Poul Anderson

La patrouille du temps


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ON DEMANDE HOMMES, 21-40, préf. célib. spéc. mil. ou tech., bonne santé, pour travail bien rémun., voyages loint. Soc. d’Entrep. Méc. 305 E, 45, 9-12 & 2-6.


— Vous comprenez qu’il s’agit d’un travail assez inhabituel, dit Mr. Gordon. Et confidentiel. Je pense que vous savez observer le secret ?

— Oui, en temps normal, fit Manse Everard. Cela dépend évidemment de la nature du secret.

Mr. Gordon sourit. Un sourire bizarre, une courbe serrée des lèvres qui ne ressemblait à rien que connût déjà Everard. Il parlait un américain courant et portait un complet d’affaires tout ordinaire, mais il se dégageait de lui une impression d’étrangeté qui ne venait pas uniquement de son teint bistre, de ses joues imberbes ou de l’incongruité de ses yeux mongols, effilés de part et d’autre de son nez mince et caucasien. C’était difficile à définir.

— Nous ne sommes pas des espions, si c’est à cela que vous pensez, dit-il.

Everard sourit.

— Excusez-moi. Je vous prie de croire que je ne me laisse pas gagner par l’espionnite, comme tout le reste du pays. De toute façon, je n’ai jamais eu accès à des choses confidentielles. Mais votre annonce parle de travaux outre-mer si je ne me trompe, et dans l’état actuel de la situation… Je tiens à conserver mon passeport, vous comprenez ?

C’était un homme de grande taille, aux épaules carrées, au visage assez marqué, sous ses cheveux bruns taillés en brosse. Ses papiers étaient devant lui : sa feuille de démobilisation, plusieurs certificats d’employeurs où il était désigné comme ingénieur mécanicien. Mr. Gordon avait semblé les effleurer seulement du regard.

La pièce était simple, un bureau et deux fauteuils, un classeur et une porte donnant sur l’arrière. Une fenêtre était ouverte sur la bruyante circulation de New York, six étages plus bas.

— Esprit d’indépendance, fit l’homme installé derrière le bureau, cela me plaît. Trop de gens viennent ici en rampant, comme s’ils devaient vous être reconnaissants de recevoir un coup de pied. Bien entendu, avec votre formation, vous n’en êtes pas encore au désespoir. Vous pouvez encore trouver du travail, même… euh… je crois que le terme usité actuellement est : en période de réadaptation générale.

— Votre annonce m’a intéressé. Comme vous pouvez le voir, j’ai travaillé à l’étranger et j’aimerais me remettre à voyager. Mais, franchement, je n’ai pas encore la moindre idée de ce en quoi consiste votre entreprise.

— Nous faisons pas mal de choses. Voyons… vous vous êtes battu. En France et en Allemagne.

Everard cligna les paupières ; il y avait parmi ses papiers une liste de ses citations, mais il aurait pu jurer que l’homme n’avait pas eu le temps de les parcourir.

— Hum… cela ne vous ferait rien de saisir ces poignées sur les bras de votre fauteuil ? Merci. A présent… quelles sont vos réactions devant un danger d’ordre physique ?

Everard se hérissa.

— Ecoutez…

Les yeux de Mr. Gordon se portèrent rapidement sur un instrument posé sur son bureau. C’était un simple boîtier avec une aiguille et deux cadrans.

— Ne vous en faites pas. Quelle est votre opinion à l’égard de l’internationalisme.

— Mais, dites-moi…

— Du communisme ? Du fascisme ? Des femmes ? Quelles sont vos ambitions personnelles ?… Ce sera tout. Vous n’êtes pas obligé de répondre.

— De quoi diable s’agit-il ? s’écria Everard.

— Un petit test psychologique. N’y pensez plus. Je ne m’intéresse nullement à vos opinions, sauf dans la mesure où elles trahissent la tendance de vos émotions profondes. Mr. Gordon se renversa dans son siège en joignant le bout des doigts. Très encourageant jusqu’à présent. Et maintenant, voici de quoi il s’agit. Nous accomplissons un travail extrêmement confidentiel, comme je vous l’ai déjà dit. Nous… euh… nous envisageons de faire une surprise à nos concurrents. (Il eut un rire bref.) Allez-y, signalez-moi au F.B.I. si vous voulez. On nous a déjà soumis à une enquête et nous sommes au-dessus de tout soupçon. Vous apprendrez que nous nous occupons réellement d’entreprises financières et mécaniques dans le monde entier. Mais nos travaux ont une autre facette, et c’est là qu’il nous faut des hommes. Je suis prêt à vous verser cent dollars pour passer dans la pièce de derrière et subir une série de tests. Il y en a pour à peu près trois heures. Si vous ne réussissez pas, nous en restons là. Si cela marche, nous vous engageons, nous vous exposons la situation et nous vous mettons immédiatement à l’entraînement. Ça vous va ?

Everard hésita. Il avait l’impression qu’on le bousculait. Cette entreprise, c’était plus que ce bureau et cet étranger mielleux. Pourtant…

Il prit sa décision.

— Je ne signerai mon engagement qu’après avoir été mis au courant de tout ce dont il s’agit.

— Comme vous voudrez. Mr. Gordon haussa les épaules. D’ailleurs, les tests indiqueront la décision que vous prendrez. Nous utilisons des méthodes très avancées.

Ceci au moins était entièrement vrai. Everard avait quelques connaissances de psychologie moderne : les encéphalographes, les tests d’associations, l’esquisse de la personnalité. Cependant, une fois dans la pièce voisine, aucune des machines bâchées qui ronronnaient et clignotaient autour de lui ne lui sembla familière.

Les questions que lui posait l’assistant – un homme d’âge imprécis, la peau blanche, le crâne complètement chauve, avec un accent prononcé et une physionomie impassible – lui paraissaient incohérentes. Et qu’était-ce que ce masque de métal sur sa tête ? Où en aboutissaient les fils ?

Il examina subrepticement les cadrans, mais les lettres et les chiffres lui étaient inconnus. Ce n’était ni de l’anglais, ni du français, ni du russe, ni du grec ou du chinois… rien qui appartînt à l’année 1954 après Jésus-Christ. Peut-être commença-t-il dès lors à entrevoir la vérité.

Tandis que se poursuivaient les épreuves, il accédait à une bizarre conscience de sa propre personnalité. Manson Emmert Everard, trente ans, ex-lieutenant du génie de l’armée américaine, travaux d’ingénieur en Amérique, en Suède, en Arabie. Toujours célibataire, bien que pensant de plus en plus souvent, avec une certaine nostalgie, à ses amis mariés. Pas de liaison, pas d’attaches d’aucune sorte ; un peu bibliophile, joueur de poker entêté, amateur de bateaux à voiles, de chevaux et d’armes à feu, campeur et pêcheur à ses heures de loisir… Il savait déjà tout cela, bien sûr, mais seulement comme autant de traits isolés. Tandis que maintenant, curieusement, il se voyait soudain à l’image d’un organisme intégré, dont chaque composante était une facette unique et inévitable d’un ensemble donné.

Il sortit des tests épuisé et trempé de sueur. Mr. Gordon lui offrit une cigarette et parcourut rapidement des yeux une liasse de feuillets marqués en code que lui avait remis l’assistant. De temps à autre, il murmurait pour lui-même quelques mots : « Zeth 20 cortical… estimation indifférenciée ici… réaction psychique à l’antitoxine… faiblesse de la coordination centrale… » Il se laissait aller à un accent, un chantonnement, une prononciation des voyelles qui ne ressemblait à rien de ce qu’Everard avait pu connaître au cours d’une carrière où il avait entendu massacrer l’anglais de toutes les manières possibles.

Il se passa une demi-heure avant qu’il relevât les yeux. Everard commençait à s’agiter et à s’irriter de ces façons cavalières, mais la curiosité le poussait à demeurer tranquillement sur son siège. Mr. Gordon découvrit des dents d’une blancheur insolite en un large sourire de satisfaction.

— Eh bien… enfin. Savez-vous que j’ai déjà dû repousser vingt-quatre candidatures ? Mais vous ferez l’affaire. Sûrement.

— L’affaire pour quoi ? (Everard se pencha en avant, conscient de l’accélération de son pouls.)

— Pour la Patrouille. Vous allez devenir une sorte de policier.

— Ouais ? Et où cela ?

— Partout. Et en tout temps. Préparez-vous à une rude surprise. Voyez-vous, notre société, tout en étant relativement légale, ne constitue qu’une façade – et une source de fonds. Notre véritable affaire, c’est de patrouiller dans le temps.


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L’Académie se situait dans l’ouest de l’Amérique. Elle se situait également à l’ère oligocène, une époque chaude de forêts et de prairies, où les tristes ancêtres de l’homme s’écartaient en trottant de la piste des mammifères géants. Sa construction prenait date un millier d’années auparavant et on la maintiendrait encore un demi million d’années, – écart dans le temps qui suffisait à former autant d’individus qu’il en fallait à la Patrouille – puis on la détruirait soigneusement pour qu’il n’en reste aucune trace. Plus tard viendraient les glaciers, puis il y aurait des hommes et, en l’an 19352 après Jésus-Christ (la 7841e année du Triomphe de Moren) les hommes découvriraient le moyen de voyager dans le temps et iraient dans l’oligocène construire l’Académie.

C’était une structure complexe de bâtiments longs et bas, avec des courbes souples et des couleurs changeantes, qui s’étalait dans une clairière au milieu d’arbres énormes et très anciens. Au-delà, des collines boisées se déroulaient jusqu’à la rive d’une grande rivière brunâtre et, la nuit, on entendait parfois le rugissement du titanothère ou le cri lointain du tigre à dents de sabre.

Everard sortit de la navette temporelle – une grande cabine de métal, sans traits distinctifs – avec la gorge sèche. Il avait la même impression qu’à son premier jour de régiment, douze ans plus tôt – ou quinze à vingt millions d’années dans le futur, si l’on veut. Il se sentait solitaire, sans force, et souhaitait désespérément trouver un moyen honorable de rentrer chez lui. Ce n’était qu’une maigre consolation de voir les autres navettes débarquer un contingent d’une cinquantaine de jeunes hommes et de jeunes femmes. Les recrues s’agitaient lentement en un groupe maladroit. Tout d’abord elles ne se parlèrent point, se contentant de s’entre-regarder. Everard reconnut un col dur et un chapeau melon d’une époque révolue ; les vêtements et les coiffures évoquaient la succession des modes jusqu’à 1954… et au-delà. D’où venait-elle, cette fille à la culotte collante et iridescente, avec ses lèvres peintes en vert et ses cheveux jaunes aux ondulations fantastiques ? Où plutôt… de quand venait-elle ?

Un homme d’environ vingt-cinq ans se tenait par hasard auprès de lui – un Anglais, de toute évidence, d’après son vêtement de tweed usé jusqu’à la corde et son visage long et maigre. Il semblait dissimuler, sous une apparence étudiée et maniérée, une virulente amertume.

— Après tout, pourquoi ne ferions-nous pas connaissance ? lui proposa Everard en donnant son nom et son origine.

Charles Whitcomb, Londres, 1947, répondit timidement l’homme. Je venais tout juste d’être démobilisé – de la R. A. F. – et ceci m’a semblé intéressant. Maintenant, je n’en suis plus tellement sûr.

— Ça peut l’être, dit Everard qui pensait au salaire. (Quinze mille dollars par an pour commencer ! Mais comment comptaient-ils les années ? Cela devait être en fonction du sentiment individuel de la durée réelle.)

Un homme s’avança dans leur direction. Jeune et mince, il était vêtu d’un uniforme collant de couleur grise et d’une cape bleu sombre qui paraissait scintiller comme cousue d’étoiles. Il avait une expression aimable, souriante, et parlait avec cordialité, d’un accent neutre :

— Bonjour à tous ! Soyez les bienvenus à l’Académie. J’imagine que vous comprenez tous l’anglais ?

Everard remarqua un individu portant les restes d’un mauvais uniforme allemand, un Hindou et quelques autres sans doute originaires de divers pays étrangers.

— Nous utiliserons donc l’anglais, jusqu’à ce que vous ayez appris le temporel. (L’homme était à l’aise, les mains aux hanches.) Je m’appelle Dard Kelm. Je suis né en – voyons un peu – en 9573 de l’ère chrétienne mais je me suis spécialisé sur votre période. A ce propos, elle va de 1850 à 1975, ce qui veut dire que vous provenez tous d’une époque située entre ces deux dates. Je suis en quelque sorte et officiellement votre mur des lamentations au cas où quelque chose ne marcherait pas.

