durant, on n’entendit aucun bruit excepté celui des ustensiles qu’il maniait avec dextérité. Puis, le visage grave, elle lui demanda : « Vous faites partie de la Garde du temps, n’est-ce pas ?

— Hein ? fit-il en se retournant. Oui. Quoique le terme exact soit « Patrouille ». » Une pause. « Le commun des mortels est censé ignorer l’existence du voyage temporel. Nous ne pouvons en parler qu’avec des personnes autorisées, et ce uniquement si les circonstances l’exigent. Ce qui est le cas de toute évidence, vu que vous êtes déjà au parfum. Et je dispose de l’autorité nécessaire pour en décider. Je ne vous cacherai rien, Miss Tamberly.

— Génial. Comment avez-vous fait pour arriver aussi vite ? Quand je suis tombée sur votre répondeur, j’ai cru que tout était fichu.

— Vous n’avez pas réfléchi à tout ce qu’implique le concept. Après avoir écouté votre message, j’ai aussitôt mis sur pied une expédition. On est arrivés au moment voulu, on a jeté un coup d’œil par la fenêtre, on a vu cet homme qui vous menaçait et on a fait un petit saut dans votre salon. Malheureusement, je ne disposais pas d’un bon angle de tir, et l’homme en question a mis les voiles.

— Pourquoi n’avez-vous pas sauté un peu plus tôt ?

— Vous épargnant ainsi des heures éprouvantes ? Désolé. Quand j’en aurai le loisir, je vous exposerai les risques qu’on encourt en voulant changer le passé. »

Elle plissa le front. « Je crois que j’en ai déjà une petite idée.

— Hum, ça ne m’étonne guère. Écoutez, on peut attendre que vous soyez d’attaque pour discuter de tout ça. Prenez deux jours de repos et remettez-vous de vos émotions. »

Elle releva la tête avec fierté. « Merci, mais ce n’est pas la peine. Je suis indemne, morte de faim et dévorée par la curiosité. Et par l’inquiétude. Mon oncle… Non, sincèrement, je préférerais ne pas attendre.

— Ouaouh ! vous êtes une dure, à ce que je vois. Okay. Commencez par me raconter ce qui vous est arrivé. Ne vous pressez pas. Je n’hésiterai pas à vous interrompre pour vous poser des questions. La Patrouille doit tout savoir. C’est plus important que vous ne le pensez.

— Et le monde qui ne se doute de rien…» Elle frissonna, déglutit, agrippa le rebord de la table et se lança. Ils avaient dévoré la moitié du dîner lorsqu’il se déclara satisfait de son témoignage.

« Oui, la situation est grave, dit-il d’un air sombre. Et elle serait catastrophique si vous n’aviez pas fait preuve d’autant de courage et d’initiative, Miss Tamberly. »

Elle rougit. « Wanda, s’il vous plaît. »

Il eut un sourire un peu forcé. « D’accord, moi c’est Manse. Je vous avertis : j’ai passé mon enfance dans le Middle-West des années 20 et 30. Et je n’ai jamais pu me défaire des bonnes manières qu’on m’a inculquées. Mais si vous préférez qu’on s’appelle par nos prénoms, ça ne me dérange pas. »

Elle le fixa un long moment. « Oui, vous ne pouviez faire autrement que de rester un garçon bien poli, hein ? Quand on ne cesse de bourlinguer dans l’histoire, on passe à côté des changements sociaux dans son pays d’origine. »

Intelligente, la gamine, songea-t-il. Et plutôt belle, dans le genre athlétique.

Elle laissa soudain paraître son angoisse. « Et mon oncle ? »

Grimace d’Everard. « Je suis navré. L’Espagnol s’est contenté de vous dire qu’il avait abandonné Stephen Tamberly sur le même continent mais dans un passé lointain. Aucune position, aucune date.

— Vous avez… tout le temps de le chercher. »

Il secoua la tête. « Hélas non. Il nous faudrait des milliers d’hommes-années. Et nous ne les avons pas. La Patrouille souffre d’un manque criant de personnel. Nous sommes à peine assez nombreux pour assurer nos missions de routine, sans parler des cas d’urgence comme celui-ci. Tôt ou tard, voyez-vous, chacun de nos agents finit par atteindre la limite d’âge, quand il ne périt avant. L’affaire qui nous occupe doit être traitée en priorité. Nous devrons mobiliser toutes nos ressources pour la résoudre – si tant est que nous y parvenions.

— Pensez-vous que Luis retournera le chercher ?

— Peut-être. Mais je ne le crois pas. Il aura plus important à faire. D’abord se planquer pour panser ses blessures, et ensuite…» Le regard d’Everard se fit lointain. « Un homme intelligent, courageux, inflexible, équipé d’un scooter temporel… Il pourrait apparaître n’importe où, n’importe quand. Et causer des dommages irréparables.

— Oncle Steve…

— Je vous parie qu’il se tirera d’affaire. Je ne sais pas comment, mais il trouvera sûrement une idée. C’est un type solide et intelligent, lui aussi. Pas étonnant que vous soyez sa nièce préférée. »

Elle essuya une larme. « Non, je refuse de chialer ! Peut-être que… peut-être qu’on trouvera un indice quelconque. En attendant, y a… y a mon steak qui refroidit. » Elle se jeta dessus comme si c’était un ennemi.

