Poul Anderson

La mort et le chevalier


Paris, mardi 10 octobre 1307

<p>Paris, mardi 10 octobre 1307</p>

Les nuages bas, couleur d’acier, filaient à vive allure, portés par un vent qui tonnait dans les rues et sifflait dans les galeries les surplombant. La poussière tourbillonnait. Si l’air frais atténuait la puanteur – immondices, crottin, latrines, sépulcres, fumée acre des cheminées –, il semblait accroître le vacarme de la cité : bruits de bottes et de sabots, grincements de roues, coups de marteau, bavardages, cris de colère, suppliques, boniments, chansons, rares prières. De partout on s’affairait, la ménagère se rendant au marché, l’artisan courant vers sa besogne, le prêtre se hâtant au chevet d’un mourant croisaient le charlatan à la mise miteuse, le mendiant aveugle, le marchand escorté de deux apprentis, le soudard ivre, l’étudiant dans sa robe, l’étranger aux yeux éblouis, le charretier traînant son fardeau dans la foule à grand renfort de jurons et de fouet, et des dizaines, des centaines d’autres. Les carillons venaient de sonner la tierce et le travail battait son plein.

Tous s’écartaient devant Hugues Marot. Non pas tant à cause de sa taille, pourtant impressionnante, qu’en raison de sa vêture. Sa tunique, ses chausses et ses bottes étaient de bonne qualité, d’une coupe sévère, d’une couleur discrète, et le manteau qui les recouvrait était d’un brun neutre ; mais il portait la croix rouge qui l’identifiait comme un Templier. De même que ses courts cheveux noirs et sa barbe rase. La rumeur voulait que l’Ordre n’ait plus les faveurs du roi, mais, qu’elle soit ou non fondée, mieux valait ne pas contrarier une telle puissance. L’air sinistre qu’il affichait ne faisait qu’inciter les passants à plus de déférence. Sur ses talons trottait le jouvenceau qui lui avait apporté sa convocation.

Ils prenaient soin de raser les murs, évitant le plus possible la boue qui s’amassait au milieu de la chaussée. Bientôt ils s’arrêtèrent devant un bâtiment sensiblement plus grand que ses voisins, pourtant fort imposants. Par-delà ses écuries, désormais vacantes derrière leur huis clos, se dressait une façade en pierre et bois d’une hauteur de trois étages, où s’encadrait une porte en chêne massif. Ce bâtiment servait jadis de demeure et de magasin à un drapier fortuné. Les Templiers l’avaient saisi pour se rembourser de sa dette envers eux. Bien qu’il fût sis à une certaine distance de la commanderie, on l’utilisait à l’occasion pour héberger un visiteur de marque ou tenir une réunion confidentielle.

Hugues se planta devant la porte et la frappa du poing. Une lucarne coulissa devant lui. Un bref coup d’œil, puis on lui ouvrit la porte. Deux hommes le saluèrent ainsi que l’exigeait son rang. Ils avaient le visage tendu, le poing serré sur leur hallebarde – une arme de combat et non de cérémonie. Hugues les fixa.

« Vous attendez-vous à une attaque, mes frères, pour être ainsi armés dans nos murs ? s’enquit-il.

— Ordre du frère chevalier Foulques », répondit le plus grand des deux hommes d’une voix éraillée.

Hugues jeta un regard autour de lui. Comme pour le dissuader de battre en retraite, l’autre déclara : « Nous devons te conduire à lui sans tarder, frère. Suis-nous. » S’adressant au messager : « Toi, retourne dans tes quartiers. » Le garçon s’éclipsa.

Flanqué par les moines soldats, Hugues entra dans un vestibule d’où montait un escalier. A droite, donnant sur les écuries, une porte barrée. À gauche, une autre, s’ouvrant sur une pièce dallée occupant la quasi-totalité du rez-de-chaussée. Jadis dévolue aux ateliers, aux entrepôts et aux comptoirs, elle n’était plus peuplée que d’échos qui résonnaient autour des épais piliers soutenant les solives. L’escalier surplombait une chambre forte tout aussi vacante. Les trois hommes gagnèrent le premier étage, où se trouvaient les chambres de la famille et des invités ; les domestiques dormaient dans les combles. On fit entrer Hugues dans le parloir, une pièce où subsistaient des lambris sombres et un mobilier de prix. Un brasero réchauffait l’atmosphère mais la rendait étouffante.

Foulques de Buchy l’attendait debout. C’était un homme de haute taille, à peine deux pouces de moins que Hugues, au nez aquilin, aux cheveux grisonnants, qui avait conservé sa souplesse et la plupart de ses dents. Il était vêtu d’un manteau blanc, la tenue d’un chevalier ayant fait vœu de célibat. Une épée pendait à sa ceinture.

Hugues fit halte. « Au nom de Dieu... salut », fit-il d’une voix hésitante.

D’un signe de tête, Foulques ordonna à ses deux hommes de se poster dans le couloir, puis il invita Hugues à s’approcher.

« Comment puis-je te servir, maître ? » demanda ce dernier. Le formalisme est une armure parfois fragile. Le message lui enjoignait simplement de se hâter et de se montrer discret.

Foulques soupira. Fort des années qu’ils avaient passées ensemble, Hugues reconnut ce son des plus rares. Le masque de fermeté se lézardait sous l’effet de la tristesse.

« Nous pouvons parler librement, dit Foulques. Ces deux-là sont des hommes de confiance, qui garderont le silence. J’ai renvoyé tous les autres.

— N’avons-nous pas toujours parlé avec franchise, toi et moi ? bredouilla Hugues.

— Je me le suis demandé ces derniers temps, rétorqua Foulques. Mais nous allons voir. » Un temps, puis : « Oui, enfin, nous allons voir. »

Hugues serra les poings, s’obligea à les desserrer et dit de sa voix la plus posée : « Jamais je ne t’ai menti. Je t’ai considéré non seulement comme mon supérieur, comme mon frère dans l’ordre, mais aussi comme mon...» Sa voix le trahit. « Mon ami », acheva-t-il.

