Poul Anderson

D’ivoire de singes et de paons


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Tandis que Salomon régnait dans toute sa gloire et que le Temple s’édifiait, Manse Everard arriva à Tyr, la cité de la pourpre. Et se retrouva presque aussitôt en danger de mort.

Cela en soi n’avait guère d’importance. Un agent de la Patrouille du temps se savait susceptible d’être sacrifié, notamment s’il ou elle jouissait du statut divin de non-attaché. L’ennemi que traquait Everard pouvait détruire toute une réalité. Il était venu ici pour contribuer à la sauver.

Le navire qui le transportait approcha de sa destination par une après-midi de l’an 950 av. J.-C. Le temps était doux, le vent presque inexistant. Toutes voiles ferlées, le navire avançait à coups de rames, grincements et éclaboussures, au rythme du tambour placé près des deux hommes de gouverne. Tout autour de la coque, qui dépassait les vingt mètres de long, les vaguelettes d’un bleu lumineux tournoyaient en gazouillant. Plus loin, les eaux éblouissantes noyaient les autres vaisseaux dans leur éclat. Ils étaient fort nombreux, du navire de guerre profilé à la chaloupe mal dégrossie. Si la plupart étaient phéniciens, certains provenaient d’autres cités-États de cette civilisation. On trouvait aussi des étrangers parmi eux : philistins, assyriens, achéens ou autres ; tout le monde connu venait commercer à Tyr.

« Eh bien, Eborix, dit le capitaine Mago d’un air enjoué, la voilà, la reine des mers, comme je te l’avais promis, hein ? Que penses-tu de ma cité ? »

Il se tenait sur la proue avec son passager, derrière la figure en forme de queue de poisson qui montait en s’incurvant vers la poupe, se tendant vers sa sœur jumelle décorant celle-ci. Une jarre d’argile d’une taille approchant celle d’un homme y était attachée, par des cordages également fixés au bastingage. Elle contenait encore son huile ; la traversée avait été fort calme, et on n’avait pas eu besoin d’apaiser les flots depuis la Sicile.

Everard baissa les yeux vers le capitaine. Mago était un représentant typique de son peuple : un corps mince et trapu, un nez busqué, de grands yeux légèrement bridés, de hautes pommettes ; il arborait une barbe taillée avec soin et sa vêture se composait d’un caftan rouge et jaune, d’une coiffe conique et de sandales. Le Patrouilleur le dominait de la tête et des épaules. Comme aucun déguisement ne lui aurait permis de passer inaperçu, Everard s’était mis dans la peau d’un Celte venu d’Europe centrale : braies, tunique, épée de bronze et moustache conquérante.

« Spectacle prodigieux, en effet », répondit-il sur un ton diplomatique, d’une voix à l’accent prononcé. L’électro-éducation qu’il avait subie à son époque d’origine, dans son Amérique natale, aurait pu lui inculquer un punique parfait, mais cela n’aurait pas collé à son personnage ; il se contentait donc d’être compréhensible. « Presque intimidant, même, pour un simple homme des bois tel que moi. »

Son regard se porta à nouveau vers l’avant. En vérité, Tyr était à sa façon aussi impressionnante que New York – et peut-être davantage, compte tenu de ce que le roi Hiram avait accompli en si peu de temps, avec les seules ressources d’un Âge du fer tout juste naissant.

Côté tribord, les terres montaient doucement vers les monts du Liban. L’été les parait de fauve, un fauve moucheté de vert par les vergers et les forêts, d’ocre par les villages. L’impression d’ensemble était plus riche, plus accueillante, que lors des précédents séjours d’Everard en ce lieu, dans un avenir datant d’avant son entrée dans la Patrouille.

Usu, la ville originelle, s’étendait le long du rivage. Sa taille exceptée, elle était typique de son milieu, bâtiments de pisé aux formes trapues et aux toits plats, ruelles étroites et tortueuses, quelques façades colorées signalant un temple ou un palais. Tours et remparts crénelés l’entouraient sur trois côtés. Le long des quais, des portes aménagées entre les entrepôts conféraient à ceux-ci une valeur défensive. Un aqueduc courait à perte de vue vers les hauteurs.

La cité neuve, Tyr proprement dite – Sor pour ses habitants, un mot signifiant « les rochers » –, était bâtie sur une île à huit cents mètres de la grève. Plus précisément, elle recouvrait un couple d’îlots rocheux dont on avait comblé les abords. Puis on avait creusé un canal traversant l’ensemble du nord au sud, et ensuite jeté des digues et des embarcadères, élaborant ainsi un havre incomparable. Comme la population allait croissant, et le commerce florissant, les maisons poussaient étage par étage sur cet espace limité, jusqu’à émerger au-dessus des remparts tels de petits gratte-ciel. Leurs murs étaient de pierre et de cèdre plus souvent que de brique. Lorsque la terre ou le plâtre entraient dans leur composition, ils étaient ornés de fresques ou d’incrustations de coquillages. Everard aperçut à l’est un imposant édifice aux formes pleines de noblesse, que le roi n’avait pas construit pour son plaisir mais pour l’usage de son administration.

Le navire de Mago devait mouiller au port extérieur, qu’il appelait le port égyptien. Ses quais grouillaient d’hommes affairés à charger, à décharger, à transporter, à réparer, à calfater, à discutailler, à s’engueuler, à marchander – une foule chaotique qui, sans qu’on comprenne comment, accomplissait son travail avec diligence. Tout comme les nombreux marins qui s’agitaient autour d’eux, les hommes d’armes, les âniers et les ouvriers n’étaient vêtus que d’un pagne ou d’un caftan ravaudé aux couleurs fanées. Mais on apercevait nombre d’atours plus colorés, dont certains avec les teintures coûteuses du cru. Quelques femmes se mêlaient à ces hommes, et la formation préliminaire qu’avait reçue Everard lui assurait que toutes n’étaient pas des prostituées. Une vague de bruits déferlait sur lui : conversations, rires, cris, braiments, hennissements, courses, cavalcades, coups de marteau, grincements de treuil et de poulie, mélodies nasillardes. Une vitalité proprement étourdissante.

Non qu’il eût devant lui une scène léchée sortie d’un film sur les Mille et Une Nuits. Il distinguait déjà des mendiants, des estropiés, des aveugles, des affamés ; il vit un fouet s’abattre sur le dos d’un esclave jugé trop lent à la tâche ; les bêtes de somme étaient soumises au martyre. Les parfums du Levant caressaient ses narines : la fumée, la bouse, les immondices, la sueur, mais aussi le goudron, les épices et la viande grillée. Le tout assaisonné à la puanteur des tanneries et des tas de coques de murex ; mais il s’y était habitué à force de longer la côte et de camper sur la plage tous les soirs.

Il ne s’offusquait pas de ces inconvénients. Ses périples dans l’Histoire l’avaient guéri de toute délicatesse et endurci face aux cruautés de l’homme et de la Nature – du moins en partie. Dans le contexte de leur époque, ces Cananéens étaient des gens heureux et éclairés. En fait, ils l’étaient bien plus que la moyenne du genre humain, tous lieux et toutes époques confondus.

Il avait pour mission de veiller à ce qu’ils le restent.

Mago l’arracha à sa rêverie. « Oui, d’aucuns n’hésiteraient point à dépouiller un nouveau venu innocent. Je ne souhaite pas qu’un tel sort t’échoie, Eborix, mon ami. Je me suis attaché à toi durant le voyage, et je tiens à ce que tu aies une bonne opinion de ma cité. Permets-moi de te conduire à l’auberge tenue par l’un de mes beaux-frères – le frère de ma plus jeune épouse, en fait. Il te fournira un lit propre et un abri sûr pour tes biens, le tout pour une somme modique.

— Tu as tous mes remerciements, répondit Everard, mais je pensais retrouver l’homme de mon peuple dont je t’ai parlé. Rappelle-toi que c’est sa présence dans cette cité qui m’a encouragé à y venir. » Sourire. « Naturellement, s’il est mort ou parti, je serai ravi d’accepter ta proposition. » Simple politesse de sa part. La fréquentation de Mago lui avait permis de conclure que ce dernier était aussi rapace que n’importe quel marchand, et qu’il serait ravi de le plumer si l’occasion se présentait.

Le capitaine le fixa quelques instants. Plutôt imposant pour ses contemporains, Everard était en cet âge un véritable géant. Le nez cassé planté au milieu de son visage mal dégrossi en soulignait la dureté, ses yeux bleus et ses cheveux châtain foncé évoquaient la sauvagerie du Nord. Nul n’avait intérêt à énerver cet Eborix.

Cependant, la présence d’un Celte n’avait rien d’extraordinaire dans cette ville des plus cosmopolites. Non seulement on y importait de l’ambre venue de la Baltique, de l’étain venu d’Ibérie, des condiments d’Arabie, du bois dur d’Afrique et autres produits, mais il y débarquait aussi des hommes originaires de ces terres lointaines.

En achetant son passage, Eborix avait déclaré qu’il avait quitté ses montagnes suite à une querelle ayant tourné en sa défaveur et qu’il souhaitait chercher fortune dans le Sud. Il vivait de la chasse ou travaillait pour manger, à moins qu’il n’exerçât ses talents de conteur pour obtenir l’hospitalité. Il s’était retrouvé chez les Ombriens, une peuplade apparentée à la sienne. (Trois siècles s’écouleraient encore avant que les Celtes n’essaiment dans toute l’Europe de l’Ouest, une fois qu’ils auraient découvert le fer ; mais certains avaient déjà poussé fort loin de la vallée du Danube, le berceau de leur race.) L’un de ses hôtes, qui avait servi comme mercenaire, lui vanta les mérites de Canaan et lui enseigna la langue punique. Par la suite, Eborix gagna certaine baie de Sicile, fréquentée par les marchands phéniciens, afin d’embarquer sur l’un de leurs navires. Un homme originaire de sa contrée demeurait à Tyr, après avoir connu une vie aventureuse, et sans doute ne rechignerait-il pas à l’idée d’aider un compatriote.

Cette litanie de bobards, soigneusement élaborée par les spécialistes de la Patrouille, n’avait pas pour seul but de désamorcer la curiosité des indigènes. Elle assurait la sécurité d’Everard. S’ils avaient pris l’étranger pour un homme sans attaches, Mago et son équipage auraient pu être tentés de l’agresser pendant son sommeil, le ligotant afin de le garder au frais avant de le vendre comme esclave. La traversée s’était révélée intéressante, voire amusante par moments. Everard en était venu à apprécier ces lascars.

Ce qui le poussait d’autant plus à les sauver de la ruine.

Le Tyrien soupira. « Comme il te plaira. Si tu as besoin de moi, ma maison est sise dans la rue du Temple d’Anat, près du port sidonien. » Son visage s’éclaira. « Venez donc chez moi, toi et ton hôte. Il travaille dans l’ambre, tu m’as dit ? Peut-être pourrons-nous mettre quelque chose sur pied... Maintenant, écarte-toi. Il faut que je m’occupe de l’accostage. » Il lâcha une bordée d’ordres mêlés d’injures.

Faisant montre d’une grande dextérité, les marins mirent leur navire à quai, l’amarrèrent et jetèrent la passerelle. Une petite foule se rassembla, dockers en quête de travail, badauds demandant des nouvelles, marchands prêts à vanter leurs produits ou les boutiques de leurs patrons. Mais personne ne monta à bord. C’était là la prérogative de l’officier douanier. Escorté par un garde casqué et cuirassé, armé d’un glaive et d’une lance, il se fraya un chemin à travers la foule, laissant un sillage de lazzi et de jurons. Derrière lui trottinait un secrétaire, porteur d’un stylet et d’une tablette de cire.

Everard descendit dans la cale pour récupérer son bagage, qu’il avait rangé parmi les blocs de marbre italien constituant l’essentiel de la cargaison. Le douanier lui demanda d’ouvrir les deux sacs de cuir. Leur contenu n’avait rien de surprenant. Si le Patrouilleur s’était imposé de venir par la mer depuis la Sicile plutôt que de faire un saut temporel direct, c’était pour peaufiner sa couverture. L’ennemi surveillait certainement le déroulement des événements, avec d’autant plus de vigilance qu’approchait l’heure de la catastrophe.

« Au moins pourras-tu subsister quelque temps par tes propres moyens. » Le fonctionnaire phénicien hocha sa tête chenue lorsque Everard lui montra quelques lingots de bronze. Plusieurs siècles s’écouleraient avant l’invention de la monnaie, mais ce métal pouvait être échangé contre toutes sortes de produits. « Tu le comprendras sans doute, nous ne laissons pas entrer sur notre sol ceux qui cherchent à devenir voleurs. Et d’ailleurs...» Il considéra l’épée du Barbare d’un œil méfiant. « Qu’est-ce qui t’amènes dans notre cité ? ».

— Je souhaite trouver un emploi honnête, sire, dans l’escorte d’une caravane, par exemple. Je dois voir Conor, le facteur d’ambre. » Si Everard avait opté pour un déguisement de Celte, c’était en partie à cause de l’existence de ce résident. Une suggestion du chef de l’antenne locale de la Patrouille.

Le Tyrien arrêta sa décision. « Très bien, tu peux débarquer, et ton arme aussi. Rappelle-toi que nous crucifions les voleurs, les bandits et les assassins. Si tu ne trouves pas de travail, rends-toi à l’agence d’Ithobaal, près du palais des Suffètes. Un costaud comme toi fera un excellent journalier. Bonne chance. »

Il se consacra de nouveau à Mago. Everard s’attarda un temps pour dire au revoir au capitaine. La négociation se conclut bien vite, le montant de la taxe se révéla fort modique. Cette société marchande n’avait que faire de la lourde bureaucratie à la mode égyptienne ou mésopotamienne.

Ses affaires étant réglées, Everard agrippa ses sacs de cuir et descendit la passerelle. On se pressa aussitôt autour de lui pour le reluquer à grand renfort de commentaires. Il fut surpris de constater que presque personne ne le harcelait, ni marchand, ni mendiant. Était-il vraiment au Proche-Orient ?

Il se rappela l’absence de monnaie. Un nouveau venu ne possédait rien qui eût une valeur d’échange, même mince. En général, le voyageur devait négocier avec un aubergiste – le gîte et le couvert pendant telle durée contre telle quantité de métal, ou tout autre objet de valeur en sa possession. Pour les petites dépenses, il fallait scier un morceau de lingot, ou alors recourir à d’autres expédients. (Everard avait sur lui de l’ambre et de la nacre.) Parfois, on faisait appel à un agent de change, qui intégrait une nouvelle transaction à une série d’accords complexes impliquant plusieurs parties. Une personne charitable avait souvent sur elle quelques grains ou fruits secs, qu’elle déposait dans l’écuelle des indigents.

Everard laissa bientôt la foule derrière lui. C’était surtout à l’équipage qu’elle s’intéressait. Seuls des badauds et des curieux suivirent l’étranger du regard. Il s’avança sur le quai en direction d’une porte ouverte.

Une main agrippa sa manche. Manquant trébucher sous l’effet de la surprise, il baissa les yeux.

Un garçon à la peau basanée le gratifia de son plus beau sourire. A en juger par le duvet sur ses joues, il devait avoir seize ans, bien qu’il fût plus petit et plus maigre que la moyenne. D’une démarche souple, il était pieds nus et vêtu en tout et pour tout d’un pagne crasseux et déchiré, auquel était accrochée une bourse. Il avait noué par un ruban ses cheveux noirs et bouclés afin de dégager un visage au nez aquilin, au menton bien dessiné. Son sourire et ses yeux – de grands yeux de Levantin, bordés par de longs cils – étaient également étincelants.

« Salut, sire, salut à toi ! lança-t-il. Je te souhaite vie, santé et force ! Bienvenue à Tyr ! Où désires-tu te rendre, sire, et que puis-je faire pour toi ? »

Loin de bredouiller, il s’exprimait clairement, espérant être compris de l’étranger. Lorsque Everard lui répondit dans sa propre langue, il sauta de joie. « Que veux-tu, mon garçon ?

— Eh bien, sire, devenir ton guide, ton conseiller, ton assistant, et, oui, ton gardien. Notre splendide cité regorge hélas de scélérats qui n’aiment rien tant que s’en prendre aux voyageurs innocents. S’ils ne te dérobent pas tout ce que tu possèdes, et ce en un clin d’œil, ils cherchent à te fourguer les pires rogatons à un prix qui te laissera sur la paille avant que tu...»

L’adolescent s’interrompit. Il venait de repérer un gaillard à l’air mauvais qui se rapprochait. Soudain, il se plaça face à lui, agitant ses poings serrés et glapissant d’une voix si aiguë, à une cadence si précipitée, qu’Everard ne saisit qu’une partie de sa tirade : «... chacal infesté de puces !... je l’ai vu le premier... Retourne dans les latrines qui te servent de nid...»

L’autre se raidit. Il saisit un couteau pendant à son épaule. A peine avait-il esquissé son geste que l’adolescent s’empara d’une fronde passée à sa ceinture et la chargea d’un caillou de belle taille. Il se tendit, montra les dents, fît tournoyer son arme. L’autre cracha, se fendit d’une insulte, tourna les talons et s’en fut. Les quelques passants qui avaient observé la scène saluèrent son départ par des rires moqueurs.

Le jeune garçon, lui, s’esclaffa d’un air ravi et retourna auprès d’Everard. « Un parfait exemple des dangers que je te décrivais, sire, ronronna-t-il. Je connais bien ce rufian. Il trafique pour le compte de son père – ou prétendu tel –, qui tient l’auberge du Calmar bleu. Dans cet établissement, on te proposera de la queue de chèvre avariée en guise de repas, une catin vérolée en guise de compagne, un nid à punaises en guise de lit, et, quant au vin, j’ai connu de la pisse d’âne qui était plus buvable. Tu te retrouverais bientôt dans un tel état que ce rejeton d’un millier de hyènes n’aurait aucune peine à te dépouiller, et si jamais tu tentais de protester, il jurerait sur tous les dieux de l’univers que tu as dilapidé tes biens au jeu. Il ne redoute point de se retrouver en enfer lorsqu’il aura quitté ce monde ; jamais l’enfer ne s’abaisserait à l’accueillir et il le sait. Voici le sort que je t’ai épargné, ô grand seigneur. »

Everard sentit un sourire se peindre sur son visage. « Tu ne crois pas que tu exagères un peu, fiston ? » dit-il.

Le garçon frappa du point son torse chétif. « Pas plus que cela n’est nécessaire afin de faire bonne impression auprès de ta magnificence. Tu es à n’en point douter un homme d’expérience, qui sait juger de la valeur des hommes et les récompenser avec générosité. Viens, je vais te conduire à un logis, à moins que tu ne désires autre chose, et tu verras bien si Pummairam t’a lésé ou non. »

Everard acquiesça. Le plan de Tyr était gravé dans sa mémoire ; il n’avait nul besoin d’un guide. Toutefois, il était naturel qu’un nouveau venu comme lui en recrute un. Et puis, ce gamin empêcherait ses semblables de le harceler, et peut-être se révélerait-il de bon conseil.

« Très bien, conduis-moi là où je veux aller. Tu t’appelles Pummairam, c’est ça ?

— Oui, sire. » Comme il ne citait pas le nom de son père, ainsi que le voulait l’usage, il ignorait sans doute son identité. « Puis-je demander à mon noble maître comment son humble serviteur doit s’adresser à lui ?

— Pas de titre. Je suis Eborix, fils de Mannoch, et je viens d’un pays bien au-delà de l’Achaïe. » Comme les hommes de Mago ne pouvaient plus l’entendre, le Patrouilleur s’autorisa à ajouter : « Celui que je cherche s’appelle Zakarbaal de Sidon, et il commerce dans la cité au nom des siens. » En d’autres termes, il représentait les intérêts de sa famille à Tyr et vendait les marchandises qu’elle lui envoyait par bateau. « On m’a dit qu’il demeurait... euh... dans la rue des Accastilleurs. Peux-tu m’y conduire ?

— Bien sûr, bien sûr. » Pummairam prit les sacs d’Everard. « Donne-toi la peine de m’accompagner. »

En fait, il n’était pas difficile de s’orienter dans Tyr. La construction de cette ville avait été planifiée, là où d’autres avaient crû au fil des siècles de façon organique. On avait tracé ses rues en suivant une grille. Ses avenues étaient pavées, pourvues de caniveaux et raisonnablement larges, compte tenu de la faible superficie de l’île. Si l’on n’y trouvait pas de trottoirs, cela n’avait guère d’importance, car, sauf exception, les bêtes de somme n’étaient pas autorisées à circuler en dehors des quais ; et, de cette façon, les citoyens ne pouvaient pas utiliser la voirie comme dépôt d’ordures. Les panneaux indicateurs brillaient par leur absence, mais cela non plus ne prêtait pas à conséquence, car tous les passants étaient ravis de renseigner les étrangers, au prix d’un brin de causette ou – pourquoi pas ? – d’un accord commercial.

A droite comme à gauche se dressaient de hauts murs, sans fenêtre pour la plupart, protégeant des demeures fermées sur elles-mêmes comme il en fleurirait pendant des millénaires autour de la Méditerranée. Ces murs préservaient la fraîcheur et renvoyaient la chaleur du soleil. Les échos rebondissaient sur eux, les odeurs s’insinuaient entre eux. Mais Everard se surprit à les apprécier. Dans ces rues, plus encore que sur les quais, les passants se pressaient, gesticulaient, s’esclaffaient, se bousculaient, s’invectivaient, chantaient et beuglaient. Les portefaix ployant sous leur fardeaux, les porteurs acheminant un bourgeois dans sa litière se frayaient un chemin parmi les marins, les artisans, les vendeurs, les ouvriers, les ménagères, les saltimbanques, les fermiers et les bergers venus de l’intérieur, les étrangers issus de toutes les rives de la Méditerranée... bref, une population représentative de l’humanité dans son ensemble. Si la majorité des vêtements étaient plutôt ternes, on en remarquait des flamboyants, et aucun des corps qu’ils paraient n’était vide d’énergie.

Des enfilades d’échoppes dissimulaient les murs. Everard ne résista pas à la tentation d’examiner leurs marchandises. La fameuse pourpre n’était pas du nombre : c’était un produit trop onéreux, convoité par les marchands de tissu du monde entier, destiné à devenir l’apanage de la royauté. Mais il découvrit une profusion de tissus, de tentures, de tapis tout aussi somptueux. La verrerie n’était pas moins abondante, toute une gamme de produits, de la perle au carafon ; encore une spécialité – mieux : une invention des Phéniciens. Bijoux et figurines, taillés dans l’ivoire et les pierres précieuses, étaient tout aussi délicats ; si cette culture n’était guère inventive, elle copiait avec habileté les trouvailles des autres. Amulettes, charmes, babioles, plats, breuvages, ustensiles, armes, instruments, jeux, jouets, ad infinitum...

Everard se rappela les termes avec lesquels la Bible louait (louerait) les richesses de Salomon, ainsi que leur origine : « Car le roi avait sur la mer des navires de Tarsis qui naviguaient avec ceux d’Hiram et, tous les trois ans, les navires de Tarsis revenaient chargés d’or et d’argent, d’ivoire, de singes et de paons[1] ...»

Pummairam s’empressa de couper court à ses discussions avec les marchands et lui déconseilla de s’attarder. « Je serai ravi de montrer à mon maître où se trouvent les articles de qualité. » Sur la vente desquels il toucherait sans doute une commission, mais que diable ! il fallait bien qu’il vive, ce sacré gamin, et la vie ne semblait pas l’avoir ménagé.

Ils longèrent le canal pendant un temps. Des hommes halaient une barge lourdement chargée, au rythme d’une chanson paillarde. Sur le pont se tenaient des fonctionnaires drapés dans leur dignité de notables coincés. La haute société phénicienne versait dans la sobriété... hormis lors de certaines cérémonies religieuses, qui tournaient parfois à l’orgie comme par compensation.

La rue des Accastilleurs débouchait sur ce quai. Elle était relativement longue et bordée d’immeubles de grande taille, qui se partageaient entre entrepôts et bâtiments à usage de commerce et d’habitation. L’ambiance y était paisible, bien qu’elle débouchât sur une artère animée ; aucune échoppe n’était adossée aux hauts murs brûlants, rares étaient les piétons dans les parages. Les capitaines et les armateurs venaient ici pour s’approvisionner, les marchands pour négocier, et, oui, ces deux monolithes flanquaient l’entrée d’un petit temple dédié à Tanith, Notre-Dame des Vagues. Une bande d’enfants dont les parents devaient demeurer dans la rue – garçons et filles mêlés, tout nus ou quasiment – s’amusaient bruyamment, encouragés par les aboiements d’un corniaud étique et excité.

