Isaac Asimov

Tyrann


1

<p>1</p>

La chambre se parlait doucement à elle-même. Cela faisait un petit bruit intermittent, à peine audible mais à nul autre pareil, et ce chuchotement signifiait : danger de mort.

Ce ne fut pas cela, pourtant, qui tira Biron Farrill d’un sommeil lourd et nullement réparateur. Il se tournait et se retournait sur l’oreiller, dans un combat futile contre le signal sonore qui provenait de la table de chevet.

Sans ouvrir les yeux, il tendit une main maladroite et établit le contact.

— Allô, marmonna-t-il.

Un son rauque et puissant sortit instantanément du récepteur, mais Biron n’eut pas le courage de baisser le volume.

— Pourrais-je parler à Biron Farrill ? disait une voix.

— C’est moi, dit Biron, la langue pâteuse. Qui est à l’appareil ?

— Pourrais-je parler à Biron Farrill ? répéta la voix, insistante.

Biron ouvrit les yeux sur une obscurité impénétrable. Simultanément, il prit conscience de deux faits désagréables : sa langue était sèche et râpeuse, et une odeur indéfinissable régnait dans la chambre.

— C’est moi, répéta-t-il. Qui m’appelle ?

Sans tenir compte de la réponse, la voix continua, de plus en plus tendue, résonnant très fort dans la nuit :

— Passez-moi Farrill ! Je voudrais parler à Biron Farrill !

Biron se souleva sur un coude et se tourna en direction du visiphone. Au jugé, il frappa la touche « image », et le minuscule écran s’anima.

— C’est moi, répéta-t-il une fois de plus.

Il reconnut sur l’écran les traits légèrement asymétriques de Sander Jonti.

— Rappelez-moi demain matin, Jonti, demain ! grogna-t-il.

Il allait mettre fin à la communication, lorsque Jonti insista de nouveau.

— Allô ? Allô ? Y a-t-il quelqu’un à l’appareil ? Je suis bien à l’Université, chambre 526 ? Allô !

Biron se rendit brusquement compte que le témoin lumineux d’émission n’était pas allumé. Etouffant un juron, il brancha le circuit, mais le témoin resta éteint. L’appareil était détraqué. Finalement Jonti abandonna, et l’écran ne fut plus qu’un petit rectangle vide.

Biron l’éteignit et s’enfouit de nouveau sous les couvertures. Il était furieux. Pour commencer, personne n’avait le droit de le réveiller au milieu de la nuit en hurlant. Il jeta un coup d’œil sur les chiffres luminescents de l’horloge murale. Il était 3 heures un quart. Encore près de quatre heures avant que les lumières ne s’allument dans l’Université.

Par ailleurs, il détestait se réveiller dans une obscurité totale. Depuis quatre ans qu’il vivait sur Terre, il ne s’était toujours pas habitué aux maisons basses, construites en épais béton armé et dépourvues de fenêtres. Cette tradition millénaire datait de l’époque où les hommes n’avaient pas encore découvert les champs de force pour se défendre contre la bombe atomique.

Mais tout cela était du passé. La guerre atomique avait ravagé la Terre, dont la majeure partie était à jamais radioactive et inutilisable. Elle n’avait plus rien à perdre, et pourtant, son architecture reflétait les peurs anciennes.

Biron se souleva de nouveau sur le coude. C’était étrange. Il attendit, retenant sa respiration. Ce n’était toujours pas le murmure menaçant de la chambre qui avait attiré son attention, mais une anomalie encore plus difficile à percevoir et certainement bien plus dangereuse.

Son épiderme ne sentait plus le léger courant d’air auquel il était habitué, signe tangible du constant renouvellement de ce dernier. Dès qu’il en prit conscience, il eut l’impression que l’atmosphère devenait lourde, oppressante. Le système de ventilation était en panne, et il ne pouvait même pas utiliser le visiphone pour le signaler !

Par acquit de conscience, il essaya de nouveau. Le rectangle de lumière laiteuse projeta une lueur nacrée sur le lit. L’appareil recevait, mais se refusait à émettre. Peu importait, d’ailleurs. Personne ne viendrait réparer la panne avant le jour.

Il se frotta les yeux en bâillant, puis chercha ses pantoufles à tâtons. Pas de ventilation, hein ? Cela expliquait sans doute cette odeur bizarre. Il huma l’air plusieurs fois de suite. En vain. L’odeur était familière, mais il ne parvenait pas à l’identifier.

Il alla jusqu’à la salle de bains et leva automatiquement la main vers l’interrupteur, bien qu’il n’eût, en fait, pas besoin de lumière pour remplir un verre au robinet. Rien ne se passa. Il essaya l’interrupteur plusieurs fois de suite, avec une irritation croissante. Est-ce que plus rien ne fonctionnait dans cette cambuse ? Après avoir bu, il se sentit un peu mieux. Il regagna la chambre et, étouffant un bâillement irrépressible, essaya l’interrupteur principal. Rien ne se passa.

Biron s’assit sur le lit, posa ses larges mains sur ses cuisses musclées, et réfléchit. En temps normal, il aurait vivement protesté auprès du personnel de service. Personne ne s’attendait à être servi dans un dortoir d’université comme dans un hôtel quatre étoiles, mais, nom de l’Espace ! on pouvait tout de même exiger un minimum d’efficacité ! Pour lui, toutefois, cela n’avait plus grande importance. Il n’attendait plus que le résultat des examens, auxquels il était d’ailleurs sûr d’être reçu. Dans trois jours, il allait définitivement prendre congé de sa chambre, de l’Université et de la Terre oui, de la Terre elle-même, en fait.

Il ferait peut-être bien de signaler la panne quand même, mais sans commentaires superflus. Il pouvait toujours aller téléphoner dans le couloir. Peut-être lui fourniraient-ils un éclairage de secours, et même un ventilateur pour qu’il puisse dormir sans cette sensation psychosomatique d’étouffement. Sinon, qu’ils aillent à l’Espace ! Plus que deux nuits…

A la lueur du visiphone inutilisable, il repéra un short, et enfila un chandail sur son torse nu. Cela suffirait bien. Il décida de rester en pantoufles. Etant donné l’épaisseur du béton qui l’entourait, il aurait pu sortir en chaussures cloutées sans crainte d’éveiller quiconque, mais il ne voyait pas l’intérêt de changer.

Arrivé à la porte, il abaissa la poignée et entendit le déclic qui libérait le battant. Mais ça ne s’ouvrit pas. Il eut beau forcer, cela ne servait à rien.

Il abandonna ses efforts. C’était par trop ridicule ! Y avait-il une panne générale de courant ? Impossible : l’horloge murale continuait à fonctionner et le visiphone recevait toujours.

Et si c’était un coup des autres étudiants ? Que leurs âmes fantasques soient bénies ! Infantile, bien sûr, mais cela arrivait parfois. Il avait lui-même pris part à quelques plaisanteries stupides du même genre. Il n’aurait pas été difficile à un de ses copains de se glisser dans sa chambre au cours de la journée. Non. La ventilation et la lumière fonctionnaient quand il était allé se coucher.

Soit, ils étaient donc venus au cours de la nuit. Le hall était une vieille structure démodée ; pas besoin d’être génial pour tripoter les circuits électriques. Ni pour coincer la porte, d’ailleurs. Sans doute se régalaient-ils d’avance en pensant à la réaction de ce brave vieux Biron lorsqu’il s’apercevrait, le matin venu, qu’il ne pouvait pas sortir de sa chambre ! Ils le laisseraient sans doute sortir vers midi, en riant comme des tordus.

— Ha, ha, ha ! fit Biron à mi-voix.

Mais il ne trouvait pas cela drôle du tout. Pour le moment, il ne pouvait que se résigner, mais il ne laisserait pas passer le coup. Il fallait trouver un moyen de renverser la situation.

En revenant vers le lit, il heurta un petit objet qui glissa sur le sol avec un bruit métallique. Il s’accroupit et chercha sous le lit, décrivant un grand arc avec sa main. Lorsqu’il l’eut trouvé, il l’approcha de la lumière du visiphone. (Là, ils avaient commis une erreur ; ils auraient carrément dû tout débrancher, au lieu de se contenter de couper l’émission.)

C’était un petit cylindre métallique, dont le sommet convexe était percé d’un trou. Il le renifla. Voilà qui expliquait la curieuse odeur qu’il avait remarquée. C’était de l’hypnite. Evidemment : il ne fallait pas qu’il se réveille pendant que les gars faisaient leur travail.

Maintenant, Biron comprenait mieux ce qui s’était passé. Ils avaient forcé la porte, ce qui n’était pas bien difficile, mais dangereux car ils risquaient de le réveiller. Ils avaient d’ailleurs pu la « préparer » au cours de la journée, pour qu’elle ne ferme pas vraiment. De toute façon, une fois entrouverte, il suffisait de glisser le tube d’hypnite à l’intérieur puis de refermer. L’anesthésique s’était échappé progressivement, jusqu’à atteindre la concentration nécessaire. Ensuite, ils n’avaient plus eu qu’à entrer, masqués, bien sûr, pour ne pas absorber d’hypnite. Crénom d’Espace ! un mouchoir mouillé suffisait à vous protéger pendant un bon quart d’heure, ce qui suffisait amplement pour ce qu’ils avaient à faire.

Cela expliquait aussi l’arrêt de la ventilation. Autrement l’hypnite se serait diluée trop rapidement. Ils avaient dû commencer par là. Ensuite, l’élimination du visiphone l’empêchait d’appeler à l’aide ; le blocage de la porte l’empêchait de sortir ; et, pour finir, l’absence de lumière était censée le terroriser. Des petits gars vraiment charmants !

Biron eut un reniflement de mépris. Evidemment il ferait figure d’insociable en se montrant trop chatouilleux. Il fallait prouver qu’on savait comprendre la plaisanterie, et ainsi de suite. En attendant, il n’avait qu’une seule envie : enfoncer la porte et mettre un point final à cette histoire ridicule. Les muscles bien développés de son torse se raidissaient rien que d’y penser, mais cela n’aurait servi à rien. La porte avait été construite pour résister au souffle d’une bombe atomique. Toujours cette fichue tradition !

Il ne pouvait pas les laisser s’en tirer comme ça. Il devait y avoir une solution. D’abord, il lui fallait de la lumière, quelque chose de mieux que la faible clarté du visiphone. Pas de problème : sa torche électrique était dans la penderie.

Un moment, en abaissant la poignée de la penderie, il se demanda s’ils ne l’avaient pas coincée aussi. Mais la porte s’ouvrit sans heurt. Le contraire l’eût étonné, à vrai dire ; pourquoi se seraient-ils donné ce mal ? Sans compter qu’ils n’avaient pas dû avoir tellement de temps devant eux.

Au moment où, la torche électrique à la main, il allait s’éloigner de la penderie, toute sa théorie s’écroulait en un instant d’horrible angoisse. Il se raidit et retint sa respiration pour mieux écouter.

Pour la première fois depuis son réveil, il entendit le murmure de la chambre, pareil à une petite conversation susurrante et crépitante. Et il en reconnut immédiatement la nature.

Il était impossible de s’y tromper. C’était le « chant de mort de la Terre », cette musique inventée il y avait mille ans.

Pour être plus précis, c’était le bruit d’un compteur de radiations, enregistrant les particules chargées et les radiations dures qui le traversaient. C’étaient les innombrables impulsions électroniques qui composaient ce murmure, et ce compteur égrenait la seule chose qu’il pût égrener : la mort !


* * *

Biron recula lentement, sur la pointe des pieds. Parvenu à une distance de deux mètres, il éclaira l’intérieur de la penderie avec sa torche. Le compteur à radiations était à sa place, dans un coin, au fond. Mais cela n’expliquait rien.

Le jeune homme l’avait placé là lors de sa première année à l’Université. La plupart des nouveaux venus achetaient un compteur dès leur première semaine sur Terre. Ils étaient conscients de la radioactivité qui y sévissait et ressentaient le besoin de se protéger. En général, ils revendaient l’appareil au bout de la première année, mais Biron avait conservé le sien. Il avait tout lieu de s’en féliciter, maintenant.

Il se tourna vers la table, où il avait posé sa montre-bracelet avant de se coucher. Elle était toujours là. D’une main qui tremblait un peu, il dirigea le faisceau de la lampe sur le bracelet plastique souple, à la texture d’une incomparable finesse et à la blancheur de lait. Il était blanc. Il l’examina sous différents angles. Aucun doute : il était blanc !

Le bracelet était également une acquisition datant de sa première année sur Terre. Les radiations dures faisaient virer ce blanc au bleu ; sur Terre, le bleu était devenu la couleur de la mort. Il pouvait très bien arriver, au cours d’une promenade, qu’on s’engage par inadvertance dans une zone où le sol était radioactif. Evidemment, le gouvernement avait fait clôturer la plupart de ces zones, et personne n’approchait des vastes étendues de mort qui commençaient à quelques kilomètres de la ville. Mais le bracelet était une assurance supplémentaire.

Si jamais le bracelet bleuissait légèrement, il fallait immédiatement aller se faire traiter à l’hôpital ; cela ne prêtait pas à discussion. Les éléments dont il était composé avaient exactement la même sensibilité aux radiations que le corps humain. En mesurant l’intensité de la coloration avec les instruments photo-électriques appropriés, on pouvait déterminer rapidement la gravité de votre cas.

Un bleu roi éclatant était le signe de la fin. La couleur était fixée irréversiblement, de même que les dommages subis par votre corps. Aucun traitement n’était efficace ; c’était sans espoir. Votre agonie durerait de un jour à une semaine ; l’on ne pouvait plus rien pour vous, sinon prendre les dernières dispositions en vue de la crémation.

Or, le bracelet était resté blanc ; la panique de Biron s’apaisa un peu.

La radioactivité n’était donc pas forte. Se pouvait-il que cela fît partie de la « plaisanterie » ? Après un moment de réflexion, il estima que c’était exclu. Personne ne ferait une chose pareille. Pas sur Terre, de toute façon, où le maniement illégal de substances radioactives était un délit capital. Ils ne prenaient pas la radioactivité à la légère sur cette planète. Et pour cause. Personne, donc, ne ferait une chose pareille sans raison majeure.

Il n’essaya pas d’élucider le problème. Quelle raison majeure, par exemple ? La volonté de le tuer, évidemment. Mais pourquoi ? Pour quel mobile ? En vingt-trois années de vie, il ne s’était pas fait un seul ennemi. Pas un ennemi capable de le tuer, en tout cas.

Il passa sa main dans ses cheveux coupés en brosse. Ses pensées étaient délirantes, mais hélas justifiées. Il revint précautionneusement vers la penderie. Elle devait contenir un objet qui émettait des radiations. Un objet qui ne s’y trouvait pas quatre heures auparavant. Il le trouva sans la moindre difficulté.

C’était une petite boîte carrée, de guère plus de quinze centimètres de côté. Il n’en avait jamais vue auparavant, mais il savait ce que c’était. Sa lèvre inférieure se mit à trembler imperceptiblement. Il prit le compteur et l’emmena dans sa chambre. Le petit murmure cessa presque entièrement pour reprendre dès que la petite fenêtre de mica admettant les radiations était dirigée vers la boîte. Il n’y avait pas de doute. La boîte était bien une bombe à radiations.

Les radiations qu’elle émettait actuellement n’étaient guère dangereuses en elles-mêmes ; elles ne constituaient en fait qu’une sorte de détonateur. Quelque part dans la boîte se trouvait une minuscule pile atomique, que des isotopes artificiels « réchauffaient » progressivement en la bombardant de particules appropriées. Et, une fois atteint un certain seuil, la pile réagirait. Pas en explosant, bien sûr, bien que la chaleur dégagée par la réaction fût suffisante pour faire fondre le métal de la boîte, mais en dégageant brutalement une énorme quantité de radiations mortelles, tuant tout ce qui vivait dans un rayon de deux mètres à dix kilomètres, selon la puissance de la bombe.

Il était absolument impossible de prévoir quand le seuil critique serait atteint. Peut-être pas avant des heures, peut-être dans un instant. Biron resta mobile, indécis, tenant la torche d’une main moite et tremblante. Une demi-heure auparavant, lorsqu’il avait été réveillé par le visiphone, il était heureux et en paix. Maintenant, il se trouvait brutalement en danger de mort.

Biron se refusait à mourir, mais il était pris comme un rat dans une cage, et ne pouvait trouver de refuge nulle part.

Il connaissait la disposition du dortoir. Sa chambre était la dernière du couloir ; la chambre voisine était séparée de la sienne par la salle de bains, et il était douteux qu’il pût se faire entendre. La chambre du dessus était exclue, le plafond étant trop haut. Restait donc la chambre du dessous.

Le mobilier comprenait deux chaises pliantes. Il en prit une et la lança par terre. Elle fit un bruit étouffé, certainement incapable de traverser le béton. Il la saisit par le côté et frappa le sol avec un des pieds. Le son devint plus net et plus fort.

Entre chaque série de coups, il attendait, se demandant s’il parviendrait à gêner le dormeur du dessous suffisamment pour qu’il aille se plaindre.

Soudain, il entendit un léger bruit, et se figea portant à bout de bras la chaise dont le bois avait déjà éclaté. Le son recommença, comme un cri très distant. Il venait de la porte.

Laissant tomber la chaise, il se mit à crier à son tour. Il pressa son oreille contre l’endroit où la porte s’insérait dans le mur, mais elle était parfaitement étanche, et le son demeurait très lointain.

Il parvint néanmoins à distinguer son nom. « Farrill ! Farrill ! » cria-t-on plusieurs fois, et aussi autre chose, peut-être : « Etes-vous là ? » ou : « Tout va bien ? »

Il hurla de toute la force de ses poumons : « Ouvrez la porte ! » trois ou quatre fois de suite. Il éclatait d’impatience fiévreuse. La bombe pouvait se déclencher d’un instant à l’autre.

Il était presque sûr qu’ils l’avaient entendu. Enfin, une réponse étouffée lui parvint : Attention ! Attention ! » Puis plusieurs mots inintelligibles, et « Pistolet… » Il se hâta de s’éloigner de la porte.

Il entendit successivement deux craquements brutaux et sentit littéralement, dans tout son corps, les vibrations transmises par la porte. Puis, avec un bruit de métal déchiré, la porte s’ouvrit vers l’intérieur, et la lumière du couloir entra à flots.

Biron se précipita dehors, écartant largement les bras.

— N’entrez pas ! cria-t-il. Pour l’amour de la Terre, n’entrez pas ! Il y a une bombe à radiations !

Il se trouva face à deux hommes. L’un d’eux était Jonti. L’autre, à demi-vêtu, était Esbak – le surveillant-chef.

— Il y a une bombe à radiations ? bégaya Biron.

Mais Jonti demanda froidement :

— De quelle dimension ?

Jonti tenait un pistolet à rayons à la main ; même à cette heure de la nuit, cette arme jurait avec sa tenue d’une élégance recherchée.

Frappé de stupeur, Biron ne put qu’indiquer avec ses mains une dimension approximative.

— Je vois, dit Jonti, parfaitement maître de lui. Vous devriez faire évacuer les chambres de cette aile, ajouta-t-il à l’intention du surveillant. Si vous avez des feuilles de plomb quelque part, faites-les amener pour isoler le couloir. Et interdisez-en l’accès jusqu’au matin.

Il se tourna de nouveau vers Biron :

— Elle doit avoir un rayon d’action de quatre à six mètres. Comment a-t-elle été introduite chez vous ?

— Je ne sais pas, dit Biron en s’essuyant le front du dos de la main. Excusez-moi, mais j’ai besoin de m’asseoir.

Il voulut regarder l’heure et s’aperçut que sa montre était restée dans la chambre. Il dut lutter contre une envie subite d’aller la chercher.

Le surveillant-chef n’avait pas tardé à suivre les conseils de Jonti. Des appariteurs ouvraient les portes et faisaient sortir les étudiants en toute hâte.

— Venez, lui dit Jonti. Je pense aussi que vous seriez mieux assis.

— Comment se fait-il que vous soyez venu ? lui demanda Biron. Ne vous méprenez pas sur le sens de ma question. Vous pensez bien que je vous suis infiniment reconnaissant.

— Je vous avais appelé, et vous ne répondiez pas. Il fallait absolument que je vous voie.

— Il fallait que vous me voyiez ? (Il parlait lentement, essayant de contrôler les soubresauts de son cœur.) Pourquoi ?

— Pour vous prévenir que votre vie était en danger.

Biron eut un rire essoufflé :

— Je m’en suis aperçu.

— Ce n’était qu’une première tentative. Ils essaieront de nouveau.

— Qui, « Ils » ?

— Pas ici, Farrill, fit Jonti. Quand nous serons seuls. Vous êtes un homme marqué, et je me suis déjà trop exposé.


2

<p>2</p>

Le foyer était désert et les lumières éteintes. A 4 heures et demi du matin, cela n’avait d’ailleurs rien d’étonnant. Pourtant, Jonti hésita un instant devant la porte entrouverte, tendant l’oreille pour s’assurer que personne ne les écoutait.

— Non, dit-il à voix basse. N’allumez pas. Nous n’avons pas besoin de lumière pour parler.

— Après la nuit que je viens de passer, j’avoue que j’en ai assez de rester dans l’obscurité.

— Nous laisserons la porte entrouverte.

Biron était trop las pour discuter. Il s’affala dans le premier fauteuil venu et regarda le rectangle de lumière de la porte rétrécir jusqu’à n’être plus qu’un mince filet. Il subissait le contrecoup de ce qu’il avait vécu cette nuit. S’il s’était laissé aller, il aurait tremblé de tout son corps.

Jonti cala le battant à l’aide de la badine qui ne le quittait jamais :

— Voilà. Si quelqu’un passe dans le couloir ou touche à la porte, nous en serons immédiatement avertis.

— Je ne suis pas d’humeur à jouer aux conspirateurs, dit Biron. Si cela ne vous ennuie pas, je vous serais reconnaissant de me dire rapidement ce que vous avez à me dire. Je n’oublie pas que vous m’avez sauvé la vie et, dès demain, je vous en remercierai comme il convient. Mais, franchement, tout ce dont j’ai envie pour le moment, c’est d’un alcool bien tassé et d’un peu de sommeil.

— Je vous comprends, mais le sommeil définitif dont vous étiez menacé a été écarté, temporairement du moins. Et j’aimerais que ce ne soit pas seulement temporaire. Savez-vous que je connais votre père ?

Devant cette question inattendue, Biron haussa les sourcils. Mais, faute de lumière, son interlocuteur ne put le voir.

— Il ne m’a jamais parlé de vous.

— Le contraire m’aurait étonné. D’ailleurs, il me connaît sous un autre nom. Avez-vous eu de ses nouvelles récemment ?

— Pourquoi ?

— Parce qu’il est en danger.

— Quoi ?

Jonti lui agrippa le bras :

— Parlez moins fort, pour l’amour de l’Espace !

Biron se rendit soudain compte que, jusqu’alors, ils n’avaient fait que murmurer.

— Je vais être plus précis, reprit Jonti. Votre père a été arrêté. Il est en détention préventive. Vous comprenez ce que cela signifie ?

— Non. Je ne comprends pas. Absolument pas. Qui l’a mis en prison ? Et où voulez-vous en venir ? Que me voulez-vous ?

Le sang battait à ses tempes. Après ce qu’il venait de subir, il ne se sentait pas de force à discuter avec ce dandy imperturbable, qui était assis si près de lui que son murmure lui semblait aussi brutal qu’un cri.

— Quand même, reprit Jonti, vous devez avoir une idée du travail que fait votre père ?

— Puisque vous dites le connaître, vous devez savoir qu’il est le Rancher de Widemos. Voilà son travail.

— Soit, dit Jonti. Vous n’avez aucune raison de me faire confiance… sinon que je risque ma vie pour vous. Je sais en effet ce que vous pourriez me dire : par exemple, que votre père a conspiré contre les Tyranni.

— Je le nie formellement ! Le service que vous m’avez rendu cette nuit ne vous donne pas le droit de formuler de telles allégations à son sujet.

— Votre méfiance est stupide, Biron Farrill, et vous me faites perdre mon temps. Quand vous rendrez-vous compte que la situation est trop grave pour ce genre de duel verbal ? Pour tout résumer en deux mots, votre père est prisonnier des Tyranni. Peut-être même l’ont-ils déjà exécuté.

— Je ne vous crois pas, dit Biron en faisant mine de se lever.

— Ma position me permet de le savoir avec certitude.

— Cessons ce petit jeu, Jonti. Je n’aime pas les mystères. Et je n’apprécie absolument pas votre tentative de…

— Il ne s’agit pas de jouer ou de faire des mystères. (Le ton de Jonti était devenu moins mondain, plus direct :) Qu’est-ce que j’ai à gagner en vous disant tout cela ? Je me permets de vous rappeler que ce que je sais – et que vous vous refusez à admettre – m’a donné la certitude que votre vie était en danger. Jugez-en par ce qui s’est passé, Farrill.

— D’accord, dit Biron. Recommencez par le début et soyez clair. Je vous écouterai, cette fois.

— Soit. J’imagine, Farrill, que vous vous êtes aperçu que j’étais un de vos compatriotes des Royaumes Nébulaires, bien que je me fasse passer pour un Végain.

— J’y avais pensé à cause de votre accent. Mais ce détail m’avait semblé sans importance.

— Il l’est pourtant. Je suis ici parce que, comme votre père, je combats les Tyranni. Cela fait cinquante ans qu’ils oppriment notre peuple. C’est long, cinquante ans.

— Je ne me mêle pas de politique.

Jonti, irrité, fit claquer sa langue :

— Je ne suis pas un de leurs agents, Farrill, et je ne cherche pas à vous attirer dans un piège. Je vous dis la vérité, tout simplement. Il y a un an, ils ont failli me prendre, de même qu’ils ont pris votre père maintenant. Mais j’ai réussi à leur échapper, et j’ai gagné la Terre, où je pensais être en sécurité en attendant que les choses se tassent. Voilà tout ce que vous avez besoin de savoir à mon sujet.

— Je ne vous en demandais pas tant.

Biron ne pouvait cacher son antipathie. L’arrogance de Jonti lui déplaisait trop.

— Je le sais. Mais il était nécessaire de vous le dire, car c’est ainsi que j’ai fait la connaissance de votre père. Il travaillait avec moi, ou, plus exactement, je travaillais avec lui. Il me connaissait, mais pas officiellement, pas en sa qualité de plus grand Rancher de la planète de Néphélos. Vous me suivez ?

— Oui, fit Biron, en inclinant inutilement la tête dans le noir.

— Inutile d’entrer dans des détails sur ce point. Mais j’ai conservé mes sources d’information, même ici, et je sais qu’il a été emprisonné. Ce n’est pas une supposition, mais une certitude. L’attentat contre votre vie est une preuve supplémentaire du bien-fondé de ce que j’avance.

— Comment cela ?

— Si les Tyranni tiennent le père, pensez-vous qu’ils laisseront le fils en liberté ?

— Voudriez-vous me faire croire que ce sont les Tyranni qui ont mis cette bombe à radiations dans ma chambre ? C’est impossible.

— Pourquoi serait-ce impossible ? Essayez de comprendre leur situation. Les Tyranni gouvernent cinquante mondes, dont les habitants sont cent fois plus nombreux qu’eux. Dans une telle situation, le simple usage de la force ne suffit pas. Les méthodes détournées, l’intrigue, l’assassinat, voilà leurs méthodes. Le filet qu’ils ont tissé à travers l’espace est immense, et ses mailles sont serrées. Je suis tout prêt à croire qu’il s’étend sur cinq cents années-lumière, jusqu’à la Terre.

Biron était toujours prisonnier de son cauchemar. Au loin, on entendait des ouvriers mettre les plaques de plomb en place. Dans sa chambre, le compteur devait continuer à chuchoter.

— Tout ça me paraît absurde, avoua-t-il. Je retourne à Néphélos cette semaine, et les Tyranni le savent sûrement. Pourquoi me tuer ici ? Ils n’ont qu’à attendre quelques jours pour me cueillir à l’arrivée.

Il était soulagé d’avoir trouvé une faille dans le raisonnement de Jonti, et ne demandait qu’à croire en sa propre logique.

Jonti s’approcha tellement de Farrill que son souffle lui chatouilla l’oreille :

— Votre père est très populaire. Sa mort – une fois emprisonné par les Tyranni, son exécution est une hypothèse que l’on ne peut écarter – sera amèrement ressentie par la population, même si les Tyranni ont réussi, ou presque, à lui donner une mentalité d’esclave. Comme vous seriez alors le nouveau Rancher de Widemos, les mécontents se rassembleraient autour de vous ; vous exécuter à votre tour serait trop dangereux. Mais… si vous trouviez la mort par accident, dans un monde lointain, cela arrangerait bien les Tyranni.

— Je ne vous crois pas, dit Biron.

Ce refus de croire était devenu la seule défense du jeune homme. Jonti se leva, ajustant ses gants de peau fine :

— Vous allez trop loin, Farrill. Votre rôle serait plus convaincant si vous ne feigniez pas une ignorance aussi totale. Je suppose que, pour vous protéger, votre père vous a caché une partie de la réalité. Mais je doute que vous n’ayez rigoureusement pas été influencé par ses convictions. Votre haine des Tyranni reflète certainement la sienne, au moins dans une certaine mesure. Que vous le vouliez ou non, vous êtes prêt à vous battre contre eux.

Biron haussa les épaules.

— Et maintenant que vous êtes adulte, qui sait s’il ne vous a pas utilisé, et si vous ne combinez pas vos études avec une mission plus précise. Et qui sait si les Tyranni ne sont pas prêts à vous tuer pour que cette mission échoue.

— Quel mélodrame !

— Ah, vraiment ? Bon, comme vous voudrez. Si je ne peux pas vous convaincre, les événements s’en chargeront peut-être plus tard. Vous serez la cible d’autres attentats. Et le prochain ne sera pas un fiasco, je vous le garantis. Vous êtes un homme mort, Biron Farrill.

Biron leva la tête :

— Un moment, s’il vous plaît ! Quel est votre intérêt personnel dans cette affaire ?

— Je suis patriote. Je veux que les Royaumes redeviennent libres, et qu’ils se gouvernent comme ils l’entendent.

— Non, Jonti. Votre intérêt personnel. En ce qui vous concerne, des mobiles idéalistes ne me paraissent pas suffisants. Désolé si cela vous offense.

Jonti se rassit :

— Mes terres ont été confisquées. Et, avant mon exil, j’étais obligé d’obéir aux ordres de ces nabots ! Il est de plus en plus vital que je redevienne l’homme qu’était mon grand-père avant l’arrivée des Tyranni. Cela vous suffit-il comme raisons « personnelles » ? Oui, je désire une révolution. Et votre père aurait pu la diriger. Ou, à son défaut, vous.

— Moi ? Je n’ai que vingt-trois ans, et j’ignore tout de ces problèmes. Il doit se trouver des hommes plus aptes à cette tâche.

— Certes, certes, mais aucun ne serait le fils de votre père. S’ils le tuent, vous devenez Rancher de Widemos par la seule vertu de ce titre, vous seriez précieux pour moi, même si vous aviez douze ans et étiez de plus simple d’esprit. J’ai besoin de vous pour la raison même pour laquelle les Tyranni veulent se débarrasser de vous. Et si ma raison ne vous convainc pas, la leur vous paraît peut-être plus probante ? Il y avait une bombe à radiations dans votre chambre. Et elle était destinée à vous tuer. Qui aurait intérêt à vous tuer, en dehors des Tyranni ?

Jonti attendit patiemment la réponse, qui vint en un murmure à peine audible :

— Personne… Personne à ma connaissance ne pourrait en vouloir à ma vie. Ce que vous m’avez dit sur mon père est donc vrai !

— C’est vrai… Considérez cela comme… une conséquence de la guerre.

— Croyez-vous que cela me console ? Peut-être élèvera-t-on un monument à sa mémoire, un jour ? Un monument dont l’inscription radioactive sera visible à dix années-lumières dans l’espace ? Cela ne lui rendrait pas la vie…

Jonti attendit, mais Biron n’ajouta rien.

— Qu’avez-vous l’intention de faire ? finit-il par lui demander.

— Je rentre chez moi.

— Vous ne comprenez donc toujours pas votre situation ?

— J’ai dit que je rentrais chez moi. Que voulez-vous que je fasse d’autre ? S’il est vivant, je le tirerai de là. Et s’il est mort, je… je…

— Taisez-vous ! Vous parlez comme un enfant. Vous ne pouvez pas aller à Néphélos. Allez-vous finir par le comprendre ? Est-ce que je parle à un écolier ou à un jeune homme intelligent et sensé ?

— Que me conseillez-vous ? marmonna Biron.

— Connaissez-vous le directeur de Rhodia ?

— L’ami des Tyranni ? Oh, je le connais, ou du moins, je sais qui il est. Tout les habitants des Royaumes le savent. Hinrik V, directeur de Rhodia.

— Mais vous ne l’avez jamais rencontré personnellement ?

— Non.

— Vous ne pouvez donc pas savoir qui il est. Eh bien, Hinrik est un imbécile, et je parle littéralement. Mais, quand le ranch de Widemos sera confisqué par les Tyranni – et il le sera, comme mes terres l’ont été –, ils le donneront à Hinrik, car ils savent que là, il sera en de bonnes mains, de leur point de vue. Et c’est donc à Rhodia que vous devez aller.

— Pourquoi ?

— Parce que Hinrik, et c’est là son bon côté, a une certaine influence sur les Tyranni, autant du moins qu’une marionnette servile peut en avoir. Il pourrait vous faire rendre votre domaine.

— Je ne vois pas pourquoi. Il me paraît bien plus probable qu’il me livrera à eux.

— C’est probable, en effet, mais étant prévenu, vous avez une chance de pouvoir l’éviter. Par ailleurs, ne vous y méprenez pas : le titre que vous portez a une grande valeur, mais en lui-même, il ne suffit pas. Il faut avant tout être pratique. Par sentiment patriotique, et par respect pour votre nom, des hommes se rallieront à vous – mais, pour que la conspiration réussisse, et pour les tenir, il vous faudra de l’argent.

Biron réfléchit un moment :

— Il me faut du temps pour prendre ma décision.

— Impossible. Depuis que cette bombe a été placée dans votre chambre, les heures vous sont comptées. Le moment est venu de passer à l’action. Je peux vous donner une lettre d’introduction pour Hinrik de Rhodia.

— C’est un ami à vous ?

— Vos soupçons ne s’endorment pas facilement, hein ? L’Autarque de Lingane m’avait une fois chargé d’une mission auprès de Hinrik. Il est probablement trop gâteux pour se souvenir de moi, mais il n’osera pas le montrer. Cette lettre servira donc d’introduction auprès de lui ; ensuite, ce sera à vous d’improviser. Un vaisseau part pour Rhodia à midi. Je m’occupe du billet. Je pars également, mais par un autre itinéraire. Toutes vos affaires sont réglées, ici ?

— Sauf la remise officielle du diplôme.

— Un bout de parchemin. Cela vous importe tellement ?

— Plus maintenant.

— Avez-vous de l’argent ?

— Suffisamment.

— Bien. Il vaut mieux ne pas en avoir trop, cela risque d’éveiller les soupçons.

Il regarda attentivement le jeune homme, puis s’exclama brutalement :

— Farrill !

Cela arracha Biron à l’état de stupeur dans lequel il était retombé.

— Oui ?

— Retournez avec les autres. Ne dites à personne que vous partez. Ils l’apprendront bien assez tôt.

Sans un mot, Biron fit un signe d’assentiment. Dans un lointain recoin de son esprit, il avait conscience qu’il n’avait pas accompli sa mission et que, là aussi, il s’était montré indigne de la confiance de son père – de son père, qui allait peut-être mourir. Il était torturé par une amertume futile. On aurait dû lui en dire davantage. On aurait moins dû le protéger contre les dangers de cette entreprise. On n’aurait pas dû le laisser dans une telle ignorance.

Et maintenant qu’il avait appris la vérité, ou du moins une partie de la vérité, sur l’étendue du rôle de son père, il comprenait mieux l’importance du document qu’on l’avait chargé de se procurer dans les archives terrestres. Mais il était trop tard. Trop tard pour aller prendre le document. Trop tard pour sauver son père. Trop tard pour vivre, peut-être.

— Soit, Jonti, dit-il. Je ferai ce que vous m’avez dit.


* * *

Arrivé sur le perron du dortoir, Sander Jonti embrassa du regard le campus universitaire. Et son regard n’était certes pas admiratif.

En descendant l’allée pavée de briques qui serpentait sans subtilité dans ce cadre pseudo-champêtre caractéristique des universités depuis l’Antiquité, il pouvait voir, juste devant lui, la lueur de l’unique artère importante de la ville, et, au loin, l’éternelle radiation bleue, invisible le jour, témoin muet des guerres préhistoriques.

Jonti leva les yeux sur le ciel étoilé. Plus de cinquante ans s’étaient écoulés depuis que l’arrivée des Tyranni avait brutalement mis fin à l’existence indépendante d’une douzaine d’Etats prospères et en pleine expansion, là-bas, au delà de la Nébuleuse. Et ce qui les menaçait maintenant, c’était la paix par l’étouffement.

L’orage qui avait brusquement fondu sur eux avait une telle ampleur qu’ils ne s’en étaient toujours pas relevés. De temps en temps, par-ci, par-là, un monde s’agitait spasmodiquement, comme un membre malade. Organiser ces agitations, les transformer en un soulèvement cohérent et puissant, était une tâche difficile, et de longue haleine. En tout cas, cela faisait suffisamment longtemps qu’il s’attardait sur Terre. Il était temps de rentrer.

En ce moment même, sans doute, ses alliés essayaient-ils de rentrer en contact avec lui.

Il pressa légèrement le pas.


* * *

Dès qu’il fût entré dans sa chambre, il capta le rayon. C’était un rayon personnalisé, impossible à intercepter, offrant une sécurité totale. Pour recevoir l’infime flux d’électrons qui avait traversé l’hyperespace, depuis un monde situé à un demi-millier d’années-lumière, il n’y avait pas besoin d’antenne ni de récepteur, de machines ni de métal.

Dans la chambre de Jonti, l’espace lui-même était polarisé et structuré d’une certaine façon. L’on ne pouvait détecter cette polarisation qu’en recevant les émissions et, dans cet espace circonscrit, seul son propre cerveau pouvait agir en tant que récepteur ; ses cellules nerveuses, et elles seules, pouvaient entrer en contact avec les vibrations spécifiques de l’onde porteuse.

Le message lui-même était d’un caractère aussi unique que les caractéristiques de ses ondes cérébrales ; dans cet univers peuplé de quatrillions d’êtres humains, les chances pour que l’onde personnelle d’un homme soit accidentellement captée par un autre étaient de l’ordre de une chance sur un « un » suivi de vingt zéros.

L’esprit de Jonti frémit en percevant l’appel qui l’atteignait à travers l’inconcevable vide de l’hyper-espace.

« … appelons… appelons… appelons… appelons… »

Emettre était loin d’être aussi simple pour l’homme-récepteur que recevoir. Pour envoyer la réponse jusqu’à la Nébuleuse, sur une onde aussi spécifique que celle qu’il recevait, il ne pouvait se passer d’un artifice mécanique. Ce dernier était contenu dans le bouton ornemental qu’il portait sur l’épaule droite.

Il entrait automatiquement en fonction dès qu’il se trouvait dans ce volume d’espace polarisé, et Jonti n’avait plus qu’à penser de façon persistante et concentrée, en chassant de son esprit toute pensée parasite.

« Je suis là ! » Aucune autre identification n’était nécessaire.

La répétition monotone du signal d’appel cessa, cédant la place à des mots qui se formèrent dans son esprit.

— Nous vous saluons. Widemos a été exécuté. La nouvelle n’a, bien entendu, pas encore été rendue publique.

— Cela ne me surprend pas. Qui d’autre a été impliqué ?

— Personne. Le Rancher n’a pas parlé. C’était un homme courageux et loyal.

— Oui. Mais le courage et la loyauté ne suffisent pas. Autrement, il ne se serait pas fait prendre. Un peu plus de lâcheté eût été utile. Qu’importe ! Je suis entré en rapport avec son fils, le nouveau Rancher, qui a déjà failli se faire tuer. Il va servir.

— Peut-on savoir de quelle façon ?

— Laissons aux événements le soin de répondre à cette question. Il est trop tôt pour faire des prédictions. Demain, il part pour se rendre chez Hinrik de Rhodia.

— Hinrik ! C’est lui faire courir un terrible danger ! Ce jeune homme sait-il que…

— Je lui ai dit tout ce que je devais lui dire, répondit Jonti, sèchement. Nous ne pouvons pas lui faire entièrement confiance avant qu’il ait fait ses preuves. Dans les circonstances actuelles, nous devons le considérer comme un homme qui représente un risque, comme tout autre homme. Et il est remplaçable, parfaitement remplaçable. Ne me rappelez pas ici, car je quitte la Terre.

Et, d’une décision mentale sans réplique, Jonti coupa la communication.

Puis il s’assit, et passa méthodiquement en revue les événements de la nuit, un à un. Bientôt, un sourire se forma sur ses lèvres. Tout était parfaitement en place ; le rideau pouvait se lever, et le drame commencer à se dérouler.

Rien n’avait été laissé au hasard.


3

<p>3</p>

Lorsqu’un vaisseau spatial s’arrache à l’esclavage planétaire, la première heure est la plus prosaïque.

D’abord, il y a la confusion du départ, qui ne diffère sans doute pas tellement de celle qui accompagne le lancement du premier tronc d’arbre évidé sur un fleuve de la forêt primordiale. Il faut trouver sa cabine, vérifier si tous les bagages sont là ; puis, vient le premier moment d’attente inquiète, quand l’on se retrouve seul après les dernières embrassades hâtives. Le silence revient, les tympans sentent la compression de l’air lorsque les sas se ferment, et l’on est enfermé dans un vase clos, coupé de l’univers. Le silence devient menaçant, et dans chaque cabine, un panneau rouge clignote, pressant : « Mettez vos combinaisons… Mettez vos combinaisons… Mettez vos combinaisons. »

Les stewards courent dans les couloirs, frappent brièvement à la porte, passent la tête : « Excusez-moi, monsieur. Combinaison, s’il vous plaît. »

Vous vous battez avec la combinaison, froide, étroite, inconfortable, mais qui, grâce à un système hydraulique, compensera la violente accélération du départ.

Vous ressentez la lointaine vibration des moteurs atomiques, fonctionnant à faible puissance pour manœuvrer dans l’atmosphère, et vous vous enfoncez, infiniment loin, dans le matelas d’huile inerte qui vous protège. Puis, au fur et à mesure que l’accélération diminue, vous vous sentez revenir, avec une extrême lenteur. Si vous n’avez pas la nausée au cours de cette période, il est probable que vous ne connaîtrez pas le mal de l’espace de tout le voyage.

Pendant les trois heures qui suivaient le départ, la salle était fermée aux passagers. Maintenant que, loin de l’atmosphère terrestre, les grandes portes étaient prêtes à s’ouvrir, une longue file d’attente s’était formée. Etaient présents non seulement tous ceux dont c’était le premier voyage dans l’espace, mais aussi une bonne partie des voyageurs plus expérimentés.

Avoir vu la Terre de l’espace est, après tout, une obligation pour tout touriste qui se respecte.

La salle panoramique était une bulle sur la « peau » du vaisseau – une énorme bulle de plastique transparent, dur comme l’acier et épais de cinquante centimètres. Le « couvercle » en alliage d’iridium qui le protégeait du frottement atmosphérique et des particules de poussière s’était escamoté. La galerie d’observation était bourrée ; malgré l’absence d’éclairage l’on distinguait nettement les traits des curieux, tant le clair de terre était fort.

La planète Terre était suspendue, devant eux plutôt que sous eux, gigantesque ballon lumineux orange, bleu et blanc. L’hémisphère visible était presque entièrement éclairé par le soleil ; entre les nuages, apparaissaient les continents, orange comme le désert, traversés de minces lignes vertes éparpillées au hasard. Les mers d’un bleu cru se détachaient avec violence sur le noir de l’espace. Et tout autour, dans le noir profond, il y avait les étoiles.

Tous attendaient, patiemment.

Ce n’était pas l’hémisphère diurne qui les intéressait. Le vaisseau maintenait une insensible accélération latérale qui l’éloignait de l’écliptique. Lentement, la calotte polaire, blanche, éblouissante, apparut ; puis, l’ombre nocturne gagna du terrain, et l’immense étendue émergée de l’Afro-Eurasie prit peu à peu toute la place, le nord vers le « bas ».

Son sol mort et malade cachait son horreur sous un jeu de joyaux lumineux. La radioactivité du sol formait une vaste mer d’un bleu iridescent, avec d’étranges festons étincelants aux endroits où, jadis, les bombes nucléaires avaient explosé, une génération avant que l’invention des champs de force n’empêche les autres mondes de se suicider de la même façon.

Les spectateurs fascinés continuèrent à regarder jusqu’à ce que, des heures plus tard, la Terre ne fût plus qu’une brillante petite pièce de monnaie dans les ténèbres sans fin.

Parmi les spectateurs se trouvait Biron Farrill. Il était assis au premier rang, songeur et mélancolique. Ce n’était pas ainsi qu’il avait compté quitter la Terre. Il partait le mauvais jour, par le mauvais vaisseau, pour une mauvaise destination…

Il se frotta automatiquement le menton et se sentit coupable de ne pas s’être rasé ce matin. Il eut envie de regagner sa cabine pour réparer cette omission, mais il hésita. Ici, il était entouré de gens. Dans sa cabine, il se retrouverait seul.

Ou bien était-ce précisément une raison pour partir ?

Il n’aimait pas ce sentiment qu’il éprouvait pour la première fois, celui d’être pourchassé, et d’être seul, sans amis.

L’amitié n’existait plus pour lui. Toute notion de ce genre était devenue secondaire depuis que, vingt-quatre heures plus tôt, le visiphone l’avait réveillé dans sa chambre.

Il se souvenait aussi de cette scène embarrassante, juste après sa conversation avec Jonti. Le vieil Esbak s’était précipité sur lui, très agité, la voix suraiguë :

— Oh, vous voilà Farrill ! Je vous cherchais, pour que nous parlions de ce regrettable incident. Oui, vraiment déplorable. Je n’y comprends rien. Avez-vous une explication ?

— Non ! (Il criait presque). Aucune explication. Quand pourrais-je aller chercher mes affaires dans ma chambre ?

— Dans le courant de la matinée. Oui, oui. Certainement. Les appareils de mesure sont arrivés. La radioactivité est apparemment retombée à la normale. Vous avez eu beaucoup de chance. C’était sans doute une question de minutes.

— D’accord, d’accord, mais je vous prie de m’excuser. Il faut absolument que j’aille me reposer.

— Vous pouvez disposer de ma chambre pour le moment ; dès ce soir, nous vous en trouverons une autre. Euh… excusez-moi Farrill, mais j’aurais aimé vous parler d’un autre problème.

— Oui ? dit Biron avec lassitude. A en juger par la politesse exagérée d’Esbak, ce « problème » devait être bien délicat.

— Connaissez-vous quelqu’un qui aurait eu des raisons de vous… euh… brimer ?

— De me brimer de cette façon ? Certes pas.

— Que comptez-vous faire, alors ? Il serait extrêmement fâcheux qu’une publicité préjudiciable à l’Université vînt entourer cet incident.

Il ne cessait d’en parler comme d’un « incident » !

— Je comprends parfaitement, dit Biron sèchement. Mais n’ayez crainte. Je n’ai pas l’intention d’alerter la police. Je quitte la Terre dans quelques jours, et ça m’embêterait d’avoir à modifier mes plans. Je ne porterai donc pas plainte. Après tout, je suis toujours en vie.

Le soulagement d’Esbak lui avait paru indécent. Tout leur était égal, pourvu qu’ils n’aient pas d’» histoire » et que cet « incident » tombe rapidement dans l’oubli.

Au début de la matinée, il avait pu revenir dans son ancienne chambre. Elle était silencieuse ; aucun murmure ne provenait de la penderie. La bombe avait disparu, de même que le compteur. Esbak avait sans doute été les jeter dans le lac. Détruire ainsi des pièces à conviction constituait une infraction, mais c’était leur affaire, pas la sienne. Il avait mis ses affaires dans une valise, puis appelé le standard pour qu’on lui indique sa nouvelle chambre. Il avait remarqué que la lumière fonctionnait à nouveau, de même que, bien entendu, le visiphone. La porte tordue, à la serrure fondue, témoignait seule des événements de la nuit.

Il avait ensuite gagné sa nouvelle chambre, preuve, si jamais cela intéressait quelqu’un, qu’il avait l’intention de rester sur Terre. Puis en téléphonant de la cabine du couloir, il avait appelé un aérotaxi. Pour autant qu’il avait pu s’en rendre compte, personne n’avait remarqué son départ. Qu’Esbak et les autres se cassent la tête pour expliquer sa disparition ! Peu lui importait.

Au spatioport, il avait soudain aperçu Jonti. A peine s’ils avaient échangé un regard, en se bousculant dans la foule. Et il s’était retrouvé avec, dans la main, une petite boule noire, qui était une capsule personnelle, et un billet aller pour Rhodia.

Il avait examiné la capsule ; elle n’était pas scellée. Plus tard, dans sa cabine, il avait lu le message. Une simple lettre d’introduction, sans mots inutiles.

En regardant la Terre diminuer au loin, Biron repensa longuement à Sander Jonti. Avant son entrée dévastatrice dans sa vie, d’abord pour la lui sauver, ensuite, pour la mettre sur une voie nouvelle et inconnue, il ne le connaissait que très superficiellement. Ils avaient été présentés, se saluaient de la tête lorsqu’ils se rencontraient et, en deux ou trois occasions, avaient échangé quelques formules de politesse. Jonti ne lui avait jamais été sympathique ; il était trop froid, trop flegmatique, s’habillait avec trop de recherche et cultivait ses maniérismes de façon exaspérante. Mais tout cela était devenu parfaitement secondaire.

Biron passa la main sur ses cheveux coupés en brosse et soupira. Il se prit à regretter pourtant que Jonti ne fût pas là. C’était un homme d’action, au moins ; un homme qui dominait les événements. Il avait su quoi faire, avait su le lui dire et le convaincre de la nécessité de le faire. Et maintenant, Biron était seul, et il se sentait très jeune, très démuni, très solitaire et légèrement angoissé.

Mais il évitait soigneusement de penser à son père ; cela n’aurait servi à rien.


* * *

— Monsieur Malaine ?

Le nom fut répété trois fois avant que Biron ne levât la tête.

— Monsieur Malaine, répéta une quatrième fois le robot-messager, sur un ton respectueux.

Biron se souvint enfin que c’était son nouveau nom, celui qui figurait sur le billet que lui avait donné Jonti.

— Oui, qu’y a-t-il ? Je suis M. Malaine.

D’une voix légèrement sifflante, le robot donna son message :

— On m’a chargé de vous informer que l’on vous a changé de cabine. Vos bagages ont déjà été transférés. Le commissaire de bord vous remettra la clef de votre nouvelle cabine. Nous espérons que cela ne vous causera aucun inconvénient.

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? s’emporta Biron, faisant se retourner plusieurs autres passagers.

Il était stupide, bien entendu, de discuter avec une machine qui ne faisait que remplir sa fonction. Le messager, d’ailleurs, s’était déjà silencieusement éclipsé après l’avoir salué en inclinant le « torse », le visage figé en un doux sourire presque humain.

Biron sortit en coup de vent et se précipita sur le premier officier qu’il vit, lui disant, avec une véhémence peut-être inutile :

— Je veux voir le capitaine ! Immédiatement !

L’officier ne manifesta aucune surprise.

— C’est pour une raison importante, monsieur ?

— Et comment ! On vient de me changer de cabine sans même demander mon autorisation, et j’aimerais savoir ce que cela signifie !