Le chevalier se mordit la lèvre. Un filet de sang coula dans sa barbe.

« Pourquoi, sinon, t’aurais-je averti du danger ? implora Hugues. J’aurais pu m’enfuir et m’épargner la mort. Mais je te mets en garde une nouvelle fois, Foulques, et je te supplie de fuir tant qu’il en est encore temps. Dans moins de trois jours, le couperet tombera.

— Tu étais bien moins précis jusqu’ici, remarqua l’autre d’une voix atone.

— L’heure était bien moins grave. Et j’espérais...» Foulques le coupa d’un geste de la main. « Il suffit ! » s’écria-t-il.

Hugues se raidit. Foulques se mit à faire les cent pas, pareil à un lion en cage. Il déclara en hachant ses mots :

« Oui, tu affirmais pouvoir prédire l’avenir, et tes prédictions se vérifiaient. Bien qu’elles portassent sur des choses sans importance, elles m’ont suffisamment frappé pour que j’en réfère à mes frères lorsque tu m’as annoncé de sombres lendemains – nous savions que l’on préparait des accusations contre nous, après tout. Mais jamais tu n’as expliqué clairement d’où tu tenais ce pouvoir. C’est à force d’y réfléchir, ces derniers jours, que j’ai vu à quel point étaient obscurs tes récits d’astrologues maures et de rêves prophétiques. » Il se planta devant le suspect et lâcha : « Le diable est capable de parler vrai lorsque cela sert ses buts. D’où te vient ton savoir, toi qui te fais appeler Hugues Marot ? »

L’intéressé fit le signe de la croix. « Je suis un bon chrétien...

— En ce cas, pourquoi ne m’en as-tu pas dit davantage, pourquoi ne m’as-tu pas exposé le sort qui nous attend, que je prévienne le Grand Maître et tous nos frères afin qu’ils aient le temps de se préparer ? »

Hugues se prit la tête entre les mains. « Je ne le pouvais point. Oh ! Foulques, mon très cher ami, je ne le puis toujours pas. Ma langue est paralysée. Ce que... ce que j’ai pu te dire... le peu qui ne m’était pas interdit... Mais tu sais qui je suis ! »

Ce fut la sévérité incarné qui lui répondit : « Tout ce que je sais, c’est que tu voudrais me voir fuir, sans aviser quiconque. Quel péril encourrait mon âme si je bafouais tous mes serments et abandonnais mes frères dans le Christ ? » Foulques reprit son souffle. « Non, mon frère, si tu es bien mon frère, non. Je me suis arrangé pour que tu sois placé sous mes ordres durant les jours à venir. Tu vas demeurer ici, séquestré, isolé de tous hormis de tes gardiens et de moi-même. Alors, si le roi s’en prend effectivement à nous, peut-être te livrerai-je à l’Inquisition – un sorcier, un être maléfique, que les Chevaliers du Temple ont découvert en leur sein et chassé de leurs rangs...»

Il étouffa un sanglot. La souffrance déformait son visage. « Mais en attendant, Hugues, je prierai toutes les heures, de tout mon cœur, je prierai pour que tu sois innocent – innocent de tout crime hormis l’amour, égaré par l’amour. Pourras-tu alors me pardonner ? »

Il resta un instant sans rien dire. Puis il reprit d’une voix d’airain : « Je n’agis ainsi que pour le bien de l’Ordre, auquel nous avons juré loyauté au nom de Dieu. Raoul, Jehan, emmenez-le. »

Des larmes coulaient sur les joues de Hugues. Les gardes entrèrent. Il n’avait pas d’arme excepté son couteau. D’un geste saccadé, il le dégaina et le tendit à Foulques. Celui-ci garda les mains derrière le dos, et l’arme chut sur le sol. Hugues suivit les deux hommes sans un mot. Il agrippa le petit crucifix pendu à son cou, un symbole tout autant qu’un lien avec un autre monde d’où viendrait son salut.


San Francisco, jeudi 8 mars 1990

<p>San Francisco, jeudi 8 mars 1990</p>

Le soleil allait se coucher lorsque Manse Everard retrouva Wanda Tamberly. La lumière coulait à travers le Golden Gâte. Depuis leur suite, ils voyaient les funiculaires qui descendaient vers les quais en sonnant leurs cloches, les îles et l’autre rive qui se dressait au-dessus de la baie bleu argenté, les voiliers pareils à une volée d’oiseaux blancs. Comme ils auraient aimé se trouver parmi eux en ce moment !

En apercevant son visage buriné, elle demanda d’une voix douce : « Tu vas repartir en mission, pas vrai ? »

Il acquiesça. « Après le coup de fil de Nick, ça n’a rien de surprenant. »

Elle ne put empêcher le ressentiment d’affleurer dans sa voix. Cela faisait à peine deux mois qu’ils étaient ensemble. « Ils ne te laisseront donc jamais tranquille ? Combien la Patrouille compte-t-elle d’agents non-attachés ?

— Pas assez, loin de là. Je n’étais pas obligé d’accepter, tu sais. Mais après avoir étudié le rapport, je suis bien obligé d’admettre que je suis sans doute le plus qualifié pour ce boulot. » C’était à cause du rapport en question qu’il l’avait quittée ce matin-là. Il représentait l’équivalent d’une petite bibliothèque, pas sous forme livresque ni audiovisuelle, mais en inculcation cérébrale directe : notions d’Histoire, de langage, de droit, de coutumes... et dangers encourus.

« Noblesse oblige{En français dans le texte. (N. d. T.)}, je sais. » Wanda soupira. Elle alla à sa rencontre, se blottit contre son torse, étreignit son corps massif. « Enfin, ça devait arriver tôt ou tard. Mais débrouille-toi pour revenir moins d’une heure après ton départ, quel que soit le temps que te prendra cette mission, d’accord ? »

Sourire. « Telle était bien mon intention. » Il caressa ses cheveux blonds. « Mais je n’ai pas besoin de partir sur-le-champ, tu sais. J’aimerais reléguer cette affaire à mon passé propre. » Un passé où les boucles n’étaient que trop fréquentes... « Mais je te propose au préalable de faire des galipettes jusqu’à demain soir.