« Notre maison est régie par des règles sans doute différentes de ce que vous attendiez. Nous ne formons pas nos hommes en masse, par conséquent nous n’avons pas besoin de la discipline compliquée d’une école ou d’une armée. Chacun d’entre vous recevra un enseignement personnel en dehors de l’instruction générale. Il ne nous est pas nécessaire de sanctionner l’échec dans les études, car les tests préliminaires nous garantissent qu’il n’y en aura pas – et ils ne prédisent que peu de chances d’échec dans le travail proprement dit. Chacun de vous a une cote élevée de maturité d’esprit en fonction de son degré de civilisation. Toutefois, la variabilité des aptitudes signifie que, si nous voulons développer chaque individu au maximum, nous devons le guider personnellement.

« Peu de formalités ici, en dehors de la courtoisie élémentaire. Vous aurez l’occasion de vous distraire autant que de travailler. Nous n’attendrons jamais plus de votre part que vous ne pouvez fournir. Je pourrais ajouter que la pêche et la chasse sont assez intéressantes dans les environs immédiats, et que si vous volez jusqu’à quelques centaines de kilomètres, elles deviennent fantastiques.

« Et maintenant, si personne n’a de questions à poser, je vous prie de me suivre. Je vais vous installer.

Dard Kelm leur fit la démonstration des appareils en usage dans une pièce modèle. Ils étaient d’un type qu’on se serait attendu à voir, par exemple, en l’an 2000 ; un mobilier discret, adapté d’avance pour un confort parfait, des distributeurs de rafraîchissements, des écrans branchés sur une immense bibliothèque audio-visuelle. Rien de trop futuriste jusqu’à présent. Chaque étudiant avait sa propre chambre dans le bâtiment « dortoir » ; les repas étaient pris dans un réfectoire central, mais il était possible d’organiser des réunions privées. Everard ressentit une détente intérieure.

Il y eut un banquet de bienvenue. Les plats étaient classiques, mais non les machines silencieuses qui roulaient pour les apporter. Il y avait du vin, de la bière et du tabac en abondance. Peut-être avait-on glissé quelque chose dans la nourriture, car Everard éprouva comme les autres un sentiment d’euphorie. Il finit par se mettre à taper un boogie sur le piano, tandis qu’une demi-douzaine d’autres emplissaient l’air de leurs chants discordants.

Seul Charles Whitcomb se tenait sur la réserve, en sirotant maussadement un verre, tout seul dans un coin. Dard Kelm s’abstint avec tact de s’efforcer de l’attirer parmi les autres.

Everard se dit que cela allait lui plaire. Toutefois, le travail, l’organisation et le but poursuivi demeuraient encore brumeux.


— Le voyage dans le temps a été découvert à l’époque où l’Hérésiarchie Chorite prenait fin, expliqua Kelm, dans la salle de conférences. Vous en étudierez les détails par la suite. Pour le moment, croyez-moi sur parole : c’était une époque turbulente où les rivalités commerciales et raciales donnaient naissance à des luttes, bec et ongles, entre de gigantesques ligues, où tous les moyens étaient bons, où les divers gouvernements n’étaient qu’autant de pions sur l’échiquier galactique. L’effet temporel fut un sous-produit des recherches entreprises pour trouver un moyen de transport instantané, dont quelques-uns d’entre vous comprendront que la description exigerait des fonctions mathématiques discontinues à l’infini… de même que pour les voyages dans le passé. Je ne traiterai pas cet aspect théorique, – on vous en donnera une idée au cours de physique, – mais je tiens simplement à vous dire que cela met en jeu le concept de relations à valeurs infinies dans un continuum à 4N dimensions, où N représente le nombre total des particules de l’univers.

« Evidemment, le groupe qui fit cette découverte, les Neuf, se rendait compte de ses possibilités. Non seulement d’ordre commercial – échanges, mines et toutes autres transactions que vous pouvez imaginer –, mais aussi d’ordre technique : celle de porter à leurs ennemis un coup mortel. Voyez-vous, le temps est variable ; on peut changer le passé…

— J’ai une question à poser ! C’était la jeune personne de 1972, Elisabeth Gray, qui, en sa période personnelle, était une jeune physicienne d’avenir.

— Je vous en prie, fit poliment Kelm.

— Je trouve que vous décrivez une situation logiquement impossible. Je vous accorde la possibilité de voyager dans le temps, puisque nous sommes ici, mais un événement ne peut pas à la fois avoir et ne pas avoir eu lieu.

— Seulement si l’on s’attache à une logique qui ne soit pas estimée en Aleph-sub-Aleph, dit Kelm. Voici ce qui se passe : imaginez que je remonte dans le temps et que j’empêche votre père de rencontrer votre mère. Vous ne seriez jamais venue au monde. Cette portion de l’histoire universelle ne serait plus la même ; elle aurait toujours été différente, bien que je dusse garder le souvenir de la situation originelle.

— Bon. Et si vous faisiez de même pour vous-même ? Cesseriez-vous d’exister ?

— Non, car à ce moment je me mettrais à appartenir au secteur de l’histoire antérieur à mon intervention. Appliquons l’exemple à vous. Si vous retourniez en l’an… 1946, j’imagine, et que vous vous efforciez d’empêcher le mariage de vos parents en 1947, vous n’en auriez pas moins dès lors existé cette année-là ; vous n’échapperiez pas à l’existence du seul fait que vous auriez influé sur le cours des événements. Ceci serait valable même si vous n’étiez apparue en 1946 qu’une microseconde avant de tuer l’homme qui serait autrement devenu votre père.

— Mais alors, j’existerais sans… sans avoir eu d’origine ! protesta-t-elle. J’aurais la vie, et des souvenirs, et… tout… et pourtant rien ne les aurait causés.

Kelm haussa les épaules.

— Et alors ? Vous prétendez que la loi de causalité ou, plus exactement, la loi de conservation de l’énergie, n’implique que des fonctions continues. En réalité, la discontinuité est tout à fait possible. (Il se mit à rire et s’appuya à son pupitre.) Bien entendu, il y a des impossibilités. Vous ne pourriez pas être votre propre mère, par exemple, simplement à cause de la génétique. Si vous retourniez épouser votre ancien père, les enfants seraient différents, aucun ne serait vous, car chacun d’eux n’aurait que la moitié de vos chromosomes.

« Mais ne nous écartons pas du sujet. Vous apprendrez les détails dans d’autres conférences. Je ne vous donne qu’une idée d’ensemble. Je continue : les Neuf entrevirent la possibilité de remonter dans le temps et d’empêcher leurs ennemis d’avoir eu le moindre commencement, et même d’être nés. Mais alors apparurent les Daneeliens.

Pour la première fois, il se départit de son attitude débonnaire et mi-amusée, et il se tint comme un homme tout nu et seul en présence de l’inconnaissable. Il reprit d’une voix posée :

— Les Daneeliens font partie de l’avenir – de notre avenir – à plus d’un million d’années de distance de mon époque. L’homme s’est transformé en quelque chose… d’impossible à décrire. Vous ne rencontrerez sans doute jamais de Daneeliens. Si cela devait vous arriver, cela vous causerait… un choc. Ils ne sont ni mauvais – ni bienveillants : ils sont aussi éloignés de toutes nos connaissances ou sentiments que nous le sommes nous-mêmes de ces insectivores qui vont être nos ancêtres. Il n’est pas souhaitable de se trouver nez à nez avec ce genre de créatures.

« Ils n’avaient d’autre souci que de protéger leur propre existence. L’exploration du temps était déjà chose ancienne chez nous quand ils ont surgi du futur ; il y avait eu des occasions sans nombre pour les sots, pour les avides, pour les fous, de remonter le cours de l’Histoire et de la mettre sens dessus dessous. Les Daneeliens n’étaient pas venus interdire les voyages temporels, – cela faisait partie du complexe qui a abouti à eux, – mais il leur fallait le réglementer, pour éviter de voir leur propre époque bouleversée par nos agissements, le choc en retour dans l’Histoire. Les Neuf se trouvèrent donc empêchés de mener à bien leurs complots. Et on fonda la Patrouille pour faire la police sur les pistes du Temps.

« Votre travail s’accomplira généralement dans le cadre de vos propres époques, à moins que vous ne parveniez au grade de « Non-Attaché ». Vous mènerez dans l’ensemble des vies ordinaires, avec une famille et des amis comme de coutume. La part secrète de vos vies sera compensée par un bon salaire, une protection efficace, des vacances de temps à autre en des lieux forts intéressants, une tâche extrêmement digne. Mais vous serez continuellement de service. Quelquefois, vous viendrez en aide à des explorateurs du temps en difficulté, d’une manière ou d’une autre. Parfois, on vous confiera des missions, comme d’annuler l’action éventuelle d’ambitieux conquistadores de la politique, de la guerre ou du commerce. Quelquefois aussi, la Patrouille devra s’incliner devant le dommage déjà causé et travailler au contraire, au cours de périodes postérieures, à contrebalancer les influences pour remettre l’Histoire dans la voie désirée.

« Je vous souhaite à tous bonne chance.


La première partie de l’instruction portait sur la physiologie et la psychologie. Everard ne s’était jamais rendu compte à quel point la vie qu’il avait menée en son temps avait diminué son être, de corps et d’esprit ; il n’était guère que la moitié de l’homme qu’il aurait dû être. Ce fut un dur apprentissage, mais il eut finalement la joie de se sentir pleinement maître de ses muscles, d’éprouver des émotions renforcées du fait d’avoir subi une discipline, d’avoir une pensée consciente, rapide et précise.

En cours d’instruction, on le conditionna profondément à ne révéler rien de la Patrouille, à ne pas même faire allusion à son existence devant toute personne non autorisée. Cela lui aurait été impossible, en toute circonstance, aussi impossible que de sauter sur la Lune. Il apprit également les caractéristiques internes et externes des personnalités publiques de son XXe siècle.

On lui enseigna le temporel, cette langue artificielle qui permettait aux Patrouilleurs de toutes les époques de communiquer entre eux sans être compris des étrangers, miracle d’expression logique et organisée.

Il croyait connaître le métier de combattant, mais il lui fallut apprendre les stratagèmes et l’usage d’armes échelonnées sur cinquante mille années, depuis le glaive de l’Age de Bronze jusqu’à la charge cyclique capable d’anéantir un continent. De retour dans sa propre période, on lui remettait un arsenal restreint – il se pouvait qu’on l’envoie en d’autres époques et l’anachronisme trop évident était rarement autorisé.

Il y avait encore l’étude de l’Histoire, de la science, des arts et des philosophies, des détails linguistiques et des manières. Ces derniers sujets ne concernaient que la période de 1850 à 1975 ; s’il se trouvait d’aventure envoyé dans un autre temps, il recevrait des instructions spéciales de la part d’un conditionneur hypnotique. C’était grâce à de telles machines qu’il était possible d’achever la formation des recrues en trois mois.

Il apprit l’histoire de l’organisation de la Patrouille. Dans l’avenir, au-delà d’elle, il y avait ce sombre mystère que constituait la civilisation daneelienne, mais il n’y avait que peu de contacts directs avec celle-ci. La Patrouille était établie sur des bases semi-militaires, avec des grades, mais sans formalisme particulier. L’Histoire était divisée en milieux géographiques, avec un bureau central sis dans une ville importante pour une période choisie de vingt ans (et dissimulé derrière une activité légitime comme le commerce, par exemple), ainsi que divers bureaux secondaires. Pour son époque, il y avait trois milieux : le monde occidental, bureau à Londres ; La Russie, bureau à Moscou ; l’Asie, bureau à Peiping. Tous se situaient dans les années faciles de 1890 à 1910, alors qu’il était moins difficile de se dissimuler que par la suite. Les décennies ultérieures étaient contrôlées par des bureaux moins importants, comme celui de Gordon. L’agent fixe ordinaire vivait dans son propre temps, souvent nanti d’une occupation légitime. Les communications entre années se faisaient par des navettes-robots minuscules ou par courriers, avec des dérivations automatiques pour que les messages n’affluent pas en trop grand nombre à la fois.

L’organisation était si vaste qu’Everard ne parvenait pas à en appréhender l’ampleur. Il s’était lancé dans quelque chose de nouveau et de passionnant, voilà tout ce qu’il comprenait pleinement… pour le moment.

Ses instructeurs étaient bienveillants, toujours prêts à bavarder. Le vétéran grisonnant qui lui enseigna à manœuvrer les astronefs avait combattu sur Mars en 3890.

Vous autres, vous pigez rapidement, leur disait-il, mais c’est vraiment diabolique quand il faut enseigner à des gens des ères préindustrielles. Nous n’essayons même plus de leur inculquer les premiers rudiments. J’ai eu une fois un Romain – du temps de César –, un garçon assez brillant, d’ailleurs, mais il n’a jamais pu se mettre dans la tête qu’on ne peut pas traiter une machine comme un cheval. Quant aux Babyloniens – le voyage dans le temps, c’était tout simplement hors de leur conception du monde. Nous avons été obligés de leur coller une histoire de bataille des dieux.