Biron sentait bien que sa colère était disproportionnée ; mais il avait accumulé trop de rancœurs. Il avait failli se faire tuer ; il était obligé de fuir la Terre comme un criminel, et allait Dieu sait où pour faire Dieu sait quoi. Et maintenant, cette histoire de cabine qui faisait déborder le vase.

Il éprouvait le sentiment désagréable que, à sa place, Jonti aurait agi différemment, avec plus de sagesse sans doute. Mais il n’était pas Jonti, voilà tout.

— Je vais appeler le commissaire de bord, dit l’officier.

— Non, je tiens à voir le capitaine, insista Biron.

— Comme vous désirez. (Après une courte conversation par l’interphone, l’officier lui dit, fort courtoisement :) On va vous appeler. Si vous voulez bien prendre un siège en attendant.


* * *

Le capitaine Hirm Gordell était un homme trapu, plutôt petit. A l’entrée de Farrill, il se leva et lui tendit la main.

— Monsieur Malaine, dit-il, nous sommes vraiment désolés de vous avoir incommodé.

Un sourire de politesse ne quittait jamais son visage rectangulaire orné d’une moustache gris fer impeccablement taillée. Ses cheveux étaient de la même couleur, mais d’une nuance plus claire.

— Moi aussi, dit Biron. Cette cabine était réservée à mon nom, et personne, même pas vous, si vous me permettez de le dire, n’avait le droit de l’attribuer à quelqu’un d’autre sans mon autorisation.

— Vous avez parfaitement raison, monsieur Malaine, mais comprenez notre position. Un passager de dernière minute, une personnalité importante, insistait pour obtenir une cabine plus proche du centre de gravité du vaisseau. Il souffre d’une maladie cardiaque, et il était important de lui éviter une trop forte gravité. Nous n’avions pas le choix.

— Soit, mais pourquoi moi ?

— Il fallait bien que ce fût quelqu’un. Vous voyagez seul. Vous êtes jeune, et la gravité un peu plus forte ne vous causera vraisemblablement aucune gêne. (Automatiquement, il soupesa du regard son athlétique et jeune visiteur.) Je pense, d’ailleurs, que vous serez agréablement surpris par votre nouvelle cabine. Je vous assure que vous ne perdrez rien au change.

Le capitaine se leva et s’avança vers lui.

— Puis-je me permettre de vous la montrer personnellement ?

Biron était sur le point d’oublier son ressentiment. Tout cela semblait parfaitement normal, somme toute, mais, d’un autre côté…

Après lui avoir fait visiter sa suite – le mot « cabine » ne convenait vraiment pas –, le capitaine lui dit :

— Si vous voulez me faire le plaisir d’être mon hôte à dîner, demain soir ? Notre premier saut est prévu pour le courant de la soirée, d’ailleurs.

— Merci infiniment. Ce sera un honneur pour moi, s’entendit répondre Biron.

Pourtant, cette invitation avait quelque chose d’étrange. Certes, le capitaine essayait de l’apaiser, mais Biron avait l’impression qu’il allait vraiment trop loin.


* * *

La table du capitaine tenait toute la longueur du salon. Biron se trouva placé presque au centre, à une place d’honneur que rien ne justifiait. Mais il y avait trouvé une carte à son nom et le steward lui avait affirmé qu’il n’y avait pas eu d’erreur.

Ce n’était pas que Biron fût particulièrement modeste ; étant le fils du Rancher de Widemos, il n’avait pas pris l’habitude de s’effacer. Néanmoins ici, à bord, il était Biron Malaine, citoyen parfaitement ordinaire et ne méritait pas tant d’égards.

Pour commencer, le capitaine n’avait nullement exagéré à propos de sa nouvelle cabine. Son billet lui donnait droit à une cabine à un lit, seconde classe ; et il se retrouvait dans une cabine de luxe, première classe, prévue pour deux personnes – avec, bien entendu, une salle de bains privée équipée d’une douche séparée et d’un séchoir à air chaud.

Elle était proche du quartier des officiers ; dans les couloirs, il y avait des uniformes partout. On lui avait servi le déjeuner dans sa cabine, dans un service en argent. Peu avant le dîner, un coiffeur y avait fait apparition. C’était sans doute normal quand on voyageait en première classe sur un paquebot spatial de luxe, mais c’était vraiment trop beau pour Biron Malaine.

Vraiment trop beau, oui. Juste avant l’arrivée du coiffeur, en effet, Biron venait de faire un tour dans le vaisseau, explorant les couloirs au hasard, mais dans un but précis. Partout, il était tombé sur des membres de l’équipage – polis, mais tenaces. Il parvint quand même à les semer au moment où il arrivait dans les parages de son ancienne cabine, la 140 D.

Il s’arrêta pour allumer une cigarette, attendant que le seul passager en vue disparaisse au coin du couloir. Puis il sonna ; il n’y eut pas de réponse.

Peu importait : on avait oublié de lui réclamer son ancienne clef. Simple omission, sans doute. Il inséra la mince tige de métal dans la fente prévue à cet effet, et le complexe réseau de plomb opaque contenu dans la gaine d’aluminium activa la cellule sensible. La porte s’ouvrit.

Il n’alla pas plus loin que le pas de la porte : du premier coup d’œil, il avait vu tout ce qu’il voulait savoir. Son ancienne cabine n’était occupée ni par un personnage important au cœur fragile ni par qui que ce soit d’autre. Il n’y avait pas de bagages, pas d’articles de toilette, et l’on n’avait visiblement pas dormi dans le lit. L’atmosphère elle-même était celle d’un lieu inhabité.

Le luxe dont on l’entourait avait donc pour unique but de l’empêcher d’insister pour qu’on lui rende sa cabine primitive. On l’achetait, en quelque sorte, pour qu’il y renonce. Pourquoi ? Etait-ce la cabine qui les intéressait, ou lui-même ?

Et maintenant, à la table du capitaine, toutes ces questions sans réponse se bousculant dans son esprit, il se leva avec les autres lorsque le capitaine fit son entrée et, d’un pas solennel gagna sa place.

Pourquoi l’avait-on changé de cabine ?


* * *

Il y avait de la musique, et la cloison séparant la salle à manger du salon panoramique s’était escamotée. Les lumières, discrètes, étaient d’un rouge orangé. Le léger mal de l’espace dont certains passagers avaient pu souffrir après l’accélération du départ ou à cause des différences de gravité entre les diverses parties du vaisseau s’était dissipé, et le salon était comble.

Le capitaine se pencha légèrement vers Biron.

— Bonsoir, monsieur Malaine. Comment trouvez-vous votre nouvelle cabine ?

— Presque trop satisfaisante, capitaine. Un peu trop luxueuse pour mon style de vie.

Il avait parlé sur un ton neutre, avec une nuance de sécheresse, et il crut voir passer une ombre sur le visage du capitaine.

Après le dessert, les lumières s’éteignirent et la bulle panoramique fut débarrassée de son enveloppe protectrice. Sur le velours noir de l’espace, ni le soleil ni aucune planète du système solaire n’étaient en vue. Ils se trouvaient face à la Galaxie vue dans le sens de la longueur – ce que l’on a coutume d’appeler la Voie lactée –, longue diagonale lumineuse oblitérant les étoiles à la lumière dure et crue.

Les conversations s’étaient tues. La musique n’était plus qu’un léger murmure. Tous les convives s’étaient tournés vers les étoiles.

Une voix claire, douce et précise à la fois, se fit entendre dans les haut-parleurs :

— Mesdames, messieurs ! Dans quelques minutes, nous allons effectuer notre premier Saut. La plupart d’entre vous savent, théoriquement du moins, ce qu’est un saut. Mais nombreux sont ceux ici, qui n’en ont jamais vécu un – plus de la moitié des passagers, en fait. Aussi est-ce tout particulièrement à ces derniers que je m’adresse.

« Le « Saut » est très exactement ce que son nom implique. Dans la trame de l’espace-temps il est, nous le savons, impossible de voyager plus vite que la lumière. C’est une des lois de l’univers, découverte par un Ancien, sans doute cet Einstein, dont la tradition nous parle et auquel on attribue tant de découvertes. Et même à la vitesse de la lumière, il faudrait des années de notre temps pour atteindre les étoiles.

« Il faut, par conséquent, quitter cette trame spatio-temporelle pour pénétrer dans le domaine peu connu de l’hyperespace, où les notions de temps et de distance ont perdu toute signification. C’est comme si l’on s’engageait dans un isthme étroit pour passer d’un océan à un autre, au lieu de contourner tout un continent pour parvenir au même point.

« Pénétrer dans cet « espace dans l’espace », comme on le nomme parfois, exige bien entendu une dépense d’énergie considérable, sans compter des calculs d’une extrême complexité pour que la rentrée dans l’espace-temps normal se fasse au point désiré. Le résultat de cette dépense d’énergie et d’intelligence est qu’il devient possible de parcourir d’immenses distances d’une façon absolument instantanée. Sans le Saut, les voyages interstellaires seraient impossibles.

« Nous allons effectuer notre premier Saut dans environ dix minutes. Vous serez avertis du moment précis. Vous n’éprouverez qu’une légère gêne passagère, et nous vous demandons à tous de conserver votre calme. Merci de votre attention.

Face aux étoiles éblouissantes, l’attente parut longue aux passagers. Enfin, une voix sèche annonça :

— Le Saut sera effectué dans exactement une minute. Cinquante secondes… quarante… trente… vingt… dix… cinq… quatre… trois… deux… une…

L’existence même semblait subir une brusque discontinuité. Il en résultait une secousse ressentie jusqu’au plus profond des os.

En quelques centièmes de seconde, ils avaient enjambé cent années-lumière, et le vaisseau était passé des abords du système solaire aux profondeurs de l’espace interstellaire.

— Regardez les étoiles ! s’exclama soudain un passager d’une voix qui tremblait d’émotion.

Repris par les autres passagers, le murmure s’amplifia, tantôt admiratif, tantôt empli de crainte : « Les étoiles ! Regardez ! »

En cette même fraction infinitésimale de seconde, la vue avait totalement changé. Ils s’étaient rapprochés du centre de la Galaxie qui, d’une extrémité à l’autre, s’étendait sur trente mille années-lumière. Les étoiles innombrables formaient maintenant une poussière dense, dont se détachaient les éclairs aveuglants de quelques astres plus proches.

Biron se surprit à murmurer le début d’un poème qu’il avait écrit à l’âge sentimental de dix-neuf ans, au cours de son premier voyage spatial – alors qu’il gagnait la Terre, cette Terre qu’il venait de quitter :

Une poussière d’étoiles m’encercle Brume de lumière vivante ; Et tout l’espace m’est révélé Dans l’explosion d’un instant.

Les lumières se rallumèrent, arrachant brutalement Biron à cette magie. Il se retrouvait dans le salon d’un paquebot spatial, à l’occasion d’un dîner tirant sur sa fin, tandis qu’autour de lui les conversations retrouvaient leur niveau prosaïque.

Il consulta rapidement sa montre-bracelet, puis, lentement, releva le poignet et la fixa une longue minute durant. C’était la montre qu’il avait laissée dans sa chambre, cette nuit-là ; elle avait résisté aux radiations meurtrières de la bombe, et le matin venu, il l’avait récupérée en même temps que ses autres possessions. Combien de fois l’avait-il regardée depuis, pour s’assurer de l’heure, en négligeant l’autre information qu’elle lui donnait, une information vitale, d’une évidence criante ?

Le bracelet de plastique était encore et toujours blanc. Il n’était pas bleu, mais blanc !

Lentement, tous les événements de cette nuit s’ordonnèrent en un ensemble cohérent. Curieux, comme une seule pièce manquante empêche de voir le tout !


* * *

Il se leva brusquement, en marmonnant une vague excuse. Il était contraire à l’étiquette de quitter la table avant le capitaine, mais peu lui importait.

Il se hâta vers sa cabine, préférant monter la longue rampe à pied plutôt que d’attendre l’ascenseur. Après avoir verrouillé la porte derrière lui, il regarda dans l’armoire murale et dans la salle de bains. Il n’avait guère d’espoir de surprendre quelqu’un, d’ailleurs. Il y avait longtemps qu’ils avaient dû faire leur travail.

Il vérifia soigneusement ses bagages. Ils avaient fait preuve de soin et de méthode. Rien ne paraissait avoir été dérangé, mais il manquait plusieurs objets, et non des moindres : ses papiers d’identité, un paquet de lettres de son père, et même la capsule contenant l’introduction à Hinrik de Rhodia.

Voilà pourquoi on l’avait changé de cabine ; ce n’était ni l’ancienne ni la nouvelle, qui les intéressait ; mais le fait même du déménagement, qui leur donnait l’occasion de s’occuper de ses bagages, de façon parfaitement légitime. Légitime !

Biron s’allongea sur le grand lit et réfléchit rageusement. En vain ; le piège était parfait. Ils avaient tout prévu. S’il n’avait pas, par un hasard absolument imprévisible, laissé sa montre dans sa chambre la nuit de l’attentat, il ne se serait jamais douté à quel point les mailles du filet que les Tyranni avaient tissé à travers l’espace étaient serrées.

On sonna à la porte, et il se leva pour ouvrir. C’était le steward, d’une politesse presque obséquieuse.

— Le capitaine désire savoir s’il peut faire quelque chose pour vous. Vous paraissiez indisposé en quittant la table.

— Je vais parfaitement bien, répondit-il sèchement.

Comme ils le surveillaient ! Il comprit alors que la situation était sans issue. Le vaisseau l’emportait, poliment mais sûrement, vers la mort.


4

<p>4</p>

Sander Jonti soutint avec froideur le regard de son interlocuteur.

— Disparu, dites-vous ?

Rizzett passa sa main sur son visage haut en couleurs.

— Quelque chose a disparu, en tout cas. Et il est possible que ce soit le document qui nous intéresse. Nous ne savons presque rien à son sujet, d’ailleurs, sinon qu’il remonte à une date quelconque entre le XVe et le XXIe siècle, selon le calendrier terrestre primitif, et qu’il est dangereux.

— Avez-vous une raison précise pour croire que le document manquant est bien celui-là ?

— Rien de plus qu’un raisonnement circonstanciel. Le Gouvernement de la Terre le faisait jalousement surveiller.

— Cela ne prouve rien. Les Terriens ont une vénération superstitieuse pour tout ce qui date de l’époque pré-galactique.

— Ce document a été volé, mais le fait n’a jamais été rendu public. Pourquoi continuent-ils à surveiller une vitrine vide ?

— Je les vois très bien le faire, au contraire, plutôt que de se résoudre à admettre qu’une sainte relique leur a été volée. Mais je me refuse à croire que le jeune Farrill ait pu s’en emparer. Vous le faisiez surveiller, si je ne m’abuse ?

L’homme sourit.

— Il ne s’en est pas emparé.

— Comment le savez-vous ?

L’agent de Jonti se fit un visible plaisir de lui répondre :

— Parce que le document en question a disparu depuis vingt ans.

— Que dites-vous ?

— Personne ne l’a vu depuis vingt ans.

— Il doit s’agir d’un autre document. Le Rancher n’a appris son existence que depuis six mois.

— Dans ce cas, c’est que quelqu’un l’a battu de dix-neuf ans et demi !

— Peu importe, dit Jonti après avoir réfléchi un instant. Cela doit être sans importance, tout bien pesé.

— Pourquoi cela ?

— Je suis sur Terre depuis des mois. Avant, j’étais tout prêt à croire que la planète recelait une information de valeur. Mais maintenant… Suivez-moi bien. Lorsque la Terre était la seule planète habitée de la Galaxie, sa technologie, militaire en particulier, était extrêmement primitive. La seule arme digne de ce nom qu’ils eussent jamais inventée était une grossière bombe nucléaire, contre laquelle ils n’avaient même pas trouvé de défense efficace.

Il étendit les bras dans une geste éloquent, embrassant l’horizon à la maladive luminosité bleutée.

— Je vois tout cela très clairement, maintenant, reprit-il. Il est stupide de s’imaginer qu’une société aussi peu évoluée ait quoi que ce soit à nous offrir sur le plan militaire. Je sais, je sais, les techniques et les arts perdus dans la nuit des temps sont très à la mode ; il y a toujours eu des adorateurs du primitivisme qui ont un véritable culte pour la civilisation terrestre préhistorique.

— Et pourtant, le Rancher était un homme d’une grande sagesse, dit Rizzett. Il nous a affirmé qu’il s’agissait du document le plus dangereux qui existât. Je peux même vous citer ses propres paroles : « Il signifiera la mort des Tyranni, et la nôtre aussi ; mais pour la Galaxie, ce sera l’éveil à une nouvelle vie. »

— Aucun homme n’est infaillible. Le Rancher a pu se tromper.

— N’oubliez pas que nous ignorons tout de la nature de ce document. Il peut s’agir, par exemple, des notes inédites d’un savant. D’une découverte dont les Terriens n’avaient jamais compris l’importance militaire, que sais-je…

— Vous dites des bêtises, indignes d’un soldat comme vous. S’il est une science où l’homme n’a jamais relâché ses efforts, c’est celle de la technologie militaire. Aucune arme ne dormirait dans des tiroirs pendant dix mille ans. Je pense, Rizzett, qu’il est temps de retourner à Lingane.

Rizzett haussa les épaules, nullement convaincu.

Jonti ne l’était pas davantage, d’ailleurs. Si ce renseignement avait été volé, c’était qu’il méritait de l’être ! Mais volé par qui ? Il pouvait se trouver n’importe où dans la Galaxie.

A contrecœur, il en vint à penser que le document se trouvait peut-être en la possession des Tyranni. Si seulement le Rancher n’avait pas été aussi vague. Il avait dit que ce document était porteur de mort, et aussi que c’était une arme à deux tranchants. L’imbécile, avec ses allusions imprécises ! Et maintenant, les Tyranni l’avaient tué.

Et si Aratap était en possession de ce secret, quel qu’il fût ? Aratap ! Le seul homme, maintenant que le Rancher n’était plus, dont il fût impossible de prévoir les actions. Le plus dangereux de tous les Tyranni.


* * *

Simok Aratap était un petit homme aux jambes légèrement arquées, aux yeux enfoncés, avec l’allure lourde et massive typique des Tyranni. Mais les habitants des mondes assujettis ne l’intimidaient pas, aussi grands et musclés qu’ils fussent. Il était, en effet, le descendant (à la seconde génération) de ceux qui avait abandonné leur monde stérile et balayé par les vents, pour capturer et réduire en servitude les planètes riches et peuplées de la Nébuleuse.

Son père dirigeait une escadrille de petits vaisseaux maniables et rapides ; ils avaient frappé pour disparaître aussitôt, puis frappé de nouveau, jusqu’à détruire entièrement les engins gigantesques mais lourds qui s’opposaient à eux.

Les mondes Nébulaires se battaient d’une façon traditionnelle, mais les Tyranni avaient adopté une tactique nouvelle. Au lieu de faire front à l’adversaire, en déchargeant massivement leurs réserves d’énergie, les conquérants mettaient l’accent sur la rapidité et la coordination. Les Royaumes tombèrent les uns après les autres ; loin de s’entraider, chacun attendait avec joie la défaite de ses voisins, se croyant en sécurité derrière les remparts d’acier de ses vaisseaux.

Mais le tour du privilégié venait, inévitablement.

Il y avait déjà cinquante années de cela. Les Royaumes de la Nébuleuse étaient devenus des Satrapies ; l’administration des Tyranni était en place, depuis longtemps, les impôts rentraient régulièrement… Il y avait des mondes à conquérir, alors, songeait Aratap avec mélancolie, tandis que maintenant, on ne se battait plus que contre quelques hommes isolés.

Il observa le jeune homme qui lui faisait face. Il était très jeune, en réalité. Et grand, avec de larges épaules ; son visage grave et ardent était malheureusement enlaidi par une ridicule coiffure en brosse, sans doute un snobisme d’étudiant. Aratap ne put s’empêcher de ressentir une certaine pitié pour lui, tant il était évident qu’il avait peur.

Biron eût été surpris s’il avait su ce que pensait Aratap ; s’il avait dû, lui, qualifier le sentiment qu’il éprouvait, il aurait dit « tension ». Depuis sa naissance, il avait été habitué à considérer les Tyranni comme une race de maîtres. Même son père, malgré sa force et son autorité, libre d’agir comme il l’entendait dans le cadre de ses domaines, se montrait prudent et presque soumis en présence des Tyranni.

Ils venaient parfois à Widemos, se montraient imperturbables et polis, se déplaçant presque toujours pour lever le tribut qu’ils appelaient « impôt annuel ». Le Rancher de Widemos était responsable de la perception de ces impôts pour toute la planète Néphélos, et les Tyranni vérifiaient parfois ses comptes, mais jamais à fond.

Le Rancher en personne venait les accueillir à la descente de leurs petits vaisseaux. Lors des repas, ils avaient droit à la place d’honneur, et étaient servis les premiers. Lorsqu’ils parlaient, les autres convives se taisaient instantanément.

Enfant, Biron s’étonnait que des hommes aussi petits et aussi laids eussent droit à tant d’égards ; en grandissant, il comprit qu’ils étaient à son père ce que son père était à un garçon vacher. Il finit par apprendre à leur témoigner le respect qui leur était apparemment dû, et à ne leur adresser la parole qu’en leur disant « Excellence ».

Il l’avait si bien appris que même maintenant, en présence de ce Tyranni, il était tellement tendu qu’il en tremblait.

Le vaisseau qu’il en était venu à considérer comme une prison était officiellement devenu tel dès l’atterrissage à Rhodia. Après avoir sonné, deux solides membres de l’équipage étaient entrés dans sa cabine et avaient encadré Biron. Le capitaine était arrivé immédiatement après, et lui avait annoncé, d’une voix parfaitement neutre :

— Biron Farrill, en vertu des pouvoirs dont je dispose en tant que capitaine de ce vaisseau, je vous mets en état d’arrestation provisoire en vue de votre interrogatoire par le commissaire du Grand Roi.

Le commissaire était ce petit Tyrannien qui lui faisait face, apparemment indifférent et perdu dans ses pensées. Le « Grand Roi », c’était, bien entendu, le Khan des Tyranni, qui vivait dans son légendaire palais de pierre sur la planète d’origine de son peuple.

Biron regarda furtivement ce qui l’entourait. Physiquement, rien n’entravait ses mouvements, mais quatre gardes en uniforme bleu ardoise de la Police Extérieure Tyrannienne le tenaient à deux de chaque côté. Ils étaient armés. Un cinquième, en uniforme de commandant, était assis à côté du commissaire Aratap.

Ce dernier lui adressa la parole pour la première fois.

— Comme vous le savez peut-être… (Sa voix était frêle et d’un timbre aigu), votre père, l’ancien Rancher de Widemos, a été exécuté pour haute trahison.

Ses yeux délavés, apparemment toute douceur, retinrent le regard de Biron.

Biron demeura impassible. Son impuissance le torturait. Il aurait été tellement satisfait de hurler, de le couvrir d’injures… mais cela n’aurait pas rendu la vie à son père. Il crut sentir que cette brusque entrée en matière était destinée à le briser, à l’inciter à se trahir Eh bien, il ne leur ferait pas ce plaisir.

— Je suis Biron Malaine, Terrien, dit-il d’une voix impassible. Si vous mettez mon identité en doute, j’aimerais entrer en communication avec mon consulat.

— Je comprends, je comprends, mais nous en sommes à un stade purement officieux. Vous êtes Biron Malaine, Terrien, dites-vous. Et pourtant… (Aratap désigne les papiers étalés devant lui :) voici des lettres écrites par Widemos à son fils, ainsi qu’une carte d’étudiant et un reçu d’inscription universitaire, tous au nom de Biron Farrill. On les a trouvés dans vos bagages.

Biron était désespéré, mais il le cacha de son mieux :

— Mes bagages ont été fouillés illégalement. Je nie par conséquent la valeur juridique de ces preuves.

— Vous ne vous trouvez pas devant un tribunal, monsieur Farrill ou Malaine. Avez-vous une explication à me fournir ?

— Si ces documents ont été trouvés dans mes bagages, c’est que quelqu’un les y avait placés à mon insu.

Au grand étonnement de Biron, le commissaire laissa passer, sans faire de commentaires, ces explications pourtant stupides et cousues de fil blanc. Il se contenta de tapoter du doigt la petite capsule noire.

— Et cette introduction auprès du directeur de Rhodia ? Elle ne vous appartient pas davantage ?

— Si, cela m’appartient. (Biron avait préparé sa réponse depuis longtemps ; le message ne mentionnait pas son nom.) Il existe un complot qui a pour but d’assassiner le directeur…

Il se tut, épouvanté par sa propre maladresse. Tout en parlant, la stupidité de ses paroles lui était pleinement apparue. Sûrement, le commissaire devait le regarder avec un sourire d’apitoiement cynique ?

Mais non. Avec un petit soupir, Aratap retira habilement ses lentilles de contact et les plaça dans une coupe contenant une solution saline. Ses yeux larmoyaient légèrement.

Cela fait, il daigna parler :

— Et vous êtes au courant de ce complot ? Alors que vous vous trouviez sur Terre, à cinq cents années-lumière d’ici ? Alors que notre propre police, ici à Rhodia, n’en a jamais eu vent ?

— Votre police est ici. Les auteurs du complot se trouvent sur Terre.

— Je vois. Et vous êtes leur envoyé ? Ou bien venez-vous mettre Hinrik en garde contre ce danger ?

— Le mettre en garde, bien entendu.

— Vraiment ? Peut-on savoir pourquoi ?

— A cause de la récompense substantielle que j’espère obtenir.

Aratap se permit un sourire.

— Voilà au moins qui sonne vrai et rend plus plausibles vos autres déclarations. Et quels sont les détails de ce complot ?

— Je ne puis les dévoiler qu’au directeur lui-même.

Après une légère hésitation, Aratap haussa les épaules.

— Soit. Nous n’intervenons jamais dans ces questions de politique locale ; cela ne nous intéresse pas. Désirant néanmoins contribuer à la sécurité du directeur, nous nous chargerons de vous introduire auprès de lui. Vous resterez avec nos hommes en attendant que vos bagages arrivent. Ensuite, vous serez libre de partir. Emmenez-le.

Là-dessus, il remit ses lentilles, ce qui effaça instantanément la douce expression de myope qui le faisait paraître incompétent, sinon stupide. Biron sortit avec les quatre hommes armés.


* * *

Aratap s’adressa au commandant, qui était resté dans la salle.

— Je pense qu’il serait bon de surveiller de près le jeune Farrill.

— Certes ! approuva énergiquement l’officier. Un moment, je m’étais demandé si vous n’aviez pas mordu à son histoire. Personnellement, je la trouve parfaitement incohérente.

— C’est évident, mais cela nous permettra de le manœuvrer quelque temps. C’est facile, avec ces jeunes imbéciles qui regardent trop les émissions d’espionnage à la vidéo. C’est le fils de l’ex-Rancher, bien entendu.

Cette fois, le commandant hésita :

— En êtes-vous certain ? Les preuves que nous possédons sont bien fragiles.

— Vous pensez qu’on les aurait effectivement cachées dans ses bagages ? Dans quel but ?

— Peut-être pour distraire notre attention du vrai Biron Farrill, qui se trouverait, qui sait, à mille années-lumière d’ici.

— Non, impossible. Du mauvais théâtre, rien de plus. Nous possédons un photocube du jeune Rancher. Voulez-vous le voir ?

— Certainement.

Aratap souleva le presse-papiers posé devant lui, un simple cube de verre de dix centimètres de côté, noir et opaque.

— Le cas échéant, j’avais l’intention de confronter le jeune homme avec son portrait. C’est une invention amusante, récemment mise au point dans les mondes intérieurs. En apparence, c’est un photocube ordinaire mais si on le pose à l’envers, il devient totalement opaque. Simple question de restructuration moléculaire.

Il tourna le cube dans l’autre sens. Lentement, l’opacité se dissipa, comme un brouillard qui se lève, et le cube devint d’une clarté cristalline. Un jeune visage souriant apparut, dans toute sa fraîcheur, instant de vie solidifié à jamais.

— Cet objet faisait partie des possessions de l’ex-Rancher. Que vous en semble ?

— C’est lui, sans l’ombre d’un doute.

— N’est-ce pas ? (Le Tyranni regarda songeusement le portrait.) On devrait pouvoir fixer six portraits dans un même cube, toujours en utilisant le même procédé. Le cube a six côtés, ce qui permet six positions et donc six réorientations moléculaires différentes, se mélangeant au gré des mouvements qu’on leur imprime, ce qui transformerait cette forme d’art statique en un art dynamique. Quel renouveau ! Ne pensez-vous pas, commandant ?

Mais l’officier ne suivant plus Aratap, ce dernier dit, coupant court à son commentaire sur l’art :

— Vous comptez donc faire surveiller Farrill ?

— Certainement, commissaire.

— Faites de même avec Hinrik.

— Hinrik ?

— Bien sûr. A quoi bon libérer le jeune homme, autrement ? J’aimerais connaître la réponse à plusieurs questions. Pourquoi Farrill veut-il voir Hinrik ? Quel est leur lien réel ? Le feu Rancher n’agissait pas seul. Il y avait certainement une organisation derrière lui, et nous n’en connaissons toujours pas le fonctionnement.

— Hinrik ne faisait sûrement pas partie de la conspiration, voyons, commissaire. Même s’il en avait eu le courage, ce dont je doute, il est bien trop bête.

— Soit, mais c’est peut-être à cause de sa bêtise même qu’ils se servaient de lui. Nous ne pouvons pas négliger cette possibilité, ce serait une faille dans notre dispositif de sécurité.

Aratap congédia l’officier d’un geste vague. Il pensait déjà à autre chose. Le commandant salua et sortit.

Aratap soupira et reposa le cube, regardant la noirceur d’encre effacer progressivement l’image souriante.

Du temps de son père, la vie était plus simple. Ecraser une planète avait une certaine grandeur cruelle. Tandis que le jeu auquel ils se livraient avec ce jeune innocent était tout simplement cruel.

Et pourtant, c’était nécessaire.


5

<p>5</p>

Comparé à la terre, le directorat de Rhodia est un habitat récent pour l’homo sapiens. Même les mondes de Sirius ou du Centaure sont habités depuis plus longtemps. Les planètes d’Arturus, par exemple, étaient peuplées depuis deux cents ans déjà lorsque les premiers vaisseaux explorèrent la Nébuleuse de la Tête de Cheval. Ils y trouvèrent, découverte sensationnelle, un nid d’une centaine de planètes du type eau-oxygène. Découverte sensationnelle car, bien que des planètes infestent l’espace, rares sont celles qui remplissent les conditions nécessaires à la vie humaine.

La Galaxie comprend entre cent et deux cents milliards d’étoiles, et quelque cinq cents milliards de planètes. Une bonne partie de ces dernières ont une gravité supérieure à 120 % de la gravité terrestre, ou inférieure à 60 % de celle-ci, et se révèlent inhabitables à la longue. D’autres sont trop chaudes, ou trop froides. D’autres encore ont une atmosphère vénéneuse – les atmosphères composées de néon, d’ammonium, de méthane, de chlore, ou même de tétrafluorure de silicium, ne sont pas rares. Il y a des planètes sans eau, et des planètes couvertes d’océans d’oxyde sulfureux. Il y en a aussi qui manquent totalement de carbone.

En bref, à peine une planète sur mille est habitable – ce qui laisse néanmoins un total estimé de quatre millions de mondes convenant à l’organisme humain.

Le nombre exact de ceux qui sont effectivement habités n’est pas connu avec certitude. Selon l’Almanach Galactique, Rhodia était le 1 098e monde colonisé par l’homme.

L’évolution historique des mondes de la région transnébulaire ressemble tristement à celle de tous les pays en voie d’expansion. Les républiques planétaires s’établirent en succession rapide, chacune vivant dans un isolement presque total. Conséquence de l’expansion économique, des planètes voisines furent colonisées et intégrées à la société mère. De véritables petits « empires » s’établirent de la sorte et, comme l’on pouvait s’y attendre, ils se heurtèrent.

Selon les fortunes de la guerre et de la politique, de vastes régions changèrent ainsi de mains, parfois plusieurs fois.

Seule, Rhodia parvint à maintenir sa stabilité pendant une longue période, sous la sage direction de la dynastie des Hinriades. Et, si les Tyranni n’étaient pas venus, ils auraient sans doute fini par créer une vaste confédération transnébulaire.

La surprise avait été totale. Jusqu’alors, les hommes de Tyrann avaient tout juste réussi à maintenir une précaire autonomie : leur monde était pauvre, principalement parce qu’il était en majeure partie composé de déserts.

Néanmoins, le directorat de Rhodia avait survécu à l’arrivée des Tyranni ; il s’était même agrandi. La popularité des Hinriades permettait aux conquérants de mieux contrôler les populations conquises. Peu importait aux Tyranni qui l’on acclamait, du moment qu’ils empochaient les impôts.

Certes, les directeurs actuels n’étaient pas comparables aux Hinriades de jadis. Sans tenir compte de la filiation directe, ils avaient toujours désigné pour la succession les plus aptes et les plus intelligents, allant même jusqu’à encourager des adoptions.

Mais maintenant, les Tyranni influençaient les élections, et c’était eux, non sans de bonnes raisons, qui avaient fait élire Hinrik, cinquième du nom.

Lors de son accession au pouvoir, Hinrik était un homme de belle prestance, et il faisait toujours impression lorsqu’il apparaissait en public. Ses cheveux s’étaient teintés d’un gris argenté mais son épaisse moustache était, fait surprenant, restée aussi noire que les yeux de sa fille.

Il se trouvait justement en train de discuter avec elle. Elle était à peine plus petite que son père, qui mesurait près de un mètre quatre-vingts. Sous un extérieur calme, elle cachait une nature passionnée, et ses yeux lançaient des flammes tandis qu’elle répétait pour la quatrième fois :

— Non ! Je n’y consentirai pas !

— Voyons, Arta, dit Hinrik, il faut être raisonnable. Que veux-tu que je fasse ? Mets-toi à ma place. Dans ma position, je n’ai pas le choix.

— Si maman était encore en vie, elle trouverait une solution !

Ce disant elle tapa du pied. Elle s’appelait Artémisia, nom royal porté par au moins une fille dans chaque génération.

— Je n’en doute pas. Elle réussissait en tout ! Parfois, j’ai l’impression que tu lui ressembles entièrement, sans rien de moi. Mais écoute, Arta, donne au moins une chance à ce type… il a certainement des… qualités ?

— Lesquelles, si l’on peut savoir ?

— Eh bien, par exemple…

Il fit un geste vague, réfléchit un moment, puis abandonna. Il s’approcha de sa fille et voulut posé la main sur son épaule, mais elle se dégagea vivement, faisant voltiger ses cheveux noirs et les plis de sa robe écarlate.

— J’ai passé une soirée avec lui, dit-elle avec amertume, et il a essayé de m’embrasser. C’était dégoûtant !

— Mais tous les hommes embrassent, chérie. Nous ne vivons plus au temps de ta sainte grand-mère. Un baiser, Arta, ce n’est rien. L’ardeur de la jeunesse…

— Ardeur de la jeunesse ! Tu veux rire ! Cet horrible petit homme ne doit avoir d’ardeur que lorsqu’il s’assied sur un poêle ! Te rends-tu compte qu’il a vingt centimètres de moins que moi, papa ? Et tu voudrais que je me montre en public avec ce pygmée ?

— C’est un homme important. Très important !

— Cela n’ajoute pas un centimètre à sa taille. De plus, il a les jambes torses, et son haleine sent mauvais !

— Son haleine sent mauvais ?

Artémisia plissa le nez.

— Parfaitement ; il a une odeur déplaisante. Cela me répugne et je ne le lui cache pas.

Hinrik ouvrit de gros yeux, puis dit, la gorge nouée :

— Tu ne le lui caches pas ? Tu oses insinuer qu’une haute personnalité de la Cour Royale de Tyrann a une caractéristique personnelle déplaisante ?

— Mais c’est vrai ! J’ai le nez fin, tu sais. Quand il s’est approché de moi, je l’ai juste repoussé en arrière, et il est tombé les quatre fers en l’air ! Ah, il avait l’air fin !

Elle avait illustré son récit de gestes éloquents. En pure perte : après avoir poussé un gémissement, Hinrik s’était caché le visage dans les mains. La tête basse, il la regarda à travers ses doigts écartés.

— Comment peux-tu te comporter de la sorte ! Que va-t-il se passer, maintenant ?

— Le pire, c’est que ça ne m’a servi à rien. Sais-tu ce qu’il m’a dit ? C’était la goutte d’eau qui fait déborder le vase ! Après cela, je n’aurais plus pu le supporter même s’il avait senti la rose.

— Mais… mais… qu’a-t-il dit, enfin ?

— On aurait cru que cela sortait d’un mauvais film vidéo. « Ah ! s’est-il exclamé. Quel tempérament admirable ! Je l’aime, plus que jamais ! » Et là-dessus, deux serviteurs l’ont aidé à se remettre sur ses pieds. Mais il n’a plus jamais essayé de me serrer de trop près.

Hinrik se pencha en avant et regarda sa fille d’un air sévère.

— Tu pourrais quand même l’épouser, pour la forme ? Pas pour de vrai, tu comprends ? Un mariage diplomatique.

— Pas pour de vrai ? Que veux-tu dire par là ? Que je signe le contrat de mariage sans y croire ?

— Mais non, mais non, voyons… Cela n’enlèverait rien à sa validité. Ta stupidité me surprend, ma fille.

— Que veux-tu dire alors ?

— Ce que je veux dire ? Tu changes tout le temps de sujet, et me voilà tout embrouillé. Impossible de discuter sérieusement avec toi. Que disais-je ?

— Que je devais seulement faire semblant de l’épouser, ou quelque chose dans ce genre-là. Tu te souviens ?

— Ah oui ! Je voulais simplement dire que tu n’avais pas besoin de prendre ce mariage trop au sérieux.

— Je pourrais toujours prendre des amants, bien sûr.

Hinrik se raidit.

— Arta ! Est-ce ainsi que je t’ai élevée ? Comment peux-tu dire des choses pareilles ! C’est une honte !

— Ce n’est pas ce que tu voulais dire ?

— Moi, je pourrais le dire. Je suis un homme mûr. Une petite fille comme toi n’en a pas le droit.

— En tout cas, je t’ai prévenu. Clairement. Les mots ne me font pas peur. Je serais sans doute obligée d’avoir des amants si, pour des raisons d’Etat, je dois épouser cet affreux petit individu. Mais il y a des limites. (Elle posa ses mains sur ses hanches ; son geste écarta ses amples manches, révélant ses épaules fermes et bronzées.) Et que ferai-je lorsque je ne serai pas avec mes amants ? Il sera mon mari, après tout, et cette idée est intolérable.

— C’est un homme âgé, ma chérie. Il n’a plus longtemps à vivre.

— Ce sera toujours trop long, merci. Il y a cinq minutes, tu le disais empli d’ardeurs juvéniles, tu te souviens ?

— Mais Arta ! Cet homme est un Tyrannien, et un personnage important, de plus. Il est très bien vu à la cour du Khan.

— Je n’en doute pas. Le Khan doit puer autant que lui.

La bouche d’Hinrik s’arrondit en un O horrifié. Il regarda automatiquement par-dessus son épaule, puis dit d’une voix étouffée :

— Ne t’avise pas de jamais répéter une chose pareille !

— Je le ferai, si tel est mon bon plaisir. Sans compter que cet homme a déjà trois femmes… (Il allait l’interrompre, mais elle le fit taire du geste.) Pas le Khan, mais celui que tu veux me faire épouser.

— Mais elles sont mortes, Arta, dit Hinrik sans l’ombre d’un sourire. Tu ne t’imagines tout de même pas que je te ferais épouser un bigame. Ah non ! Je lui demanderai d’ailleurs des documents prouvant qu’il les a épousées consécutivement et qu’elles sont mortes, toutes les trois. Mortes et enterrées.

— Ça ne m’étonne pas, qu’elles soient mortes.

— Espace ! que vais-je faire ! s’exclama Hinrik en levant les bras. Arta, c’est le prix qu’il faut payer quand on est une Hinriade et la fille du directeur de Rhodia.

— Je n’ai pas demandé à naître.

— Aucune importance. L’histoire de la Galaxie nous prouve qu’il est des occasions où les convenances personnelles doivent s’effacer devant la raison d’Etat, dans l’intérêt de la sécurité et des relations entre les planètes…

— Et pour cela, il faut qu’une pauvre fille se prostitue !

— Quelle vulgarité ! Un jour… un jour, tu finiras par dire des choses de ce genre en public !

— En tout cas, c’est de la prostitution, et je ne le ferai pas ! Je préférerais mourir. Je suis prête à tout plutôt que de m’y résoudre. Et j’ai bien dit à tout.

Le directeur se leva et, la bouche tremblante, tendit les bras à sa fille sans dire un mot. Eclatant soudain en sanglots, elle courut vers lui et s’accrocha désespérément à son cou.

— Je ne peux pas, papa, je ne peux pas ! Ne me force pas !

Il lui caressa maladroitement le dos.

— Mais que va-t-il se passer si tu ne veux pas ? Les Tyranni vont me détrôner, m’emprisonner, peut-être même m’exéc… (Le mot lui resta dans la gorge.) Nous vivons une époque malheureuse, Arta, bien malheureuse. Le Rancher de Widemos a été condamné la semaine dernière et je pense qu’il a été exécuté. Tu te souviens de lui ? Il était venu nous voir il y a six mois. Un grand homme, avec une tête ronde et des yeux profondément enfoncés dans les orbites. Il t’avait fait peur, au début.

— Je me souviens.

— Eh bien, il est sans doute mort. Et la prochaine fois, ce sera peut-être au tour de ton pauvre vieux père. Le simple fait qu’il soit venu chez nous risque d’éveiller les soupçons.

Elle se dégagea.

— Mais pourquoi ? Tu ne t’étais pas compromis avec lui, n’est-ce pas ?

— Moi ? Certes pas. Mais si nous insultons le Khan en refusant une alliance avec un de ses favoris, ils pourront juger bon de le croire.

Le téléphone sonna, faisant sursauter Hinrik.

— Je vais prendre la communication dans ma chambre, va te reposer. Tu te sentiras bien mieux après un petit somme, tu verras.

Lorsqu’il fut parti, Artémisia ferma les yeux et réfléchit intensément. Seule sa poitrine se soulevant doucement témoignait de la vie qui l’habitait.

Un bruit de pas la tira soudain de ses pensées.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle avec brusquerie.

Elle se retourna et vit Hinrik, le visage blanc de peur.

— C’était le commandant Andros.

— Andros ? De la police extérieure ?

Hinrik fit un signe d’assentiment muet.

— Ce n’est pas pour… ! s’exclama Artémisia, interrompant sa phrase pour ne pas mettre en mots la pensée horrible qui l’avait traversée.

— C’est à propos d’un jeune homme qui me demande audience. Je ne le connais même pas. Pourquoi veut-il me voir ? Il vient de la Terre.

Il chancelait et parlait d’une voix saccadée, comme un homme assailli par des pensées vertigineuses. La jeune fille courut vers lui et lui prit le coude.

— Viens, père, assieds-toi, et raconte-moi exactement ce qui s’est passé.

Une fois assis, Hinrik retrouva un peu ses couleurs.

— Je ne sais pas au juste, murmura-t-il. Ce jeune homme m’apporte, paraît-il, des détails concernant un complot contre ma vie. Contre ma vie. Et ils m’ont conseillé de l’écouter attentivement. (Il eut un sourire stupide.) Le peuple m’aime. Qui voudrait me tuer ? Personne, n’est-ce pas ?, N’est-ce pas ?

Il la regardait avec avidité, et se détendit visiblement lorsqu’elle lui répondit :

— Bien sûr, père, personne ne veut te tuer.

Brusquement, son inquiétude revint.

— Et si c’était eux ?

— Eux ?

— Les Tyranni, murmura-t-il très bas, en se penchant vers elle. Le Rancher de Widemos était ici hier, et ils l’ont tué. (Sa voix monta dans l’aigu, presque hystérique :) Et maintenant, ils envoient quelqu’un pour me tuer, moi !

Artémisia lui agrippa l’épaule avec une telle force que la douleur le tira de son obsession.

— Calme-toi, père ! lui dit-elle sur un ton autoritaire. Non, reste assis calmement et écoute-moi ! Personne ne veut te tuer, tu m’entends ? Personne ne veut te tuer. Et le Rancher de Widemos n’est pas venu nous voir hier, mais il y a six mois. Tu te souviens ? Il y a six mois de cela. Réfléchis !

— Tellement longtemps ? murmura-t-il. Oui, oui, tu dois avoir raison, en effet.

— Et maintenant, reste dans ce fauteuil et repose-toi. Tu es épuisé, tes nerfs sont à bout. Je vais aller voir ce jeune homme moi-même, et je te l’amènerai si je suis sûre qu’il n’est pas dangereux. D’accord ?

— Tu ferais cela, Arta ? Vraiment ? Il ne fera pas de mal à une femme. Non, pas à une femme, sûrement pas.

Elle se pencha spontanément vers lui et lui embrassa la joue.

— Sois prudente, murmura-t-il, et il ferma les yeux.)


6

<p>6</p>

Inquiet et nerveux, Biron Farrill attendait dans un des bâtiments annexes du Palais. Pour la première fois de sa vie, il se sentait en état d’infériorité, comme un provincial venu à la ville.

Le palais de Widemos, qui l’avait vu grandir, avait toujours été beau à ses yeux. Mais maintenant… il frémissait en se souvenant de ces courbes vulgaires, de ces pseudo-dentelles de pierre, de ces tourelles surchargées, de ces fausses fenêtres décoratives…

Ici, à Rhodia, c’était… tellement différent.

Le palais de Rhodia n’était l’expression ni de l’orgueil puéril de seigneurs régnant sur un peuple d’éleveurs, ni de l’ostentation un peu folle d’un monde mourant.

Les rythmes de l’architecture étaient calmes et puissants. Les lignes verticales se haussaient au centre de chaque structure, sans jamais tomber dans un effet aussi rococo qu’une tour ou un clocheton. Malgré leur masse trapue, elles avaient une légèreté, une « montée vers le haut » qui coupait le souffle à qui les regardait, sans que l’on pût déterminer comment cet effet était obtenu.

Le même effet, présent dans chaque bâtiment isolé, se poursuivait dans la disposition de tout l’ensemble architectural, jusqu’à un crescendo éclatant. Au fil des siècles, le style de Rhodia s’était dépouillé de tous les détails artificiels, tels que les « fausses fenêtres », tellement appréciées dans la Galaxie, malgré leur valeur décorative douteuse et leur utilité nulle dans une architecture où tout, aération et lumière, était artificiel.

Il ne restait que lignes et plans, formant une abstraction géométrique qui entraînait l’œil vers le ciel.

Le commandant Tyrannien lui annonça :

— On va vous recevoir maintenant.

Puis il se retira et le laissa seul.

Quelques instants plus tard, un homme très grand, en uniforme, apparut et le salua en claquant des talons. Biron prit soudain conscience que ceux qui détenaient la puissance réelle se contentaient d’un austère uniforme gris-bleu, et ce fait le frappa avec force. Il se souvint aussi du faste et des formalités de la vie à la cour du Rancher, et se mordit les lèvres en pensant à tant de futilité.

— Biron Malaine ? demanda le garde Rhodien en lui faisant signe de le suivre.


* * *

Un resplendissant petit monorail les attendait, délicatement suspendu par une force ‘diamagnétique à une mince barre de métal rougeâtre. Biron n’en avait jamais vu auparavant, et il s’arrêta pour le regarder.

Le petit véhicule, qui pouvait accommoder tout au plus cinq ou six personnes, se balançait légèrement au vent, comme une larme suspendue à un cil, et sa surface argentée réfléchissait la chaude lumière du soleil de Rhodia. Le rail unique était mince comme un câble, et effleurait à peine la surface du véhicule. Un coup de vent plus fort l’en écarta même de la largeur d’une main, et il semblait avide de s’en détacher pour prendre son envol, luttant contre le champ de force invisible dont il était prisonnier.

— S’il vous plaît, lui dit le garde avec impatience, et Biron monta les deux marches donnant accès au véhicule. Dès que le garde l’y eut suivi, les marches s’escamotèrent, s’insérant parfaitement dans la surface extérieure lisse et brillante.

Biron se rendit compte avec émerveillement que, de l’intérieur, les parois était parfaitement transparentes. Il se trouvait dans une bulle de cristal. Le garde toucha une petite commande, et ils prirent immédiatement de la vitesse, fendant l’atmosphère avec un léger sifflement. Un instant durant, Biron put embrasser le panorama entier du parc et des bâtiments du palais.

L’ensemble était d’une indescriptible beauté ; il semblait avoir été conçu pour être vu d’en haut.

Il se sentit doucement projeté en avant, et le véhicule s’arrêta en dansant. Le trajet n’avait guère duré que deux minutes.


* * *

Il se trouvait devant une porte ouverte. Il entra, et elle se referma derrière lui. Il était seul, dans une petite pièce blanche et nue. Pour le moment, il était apparemment libre de ses actions, mais il ne se faisait pas d’illusions. Depuis cette damnée nuit, sur la Terre, il n’avait pas accompli une seule action indépendante.

Il se sentait pareil à une pièce d’échec que d’autres déplacent. Jonti l’avait mis sur le vaisseau. Le commissaire Tyrannien l’avait placé ici. Et à chaque déplacement, il se sentait plus désespéré.

Il était évident que les Tyranni n’avaient pas été dupes de son histoire. Ils n’avaient même pas effectué de vérifications de routine, auprès du consul terrestre, par exemple, ou en prenant sa structure rétinienne. Ces omissions ne pouvaient être accidentelles.

Il repensa à l’analyse que Jonti avait faite de la situation ; peut-être était-elle encore valable, dans une certaine mesure. Les Tyranni hésiteraient à le tuer, pour ne pas créer un nouveau martyr. Mais Hinrik était leur créature, et il était parfaitement capable d’ordonner son exécution. Il s’agirait alors d’une affaire intérieure, dont les Tyranni ne seraient que les spectateurs dédaigneux.

Biron serra les poings. Il était grand et fort, mais il n’était pas armé. Et ceux qui allaient venir le seraient sûrement. Automatiquement, il se mit le dos contre le mur.

Une porte s’ouvrit à sa gauche et un homme entra. Il était en uniforme, et armé, mais il était suivi d’une jeune fille. Cela le rassura un peu. En d’autres circonstances, il l’aurait examinée de près, car elle le méritait, mais il ne pouvait détacher son regard de l’atomiseur du garde.

Ils s’arrêtèrent à deux pas de lui, et la jeune fille dit au garde :

— Laissez-moi lui parler d’abord, lieutenant.

Elle se tourna vers lui avec une expression soucieuse.

— Vous veniez nous parler d’un complot contre le directeur ?

— On m’avait affirmé que je verrai le directeur lui-même, dit Biron.

— C’est impossible. Si vous avez quelque chose à dire, dites-le-moi. Si vos renseignements sont utiles et véridiques, vous serez bien accueilli.

— Puis-je vous demander qui vous êtes ? Qu’est-ce qui me prouve que vous êtes autorisée à parler au nom du directeur ?

La jeune fille poussa un soupir excédé.

— Je suis sa fille. Répondez à mes questions, je vous prie. Vous venez d’en dehors du Système ?

— De la Terre, dit Biron et il ajouta : Votre Grâce.

Cela parut lui plaire.

— Où est-ce exactement ?

— C’est une petite planète du secteur de Sirius, Votre Grâce.

— Et vous vous appelez ?

— Biron Malaine, Votre Grâce.

Elle le regarda songeusement.

— Ainsi vous venez de la Terre… Savez-vous piloter un vaisseau spatial ?

Biron réprima un sourire. Elle savait fort bien que la navigation spatiale était une science interdite dans les mondes contrôlés par les Tyranni.

— Oui, Votre Grâce.