— C’est la meilleure offre qu’on m’ait faite de la journée. » Elle plaqua ses lèvres sur celle de Manse et, durant un temps, on n’entendit plus dans la suite que murmures et soupirs.

Puis elle s’écarta de lui et lança : « Hé ! c’était formidable, mais avant de passer aux affaires sérieuses, que dirais-tu de m’expliquer la nature de ta mission ? » Sa voix était moins posée qu’elle ne l’aurait souhaité.

« D’accord. Une bière ? » Comme elle opinait, il alla chercher deux Sierra Nevada Pale dans le frigo. Elle s’assit sur le canapé avec la sienne. Trop nerveux pour en faire autant, il resta debout et bourra sa pipe.

« Paris, début du XIVe siècle, commença-t-il. Hugh Marlow, un de nos scientifiques de terrain, s’est embourbé dans le yaourt et on doit aller le repêcher. » Comme il s’exprimait en anglais plutôt qu’en temporel, il usait de conjugaisons peu appropriées à la chronocinétique. « J’ai une certaine expérience de l’Europe médiévale. » Elle réprima un frisson. Une partie de cette expérience leur était commune. « En outre, il est mon contemporain, sinon mon compatriote – un Britannique du XXe siècle, un Occidental qui pense plus ou moins comme moi. C’est un point en ma faveur. Quelques générations suffisent pour faire des étrangers d’un humain et de son ancêtre.

— Dans quel genre de pétrin s’est-il fourré ? demanda-t-elle.

— Il étudiait les Templiers, dans le pays même où ils avaient concentré leurs activités, bien qu’ils aient été présents dans le monde entier. Connais-tu l’histoire de l’Ordre du Temple ?

— Pas très bien, j’en ai peur. »

Everard alluma sa pipe, avala une bouffée, sirota sa bière. « L’un des ordres militaro-religieux fondés à l’époque des Croisades. Après l’échec de celles-ci, les Templiers ont conservé leur puissance, qui faisait d’eux une entité quasi souveraine. Ils se sont diversifiés dans la banque, et ils en ont fait leur principale activité. L’Ordre est devenu riche comme Crésus. La plupart de ses membres, toutefois, menaient une existence plutôt austère et nombre d’entre eux sont restés marins ou soldats. Leur nature sévère et peu tolérante les a rendus impopulaires, mais il semble bien qu’ils étaient innocents des crimes dont on a fini par les accuser. Leur trésor comme leur puissance avaient excité la convoitise de Philippe le Bel. C’était un homme fort ambitieux, qui avait fini de pressurer les Juifs et les Lombards. Le pape Clément V était à sa botte et ne pouvait que l’épauler. Le 13 octobre 1307, il a lancé une série de rafles extrêmement bien organisées, à l’issue desquelles presque tous les Templiers de France se sont retrouvés incarcérés. Idolâtrie, blasphémie, sodomie... les chefs d’accusation ne manquaient pas. Les confessions requises ont été obtenues sous la torture. Suivit une histoire des plus compliquée. Pour résumer : l’Ordre des Templiers a été anéanti et nombre d’entre eux, parmi lesquels le Grand Maître Jacques de Molay, ont péri sur le bûcher. »

Wanda grimaça. « Pauvres diables. Pourquoi faire des recherches sur eux ?

— Eh bien, ils ont une certaine importance. » Everard ne crut pas nécessaire de préciser que la Patrouille du temps avait besoin d’informations précises et abondantes sur les époques qu’elle surveillait. Wanda était bien placée pour le savoir. « Ils ont gardé secrète pendant plus d’un siècle la nature exacte de certains de leurs rituels – ce qui relève de l’exploit. Naturellement, cela fait partie des choses qui ont fini par leur être reprochées.

» Mais que s’est-il passé en réalité ? Les comptes rendus des chroniques ne sont pas très fiables. Il serait intéressant d’en savoir plus, et les données recueillies se révéleront peut-être importantes. Par exemple, est-il possible que les Templiers survivants, dispersés en Europe, en Afrique du Nord et au Proche-Orient, aient influencé en sous-main le développement d’hérésies chrétiennes et de sectes musulmanes ? Nombre d’entre eux ont rejoint les Maures, après tout. »

Everard consacra une minute à tirer sur sa bouffarde et à admirer le profil de Wanda sur fond de ciel vespéral avant de poursuivre.

« Marlow s’est enrôlé dans l’Ordre sous l’identité qu’on lui avait confectionnée. Il a passé une douzaine d’années à progresser dans la hiérarchie, jusqu’à devenir le proche compagnon d’un chevalier haut placé, ce qui lui a permis d’accéder aux secrets les mieux gardés. Mais à quelques jours de la rafle de Philippe le Bel, ce chevalier l’a capturé pour le séquestrer dans un édifice du Temple. Marlow en avait trop dit.

— Hein ? fit-elle, interloquée. Mais il était... il est conditionné, non ?

— Naturellement. Il lui est impossible de dire à quiconque qu’il vient de l’avenir. Mais les agents de terrain ont droit à une certaine latitude, on fait confiance à leur jugement, et...» Un haussement d’épaules. « Marlow est un scientifique, un universitaire, pas un flic. Peut-être s’est-il laissé attendrir.

— Pourtant, il faut être aussi malin qu’endurci pour survivre dans une époque aussi rude, non ?

— Mouais. Il me tarde de le cuisiner pour découvrir ce qu’il a pu lâcher et de quelle manière. » Un temps. « Pour être honnête, il était dans l’obligation de se prétendre doué de certains pouvoirs occultes – avoir la capacité de prédire certains événements l’a aidé à s’élever dans la hiérarchie des Templiers plus vite qu’il n’est courant pour un homme ordinaire. De tels phénomènes n’étaient pas rares durant le Moyen Âge, et les nobles les toléraient s’ils pouvaient leur être utiles. Marlow était autorisé à jouer sur ce registre. Peut-être qu’il en a trop fait.