Il se remit à manger lui aussi. Bizarrement, l’ambiance passa peu à peu de l’angoisse à la quiétude domestique. Au bout d’un temps, elle rompit le silence pour demander : « Et si vous me disiez toute la vérité ?

— Un résumé seulement, si vous le voulez bien. Rien que ça, je vais en avoir pour deux bonnes heures. »

Elle se retrouva affalée sur le sofa, les yeux écarquillés, pendant qu’il faisait les cent pas dans le salon. Il se tapa du poing sur la paume. « Une vraie situation à la Ragnarok. Mais pas désespérée pour autant. Quel que soit le sort de Stephen Tamberly, il n’aura pas vécu en vain, Wanda. Par l’entremise de Castelar, il vous a transmis deux mots : « Exaltationnistes » et « Machu Picchu ». Et je ne pense pas que Castelar les aurait lâchés de lui-même – étant donné les circonstances – si vous n’aviez pas tenté de le cuisiner en douce.

— Ce n’est pas grand-chose, protesta-t-elle.

— Une bombe non plus, mais elle peut faire pas mal de dégâts. Écoutez, les Exaltationnistes… je vous en dirai plus sur eux à loisir, mais sachez qu’il s’agit d’une bande de desperados originaires d’un lointain avenir. C’étaient déjà des hors-la-loi à leur époque ; ils ont volé plusieurs véhicules temporels et se sont planqués dans l’espace-temps. Nous avons déjà eu à traiter les conséquences de leurs actes – enfin, disons que j’ai « déjà » eu affaire à eux dans mon temps propre –, et ils ont « toujours » réussi à nous échapper. Bon, d’après ce que vous me dites, ils campent sur le Machu Picchu. Nous savons que les indigènes n’ont abandonné cette cité qu’après que les Espagnols eurent éliminé toute forme de résistance. Donc, d’après la description que vous a faite Castelar, les Exaltationnistes ont dû débarquer peu après. Cela devrait suffire à nos éclaireurs pour les localiser dans le temps.

» L’un de nos agents a « déjà » signalé la présence d’étrangers à la cour de l’Inca quelques années avant l’arrivée de Pizarro. Apparemment, ils ont cherché en vain à le persuader de prendre une décision de nature à empêcher le déclenchement de la guerre civile qui a tant facilité la tâche aux conquistadores. Vu ce que vous venez de m’apprendre, je suis sûr qu’ils s’agissait de nos Exaltationnistes tentant d’altérer le cours de l’histoire. Comme leur plan a capoté, ils se sont rabattus sur la rançon d’Atahualpa. Sa disparition aurait suffisamment bouleversé l’ordre des événements pour leur permettre de semer un peu plus la panique.

— Mais dans quel but ? murmura-t-elle.

— Anéantir l’avenir, évidemment. Devenir les maîtres du monde, en commençant par l’Amérique. Ni vous ni moi n’aurions jamais vu le jour, pas plus que les États-Unis, les Danelliens et la Patrouille du temps… à moins qu’ils n’en aient fondé une à leur goût, pour protéger l’histoire pervertie qu’ils auraient engendrée. Mais je ne pense pas que leur règne aurait été durable. Les tyrans égoïstes dans leur genre finissent toujours par s’entre-déchirer. On aurait assisté à des batailles dans le temps, à des altérations chaotiques… Difficile de dire si le continuum peut absorber une variation de flux trop importante. »

Elle blêmit et laissa échapper un sifflement. « Nom de Dieu, Manse ! »

Il cessa d’arpenter la moquette, se pencha vers elle, lui glissa un doigt sous le menton pour lui relever la tête et, avec un sourire en coin, lui lança : « Quel effet ça fait de savoir qu’on a peut-être sauvé l’univers tout entier ? »


15 avril 1610

<p>15 avril 1610</p>

Le spationef était noir comme la nuit, de crainte que sa proie ne l’aperçoive depuis la Terre, étoile filant dans le ciel à l’aube ou au crépuscule, et ne se sache observée. Mais un hublot en verre traité y laissait entrer la lumière. Il survolait la face diurne lorsque Everard arriva à son bord, découvrant des océans bleus mouchetés de blanc où s’enchâssaient les masses ocre des continents.

Son scooter se matérialisa dans la baie prévue à cet effet et, contrairement à son habitude, il en descendit sans prendre le temps d’admirer la vue. La gravité artificielle lui conférait son poids normal. Il se hâta vers la passerelle. Trois Patrouilleurs l’y attendaient, qu’il connaissait bien en dépit des siècles séparant leurs dates de naissance.

« Nous pensons avoir déterminé le moment, lui dit Umfanduma de but en blanc. Voici les images. »

C’était le bâtiment commandant leur escadrille qui les avait prises. Everard était accouru dès qu’un message transmis via l’espace puis le temps l’en avait avisé. Ces images dataient de quelques minutes à peine. Elles étaient plutôt floues, du fait de l’amplification et de la transmission atmosphérique. Mais lorsqu’il en stoppa le déroulement pour mieux les étudier, il vit qu’un éclat métallique émanait de la tête et du torse de l’un des sujets. Il était accroupi non loin d’un scooter temporel, un autre homme à ses côtés, sur une vaste plate-forme de laquelle on avait vue sur la cité déserte et les montagnes alentour. Tous deux étaient cernés par des hommes et des femmes de noir vêtus.