Il pouvait le prouver, d’ailleurs, s’ils le laissaient vivre jusque-là. Sur Terre, ce n’était pas une science interdite, et en quatre ans, on peut beaucoup apprendre.

— Bien. Et ce complot ?

Il prit subitement sa décision. Parlant au garde, il n’aurait pas osé, mais c’était une jeune fille, et si elle disait vrai, si elle était réellement la fille du directeur, il parviendrait peut-être à l’influencer en sa faveur.

— Il n’y a pas de complot, Votre Grâce, dit-il.

La jeune fille eut un sursaut de surprise, mais se reprit rapidement.

— Je vous charge de la suite, lieutenant. Et tâchez d’apprendre la vérité.

Biron fit un pas en avant et se trouva face à l’atomiseur du garde.

— Attendez, Votre Grâce ! Attendez ! Ecoutez-moi ! C’était pour moi la seule chance de voir le directeur, vous comprenez ?

Il éleva la voix pour qu’elle porte jusqu’à la silhouette de la jeune fille, qui s’éloignait rapidement.

— Dites au moins à Son Excellence que je suis Biron Farrill et que je demande à bénéficier du droit d’asile.

C’était un espoir bien fragile. Les anciennes coutumes féodales avaient déjà perdu de leur force avant même l’arrivée des Tyranni. Mais c’était cela ou rien.

Elle se retourna, levant les sourcils avec un étonnement indigné.

— Vous voilà donc aristocrate, tout d’un coup ? Il n’y a guère qu’un moment, vous vous appeliez Malaine.

Une nouvelle voix se fit inopinément entendre :

— En effet, en effet, mais le second nom est le vrai. Vous êtes Biron Farrill sans nul doute, cher monsieur. La ressemblance est frappante.

Un petit homme souriant se tenait dans l’embrasure de la porte. Ses yeux brillants, largement espacés, examinaient Biron avec une acuité amusée.

— Voyons, Artémisia, vous auriez dû vous en apercevoir !

Artémisia alla vers lui, et sa voix se radoucit.

— Oncle Gil ! Que faites-vous ici ?

— Je soigne mes intérêts, Artémisia. N’oublie pas que, dans l’éventualité d’un… assassinat, je serais le mieux placé pour la succession. (Ce disant, Gillbret oth Hinriad fit un clin d’œil fort théâtral.) Tu devrais demander au lieutenant de nous laisser. Il n’y a aucun danger, voyons.

Sans tenir compte de sa suggestion, elle lui dit sur un ton accusateur :

— Vous avez de nouveau capté leurs communications !

— Bien sûr ! C’est si amusant d’écouter ce qu’ils disent ! Tu ne voudrais quand même pas me priver de ce petit plaisir ?

— S’ils vous y prennent, vous trouverez cela moins drôle.

— Le danger fait partie du jeu, ma chérie. C’est même la partie la plus amusante. Les Tyranni épient toutes les conversations du Palais, après tout. Nous ne pouvons presque rien faire sans qu’ils soient au courant. J’essaie de les payer de la même monnaie, voilà tout… Tu devrais me présenter, sais-tu ?

— Certainement pas. Cette affaire ne vous concerne pas.

— Dans ce cas, si tu permets. (Passant devant Artémisia, il s’avança vers Biron en le considérant avec un sourire énigmatique :) Artémisia, je te présente Biron Farrill.

— Comme je venais de le dire, ajouta Biron, trop occupé à surveiller l’atomiseur du garde pour accorder beaucoup d’attention au nouveau venu.

— Mais vous n’avez pas ajouté que vous étiez le fils du Rancher de Widemos.

— J’allais le faire quand vous êtes arrivé. Peu importe ; vous savez tout maintenant. Vous comprenez que je devais échapper aux Tyranni, et que je ne pouvais le faire sous mon vrai nom.

Il attendit. S’ils ne le faisaient pas arrêter immédiatement, il avait sa petite chance.

— Je vois, dit Artémisia. Cela concerne effectivement le directeur lui-même. Vous êtes certain qu’il n’y a pas de complot ?

— Absolument certain, Votre Grâce.

— Parfait. Oncle Gil, aurez-vous la gentillesse de rester avec M. Farrill ? Lieutenant, venez avec moi.

Biron sentit ses jambes faiblir. Il aurait aimé s’asseoir, mais il n’y fut pas invité par Gillbret, qui continuait à l’observer avec un intérêt presque clinique.

— Ainsi, vous êtes le fils du Rancher. Que c’est amusant !

— En effet, dit Biron en le regardant du haut de ses un mètre quatre-vingts. C’est, si je puis dire, une situation congénitale. Y a-t-il autre chose pour votre service ?

Gillbret ne se montra nullement offensé. Au contraire, son visage se plissa en un sourire encore plus épanoui.

— Vous pourriez satisfaire ma curiosité, par exemple. Vous êtes réellement venu demander le droit d’asile ? Ici ?

— Je préférerais discuter de cela avec le directeur.

— Allons, jeune homme, soyez raisonnable. Vous vous apercevrez vite qu’on ne va pas loin, avec lui. Pourquoi croyez-vous que c’est sa fille qui est venue vous accueillir ? C’est une question amusante, si l’on y réfléchit bien.

— Vous trouvez tout « amusant ».

— Pourquoi pas ? C’est une attitude amusante, face à la vie. Je ne vois pas d’autre adjectif qui fasse l’affaire. Considérez l’univers, jeune homme. Si vous ne parvenez pas à le trouver amusant, autant vous couper la gorge tout de suite. Car en dehors de cela, il ne contient pas grand-chose de bon. Oh ! pardon, je ne me suis même pas présenté ! Je suis le cousin du directeur.

— Félicitations, dit Biron sans broncher.

Gillbret haussa les épaules.

— Oh, vous avez raison, ce n’est guère impressionnant. Et il est probable que cela ne changera pas, faute d’assassinat en perspective.

— A moins que vous ne vous chargiez des arrangements ?

— Quel sens de l’humour, cher ami ! Il faudra que vous vous habituiez au fait que personne ne me prend au sérieux. Ma remarque était simplement une expression de mon cynisme. Que vous imaginez-vous que vaut le directorat de nos jours, hein ? Ne croyez pas qu’Hinrik ait toujours été comme il est actuellement. Il n’a jamais été un génie, mais il devient plus impossible d’année en année. Oh, j’oubliais ! Vous ne le connaissez pas encore ! Mais cela ne va pas tarder. Je l’entends qui arrive. Lorsqu’il vous parlera, souvenez-vous qu’il est le souverain du plus grand royaume transnébulaire. Ce sera une pensée amusante.

Hinrik portait la dignité de son rang avec une aisance née d’une longue expérience. Il répondit à la courbette exagérément cérémonieuse de Biron avec la condescendance qui convenait, puis lui demanda, avec juste une trace de rudesse :

— Vous vouliez me parler. A quel propos, je vous prie ?

Artémisia se tenait aux côtés de son père. Biron remarqua, non sans surprise, qu’elle était fort jolie.

— Excellence, je suis venu sauver la réputation de mon père. Sachez qu’il a été exécuté injustement.

Hinrik détourna le regard.

— Je connaissais un peu votre père. Il est venu une ou deux fois à Rhodia. (Il continua d’une voix altérée :) Vous lui ressemblez beaucoup. Beaucoup, oui. Mais il a été jugé, vous savez. Je pense, du moins. Selon la loi. Je ne connais pas les détails, à vrai dire.

— Justement, Excellence, j’aimerais apprendre ces détails. Je suis certain que mon père n’était pas un traître, et…

Hinrik se hâta de l’interrompre :

— Je conçois fort bien que vous ayez le désir de défendre votre père, mais il est devenu bien difficile de parler de ces affaires d’Etat. C’est même illégal, en fait. Pourquoi n’allez-vous pas voir Aratap ?

— Je ne le connais pas, Excellence.

— Aratap ! C’est le commissaire ! Le commissaire Tyrannien !

— Ah, oui, je l’ai vu, en effet, et c’est lui qui m’a envoyé ici. Vous comprenez n’est-ce pas, que je ne puis pas dire aux Tyranni…

Mais Hinrik s’était raidi, et avait porté une main à sa bouche, comme pour l’empêcher de trembler.

— Aratap vous a envoyé, dites-vous ?

— Oui. J’avais jugé bon de lui dire…

— Ne répétez pas ce que vous lui avez dit. Je le sais. Je ne peux rien faire pour vous, Rancher… euh, monsieur Farrill. Cela ne relève pas uniquement de ma juridiction. Le Conseil Exécutif… Arrête de me tirer par la manche, Arta. Comment veux-tu que je me concentre si tu me distrais tout le temps ? Le Conseil disais-je, doit être consulté. Gillbret ! Pourriez-vous veiller à ce que l’on s’occupe de M. Farrill ? Je vais voir ce que nous pouvons faire. Oui, nous consulterons le Conseil, c’est cela. Il faut faire les choses dans les formes, vous comprenez. Dans la légalité. C’est très important. Très important.

Il sortit lentement, sans cesser de marmonner.

Artémisia attendit qu’il se fût éloigné, puis toucha le bras de Biron pour attirer son attention.

— Un moment. C’est vrai que vous savez piloter un vaisseau spatial ?

— Absolument, répondit-il en lui souriant.

Après un instant d’hésitation, elle lui retourna son sourire.

— Gillbret, dit-elle alors. Plus tard, j’aurais à vous parler, mais plus tard.

Elle partit d’un pas rapide. Biron la suivit du regard jusqu’à ce que Gillbret le ramène à la réalité.

— Vous devez avoir soif, et faim peut-être ? Un bain vous ferait sûrement du bien ? Les petits agréments de la vie ne sont jamais superflus, n’est-ce pas ?

— Merci, dit Biron, je veux bien.

La tension l’avait presque entièrement abandonné. Il se sentait détendu, et presque heureux. Elle était jolie. Très jolie.


* * *

Hinrik, lui, n’était nullement détendu. Il s’était retiré dans ses appartements privés, et ses pensées tourbillonnaient à un rythme enfiévré. Malgré tous ses efforts, il en revenait toujours à la même conclusion. C’était un piège ! Aratap l’avait envoyé ; c’était donc un piège !

Il enfouit sa tête dans ses mains pour tenter de calmer le martèlement de son sang ; oui, il savait ce qu’il allait faire. Il savait ce qu’il devait faire.


7

<p>7</p>

Sur toutes les planètes habitables, la nuit tombe régulièrement, quoique à des intervalles plus ou moins « respectables », les périodes de rotation pouvant varier de quinze à cinquante-deux heures. Cela demande au voyageur interplanétaire un épuisant effort d’adaptation.

Sur nombre de planètes, d’ailleurs, on évite cette corvée aux hommes, en adaptant, « sur mesures », les périodes de veille et de sommeil. La plupart du temps, du reste, l’usage universel d’atmosphères et d’éclairages artificiels rend ce problème secondaire, si ce n’est pour l’agriculture. Sur quelques planètes représentant des cas extrêmes, on a établi des divisions arbitraires ignorant les rythmes dits naturels.

Mais partout, quelle que soit la convention adoptée, la tombée de la nuit a un profond impact psychologique, dont les racines remontent loin dans l’histoire de l’humanité. La nuit sera toujours une période de peur et d’insécurité, et le courage disparaît avec le soleil.

A l’intérieur du Palais Central, rien n’indiquait aux sens la tombée de la nuit, mais Biron la sentit venir par quelque instinct profondément enseveli dans les labyrinthes du cerveau humain. Il savait que, dehors, seules les futiles étincelles des étoiles éclairaient le ciel. De plus, en certaines saisons, cet énorme « trou dans l’espace » qu’était la Nébuleuse de la Tête de Cheval cachait la moitié de la voûte céleste.

Il se sentait déprimé. Il n’avait pas revu Artémisia, et cela lui manquait. Il avait espéré pouvoir lui parler au dîner – mais on le lui avait servi dans sa chambre, avec, devant la porte, deux gardes visiblement mécontents de cette corvée. Même Gillbret l’avait abandonné, sans doute pour prendre un repas moins solitaire dans un cadre digne des Hinriades.

De sorte que, lorsque Gillbret revint en lui annonçant : « Artémisia et moi avons parlé de vous », il obtint une réaction immédiate. Le visage de Biron s’éclaira. Cela amusa l’oncle d’Arta et il ne se fit pas faute de le dire.

— Mais avant tout, continua-t-il, je veux vous montrer mon laboratoire.

D’un geste, il congédia les gardes.

— De quel genre de laboratoire s’agit-il ? demanda Biron, avec un évident manque d’intérêt.

— Je fabrique des gadgets, répondit Gillbret sans plus de précisions.


* * *

En apparence, cela n’avait rien d’un laboratoire. On eût plutôt dit une bibliothèque, avec un joli secrétaire dans un coin. Biron l’inspecta du regard.

— Alors vous fabriquez des gadgets ici ? Quel genre de gadgets ?

— Eh bien, par exemple, des appareils d’écoute perfectionnés me permettant d’espionner les communications confidentielles des Tyranni d’une façon absolument indétectable. C’est ainsi que j’ai appris que vous étiez ici, en captant le message d’Aratap. Il y a aussi une autre babiole amusante : mon visisonor. Aimez-vous la musique ?

— Tout dépend de laquelle.

— Parfait. J’ai inventé un instrument, quoique, à proprement parler, je me demande si l’on peut dire qu’il fait de la musique. (Un rayon de livres s’escamota à son toucher.) Ce n’est pas une cachette bien fameuse, mais comme personne ne me prend au sérieux, ils ne se donnent pas la peine de regarder. Amusant, non ? Pardon, j’oubliais que rien ne vous amuse.

C’était une sorte de boîte d’aspect assez grossier, avec ce manque d’élégance et de fini qui caractérise les objets bricolés chez soi. Une de ces faces était pleine de boutons étincelants. Il la posa avec cette face en dessus, disant :

— Ce n’est pas très joli, je sais bien, mais c’est si peu important ! Eteignez les lumières. Non, non ! Pas de boutons ni d’interrupteurs. Désirez simplement que les lumières s’éteignent. Désirez-le fort ! Décidez que vous voulez l’obscurité.

Et les lumières pâlirent ; seule subsista une clarté laiteuse diffusée par le plafond. Gillbret sourit à l’exclamation de surprise de son hôte.

— C’est un des petits trucs de mon visisonor. Il est accordé à votre esprit, un peu comme les capsules personnelles. Vous voyez ce que je veux dire ?

— A franchement parler, non.

— Eh bien… mathématiquement, c’est fort simple. Le champ électrique des cellules de votre cerveau induit un champ similaire dans l’instrument. En fait, on n’a jamais réussi, pour autant que je sache, à faire tenir les circuits nécessaires dans une boîte de cette taille. D’habitude, il faut une véritable usine génératrice haute de cinq étages. Et cela fonctionne dans les deux sens. Je peux également imprimer directement dans votre cerveau un champ émis par l’appareil, sans l’intermédiaire des yeux ou des oreilles. Regardez !

Au début, il n’y eut rien à regarder. Puis, quelque chose chatouilla doucement Biron au coin des yeux. Cela devint une boule d’un bleu-violet léger flottant devant lui. Elle restait suspendue au même endroit lorsqu’il bougeait, et ne disparaissait pas lorsqu’il fermait les yeux. Une claire tonalité musicale l’accompagnait – non, en faisait partie intégrante, sans qu’il fût possible de dissocier le son et l’image.

Elle s’épanouissait, prenait de plus en plus de place, et Biron eut la certitude troublante qu’elle existait dans son cerveau même. Ce n’était pas exactement une couleur, mais plutôt un son coloré, quoique sans vibrations acoustiques. C’était également tactile, mais d’une façon diffuse, indéfinissable.

Cela se mit à tourner, en prenant des tons irisés, tandis que le son musical montait dans l’espace, jusqu’à être suspendu au-dessus de lui comme de la soie que l’on arrache. Puis cela explosa, et des gouttes de couleur fusèrent vers lui, le brûlant momentanément, mais sans que la douleur laissât de trace.

Des bulles vert-rose imbibées de pluie s’élevèrent avec un doux gémissement. Se sentant envahi, Biron se débattit pour les repousser ; il s’aperçut alors qu’il ne voyait plus ses mains, et ne les sentait même pas bouger. Rien n’existait en dehors des petites bulles vert-rose qui emplissaient entièrement son esprit.

Il poussa un hurlement intérieur et les fantasmes cessèrent. Les lumières étaient revenues ; il vit Gillbret debout devant lui, riant de sa confusion. Sentant un violent vertige l’envahir, il essuya d’une main tremblante son front moite et glacé et s’assit par terre. Il n’avait pas la force de gagner un siège.

— Que s’est-il passé ? demanda-t-il en s’efforçant de parler sans trembler.

— Je l’ignore, répondit Gilbert, je suis resté en dehors. Vous ne comprenez pas ? Votre esprit n’avait encore jamais expérimenté cette appréhension directe et, faute de comparaison, ne pouvait donner aucune interprétation à ce phénomène. Il essayait en vain de le rapprocher d’expériences connues, en l’interprétant en termes sensoriels : vue, ouïe, toucher. A propos, avez-vous été conscient d’une odeur ? Cela m’arrive parfois. Chez un chien, j’imagine que l’odorat serait prédominant. J’aimerais un jour essayer sur des animaux.

« Par ailleurs, si on l’ignore, si on n’essaie pas de lutter, cela disparaît de soi-même. C’est ce que je fais quand je veux en observer les effets sur autrui. Ce n’est pas difficile.

Il posa sa petite main aux veines apparentes sur l’appareil.

— Si l’on étudiait tout cela à fond, on pourrait, je pense, composer des symphonies incomparables, exprimer des choses que, séparément, les sons ou les images ne pourront jamais rendre. Mais je crains bien de ne pas en avoir la capacité.

— J’aimerais vous poser une question, dit soudain Biron.

— Mais bien sûr ! Allez-y.

— Pourquoi n’utilisez-vous pas vos talents à des fins qui en vaillent réellement la peine, au lieu de…

— Au lieu de les gaspiller pour des joujoux sans valeur ? Je ne sais pas. Ils ne sont peut-être pas tellement dénués de valeur. Ce que je fais est illégal, vous savez.

— Qu’est-ce qui est illégal ?

— Le visisonor. Sans parler de mes techniques d’espionnage. Si les Tyranni savaient, ils me condamneraient sans doute à mort.

— Vous plaisantez !

— Absolument pas. On voit bien que vous avez été élevé dans un ranch. (Soudain, il pencha la tête sur le côté et ferma les yeux jusqu’à ce qu’ils ne fussent plus que deux minuscules fentes.) Etes-vous opposé aux Tyranni ? Parlez sans crainte. Je vous dis franchement que je le suis. Et je vous dis aussi que votre père l’était.

— Oui, je le suis, répondit Biron calmement.

— Pourquoi ?

— Ce sont des étrangers. De quel droit font-ils la loi à Rhodia ou à Néphélos ?

— L’avez-vous toujours pensé ?

Biron ne répondit pas.

— En d’autres termes, dit Gillbret avec un reniflement de dédain, vous ne vous êtes aperçu qu’ils n’avaient rien à faire ici qu’après l’exécution de votre père, ce qui, après tout, était leur droit incontestable. Allons, ne vous fâchez pas. Réfléchissez calmement au problème. Croyez-moi, je suis de tout cœur avec vous – mais réfléchissez ! Votre père était Rancher. Quels droits possédaient ses éleveurs de bétail ? Quand l’un d’eux volait des bêtes pour son usage personnel ou pour les revendre, il était jugé pour vol et emprisonné. N’est-ce pas ? Et s’il avait conspiré contre votre père, il aurait été exécuté, sans le moindre doute. De quel droit votre père faisait-il la loi et s’arrogeait-il le droit de punir d’autres hommes, des hommes comme lui ? En vérité, il était leur Tyranni.

« A vos yeux – et aux miens, aussi – votre père était un patriote. Et alors ? Aux yeux des Tyranni, il était un traître ; par conséquent, ils l’ont supprimé. Simple nécessité d’autodéfense. Non ? Relisez votre histoire, jeune homme. Les Hinriades ont eu des périodes quelque peu sanguinaires. Tous les gouvernements tuent ; c’est dans leur nature.

« Si vous voulez haïr les Tyranni, trouvez une meilleure raison. Et n’allez pas vous imaginer qu’un simple changement de gouvernement nous apportera la liberté.

Biron tapa du poing dans sa paume.

— Toute cette philosophie est bien séduisante, et suffit à consoler celui qui vit en marge des événements. Mais si c’était votre propre père qui avait été tué ?

— Votre question ne prouve que votre ignorance. Mon père était directeur avant Hinrik, et il a été tué. Oh, pas par la force brutale, mais subtilement. Ils ont brisé sa volonté, comme ils brisent celle d’Hinrik maintenant. Et à sa mort, ils n’ont pas voulu de moi comme directeur ; j’étais un peu trop fantaisiste à leur goût. Hinrik était grand, beau, et surtout, souple. Mais pas encore assez, apparemment. Ils ne cessent de le harceler ; ils veulent le transformer en une marionnette qui ne peut même plus se gratter sans leur permission. Vous l’avez vu. Son esprit se détériore de jour en jour. Il vit dans une crainte constante, c’est devenu une obsession pathologique. Mais ce n’est pas pour cela – pas pour tout cela… — que je veux libérer la Nébuleuse des Tyranni.

— Vraiment ? demande Biron. Vous avez donc inventé une raison entièrement nouvelle ?

— Disons plutôt qu’elle est entièrement vieille. Les Tyranni détruisent le droit qu’ont vingt milliards d’êtres humains de participer à l’évolution de la race. Vous avez fait des études ; vous connaissez donc le cycle économique. Lorsqu’une nouvelle planète est colonisée (il commença à compter sur ses doigts) son premier souci est de se nourrir, et nous voyons apparaître une société à dominante agricole. Ensuite, on commence à creuser le sol pour trouver des minerais et à exporter les surplus agricoles afin d’acheter des machines et des objets de luxe. Cela représente le second stade, au fur et à mesure que la population s’accroît et que les investissements étrangers augmentent, une civilisation industrielle commence à s’établir – c’est le troisième stade. Et enfin, ce monde devient entièrement mécanisé, important de la nourriture, exportant des machines, investissant ses surplus dans des mondes moins développés. Voilà le quatrième stade.

« Ces derniers mondes sont toujours les plus peuplés, les plus puissants militairement parlant – la guerre étant la fonction des machines – et ils sont généralement entourés de mondes agricoles marginaux qui leur sont assujettis.

« Mais que nous est-il arrivé ? Nous en étions au troisième stade, avec une industrie en pleine expansion. Et maintenant ? Notre croissance a été brutalement stoppée, nous avons même été contraints de revenir en arrière. Les Tyranni tiennent à contrôler notre capacité industrielle. C’est d’ailleurs pour eux un investissement à court terme, parce que nous nous appauvrissons de plus en plus. En attendant, ils prélèvent la crème.

« Ils craignent aussi que nous devenions capables de fabriquer des armes. Raison de plus pour mettre un frein au développement industriel et à la recherche scientifique. Les gens finissent par s’habituer, au point de ne même plus se rendre compte qu’il leur manque quelque chose. Témoin, votre surprise quand je vous ai dit que je risquais la mort en inventant le visisonor.

« Un jour bien sûr, nous finirons par chasser les Tyranni. C’est inévitable et juste. Personne ne conserve éternellement le pouvoir. A force de mariages consanguins, ils vont devenir mous et paresseux ; de plus, ils oublient leurs traditions. La corruption les guette. Oui, tout cela arrivera, mais cela peut durer des siècles ; l’histoire n’est pas pressée. Et, au bout de ces siècles, nous serons devenus des mondes agricoles sans héritage industriel ou scientifique digne de ce nom – tandis que nos voisins restés indépendants seront forts et évolués. Les Royaumes resteront à jamais des régions semi-coloniales. Ils ne rattraperont jamais le mouvement du progrès, et seront de simples spectateurs de l’évolution humaine.

— Ce que vous dites ne me paraît pas entièrement nouveau.

— Bien sûr, puisque vous avez été éduqué sur Terre. Cette planète occupe une place très particulière dans l’évolution sociale.

— Ah oui ?

— Enfin, voyons ! La Galaxie entière est dans un état d’expansion continuelle depuis le début des voyages interstellaires. Notre société est en perpétuelle évolution – elle n’est donc jamais mûre, jamais arrivée au but. Il est indiscutable que la société humaine n’a jamais atteint la maturité qu’une seule fois, et dans un seul lieu : sur Terre juste avant la catastrophe atomique. Il y avait là une société qui était momentanément privée de toute possibilité d’expansion géographique, et se trouvait confrontée à des problèmes tels que la surpopulation, l’épuisement des ressources naturelles, et ainsi de suite – problèmes totalement inconnus dans le reste de la Galaxie.

« Les Terriens ont donc été contraints d’étudier intensément les sciences sociales, alors que nous en ignorons presque tout, ce qui est infiniment regrettable. Cela me rappelle un détail amusant. Lorsque Hinrik était jeune, il était passionné de Primitivisme. Il avait une riche bibliothèque sur les questions terrestres – la plus riche de la Galaxie, même. Depuis qu’il est devenu directeur, il a jeté cela par-dessus bord avec tout le reste, Mais, en quelque sorte, j’en ai hérité. Cette littérature – le peu qui a échappé à la destruction – me passionne. Elle a un parfum introspectif totalement absent de notre civilisation extravertie. C’est excessivement amusant.

— Vous me soulagez, dit Biron. Cela fait si longtemps que vous êtes sérieux que je commençais à craindre que vous ayez perdu le sens de l’humour.

Gillbret haussa les épaules.

— Je me laisse aller à être moi-même, et c’est merveilleux. C’est la première fois depuis des mois que je ne joue pas un rôle. Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est. Diviser délibérément votre personnalité, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Même quand vous êtes avec des amis, même quand vous êtes seul, de peur de vous trahir. Etre toujours un dilettante, éternellement amusé, un homme que personne ne prend au sérieux ! Etre si affecté et ridicule que tout le monde est convaincu de votre nullité. Et cela, afin de protéger votre vie – une vie qui ne vaut pratiquement plus la peine d’être vécue. Mais en dépit, ou à cause de cela, j’arrive à les battre, une fois de temps en temps.

Il leva les yeux, et sa voix se fit pressante :

— Vous savez piloter un vaisseau. Moi pas. N’est-ce pas extraordinaire ? Vous parlez de mes capacités scientifiques, et je ne suis même pas capable de piloter un petit plaisancier à monoplace. Mais vous, vous en êtes capable, et il s’ensuit que vous devez quitter Rhodia.

Malgré le ton suppliant de Gillbret, Biron demanda sèchement :

— Pourquoi ?

Le débit de Gillbret devint rapide et saccadé :

— Comme je vous l’ai dit, j’en ai parlé avec Artémisia, et voici ce dont nous sommes convenus. En sortant d’ici, allez directement dans ses appartements. Elle vous y attend. Je vous ai dessiné un plan du palais, pour que vous ne vous perdiez pas. (Il lui glissa une petite feuille de métallène dans la main.) Si quelqu’un vous arrête en chemin, dites que le directeur vous a fait appeler, et continuez à avancer. Si vous vous montrez sûr de vous, ils n’oseront pas vous importuner…

— Un moment ! s’exclama Biron.

Ça n’allait pas recommencer ! A cause de Jonti, il était venu sur Rhodia et était tombé aux mains des Tyranni. Ces derniers l’avaient envoyé de force au Palais, sans même lui laisser une chance de s’y introduire par ses propres moyens, le livrant sans défense à un pantin aux lubies imprévisibles. Cela suffisait comme ça ! A l’avenir, il comptait prendre ses décisions seul, même si ses possibilités étaient étroitement limitées. Jamais plus il ne se laisserait forcer la main, jamais !

— Je suis venu ici pour une affaire importante, et qui me tient à cœur. Je ne partirai pas.

— Comment ? Seriez-vous devenu idiot ? Vous savez parfaitement que vous n’accomplirez rien, ici. Pensez-vous que vous quitterez jamais ce palais vivant si vous n’êtes pas parti avant le lever du soleil ? Hinrik appellera les Tyranni et ils vous jetteront en prison. Il ne tarde tant que parce qu’il est toujours très lent à se décider. C’est mon cousin, et je le connais bien.

— Admettons, dit Biron, mais en quoi est-ce que cela vous concerne ? Pourquoi vous donnez-vous tant de mal pour moi ?

Non, il n’allait pas se laisser faire une fois de plus. Il se refusait à être une marionnette dont d’autres tirent les fils. Mais Gillbret s’était levé et lui faisait face.

— J’agis par intérêt personnel. Je veux que vous m’emmeniez avec vous. Je ne peux plus supporter la vie que je mène. Si Artémisia ou moi savions piloter, nous serions partis depuis longtemps. Il s’agit de nos vies, après tout.

Biron sentit sa résolution faiblir.

— La fille du directeur ? Qu’est-ce qu’elle a à voir dans cette affaire ?

— Je pense qu’elle est la plus désespérée de nous trois. Les femmes connaissent des affres que nous ignorons. Quel peut être l’avenir d’une fille de directeur qui est belle, attirante, et bonne à marier ? C’est de devenir belle, attirante et mariée, n’est-ce pas ? Et qui, à notre époque, pourrait être le charmant futur ? Eh bien, un vieux fonctionnaire Tyrannien lubrique et bien vu à la cour, qui a déjà enterré trois épouses et espère revigorer ses vieux os dans les bras d’une jeune vierge.

— Le directeur ne permettrait jamais une chose pareille.

— Le directeur permet tout ; personne n’attend son autorisation, d’ailleurs.

Biron pensait à Artémisia, à la dernière image qu’il avait conservée d’elle. Ses cheveux, soigneusement peignés, retombaient librement sur ses épaules, avec une unique ondulation au niveau de la nuque. Peau claire et fine, yeux noirs, lèvres rouges ! Grande, jeune, souriante ! Dans la Galaxie, un million de filles sans doute répondaient à cette description. Cela n’allait quand même pas l’influencer ! Ridicule !

Et pourtant, il dit :

— Vous avez un vaisseau prêt à partir ?

Un sourire dérida soudain les traits de Gillbret, mais avant qu’il n’eût pu dire un mot, on frappa brutalement à la porte.

On frappa de nouveau, et Gillbret dit :

— Vous feriez mieux d’aller ouvrir.

Biron ouvrit, et deux hommes en uniforme firent irruption dans la pièce. Le premier salua Gillbret avec une raideur toute militaire, puis se tourna vers Biron.

— Biron Farrill, au nom du commissaire résident de Tyrann et du directeur de Rhodia, je vous arrête.

— Sous quelle inculpation ?

— Sous l’inculpation de haute trahison.

Un instant, le visage de Gillbret prit une expression d’infinie tristesse.

Il se détourna, marmonnant entre ses dents :

— Hinrik a été rapide, pour une fois. Plus rapide que je ne le pensais. Amusant !

Puis, il redevint le vieux Gillbret, souriant et indifférent, les sourcils légèrement levés, comme s’il considérait un fait déplaisant avec une imperceptible nuance de regret.

— Si vous voulez bien me suivre, dit le premier garde, tandis que l’autre prenait son fouet neuronique à la main.


8

<p>8</p>

Biron sentit sa gorge se serrer. A main nue, il aurait pu vaincre n’importe lequel de ces gardes, et peut-être même les deux à la fois. Il le savait, et cela le démangeait. Mail ils avaient les fouets et seraient trop heureux de s’en servir à la première occasion. Intérieurement, il capitula. Il n’y avait pas d’autre solution.

Mais Gillbret dit :

— Laissez-le au moins prendre sa cape, officiers.

Surpris, Biron regarda le petit homme et, au même instant, revint sur sa capitulation. Il n’avait jamais eu de cape.

Le garde qui avait dégainé claqua respectueusement des talons, puis leva son fouet vers Biron.

— Vous avez entendu ce qu’a dit Son Excellence. Allez chercher votre cape, et en vitesse !

Biron avança aussi lentement que possible. Arrivé près de la bibliothèque, il s’accroupit, comme pour prendre sa cape derrière le fauteuil. Il fouillait l’espace vide, tendu à l’extrême, attendant que Gillbret agisse.

Pour les gardes, le visisonor n’était qu’un bizarre objet orné de quelques boutons, et ils ne s’inquiétèrent pas lorsque Gillbret se mit à les tripoter comme par jeu. Biron regarda intensément le fouet, en lui prêtant toute son attention. Rien d’autre, rien de ce qu’il pensait ou entendait (pensait voir ou entendre) ne devait pénétrer son esprit.

Combien de temps avait-il encore ?

Le garde armé dit :

— Vous l’avez enfin trouvée, cette cape ? Allez, relevez-vous !

Il fit un pas vers lui, puis s’immobilisa soudain. Ses yeux exprimaient une stupéfaction totale, puis se révulsèrent brusquement.

Ça y était ! Biron se jeta sur les jambes du garde ; il le plaqua au sol tandis que, de sa main musclée, il lui arrachait le fouet.

L’autre garde avait lui aussi dégainé, mais il était dans l’incapacité d’agir. Des deux mains, il battait l’air devant lui, comme pour éloigner des fantômes.

Gillbret éclata d’un rire aigu.

— Quelque chose vous trouble, Farrill ?

— Je ne vois rien de rien, grommela-t-il, rien que le fouet que j’ai à la main.

— Parfait ; dans ce cas, je vous conseillerai de partir. Ils ne peuvent pas vous en empêcher. Leurs esprits sont emplis de sons et d’images qui n’existent pas.

Pendant que Gillbret s’écartait lestement, Biron se releva et frappa le garde juste en dessous des côtes. L’homme se tordit de douleur, et Biron put se dégager entièrement.

— Attention ! lui cria Gillbret.

Mais il ne se retourna pas assez vite. Le deuxième garde se jeta sur lui. Que s’imaginait-il tenir entre les mains ? Il était certain en tout cas qu’il ne voyait pas Biron. Des borborygmes incohérents sortaient de sa gorge et son regard vide fixait on ne savait quelle vision d’épouvante.

Trois fois, Biron tenta de se dégager et de se servir de son arme, mais en vain. Il ne parvint pas davantage à désarmer le garde. Soudain, ce dernier se mit à parler de façon cohérente :

— Je vous aurai ! rugit-il. Je vous aurai tous !

Et il tira. Un pâle faisceau d’air ionisé, imperceptiblement phosphorescent, fusa à travers la pièce, et le bord de ce faisceau toucha le pied de Biron.

Ce fut comme s’il avait marché dans du plomb fondu, ou comme si un bloc de granit lui avait écrasé le pied, ou encore comme la morsure d’un requin. En fait, il n’y avait aucune lésion, l’arme agissait uniquement sur les terminaisons nerveuses.

Biron poussa un hurlement qui lui arracha la gorge, et s’évanouit. Il n’avait même pas conscience d’être vaincu ; il n’était plus que douleur.

Pourtant, bien qu’il ne le sût pas, le garde avait relâché sa prise. Et quelques minutes plus tard, lorsqu’il fut capable de rouvrir les yeux, et de ravaler ses larmes, il le vit, acculé au mur, luttant faiblement contre le vide et agité d’un rire spasmodique. Le premier garde, lui, était toujours étendu par terre, agité d’un imperceptible frémissement ; ses yeux épouvantés suivaient une trajectoire invisible, et un filet de bave coulait de sa bouche.

Biron parvint à se lever. En boitant, il alla vers le premier garde et l’assomma avec la crosse du fouet. Il fit de même pour l’autre, qui ne le vit même pas approcher.

Il s’assit par terre et se massa la cheville, puis se déchaussa et regarda avec surprise son pied indemne, bien qu’il ressentît toujours une terrible sensation de brûlure. En levant la tête, il aperçut Gillbret, dont il avait totalement oublié la présence.

— Merci, lui dit-il. Merci à vous et à votre gadget.

Gillbret haussa les épaules.

— D’autres soldats vont arriver ! Allez rejoindre Artémisia ! Je vous en prie. Vite !

Biron comprit le bon sens de cette recommandation. Son pied lui faisait un peu moins mal, mais il avait l’impression qu’il était très enflé. Il remit sa chaussette, prit sa chaussure sous le bras, puis alla désarmer le second garde et passa son fouet dans sa ceinture.

Juste avant de sortir, il se décida à demander :

— Que leur avez-vous fait voir ?

— Je l’ignore. Je ne peux absolument pas le prévoir. J’ai simplement mis l’appareil à pleine puissance ; le reste dépend de leurs propres complexes. Mais ne perdons pas de temps à bavarder. Avez-vous encore le plan du palais ?

Biron fit un signe d’assentiment et sortit. Personne n’était en vue. Il ne pouvait pas marcher vite à cause de son pied.

Il consulta sa montre, puis se souvint qu’il ne l’avait pas réglée à l’heure locale. Elle indiquait toujours l’heure interstellaire, où cent minutes font une heure, et mille minutes, un jour. Le chiffre lumineux 876 qui apparaissait sur la surface de métal poli était donc sans signification ici. Il était néanmoins probable que la nuit – ou la période locale de sommeil – devait être bien avancée, sans quoi le palais ne serait pas aussi vide, et les bas-reliefs muraux ne seraient pas réglés sur une douce luminescence. Il en frôla un au passage et eut la surprise de constater que le mur était parfaitement lisse, malgré la saisissante impression de relief. Il allait s’arrêter pour examiner cela de plus près, lorsqu’il se souvint qu’il n’avait pas une minute à perdre.

Depuis qu’il était passé aux rangs des rebelles il avait vivement conscience de tous les signes de décadence : le vide des couloirs lui parut également symptomatique. Si le Palais avait réellement été le centre d’une puissance indépendante, il y aurait eu des sentinelles.

Grâce au plan sommairement dessiné par Gillbret, il n’eut pas trop de mal à trouver son chemin. Après avoir monté une majestueuse rampe, souvenir des splendeurs passées, il trouva la porte qu’il cherchait et toucha légèrement le photosignal. La porte s’entrouvrit, puis s’ouvrit entièrement.

— Entrez, jeune homme.

C’était Artémisia. La porte se referma silencieusement derrière lui. Il la regarda sans rien dire, honteux de ses vêtements déchirés et de la chaussure qu’il portait sous le bras. Il la laissa tomber et la chaussa maladroitement.

— Vous permettez que j’aille m’asseoir ?

Elle le suivit jusqu’au fauteuil, et resta plantée devant lui, dissimulant mal sa contrariété.

— Que s’est-il passé ? Vous vous êtes blessé au pied ?

— Il me fait mal, dit-il succinctement. Etes-vous prête à partir ?

Le visage d’Arta s’éclaircit.

— Vous nous emmenez, alors ?

Mais Biron n’était pas en humeur de faire des politesses. Son pied lui faisait trop mal.

— Montrez-moi où est le vaisseau, si vous voulez bien. Je quitte cette fichue planète. Si vous voulez venir, je vous emmène.

Elle plissa le nez.

— Vous pourriez être plus aimable. Vous vous êtes battu ?

— Oui. Avec les gardes de votre père, qui voulaient m’arrêter pour trahison. Voyez ce que vaut le droit d’asile.

— Oh ! Je suis désolée.

— Moi aussi. Pas étonnant que les Tyranni puissent dominer cinquante planètes avec une poignée d’hommes. Nous faisons tout pour les aider. Pour conserver son trône, votre père est prêt à tout, même à oublier les devoirs les plus élémentaires d’un gentilhomme Oh ! puis, qu’importe !

— Je vous ai dit que j’étais désolée, Seigneur Rancher de Widemos. (Elle avait utilisé son titre avec un orgueil glacé.) Mais ne vous érigez pas si vite en juge de mon père. Vous ignorez trop de choses.

— Je ne tiens pas à en discuter. Il faut partir vite, avant que le reste de la garde dévouée de monsieur votre père n’arrive. Désolé, je ne voulais pas vous blesser. N’y pensons plus.

La rudesse de son ton ôtait toute valeur à son excuse, mais nom d’un chien ! c’était la première fois qu’il était frappé par un fouet neuronique, et cela faisait mal ! Et de plus, ils lui devaient le droit d’asile ! C’était la moindre des choses.

Artémisia était en colère. Par contre son père, bien sûr, mais contre ce jeune idiot. Et il était si jeune, presque encore un enfant. Pourtant il était plus vieux qu’elle !

Le communicateur sonna, et elle s’excusa. Il entendit la voix de Gillbret, à peine audible :

— Tout va bien de votre côté ?

— Il est ici, murmura-t-elle dans l’appareil.

— Parfait. Ne dites rien. Ecoutez seulement. Ne quittez pas votre chambre. Ils vont fouiller tout le palais ; je ne peux rien pour l’empêcher. Je vais essayer de trouver une solution, mais en attendant, ne bougez pas.

Il coupa le contact sans attendre de réponse.

— Nous y voilà donc, dit Biron. Dois-je rester, au risque de vous attirer des ennuis, ou dois-je aller me rendre ? Je suppose qu’on ne m’accordera le droit d’asile nulle part, sur Rhodia.

Elle lui fit face, écumante de rage :

— Allez-vous enfin vous taire ! Vous êtes aussi laid que stupide !

Ils s’affrontèrent du regard. Biron était blessé. Après tout il essayait de l’aider ; elle n’avait aucune raison de devenir insultante.

Elle détourna les yeux :

— Excusez-moi.

— Cela ne fait rien, fit-il automatiquement. Chacun a le droit d’exprimer ses opinions.

— Mais vous n’avez pas le droit de parler ainsi de mon père. Vous n’imaginez pas ce que c’est que d’être directeur, de nos jours. Quoi que vous en pensiez, il travaille pour son peuple.

— Je comprends parfaitement. Pour le bien de son peuple, il est obligé de me vendre aux Tyranni. Cela saute aux yeux.

— Dans un sens, en effet. Il doit leur prouver qu’il est loyal. Autrement, ils pourraient le chasser et gouverner Rhodia directement. En quoi serait-ce préférable ?

— Si un noble ne peut même plus obtenir le droit d’asile.

— Vous ne pensez qu’à vous. C’est un grave défaut.

— Je ne pense pas qu’il soit particulièrement égoïste de se refuser à mourir. Et pour rien, de surcroît. Je tiens à me battre avant de mourir. Mon père les combattait, lui.

Il sentait qu’il commençait à devenir mélodramatique, mais c’était elle qui l’y poussait, en quelque sorte.

— Et quel bien cela lui a-t-il fait ? demanda-t-elle.

— Aucun, je suppose. Ils l’ont tué.

Artémisia sentit les larmes lui monter aux, yeux.

— Je ne cesse de répéter que je suis désolée, mais cette fois, je suis sincère. Cela me touche profondément. (Aussitôt, elle ajouta, comme pour se trouver des excuses :) Moi aussi, j’ai des ennuis, vous savez.

Biron se souvint.

— Je sais. Si on essayait de repartir à zéro, alors ?

Il tenta de sourire. Son pied lui faisait nettement moins mal, d’ailleurs.

Pour essayer de l’amadouer, elle dit :

— Vous n’êtes pas tellement laid que cela, vous savez.

Biron se sentit stupide.

— Oh, ça…

Il ne termina pas sa phrase, et tous deux se tournèrent brusquement vers la porte. Un bruit de pas rythmé se faisait discrètement entendre dans le couloir pavé de mosaïque de plastique. La plupart passèrent leur chemin, mais il y eut un léger claquement de talons juste devant la porte et la sonnerie retentit.


* * *

Gillbret ne perdit pas de temps. D’abord, il remit le visisonor dans sa cachette, en regrettant pour la première fois qu’elle fût si mauvaise. Au diable Hinrik et sa hâte stupide ! Il aurait au moins pu attendre le matin ! Il fallait que leur projet réussisse ; c’était peut-être l’unique chance de sa vie.

Puis, il appela le capitaine de la garde. Il ne pouvait quand même pas cacher cette bagatelle, deux gardes assommés et un prisonnier qui avait pris le large.

Le capitaine ne prit pas du tout l’incident à la légère. Il fit transporter les deux gardes à l’infirmerie, puis fit face à Gillbret.

— Votre message n’était pas très clair, monseigneur. Que s’est-il passé exactement ?

— Rien de plus que ce que vous avez vu. Ils sont venus arrêter le jeune homme, qui a résisté. Et il a pris la fuite. Qui sait où il peut être en ce moment !

— C’est sans grande importance, dit le capitaine. Le Palais accueille cette nuit un grand personnage, et il est bien gardé en dépit de l’heure tardive. Il ne peut en sortir, et nous n’avons qu’à ratisser l’intérieur pour le trouver. Mais comment a-t-il pu s’échapper ? Mes hommes étaient armés, et il ne l’était pas.

— Il s’est battu comme un tigre. Caché derrière ce fauteuil, j’ai…

— Je suis étonné, monseigneur, que vous n’ayez pas jugé bon d’aider mes hommes contre ce traître.

Gillbret prit un air méprisant.

— Quelle idée amusante, capitaine Si vos hommes, qui étaient deux et de plus armés, avaient besoin de mon aide, il serait temps que vous en recrutiez d’autres, ne trouvez-vous pas ?

— Fort bien ! Nous allons fouiller le Palais, et quand nous aurons trouvé ce jeune homme, nous verrons s’il est capable de répéter cet exploit.

— Je vous accompagne, capitaine.

Ce fut au tour du capitaine de hausser les sourcils.

— Je ne vous le conseillerais pas, monseigneur. Cela risque d’être dangereux.

C’était le genre de remarque que l’on ne fait pas à un Hinriade. Mais Gillbret laissa passer, et sourit de tout son visage émacié.

— Je le sais, dit-il, mais parfois, je trouve même le danger amusant.

Pendant que le capitaine allait rassembler ses gardes, Gillbret, resté seul, appela Artémisia.


* * *

En entendant sonner, Biron et Artémisia s’étaient figés sur place. On sonna de nouveau, puis l’on frappa légèrement et la voix de Gillbret se fit entendre :

— Laissez-moi essayer, capitaine. (Puis, plus fort :) Artémisia ?

Poussant un soupir de soulagement, Biron s’avança vers la porte, mais la jeune fille lui mit la main sur la bouche.

Elle cria :

— Un instant, oncle Gil !

Puis elle fit signe à Biron d’aller vers le mur. Biron ne put que regarder le mur d’un air stupide. Avec une grimace d’exaspération, Artémisia passa devant lui. Dès qu’elle eut posé la main sur la cloison, une portion de cette dernière s’escamota, révélant un cabinet de toilette. Elle lui fit signe d’y entrer, tout en ôtant l’agrafe qui ornait son épaule droite. Cela libéra, rompit le minuscule champ de force qui maintenait sa robe fermée, et celle-ci tomba à ses pieds.

Biron entra dans le cabinet de toilette, et se retourna juste à temps pour voir, avant que le mur ne reprenne sa place, la robe cramoisie en boule sur le sol, et Artémisia jetant sur ses épaules une robe de chambre bordée de fourrure blanche.

Il regarda le lieu où il se trouvait. S’ils fouillaient l’appartement d’Artémisia, il serait à la merci des gardes. Il n’y avait aucune autre issue, et aucun endroit où se cacher.

Une rangée de robes était placée le long d’une paroi, devant laquelle l’air scintillait imperceptiblement. Sa main passa aisément à travers cet écran, qui était exclusivement destiné à repousser la poussière.

Il pouvait se cacher derrière les vêtements. C’était ce qu’il faisait, de toute façon. Pour arriver jusqu’ici, il avait assommé deux gardes, avec l’aide de Gillbret, mais maintenant qu’il y était, il se cachait derrière les jupes d’une femme. Oui, oui, derrière les jupes d’une femme !

Il se surprit à regretter de ne pas s’être retourné plus tôt avant que le mur ne se refermât. Elle était magnifiquement bâtie. Il avait été stupide de se montrer si déplaisant, tout à l’heure. Elle n’était pas responsable des défauts de son père.

Et maintenant, il ne pouvait qu’attendre, fixant le mur aveugle, épiant le moindre bruit, craignant que le mur ne se rouvre et que les gardes n’apparaissent, l’arme au poing. Et cette fois, il n’aurait pas de visisonor pour lui venir en aide.

Il attendit, un fouet neuronique dans chaque main.


9

<p>9</p>

— Que se passe-t-il ?

Artémisia n’avait pas besoin de feindre l’inquiétude. Derrière Gillbret, se tenait le capitaine de la garde, tandis qu’une demi-douzaine d’hommes se maintenaient discrètement à distance.

— Il est arrivé quelque chose à mon père ?

Gillbret la rassura.

— Non, non. Tout va bien. Vous dormiez ?

— Presque. Mes suivantes sont parties depuis longtemps, et je suis toute seule. Vous m’avez fait une peur bleue.

Redressant la tête, elle se tourna vers le capitaine.

— Que voulez-vous de moi, capitaine ? Dépêchez-vous, s’il vous plaît. Vous choisissez mal votre heure pour me demander audience.

Gillbret intervint avant que l’autre pût ouvrir la bouche.

— Il s’est passé une chose fort amusante, Arta. Le jeune homme – je ne me souviens plus de son nom, mais vous voyez de qui je veux parler – a pris la fuite, en terrassant deux gardes au passage. Mais nous sommes à sa hauteur, maintenant : une compagnie de gardes contre un seul fugitif. Et me voici, le traquant opiniâtrement et étonnant ce brave capitaine par mon zèle et mon courage.

Artémisia réussit à prendre une expression d’intense stupéfaction.

Le capitaine marmonna une imprécation inaudible, puis dit :

— Excusez-moi, monseigneur, mais vos explications manquent de clarté, et vous nous retardez fâcheusement. Madame, l’homme qui dit être le fils de l’ex-Rancher de Widemos a été arrêté pour haute trahison. Il a réussi à s’échapper, et se trouve quelque part dans le Palais, que nous devons fouiller pièce par pièce.

Artémisia eut un mouvement de recul.

— Y compris mes appartements ?

— Si Votre Grâce le permet.

— Ah ! mais certainement pas ! Si un étranger se trouvait chez moi, je le saurais ! Vous manquez singulièrement de respect, capitaine. Imaginer que je pourrais être en compagnie d’un homme, d’un inconnu de plus, à cette heure de la nuit me paraît tout à fait inconvenant.

Le capitaine ne put que s’incliner.

— Loin de moi une idée pareille, madame. Veuillez m’excuser de vous avoir importunée à pareille heure. Votre assurance me suffit. Mais je tenais à m’assurer que vous étiez saine et sauve. Cet homme est dangereux.

— Sûrement pas dangereux au point que vous et vos hommes ne puissent en venir à bout.

Gillbret s’interposa de nouveau.

— Allons, capitaine, venez ! Pendant que vous échangez des politesses avec ma nièce, notre homme aurait le temps de dévaliser l’arsenal. Je vous conseillerais de laisser un garde à la porte d’Artémisia, pour éviter qu’elle ne soit de nouveau dérangée dans son sommeil. A moins, chère amie (et il fit un clin d’œil à Artémisia) que vous ne préfériez vous joindre à nous ?

— Non, merci, répondit Artémisia froidement.

— C’est ça, placez un garde, prenez-en un grand, dit Gillbret. Tenez, celui-là sera parfait. Ah ! nos gardes sont vraiment bien vêtus ! N’est-ce pas, Artémisia ? On les reconnaît de loin rien qu’à leur uniforme.

— Venez, monseigneur, lui dit le capitaine avec impatience. Vous nous retardez inutilement.

Sur un ordre bref, le gaillard en question sortit des rangs, salua Artémisia puis son capitaine, et alla prendre position devant la porte. Artémisia entendit la patrouille s’éloigner d’un pas rythmé.

Oui, Gillbret avait bien choisi, se dit-elle. Le garde était aussi grand que Biron de Widemos, bien qu’il eût les épaules moins larges. En fait, Biron n’avait pas que des défauts. Malgré son jeune âge, qui expliquait qu’il fût aussi peu raisonnable, il était au moins grand et musclé, ce qui pouvait avoir ses avantages. Elle avait été stupide de lui parler aussi vertement. Il n’était pas mal, à y bien réfléchir. Pas mal du tout.