» Bref, il a convaincu son ami chevalier, un nommé Foulques de Buchy, de l’intervention imminente du roi et de l’Inquisition. Son conditionnement l’empêchait d’entrer dans les détails et, à mon avis, Foulques a estimé que, même s’il arrivait à prévenir le Grand Maître, il était sans doute déjà trop tard. Il a donc décidé de s’emparer de Marlow, dans l’idée de le dénoncer comme sorcier et de le livrer aux autorités si jamais ses prédictions se vérifiaient. Cela plaiderait en faveur des Templiers, qui apparaîtraient comme de bons chrétiens, et cætera, et cætera.

— Hum. » Wanda plissa le front. « Comment la Patrouille a-t-elle été mise au courant ?

— Eh bien, Marlow est équipé d’une radio miniature dissimulée dans le crucifix passé à son cou. Personne n’aurait osé le lui confisquer. Une fois dans sa geôle, il a contacté l’antenne locale et a exposé son problème.

— Pardon. Je suis stupide.

— Ridicule ! » Everard s’approcha d’elle pour lui poser une main sur l’épaule. Elle lui sourit. « En dépit de ton expérience pourtant formatrice, tu n’es pas encore habituée aux méthodes sournoises de la Patrouille. »

Le sourire de Wanda s’effaça. « Si ta mission doit être sournoise, j’espère en tout cas qu’elle ne sera pas dangereuse, dit-elle à voix basse.

— Allons ! ne t’en fais pas. Tu n’es pas payée pour ça. Tout ce que j’ai à faire, c’est aller cueillir Marlow dans sa prison.

— Mais pourquoi faut-il que ce soit toi qui le fasses ? lança-t-elle. N’importe quel officier est capable d’enfourcher un sauteur, de filer là-bas, de l’embarquer et de repartir.

— Hum, la situation est un poil délicate.

— Comment cela ? »

Everard reprit sa canette et se remit à faire les cent pas. « Nous avons affaire à un point critique d’une période qui ne l’est pas moins. Philippe le Bel ne cherche pas seulement à éliminer les Templiers, il veut aussi augmenter sa puissance au détriment de celle des seigneurs féodaux. Sans parler de l’Église. Je t’ai dit que Clément V était à sa botte. C’est durant son règne qu’Avignon est devenu la capitale de la papauté. Lorsque le Saint-Siège finira par regagner Rome, il sera irrémédiablement altéré. En d’autres termes, c’est à cette époque qu’apparaît l’embryon de la toute-puissance étatique – Louis XIV, Napoléon, Staline, le fisc américain...» Un temps de réflexion. « Étouffer tout ça dans l’œuf serait peut-être une bonne idée, mais cela fait partie de notre Histoire, celle que la Patrouille est censée préserver.

— Je vois, répondit Wanda dans un murmure. D’où la nécessité de faire appel à un agent aguerri. Les partisans du roi ont sans nul doute répandu quantité de folles rumeurs sur les Templiers. Le moindre incident ayant des relents de sorcellerie – ou d’intervention divine, d’ailleurs –, et la poudrière risque d’exploser. Avec des conséquences incalculables pour l’avenir. On ne peut pas se permettre de gaffer.

— Exactement. Tu vois bien que tu n’es pas stupide. Mais, comme tu le comprendras sans peine, nous sommes également tenus de secourir Marlow. C’est un des nôtres. Et puis, s’il venait à subir la question... il ne peut rien dire sur le voyage dans le temps, mais les aveux que lui arracherait l’Inquisition conduirait celle-ci à nos autres agents. Ils auraient le temps de filer, bien entendu, mais c’en serait fini de notre présence dans la France de Philippe le Bel. Et, je le répète, c’est un milieu que nous devons surveiller de près.

— Mais nous nous y sommes maintenus, n’est-ce pas ?

— Oui. C’est écrit dans notre Histoire. Ce qui ne signifie pas pour autant qu’il s’agisse d’un fait acquis. Je dois m’en assurer. »

Wanda frissonna. Puis elle se leva, alla vers Manse, lui prit sa pipe pour la poser dans un cendrier, s’empara de ses deux mains et lui dit d’une voix presque sereine : « Tu reviendras ici sain et sauf, Manse. Je te connais. »

Elle n’en avait aucune certitude. Jamais les Patrouilleurs ne revoyaient leurs chers défunts, jamais ils ne se projetaient dans l’avenir pour voir ce que deviendraient leurs proches vivants – les paradoxes étaient trop dangereux, sans parler des plaies de l’âme.


Harfleur, mercredi 11 octobre 1307

<p>Harfleur, mercredi 11 octobre 1307</p>

Le plus grand port du nord-ouest de la France constituait un emplacement idéal pour le QG de l’opération. Dans ce lieu où débarquaient des hommes et des produits provenant de tout le monde connu, et où se négociaient souvent des accords d’une dimension internationale, on n’accordait que peu d’attention à un visage, une allure, une activité sortant de l’ordinaire. Dans l’intérieur des terres, tous les honnêtes gens devaient se soumettre à une théorie de règlements, d’obligations, de convenances, de prélèvements fiscaux, de préjugés sociaux régentant leurs actes et leurs paroles... « comme dans les États-Unis de la fin du XXe siècle », grommela Everard. Dans de telles conditions, il était difficile, voire dangereux, d’opérer dans la discrétion.

Non que ce soit une sinécure à Harfleur. Depuis que Boniface Reynaud avait débarqué dans ce milieu, lui qui était né neuf siècles plus tard, il avait consacré deux décennies à construire le personnage de Reinault Bodel, parvenu au prix de mains efforts au statut de négociant en laine des plus respectés. Il faisait montre d’une telle habileté que personne ne s’interrogeait sur certain entrepôt portuaire dont la porte demeurait toujours fermée. Il avait montré aux autorités que les lieux étaient vacants, et cela leur suffisait ; s’il choisissait de n’en rien faire, cela ne regardait que lui, et d’ailleurs il parlait souvent d’une expansion prochaine de son négoce. On ne s’interrogeait pas davantage sur les nombreux étrangers qui venaient s’entretenir avec lui. Il avait choisi avec le plus grand soin ses domestiques, ses employés, ses apprentis et son épouse. Aux yeux de ses enfants, c’était un père des plus aimables, autant qu’on pouvait l’être à l’époque médiévale.