A l’entrée d’une ruelle se trouvait un mendiant, assis les jambes ramenées contre le torse, un bol posé devant ses pieds nus. Son corps était drapé dans un caftan, son visage dissimulé par un capuchon. Everard distingua un bandeau plaqué sur ses yeux. Pauvre diable ; l’ophtalmie était l’une des innombrables plaies de ce monde antique si peu reluisant... Pummairam passa en courant devant l’aveugle, soucieux de rattraper un homme vêtu d’habits sacerdotaux qui sortait du temple. « Hé ! sire, s’il plaît à sa révérence, où est la demeure de Zakarbaal le Sidonien ? Mon maître condescend à lui rendre visite. » Everard, qui connaissait la réponse à cette question, pressa le pas pour le rattraper.

Le mendiant se leva. D’un geste vif de la main gauche, il arracha son bandeau, révélant un visage émacié, à la barbe fournie, et des yeux qui n’avaient rien perdu de la scène. Sa main droite émergea des replis de sa manche, serrant un objet luisant.

Un pistolet !

Everard s’écarta par pur réflexe. Une vive douleur irradia son épaule gauche. Un sonique, comprit-il, une arme venue de son avenir, ni bruit, ni recul. Si ce rayon invisible le frappait à la tête ou au cœur, c’était la mort instantanée, la mort sans aucune trace.

Une seule solution : foncer. Poussant un hurlement, il se lança à l’attaque. Dégaina son glaive.

L’autre ricana, se campa sur ses jambes, visa avec soin.

Un claquement sec. L’assassin tituba, cria, lâcha son arme, porta une main à son flanc. La pierre que Pummairam venait de lancer roula sur le pavé.

Les enfants s’égaillèrent en hurlant. Prudent, le prêtre regagna l’abri de son temple. L’inconnu pivota sur lui-même et détala, disparaissant au bout de la ruelle. Everard avait un temps de retard. Quoique sans gravité, sa blessure le faisait abominablement souffrir. A moitié sonné, il se planta à l’entrée de la ruelle à présent déserte, la parcourut du regard et déclara en anglais : « Il a filé. Oh ! Eh puis merde. »

Pummairam était soudain à ses côtés. Des mains inquiètes lui palpèrent le corps. « Es-tu blessé, ô mon maître ? Ton serviteur peut-il t’aider ? Malheur, malheur ! je n’avais ni le temps de bien viser, ni celui de bien lancer, car sinon les chiens auraient lapé la cervelle de ce nervi sur le pavé.

— Tu t’en es... quand même... bien sorti. » Everard réprima un frisson. Il sentit ses forces lui revenir, sa souffrance refluer. Il était toujours en vie. A chaque jour suffit son miracle.

Mais il avait du travail, urgent qui plus est. Après avoir ramassé le pistolet, il posa une main sur l’épaule de Pummairam et l’obligea à le regarder dans les yeux. « Qu’as-tu vu, mon garçon ? Qu’est-ce qui vient d’arriver, à ton avis ?

— Euh, je... je...» Vif comme un furet, le jeune homme rassembla ses esprits. « Il m’a semblé que ce mendiant, qui n’en était sans doute pas un, a attenté à la vie de mon seigneur avec un talisman doué de pouvoirs néfastes. Que les dieux déversent leurs abominations sur la tête de ce malandrin prêt à étouffer la lumière de l’univers ! Mais, bien entendu, sa vilenie ne pouvait triompher de la valeur de mon maître...» Sa voix se fit murmure complice. «... dont les secrets sont bien à l’abri dans le cœur de son fidèle serviteur.

— Bien, grommela Everard. Sache que ce sont là des questions que le commun des mortels ne saurait évoquer, de crainte d’être frappé de paralysie, de surdité ou d’hémorroïdes. Tu as bien agi, Pum. » Tu m’as probablement sauvé la vie, ajouta-t-il mentalement, et il dénoua le lacet qui fermait l’un de ses sacs. « Tiens, c’est une bien modeste récompense, mais ce lingot devrait te payer ce dont tu as envie. Bon, as-tu eu le temps de savoir quelle était la maison où je souhaitais me rendre ? »

Pendant qu’il réglait ainsi les affaires courantes, se remettait du choc et de la douleur consécutifs à son agression, et se réjouissait d’y avoir survécu, une sombre humeur l’envahit. En dépit de toutes ses précautions, sa couverture n’avait même pas tenu une heure. Non seulement la partie adverse surveillait le QG de la Patrouille, mais en outre son agent avait tout de suite saisi que le nouveau venu n’avait rien d’ordinaire et tenté de le tuer sans la moindre hésitation.

Une mission des plus délicates, ça ne faisait aucun doute. Et un enjeu si important qu’Everard en frissonnait dans son for intérieur : l’existence de Tyr et, par voie de conséquence, le destin même du monde.


2

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Zakarbaal referma la porte de ses appartements privés et en bloqua la clenche. Il se retourna et tendit la main à l’occidentale. « Soyez le bienvenu, dit-il en temporel. Comme vous le savez sans doute, je m’appelle Chaim Zorach. Puis-je vous présenter mon épouse, Yael ? »

Mari et femme étaient de type levantin et vêtus à la mode cananéenne, mais ici, loin de leurs employés et de leurs domestiques, ils pouvaient se permettre d’altérer leur port, leur allure, leurs expressions, le ton même de leur voix. Même s’il n’avait pas été renseigné sur leur compte, Everard les aurait aussitôt identifiés comme originaires du XXe siècle. L’atmosphère devint pour lui aussi rafraîchissante qu’une brise marine.

Il se présenta. « Je suis l’agent non-attaché que vous avez demandé », ajouta-t-il.

Yael Zorach ouvrit de grands yeux étonnés. « Oh ! C’est un honneur pour nous. Vous... vous êtes le premier que je rencontre. Les autres enquêteurs, ce n’étaient que des techniciens. »

Grimace d’Everard. « Ménagez votre admiration. Je me suis plutôt mal débrouillé jusqu’ici. »

Il leur décrivit son périple et le contretemps par lequel il venait de se conclure. Son hôtesse lui proposa un anti-douleur, mais il lui assura qu’il s’était remis de ses émotions et son époux attrapa un remède plus approprié, à savoir une bouteille de scotch. Quelques instants plus tard, ils s’asseyaient autour d’une table.

Fort confortables, les sièges rappelaient eux aussi le XXe siècle – un luxe pour le lieu et l’époque, mais Zakarbaal avait la réputation d’un homme prospère, amateur d’objets exotiques. A ce détail près, l’appartement était plutôt austère, quoique décoré par des fresques, des tentures, des lampes et des meubles du meilleur goût. Il y régnait une pénombre bien fraîche ; on avait tiré le rideau pour empêcher la chaleur de pénétrer par la petite fenêtre qui donnait sur le jardin clos.

« Détendons-nous un peu et faisons connaissance avant de passer aux affaires sérieuses », proposa Everard.

Rictus de Zorach. « Vous parvenez à vous détendre après avoir échappé à la mort ? »

Son épouse sourit. « Je pense que cela lui est d’autant plus nécessaire, mon chéri, murmura-t-elle. Et à nous aussi. La menace peut attendre un peu. Car elle ne cesse pas d’attendre, n’est-ce pas ? »

Plongeant une main dans la bourse accrochée à sa ceinture, Everard en sortit les anachronismes qu’il s’était autorisés, à n’utiliser qu’en privé : sa pipe, son tabac et son briquet. Zorach se détendit d’un rien ; il gloussa et alla chercher des cigarettes dans un coffre-fort contenant d’autres anachronismes. Lorsqu’il reprit la parole, ce fut avec un fort accent de Brooklyn. « Vous êtes américain, n’est-ce pas, agent Everard ?

— Oui. Recruté en 1954. » Combien d’années s’étaient écoulées pour lui « depuis » qu’il avait répondu à une petite annonce, subi certains tests et découvert l’existence d’une organisation régulant le trafic entre les époques ? Il n’avait plus fait le compte depuis un bon moment. Aucune importance, vu que ses collègues et lui avaient droit à un traitement annulant le vieillissement. « Euh... vous êtes israéliens, m’a-t-on dit.

— En effet, répondit Zorach. En fait, Yael est une sabra. Quant à moi, je n’ai émigré qu’après l’avoir rencontrée là-bas au cours d’une mission archéologique. C’était en 1971. La Patrouille nous a recrutés quatre ans plus tard.

— Dans quelles circonstances, si je puis me permettre ?

— On nous a approchés, sondés, puis on nous a mis au courant. Nous avons sauté sur l’occasion, naturellement. Le travail que nous effectuons est délicat, et notre vie bien solitaire – d’autant plus que nous ne pouvons rien dire à nos anciens collègues lorsque nous les retrouvons en aval –, mais c’est un travail fascinant. » Zorach grimaça. Sa voix devint un murmure. « Et puis, cette affectation est spéciale à nos yeux. Nous ne nous contentons pas de gérer une antenne et de traiter ses affaires dans la discrétion, nous nous efforçons d’aider les gens d’ici quand cela nous est possible. En veillant, bien entendu, à ce que personne ne soupçonne notre véritable nature. Dans une certaine mesure, cela compense en partie ce que... ce que nos compatriotes feront dans cette région à notre époque. »

Everard acquiesça. Ce cas n’était pas le premier qu’il rencontrait. La plupart des agents de terrain étaient des spécialistes comme ces deux-là, qui accomplissaient toute leur carrière dans un seul milieu. Ce qui allait de soi, car ils devaient acquérir sur lui suffisamment de connaissances pour bien servir la Patrouille. Si seulement on pouvait recruter des auxiliaires indigènes ! Mais ces derniers étaient extrêmement rares en amont du XVIIIe siècle, et même en aval, dans certaines parties du monde. Il fallait avoir grandi dans une société éclairée ou industrialisée pour comprendre le concept de machine automatique, sans parler de celui de véhicule se déplaçant en un clin d’œil dans l’espace et le temps. Il existait certes des génies, mais la majorité de ceux-ci jouaient un rôle crucial dans l’Histoire, et on n’osait pas les recruter de crainte de changer le cours de celle-ci...

« Oui, fit Everard. D’un certain côté, un électron libre comme moi a la vie plus facile. Les équipes familiales, et même les femmes seules... Sans indiscrétion, comment vous débrouillez-vous question enfants ?

— Oh ! nous avons deux enfants, ils demeurent à Tel-Aviv, répondit Yael Zorach. Nous planifions nos allers-retours afin ne jamais les laisser seuls plus de quelques jours. » Soupir. « Comme plusieurs mois se sont parfois écoulés pour nous, ça procure des sensations assez étranges. » Retrouvant sa belle humeur : « Enfin, quand ils seront adultes, ils rejoindront eux aussi la Patrouille. Notre recruteur a déjà effectué un examen préalable et décidé qu’ils feraient des candidats intéressants. »

Et dans le cas contraire, songea Everard, supporteriez-vous de les voir vieillir, puis subir les horreurs à venir et enfin quitter ce monde, alors que vous êtes encore dans la force de l’âge ? Une telle perspective l’avait convaincu de renoncer au mariage, et plus d’une fois.

« Je pense que l’agent Everard évoque les enfants que nous pourrions avoir aujourd’hui, à Tyr, intervint Chaim Zorach. Avant de venir ici depuis Sidon – par bateau, tout comme vous, afin d’acquérir une modeste notoriété –, nous avons discrètement acquis deux très jeunes esclaves, que nous faisons passer pour nos enfants. Cela leur vaut une existence relativement clémente. » C’étaient vraisemblablement des domestiques qui les élevaient ; leurs parents adoptifs n’osaient pas investir trop d’amour en eux. « Cela nous fait paraître plus naturels aux yeux des Phéniciens. Si mon épouse n’est plus en état de concevoir, eh bien, c’est là une infortune des plus courantes. On me taquine parce que je n’ai pas de seconde épouse, ni même de concubine, mais, dans l’ensemble, les gens du cru se mêlent de leurs affaires.

— Vous les aimez bien, n’est-ce pas ? lança Everard.

— Oh ! oui, en règle générale. Nous avons d’excellents amis parmi eux. Cela vaut mieux – vu l’importance de ce nexus. »

Everard plissa le front et tira sur sa bouffarde. Le fourneau, où brûlaient des braises rougeoyantes, lui réchauffait agréablement les mains. « Vous le pensez vraiment ? »

Les Zorach parurent surpris. « Évidemment ! fit Yael. Nous le savons. Ils vous l’ont expliqué, quand même ? »

Everard choisit ses mots avec soin. « Oui et non. Après que j’eus décidé de traiter cette affaire, j’ai reçu mon content d’informations relatives à ce milieu. Plus que mon content, en fait ; les arbres m’empêchaient de voir la forêt. Toutefois, l’expérience m’a appris à ne pas sombrer dans les généralisations avant d’entamer une mission. Le risque, c’est que la forêt m’empêche de voir les arbres, pour ainsi dire. Je comptais voyager par bateau après m’être fait larguer en Sicile, et je pensais disposer du temps nécessaire pour digérer toutes ces données. Malheureusement, ça n’a pas marché, car le capitaine comme les marins étaient impatients de mieux me connaître ; j’ai consacré mon énergie mentale à répondre à leurs questions, souvent des plus pertinentes, et à éviter de me faire piéger. » Un temps. « Quoi qu’il en soit, le rôle de la Phénicie en général, et de Tyr en particulier, dans l’histoire du peuple juif... eh bien, ce rôle est évident. »

Dans le royaume que David avait forgé à partir d’Israël, du Juda et de Jérusalem, Tyr avait bientôt joué un rôle primordial, en tant qu’influence civilisatrice, partenaire commercial et fenêtre sur le monde extérieur. Salomon avait renouvelé les vœux d’amitié qui liaient son père à Hiram. Les Tyriens fournissaient la plupart des matériaux et des artisans nécessaires à la construction du Temple, sans parler d’édifices moins célèbres. Ils ne tarderaient pas à lancer de concert avec les Hébreux des missions d’exploration et des entreprises commerciales. Ils avanceraient à Salomon des produits en quantité considérable, une dette que le roi ne pourrait honorer qu’en leur cédant une vingtaine de villages... décision qui aurait de fort subtiles conséquences à long terme.

Mais les subtilités ne s’arrêtaient pas là. Les coutumes, les idées et les croyances phéniciennes allaient se diffuser dans le royaume voisin, pour le meilleur et pour le pire ; Salomon en personne ferait des sacrifices à leurs dieux. Yahvé ne deviendrait le Dieu unique des Juifs qu’au moment de la Captivité de Babylone, lorsqu’ils y verraient un moyen de préserver une identité que dix de leurs tribus avaient déjà perdue. Avant cela, le roi Achab aurait épousé une princesse tyrienne du nom de Jézabel. Leur sinistre réputation était en grande partie imméritée : la politique d’alliances étrangères et de tolérance religieuse qu’ils s’efforçaient de promouvoir aurait pu sauver le pays de la destruction qui allait l’affliger. Malheureusement, ils étaient entrés en conflit avec ce fanatique d’Elie – « le mollah dément descendu des montagnes de Galaad », pour citer l’historien Trevor-Roper. Et cependant, si le paganisme tyrien ne les avait pas incités à la rage, les prophètes auraient-ils pu concevoir cette foi qui devait perdurer pendant des millénaires et changer la face du monde ?

« Oui, oui, fit Chaim. La Terre sainte grouille de visiteurs. La base de Jérusalem tente bien de réguler le trafic, mais elle est débordée en permanence. Nous recevons moins de monde ici, surtout des scientifiques provenant de diverses époques, des négociants en œuvres d’art et, de temps à autre, un riche touriste. Néanmoins, monsieur, je persiste à affirmer que Tyr est le véritable nexus de cette ère. » Sèchement : « Et nos adversaires sont apparemment parvenus à la même conclusion, n’est-ce pas ? »

Everard sentit un frisson le parcourir. C’était justement parce que la gloire future de Jérusalem avait éclipsé celle de Tyr que cette antenne souffrait d’un manque de personnel criant ; sa vulnérabilité n’en était que plus grande, et si, comme le pensait son hôte, l’avenir y trouvait l’une de ses racines, et si cette racine était tranchée...

Les faits défilèrent dans son esprit, aussi saisissants que s’il les découvrait pour la première fois.

Lorsque des êtres humains avaient construit la première machine à voyager dans le temps, bien après son époque d’origine, les surhommes danelliens avaient débarqué, provenant d’un futur encore plus éloigné, pour organiser une force de police sur les voies temporelles. La Patrouille devait rassembler des connaissances, fournir aide et conseil aux voyageurs égarés et lutter contre la criminalité temporelle ; mais, outre ces missions de police, sa fonction première était de préserver les Danelliens. Un homme ne perd pas son libre arbitre simplement parce qu’il est projeté dans le passé. Il reste en mesure d’affecter le cours des événements. Certes, ceux-ci ont un moment d’inertie, qui est souvent énorme. Les fluctuations mineures ont vite fait de se compenser. Pour prendre un exemple, qu’un individu pris au hasard meure vieux ou dans la fleur de l’âge, vive dans la richesse ou dans l’indigence, cela ne fait guère de différence au bout de quelques générations. A moins que cet individu ne s’appelle Salmanasar, Gengis Khan, Cromwell ou Lénine ; Siddharta Gautama, Confucius, Paul de Tarse ou Mahomet ; Aristote, Galilée, Newton ou Einstein... Change le destin d’un de ces hommes, voyageur venu de demain, et tu seras toujours tel que tu es, mais ceux qui t’ont mis au monde auront cessé d’exister, n’auront jamais existé, le monde en aval sera radicalement altéré, et toi et tes souvenirs témoigneront de la non-causalité, du chaos ultime qui fonde les soubassements du cosmos.

Au fil de sa ligne temporelle propre, Everard avait déjà empêché des criminels et des inconscients de déclencher ce genre de catastrophe. Le cas ne se produisait que rarement ; après tout, les sociétés pratiquant le voyage dans le temps sélectionnaient les candidats avec un soin extrême. Malheureusement, sur un bon million d’années d’Histoire connue, les erreurs étaient inévitables.

Les crimes aussi.

Everard reprit la parole d’une voix lente. « Avant d’entrer dans les détails à propos de ces bandits et de leurs méthodes...

— Comme si nous en avions tant que ça, des détails, marmonna Chaim Zorach.

— ... j’aimerais me faire une idée de leur raisonnement. Pourquoi ont-ils choisi Tyr comme cible ? Abstraction faite de ses liens avec les Juifs, bien entendu.

— Pour commencer, répondit Zorach, considérez les événements politiques du proche avenir. Hiram est devenu le souverain le plus puissant de Canaan, et cette puissance lui survivra. Tyr résistera aux assauts des Assyriens, avec toutes les conséquences que cela implique. Ses échanges commerciaux toucheront jusqu’à la Bretagne. Elle fondera des colonies, la plus importante étant Carthage. » Everard pinça les lèvres. Il n’était que trop bien placé pour juger de l’importance de Carthage eu égard à l’Histoire future[2]. « Elle se soumettra aux Perses, mais cela sera de bon gré, et, entre autres choses, elle leur fournira le plus gros de leur flotte lorsqu’ils attaqueront la Grèce. Une tentative vouée à l’échec, bien entendu, mais imaginez comment aurait tourné le monde si les Grecs n’avaient pas dû relever ce défi. Au bout du compte, Tyr tombera dans l’escarcelle d’Alexandre le Grand, mais seulement à l’issue d’un siège de plusieurs mois – un délai qui aura des conséquences incalculables sur le reste de sa campagne.

» En attendant, le plus important des États phéniciens tiendra un rôle de premier plan dans la propagation des idées phéniciennes. Oui, y compris en Grèce. Je pense à certains concepts religieux : Aphrodite, Adonis, Héraclès et autres sont à l’origine des divinités phéniciennes. L’alphabet est une invention phénicienne. Les navigateurs phéniciens emmagasineront quantité de connaissances sur l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Ils feront faire des progrès à la marine et à l’architecture navale. »

L’enthousiasme perçait dans sa voix. « Et par-dessus tout, dirais-je, c’est ici que naîtront la démocratie et la notion de droits de l’homme. Non que les Phéniciens entretiennent de telles théories ; la philosophie, tout comme l’art, ne sera jamais l’un de leurs points forts. Néanmoins, le marchand doublé d’un aventurier – l’explorateur, l’entrepreneur – est l’un de leurs idéaux, un homme d’initiative, maître de sa destinée. Quant à leur souverain, Hiram, il est tout sauf un monarque de droit divin à l’égyptienne, ou plus généralement à l’orientale. Il a certes hérité de son trône, mais son travail consiste surtout à présider le conseil des suffètes – des notables qui doivent approuver toutes ses décisions importantes. D’une certaine façon, Tyr présente de fortes ressemblances avec la république vénitienne à son apogée.

» Nous manquons de personnel scientifique pour décrire ce processus en détail. Mais je suis convaincu que les Grecs ont développé leurs institutions démocratiques sous l’influence des Phéniciens, et des Tyriens en particulier – et c’est des Grecs que votre pays comme le mien héritera ces idées. »

Zorach tapa du poing sur l’accoudoir de son siège. De l’autre main, il porta son verre à sa bouche et but une lampée de whisky. « C’est ça que ces diables ont compris ! s’exclama-t-il. En prenant Tyr en otage, ils menacent l’avenir du genre humain ! »


3

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Au moyen d’un holocube, Zorach montra à Everard ce qui se produirait dans un an.

Il avait capturé des images grâce à une sorte de micro-appareil photo, en fait un enregistreur moléculaire du XXIIe siècle qui avait l’aspect d’une pierre sur une bague. (Dans notre langue, on ne peut décrire ses allers-retours qu’en employant le passé. La grammaire et la conjugaison du temporel sont mieux adaptées à de telles circonstances.) Il n’avait rien d’un prêtre ni d’un acolyte, ce n’était qu’un laïc qui faisait à la déesse de généreuses donations afin qu’elle favorise ses entreprises, mais cela lui ouvrait certaines portes.

L’explosion avait eu (aurait) lieu dans cette même rue, dans le petit temple de Tanith. Comme elle se produirait la nuit, elle ne ferait aucune victime mais détruirait totalement le sanctuaire. En altérant l’angle de prise de vue, Everard examina les murs calcinés et fissurés, l’autel et l’idole fracassés, les trésors et reliques éparpillés, les bouts de métal tordus. Des hiérophantes terrorisés s’efforçaient d’apaiser la colère divine à coups de prières et d’offrandes, sur ce site et dans tous les lieux sacrés de la cité.

Le Patrouilleur sélectionna un volume d’espace et zooma. La bombe avait réduit en pièces le véhicule qui la transportait, mais ses débris permettaient de l’identifier. Un sauteur biplace modèle standard, semblable aux milliers qui sillonnaient les lignes temporelles, s’était matérialisé là pour se désintégrer aussitôt.

« J’ai collecté de la poussière et des débris quand tout le monde avait le dos tourné, et je les ai expédiés en aval à fin d’analyse, dit Zorach. Le labo a conclu à un explosif chimique – la fulgurite B, je crois bien. »

Everard opina. « Je connais. D’usage courant pendant une assez longue période, postérieure de quelque temps à notre époque d’origine. Il est facile de s’en procurer en grande quantité sans trop laisser de traces – bien plus que des isotopes nucléaires. Et il n’en faut pas beaucoup pour faire de tels dégâts... Je suppose que vous n’êtes pas parvenu à intercepter la machine ? »

Zorach secoua la tête. « Non. Les officiers de la Patrouille n’ont pas eu davantage de succès. Ils ont opéré un léger déplacement en amont, ils ont planqué sur les lieux tout un tas d’instruments, mais... tout se passe trop vite. »

Everard se frotta le menton. Sa moustache lui semblait presque soyeuse ; difficile de se raser de près avec un ustensile en bronze et sans l’aide d’un savon. Il songea qu’il aurait préféré la barbe râpeuse qui lui était coutumière, ou quoi que ce fût de familier.

Il n’était guère difficile de reconstituer les événements. Le véhicule avait surgi d’un point inconnu de l’espace-temps, réglé sur mode automatique. Le démarrage avait activé le détonateur, et la bombe explosait déjà à l’arrivée. Même si les agents de la Patrouille pouvaient déterminer l’instant crucial, ils étaient incapables de prévenir l’événement.

Une telle prouesse était-elle à la portée d’une technologie supérieure – d’une technologie danellienne ? Il imagina un générateur de champ de force placé avant l’arrivée de la bombe, qui en contiendrait la violence au moment de l’explosion. Eh bien, cela ne s’était pas produit, par conséquent c’était sans doute physiquement impossible. Ou alors, plus probablement, les Danelliens n’étaient pas intervenus parce que le mal était fait – les saboteurs risquaient de recommencer – et parce que ce genre de jeu du chat et de la souris risquait de gauchir irrémédiablement le continuum. Il frissonna et demanda un peu sèchement : « Comment les Tyriens expliquent-ils ce petit cataclysme ?

— Sans verser dans le dogmatisme, répondit Yael Zorach. Ils n’ont pas la même Weltanschaung que nous, ne l’oubliez pas. À leurs yeux, le monde n’est pas totalement gouverné par les lois de la nature ; il est capricieux, changeant, magique. »

Et ils n’ont pas fondamentalement tort, hein ? Everard sentit un nouveau frisson le parcourir.