Elle se dirigea vers le cabinet de toilette.

En entendant toucher à la porte Biron se raidit et retint sa respiration.

Artémisia regarda les fouets qu’il tenait, prêt à s’en servir.

— C’est moi, ne faites pas de bêtises !

Il poussa un soupir de soulagement et replaça les armes dans ses poches ; ce n’était pas très confortable, mais il n’avait ni ceinturon ni étuis.

— Venez, lui dit Artémisia. Et n’élevez pas la voix.

Elle portait toujours son peignoir coupé dans un tissu extrêmement souple que Biron voyait pour la première fois, et bordé d’une fourrure légère et argentée. Il adhérait au corps par une légère attraction électrostatique inhérente au tissu, rendant inutiles boutons, agrafes ou champs magnétiques. Ce vêtement cachait d’ailleurs à peine les formes d’Artémisia.

Biron sentit le sang monter à ses oreilles, sensation qu’il ne trouva nullement désagréable.

Artémisia attendit un instant, puis décrivit un petit cercle avec son index :

— Si cela ne vous ennuie pas ?

Biron leva les yeux sur son visage.

— Comment ? Oh ! désolé.

Il lui tourna le dos, très raide, attentif au doux froissement des tissus, pendant qu’elle se changeait. Il ne se demanda pas pourquoi elle n’était pas allée dans le cabinet de toilette ou, mieux encore, pourquoi elle ne s’était pas changée avant d’aller l’y chercher. La psychologie féminine a des profondeurs qui, faute d’expérience du moins, défient l’analyse.

Biron pensa soudain à autre chose :

— Nous pouvons partir, alors ?

Elle secoua la tête.

— Pas tout de suite. D’abord, il vous faut d’autres vêtements. Mettez-vous sur le côté de la porte et je vais faire entrer le garde.

— Quel garde ?

Elle eut un sourire malicieux.

— Ils en ont laissé un devant la porte, sur le conseil d’oncle Gil.

La porte s’entrouvrit sans bruit.

— Garde ! murmura Artémisia. Venez, vite !

Un simple soldat ne pouvait qu’obéir à un ordre de la fille du directeur. Il entra sans hésitation, avec un respectueux :

— A votre service, Votre…

Puis ses genoux plièrent sous le poids qui s’abattit sur ses épaules, tandis qu’un avant-bras musclé serrait son larynx comme dans un étau, l’empêchant d’émettre le moindre son.

Artémisia se hâta de refermer la porte et regarda avec répulsion ce qui se passait. La douce décadence régnant au palais des Hinriades ne l’avait guère préparée à voir un visage congestionné et une bouche s’ouvrant vainement pour respirer. Elle finit par se détourner.

Serrant les dents sous l’effort, Biron resserra sa prise. Une longue minute durant, l’homme essaya inutilement d’éloigner le bras qui l’asphyxiait, tandis que ses pieds frappaient le vide.

Puis les bras du garde retombèrent et ses jambes se détendirent, tandis que les mouvements convulsifs de sa poitrine cessaient presque entièrement. Biron le posa précautionneusement par terre, où il resta inerte et mou, comme un sac vide.

— Il est mort ? demanda Artémisia dans un murmure horrifié.

— Je ne pense pas, il aurait fallu insister trois ou quatre minutes de plus. Mais il restera évanoui un bon moment. Avez-vous de quoi l’attacher ?

Elle secoua la tête.

— Vous avez bien une paire de bas en cellite ? Ce serait idéal. (Il avait déjà débarrassé le garde de ses armes et de son uniforme.) Et j’aimerais me laver, aussi. C’est même indispensable.

La fine douche détergente le régénéra, tout en le laissant peut-être un peu trop parfumé. Au grand air, l’odeur se dissiperait vite, du moins l’espérait-il. En tout cas il était propre, et cela n’avait pris que quelques secondes dans le violent courant d’air chaud chargé de gouttelettes, dont il était sorti non seulement propre, mais également sec, ce qui évitait toute perte de temps. On n’avait pas de douche comme ça à Widemos, ni sur Terre, d’ailleurs.

L’uniforme était un peu étroit, et Biron se trouvait affreux avec ce chapeau conique sur la tête. Il se regarda dans la glace avec une grimace de mécontentement.

— De quoi ai-je l’air ? lui demanda-t-il.

— D’un vrai soldat !

— Il faudrait que vous preniez un des fouets. Je ne peux pas en porter trois.

Elle le prit avec deux doigts et le laissa tomber dans son sac, qui restait lui aussi suspendu à sa large ceinture par un champ de force, ce qui lui permettait d’avoir les mains libres.

— Allons-y, dit-elle, partons. Ne dites pas un mot si nous rencontrons quelqu’un. Votre accent risquerait de vous trahir, et de plus, vous ne devez parler en ma présence que si l’on vous adresse la parole. N’oubliez pas que vous n’êtes qu’un simple soldat !

Le garde commençait à s’agiter un peu, mais ils ne s’en soucièrent pas. Ses poignets et ses chevilles étaient attachés derrière son dos avec des bas dont la résistance était au moins celle de l’acier. Il était, de plus, bâillonné.

— Par ici, murmura Artémisia lorsqu’ils furent dehors.

A la première intersection, ils entendirent un bruit de pas derrière eux, et une main légère vint se poser sur l’épaule de Biron. Ce dernier se retourna d’un bond, empoigna le bras de l’intrus et porta la main à son fouet.

— He là ! doucement !

C’était la voix de Gillbret. Biron le lâcha et Gillbret se frotta le bras.

— Je vous guettais, mais ce n’est pas une raison pour me briser les os. Voyons que je vous admire, Farrill. Vous avez l’air un peu engoncé là-dedans, mais ce n’est pas mal… pas mal du tout. Personne n’aurait l’idée d’y regarder à deux fois. Voilà bien l’avantage de l’uniforme. On ne douterait jamais qu’il renferme autre chose qu’un soldat.

— Oncle Gil, vous parlez trop, intervint Artémisia. Où sont passés les gardes ?

— On ne veut jamais me laisser parler, murmura-t-il sur un ton plaintif. Ils sont montés à la tour. Ils sont convaincus que notre ami n’est pas aux étages inférieurs, et se sont contentés de laisser quelques hommes aux principales issues et au bas des rampes. Le système d’alarme est également branché, mais nous sortirons sans encombre.

— Ils doivent se demander où vous êtes ? demanda Biron.

— Oh non ! Le capitaine est bien trop content d’être débarrassé de moi, je vous assure !

Leurs murmures se dissipaient rapidement sous les hautes voûtes. Il y avait en effet un garde en bas de la rampe, et deux autres devant la grande porte sculptée donnant accès au parc.

— Alors, l’avez-vous trouvé ? demanda Gillbret d’une voix forte.

— Non, monseigneur, répondit le plus proche en le saluant respectueusement.

— Gardez l’œil bien ouvert ! leur recommanda-t-il, et il sortit avec ses compagnons, tandis qu’un des gardes s’empressait de neutraliser le signal d’alarme.

La nuit était claire et étoilée, sauf sur l’horizon, où la tache d’encre déchiquetée de la Nébuleuse cachait le firmament. Laissant la sombre masse du Palais Central derrière eux, ils avancèrent vers le terrain d’atterrissage, situé à moins d’un kilomètre.

Ils marchaient en silence depuis cinq minutes lorsque Gillbret s’arrêta soudain.

— Il y a quelque chose qui cloche, dit-il.

— Oncle Gil, vous n’avez quand même pas oublié de vous assurer qu’un vaisseau était disponible ?

— Bien sûr que non ! rétorqua-t-il sèchement, mais pourquoi la tour de contrôle est-elle allumée ? Ce n’est pas normal, à cette heure.

En effet, on voyait à travers les arbres le nid d’abeilles lumineux de la tour ; cela semblait indiquer qu’une arrivée ou un départ était imminent.

— Aucun mouvement de vaisseau n’était prévu cette nuit. J’en suis certain.

Brusquement, il s’arrêta de nouveau et eut un rire hystérique.

— Et voilà ! Tout est fichu ! On peut dire que cet imbécile d’Hinrik a vraiment tout fichu par terre. Ils sont là ! Les Tyranni ! Vous ne comprenez donc pas ? Regardez ! C’est le cuirassé personnel d’Aratap !

Biron plissa les yeux pour mieux voir. Il était là, en effet, aisément reconnaissable : plus petit, plus élancé, plus félin que les autres vaisseaux.

— Le capitaine avait dit qu’un personnage important était attendu aujourd’hui, reprit Gillbret, mais je n’y avais pas prêté attention sur le moment. Nous sommes fichus. Impossible de combattre les Tyranni.

Biron prit une soudaine résolution.

— Et pourquoi pas ? Ils n’ont aucune raison de se méfier de nous, et nous sommes armés. Prenons le vaisseau d’Aratap ! Il ne pourra même pas partir à notre poursuite !

Il sortit de la pénombre des arbres. Les autres le suivirent sur le terrain brillamment illuminé. Ils n’avaient aucune raison de se cacher. Ils étaient des membres de la famille royale, escortés par un soldat.

Maintenant, leurs adversaires étaient les Tyranni.


* * *

La première fois qu’il avait visité le palais de Rhodia, Simok Aratap avait été fortement impressionné. Mais son enthousiasme n’avait pas duré longtemps. Il s’était vite aperçu que ce n’était qu’une coquille vide, une relique un peu moisie. Deux générations auparavant, le Parlement de Rhodia s’y réunissait, et il abritait une administration qui régentait une douzaine de mondes.

Le Parlement existait toujours, d’ailleurs : le Khan n’intervenait jamais dans la politique locale des planètes assujetties. Mais il ne se réunissait plus qu’une fois par an, purement pour la forme, d’ailleurs. En théorie, le Conseil Exécutif était en session permanente, mais il n’était plus composé que d’une douzaine d’hommes qui restaient sur leurs terres neuf semaines sur dix. Les divers services administratifs fonctionnaient toujours, car il était impossible de gouverner sans eux, que l’autorité fût détenue par le Directeur ou par le Khan, mais ils étaient éparpillés sur toute la planète, sans liens réels avec le Palais, et surveillés de près par les Tyranni.

Le Palais demeurait donc une majestueuse structure de pierre et de métal, rien de plus. Il abritait la famille directoriale, du personnel de service en quantité tout juste suffisante, et un corps de garde d’une efficacité douteuse.

Aratap se sentait mal à l’aise dans cette coquille vide. Tout allait mal. Il était tard, il avait sommeil, et il aurait aimé pouvoir retirer ses lentilles de contact, car ses yeux lui faisaient mal.

Par-dessus tout, il était déçu. Il se trouvait toujours face à des faits isolés, sans aucun lien logique. Son aide militaire écoutait Hinrik avec une gravité impassible. Aratap, lui, ne prêtait guère attention à ce qu’il disait.

— Le fils de Widemos ? Vraiment ? disait-il sans même se donner la peine de feindre un intérêt qu’il n’éprouvait pas. Et vous l’avez arrêté ? Vous avez bien fait !

Cela l’ennuyait profondément car il ne parvenait pas à trouver de fil directeur.

Widemos était un traître, et il avait été exécuté ; le fils de Widemos avait tout fait pour rencontrer le directeur de Rhodia – en secret, d’abord, puis quand cela avait échoué, ouvertement, en risquant le tout pour le tout ; il fallait que ce fût bien important pour lui.

Ce début semblait d’une logique prometteuse, mais ne voilà-t-il pas que Hinrik leur livrait le jeune homme avec une hâte indécente ? Il était tellement pressé d’en finir qu’il ne pouvait même pas attendre le matin. Cela ne cadrait pas du tout ; ou alors, il ignorait encore trop de choses.

Il remarqua que le directeur commençait à se répéter ; il lui faisait pitié, parfois. Hinrik était devenu un tel pleutre que même les Tyranni finissaient par en être agacés. Et pourtant, c’était le seul moyen. Seule la peur pouvait assurer une obéissance absolue.

Widemos, lui, n’avait pas connu la peur. Et, bien que le maintien des Tyranni au pouvoir fût tout à son avantage, il s’était rebellé. Mais Hinrik avait peur, et cela changeait tout.

Et, ayant peur, il quêtait l’approbation de ses interlocuteurs et devenait de plus en plus incohérent. Aratap, savait que le commandant ne ferait rien pour le rassurer ; c’était un homme entièrement dénué d’imagination. Aratap en venait à regretter de ne pas être comme lui. La politique était une sale besogne.

Il se décida à intervenir, en essayant de mettre une certaine chaleur dans sa voix.

— Très juste. La rapidité de votre décision et votre zèle au service du Khan sont hautement louables. Soyez assuré qu’il en entendra parler.

Hinrik s’épanouit, visiblement soulagé.

— Faites donc amener ce jeune coq ici, continua Aratap. Nous verrons bien ce qu’il a à nous dire.

Il étouffa un bâillement, n’étant nullement intéressé par ce que le « jeune coq » pourrait leur dire. Hinrik allait demander que l’on appelle le capitaine des gardes, lorsque ce dernier apparut à la porte.

— Excellence ! commença-t-il, en s’approchant sans y être invité.

Hinrik semblait se demander par quel miracle son intention de faire appeler avait pu si rapidement être suivie d’effet.

— Oui ? demanda-t-il d’une voix incertaine. Que désirez-vous, capitaine ?

— Excellence, le prisonnier s’est évadé.

Aratap sentit un léger regain d’intérêt.

— Les détails, capitaine, ordonna-t-il en se redressant dans son fauteuil.

Le capitaine leur fit un récit succinct de la situation.

— Excellence, dit-il pour conclure, je vous demande l’autorisation de proclamer l’alerte générale. Ils ne peuvent pas être allés loin.

— Absolument, balbutia Hinrik. Mais oui, très bien… Une alerte générale ! Parfait ! Dépêchez-vous ! Commissaire, je ne comprends pas ce qui a pu se passer, Capitaine, mobilisez tous les hommes disponibles. Commissaire, je ferai effectuer une enquête, je vous le garantis. Si nécessaire, tous les hommes de la garde seront brisés. Brisés ! Brisés ! répéta-t-il d’une voix presque hystérique.

Mais le capitaine ne faisait pas mine de partir. Il avait visiblement quelque chose à ajouter.

— Qu’attendez-vous ? lui demanda Aratap.

— Puis-je parler à Votre Excellence en privé ? demanda-t-il soudain.

Hinrik jeta un regard effrayé sur l’imperturbable commissaire.

— Voyons, capitaine, dit-il sur un ton qui se voulait indigné, nous n’avons rien à cacher aux soldats du Khan, nos amis, nos…

— Dites ce que vous avez à dire, intervint Aratap d’une voix douce.

Le capitaine claqua des talons.

— Puisque l’on m’ordonne de parler, Excellence, j’ai le regret de vous informer que Son Altesse Artémisia et monseigneur Gillbret ont accompagné le prisonnier dans sa fuite.

— Il a osé les enlever ? dit Hinrik en se levant. Et la garde a laissé faire !

— Ils n’ont pas été enlevés, Excellence. Ils l’ont accompagné volontairement.

— Comment le savez-vous ? demanda Aratap, ravi, et soudain pleinement éveillé.

Il y avait un fil directeur, après tout, et plus intéressant qu’il n’avait osé l’espérer.

— Nous avons les témoignages des gardes qu’il a réussi à maîtriser, et de ceux qui l’ont laissé sortir du Palais, pensant bien faire. (Il hésita avant d’ajouter sur un ton amer :) Lorsque j’ai parlé à Son Altesse Artémisia, à la porte de ses appartements privés, elle m’avait dit qu’elle était sur le point de s’endormir. Par la suite, je me suis rendu compte qu’elle n’était même pas démaquillée, et je suis retourné la voir, mais il était trop tard. J’endosse la pleine responsabilité de cette erreur de jugement. Dès demain, je demande à Votre Excellence d’accepter ma démission, mais auparavant, j’aimerais savoir si vous m’autorisez toujours à déclencher l’alerte générale. Comme il s’agit de membres de la famille royale, je ne puis rien entreprendre sans votre autorisation.

Hinrik ne répondit pas. Il était à peine capable de se tenir sur ses jambes, et il le fixait d’un regard vide.

— Capitaine ! dit Aratap. Vous feriez mieux de veiller à la santé de votre directeur. Je pense que vous devriez appeler son médecin.

— Et l’alerte générale… ? répéta le capitaine.

— Il n’y aura pas d’alerte générale, trancha Aratap. Vous m’avez compris ? Pas d’alerte générale ! Pas de recherche des fugitifs. L’incident est clos. Vos hommes doivent regagner leur caserne, et vous, vous devez vous occuper de votre directeur. Venez, commandant Andros.


* * *

Dès qu’ils furent un peu éloignés du Palais central, le commandant Tyrannien prit la parole :

— Je suppose, Aratap, que vous savez ce que vous faites. C’est uniquement pour cette raison que je me suis abstenu d’intervenir.

— Merci, commandant Andros.

Aratap aimait l’odeur de la nuit, sur une planète couverte de végétation. Tyrann était plus belle, sans doute, mais d’une beauté terrible, toute de rocs et de montagnes dénudées. Et tout était sec, sec !

— Vous ne savez pas comment manier Hinrik, poursuivit-il. Vous ne réussiriez qu’à le briser. Il nous est utile, et exige d’être traité avec ménagement si nous voulons qu’il le demeure.

— Je ne parlais pas de cela. Pourquoi interdire une alerte générale ? Vous ne voulez donc pas qu’on les retrouve ?

— Et vous, le voulez-vous ? Venez, allons nous asseoir sur ce banc, au bord de la pelouse. C’est si beau, et de plus, personne ne nous épiera. Pourquoi voulez-vous arrêter ce jeune homme, commandant ?

— Pourquoi arrête-t-on les traîtres et les conspirateurs ?

— Pourquoi, en effet, si l’on ne prend que quelques outils en laissant intacte la source du venin ? Qui avons-nous ici ? Un petit nobliau, une jeune fille et un idiot à moitié sénile.

Non loin, on entendait le bruissement d’une petite cascade artificielle. C’était un miracle auquel Aratap ne s’était jamais accoutumé. De l’eau ! Coulant librement, sur les rochers et la terre, sans cesse, et en pure perte. Malgré ses efforts, il ne pouvait s’empêchait de ressentir une certaine indignation devant ce spectacle.

— Pour le moment en tout cas, nous nageons complètement, dit Andros.

— Mais nous avons une piste, dit Aratap. Lors de l’arrivée du jeune homme, nous avions pensé à une complicité avec Hinrik, ce qui nous embêtait, parce que Hinrik… est ce qu’il est. Et maintenant, nous savons qu’Hinrik n’avait rien à voir là-dedans ; seuls sont impliqués sa fille et son cousin, ce qui est infiniment plus logique.

— Pourquoi Hinrik ne nous a-t-il pas appelés plus tôt ? Il a attendu le milieu de la nuit.

— Parce qu’il est le jouet du premier venu. Je suis certain que Gillbret, pour faire preuve de zèle, a lui-même suggéré cette réunion nocturne.

— Vous pensez donc qu’on nous a appelés intentionnellement afin que nous soyons témoins de leur évasion ?

— Non, pas pour cette raison. Réfléchissez un peu, où ont-ils l’intention d’aller ?

Le commandant haussa les épaules.

— Rhodia est grande.

— Sans doute, s’il n’y avait que le jeune Farrill. Mais deux membres de la famille ? On les reconnaîtrait instantanément.

— Il faudrait donc qu’ils quittent la planète ? Oui… évidemment.

— Mais comment ? En un quart d’heure, ils peuvent gagner le terrain du Palais. Comprenez-vous maintenant pourquoi ils tenaient à ce que nous venions ?

Le commandant resta un instant ahuri – puis s’exclama.

— Notre vaisseau ? !

— Evidemment. Un cuirassé Tyrannien, c’est pour eux l’idéal. Autrement, ils n’auraient trouvé que des cargos. Farrill a fait ses études sur Terre, et je suis persuadé qu’il sait piloter.

— Justement ! Pourquoi autorisons-nous ces nobles à envoyer leurs fils aux quatre coins de la Galaxie ? Nous les aidons à former des soldats contre nous.

— En tout état de cause, dit Aratap avec une indifférence polie, Farrill a été éduqué sur Terre ; considérons ce fait objectivement et sans nous fâcher. Il reste que je suis certain qu’ils ont pris notre cuirassé.

— Je n’arrive pas à y croire.

— Vous avez votre émetteur-bracelet. Essayez de l’appeler.

Le commandant essaya, en vain.

— Appelez la tour de contrôle, alors, dit Aratap.

Le commandant s’exécuta, et une voix minuscule sortit de l’appareil, apparemment fort agitée.

— Mais je ne comprends pas, Excellence… Il a dû y avoir une erreur. Votre pilote a décollé il y a dix minutes environ.

— Vous voyez ? dit Aratap en souriant. Une fois que l’on connaît le fil directeur, le moindre détail devient prévisible. Vous voyez ce qui va suivre, je suppose ?

Le commandant se frappa la cuisse et éclata de rire.

— Bien sûr !

— Sans le savoir, ils se sont perdus. S’ils s’étaient contentés du plus misérable cargo Rhodien, ils s’en seraient sûrement tirés, et – comment dit-on, encore ? — je me serais retrouvé déculotté. Mais mes culottes ne risquent pas de m’échapper, merci ; rien ne peut sauver nos fugitifs qui ont cru les emprunter. Lorsque je les cueillerai, au moment opportun, j’aurais du même coup découvert le centre de la conjuration.

Il soupira, et sentit de nouveau le sommeil le gagner.

— En tout cas, nous avons eu de la chance, et pour le moment, rien ne presse. Appelez donc la base pour qu’on nous envoie un autre vaisseau.


10

<p>10</p>

Les connaissances de Farrill en spationautique étaient plus théoriques que pratiques. Il savait tout, ou presque sur les moteurs hyperatomiques, mais les bons pilotes apprennent leur art dans l’espace et non sur les gradins d’une université.

Il était parvenu à décoller sans accident, mais c’était davantage dû au hasard qu’à son habileté. Le Sans Remords répondait aux commandes bien plus rapidement qu’il ne s’y était attendu. Sur Terre, il avait été faire plusieurs tours sur des vaisseaux spatiaux, mais il s’agissait de modèles anciens, maintenus en état pour l’entraînement des étudiants. Au lieu de décoller péniblement comme ces derniers, le Sans Remords s’était élevé d’un seul jet, le faisant tomber de son fauteuil de pilotage. Il avait failli se démettre l’épaule. Artémisia et Gillbret, qui s’étaient prudemment attachés, avaient été projetés violemment contre le tissu rembourré et s’en étaient tirés avec quelques ecchymoses. Le prisonnier Tyrannien avait été plaqué contre le mur où ils l’avaient attaché.

Biron s’était relevé en titubant et avait ramené au calme le Tyrannien qui tirait sur ses liens en marmonnant des imprécations. Luttant contre l’accélération, il avait réussi à regagner son siège en se tenant au mur. Les décharges régulières des rétrofusées faisaient vibrer les parois du vaisseau, ramenant l’accélération à un niveau supportable.

Ils avaient déjà atteint les couches supérieures de l’atmosphère de Rhodia. Le ciel était d’un violet profond, et le frottement avait tellement échauffé l’extérieur du vaisseau que la température intérieure avait sensiblement augmenté.

Par la suite, il fallut des heures pour mettre le vaisseau en orbite. Malgré de multiples essais, Biron ne parvenait pas à calculer la vitesse nécessaire pour contre-balancer la gravité de Rhodia. Il dut travailler au jugé, alternant les poussées et les freinages, tout en surveillant le massomètre, instrument qui indiquait la distance par rapport à la planète en mesurant l’intensité du champ gravitationnel. Heureusement le massomètre était déjà calibré en fonction de la masse et du rayon de Rhodia ; Biron n’y serait sans doute pas parvenu.

Il réussit enfin à stabiliser le vaisseau. Pendant au moins deux heures, le massomètre n’indiqua aucune variation appréciable. Biron put quitter son fauteuil, et les autres, ôter leurs ceintures.

— Votre pilotage manque un peu de souplesse, Rancher, lui fit observer Artémisia.

— Si vous vous sentez capable de faire mieux, Altesse, je vous cède volontiers ma place, répondit Biron assez sèchement. Mais je demande à débarquer auparavant.

Gillbret s’interposa :

— Allons, du calme, du calme. Nous sommes trop à l’étroit pour donner libre cours à notre mauvaise humeur. De plus, comme nous serons sans doute contraints de partager cette prison volante pendant un certain temps, je suggère que nous laissions tomber les « sire », et autres « altesse », sans quoi la conversation risque de s’encroûter de façon parfaitement intolérable. Je suis Gillbret vous êtes Biron et elle est Artémisia. Bien entendu, nous pourrons utiliser tous les diminutifs et variations que notre fantaisie nous dictera. Pour en revenir à la question du pilotage, pourquoi ne pas demander l’aide de notre ami Tyrannien ?

Le prisonnier lui lança un regard furibond, mais Biron décida :

— Non. Nous ne pouvons pas lui faire confiance, et mon pilotage ira en s’améliorant au fur et à mesure que je m’habituerai au vaisseau. Nous sommes encore en vie, après tout !

Son épaule le faisait souffrir, et comme toujours, la douleur le rendait irritable.

— Qu’allons-nous faire de cet individu, dans ce cas ? demanda Gillbret.

— J’avoue que je ne me sens pas capable de le tuer de sang-froid. De plus, cela enragerait encore davantage les Tyranni. Tuer un membre de la race des maîtres, c’est le péché capital par excellence.

— Quelle alternative proposez-vous ?

— Le déposer quelque part.

— Soit, mais où ?

— Quelque part sur Rhodia.

— Quoi !

— C’est le seul endroit où ils ne nous chercheront pas. De toute façon, nous devrons nous poser assez bientôt.

— Pourquoi ?

— C’est le vaisseau du commissaire, n’est-ce pas, et il ne s’en servait que pour faire des sauts de puce sur la planète. Avant de partir plus loin, il faudra faire un inventaire complet pour nous assurer qu’il y a au moins assez d’eau et de vivres à bord.

Artémisia approuva chaleureusement :

— Très bien, Biron ! Je n’y aurais jamais pensé. Bravo !

Biron fit un geste de dénégation, ce qui ne l’empêcha d’ailleurs pas de rougir de confusion. C’était la première fois qu’elle l’appelait par son prénom. Elle pouvait être vraiment charmante, quand elle se donnait un peu de mal.

— Hum, fit Gillbret en regardant le prisonnier. Il ne tardera sûrement pas à signaler notre position.

— Je ne pense pas, dit Biron. Il doit y avoir des régions désolées, sur Rhodia. Nous ne sommes pas obligés de le lâcher au milieu d’une ville. Par ailleurs, il n’est peut-être pas tellement pressé de contacter ses supérieurs… Dites, soldat, qu’arriverait-il à un homme qui a laissé voler le cuirassé du commissaire du Khan ?

Le Tyrannien ne répondit pas, mais ses lèvres devinrent exsangues. Biron n’aurait pas voulu être à sa place.

En fait, on ne pouvait guère le blâmer. Il s’était montré poli envers des membres de la famille royale, ce qui était normal ; il n’avait aucune raison de se méfier. Appliquant à la lettre le code militaire Tyrannien, il leur avait refusé l’autorisation de visiter le vaisseau, expliquant que, faute d’une autorisation de son commandant en chef il aurait été contraint de la refuser au Directeur en personne. Mais ils étaient déjà très près et, lorsqu’il avait voulu dégainer, il était trop tard : on le menaçait d’un fouet neuronique à moins d’un mètre.

Il ne s’était d’ailleurs pas rendu sans combattre, et il avait fallu lui envoyer une décharge en pleine poitrine pour l’immobiliser. En tout état de cause, il risquait la cour martiale et une lourde peine. Tous le savaient, et lui le premier.


* * *

Ils s’étaient posés deux jours auparavant non loin de la ville de Southwark. Ils avaient choisi cette région parce qu’elle était éloignée de tout centre important. Vêtu d’une unité de répulsion le soldat Tyrannien avait été lâché dans les airs à quelque cent kilomètres de l’agglomération la plus proche.

L’atterrissage, sur une plage déserte, n’avait pas été trop brutal. Biron, qui ne risquait pas d’être reconnu, alla faire les achats nécessaires. Le peu d’argent liquide que Gillbret avait eu la présence d’esprit d’emporter suffit à peine à leurs besoins élémentaires, d’autant plus qu’il avait fallu acheter un deux-roues pourvus d’une petite remorque pour les transporter.

— Vous auriez pu acheter bien plus de choses, lui fit observer Artémisia, si vous n’aviez pas tant dépensé pour cette affreuse bouillie Tyrannienne.

— C’était la meilleure solution, répondit-il vivement. Affreuse bouillie ou pas, c’est un aliment parfaitement équilibré ; je n’aurais rien pu trouver de mieux.

Il était visiblement contrarié. Ç’avait été une corvée non seulement pénible, mais dangereuse, car il avait dû acheter l’aliment complet dans un magasin de l’intendance tyrannienne. Il s’était attendu à un minimum de reconnaissance de la part des autres.

Il n’y avait d’ailleurs aucune alternative. Les Tyranniens avaient adapté leurs fournitures à la petite taille de leurs vaisseaux. Ne pouvant s’offrir le luxe, comme dans les paquebots spatiaux, d’emporter des carcasses entières d’animaux, suspendues dans d’immenses chambres froides, ils avaient mis au point un concentré alimentaire standard contenant tout ce qui était nécessaire à la vie, des calories aux éléments. Il prenait vingt fois moins de place que l’équivalent en aliments naturels d’origine animale, et pouvait s’empiler comme des briques.

— En tout cas, explosa Artémisia, je déteste ça !

— Eh bien, vous vous y habituerez ! rétorqua Biron en mimant sa grimace de dégoût.

Vexée, elle se détourna en rougissant. Biron savait parfaitement que ce qui l’ennuyait, ce n’était pas tellement la nourriture, que le manque d’espace en général, et tout ce que cela entraînait. En dehors de la cabine de pilotage et de la soute aux vivres, il n’y avait qu’une unique cabine avec six couchettes, superposées trois par trois. Quant aux toilettes, elles se trouvaient dans une sorte d’alcôve juste en face de la cabine. Après tout, c’était un petit vaisseau de guerre, pas un yacht.

Il fallait donc vivre entassés les uns sur les autres, dans une absence totale de confort. Il n’y avait rien pour se laver, et pas un seul miroir, ce qu’Artémisia devait ressentir durement.

Oh, puis après tout, elle n’avait qu’à s’y faire ! Si elle prenait cela du bon côté, au moins, et daignait sourire de temps en temps ! Elle avait un adorable sourire, et il devait admettre qu’elle n’était pas mal du tout. Mais quel caractère !

A quoi bon perdre du temps à penser à elle, d’ailleurs ?

Le pire, c’était l’eau. Sur Tyrann, l’eau était rare, et les hommes connaissaient sa valeur. A bord, il y en avait à peine assez pour boire, du moins si le voyage était long. Un peu de sueur et de crasse ne faisait pas de mal aux soldats ; ils pouvaient attendre d’être sur une planète pour se laver. L’eau prend de la place, et il n’y a aucun moyen de la concentrer ou de la déshydrater, n’est-ce pas ?

Il y avait évidemment un système de distillation pour recycler les fluides organiques, mais une fois qu’il eut compris en quoi cela consistait, Biron préféra larguer les déchets sans tenter de récupérer leur contenu en eau. En théorie, c’était un procédé parfaitement judicieux, mais l’on ne s’habitue pas du jour au lendemain à ce genre de choses.

Comparé au premier, le second décollage fut un modèle de douceur. Par la suite, Biron passa un bon moment à expérimenter les commandes ; le tableau de bord était extrêmement compact et ne ressemblait que de très loin à celui des vaisseaux qu’il avait pilotés sur Terre. Chaque fois qu’il avait découvert la nature d’un bouton ou d’un cadran, il marquait des instructions sur un minuscule bout de papier qu’il collait sur le tableau de bord.

Gillbret entra dans la cabine de pilotage.

— Artémisia est dans la cabine, je suppose ? demanda Biron.

— Où voudriez-vous qu’elle soit, à moins de quitter le vaisseau ?

— Quand vous la verrez, dites-lui que je vais m’installer une couchette ici. Je vous conseillerais de faire de même ; ainsi, elle pourra disposer de la cabine. (Il ajouta entre ses dents :) Quelle enfant insupportable, quand elle s’y met !

— Vous aussi, vous avez vos mauvais moments… N’oubliez pas à quel genre de vie elle a été accoutumée.

— Et alors ? Moi aussi, j’ai l’habitude d’une vie de luxe. Je ne suis pas né dans un camp de mineurs, sur quelque astéroïde, mais dans le plus grand ranch de Néphélos. Nous sommes pris dans cette situation, et il faut nous en accommoder au mieux. Enfin, voyons ! je ne peux pas repousser les murs du vaisseau ! Il y a de la place pour telle quantité de nourriture et d’eau, et pas pour un seul gramme de plus. Il n’y a même pas de douche, je sais, mais que voulez-vous que j’y fasse ? Elle s’en prend à moi comme si tout était de ma faute, comme si c’était moi qui avais fabriqué ce f… vaisseau !

Il s’était laissé emporter, mais crier lui faisait du bien.

La porte se rouvrit, et Artémisia apparut. Elle dit, sur un ton glacial :

— A votre place, Biron Farrill, je m’abstiendrais de crier. On vous entend dans tout le vaisseau.

— Ça m’est parfaitement égal, dit Biron. Et si vous ne vous plaisez pas ici, n’oubliez pas que, si votre père n’avait pas essayé de me faire tuer et de vous marier à qui vous savez, nous ne nous trouverions pas dans cette situation.

— Je vous interdis de parler de mon père.

— Je parlerais de qui je veux.

Gillbret se boucha les oreilles.

— Je vous en prie !

Cela coupa momentanément court à leur discussion.

— Si nous parlions plutôt de notre destination ? Il me paraît évident que, plus vite nous serons sortis de ce vaisseau, mieux nous nous porterons.

— Là, je suis d’accord avec vous, Gil. Pour moi, nous pouvons aller n’importe où, à condition que je n’aie plus à écouter les récriminations de cette dame.

L’ignorant totalement, Artémisia s’adressa à son oncle :

— Pourquoi ne pas quitter entièrement la région de la Nébuleuse ?

Biron intervint immédiatement :

— Cela vous arrangerait peut-être, mais en ce qui me concerne, je tiens à récupérer mon Ranch et à régler un ou deux détails concernant la mort de mon père. Je resterai donc dans des Royaumes.

— Je ne parlais pas d’un départ définitif, dit Artémisia, mais en attendant que les choses se soient un peu calmées. Je me demande d’ailleurs ce que vous comptez faire à propos de votre Ranch. Vous ne pourrez pas le récupérer tant que l’empire Tyrannien ne sera pas brisé, et je ne vous en pense pas capable.

— Ne vous inquiétez pas de mes projets. Cela ne regarde que moi.

— Puis-je faire une suggestion ? demanda Gillbret avec douceur.

Estimant que leur silence équivalait à un consentement, il poursuivit :

— Et si je vous disais où nous devrions aller, et ce que nous devrions faire, pour contribuer à briser l’Empire, précisément ?

— Ah vraiment ? Et comment vous proposez-vous d’y parvenir ? demanda Biron.

Gillbret sourit.

— Mon cher garçon, votre attitude m’amuse beaucoup. N’avez-vous donc pas confiance en moi ? A vous entendre, je ne suis capable de faire que des bêtises. C’est quand même grâce à moi que nous sommes sortis du Palais.

— Je le sais, et je suis tout prêt à vous écouter.

— Eh bien, écoutez-moi, alors. Depuis vingt ans, je guette l’occasion de leur échapper. Si j’avais été un simple citoyen, je l’aurais fait depuis longtemps, mais la malédiction de ma naissance m’interdit l’incognito. Et pourtant, si je n’avais pas été un Hinriade, je n’aurais pas été invité aux cérémonies du couronnement de l’actuel Khan de Tyrann, et n’aurais donc jamais découvert, par pur hasard, le secret qui, un jour, détruira ce même Khan.

— Continuez, dit Biron.

— Le voyage se fit, bien entendu, sur un navire de guerre Tyrannien. Assez semblable à celui-ci, mais plus grand. L’aller se déroula sans événement notable. Le séjour sur Tyrann eut ses moments amusants, mais fut également sans intérêt du point de vue qui nous intéresse. Pendant le trajet du retour, toutefois, un météorite nous a frappés.

— Comment ?

— Je sais parfaitement qu’un tel accident est hautement improbable. L’incidence des météorites dans l’espace, — et particulièrement dans l’espace interstellaire – est tellement faible que les chances de collision avec un vaisseau sont pratiquement nulles. Et pourtant, cela arrive, comme vous le savez. Et dans ce cas, c’est arrivé. Bien entendu, le moindre météorite, fût-il petit comme une tête d’épingle, peut traverser la coque de n’importe quel vaisseau, sauf peut-être si le blindage est exceptionnellement épais.

— Je sais, dit Biron. La force de l’impact est le produit de la masse multipliée par la vitesse. Et la vitesse compense largement la petitesse de la masse.

Il avait récité cela d’une voix monotone, comme une leçon bien apprise, tout en épiant Artémisia.

Elle s’était assise à côté de Gillbret, si près qu’ils se touchaient presque. Biron se surprit à penser qu’elle avait un profil ravissant, malgré sa coiffure quelque peu désordonnée. Elle avait ôté sa jaquette et, malgré l’absence de confort, son corsage duveteux était resté d’une blancheur immaculée.

Ah ! si seulement elle avait daigné se comporter d’une façon tant soit peu normale, ce voyage aurait pu être délicieux ! Hélas, personne n’avait jamais réussi à la dresser – certainement pas son père, en tout cas. Elle avait trop pris l’habitude de n’en faire qu’à sa tête. Si elle était née dans le peuple, elle serait sûrement devenue une créature adorable.

Il commençait à glisser dans une rêverie où il la maîtrisait et l’amenait à l’apprécier à sa juste valeur, lorsqu’elle se tourna vers lui et le regarda calmement dans les yeux. Biron se hâta de reporter son attention sur Gillbret. Il avait déjà manqué plusieurs phrases de ce que racontait le vieil homme.

— Je me demande toujours pourquoi l’écran protecteur n’a pas rempli sa fonction. Cela restera sans doute inexpliqué. Le météorite a frappé le vaisseau par le travers. Il était de la grosseur d’un petit galet, et le blindage l’avait suffisamment ralenti pour qu’il ne ressorte pas de l’autre côté. Cela n’aurait pas été grave, parce qu’une réparation provisoire peut être faite en un rien de temps.

« En tout état de cause, il a plongé dans la salle des commandes et rebondi d’une cloison à l’autre ; le tout n’a pris que quelques secondes, mais étant donné sa vitesse initiale, il a dû zigzaguer à travers la salle des centaines de fois. Le pilote et le copilote ont été déchiquetés. Me trouvant dans ma cabine, je n’ai pas heureusement partagé leur sort. Mais je me trouvais désormais seul à bord.

« J’ai entendu le tintement aigu de l’entrée du météorite, puis la brève pétarade pendant qu’il rebondissait, et aussi le hurlement des deux hommes. J’ai couru vers la salle des commandes ; il y avait du sang et des lambeaux de chair partout. De la suite, je ne me souviens que vaguement, bien que je l’aie revécue souvent dans mes cauchemars.

« Grâce au sifflement de l’air qui s’échappait, j’ai repéré rapidement le trou percé dans la coque. Grâce à la pression de l’air, un disque de métal suffit à l’obturer. Par terre, j’ai découvert le petit galet. Il était chaud au toucher, mais lorsque je l’ai cassé en deux à l’aide d’une clef anglaise, l’intérieur s’est couvert immédiatement de givre, car il avait conservé la température de l’espace.

« J’ai attaché une corde à ce qui restait des corps, y ai fixé des aimants de remorquage, puis j’ai fourré le tout dans le sas. J’ai entendu les aimants adhérer à la coque ; les corps gelés allaient y rester attachés jusqu’à l’arrivée. J’en avais besoin. Je savais qu’à mon retour sur Rhodia, je devrais prouver que c’était le météorite qui les avait tués, et pas moi.

« Mais comment revenir ? J’étais absolument incapable de piloter et, perdu comme je l’étais dans ces profondeurs interstellaires, je n’osais toucher à rien. Je ne savais même pas comment me servir du système de communication sub-éthérique pour envoyer un S.O.S. Tout ce que je pouvais faire, c’était laisser le voyage suivre son cours.

— Enfin ! dit Biron, vous savez bien que c’est impossible ! (Il se demanda si Gillbret inventait toute cette histoire, ou bien par simple romantisme, ou bien par calcul.) Que faites-vous des sauts à travers l’hyperespace ? Si vous n’étiez pas parvenu à les effectuer, vous ne seriez pas ici.

— Une fois les commandes réglées comme il convient, un vaisseau Tyrannien effectue les Sauts, quel que soit leur nombre, de façon entièrement automatique.

Biron le regarda avec une intense stupéfaction. Gillbret le prenait-il pour un imbécile ?

— C’est de la pure invention.

— Absolument pas. C’est une de ces damnées découvertes grâce auxquelles ils ont gagné toutes leurs guerres. Ce n’est pas pour rien qu’ils ont vaincu cinquante planètes disposant de ressources humaines et naturelles cent fois plus élevées que les leurs. Certes, ils nous ont entrepris les uns après les autres, ont manœuvré pour nous diviser, et n’ont pas négligé l’espionnage, mais ils avaient également une avance très nette dans le domaine militaire. Chacun sait que leur tactique était supérieure à la nôtre, et c’était dû en partie à l’automatisation du Saut. Cela rendait leurs vaisseaux bien plus maniables et leur permettait des plans de bataille plus élaborés que les nôtres.

« Il faut dire, d’ailleurs, que cette technique est un secret jalousement gardé. J’en ignorais totalement l’existence avant de me trouver prisonnier du Vampire – les Tyranni ont la détestable habitude de donner à leurs vaisseaux des noms sinistres, quoique ce soit sans doute une excellente tactique psychologique. En tout cas, j’ai vu le vaisseau effectuer les Sauts sans la moindre intervention humaine.

— Et vous pensez que le nôtre en est capable également ?

— Je n’en sais rien, mais cela ne m’étonnerait pas.

Biron regarda de nouveau le tableau de bord ; il restait des dizaines de contacts dont il n’avait pas encore pu déterminer la fonction.

— Le vaisseau vous a donc ramené à Rhodia, en fonctionnant automatiquement ?

— Justement pas. Le météorite n’avait pas laissé les commandes intactes – le contraire eût été miraculeux. La plupart des cadrans étaient fracassés, des boutons arrachés, et le tableau lui-même bosselé et ébréché. En tout cas, les, appareils avaient dû être déréglés, car le vaisseau ne me ramena jamais sur Rhodia.

« Au bout de plusieurs jours, il a commencé à décélérer ; je savais que, en théorie du moins, le voyage était terminé. J’ignorais totalement où je me trouvais, mais après bien des efforts, je suis parvenu à me servir du télescope, et ai vu le disque d’une planète, grandissant à vue d’œil. Par pur hasard, peut-être, j’allais arriver sur une planète.

« Oh, pas directement ! Il ne faut pas espérer l’impossible. Si je l’avais laissé dériver, le vaisseau l’aurait quand même manquée d’un bon million de kilomètres, mais à cette distance, je pouvais utiliser la radio ordinaire. Heureusement, je savais m’en servir. Ce fut après cette expérience, d’ailleurs, que j’ai commencé à étudier l’électronique. J’avais fait le vœu de ne plus jamais me retrouver dans une aussi totale impuissance. Etre impuissant face aux événements est une des rares choses qui ne soit pas vraiment amusante.

— Vous avez donc utilisé la radio… ? dit Biron.

— Exactement. Et ils sont venus me chercher.

— Qui ?

— Les habitants de la planète. Car elle était habitée.

— Eh bien, on peut dire que la chance était avec vous. De quelle planète s’agissait-il ?

— Je l’ignore.

— Ils ne vous l’ont donc pas dit ? demanda Biron incrédule.

— Amusant, n’est-ce pas ? Eh bien, non, ils ne me l’ont pas dit. Mais elle se trouve dans les Royaumes Nébulaires !

— Comment pouvez-vous en être certain ?

— Parce qu’ils ont immédiatement vu qu’il s’agissait d’un vaisseau Tyranni ; ils ont d’ailleurs bien failli le détruire avant que je ne réussisse à les convaincre que j’étais le seul être vivant à bord.

— Un moment ! dit Biron. Je ne vous suis pas. Si, sachant que c’était un vaisseau Tyranni, ils avaient l’intention de le détruire, n’est-ce pas la meilleure des preuves que cette planète ne faisait pas partie des Royaumes ?

— Par la Galaxie, non ! s’exclama Gillbret, les yeux brillants d’enthousiasme. Elle était dans les Royaumes. Ils m’ont emmené sur la surface. Quel monde fabuleux ! Il y avait des hommes venus de tous les Royaumes – cela s’entendait à leur accent. Et ils n’avaient pas peur des Tyranni ! De l’espace, on ne voyait rien, mais c’était un véritable arsenal. Apparemment, c’était un monde rural en pleine régression, mais la véritable vie de la planète était clandestine. Quelque part dans les Royaumes, oui, mon cher Biron, quelque part, cette planète existe toujours, et ses habitants ne craignent pas les Tyranni, et un jour ils vont les détruire, comme ils auraient détruit ce vaisseau si son équipage avait encore été en vie.

Biron sentit son cœur bondir de joie. Un moment durant, il ne demanda qu’à croire.

Peut-être était-ce vrai, après tout. Peut-être !


11

<p>11</p>

Et peut-être pas !

Biron reprit la parole :

— Comment avez-vous appris que c’était un arsenal ? Combien de temps êtes-vous resté sur cette planète ? Que vous ont-ils montré ?

— Je n’ai pas eu droit à une visite guidée ! s’emporta Gillbret. Bon. Je vais essayer de vous dire ce qui s’est passé. J’étais dans un état terrible, en arrivant là-bas. J’avais eu tellement peur – ce n’est pas drôle d’être perdu en plein espace, croyez-moi – que j’avais à peine mangé, et je devais avoir une mine épouvantable.

« J’ai donné mon identité – enfin, plus ou moins – et ils m’ont emmené sous terre, avec le vaisseau, bien entendu. Cela leur donnait l’occasion d’étudier les techniques spatiales tyranniennes. Ils m’ont mis dans une sorte d’hôpital.

— Mais qu’avez-vous vu, oncle Gil ? insista Artémisia.

— Il ne vous en a jamais parlé ? interrompit Biron.

— Non.

Gillbret ajouta :

— Je n’en ai jamais parlé à personne. Dans cet hôpital, donc, j’ai vu des laboratoires de recherche dépassant de loin ce que nous avons de mieux sur Rhodia. Au passage, j’ai vu également des usines métallurgiques. Les vaisseaux qui m’avaient capturé ne ressemblaient d’ailleurs à rien de ce que je connaissais.

« Je ne me souviens plus de tous les détails, mais c’était tellement évident qu’il ne m’est jamais arrivé d’en douter. Pour moi, c’est le « monde rebelle », et je sais qu’un jour, des essaims de vaisseaux en partiront pour attaquer les Tyranni et que les mondes assujettis se rallieront aux chefs de la rébellion. Et depuis ce temps-là, j’attends. Chaque année, au jour de l’An, je me dis : ce sera peut-être pour cette année. Et chaque fois aussi, j’espère que cela tardera encore un peu, dans mon désir de partir les rejoindre pour participer à l’attaque finale.

« Je suppose, continua-t-il avec un rire amer, que les gens auraient été bien amusés s’ils avaient su ce qui se passait dans ma tête pendant toutes ces années. Dans ma tête, imaginez. Comme vous le savez, on ne m’a jamais pris trop au sérieux…

— Mais tout cela date d’il y a vingt ans, dit Biron. Et ils n’ont toujours pas attaqué, n’est-ce pas ? Ils n’ont donné aucun signe de vie. On n’a pas signalé de vaisseaux inconnus. Il n’y a pas eu d’incidents. Et vous continuez à croire…

— Absolument ! éclata Gillbret. Il faut bien vingt ans pour monter une révolte contre une planète qui domine cinquante systèmes. A l’époque, ils commençaient seulement à s’organiser. Depuis, leur réseau clandestin a dû s’étendre à toute la planète, et ils ont dû fabriquer des vaisseaux et des armes plus perfectionnés encore, et entraîner davantage d’hommes.

« Ce n’est que dans les films d’espionnage qu’un pays se soulève d’un instant à l’autre ; qu’une arme nouvelle est inventée, mise au point et utilisée en l’espace de trois jours. Ces choses prennent du temps, Biron ; les rebelles savent que, avant de passer à l’attaque, tout doit être prêt. Ils ne pourront pas se permettre de frapper une seconde fois.

« Et qu’appelez-vous des « incidents » ? Des navires Tyranniens ont disparu sans laisser de traces. L’espace est grand, et ils ont pu se perdre, certes, mais s’ils avaient été capturés ou détruits par les rebelles ? Vous vous souvenez de l’affaire du Sans Répit, il y a deux ans. Il avait signalé un objet inconnu suffisamment proche pour être détecté par le massomètre, et ensuite, ce fut le silence. Un météorite ? Qui peut en être certain ?

« Les recherches ont duré des mois, mais on ne l’a jamais retrouvé. A mon avis, il est aux mains des rebelles. Le Sans Répit était un modèle expérimental, exactement ce qui pouvait les intéresser.

— Pourquoi n’êtes-vous pas resté avec eux ? demanda Biron.

— Pensez-vous que je ne le désirais pas ? Mais je n’avais pas une chance. Je les ai entendu parler pendant qu’ils me croyaient inconscient, ce qui m’a permis d’en apprendre davantage. Ils en étaient effectivement au tout début, et il eût été tragique qu’on les découvrît. Ils savaient que j’étais Gillbret oth Hinriad ; même si je ne le leur avais pas dit, il y avait à bord suffisamment de documents le prouvant. Ils savaient donc que si je ne revenais pas à Rhodia, on entreprendrait des recherches de grande envergure.

« Comme ils ne pouvaient pas courir ce risque, il fallait que je retourne à Rhodia. Et ils s’en sont chargés.

— Quoi ! s’écria Biron. C’était courir un risque encore bien plus élevé ! Comment s’y sont-ils pris ?

— Je l’ignore. (Gillbret passa ses longs doigts dans ses cheveux grisonnants, les yeux vagues, perdu dans les profondeurs de sa mémoire.) Je l’ignore réellement. Ils ont dû m’endormir. Je ne me souviens absolument de rien. Lorsque j’ai rouvert les yeux j’étais à bord du Vampire, dans l’espace, à faible distance de Rhodia.

— Les deux cadavres étaient toujours fixés à la coque ? demanda Biron.

— Bien sûr.

— Y avait-il un indice quelconque prouvant que vous aviez été sur la « planète rebelle », comme vous l’appelez ?

— Pas le moindre, excepté mes souvenirs.

— Comment saviez-vous que vous étiez près de Rhodia ?

— Je ne le savais pas encore ; le massomètre indiquait la proximité d’une planète, voilà tout. Je me suis servi de nouveau de la radio, et des vaisseaux, Rhodiens cette fois, sont venus me chercher. J’ai raconté mon histoire au commissaire Tyrannien de l’époque, avec toutes les modifications appropriées, et sans dire un mot du monde rebelle, bien entendu. Je suis allé, même, jusqu’à préciser que le météorite nous avait frappé après le dernier Saut ; je n’étais pas sensé savoir que les vaisseaux Tyranniens pouvaient effectuer les Sauts automatiquement.