Il opina. « C’est sûrement ça. Nous ne savons pas quand Castelar débutera sa tentative d’évasion, mais ce devrait être dans les deux ou trois heures suivant cet instant. Nous devons attaquer les Exaltationnistes tout de suite après. »

Pas avant, car cela n’est jamais arrivé. Nous n’osons même pas corriger cette séquence interdite. L’ennemi, lui, ose tout. C’est pour cela que nous devons le détruire.

Umfanduma se renfrogna. « Ça ne sera pas facile, dit-elle. Leur camp est survolé en permanence par un scooter équipé de détecteurs. Ils sont prêts à filer en un clin d’œil.

— Mouais. Sauf qu’ils n’ont pas assez de véhicules pour les transporter tous simultanément. Ils doivent faire plusieurs navettes. Mais, tels que je les connais, ils préféreront abandonner ceux qui auront la malchance d’être trop loin des scooters. On n’a pas besoin de leur envoyer une armée. Commençons à préparer l’offensive. »

Durant le laps de temps qui suivit, les spationefs virent débarquer plusieurs scooters armés. De nombreux messages furent échangés par faisceau cohérent. Everard mit son plan au point, donna ses instructions.

Ensuite, il ne lui resta qu’à ronger son frein en s’efforçant de garder son calme. Il s’aperçut que penser à Wanda Tamberly lui faisait du bien.

« Go ! »

Il bondit sur sa selle. Tetsuo Motonobu, l’artilleur qui lui était affecté, était déjà en place. Les doigts d’Everard dansèrent au-dessus du panneau de contrôle.

Ils flottaient au sein d’un azur infini. Un condor volait dans le lointain. Le massif montagneux s’étendait en contrebas, majestueux labyrinthe d’un vert soutenu où la neige faisait ressortir les sommets, les ombres les ravines. Machu Picchu était l’image même de la puissance pétrifiée. De quoi aurait été capable la civilisation qui l’avait édifié si le destin lui avait permis de fleurir ?

Pas le temps de rêvasser, bon sang ! La sentinelle exaltationniste se tenait à quelques mètres à peine. L’air était si transparent, la lumière si nette, qu’on distinguait nettement son visage ébahi mais furibond, sa main qui saisissait une arme. Motonobu laissa échapper une décharge énergétique. Un éclair, un coup de tonnerre. Embrasé comme une torche, l’homme tomba à bas de son scooter, tel Lucifer au moment de sa chute. Un sillage de fumée le suivit. Son véhicule partit en vrille. On le récupérera plus tard. En avant !

Everard ne sauta pas dans la cité. Il tenait à avoir une vue d’ensemble. Tandis qu’il fondait sur ses proies, le vent frappa son champ de force en rugissant. Les bâtiments emplirent peu à peu son champ visuel.

Ses camarades ouvrirent le feu. Des lances écarlates zébrèrent l’air. Lorsque Everard atterrit, la bataille était presque finie.

Le couchant bariolait l’horizon de jaune. La nuit montant des vallées venait laper les murailles de Machu Picchu. Le froid devenait glacial, le silence sépulcral.

Everard sortit du bâtiment où il effectuait ses interrogatoires. Deux Patrouilleurs en gardaient l’accès. « Rassemblez le reste de la troupe, ainsi que les prisonniers, et préparez-vous à regagner la base, dit-il d’une voix lasse.

— Vous avez pu apprendre quelque chose, monsieur ? » demanda Motonobu.

Everard haussa les épaules. « Pas grand-chose. Peut-être que les spécialistes leur soutireront d’autres informations, mais ça m’étonnerait que ça nous avance beaucoup. L’un des captifs est prêt à coopérer en échange d’une cage dorée sur la planète d’exil. Le problème, c’est qu’il est incapable de répondre à ma question la plus pressante.

— Où / quand sont allés ceux qui ont réussi à fuir ? » Everard hocha la tête. « Merau Varagan, leur chef, a été blessé par Castelar lorsque celui-ci leur a tiré sa révérence. Deux de ses acolytes se préparaient à l’évacuer vers une destination connue de lui seul afin qu’il y reçoive des soins. Du coup, ils ont détalé comme des lapins dès que nous avons lancé notre attaque. Trois autres Exaltationnistes ont réussi à nous échapper. »

Il se redressa. « Enfin, nous avons atteint la plupart de nos objectifs. La majorité du gang est hors d’état de nuire. Les bandits qui ont pu fuir ont dû s’égailler dans l’espace-temps. Peut-être ne pourront-ils jamais se regrouper. Nous en avons fini avec eux. »

Motonobu poussa un soupir de regret. « Si seulement nous avions pu débarquer plus tôt et leur tendre un piège dans les règles. On aurait capturé toute la bande.

— Mais on ne pouvait pas faire ça, et on ne l’a pas fait, dit sèchement Everard. La loi, c’est nous, ne l’oubliez pas.

— Non, monsieur. Et je n’oublie pas non plus cet Espagnol et tout le barouf qu’il risque de causer. Comment allons-nous faire pour le retrouver… avant qu’il ne soit trop tard ? »

Everard ne lui répondit pas mais se tourna vers l’esplanade où étaient parqués tous les véhicules. A l’est, il vit la Porte du Soleil sur sa crête, découpée en ombre chinoise devant le ciel.