— Et quelle histoire nous collez-vous, à nous ? demanda Whitcomb.

Le navigateur spatial lui lança un regard aigu.

— La vérité, finit-il par dire, pour autant que vous puissiez l’assimiler.

— Comment en êtes-vous venu à faire ce travail ?

— Oh… j’ai été blessé au large de Jupiter. Il ne restait pas grand-chose de moi. Ils m’ont recueilli, m’ont refait un corps tout neuf – et comme je n’avais plus de parents vivants, et que tout le monde me croyait mort, je n’ai pas vu grande nécessité de rentrer chez moi. Ce n’est pas drôle de vivre sous la coupe du Corps Directeur. Alors, j’ai accepté ce poste. Bonne compagnie, vie facile, et des permissions à passer dans un tas d’époques. (Il sourit.) Attendez d’avoir visité l’époque décadente de la Troisième Matriarchie ! Vous ne savez pas encore ce que c’est que de rigoler !

Everard ne fit pas de commentaires. Il était trop fasciné par le spectacle, vu de l’astronef, du globe énorme de la Terre roulant devant un fond d’étoiles.

Il se lia d’amitié avec d’autres étudiants. C’était une bande aimable – et, naturellement, du fait qu’ils avaient été choisis pour la Patrouille, ils étaient tous audacieux et intelligents. Il y avait une ou deux idylles. Everard se rappelait Le portrait de Jennie{Le portrait de Jennie, roman de Robert Nathau, traduit chez Stock en 1947 et adapté au cinéma en 1950. C'est le drame, dans un contexte fantastique, de deux êtres qui s'aiment tout en vivant selon des temps différents.} mais il n’y avait pas ici de malédiction. Le mariage était tout à fait possible, du moment que le couple choisissait l’année où s’installer. Il aimait lui-même beaucoup les filles avec qui il se trouvait, mais il ne perdait pas la tête.

Fait étrange, ce fut avec le taciturne et morose Whitcomb qu’il eut l’amitié la plus intime. Il y avait quelque chose d’attirant chez cet Anglais – il était si cultivé, si brave garçon et, cependant, comme perdu.

Un jour, ils firent une promenade à cheval (devant leurs montures, les ancêtres lointains du cheval se sauvaient à la vue de leurs gigantesques descendants). Everard avait pris un fusil dans l’espoir d’abattre un sanglier géant qu’il avait aperçu. Tous deux portaient l’uniforme de l’Académie, des vêtements gris clair, frais et soyeux sous le soleil jaune et chaud.

— Je m’étonne que nous soyons autorisés à chasser, observa l’Américain. Si, par hasard, j’abattais un tigre à dents de sabre, destiné à l’origine à dévorer un de ces insectivores pré-humains, cela ne transformerait-il pas tout l’avenir ?

— Non, répondit Whitcomb. Il avait progressé plus vite dans l’étude de la théorie de l’exploration du temps. Voyez-vous, c’est plutôt comme si le continuum était fait d’un réseau de solides rubans de caoutchouc. Il n’est pas facile de le déformer, il tend toujours à revenir à sa forme « antérieure ». Un insectivore particulier n’a pas d’importance, c’est l’ensemble génétique de l’espèce qui a abouti à l’homme.

« De même, si je tuais un mouton au Moyen Age, je ne supprimerais pas du coup toute sa descendance, par exemple tous les moutons existant en 1940. Au contraire, ils seraient toujours là, inchangés jusque dans leurs gènes mêmes, en dépit d’une ascendance différente sur un point – parce que sur une aussi longue période, tous les moutons, ou tous les hommes, sont les descendants de tous les premiers moutons ou hommes. C’est une compensation ; à un moment quelconque de la chaîne, quelque autre ancêtre fournit les gènes que vous pensiez avoir détruits.

« Toujours de même… imaginons un cas plus précis : que je revienne empêcher Booth de tuer Lincoln. A moins que je ne prenne des précautions extrêmes, il arriverait sans doute que quelqu’un d’autre tirerait le coup de feu et que Booth en serait cependant accusé. Il y a élasticité plutôt que plasticité du temps.

« C’est cette élasticité même qui permet de s’y déplacer sans dommages. Si vous désirez vraiment changer l’ordre des choses, il faut alors le faire selon une méthode rigoureuse, et encore faut-il se donner beaucoup de mal, à l’ordinaire. (Ses lèvres se tordirent.) On nous répète sans cesse que si nous intervenons, nous en serons punis. Je ne suis pas autorisé à retourner en arrière et à tuer ce salaud d’Hitler au berceau. Je suis censé le laisser évoluer comme il l’a fait, pour qu’il déclenche la guerre et qu’il tue ma fiancée.

Everard chevaucha en silence pendant un moment. Il n’y avait d’autre bruit que celui du cuir des selles et le frissonnement des hautes herbes.

— Oh…, finit-il par dire. Je suis navré. Désirez-vous que nous en parlions ?

— Oui. Mais il n’y a pas grand-chose à dire. Elle faisait partie des W. A. A. F., – elle s’appelait Mary Nelson, – nous devions nous marier après la guerre. Elle se trouvait à Londres en 1944. Le 17 novembre. Une date que je n’oublierai jamais. C’est un V1 qui l’a tuée. Elle s’était rendue dans la maison d’une voisine, à Streatham – elle était en permission près de sa mère. La maison a été pulvérisée, et son propre foyer n’a même pas été touché.

Whitcomb était livide. Son regard se perdait devant lui.

— Ce me sera rudement difficile de ne pas… de ne pas revenir en arrière, de quelques années seulement, pour la revoir tout au moins. Seulement la revoir… Non ! Je n’ose pas.

Everard lui mit gauchement la main sur l’épaule, et ils poursuivirent leur route en silence.


La classe progressait, chacun suivant son allure personnelle, mais les compensations jouant, ils obtinrent leur brevet tous ensemble. Ce fut une brève cérémonie, suivie d’une grande fête et de promesses d’ivrogne concernant des réunions futures. Puis ils repartirent pour les mêmes années d’où ils étaient venus : pour la même heure exactement.

Everard reçut, outre les félicitations de Gordon, une liste des agents qui étaient ses contemporains (certains avaient des fonctions dans les services militaires secrets, par exemple), puis il rentra dans son appartement. Plus tard, on lui trouverait peut-être quelque travail à un poste d’observation bien situé, mais sa tâche présente – derrière celle de « conseiller spécial de la Société d’Entreprises Mécaniques », chargé de l’impôt sur le revenu – consistait uniquement à parcourir une douzaine de journaux par jour, pour y relever les indices de voyages temporels qu’on lui avait enseigné à déceler, et se tenir prêt à répondre à tout appel.

Par hasard, ce fut lui-même qui trouva son premier travail.


3

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C’était une impression bizarre que de lire les titres et de savoir dans une certaine mesure ce qui allait suivre. Cela supprimait la tension nerveuse, mais cela causait de la tristesse, car c’était là une ère tragique et il savait ce que les hommes devraient endurer. Il comprenait le désir de Whitcomb de revenir en arrière et de transformer l’Histoire.

Malheureusement, un homme seul était, bien entendu, trop limité dans ses possibilités. Il ne pouvait pas changer favorablement le monde, sauf par un hasard extraordinaire – et, plus vraisemblablement, il ne réussirait qu’à tout gâcher. Retourner en arrière pour tuer Hitler et les chefs japonais et soviétiques… pour que quelqu’un de plus rusé prenne leur place ! Peut-être l’énergie atomique resterait-elle dans l’ombre, et la floraison merveilleuse de la Renaissance vénusienne n’aurait-elle jamais lieu. Du diable si l’on savait…

Il regarda par la fenêtre. Les lumières flamboyaient devant un ciel agité ; la rue fourmillait d’autos et d’une foule pressée et anonyme ; il ne pouvait pas voir les gratte-ciel de Manhattan, de ce point, mais il savait qu’ils dressaient orgueilleusement leurs fronts vers les nuées. Et tout cela n’était qu’un simple remous de cet immense fleuve au courant irrésistible, qui se précipitait, dans un bruit de tonnerre, depuis le paisible paysage pré-humain où lui-même s’était trouvé jusqu’à l’inconcevable futur daneelien. Combien de milliards et de trillions d’êtres humains devaient vivre, rire, pleurer, peiner, espérer et mourir dans ce courant bondissant !

Il soupira, bourra sa pipe et se retourna vers la pièce. Une longue marche n’avait pas suffi à le calmer ; il avait l’esprit et le corps impatients de se mettre à l’œuvre. Mais il était tard et… Il s’approcha du rayon de livres, prit un volume plus ou moins au hasard et se mit à lire. C’était un recueil de récits des époques victorienne et édouardienne.

Une mention au passage le frappa. Il y était question d’une tragédie survenue à Addleton et de l’étrange contenu d’un ancien tumulus breton. Rien de plus. Voyage dans le temps ? Il sourit intérieurement.

Pourtant…

« Non, songea-t-il, c’est insensé. »

Cela ne ferait cependant aucun mal de vérifier. L’incident était daté de 1894, en Angleterre. Il pouvait consulter les archives du Times de Londres. Rien d’autre à faire… Probablement était-ce pour cette raison même qu’on lui avait donné ce morne travail de lecture des journaux ; pour que son esprit, irrité à force d’ennui, s’aventure dans tous les coins imaginables.

Il se trouvait sur le perron de la bibliothèque publique au moment où elle ouvrit ses portes.

Le compte rendu se trouvait là, daté du 25 juin 1894, et les articles continuaient pendant les jours suivants. Addleton était un village du Kent, remarquable principalement par son château du XVIIe siècle, appartenant à Lord Wyndham, et par un tumulus d’âge indéterminé. Le lord, archéologue amateur mais enthousiaste, y avait procédé à des fouilles, en compagnie d’un certain James Rotherhithe, spécialiste du British Museum, qui se trouvait être son parent. Ils avaient mis au jour une chambre funéraire saxonne, sans grand intérêt : quelques objets artisanaux, presque entièrement pourris de rouille, des ossements d’hommes et de chevaux. Il y avait également un coffre dans un état de conservation surprenant, renfermant des lingots d’un métal inconnu, qu’on présumait être un alliage de plomb ou d’argent. Mais Lord Wyndham était tombé gravement malade, présentant les symptômes d’un empoisonnement mortel ; Rotherhithe, qui avait à peine jeté un coup d’œil dans le coffre, ne s’était trouvé nullement affecté, et les circonstances avaient suggéré qu’il avait fait prendre à son compagnon une dose dangereuse d’un poison oriental mystérieux. Scotland Yard l’avait arrêté à la mort de Lord Wyndham, survenue le 25. La famille de Rotherhithe s’était adressée à un détective-conseil bien connu qui était parvenu à démontrer, par un raisonnement très astucieux suivi d’expériences sur des animaux, que l’accusé était innocent et que l’agent de la mort était une « émanation nocive » provenue du coffre. On avait jeté la boîte et son contenu dans la Manche. Félicitations mutuelles. Et, en fondu, une fin satisfaisante.

Everard restait tranquillement assis dans la longue et silencieuse salle. Le récit n’était pas assez explicite. Mais il était extrêmement suggestif, à tout le moins.

Cependant, pourquoi le bureau victorien de la Patrouille n’avait-il pas enquêté ? Ou bien l’avait-il fait ? Sans doute. Naturellement, il n’avait pas publié ses découvertes.

En tout cas, il valait mieux envoyer une note.

De retour en son appartement, il prit l’une des petites navettes messagères qu’on lui avait remises, y déposa un rapport et régla les commandes pour le bureau de Londres au 25 juin 1894, jour du premier compte rendu dans le Times. Quand il eut pressé le dernier bouton, la boîte disparut, dans un souffle d’air qui vint combler l’espace qu’elle avait occupé.

Elle revint presque instantanément. Everard l’ouvrit et en tira une feuille de papier mince couverte de caractères de machine, bien lisibles – oui, bien sûr, la machine à écrire était déjà inventée à cette époque. Il la parcourut avec la promptitude qu’on lui avait enseignée.


Cher Monsieur,

En réponse à votre lettre du 6 septembre 1954, nous tenons à vous en accuser réception et à vous féliciter de votre diligence. Cette affaire vient juste de commencer ici, mais nous sommes actuellement fort occupés à prévenir l’assassinat de Sa Majesté, ainsi que concernés par la question des Balkans, le commerce de l’opium avec la Chine, etc. Bien que nous puissions évidemment conclure les affaires courantes juste avant de revenir à celle-ci, il est bon d’éviter les faits étranges, comme de se trouver en deux endroits presque en même temps, ce qui pourrait se remarquer. Nous serions donc très heureux si vous-même, ainsi qu’un agent britannique qualifié, pouviez nous venir en aide. Sauf contrordre, nous vous attendons, 14 B, Old Osborne Road, le 26 juin 1894, à minuit.