Le sauteur d’Everard se matérialisa dans la planque à neuf heures du matin. Il sortit grâce à la clé fournie par la Patrouille et se rendit chez le négociant. Déjà grand à son époque natale, il avait dans celle-ci des allures de géant, de sorte qu’il attirait son content de regards. A en juger par sa tenue, c’était un marin, probablement anglais, et mieux valait ne pas lui chercher noise. Comme il avait prévenu maître Bodel de son arrivée, celui-ci le fit tout de suite monter dans son parloir et referma la porte derrière lui.

Dans un coin de la pièce étaient placés un tabouret et une table croulant sous les objets professionnels, religieux et personnels : des registres, des plumes, des encriers, divers couteaux, une carte enluminée, une image de la Vierge, et cætera. Sinon, la pièce était décorée de fort sobre façon. Si la fenêtre laissait entrer la lumière, le verre en était suffisamment plombé pour qu’on ne distingue rien du dehors. Le bruit, lui, entrait sans peine, une clameur urbaine évoquant celle de l’Asie, la rumeur des ouvriers qui s’affairaient dans le bâtiment, les cloches de la cathédrale. Ça sentait la laine, la fumée, la sueur, le linge mal lavé. Mais tout cela n’empêchait pas Everard de percevoir l’énergie de ce lieu. Harfleur – Hareflot, pour employer la graphie de ses fondateurs normands – était une pépinière de marchands et d’entrepreneurs. Dans quelques générations, les ports comme celui-ci enverraient des navires vers le Nouveau Monde.

Il s’assit en face de Reynaud. Leurs fauteuils étaient pourvus d’un dossier, d’un coussin, d’accoudoirs – un luxe hors du commun. Une fois expédiées les politesses d’usage, il demanda en temporel : « Que pouvez-vous me dire sur Marlow et sa situation actuelle ?

— Aucun changement à signaler après son dernier appel, répondit l’homme corpulent à la tunique liserée de fourrure. Il est enfermé dans la chambre forte. Il ne dispose que d’une paillasse pour s’allonger. Ses gardiens lui apportent de l’eau et de la nourriture deux fois par jour, et on vide son pot de chambre à ce moment-là. A peine s’ils lui adressent la parole. Je crois vous avoir dit que les voisins se méfiaient des Templiers et se tenaient à l’écart de l’édifice.

— Oui. Et Marlow ? Vous a-t-il dit quelles informations il a laissées échapper, et de quelle manière ?

— C’est ce qui doit nous concerner au premier chef, n’est-ce pas ? » Reynaud se frotta le menton. Everard entendit sa barbe crisser ; les rasoirs de ce temps n’étaient guère efficaces. « Il n’ose pas transmettre trop souvent, ni trop longtemps. Si les gardiens écoutent aux portes, ils risquent de croire qu’il jette un charme ou parle avec un familier, plutôt que de prier comme il le prétend. D’après ce qu’il m’a dit, et ce qu’il a déclaré dans ses rapports, il s’est montré prudent jusqu’à une date récente. Comme vous le savez, il était autorisé à faire quelques prédictions, à décrire quelques événements lointains. Il racontait aux Templiers qu’il devait son talent à ses rêves, à ses visions ou à l’astrologie. Autant de choses que l’on prend très au sérieux en ce monde ; et n’oubliez pas que les Templiers sont férus d’occultisme. »

Everard haussa les sourcils. « Vous voulez dire qu’ils se livrent effectivement à des pratiques interdites ? »

Reynaud secoua la tête. « Non. Du moins, pas de façon concertée. Tout le monde est superstitieux de nos jours. L’hérésie est fort répandue, quoique dissimulée ; sans parler de la sorcellerie et autres survivances du paganisme. La plupart des gens sont illettrés, et par conséquent ignorants de la théologie orthodoxe, de sorte que l’hétérodoxie est universellement répandue. Les Templiers sont depuis longtemps en contact avec l’islam, pas nécessairement de façon hostile, et le monde musulman grouille de magiciens. Il n’est guère étonnant que leurs chefs entretiennent certaines idées, favorisent certaines pratiques, qu’ils considèrent comme légitimes sans souhaiter les rendre publiques. Les descriptions qu’en donne Marlow sont fascinantes. »

Everard céda à la tentation. « Okay, fit-il, que pouvez-vous me dire sur ce fameux Baphomet qu’ils seront accusés de vénérer ?

— Ce mot n’est qu’une déformation de Mahomet, et cette accusation est pure diffamation. Certes, l’objet en question a bien la forme d’une tête, mais ce n’est qu’un reliquaire. Quant à la relique qu’il abrite, et qui provient de Terre sainte, il s’agit prétendument de la mâchoire d’Abraham. »

Everard laissa échapper un sifflement. « Ça, c’est de l’hétérodoxie. Dangereuse, qui plus est. Un Inquisiteur se rappellerait sûrement que les anciens Grecs considéraient les mâchoires des héros comme des oracles. Cela dit, un Templier du premier cercle concilierait sans peine une telle relique avec la foi chrétienne...»

Il se redressa. « Nous nous égarons. » Il ne put s’empêcher d’émettre un regret, si irrationnel fût-il. « C’est une sale affaire, je vous l’accorde. Quantité d’hommes, de la piétaille innocente en grande majorité, vont se faire emprisonner, malmener, torturer, brûler vifs, ou verront leur existence brisée, tout ça pour que ce salaud de Philippe s’en mette plein les poches. Mais il est le gouvernement, donc il se conduit comme tel, et c’est l’Histoire qu’il écrit qui a fini par nous produire...» Sans parler de tous ceux qui leur étaient chers. Leur mission était de préserver cette Histoire. Haussant le ton : « Qu’est-ce que Marlow a raconté à son ami chevalier, et comment s’y est-il pris ?