— A ce propos, d’ailleurs, pensez-vous que les rebelles aient découvert ce petit fait ? Le leur avez-vous dit ?

— Non, je n’en ai pas eu l’occasion. J’y suis resté si peu de jours, et encore étais-je inconscient la plupart du temps. Ils s’en sont peut-être aperçus par eux-mêmes en examinant le Vampire.

Biron regarda l’écran donnant une image de l’extérieur. A en juger par l’immobilité de l’image, ils étaient vissés en un point fixe de l’espace. Le Sans Remords se déplaçait à la vitesse de vingt mille kilomètres à l’heure, mais qu’était-ce comparé aux distances cosmiques ? Les étoiles à la lumière crue et dure étaient parfaitement immobiles, et elles semblaient douées d’une qualité hypnotique.

— Alors, Gillbret, où allons-nous ? Je suppose que vous ne savez toujours pas où se trouve ce monde rebelle ?

— Non, je ne le sais pas, mais je connais quelqu’un qui doit le savoir. Oui, ajouta-t-il avec enthousiasme, je suis pratiquement certain qu’il le sait.

— Qui est-ce ?

— L’Autarque de Lingane.

— Lingane… ? (Biron plissa le front. Il avait déjà entendu ce nom quelque part, mais ne se souvenait plus dans quel contexte.) Pourquoi lui ?

— Lingane est le royaume que les Tyranni ont vaincu en dernier. Il n’est pas, comment dire… aussi « pacifié » que les autres. C’est logique, n’est-ce pas ?

— Sans doute. Mais jusqu’à quel point, exactement ?

— S’il vous faut une raison supplémentaire, il y a votre père.

— Mon père ? (Il avait presque oublié que son père était mort. Un instant il le revit, comme il avait été, grand et plein de vitalité, puis il se souvint et un froid de glace l’envahit.) Mon père ? répéta-t-il. Que vient-il faire là-dedans ?

— Il était venu au Palais, il y a six mois, et j’avais cru comprendre ce qu’il voulait. En… surprenant certaines de ses conversations avec mon cousin Hinrik.

— Oh, oncle Gil ! s’exclama Artémisia avec reproche.

— Oui, ma chérie ?

— Vous n’avez pas le droit d’épier les conversations privées de papa.

Gillbret haussa les épaules.

— Je le sais bien, mais c’était amusant. Et de plus, utile.

Biron l’interrompit avec une excitation croissante :

— Attendez. Vous avez bien dit qu’il était à Rhodia il y a six mois ?

— Oui.

— Dites-moi, pendant son séjour, a-t-il eu accès aux collections Primitivistes du Directeur ? Il possédait une importante bibliothèque consacrée à la Terre et à son histoire, n’est-ce pas ?

— La plus importante, même ! Elle est célèbre, et les visiteurs de marque y ont généralement accès, s’ils sont intéressés. Ce n’est pas souvent le cas, d’ailleurs, mais votre père l’était. Je me souviens parfaitement qu’il y a passé une journée entière.

Cela coïncidait parfaitement. Il y avait six mois environ que son père lui avait demandé son aide.

— Vous devez bien connaître cette bibliothèque, j’imagine ?

— Evidemment.

— Contient-elle une preuve quelconque qu’il existe sur Terre un document d’une grande valeur militaire ?

L’expression de Gillbret était éloquente : il n’en savait visiblement rien.

Biron insista :

— A un moment donné, dans les derniers siècles de la Terre préhistorique, un tel document a dû exister. Je peux seulement vous dire que mon père le considérait comme l’objet le plus précieux – et le plus dangereux – de toute la Galaxie. Je devais tenter de le lui ramener, mais comme vous le savez, j’ai dû quitter la Terre précipitamment. Et de toute façon… (Sa voix s’altéra)… mon père était déjà mort.

Le visage de Gillbret était resté sans expression.

— Je ne vois absolument pas, dit-il.

— Vous ne me comprenez pas. Mon père m’en a parlé pour la première fois il y a six mois. Il a sûrement découvert son existence au cours de ses recherches dans la bibliothèque de Rhodia. Puisque vous la connaissez si bien, vous devriez pouvoir me dire ce qu’il y a trouvé !

Gillbret ne put que secouer la tête.

— Tant pis, dit Biron. Continuez.

— J’ai entendu votre père et mon cousin parler de l’Autarque de Lingane. Et, en dépit des prudentes circonlocutions de votre père, Biron, il était évident que l’Autarque se trouvait à la tête de la conspiration.

« Par la suite (il hésita un instant) Hinrik reçut une délégation de Lingane, conduite par l’Autarque lui-même. Et… et je lui ai parlé du monde rebelle.

— Il y a un instant, vous affirmiez n’en avoir parlé à personne, dit Biron.

— Sauf à l’Autarque. Il fallait que j’apprenne la vérité.

— Et que vous a-t-il dit ?

— Pratiquement rien. Il a été très prudent, ce qui est normal. Il me connaissait à peine ; je pouvais être un agent des Tyranni. Mais il n’a pas entièrement fermé la porte. En tout cas, c’est notre seule piste.

— Si vous le dites. Soit, allons à Lingane. Ce ne sera pas pire qu’ailleurs, je suppose.

Le fait d’avoir parlé de son père l’avait déprimé et le reste le laissait plutôt indifférent.

Pourquoi pas Lingane, après tout ?


* * *

Pourquoi pas Lingane ! Facile à dire. Mais comment diriger le vaisseau sur un microscopique point lumineux situé à trente-cinq années-lumière. Trois cents trillions de kilomètres ! Un trois suivi de quatorze zéros. A leur allure actuelle, il leur faudrait plus de deux millions d’années pour y parvenir.

Biron feuilleta avec désespoir l’Ephéméride Galactique. Des dizaines de milliers d’étoiles y étaient citées, leur position étant déterminée par une série de trois chiffres, symbolisés par les lettres grecques ρ (rô), O (thêta) et φ (phi), désignant respectivement la distance au centre de la Galaxie, exprimée en parsecs ; l’angle par rapport au Plan Galactique Standard (autrement dit la ligne tracée du centre de la Galaxie au soleil de la planète Terre) ; et l’angle entre le Plan Standard et le plan perpendiculaire de la lentille Galactique, exprimés en radians. A l’aide de ces trois coordonnées, il était possible de localiser avec précision une étoile dans l’immensité de l’espace.

Tout ceci, bien entendu, pour une date donnée. En plus de la position standard de l’étoile pour une date fictive servant de base de calcul, il fallait tenir compte du déplacement de l’étoile, en termes de direction et de vitesse. Correction mineure, sans doute, mais indispensable. Un million de kilomètres, c’est peu comparé aux distances interstellaires, mais pour un vaisseau spatial, c’est un long chemin à parcourir.

De plus, il fallait tenir compte de la propre position du vaisseau, calculable d’après les indications du massomètre, indiquant le chemin à parcourir depuis Rhodia ou, plus exactement, le soleil de Rhodia, dont, à cette distance, le champ de gravitation éclipsait celui de ses planètes. La direction dans laquelle ils se déplaçaient par rapport au Plan Galactique Standard était moins facile à déterminer. Biron dut localiser deux étoiles connues, autres que le soleil de Rhodia. Connaissant leur position apparente et la distance les séparant du soleil de Rhodia, il put alors calculer la position effective de leur vaisseau.

Ses calculs n’étaient pas d’une précision absolue, mais en pratique, il était certain que cela suffirait. Connaissant sa propre position et celle du soleil de Lingane, il ne lui restait plus qu’à régler la direction et la puissance de la poussée hyperatomique.

Biron se sentait seul et tendu. Tendu, pas effrayé ! Il rejetait ce mot ! Mais très tendu, oui. Il calculait les éléments du Saut en tenant compte d’un délai de six heures ; il y tenait pour vérifier une fois de plus ses calculs et, peut-être, pour faire un petit somme, dont il avait bien besoin. Il s’était, comme il l’avait dit, installé une couchette dans un coin de la salle de pilotage.

Les deux autres devaient être dans la cabine, en train de dormir. Il se félicitait justement de pouvoir travailler sans que personne ne vînt l’embêter, mais ce fut le cœur battant qu’il leva la tête en entendant approcher le bruit de deux pieds nus.

— Bonjour. Pourquoi ne dormez-vous pas ?

Artémisia hésitait sur le pas de la porte.

— Je peux entrer ? demanda-t-elle d’une petite voix. Cela ne vous gêne pas dans votre travail ?

— Cela dépend de ce que vous venez faire.

— J’essaierai d’être bien sage.

Elle semblait presque trop humble, pensa-t-il avec méfiance ; il ne devait pas tarder à en apprendre la raison.

— J’ai terriblement peur, dit-elle. Pas vous ?

Il aurait voulu répondre : non, pas du tout, mais contrairement à sa volonté, il eut un sourire timide et dit :

— Un peu, oui.

Curieusement, cela la réconforta. Elle s’agenouilla à ses côtés et regarda les gros volumes ouverts devant lui, ainsi que les feuilles remplies de calculs.

— Il y avait tous ces livres à bord ?

— Bien sûr ! Impossible de piloter, autrement.

— Vous comprenez tout ce qu’il y a dedans ?

— Non, pas tout, malheureusement. Mais suffisamment, j’espère. Nous devons effectuer des Sauts jusqu’à Lingane, vous savez.

— C’est difficile ?

— Non, si on connaît les chiffres – qui sont là-dedans – et si on a l’expérience des commandes, que je n’ai pas. Par exemple, il faudrait en principe faire plusieurs Sauts, mais je vais essayer d’y arriver en un seul, parce que c’est moins compliqué, bien que ce soit un gros gaspillage d’énergie.

Il ne devrait pas lui dire tout cela : pourquoi l’effrayer inutilement ? Et si elle commençait à avoir réellement peur, il serait encore bien plus difficile de la maîtriser. Mais il voulait se décharger d’une partie de ce qui le tourmentait, en le partageant avec quelqu’un.

— Oui, il y a des choses que j’ignore. Par exemple, quelle est la densité de masse entre ici et Lingane – cette densité qui contrôle la courbure de l’univers. En théorie, d’après certaines quantités types données dans l’Ephéméride, on devrait pouvoir calculer ses propres corrections. Mais si jamais nous croisions un super-géant à moins de dix années-lumière, nous ne saurions plus où nous allons. Je ne suis même pas certain de m’être servi correctement de l’ordinateur.

— Que pourrait-il se passer dans ce cas ?

— Nous pourrions, par exemple, effectuer notre rentrée dans l’espace normal trop prés du soleil du Lingane.

Elle ferma un moment les yeux pour réfléchir, puis dit :

— Vous ne pouvez pas savoir comme je me sens mieux.

— Après ce que je viens de vous dire ?

— Bien sûr. Dans ma couchette, je me sentais totalement perdue dans ce vide infini. Maintenant, je sais que nous allons dans une direction précise, et que ce vide est sous notre contrôle.

Biron était heureux de la voir tellement changée.

— Je me demande si nous le contrôlons vraiment.

— Mais si ! Je suis certaine que vous savez manier ce vaisseau.

« Après tout, se dit Biron, elle a peut-être raison. »

Artémisia s’était assise par terre en repliant ses longues jambes. Elle n’avait sur elle que de légers sous-vêtements, ce dont Biron était vivement conscient, bien qu’elle ne parût pas s’en apercevoir.

— Je me sentais tellement bizarre dans ma couchette, reprit-elle. Presque comme si je flottais. Ça me faisait peur aussi. Chaque fois que je me retournais, je faisais un petit bond, puis redescendais lentement, comme s’il y avait dans l’air des ressorts qui me retenaient.

— Vous n’étiez quand même pas dans une des couchettes du haut ?

— Oh si. En bas, je souffre de claustrophobie, avec un autre matelas à quelques centimètres au-dessus de ma tête.

Biron éclata de rire.

— Cela explique tout. La gravité du vaisseau diminue au fur et à mesure que l’on se rapproche de la coque. Dans la couchette du haut, vous pesez sans doute quinze ou vingt kilos de moins qu’en bas. Avez-vous jamais voyagé sur un grand paquebot spatial ?

— Une seule fois. En accompagnant papa à Tyrann, l’année dernière.

— Sur ces paquebots, c’est le contraire. La gravité est dirigée vers l’extérieur, et l’axe central du vaisseau est toujours le « haut », où qu’on se trouve. C’est pourquoi les moteurs de ces géants sont installés en apesanteur, dans un cylindre placé selon l’axe central.

— Il doit falloir une énergie folle pour maintenir une gravité artificielle ?

— Suffisamment pour alimenter une petite ville.

— Nous ne risquons pas de nous trouver à court de carburant ?

— Ne vous faites pas de bile pour cela. Les réacteurs des vaisseaux opèrent la conversion totale de la masse en énergie. Avant que nous soyons à court de carburant, la coque sera usée depuis longtemps.

Elle lui faisait face, et il remarqua qu’elle s’était démaquillée ; ce n’avait pas dû être facile, avec rien qu’un mouchoir et une goutte d’eau. Ce n’était d’ailleurs nullement à son désavantage ; sa peau fine et claire contrastait merveilleusement avec ses cheveux et ses yeux noirs. Biron remarqua également que son regard était à la fois doux et ardent.

Le silence déjà avait duré un petit peu trop longtemps. Il se hâta de dire quelque chose.

— Vous ne voyagez pas beaucoup, j’ai l’impression ? Puisque vous n’êtes allée qu’une seule fois en paquebot…

— C’était une fois de trop, dit-elle avec amertume. Si nous n’étions pas allés à Tyrann, cet ignoble chambellan… oh, je préfère ne pas en parler.

Biron n’insista pas.

— C’est plutôt rare, quand même ? Je veux dire, de voyager aussi peu ?

— Hélas, non. Père est toujours par monts et par vaux, visites officielles, inaugurations d’expositions agricoles ou autres, pose de premières pierres… Il fait en général un discours qu’Aratap écrit pour lui. Quant à nous autres, plus nous restons au Palais, plus les Tyranni sont contents. Pauvre Gillbret ! L’unique fois où il a quitté Rhodia, c’était pour représenter père au couronnement du Khan. Ils ne l’ont plus jamais laissé remettre les pieds sur un vaisseau.

Les yeux baissés, elle froissait d’un air absent la manche de Biron.

— Biron… dit-elle.

— Oui… Arta ?

Il avait eu du mal à se servir de ce diminutif, mais avait quand même fini par y réussir.

— Croyez-vous que l’histoire d’oncle Gil soit vraie ? Je me demande si elle ne sort pas de son imagination. Cela fait longtemps qu’il se morfond sous la tutelle des Tyranni, et il n’a jamais rien pu faire contre eux, sauf, bien entendu, ses petits trafics d’espionnage. Mais ce sont des enfantillages, et il le sait fort bien. Il a pu bâtir cette histoire au fil des années, et finir par y croire. Je le connais, vous savez.

— C’est bien possible, mais attendons la suite. Nous sommes en route pour Lingane, n’est-ce pas ?

Ils étaient si près qu’il aurait pu la prendre dans ses bras et l’embrasser.

Et il le fit.

Ce fut une rupture de continuité totale. L’instant d’avant, ils bavardaient de gravité artificielle et de Gillbret, et soudain, elle était dans ses bras, douce et soyeuse, et ses lèvres aussi étaient douces et soyeuses sur les siennes.

Son premier réflexe fut de dire qu’il était désolé, de trouver un tas d’excuses stupides, mais lorsqu’il s’éloigna un peu et voulut parler, elle n’eut aucun mouvement de retrait et resta blottie contre lui, les yeux toujours fermés.

Il ne dit donc rien du tout, mais l’embrassa de nouveau, et cette fois, il savait que c’était la meilleure chose qu’il pouvait faire.

Elle finit par parler, d’une voix rêveuse :

— Tu n’as pas faim ? Je vais faire réchauffer un peu de concentré et te l’apporter. Si tu veux dormir, ensuite, je jetterai un coup d’œil pour voir si tout va bien. Et… et je devrais quand même mettre quelque chose sur moi.

Au moment de sortir, elle se retourna.

— Une fois qu’on y est habitué, le concentré est vraiment très bon. Merci de nous en avoir procuré.

Curieusement, ce fut cela, plus encore que les baisers, qui consacra la paix entre eux.

Lorsque Gillbret arriva, bien plus tard, il ne manifesta aucune surprise en voyant Biron et Artémisia engagés dans une conversation à bâtons rompus. Il ne haussa pas non plus les sourcils en voyant que Biron avait passé son bras autour de la taille de sa nièce.

— Alors, Biron, dit-il. Quand faisons-nous le Saut ?

— Dans une demi-heure.

La demi-heure s’écoula lentement. Les commandes étaient préréglées. La conversation languit, puis s’éteignit.

L’heure zéro arrivée, Biron prit sa respiration, puis bascula un levier, en mettant toute son attention à ce qu’il faisait.

Ce ne fut pas comme sur le paquebot : le Sans Remords était un tout petit vaisseau. Biron se sentit basculer en arrière, et pendant une fraction de seconde, l’univers fut sur le point de s’écrouler.

Et tout redevint solide et rassurant.

Sur l’écran, les étoiles avaient changé. Biron fit tourner le navire sur lui-même, et la voûte de l’espace défila sous leurs yeux. Finalement, une étoile apparut, d’un blanc brillant ; une petite sphère brûlante, déjà bien plus qu’un point. Biron stabilisa le vaisseau et dirigea le télescope dans cette direction, en branchant le spectroscope.

Après l’avoir observé un moment, il rouvrit l’Ephéméride et consulta la colonne « caractéristiques spectrales ». Puis il se leva du fauteuil de pilotage.

— C’est encore trop loin ; il va falloir s’en approcher doucement. Mais de toute façon, c’est bien le soleil de Lingane.

C’était le premier Saut qu’il eût jamais effectué, et il était réussi.


12

<p>12</p>

L’Autarque de Lingane réfléchit ; ses traits impassibles et froids étaient tendus sous l’effort de la pensée.

— Et vous avez attendu quarante-huit heures pour m’en avertir.

Rizzett lui répondit sans détours :

— Il n’y avait aucune raison de vous le dire plus tôt. Si nous vous bombardions de mille faits plus ou moins superflus, la vie vous deviendrait un fardeau insupportable. Nous n’avons décidé de vous en parler que parce que nous ne trouvons aucune explication. C’est bizarre et, dans notre position, nous ne pouvons nous permettre rien de tel.

— Répétez-moi tout, en détail.

L’Autarque s’assit sur l’appui de la fenêtre et regarda au-dehors d’un air songeur. La fenêtre en elle-même était sans doute la particularité la plus remarquable de l’architecture Linganienne. De taille modeste, elle était fixée en retrait d’un profond appui qui allait en se rétrécissant. D’une très grande épaisseur, limpide comme le cristal, et d’une courbure de précision optique, c’était, davantage qu’une fenêtre, une énorme lentille captant la lumière venue de toutes les directions, transformant le paysage en un vaste panorama miniature.

De toutes les fenêtres du Manoir de l’Autarque, on avait ainsi une vue embrassant la moitié de l’horizon et s’étendant du zénith au nadir. Les bords donnaient une légère distorsion, certes, mais cela ne faisait qu’ajouter au charme de ce spectacle : l’animation microscopique de la ville, les orbites incurvées des vaisseaux stratosphériques en forme de croissant. On s’y habituait tellement qu’il eût semblé anormal d’ouvrir ces fenêtres pour laisser entrer la plate et prosaïque réalité. Lorsque la position du soleil aurait rendu l’intensité lumineuse insupportable, le verre deviendrait automatiquement filtrant par un phénomène dépolarisation.

Certes, la théorie qui veut que l’architecture d’une planète reflète sa place dans la Galaxie, était amplement confirmée dans le cas de Lingane.

Comme ses fenêtres, Lingane était petite mais commandait un vaste panorama. C’était une « planète-Etat » dans une Galaxie qui avait, dans l’ensemble, largement dépassé ce stade d’organisation socio-économique. Alors que la plupart des unités politiques étaient des agglomérations de plusieurs systèmes stellaires, Lingane demeurait ce qu’elle était depuis des siècles : un monde habité, unique et isolé. Ce qui ne l’empêchait pas d’être riche. En fait, il eût semblé inconcevable que Lingane ne le fût pas.

Il est difficile d’expliquer pourquoi la position d’un monde dans l’espace en fait le pivot central de nombreux itinéraires interstellaires, une escale entre deux Sauts, devenue indispensable, ne serait-ce que pour des raisons d’économie. Tout dépend de la distribution des mondes habités dans cette région de l’espace, distribution qui dépend elle-même de la répartition des mondes habitables, ainsi que de l’ordre dans lequel ces derniers sont colonisés et de la rapidité de leur évolution.

Lingane découvrit fort tôt ses potentialités, et ce fut le tournant décisif de son histoire. Il ne suffit pas d’occuper une position stratégique – encore faut-il savoir l’exploiter. Lingane s’appropria nombre de petits planétoïdes en principe inhabitables, mais idéaux pour installer des stations de ravitaillement. On y trouvait tout ce dont un vaisseau pouvait avoir besoin, depuis des pièces de rechange pour les moteurs hyperatomiques jusqu’aux plus récents livres enregistrés. Peu à peu, ces stations devinrent d’importants centres commerciaux. De tous les Royaumes Nébulaires, arrivaient fourrures, minerais, céréales, viandes, bois de charpente – et des Royaumes de l’Intérieur machines, médicaments, produits finis de toute espèce.

De sorte que, ainsi que ses fenêtres, la petite Lingane était ouverte sur tout l’univers. C’était une planète seule, mais elle était prospère.

Sans se détourner du panorama, l’Autarque dit :

— Commencez par le navire postal, Rizzett. Où a-t-il rencontré ce croiseur pour la première fois ?

— A moins de deux cent mille kilomètres de Lingane. Les coordonnées exactes sont sans importance, mais le croiseur Tyrannien était déjà en orbite autour de la planète. Depuis, ils sont sous surveillance.

— Comme s’il n’avait pas l’intention de se poser, mais qu’il attendait quelque chose ?

— Oui.

— Impossible de savoir depuis quand il était sur cette orbite ?

— Je le crains. Personne ne les avait vus auparavant ; nous avons fait une enquête approfondie à ce sujet.

— Fort bien, dit l’Autarque. Passons à autre chose. Ils ont arrêté le courrier postal, ce qui constitue une violation de notre Traité d’Association avec Tyrann.

— Je doute qu’il y ait des Tyranni à bord. Ils agissent plutôt comme des hors-la-loi, ou des prisonniers en fuite.

— Peut-être veulent-ils nous le faire croire. En tout état de cause, leur seule action précise fut, si je ne m’abuse, de demander que l’on me porte un message, à moi personnellement.

— Un message personnel pour l’Autarque, c’est exact.

— Rien d’autre ?

— Rien.

— Ils n’ont pas tenté de pénétrer dans le navire postal ?

— Non. Toutes les communications se sont faites par vidéo ; la capsule postale a été projetée dans l’espace à une distance de trois kilomètres et captée par le filet du navire postal.

— Ont-ils communiqué en phonie uniquement, ou aussi en visuel ?

— En visuel, nouveau détail important. Plusieurs personnes ont décrit le porte-parole comme un jeune homme « d’allure aristocratique », quoi qu’il faille entendre par là.

L’Autarque serra lentement le poing.

— Tiens ! Et l’on n’a pas pris de photo-impression de son visage ? C’était une erreur.

— Malheureusement, le capitaine du courrier ne pouvait pas prévoir que cela aurait une importance. Si cela en a une, d’ailleurs ! Est-ce que tout cela signifie quelque chose pour vous, sire ?

L’Autarque laissa cette question sans réponse.

— Et c’est cela le message ?

— Exactement. Un extraordinairement important message composé d’un seul mot, que nous étions censés vous remettre immédiatement. Ce que nous n’avons pas fait, bien entendu. Ç’aurait pu être une capsule à fission, par exemple. Des hommes ont été tués de cette façon.

— Oui, et des Autarques aussi, dit l’Autarque. Il n’y a rien que le mot « Gillbret ». Gillbret, rien d’autre…

L’Autarque conservait une apparence de calme et d’indifférence, mais il commençait à ressentir une légère incertitude, et il avait horreur de l’incertitude. Il détestait tout ce qui le rendait conscient de ses limites. Un Autarque ne devait pas faire preuve d’impuissance, et sur Lingane, il ne connaissait de limites que celles que lui imposait la nature humaine.

Lingane n’avait pas toujours eu un Autarque. Au début, la planète était gouvernée par des dynasties de princes-marchands. Les barons qui avaient établi les premières stations de ravitaillement interplanétaires formaient l’aristocratie de l’Etat. Ne possédant que peu de terres, ils ne pouvaient entrer en compétition avec les Ranchers et Seigneurs agraires des mondes voisins. Mais, une fois qu’ils avaient amassé des sommes considérables, ils pouvaient acheter aussi leurs Ranchs et leurs Manoirs.

Lingane connut les conséquences inévitables d’un tel gouvernement – ou manque de gouvernement. Le pouvoir passait d’une famille à l’autre. Les perdants étaient exilés, puis revenaient pour faire valoir leurs droits. Ce n’étaient qu’intrigues et révolutions de palais, et si le Directorat de Rhodia était l’exemple proverbial de la stabilité, Lingane était celui du désordre et de l’instabilité. « Inconstant comme Lingane », disait-on.

Le résultat était prévisible. Tandis que les planètes voisines s’unissaient en de puissants groupements politiques, les luttes intestines de Lingane devenaient de plus en plus coûteuses et dangereuses, et la majorité de la population était prête à tout pour retrouver le calme et la stabilité. Elle échangea donc une ploutocratie pour une autocratie, et ne perdit que peu de liberté dans le processus. Le pouvoir détenu par plusieurs se retrouva entre les mains d’un seul, mais presque toujours, celui-là était délibérément bienveillant envers le peuple, car il avait besoin de son appui contre les marchands, qui ne s’étaient jamais résignés à cette nouvelle situation.

Sous le nouveau régime, Lingane devint plus riche et plus forte. Même les Tyranni, alors à l’apogée de leur puissance, avaient été immobilisés trente ans auparavant – non pas vaincus, mais pas réellement vainqueurs. Et l’effet en avait été permanent. Ils n’avaient pas conquis une seule planète depuis.

Les autres planètes des Royaumes Nébulaires étaient de simples vassales des Tyranni, tandis que Lingane était un « Etat associé », en théorie un « allié » de Tyrann, avec des droits garantis par un Traité d’Association.

L’Autarque n’était pas dupe de la situation. Les chauvinistes de la planète pouvaient se complaire dans une illusion de liberté, mais il savait que la menace Tyranienne était toujours présente, et qu’il la tenait tout juste à bout de bras, grâce à ses efforts constants. Tout juste.

Et maintenant, l’étreinte de l’ours allait peut-être se resserrer. Evidemment, il lui avait donné un excellent prétexte. L’organisation qu’il avait montée, pour inefficace qu’elle fût, justifiait amplement une action punitive de la part des Tyranni. Et légalement, ils seraient dans leur droit.

Ce croiseur mystérieux était-il un premier pas dans le sens d’un nouveau contrôle Tyrannien ?

— A-t-on placé ce vaisseau sous bonne garde ? demanda l’Autarque.

— Je vous ai dit que nous les surveillions. Deux de nos cargos (Il eut un clin d’œil amusé) se maintiennent à portée de massomètre.

— Qu’en pensez-vous, personnellement ?

— Je me le demande. Le seul Gillbret que je connaisse de réputation est Gillbret oth Hinriad de Rhodia. Avez-vous été en relations avec lui ?

— Je l’ai rencontré lors de ma dernière visite à Rhodia.

— Vous ne lui avez évidemment rien dit ?

— Evidemment.

Rizzett fronça les sourcils.

— Je craignais qu’il n’y ait eu un certain manque de prudence de votre part, et un manque de prudence égal de Gillbret à l’égard des Tyranni – les Hinriades sont d’une couardise notoire depuis quelques décennies. Bref, que ce vaisseau soit un piège, et qu’ils espèrent que vous vous trahirez.

— J’en doute. Le moment me paraît curieusement choisi. Cela fait plus d’un an que je suis absent de Lingane. Je suis arrivé la semaine dernière, je repars dans peu de jours, et ce message me parvient au seul moment où il soit possible de m’atteindre.

— Il peut s’agir d’une coïncidence.

— Je ne crois pas aux coïncidences. En fait, il existe une seule possibilité pour que tout ceci ne soit pas une coïncidence. Je vais par conséquent rendre visite à ce vaisseau. Seul.

— Impossible, sire !

Rizzett portait une petite cicatrice juste au-dessus de la tempe droite, et cette cicatrice devint soudain d’un rouge violacé.

— Vous me l’interdisez ? demanda l’Autarque sèchement.

Rizzett baissa la tête :

— A vos ordres, sire.


* * *

A bord du Sans Remords, l’attente devenait de plus en plus déplaisante. Depuis deux jours entiers, ils étaient sur orbite.

Gillbret regarda longuement le tableau de bord.

— N’avez-vous pas l’impression qu’ils ont bougé ?

Biron leva un instant les yeux ; il se rasait, utilisant avec circonspection le spray érosif Tyrannien.

— Non, dit-il, ils ne bougent pas. Ils nous surveillent, rien de plus.

Il se concentra sur la région difficile de la lèvre supérieure, et fit la grimace en sentant le goût acidulé du spray sur sa langue. Les Tyranniens s’en servaient avec une grâce presque poétique, née d’une longue habitude. C’était le meilleur moyen de rasage non permanent ; en fait, une fine poudre abrasive sous pression, qui supprimait les poils sans léser la peau. Toutefois, Biron avait des doutes. L’on disait – vérité ou médisance ? — que les Tyranni étaient particulièrement sujets au cancer de la face. Biron se demanda un instant s’il ne devrait pas se faire dépiler de façon permanente, mais rejeta aussitôt cette idée. D’un jour à l’autre, la moustache ou les favoris pouvaient revenir à la mode.

Biron se regardait dans le miroir, se demandant comment cela lui irait, lorsque Artémisia approcha sur la pointe des pieds.

— Je croyais que tu voulais dormir ?

— J’ai dormi un moment, mais je me suis réveillé.

Il la regarda en souriant. Elle lui caressa tendrement la joue.

— Qu’elle est douce. On croirait que tu as seize ans.

Il lui embrassa la main.

— Mmm, à ta place, je me méfierais.

— Ils nous surveillent toujours ?

— Toujours, oui. Ce que c’est ennuyeux, ces intermèdes où l’on ne peut qu’attendre en se faisant de la bile.

— Je ne trouve pas cela ennuyeux du tout.

— Bien sûr, Arta, mais je ne parlais pas dans ce sens-là.

— Pourquoi n’atterrissons-nous pas sur Lingane sans nous occuper d’eux ?

— Nous y avons pensé, mais nous ne tenons pas à courir ce risque. Pas avant que nos réserves d’eau aient baissé, en tout cas.

— Et moi, je vous dis qu’ils bougent ! intervint Gillbret.

Biron alla regarder les témoins du massomètre.

— Vous avez peut-être raison.

Il s’assit devant l’ordinateur et fit rapidement quelques calculs.

— Non, Gillbret, les deux vaisseaux n’ont pas bougé relativement à nous. Ils sont toujours à quelque huit mille kilomètres. Ce qui a influencé le massomètre, c’est qu’un troisième vaisseau est venu se joindre à eux.

Il vérifia de nouveau les indications des témoins.

— Maintenant j’ai bien l’impression qu’ils approchent. Pensez-vous pouvoir vous mettre en contact avec eux, Gillbret ?

— Je peux essayer.

— Allez-y, alors. En phonie seulement. Pas d’image tant que nous ne saurons pas ce qui se trame.

La dextérité de Gillbret était stupéfiante. Il devait avoir un talent inné pour l’électronique. Contacter un minuscule point dans l’espace avec une étroite onde porteuse reste une tâche difficile, où les instruments ne peuvent entièrement suppléer au talent de l’opérateur. Il connaissait en tout et pour tout la distance du vaisseau, qui pouvait être fausse de plusieurs centaines de kilomètres, ainsi que deux angles, eux aussi fort imprécis.

Restait un volume d’environ quinze millions de kilomètres cubes, dans lequel le vaisseau se trouvait en théorie. Le reste était question de jugé. On dit parfois qu’un opérateur expérimenté « sent » en maniant les commandes de combien il a raté sa cible. Scientifiquement, cette théorie est évidemment absurde, mais il semble parfois qu’aucune autre explication n’est possible.

Au bout de dix minutes, une lampe-témoin s’alluma. Le Sans Remords émettait et recevait.

Dix autres minutes plus tard, Biron put enfin se détendre.

— Ils vont nous envoyer un homme à bord.

— Faut-il les y autoriser ? demanda Artémisia.

— Pourquoi pas ? Un homme seul ? Nous sommes armés.

— Leur vaisseau va s’approcher dangereusement.

— Nous avons un croiseur Tyrannien, Arta. Nous sommes trois à cinq fois plus rapides qu’eux, même s’ils ont le meilleur navire militaire dont Lingane dispose ; leur fameux Traité d’Association prévoit de nombreuses restrictions. De plus, nous avons cinq atomiseurs de gros calibre.

— Tu sais donc t’en servir, Biron ? Je ne l’aurais jamais cru !

Biron adorait qu’on l’admire, mais cela ne l’empêcha pas d’avouer :

— Hélas, non. Pas encore en tout cas. Mais ils ne savent pas que je ne sais pas, tu vois ?


* * *

Une demi-heure plus tard, l’image d’un vaisseau apparut sur l’écran. C’était un petit navire trapu, équipé de huit ailerons, sans doute destinés à faciliter les vols stratosphériques.

Dès qu’il le vit apparaître, grossi par le télescope, Gillbret poussa un cri d’enthousiasme :

— C’est le yacht privé de l’Autarque ! J’en suis sûr ! Je vous avais bien dit que la simple mention de mon nom suffirait à attirer son attention.

Après une période de décélération et de stabilisation, le yacht s’immobilisa sur l’écran. Une voix impersonnelle se fit entendre dans les haut-parleurs.

— Prêts pour nous recevoir à bord ?

— Prêts ! Une personne seulement.

— Une personne, confirma la voix laconiquement.

Pareille à un gigantesque serpent qui se déroule, la corde de métal tressé fusa vers eux comme un harpon. Sur l’écran, le cylindre aimanté qui la terminait grossit à vue d’œil.

Le bruit du contact se réverbéra dans tout le vaisseau. En l’absence de pesanteur, la ligne ne s’incurva pas vers le bas mais conserva des boucles qui ondulaient lentement sous l’influence de l’inertie.

Lentement, le yacht Linganien s’éloigna jusqu’à ce que la ligne fût tendue, fil arachnéen reflétant de façon exquise la lumière du soleil de Lingane.

Biron régla le télescope, et le yacht grossit monstrueusement dans le champ de vision ; à près d’un kilomètre de là, une petite silhouette en émergea et, suspendue au filin, commença à avancer vers eux.

Généralement, deux navires désirant effectuer un transbordement approchent presque jusqu’à se toucher, et des sas extensibles s’unissent grâce à de puissants champs magnétiques. Par cette sorte de tunnel, l’on peut passer d’un vaisseau à l’autre sans protection aucune. Bien entendu, cette forme de transbordement suppose une confiance réciproque.

Avec le filin, par contre, une combinaison spatiale était indispensable. On distinguait nettement celle du Linganien, en tissu de métal extensible gonflé par la pression de l’air, et dont les joints souples exigeaient un très faible effort musculaire.

La vitesse réciproque des deux vaisseaux devait être soigneusement surveillée. Une accélération mal venue pouvait rompre le filin et, projeté par la vitesse initiale, le malheureux voyageur de l’espace risquait d’être pris dans le champ d’attraction du soleil, sans qu’aucun obstacle, aucun frottement atmosphérique, ne l’arrête dans sa course vers l’éternité.

Le Linganien avançait avec des gestes rapides et sûrs. Lorsqu’il approcha, ils purent observer sa technique : chaque fois que, d’une main, il s’imprimait une poussée, il se laissait flotter sur trois ou quatre mètres avant d’agripper de nouveau le filin.

— Et s’il manquait sa prise ? demanda Artémisia, effrayée.

— Il me semble trop habile pour cela. De toute façon, nous le rattraperions.

Le Linganien était très près maintenant. Il disparut du champ de l’écran et, cinq secondes plus tard, on entendit le claquement de ses semelles sur la coque. Biron alluma les signaux délimitant le sas puis, en réponse à une série de coups impérieux, ouvrit la porte extérieure. Dès qu’elle se fut refermée, une section de la paroi intérieure s’escamota, et l’homme entra.

Sa combinaison se couvrit instantanément d’une épaisse couche de glace. On sentait le froid qu’il avait apporté avec lui. Biron monta le chauffage, mais il fallut un long moment avant que la glace se dissolve.

De ses doigts malhabiles gantés de métal, le Linganien ôta impatiemment son casque, dont la visière encore couverte de givre l’aveuglait.

— Excellence ! s’exclama Gillbret. (Triomphant et joyeux, il ajouta :) Biron, c’est l’Autarque en personne !

Mais Biron, d’une voix étranglée de stupéfaction, ne put que bafouiller :

— Jonti !


13

<p>13</p>

L’Autarque repoussa doucement sa combinaison du pied et s’installa dans le meilleur fauteuil :

— Cela faisait un moment que je ne m’étais pas livré à ce genre d’exercice ! Mais l’on dit que cela ne s’oublie pas. Salut, Farrill ! Bonjour à vous, Excellence. Et, si je ne m’abuse, voici la fille du directeur, dame Artémisia !

Il plaça délicatement une longue cigarette entre ses lèvres ; dès la première aspiration, elle s’alluma d’elle-même. Le tabac parfumé emplit l’air d’une odeur délicieuse.

— Je ne pensais pas vous revoir si tôt, Farrill.

— Ou pas du tout, peut-être ? rétorqua Biron sur un ton acide.

— On ne sait jamais, en effet, dit l’Autarque. Quoique, après avoir reçu un message composé de l’unique mot « Gillbret », sachant qu’il venait d’un homme incapable de piloter un vaisseau spatial, sachant de surcroît que j’avais moi-même envoyé à Rhodia un jeune homme qui savait piloter, et qui, dans son désir de s’évader à tout prix, était parfaitement capable de voler un croiseur Tyrannien, la conclusion était évidente, d’autant plus que l’on m’avait informé qu’un des occupants de ce croiseur était jeune et d’allure aristocratique. Je ne suis donc pas très surpris de vous voir.

— Je pense que si, dit Biron. Je pense que vous êtes absolument stupéfait de me voir ici. Comme vous êtes un assassin et croyiez m’avoir envoyé à la mort, le contraire serait étonnant. Moi aussi je peux faire des déductions.

— J’ai la plus haute opinion de vous, Farrill, croyez-moi.

Devant l’assurance de l’Autarque, Biron sentit que son attitude le faisait paraître stupide et déraisonnable. Il se tourna rageusement vers les autres :

— Cet homme est Jonti, le Sander Jonti dont je vous ai parlé. Peut-être est-il en plus l’Autarque de Lingane, ou tout ce que vous voudrez. Pour moi, il est et reste Sander Jonti.

— C’est lui, l’homme qui… commença Artémisia.

Gillbret porta une main tremblante à son front.

— Contrôlez-vous, Biron. Etes-vous devenu fou ?

— C’est lui ! Je ne suis pas fou ! cria Biron. (Il se maîtrisa au prix d’un grand effort.) Soit. Il est inutile de crier. Jonti, je vous demande de quitter mon vaisseau. Ai-je parlé assez calmement ? Quittez immédiatement mon vaisseau.

— Et pour quelle raison, mon cher Farrill ?

Gillbret voulut s’interposer, mais Biron le repoussa rudement et se retrouva face à l’Autarque, toujours installé dans son fauteuil.

— Vous avez commis une erreur, Jonti. Une seule. Vous ne pouviez prévoir qu’en quittant ma chambre, à l’Université, j’y laisserais ma montre. Or, il se trouve que son bracelet était un indicateur de radiations.

L’Autarque fit un rond de fumée, et eut un sourire charmant.

— Et ce bracelet n’est pas devenu bleu, Jonti, continua Biron. Il n’y avait pas de bombe dans ma chambre ! Il y avait en tout et pour tout une fausse bombe, et c’est vous qui l’y aviez cachée. Si vous le niez, Jonti, ou Autarque, si cela peut vous faire plaisir, vous êtes un menteur !

« C’est vous aussi qui m’avez endormi à l’hypnite et avez arrangé les autres détails de cette comédie. C’est d’une évidence criante, non ? Si personne ne m’avait réveillé cette nuit, je ne me serais aperçu de rien. Qui m’a appelé au visiphone pour me réveiller, afin que je découvre la fausse bombe qui avait délibérément été placée près d’un compteur de radiations ? Et qui a fait sauter la porte pour que je sorte avant de m’apercevoir que la bombe était factice ? Qui ? Vous avez dû bien vous amuser, cette nuit-là, Jonti !

Biron attendit l’effet de sa tirade, mais l’Autarque se contenta de dodeliner de la tête en manifestant un intérêt poli. Cela mit Biron dans une rage folle. Autant fouetter l’air, battre des coussins, donner des coups de pied dans l’eau ! Il continua d’une voix étranglée :

— Mon père allait être exécuté. Je l’aurais toujours appris assez tôt, et je serais allé à Néphélos, ou peut-être pas, d’ailleurs. J’aurais fait ce que mon bon sens m’aurait dicté et j’aurais confronté les Tyranni ouvertement ou non, selon mon jugement, conscient des risques que je courais, prêt à toutes les éventualités.

« Mais vous vouliez que j’aille voir Hinrik. Seulement, dans des circonstances normales, il n’y avait aucune raison pour que je fasse ce que vous désiriez. Il y avait peu de chances pour que je vienne vous demander conseil. A moins, bien entendu, que vous ne fabriquiez une situation appropriée. Et c’est précisément ce que vous avez fait !

« Je pensais avoir réellement été la victime d’un attentat contre ma vie, et j’étais incapable de m’imaginer pourquoi. Mais vous m’avez fourni une explication. Et apparemment, vous m’avez sauvé la vie. Vous sembliez tout savoir, y compris ce que je devais faire. J’étais désorienté, je n’y comprenais plus rien. J’ai suivi votre conseil.

Biron s’arrêta pour reprendre sa respiration, et attendit une réponse. Elle ne vint pas. Il se mit à crier :

— Vous ne m’aviez pas dit que le paquebot sur lequel je quittais la Terre battait pavillon Rhodien, et que vous aviez veillé à ce que le capitaine soit informé de ma véritable identité. Vous ne m’aviez pas expliqué que votre but était de me faire arrêter par les Tyranni dès mon arrivée sur Rhodia. Vous ne le niez tout de même pas ?

Il y eut un long silence, pendant lequel Jonti écrasa son mégot.

Gillbret se frotta nerveusement les mains.

— Biron, ne soyez pas ridicule. Jamais l’Autarque n’agirait…

A ce moment, Jonti releva la tête et dit d’une voix calme :

— Mais si. Je reconnais tout. Vous avez entièrement raison, Biron, et je vous félicite de votre perspicacité. La bombe était factice, et c’est moi qui l’avais cachée chez vous, et ensuite, je vous ai envoyé à Rhodia dans le but de vous faire arrêter par les Tyranni.

Le visage de Biron s’éclaircit. Soudain, la vie avait repris une signification.

— Un jour, Jonti, je règlerai mon compte avec vous. Mais pour le moment, il semble que vous soyez l’Autarque de Lingane, et trois vaisseaux vous attendent. Je n’ai donc pas les mains libres, comme je le désirerais. Toutefois le Sans Remords est mon vaisseau. Remettez votre combinaison, et sortez. Le filin est toujours en place.

— Ce n’est pas votre vaisseau. Vous êtes un pirate.

— Ici, la possession fait loi. Vous avez cinq minutes pour mettre votre combinaison.

— Allons, pas de drame inutile. Nous avons besoin l’un de l’autre, et je n’ai nullement l’intention de partir.

— Je n’ai aucun besoin de vous ! Même si la flotte Tyrannienne fondait sur nous et que vous ayez le pouvoir de la détruire, je n’aurais pas besoin de vous.

— Farrill, dit Jonti. Vous parlez et agissez comme un gosse. Je vous ai laissé faire. Maintenant, c’est à mon tour.

— Non. Je ne vois aucune raison de vous écouter.

— En voyez-vous une, maintenant ?

Artémisia étouffa un cri. Biron commença à faire un pas en avant, puis s’arrêta net.

— Désolé, dit l’Autarque mais je prends mes précautions. Utiliser la menace armée est sans doute un procédé bien barbare, mais au moins cela vous contraindra à m’écouter.

L’arme qu’il tenait au poing était un atomiseur. Ce n’était pas une arme destinée à paralyser ou à faire mal, mais à tuer !

— Depuis des années, continua Jonti, j’organise Lingane contre les Tyranni. Comprenez-vous ce que cela signifie ? C’est une tâche presque impossible. On ne peut attendre aucune aide des Royaumes de l’Intérieur. Les Royaumes Nébulaires ne doivent compter que sur eux-mêmes. Une longue expérience nous l’a appris, mais il n’est pas facile d’en convaincre les chefs planétaires. Votre père a essayé ; il l’a payé de sa vie. Ce n’est pas un jeu de tout repos, croyez-moi.

« La capture de votre père nous a porté un rude coup. De plus, cela prouvait que les Tyranni étaient sur nos traces. Il fallait les mettre sur une fausse piste. C’était tellement vital que nous ne pouvions nous embarrasser d’honneur et d’intégrité.

« Il m’était impossible de vous dire : Farrill, nous devons mettre les Tyranni sur une fausse piste. Etant le fils du Rancher, vous êtes a priori suspect. Prenez contact avec Hinrik, pour détourner les Tyranni de Lingane. Cela sera dangereux, vous y perdrez peut-être la vie, mais l’idéal pour lequel votre père est mort passe en premier.

« Peut-être auriez-vous accepté, d’ailleurs, mais je ne pouvais pas courir le risque d’un refus. J’ai donc manœuvré pour vous amener à le faire. Ce fut dur pour vous, c’est certain. Mais je n’avais pas le choix. Je vous avoue franchement que je ne pensais pas que vous vous en tireriez. Mais il se trouve que vous avez survécu, et j’en suis sincèrement heureux.

« D’autre part, il y avait un certain document…

— Quel document ? demanda Biron.

— Voyons, Farrill, je vous avais dit que votre père travaillait pour moi. Je savais donc tout ce qu’il savait. Il vous avait chargé de lui procurer ce document. Au départ, vous paraissiez tout indiqué pour cette tâche. Vous aviez une raison légitime pour séjourner sur Terre, vous étiez jeune et ne risquiez pas d’attirer les soupçons. J’ai bien dit : vous paraissiez…

« Mais, dès l’instant où votre père a été arrêté, vous deveniez dangereux et suspect en diable. Il ne fallait donc pas que ce document tombe entre vos mains, car il risquait alors de tomber entre les leurs. Pour cela aussi, il fallait vous éloigner de la Terre avant que vous ayez mené votre mission à bien. Comme vous voyez, tout se tient.

— C’est donc vous qui l’avez maintenant ?

— Non, dit l’Autarque. Un document qui est peut-être celui que nous cherchons a disparu de la Terre depuis des années. Nous ignorons qui le possède maintenant. Puis-je remettre cette arme dans ma poche ? Je commence à avoir le poignet fatigué.

— Vous pouvez, dit Biron.

Cela fait, l’Autarque reprit :

— Que vous a dit exactement votre père sur ce document ?

— Rien que vous ne sachiez, puisqu’il travaillait pour vous.

— Très juste ! dit l’Autarque, mais son sourire n’était pas sincère.

— Avez-vous terminé vos explications, maintenant ?

— Oui.

— Dans ce cas, quittez ce vaisseau.

— Un moment, Biron, intervint Gillbret. Votre susceptibilité personnelle n’est pas seule en jeu. Il y a aussi Artémisia et moi, et nous avons notre mot à dire. En ce qui me concerne, je trouve que ce qu’a dit l’Autarque est très sensé. Je vous rappellerai que, sur Rhodia, je vous ai sauvé la vie, et que mon opinion mérite d’être prise en considération.

— D’accord, vous m’avez sauvé la vie ! cria Biron, le bras tendu vers le sas. Eh bien, partez avec lui, alors ! Allez-y ! Vous vouliez voir l’Autarque, le voilà ! J’avais accepté de vous piloter, c’est fait, et je ne vous dois plus rien. Et ne vous avisez pas de me donner des conseils !

Il se tourna vers Artémisia, sa colère pas encore retombée :

— Et vous ? Vous aussi, vous m’avez sauvé la vie. Tout le monde passe son temps à me sauver la vie. Vous voulez l’accompagner aussi sur son vaisseau ?

— Ne vous emportez pas comme cela, Biron. Si je voulais les accompagner, je le dirais.

— Ne vous croyez obligée à rien. Vous pouvez partir si vous le désirez.

Elle se détourna, blessée. Comme d’habitude, la raison de Biron lui disait bien que son comportement était puéril. Seulement Jonti l’avait rendu ridicule devant les autres, et son ressentiment était trop fort. Et d’ailleurs, comment accepter calmement la thèse selon laquelle c’était parfaitement justifié de jeter Biron Farrill aux Tyranni, comme on jette un os à un chien, et cela dans l’unique but de les éloigner de Jonti. Pour qui le prenait-on, à la fin ! Plus il s’apitoyait sur son sort, plus sa colère montait.

— Alors, Farrill ? demanda l’Autarque.

— Alors, Biron ? surenchérit Gillbret.

Biron se tourna vers Artémisia :

— Qu’en pensez-vous ?

— Je pense, répondit-elle avec calme, qu’il a trois vaisseaux, prêts à intervenir et que, de plus, il est Autarque de Lingane. Je pense que vous n’avez pas réellement le choix.

L’Autarque la regarda sans dissimuler son admiration.

— Je vous félicite pour votre intelligence, madame. Il est rare qu’un extérieur aussi plaisant concèle un tel esprit.

Son regard s’attarda sur elle quelques instants de plus qu’il n’eût été nécessaire.

— Qu’avez-vous à nous proposer ? demanda Biron.

— Prêtez-moi vos noms et vos forces, et je vous mènerai jusqu’à la planète que son Excellence Gillbret oth Hinrid a coutume d’appeler le monde rebelle.

— Vous pensez vraiment qu’il existe ? demanda Biron avec aigreur, et simultanément, Gillbret s’exclama.

— C’est donc Lingane !

L’Autarque sourit.

— Oui, je pense qu’il existe, mais ce n’est pas Lingane.

— Ce n’est pas… commença Gillbret.

— Peu importe, puisque je peux le trouver.

— Comment ? demanda Biron.

— C’est moins difficile que vous ne l’imaginez. Si nous croyons le récit de Son Excellence Gillbret oth Hinrid, nous devons admettre qu’il existe un monde en rébellion contre les Tyranni. Nous devons admettre aussi qu’il est situé quelque part dans le secteur de la Nébuleuse et que, depuis vingt ans, les Tyranni ne l’ont pas découvert. Il existe un seul endroit dans le secteur où une telle situation serait possible.

— Lequel ?

— C’est pourtant évident, non ? Un tel monde ne peut exister que dans la Nébuleuse elle-même.

— Dans la Nébuleuse ?

— Par la Galaxie ! s’exclama Gillbret, c’est évident !

— Mais, demanda timidement Artémisia, peut-on vivre sur les mondes qui se trouvent à l’intérieur de la Nébuleuse ?

— Pourquoi pas ? dit l’Autarque. La Nébuleuse est composée d’une épaisse brume spatiale, mais elle ne contient pas de gaz toxiques. Elle est formée d’atomes de sodium, de potassium et de calcium qui absorbent et cachent la lumière des étoiles, mais à part cela, elle est parfaitement inoffensive et, dans le voisinage immédiat d’une étoile, absolument indétectable. Excusez-moi si j’ai l’air de vous faire un cours, mais j’ai passé le dernier mois de mon séjour sur Terre à rassembler des données astronomiques sur la Nébuleuse.