Veuillez croire, Monsieur, à nos sentiments les plus dévoués.

J. Mainwethering.

Suivait un tableau de coordonnées spatio-temporelles, d’un effet inattendu, après ce style fleuri.

Everard téléphona à Gordon, obtint son accord et passa commande d’un saute-temps au magasin de la « Société ». Il envoya ensuite une note à Charles Whitcomb, en 1947, et reçut un unique mot en réponse : « Entendu. » Il alla prendre livraison de l’engin.

Cela rappelait une moto, sans roues et sans guidon. Il y avait trois selles et un élément propulseur antigravité.

Everard régla les commandes sur l’époque de Whitcomb, effleura le bouton principal et se trouva dans un autre entrepôt.

Londres, 1947. Il resta assis un moment, songeant qu’à ce même moment, il se trouvait lui-même, de sept ans plus jeune, à l’université, aux Etats-Unis. Puis Whitcomb apparut et lui serra la main.

— Content de vous revoir, mon vieux. Son visage hagard s’illumina de cet étrange et attirant sourire qu’Everard avait appris à connaître. Donc… chez Victoria, hein ?

— Exact. Embarquez.

Everard procéda à un nouveau réglage. Cette fois, il arriverait dans un bureau. Un bureau intérieur, tout à fait privé.

Le bureau jaillit autour de lui. Le mobilier de chêne avait une lourdeur inattendue, ainsi que l’épais tapis et les manchons incandescents au gaz. Les lampes électriques existaient déjà, mais Dalhousie Roberts était une firme réputée pour sa solidité et son esprit conservateur.

Mainwethering lui-même se leva de son fauteuil pour les accueillir. C’était un homme corpulent, d’aspect pompeux, avec des favoris en broussaille et un monocle. Toutefois, il se déplaçait en donnant une impression de puissance. Son accent d’Oxford était si poussé qu’Everard le comprenait difficilement.

— Bonsoir, messieurs. J’espère que vous avez fait bon voyage ? Oh ! oui… pardon… vous êtes nouveaux dans le métier, n’est-ce pas ? C’est toujours un peu déconcertant au début. Je me rappelle ma surprise lors d’une visite au XXIe siècle. Si peu anglais… C’est tout naturel, cependant, ce n’est qu’un autre aspect d’un univers sans cesse étonnant. Vous excuserez la brièveté de mon hospitalité, mais nous sommes vraiment très occupés. En 1917, un Allemand fanatique a découvert le secret du voyage dans le temps, près d’un de nos agents imprudents ; il a volé une machine et est venu à Londres pour assassiner Sa Majesté. Nous avons un mal du diable à le retrouver.

— Y parviendrez-vous ? demanda Whitcomb.

— Oui, certes. Mais c’est un fichu labeur, messieurs, surtout lorsqu’on est tenu d’opérer en secret. J’aimerais engager un enquêteur privé, mais le seul qui vaille la peine est vraiment trop intelligent et risquerait de découvrir la vérité par déduction. Il opère selon le principe que lorsqu’on a éliminé l’impossible, tout ce qui reste, si improbable que ce soit, doit être la vérité absolue – et je crains qu’il n’ait des vues très larges sur ce qui constitue l’improbable mais possible.

— Je parie que c’est le même homme qui s’occupe de l’affaire d’Addleton… ou qui s’en occupera bientôt, fit Everard. C’est sans importance ; nous savons qu’il prouvera l’innocence de Rotherhithe. Ce qui compte, c’est que, selon de fortes probabilités, nous avons là une trace d’un voyage temporel non réglementaire à l’époque saxonne.

— Oui… oui… hum ! Voici des vêtements, messieurs, et de l’argent, et des papiers, tout prêts à votre intention. Je pense parfois que vous autres, les agents mobiles, vous n’appréciez pas tout ce que les bureaux ont à fournir de travail pour l’opération même la plus infime. Hum ! Pardon. Avez-vous un plan de campagne ?

— Oui. (Everard quittait ses vêtements du XXe siècle.) Je le crois. Nous en savons tous les deux suffisamment sur l’époque victorienne pour commencer. Il faudra cependant que je reste Américain… oui, je vois que vous en avez tenu compte pour mes papiers.


Mainwethering prit un air pitoyable.

— Si l’incident du tumulus a trouvé place dans un ouvrage littéraire important, comme vous le dites, nous allons recevoir des centaines de notes à ce sujet, maintenant que nous entrons dans la période où il se déroule. Il s’est trouvé que la vôtre est arrivée la première. Il m’en est arrivé deux autres depuis, une de 1923 et une de 1960. Mon Dieu ! comme je voudrais qu’on m’autorise à avoir un secrétaire-robot !

Everard se débattait avec son costume inaccoutumé. Celui-ci lui allait assez bien, ses mesures étant déposées à ce bureau, mais il n’avait jamais encore apprécié à sa juste valeur le confort de la mode de son temps. Au diable ce gilet !

— Ecoutez, reprit-il, il se peut que l’affaire soit sans danger de conséquences. En fait, puisque nous sommes tous ici, elle a être sans suite. Hein ?

— Pour le moment, précisa Mainwethering. Mais réfléchissez. Vous retournez tous les deux à l’époque saxonne et vous découvrez le maraudeur. Mais vous échouez. Peut-être vous tue-t-il avant que vous ayez eu le temps de tirer vous-mêmes. Peut-être attire-t-il dans une embuscade ceux que nous envoyons pour vous succéder. Ensuite il entreprend sa révolution industrielle ou tout autre projet qu’il a en tête. L’Histoire est transformée. Vous, vous trouvant là-bas avant le point de changement, vous existez encore… même si ce n’est qu’à l’état de cadavres… mais nous, ici, nous n’avons jamais existé. Cette conversation n’a jamais eu lieu. Comme dit Horace…

— Peu importe ! fit Whitcomb en riant. Nous allons d’abord examiner le tumulus dans l’année présente, puis revenir ici pour décider de la suite.

Il se pencha pour transférer le contenu d’une valise XXe siècle dans une monstruosité faite d’étoffe à fleurs, à la Gladstone. Deux armes à mains, quelques appareils physiques et chimiques non encore inventés en son propre temps, une radio minuscule pour appeler le bureau en cas d’ennuis.

Mainwethering consulta son indicateur des chemins de fer.

Vous pouvez prendre le train de 8 heures 23, à Charing Cross, demain matin. Comptez une demi-heure pour vous rendre d’ici à la gare.

— Okay.

Everard et Whitcomb enfourchèrent de nouveau leur machine pour sauter jusqu’au lendemain et disparurent. Mainwethering soupira, bâilla, laissa ses instructions à son employé et rentra chez lui. L’employé était présent quand le saute-temps se matérialisa, à 7 heures 45 du matin.

Ce fut la première fois qu’Everard prit conscience de la réalité des voyages dans le temps. Il le savait auparavant, naturellement, il en avait été frappé, comme il se doit, mais du point de vue émotif, ce lui était resté en quelque sorte étranger. Maintenant, à parcourir au trot d’un cheval un Londres qu’il ignorait, dans un véritable hansom (pas une curiosité pour touristes, mais une voiture poussiéreuse, abîmée, qui faisait son travail), à respirer un air qui renfermait davantage de fumée que celui du XXe siècle, mais pas de vapeurs d’essence, à voir les foules qui passaient – des hommes en melon et en haut de forme, des marins couverts de suie, des femmes en jupe longue : non pas des figurants mais des êtres humains bien réels qui parlaient, transpiraient, riaient, avaient la mine sombre, vaquaient à leurs affaires – il avait le sentiment brutal et violent d’être bien .

En ce moment, sa mère n’était pas encore née, ses grands-parents étaient deux jeunes couples se préparant à leur union, Grover Cleveland était président des Etats-Unis et Victoria, reine d’Angleterre, Kipling écrivait, et les derniers soulèvements des Indiens d’Amérique n’avaient pas encore eu lieu… C’était comme un coup de massue sur la tête.

Whitcomb acceptait le fait avec plus de calme, mais ses yeux étaient sans cesse en mouvement, comme pour absorber ce jour de la gloire de l’Angleterre.

Je commence à comprendre, dit-il à voix basse. On ne s’est jamais mis d’accord sur le point de savoir si cette période marque le triomphe des conventions rigides et sans naturel, ou si elle est la dernière fleur de la civilisation occidentale avant le début de sa flétrissure. Rien que de voir ces gens, cela me fait comprendre : c’était à la fois tout ce qu’on en a dit, le bon et le mauvais, car ce n’était pas une simple chose qui arrivait à chacun, mais bien le produit de millions de vies individuelles.

— Naturellement, cela doit être vrai de tous les âges.

Le train n’était guère surprenant, pas tellement différent des voitures de chemins de fer anglais de l’an 1954, ce qui fournit à Whitcomb l’occasion de placer quelques observations sarcastiques sur les inviolables traditions. Au bout de deux heures, le train les déposa dans une gare de village endormie, parmi des jardins de fleurs amoureusement soignés, où ils louèrent une voiture pour les conduire au château de Wyndham.

Un constable poli les fit entrer après leur avoir posé quelques questions. Ils se faisaient passer pour des archéologues

— Everard un Américain, et Whitcomb un Australien – qui avaient été fort désireux de rencontrer Lord Wyndham, et durement éprouvés de sa fin tragique. Mainwethering, qui semblait avoir des accointances dans tous les domaines, leur avait remis des lettres d’introduction signées d’une personnalité bien connue du British Muséum. L’inspecteur de Scotland Yard consentit à leur laisser examiner le tumulus.

— L’affaire est close, messieurs, il n’y a plus d’indices, même si mon collègue n’est pas d’accord, ha, ha !

L’enquêteur privé eut un sourire acide et les observa avec soin tandis qu’ils approchaient du monticule ; il était grand, mince, le visage aigu, et accompagné d’un individu trapu, à moustaches, boiteux, qui paraissait jouer le rôle d’acolyte.

Le tumulus était long et élevé, couvert d’herbe, sauf à l’endroit où une entaille à vif marquait l’entrée des fouilles jusqu’à la chambre funéraire. Celle-ci avait été étayée de poteaux mal équarris, depuis longtemps écroulés ; il y avait encore dans la poussière, des fragments de ce qui avait été autrefois du bois.

— Les journaux ont parlé d’un coffre de métal, dit Everard. Je me demande si nous pourrions y jeter un coup d’œil ?

L’inspecteur acquiesça du geste et les emmena dans une bâtisse extérieure où étaient exposées les principales trouvailles. A part la boîte, il n’y avait que des morceaux de métal corrodé et des ossements écrasés.

Le regard de Whitcomb était pensif en se posant sur la surface polie et nue du petit coffre. Celui-ci brillait d’un éclat bleuté – fait de quelque alliage à l’épreuve du temps, non encore inventé.

— Tout à fait inusité, dit-il. Rien de primitif. On penserait presque que cela a été usiné, n’est-ce pas ?

Everard s’approcha prudemment. Il avait une idée assez juste de ce qui se trouvait à l’intérieur, et faisait montre de la circonspection naturelle en pareil cas chez un citoyen de l’Ere atomique. Il tira un compteur de son sac et le braqua sur la boîte. L’aiguille oscilla, pas beaucoup, mais…

— Un appareil curieux, dit l’inspecteur. Puis-je vous demander ce que c’est ?

— Un électroscope expérimental, mentit Everard. Délicatement, il releva le couvercle et tint le compteur au-dessus de la boîte.

Grand Dieu ! La radio-activité de l’intérieur était suffisante pour tuer un homme en une seule journée. Il entrevit à peine de lourds lingots à l’éclat sourd, avant de rabattre brutalement le couvercle.

— Faites attention à ce truc, dit-il en chevrotant.

Grâce au Ciel, l’individu qui avait transporté ce fardeau mortel était venu d’une époque où l’on savait comment se protéger des radiations !


Le détective privé s’était approché, derrière eux, sans bruit. Son visage perspicace avait une expression de chasseur sur la piste.

— Vous en identifiez donc le contenu, monsieur ? demanda-t-il d’une voix calme.

— Oui… je le crois. (Everard se rappela que Becquerel ne découvrirait pas la radio-activité avant deux ans ; même les rayons X ne verraient le jour que dans un an. Il lui fallait se montrer prudent.) C’est-à-dire… en pays indien, j’ai entendu parler d’un minerai qui serait un poison…

Le compagnon du détective s’éclaircit la gorge.

— Indien, hé ? Curieux pays, l’Inde. Quand j’étais à…

— Ridicule, mon cher, fit le détective, impatienté. Il est sûrement évident, d’après l’accent de ce monsieur, que les Indiens dont il parle sont des Peaux-Rouges… Très intéressant. (Il se mit à bourrer une pipe en terre bien culottée.) Comme les vapeurs de mercure, non ?