« Comme il ne se produit plus rien de similaire, leur excitation finit par se tasser, reprit-elle. Les chroniques mentionnant cet incident seront perdues ; en outre, les Phéniciens n’ont guère tendance à rédiger des chroniques. Ils concluront que quelqu’un a commis un acte ayant déclenché la foudre divine. Et le coupable n’est pas nécessairement l’un des leurs ; peut-être y avait-il une querelle au sein des dieux. Par conséquent, on ne désignera pas de bouc émissaire. Une ou deux générations plus tard, l’épisode aura sombré dans l’oubli, à moins qu’il n’ait été intégré au folklore.

— Sauf si les maîtres chanteurs remettent ça, cracha Chaim Zorach.

— Oui, je voudrais voir leur demande de rançon, demanda Everard.

— Je n’ai qu’une copie. L’original a été transmis en aval pour examen.

— Oui, je sais. J’ai lu le rapport du labo. De l’encre sépia sur un rouleau de papyrus, aucun indice de ce côté-là. Vous l’avez trouvé sur votre pas de porte, probablement déposé là par un autre sauteur en mode automatique.

— Dites plutôt certainement, corrigea Zorach. Les agents qui sont venus ici ont placé des instruments durant cette nuit-là et ils ont détecté l’engin en question. Il n’est resté présent que pour une milliseconde. Sans doute auraient-ils pu tenter de s’en emparer, mais à quoi bon ? Ils n’y auraient sûrement trouvé aucun indice. Et ils auraient fait un tel barouf que tout le quartier serait descendu voir ce qui se passait devant chez moi. »

Il alla chercher le document en sa possession. Everard avait déjà lu une transcription dans le cadre de son briefing, mais il espérait que l’examen d’une copie plus fidèle lui suggérerait une idée quelconque.

Le scripteur avait utilisé un roseau contemporain, non sans habileté d’ailleurs. (Ce qui impliquait qu’il connaissait bien le lieu et l’époque, mais cela allait de soi.) Il avait tracé des lettres d’imprimerie plutôt que d’adopter une écriture cursive, ce qui n’empêchait pas quelques fioritures çà et là. Le texte était rédigé en temporel.

« A la Patrouille du temps, de la part du Comité d’accaparement, salut. » Au moins ne cherchaient-ils pas à se faire passer pour une armée populaire de libération nationale, comme il en sévissait tant à la fin du siècle natal d’Everard. Ces types étaient des truands et fiers de l’être. A moins qu’ils n’aient cherché par ce biais à brouiller un peu plus les pistes...

« À présent que vous avez constaté les conséquences de l’explosion d’une bombe à faible puissance dans un lieu choisi avec soin, nous vous invitons à envisager celles d’un barrage d’explosions sur l’ensemble de la cité. »

Everard hocha la tête avec lassitude. Il avait affaire à des adversaires rusés. S’ils avaient menacé de tuer ou d’enlever des individus – le roi Hiram, par exemple –, il aurait été facile de les contrer. La Patrouille aurait protégé les victimes potentielles. En cas d’échec, il suffisait de remonter en amont pour emmener la victime en un autre lieu au moment de l’attaque ; celle-ci ne serait « jamais » intervenue. Certes, une telle tactique entraînait une prise de risque à laquelle l’organisation répugnait en règle générale, et il fallait en outre s’assurer que l’avenir ne serait pas altéré par ces opérations de secours. Néanmoins, la Patrouille avait la volonté et la capacité d’agir.

Mais comment évacuer l’ensemble des bâtiments de l’île ? On pouvait certes déplacer sa population. Resterait la ville. Celle-ci n’était pas bien grande, en dépit de son importance historique – une cinquantaine d’hectares, abritant environ vingt-cinq mille personnes. Quelques tonnes d’explosifs, et il n’en resterait plus que des ruines. Et il n’était même pas besoin de l’oblitérer. Après une telle manifestation de furie surnaturelle, plus personne ne reviendrait ici. Tyr deviendrait une ville fantôme, et quant aux siècles, aux millénaires de civilisation, quant aux êtres humains et aux multiples vies que la cité avait contribué à faire venir au monde... ce ne seraient même pas des fantômes.

Everard frissonna une nouvelle fois. Qu’on ne vienne pas me dire que le mal absolu n’existe pas, se dit-il. Ces créatures... Il s’obligea à poursuivre sa lecture.

«... Le prix de notre retenue est tout à fait raisonnable et consiste en une information toute simple. Nous désirons obtenir les données nécessaires à la construction d’un transmuteur de matière Trazon...»

Lorsque ce système était en cours de développement, durant la Troisième Renaissance industrielle, la Patrouille avait contacté ses concepteurs en secret, bien que ces derniers aient vécu en amont de sa fondation. Par la suite, son usage – sans parler de son existence, ni de son procédé de fabrication – avait relevé du secret absolu ou presque. Bien entendu, la possibilité de transformer toute quantité de matière, ne serait-ce qu’un tas de terre, en une autre matière, un bijou, une machine, voire un organisme vivant, aurait pu assurer au genre humain une richesse illimitée. Le problème, c’est qu’on pouvait également produire par ce moyen une quantité illimitée d’armes, de poisons, d’atomes radioactifs...

«... Vous transmettrez ces données sous forme numérique depuis Palo Alto, Californie, États-Unis d’Amérique, durant les 24 heures de la journée du vendredi 13 juin 1980. La longueur d’onde à utiliser... le code numérique... En guise de reçu, vous aurez droit au prolongement de votre ligne temporelle...»

Ça aussi, c’était rusé. Le message ne risquait pas d’être capté accidentellement par un habitant de la Silicon Valley, mais l’activité électronique était si importante dans cette région qu’il serait impossible de localiser son récepteur.

«... Nous n’utiliserons pas cet appareil sur la planète Terre. Par conséquent, la Patrouille du temps ne doit pas craindre de violer sa Prime Directive en nous assistant de cette manière. Au contraire, c’est pour vous le seul moyen de préserver votre existence, n’est-ce pas ?

« Salutations, nous sommes dans l’attente. »

Pas de signature.

« Il n’y aura pas de transmission, n’est-ce pas ? » demanda Yael à voix basse. Ses yeux étaient énormes dans la pénombre de la pièce. Elle a des enfants en aval, se rappela Everard. Ils disparaîtraient en même temps que leur monde. « Non, répondit-il.

— Et notre réalité est toujours là ! s’écria Chaim. Vous êtes venu jusqu’ici, en partant de 1980. Donc, nous avons dû appréhender ces criminels. »

Le soupir que poussa Everard sembla lui glacer le torse. « Vous savez bien que ce n’est pas aussi simple, dit-il d’une voix atone. La nature quantique du continuum... Si Tyr est détruite, eh bien, nous serons toujours là, mais nos ancêtres, vos gosses, tout ce que nous connaissions aura disparu. L’Histoire du monde aura changé de façon radicale. Quant à savoir si les vestiges de la Patrouille pourront la restaurer – prévenir le désastre, en d’autres termes –, cela reste problématique. Je dirais même improbable.

— Mais en quoi cela profiterait-il à ces criminels ? » Cette question était quasiment un cri.

Everard haussa les épaules. « Sans doute en retireraient-ils une cruelle satisfaction. La tentation de jouer à Dieu visite parfois les meilleurs d’entre nous, n’est-ce pas ? Sans parler de celle de jouer à Satan. En outre, s’ils veillent à se poster en amont de la catastrophe, ils seront épargnés par celle-ci. Et ils auraient de grandes chances de régner sur un avenir où seuls de rares survivants de la Patrouille pourraient s’opposer à eux. Et, à tout le moins, ils se seraient bien amusés. »

Moi-même, il m’est arrivé de me rebeller face aux restrictions qu’on m’imposait. « Amour, si nous pouvions prendre au Destin / Le triste plan des choses de ce monde[3]...»

« En outre, ajouta-t-il, il est possible que les Danelliens annulent notre décision et nous ordonnent de leur livrer le secret. En regagnant mon époque, je constaterai que cette donnée de mon univers a été altérée. Une variation mineure pour ce qui est du XXe siècle, sans aucune conséquence notable.

— Mais les autres siècles ! hoqueta Yael.

— Ouais. Nous n’avons que la parole de ces truands pour nous garantir qu’ils séviront dans un avenir lointain et en dehors du système solaire. Une parole sans aucune valeur, je vous le parierais. Vu les capacités du transmuteur, pourquoi rester à l’écart de la Terre ? Celle-ci demeurera à jamais le domaine des humains, et je ne vois pas comment la Patrouille pourra s’opposer à leurs agissements.

— Mais qui sont-ils ? murmura Chaim. Avez-vous une idée sur la question ? »

Everard but une gorgée de whisky et inhala une bouffée de tabac, comme si la chaleur de l’un et de l’autre pouvait gagner son esprit. « Il est trop tôt pour se prononcer, que ce soit sur ma ligne temporelle... ou sur la vôtre, hein ? Selon toute évidence, ils viennent du futur, sans doute en amont de l’Ère de l’Un qui précède l’avènement des Danelliens. Au fil des millénaires, il était obligé que des fuites se produisent – suffisamment pour qu’une partie intéressée se fasse une idée de l’appareil et de ses possibilités. Nous avons très certainement affaire à des desperados sans foi ni loi, qui se fichent de savoir que leurs actes risquent d’entraîner la disparition de la société qui les a engendrés, et de tous leurs proches qui en font ou en ont fait partie. Mais je ne pense pas qu’il s’agisse de Neldoriens[4] par exemple. Cette opération est trop sophistiquée. L’adversaire a consacré beaucoup de temps et d’effort à apprendre à connaître le milieu phénicien et à s’assurer de son caractère de nexus.

« Le cerveau de l’entreprise est sans doute un génie. Mais un génie du genre puéril – vous avez remarqué cette date du vendredi 13 ? Il y a aussi le fait que le sabotage a été perpétré tout près de chez vous. Ce modus operandi... plus le fait que l’on m’ait identifié comme un Patrouilleur... tout cela suggère fortement... Merau Varagan.

— Qui ça ? »

Everard ne répondit pas tout de suite. Il se mit à marmonner comme s’il parlait tout seul. « Oui, c’est possible. Quoique ça ne nous aide guère. La bande a fait son boulot en amont, pas de doute... oui, elle a besoin d’une base de données recouvrant plusieurs années. Et cette antenne est en sous-effectif. Comme l’ensemble de la Patrouille, bon sang ! » Même si les agents jouissent d’une longévité accrue. Tôt ou tard, nous y passerons tous, jusqu’au dernier. Et il nous est interdit de prévenir la mort d’un camarade à laquelle nous avons assisté, tout comme nous n’avons plus le droit de le revoir avant son décès, car cela déclencherait des remous dans le temps, des remous qui pourraient déboucher sur un maelström ; sans parler de notre propre souffrance. « Nous pouvons détecter l’arrivée ou le départ d’un véhicule temporel, à condition de savoir où pointer nos instruments. C’est peut-être ainsi que cette bande à localisé le QG de la Patrouille, à moins qu’elle n’ait interrogé des visiteurs naïfs. Mais peut-être nos adversaires sont-ils arrivés dans cette ère en un lieu éloigné, gagnant ensuite cette ville par des moyens de transport normaux afin de passer inaperçus, un peu comme j’ai tenté de le faire.

» Il nous est impossible de fouiller tous les points de l’espace-temps local. Nous n’avons pas les ressources humaines nécessaires, et, de plus, une telle activité entraînerait des anomalies temporelles que nous préférons éviter. Non, Chaim, Yael, nous devons trouver des indices, rétrécir le champ de nos investigations. Mais comment faire ? Par où commencer ? »

Comme sa couverture était flambée, Everard accepta la chambre d’amis que lui proposaient les Zorach. Il y serait plus à l’aise que dans une auberge et pourrait y installer l’équipement dont il avait besoin. Toutefois, il resterait à l’écart de la vie de la cité.

« Je vais vous arranger une entrevue avec le roi, promit son hôte. Ça ne posera aucun problème : c’est un homme brillant, qui ne peut manquer d’être intéressé par un visiteur aussi exotique. » Gloussement. « Il est tout naturel que Zakarbaal le Sidonien, qui a besoin de cultiver l’amitié des Tyriens, dise à Sa Majesté qu’il vient de faire votre connaissance.

— Parfait, répondit Everard, et une telle rencontre ne peut être que positive. Peut-être même que le roi nous sera utile. En attendant... euh... la journée est loin d’être finie. Je pense que je vais me balader en ville, m’en faire une meilleure idée, fouiner en peu en espérant renifler une piste. »

Rictus de Zorach. « C’est peut-être vous qu’on reniflera. Votre agresseur est encore dans les parages, j’en jurerais. »

Everard haussa les épaules. « C’est un risque à courir, et c’est peut-être lui qui le court. Prêtez-moi une arme, s’il vous plaît. Un sonique. »

Il régla l’engin en mode étourdisseur plutôt qu’en mode létal. Un prisonnier en vie aurait été pour lui le plus beau des cadeaux. Vu que l’ennemi le savait, il ne s’attendait pas à une nouvelle attaque – pas aujourd’hui, du moins.

« Prenez aussi un désintégrateur, suggéra Chaim. Ça leur ressemblerait bien de vous attaquer par les airs. Faire surgir un sauteur au bon moment, planer quelques secondes en antigrav et ouvrir le feu. Ils ne partagent pas notre souci de discrétion, après tout. »

Everard plaça cette seconde arme à sa ceinture. En les apercevant, un Phénicien penserait à de simples talismans et, en outre, il prendrait soin de les recouvrir de sa cape. « Je ne pense pas que ma personne vaille la peine de courir un tel risque, dit-il.

— Elle le valait bien tout à l’heure, non ? Au fait, comment ce type a-t-il deviné que vous étiez un agent ?

— Peut-être lui avait-on donné ma description. Merau Varagan est bien du genre à dresser la liste des agents non-attachés qualifiés pour cette mission. Ce qui me pousse à croire que c’est bien à lui que nous avons affaire. Auquel cas notre adversaire est aussi rusé que redoutable.

— Veillez à rester bien en vue, supplia Yael Zorach. Et rentrez avant la tombée de la nuit. La criminalité n’est guère répandue ici, mais il n’y a pas d’éclairage public et, la nuit, les rues sont quasiment désertes. Vous feriez une proie facile. »

Everard s’imagina chassant son chasseur en pleine nuit, mais il renonça à cette idée, la situation n’étant pas désespérée à ce point. « Entendu, je serai là pour dîner. J’aimerais savoir à quoi ressemble la cuisine tyrienne – en ville, je veux dire, je connais déjà l’ordinaire des marins. »

Son hôtesse se força à sourire. « Elle n’est pas terrible, j’en ai peur. Les indigènes ne sont pas des épicuriens. Toutefois, j’ai enseigné plusieurs recettes modernes à notre cuisinière. Que diriez-vous d’une carpe farcie en guise de hors-d’œuvre ? »


4

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Les ombres s’étaient allongées et l’air rafraîchi lorsque Everard sortit dans la rue des Accastilleurs. Dans l’artère perpendiculaire à cette dernière, la circulation n’avait rien perdu de son intensité. De par leur situation en bord de mer, Tyr et Usu étaient exemptes de la chaleur méridienne qui justifiait la coutume de la sieste dans bien des contrées, et, de toute façon, aucun Phénicien digne de nom n’aurait préféré le sommeil au commerce.

« Maître ! » lança une voix joviale.

Mais c’est mon petit rat des quais ! « Salut... euh... Pummairam », dit Everard. L’adolescent, assis contre un mur, se leva d’un bond. « Qu’est-ce que tu fais là ? »

Le corps mince et bronzé se fendit d’une révérence, mais les yeux comme les lèvres ne perdirent rien de leur malice. « J’attends, dans l’espoir fervent de pouvoir être utile à sa luminescence ! »

Everard fit halte et se gratta la tête. Ce gamin s’était montré étonnamment vif, et sans doute lui avait-il sauvé la couenne, mais... « Eh bien, je regrette, mais je n’ai plus besoin de ton aide.

— Oh ! sire, tu plaisantes. Permets-moi de m’esclaffer de cette saillie ! Un guide, un entremetteur, un rempart contre certains vauriens... voire pire – un seigneur de ta magnanimité n’osera point priver un misérable comme moi de la gloire de sa présence, de la profondeur de sa sagesse, du souvenir qu’il chérira éternellement de son auguste compagnie. »

Si ce discours sentait le sycophante, ce qui n’avait rien d’incongru dans cette société, on ne pouvait pas en dire autant du ton sur lequel il était prononcé. Pummairam s’amusait comme un fou, comprit Everard. Sans doute était-il également dévoré par la curiosité et impatient d’en savoir davantage. Il frissonnait devant lui, les yeux plantés dans les siens.

Everard prit une décision. « Tu as gagné, mon lascar », lança-t-il, souriant de toutes ses dents lorsque Pummairam se mit à danser de joie. Ce n’était pas une mauvaise idée que d’engager un serviteur, de toute façon. Son but n’était-il pas de mieux connaître la cité, sans se cantonner au superficiel ? « Maintenant, dis-moi ce que tu penses pouvoir faire pour moi. »

Le garçon se figea, inclina la tête sur le côté, posa un doigt sur son menton. « Cela dépend du désir de mon maître. S’il est ici pour affaires, quel en est le type et qui est son partenaire ? S’il cherche le plaisir, les questions sont les mêmes. Mon seigneur n’a qu’à parler.

— Hum. » Eh bien, pourquoi ne pas lui dire la vérité, dans la mesure où cela m’est autorisé ? S’il se révèle insatisfaisant, je peux toujours le renvoyer, même s’il risque de s’accrocher comme une tique. « Alors, écoute-moi bien, Pum. Je suis venu à Tyr pour y traiter des affaires de la plus haute importance. Oui, peut-être même qu’elles concernent les suffètes et le roi. Comme tu l’as vu, un magicien a tenté de m’attaquer. Tu m’as aidé à le repousser. Cela risque de se reproduire, et peut-être aurai-je moins de chance. Je ne puis t’en dire plus, cela m’est interdit. Mais je pense que tu le comprendras, j’ai besoin d’en savoir davantage sur ta cité et de rencontrer nombre de ses habitants. Que me suggérerais-tu ? Une taverne, peut-être, où j’offrirais la tournée générale ? »

Sur les traits de l’adolescent, la malice laissa place à la concentration. Le front plissé, il regarda dans le vide pendant quelques instants, puis il claqua des doigts et gloussa. « Ah ! oui. Eh bien, ô mon excellent maître, je ne saurais mieux recommander comme entrée en matière qu’une visite au grand temple d’Asherat.

— Hein ? » Surpris, Everard consulta les données stockées dans son cerveau. Asherat, que la Bible appellerait Astarté, était la compagne de Melqart, le dieu tutélaire de Tyr – Baal-Melek-Qart-Sor... C’était une déité des plus puissantes, déesse de la fertilité des hommes, des animaux et de la terre, une guerrière qui avait bravé l’enfer pour ressusciter son amant d’entre les morts, une reine des mers dont Tanith n’était peut-être qu’un avatar... oui, c’était l’Isthar des Babyloniens et, plus tard, les Grecs la vénéreraient sous le nom d’Aphrodite...

« Enfin ! mon maître si sage ne saurait ignorer qu’un visiteur arrivant dans notre cité, un visiteur, qui plus est, aussi important que lui, aurait grand tort de ne pas lui rendre hommage, de peur qu’elle ne sourie point à son entreprise. En vérité, si les prêtres avaient vent d’une telle omission, ils se dresseraient contre toi. Certains des émissaires de Jérusalem ont rencontré par le passé de semblables difficultés. Et puis, n’est-ce pas accomplir une bonne action que de libérer une dame de la servitude et de la frustration ? » Pum se fendit d’une œillade suggestive, d’un sourire salace et d’un coup de coude complice. « En plus, c’est une occasion de tirer un coup. »

Le Patrouilleur comprit enfin. L’espace d’un instant, il se sentit désarçonné. Comme la plupart des sémites de cette époque, les Phéniciens exigeaient que toute femme née libre sacrifie sa virginité à la déesse, en servant dans son fanum[5] comme prostituée sacrée. Elle n’avait le droit de se marier qu’après qu’un homme avait payé pour ses faveurs. Cette coutume n’avait rien de licencieux ; elle trouvait son origine dans de terribles rituels de fertilité datant de l’Age de pierre. Certes, elle attirait aussi des pèlerins et d’autres visiteurs étrangers, dont le séjour était source de revenus.

« J’espère que le peuple de mon seigneur ne proscrit pas de telles visites, dit le garçon d’une voix inquiète.

— Euh... non.

— Bien ! » Pum prit Everard par le coude et l’entraîna à sa suite. « Si mon seigneur autorise son serviteur à l’accompagner, je ne manquerai pas de lui désigner une personne dont la connaissance lui sera utile. En toute humilité, je précise que je connais bien notre cité et que je sais me servir de mes yeux et de mes oreilles. Les uns comme les autres sont entièrement au service de mon maître. »

Everard eut un sourire en coin et se laissa faire. Pourquoi pas ? En toute franchise, après ce long voyage en mer, sa chasteté forcée commençait à lui peser ; et, dans ce milieu, fréquenter le lupanar sacré tenait de la générosité plutôt que de l’exploitation ; et peut-être y trouverait-il des informations utiles...

Mais d’abord, m’assurer que mon guide est vraiment fiable. « Parle-moi un peu de toi, Pum. Nous risquons de passer plusieurs jours ensemble, sinon davantage. »

Ils débouchèrent sur l’avenue et se frayèrent un chemin dans une foule bruyante, mouvante et odorante. « Il n’y a pas grand-chose à dire, grand seigneur. Le récit simple et bref des annales des pauvres. » Everard sursauta en entendant ces mots[6]. Puis, en découvrant la suite du récit de Pum, il constata que, dans son cas, il s’agissait d’une contrevérité.

Né d’un père inconnu – sans doute l’un des marins et des ouvriers qui fréquentaient lors de la construction de Tyr un certain bouge dont la serveuse faisait commerce de ses charmes –, membre d’une abondante fratrie, Pum avait été élevé à la dure et avait très vite appris à se débrouiller tout seul, recourant sans nul doute au chapardage puis, par la suite, exerçant toutes les activités lucratives à sa portée. Néanmoins, il était devenu très vite acolyte dans un temple des quais, où l’on vénérait une déité mineure du nom de Bail Hammon. (Everard pensa aux églises délabrées des taudis américains du XXe siècle.) Son prêtre, un ivrogne du genre affable, avait jadis été un érudit ; à son contact, Pum avait acquis un vocabulaire considérable, entre autres choses, tel un écureuil amassant des noisettes dans la forêt, puis le vieil homme était mort. Soucieux de respectabilité, son successeur avait chassé le postulant qu’il considérait comme un garnement. Pum n’en avait pas moins entrepris de cultiver quantité de connaissances dans la cité, notamment des domestiques du palais royal. Ceux-ci venaient parfois chercher du plaisir dans les quartiers mal famés... Encore trop jeune pour diriger une bande, il se débrouillait comme il le pouvait pour ne pas mourir de faim. Le fait qu’il ait survécu jusqu’ici constituait un authentique prodige.

Oui, songea Everard, j’ai peut-être eu un coup de bol cette fois-ci.


5

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Les temples dévolus à Melqart et à Asherat étaient sis l’un en face de l’autre, sur une place animée proche du centre de la cité. Si celui du dieu était le plus grand, celui de la déesse n’en était pas moins impressionnant. Un porche à colonnade, avec chapiteaux ouvragés et peinture colorée, débouchait sur une cour dallée où se tenait un grand bassin de cuivre destiné aux ablutions rituelles. Le temple proprement dit se dressait au fond de cette cour, et ses lignes austères étaient adoucies par un revêtement de pierre : marbre, granité et jaspe. L’entrée était flanquée de deux étincelants piliers qui dominaient le toit. (Dans le temple de Salomon, dont la conception s’inspirait du modèle tyrien, ces piliers s’appelleraient Jachin et Bohas.) A l’intérieur, ainsi que le savait déjà Everard, se trouvaient une chambre consacrée au culte et, plus loin, le sanctuaire.

Nombre de personnes étaient entrées dans la cour et s’étaient rassemblées par petits groupes. Les hommes souhaitaient sans doute se retrouver pour discuter dans un endroit tranquille. Les femmes étaient nettement plus nombreuses : des ménagères pour la plupart, portant souvent un paquet sur leur tête coiffée, marquant une pause dans leurs activités pour faire leurs dévotions et papoter un brin. Bien que tous les serviteurs de la déesse fussent des hommes, les femmes étaient toujours les bienvenues en ce lieu.