24 mai 1987

<p>24 mai 1987</p>

À peine avait-il frappé que Wanda lui ouvrait la porte. « Salut ! fit-elle, le souffle court. Comment ça va ? Comment ça s’est passé ?

— Plutôt bien », répondit-il.

Elle lui étreignit les mains. Sa voix s’adoucit. « Je me suis inquiétée pour vous, Manse. »

Voilà qui était agréable à entendre. « Oh ! je tiens à ma peau. Pour ce qui est de l’opération… eh bien, on a capturé la plupart des bandits sans subir aucune perte. Machu Picchu est sécurisé. » A été sécurisé. De nouveau abandonné pour une durée de trois siècles. Jusqu’à ce que les touristes viennent souiller le site. Mais il n’appartient pas à un Patrouilleur de s’ériger en juge. Il doit s’endurcir s’il veut continuer à travailler dans l’histoire de l’humanité.

« Formidable ! » Obéissant à une impulsion, elle l’étreignit. Il lui rendit son étreinte. Puis ils s’écartèrent l’un de l’autre, un peu gênés.

« Si vous étiez arrivé dix minutes plus tôt, vous n’auriez trouvé personne à la maison, dit-elle. J’en avais marre de rester enfermée et je suis allée faire une longue promenade.

— Je vous avais dit de ne pas bouger d’ici ! s’emporta-t-il. Tout danger n’est pas écarté. Nous avons placé chez vous un système qui nous alertera en cas d’intrusion, mais il ne peut pas vous suivre partout. N’oubliez pas que Castelar court toujours, bon sang ! »

Elle lui tira la langue. « Vous préférez que je grimpe aux rideaux ? Et puis, pourquoi chercherait-il à me nuire ?

— Vous êtes son seul contact au XXe siècle. Vous risquez de nous mettre sur sa piste. En tout cas, il peut le craindre. »

Elle redevint sérieuse. « Justement, je crois bien qu’il a des raisons de le faire.

— Hein ? Que voulez-vous dire ? »

Elle le prit par la main. Comme sa main était chaude ! « Allez, détendez-vous, on va boire une bière et je vais vous raconter ça. Cette promenade m’a éclairci les idées. J’ai repensé à toute cette histoire et je me la suis repassée, en mettant de côté les aspects les plus étranges et les plus terrifiants. Et je crois savoir à quel point de l’espace-temps Luis va tenter de passer à l’action. »

Il resta un long moment sans rien dire. Son cœur lui martelait les côtes. « Comment ? »

Elle le fixa de ses yeux bleus. « Je pense avoir appris à le connaître, dit-elle à voix basse. Même si on n’était pas intimes à proprement parler, notre relation était plutôt du genre intense. Ce n’est pas un monstre. C’est un homme cruel selon nos critères, mais il n’est que le produit de son époque. Ambitieux, âpre au gain… mais, à ses propres yeux, un chevalier errant. J’ai fouillé dans mes souvenirs, minute par minute. J’ai tenté de prendre de la distance par rapport à mes mésaventures. Et je me suis rappelé sa réaction quand il a appris que les Indiens allaient se rebeller et assiéger les frères Pizarro dans Cuzco, ce qui amènerait ensuite ses compatriotes à s’entre-déchirer. S’il venait à apparaître par miracle pour les sauver des assiégeants, ça ferait de lui le commandant de facto des forces espagnoles. Mais même s’il entre une part de calcul dans sa décision, Manse, ce n’est pas pour cette seule raison qu’il tentera le coup. Son honneur l’exige de lui. »


6 février 1536 (calendrier julien)

<p>6 février 1536 (calendrier julien)</p>

La cité impériale s’embrasait à l’aurore. Les flèches enflammées et les rochers enveloppés de coton en feu fondaient sur elle comme des météores. Le bois et la paille se consumaient. Entre les murs de pierre grondaient les fournaises. Les flammes montaient haut, les étincelles s’égaillaient, le vent répandait la fumée. Les rivières se couvraient d’une couche de suie. Au sein du vacarme, les cors meuglaient, les gorges hurlaient. Les Indiens grouillaient autour de Cuzco par dizaines de milliers. C’était comme une marée brune avec, en guise de gerbes d’écume, les oriflammes, les coiffes de plumes, les haches et les lances aux reflets cuivrés. Ils débordaient les lignes espagnoles, frappaient, grondaient, reculaient dans le sang et la tourmente, pour aussitôt repartir à l’assaut.

Castelar arriva au-dessus d’une citadelle située un peu au nord du champ de bataille. Les indigènes se pressaient entre ses murs massifs. Un instant il eut envie de fondre sur eux, pour tuer et tuer encore. Mais non, c’était plus loin que luttaient ses camarades. L’épée dans sa main droite, la gauche sur les commandes, il fonça à travers les airs pour les secourir.

Il ne leur apportait pas des armes venues du futur, mais quelle importance ? Sa lame était affûtée, son bras robuste, et l’archange de la guerre volait au-dessus de lui. Ce qui ne l’empêchait pas de rester sur le qui-vive. Ses ennemis risquaient de tomber du ciel, de surgir du néant. Il devait se tenir prêt à sauter dans le temps, à échapper à leurs traits pour revenir frapper, encore et encore, tel un loup harcelant un élan.