— Alors, c’est Rotherhithe qui a placé cette boîte dans la tombe, hein ? marmonna l’inspecteur.

— Ne soyez pas idiot ! s’écria le détective. Je peux prouver de trois façons décisives que Rotherhithe est tout à fait innocent. Ce qui m’a intrigué, c’est la cause réelle de la mort de Sa Seigneurie. Mais si, comme le dit ce monsieur, il se trouvait un poison mortel enterré dans ce tumulus… pour écarter les violateurs de sépultures ? Je me demande pourtant comment les anciens Saxons ont pu se procurer un minerai américain. Peut-être y a-t-il du vrai dans ces théories selon lesquelles les Phéniciens auraient traversé l’Atlantique dans l’Antiquité. J’ai fait moi-même quelques recherches à propos d’une de mes idées, selon laquelle il y aurait des éléments de chaldéen dans la langue galloise. Et ceci semble appuyer ma théorie.

Everard éprouva un sentiment de culpabilité en pensant au tort qu’il causait à l’archéologie. Oh ! après tout, cette boîte serait jetée dans la Manche et vite oubliée. Whitcomb et lui-même trouvèrent un prétexte pour partir le plus vite possible.

Pendant le trajet de retour à Londres, tandis qu’ils étaient en sûreté dans la solitude de leur compartiment, l’Anglais montra un fragment de bois pourri.

— J’ai glissé cela dans ma poche pendant que nous étions dans le tumulus. Cela nous servira à établir une date. Passez-moi ce compteur au radiocarbone, s’il vous plaît. Il plongea le bois dans l’appareil, tourna des boutons, et lut la réponse : Mille quatre cent trente ans, à dix près. Le tumulus a été construit aux environs de l’an… voyons… 464, donc à l’époque où les Saxons commençaient à s’installer dans le Kent.

— Pour que ces lingots aient encore cette activité, murmura Everard, je me demande ce que cela devait être à l’origine ? Difficile de comprendre comment il peut subsister une telle activité, après une aussi longue semi-vie, mais il est vrai que, dans le futur, on est capable de faire avec l’atome des choses dont ma propre époque n’a seulement jamais rêvé.

Après avoir remis leur rapport à Mainwethering, ils se promenèrent pendant une journée tandis que l’agent expédiait des messages dans le temps et mettait en mouvement le mécanisme de la Patrouille. Everard s’intéressait à la Londres victorienne, il en était presque enchanté, en dépit de sa pauvreté et de sa saleté. Whitcomb avait une expression lointaine dans le regard.

— J’aurais aimé y vivre, dit-il.

— Ouais… avec leur médecine et leurs dentistes ?

— Et sans bombes pour vous tomber dessus ! (La réponse de Whitcomb était un défi coléreux.)

Mainwethering avait pris ses dispositions quand ils repassèrent au bureau. Tout en fumant un gros cigare, il arpentait la pièce, ses mains potelées jointes sous les basques de son habit, et leur racontait l’histoire :

— Le métal a été identifié avec de fortes chances de probabilité. Carburant isotopique des alentours du XXXe siècle. Les recherches prouvent qu’un marchand venu de l’Empire Ing a visité l’année 2987 pour échanger ses matières premières contre leur synthrope, dont le secret s’est perdu pendant l’Interregnum. Naturellement, il a pris ses précautions, essayant de se faire passer pour un commerçant du système de Saturne, mais il a néanmoins disparu. De même que sa navette temporelle. Sans doute quelqu’un de 2987 a-t-il découvert qui il était et l’a-t-il tué pour lui prendre sa machine. La Patrouille a été avertie, mais pas trace de la machine… Elle a finalement été retrouvée dans l’Angleterre du Ve siècle par deux patrouilleurs nommés… hum… Everard et Whitcomb.

Si nous avons déjà réussi, à quoi bon nous en faire ? demanda l’Américain en souriant.

Mainwethering eut l’air scandalisé.

— Mais, mon ami ! Vous n’avez pas déjà réussi. La tâche reste à accomplir, tant aux termes de votre sentiment de la durée que du mien. Et je vous prie de ne pas croire au succès, du seul fait que l’Histoire l’a enregistré. Le temps n’a rien de rigide ; l’homme a son libre arbitre. Si vous échouez, l’Histoire changera et n’aura jamais enregistré votre succès. Je ne vous en aurai jamais parlé. C’est sans aucun doute ainsi que cela s’est passé, si je puis dire « passé », dans les rares cas où la Patrouille a rencontré un insuccès. On continue à travailler sur ces cas, et si le succès vient enfin, l’Histoire sera changée et il y aura toujours eu réussite. Tempus non nascitur, fit, si je peux me permettre cette petite variante.

— Bon, bon, je plaisantais, dit Everard. Allons-y, tempus fugit, ajouta-t-il avec une préméditation qui fit faire la grimace à Mainwethering.

La Patrouille elle-même s’avéra ne connaître que peu de choses de la période obscure où les Romains avaient abandonné l’Angleterre, où la civilisation romano-bretonne s’écroulait, et où les Saxons commençaient de survenir. Elle n’avait jamais semblé importante. Le bureau de Londres de l’an 1000 envoya les documents dont il disposait, ainsi que des vêtements qui pourraient faire l’affaire. Everard et Whitcomb demeurèrent inconscients pendant une heure sous les instructeurs hypnotiques, pour en ressortir en pleine possession de la langue latine ainsi que de plusieurs dialectes saxons et jutes, et avec une connaissance suffisante des mœurs et coutumes de l’époque.

Les vêtements étaient peu pratiques : des pantalons, des chemises et des manteaux de laine grossière, des capes de cuir, un nombre infini de lanières et de lacets. De longues perruques d’un blond de lin recouvraient leurs cheveux coupés à la moderne. On ne remarquerait pas qu’ils étaient rasés de près, même au Ver siècle. Whitcomb portait une hache et Everard une épée, l’une et l’autre faites sur mesure, en acier à haut contenu de carbone, mais ils avaient plus confiance dans leurs petits pistolets paralyseurs du XXVIe siècle, dissimulés sous leurs manteaux. Ils n’avaient pas d’armures, mais dans l’un des sacs du saute-temps, il y avait des casques de motocyclistes : ils n’attireraient guère l’attention en cette époque d’artisanat au foyer, et ils étaient beaucoup plus résistants et confortables que les articles d’origine. Ils emportaient également un pique-nique substantiel et quelques jarres pleines de bière victorienne.

— Parfait. (Mainwethering consulta une montre qu’il tira de sa poche.) Je vous attendrai ici à… disons à quatre heures ? J’aurai des gardes armés, au cas où vous amèneriez un prisonnier, et nous pourrons aller ensuite prendre le thé. (Il leur serra la main.) Bonne chasse !

Everard enfourcha le saute-temps, régla les commandes sur l’année 464 après J.-C, au tumulus d’Addleton, par une nuit d’été, à minuit, et mit le contact.


4

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C’était la pleine lune. Sous sa clarté, le pays dormait, vaste et désert, l’horizon borné par la noirceur d’une forêt. Quelque part, un loup hurlait. Le tumulus se trouvait déjà là – ils n’arrivaient pas assez tôt.

S’élevant sur l’appareil antigravité, ils scrutèrent les denses ténèbres d’un bois. Un hameau s’élevait à environ un kilomètre du tombeau : une bâtisse de rondins et un groupe de bâtiments plus petits, autour d’une cour. Inondé de lune, le hameau était très calme.

— Des champs cultivés, observa Whitcomb. (Il parlait à voix basse dans le silence.) Vous savez que les Saxons étaient surtout des agriculteurs, venus ici à la recherche de terres. Songez que les Bretons ont à peu près disparu de la région depuis quelques années.

— Il faut nous renseigner sur l’inhumation, dit Everard. Repartons-nous pour trouver le moment où a été élevé le tumulus ?

— Non, il est peut-être plus sûr de se renseigner maintenant où nous sommes à une date ultérieure, et où toute effervescence qui a pu régner ici s’est apaisée.

Whitcomb acquiesça ; Everard fit redescendre l’engin à l’abri d’un taillis et fit un saut de cinq heures en avant.

Le soleil était aveuglant au nord-est, la rosée restait accrochée aux longues herbes et les oiseaux faisaient un vacarme infernal. Descendus de machine, les Patrouilleurs expédièrent le saute-temps à une altitude de quinze mille mètres, où il resterait suspendu en attendant qu’ils le rappellent à eux au moyen des radio-miniatures cachées dans leurs casques.

Ils s’approchèrent ouvertement du hameau, chassant du plat de l’épée et de la hache les chiens menaçants qui grondaient autour d’eux. La cour n’était nullement pavée, mais couverte d’un épais revêtement de boue et de fumier. Deux enfants nus, les cheveux en broussaille, les regardaient du seuil d’une hutte de torchis. Une jeune fille assise au-dehors, occupée à traire une vache rabougrie, poussa un faible cri et un valet de ferme trapu, le front bas, qui donnait à manger aux porcs, saisit son javelot. Le nez pincé, Everard souhaita que certains archéologues fanatiques des vestiges et traditions des Saxons en son propre siècle pussent visiter celui-ci.

Un homme à la barbe grise, la hache à la main, apparut à la porte de la grande bâtisse. Comme tous les individus de cette période, il était de quelques bons centimètres plus petit que la moyenne du XXe siècle. Il les examina prudemment avant de leur souhaiter le bonjour. Everard eut un sourire poli.

— Je m’appelle Uffa Hundingsson, et voici mon frère Knubbi. Nous sommes des marchands du Jutland, venus ici pour commercer à Canterbury. (Il donna le nom de l’époque, Cant-warabyrig.) Partis au hasard, de l’endroit où nous avons hissé notre bateau sur la plage, nous nous sommes égarés et, après avoir tourné en rond toute la nuit, nous avons aperçu votre maison.

— Je m’appelle Wulfnoth, fils d’Aelfred, répondit le cultivateur. Entrez vous restaurer avec nous.

La salle, vaste, sombre, enfumée, était emplie d’une foule bavarde : les enfants de Wulfnoth, leurs épouses et leurs enfants, les serfs et leur famille.

Le repas, servi dans de grandes écuelles de bois, consistait en viande de porc à demi cuite. Il n’était pas difficile de lancer la conversation : ces gens étaient aussi potiniers que les paysans isolés de tout autre endroit. La difficulté était de trouver des comptes rendus vraisemblables sur ce qui se passait au Jutland. Une fois ou deux, Wulfnoth, qui n’était pas sot, leur signala des erreurs, mais Everard lui affirma :

— On vous a raconté des choses fausses. Les nouvelles se déforment singulièrement quand elles traversent la mer.

Il fut surpris d’apprendre combien il existait encore de rapports entre le vieux pays et le nouveau. Quant à la conversation sur le temps et les récoltes, elle ne différait guère de ce qu’il avait entendu dans le Middle-West, au XXe siècle.

Ce ne fut que plus tard qu’il put glisser une question au sujet du tumulus. Wulfnoth fronça les sourcils et son épouse grassouillette et édentée esquissa rapidement un signe implorant dans la direction d’une grossière idole de bois.

— Il n’est pas bon de parler de ces choses, murmura le Saxon, je regrette que le sorcier ait été enterré sur mon domaine. Mais c’était un proche de mon père qui est mort maintenant et qui n’a pas voulu se laisser dissuader.

— Le sorcier ? (Whitcomb dressa l’oreille.) Quelle histoire est-ce là ?

— Autant que vous le sachiez, grommela Wulfnoth. C’était un étranger appelé Stane qui était venu à Canterbury il y a six ans. Il devait venir de fort loin, car il ne parlait ni l’anglais ni les langues bretonnes, mais le roi Hengist l’accueillit et bientôt il apprit. Il donna au roi des présents étranges mais bénéfiques, et c’était un devin habile auquel le roi eut de plus en plus souvent recours. Personne n’osait le contrarier, car il avait un bâton qui lançait la foudre – on l’avait vu fendre des roches – et une fois, dans une bataille contre les Bretons, il avait complètement brûlé des hommes. Il y en avait qui le prenaient pour Wotan, mais cela ne se peut, puisqu’il est mort.

— Ah ! c’est ainsi, fit Everard, intéressé. Et que fit-il encore de son vivant ?