— Pourquoi étiez-vous sur Terre, d’ailleurs ? demanda Biron. Non pas que cela ait une grande importance, mais je suis curieux, voilà tout.

— Cela n’a rien de mystérieux. J’avais quitté Lingane pour des affaires personnelles, dont la nature importe peu. Il y a environ six mois, je me trouvais à Rhodia. Mon agent Widemos – votre père, Biron – avait échoué dans ses négociations avec le directeur qu’il espérait attirer dans notre camp. J’ai tenté d’arranger les choses, mais ce fut en vain, car Hinrik – sans vouloir vous blesser, madame – n’est-ce pas le type d’homme que nous cherchons.

— Evidemment, évidemment ! marmonna Biron entre ses dents.

— Mais, poursuivit Jonti, j’y ai fait la connaissance de Gillbret, comme il vous l’a peut-être dit. Ensuite, je me suis rendu sur Terre, car c’est la planète d’origine de l’humanité. Elle fut le point de départ des premières explorations de la Galaxie, et la plupart des documents s’y rapportant y sont toujours. La Nébuleuse de la Tête de Cheval a été explorée assez à fond – disons qu’elle a au minimum été traversée plusieurs fois. Elle ne fut jamais colonisée, car les déplacements y étaient rendus difficiles par l’impossibilité d’observer optiquement les étoiles. Mais les comptes rendus des explorations m’apprirent tout ce que je voulais savoir.

« Et maintenant, suivez-moi bien. Le vaisseau Tyrannien sur lequel Son Excellence se trouvait perdu dans l’espace avait été frappé par une météorite juste après son premier Saut. En supposant que le vaisseau ait suivi l’itinéraire habituel – ce qui est pratiquement certain – nous pouvons déterminer le point dans l’espace où il a été dévié de son itinéraire. Il ne peut guère avoir parcouru plus d’un demi-million de kilomètres dans l’espace ordinaire entre les deux Sauts, distance que nous pouvons considérer comme un point dans l’espace.

« On peut également faire une autre hypothèse. En endommageant le panneau de commandes et en ébranlant le gyroscope, la météorite a fort bien pu changer la direction des Sauts. Par contre, il est exclu qu’elle ait modifié la puissance des poussées hyperatomiques, puisqu’elle n’a même pas touché les moteurs.

« Il s’ensuit que la longueur de chaque Saut, de même que leur direction relative demeurent inchangées. C’est comme si nous avions un long fil de fer recourbé en un unique point vers une direction et selon un angle inconnus. La position du vaisseau à l’arrivée se trouve donc en principe quelque part à la surface d’une sphère imaginaire, dont le centre est le point dans l’espace où la météorite a frappé le vaisseau, et le rayon vecteur, la somme des Sauts restant à effectuer.

« J’ai tracé une telle sphère ; sa surface recoupe une importante section de la Nébuleuse de la Tête de Cheval. Environ six mille degrés carrés, soit un quart de sa surface totale, se trouvent dans la Nébuleuse. Il ne reste donc qu’à découvrir une étoile située dans cette dernière, à un ou deux millions de kilomètres au maximum de la surface imaginaire en question. Vous vous souvenez sans doute qu’après son dernier Saut, le vaisseau de Gillbret se trouvait à faible distance d’une étoile.

« Et maintenant, combien d’étoiles de la Nébuleuse se trouvent, selon vous, à cette faible distance de notre surface imaginaire ? N’oubliez pas que la Galaxie compte environ cent billions d’étoiles détectables.

Comme à contrecœur, Biron examina le problème.

— Des centaines, pas de doute.

— Cinq ! annonça triomphalement l’Autarque. Pas une de plus ! Ne vous laissez pas affoler par ces cent billions d’étoiles. Le volume de la Galaxie est d’environ sept trillions d’années-lumière cube, ce qui nous donne une moyenne de soixante-dix années-lumière cube par étoile. Il est vraiment regrettable que j’ignore lesquelles de ces cinq étoiles ont des planètes habitables. Cela nous permettrait sans doute de ramener les possibilités à une seule. Malheureusement, les explorateurs n’avaient pas le temps d’effectuer des observations détaillées ; ils se sont contentés de déterminer la position exacte des étoiles, leur mouvement et leur type spectral.

— Le monde rebelle se trouve donc dans un de ces cinq systèmes stellaires ? demanda Biron.

— Cette conclusion correspond aux faits que nous connaissons.

— Dans l’hypothèse où nous acceptons l’histoire de Gil.

— Je l’accepte.

— Ce que j’ai dit est vrai ! intervint Gillbret d’une voix vibrante. Je le jure !

— Je suis sur le point de partir pour explorer ces cinq mondes. Mes mobiles se passent de commentaires, je suppose. Etant l’Autarque de Lingane, je peux participer en égal à ce que le monde rebelle entreprend.

— Je vois, dit Biron. Avec deux Hinriades et un Widemos à vos côtés, vous serez considéré en égal, et obtiendrez une position forte et assurée dans le monde libre de demain.

— Votre cynisme ne me fait pas peur, Farrill. Je ne nie pas ce que vous avancez. Pour que la rébellion soit victorieuse, il sera évidemment précieux de vous avoir avec nous.

— Autrement, quelque corsaire ou capitaine victorieux pourrait se voir allouer l’Autarchie de Lingane en récompense de ses bons et loyaux services.

— Ou bien le Ranch de Widemos. C’est exact.

— Et si la rébellion échoue ?

— Il sera temps de nous poser la question lorsque nous aurons trouvé ce que nous cherchons.

— Soit, dit Biron en pesant ses mots. Je vous accompagne.

— Parfait ! En pratique, il ne reste donc plus qu’à vous transférer sur mon yacht.

— Pourquoi ?

— Ce serait préférable pour vous. Ce vaisseau est un minuscule jouet.

— C’est un bâtiment de guerre Tyrannien. Nous aurions tort de l’abandonner.

— C’est précisément pour cette raison qu’il risque d’attirer l’attention.

— Pas dans la Nébuleuse. Désolé, Jonti, mais si j’accepte de me joindre à vous, c’est par pure opportunité, pour trouver le monde rebelle. Moi aussi, je suis capable de franchise, vous voyez. Il n’y a aucune amitié entre nous. Je tiens à rester mon propre maître.

— Voyons, Biron, dit Artémisia avec douceur. Le vaisseau est trop petit pour nous trois.

— En principe, mais on peut y ajouter une remorque. Jonti le sait aussi bien que moi. Tout en restant indépendants, nous aurions alors toute la place que nous pourrions désirer. De, plus, cela déguiserait efficacement la nature de notre vaisseau.

— S’il n’y a ni amitié ni confiance entre nous, Farrill, réfléchit l’Autarque, je dois me protéger. Vous aurez votre vaisseau, et une remorque équipée selon vos désirs, mais il me faut un gage de votre bon comportement. Dame Artémisia, doit venir à mon bord.

— Non !

L’Autarque haussa les sourcils.

— Vraiment ? Qu’en pense la dame elle-même ? (Il se tourna vers Artémisia, et ses narines frémirent imperceptiblement :) Je suis sûr, madame, que vous trouveriez votre nouvelle situation à mon bord très confortable.

— Vous pouvez être sûr en tout cas que vous la trouveriez inconfortable, rétorqua la jeune fille. Je préfère vous épargner ces inconvénients en restant ici.

Deux petites rides vinrent gâcher la sérénité du visage de l’Autarque.

— Je pense que vous reviendriez sur votre décision si…

— Je ne pense pas, coupa Biron. La Dame Artémisia a fait son choix.

— Et vous l’appuyez dans ce choix, Farrill ? demanda l’Autarque, qui avait retrouvé son sourire.

— Entièrement ! Nous restons tous trois sur le Sans Remords. Aucun compromis n’est possible sur ce point.

— Vous choisissez curieusement votre compagnie, je dois dire.

— Ah oui ?

— Je le pense, oui, dit l’Autarque, apparemment absorbé dans la contemplation de ses ongles. Vous semblez m’en vouloir parce que je vous ai trompé et ai mis votre vie en danger. N’est-il pas étrange alors, que vous soyez en si bons termes avec la fille d’un homme tel que Hinrik, qui, en traîtrise, est certainement mon maître ?

— Je connais Hinrik. Vos opinions sur lui ne changent rien.

— Savez-vous tout sur lui ?

— Suffisamment.

— Savez-vous aussi qu’il a tué votre père ? (Il pointa un index accusateur sur Artémisia.) Savez-vous que la jeune fille que vous tenez tant à garder sous votre protection est la fille de l’assassin de votre père ?


14

<p>14</p>

Pendant un long moment, tous restèrent figés dans une immobilité complète. Puis l’Autarque alluma une nouvelle cigarette, le visage détendu et serein. Gillbret s’effondra dans le siège du pilote ; on aurait cru qu’il allait fondre en larmes.

Biron, blanc comme un linge, les poings serrés, faisait toujours face à l’Autarque. Artémisia, les narines frémissantes, s’était détournée de ce dernier et regardait fixement Biron.

A ce moment, le tintement aigu de la radio retentit, éclatant comme un bruit de cymbales dans le silence.

Gillbret se redressa d’une saccade, et se mit face aux appareils.

— Je crains que nous ayons tardé plus que je n’en avais l’intention, dit l’Autarque d’une voix traînante. J’avais dit à Rizzett de venir me chercher si je n’étais pas de retour au bout d’une heure.

La tête grisonnante de Rizzett apparut sur l’écran, puis Gillbret dit à l’Autarque :

— Il veut vous parler.

L’Autarque s’avança pour que son visage se trouve dans le champ.

— Tout va bien, Rizzett Je ne suis pas en danger.

On entendit nettement la question de son interlocuteur.

— Qui d’autre est à bord du croiseur, sire ?

En une enjambée, Biron fut à côté de l’Autarque.

— Je suis le Rancher de Widemos, annonça-t-il avec fierté.

Rizzett eut un sourire joyeux et sa main apparut sur l’écran, en un salut impeccable.

— Mes salutations, Rancher !

L’Autarque intervint :

— Je reviens d’ici peu, accompagné par une jeune dame. Manœuvrez en prévision d’un transbordement direct. Là-dessus, il coupa la transmission.

Il se tourna vers Biron :

— Je leur avais affirmé que vous étiez à bord. Autrement, ils hésitaient à me laisser venir seul. Votre père est très populaire parmi nos hommes.

— C’est bien pourquoi mon nom vous est utile.

L’Autarque se contenta de hausser les épaules.

— Je dois d’ailleurs rectifier une erreur, monsieur. Ce que vous avez dit à votre officier est inexact.

— Ah oui ? En quoi ?

— Artémisia oth Hinriad reste avec moi.

— Après ce que je vous ai dit ?

— Vous ne m’avez rien dit, répondit vivement Biron. Vous avez fait une affirmation gratuite, et je ne suis pas prêt à vous croire sur parole. Désolé de manquer de tact, mais je pense que vous me comprendrez.

— Compte tenu de ce que vous savez d’Hinrik, mon affirmation ne vous semble-t-elle pas plausible ?

Visiblement ébranlé, Biron ne répondit pas. La remarque avait porté.

— J’affirme qu’il n’en est pas ainsi, intervint Artémisia. Avez-vous une preuve, Autarque ?

— Aucune preuve directe, bien entendu. Je n’ai pas assisté aux conférences entre votre père et les Tyranni. Mais je peux vous rappeler certains faits connus, et vous laisser tirer les conclusions qui s’imposent. Premièrement, l’ancien Rancher de Widemos a visité Rhodia il y a environ six mois, comme je vous l’ai déjà dit. Et je peux ajouter à cela qu’il s’est parfois laissé emporter par son enthousiasme, ou s’est trop fié à son hôte. En tout état de cause, il a parlé plus qu’il ne l’aurait dû. Son Excellence pourra vous le confirmer.

Gillbret hocha honteusement la tête, puis se tourna vers Artémisia, qui le regardait avec des yeux humides et furieux.

— Désolé, Arta, mais c’est vrai. Je vous l’avais déjà dit : c’est Widemos qui m’a parlé de l’Autarque.

— Heureusement pour moi, dit ce dernier, que Son Excellence, avec ses longues oreilles électroniques, épiait les conversations du directeur. J’ai ainsi été averti du danger et suis parti dès que j’ai pu, mais bien sûr, le mal était fait.

« Hinrik n’est pas, hélas, réputé pour son courage ni pour son indépendance. Votre père, Farrill, a été arrêté moins de six mois après lui avoir rendu visite. Si ce n’est pas à cause de Hinrik, du père de cette jeune fille, pourquoi, alors ?

— Vous ne l’avez pas mis en garde ? demanda Biron.

— Dans notre situation, nous ne prenons pas de risques. En fait, il a été mis en garde. Après cela, il n’a pris en aucune façon contact avec les nôtres, et a détruit tout indice prouvant qu’il avait des relations avec nous. Plusieurs de nos amis lui ont conseillé de quitter le Secteur, ou, tout au moins, de se cacher. Mais il a refusé.

« Je pense savoir pourquoi. Modifier sa façon de vivre aurait en quelque sorte prouvé l’exactitude de ce que les Tyranni avaient appris, et mis le mouvement entier en péril. Il a donc décidé de ne risquer que sa propre vie.

« Pendant plus de cinq mois, les Tyranni ont attendu qu’il se trahisse. Les Tyranni sont patients, quand il le faut. Puis, comme rien ne venait, ils ont tendu leur filet, mais n’ont ramené que lui seul.

— C’est faux ! s’écria Artémisia. Vous mentez ! Sous des apparences benoîtes, votre histoire ne contient pas un brin de vérité. Dans le cas contraire, les Tyranni vous guetteraient aussi. Vous seriez en danger. Vous ne seriez pas ici à perdre votre temps en nous faisant des sourires !

— Madame, je ne perds pas mon temps. J’ai déjà fait tout mon possible pour discréditer votre père en tant que source de renseignements. Les Tyranni se demandent sûrement s’ils doivent continuer à faire confiance à un homme dont la fille et le cousin sont des traîtres avérés. Et, s’ils continuent néanmoins à le croire, je suis sur le point de disparaître dans la Nébuleuse, où ils auront bien peu de chances de me trouver. Je suppose que mes actes tendent à prouver la vérité de ce que j’avance, plutôt que le contraire.

Biron prit une profonde inspiration.

— Je pense qu’il est temps de mettre un point final à cet entretien, Jonti. Nous avons consenti à vous accompagner, et vous avez consenti à nous fournir l’équipement dont nous avons besoin. Rien de plus, mais cela suffit. En admettant même que ce que vous nous avez dit soit vrai, cela ne change rien. La fille du directeur de Rhodia n’hérite pas des crimes de son père. Artémisia oth Hinriad reste ici avec moi, dans la mesure où elle y consent.

— J’y consens, dit Artémisia.

— Parfait. Je pense que cela couvre tout. A propos, Jonti, je vous mets en garde : vos vaisseaux sont peut-être armés – le nôtre est un croiseur Tyrannien, c’est tout dire.

— Allons, Farrill, ne soyez pas stupide. Mes intentions sont parfaitement pacifiques. Vous désirez garder cette jeune fille avec vous ? Qu’il en soit ainsi. Puis-je partir en mettant nos sas en contact ?

Biron fit un signe d’assentiment.

— Oui, vous pouvez. Mais là s’arrête ma confiance.

Les deux vaisseaux manœuvrèrent jusqu’à se trouver à une dizaine de mètres. Les extensions flexibles fusèrent dans le vide, et leurs têtes magnétiques se cherchèrent, essayant de se raccorder parfaitement. Trois fois déjà, le champ magnétique avait été déclenché, mais les tubes s’étaient imparfaitement ajustés, laissant une large ouverture sur le vide.

— Ils prennent contact dans deux minutes, annonça Gillbret, suspendu à la radio.

— Deux minutes, répéta Biron d’une voix tendue.

Les secondes s’égrenèrent, et les tubes se cherchèrent une quatrième fois, attirés l’un vers l’autre par d’intenses champs magnétiques dont la consommation d’énergie était telle que les lumières baissaient chaque fois qu’ils étaient branchés. Cette fois, avec un choc sourd ressenti dans tout le vaisseau, les têtes s’ajustèrent parfaitement, et les crochets de fixation se mirent automatiquement en place. Un couloir étanche joignait les deux vaisseaux.

Biron se passa lentement la main sur le front.

— Et voilà, annonça-t-il, sentant la tension l’abandonner.

L’Autarque prit sa combinaison spatiale sous le bras ; elle était encore couverte d’une mince couche de buée.

— Merci, dit-il sur un ton parfaitement courtois. Je vous envoie immédiatement un de mes officiers. Vous vous arrangerez avec lui pour les fournitures.

Dès qu’il eut disparu dans le sas, Biron se tourna vers Gillbret :

— Pourriez-vous vous occuper de l’officier pendant un moment ? Vous seriez gentil. Dès qu’il sera arrivé, coupez le champ magnétique et rétractez le sas.

Il sortit de la cabine de pilotage. Il avait besoin d’être seul pour réfléchir.

Mais il entendit un bruit de pas rapides derrière lui et une douce voix. Il s’immobilisa.

— Biron, dit Artémisia. Je veux te parler.

Il se tourna vers elle.

— Plus tard, Arta, si cela ne te fait rien.

Son regard ardent ne le quittait pas.

— Non, Biron, maintenant.

Ses bras étaient légèrement avancés comme si elle avait eu envie de l’enlacer, sans être sûre de la façon dont son geste serait accueilli.

— Tu ne crois pas ce qu’il a dit sur mon père ?

— Cela n’a aucun rapport.

— Biron… (Elle s’arrêta. C’était très dur pour elle de dire ce qu’elle allait dire. Elle essaya de nouveau :) Biron, je sais que ce qui s’est passé entre nous était en partie dû au fait que nous nous trouvions seuls ensemble, et que nous étions en danger…

De nouveau, elle fut incapable de continuer.

— Essaies-tu de me dire que tu es une Hinriade, Arta ? C’est inutile. Tu n’as aucune raison de te sentir liée à moi.

— Non, oh non ! (Elle le prit par le bras et posa sa joue contre son épaule dure et musclée.) Oh non, pas du tout ! Peu importent les Hinriades et les Widemos. Cela ne veut rien dire pour moi. Biron, je… je t’aime. (Elle leva les yeux sur lui, et leurs regards se rencontrèrent.) Et je suis sûre que tu m’aimes aussi. Je pense que tu l’admettrais si seulement tu pouvais oublier que je suis une Hinriade. Tu as dit à l’Autarque que tu ne me tiendrais pas rigueur des actes de mon père. Ne me tiens pas davantage rigueur de son rang.

Elle avait passé ses bras autour de son cou. Biron pouvait sentir la douceur de ses seins sur son corps et la tiédeur de son haleine sur ses lèvres. Doucement, il leva les bras et se dégagea et, tout aussi doucement, l’éloigna de lui.

— Je ne suis pas encore quitte avec les Hinriades, Artémisia.

— Mais tu avais dit à l’Autarque que…

Il évita son regard.

— Désolé, Arta, mais ne te fie pas à ce que j’ai pu dire à l’Autarque.

Elle aurait voulu crier que ce n’était pas vrai, que son père n’avait pas fait cela, et que de toute façon…

Mais il avait déjà disparu dans la cabine, la laissant seule dans le couloir, pleurant des larmes de honte et de douleur.


15

<p>15</p>

Lorsque Biron revint dans la cabine de pilotage, il y trouva Tedor Rizzett. Ses cheveux étaient gris, mais son corps avait conservé toute sa vigueur et son visage large et haut en couleur était souriant.

Il se précipita au-devant de Biron et lui serra chaleureusement la main.

— Par les étoiles ! s’exclama-t-il, vous êtes bien le fils de votre père ! Je crois revoir le vieux Rancher en chair et en os.

— J’aimerais qu’il en fût ainsi, répondit Biron.

Le sourire de Rizzett s’assombrit.

— Nous aussi, jusqu’au dernier homme. Ah, oui, j’oubliais de me présenter. Je suis Tedor Rizzett, colonel dans les Forces Linganiennes régulières, mais entre nous, nous n’utilisons ni titres ni grades. Même à l’Autarque, nous disons simplement « monsieur ». Sur Lingane, nous n’avons, ni seigneurs ni nobles dames – ne m’en veuillez donc pas si je vous parle sans cérémonie.

— D’accord, dit Biron, pas de titres. Nous devions, je crois, nous mettre d’accord sur la remorque spatiale et les fournitures ?

Le Linganien examina la cabine en connaisseur.

— C’est là première fois que je vois un vaisseau Tyrannien de l’intérieur – et j’espère bien que ce sera la dernière. Si je ne me trompe pas, votre sas de secours est placé juste à l’arrière ? Et les orifices de poussée sont disposés en cercle autour de la coque ?

— Exact.

— Parfait ; nous n’aurons pas d’ennuis. Dans certains modèles, les moteurs sont à l’arrière, ce qui oblige à placer la remorque de côté. Cela complique l’ajustement de la gravité et la maniabilité dans l’atmosphère devient à peu près nulle.

— Il faudra longtemps pour l’accrochage ?

— Non. Quelle dimension désirez-vous ?

— Que pouvez-vous nous donner de plus grand ?

— Super de luxe ? D’accord. Si l’Autarque l’a dit, il n’y a pas de problème. Nous pouvons en avoir une qui est déjà presque un vaisseau spatial. Il y aura même des moteurs auxiliaires.

— Et du point de vue cabines ?

— Pour Mlle Hinriade ? Aucune comparaison avec ce que vous avez ici…

Il se tut brusquement. A la mention de son nom, Artémisia était passée devant lui, le visage fermé, et était sortie de la cabine, suivie des yeux par Biron.

— Je n’aurais pas dû l’appeler Mlle Hinriade ? demanda Rizzett.

— Ce n’est rien, ne vous inquiétez pas. Vous disiez ?

— Ah oui, les cabines. Il y en aura au moins deux, très spacieuses, avec bains et douche. Le sanitaire est l’équivalent de ce que l’on trouve sur les paquebots de ligne. Ce sera très confortable, croyez-moi.

— Parfait. En ce qui concerne l’eau et les vivres ?

— La réserve d’eau suffit pour deux mois. Un peu moins si vous tenez à avoir une piscine à bord. Et un choix de plats surgelés. Je suppose que vous mangiez des concentrés Tyranniens ?

Biron fit un signe d’assentiment, et Rizzett grimaça.

— On dirait du sauté de sciure de bois, hein ? Que vous faut-il d’autre ?

— Des vêtements pour la dame.

Rizzett plissa le front.

— Oui, bien sûr. Il vaudrait mieux qu’elle s’en occupe elle-même.

— Certainement pas. Nous vous donnerons ses mesures, et vous pourrez faire un choix dans ce qui se porte actuellement.

Rizzett secoua la tête en riant.

— Je vous assure que cela ne lui plaira pas, Rancher ! Elle n’aimera que ce qu’elle aura choisi personnellement ; même si nous lui donnons la même chose que ce qu’elle aurait choisi, elle le détestera. Je suis certain de ce que j’avance – j’ai l’expérience de ces créatures.

— Vous avez sûrement raison, Rizzett. Nous n’en ferons pas moins ce que j’ai dit.

— Soit, mais je vous aurai prévenu. A vous de faire face aux conséquences. Est-ce tout ?

— Oui, à part quelques petits détails. Des détergents. Ah oui, et aussi des cosmétiques, des parfums… nous verrons cela par la suite. Occupons-nous avant tout de la remorque elle-même.

Gillbret traversa la pièce à son tour, lui aussi sans dire un mot. Biron le suivit également des yeux, en serrant les mâchoires. Les Hinriades ! C’étaient des Hinriades ! Gillbret en était un, et elle aussi !

— Ah oui, prévoyez quand même quelques vêtements pour Gillbret oth Hinriade et pour moi. N’importe quoi fera l’affaire.

— D’accord. Puis-je utiliser la radio ? Le mieux serait que je reste à bord jusqu’à ce que tout soit arrangé.

Lorsqu’il eut donné ses ordres, il se tourna vers Biron :

— Je n’arrive pas à m’habituer à vous voir bouger, vivre, parler devant moi. Vous lui ressemblez tellement… Le Rancher parlait assez souvent de vous.

— Oui. J’aurais dû recevoir mon diplôme il y a une dizaine de jours, si tout n’avait pas brusquement été interrompu.

— Ecoutez, fit Rizzett d’un air gêné, ne nous en veuillez pas de vous avoir envoyé à Rhodia dans ces circonstances déplaisantes. Nous ne l’avons pas fait de gaieté de cœur. Et – ceci à titre strictement confidentiel – plusieurs de nos amis y étaient vivement opposés. Bien entendu, l’Autarque ne nous a pas consultés. C’était assez risqué, d’ailleurs quelques-uns d’entre nous – bien entendu, je ne mentionne aucun nom – avaient même songé à stopper le paquebot sur lequel vous étiez afin de vous libérer. Ç’aurait évidemment été catastrophique pour nous. Néanmoins, nous l’aurions fait si, en dernière analyse, nous n’avions pas été certains que l’Autarque savait ce qu’il faisait.

— C’est beau d’inspirer une confiance pareille.

— Nous le connaissons bien, et on ne peut pas nier qu’il a quelque chose dans le crâne. Souvent, personne ne sait au juste pourquoi il agit d’une certaine façon, mais en fin de compte, les événements lui donnent raison. Jusqu’à présent, il a toujours réussi à être plus malin que les Tyranni, ce qui n’est pas le cas de tout le monde.

— Pas le cas de mon père, par exemple.

— Je ne pensais pas spécialement à lui, mais vous avez raison. Même le Rancher s’est fait prendre. Il avait une droiture qui se refusait à tout compromis et estimait toujours les autres au-dessus de leur valeur. Evidemment, ce ‘sont ces mêmes qualités qui l’ont fait tant aimer.

« Bien qu’étant colonel, je suis sorti du peuple, vous savez ; mon père était métallo. Le Rancher ignorait ces différences, il était aussi cordial avec l’ingénieur qu’avec le dernier des apprentis. Il savait être sévère aussi, mais seulement quand c’était mérité, et personne ne lui en voulait.

« L’Autarque, c’est tout le contraire. Il est intelligent mais inapprochable, et totalement dénué d’humour. Je ne pourrais pas lui parler comme je vous parle en ce moment. Avec vous, je suis détendu, je dis tout ce qui me passe par la tête. Avec lui, on ne dit pas un mot de trop, et on ne se risque jamais à devenir familier. Que voulez-vous, l’Autarque, c’est l’Autarque, il faut le prendre comme il est.

— Je suis d’accord avec vous en ce qui concerne son intelligence, dit Biron. Saviez-vous qu’il avait conclu que j’étais à bord bien avant de prendre contact avec nous ?

— Vous voyez ! C’est exactement ce que je voulais dire. Il voulait venir seul à bord et nous avons tenté de l’en dissuader, car cela nous semblait un suicide ; mais une fois de plus, il savait ce qu’il faisait. Et comme de coutume, il n’a rien fait pour nous rassurer. C’est typique.


* * *

Artémisia était assise sur la couchette inférieure, recroquevillée dans une position inconfortable pour ne pas se cogner la tête. D’un geste machinal, elle tirait sur sa jupe chiffonnée. Elle se sentait usée, salie et infiniment lasse.

Elle en avait assez de se nettoyer avec des coins de serviette, Elle en avait assez de porter les mêmes vêtements depuis une semaine. Elle en avait assez d’avoir des cheveux sales et poisseux.

Un bruit la fit sursauter. Elle ne voulait pas lui parler ; elle ne voulait plus jamais le voir ! Ce n’était que Gillbret. Elle s’affaissa de nouveau.

— Bonjour, oncle Gil.

Gillbret s’assit en face d’elle. Au bout d’un moment son visage soucieux se plissa en un sourire.

— Evidemment, une semaine sur ce vaisseau, ce n’est pas amusant du tout. J’espérais que vous me consoleriez.

— N’essayez pas votre psychologie sur moi, oncle Gil. Si vous croyez que je vais vous prendre en pitié, vous vous trompez fort. J’aurais plutôt envie de vous battre.

— Si cela peut vous soulager…

— Je vous préviens, si vous me tendez la joue, je le ferai et si vous dites « Alors, vous vous sentez mieux ? » je recommencerai.

— Je vois que vous vous êtes querellée avec Biron. A quel propos ?

— Je ne tiens pas à en parler. Laissez-moi tranquille. (Après une pause, elle ajouta :) Il croit ce que l’Autarque a dit sur père. Et à cause de cela, je le hais.

— Qui ? Votre père ?

— Non ! ce stupide petit imbécile !

— Ça doit être Biron, ça. Alors vous le haïssez ? J’avoue qu’à mes yeux de vieux célibataire invétéré, il n’y a pas l’ombre d’une différence entre cette haine et un ridicule excès d’amour.

— Oncle Gil. Croyez-vous réellement qu’il ait pu faire cela ?

— Biron ? Faire quoi ?

— Mais non, Père ! Aurait-il pu trahir le Rancher ?

— Je ne sais pas, dit Gillbret d’un ton songeur. (Et il ajouta en la regardant du coin de l’œil :) Après tout, il a livré Biron aux Tyranni.

— Parce qu’il savait que c’était un piège ! s’écria-t-elle avec véhémence. Et c’en était un ! Cet horrible Autarque avait manigancé tout cela. Les Tyranni savaient parfaitement qui était Biron, et l’avaient envoyé intentionnellement chez Père. Il n’aurait pas pu agir autrement qu’il l’a fait. Cela saute aux yeux, non ?

— Même en tenant compte (il eut de nouveau ce regard de côté) qu’il a tout fait pour vous convaincre d’accepter un mariage pas très amusant ? Si Hinrik est capable de cela…

— Dans ce cas aussi, il n’avait pas le choix.

— Mais ma chère amie, si vous excusez toutes ses manifestations de servilité envers les Tyranni en disant qu’il y était contraint, cela s’applique tout aussi bien à son éventuelle trahison du Rancher.

— Je suis certaine qu’il ne l’aurait jamais fait. Je connais Père bien mieux que vous. Il hait les Tyranni. Réellement. De lui-même, il ne ferait jamais rien pour les aider. Il en a peur, je l’admets, et n’ose pas s’opposer ouvertement à eux, mais dans la mesure où il n’y est pas contraint, il ne fera jamais rien pour les aider.

— Il ne pouvait peut-être pas l’éviter, dans ce cas.

Elle secoua violemment la tête, et ses longs cheveux noirs fouettèrent son visage, ce qui eut l’heureux effet de cacher ses larmes.

Gillbret resta un long moment à la regarder, écarta les bras en signe d’impuissance et partit.


* * *

La remorque fut fixée au Sans Remords par un mince couloir flexible adhérent au sas de secours. Elle était des dizaines de fois plus grande que le croiseur ; la disproportion était presque comique. L’Autarque vint rejoindre Biron pour une dernière inspection.

— Vous manque-t-il quelque chose ?

— Non. Je pense que ce sera très confortable.

— Parfait. A propos, Rizzett m’a dit que Dame Artémisia était souffrante, ou du moins qu’elle semblait l’être. Si elle a besoin d’un médecin, il serait peut-être plus sage de la transférer sur mon yacht.

— Elle se porte parfaitement bien, répondit Biron sèchement.

— Puisque vous le dites. Serez-vous prêt à appareiller dans douze heures ?

— Dans deux, s’il le faut.

L’Autarque parti, Biron regagna le Sans Remords par l’étroit couloir de liaison, dans lequel il était obligé de courber la tête.

— Artémisia, dit-il avec une indifférence étudiée, vous pouvez aller dans vos nouveaux appartements, si vous le désirez. Ne craignez pas que je vous importune ; je resterai ici la plupart du temps.

— Vous ne m’importunez nullement, Rancher, répliqua-t-elle d’un ton froid. Faites ce que vous voulez, peu m’importe.


* * *

Les vaisseaux partirent ; un seul Saut les amena aux abords de la Nébuleuse. Ils durent attendre plusieurs heures, pendant que l’on faisait les calculs définitifs à bord du yacht de Jonti. Une fois dans la Nébuleuse même, ils seraient contraints de naviguer sans visibilité.

Biron regardait l’écran avec une moue pessimiste. Devant eux, c’était le néant. Une moitié de la voûte céleste était mangée par une gigantesque tache noire où pas une étoile ne brillait. Pour la première fois de sa vie, Biron sentit combien les étoiles étaient chaudes et rassurantes, combien elles donnaient vie à l’espace.

— On dirait que nous allons nous précipiter dans un trou percé dans l’espace, dit-il à Jonti, d’une voix étouffée.

Puis, un nouveau Saut les amena au cœur de la Nébuleuse.

Au même instant, Simok Aratap, Commissaire du Grand Khan, se trouvant à la tête de dix croiseurs blindés, disait à son navigateur :

— Peu importe. Suivez-les.

Et, à moins d’une année-lumière du point où le Sans-Remords était entré dans la Nébuleuse, dix vaisseaux Tyranniens l’imitèrent.


16

<p>16</p>

Simok Aratap se sentait mal à l’aise, dans son uniforme. Les uniformes Tyranniens sont faits d’un tissu grossier qu’aucun artifice de coupe ne saurait améliorer. Evidemment, il n’était pas très viril de s’en plaindre. La tradition militaire Tyranienne maintenait qu’un certain inconfort était bon pour la discipline. Pourtant, Aratap ne pouvait s’empêcher de se révolter, et en tout cas de se plaindre.

— Ce col étroit m’irrite terriblement le cou, dit-il sur un ton lugubre.

Le commandant Andros, dont le col était tout aussi étroit mais qui, de mémoire d’homme, n’avait jamais porté que l’uniforme, répondit :

— Lorsque vous êtes seul, aucun règlement ne vous interdit de l’ouvrir. Mais en présence d’officiers ou d’hommes de troupe, toute déviation vestimentaire risquerait d’avoir une influence pernicieuse.

Aratap renifla dédaigneusement. A cause de la nature quasi militaire de cette expédition, il était non seulement obligé de porter l’uniforme, mais encore d’écouter les conseils d’un aide militaire de plus en plus sûr de lui. Et cela avait commencé dès avant leur départ de Rhodia. Andros n’avait pas mâché ses mots.

— Commissaire, il nous faut dix vaisseaux.

Aratap l’avait regardé avec une visible contrariété. Il s’apprêtait à suivre le jeune Widemos avec un unique vaisseau. Il posa les capsules du rapport qu’il préparait pour le Bureau des Colonies du Khanat, rapport à faire suivre dans l’éventualité malheureuse où il ne reviendrait pas de cette expédition.

— Dix vaisseaux, commandant ?

— Oui, commissaire. C’est un chiffre minimum.

— Pourquoi cela ?

— Afin d’assurer une sécurité, disons, raisonnable. Ce jeune homme va quelque part. Vous nous affirmez qu’il existe un important centre de conspiration. Il est probable que les deux faits méritent d’être rapprochés.

— Et alors ?

— Et nous devons être prêts à faire face à ces conspirateurs, qui sont peut-être de taille à vaincre un vaisseau isolé.

— Ou dix, ou cent. Où commence et où finit la sécurité ?

— Il faut prendre une décision. En ce qui concerne une action de type militaire, cela relève de ma compétence. Je suggère donc dix vaisseaux.

Aratap haussa les sourcils et ses verres de contact eurent une lueur de mauvais augure. Les militaires avaient du poids. Théoriquement, en temps de paix, c’était au civil de prendre la décision, mais là encore, on ne se débarrassait pas si facilement de la tradition militaire.

Aratap répondit donc avec prudence :

— J’y réfléchirai.

— Merci. Si jamais vous jugiez bon de ne pas accepter ma recommandation, soyez assuré… (Là-dessus, le commandant se mit au garde-à-vous et claqua des talons, mais Aratap savait parfaitement que ce geste de déférence était dénué de signification.)… qu’il ne s’agit que d’une simple suggestion, qu’il est de votre privilège de refuser. Dans ce cas, pourtant, vous ne me laisseriez d’autre choix que de résilier mes fonctions.

Devant une telle prise de position, Aratap ne pouvait que tenter de tirer le meilleur parti de la situation.

— Je n’ai nullement l’intention de vous mettre des bâtons dans les roues en ce qui concerne des problèmes d’ordre militaire. Je me demande toutefois, commandant, si vous seriez plus souple sur des questions de nature purement politique.

— De quelles questions s’agit-il ?

— Il y a le problème posé par Hinrik. Hier, vous vous étiez opposé à ma suggestion de l’emmener avec nous.

— Je considère que c’est inutile, dit le commandant sèchement. Lorsque nos forces entreront en action, la présence d’étrangers serait mauvaise pour le moral.

Aratap poussa un imperceptible soupir. Andros était très compétent dans son domaine. Il n’aurait servi à rien de manifester de l’impatience.

— Sur ce point aussi, je suis d’accord avec vous. Je vous demande simplement de considérer les aspects politiques de la situation. Comme vous le savez, l’exécution de l’ancien Rancher de Widemos a eu des répercussions politiques indésirables dans les Royaumes. Cette exécution était, certes, nécessaire, mais il serait souhaitable que la mort de son fils ne nous soit pas attribuée. Pour l’opinion publique de Rhodia, le jeune Widemos a kidnappé la fille du directeur, qui est très populaire. Il serait par conséquent parfaitement approprié que le directeur mène l’expédition punitive.

« Ce serait un geste dramatique, que les patriotes Rhodiens approuveraient unanimement. Certes, il disposerait de l’assistance militaire Tyrannienne, mais ce facteur peut être minimisé. Et, si notre expédition anéantit le cœur de la conspiration, cette action sera alors attribuée aux Rhodiens. Si le jeune Widemos est exécuté, ce sera par les Rhodiens.

— Sans doute, mais l’on créerait un précédent fâcheux en autorisant des vaisseaux Rhodiens à accompagner une expédition militaire Tyrannienne. En cas de combat, ils nous gêneraient. Comme vous le voyez, cela devient un problème militaire.

— Je n’ai jamais dit, cher commandant, que Hinrik commanderait un vaisseau. Vous le connaissez suffisamment, je pense, pour savoir qu’il en serait incapable, et de plus, nullement désireux d’essayer ! Non, il restera avec nous et sera le seul Rhodien à bord.

— Dans ce cas, commissaire, je retire mon objection, dit le commandant.


* * *

La flotte Tyrannienne était resté immobilisée à deux années-lumière de Lingane pendant près d’une semaine, et la situation devenait tendue.

Le commandant Andros préconisait un débarquement immédiat sur Lingane.

— L’Autarque fait tout ce qu’il peut pour nous faire croire qu’il est un ami du Khan, mais je me méfie de ces hommes qui voyagent de par toute la Galaxie. Il est curieux, d’ailleurs, que le jeune Widemos aille à sa rencontre juste au moment où il est revenu sur Lingane.

— L’Autarque n’a caché ni ses voyages ni son retour, commandant. Et rien ne nous prouve que c’est lui que Widemos tient à voir. Il reste en orbite autour de Lingane. Pourquoi ne se pose-t-il pas ?

— Pourquoi se maintient-il en orbite ? Examinons ce qu’il fait, et non ce qu’il ne fait pas.

— Je pense que j’ai une explication.

— Je serais heureux de l’entendre.

Aratap passa l’index dans son col, essayant en vain de l’élargir.

— Puisque ce jeune homme attend, nous devons supposer qu’il attend quelqu’un ou quelque chose. S’étant rendu à Lingane par le chemin le plus direct – en un seul Saut, en fait— on ne peut imaginer qu’il attende par simple indécision. A mon avis, il attend qu’un ou plusieurs amis viennent le rejoindre. Une fois ces renforts arrivés, il repartira pour une autre destination. Le fait qu’il ne se pose pas sur Lingane semble indiquer qu’il considère cela comme dangereux. Ce qui prouverait que Lingane en général, et tout particulièrement l’Autarque, ne font pas partie de la conspiration, bien que ce soit peut-être le cas de quelques Linganiens isolés.

— Les déductions les plus évidentes ne sont pas nécessairement conformes à la réalité.

— Cher commandant, mes déductions ne sont pas seulement évidentes, elles sont logiques. Elles cadrent parfaitement avec ce que nous savons par ailleurs.

— C’est possible. Néanmoins, si aucun événement nouveau n’intervient dans les vingt-quatre heures à venir, je n’aurai d’autre choix que de donner l’ordre d’avancer sur Lingane.


* * *

Une fois le commandant parti, Aratap fit une grimace. Dire qu’il fallait combattre non seulement les vaincus mécontents, mais aussi les vainqueurs à courte vue ! Vingt-quatre heures. S’il ne se passait rien de nouveau, il allait falloir trouver un autre moyen pour ramener Andros à la raison.

La porte s’ouvrit et Aratap leva la tête avec irritation. Andros revenait déjà ? Non, c’était la grande silhouette légèrement courbée de Hinrik, suivi du garde qui l’accompagnait partout. Théoriquement, on lui avait promis une liberté de mouvement totale. Sans doute le croyait-il, d’ailleurs. Il ne semblait même pas s’apercevoir de la présence de son ange gardien.

Hinrik eut un sourire indécis.

— Je vous dérange, commissaire ?

— Mais pas le moins du monde. Prenez donc un siège, directeur.

Aratap lui-même resta debout, mais Hinrik ne parut pas le remarquer.

— J’ai à vous parler, commissaire, c’est très important.

Il s’interrompit et son regard devint flou et lointain. Sur un ton entièrement différent, il ajouta :

— Quel grand et beau vaisseau vous avez !

— Merci, directeur, dit Aratap avec un sourire pincé.

Les neuf croiseurs qui les accompagnaient étaient compacts comme tous les bâtiments Tyranniens, mais le vaisseau-amiral sur lequel ils se trouvaient était un gigantesque modèle inspiré de la défunte flotte Rhodienne. Signe de décadence et de ramollissement des mœurs sans doute, de telles unités de prestige étaient de plus en plus fréquentes dans la flotte spatiale Tyrannienne.

Aratap s’en accommodait fort bien ; alors que certains soldats de carrière y voyaient une simple dégénérescence, il considérait cela comme un accès à un stade de civilisation supérieur. En fin de compte – dans des siècles, peut-être – il était fort possible, à son avis, que les Tyranni disparaissent en tant que race séparée, et s’amalgament avec les Royaumes Nébulaires ; et il n’était pas dit que ce serait une mauvaise chose. Bien entendu, il ne lui arrivait jamais d’exprimer ces opinions à voix haute.

— J’étais venu vous dire quelque chose, reprit Hinrik. (Il passa un bon moment à rassembler ses pensées avant de continuer :) Aujourd’hui, j’ai envoyé un message à mon peuple. Je lui ai dit que je me portais bien, que d’ici peu le criminel serait arrêté, et ma fille sauvée.

— Excellent, dit Aratap.

Il connaissait ce message d’autant mieux qu’il l’avait rédigé lui-même. Sans doute, Hinrik avait-il fini par se convaincre qu’il en était l’auteur et peut-être même que c’était lui qui dirigeait l’expédition. Le pauvre homme se désintégrait à vue d’œil. Aratap ressentit de la pitié pour lui.

— Je pense, reprit Hinrik, que mon, peuple a été fort troublé par ce raid audacieux effectué par des bandits si bien organisés. Ils seront fiers de leur directeur, en le voyant passer si rapidement à la contre-attaque, ne croyez-vous pas, commissaire ? Cela lui prouvera qu’il y a encore de la vigueur chez les Hinriades.

Sa voix s’était emplie d’une timide gloriole.

— Certainement, dit Aratap.

— Sommes-nous enfin arrivés à portée de l’ennemi ?

— Non, directeur. L’ennemi se trouve toujours aux abords de Lingane.

— Toujours ? Ah oui, je me souviens de ce que je voulais vous dire ! (Son débit devint saccadé.) C’est très important, commissaire. Il faut que je vous le dise ! On nous trahit ! Je le sais ! Nous devons agir sans tarder. On nous trahit… Il y a des traîtres à bord !

Aratap commençait à s’impatienter. Il fallait ménager ce pauvre crétin, bien sûr, mais cela commençait à devenir lassant. Si cela continuait ainsi, il finirait par devenir tellement déséquilibré qu’il ne serait plus d’aucune utilité pour les Tyranni. Ce serait dommage.

— Mais non, directeur. Il n’y a aucune trahison. Nos hommes sont loyaux et dévoués. Quelqu’un vous aura induit en erreur ? Vous êtes fatigué par le voyage.

— Non, non… (Hinrik repoussa la main qu’Aratap avait posée sur son épaule.) Où sommes-nous ?

— Eh bien, nous sommes ici ! Ici, voyons !

— Non, où est le vaisseau ? J’ai regardé les écrans. Il n’y a aucune étoile à proximité. Nous sommes perdus en plein espace. Le saviez-vous ?

— Evidemment.

— Nous ne sommes pas près de Lingane. Le saviez-vous ?

— Lingane est à exactement deux années-lumière.

— Ah ! Ah, vous voyez, commissaire ! Personne ne nous écoute ? C’est sûr ? (Il se pencha vers Aratap, qui retint un mouvement de recul.) Dans ce cas, comment pouvons-nous savoir que l’ennemi se trouve près de Lingane ? C’est trop loin pour une détection efficace. On vous donne des renseignements mensongers – voilà où est la trahison !

Bon, bon, Hinrik était peut-être fou, mais son argument n’était pas sans valeur.

— Le problème est du ressort des techniciens, directeur. J’ignore moi-même comment ils s’y prennent.

— Soit, mais en tant que chef de l’expédition, on aurait dû me mettre au courant ! (Il regarda autour de lui et baissa le ton.) J’ai parfois l’impression que le commandant Andros n’exécute pas toujours mes ordres. Est-ce un officier de toute confiance ? En fait, je lui donne rarement des ordres. Il pourrait sembler curieux de donner des ordres à un officier Tyrannien. Mais il faut que je retrouve ma fille ! Ma fille s’appelle Artémisia ! On me l’a enlevée, et j’ai mis sur pied cette expédition de dix vaisseaux pour aller la reprendre. Il faut que je sache, vous comprenez ? Je veux dire, comment savons-nous que l’ennemi est près de Lingane ? Sans doute ma fille y est-elle aussi. Son nom est Artémisia.

Il fixait le commissaire d’un regard implorant. Puis il se prit le visage dans les mains et marmonna quelque chose, peut-être : « Excusez-moi ».

Aratap serra involontairement les mâchoires. Il avait du mal à ne pas oublier que cet homme était un père touché au vif, et que même l’imbécile directeur de Rhodia pouvait éprouver des sentiments paternels. Il ne devait pas le laisser souffrir ainsi.

— Je vais essayer de vous expliquer, lui dit-il avec douceur. Vous savez ce qu’est un massomètre, cet instrument qui détecte les vaisseaux dans l’espace ?

— Oui, oui.

— Il est sensible à la gravitation. Vous comprenez cela ?

— Oh oui. Tout a une gravité.

Hinrik était penché vers Aratap et se tordait nerveusement les mains.

— Bien. Evidemment, le massomètre ne peut être utilisé qu’à faible distance, disons un million et demi de kilomètres au maximum. Il faut également que le vaisseau que l’on veut détecter ne se trouve pas trop près d’une planète, parce que, alors, on ne détecte que la planète, qui est beaucoup plus grande.

— Et qui a une gravité bien plus forte.

— Exactement ! dit Aratap, et Hinrik en parut tout content.

— Nous, les Tyranniens, avons sur nos vaisseaux un autre appareil, continua Aratap. Il émet dans l’hyperespace, dans toutes les directions, et ce qu’il émet est une forme particulière de distorsion de l’espace, distorsion dont la nature n’est pas électromagnétique. En d’autres termes, il ne s’agit ni de lumière, ni d’ondes radio, ni même d’ondes sub-éthériques. C’est clair ?

Hinrik ne répondit pas. A son air, cela ne devait pas être clair du tout.

— En tout cas, enchaîna Aratap, c’est différent, peu importent les détails. Nous pouvons détecter cette émission, ce qui nous permet de localiser tout vaisseau Tyrannien, même s’il se trouve à l’autre bout de la Galaxie, ou caché derrière une étoile.

Hinrik hocha solennellement la tête.

— Pour en venir au point important, dit Aratap, si le jeune Widemos s’était enfui sur un vaisseau ordinaire, il aurait été très difficile de le repérer. Mais comme il a pris un croiseur Tyrannien, nous savons à tout instant où il se trouve, bien qu’il ne s’en rende pas compte. C’est ainsi que nous savons qu’il est près de Lingane. Et de plus, il ne peut pas nous échapper. Comme vous voyez, nous retrouverons certainement votre fille.

— Bravo ! s’exclama Hinrik en souriant. Je vous félicite, commissaire. C’est une excellente ruse !

Aratap ne se faisait pas d’illusions ; Hinrik ne comprenait qu’une faible partie de ce qu’il lui avait dit. Mais c’était sans importance. Il avait reçu l’assurance qu’il retrouverait sa fille et, quelque part dans les brumes de son cerveau, il devait se rendre compte que c’était grâce à la science Tyrannienne.

Il parvint à se convaincre qu’il ne s’était pas donné tout ce mal uniquement parce que le pathétique Rhodien lui faisait pitié. Pour des raisons politiques élémentaires, il devait éviter que le directeur ne craque complètement. Peut-être le retour de sa fille améliorerait-il son état ; il fallait l’espérer.

Le signal de la porte retentit. Cette fois, c’était le commandant Andros. En le voyant arriver, Hinrik se raidit et prit une expression d’homme traqué.

— Commandant Andros… commença-t-il.

Mais Andros parlait déjà à Aratap, d’une voix sèche et rapide, sans tenir compte de la présence du directeur.

— Commissaire, le Sans Remords a changé de position.

— Il ne s’est pas posé sur Lingane, j’espère !

— Non. Il a effectué un Saut, et en est à grande distance.

— Bien… Un autre vaisseau est venu le rejoindre, peut-être ?

— Ou plusieurs. Comme vous le savez parfaitement, nous ne pouvons détecter que le sien.

— En tout état de cause, nous le suivons.

— L’ordre a déjà été donné. Je voudrais toutefois vous informer que le Saut l’a amené aux abords immédiats de la Nébuleuse de la Tête de Cheval.

— Comment ?

— Aucun système planétaire connu n’existe dans ces parages. Apparemment, leur destination est la Nébuleuse elle-même.

Aratap humecta ses lèvres et se dirigea précipitamment vers la salle de pilotage, suivi par le commandant.

Hinrik se retrouva seul au milieu du vaste bureau. Pendant près d’une minute, il regarda fixement là porte, puis avec un petit haussement d’épaules, se rassit. Son visage était sans expression et il resta longtemps ainsi sans bouger.


* * *

— Nous venons de vérifier les coordonnées du Sans Remords, annonça le navigateur. Il ne fait aucun doute qu’il se trouve à l’intérieur de la Nébuleuse.

— Peu importe, dit Aratap. Suivez-les.

Il se tourna vers le commandant Andros :

— Vous voyez que nous avons bien fait d’attendre. La situation commence à s’éclaircir. Où le Q.G. des conspirateurs pouvait-il se trouver, sinon dans la Nébuleuse même ? Voilà bien pourquoi ils nous avaient échappé jusqu’à présent. Cela devient de plus en plus cohérent. Excellent !


* * *

Pour la vingtième fois peut-être, le regard d’Aratap se porta automatiquement sur l’écran. En vain, car celui-ci demeurait obstinément noir, sans une seule étoile en vue.

Andros hocha la tête.

— C’est la troisième fois qu’ils s’arrêtent sans se poser. Je ne comprends pas où ils veulent en venir. Que cherchent-ils ? Et chacun de leurs arrêts dure plusieurs jours. Mais ils ne se posent jamais.

— Il leur faut peut-être ce temps-là pour calculer leur Saut suivant, dit Aratap. La visibilité est nulle.