Il survola une esplanade bordée par un édifice où la lutte faisait rage. Des cavaliers descendaient une ruelle. Leurs armes étincelaient, leurs bannières claquaient. Ils allaient faire une sortie, foncer sur les hordes ennemies.

Une décision s’imposa à lui. Il attendrait quelques minutes, le temps que la bataille soit engagée, puis fondrait sur les Indiens. Voyant qu’un aigle vengeur leur venait en renfort, les Espagnols sauraient que le Seigneur avait entendu leurs prières, et ils décimeraient leurs ennemis pris de panique.

Certains le virent passer. Il aperçut leurs yeux étonnés, entendit leurs cris de surprise. Retentit ensuite le tonnerre d’une galopade, puis ce cri familier entre tous : « San Jago ! »

Il survola la muraille sud de la cité, vira, fit demi-tour et fonça. Il connaissait bien sa machine à présent, il la maniait à la perfection – sa cavale des vents, sur laquelle il entrerait un jour dans Jérusalem – aurait-il l’honneur de se retrouver en présence du Sauveur ?

A l’attaque !

Une autre machine près de la sienne, chevauchée par deux hommes. Ses doigts se plaquèrent sur le panneau de contrôle. Et la foudre le frappa. « Sainte Vierge, ayez pitié ! » Sa cavale succomba. Chut dans le vide. Au moins mourrait-il au combat. Bien que les forces de Satan aient eu raison de lui, elles ne l’empêcheraient pas de franchir les portes du paradis, car tel était le destin d’un soldat du Christ.

Son âme s’arracha à lui, sombra dans la nuit.


24 mai 1987

<p>24 mai 1987</p>

« L’embuscade s’est déroulée comme prévu ou presque, dit Carlos Navarro à Everard. Quand on l’a repéré depuis l’espace, on a activé le générateur électromagnétique et sauté sur place. Le champ généré a induit un voltage tel qu’il a subi un violent choc électrique. Du même coup, toute la mémoire de son scooter a été effacée. Mais je ne vous apprends rien. Nous l’avons arrosé avec nos étourdisseurs par acquit de conscience, puis nous l’avons récupéré avant qu’il ne s’écrase au sol. Pendant ce temps-là, le véhicule de transport est apparu à son tour, il a chargé le scooter et il est reparti. Tout a été bouclé en moins de deux minutes. Je suppose que quelques combattants nous ont aperçus, mais la confusion était telle qu’ils ont dû croire à une illusion.

— Vous avez fait du bon boulot. » Everard se carra dans son vieux fauteuil avachi. Son appartement new-yorkais était un nid douillet et peuplé de souvenirs – au-dessus du bar, un casque et une lance de l’âge du bronze, par terre, une peau d’ours polaire de l’ère viking, des artefacts qui ne risquaient pas d’étonner ses contemporains mais demeuraient chers à son cœur.

Il n’avait pas participé à cette opération. Inutile de gaspiller de cette manière le temps propre d’un agent non-attaché. Le seul risque, c’était que Castelar réussisse à leur filer entre les doigts. Le coup de la décharge électrique l’en avait empêché.

« En fait, reprit-il, votre opération est historique. » Il désigna le livre posé près de lui. « Je viens de relire l’Histoire de la conquête du Pérou. Les chroniques espagnoles racontent que la Vierge est apparue au-dessus du temple de Viracocha, le site de la future cathédrale, et que saint Jacques en a fait autant au-dessus du champ de bataille, ce qui a galvanisé les troupes. De l’avis général, il ne s’agit là que d’une légende, ou alors d’une hallucination collective, mais… Enfin. Comment se porte le prisonnier ?

— Quand je l’ai quitté, il était encore sous sédatif, répondit Navarro. Ses brûlures ne lui laisseront aucune cicatrice. Que va-t-on faire de lui ?

— Cela dépend de pas mal de choses. » Everard prit sa pipe, qu’il avait laissée dans le cendrier, et la ralluma. « La plus importante s’appelle Stephen Tamberly. Vous êtes au courant ?

— Oui. » Rictus de Navarro. « Malheureusement, comme je vous l’ai dit, la décharge a effacé la mémoire moléculaire du scooter de Castelar. Nous avons soumis ce dernier à un premier interrogatoire par kyradex – nous savions que vous aviez besoin d’information –, mais il ne se souvient ni du lieu ni du moment où il a largué Tamberly ; tout ce qu’il sait, c’est que c’est sur la côte de l’Amérique du Sud, à plusieurs millénaires dans le passé. Il savait qu’il retrouverait ces coordonnées s’il le souhaitait, ce qui lui paraissait peu probable. Du coup, il n’a pas pris la peine de les mémoriser. »

Everard poussa un soupir. « C’est bien ce que je craignais. Pauvre Wanda.

— Je vous demande pardon ?

— Rien. » Il tira sur sa bouffarde pour se rasséréner. « Je n’ai plus besoin de vous. Allez donc passer la soirée en ville et vous détendre un peu.

— Vous ne voulez pas m’accompagner ? » demanda Navarro par politesse.

Everard secoua la tête. « Je vais rester quelque temps ici. Il est possible que Tamberly ait trouvé un moyen de se faire secourir. Dans ce cas, il a été soumis à un débriefing dans l’une de nos bases et je ne manquerai pas d’en être informé, vu que j’ai enquêté sur sa disparition. Mais, naturellement, ce ne sera fait qu’après que j’aurai finalisé tous les autres aspects du dossier. Peut-être que je ne vais pas tarder à recevoir un coup de fil.