— C’est bien plus que son ami, dit Reynaud. Ils sont devenus amants. Marlow a fini par l’avouer : il ne supportait pas l’idée de ce qui allait arriver à Foulques de Buchy.

— Ah ! ainsi, les accusations d’homosexualité sont en partie fondées.

— En partie seulement. » Reynaud haussa les épaules. « Cela n’a rien d’étonnant dans un ordre où on fait vœu de célibat. J’imagine que le même genre de chose se produit dans les monastères. Et combien de rois et de seigneurs entretiennent des favoris ?

— Oh ! n’allez pas croire que je m’érige en moraliste. Bien au contraire. » Everard se demanda à quelles extrémités il recourrait si la vie de Wanda était menacée. « Je ne me mêle pas de la vie privée de mes semblables. Mais, ici et maintenant, l’État n’hésite pas à s’en mêler, et les amours interdites peuvent vous valoir le bûcher. » Rictus. « Je cherche seulement à comprendre ce qu’il nous faut affronter. Qu’est-ce que Marlow a dit à Foulques, et dans quelle mesure a-t-il convaincu celui-ci ?

— Marlow lui a dit que le roi avait l’intention de détruire les Templiers dans un délai très bref. Il a supplié Foulques de quitter la France sous un prétexte quelconque. Les souverains d’Europe ne suivront pas tout de suite l’exemple de Philippe et, dans des pays comme l’Écosse et le Portugal, par exemple, les Templiers ne seront jamais persécutés. Cette mise en garde n’avait rien d’invraisemblable. Comme vous le savez sans doute, cela fait des années que circulent diverses accusations, et une enquête est en cours, une enquête impartiale à en croire la version officielle. Foulques a pris l’avertissement suffisamment au sérieux pour envoyer une missive à son cousin, qui n’est autre que le commandant de la flotte du Temple, afin qu’il mette ses équipages en alerte.

— Oui ! s’exclama Everard. Je m’en souviens – sauf que le sort de cette flotte est demeuré un mystère, à en croire les données qu’on m’a inculquées. Si l’on se fie aux chroniques, elle a échappé à la saisie et on n’en a plus jamais entendu parler... Qu’est-ce qu’elle devient ? »

Reynaud était tout naturellement informé des événements à venir à mesure que les agents de terrain de la Patrouille les reconstituaient. « Les navires lèvent l’ancre dès le début des rafles, répondit-il. La plupart se réfugient auprès des Maures, à l’instar des chevaliers survivants, qui s’estimeront trahis par la couronne. Fort sagement, les Maures répartiront ces bâtiments parmi les forces navales de divers émirs.

— Donc, les actes de Marlow ont déjà eu un impact mesurable, dit Everard avec amertume. Qu’est-ce que Foulques peut encore faire, si peu de temps avant la rafle ? Une fois que nous aurons récupéré Marlow, nous devrons nous occuper de ce gentilhomme... d’une façon ou d’une autre.

— Comment comptez-vous procéder pour Marlow ? demanda Reynaud.

— Je suis là pour en discuter avec vous. Nous devons élaborer une tactique sans faille. Pas question de laisser croire à une quelconque intervention surnaturelle. Dieu sait quelles pourraient en être les conséquences.

— Je présume que vous avez une idée derrière la tête. » On n’en attendait pas moins de la part d’un agent non-attaché.

Everard opina. « Pouvez-vous me trouver quelques gars costauds qui connaissent bien ce milieu ? Dès ce soir, nous entrerons par effraction dans cet immeuble parisien. Selon toute évidence, il ne s’y trouve personne excepté le prisonnier, ses deux gardiens et un jeune garçon – un novice, je suppose. Une cible idéale pour une bande de voleurs. Nous nous emparerons de tout ce qui est transportable, plus Marlow, censément pour en demander une rançon. Qui y regardera de près une fois la catastrophe survenue ? On supposera que les voleurs, voyant disparaître tout espoir de gain mal acquis, ont égorgé leur captif et l’ont jeté dans la Seine. » Un temps. « J’espère que les innocents ne souffriront pas de nos actes. »

Parfois, la Patrouille doit se montrer aussi cruelle que l’Histoire.


Paris, mercredi 11 octobre 1307

<p>Paris, mercredi 11 octobre 1307</p>

Durant le couvre-feu, après la fermeture des portes de la cité, personne ne sortait sans nécessité, excepté la garde et la pègre. Le sauteur apparut dans une rue totalement déserte. C’était une machine pourvue de huit sièges, qui se posa dans la boue avec un bruit nettement audible.

Everard et ses hommes mirent pied à terre. Étroite, bordée de hautes façades où couraient des galeries, la rue était noire comme un four, et l’air y était froid et puant. La lueur émanant de deux petite fenêtres à l’étage d’un bâtiment ne faisait qu’accentuer l’obscurité. Les agents y voyaient comme en plein jour. Leurs amplificateurs optiques passeraient pour des masques grotesques. Ils étaient vêtus de guenilles parfaitement ordinaires. Tous étaient armés d’un poignard ; on comptait aussi dans leur arsenal deux hachettes, un gourdin et un bâton ; Everard avait passé à sa ceinture un fauchon, une courte épée à la lame recourbée – autant d’armes prisées par les bandits.

Il fixa les fenêtres en plissant les yeux. « Merde ! gronda-t-il en anglais. Il y a encore des gens réveillés ? Ce n’est peut-être qu’une veilleuse. Enfin, on y va. » Il passa au temporel. Les membres de son commando provenaient des pays et des époques les plus divers. « A toi, Yan, feu ! »

La porte était en chêne massif, à en croire Marlow. Et on l’avait sûrement barrée. Il fallait faire vite. Si les voisins ne risquaient pas d’accourir en entendant du bruit, peut-être enverraient-ils quérir la garde, à moins que celle-ci ne se manifeste de son propre chef. Everard et ses hommes ne devaient pas traîner, pas plus qu’ils ne devaient laisser de traces sortant du commun.