— Vous croyez vraiment ?

— En fait, non. Leurs Sauts sont trop précis. Chaque fois, ils se retrouvent à proximité d’une étoile. Le massomètre seul ne permet pas une telle précision. Ils doivent connaître à l’avance leur localisation exacte.

— Dans ce cas, pourquoi ne se posent-ils pas ?

— Je suppose, dit Aratap, qu’ils sont à la recherche de planètes habitables. Peut-être ne connaissent-ils pas, ou du moins pas exactement, la localisation du centre de la conspiration. (Il sourit :) Peu importe. Nous n’avons qu’à les suivre.


* * *

Le lendemain, alors qu’Aratap était dans sa cabine, le navigateur arriva en courant :

— Commissaire !

Aratap leva les yeux.

— Oui ?

— L’ennemi s’est posé sur une planète !

— Appelez-moi le commandant Andros. Vite !

— Andros, dit Aratap dès que ce dernier arriva, on vous a mis au courant ?

— Oui. J’ai déjà donné mes ordres : descente et poursuite de l’ennemi.

— Un moment. Vous allez peut-être trop vite, comme lorsque vous vouliez vous précipiter sur Lingane. Je pense qu’un seul vaisseau devrait les suivre, celui-ci.

— Vos raisons ?

— Si nous avons besoin de renforts, vous serez à proximité, à la tête de l’escadrille. Si les rebelles sont puissants, ils penseront que nous sommes seuls : je vous avertirai du danger à temps, et vous pourrez battre en retraite sur Tyrann.

— Battre en retraite !

— Et revenir avec des forces suffisantes.

Andros réfléchit un moment.

— Soit, commissaire. Le vaisseau est d’ailleurs sans grande valeur. Pas assez maniable.


* * *

Tandis qu’ils descendaient en une lente spirale, la planète grandissait sur l’écran.

— La surface semble désertique, commissaire, dit le navigateur.

— Avez-vous déterminé la position précise du Sans Remords ?

— Oui, commissaire.

— Dans ce cas, posez-vous le plus près possible, mais sans vous faire repérer.

Ils pénétraient dans l’atmosphère. Dans la moitié diurne de la planète, le ciel avait des teintes pourpres devenant de plus en plus claires. Aratap regardait intensément le monde inconnu grossir sur l’écran. La longue poursuite touchait à son terme !


17

<p>17</p>

Pour le profane, l’exploration d’un système stellaire et la recherche de planètes habitables peuvent paraître une tâche passionnante, ou du moins intéressante. Pour le pilote spatial, il n’est rien de plus ennuyeux.

Localiser une étoile, cette gigantesque masse d’hydrogène se transformant en hélium, est presque trop facile. Même dans les ténèbres de la nébuleuse, ce n’est qu’une question de distance. Approchez à dix milliards de kilomètres et vous la verrez.

Pour une planète, cette petite masse de roc luisant d’une lumière d’emprunt, ce n’est pas la même chose. On peut traverser un système stellaire cent mille fois, sous tous les angles imaginables, sans jamais en apercevoir une, à moins d’un extraordinaire hasard.

Alors, on adopte un système ; on prend position dans l’espace, à une distance d’environ dix mille fois le diamètre de l’étoile en question. Les statistiques galactiques démontrent que seule une planète sur cinquante mille est plus éloignée de son soleil. De plus, une planète habitable n’est jamais plus éloignée de son soleil que de mille fois le diamètre de ce dernier.

De la position que le vaisseau a prise dans l’espace, une éventuelle planète habitable se trouvera donc à moins de six degrés de l’étoile, soit 1/3600 de la voûte céleste. Ce champ peut être couvert avec des observations relativement peu nombreuses.

Le mouvement de la télé-caméra est réglé de façon à annuler le déplacement du vaisseau en orbite. Dans ces conditions, une longue pause révélera les astres voisins de l’étoile – à condition, bien entendu, de neutraliser le rayonnement de l’étoile elle-même, ce qui est facilement réalisable. A cause de leur mouvement propre, les planètes apparaîtront toutefois sur le film comme de petites traînées blanches.

Quand rien n’apparaît, reste la possibilité que les planètes soient cachées derrière leur soleil. On répète alors la manœuvre dans une autre position, généralement en se rapprochant de l’étoile.

C’est un processus profondément ennuyeux et, lorsqu’on l’a répété trois fois, pour trois étoiles différentes, d’un effet plutôt déprimant.

Le moral de Gillbret, par exemple, était au plus bas. Il se passait parfois des heures sans qu’il prononçât le mot « amusant ».

Ils se préparaient à gagner la quatrième étoile sur la liste de l’Autarque.

— Au moins, dit Biron, nous arrivons chaque fois à une étoile. Cela prouve que les chiffres de Jonti sont exacts.

— Selon les statistiques, une étoile sur trois possède un système planétaire.

Biron étouffa un bâillement ; tous les enfants apprenaient cela en galactographie élémentaire.

— Cela signifie, continua Gillbret, que les chances de trouver trois étoiles au hasard sans une seule planète sont de 2/3 puissance 3, soit 8/27e, ou moins de une sur trois.

— Et alors ?

— Et nous n’en avons trouvé aucune ; il doit y avoir une erreur.

— Vous avez vu les films. Et que valent les statistiques ? Les conditions sont peut-être différentes dans une nébuleuse. Peut-être le brouillard de particules empêche-t-il la formation des planètes, à moins qu’il ne soit tout simplement de la matière planétaire non consolidée.

— Vous plaisantez, j’espère, dit Gillbret.

— Vous avez raison ; je ne faisais que bavarder. Je ne connais rien à la cosmogonie. Pourquoi y a-t-il des planètes d’ailleurs ? Je n’en connais pas une qui ne cesse de causer des ennuis.

Biron aussi devenait hagard ; il passait le plus clair de son temps à coller de petites étiquettes sur le tableau de bord.

— En tout cas, j’ai presque tout trouvé : les télémètres de tir, le réglage de la puissance de feu, tout ça…

Ils ne pouvaient se résoudre à quitter l’écran des yeux ; dans quelques instants, ils allaient de nouveau effectuer un Saut à travers cette encre noire.

— Savez-vous d’où vient le nom de la Nébuleuse de la Tête de cheval, Gil ? demanda Biron d’un air absent.

— Le premier explorateur qui y pénétra s’appelait Ted Chaval. Allez-vous me dire que c’est faux ?

— Peut-être. Sur Terre, ils ont une autre explication.

— Ah ?

— Ils disent que c’est parce qu’elle ressemble à une tête de cheval.

— Qu’est-ce que c’est qu’un cheval ?

— C’est un animal terrestre.

— L’idée est amusante, mais je ne trouve pas que la Nébuleuse ressemble à un animal.

— Cela dépend de l’angle sous lequel on la regarde. Vue de Néphélos, on dirait un bras prolongé par trois doigts. Mais je l’ai regardée, une fois, de l’observatoire terrestre. On dirait vraiment une tête de cheval. Qui sait ? Ted Chaval n’a peut-être jamais existé.

Biron parlait sans enthousiasme. Cela ne l’intéressait déjà plus. Il ne parlait que pour tromper son ennui. Le silence qui suivit dura trop longtemps, car cela donna à Gillbret l’occasion d’aborder un sujet qui horripilait Biron mais qu’il ne pouvait chasser de ses pensées.

— Où est Arta ? demanda Gillbret.

Biron évita son regard.

— Je ne sais pas. Dans la remorque, sans doute. Je ne la suis pas partout.

— Mais l’Autarque le fait. Il y passe le plus clair de son temps.

— Elle a bien de la chance.

Le visage plissé de Gillbret prit une expression soucieuse.

— Ne soyez pas stupide, Biron. Artémisia est une Hinriade. Elle ne peut pas avaler ce que vous lui avez dit.

— Passons à autre chose, si vous voulez.

— Non. Cela me démange trop de vous en parler. Pourquoi lui faites-vous cela ? Parce que Hinrik est peut-être responsable de la mort de votre père ? N’oubliez pas qu’il est mon cousin ! Et votre attitude à mon égard n’a pas changé !

— D’accord, dit Biron. Mon attitude envers vous est restée la même. Je vous parle comme je l’ai toujours fait. Et je parle tout aussi bien à Artémisia.

— Comme vous l’avez toujours fait ?

Biron garda un silence morose.

— Vous la jetez dans les bras de l’Autarque.

— C’est elle qui choisit.

— Non, c’est vous ! Ecoutez, Biron.

Gillbret s’approcha et alla même jusqu’à poser une main sur le genou de son interlocuteur.

— Je ne tiens pas à me mêler de ce qui ne me regarde pas, vous comprenez. Mais il se trouve simplement qu’elle est tout ce qui reste de bon dans la famille des Hinriades. Cela vous amuse-t-il de savoir que je l’aime ? Je n’ai pas d’enfants, vous savez.

— Je ne doute pas de votre amour pour elle.

— Alors, permettez-moi de vous donner un conseil. Pour le bien d’Arta, éloignez-la de l’Autarque !

— Je croyais que vous faisiez confiance à ce type ?

— En tant qu’Autarque, oui. En tant que chef anti-Tyrannien, oui. Mais en tant qu’homme pour une femme, en tant que mari pour Arta, non.

— Dites-le-lui à elle.

— Elle ne m’écoutera pas.

— Si je le lui disais, pensez-vous qu’elle m’écouterait ?

— Si vous le lui disiez comme il convient, oui.

Un instant, Biron sembla hésiter ; il humecta légèrement du bout de la langue ses lèvres desséchées, puis se détourna et dit avec brusquerie :

— Je ne veux pas en parler.

— Vous le regretterez un jour, dit Gillbret avec tristesse.

Biron garda le silence. Pourquoi Gillbret ne le laissait-il pas en paix ? Il s’était déjà dit à plusieurs reprises qu’il regretterait un jour son attitude actuelle. Mais ce n’était pas facile. Que pouvait-il faire ? Comment se tirer de cette situation en tout bien, tout honneur ?

Il essaya de respirer par la bouche pour diminuer la douloureuse sensation d’étouffement qu’il éprouvait.


* * *

Le Saut suivant changea tout. Biron avait réglé les commandes suivant les instructions du pilote de l’Autarque, avait laissé les manuels à Gillbret, puis était allé se coucher, bien décidé à dormir pendant la manœuvre. Il commençait à somnoler lorsque Gillbret le secoua vivement par l’épaule.

— Biron ! Biron !

Biron se leva d’un bond, plié en deux, les poings serrés.

— Qui est-ce ? qu’y a-t-il ?

Gillbret se mit lestement hors d’atteinte.

— Allons, Biron, du calme. Cette fois, nous avons décroché une F-2 !

Biron comprit enfin ce dont il retournait.

— Ne me réveillez jamais de cette façon, Gil. Une F-2, dites-vous ? Vous parlez de la nouvelle étoile, je suppose ?

— Mais certainement. Je dois dire qu’elle me paraît fort amusante.

Environ 95 % des planètes habitables de la Galaxie dépendent d’une étoile de type spectral F ou G : diamètre de un à deux millions de kilomètres, température de surface de cinq à dix mille degrés centigrades. Le soleil de la Terre est un G-0, celui de Rhodia, un F-8, de Lingane un G-2, de même que celui de Néphélos. F-2, c’était un petit peu chaud, mais pas tellement.

Les trois premières étoiles qu’ils avaient explorées étaient du type K, plutôt petites et rougeâtres. Même s’il y avait eu des planètes, elles n’auraient sûrement pas été hospitalières.

Mais cette bonne étoile promettait d’être leur bonne étoile ! Dès le premier jour, les photos révélèrent cinq planètes, la plus proche se trouvant à deux cent cinquante millions de kilomètres de l’étoile.

Tedor Rizzett tint à leur annoncer la nouvelle en personne. Il venait sur le Sans Remords aussi souvent que l’Autarque, amenant avec lui sa franchise joviale et semant la bonne humeur. Cette fois, il arriva tout haletant après le long parcours sur le filin reliant les deux vaisseaux.

— Je me demande comment fait l’Autarque ! On dirait que pour lui c’est un jeu d’enfant. Sans doute parce qu’il est plus jeune. (Sans transition, il annonça :) Cinq planètes !

— Autour de cette étoile ? demanda Gillbret. C’est certain ?

— Absolument. Mais quatre sont du type J, malheureusement.

— Et la cinquième ?

— La cinquième est peut-être valable. Il y a de l’oxygène dans l’atmosphère, en tout cas.

Gillbret poussa un hourra triomphal, mais Biron se contenta de faire remarquer :

— Quatre du type J ? Bah, une nous suffit, en tout cas.

En fait, c’était une distribution tout à fait normale. La grande majorité des planètes de quelque importance a une atmosphère hydrogénée. Après tout, les étoiles sont en majeure partie composées d’hydrogène. Les planètes du type J ont des atmosphères de méthane et d’ammonium, avec une quantité non négligeable d’hélium et aussi de l’hydrogène à l’état moléculaire. Ces atmosphères sont en général extrêmement denses, et les planètes elles-mêmes ont presque toujours un diamètre minimum de cinquante mille kilomètres, et une température moyenne dépassant rarement cinquante degrés au-dessous de zéro. Bref, elles sont parfaitement inhabitables.

Sur Terre, on lui avait appris que l’on avait classé ces planètes dans la catégorie « J » à cause de Jupiter, une planète du système solaire qui était un exemple parfait du type. Certainement, les planètes du type « E » tenaient leur nom de « Earth », Terre. Généralement assez petites, leur faible gravité ne pouvait retenir l’hydrogène ou les autres gaz légers, d’autant plus qu’elles se trouvaient d’habitude assez près du soleil, et avaient donc une température plus élevée. Leurs atmosphères légères contenaient en général de l’oxygène et de l’azote, avec parfois une certaine quantité de chlore, ce qui les rendait alors inhabitables.

— Ils ont pu examiner l’atmosphère à fond ? demanda Biron. Il y a du chlore ?

Rizzett haussa les épaules.

— D’ici, nous ne pouvons analyser que les couches supérieures. S’il y a du chlore, il se trouvera concentré à faible altitude. Il faut attendre.

Il posa fraternellement sa large main sur l’épaule de Biron.

— Allons, ne vous découragez pas, mon vieux. Si vous m’invitiez plutôt à prendre un verre dans votre cabine ?

Gillbret les regarda s’éloigner avec une certaine inquiétude. Avec l’Autarque faisant la cour à Artémisia, et son bras droit devenant le joyeux compagnon de Biron, le Sans Remords devenait un peu trop Linganien à son goût. Il se demanda une fois de plus si Biron savait ce qu’il faisait, puis ses pensées se tournèrent vers la nouvelle planète.


* * *

Lors de l’entrée dans l’atmosphère, Artémisia était dans la cabine de pilotage. Elle arborait un petit sourire et semblait fort satisfaite. De temps en temps, Biron lançait un regard dans sa direction. Il lui avait dit « Bonjour, Artémisia » lorsqu’elle était entrée (cela ne lui arrivait presque jamais, et il avait été pris par surprise), mais elle ne lui avait pas répondu.

Elle avait simplement demandé, d’une voix joyeuse :

— Oh, oncle Gil ! Est-ce vrai que nous allons nous poser ?

Gil s’était frotté les mains de contentement :

— Il semble bien, ma chérie. Dans quelques heures, nous marcherons peut-être sur le sol de cette planète ! Amusant, non ?

— J’espère que c’est bien celle que nous cherchons. Autrement, ce sera nettement moins amusant.

— Il reste encore une étoile, dit Gil, mais son expression devint soucieuse.

Alors, Artémisia se tourna vers Biron et dit avec froideur :

— Vous m’avez parlé, monsieur Farrill ?

Biron, de nouveau pris par surprise, sursauta :

— Non, pas vraiment.

— Ah bon, excusez-moi. Je croyais.

Elle passa si près de lui que sa robe le frôla et que son parfum l’enveloppa. Il serra les mâchoires.

Rizzett était toujours là. Un des avantages de la remorque était qu’ils pouvaient loger un invité.

— Voilà, ils viennent de nous donner une analyse détaillée de l’atmosphère. Il y a beaucoup d’oxygène, presque 30 %, de l’azote et des gaz inertes. C’est parfaitement normal. Aucune trace de chlore. (Il s’interrompit un moment, puis fit :) Hum…

— Qu’y a-t-il ? demanda Gillbret.

— Pas d’anhydride carbonique. C’est mauvais signe.

— Pourquoi ? demanda Artémisia, penchée au-dessus de l’écran, où elle regardait la lointaine surface de la planète défiler à trois mille kilomètres à l’heure.

— Pas d’anhydride carbonique, pas de vie végétale, dit Biron laconiquement.

— Vraiment ?

Elle le regarda avec un chaud sourire. Involontairement, Biron lui retourna son sourire, mais sans que rien d’apparent ne change dans son expression, elle sourit à travers lui, sans le regarder, comme si elle niait son existence. Il se retrouva seul, avec son sourire stupide. Lentement, il le laissa s’évanouir.

Il valait mieux qu’il la voie le moins souvent possible. Dès qu’elle était là, sa volonté devenait impuissante à anesthésier sa souffrance.


* * *

Gillbret était lugubre. Dans les couches inférieures de l’atmosphère, le Sans Remords, avec sa remorque d’un aérodynamisme douteux, devenait difficilement maniable. Biron se battait farouchement avec les commandes récalcitrantes.

— Allons, Gil, courage !

Il était lui-même plutôt sombre, d’ailleurs. Leurs appels radio étaient restés sans réponse, et si ce n’était pas le monde rebelle, il n’y avait pas de raison de tarder davantage. Il s’était fixé une ligne d’action !

— Ça ne ressemble guère au monde rebelle de mon souvenir, dit Gillbret. C’est rocailleux, mort, il y a très peu d’eau… (Il se retourna sur son siège.) Ont-ils de nouveau cherché du gaz carbonique, Rizzett ?

Le visage coloré de Rizzett s’était visiblement allongé.

— Oui. Il y en a juste des traces. Un millième de un pour cent, quelque chose de cet ordre-là.

— Cela ne prouve rien, dit Biron. Ils ont peut-être choisi ce monde précisément parce qu’il semble inhabitable.

— Mais j’y avais vu des fermes, insista Gillbret.

— Soit, mais on ne voit pas grand-chose d’une planète de cette taille, en tournant plusieurs fois autour. Vous savez parfaitement, Gil, qu’ils ne sont pas assez nombreux pour peupler une planète entière. Ils ont peut-être choisi une vallée cachée, où l’activité volcanique a accumulé une quantité suffisante d’anhydride carbonique, et où il y a de l’eau. Nous pourrions passer à trente kilomètres sans nous douter de son existence. D’autre part, ils ne répondront certainement pas à un appel radio sans avoir pris toutes leurs précautions.

— L’anhydride carbonique ne s’accumule pas aussi facilement, marmonna Gillbret.

Mais il ne quittait pas l’écran des yeux.

Biron se surprit à espérer que ce n’était pas le monde qu’ils cherchaient. Il ne pouvait pas attendre plus longtemps. Il fallait régler cette affaire sans plus tarder !


* * *

L’éclairage artificiel était éteint et la lumière du soleil pénétrait librement par le sas et les hublots. Cela les changeait agréablement, après tant de jours vécus dans un milieu artificiel. De fait, les hublots étaient ouverts, et ils respiraient l’atmosphère de cette planète étrangère.

Rizzett s’y était opposé au début, car le manque de gaz carbonique risquait de perturber leur rythme respiratoire, mais Biron avait estimé que ce serait supportable pendant quelque temps.

Gillbret avait surpris Rizzett et Biron alors que, tête contre tête, ils chuchotaient en regardant au-dehors. En l’entendant arriver, ils s’éloignèrent.

Gillbret éclata de rire et jeta, lui aussi, un coup d’œil dehors.

— Des pierres ! Rien que des pierres !

Biron le regarda calmement.

— Nous allons installer un émetteur radio sur le plateau. Cela lui donnera une plus grande portée et nous permettra de contacter tout l’hémisphère. Si le résultat est négatif, nous essaierons l’autre côté de la planète.

— C’est de cela que vous discutiez avec Rizzett ?

— Exactement. L’Autarque et moi allons mettre l’émetteur en place. C’est lui qui l’a proposé – heureusement d’ailleurs, ce qui m’a évité de faire cette suggestion moi-même.

Tout en parlant, il n’avait cessé de regarder du coin de l’œil Rizzett dont le visage restait sans expression. Biron se leva.

— Je pense qu’il vaudrait mieux que je défasse la doublure de ma combinaison spatiale.

Rizzett approuva de la tête. La planète était ensoleillée ; il y avait peu de vapeur d’eau dans l’air, et pas un seul nuage, mais le froid était très vif.


* * *

L’Autarque se tenait en haut de la rampe du Sans Remords. Il avait enfilé une combinaison de foamite ne pesant que quelques grammes, mais le protégeant parfaitement. Sur sa poitrine, il portait un petit cylindre d’anhydride carbonique dont le faible débit assurait une tension suffisante de CO2 dans son voisinage immédiat.

— Voulez-vous me fouiller, Farrill ? dit-il en levant les bras, avec une lueur amusée dans le regard.

— Non, répondit Biron. Voulez-vous assurer que je ne suis pas armé ?

— Loin de moi cette pensée !

Cet échange de politesses avait été aussi glacial que le temps.

Biron s’avança dans le soleil éblouissant et prit une des poignées de la malle contenant l’équipement radio. L’Autarque se baissa légèrement et empoigna l’autre.

— Ce n’est pas tellement lourd, dit Biron.

Il se retourna un instant, et vit Artémisia, silencieuse et immobile dans la pénombre du vaisseau. Elle portait une robe drapée d’une blancheur immaculée, dont le tissu souple et léger flottait dans le vent. Les amples manches plaquées contre ses bras avaient des reflets argentés.

Un instant, Biron se sentit fléchir. Il aurait voulu lâcher la malle, courir vers elle, la serrer dans ses bras, si fort que ses doigts auraient laissé des marques sur ses épaules, sentir ses lèvres venir à la rencontre des siennes… Il chassa ces pensées dangereuses et se contenta de la saluer brièvement de la tête.

Et elle sourit et agita légèrement les doigts, mais c’était pour l’Autarque.

Lorsqu’il se retourna de nouveau cinq minutes plus tard, la tache blanche était toujours visible dans l’ouverture du sas, puis un accident de terrain leur cacha le vaisseau. De tous côtés, il n’y avait plus que des rochers arides et chaotiques.

Biron pensa à ce que l’avenir lui réservait et se demanda s’il reverrait jamais Artémisia – et si elle aurait du chagrin dans le cas où il ne reviendrait pas.


18

<p>18</p>

Artémisia regarda leur minuscule silhouette disparaître derrière la colline. Au dernier moment, l’un d’eux s’était retourné. Mais elle ne savait pas lequel et elle sentit son cœur se serrer.

Il ne lui avait pas dit un mot en partant. Pas un seul. Elle se détourna des rochers inondés de soleil et retourna vers le métal sombre et froid du vaisseau. Elle se sentait terriblement seule. Jamais de sa vie elle ne s’était sentie aussi seule.

C’était pour cela peut-être qu’elle frissonnait, mais c’eût été un intolérable aveu de faiblesse d’admettre que ce n’était pas simplement de froid.

— Oncle Gil ! dit-elle d’une petite voix, pourquoi ne fermez-vous pas les hublots ? Vous allez nous faire mourir de froid.

Le chauffage était réglé au maximum mais le thermomètre de bord n’indiquait que 7 degrés.

— Ma chère Arta, dit Gillbret, si vous persistez dans cette habitude ridicule de ne porter que quelques brumes vaporeuses de-ci de-là, ne vous étonnez pas d’être gelée.

Il établit néanmoins quelques contacts ; le sas se referma avec un déclic, et les épais hublots retrouvèrent leur opacité. Les lumières s’allumèrent et les ombres disparurent.

Artémisia s’assit dans le fauteuil du pilote et en caressa automatiquement les bras. Ses mains y avaient souvent reposé ; une légère chaleur l’envahit mais elle l’attribua au chauffage qui fonctionnait de nouveau normalement, maintenant que la bise glaciale ne pénétrait plus dans le vaisseau.

De longues minutes passèrent ; elle ne pouvait plus tenir en place. Elle aurait dû l’accompagner ! Elle rectifia immédiatement cette pensée rebelle en substituant un « les » au « l’ ».

— Oncle Gil ! Pourquoi ont-ils besoin d’installer cet émetteur ?

Il était absorbé dans la contemplation de l’écran, dont il maniait délicatement les commandes.

— Hein ?

— Nous avons essayé de contacter les habitants de la planète de l’espace, et personne n’a répondu, dit-elle. Je ne vois pas pourquoi un émetteur placé sur la surface même obtiendrait de meilleurs résultats.

Sur le moment, Gillbret ne sut que répondre.

— Eh bien, il faut tout tenter, ma chérie. Il faut trouver le monde rebelle. (Entre ses dents il ajouta :) Il le faut !

Un moment plus tard, il annonça :

— Je n’arrive pas à les trouver.

— A trouver qui ?

— Biron et l’Autarque. J’ai beau tout essayer, ils sont cachés par le plateau… Tiens ! Voilà le vaisseau de l’Autarque.

Artémisia jeta un coup d’œil indifférent sur l’écran. Le vaisseau était plus bas dans la vallée, à peut-être deux kilomètres du leur. Il brillait intolérablement dans le soleil. Il lui sembla sur le moment que c’était lui l’ennemi et non les Tyranni. Elle se prit à regretter vivement, douloureusement, qu’ils fussent jamais allés à Lingane. Ah ! S’ils étaient restés dans l’espace, rien qu’eux trois ! Ces jours passés ensemble avaient été si agréables – inconfortables, peut-être, mais tellement chaleureux. Et maintenant, elle ne pouvait que tenter de le blesser. Quelque chose en elle l’y poussait, et pourtant, elle aurait tant aimé…

— Quoi ? Que fait-il, celui-là ? s’exclama soudain Gillbret.

Artémisia leva les yeux vers lui, mais elle ne le voyait qu’à travers une légère brume, et dut battre des cils plusieurs fois pour chasser les larmes.

— Qui ?

— Rizzett. Je pense que c’est lui, du moins. Il ne vient pas vers nous, en tout cas.

Artémisia avait bondi vers l’écran.

— Agrandissez l’image !

— A si faible distance ? Nous n’y verrons rien. Je ne pourrais même pas la centrer correctement.

— Plus grand, oncle Gil !

Il brancha le télescope en ronchonnant et se mit à fouiller le magma de rocs démesurément grossis qui défilaient à toute vitesse dès qu’il touchait aux commandes. Un instant, la gigantesque silhouette de Rizzett fila à travers l’écran, floue mais aisément reconnaissable. Gillbret revint prudemment en arrière et parvint à centrer un moment l’image sur lui.

— Il est armé ! s’exclama Artémisia. Vous avez vu ?

— Non.

— Il a un fusil atomique à longue portée ! Je vous le jure !

Elle était déjà debout et fouillait dans le placard mural.

— Arta ! Que faites-vous !

Elle tirait sur la fermeture à glissière d’une combinaison spatiale.

— Je sors. Rizzett les suit. Vous ne comprenez donc pas ? L’Autarque n’est pas allé installer un émetteur. C’est un piège pour Biron.

Elle enfila l’épaisse doublure avec des gestes fiévreux.

— Arrêtez ! Qu’est-ce que vous allez imaginer là !

Mais elle ne l’écoutait pas, ne le voyait pas. Le visage pâle et crispé, elle pensait à Rizzett et à Biron. Ce stupide Biron, comme il s’était fait avoir ! Rizzett avait fait l’éloge du Rancher, lui avait dit combien il lui ressemblait, et ce crétin était tombé dans le piège. Dès qu’il était question de son père, il oubliait tout le reste. Comment un homme pouvait-il être l’esclave d’une monomanie pareille !

— Je ne connais pas les commandes du sas, dit-elle. Ouvrez-le-moi.

— Arta, vous ne sortirez pas du vaisseau ! Vous ne savez même pas où ils se trouvent.

— Je les trouverai. Ouvrez le sas !

Gillbret secoua la tête.

Mais dans la combinaison spatiale, elle avait découvert une arme.

— Oncle Gil, je vous jure que je vais m’en servir. Je le jure.

Gillbret se trouva face à la gueule hideuse d’un fouet neuronique. Il se força à sourire.

— Allons, Arta…

— Ouvrez le sas ! ordonna-t-elle.

Il obéit et elle courut dehors, sautant d’un rocher à l’autre, glissant, montant vers le plateau, les tempes battantes. Elle avait été pire que lui, à cause de son stupide orgueil. Son attitude lui semblait si bête maintenant, et la froideur étudiée de l’Autarque lui répugnait. Elle frissonna en y repensant.

Elle atteignait enfin le plateau. Sans s’arrêter un instant, elle continua droit devant elle, tenant le fouet neuronique à la main.


* * *

Biron et l’Autarque n’avaient pas échangé un mot pendant la montée ; arrivés au point culminant du plateau, ils s’arrêtèrent. Le roc était entièrement fissuré par le soleil et le vent ; devant eux une paroi rocheuse descendait à pic.

Biron s’approcha prudemment du bord ; cent mètres plus bas, le sol était parsemé de rochers déchiquetés, à perte de vue.

— Ce monde semble sans espoir, Jonti, dit-il.

L’Autarque ne manifesta pas la même curiosité que Biron pour ce qui l’entourait.

— C’est bien l’endroit que nous avions repéré avant de nous poser. Il est idéal pour ce que nous voulons faire.

« Pour ce que vous voulez faire, du moins », pensa Biron. Il s’éloigna du bord et s’assit par terre. Un long moment il écouta le sifflement ténu du gaz carbonique, puis dit, calmement :

— Que leur direz-vous quand vous serez revenu sur le vaisseau ?

L’Autarque avait commencé à ouvrir la malle contenant l’équipement. Il se redressa.

— De quoi parlez-vous ?

Biron sentit le froid engourdir son visage et se frotta le nez de sa main gantée. Il déboutonna pourtant la doublure de foamite qui le protégeait, et le vent s’y engouffra.

— Je parle du motif pour lequel vous êtes venu ici.

— Je préférerais installer l’émetteur plutôt que de perdre mon temps à discuter, Farrill.

— Pourquoi installeriez-vous cette radio ? Nous avons en vain essayé de les contacter de l’espace. A quoi bon attendre davantage ? Pourquoi êtes-vous venu, Jonti ?

L’Autarque s’assit en face de Biron, une main posée sur la malle.

— Si cette question vous tourmente, alors pourquoi vous, êtes-vous venu ?

— Pour découvrir la vérité. Rizzett m’a dit que vous comptiez sortir sur la planète et m’a conseillé de vous accompagner. Si je ne me trompe, vous lui aviez demandé de me dire qu’ainsi vous ne pourriez recevoir aucun message à mon insu. C’était un avis sensé, bien que je ne pense pas que vous receviez de message, mais je me suis néanmoins laissé convaincre et me voici.

— Pour découvrir la vérité ? dit Jonti sur un ton moqueur.

— Exactement. Je crois déjà la deviner, d’ailleurs.

— Partagez-la avec moi, alors ! Je vous écoute.

— Votre but est de me tuer. Nous sommes seuls, à quelques pas d’une falaise abrupte. Il n’y aurait aucun signe de violence. Une simple et triste histoire à raconter aux autres. J’ai glissé, je suis tombé. Vous reviendrez sans doute avec quelques hommes pour me donner une sépulture décente ; comme ce serait touchant. Et vous seriez définitivement débarrassé de moi.

— Et cette pensée ne vous a pas empêché de venir ?

— Comme je m’y attends, vous ne pourrez pas me prendre par surprise. Nous ne sommes pas armés et je doute que vos forces suffisent à me tuer.

Un instant, les narines de Biron frémirent et il serra lentement les poings. Jonti éclata de rire.

— Si nous installions plutôt l’émetteur, puisqu’il est devenu impossible de vous tuer ?

— Pas encore. D’abord, je veux que vous admettiez que vous aviez l’intention de me tuer.

— Vous tenez donc absolument à ce que je joue mon rôle dans le drame que vous avez imaginé ? Et comment comptez-vous m’y contraindre ? Voulez-vous me faire avouer par la force ? Comprenez-moi, Farrill, vous êtes jeune, et je veux bien prendre en considération votre nom et votre rang, qui peuvent m’être utiles. Toutefois, je dois dire que jusqu’à présent vous m’avez davantage gêné qu’aidé.

— Je n’en doute pas. En restant en vie, malgré tous vos efforts !

— Si vous parlez des risques que vous avez courus sur Rhodia, je me suis expliqué sur ce point, et je n’ai pas l’intention de me répéter.

— Votre explication était fausse, répondit Biron en se levant. C’était visible dès le début.

— Vraiment ?

— Vraiment ! Debout, ou je vous fais lever de force !

L’Autarque se leva lentement : ses yeux n’étaient plus que des fentes minuscules.

— Je ne vous conseillerais pas de recourir à la violence, jeune homme.

— Ecoutez-moi ! dit Biron d’une voix forte. (Les pans de sa doublure flottaient dans le vent, mais il ne semblait pas s’en soucier.) Selon vous, vous m’aviez envoyé sur Rhodia, au risque de ma vie, uniquement pour impliquer le directeur dans une conspiration contre les Tyranni.

— C’est toujours vrai.

— Cela a toujours été faux. Votre principal objectif était de me faire tuer. Dès le début, vous aviez informé le capitaine du paquebot Rhodien de ma véritable identité. Rien ne vous prouvait que je parviendrais jamais à m’introduire auprès de Hinrik.

— Si j’avais voulu vous tuer, Farrill, j’aurais mis une vraie bombe à radiations dans votre chambre.

— Il était moins risqué de faire en sorte que les Tyranni s’en chargent.

— Par la suite, j’aurais de nouveau pu vous tuer, à mon arrivée sur le Sans Remords.

— En effet. Vous étiez armé, et je me trouvais à votre merci. Vous saviez que j’étais à bord, mais vous l’aviez caché à vos hommes. Pourtant, à partir du moment où Rizzett m’avait vu sur l’écran, vous ne pouviez plus me tuer. Et là, vous avez commis une erreur. Vous m’avez affirmé leur avoir dit que j’étais à bord, mais par la suite, Rizzett m’a appris que c’était faux. Vous ne mettez donc pas vos compagnons au courant de vos mensonges ?

Le visage de Jonti, pâle à cause du froid, sembla blanchir encore davantage.

— Je devrais sans doute vous tuer, maintenant que vous avez prouvé ma duplicité. Mais qu’est-ce qui m’a retenu de le faire quand vous étiez à ma merci, avant que Rizzett ne vous voie sur l’écran ?

— Simple politique, Jonti. Artémisia oth Hinriade était à bord et elle était momentanément plus importante que moi. Oh ! vous avez été prompt à changer vos plans, je vous l’accorde. Me tuer en sa présence aurait ruiné un jeu plus prestigieux.

— Je serais si rapidement tombé amoureux d’elle ?

— Amoureux ? Vous ? Puisqu’il s’agit d’une Hinriade, pourquoi pas, d’ailleurs ? Vous n’avez pas perdu un instant. Après avoir en vain exigé qu’elle vienne sur votre vaisseau, vous nous avez dit qu’Hinrik avait dénoncé mon père… Je l’ai donc perdue et vous restiez maître du terrain. Maintenant, je suppose qu’elle n’entre plus en ligne de compte ; elle vous est définitivement gagnée et vous pouvez me tuer en toute quiétude, sans compromettre vos chances d’accéder au trône des Hinriades.

Jonti poussa un long soupir.

— Il fait de plus en plus froid, Farrill, et le soleil ne va pas tarder à se coucher. Vous êtes d’une stupidité sans égale, et vos discours me fatiguent. Pour mettre un point final à ce délire paranoïaque, me direz-vous pourquoi j’aurais le moindre intérêt à vous tuer ?

— Pour la même raison qui vous a fait tuer mon père.

— Comment ?

— Pensez-vous que j’aie cru un seul instant qu’Hinrik était le responsable ? C’eût été possible, en théorie, mais sa réputation de faiblesse est trop bien établie. Prenez-vous mon père pour un imbécile ? Pensez-vous qu’il se serait confié à Hinrik, sachant ce qu’il était ? Et même s’il ne l’avait pas su, cinq minutes en sa présence ne suffisent-elles pas pour voir de quelle triste marionnette il s’agit ? Non, Jonti ! Mon père n’a pu être trahi que par un homme en qui il avait confiance !

Jonti recula d’un pas, repolissant la malle du pied, et s’apprêta à soutenir une attaque.

— Je vois ce que vous impliquez. La seule explication que je puisse trouver est que vous êtes un fou dangereux.

Biron tremblait, et ce n’était pas de froid.

— Mon père jouissait d’une grande popularité auprès de vos hommes. Trop grande à votre goût. Un Autarque ne souffre pas la concurrence. Vous l’avez donc supprimé. Ensuite, vous deviez veiller à ce que je ne puisse ni le remplacer ni le venger. (Sa voix s’éleva, claquant dans l’air comme un coup de fouet.) N’est-ce pas la vérité ?

— Non.

Jonti se baissa vers la valise.

— Je peux vous prouver que vous vous trompez ! (Il l’ouvrit d’un geste.) Regardez ! Elle contient de l’équipement radio, rien de plus !

Il empoigna la malle et en vida le contenu aux pieds de Biron.

Biron regarda les appareils.

— Qu’est-ce que cela prouve ?

Jonti se releva.

— Cela ne prouve rien, en effet. Et maintenant, regardez bien !

Dans sa main crispée, il tenait un pistolet atomique.

— J’en ai assez de vous ! dit-il d’une voix qui ne se maîtrisait plus. Mais je n’aurai plus à vous supporter longtemps !

Biron était resté figé sur place.

— Vous aviez caché un pistolet dans la malle ? dit-il d’une voix blanche.

— Pensiez-vous réellement que j’allais vous précipiter du haut de la falaise, les mains nues, comme un débardeur ou un travailleur des mines ? Je suis Autarque de Lingane. (Son visage se crispa et il abattit la main d’un geste sec, comme un couperet.) Je suis las de l’idéalisme hypocrite et béat des Ranchers de Widemos. (Entre ses dents, il ajouta :) Allez, avancez ! Vers la falaise.

Il fit un pas en avant.

Biron, les mains levées, recula, sans quitter l’arme des yeux.

— C’est donc bien vous qui avez tué mon père, dit-il.

— Oui, c’est moi ! Je le reconnais afin que, pendant vos derniers instants, vous sachiez que l’homme qui a veillé à ce que votre père soit réduit en miettes dans la chambre de désintégration est le même qui va vous tuer maintenant – et qu’il gardera à jamais la petite Hinriade pour lui seul, elle et tout ce qui va avec. Pensez-y, pensez-y bien ! Je vous donne une minute de plus pour que vous ayez le temps d’y penser. Mais gardez vos bras sagement levés, sinon je tire, et peu m’importent les questions que mes hommes pourront me poser !

Le vernis glacial avait craqué, et l’on sentait transparaître sa passion haineuse.

— Et vous aviez déjà tenté de me tuer, n’est-ce pas ?

— Oui. Toutes vos suppositions sont correctes, mais cela ne vous sera d’aucun secours. Reculez !

— Non, dit Biron. (Il s’immobilisa et abaissa les bras.) Si vous voulez me tuer, tirez !

— Pensez-vous que je n’oserai pas ?

— Je vous ai demandé de tirer.

— C’est ce que je vais faire.

Prenant son temps, l’Autarque visa à la tête et, à une distance de un mètre, appuya sur la gâchette.


19

<p>19</p>

Tedor Rizzett avançait prudemment, d’un rocher à l’autre. Il ne tenait pas à se faire voir – pas encore. Enfin, entre deux grands blocs cristallins, il les aperçut. Il s’essuya le visage avec ses gants de doux tissu spongieux. Mais par ce froid sec et ensoleillé, la sueur s’était déjà évaporée.

Il s’accroupit et posa son fusil atomique sur ses genoux. Il sentit la faible chaleur du soleil dans son dos. C’était un bon point, car ils l’auraient dans les yeux si jamais ils se tournaient vers lui.

Leurs voix étaient si fortes dans les écouteurs qu’il dut baisser le volume. La radio émettait – il sourit à cette pensée. Jusqu’à présent, tout marchait comme prévu. Sauf sa présence qui n’était, bien entendu, nullement prévue. Mais cela valait mieux ; son plan était assez hardi, après tout, et la victime n’était pas complètement imbécile. Peut-être serait-ce son arme qui servirait d’arbitre…

Il attendit. Impassible, il regarda l’Autarque lever son pistolet sur Biron.

Artémisia ne vit rien de tout cela. Cinq minutes auparavant, elle avait aperçu un instant la silhouette de Rizzett se profiler contre le ciel, et avait tenté de le suivre.

Il allait trop vite pour elle. Souvent, ses yeux se troublaient, et par deux fois, elle s’était retrouvée allongée sur le sol, sans se souvenir qu’elle était tombée. La seconde fois, d’ailleurs, elle s’était profondément entaillé le poignet.

Chaque fois, elle devait rattraper le temps perdu en hâtant le pas. Lorsqu’elle le vit disparaître derrière les rochers, elle se mit à sangloter de désespoir et s’adossa, complètement épuisée, contre un pan de roc volcanique, incapable d’en apprécier la fraîche couleur rosée, et sa surface lisse et polie comme le verre, qui témoignait de bouleversements volcaniques remontant à l’aube de la petite planète. Toutes ses forces passaient à lutter contre la sensation d’étouffement qui l’envahissait.

Soudain, elle l’aperçut, minuscule silhouette accroupie entre deux hauts rochers, lui tournant le dos. Serrant les dents, elle courut vers lui, le fouet neuronique au poing. Déjà, il avait levé son fusil et visait, calmement, sans se dépêcher.

Jamais elle n’arriverait à temps !

Il fallait distraire son attention.

— Rizzett ! cria-t-elle, Rizzett ! Ne tirez pas !

De nouveau, elle tomba. Le noir se fit devant ses yeux, mais elle ne perdit pas entièrement conscience. Elle sentit son dos heurter violemment le roc déchiqueté et eut encore la force de lever son fouet et d’appuyer sur la gâchette, tout en sachant parfaitement qu’il était trop loin, même si elle avait été capable de viser.

Plus tard, elle sentit des bras la soulever. Elle voulut ouvrir les paupières, mais elles ne lui obéirent pas.

— Biron ? murmura-t-elle.

Des mots incompréhensibles lui répondirent ; elle reconnut la voix de Rizzett. Elle voulut parler de nouveau, puis abandonna. Elle avait échoué !

Les ténèbres l’engloutirent.


* * *

L’Autarque conserva une immobilité totale, le temps qu’il fallait pour compter lentement jusqu’à dix. Face à lui, Biron, tout aussi immobile, fixait le canon du pistolet, qui lentement, s’abaissa.

— Vous devriez examiner votre arme, dit Biron. Elle ne semble pas être en état de marche.

Le visage exsangue de l’Autarque se tournait alternativement vers Biron et vers le pistolet. Il avait tiré à une distance de un mètre. Tout devrait être terminé maintenant ! Soudain, il sortit de sa torpeur et, d’un geste rapide, ouvrit le pistolet.

La petite cavité destinée à contenir la capsule atomique était vide. Avec un cri de rage, il jeta au loin l’arme devenue inutile.

— Nous lutterons corps à corps ! s’écria Biron d’une voix tremblante d’impatience.

L’Autarque recula d’un pas. Biron avança lentement sur lui.

— Je pourrais vous tuer de bien des façons, mais toutes ne seraient pas également satisfaisantes. Avec un atomiseur, un millionième de seconde séparerait la vie de la mort. Vous n’auriez même pas conscience de mourir ; ce serait dommage. J’en tirerais certainement une satisfaction bien plus grande en faisant appel à la seule force musculaire.

Il tendit les muscles de ses cuisses, prêt à bondir lorsqu’il fut interrompu par un cri aigu et frêle, empli de panique :

— Rizzett ! Rizzett ! Ne tirez pas !

Biron se retourna. Il eut le temps d’apercevoir un mouvement entre les rochers, et un éclat de soleil sur du métal, puis un corps humain atterrit de tout son poids sur son dos, le forçant à plier les genoux.

L’Autarque avait bien calculé son bond ! Ses genoux enserraient la taille de Biron, tandis que de ses poings il lui martelait la nuque.

Le souffle coupé, Biron lutta contre l’étourdissement qui le gagnait, puis parvint à se rejeter de côté. L’Autarque se dégagea et se releva, tandis que Biron se retrouva étendu sur le dos. Il eut juste le temps de replier les genoux avant que l’Autarque ne se précipitât de nouveau sur lui, et le rejetât d’une détente violente.

Cette fois, les deux hommes se relevèrent en même temps. Ils décrivirent lentement un cercle, face à face le visage baigné de sueurs glaciales.

Biron ôta son cylindre d’anhydride carbonique et le rejeta. L’Autarque défit également le sien, le fit tournoyer un instant au bout de la courroie d’attache, puis le lâcha. Biron se baissa juste à temps et l’entendit passer en sifflant au-dessus de sa tête.

Il se redressa instantanément et bondit sur son adversaire avant qu’il ne pût reprendre son équilibre. Ses deux poings frappèrent simultanément le visage de l’Autarque, qui tomba à genoux. Biron recula d’un pas.

— Relevez-vous. Vous allez en prendre d’autres de la même veine. Je ne suis pas pressé.

L’Autarque porta sa main gantée à son visage puis la regarda ; il eut un frisson d’horreur en voyant le sang dont elle était couverte. Sa bouche se tordit et, d’un geste rapide, il s’empara du cylindre de métal que Biron avait laissé tomber. Biron lui écrasa la main avec son pied et l’Autarque poussa un hurlement de douleur.

— Vous êtes trop près du précipice, Jonti, lui dit-il. Il ne faut pas aller par là. Levez-vous, que je vous pousse de l’autre côté.

A ce moment, la voix de Rizzett retentit :

— Attendez !

— Tirez sur lui, Rizzett ! hurla l’Autarque. Tirez ! D’abord les bras, puis les jambes, et nous l’abandonnerons ici dans cet état !

Lentement, Rizzett épaula.

— Qui avait déchargé votre pistolet, Jonti ? demanda calmement Biron.

— Comment ? dit l’Autarque sans comprendre.

— Je n’aurais jamais pu approcher de vos armes, Jonti. Mais qui aurait pu le faire ? Et qui pointe en ce moment même son fusil sur vous ? Pas sur moi, Jonti, mais sur vous !

L’Autarque se tourna vers Rizzett et hurla :

— Traître !

— Non, sire, pas moi, dit Rizzett imperturbablement. Le traître, c’est celui qui a trahi le loyal Rancher de Widemos et a été la cause de sa mort.

— Ce n’est pas moi ! s’écria l’Autarque. S’il vous a dit que c’était moi, il a menti !

— C’est vous-même qui nous l’avez dit. Je ne me suis pas contenté de décharger votre arme, j’ai également court-circuité le contact de votre communication radio ; tout ce que vous avez dit a été reçu, non seulement par moi, mais par tous les membres de l’équipage. Nous savons tous quel homme vous êtes.

— Je suis votre Autarque.

— Et aussi le plus grand traître qui ait jamais vécu.

Un moment, l’Autarque resta silencieux. Son regard allait et venait entre ces deux hommes aux visages farouches. Puis, il se redressa de toute sa hauteur, en faisant appel aux dernières ressources de sa volonté. D’une voix redevenue hautaine, il dit :

— Et même si tout cela était vrai, quelle importance ? Vous n’avez d’autre choix que d’en rester là. Nous devons encore explorer une dernière planète intranébulaire. Elle ne peut qu’être le monde rebelle, et je suis seul à en connaître les coordonnées.

Il parvenait à conserver sa dignité, malgré une main qui pendait, inerte, à un poignet cassé, une lèvre supérieure qui avait gonflé au point de le défigurer complètement, et un visage encroûté de sang. Pourtant, il émanait de lui la grandeur de ceux qui sont faits pour régner.

— Vous nous les direz, dit Biron.

— Ne vous leurrez pas. Rien ne me fera parler. Et si vous essayez de la trouver au hasard, vous avez moins d’une chance sur mille milliards de trouver une étoile quelle qu’elle soit.

Quelque chose fit clic dans l’esprit de Biron.

— Ramenez-le sur le Sans Remords ! ordonna-t-il à Rizzett.

— Il y a aussi Dame Artémisia…, fit observer ce dernier.

C’était donc elle !

— Tout va bien. Elle ne risque rien. Elle était venue sans cylindre de CO2. Elle a voulu courir, n’a pas eu le réflexe de respirer volontairement à fond et s’est évanouie.

Biron plissa le front.

— Pourquoi est-elle venue ? Pour vous empêcher de faire du mal à son amoureux ?

— Exactement ! Mais elle croyait que j’étais sous les ordres de l’Autarque et que c’était vous que j’allais tuer. Je vais ramener ce rat à bord, maintenant. Biron…

— Oui ?

— Revenez le plus tôt possible. Il est quand même Autarque, il faudra peut-être parler à l’équipage. Quand on a été habitué toute sa vie à obéir… Elle est derrière ce rocher. Occupez-vous d’elle avant qu’elle ne meure de froid.


* * *

Les plis de l’épaisse doublure cachaient ses formes et son visage était enfoui dans le capuchon. Il parcourut les derniers mètres en courant et s’agenouilla à côté d’elle.

— Comment te sens-tu ?

— Mieux, merci. Désolée si je t’ai causé des ennuis.

Ils restèrent à se regarder et semblaient n’avoir plus rien à se dire.

— Je sais qu’on ne peut pas revenir en arrière, commença Biron. Faire que ce qui a été dit n’ait pas été dit, que ce qui a été fait n’ait pas été fait. Mais je veux que tu comprennes.

— Comprendre… dit-elle, et ses yeux lancèrent des éclairs. Depuis des semaines, je ne fais que comprendre ; tu ne vas pas recommencer avec mon père ?

— Non. Je savais que ton père était innocent. Je soupçonnais l’Autarque depuis longtemps, mais je ne pouvais le prouver qu’en le contraignant à se trahir ; je pensais pouvoir y parvenir en lui donnant l’occasion d’essayer de me tuer. Et pour cela, Arta, il n’y avait qu’un seul moyen.

Il se sentait très malheureux. Il continua néanmoins :

— Ce fut terrible. Presque aussi terrible que ce qu’il a fait à mon père. Je ne te demande pas de me pardonner.

— Je ne comprends pas, dit-elle.

— Je savais qu’il te désirait, Arta. Politiquement, tu étais une épouse parfaite. Pour lui, le nom des Hinriades était plus important que celui des Widemos. Une fois sûr de toi, il n’avait plus besoin de moi. Je t’ai délibérément jetée dans ses bras. Il a cru alors que le moment était venu de se débarrasser de moi et, avec Rizzett, nous lui avons tendu notre piège.

— Et pendant tout ce temps, tu m’aimais ?

— Oui, Arta. Essaie de le croire…

— Et, bien entendu, tu étais prêt à sacrifier ton amour à la mémoire de ton père et à l’honneur de ta famille.

— Arta, je t’en supplie, je ne suis pas fier de moi, oh non ! Mais c’était la seule solution.

— Tu aurais pu m’expliquer ton plan, faire de moi ton alliée, plutôt que ton instrument.

— Ce n’était pas ton combat. Si j’avais échoué, ce qui aurait fort bien pu arriver, tu en aurais moins souffert. Tu l’aurais peut-être épousé et tu aurais été heureuse avec lui, qui sait ?

— Mais puisque tu as gagné, qui te dit que je ne le regrette pas ?

— Je sais que non.

— Tu en as l’air bien sûr.

— Essaie au moins de comprendre mes mobiles, dit Biron désespéré. Certes, j’ai agi avec une bêtise criminelle ; essaie au moins de ne pas me haïr.