— Oh… il donna au roi de sages conseils, comme je l’ai dit. C’était son idée que nous autres du Kent nous devions cesser de repousser les Bretons et de faire venir sans cesse nos parents en plus grand nombre du vieux pays ; au contraire, nous devions faire la paix. Il pensait qu’avec notre force et leur science romaine, nous pourrions constituer ensemble un puissant empire. Il avait peut-être raison, bien que, pour ma part, je ne voie guère l’utilité de tous ces livres et de ces bains, sans parler de ce dieu bizarre en forme de croix qu’ils ont… En tout cas, il a été tué par deux messagers inconnus, il y a trois ans, et enterré ici avec des animaux sacrifiés et celles de ses possessions que ses ennemis n’avaient pas pillées. Nous lui offrons un sacrifice deux fois par an et je dois avouer que son fantôme ne nous a pas causé d’ennuis. Mais cela continue à me déplaire.

— Depuis trois ans, hein ? Je vois… fit Whitcomb.

Il leur fallut une bonne heure pour prendre congé et Wulfnoth insista pour envoyer un garçon les guider jusqu’à la rivière. Everard, qui n’avait pas envie d’aller si loin à pied, sourit et appela à terre le saute-temps. Tandis qu’il l’enfourchait, avec Whitcomb, il dit d’un ton grave à l’adolescent dont les yeux s’écarquillaient :

— Sache que tu as accueilli Wotan et Thunor qui préserveront désormais les tiens contre tout mal.

Ils firent un bond de trois ans en arrière.

— Et voici le moment difficile, dit-il en examinant le hameau, de derrière le taillis.

Le tumulus cette fois n’était pas là. Le sorcier Stane était encore vivant.

— Il est relativement facile de mystifier un gamin, mais il nous faut arracher ce personnage d’une ville solide et guerrière, où il est le bras droit du roi. Et il possède un désintégrateur.

— Apparemment, nous avons réussi… ou nous allons réussir, dit Whitcomb.

— Non. Vous savez que ce n’est pas obligatoire. Si nous échouons, Wulfnoth nous racontera une autre histoire dans trois ans – et il est probable que Stane y sera ! Il pourrait même nous tuer les deux fois ! Et l’Angleterre, arrachée aux temps obscurs pour passer à une culture néo-classique, ne deviendra rien que vous ayez connu… Je me demande où Stane veut en venir.

Il fit prendre de la hauteur au saute-temps et le dirigea dans les airs vers Canterbury. Le vent de la nuit lui soufflait, menaçant, au visage. Bientôt le bourg apparut ; il atterrit dans un bosquet. La clarté blanche de la lune se reflétait sur les murs à demi ruinés de l’antique et romaine Durovernum, mouchetée de noir aux endroits que les Saxons avaient réparés avec du bois et de la terre. Personne ne pouvait y pénétrer après le coucher du soleil.

De nouveau le saute-temps les amena au jour – vers midi – et fut renvoyé dans le ciel. Le déjeuner qu’il avait pris deux heures plus tôt et trois ans plus tard pesait sur l’estomac d’Everard tandis qu’il se dirigeait vers une voie romaine en ruines, puis vers la ville. La circulation était assez intense, des cultivateurs, pour la plupart, qui menaient en chars à bœufs leurs produits au marché. Deux gardes à l’air farouche les arrêtèrent à la porte et s’enquirent de leurs intentions. Cette fois, Everard et Whitcomb étaient les représentants d’un commerçant de Thanet qui les envoyait interroger divers artisans de l’endroit. Les deux brutes restèrent hargneuses jusqu’au moment où Whitcomb leur glissa dans la main deux pièces romaines ; alors les javelots s’abaissèrent et ils poursuivirent leur chemin.

La ville s’agitait et bruissait autour d’eux, mais une fois de plus, c’était la puanteur virulente qui frappait le plus Everard. Parmi les Saxons qui se bousculaient, il apercevait parfois un Romano-Breton qui se frayait un chemin dans la boue, l’air dédaigneux, en écartant sa tunique effrangée pour éviter tout contact avec ces sauvages. C’eût été comique si ce n’avait été pathétique.

Il y avait une auberge extraordinairement sordide installée dans les ruines d’une ancienne maison de ville en marbre. Everard et Whitcomb découvrirent que leur argent avait une haute valeur, en cet endroit où les échanges se faisaient encore en nature dans la plupart des cas. En offrant quelques tournées générales, ils obtinrent tous les renseignements qu’ils voulurent. Le palais du roi Hengist s’élevait près du centre de la ville… ce n’était pas un vrai palais, mais un vieux bâtiment qu’on avait embelli de façon déplorable sous l’influence de cet étranger. Stane… non que notre roi bon et fort soit une fillette, ne vous méprenez pas, étranger… tenez, rien que le mois dernier… oui, Stane ! Il habite la maison voisine. Un garçon bizarre, certains disent que c’est un dieu… en tout cas, il sait choisir les filles… oui, on dit que c’est lui qui manigance toutes ces histoires de paix avec les Bretons. Il nous en arrive de plus en plus, de ces malins, au point qu’un honnête homme ne peut plus faire couler tranquillement un peu de sang… naturellement Stane est très savant, je ne voudrais rien dire contre lui, comprenez-moi bien, après tout, il peut lancer la foudre…

— Alors, qu’est-ce qu’on fait ? demanda Whitcomb, quand ils eurent regagné leur chambre. On va l’arrêter ?

— Non… je doute que ce soit possible. J’ai un vague plan, mais il faudrait deviner ce qu’il a réellement l’intention de faire. Voyons si nous pouvons obtenir audience. (En se levant de la paillasse qui lui servait de lit, Everard se gratta.) Diable ! Ce qu’il faut, à cette époque, ce n’est pas de l’instruction, c’est de la poudre insecticide !

La maison avait été restaurée avec soin, sa façade à colonnes, blanche, paraissait propre au point que c’était pénible, au milieu de toute cette saleté. Deux gardes, debout sur les degrés, se mirent sur la défensive à l’approche des Patrouilleurs. Everard leur donna de l’argent et leur raconta qu’il avait des nouvelles qui ne manqueraient pas d’intéresser le sorcier.

— Dites-lui : L’homme de demain. C’est un mot de passe. Compris ?

— Ça ne veut rien dire, protesta le garde.

— Les mots de passe ne veulent jamais rien dire, répondit Everard d’un ton hautain.

Le Saxon s’éloigna dans un cliquetis métallique en hochant tristement la tête. Toutes ces idées nouvelles !

— Etes-vous sûr que ce soit très astucieux ? demanda Whitcomb. Il va se tenir sur ses gardes, à présent.

— Je sais qu’un personnage de son importance ne perdrait pas son temps pour un étranger quelconque. L’affaire presse, mon vieux ! Jusqu’à présent, il n’a rien fait de permanent, pas même assez pour que sa légende se perpétue. Mais si le roi Hengist réalisait une véritable alliance avec les Bretons…

Le garde revint, grommela quelque chose et les conduisit en haut des marches, puis à travers le péristyle. Au-delà se trouvait l’atrium, une pièce de bonne taille où des tapis modernes en peau d’ours faisaient contraste avec le marbre ébréché et la mosaïque décolorée. Un homme se tenait debout devant un grossier lit de bois. A leur entrée, il leva la main et Everard aperçut le mince canon d’un désintégrateur du XXXe siècle.

— Gardez vos mains bien en vue et à l’écart de votre corps, leur dit-il doucement. Autrement, il me faudra sans doute vous anéantir en jouant les lanceurs de tonnerre.


Whitcomb eut le souffle coupé, mais Everard s’attendait assez à cette réception. Néanmoins, il se sentait l’estomac noué.

Stane le sorcier était un homme de petite taille, vêtu d’une belle tunique brodée qui devait provenir de quelque villa bretonne. Son corps mince était bien musclé, sa tête volumineuse, et ses traits d’une laideur assez plaisante sous une masse de cheveux noirs. Un sourire pincé se dessinait sur ses lèvres.

— Fouille-les, Eadgar, commanda-t-il. Prends tout ce qu’ils peuvent porter dans leurs vêtements.

Le Saxon était maladroit, mais il trouva les paralyseurs et les jeta sur le sol.

— Tu peux partir, lui dit Stane.

— Vous ne risquez rien de leur part, maître ? demanda le soldat.

— Avec ceci dans ma main ? Non, va.

Stane sourit plus largement. Eadgar s’éloigna en traînant les pieds.

« Du moins avons-nous encore l’épée et la hache, songea Everard. Mais elles ne nous serviront pas à grand-chose contre cet objet qui nous vise. »

— Ainsi, vous venez bien de demain, murmura Stane. (La sueur brilla soudain sur son front.) Cela m’intriguait. Parlez-vous l’anglais futur ?

Whitcomb ouvrit la bouche, mais Everard le devança, en improvisant, car sa vie était en jeu.

— Quelle langue voulez-vous dire ?

— Celle-ci. (Stane se mit à parler avec un accent particulier, mais d’une façon reconnaissable pour des oreilles du XXe siècle.) Je veux savoir d’où et de quand vous venez, vos intentions et tout le reste. Dites-moi la vérité ou je vous réduis en cendres.

Everard hocha la tête.

— Non, répondit-il en saxon. Je ne vous comprends pas.

Whitcomb lui lança un coup d’œil, mais se tut, prêt à suivre la voie tracée par l’Américain. L’esprit d’Everard fonctionnait activement, sous l’aiguillon du désespoir ; il comprenait que la mort le guettait à la première erreur.

— A notre époque, nous parlions ainsi.

Il se mit à débiter une tirade de jargon mexicano-espagnol.

— Ainsi… une langue latine ! (Les yeux de Stane s’enflammèrent. Le désintégrateur tremblait dans sa main.) De quand venez-vous ?

— Du XXe siècle après Jésus-Christ. Notre pays s’appelle Lyonesse. Il se trouve de l’autre côté de la mer occidentale…

— L’Amérique ! (C’était un soupir.) L’a-t-on jamais appelé Amérique ?

— Non. Je ne sais pas de quoi vous parlez.

Stane ne put réprimer un frisson. Il se domina.

— Vous connaissez la langue romaine ?

Everard fit un signe affirmatif.

Stane éclata d’un rire nerveux.

— Dans ce cas, utilisons-la. Si vous saviez combien je suis écœuré de ce langage de porcs qu’est le saxon…

Son latin était un peu décadent, appris évidemment en ce siècle, mais assez courant. Il agita son arme.

— Pardonnez-moi mon manque de courtoisie avec ceci. Mais je dois me montrer prudent.

— Naturellement, fit Everard. Ah… je m’appelle Mencius et mon ami Iuvelanis. Nous venons du futur comme vous l’avez deviné. Nous sommes historiens. Notre époque vient juste d’inventer les voyages dans le temps.

— A proprement parler, moi, je suis Rozher Schtein, de l’année 2987. Vous avez… entendu parler de moi ?

— La question est superflue ! fit Everard. Nous sommes revenus à la recherche de ce mystérieux Stane qui semble être l’un des personnages essentiels de l’Histoire. Nous soupçonnions que ce pouvait être un… (il explora son latin à la recherche d’une expression signifiant voyageur dans le temps, et finit par en improviser une)…peregrinator temporis. A présent, nous le savons.

— Trois ans. (Schtein se mit à arpenter fiévreusement la pièce, son arme au bout du bras, mais il était trop loin pour sauter sur lui par surprise.) Trois ans que je suis ici. Si vous saviez combien de fois je suis resté éveillé à me demander si j’allais réussir… Dites-moi, votre monde est-il uni ?

— Le monde et les planètes, dit Everard.

Cela fait longtemps. Il frissonna intérieurement. Sa vie dépendait de son habileté à deviner quels avaient été les plans de Schtein.

— Et vous êtes un peuple libre ?

— Nous le sommes. C’est-à-dire que l’empereur préside, mais c’est le Sénat qui fait les lois, et il est élu par le peuple.

Le visage de gnome de Schtein avait pris une expression quasi sacrée. Il était transfiguré.

— Tel que je l’ai rêvé, murmura-t-il. Merci.

— Vous êtes donc revenu depuis votre propre époque pour… créer l’Histoire ?

— Non, pour la changer.

Les paroles lui venaient, précipitées, comme s’il eût souhaité parler depuis de nombreuses années sans jamais l’oser :

— De plus, en mon temps, j’étais historien. Par hasard, j’ai rencontré un homme qui se prétendait commerçant et venu des lunes de Saturne, mais comme j’y avais moi-même séjourné, je l’ai percé à jour. En faisant des recherches, j’ai appris la vérité. C’était un voyageur temporel venu de très loin dans l’avenir.

« Il vous faut comprendre que l’époque où je vivais était atroce, et en tant qu’historien psychographe, je me rendais bien compte que la guerre, la misère et la tyrannie qui nous accablaient ne provenaient pas d’un mal inné chez l’homme, mais de la simple loi de causalité. Il y avait eu des périodes de paix, même assez prolongées : mais le mal était trop profondément enraciné, l’état de conflit faisait partie de notre civilisation même. Ma famille avait été anéantie au cours d’un raid vénusien, je n’avais rien à perdre. J’ai pris la machine temporelle après… avoir disposé de son propriétaire.