Toutes les têtes se tournèrent vers Everard lorsque Pum le poussa en direction du temple. Il commença à se sentir gêné. Un prêtre était assis derrière une table, à l’ombre de la porte ouverte. Exception faite de sa robe couleur d’arc-en-ciel et de son pendentif d’argent en forme de phallus, il ressemblait à un laïc ordinaire, cheveux et barbe soigneusement taillés, traits aquilins et mobiles.

Pum se planta face à lui et déclara d’un ton solennel : « Salut, ô saint homme. Mon maître et moi souhaitons honorer Notre-Dame de l’Hyménée. »

Le prêtre les bénit d’un signe. « Soyez-en loués. La venue d’un étranger double notre fortune. » Ses yeux luisirent d’intérêt. « D’où viens-tu, noble visiteur ?

— Du nord, par-delà les mers, répondit Everard.

— Oui, oui, c’est évident, mais ces mots décrivent un fort vaste territoire. Viendrais-tu des domaines des Peuples de la Mer ? » Il désigna un tabouret identique à celui qu’il occupait. « Assieds-toi, je t’en prie, noble sire, et mets-toi à ton aise, laisse-moi te servir une coupe de vin. »

Pum se trémoussa de frustration pendant plusieurs minutes, puis s’assit au pied d’un pilier et se mit à bouder. Everard discuta avec le prêtre durant près d’une heure. De temps à autre, quelques personnes venaient se joindre à eux.

Cette conversation aurait pu se prolonger toute la journée. Everard apprenait quantité de choses. Aucune qui fut en rapport avec sa mission, sans doute, mais on ne sait jamais et, de toute façon, il adorait tailler le bout de gras. Il redescendit sur terre lorsqu’on mentionna le soleil. L’astre du jour avait sombré derrière le toit. Il se rappela la mise en garde de Yael Zorach et s’éclaircit la gorge.

« Och ! A mon grand regret, mes amis, le temps passe et je dois bientôt partir. Si nous voulons rendre nos hommages...»

Pum retrouva son sourire. Le prêtre s’esclaffa. « Oui, fit-il, après un si long périple, le feu d’Asherat doit brûler en toi. Bon, le montant de la donation librement consentie s’élève à un demi-sicle d’argent, ou à l’équivalent en nature. Naturellement, les hommes de haut rang peuvent donner un peu plus. »

Everard se sépara d’une généreuse quantité de métal. Renouvelant sa bénédiction, le prêtre donna à chacun des deux célébrants un petit disque d’ivoire, frappé d’une gravure plutôt explicite. « Allez-y, mes enfants, cherchez une femme à combler, jetez ceci sur son giron. Euh... noble Eborix, je te précise que tu dois faire sortir ton élue de ce lieu sacré. Demain, elle me rendra ce jeton et recevra sa bénédiction. Si tu ne disposes pas d’un logis à proximité, mon cousin Hanno loue des chambres pour un prix modique, dans son auberge sise rue des Marchands de dattes...»

Pum fonça à toutes jambes. Everard le suivit en s’efforçant à plus de dignité. Les hommes avec lesquels il venait de bavarder lui adressèrent des vœux du style grivois. Cela aussi participait de la cérémonie, de la magie.

La salle était fort vaste, plongée dans une pénombre que les nombreuses lampes à huile ne dissipaient guère. Leur lueur permettait d’entrevoir des fresques complexes, décorées à la feuille d’or, incrustées de pierres fines. Tout au fond chatoyait une image de la déesse, les bras tendus en un geste compatissant que le style primitif de la sculpture exprimait de troublante façon. Everard huma divers parfum, la myrrhe et le santal, entendit un bruit de fond tout de froissements et de chuchotis.

A mesure que ses yeux accommodaient, il distinguait un peu mieux les femmes. Au nombre d’une centaine, elles étaient assises sur des tabourets, alignées contre les murs latéraux. Leur tenue allait du lin délicat à la laine crue. Certaines étaient avachies, d’autres fixaient le néant, d’autres encore lançaient des invites aussi osées que le permettait le lieu, la plupart regardaient les hommes d’un air timide ou mélancolique. Vu le jour et l’heure, les visiteurs étaient rares. Everard crut identifier trois ou quatre marins en bordée, un marchand ventripotent, deux jeunes gaillards. Ils faisaient tous montre d’une politesse de bon aloi ; après tout, ce lieu était une église.

Son pouls battit plus fort. Damnation ! songea-t-il, irrité de sa réaction. Pourquoi est-ce que je me fais un tel cinéma ? j’ai pourtant connu des femmes dans ma vie.

Une bouffée de tristesse. Mais deux vierges seulement.

Il s’avança, s’interrogeant tout en évitant les regards qui répondaient au sien. Pum vint lui tirer la manche. « O maître radieux, murmura-t-il, ton serviteur a peut-être trouvé l’objet de tes recherches.

— Hein ? » Everard laissa le jeune homme le tirer vers le centre de la salle, où ils courraient moins de risques d’être entendus.

« Mon seigneur doit savoir que le pauvre enfant que je suis n’aurait jamais pu entrer en ce lieu par lui-même, bredouilla Pum. Mais, ainsi que je l’ai dit, je compte parmi mes connaissances des personnes vivant au palais royal. Notamment une dame qui, ces trois dernières années, a mis à profit les moments que lui laissaient son travail et la lune pour venir ici. Elle s’appelle Sarai, et elle vient des tribus de bergers qui peuplent les collines. Par l’entremise de son oncle affecté à la garde, elle a trouvé à s’employer dans la domesticité royale, comme simple fille de cuisine tout d’abord, avant de se hisser au rang d’aide cuisinière. Et elle est ici aujourd’hui. Étant donné que mon maître souhaite nouer des relations de ce genre...»

Un peu interloqué, Everard suivit son guide. Il déglutit lorsque celui-ci s’arrêta. La femme qui répondit à voix basse au salut de Pum avait un corps trapu, un visage ingrat – quelconque, se corrigea-t-il – et des allures de vieille fille. Mais les yeux qu’elle braqua sur le Patrouilleur étaient vifs et hardis. « Veux-tu me libérer ? demanda-t-elle d’une voix posée. Je prierai pour toi pendant le restant de mes jours. »

Avant de se donner le temps de changer d’avis, il lança le jeton d’ivoire sur son giron.


6

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Pum s’était dégoté une beauté, une jeune fille arrivée ce même jour et promise au fils d’une riche famille. Elle se montra déconfite en découvrant le va-nu-pieds qui l’avait élue. Eh bien, chacun son problème. Encore que Pum risquât d’en avoir lui aussi, même si Everard en doutait.

Les chambres proposées par Hanno étaient minuscules et meublées en tout et pour tout d’une paillasse. Leurs fenêtres borgnes donnant sur la cour laissaient entrer un soupçon de lumière, mais aussi de la fumée, des odeurs de bouse et de graillon, des cris et la mélodie plaintive d’une flûte. Everard tira le rideau de bambou qui servait de porte et se tourna vers sa compagne.

Elle était agenouillée devant lui, comme caparaçonnée dans ses vêtements. « Je ne sais quel est ton nom ni quel est ton pays, sire, dit-elle d’une petite voix mal assurée. Peux-tu éclairer ta servante ?

— Bien sûr. » Il se présenta sous son identité d’emprunt. « Et tu es Sarai, de Rasil Ayin, c’est cela ?

— Est-ce le petit mendiant qui t’a envoyé à moi ? » Elle baissa la tête. « Non, pardonne-moi. Cette question est déplacée. Je ne souhaitais pas me montrer insolente. »

Il s’aventura à lui ôter son écharpe pour lui caresser les cheveux. Quoique un peu cassants, ils étaient splendides et faisaient sans doute sa fierté. « Je ne me sens point insulté. Écoute, pourquoi ne tenterions-nous pas de mieux nous connaître ? Que dirais-tu de boire une coupe de vin avant de... Eh bien, qu’en dis-tu ? »

Elle poussa un hoquet de stupeur. Il ressortit, trouva le logeur et passa commande.

Un peu plus tard, ils étaient assis côte à côte, à même le sol, il lui avait passé un bras autour des épaules et elle parlait librement. Les Phéniciens ignoraient peu ou prou le concept de vie privée. En outre, bien qu’ils accordassent à leurs femmes plus de respect et d’indépendance que bien des sociétés, un homme faisant preuve de considération était fort apprécié.

«... non, pas de mariage en vue pour moi, Eborix. Si je suis venue vivre dans la cité, c’est parce que mon père était pauvre, avec quantité de bouches à nourrir, et qu’aucun des membres de la tribu ne risquait de demander ma main au nom de son fils. Connaîtrais-tu un époux pour moi, par hasard ? » Comme il allait lui prendre sa virginité, il était d’office disqualifié pour ce rôle. En fait, elle bousculait les convenances en lui posant cette question, car la loi interdisait les mariages arrangés. « J’ai acquis au palais une position assez influente, dans les faits sinon dans les titres. Les domestiques, les fournisseurs et les saltimbanques reconnaissent mon autorité. J’ai économisé pour me constituer une dot, certes modeste, mais... mais peut-être que la déesse daignera enfin me sourire, une fois que j’aurai fait cette oblation...

— Je suis navré, lui dit-il avec compassion. Je ne connais personne ici. »

Il pensait comprendre la situation. Si elle souhaitait se marier, ce n’était pas tant pour échapper à son statut de femme célibataire, source de mépris et de soupçons à peine déguisés, que pour avoir des enfants. Dans ce peuple, il n’y avait pire sort que de périr sans descendance, c’était redoubler l’emprise de la mort... Perdant soudain toute contenance, elle se blottit contre le torse d’Everard et pleura à chaudes larmes.

Le jour tombait. Il décida de faire fi des craintes de Yael – sans parler de l’exaspération de Pum, songea-t-il en gloussant – et de prendre son temps, de traiter Sarai comme l’être humain qu’elle était en fait, d’attendre les ténèbres et de faire appel à son imagination. Ensuite, il la raccompagnerait à son domicile.


7

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Les Zorach étaient fort inquiets lorsque leur invité daigna enfin regagner leurs pénates, bien après le coucher du soleil. Il ne leur dit pas un mot sur ce qu’il avait fait, et ils ne cherchèrent pas à le savoir. Après tout, c’étaient des agents de la Patrouille, des personnes compétentes dont la tâche était délicate et parfois pleine de surprises, mais ce n’étaient pas des détectives.

Everard tint à leur présenter des excuses pour avoir gâché le souper. Celui-ci s’annonçait comme une grande occasion. En temps normal, c’était durant l’après-midi que se tenait le principal repas de la journée, les Tyriens se contentant le soir d’un simple en-cas. Cela s’expliquait en partie par la médiocrité de l’éclairage, les lampes à huile rendant difficile le travail en cuisine.

Les capacités techniques des Phéniciens étaient néanmoins admirables. Pendant le petit déjeuner, un repas plutôt léger où l’on dégustait des lentilles accompagnées de poireaux et de galettes, Chaim évoqua le système d’adduction d’eau. La capacité des citernes recueillant l’eau de pluie était insuffisante. Hiram ne souhaitait pas que Tyr dépende des barges d’Usu, pas plus qu’il ne souhaitait faire construire un aqueduc qui aurait servi de pont à des assiégeants. Comme les Sidoniens avant lui, il projetait de capter de l’eau douce à des sources sous-marines.

Sans compter, bien entendu, le talent, le savoir-faire et l’ingéniosité caractérisant la verrerie et la teinturerie, et des navires plus solides qu’il n’y paraissait, des navires qui vogueraient un jour jusqu’à la Grande-Bretagne...

« L’Empire pourpre, pour citer un auteur de notre siècle dans son livre sur les Phéniciens, dit Everard d’une voix songeuse. Je me demande si Merau Varagan n’est pas obsédé par cette couleur. W.H. Hudson n’avait-il pas baptisé l’Uruguay le Pays pourpre ? » Il eut un rire métallique. « Non, je suis ridicule. Les teintures produites par le murex tirent plus vers le rouge que vers le bleu. Et puis, Varagan sévissait bien au nord de l’Uruguay lorsque nous avons “ naguère ” croisé le fer. Et, pour le moment, je n’ai aucune preuve de son implication dans cette histoire, juste une intuition.

— Que s’est-il passé lors de cet engagement ? » demanda Yael. Elle le regarda droit dans les yeux, le visage éclairé par la lumière oblique du soleil qui entrait par la porte donnant sur le patio.

« Ça n’a plus guère d’importance.

— En êtes-vous sûr ? interrogea Chaim. Le récit de votre expérience nous suggérera peut-être un indice à creuser. Et puis, isolés comme nous le sommes ici et maintenant, nous avons soif de nouvelles.

— Et de récits d’aventures comme les vôtres », renchérit Yael. Everard eut un sourire ironique. « Pour citer un autre auteur : “ L’aventure, c’est quand un autre que vous a des ennuis à mille lieues d’ici[7]. ” Et quand on doit régler une crise grave, comme celle qui nous occupe, l’aventurisme est vivement déconseillé. » Un temps. « Enfin, je ne vois pas pourquoi je vous priverais de ce récit, mais vous m’excuserez si je passe sur certains détails – l’affaire était vraiment des plus complexes. Euh... si vos domestiques ne doivent pas nous déranger, j’aimerais bien fumer une pipe. Et vous reste-t-il un peu de cet excellent café clandestin ?...»

Il se carra dans son siège, fit couler la fumée sur sa langue, sentit la chaleur du jour naissant chasser la froidure de la nuit. « J’étais en mission en Amérique du Sud, dans la région de la Colombie, à la fin de l’année 1826. Sous le commandement de Simon Bolivar, les patriotes s’étaient libérés du joug des Espagnols, mais ils n’avaient pas réglé tous leurs problèmes pour autant. Certains de ceux-ci émanaient du Libertador en personne. Il avait doté la Grande-Colombie d’une constitution qui faisait de lui un président à vie investi de pouvoirs extraordinaires ; ne risquait-il pas de devenir un nouveau Napoléon qui imposerait sa loi à toutes les républiques nouveau-nées ? José Pâez, alors commandant militaire du Venezuela, qui était rattaché à la Grande-Colombie, est entré en dissidence. Ce Pâez n’avait rien d’un altruiste ; c’était en fait un fieffé salaud.

» Enfin, peu importent les détails. De toute façon, je ne m’en souviens plus très bien. Toujours est-il que Bolivar, lui-même natif du Venezuela, s’est rendu à marche forcée de Lima à Bogota. Il ne lui a fallu que deux mois, ce qui représentait un exploit vu l’époque et le terrain. Une fois qu’il eut regagné sa capitale, il proclama la loi martiale, se donna les pleins pouvoirs et gagna le Venezuela pour y affronter Pâez. Le sang coulait déjà à flots dans cette région.

» Pendant ce temps, les agents de la Patrouille surveillant le cours des événements ont découvert des indices montrant que tout ça n’était pas très casher... euh... excusez-moi. Bolivar ne se conduisait pas comme le leader humanitaire décrit par la plupart de ses biographes. Il avait un nouvel ami... sorti de nulle part... un conseiller en qui il avait toute confiance. Le plus souvent à raison, car ses idées étaient brillantes. Mais il semblait faire ressortir le côté maléfique du Libertador. Et il ne figurait dans aucune des biographies de celui-ci.

» Je faisais partie des agents non-attachés envoyés sur place. Notamment parce que j’avais bourlingué dans la région avant d’être recruté par la Patrouille. Ça me donnait un petit avantage sur mes camarades. Je ne pouvais pas me faire passer pour un latino-américain, mais je pouvais me déguiser en soldat de fortune yankee, mi-révolutionnaire exalté, mi-mercenaire en quête d’un gros coup – et, quoique suffisamment macho, pas assez arrogant pour hérisser ce peuple susceptible.

» Tout ça constitue une histoire aussi ennuyeuse qu’interminable. Croyez-moi, mes amis, quatre-vingt-dix-neuf pour cent du travail d’agent de terrain consiste en une patiente collecte de faits sans grand intérêt ni grande utilité, entrecoupée de longues périodes d’attente. Pour me résumer, j’ai réussi à m’infiltrer là où je le souhaitais, à prendre les contacts nécessaires et à arroser les informateurs idoines pour rassembler les éléments voulus. Plus aucun doute n’était permis. Le dénommé Blasco Lôpez ne sortait pas de nulle part mais bel et bien de l’avenir.

» J’ai appelé des renforts et nous avons pris d’assaut sa résidence à Bogota. Nos prisonniers étaient en majorité d’inoffensifs indigènes embauchés comme domestiques, dont les témoignages étaient néanmoins riches d’enseignements. Mais la maîtresse de Lôpez était en fait sa complice. Elle nous a raconté beaucoup de choses, en échange d’une cellule dorée sur la planète-prison. Quant au chef de la bande, il nous avait malheureusement filé entre les doigts.

» Un homme à cheval, galopant vers la cordillère Orientale qui domine la ville – un homme ressemblant comme deux gouttes d’eau à des milliers de Créoles – impossible de le poursuivre avec nos sauteurs. Le risque de se faire remarquer était trop grand. Qui peut prévoir les conséquences d’une telle bévue ? Les conspirateurs avaient déjà déstabilisé le flot du temps...

» Je me suis trouvé un cheval, plus deux montures de rechange, de la viande boucanée et des pilules vitaminées, et en avant ! »


8

<p>8</p>

Le vent cognait sourdement le flanc de la montagne. L’herbe et les broussailles tremblaient sous ses assauts. Un peu plus haut, on ne trouvait plus que la roche nue. De toutes parts, des pics escarpés perçaient l’azur glacial. Un condor tournait, gigantesque, aux aguets de la mort. Sur les sommets, les neiges éternelles luisaient aux feux du soleil déclinant.

Un mousquet crépita. Vu la distance, le bruit était ténu, mais les échos rebondissaient de toutes parts. Everard sentit passer la balle. D’un cheveu ! Il se tassa sur sa selle et talonna son cheval.

Varagan n’espère quand même pas m’atteindre avec une arme d’aussi faible portée, se dit-il. Qu’est-ce qu’il mijote ? Cherche-t-il à me ralentir ? S’il parvient ainsi à gagner quelque répit, en quoi cela l’avantage-t-il ? Quel peut être son but ?

Son adversaire le précédait de huit cents mètres environ, mais sa monture commençait à donner des signes de fatigue. Everard avait mis du temps à retrouver la piste de Varagan, passant d’un péon à un berger pour répéter sans se lasser la description du fugitif. Mais Varagan ne disposait que d’un seul cheval, qu’il avait été obligé de ménager. Une fois qu’Everard avait retrouvé sa trace, son œil exercé n’avait eu aucune peine à le suivre, et la traque s’était alors accélérée.

Il savait en outre que Varagan n’était armé que d’un mousquet. Il n’avait pas mégoté sur les munitions depuis que le Patrouilleur était apparu derrière lui. Comme il rechargeait vite et visait bien, il était parvenu à retarder son poursuivant. Mais quel refuge espérait-il trouver dans cette nature sauvage ? Varagan semblait se diriger vers un pic qui se voyait de loin. Non seulement il était fort élevé, mais en outre sa forme suggérait celle d’un donjon. Cela dit, il n’avait rien d’une forteresse. Si Varagan tentait de s’abriter derrière lui, un coup de désintégrateur suffirait à le noyer sous une avalanche de roche en fusion.

Peut-être Varagan ignorait-il que l’agent possédait une telle arme. Non, impossible. C’était un monstre, pas un crétin.

Everard rabaissa son chapeau et referma son poncho autour de lui pour se protéger du vent. Il ne chercha pas à saisir son désintégrateur, ce n’était pas utile pour le moment, mais, comme par instinct, sa main gauche se posa sur le pistolet à silex et sur le sabre passés à sa ceinture. L’un comme l’autre étaient avant tout des accessoires vestimentaires, conçus pour impressionner les indigènes, mais leur masse lui semblait étrangement rassurante.

Varagan, qui avait serré la bride pour tirer, poussa à nouveau sa monture vers les hauteurs, sans prendre le temps de recharger cette fois-ci. Everard fit passer son cheval du trot au petit galop et réduisit l’écart. Il restait sur le qui-vive, évitant de se tendre mais demeurant prêt à esquiver une nouvelle balle, voire à se jeter à terre si nécessaire. Mais rien ne se passa, la cavalcade dans le froid continua. Et si Varagan avait épuisé ses munitions ? Pas d’affolement, mon vieux Manse. L’herbe alpine, déjà bien rare, acheva de disparaître, et la roche résonna sous les fers des chevaux.

Varagan fit halte au pied du pic et attendit. Son mousquet était au fourreau, ses mains posées sur le pommeau de la selle. Son cheval tremblait et chancelait, la tête basse, totalement épuisé, la robe et la crinière luisantes de sueur.

Everard dégaina son arme énergétique et s’approcha au pas. Derrière lui, l’une des montures de rechange s’ébroua. Varagan attendait toujours.

Everard stoppa à trois mètres. « Merau Varagan, la Patrouille du temps vous place en état d’arrestation », déclara-t-il en temporel.

L’autre sourit. « Vous savez donc à qui vous avez affaire, répondit-il d’une douce voix, qui portait néanmoins assez loin. Puis-je avoir l’honneur de connaître votre nom et votre provenance ?

— Euh... Manson Everard, agent non-attaché, né aux États-Unis d’Amérique à peu près un siècle en aval de cette époque. Peu importe. Vous allez me suivre. Ne faites pas un geste pendant que j’appelle un sauteur. Je vous préviens, au moindre mouvement suspect de votre part, je n’hésiterai pas à tirer. Vous êtes trop dangereux pour que je travaille dans la dentelle. »

Varagan eut un geste affable. « Vraiment ? Que savez-vous exactement sur moi, agent Everard, ou plutôt que pensez-vous savoir, qui soit de nature à justifier une telle violence ?

— Eh bien, quand un homme me tire dessus, je ne le considère pas comme un type sympa.

— Et si je vous avais pris pour un bandit, comme ceux qui infestent ces hauts plateaux ? Quel crime suis-je censé avoir commis ? »

La main libre d’Everard se figea avant de s’être posée sur son communicateur. L’espace d’un instant, fasciné malgré lui, il considéra son prisonnier.

Le port athlétique de Merau Varagan accentuait encore sa haute taille. Ses longs cheveux noirs encadraient un visage dont la blancheur avait résisté au vent comme au soleil. Pas l’ombre d’une barbe sur ses joues. N’eût été la finesse de ses traits, on aurait cru voir un jeune César. De grands yeux verts, des lèvres au sourire rouge cerise. Sa tenue, bottes comprises, était d’un noir rehaussé d’argent, tout comme la cape qui claquait autour de son torse. Découvert ainsi, au pied de ce pic escarpé, il faisait irrésistiblement penser au comte Dracula.

Sa voix, cependant, demeurait très douce. « De toute évidence, vos équipiers ont arraché aux miens certaines informations. Je présume que vous êtes entré en contact avec eux durant votre chevauchée. Ainsi, vous connaissez notre nom et une partie de notre origine...»

Le XXXIe millénaire. Des hors-la-loi, issus des rangs des Exaltationnistes, après que ceux-ci eurent échoué à renverser une civilisation plus antique pour ce temps-là que l’Age de pierre ne l’était pour le mien. Pendant leur brève domination, ils se sont emparés de machines temporelles. Leur héritage génétique...

Nietzsche aurait pu les comprendre. Jamais je n’en serai capable.

«... mais que savez-vous vraiment du but que nous poursuivions ici ?

— Vous comptiez altérer le cours des événements, rétorqua Everard. Nous avons tout juste réussi à vous en empêcher. Et nous allons avoir quantité de restaurations à effectuer. Pourquoi avez-vous fait ça ? Comment pouvez-vous être aussi... égoïste ?

— “ Égotiste ” serait plus approprié, je pense, railla Varagan. L’ascendant de l’ego, la volonté sans entraves... Réfléchissez. N’aurait-il pas mieux valu que Simon Bolivar fonde un véritable empire latino-américain plutôt qu’un salmigondis d’États querelleurs ? Cet empire aurait été éclairé, progressiste. Imaginez quelles souffrances, quelles hécatombes on aurait ainsi prévenues.

— Ça suffit ! » Everard sentit la colère monter en lui. « Vous savez bien qu’une telle évolution est impossible. Bolivar ne dispose ni des cadres, ni du réseau de communication, ni des moyens nécessaires. S’il est un héros aux yeux de beaucoup, il a autant d’adversaires que de partisans – les Péruviens, par exemple, qui n’admettent pas qu’il leur ait pris la Bolivie. Une fois sur son lit de mort, il déclarera que vouloir bâtir une société stable est aussi vain que de vouloir “ labourer la mer ”.

» Si vous aviez vraiment eu l’intention d’unifier le continent, vous auriez tenté le coup en un autre lieu et un autre temps.

— Ah bon ?

— Oui. Il n’y a qu’une seule possibilité. J’ai bien étudié la question. En 1821, San Martin, qui négociait avec les Espagnols au Pérou, envisageait de susciter l’avènement d’une monarchie, avec à sa tête Don Carlos, le frère de Ferdinand VIL Cette structure, qui disposait de tous les atouts manquant à Bolivar, aurait pu à terme englober les territoires de la Bolivie et de l’Équateur, voire par la suite le Chili et l’Argentine. Mais pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça, espèce de salaud, sinon pour me prouver que vous mentez ? Vous avez sûrement étudié le terrain aussi bien que moi.