— Je vois. Eh bien, merci et au revoir. »

Navarro s’en fut. Everard se prépara à une longue soirée. L’obscurité envahit lentement son salon, mais il n’alluma pas les lumières. Il préférait rester assis, réfléchir et espérer.


18 août 2930 av. J.C.

<p>18 août 2930 av. J.C.</p>

Là où le fleuve se jetait dans la mer se massaient les huttes d’argile du village. On ne voyait que deux canoës sur la grève, car tous les pêcheurs étaient sortis en mer par cette belle journée. La plupart des femmes étaient également absentes, occupées à cultiver la gourde, la courge, la patate et le coton à la lisière de la mangrove. Un plumet de fumée montait du feu communal qu’un vieillard entretenait en permanence. Les autres villageois s’affairaient dans leurs huttes, les enfants les plus âgés veillaient sur les plus jeunes. Tous portaient un pagne de fibres tressées et des bijoux faits de coquillages, de plumes et de dents d’animal. Ils aimaient rire et bavarder.

Le faiseur de calices était assis en tailleur sur le seuil de sa hutte. Ce jour-là, il n’était pas occupé à façonner des pots et des bols, ni à les faire cuire. Au lieu de cela, il regardait dans le vide et ne disait mot. Cela lui arrivait souvent depuis qu’il avait appris la langue des hommes et s’était mis à faire des prodiges. Tous devaient le respecter. C’était un homme bon, parfois en butte à de telles crises. Peut-être concevait-il un nouvel objet, peut-être communiait-il avec les esprits. C’était en tout cas un homme d’exception, plus grand et plus pâle que les autres, avec des cheveux et des yeux également clairs, et une masse de poils sur les joues. Une cape le protégeait du soleil, qui était plus dur à sa peau qu’à celle des autres. À l’intérieur de sa hutte, sa femme pilait des graines dans son mortier. Leurs deux enfants dormaient.

On entendit des cris. Les femmes dans les champs regagnèrent le village. Les autres habitants sortirent de leurs huttes pour voir ce qui se passait. Le faiseur de calices se leva et les suivit.

Le long du fleuve, un inconnu marchait d’un bon pas. Les visiteurs étaient fréquents, et les échanges nombreux avec les autres villages, mais nul n’avait jamais vu cet homme-ci. Il ressemblait à bien d’autres, mais il était plus musclé. Sa tenue était surprenante. Un objet brillant et anguleux était posé contre sa hanche.

D’où pouvait-il bien venir ? Les chasseurs n’avaient pu manquer d’apercevoir un homme traversant la vallée. Les femmes gloussèrent lorsqu’il les salua. Les vieillards lui rendirent son salut et lui souhaitèrent la bienvenue.

Le faiseur de calices arriva.

Tamberly et l’explorateur restèrent un long moment à se dévisager. Il appartient à l’ethnie locale. Un calme surprenant l’envahissait à présent qu’il parvenait enfin au but tant attendu. Rien d’étonnant à cela. Mieux vaut ne pas surprendre les autochtones, même quand ils sont naïfs comme ces habitants de l’âge de pierre. Comment comptait-il leur expliquer son arme ?

L’explorateur hocha la tête. « Je m’attendais à moitié à trouver quelqu’un comme vous, dit-il en temporel. Est-ce que vous me comprenez ? »

Cela faisait longtemps que Tamberly n’avait pas pratiqué cette langue. Et pourtant… « Oui. Soyez le bienvenu. J’attends quelqu’un comme vous depuis… depuis sept ans, je crois bien.

— Je m’appelle Guillem Cisneros. Originaire du XXXe siècle mais affecté à l’universarium de Halla…» Une époque postérieure à la découverte du voyage temporel, où celui-ci était donc pratiqué ouvertement.

« Stephen Tamberly, XXe siècle, historien de terrain pour la Patrouille. »

Cisneros eut un petit rire. « Une poignée de main s’impose. » Les villageois les regardaient avec des yeux ébaubis. « Vous avez fait naufrage ici ? demanda Cisneros, question inutile s’il en était.

— Oui. La Patrouille doit être alertée. Conduisez-moi à votre base.

— Bien entendu. J’ai dissimulé mon véhicule dix kilomètres en amont. » Cisneros hésita. « J’avais l’intention de me faire passer pour un voyageur et de vivre quelque temps ici afin de résoudre une énigme archéologique. Mais je vous soupçonne d’en être à l’origine.

— En effet, répondit Tamberly. Quand j’ai compris que j’étais pris au piège dans ce milieu, je me suis rappelé les poteries de Valdivia. »

A son époque, c’étaient les plus anciennes jamais répertoriées dans l’hémisphère occidental. Quasiment identiques aux poteries jomon du Japon, qui leur étaient contemporaines. On supposait qu’un bateau de pêche avait traversé le Pacifique et que les marins avaient transmis leur savoir aux indigènes qui les avaient accueillis. Ce qui n’était guère plausible. Non seulement lesdits marins auraient dû survivre à un périple de huit mille milles nautiques, mais en outre maîtriser un art connu des seules femmes de leur société. « J’ai donc décidé de les introduire et d’attendre qu’un enquêteur du futur vienne y voir de plus près. »

On ne pouvait pas dire qu’il avait violé le règlement de la Patrouille. Celui-ci était flexible par nécessité. Et vu les circonstances, son sauvetage était d’une importance capitale.