« La grande erreur, me disais-je, avait été commise pendant les siècles obscurs. Rome avait unifié un vaste empire qui connaissait la paix, et de la paix peut toujours naître la justice. Mais Rome s’était épuisée dans l’effort et maintenant se désagrégeait. Les barbares nouveaux venus étaient vigoureux, ils avaient beaucoup de possibilités, mais ils ne tardèrent pas à se corrompre.

« Cependant, prenons l’Angleterre, isolée de l’influence pourrissante de la société romaine. Les Saxons font leur apparition, ce sont des paresseux dégoûtants, mais ils sont forts et ne demandent pas mieux que de s’instruire. Dans mon Histoire, ils avaient tout simplement anéanti la civilisation bretonne, puis, intellectuellement impuissants, ils avaient été englobés par cette nouvelle – et mauvaise – civilisation qualifiée d’occidentale. Je désirais qu’il arrivât quelque chose de meilleur.

« Cela n’a pas été facile. Vous seriez surpris de la difficulté qu’on éprouve à vivre à une époque différente, avant d’avoir appris à s’acclimater, même si l’on dispose d’armes modernes et de présents, pour le roi. Mais je me suis assuré le respect de Hengist, à présent, et je gagne de plus en plus la confiance des Bretons. Je peux unir les deux peuples dans une guerre commune contre les Pictes. L’Angleterre ne sera plus qu’un royaume unique, riche de la force saxonne et des connaissances romaines, assez puissant pour repousser tous les envahisseurs. Bien entendu, le christianisme est inévitable, mais je ferai en sorte que ce soit le bon christianisme, celui qui instruira et civilisera les hommes sans entraver leur esprit.

« Un jour ou l’autre, l’Angleterre sera en mesure de prendre la direction des événements sur le continent. Et enfin… un monde unique. Je resterai ici assez longtemps pour faire se créer l’alliance contre les Pictes, puis je disparaîtrai en promettant de revenir plus tard. Si je reparais, disons à des intervalles de cinquante ans pendant les quelques siècles à venir, je deviendrai une légende, un dieu, qui pourra les forcer à rester dans le droit chemin.

— J’ai beaucoup lu au sujet de saint Stanius, dit lentement Everard.

— J’ai donc gagné ! s’écria Schtein. J’ai donné la paix au monde ! (Les larmes lui coulaient sur les joues.)

Everard se rapprocha. Schtein lui braqua son arme sur le ventre, encore méfiant. Everard tourna autour de lui, d’un air détaché, et Schtein pivota pour le couvrir. Mais l’homme était trop troublé par cette preuve apparente de son succès pour se rappeler la présence de Whitcomb. Everard adressa un regard à l’Anglais.

Whitcomb lança sa hache. Everard s’aplatit sur le sol. Schtein hurla et le désintégrateur cracha. La hache lui avait fendu l’épaule. Whitcomb bondit, lui prenant la main qui tenait l’arme. Schtein cria, en s’efforçant de redresser celle-ci. Everard sauta dans la mêlée. Il s’ensuivit un instant confus.

Puis le désintégrateur cracha une nouvelle fois et Schtein ne fut plus qu’un poids inerte dans leurs bras. Le sang qui s’écoulait de l’affreuse blessure ouverte dans sa poitrine se répandit sur leurs vêtements.

Les deux gardes accoururent. Everard s’empara de son paralyseur sur le sol et le régla sur l’intensité maximum. Un javelot lui effleura le bras. Il tira par deux fois et les deux brutes s’abattirent, assommées pour des heures.

Everard, accroupi, tendit l’oreille. Un cri de femme s’élevait des pièces intérieures, mais personne ne se présentait à la porte.

— Je crois que nous avons gagné, haleta-t-il.

Oui. (Whitcomb contemplait sombrement le cadavre étendu à ses pieds et qui paraissait pitoyablement petit.)

— Je ne désirais pas sa mort, dit Everard. Mais le moment était… difficile. C’était écrit, sans doute.

— Mieux valait ceci pour lui qu’un tribunal de Patrouille et l’exil sur une planète.

— Matériellement parlant, c’était un voleur et un meurtrier. Mais c’était un bien beau rêve que le sien.

— Un rêve que nous avons pulvérisé.

— L’histoire en aurait fait autant. Un seul homme ne saurait être assez puissant ni assez sage. Je pense que la plus grande part de la misère humaine est causée par des fanatiques bien intentionnés comme celui-ci.

— Par conséquent, nous nous en lavons les mains et nous acceptons la suite.

— Pensez à tous vos amis de 1947. Ils n’auraient même jamais existé.

Whitcomb ôta son manteau et tenta d’essuyer le sang qui avait coulé sur ses vêtements.

— En route, dit Everard.

Il franchit la porte de derrière. Une concubine effrayée le fixait de ses grands yeux.

Il dut faire sauter la serrure d’une porte intérieure. La pièce qui y faisait suite contenait la navette temporelle de l’époque Ing, ainsi que des livres et quelques caisses d’armes et d’approvisionnements. Everard chargea le tout sur la navette, sauf le coffre de carburant. Il était dit que celui-ci devait être laissé sur place, pour qu’il apprit son existence dans le futur et revînt détruire l’homme qui voulait être Dieu.

— Vous devriez emmener tout ceci au dépôt de 1894, dit-il. Moi, je vais chercher notre saute-temps et je vous retrouve au bureau.

Whitcomb lui décocha un long regard. Il avait les traits tirés. Sous les yeux de son compagnon son expression se fit résolue.

— D’accord, mon vieux, dit l’Anglais. (Il sourit avec un peu de tristesse et serra la main d’Everard.) Adieu, et bonne chance.

Everard l’observa longuement tandis qu’il s’installait dans le grand cylindre d’acier. C’était une curieuse formule d’adieu, si l’on songeait que dans deux heures ils devaient prendre le thé ensemble, en 1894.

Un souci le rongeait quand il sortit de la maison pour se mêler à la foule. Charlie était un original. Or…

Personne ne s’occupa de lui quand il sortit de la ville et pénétra dans le bosquet. Il fit redescendre le saute-temps et, en dépit de la nécessité de se hâter au cas où un curieux se serait approché pour voir cet oiseau géant au sol, il ouvrit une cruche de bière. Il en avait grand besoin. Puis, après un dernier regard à l’Angleterre des Saxons, il bondit en 1894.

Mainwethering était là, avec ses gardes, comme promis. Il eut l’air inquiet en voyant arriver cet homme aux vêtements tachés de sang. Mais Everard le rassura.

Il lui fallut un moment pour se laver et se changer, avant de dicter un rapport détaillé au secrétaire. Whitcomb aurait déjà dû arriver en hansom, mais il n’en était rien. Mainwethering appela le dépôt par radio et revint, les sourcils froncés.

— Il n’est pas encore là, dit-il. Aurait-il pu lui arriver un incident ?

— Difficilement. La machine était parfaite. (Everard se mordit les lèvres.) Je ne sais pas ce qui se passe. Il aura peut-être mal compris et sera reparti en 1947.

Un échange de notes révéla que Whitcomb ne s’était pas présenté là-bas non plus. Everard et Mainwethering sortirent pour prendre le thé. Whitcomb n’avait toujours pas donné signe de vie à leur retour.

— Il vaut mieux que j’informe le service de campagne, dit Mainwethering. Qu’en pensez-vous ? Ils devraient réussir à le retrouver.

— Non… attendez.

Everard réfléchit un instant. Une pensée le travaillait depuis un moment. Elle était terrible.

— Vous avez une idée ?

— Oui… un germe. (Everard se mit à se débarrasser de son attirail victorien.) Demandez mes vêtements du XXe siècle, s’il vous plaît ? Je le retrouverai peut-être tout seul.

— La Patrouille va réclamer un rapport préliminaire sur votre idée et vos intentions, lui rappela Mainwethering.

— La barbe avec la Patrouille !


5

<p>5</p>

Londres, 1944. Une nuit d’hiver était tombée. Un vent froid et coupant soufflait dans les tunnels ténébreux qu’étaient les rues. Quelque part, retentit une explosion assourdie ; un incendie rougeoya. De grandes bannières rouges flottaient au-dessus des toits entassés.

Everard laissa son saute-temps sur le trottoir – personne ne mettait le nez dehors quand tombaient les V1 – et il se faufila dans l’ombre frissonnante. Le 17 novembre ; sa mémoire entraînée avait bien retenu la date. C’était le jour où était morte Mary Nelson.

Il trouva une cabine téléphonique au coin de la rue et consulta l’annuaire. Il y avait des tas de Nelson, mais une seule Mary pour la région de Streatham. Ce devait être la mère – il lui fallait supposer que la fille portait le même nom. Il ne savait pas à quelle heure tomberait la bombe, mais il existait des moyens de l’apprendre.

Le feu et le tonnerre se précipitèrent en grondant sur lui quand il ressortit. Il se jeta à plat ventre tandis que des débris de verre passaient en sifflant au-dessus de lui. Le 17 novembre 1944. Manse Everard, de dix ans plus jeune, lieutenant du génie de l’armée des Etats-Unis, était quelque part de l’autre côté de la Manche, à portée des canons allemands. Il ne parvenait pas à se rappeler où exactement, à ce moment précis, et il ne s’y efforça guère. Pas d’importance. Il savait qu’il allait survivre à ce danger-là.

Le nouvel incendie dansait rouge et sinistre derrière lui quand il fonça vers sa machine. Il l’enfourcha et prit l’air. Très haut au-dessus de Londres, il ne distingua que de vastes ténèbres mouchetées de flammes. La nuit de Walpurgis et l’enfer tout entier déchaîné contre la terre.

Il se rappelait bien Streatham, une triste étendue de brique habitée par de petits employés, des épiciers, des mécaniciens, la toute petite bourgeoisie qui s’était levée pour bloquer définitivement la puissance qui avait conquis l’Europe. Une jeune fille qu’il avait connue y avait vécu, en 1943… Par la suite, elle avait sans doute épousé quelqu’un d’autre. En volant bas, il essaya de trouver l’adresse. Il y eut à proximité comme une explosion de volcan. Sa machine se cabra dans l’air et il faillit se laisser désarçonner. Il se hâta vers l’endroit et vit une maison écroulée, détruite, en flammes. Il arrivait trop tard…

Non ! Il regarda l’heure — 10 heures 30 précises – et il sauta de deux heures en arrière.

C’était déjà la nuit, mais la maison se dressait solidement dans l’ombre. Pendant un bref instant, il eut envie d’avertir tout le monde à l’intérieur. Mais non… à travers le monde, des millions d’êtres mouraient. Il n’était pas Schtein pour se charger du fardeau de l’Histoire.

Il grimaça un sourire froid, descendit et franchit la grille. Il n’était pas non plus un de ces sacrés Daneeliens. Il frappa à la porte qui s’ouvrit. Une femme d’âge moyen le dévisagea dans l’ombre et il comprit qu’elle trouvait bizarre de voir un civil en ce moment.

— Je vous demande pardon, dit-il, connaîtriez-vous Miss Mary Nelson ?

— Mais… oui. (Une hésitation.) Elle habite tout près. Elle ne va pas tarder à arriver. Vous êtes un ami ?

— C’est elle qui m’envoie vous porter un message, Mrs… ?

— Enderby.

— Ah ! oui, Mrs. Enderby. J’ai une très mauvaise mémoire. Ecoutez, Miss Nelson désire vous faire savoir qu’elle regrette beaucoup, mais qu’elle ne pourra pas venir. Toutefois, elle voudrait que vous alliez, au contraire, chez elle avec toute votre famille avant 10 heures 30.

— Nous tous, monsieur ? Mais les enfants…

— Je vous en prie, les enfants également. Tous. Elle a préparé une surprise tout à fait spéciale, quelque chose qu’elle ne peut vous montrer qu’à ce moment-là. Il faut que vous y soyez tous.

— Eh bien, entendu, monsieur, puisqu’elle le demande.

— Tout le monde, avant 10 heures 30 sans faute. Je vous reverrai à cette heure-là, Mrs. Enderby.

Everard fit un signe de tête et repartit dans la rue.

Il avait fait son possible. Ensuite venait la maison des Nelson. Il trouva l’adresse à trois blocks de là, gara son engin à l’entrée d’une impasse sombre et s’approcha de la maison. Il était coupable, lui aussi, à présent. Aussi coupable que Schtein. Il se demanda comment était la planète d’exil.

Il n’y avait pas trace de la navette Ing, pourtant trop grande pour qu’on pût la cacher. A cette heure-là, Charlie n’était donc pas encore arrivé. Il allait devoir improviser en attendant.