— Quel était alors mon véritable objectif, à votre avis ?

— C’est évident. Pousser Bolivar à aller trop loin. C’est un guerrier, mais c’est aussi un idéaliste, un rêveur. S’il va trop loin, tout s’effondrera autour de lui, et ce sera le chaos, un chaos qui risque de s’étendre à toute l’Amérique du Sud. A ce moment-là, vous n’aurez plus grand-chose à faire pour prendre le pouvoir ! »

Varagan haussa les épaules avec une souplesse toute féline. « Reconnaissez au moins qu’un tel empire n’aurait pas été dénué d’une sombre magnificence. »

Le sauteur se matérialisa six mètres au-dessus d’eux. Se fendant d’un sourire, son pilote leva son arme et visa. Depuis la selle de son cheval, Merau Varagan adressa un signe de la main à son double chrononaute.

Everard ne sut jamais avec certitude ce qui s’était passé ensuite. Il réussit de justesse à sauter à terre. Sa monture poussa un cri lorsque le rayon la frappa. Il y eut une éruption de fumée et de chair carbonisée. Alors même que l’animal s’effondrait, Everard se mit à l’abri derrière lui et tira.

Le sauteur ennemi vira de bord. Everard s’éloigna de son cheval sans cesser de tirer tous azimuts. D’un bond, Varagan se réfugia derrière l’éperon rocheux. La foudre frappa, crépita. De sa main libre, Everard récupéra son communicateur et pressa l’appel d’urgence.

Le véhicule disparut derrière la roche. On entendit le bruit caractéristique d’un appel d’air. Le vent apporta une odeur d’ozone.

Un engin de la Patrouille apparut. Trop tard. Merau Varagan avait déjà conduit son moi antérieur en un point inconnu de l’espace-temps.


9

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Everard hocha la tête avec lassitude. « Ouais, fit-il, il avait bien une idée derrière la tête, et ça a marché à merveille. Nom de Dieu ! Atteindre un point remarquable et mémoriser l’heure exacte. Par la suite, en termes de temps propre, il saurait où-quand cibler son opération de secours. »

Les Zorach étaient consternés. « Mais... mais... une boucle causale de ce type, bafouilla Chaim, il n’avait donc aucune notion du danger ?

— Bien sûr que si, y compris la pire des conséquences possibles, à savoir faire en sorte qu’il n’ait jamais existé. D’un autre côté, il était prêt à effacer tout l’avenir connu, pour engendrer une Histoire dont il aurait été le maître. Il ignore la peur, c’est le parfait desperado. Ce trait fait partie du patrimoine génétique des princes exaltationnistes. »

Il poussa un soupir. « Ils n’ont aucun sens de la loyauté. Varagan et ses complices, si tant est qu’il lui en restât, n’ont rien tenté pour sauver leurs camarades capturés. Ils se sont évaporés, point à la ligne. Nous sommes restés sur le qui-vive depuis cet incident, et l’affaire qui nous occupe n’est pas sans présenter des similarités avec ses méthodes. Mais, naturellement – encore ces histoires de boucle –, je ne peux pas aller lire le rapport que j’aurai rédigé une fois ma mission accomplie. Si je réussis à l’accomplir. »

Yael lui tapota la main. « J’ai confiance en vous, Manse. Que s’est-il passé ensuite en Amérique du Sud ?

— Oh ! une fois débarrassé de son conseiller, dont il n’avait pas pris conscience du caractère néfaste, Bolivar a retrouvé son naturel, leur dit Everard. Il a conclu un accord de paix avec Pâez et décrété une amnistie générale. De nouveaux troubles ont éclaté par la suite, mais il les a réglés avec humanité et compétence, tout en promouvant les intérêts et la culture de son peuple. A sa mort, la fortune dont il avait hérité avait presque totalement disparu, car jamais il n’avait détourné un centavo d’argent public. C’était un excellent dirigeant, un des rares que l’espèce humaine connaîtra durant l’Histoire.

» Tout comme Hiram, si j’ai bien compris – et c’est au tour de son règne d’être menacé, par un diable qui se déchaîne sur le monde[8]. »


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Lorsque Everard ressortit, Pum l’attendait, bien entendu. Le garçon courut à sa rencontre.

« Où mon glorieux maître souhaite-t-il aller aujourd’hui ? roucoula-t-il. Son serviteur l’y conduira avec joie. Peut-être désire-t-il rendre visite à Conor, le facteur d’ambre.

— Hein ? » Le Patrouilleur ouvrit de grands yeux étonnés. « Qu’est-ce qui te fait croire que j’ai envie de rencontrer cette personne ? »

Pum lui adressa un regard dont la déférence ne parvenait pas à dissimuler la vivacité. « Mon seigneur n’a-t-il pas déclaré que telle était son intention lorsqu’il se trouvait à bord du navire de Mago ?

— Comment le sais-tu ? demanda sèchement Everard.

— Eh bien, j’ai cherché des membres de son équipage, j’ai engagé la conversation avec eux et j’ai fait appel à leurs souvenirs. Non que ton humble serviteur veuille se mêler de ce qu’il n’est pas censé savoir. Si j’ai commis quelque transgression, je me prosterne devant toi et implore ton pardon. Mon seul but était d’en apprendre davantage sur les projets de mon maître afin de faire de mon mieux pour en favoriser l’avancement. » Pum conclut cette tirade par un sourire positivement insolent.

« Oh ! je vois. » Everard tira sur sa moustache et jeta un regard autour de lui. Personne à portée de voix. « Eh bien, sache que cette histoire n’était qu’un leurre. Les affaires qui m’amènent ici sont d’une tout autre nature. » Ce que tu as sûrement deviné, vu mon empressement à venir chez Zakarbaal, plus le fait que j’ai logé chez lui. Ce n’était pas la première fois, loin de là, qu’il constatait que les hommes et les femmes de son passé pouvaient être aussi intelligents que ses contemporains, voire que leurs descendants.

« Ah ! des affaires de la plus haute importance, assurément. Les lèvres de ton serviteur sont scellées, ô maître.

— Mes intentions n’ont rien d’hostile, je tiens à ce que tu le comprennes. Sidon est l’amie de Tyr. Disons que je participe à un effort destiné à promouvoir une entreprise d’envergure.

— Accroître les échanges commerciaux avec le peuple de mon maître ? Ah ! mais, dans ce cas, tu souhaites sûrement rencontrer ton compatriote Conor, non ?

— Non ! » Everard se rendit compte qu’il venait de crier. Il maîtrisa son irritation. « Conor n’est pas mon compatriote, pas de la façon dont Mago est le tien. Mon peuple n’a pas vraiment de patrie. En outre, il est peu probable que Conor et moi parlions le même langage. »

Très peu probable, en effet. Everard avait dû assimiler bien trop d’informations sur la Phénicie pour s’encombrer l’esprit de matières celtiques. L’instructeur électronique s’était contenté de lui inculquer les notions nécessaires pour passer pour un Celte dans un milieu qui ignorait presque tout de ce peuple – du moins l’espérait-il.

« Pour aujourd’hui, reprit-il, j’ai seulement l’intention de me promener dans la cité, pendant que Zakarbaal s’emploie à m’obtenir une audience avec le roi. » Sourire. « Et pourquoi ne m’en remettrais-je pas à toi, mon garçon ? »

Pum eut un rire cristallin. Il tapa dans ses mains. « Ah ! que mon seigneur est sage ! Quand le soir tombera, il reconnaîtra sans peine que je l’ai conduit aux plaisirs et, oui, au savoir qu’il recherchait dans ces murs, et peut-être que... que, dans sa magnanimité, il daignera consentir quelque largesse à son guide. »

Everard sourit de toutes ses dents. « Eh bien, en avant pour la visite guidée. »

Pum mima la timidité. « Pourrions-nous commencer par gagner la rue des Tailleurs ? Hier, j’ai pris la liberté de me commander une nouvelle tenue, qui devrait être prête à présent. Une dépense considérable pour un jeune nécessiteux comme moi, en dépit de la munificence dont témoigne son maître, car la rapidité d’exécution s’ajoute à la qualité du matériau. Mais il n’est pas convenable que le serviteur d’un aussi grand maître soit vêtu de guenilles comme celles-ci. »

Everard poussa un gémissement, quoiqu’il n’eût pas besoin de regarder à la dépense. « Je vois. Och ! je vois même très clair. Que tu en sois réduit à acheter toi-même ta vêture, voilà qui est une offense à ma dignité. Eh bien, allons-y, et c’est moi qui délierai ma bourse pour que tu sois paré des plus beaux atours qui soient. »


11

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Hiram ne ressemblait pas à la moyenne de ses sujets. C’était un homme de haute taille, au teint clair, aux cheveux et à la barbe roux, aux yeux gris et au nez droit. En le voyant, on pensait aux Peuples de la Mer, cette horde de boucaniers, où se mêlaient Crétois et Barbares venus d’Europe, voire du Nord, qui avaient pillé l’Égypte deux siècles plus tôt et dont la descendance avait donné les Philistins. Une partie de ceux-ci, établis au Liban et en Syrie, s’étaient croisés avec des Bédouins commençant à pratiquer la navigation. De leur union étaient issus les Phéniciens. Le sang de leurs ancêtres demeurait apparent chez les aristocrates.

Une fois achevé, le palais de Salomon tant vanté par la Bible ne serait qu’une pâle copie de l’édifice où Hiram avait son trône. Le souverain, toutefois, préférait la simplicité, se contentant en guise de vêture d’un caftan de lin blanc liseré de pourpre, de sandales de cuir, d’une tiare d’or et d’une bague dont le rubis était l’insigne de son rang suprême. Ses manières étaient tout aussi franches et dénuées d’affectation. Il paraissait nettement plus jeune que son âge et d’une vigueur inaltérée.

Everard et lui s’entretenaient dans une grande salle, élégante et bien aérée, qui s’ouvrait sur un cloître abritant un bassin à poissons. Le tapis à leurs pieds était tressé dans la paille, mais teint de motifs subtils. Les fresques ornant les murs, œuvre d’un artiste venu de Babylone, dépeignaient des charmilles, des fleurs et des chimères. La table basse placée entre les deux hommes était sculptée dans l’ivoire et incrustée de nacre. Il s’y trouvait des coupes de vin pur et des plateaux de fruits, de fromages, de gâteaux et de douceurs. Une beauté vêtue d’une robe diaphane jouait de la lyre à leurs pieds. Un peu en retrait, deux valets attendaient leur bon vouloir.

« Je te trouve fort mystérieux, Eborix, murmura Hiram.

— Peut-être, mais je ne souhaite rien dissimuler à Sa Majesté », répondit prudemment Everard. Il suffirait que cet homme lance un ordre pour que des gardes le fassent passer de vie à trépas. Non, c’était peu probable : un hôte était ici sacré. Mais s’il insultait le roi, sa mission serait compromise. « Je te l’accorde, je suis fort vague en ce qui concerne les détails, mais c’est faute d’en savoir assez à leur sujet. Et je ne saurais proférer des accusations infondées, de crainte que mes informations se révèlent erronées. »

Hiram joignit les mains et plissa le front. « Tu affirmes vouloir me prévenir d’un danger – contredisant au passage ton précédent discours. Je ne pense pas que tu sois le rude guerrier que tu prétends être. »

Everard afficha un sourire. « Dans sa grande sagesse, mon seigneur sait qu’un sauvage illettré n’est pas nécessairement un imbécile. Je peux lui avouer que... euh... j’ai quelque peu déformé la vérité en m’adressant à lui. C’est parce que j’y étais contraint, comme peut l’être un négociant tyrien soucieux de la bonne marche de son commerce. N’en va-t-il pas toujours ainsi ? »

Hiram rit de bon cœur et se détendit. « Continue. Si tu es un truand, au moins es-tu un truand intéressant. »

Les psychologues de la Patrouille avaient élaboré avec beaucoup de soin le boniment servi par Everard. Il n’avait aucun moyen d’embobiner le roi, et il ne le souhaitait nullement : Hiram ne devait surtout pas prendre des initiatives susceptibles de changer le cours de l’Histoire. Mais ledit boniment devait être suffisamment plausible pour qu’Hiram coopère à l’enquête qu’Everard devait à tout prix faire aboutir.

« Sache, ô seigneur, que mon père était chef de tribu dans une terre située bien au-delà des flots...» A savoir la région de Hallstadt, en Autriche.

Eborix entreprit de raconter le périple d’un groupe de Celtes qui, ayant écumé la Méditerranée avec les Peuples de la Mer, avaient regagné leurs terres après que Ramsès III eut défait ces proto-Vikings en 1149 av. J.-C. Leurs descendants avaient conservé des liens avec leurs cousins que le Pharaon avait autorisés à s’établir en Canaan, notamment par l’intermédiaire des marchands d’ambre. Ils n’avaient jamais oublié leurs ambitions : les Celtes ont une longue mémoire ancestrale. On parlait toujours de relancer une offensive en Méditerranée. Un rêve qui prenait de plus en plus d’ampleur à mesure que les Barbares déferlaient sur la Grèce, se disputant les ruines de la civilisation mycénienne, et que le chaos se répandait autour de l’Adriatique et jusqu’en Anatolie.

Eborix connaissait des espions qui avaient servi d’émissaires aux rois des cités-États philistines. Ces derniers n’appréciaient pas la tolérance tyrienne à l’égard des Juifs, et les richesses phéniciennes commençaient à les tenter. On ourdissait toutes sortes de projets, parfois sur plusieurs générations. Eborix ignorait où en étaient les négociations, mais il ne doutait pas que des aventuriers celtes se préparaient à déferler sur la région.

Ainsi qu’il l’avoua sans ambages à Hiram, lui-même aurait été prêt à se joindre à cette armée en compagnie de ses féaux. Malheureusement, son père avait été renversé et assassiné suite à une querelle entre deux clans. Eborix n’avait échappé à la mort que de justesse. S’il était venu jusqu’ici, c’était par soif de vengeance, tout autant que par désir de se refaire. Une Tyr reconnaissante ne manquerait pas de lui donner les moyens nécessaires pour lever une petite armée, grâce à laquelle il recouvrerait le statut qui était le sien.

« Je n’ai aucune preuve de tes dires, excepté ta parole », dit le roi en détachant les mots.

Everard opina. « Mon seigneur a le regard perçant de Rê, le faucon d’Égypte. Ne l’ai-je pas prévenu que je pouvais me tromper, qu’il n’y avait peut-être aucune menace, rien que les rodomontades de quelques singes braillards ? Toutefois, je prie mon seigneur d’examiner cette question avec la plus grande diligence, ne serait-ce que par acquit de conscience. Son humble serviteur pourrait alors lui être fort utile. Non seulement je connais bien mon peuple et ses us et coutumes, mais, en parcourant le continent qui est le sien, j’ai appris à connaître nombre d’autres tribus, et même des nations civilisées. Peut être ai-je ainsi développé un flair supérieur à celui des limiers qu’il pourrait envoyer sur cette piste. »

Hiram tirailla sur sa barbe. « Peut-être. Une telle conspiration impliquerait bien plus que des Barbares exaltés et des magnats philistins. Des hommes d’origines diverses... mais les étrangers vont et viennent ici comme le vent. Qui peut suivre le sillage du vent ? »

Le cœur d’Everard fit un bond. C’était l’ouverture qu’il s’était efforcé de susciter. « J’ai beaucoup réfléchi à la question, altesse, et les dieux m’ont envoyé certaines idées. Plutôt qu’aux voyageurs, négociants et marins ordinaires, je pense que nous devrions nous intéresser aux étrangers venus de terres inconnues des Tyriens, des étrangers posant des questions ne portant ni sur le commerce, ni même sur la vie quotidienne. Des visiteurs fréquentant les palais tout autant que les bouges, afin d’en savoir le plus possible sur la cité. Mon seigneur se rappelle-t-il de tels visiteurs ? »

Hiram secoua la tête. « Non, aucun qui corresponde à cette description. Et j’aurais entendu parler de tels visiteurs, j’aurais même souhaité m’entretenir avec eux. Mes sujets et mes fonctionnaires savent que j’ai soif de nouvelles et de connaissance. » Gloussement. « Ainsi qu’en atteste le fait que j’aie souhaité te recevoir. »

Everard ravala son dépit. Il avait un goût de bile. J’espérais que l’ennemi serait actif ces temps-ci, mais je me trompais : le moment de passer à l’action est trop proche. Il sait que la Patrouille est aux aguets. Non, c’est en amont qu’il a effectué ses recherches préliminaires, rassemblé les informations nécessaires sur la Phénicie et ses points faibles. Très en amont, si ça se trouve.

« Sire, dit-il, s’il existe bien une menace, elle couve sûrement depuis longtemps. Puis-je demander à Son Altesse de réfléchir encore. Dans son omniscience, le roi se souviendra sans doute d’événements survenus il y a des années. »

Hiram baissa les yeux pour se concentrer. Des gouttes de sueur perlèrent sur la peau d’Everard. Il se contraignit à l’immobilité. Puis il entendit le roi déclarer dans un murmure :

« Eh bien, du temps de mon illustre père Abibaal, vers la fin de son règne... oui... il a reçu des invités à propos desquels circulaient certaines rumeurs. Ils ne venaient d’aucune terre qui nous fut connue... Ils étaient partis du lointain Orient pour aller chercher la sagesse, affirmaient-ils... Quel était le nom de leur contrée ? Sheean ? Non, ce n’est pas cela. » Soupir. « La mémoire me fuit. En particulier celle des mots.

— Mon seigneur ne les a donc pas rencontrés en personne ?

— Non, j’étais parti en voyage, dans l’intérieur des terres de notre royaume mais aussi à l’étranger, et ce afin de me préparer à monter sur le trône. Et aujourd’hui, Abibaal dort avec ses pères. Ainsi, j’en ai peur, que tous ceux qui ont pu rencontrer ces hommes. »

Everard refoula le soupir qui montait à ses lèvres et s’efforça de se détendre. Cet indice, si c’en était un, était des plus ténus. Mais à quoi s’attendait-il ? L’ennemi n’avait pas laissé une plaque pour marquer son passage.

On ne trouvait personne en ce temps-ci pour tenir un journal intime, conserver sa correspondance et tenir un compte rigoureux des années. Everard n’avait aucun moyen de savoir avec précision quand Abibaal avait reçu ses étranges visiteurs. Il lui faudrait une sacrée chance pour dénicher un ou deux individus se souvenant de leur venue. Le règne d’Hiram durait depuis deux décennies, et l’espérance de vie des Tyriens était fort peu élevée.

Mais je dois quand même essayer. C’est le seul indice que j’aie réussi à trouver. Bien entendu, ce n’est peut-être qu’une fausse piste. Peut-être s’agissait-il d’authentiques voyageurs venus de Chine – des envoyés de la dynastie des Zhou.

Il s’éclaircit la gorge. « Mon seigneur accorde-t-il à son serviteur la permission d’interroger sa royale maisonnée ainsi que ses autres sujets ? Il me semble que les gens du peuple parleraient librement à un homme ordinaire comme moi alors qu’ils se retrouveraient muets en sa présence. »

Hiram sourit. « Tu as la langue bien pendue pour un homme ordinaire, Eborix. Mais... oui, tu as ma permission. Reste un peu dans mon palais, ainsi que le jeune valet qui t’attend dans l’antichambre. Nous avons encore des choses à nous dire. Au moins es-tu un conteur agréable à entendre. »


12

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À la tombée du soir, un page conduisit Everard et Pum à leurs appartements. « Le noble visiteurs dînera avec les officiers de la garde et les hommes du même rang, à moins qu’il ne soit convié à la table royale, expliqua-t-il d’une voix obséquieuse. Son valet sera le bienvenu au réfectoire des domestiques nés libres. Si le noble visiteur a quelque besoin que ce soit, qu’il en informe un serveur ou une femme de chambre, la générosité de Son Altesse est sans limites. »

Everard décida de ne pas trop profiter de ladite générosité. La maisonnée royale semblait accorder au statut plus d’importance que la population civile – tendance sans doute renforcée par la présence d’esclaves dans le personnel –, mais Hiram paraissait plutôt du genre économe.

Cependant, lorsque le Patrouilleur entra dans sa chambre, il constata que son hôte savait faire preuve de délicatesse. Hiram avait dû donner des ordres appropriés tout de suite après leur entrevue, des ordres qui avaient été exécutés tandis qu’on lui servait un souper frugal et lui faisait visiter le palais.

Grande et bien meublée, la chambre était éclairée par plusieurs lampes. Une fenêtre munie de volets donnait sur une cour où poussaient des fleurs et des grenadiers. Les portes en bois massif tournaient sur des charnières de bronze. Adjacent à la pièce principale, on trouvait un réduit où une paillasse et un pot de chambre attendaient Pum.

Everard contempla la scène. La douce lueur des lampes caressait les tapis, les tentures, une table, un coffre en bois de cèdre, un grand lit. Émergeant de l’ombre, une jeune femme s’avança et s’agenouilla.

« Mon seigneur désire-t-il autre chose ? s’enquit le page. S’il le permet, son humble serviteur lui souhaite une bonne nuit. » Il s’inclina et s’éclipsa.

Pum laissa échapper un sifflement. « Comme elle est belle, maître ! »

Everard sentit ses joues virer à l’écarlate. « Mouais. Bonne nuit, mon garçon.

— Noble sire...

— Bonne nuit, j’ai dit. »

Pum leva les yeux au ciel, haussa les épaules d’un air appuyé et gagna son réduit d’un pas traînant. La porte claqua derrière lui.

« Redresse-toi, ma chère, marmonna Everard. N’aie pas peur. Jamais je ne pourrai te faire du mal. »

La femme obéit, gardant toutefois les bras croisés et la tête baissée en signe d’humilité. Plus grande que la moyenne des Tyriens, elle était aussi plus élancée, plus sculpturale. Sa tenue vaporeuse voilait une peau blanche. Ses cheveux, maintenus par un ruban, étaient d’une nuance auburn. Faisant preuve d’une certaine révérence, il glissa l’index sous son menton. Elle leva vers lui un visage éclairé par des yeux bleus, au nez mutin, aux lèvres pleines, aux joues piquetées de taches de rousseur.

« Qui es-tu ? » Il avait la gorge serrée en prononçant ces mots.

« Ton humble servante, prête à combler tous tes vœux, ô seigneur. » Dans sa voix perçait un accent chantant, étranger. « Quel est ton plaisir ?

— Je... je voudrais savoir qui tu es. Quel est ton nom, quel est ton peuple.

— Ils m’appellent Pleshti, maître.

— Parce qu’ils ne peuvent ou ne veulent prononcer ton nom, je présume. Quel est ton nom ? »

Elle déglutit. Des larmes perlèrent à ses paupières. « J’étais jadis Bronwen », murmura-t-elle.

Everard hocha la tête. Parcourant la pièce du regard, il aperçut une table où étaient placés une cruche de vin, une autre pleine d’eau, ainsi qu’une coupe et un compotier empli de fruits. Il prit la jeune femme par la main. Elle reposait, docile, au creux de la sienne. « Viens, dit-il, asseyons-nous, buvons un peu, faisons connaissance. Nous partagerons ce verre. »

Elle frissonna et faillit s’enfuir. Le cœur serré de tristesse, il se força à lui sourire. « N’aie pas peur, Bronwen. Je ne souhaite nullement te faire mal. Je veux simplement que nous soyons amis. Tu vois, Macushla, je pense que tu es de mon peuple. »

Elle refoula ses larmes, se redressa et déglutit. « Mon seigneur fait preuve d’une bonté toute divine. Comment pourrai-je jamais le remercier ? »

Everard la guida jusqu’à la table, la fit asseoir et la servit. Elle ne tarda pas à lui conter son histoire.

Celle-ci était hélas des plus banales. En dépit de ses notions rudimentaires en matière de géographie, il comprit qu’elle appartenait à une tribu celte qui avait quitté l’Urheimat danubien pour migrer vers le sud. Son village natal était situé au bord de la mer Adriatique et elle était la fille d’un yeoman relativement prospère, si l’on se référait aux critères de l’Âge de bronze.

Quoiqu’elle n’eût jamais compté ses anniversaires, il estima qu’elle devait avoir treize ans lorsqu’un navire tyrien était entré au port, il y avait une dizaine d’années de cela. Les marins avaient monté leur camp sur la plage et s’étaient mis à marchander grâce au langage des signes. Sans doute avaient-ils décidé que ça ne valait pas la peine de revenir dans le coin, car, avant de lever l’ancre, ils avaient enlevé plusieurs enfants curieux venus voir les drôles d’étrangers. Bronwen était du nombre.