« Ingénieux, commenta Cisneros. Comment vous en êtes-vous sorti avec ces gens ?

— Ils sont doux et accueillants », répondit Tamberly. Aruna et les enfants vont avoir le cœur brisé de me voir partir.

Si fêtais un saint, j’aurais poliment refusé quand son père me l’a proposée en mariage. Mais les années étaient longues et j’ignorais combien j’allais en passer ici. Oui, elle me regrettera, mais je lui laisserai une telle mana qu’elle se trouvera sans peine un nouveau mari – un homme robuste, sans doute Ulamamo –, et elle vivra aussi heureuse que tous les autres membres de sa tribu. C’est-à-dire nettement plus que bien des humains de l’avenir, que celui-ci soit proche ou lointain.

Il ne pouvait toutefois se défaire d’un léger sentiment de culpabilité, et sans doute n’y parviendrait-il jamais, mais, pour l’instant, la joie l’emportait sur tout le reste. Je vais rentrer chez moi.


25 mai 1987

<p>25 mai 1987</p>

Lumière tamisée. Porcelaine de Chine, couverts en argent, verres en cristal. J’ignore si Ernie est le meilleur restaurant de San Francisco – question de goût, je présume –, mais il figure sûrement dans le peloton de tête. Cela dit, Manse tient à me faire découvrir le Mingei-Ya des années 70, avant que les fondateurs aient pris leur retraite.

Il lève son verre de sherry. « A l’avenir. »

Je l’imite. « Et au passé. » On trinque. Sublime.

« Nous pouvons parler maintenant. » Quand il sourit, tout son visage se plisse et cesse d’être quelconque. « Je m’excuse de ne pas vous avoir contactée plus tôt, à part pour vous rassurer à propos de votre oncle et vous inviter à dîner ce soir, mais je n’ai pas arrêté de sauter dans tous les coins afin d’achever de nouer tous les fils de cette histoire. »

Allez, je le taquine un peu. « Qu’est-ce qui vous empêchait, une fois vos fils noués, de remonter dans le passé pour m’éviter de baliser ? »

Il redevient sérieux. Mon Dieu, quelle tristesse dans sa voix ! « Non. Cela aurait été trop risqué. La Patrouille nous autorise les permissions de détente, mais pas quand elles risquent de chambouler le cours des événements.

— Ne vous inquiétez pas, Manse, je plaisantais. » Je lui tapote doucement la main. « Après tout, j’ai droit à un repas gastronomique pour me consoler, non ? » Sans parler de la robe de soirée et du petit tour au salon de coiffure.

« Vous l’avez bien mérité. » Il est plus soulagé que ne devrait l’être un type comme lui, un gars familier des zones les plus dangereuses de l’espace-temps.

Mais assez blagué comme ça. J’ai des questions sérieuses à poser. « Qu’est devenu oncle Steve ? Vous m’avez dit qu’il était tiré d’affaire, mais pas où il était passé. »

Gloussement de Manse. « Ça n’a guère d’importance, non ? Disons qu’il séjourne dans un centre de débriefing, en un lieu et une époque indéfinis. Ensuite, il aura droit à une longue permission à Londres, auprès de son épouse, et il reprendra le collier. Je suis sûr qu’il finira par vous rendre visite, à vous et à votre famille. Un peu de patience.

— Et… par la suite ?

— Eh bien, nous devons finaliser le dossier d’une façon qui laisse intacte la structure temporelle. Nous allons réinsérer le frère Esteban Tanaquil et don Luis Castelar dans la salle du trésor de Cajamarca, en 1533, une ou deux minutes après que les Exaltationnistes les ont enlevés. Ils en ressortiront par la porte, et on n’en parlera plus. »

Je plisse le front. « Euh… Si je me souviens bien, les sentinelles se sont inquiétées le matin venu, elles sont entrées dans la salle et elles n’y ont trouvé personne. Ce qui a fait sensation parmi les conquistadores. Vous pouvez changer tout ça ? »

Il me gratifie d’un sourire rayonnant. « Petite futée ! C’est une excellente question. Oui, dans le cas où le passé a été modifié, la Patrouille peut annuler les événements découlant de cette modification. Nous restaurons l’histoire « originelle », pour ainsi dire. Dans la mesure du possible, naturellement. »

Soudain, j’ai le cœur un peu serré. « Mais Luis… Après tout ce qu’il a vécu…»

Manse boit une gorgée de sherry, fait tourner le verre entre ses doigts comme pour admirer le liquide ambré. « Nous avons envisagé de le recruter, mais ses valeurs sont incompatibles avec les nôtres. Il subira un conditionnement qui l’obligera au secret. La procédure est indolore, mais elle vous empêche de parler à quiconque du voyage temporel. S’il veut quand même le faire, et il essaiera sûrement, il s’apercevra que sa langue est paralysée. Il n’insistera pas. »

Je secoue la tête. « Ça va être horrible pour lui. »

Manse conserve son calme. Il est pareil à une montagne : on trouve sur ses versants des fleurs tout à fait charmantes, mais en dessous, c’est le roc et rien que le roc. « Vous préféreriez qu’on le tue, ou alors qu’on lui récure la mémoire pour le transformer en légume ? Il nous a causé tout un tas de problèmes, mais nous ne lui en gardons pas rancune.