En frappant à la porte, il se demandait quels effets aurait le sauvetage de la famille Enderby. Ces enfants grandiraient, auraient à leur tour des enfants – des Britanniques tout à fait insignifiants, de la classe moyenne, sans aucun doute. Mais à un moment quelconque dans les siècles à venir, un homme important pourrait naître ou ne pas naître. Naturellement, le temps n’était pas tellement flexible. Sauf en de rares cas, l’hérédité précise n’avait pas d’importance, seul comptait le vaste réservoir des gènes humains et de la société humaine. Pourtant, ce serait peut-être un de ces rares cas.

Une jeune fille lui ouvrit la porte. Elle était jolie, sans ostentation, mais plaisante sous son uniforme net.

— Miss Nelson ?

— Oui… ?

— Je m’appelle Everard. Je suis un ami de Charlie Whitcomb. Puis-je entrer ? J’ai des nouvelles assez surprenantes à vous communiquer.


— J’étais sur le point de sortir, dit-elle comme en s’excusant.

— Non, vous n’alliez pas sortir. (C’était une faute : elle se raidissait d’indignation.) Pardonnez-moi. Je vous en prie, permettez-moi de m’expliquer.

Elle le conduisit dans un salon triste et encombré.

— Asseyez-vous donc, Mr. Everard. Je vous prie de ne pas parler trop fort. Toute la famille dort. Ils se lèvent tôt.

Everard s’installa confortablement. Mary se posa au bord d’un divan et ouvrit de grands yeux. Il se demanda si Wulfnoth et Eadgar comptaient parmi ses ancêtres. Oui… sans aucun doute, après tous ces siècles écoulés. Peut-être Schtein également.

— Etes-vous dans les Forces aériennes ? Est-ce là que vous avez connu Charlie ?

— Non, je suis aux Renseignements, ce qui explique ma tenue civile. Puis-je vous demander quand vous l’avez vu pour la dernière fois ?

— Oh… il y a des semaines. Il est en France pour le moment. J’espère que la guerre finira bientôt. C’est si idiot de leur part de continuer alors qu’ils doivent bien savoir que c’est la fin, n’est-ce pas ? (Elle inclina la tête d’un air curieux.) Mais quelles sont ces nouvelles ?

— Je vais y venir dans un moment.

Il se mit à bavarder autant qu’il l’osait, parlant de la situation de l’autre côté de la Manche. C’était étrange de parler à un fantôme. Et son conditionnement l’empêchait de dire la vérité. Il le désirait, mais quand il essayait, sa langue s’immobilisait.

— Et ce que coûte une simple bouteille de vin rouge…


— Je vous en prie, coupa-t-elle impatiemment, si vous vouliez en venir au fait ? J’ai ma soirée prise.

— Oh ! je suis vraiment navré. Voyez-vous, c’est…

On frappa à la porte, ce qui le sauva.

— Excusez-moi, murmura-t-elle avant de se faufiler sous les rideaux sombres pour ouvrir.

Everard la suivit à pas de loup.

Elle recula en trébuchant et poussa un cri :

— Charlie !

Whitcomb la serra dans ses bras, sans prendre garde au sang encore humide qui venait d’éclabousser dix siècles plus tôt ses vêtements saxons. Everard parut dans l’entrée et l’Anglais le regarda avec une expression d’horreur particulière.

— Vous…

Il voulut prendre son paralyseur, mais Everard avait déjà braqué le sien.

— Ne faites pas l’imbécile, dit l’Américain, je suis votre ami. Je désire vous aider. Quel plan insensé aviez-vous conçu, hein ?

— Je… la garde ici… pour l’empêcher d’aller…

— Et vous croyez qu’ils n’ont pas les moyens de vous repérer ? (Everard se mit à parler en temporel, seule langue utilisable en la présence apeurée de Mary.) Quand j’ai quitté Mainwethering en 1894, il commençait à avoir de vilains soupçons. Si nous nous y prenons maladroitement, toutes les unités de la Patrouille vont être alertées. On rectifiera l’erreur, probablement en tuant Mary, et vous serez exilé.

— Je… (Whitcomb s’étrangla. Son visage était le masque de la terreur.) Vous… ne la laisseriez tout de même pas mourir ?

— Non, mais il faut nous y prendre plus intelligemment.

— Nous allons nous évader… trouver une période loin de tout… retourner à l’âge des dinosaures, s’il le faut.

Mary s’écarta de lui. Elle avait la bouche ouverte, prête à crier.

— Taisez-vous ! lui dit Everard. Votre vie est en danger et nous nous efforçons de vous sauver. Si vous n’avez pas confiance en moi, faites au moins confiance à Charlie. (Il reprit en temporel, à l’adresse de l’autre :) Ecoutez, mon vieux, il n’y a pas d’en droit ni d’époque où vous puissiez vous cacher. Mary Nelson est morte ce soir. Cela, c’est historique. Moi, je me suis déjà mis dans le pétrin – la famille qu’elle allait visiter ne sera pas dans sa maison quand la bombe tombera. Si vous essayez de vous enfuir avec elle, on vous retrouvera. C’est une pure veine qu’un agent de la Patrouille ne soit pas déjà arrivé.

Whitcomb se força au calme.

— Et si je sautais en 1948 avec elle ? Comment pouvez-vous savoir qu’elle n’a pas soudain reparu en 1948 ? C’est peut-être tout aussi historique.

— Mon vieux, cela vous est impossible. Essayez. Allez-y, dites-lui que vous allez la faire sauter de quatre ans dans l’avenir.

Whitcomb grogna :

— Ce serait me trahir… et je suis conditionné…

— Ouais. Vous avez tout juste la possibilité de lui apparaître tel que vous êtes en ce moment, mais si vous deviez lui parler, vous seriez forcé de mentir, parce que vous ne pouvez faire autrement. D’ailleurs, comment expliqueriez-vous son existence ? Si elle reste Mary Nelson, elle aura déserté des W.A.A.F. Si elle change de nom, où sont son acte de naissance, son livret de famille, ses cartes de rationnement, tous ces morceaux de papier que les gouvernements du XXe siècle révèrent à un si haut point ? C’est sans espoir, mon vieux.

— Alors, que pouvons-nous faire ?

— Affronter la Patrouille et nous défendre. Attendez ici un instant.

Everard était calme et froid. Il n’avait pas le temps de s’effrayer ni de s’étonner de son extraordinaire donquichottisme.

Dans la rue, il retrouva son saute-temps et le régla de façon à l’expédier cinq ans plus tard, en plein midi, à Picadilly Circus. Il appuya sur le disjoncteur principal, vit disparaître sans lui la machine, puis rentra dans la maison. Mary, frissonnante et en larmes, était dans les bras de Whitcomb. Ces malheureux enfants perdus !

— C’est bon. (Everard les ramena dans le salon et s’assit l’arme au poing.) Maintenant, attendons.

Cela ne dura guère. Un saute-temps apparut, avec deux hommes en gris de la Patrouille à bord. Ils étaient armés. Everard les balaya d’un rayon paralysant à basse tension.

— Aidez-moi à les ficeler, Charlie, dit-il.

Mary, sans voix, se tassait dans un coin.

Quand les hommes revinrent à eux, Everard se pencha sur eux avec un sourire froid.

— De quoi nous accuse-t-on, les gars ? demanda-t-il en temporel.

— Je pense que vous le savez, répondit calmement l’un des prisonniers. Après votre disparition, le bureau central nous a chargés de vous retrouver. En étudiant la semaine prochaine, nous avons découvert que vous avez fait évacuer une famille qui devait disparaître dans un bombardement. Le dossier de Whitcomb nous a indiqué que vous aviez dû venir ici pour l’aider à sauver cette femme qui devait mourir ce soir. Vous feriez bien de nous relâcher, ou cela aggravera encore votre cas.

— Je n’ai pas transformé l’Histoire, dit Everard. Les Daneeliens sont toujours là-bas, n’est-ce pas ?

— Oui, naturellement, mais…

— Comment saviez-vous que la famille Enderby devait périr ?

— Leur maison a été atteinte et ils ont dit qu’ils n’en étaient sortis que parce que…

— Oui, mais le fait est que désormais ils en sont bien sortis. C’est écrit. Maintenant, c’est vous qui tentez de changer le passé.

— Mais la femme que voici…

— Etes-vous sûrs qu’il n’y ait pas eu une Mary Nelson qui s’est établie… disons à Londres en 1850… pour mourir de vieillesse autour de 1900 ?

Le maigre visage grimaça sauvagement.

— Vous vous donnez bien du mal, hein ? Mais cela ne marchera pas. Vous ne pouvez pas lutter contre toute la Patrouille.

— Vous croyez ? Je peux vous abandonner ici, où les Enderby vous retrouveront dans deux heures. J’ai réglé mon saute-temps pour qu’il apparaisse en un lieu public à un moment que je suis seul à connaître. Quel effet cela aura-t-il sur l’Histoire ?

— La Patrouille prendra des mesures correctives pour renverser la vapeur, comme vous-même l’avez fait au Ve siècle.

Peut-être. Je peux cependant lui faciliter grandement le travail, si on consent à écouter ma requête. Je veux un Daneelien.

— Quoi ?

— Vous m’avez parfaitement compris. S’il le faut, je vais enfourcher votre propre saute-temps et avancer d’un million d’années. Je leur exposerai à eux-mêmes combien plus simple sera la situation s’ils nous accordent une chance.

— Ce ne sera pas nécessaire.

Everard pivota, le souffle coupé. Le paralyseur lui tomba des mains.

Il ne pouvait pas regarder la silhouette qui brillait devant lui. Il avait des sanglots dans la gorge en reculant.

— Votre requête a été examinée, fit la voix silencieuse. Elle était connue et pesée des millénaires avant votre naissance. Mais vous demeuriez néanmoins un maillon indispensable dans la chaîne du temps. Si vous aviez échoué ce soir, il n’y aurait pas de pitié.

« Pour nous, il était déjà écrit qu’un certain Charles et une certaine Mary Whitcomb vivaient en Angleterre victorienne. Il était également écrit que Mary Nelson était morte avec la famille à laquelle elle avait rendu visite en 1944, et que Charles Whitcomb avait vécu célibataire pour finir par mourir en service commandé dans la Patrouille. On avait pris note de cette anomalie, et comme le plus infime paradoxe constitue une faille dans la trame espace-temps, nous devions le rectifier en éliminant du cours des choses l’un ou l’autre de ces faits. Vous avez décidé de celui qu’on éliminerait.

Everard sut dans un coin de son esprit ébranlé que les deux Patrouilleurs étaient soudain libérés. Il sut que son saute-temps avait été… était… serait subtilisé sans qu’on le voie, à l’instant même de sa matérialisation. Il sut que l’Histoire se lisait à présent ainsi : Mary Nelson, W.A.A.F., disparue, présumée tuée par la chute d’une bombe près du foyer des Enderby, qui se trouvaient tous chez elle quand leur propre maison avait été détruite ; Charles Whitcomb, disparu en 1947, présumé noyé accidentellement. Il sut qu’on avait expliqué la vérité à Mary, avant de la conditionner pour qu’elle ne la révèle jamais, et qu’on l’avait renvoyée avec Charlie en 1850. Ils mèneraient leur existence dans la classe moyenne, sans se trouver jamais parfaitement à l’aise sous le règne de Victoria, et Charlie aurait fréquemment la nostalgie de ce qu’il avait été dans la Patrouille… puis il se tournerait vers son épouse et ses enfants, en se disant qu’après tout le sacrifice n’avait pas été tellement considérable.

Il sut tout cela, et aussi que le Daneelien était parti. Quand les tourbillons ténébreux de son cerveau se furent apaisés et qu’il put regarder plus clairement les deux Patrouilleurs, il ne savait cependant pas ce que serait son propre destin.

— Venez, dit le premier homme. Partons d’ici avant que quelqu’un s’éveille dans la maison. Nous allons vous ramener à votre année… c’est bien 1954 ?

— Et ensuite ? demanda Everard, étonné.

Le Patrouilleur haussa les épaules. Son indifférence affectée dissimulait mal le tremblement qui l’avait saisi en présence du Daneelien.

— Présentez-vous à votre chef de secteur. Vous avez démontré à l’évidence qu’on ne peut vous employer régulièrement.

— Donc… je suis simplement balancé ?

— Pas besoin d’en faire une histoire. Croyez-vous que votre cas soit unique en un million d’années de travail de la Patrouille ? Le règlement en tient amplement compte. Il vous faudra évidemment un entraînement complémentaire. Ce qui convient le mieux à votre personnalité, c’est une fonction de Non-Attaché – n’importe quelle ère, n’importe quel endroit, partout et chaque fois qu’on pourra avoir besoin de vous. Je pense que cela vous plaira.

Les jambes molles, Everard enfourcha le saute-temps. Il en redescendit, et dix années s’étaient écoulées.