Les Tyriens n’avaient pas violenté leurs captives, pas plus qu’ils n’avaient maltraité outre mesure l’ensemble de leurs jeunes prisonniers. Une vierge en bonne santé rapporterait un bon prix au marché des esclaves. Everard s’avoua en lui-même qu’il ne pouvait les traiter de monstres. Ils avaient agi comme on agissait d’ordinaire dans l’Antiquité, ainsi d’ailleurs que dans des âges soi-disant éclairés.

Tout bien considéré, Bronwen avait eu de la chance. Elle avait été acquise par le palais royal ; pas pour le harem du souverain, bien que celui-ci l’eût possédée à quelques reprises, mais pour l’agrément des visiteurs de marque. Il était rare que les hommes se montrassent cruels avec elle. Si elle souffrait, c’était de sa condition de captive en terre étrangère.

Sans parler de ses enfants. Elle en avait engendré quatre, dont deux étaient morts en bas âge – là aussi, cela n’avait rien d’exceptionnel, et encore cela n’avait-il guère affecté sa santé. Les deux survivants étaient encore fort jeunes. Sa fille deviendrait sans doute une concubine quand elle aurait atteint la puberté, à moins qu’elle ne soit revendue à un bordel. (La défloration d’une esclave ne donnait lieu à aucun rituel. Qui se souciait de son avenir ?) Son fils serait sans doute castré, son éducation faisant de lui un excellent candidat au poste d’eunuque.

Quant à Bronwen, elle rejoindrait la domesticité ordinaire lorsque sa beauté commencerait à se faner. Comme on ne s’était jamais soucié de lui enseigner le tissage, sans doute finirait-elle fille de cuisine ou femme de ménage.

Everard lui soutira ces informations une par une, et non sans difficulté. Pas une fois elle ne s’apitoya sur son sort. Tel était son destin. Il se rappela ce qu’écrirait Thucydide dans quelque siècles, commentant l’expédition de Sicile des Athéniens, dont les derniers survivants devaient périr dans les Latomies : « De tous les maux que les hommes peuvent souffrir dans une pareille situation, aucun ne leur fut épargné[9]. »

Les hommes et les femmes. Surtout les femmes. Lui-même aurait-il pu faire preuve d’un tel courage ? Il en doutait.

Il se montra peu loquace sur son compte. A peine avait-il réussi à éviter un Celte qu’on lui en jetait une dans les bras – pour ainsi dire ; un peu de circonspection s’imposait.

Mais, à un moment donné, elle le regarda dans les yeux, le visage rosi par le vin, et lui dit d’une voix légèrement traînante : « Oh ! Eborix...» Impossible de suivre le reste.

« Le langage de mon peuple diffère trop du tien, j’en ai peur », lui dit-il.

Elle revint au punique. « Eborix, permets-moi de louer Asherat, qui a eu la générosité de te mener à moi, pour un temps qu’il lui revient de décider. C’est merveilleux ! Viens, mon doux seigneur, laisse ta compagne te donner quelque joie...» Elle se leva, fit le tour de la table et vint s’asseoir sur ses genoux, l’enveloppant de sa douce chaleur.

Il avait déjà interrogé sa conscience. S’il se conduisait d’une façon inattendue, le roi en serait forcément informé. Peut-être en prendrait-il ombrage, à moins qu’il ne se pose certaines questions sur son hôte. Bronwen ne manquerait pas d’être blessée, bouleversée même ; et elle risquait d’avoir des ennuis. En outre, elle était adorable et il avait trop longtemps été frustré. Cette pauvre Sarai comptait à peine.

Il attira Bronwen contre lui.

Intelligente, observatrice, sensible, elle avait appris à combler un homme. Il aurait cru qu’une joute amoureuse lui suffirait, mais elle lui fit changer d’avis, et à plus d’une reprise. L’ardeur dont elle faisait preuve ne semblait nullement feinte. Eh bien, sans doute était-il le premier homme à avoir cherché à lui plaire. A l’issue de leur deuxième étreinte, elle lui murmura à l’oreille : « Cela fait trois ans... que je n’ai pas... enfanté. Je prie à présent la déesse pour qu’elle t’ouvre mon ventre, Eborix, Eborix...»

Il se garda de lui rappeler que tout fruit de leur union serait promis à l’esclavage.

Juste avant de s’endormir, elle lui fit une autre confidence, dont elle se serait sans doute abstenue si elle avait été tout à fait lucide : « Ce soir, nous n’avons fait qu’une même chair, mon seigneur, et peut-être n’était-ce point la dernière fois. Mais sache que j’ai compris que ne sommes pas du même peuple.

— Hein ? » On eût dit qu’un poignard de glace se plantait en lui. Il se redressa vivement.

Elle se blottit contre lui. « N’aie crainte, mon cœur. Jamais, jamais je ne te trahirai. Mais... je me rappelle bien des choses de mon pays, des petites choses, et je ne crois pas que les Geylis des montagnes soient aussi différents des Geylis des côtes... Chut, chut, ton secret sera gardé. Pourquoi Bronwen, fille de Brannoch, irait-elle trahir la seule personne ici qui lui ait fait don de tendresse ? Dors, mon chéri sans nom, dors bien dans mes bras. »


13

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Un domestique réveilla Everard de bon matin – se répandant en excuses et en flatteries – pour l’emmener prendre un bain chaud. Le savon appartenait à l’avenir, mais une éponge et une pierre ponce lui permirent de se décrasser ; on lui appliqua ensuite des huiles odorantes et il eut même droit à un rasage. Il retrouva ensuite les officiers de garde pour le petit déjeuner.

« Je suis en permission aujourd’hui, lui confia l’un d’eux. Et si nous allions faire un tour à Usu, ami Eborix ? Je te ferai visiter cette cité. Ensuite, s’il fait encore jour, nous irons nous promener hors les murs. » Everard ne savait pas si cette promenade se ferait à dos d’âne ou dans un char de guerre, véhicule rapide quoique peu confortable. Les chevaux étaient exclusivement des animaux de trait, trop précieux pour être utilisés ailleurs que sur le champ de bataille ou dans le cadre d’une cérémonie.

« Merci, répondit le Patrouilleur. Mais je dois d’abord voir une femme nommée Sarai. Elle travaille comme aide cuisinière. »

Plusieurs officiers haussèrent les sourcils. « Quoi ! railla l’un d’eux, les hommes du Nord préféreraient-ils un laideron à un morceau de roi ? »

Ce palais se repaît de ragots, se rappela Everard. J’ai intérêt à restaurer ma réputation vite fait. Il se redressa vivement, jeta un regard noir à l’insolent et gronda : « J’agis sur instruction du roi, qui m’a chargé d’une enquête confidentielle. Est-ce que c’est clair, espèce de freluquet ?

— Oh ! oui, oui ! Loin de moi l’idée de t’offenser, sire. Attends. Je vais chercher quelqu’un qui saura où la trouver. » L’homme fila à toutes jambes.

Everard demanda à se retirer dans un salon. Il y passa les minutes suivantes à réfléchir à l’urgence de son problème. En théorie, il avait tout le temps voulu pour le résoudre ; s’il le souhaitait, il pouvait même remonter en amont, à condition que personne ne le voie manifester ce qui apparaîtrait comme un don d’ubiquité. En pratique, une telle tactique comportait des risques qui n’étaient acceptables qu’en dernière extrémité. Non seulement il pouvait déclencher une boucle causale potentiellement incontrôlable, mais il était possible que le cours des événements ordinaires soit lui aussi perturbé. Et la probabilité d’une telle occurrence ne pouvait que croître à mesure que les opérations gagnaient en complexité. Par ailleurs, il était impatient d’en finir avec cette mission, de garantir à nouveau l’existence du monde qui l’avait engendré, et cela n’avait rien que de très naturel.

Une ample silhouette franchit le rideau servant de porte. Sarai s’agenouilla devant lui. « Ta servante respectueuse attend le bon vouloir de son maître, dit-elle d’une voix empreinte d’émotion.

— Relève-toi. Mets-toi à ton aise. Je souhaite seulement te poser quelques questions. »

Elle battit des cils et rougit jusqu’à la pointe de son nez. « Qu’il en soit fait selon les vœux de mon seigneur, dont je suis à jamais la débitrice. »

Ses propos ne traduisaient ni veulerie, ni coquetterie, se rappela-t-il. Pas un instant elle n’envisageait de le séduire ni de l’implorer. Une fois qu’elle avait sacrifié à la déesse, une Phénicienne pieuse se devait de rester chaste. Sarai lui était tout simplement reconnaissante. Il en fut touché.

« Mets-toi à ton aise, répéta-t-il. Fais appel à ton esprit. Le roi m’a demandé d’enquêter sur des hommes qui ont jadis rendu visite à son père, alors que le règne du glorieux Abibaal touchait à sa fin. »

Elle ouvrit de grands yeux. « J’étais à peine née, maître.

— Je le sais. Mais que savent les domestiques les plus âgés ? Tu les connais sûrement tous. Peut-être certains d’entre eux servaient-ils le trône en ce temps-là. Peux-tu les interroger ? »

Elle porta une main à son front, ses lèvres, son cœur – le signe d’obéissance. « Puisque telle est la volonté de mon seigneur. »

Il lui communiqua le peu d’information dont il disposait. Cela sembla la troubler. « Je crains... je crains de ne rien pouvoir rapporter. Mon seigneur a pu constater que nous faisions grand cas des visiteurs étrangers. Ceux qu’il me décrit n’auraient pas manqué de susciter des commentaires pendant des années. » Sourire ironique. « Après tout, les domestiques du palais n’ont pas grand-chose à se mettre sous la dent. Les ragots sont mâchés et remâchés jusqu’à perdre toute saveur. Si quelqu’un se souvenait de ces hommes, je pense que j’en aurais déjà entendu parler. »

Everard pesta intérieurement, et dans plusieurs langues. Apparemment, il va falloir que je me rende en personne à Usu, vingt ans en amont, et que je fouine un peu partout – au risque de voir l’ennemi repérer ma machine et de me faire tuer. « Eh bien, dit-il d’une voix un peu tendue, pose quand même la question, veux-tu ? Si tu ne peux rien apprendre, cela ne sera pas de ta faute.

— Non, souffla-t-elle, mais ce sera à mon grand chagrin, doux seigneur. » Elle exécuta une dernière génuflexion avant de prendre congé.

Everard alla rejoindre l’officier qui lui avait proposé une sortie. Il ne pensait pas découvrir quoi que ce soit d’intéressant à Usu ni dans ses environs, mais cette distraction serait la bienvenue.


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Le soleil sombrait à l’horizon lorsqu’ils regagnèrent l’île. Un voile de brume recouvrait la mer, atténuant l’éclat du jour et parant d’une nuance dorée les murailles de Tyr, donnant à la cité des allures de château elfique prêt à s’évaporer dans le néant. Everard constata en débarquant que la plupart des habitants étaient rentrés chez eux. L’officier le quitta pour aller retrouver sa famille et le Patrouilleur prit la direction du palais, empruntant des rues naguère agitées où régnait désormais une atmosphère quasi spectrale.

Devant le portique se tenait une silhouette sombre que les sentinelles feignaient de ne pas voir. A l’approche d’Everard, elles se levèrent et empoignèrent leurs lances, se préparant à vérifier son identité. La position de garde-à-vous n’avait pas encore été inventée. La femme vint à sa rencontre en trottinant. Comme elle s’inclinait, il reconnut Sarai.

Son cœur fit un bond. « Que veux-tu ? lança-t-il d’une voix rauque.

— J’ai attendu ton retour toute la journée, ô seigneur, car il m’a semblé que tu étais impatient d’entendre mon rapport. »

Elle avait dû déléguer ses tâches quotidiennes. Comme il devait faire chaud dans cette rue ! « Tu... tu as trouvé quelque chose ?

— Peut-être, maître ; un soupçon d’indice. J’aurais aimé qu’il soit plus substantiel.

— Parle, pour... pour l’amour de Melqart !

— Pour le tien, ô seigneur, pour le tien, puisque tu as confié cette mission à ta servante. » Sarai reprit son souffle. Ses yeux cherchèrent ceux d’Everard, s’y fixèrent. Elle reprit la parole d’une voix posée, empreinte de sérieux.

« Comme je le craignais, aucun des domestiques les plus âgés ne possédait le savoir que tu recherches. Ils n’étaient pas entrés au service du roi Abibaal à cette époque, ou bien ils travaillaient ailleurs qu’au palais – une ferme, une résidence d’été, peu importe. Deux ou trois d’entre eux affirment avoir entendu parler de ces visiteurs, mais ils ne m’ont rien appris que mon seigneur ne m’ait déjà dit. En désespoir de cause, je suis allée prier à l’autel d’Asherat. Je l’ai suppliée de t’accorder sa grâce, toi qui l’as servie par mon intermédiaire alors que les autres hommes s’y étaient longtemps refusés. Et, merveille des merveilles ! elle m’a exaucée. Qu’elle en soit louée ! Je me suis rappelé que le père de Jantin-hamu, un aide valet, avait jadis servi lui aussi au palais. Je suis allé voir Jantin-hamu, qui m’a amenée voir Bomilcar, et celui-ci peut te parler de ces visiteurs étrangers.

— Mais... mais c’est magnifique, bafouilla-t-il. Jamais je n’aurais été capable de faire ce que tu as fait. Je n’aurais pas su qui interroger.

— Je prie pour que ce vieil homme te soit utile, seigneur, dit-elle d’une petite voix, toi qui as été si bon pour l’humble laideron que je suis. Viens, je vais te guider. »


15

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Faisant preuve de piété filiale, Jantin-hamu logeait son père dans le minuscule appartement qu’il partageait avec son épouse et leurs deux enfants encore dépendants. Au sein d’ombres monstrueuses, une pauvre lampe éclairait faiblement un mobilier se résumant à des paillasses, quelques tabourets, des jarres en terre cuite et un brasero. L’épouse préparait les repas dans une cuisine commune à tous les locataires, les rapportant ensuite au foyer ; la pièce confinée sentait le graillon. Everard entreprit de questionner Bomilcar, observé par des témoins éberlués.

Chauve, édenté, à moitié sourd, les membres noués par l’arthrite, les yeux blanchis par la cataracte, il faisait peine à voir. (Son âge ne devait pas dépasser la soixantaine. Au temps pour le retour à la nature prôné par les Américains du XXe siècle.) Assis le dos voûté sur un tabouret, il agrippait un bâton de ses doigts noueux. Mais son esprit n’avait rien de débile – il se tendait vers le monde depuis son corps telle une plante poussant au creux des ruines et cherchant le soleil.

« Oui, oui, il suffit que j’en parle pour les voir devant moi comme si c’était hier. Si seulement je me souvenais aussi bien de ce qui s’est passé hier. Mais il ne s’est rien passé, comme souvent...

» Sept, ils étaient sept, et ils disaient être venus en bateau depuis le pays des Hittites. Piqué par la curiosité, le jeune Matinbaal est allé traîner sur le port pour bavarder avec les marins, et il n’a trouvé aucun capitaine qui dise les avoir transportés. Enfin, peut-être avaient-ils pris place à bord d’un navire qui était reparti chez les Égyptiens ou les Philistins... Sinim, tel était le nom de leur peuple, et ils avaient parcouru des milliers et des milliers de lieues depuis le pays du Soleil levant, chargés par leur roi de lui raconter le monde. Ils parlaient couramment le punique, oui, mais avec un accent comme je n’en ai jamais entendu depuis... Ils étaient fort grands, et bien bâtis ; ils avaient une démarche de chat sauvage, oui, ils avaient des manières de félins, et, comme eux, ils pouvaient se montrer dangereux, j’en suis sûr. Ils n’avaient point de barbe ; ils n’avaient pas besoin de se raser, entends bien : les hommes étaient glabres comme des femmes. Mais ce n’étaient pas des eunuques, oh ! que non – les femmes qui cherchaient leur compagnie avaient ensuite du mal à s’asseoir, hé-hé-hé. Ils avaient des yeux clairs, une peau plus blanche que celle d’un Achéen, mais, contrairement à ceux-ci, leurs cheveux étaient noirs comme la nuit... Ils avaient des allures de sorciers, c’est sûr, et on murmurait qu’ils avaient fait au roi la démonstration de leur pouvoir. Quoi qu’il en soit, il n’y avait pas de malice en eux, rien que de la curiosité, oh ! comme ils étaient curieux, ils voulaient tout savoir sur Usu, et sur la construction de Tyr que l’on préparait à l’époque. Ils ont conquis le cœur du roi ; celui-ci a décrété qu’ils pouvaient aller où bon leur semblerait, fût-ce dans les profondeurs d’un sanctuaire ou dans le coffre d’un marchand... Je me suis souvent demandé par la suite si ce n’est pas cela qui avait provoqué la colère des dieux. »

Nom de Dieu ! se dit Everard. Ce sont sûrement mes ennemis. Oui, les Exaltationnistes, Varagan et sa bande. « Sinim »... des Chinois ? Une fausse piste au cas où la Patrouille aurait eu la puce à l’oreille ? Non, je ne pense pas, sans doute une couverture bien pratique pour embobiner Abibaal et sa cour. Ils n’ont même pas pris la peine de dissimuler leur apparence. Tout comme en Amérique du Sud, Varagan était sûr que ces crétins de la Patrouille n’y verraient que du feu. Et c’est ce qui se serait passé si Sarai n’avait pas été là.

Ça ne signifie pas pour autant que je suis au bout de mes peines.

« Que sont-ils devenus ? demanda-t-il à Bomilcar.

— Ah ! une véritable catastrophe, à moins qu’ils n’aient été châtiés pour avoir commis un blasphème, pour s’être introduits dans un sanctuaire, par exemple. » Le vieil homme claqua la langue et secoua sa tête chenue. « Au bout de plusieurs semaines, ils ont souhaité repartir. C’était en fin de saison, la plupart des navires étaient déjà en cale sèche, mais ils proposaient une somme si rondelette pour se rendre à Chypre qu’un capitaine plus hardi que les autres a accepté de les y conduire. Je suis allé sur les quais pour assister à leur départ, oui, oui. C’était un jour froid et venteux, je m’en souviens. J’ai vu le navire s’éloigner sous les nuages courant dans le ciel, jusqu’à ce qu’il disparaisse dans la brume, et, sur le chemin du retour, je me suis arrêté au temple de Tanith pour y faire brûler une lampe à huile – pas pour eux en particulier, mais pour tous les pauvres marins dont dépend la prospérité de notre cité. »

Everard se retint de secouer le frêle vieillard pour le faire parler. « Et ensuite ?

— Je ne me trompais pas, oh ! que non. Mes pressentiments se vérifient souvent, pas vrai, Jantin-hamu ? Presque toujours, en fait. J’aurais dû devenir un prêtre, mais il y avait trop de candidats aux postes d’acolytes... Bref. Ce jour-là, une tempête s’est levée. Le navire a coulé. Personne n’a survécu. Si je l’ai appris, c’est parce que, comme bien du monde, je voulais savoir ce qu’étaient devenus ces étrangers. La figure de proue du navire s’est échouée un jour sur les récifs, là où se dresse désormais notre cité.

— Mais... un instant, vieil homme... es-tu bien sûr qu’il n’y a eu aucun survivant ?

— Je ne pourrais pas en jurer, bien entendu. Il est possible qu’un homme se soit accroché à une planche et qu’il ait été rejeté sur le rivage. Personne n’aurait prêté attention à lui une fois qu’il aurait regagné notre cité. Qui au palais se soucierait d’un matelot ? Ce qui est sûr, c’est que le navire a sombré, et les Sinim avec lui – car s’ils étaient revenus, eux, nous l’aurions forcément su, pas vrai ? »

L’esprit d’Everard tournait à plein régime. Des voyageurs temporels ont pu les rejoindre avec des sauteurs. A l’époque, la Patrouille n’avait pas encore d’antenne susceptible de les détecter. (Nous ne pouvons pas surveiller tous les instants du millénaire. Au mieux, si nécessaire, nous envoyons des agents dans un milieu donné, à partir des antennes dont nous disposons.) Si ces visiteurs souhaitaient se montrer relativement discrets, ils étaient obligés d’emprunter pour partir un moyen de transport ordinaire, par terre ou par mer. Avant cela, cependant, ils s’étaient assurés des conditions météo. Les navires de cette époque ne prennent quasiment jamais la mer en hiver ; ils sont bien trop fragiles.

Et s’il s’agissait d’une fausse piste ? La mémoire de Bomilcar est peut-être moins affûtée qu’il ne le prétend. Et si ces visiteurs étaient originaires d’une de ces civilisations éphémères dont les historiens comme les archéologues ont perdu toute trace, et que les chrononautes ont découvertes presque par accident ? Une cité-Etat perdue dans les montagnes d’Anatolie, par exemple, qui aurait évolué au contact des Hittites et dont l’aristocratie pratiquait la consanguinité au point d’acquérir des caractéristiques physiques hors du commun...

D’un autre côté, cette catastrophe en pleine mer est le moyen idéal de brouiller les pistes. Cela expliquerait pourquoi ils n’ont pas pris la peine de se grimer en Chinois dignes de ce nom.

Comment en avoir le cœur net avant qu’il ne soit trop tard ?

« Quand est-ce arrivé, Bomilcar ? demanda-t-il en s’efforçant d’être le plus gentil possible.

— Eh bien, je te l’ai dit, rétorqua le vieillard. Du temps du règne d’Abibaal, quand je travaillais dans son palais d’Usu. »

Everard sentait peser sur lui les regards des autres membres de la famille. Il les entendait respirer. La lampe crachota, les ombres s’épaissirent, l’air se rafraîchissait vite. « Pourrais-tu être plus précis ? insista-t-il. Te souviens-tu en quelle année du règne d’Abibaal ces événements se sont produits ?

— Non. Non. Je ne vois pas. Laisse-moi réfléchir... C’était deux ans, peut-être trois, après que le capitaine Ribadi a rapporté un véritable trésor de... d’où donc, déjà ? Un lieu situé par-delà Tarsis... Non, c’était beaucoup plus tard, je crois... Ma première épouse est morte en couches peu après, je m’en souviens bien, oui, mais des années ont passé avant que je puisse me remarier, et, en attendant, il a bien fallu que je me contente de catins, hé-hé-hé...» Comme il est de coutume chez les vieillards, l’humeur de Bomilcar s’altéra soudain. Des larmes coulèrent sur ses joues. « Et ma deuxième épouse, ma chère Batbaal, elle est morte, elle aussi... les fièvres... Elle ne me reconnaissait même plus, pauvre folle... Cesse de me tourmenter, seigneur, cesse de me tourmenter, laisse-moi en paix, dans les ténèbres, et les dieux te béniront. »

Je n’obtiendrai plus rien de lui. Et qu’ai-je donc obtenu ? Du vent, probablement.

Avant de partir, Everard offrit à Jantin-hamu un morceau de métal qui permettrait à sa famille de vivre plus confortablement. L’un des avantages de l’Antiquité par rapport à son époque : les cadeaux n’y étaient pas taxés.


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Le soleil était couché depuis deux ou trois heures lorsque Everard regagna le palais. L’heure était fort tardive au regard des indigènes. Les sentinelles l’inspectèrent à la lueur de leurs lampes, puis appelèrent leur supérieur. Quand il eut identifié Eborix, ce dernier eut droit à de plates excuses. Son rire indulgent avait plus de valeur qu’un bon pourboire.

Il n’avait pourtant pas le cœur à rire. Les lèvres pincées, il suivit un photophore jusqu’à sa chambre.

Bronwen dormait. Une seule chandelle brûlait encore. Il se déshabilla et, l’espace de quelques secondes, contempla son corps dans la pénombre. Ses cheveux dénoués faisaient sur l’oreiller une corolle blonde. Un sein encore juvénile affleurait sous un bras alangui. Mais ce fut sur son visage qu’il s’attarda. En dépit de tout ce qu’elle avait enduré, il demeurait innocent, enfantin, vulnérable.

Si seulement... Non. Peut-être sommes-nous déjà un peu amoureux. Mais cela ne durerait pas, nous ne pourrions jamais vivre ensemble, seuls nos corps pourraient s’accorder. Trop de siècles nous séparent.

Que va-t-elle devenir ?

Il s’allongea, soucieux de prendre un peu de repos. Elle se réveilla aussitôt. Les esclaves apprennent à avoir le sommeil léger. Il vit la joie éclairer ses yeux. « Mon seigneur ! Sois mille fois bienvenu ! »

Ils s’étreignirent avec chaleur. Mais il s’aperçut qu’il avait surtout envie de parler avec elle. « Comment s’est passée ta journée ? demanda-t-il, les lèvres collées à la chaleur de sa gorge.

— Hein ? Je... ô maître...» Elle était surprise qu’il s’intéresse à elle. « Eh bien, de fort agréable façon, sans doute parce que ta chère magie s’attardait sur moi. Ton valet Pummairam et moi avons passé un long moment à bavarder. » Gloussement. « Il est adorable, ce petit brigand, n’est-ce pas ? Mais il pose parfois des questions indiscrètes... N’aie crainte, seigneur, j’ai refusé d’y répondre et il n’a pas insisté. Plus tard, après avoir fait savoir où mon seigneur pouvait me trouver, je suis allée voir mes enfants à la garderie. Comme je les aime ! » Elle n’alla pas jusqu’à lui proposer de faire leur connaissance.