— Lui, si !

— Mouais. Il n’aura pas le temps de s’en prendre à votre oncle dans la salle du trésor, car frère Tanaquil ouvrira la porte dès son retour pour dire aux sentinelles qu’il en a fini pour la nuit. Toutefois, il serait malavisé pour lui de s’attarder. Le matin venu, il ira faire une promenade, une petite méditation dans la jungle, et jamais plus on ne le reverra. Il manquera beaucoup aux conquistadores, c’était un moine si aimable, mais après l’avoir recherché en vain, ils concluront qu’il lui est arrivé malheur. Don Luis leur jurera qu’il ne sait rien. » Soupir. « On va devoir faire une croix sur ce projet d’archivage. Enfin, peut-être qu’un autre agent pourra accéder à ces objets d’art dans leur contexte d’origine. Quant à la carrière de Pizarro, son suivi sera confié à d’autres Patrouilleurs. Votre oncle recevra une nouvelle affectation. Peut-être bien qu’il optera pour un poste administratif, comme le souhaite son épouse. »

Je savoure une gorgée de feu velouté. « Et Luis… que devient-il ? »

Il me fixe avec attention. « Vous tenez à lui, n’est-ce pas ? »

Je me sens rougir. « Pas dans le sens romantique du terme. Je n’en voudrais pas comme cadeau de Noël. Mais c’est une personne que j’ai connue. »

Nouveau sourire. « Je vois. Eh bien, sur ce point-là aussi, j’ai tenu à m’informer. Nous allons garder l’œil sur don Luis Castelar pendant le restant de ses jours, par acquit de conscience.

» Il s’adapte vite. Il reste au service de Pizarro et se conduit vaillamment durant le siège de Cuzco et le conflit contre Almagro. » Mais avec quelle amertume ! me dis-je. « Au bout du compte, lorsque les conquistadores se partagent le pays, il devient un grand propriétaire terrien. Entre parenthèses, il fait partie des rares Espagnols à avoir cherché à ménager les Indiens. Au soir de sa vie, après la mort de son épouse, il entre dans les ordres et se retire dans un monastère. Mais il a eu plusieurs enfants, qui ont à leur tour nombre de descendants. Parmi eux figure une jeune femme qui épouse un capitaine au long cours américain. Eh oui, Wanda, l’homme qui vous a embarquée dans cette aventure n’est autre que votre ancêtre. » Ça alors !

Je me reprends au bout d’une minute. « Tu parles d’un voyage dans le temps…» Imaginez : pouvoir se balader dans tous les âges.

Il est grand temps pour nous d’étudier le menu. Sauf que…

Sois sage, ô mon cœur – ou quelque chose d’approchant. Je me penche vers lui. Impossible d’avoir peur, pas quand il me regarde comme ça. Mais voilà que je me mets à bafouiller, et que j’ai l’impression qu’une petite foudre me caresse l’échine. « Et… et moi, Manse ? Moi aussi, je connais le secret.

— Ah ! oui », fait-il. Avec quelle douceur ! « Ça ne m’étonne pas de vous que vous ayez d’abord pensé aux autres. Eh bien, vous aurez aussi un rôle à jouer. On va vous reconduire sur votre île des Galapagos, vêtue des mêmes fringues, quelques minutes après le moment où il vous a kidnappée. Ensuite, vous n’aurez plus qu’à retourner auprès de vos amis, terminer votre séjour, décoller de Baltra pour atterrir dans cette maison de fous qu’on appelle l’Aéroport international de Guayaquil, et, de là, rentrer en Californie. »

Et ensuite ? Et ensuite ?

« Ensuite, c’est à vous de décider, poursuit-il. Vous pouvez opter pour le conditionnement. Ce n’est pas qu’on n’ait pas confiance en vous, mais le règlement est inflexible. La procédure est indolore, je le répète, et comme jamais vous ne songeriez à nous trahir, j’en suis persuadé, ça ne devrait faire aucune différence à vos yeux. Vous pourrez alors reprendre le cours de votre vie au XXe siècle. Chaque fois que vous reverrez votre oncle Steve, vous serez libre de parler voyage temporel avec lui. »

J’inspire à fond, je rassemble mon courage. « Est-ce que j’ai un autre choix ?

— Bien sûr. Vous pouvez devenir une chrononaute. Vous feriez une recrue de premier choix. »

Je n’arrive pas à y croire. Moi ? Et pourtant, je m’y attendais un peu. Malgré tout… « Je… je ne sais pas si je suis douée pour le travail de police.

— Probablement pas. » Comme sa voix paraît lointaine ! « Vous êtes trop indépendante pour cela. Mais la Patrouille est aussi responsable des temps préhistoriques. Ce qui nécessite de bien connaître l’environnement de ces époques, d’où un besoin criant de scientifiques de terrain. Ça vous dirait de faire de la paléontologie avec des spécimens vivants ? »

D’accord, d’accord, je devrais avoir honte. Je me lève d’un bond et je brise le silence feutré d’Ernie en poussant un cri de guerre. Manse éclate de rire.

Mammouths, ours des cavernes et dodos – ô joie !