Yan, qui resterait posté près du sauteur, salua et s’affaira sur le mortier monté sur celui-ci. L’idée venait d’Everard, qui avait consacré plusieurs heures à sa mise en œuvre, sans parler des essais. Le mortier tonna. Cracha une bille de bois dur. La porte s’effondra dans un fracas, à moitié arrachée à ses gonds. La barre était brisée. On pouvait laisser la bille sur place, les gens d’armes la prendraient pour un bélier. On s’inquiéterait de la force physique de ces rufians, mais la rafle des Templiers ferait passer cette affaire au second plan.

Everard fonça, Tabaryn, Rosny, Hyman et Uhl sur les talons. Ils franchirent le seuil, traversèrent le vestibule – la porte de communication était ouverte –, débouchèrent dans l’atelier. Là, ils se déployèrent, le chef du commando se mettant en pointe, et scrutèrent les lieux.

Une salle vide, au sol dallé et aux multiples piliers. Au fond, la porte de la cuisine, fermée pour la nuit. En guise de meubles, un coffre de fer, trois tabourets, un immense comptoir sur lequel brûlaient quatre chandelles de suif diffusant une chiche lumière. Elles empestaient. A droite, une porte donnant sur une pièce logée sous l’escalier, jadis une salle forte, à présent une geôle cadenassée. Devant elle se tenait un homme au visage dur, vêtu de la tenue de l’Ordre, armé d’une hallebarde.

« La ferme ! lui lança Everard dans l’argot parisien qu’il avait assimilé le jour même. Jette ton arme et nous t’épargnerons.

— Jamais, par les os de Dieu ! » répliqua le Templier. Était-il simple soldat avant de prononcer ses vœux ? « Jehan ! Sire ! A l’aide ! »

Everard fit un signe à ses hommes. Ils cernèrent le gardien.

Il n’était pas question de le tuer. Leurs armes blanches dissimulaient des soniques. Ils allaient le distraire, lui envoyer une décharge. En revenant à lui, il penserait avoir reçu un coup sur la tête... oui, mieux valait lui laisser une petite bosse en souvenir.

Deux hommes surgirent du vestibule. Ils étaient nus, car l’époque ignorait la chemise de nuit, mais armés. Le plus râblé brandissait une hallebarde. Le plus grand était armé d’une longue épée. Sa lame mouvante, captant la chiche lumière des chandelles, était comme une flamme nue. Son visage aquilin...

Everard le reconnut tout de suite. Marlow l’avait souvent filmé avec son microscanner, illustrant ses rapports de plusieurs portraits. Les avait-il collectionnés afin de les contempler à loisir une fois sa mission achevée ?

Foulques de Buchy, chevalier du Temple.

« Ho ! lança-t-il. Appelez la garde, quelqu’un ! » Un rire destiné à Everard. « Les gens d’armes emporteront ton cadavre, canaille. »

D’autres personnes firent leur apparition, une douzaine d’hommes et de jouvenceaux, désarmés, désemparés, seulement capables de prier... et de témoigner.

Et merde ! jura Everard dans son for intérieur. Foulques a décidé de passer la nuit ici, et il a fait revenir le personnel.

« Gaffe avec les étourdisseurs ! » lança-t-il en temporel. Pas question d’abattre un adversaire comme par magie. L’avertissement était peut-être inutile. Ces hommes étaient des Patrouilleurs, après tout. Mais ce n’étaient pas des flics comme lui, seulement des volontaires connaissant bien ce milieu, qui n’avaient eu droit qu’à une formation accélérée.

Ils foncèrent sur les hallebardiers. Foulques voulait en découdre avec lui.

Il fait trop clair ici. Je ne pourrai l’étourdir en douce que si nous nous affrontons en combat rapproché – ou si j’arrive à le mener derrière un pilier –, son allonge est supérieure à la mienne et je suis sûr qu’il manie l’épée mieux que moi. D’accord, je connais des techniques d’escrime qui n’ont pas encore été inventées, mais avec de telles lames, elles ne me serviront pas à grand-chose. Pour la énième fois de sa vie, Everard songea qu’il allait peut-être mourir.

Mais il était trop occupé pour céder à la peur. On eût dit que son moi intérieur le quittait, observait ses actes avec détachement, lui dispensant des conseils de temps à autre. Le reste de lui-même se consacrait à l’action.

La longue épée fondit sur son crâne. Il bloqua le coup de son fauchon. Un claquement de métal. Il était plus lourd, plus musclé. L’arme de Foulques dut reculer. La main libre de Manse forma un poing. Jamais un chevalier ne s’attendrait à un uppercut. Souple comme un félin, Foulques esquiva le coup et se mit hors de portée.

Séparés par deux mètres de dallage, ils échangèrent un regard assassin. Everard vit que les piliers allaient le gêner. Cela risquait de lui être fatal. Il faillit retourner son arme pour user de l’étourdisseur logé dans le pommeau. S’il était assez rapide, personne ne verrait qu’il avait terrassé son adversaire à distance. Mais Foulques ne lui laissa pas le temps d’agir. Un bond, et son épée était sur lui.

Everard exécuta un kata. Un genou qui se détend, une jambe qui bouge pour éviter la lame. Il s’en fallut d’un cheveu. Il frappa, visant le poignet.

Foulques était trop rapide pour lui. Il faillit lui arracher le fauchon de la main. Il présentait son flanc gauche à l’adversaire, le bras replié sur le cœur. Comme s’il portait un bouclier invisible, frappé de la croix. Un sourire féroce se peignait sur ses traits. Sa lame jaillit, vive comme un serpent.