« Hum. » Un détail tracassait Everard. « Qu’a fait Pum pendant ce temps-là ? » Ça m’étonnerait qu’il soit resté tranquille dans son coin, agité comme il est.

« Je l’ignore. Enfin, je l’ai aperçu deux ou trois fois dans les couloirs du palais, mais j’ai supposé que mon seigneur lui avait confié quelque... Seigneur ? »

Elle se redressa, inquiète, comme Everard se levait. D’un geste vif, il ouvrit la porte du réduit. Personne. Où diable était passé Pum ?

Peut-être ne faisait-il rien de mal. Mais un serviteur trop curieux risque d’attirer des ennuis à son maître.

L’esprit en proie à de sombres pensées, debout sur un sol glacé, Everard sentit des bras lui enserrer la taille, une joue lui caresser les omoplates, et entendit une voix lui susurrer : « Mon seigneur est-il fatigué ? Dans ce cas, sa servante va lui chanter une berceuse de son pays. Mais sinon...»

Au diable les tracasseries. Elles attendront demain. Everard porta son attention sur un sujet plus agréable.


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L’adolescent n’avait pas reparu à son réveil. Il se renseigna discrètement et apprit qu’il avait passé la journée de la veille à bavarder avec les domestiques. Ceux-ci le trouvaient aussi curieux qu’amusant. Puis il était sorti du palais et on ne l’avait plus revu.

Il en a eu marre de m’attendre et il est allé dilapider sa solde dans les tavernes et les lupanars. Dommage. C’était un type fiable, quoique plutôt mal dégrossi, et j’aurais été prêt à lui donner un petit coup de pouce pour qu’il s’en sorte après mon départ.

Suffit. J’ai une mission à accomplir.

Everard annonça qu’il passerait la journée en ville et sortit du palais. Yael Zorach vint l’accueillir après qu’un serviteur l’eut introduit au domicile de Zakarbaal. La tenue phénicienne lui seyait à merveille, mais son visiteur n’était pas d’humeur à lui faire des compliments. Elle-même paraissait tendue. « Par ici », dit-elle avec quelque sécheresse, et elle le précéda dans les appartements privés du couple.

Son mari s’y trouvait déjà, en grande conversation avec un homme au visage buriné, à la barbe broussailleuse, dont la vêture présentait des différences marquées avec celle du lieu. « Manse ! s’exclama Chaim. Quelle chance. J’étais sur le point de vous envoyer quérir. » Il poursuivit en temporel : « Agent non-attaché Manson Everard, je vous présente Epsilon Korten, le directeur de l’antenne de Jérusalem. »

L’intéressé se leva et exécuta un salut militaire. « Très honoré, monsieur. » Everard était d’un grade à peine plus élevé que le sien. Il était responsable des activités temporelles en terre de Palestine, entre la naissance de David et la chute du royaume de Juda. Sur le plan strictement historique, Tyr était peut-être plus importante que Jérusalem, mais celle-ci attirait dix fois plus de visiteurs. Vu la position qu’il occupait, ce devait être un homme d’action doublé d’un authentique érudit.

« Je vais demander à Hanai de nous servir des rafraîchissements, puis j’ordonnerai aux domestiques de ne pas nous déranger et de refouler les visiteurs », proposa Yael.

Everard et Korten passèrent les minutes suivantes à faire connaissance. Le directeur d’antenne était né au XXIXe siècle, à la Nouvelle-Édom, sur Mars. Il n’était pas du genre à se vanter, mais Everard comprit que si ses analyses informatiques d’antiques textes sémitiques avaient attiré l’attention des recruteurs de la Patrouille, il en allait de même pour ses exploits lors de la Seconde Guerre des Astéroïdes. Après la prise de contact et les tests d’usage, on lui avait révélé l’existence de l’organisation, à laquelle il avait adhéré d’enthousiasme, puis il avait suivi la formation... bref, la procédure habituelle. Son niveau de compétence sortait franchement de l’ordinaire. De bien des façons, sa fonction était plus délicate que celle d’Everard.

« Vous devez comprendre que cette crise est à mes yeux de la plus extrême gravité, déclara-t-il une fois que le quatuor se retrouva en privé. Si Tyr est détruite, l’Europe n’en subira les conséquence qu’au bout de quelques décennies, le reste du monde au bout de plusieurs siècles – pour ce qui est des Amériques et de l’Australasie, on peut même parler de millénaires. Mais en ce qui concerne le royaume de Salomon, la catastrophe sera instantanée ou presque. Privé du soutien d’Hiram et du prestige qu’il lui confère, il ne pourra pas tenir ses tribus très longtemps et, sans la puissance de Tyr pour les arrêter, les Philistins ne tarderont pas à prendre leur revanche. Le judaïsme, ce nouveau monothéisme, est encore très fragile, c’est quasiment du paganisme. J’estime qu’il ne survivra pas, lui non plus. Yahvé sera bientôt réduit à l’état de déité ordinaire dans un panthéon incertain.

— Et nous pourrons dire adieu à la civilisation classique, compléta Everard. Le judaïsme a influencé la philosophie et la pensée politique, chez les Grecs alexandrins comme chez les Romains. Donc, adieu à la chrétienté, adieu à la civilisation occidentale, et à Byzance par la même occasion, et aussi à leurs successeurs. Impossible de savoir ce qui les remplacera. » Il pensa à un autre univers, dont il avait contribué à l’avortement, et sentit se réveiller une blessure qui le tourmenterait toute sa vie.

« Oui, c’est évident, dit Korten non sans impatience. Pour me résumer, compte tenu des ressources limitées de la Patrouille – des ressources en outre dispersées sur un continuum où abondent les nexus aussi critiques que celui-ci –, je ne pense pas que nous devrions consacrer toutes nos forces au sauvetage de Tyr. En cas d’échec de notre part, tout est perdu ; nous n’aurons que les chances les plus infimes de restaurer le monde dans son état originel. Non, mieux vaut à mon avis nous concentrer sur Jérusalem – y rassembler nos moyens et notre personnel – afin d’y minimiser les effets de la catastrophe. Moins le royaume de Salomon souffrira de celle-ci, moins le vortex d’altération sera prononcé. Ce qui nous donnera d’autant plus de chances d’en annuler les effets.

— Vous voulez dire que vous êtes prêt à faire une croix sur Tyr ? demanda Yael, atterrée.

— Non, bien sûr que non. Mais je veux que nous assurions nos arrières au cas où nous la perdrions.

— En agissant ainsi, vous prenez vos aises avec l’Histoire, fit remarquer Chaim d’une voix tremblante.

— Je sais. Mais une situation extrême exige des mesures extrêmes. Je suis venu ici pour en discuter avec vous, mais c’est bien cette politique que j’ai l’intention de recommander aux échelons supérieurs. » Korten se tourna vers Everard. « Monsieur, je regrette de réduire encore les maigres ressources dont vous disposez, mais c’est ce que me dicte mon jugement en la matière.

— Elles ne sont pas maigres, grommela l’Américain, elles sont franchement anorexiques. » Hormis l’enquête préliminaire, quelles ressources la Patrouille a-t-elle engagées, sinon ma personne ?

Cela signifie-t-il que les Danelliens savent que je réussirai ? Ou qu’ils sont du même avis que Korten ? Tyr serait-elle “ déjà ” condamnée ? Si je venais à échouer... à mourir...

Il se redressa, attrapa sa pipe et son tabac puis dit : « Madame, messieurs, ne laissons pas cette discussion dégénérer en polémique. Montrons-nous raisonnables. Le meilleur moyen d’y parvenir est de rassembler les faits en notre possession afin de les examiner avec lucidité. Non que j’en aie collecté beaucoup pour ma part. »

Le débat dura des heures.

L’après-midi était bien entamée lorsque Yael proposa de faire une pause déjeuner. « Merci, fit Everard, mais je ferais mieux de regagner le palais. Sinon, Hiram va me soupçonner de tirer au flanc. Je repasse vous voir demain, d’accord ? »

En vérité, il n’avait pas envie de s’alourdir l’estomac avec de l’agneau rôti ou quelque autre plat typique. Il se contenterait d’une tranche de pain et d’un morceau de fromage de chèvre achetés à une échoppe, qu’il mangerait en réfléchissant à ce nouveau problème. (Grâces soient rendues à la technologie. Sans les microbes transgéniques de protection que la Patrouille lui avait implantés dans l’organisme, jamais il n’aurait osé toucher à la cuisine locale, exception faite des viandes carbonisées. Le vacciner contre toutes les maladies de l’Histoire connue aurait saturé son système immunitaire.)

Il serra les mains de ses compagnons à la manière du XXe siècle. Korten était peut-être dans l’erreur, mais ce n’en était pas moins un homme compétent, aimable et bien intentionné. Everard émergea dans une rue qui avait eu le temps de chauffer au soleil.

Pum l’y attendait. Il se leva avec moins d’exubérance qu’à l’accoutumée. Son mince visage juvénile était empreint de gravité. « Maître, souffla-t-il, pouvons-nous parler sans être entendus ? »

Ils dénichèrent une taverne dont ils étaient les seuls clients. Son propriétaire s’était contenté d’installer un auvent devant son pas de porte et de poser des coussins à même le sol ; on s’asseyait, on passait commande et il rapportait de chez lui des coupes d’argile emplies de vin. Everard le paya en perles de métal à l’issue d’un vague marchandage. La rue était passante en temps ordinaire, mais, à cette heure de la journée, les hommes s’affairaient ailleurs. On les verrait affluer lorsqu’une ombre rafraîchissante tomberait entre les murs.

Everard sirota la boisson amère et piquante en faisant la grimace. Son expérience lui avait enseigné que les époques antérieures au XVIIe siècle ap. J.-C. ne connaissaient que la piquette. Pour la bière, c’était encore pire. Aucune importance. « Je t’écoute, fiston. Et inutile de perdre ton temps à proclamer que je suis le soleil de l’univers, ni à te prosterner devant moi pour que je m’essuie les pieds sur ton dos. Qu’est-ce que tu as fait ? »

Pum déglutit, frissonna, se pencha en avant. « Ô seigneur, commença-t-il d’une voix mal assurée qui trahissait son jeune âge, ton serviteur s’est enhardi à entreprendre bien des choses. Si tu estimes que j’ai mal agi, tu peux me réprimander, me frapper, me faire fouetter, qu’il en soit fait selon ta volonté. Mais sache que je n’ai agi que dans ton intérêt. Mon vœu le plus cher est de te servir dans toute la mesure de mes moyens. »

Vif sourire. « Tu paies tellement bien ! »

De nouveau sérieux : « Tu es un homme empli de force et de puissance, au service duquel j’espère prospérer. Encore faut-il que je m’en montre digne. N’importe quel crétin peut porter ton bagage ou te conduire dans un lupanar. En quoi Pummairam pourrait-il se distinguer afin que mon seigneur souhaite le garder à son service ? Quels sont les souhaits de mon seigneur ? Quels sont ses besoins ?

» Il te plaît de passer pour un guerrier des plus frustes, ô maître, mais j’ai su dès le début que tu était bien plus que cela. Bien entendu, il ne te viendrait pas à l’idée de te confier à un va-nu-pieds comme moi. Comment pouvais-je savoir ce qu’il te fallait sans savoir qui tu étais ? »

Ouais, songea Everard, obligé qu’il est de vivre au jour le jour, il n’a pu manquer de développer son intuition. « Je ne suis point fâché, dit-il d’une voix posée. Mais dis-moi ce que tu as fait. »

Les grands yeux brun roux de Pum cherchèrent les siens, et il le regarda d’égal à égal. « J’ai posé à certaines gens des questions sur mon maître. Toujours avec prudence, sans jamais laisser deviner mes intentions, en veillant à ce que mon interlocuteur n’ait pas conscience de ce qu’il m’apprenait. Pour preuve, quelqu’un a-t-il émis des doutes à l’encontre de mon seigneur ?

— Hum... non... pas plus que je ne m’y attendais. Avec qui as-tu discuté ?

— Eh bien, pour commencer, avec l’adorable Pleshti – Bo-ron-u-wen, ainsi qu’elle se nomme. » Pum leva la main. « Maître ! Pas une fois elle n’a parlé à tort et à travers. Je n’ai fait que lire son visage et ses gestes en lui posant certaines questions. Rien de plus. De temps à autre, elle refusait de me répondre, et ces silences étaient eux aussi éloquents. Son corps ne sait pas garder un secret. Est-ce sa faute ?

— Non. » Et puis, je parierais que tu as entrouvert la porte de ton réduit cette nuit-là et que tu nous as entendus. Peu importe. Je ne tiens pas à le savoir.

« Ainsi ai-je appris que tu n’étais pas un... un Geyil, c’est ça ? Ce n’était pas une surprise. Je l’avais déjà deviné. Mon maître est plein de vaillance au combat, je n’en doute point, mais il est aussi patient avec les femmes qu’une mère avec ses enfants. N’est-ce pas surprenant chez un vagabond à moitié sauvage ? »

Everard partit d’un rire penaud. Touché[10] ! Ce n’était pas la première fois qu’on lui faisait ce genre de remarque lors d’une mission, mais, jusque-là, personne n’en avait tiré de conclusion.

Enhardi, Pum reprit : « Inutile que je rentre dans les détails. Les domestiques observent toujours leurs supérieurs avec attention, et ils adorent papoter à leur sujet. Peut-être ai-je abusé de la confiance de Sarai. Comme je suis ton valet, elle ne m’a pas chassé quand je suis venu lui poser des questions. Je n’ai pas vraiment insisté, d’ailleurs. Mais elle m’a parlé de Jantim-hamu, auquel j’ai rendu visite, constatant que mon maître avait fait forte impression sur la maisonnée. Et j’ai enfin découvert ce que tu cherchais. »

Il se rengorgea. « Il n’en fallait pas davantage à ton serviteur, ô resplendissant seigneur. J’ai filé sur les quais où j’ai commencé mon enquête. Et voilà ! »

Le cœur d’Everard se gonfla. « Qu’as-tu trouvé ? beugla-t-il.

— Aimerais-tu rencontrer un homme qui a survécu au naufrage du navire et à l’attaque des démons ? »


18

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Âgé d’une quarantaine d’années, courtaud mais nerveux, Gisgo avait un visage buriné et plein de vie. Au fil des ans, ce matelot s’était hissé au rang de maître d’équipage, un poste aussi enviable que difficile. Le temps passant, ses amis s’étaient lassés de l’entendre conter son extraordinaire expérience. Ils considéraient celle-ci comme une histoire à dormir debout.

Everard était empli d’admiration pour Pum, qui avait accompli un vrai travail de détective, allant d’un marin à l’autre en les interrogeant sur les récits que racontaient leurs aînés. Jamais il n’aurait pu faire ce qu’avait fait le jeune homme : on se serait méfié de l’étranger qu’il était, un étranger doublé d’un hôte du palais royal. À l’instar des gens avisés de toutes les époques, le Phénicien moyen ne tenait pas à ce que le gouvernement s’intéresse de trop près à lui.

Par chance, Gisgo séjournait chez lui entre deux voyages. Son âge et sa situation aisée le dispensaient des expéditions les plus dangereuses, et il travaillait sur un navire assurant les liaisons avec l’Égypte, à un rythme loin d’être frénétique.

Ses deux épouses servirent des rafraîchissements tandis qu’il bavardait avec ses hôtes dans son appartement du quatrième étage. Une fenêtre donnait sur une cour aménagée entre les bâtiments. La vue se réduisait à des murs de pisé et à du linge en train de sécher. Mais les rayons de soleil venaient caresser les souvenirs de maints périples : un chérubin miniature venu de Babylone, une flûte de Pan grecque, un hippopotame de faïence rapporté des bords du Nil, une poupée ibérique, une dague venue du Nord... Everard s’était fendu d’un cadeau en or massif, et le marin se montra des plus loquaces.

« Oui, fit Gisgo, ce fut un voyage très étrange, en effet. Le moment était mal choisi, on approchait de l’équinoxe, et il y avait ces Sinim venus de je ne sais où, qui portaient le malheur dans leurs os pour ce qu’on en savait. Mais nous étions tous jeunes, du capitaine au dernier des matelots ; on envisageait de passer l’hiver à Chypre, où le vin est corsé et les filles aimables ; et puis, ils payaient bien, ces Sinim. Pour le métal qu’ils allaient nous verser, on était prêts à faire la nique à la mort, la nique à l’enfer. Je suis devenu plus sage avec les ans, mais pas plus joyeux, non, loin de là. Je suis encore vigoureux, mais je sens mes dents qui se déchaussent, et, croyez-moi, mes amis, mieux vaut être jeune que vieux. »

Il se signa. « Les pauvres gars qui ont coulé, que leurs ombres reposent en paix. » Il jeta un regard à Pum. « L’un d’eux te ressemblait, mon garçon. C’est pour ça que j’ai sursauté quand tu es venu me voir. Adiyaton, c’est comme ça qu’il s’appelait. Oui, c’est ça. Peut-être que c’était ton grand-père. »

D’un geste, l’adolescent avoua son ignorance.

« J’ai fait des offrandes en leur nom à tous, oui, reprit Gisgo, et j’ai aussi remercié les dieux de m’avoir épargné. Veille à rester fidèle à tes amis, veille à payer tes dettes, et les dieux t’aideront à l’heure du péril. Ils m’ont aidé et bien aidé.

» La route de Chypre est toujours périlleuse. Impossible de faire escale où que ce soit ; on doit rester en mer, parfois plusieurs jours d’affilée quand les vents sont contraires. Cette fois-là... ah ! cette fois-là ! Nous avions à peine pris le large que le vent s’est levé, et ça n’a pas servi à grand-chose de répandre de l’huile sur les eaux. On a sorti les rames pour empêcher le navire de sombrer dans les creux, et on a ramé à en perdre le souffle, à en être moulus. Il faisait noir comme dans les entrailles d’un porc, oh oui, et le vent hurlait et fouettait, et la nef roulait et tanguait, et le sel m’encroûtait les yeux et brûlait mes lèvres gercées... et comment garder la cadence quand on n’entend même pas le tambour au sein de la bourrasque ?

» Mais sur la passerelle par le milieu, j’ai vu le chef des Sinim, sa cape claquant au vent, il riait, riait, insolemment tourné vers la tempête !

» Soit il était courageux, soit il ignorait tout du danger, à moins qu’il n’ait été plus versé que moi dans les choses de la mer. J’ai beaucoup réfléchi à cette journée durant les années suivantes, au cours desquelles j’ai chèrement acquis une grande expérience, et je pense aujourd’hui qu’avec un peu de chance, nous aurions pu nous en tirer. C’était un navire solide que celui-là, et ses officiers connaissaient la mer. Mais les dieux, ou les démons, en ont voulu autrement.

» Car soudain, la foudre a frappé ! Un éclair aveuglant. J’ai lâché ma rame, imité par plusieurs de mes camarades. Mais j’ai réussi à la rattraper avant qu’elle ne glisse à travers le tolet. C’est peut-être pour cela que je n’ai pas perdu la vue, car j’avais les yeux baissés quand le second éclair est venu.

» Oui, la foudre, par deux fois. Je n’ai pas entendu le tonnerre, mais peut-être que le fracas du vent et des vagues l’a étouffé. Lorsque j’y ai vu un peu plus clair, ce fut pour découvrir que le mât brûlait comme une torche. La coque avait cédé. J’ai senti dans mon crâne, et aussi dans mon cul, la mer qui s’engouffrait dans les cales au-dessous de moi, et brisait le navire en deux.

» Et ce n’était pas le plus terrible. Car à la lueur incertaine des flammes, j’ai aperçu dans le ciel des créatures semblables à ce taureau ailé, là, aussi grosses que de vrais bestiaux et étincelantes comme des cuirasses de fer. Des hommes les chevauchaient. Ils ont fondu sur nous...

» Puis l’enfer s’est déchaîné sur nous. Je me suis retrouvé à la mer, toujours accroché à ma rame. Autour de moi, deux ou trois de mes camarades s’agrippaient à des débris. Mais les démons n’en avaient pas fini avec nous. Un éclair a filé droit sur ce pauvre Hurumabi, mon compagnon de beuverie depuis notre plus jeune âge. Il a dû être tué sur le coup. J’ai plongé et j’ai retenu mon souffle le plus longtemps possible.

» Quand je suis remonté à la surface, il n’y avait plus personne autour de moi. Mais, dans le ciel, il y avait tout un essaim de ces dragons, ou de ces chars volants, qui fendaient le vent. La foudre volait de l’un à l’autre. J’ai replongé.

» Je pense qu’ils n’ont pas tardé à regagner le coin de l’au-delà d’où ils étaient issus, mais je cherchais avant tout à survivre et je ne leur ai plus prêté attention. J’ai fini par regagner la terre.

Ce qui m’était arrivé me semblait irréel, comme un mauvais rêve. Et peut-être que c’en était un. Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que je suis le seul marin à être revenu de cette nef. Que Tanith en soit louée, hein, les filles ? » Visiblement peu ému par ses souvenirs, Gisgo pinça les fesses de son épouse la plus proche.

D’autres réminiscences suivirent, qu’il fallut deux bonnes heures pour démêler. Finalement, Everard osa poser la question qui lui brûlait les lèvres : « Te rappelles-tu quand cela est arrivé ? il y a combien d’années ?

— Mais bien sûr, répondit Gisgo. Très précisément vingt-six ans, et ça s’est passé environ quinze jours avant l’équinoxe d’automne. »

Il agita une main. « Comment puis-je le dire avec certitude ? Eh bien, pense aux prêtres égyptiens qui tiennent un calendrier précis pour prévoir la crue annuelle de leur grand fleuve. Un marin qui néglige ce genre de choses ne vit pas très vieux. Savais-tu que, par-delà les Colonnes de Melqart, la mer monte et descend comme le Nil, mais deux fois par jour ? Quand on voyage dans ces eaux-là, on a intérêt à avoir la notion du temps.

» En vérité, ce sont les Sinim qui m’ont amené à prêter attention au temps. Je me trouvais auprès du capitaine quand ils ont marchandé leur passage avec lui, et ils ont insisté pour que nous levions l’ancre un certain jour et pas un autre – et ils ont fini par le convaincre. En les écoutant, je me suis dit que ça pouvait être utile de se rappeler ce genre de choses, et je me suis promis de m’y efforcer. A l’époque, je ne savais encore ni lire ni écrire, mais je pouvais associer à chaque année un événement marquant, et, quand j’en avais l’occasion, je me récitais cette succession d’événements afin de ne pas perdre le compte des ans. Donc, ceci s’est passé dans l’année qui a suivi celle de notre expédition aux Falaises rouges et précédé celle où j’ai attrapé la maladie de Babylone...»


19

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Une fois dehors, Everard et Pum quittèrent le quartier du port sidonien et se dirigèrent vers le palais en empruntant la rue des Cordeliers, où s’installait la quiétude du crépuscule.

« Mon seigneur rassemble ses forces, je vois », murmura le garçon au bout d’un temps.

Le Patrouilleur hocha la tête d’un air absent. Son esprit était habité par une autre forme de tempête.

La méthode de Varagan lui paraissait claire. (Il ne faisait aucun doute pour lui que c’était bien Merau Varagan, qui perpétrait une nouvelle atrocité.) A partir de sa cachette perdue dans l’espace-temps, il s’était rendu à Usu vingt-six ans plus tôt, accompagné d’une demi-douzaine de complices. D’autres les avaient déposés en sauteur, pour disparaître et revenir aussitôt. La Patrouille ne pouvait espérer les intercepter, le lieu et le moment exact de leur arrivée étant inconnus. Une fois en ville, Vaiagan et son groupe s’étaient débrouillés pour entrer dans les bonnes grâces du roi Abibaal.

Ils avaient sûrement exécuté cette phase des opérations après avoir fait sauter le temple, transmis leur demande de rançon et – probablement – tenté d’abattre Everard ; après, bien entendu, relativement à leur ligne temporelle propre. Il ne leur avait pas été difficile de sélectionner une cible, encore moins de laisser un assassin sur place. Il existait quantité d’ouvrages sur Tyr. Une fois accomplie la première phase, Varagan avait conclu à la faisabilité de son plan. Décidant que celui-ci valait qu’il lui consacre un investissement notable en temps et en effort, il était parti en quête des connaissances détaillés qu’une étude livresque ne pouvait lui fournir, et qui lui seraient nécessaires pour anéantir cette société.

Après avoir appris tout ce qu’il souhaitait à la cour d’Abibaal, Varagan et son équipe avaient quitté la ville d’une façon conventionnelle, afin de ne pas inspirer aux Phéniciens des récits susceptibles d’attirer l’attention de la Patrouille. Et c’était pour la même raison, pour qu’on parle d’eux le moins possible, qu’ils avaient tenu à passer pour péris en mer.