Everard s’était déjà jeté à terre. L’épée lui frôla le crâne. Il se reçut de façon parfaite. Les arts martiaux étaient inconnus ici. Foulques n’aurait pas hésité à frapper un homme se relevant tant bien que mal. Mais Everard était tendu, prêt à bondir. Il avait une demi-seconde de répit. Le fauchon frappa Foulques à la cuisse.

La lame heurta l’os. Le sang jaillit. Foulques hurla. Il mit un genou à terre. Leva de nouveau son épée. Everard eut à peine le temps de réagir. Cette fois-ci, il frappa au ventre. Sa lame s’enfonça profondément, se tordit. Un bout de tripe accompagna le torrent de sang.

Foulques s’abattit. Everard se releva d’un bond. Les deux épées gisaient sur le sol. Il se pencha sur l’homme effondré. Son sang l’avait taché. Quelques gouttes tombèrent sur le geyser qui alimentait la mare autour de lui. Puis le rythme se ralentit, le cœur robuste défaillit.

Les dents de Foulques luisaient dans sa barbe. Un ultime rictus jeté à son meurtrier ? Il leva sa main droite. Fit le signe de croix en tremblant. Mais ses dernières paroles furent : « Hugues, ô Hugues...»

La main retomba. Les yeux se révulsèrent, la bouche béa, les entrailles se vidèrent. Everard huma la puanteur de la mort.

« Pardon, croassa-t-il. Je n’ai pas voulu cela. »

Mais il avait du travail. Il regarda autour de lui. Les deux hallebardiers étaient à terre, inconscients mais apparemment indemnes. Terrassés depuis quelques secondes, sinon ses hommes seraient venus à son aide. Ces Templiers se sont bien battus. Voyant qu’il n’était pas blessé, les Patrouilleurs se tournèrent vers les domestiques blottis dans l’entrée.

« Caltez, ou vous allez y passer, vous aussi ! » hurlèrent-ils.

Ces hommes et ces enfants n’étaient pas des soldats. Ils s’enfuirent, pris de panique, dans un concert de cris et de gémissements, disparaissant dans la rue.

Si terrorisés fussent-ils, ils risquaient quand même d’alerter la garde. « Ne traînons pas, ordonna Everard. Ramassez votre butin en vitesse et on fiche le camp. Prenez ce que prendrait une bande de rufians qui ne voudrait pas faire long feu. » Il ne put s’empêcher d’ajouter pour lui-même : De peur de finir sur le bûcher. Puis, redevenant sérieux : « Sélectionnez les objets les plus travaillés et manipulez-les avec soin. Ils finiront dans un musée en aval, après tout. »

Ainsi, quelques modestes trésors seraient sauvés de l’oubli, pour le bénéfice d’un monde que cette opération avait peut-être sauvé, lui aussi. Il ne pouvait en être sûr. Peut-être que la Patrouille aurait pu traiter le problème différemment. A moins que les événements n’aient retrouvé leurs cours initial sur le long terme ; le continuum était doté d’une incroyable résilience. Il s’était contenté de faire pour le mieux.

Il contempla le mort à ses pieds. « Nous avions notre devoir à accomplir, murmura-t-il. Je crois que tu nous aurais compris. »

Pendant que ses hommes s’affairaient à l’étage, il se dirigea vers la chambre forte. Le cadenas aurait fini par céder devant un outil contemporain, mais ceux dont il était équipé étaient plus sophistiqués, et ils en eurent raison en un instant. Il poussa la porte.

Hugh Marlow surgit des ténèbres. « Qui êtes-vous ? demanda-t-il en anglais. J’ai entendu... oh ! la Patrouille. » Il aperçut le chevalier. Étouffa un cri. Puis il alla près du corps et s’agenouilla devant lui, indifférent au sang, luttant visiblement pour ne pas pleurer. Everard s’approcha et attendit. Marlow leva les yeux.

« Est-ce que... est-ce que vous étiez obligé de faire ça ? » bredouilla-t-il.

Everard acquiesça. « Les choses sont allées trop vite. Nous ne pensions pas le trouver ici.

— Non. Il... est revenu. Vers moi. Il disait qu’il ne pouvait pas me laisser seul pour affronter... ce qui allait arriver. J’espérais... malgré tout... j’espérais pouvoir le convaincre de fuir... mais il ne voulait pas non plus abandonner ses frères...

— C’était un homme, déclara Everard. Au moins... n’allez pas croire que je m’en réjouisse, mais au moins n’aura-t-il pas à subir la torture. » Les os broyés à coups de bottes, ou fracassés par la roue ou le chevalet. Les chairs carbonisées par des tisonniers portés au rouge. Des pinces sur les testicules. Des aiguilles... Peu importe. Les gouvernements sont ingénieux. Si, par la suite, Foulques avait renié la confession ainsi arrachée, et le déshonneur qui l’accompagnait, on l’aurait brûlé vif.

Marlow opina. « C’est une consolation, hein ? » Il se pencha sur son ami. « Adieu{En français dans le texte. (N. d. T.)}, Foulques de Buchy, chevalier du Temple. » Il lui ferma les yeux et la bouche, puis l’embrassa sur les lèvres.

Everard l’aida à se relever, car le sol était glissant.

« Je vous assure de ma pleine et entière coopération, déclara Marlow d’une voix atone. Je ne chercherai pas à implorer la clémence.

— Vous êtes allé trop loin, répondit Everard, et cela a permis à la flotte de s’échapper. Mais cet épisode a “ toujours ” fait partie de l’Histoire. Il se trouve que vous en avez été la cause. Sinon, aucun mal n’a été fait. » Sauf qu’un homme était mort. Mais tous les hommes sont mortels. « Je ne pense pas que la Patrouille se montrera trop sévère. On ne vous confiera plus de missions de terrain, ça va de soi. Mais vous pourrez encore faire œuvre utile dans les tâches d’analyse et de compilation, et ainsi vous racheter. »

Ce discours puait la suffisance.

Enfin, l’amour n’excuse pas tout, loin de là. Mais l’amour en lui-même est-il un péché ?

Les hommes redescendaient avec leur butin. « Allons-y », dit Everard, et il les conduisit au-dehors.