D’où leur insistance sur la date de départ ; un vol de reconnaissance avait permis de repérer ce jour-là une violente tempête. Leurs complices en sauteur avaient arrosé le navire aux armes énergétiques afin de ne laisser aucun témoin. Si Gisgo n’avait pas échappé à leur vigilance, ils auraient dissimulé leurs traces à la perfection. En fait, sans l’aide de Sarai, Everard n’aurait probablement jamais entendu parler de ces Sinim disparus avec leur nef.

Varagan avait « déjà » envoyé des agents pour surveiller le QG tyrien de la Patrouille à mesure qu’approchait le moment décisif. Si l’un d’eux reconnaissait et éliminait un ou plusieurs agents non-attachés, il ne pouvait que s’en féliciter. Le chantage exercé par les Exaltationnistes n’aurait que plus de chances d’aboutir – que leur but soit de se procurer un transmuteur ou bien carrément d’annihiler l’avenir danellien. Une issue comme l’autre ne pourrait que réjouir Varagan, alimenter sa soif de puissance et sa Schadenfreunde.

Oui, mais Everard avait levé son gibier. Il pouvait lâcher les chiens de la Patrouille...

Mais le puis-je vraiment ?

Il mâchonna sa moustache celtique et se dit, un peu stupidement, qu’il serait ravi de s’en débarrasser une fois cette mission achevée.

Mais le sera-t-elle un jour ?

La Patrouille avait sur Varagan l’avantage du nombre et de l’armement, mais elle ne devait pas sous-estimer son intelligence. Il avait planifié son opération avec un tel soin qu’il devenait quasiment impossible de l’arrêter.

Les Phéniciens ne possédaient ni horloges ni instruments de navigation précis. Gisgo ne pouvait dater le naufrage de son navire qu’avec une précision d’une ou deux semaines ; et quant à estimer sa position à ce moment-là, il ne pouvait pas davantage donner de détails. Everard était donc coincé.

Certes, la Patrouille pouvait déterminer la date, et la course de Chypre était connue. Mais pour intervenir à l’instant voulu, il fallait observer les événements de près. Et l’ennemi était sûrement équipé de détecteurs qui l’alerteraient sur-le-champ. Les pilotes chargés de brûler le navire et de récupérer Varagan et son groupe seraient prêts à toute éventualité. Il leur suffirait de quelques minutes pour accomplir leur tâche, et ensuite ils disparaîtraient.

Pis, ils risquaient d’annuler la mission. Attendre un moment favorable pour récupérer leurs complices – voire les récupérer à terre, avant le départ du navire. Dans les deux cas, Gisgo n’aurait pas connu l’expérience qu’il venait de décrire à Everard. La piste que le Patrouilleur avait découverte au prix de tant d’efforts n’aurait jamais existé. Les conséquences à long terme pour l’Histoire seraient probablement fort triviales, mais rien ne permettait de garantir une telle issue une fois qu’on commençait à tripoter la causalité.

C’était pour les mêmes raisons – le risque de voir disparaître des indices et de bouleverser le continuum – que la Patrouille ne pouvait pas anticiper sur le plan de Varagan. Elle n’osait pas, par exemple, descendre sur la nef et en appréhender les passagers avant que survienne la tempête.

Apparemment, le seul moyen de régler cette affaire, c’est d’apparaître là où ils se trouvent, durant cet intervalle de cinq minutes où les pilotes accomplissent leur sale besogne. Mais comment déterminer le lieu et le moment sans les alerter ?

« Je pense, déclara Pum, que mon seigneur a l’intention de livrer bataille, mais dans un étrange royaume où ses ennemis sont des sorciers. »

Suis-je donc à ce point transparent ? » Oui, cela se peut. Mais, auparavant, je te récompenserai généreusement pour l’aide précieuse que tu m’as apportée. »

Le jeune homme lui tira sur la manche. « Seigneur, implora-t-il, laisse ton serviteur t’accompagner. »

Stupéfait, Everard s’arrêta net. « Hein ?

— Je refuse d’être séparé de mon maître ! » Des larmes coulaient sur ses pommettes. « Plutôt mourir à ses côtés... oui, plutôt être jeté aux enfers, parmi les démons... que de retourner à cette existence de blatte à laquelle tu m’as arraché. Enseigne-moi ce que je dois faire. J’apprends vite, tu le sais. Je n’aurai pas peur. Tu as fait de moi un homme ! »

Par Dieu, mais j’ai bien l’impression qu’il est sincère, pour la première fois sans doute.

Bien entendu, c’est hors de question.

A moins que... Everard resta comme frappé par la foudre.

Pum se mit à danser, riant et pleurant en même temps. « Mon seigneur va le faire, mon seigneur va m’emmener avec lui ! »

Et peut-être, peut-être, quand tout sera fini, et s’il a survécu... peut-être que nous aurons gagné un trésor des plus précieux.

« De grands dangers t’attendent, déclara-t-il d’une voix posée. En outre, tu verras des êtres et des choses qui feraient fuir le plus hardi des guerriers. Et, avant cela, tu devras acquérir un savoir que même les plus sages seraient incapables de comprendre si on le leur dispensait.

— Je suis prêt, mon seigneur », répondit Pum. Un grand calme semblait à présent l’habiter.

« D’accord ! Allons-y ! » Everard démarra à si vive allure que le garçon dut trotter pour le rattraper.

L’instruction et l’endoctrinement basiques prendraient plusieurs jours, si tant est qu’il ne craque pas. Aucune importance. Everard aurait besoin de temps pour rassembler les informations qui lui étaient nécessaires et mettre sur pied une force d’intervention. Pendant ce temps, il aurait Bronwen. Everard n’avait aucune certitude de s’en sortir vivant. Qu’il reçoive donc un peu de la joie à laquelle il avait droit, et qu’il en donne un peu en retour.


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Le capitaine Balraam renâclait. « Pourquoi engagerais-je ton fils ? demanda-t-il. J’ai déjà un équipage complet, y compris deux apprentis. Ce n’est pas un fils de marin, et il n’a pas l’air bien costaud, en plus.

— Il est plus robuste qu’il n’y paraît », répondit l’homme qui prétendait être le père d’Adiyaton. (Un quart de siècle plus tard, il se ferait appeler Zakarbaal.) « Et il est malin et obéissant, tu verras. Quant à son expérience, aucun de nous n’en possède à ses débuts, pas vrai ? Écoute, je tiens plus que tout à ce qu’il fasse carrière dans le négoce. Je suis disposé à te proposer des conditions extrêmement intéressantes.

— Ah ! » Balraam se caressa la barbe en souriant. « C’est différent, alors. Quel montant envisageais-tu pour garantir sa formation ? »

Adiyaton (qui, dans un quart de siècle, pourrait continuer sans problème à se faire appeler Pummairam) semblait ravi. Mais il frissonnait en lui-même, car il avait devant lui un homme promis à une mort prochaine.


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Depuis le point élevé où patientait l’escadron de la Patrouille, la tempête était une montagne bleu-noir recouvrant la mer à l’horizon nord. Ailleurs, la surface des eaux était une nappe d’argent et de saphir, parsemée çà et là d’îles, qui s’étendait jusqu’à la ligne sombre de la côte syrienne. Très loin, à l’ouest, le soleil dispensait au monde une lueur froide. Le vent sifflait aux oreilles d’Everard.

Blotti dans sa parka, il se tendait sur la selle avant de son sauteur temporel. La selle arrière était inoccupée, tout comme celle d’une bonne vingtaine des quarante véhicules qui partageaient le ciel avec lui. Leurs pilotes espéraient bien ramener des prisonniers. Les autres transportaient des armes, pareils à des œufs recelant un feu meurtrier. La lumière claquait sur leurs flancs métalliques.

Merde ! se dit-il. Je me gèle. Combien de temps ça va durer ? Est-ce qu’il est arrivé quelque chose ? Pum s’est-il fait repérer par l’ennemi, son équipement est-il en panne, ou quoi ?

Un récepteur fixé au levier de pilotage émit un bip et un voyant passa au rouge. Everard poussa un soupir audible, produisant un nuage de vapeur que le vent effilocha avant de l’engloutir. En dépit de toutes ses années d’expérience en matière de chasse à l’homme, il dut déglutir avant de déclarer dans son micro : « Signal reçu par commandant. Postes de triangulation, au rapport. »

Plus bas, l’ennemi venait d’apparaître au sein des éléments déchaînés. Il avait entamé sa sale besogne. Mais Pum, glissant une main sur l’ourlet de son pagne, avait activé son transmetteur radio miniature.

Une radio. Jamais les Exaltationnistes ne penseraient à quelque chose d’aussi primitif. Du moins Everard l’espérait-il.

Et maintenant, Pum, mon garçon, vas-tu pouvoir te mettre à l’abri, te protéger comme on te l’a ordonné ? La peur étreignit de ses doigts glacés la gorge du Patrouilleur. Sans doute avait-il engendré des fils, çà et là dans les âges, mais c’était la première fois qu’il avait l’impression d’en découvrir un.

Un appel dans ses écouteurs. Une série de chiffres. Des instruments placés en trois endroits différents, à cent cinquante kilomètres de la tempête, avaient localisé le navire martyr. Des horloges avaient déjà marqué l’instant de réception du signal.

« Okay, fit Everard. Calculez les coordonnées spatiales de chaque véhicule conformément à notre stratégie. Soldats, attendez vos ordres. »

Plusieurs minutes s’écoulèrent. Il sentit monter en lui une paix arctique. L’engagement avait commencé. En cet instant précis, ses hommes et lui se trouvaient déjà au cœur de la bataille. Qu’il en soit fait selon la volonté des Nornes.

On leur transmit les données. « Tout le monde est prêt ? lança-t-il. En avant ! »

Il régla les contrôles et activa la propulsion. Sa machine bondit en avant dans l’espace, en amont dans le temps, fonçant vers l’instant où Pum avait donné le signal.

Le vent se déchaînait. Le sauteur trépidait, tanguait dans son champ antigrav. Cinquante mètres en contrebas bouillonnaient des vagues de noirceur. L’écume qui en jaillissait avait la couleur du grésil. Une gigantesque torche éclairait la scène : le mât en bois de résineux, dévoré par un feu que la tempête ne faisait qu’attiser. La nef se disloquait en fragments calcinés dont montait un banc de vapeur.

Everard chaussa ses amplificateurs optiques. Sa vision devint nette. Son escadron s’était placé comme prévu, de façon à englober la demi-douzaine de sauteurs ennemis volant au-dessus des flots.

Les brutes avaient déjà entamé le massacre. Sans doute avaient-elles ouvert le feu dès leur émergence. Comme il savait que toutes seraient armées mais ignorait la position exacte qui serait la leur, Everard avait choisi de faire apparaître ses hommes à une certaine distance, de façon à pouvoir évaluer la situation avant qu’ils ne soient repérés.

Ce qui ne tarderait pas à se produire. « A l’attaque ! » ordonna-t-il dans un rugissement. Sa monture bondit.

Un rayon bleu-blanc transperça les ténèbres. Everard se mit à zigzaguer, le sentant passer à un cheveu : chaleur, odeur d’ozone, crépitements. Ses amplificateurs s’étaient opacifiés pour le préserver de la cécité.

Il dégaina son désintégrateur mais s’abstint de riposter. Telle n’était pas sa tâche. Le ciel était déjà sillonné d’éclairs. Leurs reflets embrasaient les eaux.

Il serait impossible de capturer les pilotes ennemis. Les artilleurs avaient ordre de les descendre tous, sans exception, avant qu’ils aient eu le réflexe de faire un saut spatio-temporel. Les Patrouilleurs avaient pour mission de capturer les espions qui se trouvaient à bord du navire.

Everard ne s’attendait pas à les découvrir accrochés aux fragiles morceaux de coque ballottés par les vagues. Ses hommes y jetteraient néanmoins un coup d’œil, au cas où. Mais les voyageurs avaient sûrement prévu une autre solution – des gilets gonflables planqués sous leurs caftans, selon toute probabilité.

Pum ne pouvait pas en faire autant. Pour passer inaperçu, il devait être vêtu de son seul pagne. Tout juste si on avait pu y insérer le transmetteur. Everard avait veillé à ce qu’il apprenne à nager.

Rares étaient les marins puniques à en être capables. Everard entrevit l’un d’eux, agrippé à une planche. Il faillit aller le secourir. Mais il ne le devait point. Balraam et son équipage avaient péri corps et biens – exception faite de Gisgo, dont la survie ne devait rien au hasard. La Patrouille avait fait un petit bond en aval pour le sauver d’un sauteur ennemi alors qu’il dérivait ; et il était assez robuste pour rester accroché à sa bouée de bois jusqu’à ce qu’il s’échoue sur le rivage. Quant à ses camarades... ils étaient morts et leurs proches les avaient pleurés, un sort que connaîtraient tant de marins au fil des millénaires à venir... et tant d’astronautes, et de chrononautes...

Au moins auraient-ils péri afin que leur peuple soit sauvé, lui et des milliards d’êtres des temps à venir. Triste consolation.

Ayant recouvré sa vision, Everard aperçut une tête au sein des vagues – oui, pas moyen de s’y tromper, un homme flottant sans l’aide d’un bout de bois : un ennemi à capturer. Il perdit de l’altitude. L’homme leva les yeux vers lui au sein de l’écume. Un sourire maléfique se peignit sur ses lèvres. Une main surgit des eaux. Elle tenait un pistolet énergétique.

Everard fut le plus rapide. Un mince rayon frappa. Le hurlement de l’homme se perdit dans la tempête. Et son arme dans les flots. De sa main, il ne restait qu’un moignon calciné d’où saillait l’os.

Everard n’éprouvait aucune pitié. Cependant, il ne souhaitait pas la mort de l’adversaire. Grâce à ses techniques de psychointerrogation sophistiquées et indolores, la Patrouille obtiendrait de ces captifs vivants de précieuses indications sur leurs bases et leurs moyens.

Everard descendit au ras des flots. Le moteur du sauteur ronronnait, le maintenant en surplace au sein des vagues qui s’écrasaient sur son champ protecteur, du vent qui le secouait avec violence. Les jambes calées sur l’engin, Everard se pencha, saisit l’homme à moitié inconscient, le souleva et le plaça derrière lui. Bien, et maintenant, on prend le large !

Comme Manse Everard le constata peu après avec une certaine satisfaction, la chance avait voulu que ce soit lui qui capture Merau Varagan.


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L’escadron se replia dans un lieu tranquille pour y effectuer un premier briefing avant de sauter en aval du temps. Le choix d’Everard s’était porté sur une île inhabitée de la mer Égée. Ses falaises blanches se dressaient au-dessus d’eaux céruléennes, dont le calme n’était troublé que par le miroitement du soleil et un friselis d’écume. Des goélands argentés miaulaient doucement, portés par une douce brise. Quelques buissons poussaient parmi les rochers. La chaleur faisait monter de leurs feuilles des parfums odorants. Dans le lointain voguait une nef. Il aurait pu s’agir de celle d’Ulysse.

Les Patrouilleurs firent le bilan de l’opération. On ne déplorait dans leurs rangs que des blessés légers. Analgésiques et médicaments antichoc leur furent administrés, en attendant qu’un séjour à l’hôpital les remette sur pied. Ils avaient abattu quatre sauteurs exaltationnistes ; trois autres avaient pu s’enfuir, mais ils seraient traqués, oui, traqués. Et ils avaient un plein contingent de prisonniers.

L’un des Patrouilleurs avait arraché Pummairam aux flots, le repérant grâce à son transmetteur.

« Bien joué ! » s’écria Everard en le serrant contre lui.


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Ils s’étaient assis sur un banc, dans le port égyptien. Sur le plan de la discrétion, l’endroit en valait bien un autre, tous les hommes alentour étant trop affairés pour les épier ; et, bientôt, ni l’un ni l’autre ne sentirait plus battre le pouls de Tyr. Ils attiraient les regards. Pour célébrer l’occasion, non content de faire la tournée des grands-ducs, Everard leur avait acheté à tous deux un caftan dont le lin et la teinture étaient irréprochables, une tenue de roi parfaitement appropriée à leur humeur. Pour lui, ce vêtement était surtout utilitaire, car il lui permettrait de faire ses adieux à Hiram en grande pompe, mais Pum rayonnait de bonheur.

Mille bruits peuplaient le quai : le claquement des sandales, le bruit sourd des sabots, le grincement des roues, le roulement des tonneaux. Un cargo arrivait tout juste d’Ophir, via le Sinaï, et les dockers déchargeaient sa coûteuse cargaison. La sueur faisait luire leurs muscles au soleil. Dans une auberge toute proche, des marins applaudissaient une fille dansant au son de la flûte et du tambourin ; ils buvaient, jouaient, riaient, fanfaronnaient, se racontaient les pays lointains qu’ils avaient visités. Un vendeur chantait les louanges des douceurs sur son plateau. Passa un chariot tiré par un âne. Un prêtre de Melqart aux splendides atours discutait avec un étranger austère qui servait Osiris. Deux Achéens roux avançaient de leur démarche chaloupée. Un guerrier barbu venu de Jérusalem et le garde du corps d’un dignitaire philistin en visite échangèrent un regard noir, mais leurs épées restèrent au fourreau pour respecter la paix d’Hiram. Un homme noir, vêtu d’une peau de léopard et coiffé de plumes d’autruche, attirait des nuées de gosses des rues. Un Assyrien passa majestueusement, brandissant son bourdon comme une lance. Un Anatolien et un Barbare blond du Nord de l’Europe titubaient bras dessus, bras dessous, pleins de bière et de bonne humeur... L’air sentait la teinture, la bouse, la fumée, le goudron, mais aussi le santal, la myrrhe, les épices et les embruns.

Tyr finirait par mourir, dans quelques siècles, comme tout doit mourir un jour ; mais quelle puissante vie serait la sienne ! Et quel héritage fabuleux !

« Oui, fit Everard, je ne veux pas que cela te monte à la tête...» Gloussement. «... quoique ta tête soit bien plantée sur tes épaules, hein ? Mais je tenais à te le dire : tu représentes pour nous un véritable trophée. Non seulement nous avons sauvé Tyr, mais en outre nous t’avons trouvé. »

Le jeune homme continua de regarder devant lui, un peu plus hésitant qu’à l’ordinaire. « Tu m’as expliqué tout cela, seigneur, quand tu as fait mon éducation. En cet âge du monde, presque personne ne peut concevoir le voyage dans le temps et les merveilles de demain. Il ne sert à rien d’en parler aux gens, cela ne fait que les plonger dans le désarroi et la terreur. » Il caressa son menton où poussait un fin duvet. « Si je suis différent d’eux, c’est peut-être parce que j’ai toujours vécu seul, sans entrer dans un quelconque moule qui m’aurait figé l’esprit. » Ravi : « Alors je rends grâces aux dieux, ou à tout le moins aux puissances, qui m’ont donné la vie que j’ai connue. Elle m’a préparé à une nouvelle vie aux côtés de mon maître.

— Eh bien, non, pas vraiment, répliqua Everard. Nous ne nous reverrons pas souvent, toi et moi.

— Quoi ? s’exclama Pum, sidéré. Pourquoi ? Ton serviteur t’a-t-il offensé, ô mon seigneur ?

— En aucune manière. » Everard posa une main sur son épaule malingre. « Bien au contraire. Mais ma mission m’amène à être mobile. Nous souhaitons t’affecter ici, dans ta cité, que tu connais infiniment mieux que le pourrait un étranger comme moi – ou encore comme Chaim et Yael Zorach. Ne t’inquiète pas. Ce sera un travail exaltant, qui mobilisera toutes les ressources de ton esprit. »

Pum poussa un soupir. Puis il sourit de toutes ses dents. « Eh bien, je préfère encore cela, maître ! En vérité, je redoutais un peu de voyager parmi des étrangers. » Un ton plus bas : « Viendras-tu me voir ?

— Bien sûr, de temps à autre. Ou, si tu le préfères, tu peux passer tes permissions avec moi, dans certains lieux fort intéressants de l’avenir. Notre travail est exigeant et dangereux, mais les agents de la Patrouille savent aussi s’amuser. »

Une pause, puis Everard reprit : « Il faut d’abord que tu acquières une éducation, une formation, que tu maîtrises les talents et les savoirs qui te font encore défaut. Tu iras à l’Académie, dans un autre lieu et un autre temps. Tu y passeras plusieurs années, et ce ne seront pas des années faciles – mais tu t’en sortiras sans peine, je le parierais. Ensuite, tu reviendras à Tyr, ce même mois, et tu endosseras ta charge.

— Je serai donc adulte ?

— Exact. En fait, à l’Académie, tu te cultiveras le corps tout autant que l’esprit. Il te faudra une nouvelle identité, mais cela ne posera pas de problème. Inutile de changer de nom, le tien est relativement courant. Tu seras Pummairam le marin, parti jadis simple mousse et revenant fortune faite, bien décidé à acheter son propre navire et à organiser son propre négoce. Tu ne deviendras pas un magnat, cela serait contraire à nos buts, mais tu seras un sujet prospère et estimé du roi Hiram. »

Le garçon joignit les mains. « Seigneur, ton serviteur est bouleversé par ta bienveillance.

— Et je n’en ai pas fini avec toi, rétorqua Everard. Dans un cas comme le tien, je dispose de pouvoirs discrétionnaires et je vais prendre certaines dispositions en ton nom. Si tu veux passer pour un homme respectable lors de ton retour, tu devras te marier. Eh bien, tu épouseras Sarai. »

Pum glapit. Le regard qu’il jeta au Patrouilleur était atterré.

Everard éclata de rire. « Allons ! Ce n’est peut-être pas une beauté, mais ce n’est pas franchement non plus un laideron ; nous lui devons beaucoup ; non seulement elle est loyale et intelligente, mais elle connaît à la perfection les us et coutumes du palais. Certes, jamais elle ne saura qui tu es vraiment. Ce sera l’épouse du capitaine Pummairam et la mère de ses enfants. Si elle devait se poser des questions, je la crois assez sage pour ne pas les formuler à haute voix. » Sévère : « Tu seras bon avec elle. Entendu ?

— Eh bien... euh...» Le regard de Pum se posa sur la danseuse. Les Phéniciens de sexe masculin savaient s’arranger avec la fidélité conjugale et Tyr ne manquait pas de lupanars. « Oui, sire ! »

Everard lui donna une claque sur le genou. « Je sais ce que tu penses, fiston. Mais peut-être seras-tu moins tenté par les aventures si tu as une seconde épouse. Que dirais-tu de Bronwen ? »

Quel plaisir de voir Pum totalement pris de court !

Everard redevint sérieux. « Avant de partir, expliqua-t-il, j’ai l’intention d’offrir un cadeau au roi Hiram, un cadeau qui sorte vraiment de l’ordinaire, comme un lingot d’or, par exemple. La Patrouille dispose de ressources illimitées et d’une hiérarchie qui a banni les tracasseries. Hiram ne pourra pas refuser la requête que je lui adresserai alors. Je lui demanderai de me donner l’esclave Bronwen et ses enfants. Une fois qu’ils seront à moi, je les affranchirai tous et leur constituerai une dot.

» J’ai interrogé Bronwen à ce propos. Si elle a la certitude de pouvoir vivre libre à Tyr, elle n’a aucune envie de regagner sa contrée et d’y partager une hutte en torchis avec quinze membres de sa tribu. Mais pour rester ici, elle a besoin d’un époux et d’un beau-père pour ses enfants. Ça te dit ?

— Je... elle...» Le visage de Pum passait du livide au cramoisi.

Everard opina. « Je lui ai promis un homme honnête. »

Elle était un peu triste. Mais le sens pratique l’emporte sur le sentiment, en cette ère comme dans beaucoup d’autres.

Peut-être Pum souffrira-t-il de voir les siens vieillir alors que lui-même fait semblant. Mais vu sa capacité à se déplacer dans le temps, il les aura auprès de lui pendant plusieurs décennies ; et il n’a pas été élevé dans la sensiblerie américaine, après tout. Tout devrait raisonnablement bien se passer. Nul doute que ses deux épouses se lieront d’amitié et se ligueront pour régenter en douceur la maisonnée du capitaine Pummairam.

« Alors... oh ! mon seigneur ! » Le jeune homme se leva d’un bond et se mit à danser.

« Du calme, du calme. » Everard sourit. « Rappelle-toi que plusieurs années doivent passer avant ton retour ici. Pourquoi traînes-tu ? Rends-toi à la maison de Zakarbaal et présente-toi devant les Zorach. Ils vont te prendre en charge. »

Pour ma part... eh bien, quelques jours vont encore s’écouler avant que je puisse prendre congé du roi sans éveiller les soupçons. En attendant, Bronwen et moi... Ce fut à son tour de soupirer avec tristesse.

Pum avait disparu. Le pied léger, le rat des quais en caftan de pourpre filait vers le destin qu’il allait se forger.