— J’ai essayé de ne pas t’aimer, dit-elle avec douceur et, comme tu vois, je n’y suis pas parvenue.

— Alors, tu me pardonnes ?

— Pourquoi ? Parce que je comprends ? Parce que j’admets tes mobiles ? Non ! S’il n’y avait que cela, je ne te pardonnerais jamais ! Mais je te pardonne, Biron, parce que je ne pourrais pas supporter de ne pas le faire. Je veux que tu me reviennes ; je ne peux donc que te pardonner.

Elle se laissa aller dans ses bras et ses lèvres glacées s’unirent aux siennes. Ils étaient séparés par leurs épais vêtements protecteurs, les mains gantées de Biron ne pouvaient toucher le corps de la jeune femme, mais ses lèvres sentaient la douceur de son visage.

Il se sépara d’elle et regarda d’un air soucieux le désert rocailleux.

— Le soleil baisse. Il va faire de plus en plus froid.

— C’est curieux, dit-elle d’une voix rêveuse, mais je n’ai plus froid du tout.

Ensemble, ils retournèrent au vaisseau.


* * *

Biron leur fit face avec un naturel et une assurance qu’il ne ressentait pas vraiment. Le vaisseau Linganien était grand et ses cinquante hommes d’équipage étaient réunis devant lui, maintenant. Cinquante Linganiens, habitués depuis la naissance à obéir inconditionnellement à leur Autarque.

Rizzett en avait convaincu quelques-uns. D’autres avaient suivi à la radio ce que l’Autarque lui avait dit quelques heures auparavant. Mais combien étaient encore incertains, voire nettement hostiles ? Biron n’avait toujours pas réussi à emporter leur adhésion. Il se pencha vers eux :

— Pourquoi vous battez-vous ? Pourquoi risquez-vous vos vies ? Je pense que c’est pour une galaxie libre ! Une galaxie où chaque monde pourra décider de ce qui lui convient, profiter de son travail et de ses richesses, sans être l’esclave ni le maître d’un autre. Ai-je raison ?

Le murmure d’assentiment qui accueillit ces paroles manquait visiblement d’enthousiasme. Biron continua :

— Et pourquoi l’Autarque lutte-t-il ? Pour lui-même. Il est Autarque de Lingane. S’il est vainqueur, il deviendra Autarque des royaumes nébulaires. Le Khan serait simplement remplacé par un Autarque. Qu’y gagneriez-vous ? Est-ce pour cela que vous risquez la mort ?

Dans l’auditoire quelqu’un cria :

— Ce serait l’un des nôtres au moins, pas un sale Tyranni.

Un autre cria :

— L’Autarque cherchait le monde rebelle pour lui offrir ses services. Etait-ce de l’ambition, cela ?

— Ça n’en a pas l’air, hein, répondit Biron sur un ton ironique. Il a toute une organisation derrière lui. Il pouvait leur offrir Lingane avec toutes ses armées ; il pouvait leur offrir, du moins l’espérait-il, le prestige d’une alliance avec les Hinriades. En fin de compte, le monde rebelle aurait été à son service, et non le contraire. Oui, c’était de l’ambition.

« Et lorsque les intérêts du mouvement allaient à l’encontre de ses objectifs personnels, a-t-il hésité à risquer vos vies ? Mon père était dangereux pour lui. Mon père était un homme honnête, ami de la liberté. Mais il était trop populaire, donc il l’a trahi.

En le trahissant, l’Autarque aurait pu causer votre perte à tous. Qui peut se sentir en sécurité sous les ordres d’un traître prêt à donner un de ses alliés aux Tyranni quand cela l’arrange ?

— Bien, murmura Rizzett. Continuez comme cela !

De nouveau, la même voix cria du fond de la salle :

— L’Autarque sait où se trouve le monde rebelle. Et vous ?

— Nous en parlerons plus tard. Pour le moment, ce qui importe, c’est de comprendre que l’Autarque nous mène tout droit à la ruine. Nous sommes déjà au bord de l’abîme, mais il est encore temps de transformer cette catastrophe…

— … en une autre catastrophe, cher jeune homme, l’interrompit une voix mielleuse.

Et Biron se retourna, épouvanté. Les cinquante hommes se levèrent dans un brouhaha confus ; un moment, il sembla qu’ils allaient se précipiter en avant. Mais ils étaient venus au conseil sans armes – Rizzett y avait veillé. Déjà, une escouade de gardes Tyranniens arrivait par toutes les issues, fouets au poing.

Simok Aratap en personne, un pistolet dans chaque main, se tenait derrière Biron et Rizzett.


20

<p>20</p>

Simok Aratap soupesa soigneusement du regard les quatre personnes – trois hommes et une femme – qui étaient assises devant lui. Cette fois, c’était le grand jeu. Les dernières pièces du puzzle allaient se mettre en place. Heureusement, il avait les mains libres : le commandant Andros était reparti avec la flotte Tyrannienne. Le vaisseau-amiral lui suffirait largement. De même qu’il détestait qu’on lui tînt tête, il détestait tout ce qui pouvait ralentir ses mouvements. Il commença, d’une voix calme et égale :

— Madame, messieurs. Permettez-moi tout d’abord de vous mettre au courant des derniers événements. Le vaisseau de l’Autarque a été pris en main par un équipage d’élite et est escorté jusqu’à Tyrann par le commandant Andros. Les hommes de l’Autarque seront jugés, conformément à la loi et, s’ils sont reconnus coupables, recevront le châtiment de leur trahison. Il s’agit de petits conspirateurs de routine, et ils auront droit à un traitement de routine. Mais que vais-je faire de vous ?

Hinrik de Rhodia était assis à côté de lui, l’air plus misérable que jamais.

— Considérez que ma fille n’est qu’une toute jeune fille. Elle a été attirée dans tout ceci contre son gré. Dis-lui Artémisia…

— Votre fille, l’interrompit Aratap, sera probablement remise en liberté. Elle est, si je ne m’abuse, promise à un haut dignitaire Tyrannien. Il en sera évidemment tenu compte.

— Je consens à l’épouser si vous libérez les autres, dit Artémisia.

Biron sauta sur ses pieds, mais le commissaire Tyrannien, souriant, le fit rasseoir d’un geste.

— Voyons, chère madame, dit-il. J’ai un certain pouvoir, j’en conviens, mais je ne suis pas le Khan, et je suis tenu de justifier mes actions auprès de mes supérieurs. Qu’avez-vous à m’offrir, exactement ?

— Mon consentement à ce mariage.

— Cette décision ne vous appartient pas. Votre père a d’ores et déjà donné le sien, et cela suffit. Avez-vous autre chose ?

Le but d’Aratap était de tuer progressivement chez eux toute volonté de résistance. Il ne prenait aucun plaisir à ce rôle, ce qui ne l’empêchait pas de le remplir efficacement. La jeune fille pourrait, par exemple, fondre en larmes, ce qui aurait un effet salutaire sur le jeune homme. Il était évident qu’ils s’étaient aimés. Il se demanda si le vieux Pohang voudrait encore d’elle dans ces circonstances… Oui, il serait encore largement gagnant. Il fallait admettre qu’elle était très jolie, d’ailleurs.

Et elle conservait son équilibre. Elle ne craquait pas. Bien, pensa Aratap, bien. Elle avait de la force de caractère. Le vieux Pohang ne tirerait pas beaucoup de joie de cette transaction, tout compte fait. Il s’adressa à Hinrik :

— Désirez-vous également plaider en faveur de votre cousin ?

Hinrik ouvrit la bouche comme pour parler, mais Gillbret le devança :

— Personne ne plaide pour moi ! Je n’accepterai aucune faveur des Tyranni. Allez-y. Faites-moi fusiller.

— Vous devenez hystérique, dit Aratap. Vous savez parfaitement que je ne peux pas vous faire fusiller sans jugement.

— C’est mon cousin, murmura Hinrik.

— Il en sera tenu compte. L’ennui avec vous, comme avec les autres membres de la noblesse, c’est que vous croyez pouvoir tout vous permettre parce que vous pensez nous être indispensables. Je me demande si votre cousin a enfin tiré une leçon des faits.

Il était très satisfait de la réaction de Gillbret. Celui-là, au moins, désirait sincèrement la mort. Il ne pouvait plus supporter la continuelle frustration de la vie. Fort bien ; il suffirait donc de le maintenir en vie, cela suffirait à le briser.

Il passa à Rizzett, et le regarda songeusement un long moment. C’était un des hommes de l’Autarque. A cette pensée, il ressentit un léger embarras. Au début, sur la base d’une logique qu’il croyait rigoureuse, il avait rayé l’Autarque de la liste des suspects. Bah ! il est salutaire de se tromper une fois de temps en temps. Cela évite de devenir par trop arrogant.

— Vous êtes un imbécile qui a servi un traître, lui dit-il. Il eût été tout à votre avantage de nous servir.

Rizzett rougit. Aratap continua :

— Si jamais vous avez joui d’une certaine réputation dans le métier des armes, je crains bien qu’elle ne puisse entrer en ligne de compte. N’étant pas de sang noble, aucune considération politique n’interviendra dans votre cas. Votre procès sera public et chacun saura que vous étiez l’instrument d’un instrument. Dommage !

— Je suppose que vous allez me proposer un marché ? fit Rizzett.

— Un marché ?

— En me demandant de témoigner contre mes confédérés, par exemple ? Vous n’avez pris qu’une poignée des nôtres. Je suppose que la structure de la révolte tout entière vous intéresse ?

Aratap secoua imperceptiblement la tête.

— Non. Nous avons l’Autarque. Son témoignage suffira amplement. De toute façon, il nous suffirait de faire la guerre à Lingane ; il ne resterait plus grand-chose de la révolte, je vous assure. Je n’ai donc aucun marché à vous proposer.

Restait le jeune homme. Aratap l’avait gardé pour la fin parce qu’il était le plus malin et sans doute le plus coriace de tous. Mais il était jeune, et les jeunes sont rarement dangereux. Ils manquent par trop de patience. Biron parla le premier :

— Comment nous avez-vous suivis ? Il travaillait pour vous ?

— L’Autarque ? Non, pas cette fois. Je suppose que le pauvre bougre essayait de jouer les deux cartes à la fois, mais il aurait fallu être beaucoup plus malin que lui pour y réussir.

Hinrik intervint, avec une impatience juvénile parfaitement incongrue :

— Les Tyranni ont une invention qui leur permet de suivre leurs vaisseaux à travers l’hyperespace.

Aratap le regarda avec sévérité.

— Je serais très obligé à Votre Excellence de bien vouloir s’abstenir de m’interrompre.

Peu importait – ces quatre-là ne risquaient pas d’être dangereux. Mais il ne tenait pas à dissiper, si peu que ce fût, les incertitudes du jeune homme.

— Restons-en aux faits, dit Biron. Vous ne nous avez pas réunis ici parce que vous nous aimez. Pourquoi ne sommes-nous pas en route pour Tyrann, comme les autres ? Parce que vous ne savez pas comment vous y prendre pour nous tuer. Deux d’entre nous sont des Hinriades. Je suis un Widemos. Rizzett est un officier supérieur bien connu de la flotte Linganienne. Et le cinquième, ce petit pleutre et traître que vous tenez aussi dans vos griffes, est toujours Autarque de Lingane. Vous ne pouvez tuer aucun de nous sans mettre en émoi tous les Royaumes, de Tyrann aux frontières de la Galaxie. Vous devez conclure un marché avec nous, parce que tous ne pouvez rien faire d’autre.

— Il y a du vrai dans ce que vous dites, répondit Aratap. Permettez que je vous esquisse brièvement la trame des événements. Nous vous avons donc suivis – peu importe comment, et je vous conseillerais à ce propos de ne pas trop vous fier à l’imagination débordante du directeur. Vous vous êtes arrêtés aux abords de trois étoiles sans vous poser sur aucune planète. A la quatrième étoile, vous avez trouvé une planète prometteuse et y avez atterri. Nous avons fait comme vous, nous avons observé, et avons attendu. Nous pensions que notre attente ne serait pas vaine, et nous n’avons pas été déçus. Vous vous êtes querellé avec l’Autarque, et comme votre conversation était radiodiffusée dans sa totalité, nous avons pu la suivre. Vous aviez manigancé cela parce que cela vous arrangeait, je sais, mais cela nous arrangeait aussi. Nous avons tout entendu.

« L’Autarque a dit entre autres qu’il restait à visiter une dernière planète intranébulaire, où devait se trouver un « monde rebelle ». Très intéressant pour nous, je dois dire. Un monde rebelle ! J’avoue que cela a éveillé ma curiosité. Et où se trouverait cette cinquième et dernière planète ?

Il laissa le silence durer, et les regarda tour à tour, avec un froid intérêt. Biron rompit le silence le premier :

— Il n’y a pas de monde rebelle.

— Vous ne cherchiez donc rien ?

— Nous ne cherchions rien.

— Vous devenez ridicule.

Biron haussa les épaules avec lassitude.

— C’est vous qui êtes ridicule, si vous vous attendez à une autre réponse.

— Ce monde rebelle, donc, reprit Aratap, sans se troubler, doit être le centre de la pieuvre. Si je vous maintiens en vie, c’est uniquement pour le trouver. Vous avez tous quelque chose à y gagner. Dame Artémisia, je pourrais vous libérer de ce mariage. Monseigneur Gillbret, nous irions jusqu’à vous installer un laboratoire où vous seriez libre de poursuivre vos recherches. Oui, oui, nous en savons plus que vous ne croyez sur votre compte. (Aratap se hâta de se détourner ; il semblait que Gillbret était sur le point de fondre en larmes, et il ne voulait pas s’infliger ce spectacle déplaisant.) Colonel Rizzett, nous pourrions vous éviter la honte d’un procès public, ainsi que la certitude d’une condamnation et le ridicule qui s’y attacherait. Quand à vous, Biron Farrill, vous redeviendriez de plein droit Rancher de Widemos. Nous pourrions même aller jusqu’à révoquer la condamnation de votre père.

— Et le ramener à la vie, sans doute ?

— Et lui rendre son honneur.

— Son honneur, dit Biron, repose dans les actes mêmes qui ont été à l’origine de son procès et de sa condamnation. Il n’est pas dans votre pouvoir de lui rendre ce que vous n’avez pu lui retirer.

— L’un de vous quatre, dit Aratap imperturbablement, me dira où trouver ce monde rebelle. L’un de vous sera assez intelligent pour cela. Quel qu’il soit, il y gagnera ce que je lui ai promis. Les autres seront respectivement marié, emprisonné, exécuté – ce qui sera le pire pour eux. Je vous préviens que je suis fort capable de devenir sadique quand c’est nécessaire.

Il attendit un instant.

— Alors, lequel d’entre vous se décidera le premier ? Si vous ne parlez pas, votre voisin le fera peut-être. Vous aurez tout perdu, et j’aurais quand même obtenu le renseignement que je veux.

— Inutile, dit Biron. Toute cette habile machination ne vous servira à rien. Le monde rebelle n’existe pas.

— L’Autarque affirme le contraire.

— Alors, posez-lui votre question.

Aratap fit une grimace. Ce jeune homme continuait son bluff au delà de toute raison.

— Personnellement, je serais plutôt enclin à traiter avec l’un de vous.

— Dans le passé, vous avez souvent traité avec l’Autarque. Faites de même cette fois. Nous n’avons nullement l’intention de vous acheter ce que vous voulez nous vendre.

Biron regarda ses compagnons.

— Exact ?

Artémisia s’approcha subrepticement de lui et lui prit le bras. Rizzett approuva de la tête et Gillbret murmura, comme à bout de souffle :

— Exact.

— Vous l’aurez voulu, dit Aratap, et il appuya d’un geste impérieux sur un des boutons placés devant lui.


* * *

Le poignet droit de l’Autarque était immobilisé dans une légère gaine de métal magnétique fixée à une bande métallique entourant son abdomen. Le côté gauche de son visage était enflé et meurtri ; une cicatrice rougeâtre, fruit d’une cicatrisation accélérée, le zébrait de haut en bas. Un garde le tenait par le bras. Après s’être dégagé d’un mouvement brusque, il conserva une immobilité absolue.

— Qu’est-ce que vous attendez de moi ? demanda-t-il.

— Je vous le dirai dans un instant, répondit Aratap. Mais d’abord, je vous demande d’examiner attentivement votre public. Nous avons, pour commencer, ce jeune homme dont vous désiriez la mort, mais qui a vécu assez longtemps pour vous défigurer et réduire vos plans à néant, bien que vous fussiez un Autarque et lui, un simple exilé.

Il était difficile de dire si une légère rougeur était montée au visage meurtri de l’Autarque. Toujours est-il que pas un seul de ses muscles ne bougea.

Aratap n’avait pas daigné le regarder, d’ailleurs. Il continua calmement, sur un ton monotone, avec indifférence presque :

— Et voici Gillbret oth Hinriad, qui a sauvé la vie de ce jeune homme et vous l’a amené. Et ensuite, Dame Artémisia oth Hinriad, à laquelle, me dit-on, vous avez fait une cour pressante, ce qui ne l’a pas empêchée de vous trahir pour l’amour de ce gamin. Et enfin, voici le colonel Rizzett, votre conseiller militaire le plus sûr, qui, lui aussi, a fini par vous trahir. Que leur devez-vous, à ces quatre-là, Autarque ?

L’Autarque se contenta de répéter :

— Qu’est-ce que vous attendez de moi ?

— Un renseignement, un seul. Donnez-le-moi, et vous serez de nouveau Autarque de Lingane. Autrement…

— Autrement ?

— Autrement, ceux-là me le donneront, voyez-vous. Ils seront sauvés, et vous serez exécuté. Voilà pourquoi je vous demandais si vous leur deviez quelque chose, si vous aviez une raison de leur offrir l’occasion de sauver leurs vies aux dépens de la vôtre.

Malgré sa douleur, l’Autarque parvint à sourire.

— Ils ne peuvent pas sauver leurs vies à mes dépens. Moi seul connais l’emplacement du monde que vous cherchez. Moi seul !

— Je ne vous ai pas encore dit quel renseignement je désirais, Autarque.

— Rien d’autre ne peut vous intéresser… (Sa voix était rauque au point d’être méconnaissable.) Si je décide de parler, mon Autarcie redeviendra comme auparavant ?

— Surveillée d’un peu plus près, bien entendu, rectifia Aratap en souriant.

— Si vous le croyez, Autarque, vous n’aurez fait qu’ajouter une trahison à une autre, s’écria soudain Rizzett. Et pour toute récompense, ils vous tueront !

Un garde s’interposa, mais déjà Biron s’était précipité sur Rizzett pour le retenir.

— Ne faites pas l’idiot ! lui murmura-t-il. Vous ne pouvez rien.

— Peu importe mon Autarcie, Rizzett, dit Jonti, ou même ma vie. (Il se tourna vers Aratap.) Mais ceux-là, les tuerez-vous ? Cela, en tout cas, vous devez me le promettre. (Son visage horriblement décoloré se tordit sauvagement.) Surtout celui-là ! ajouta-t-il en désignant Biron du doigt.

— Si tel est votre prix, je vous l’accorde, dit Aratap.

— Si je pouvais être son bourreau, je vous libérerais de toute autre obligation à mon égard. Si mon doigt pouvait donner le signal de l’exécution, je m’estimerais déjà partiellement remboursé. Mais en tout cas, je vais vous dire ce qu’il ne veut pas que vous appreniez. Je vous donne les coordonnées rô, thêta et pi en parsecs et en radians : 7352.43, 1.7836, 5.2112. Ces trois chiffres vous donnent la position de la planète dans la Galaxie. Vous avez pris note ?

— C’est fait, dit Aratap en achevant d’écrire.

Rizzett se dégagea violemment en hurlant :

— Traître ! Traître !

Déséquilibré, Biron lâcha le Linganien.

Rizzett lutta sauvagement contre le garde. D’autres arrivèrent en courant, mais le Linganien avait déjà arraché un pistolet. Il lutta contre les soldats tyranniens avec ses mains, avec ses genoux, avec ses dents. Biron se jeta dans la mêlée et le prit à la gorge.

— Salaud ! hurla Rizzett, essayant de viser l’Autarque qui tentait désespérément de se cacher derrière les soldats. Et il tira ! Les soldats le désarmèrent et l’immobilisèrent.

L’épaule droite de l’Autarque et la moitié de sa poitrine étaient carbonisées. Son avant-bras se balançait dans sa gaine magnétique. Pendant un long moment son regard parut encore vivant tandis que son corps hésitait au bord du déséquilibre. Puis ses yeux devinrent vitreux et il s’écroula d’un bloc, éparpillant des cendres noires autour de lui.

Artémisia eut un haut-le-cœur et se cacha le visage contre la poitrine de Biron. Ce dernier se força à regarder une bonne fois, en serrant les dents, le corps du meurtrier de son père, puis détourna les yeux. A l’autre bout de la pièce, Hinrik semblait agité d’un rire nerveux. Seul Aratap avait gardé son calme.

— Enlevez le corps, ordonna-t-il.

Ils aidèrent Rizzett à se relever ; il brossa ses vêtements de ses deux mains puis se tourna sauvagement vers Biron.

— Qu’est-ce qui vous a pris ? J’ai failli le rater !

— Vous êtes tombé dans le piège d’Aratap.

— Quel piège ? Je l’ai tué, ce salaud, non ?

— C’était cela, le piège. Vous lui avez rendu un grand service.

Rizzett ne répondit pas et Aratap se garda bien d’intervenir. Il les avait écoutés avec un certain plaisir. Ce jeune homme savait réfléchir. Biron continua :

— Puisque Aratap a suivi notre conversation sur le plateau, il savait que seul Jonti possédait le renseignement qu’il désirait. Jonti l’avait affirmé avec emphase après la bagarre. Il est évident que Aratap ne nous a interrogés que pour nous pousser à agir sous le coup d’une impulsion irrationnelle, au moment désiré par lui. Je m’y attendais. Vous pas, malheureusement.

— J’avais même pensé, intervint Aratap doucement, que vous vous en seriez chargé.

— Moi, répondit Biron, j’aurais tiré sur vous. (Il se tourna de nouveau vers Rizzett.) Comprenez-vous ? Les Tyranni sont perfides comme des serpents. Ils voulaient le renseignement que l’Autarque possédait ; ils ne voulaient rien lui donner en échange ; mais ils ne pouvaient pas prendre le risque de le tuer. Vous l’avez fait pour lui.

— Parfaitement exact, dit Aratap, et j’ai appris ce que je voulais savoir.

Une forte sonnerie retentit dans le vaisseau.

— Soit, dit Rizzett, je lui ai rendu un service, mais je m’en suis rendu un à moi-même du même coup.

— Faux, dit le commissaire. Notre jeune ami n’a pas poussé son analyse assez loin. Vous oubliez qu’un nouveau crime a été commis. Tant que vous n’étiez coupable que de trahison, il aurait été politiquement délicat de se débarrasser de vous. Mais maintenant que vous avez assassiné l’Autarque de Lingane, vous serez jugé, condamné et exécuté selon la seule loi Linganienne. Nous ne jouerons aucun rôle…

Il prit soudain conscience de la sonnerie et alla ouvrir la porte.

— Que se passe-t-il ?

Un soldat salua.

— Alerte générale, commissaire. Dans les soutes à marchandise.

— Il y a le feu ?

— On ne sait pas encore, commissaire.

Aratap se frappa le front de la main, revint dans la pièce.

— Où est Gillbret ?

Personne ne s’était aperçu de sa disparition.

— Nous le retrouverons, dit Aratap.

Ils le trouvèrent, en effet, dans la salle des machines, accroupi entre les immenses structures de métal. Ils durent le traîner, le porter presque, jusqu’au bureau du commissaire.

Ce dernier dit sèchement :

— On ne s’évade pas d’un vaisseau, monseigneur. Et déclencher l’alerte générale ne vous a servi à rien. La confusion qui s’ensuit ne dure jamais longtemps.

« Je pense que cela suffit, continua-t-il. Nous avons gardé le croiseur que vous aviez volé, Farrill, mon croiseur personnel. Il servira à explorer le monde rebelle. Nous partirons dès que le Saut aura été calculé grâce aux chiffres fournis par le regretté Autarque. Ce sera une aventure comme votre génération n’en a jamais connue.

Il pensa soudain à son père, partant à la tête d’une escadrille, à la conquête de mondes nouveaux. Il était heureux d’être débarrassé d’Andros. Ce serait son aventure, à lui seul.

Après cela, ils les séparèrent. On laissa Artémisia avec son père tandis que les soldats escortaient Rizzett et Biron dans des directions différentes. Gillbret se débattit, hurlant :

— Je ne veux pas rester seul ! Non, pas seul !

Aratap soupira. A en croire les livres d’histoire, le grand-père de cet homme avait été un grand roi. Il était dégradant d’assister à une scène pareille.

— Mettez monseigneur Gillbret avec un des autres, ordonna-t-il en cachant mal son dégoût.

On l’enferma dans la même cabine que Biron. Ils n’échangèrent pas un mot jusqu’à la venue de la « nuit », signalée par l’extinction des lumières. Seule restait une lueur rougeâtre, suffisante pour que les gardes pussent les observer par le circuit de télévision, mais pas assez forte pour empêcher le sommeil. Mais Gillbret ne dormait pas.

— Biron, murmura-t-il, Biron…

Celui-ci, tiré de sa somnolence, se redressa légèrement.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Biron, ça y est ! Tout ira bien.

— Essayez plutôt de dormir, Gil.

Mais Gillbret continua :

— Mais c’est vrai, Biron, j’ai fait ce qu’il fallait. Aratap est peut-être malin, mais je le suis plus que lui. C’est amusant, non ? Ne vous faites pas de bile, Biron, j’ai tout arrangé.

Il le secouait fiévreusement. Biron s’assit.

— Vous êtes malade, Gil ?

— Mais non, je vais très bien et j’ai tout arrangé.

Gillbret souriait, du sourire d’un petit garçon qui a fait une farce.

— Qu’est-ce que vous avez arrangé ?

Soudain pleinement éveillé, Biron se leva et, saisissant l’autre par les épaules, le força à se lever aussi.

— Répondez-moi !

— Ils m’ont trouvé dans la salle des machines, dit Gillbret d’une voix saccadée. Ils croyaient que je me cachais. Ce n’était pas vrai. J’avais déclenché l’alerte générale parce que j’avais besoin d’être seul quelques minutes – juste quelques minutes. Biron, j’ai court-circuité le réacteur hyperatomique.

— Quoi ?

— Rien de plus facile. Cela m’a pris une minute. Et c’est bien fait. Ils ne s’en apercevront pas avant le Saut, et alors tout le combustible du réacteur deviendra énergie dans une réaction en chaîne et le vaisseau et nous et Aratap et toute preuve de l’existence du monde rebelle ne seront plus qu’une infime vapeur se dissipant dans l’espace.

Biron s’éloigna de lui, les yeux exorbités.

— Vous avez fait cela ?

— Oui. (Gillbret se prit la tête entre les mains et se balança de droite à gauche.) Et nous serons morts, Biron. Je n’ai pas peur de mourir, mais pas seul. Non, pas seul. Je veux mourir avec quelqu’un. Je suis heureux que ce soit vous. Cela ne fera pas mal ; cela ira vite. Cela ne fera pas mal. Pas… mal.

— Fou ! s’écria Biron, pauvre fou ! Peut-être aurions-nous pu vaincre encore si vous n’aviez pas fait cela.

Gillbret ne l’entendait pas. Il n’avait d’oreille que pour ses propres gémissements. Biron se précipita vers la porte.

— Gardes ! hurla-t-il. Gardes !

Combien d’heures leur restait-il, ou combien de minutes ?


21

<p>21</p>

— Ecartez-vous du champ ! ordonna d’une voix mauvaise un soldat qui arrivait à grands pas.

Ils se faisaient face. Les petites cabines qui servaient au besoin de cellules de prison n’avaient pas de porte. Un invisible champ de force en tenait lieu. La main sentait une légère élasticité, comme du caoutchouc tendu à l’extrême, puis le champ devenait dur comme l’acier, à croire que ce premier contact l’avait solidifié. Biron savait que, bien qu’il arrêtât tout objet matériel, il était transparent comme l’air pour le rayon du fouet neuronique, et le garde en tenait un à la main.

— Il faut que je voie le commissaire Aratap, dit-il.

— C’est pour cela que vous faites tout ce chahut à une heure pareille ? (Le soldat était de mauvaise humeur. Il n’aimait pas être de garde la nuit et venait de perdre aux cartes.) On verra ça quand il fera jour.

— Cela ne peut attendre, dit Biron avec désespoir. C’est urgent.

— Il faudra bien que cela attende. Reculez si vous ne voulez pas tâter de mon fouet.

— Ecoutez, dit Biron, mon compagnon est Gillbret oth Hinriad. Il est malade. Il est peut-être mourant. Si un Hinriade meurt sur ce vaisseau parce que vous refusez d’appeler votre chef, il vous en cuira.

— Qu’est-ce qu’il a ?

— Je ne sais pas. Dépêchez-vous si vous n’êtes pas fatigué de la vie.

Le garde partit en grommelant. Biron le regarda s’éloigner, tout en guettant si le vrombissement des réacteurs augmentait. Mais il n’entendit rien.

Il alla vers Gillbret et lui releva doucement la tête. Ses yeux exorbités n’exprimaient que la peur. Il ne le reconnut même pas.

— C’est moi, Biron. Comment vous sentez-vous ?

Les mots mirent longtemps à pénétrer.

— Biron ? répéta-t-il sans comprendre. (Puis un éclair traversa son regard.) Biron ! le Saut est pour bientôt ? La mort ne fera pas mal…

Biron se releva lentement. A quoi bon lui en vouloir ? Sur la base de ce qu’il savait, ou croyait savoir, c’était un geste héroïque, et qui lui avait coûté cher.

Mais pourquoi n’appelaient-ils pas Aratap ? Pourquoi ne le laissaient-ils pas sortir ? Il battit le mur de ses poings. S’il y avait eu une porte, il aurait pu la briser ! S’il y avait eu des barreaux, il aurait pu les tordre, les écarter, les arracher ! Mais il y avait un champ de force contre lequel il était impuissant. Il cria de nouveau.

Des pas approchaient. Il se rua vers l’ouverture mais ne put rien voir. Pas encore.

Cette fois, le garde était accompagné d’un officier.

— Eloignez-vous, aboya-t-il, et levez les bras !

Le fouet neuronique était pointé sur lui.

— Mais ce n’est pas Aratap, dit Biron. C’est au commissaire que je veux parler !

L’officier prit la parole :

— Si Gillbret oth Hinriad est malade, il n’a pas besoin du commissaire, mais d’un médecin.

Avec une petite étincelle bleue, le champ de force s’évanouit. L’officier entra et Biron vit qu’il portait l’insigne du corps médical. Biron fit un pas vers lui.

— Ecoutez-moi. Le vaisseau ne doit pas effectuer de Saut. Le commissaire est le seul qui puisse prendre cette décision. Il faut donc que je lui parle, vous comprenez ? Vous êtes officier, vous pouvez le faire réveiller.

Le docteur leva le bras pour repousser Biron mais celui-ci l’écarta d’un geste brusque. Le docteur étouffa un cri et ordonna :

— Garde, faites sortir cet homme !

Le garde avança et Biron plongea sur ses jambes. Ils se retrouvèrent emmêlés par terre. D’une main, Biron tenait le garde plaqué au sol tandis que de l’autre, il essayait de lui arracher son fouet. Du coin de l’œil, il aperçut l’officier qui se précipitait vers la porte pour aller chercher du renfort.

Il lâcha l’épaule du garde et saisit au passage la cheville de l’officier, qui s’étala en poussant des jurons. Le garde se libéra, mais lâcha son fouet qui alla rebondir sur le sol avec un tintement aigu.

Biron se laissa rouler sur le côté et se retrouva à genoux, une main au sol. Dans l’autre, il tenait le fouet.

— Pas un mot ! haleta-t-il. Déposez toutes vos armes !

Le garde se releva et jeta par terre sa matraque de métal plastifié. Sa tunique était déchirée, et il lança à Biron un regard haineux. L’officier médical, lui, n’était pas armé.

D’un geste vif, Biron ramassa la matraque.

— Désolé, dit-il. Je n’ai rien pour vous attacher et de toute façon, je n’aurais pas le temps.

Le fouet lança un éclair, puis un second. D’abord le garde, puis l’officier médical se raidirent dans une affreuse immobilité et s’écroulèrent d’un bloc, bras et jambes grotesquement figés dans la position qu’ils avaient au moment de la décharge.

Biron se tourna vers Gillbret, qui avait suivi la scène d’un regard vide et inexpressif.

— Désolé, dit Biron, mais vous aussi, Gillbret, et il tira une troisième fois.

Couché sur le côté dans une raideur surnaturelle, Gillbret conservait son expression de profonde hébétude.

Biron sortit dans le couloir. Il était vide. Pendant la période « nocturne », tout le vaisseau dormait, sauf quelques hommes de garde et l’équipe technique de nuit.

Il n’avait pas le temps de partir à la recherche d’Aratap. Il décida d’aller directement à la salle des machines. Elle se trouvait certainement vers l’arrière.

Un homme en bleu de mécano venait dans sa direction. Biron le héla au passage :

— Le prochain Saut est pour quand ?

— Dans une demi-heure, à peu près, répondit l’homme en se retournant.

— La salle des machines, c’est tout droit ?

— Oui, en montant la rampe. (Soudain, le mécano revint sur ses pas.) Hé ! qui êtes-vous ?

Biron ne répondit pas. Une quatrième fois, l’éclair du fouet fusa. Il enjamba le corps et pressa le pas. Une demi-heure, ce n’était pas beaucoup…

Il monta la rampe à la course. Devant lui, la lumière était blanche, aveuglante, et l’on entendait un bruit de voix. Il hésita, puis mit le fouet dans sa poche. Ils devaient être en plein travail, et n’avaient aucune raison de se méfier de lui.

Il entra. Plusieurs hommes, paraissant minuscules, circulaient entre les gigantesques convertisseurs matière-énergie. Partout, des centaines de cadrans étincelants témoignaient du fonctionnement des machines. Un vaisseau de cette taille, presque de la dimension d’un paquebot de ligne, était fort différent du minuscule croiseur qu’il avait appris à connaître. A bord de ce dernier, presque tout était automatique. Ici, ces machines, assez puissantes pour alimenter une ville entière, exigeaient une constante surveillance humaine.

Il se trouvait sur une passerelle d’acier qui contournait la salle. Dans un coin, elle était reliée à un petit bureau où deux hommes travaillaient avec dextérité devant un ordinateur.

Il se hâta dans cette direction ; à plusieurs reprises, des ingénieurs le croisèrent sans prendre garde à lui.

Il entra. Les deux hommes levèrent la tête d’un air interrogateur.

— Oui ? demanda l’un d’eux. Que se passe-t-il ? Que faites-vous ici ? Retournez à votre poste !

Il portait les insignes de lieutenant.

— Ecoutez-moi, dit Biron, c’est important. Le réacteur hyperatomique a été court-circuité. Il faut le réparer de toute urgence.

— Un moment, dit l’autre. J’ai déjà vu cet homme. C’est un des prisonniers ! Ne le laisse pas partir, Lancy !

Il allait sortir par la porte du fond, mais Biron contourna prestement l’ordinateur et le rattrapa par la ceinture.

— C’est exact, lui dit-il. Je suis un des prisonniers. Je suis Biron de Widemos. Mais ce que je dis est vrai. On a court-circuité le réacteur hyperatomique. Faites-le inspecter, si vous ne me croyez pas.

Le lieutenant n’avait d’yeux que pour le fouet neuronique.

— C’est impossible, à moins d’ordres exprès de l’officier de service ou du commissaire. Il faudrait refaire tous les calculs du Saut, cela nous retarderait de plusieurs heures.

— Demandez-en l’autorisation, alors. Prévenez le commissaire.

— Puis-je me servir du communicateur ?

— Dépêchez-vous !

Le bras du lieutenant s’avança vers le flexible portant le micro, puis à mi-chemin, s’abattit soudain sur une rangée de boutons placée à l’extrémité du pupitre. Instantanément, des sonneries assourdissantes retentirent de toutes parts.

Biron regagna la passerelle. Des gardes arrivaient des deux côtés. Il enjamba la balustrade et sauta, puis se laissa rouler sur le sol de métal poli, le plus rapidement possible pour ne pas servir de cible. Il entendit le sifflement d’un pistolet à rayon cohérent contre son oreille, puis se retrouva, enfin, à l’abri d’une des machines. Il s’aperçut alors seulement qu’une douleur fulgurante traversait sa jambe droite. Il s’était foulé le genou. Soit ; plus de course-poursuite. S’il remportait la victoire, ce serait d’ici, sans bouger.

— Cessez de tirer ! cria-t-il. Je ne suis pas armé ! (Il lança d’abord la matraque, puis le fouet, vers le centre de la salle.) Je suis venu empêcher une catastrophe. Le réacteur hyperatomique est court-circuité ! Dès qu’il se mettra au régime nécessaire pour le Saut, ce sera notre mort à tous ! Je vous demande seulement d’aller vérifier le réacteur. Si je me trompe, cela vous aura peut-être fait perdre quelques heures. Si j’ai raison, cela vous aura sauvé la vie !

— Descendez et faites-le taire ! ordonna une voix.

— Préférez-vous mourir plutôt que de m’écouter ? hurla Biron.

Il entendit un bruit de pas léger, puis un bruit au-dessus de sa tête. Un soldat se laissait glisser vers lui sur le gros ventre rond et incliné du convertisseur. Biron attendit. Ses bras étaient encore valides, heureusement.

Puis une voix retentit, une voix grave et posée, grossie par les haut-parleurs :

— Regagnez tous vos postes. Arrêtez les préparatifs du Saut. Vérifiez le réacteur.

C’était Aratap. Après un silence, il ordonna :

— Amenez-moi ce jeune homme.

Biron se laissa emmener sans résister. Bien qu’il fût soutenu par deux soldats, il ne pouvait marcher qu’en boitant.

Aratap le reçut en robe de chambre. Son regard avait totalement changé : il était rêveur, flou, incapable de se fixer. Biron finit par en comprendre la raison : il ne portait pas ses lentilles de contact.

— Vous avez réussi à mettre tout le vaisseau en émoi, Farrill.

— C’était indispensable pour nous sauver tous. Vous pouvez renvoyer vos gardes. Du moment que l’on retarde le Saut et que l’on examine le réacteur, je suis satisfait. Vous n’avez rien à craindre de moi.

— Ils resteront encore un moment. En tout cas, jusqu’à ce que mes ingénieurs me disent ce qu’il en est.

Ils attendirent en silence, pendant de longues minutes. Puis sur le dépoli du communicateur, apparut en lettres rouges l’inscription « Salles des Machines », qui clignota plusieurs fois. Aratap mit le contact. « Faites votre rapport ! »

Une voix sèche et précise annonça :

— Réacteur hyperatomique du Groupe C entièrement court-circuité. Réparations en cours.

— Faites recalculer le Saut pour plus six heures, dit Aratap. (Se tournant vers Biron, il ajouta, d’une voix dénuée d’émotion :) Vous aviez raison.

Il congédia les gardes, qui sortirent avec une précision toute militaire.

— Les détails, s’il vous plaît, dit Aratap.

— Pendant qu’il était caché dans la salle des machines, Gillbret oth Hinriade a eu l’idée de court-circuiter un des réacteurs. Il n’est pas responsable de ses actes, et ne doit pas être puni pour ce qu’il a fait.

Aratap inclina la tête en signe d’assentiment.

— Cela fait des années que nous ne le considérons plus comme responsable de ses actes. Cette partie des événements restera strictement entre vous et moi. Toutefois, j’éprouve une certaine curiosité quant à vos mobiles. Pourquoi avez-vous empêché la destruction du vaisseau ? Vous n’avez pas peur de mourir pour la bonne cause, je pense ?

— Il n’y a pas de cause, répondit Biron. Le monde rebelle n’existe pas. Je vous l’ai déjà dit, et je vous le répète. Lingane était le centre de la révolte, le seul. La raison de mes actions est simple : je voulais trouver l’assassin de mon père. Artémisia, elle, voulait échapper à un mariage qui lui faisait horreur. Quant à Gillbret, sa folie explique tout.

— Pourtant, l’Autarque croyait en l’existence de cette planète mystérieuse. Les coordonnées qu’il m’a données doivent correspondre à quelque chose !

— Sa conviction était fondée sur le rêve d’un fou. Il y a vingt ans, Gillbret a rêvé des choses. Et sur cette base, l’Autarque a calculé cinq localisations possibles de ce monde de rêve. Tout cela en pure folie !

— Pourtant, dit le commissaire, quelque chose me trouble.

— Quoi ?

— Vous vous donnez trop de mal pour me convaincre. Dès que nous aurons fait ce dernier Saut, je m’apercevrai fatalement de la vérité de ce que vous avancez – si c’est vrai. Comprenez qu’il est parfaitement possible que l’un de vous ait mis ce vaisseau en danger, et que l’autre ait ensuite tout fait pour le sauver, uniquement pour me persuader, de façon quelque peu compliquée, je dois dire, qu’il était vain de continuer à chercher le monde rebelle. C’est évident, non ? Je me serais dit : si ce monde existait réellement, Farrill aurait laissé sauter le vaisseau, car il est jeune et romantique, donc parfaitement capable de mourir de la mort d’un héros. Mais puisqu’il a, au contraire, risqué sa vie pour empêcher que cela n’arrive, il s’ensuit que Gillbret est fou et que le monde rebelle n’a jamais existé. Résultat désiré : j’abandonnerai les recherches. Est-ce trop compliqué pour vous ?

— Non, non. Je vous comprends fort bien.

— De plus, comme vous nous avez sauvé la vie, le Khan se montrera reconnaissant, comme il se doit. Du même coup, vous aurez sauvé votre vie et votre cause. Non, monsieur, je ne suis pas prêt à croire ce qui est par trop évident. Nous effectuerons le Saut.

— Je n’ai aucune objection à cela, dit Biron.

— Vous avez beaucoup de sang-froid, dit Aratap. Dommage que vous ne soyez pas né Tyranni.

Dans sa bouche, c’était un compliment. Il continua :

— Je vais vous raccompagner dans votre cabine, et nous remettrons le champ de force. Simple précaution, vous comprenez.

Biron fit un signe d’assentiment.


* * *

Le garde avait disparu, mais l’officier médical était toujours là, penché au-dessus de la forme inerte de Gillbret.

— Il n’a pas encore repris conscience ? demanda Aratap.

En entendant sa voix l’officier médical sursauta.

— L’effet du fouet s’est dissipé, commissaire, mais il n’est plus jeune et a été soumis à une forte tension. Je ne sais pas s’il s’en remettra.

Biron sentit l’épouvante le gagner. Il se laissa tomber à genoux sans prendre garde à la douleur et posa doucement une main sur l’épaule de Gillbret.

— Gil, murmura-t-il, en observant anxieusement son pâle visage couvert de fines gouttelettes de sueur.

— Ecartez-vous de là, lui dit sèchement l’officier médical. (Il sortit son nécessaire d’une poche intérieure de son uniforme et en inspecta le contenu.) Au moins, rien n’est cassé, grommela-t-il.

Il enfonça l’aiguille et y fixa une seringue emplie d’un liquide incolore qui s’injecta automatiquement. Puis il la retira et attendit.

Les paupières de Gillbret battirent et ses yeux s’ouvrirent mais sans se fixer. Au bout d’un long moment, il parla ; sa voix n’était qu’un murmure.

— Je ne vois rien, Biron. Je ne vois rien.

Biron s’approcha de nouveau.

— Tout va bien, Gil. Reposez-vous.

— Je ne veux pas. (Il essaya en vain de se redresser.) Biron, le Saut est pour quand ?

— Bientôt, bientôt !

— Restez près de moi. Je ne veux pas mourir seul.

Sa main essaya faiblement de s’accrocher à son bras, puis se détendit et sa tête roula sur l’oreiller. Le docteur se pencha un moment vers lui.

— Nous ne pouvons plus rien pour lui, il est mort.

Biron sentit les larmes lui monter aux yeux.

— Excuse-moi, Gil, dit-il, mais tu ne savais pas. Tu ne pouvais pas comprendre.

Les autres ne l’entendirent pas.


* * *

Biron passa des heures difficiles. Il aurait voulu rendre les derniers honneurs à son ami décédé, mais Aratap avait refusé. Le corps de Gillbret allait être incinéré dans un four atomique, puis ses restes seraient éjectés dans l’espace, où ses atomes se mêleraient à jamais à la matière interstellaire.

Artémisia et Hinrik y assisteraient sûrement. Comprendraient-ils ? Comprendrait-elle qu’il n’avait fait que son devoir ?

Le docteur lui avait injecté un extrait cartilagineux destiné à hâter la cicatrisation de ses ligaments déchirés. Déjà son genou lui faisait moins mal – mais qu’importait cette douleur purement physique ?

Il sentit la commotion intérieure signalant que le vaisseau avait effectué le Saut. Des doutes affreux l’assaillirent.

Jusqu’alors, il n’avait jamais douté de la justesse de son analyse, mais s’il s’était trompé ? S’ils allaient découvrir le centre de la rébellion ? Tyrann ne tarderait pas alors, à envoyer ses légions. Quant à lui, il mourrait, sachant qu’il aurait pu sauver le monde rebelle mais qu’il avait risqué la mort pour le détruire.

Ce fut pendant ces sombres minutes qu’il repensa au document. Curieux, comme ce document tombait dans l’oubli pour resurgir soudain. On en parlait, et puis l’on pensait à autre chose. On déployait des efforts énormes pour trouver le monde rebelle sans se soucier du document mystérieusement disparu.

Le contraire eût-il été plus fructueux ?

Biron se rendit soudain compte qu’Aratap était prêt à faire face au monde rebelle avec un seul vaisseau. Etait-il sûr de lui au point de défier une planète entière, avec une poignée d’hommes ?

L’Autarque avait dit que le document avait disparu depuis des années. Mais qui le possédait maintenant ?

Les Tyranni, peut-être. Et peut-être leur avait-il donné un secret permettant à un unique vaisseau de détruire un monde entier.

Si tel était le cas, peu importait où se trouvait le monde rebelle et même s’il existait.

Enfin, Aratap arriva. Biron se leva, dissimulant mal son impatience.

— Nous avons atteint l’étoile en question, dit Aratap. Car il y a une étoile. Les coordonnées fournies par l’Autarque étaient justes.

— Et alors ?

— Il est inutile de chercher des planètes. Cette étoile, m’ont affirmé mes astrogateurs, était une nova il y a moins d’un million d’années. Si elle a jamais eu des planètes, elles ont été détruites. Cette étoile est maintenant une naine blanche. Elle ne peut pas avoir de planètes.

Biron le regardait fixement.

— Alors…

— Vous aviez raison, dit Aratap, le monde rebelle n’existe pas.


22

<p>22</p>

Toute la philosophie d’Aratap était impuissante à effacer le regret qu’il éprouvait. Pendant ces dernières semaines, son père avait revécu en lui. Comme ce dernier, il partait dans l’espace à la tête d’une escadrille pour écraser les ennemis du Khan.

En cette époque dégénérée, il n’y avait même pas de monde rebelle ! Pas d’ennemi du Khan, pas de planètes à conquérir. Il redevenait un simple commissaire condamné à aplanir de petites difficultés.

Mais le regret était un sentiment inutile, ne menant à rien.

— Vous avez raison, dit-il. Le monde rebelle n’existe pas. (Il s’assit et fit signe à Biron de l’imiter.) J’ai à vous parler.

Le jeune homme le regardait solennellement. Aratap ne le connaissait pourtant que depuis un mois, mais en ce mois, comme il avait changé. Il avait mûri, il avait appris à surmonter sa peur. Aratap se reprit. Tombait-il dans une décadence totale ? Allait-il se mettre à considérer les sujets comme des individus ? Voire à les aimer, à vouloir leur bien ?

— Je vais libérer le directeur et sa fille, commença-t-il. C’est la solution la plus sensée. C’est du reste inévitable pour des raisons politiques. En fait, je pense que je vais les libérer immédiatement et les renvoyer chez eux sur le Sans Remords. Accepteriez-vous de les piloter ?

— Vous me libérez aussi ? s’exclama Biron.

— Oui.

— Pourquoi ?

— Vous m’avez sauvé la vie, sans compter mon vaisseau.

— Je doute que des sentiments personnels dictent vos actes dans des affaires d’Etat.

Aratap se retint d’éclater de rire. Décidément, ce garçon lui plaisait de plus en plus.

— Dans ce cas, je vais vous donner une autre raison. Tant que je traquais une gigantesque conspiration contre le Khan, vous étiez dangereux. Depuis que je sais qu’il ne s’agissait que d’une cabale Linganienne, vous ne l’êtes plus, voilà tout. De fait, il serait dangereux de vous juger, vous et les autres prisonniers.

« Les procès auraient lieu devant des tribunaux Linganiens et échapperaient partiellement à notre contrôle. On y mentionnerait inévitablement ce soi-disant monde rebelle, ce qui risquerait d’agiter les esprits. Nous leur donnerions un symbole auquel se référer, une raison de se révolter, un espoir pour l’avenir. La rébellion ne ferait que croître pendant des décennies.

— Vous nous remettez donc tous en liberté ?

— Liberté, c’est un bien grand mot. Nous ne pouvons pas à proprement parler vous considérer comme des sujets loyaux. Lingane cessera d’être un Etat associé, et le prochain Autarque sera lié au Khanat par des accords plus stricts. Par exemple, les procès impliquant des Linganiens ne seront plus nécessairement du ressort des tribunaux locaux. Les Linganiens impliqués dans la Conspiration, y compris ceux qui sont actuellement entre nos mains, seront exilés dans des mondes proches de Tyrann, où ils ne pourront pas faire grand mal. Quant à vous, ne comptez pas retourner à Néphélos et retrouver votre Ranch. Vous resterez à Rhodia, de même que le colonel Rizzett.

— Cela me paraît équitable, dit Biron. Mais qu’en est-il du mariage de Dame Artémisia avec ce Tyrannien ?

— Vous désirez qu’il n’ait pas lieu ?

— Vous savez que nous voulons nous marier. Vous aviez dit, une fois, qu’il y aurait peut-être moyen de mettre un terme à cette affaire ?

— Je l’ai dit, en effet, mais c’était calcul de ma part. Vous connaissez le vieux dicton : « Les mensonges des amoureux et des diplomates leur seront pardonnés » ?

— Je vous assure qu’il y a moyen, commissaire. Il suffit de faire remarquer au Khan que, lorsqu’un grand personnage de sa cour désire épouser l’héritière d’une puissante famille sujette, il agit sans doute par ambition personnelle. Une révolte peut être dirigée par un Tyrannien ambitieux, tout aussi bien que par un Linganien ambitieux.

Cette fois, Aratap éclata franchement de rire.

— Vous raisonnez comme si vous étiez un des nôtres ! Mais cela ne marcherait pas. Voulez-vous un conseil ?

— Dites toujours.

— Epousez-la sans tarder. Une fois la chose faite, il sera difficile de revenir dessus. Nous trouverons une autre femme pour Pohang.

Biron hésita, un instant, puis dit :

— Merci, commissaire.

Aratap serra la main qu’il lui tendait.

— Je dois dire que je n’aime pas particulièrement Pohang, d’ailleurs. Ah oui, et ne vous faites pas d’illusion sur un point précis. Ne vous laissez pas emporter par votre ambition. Bien que vous épousiez la fille du directeur, vous ne prendrez jamais la succession de ce dernier. Vous n’êtes pas le type d’homme que nous cherchons.


* * *

Aratap regardait le Sans Remords diminuer sur l’écran. Il était heureux d’avoir précipité la décision. Le jeune homme était libre. Un message avait déjà été envoyé à Tyrann. Le commandant Andros aurait sans doute une attaque d’apoplexie, et il ne manquerait pas d’hommes à la Cour pour demander qu’on lui retire son grade de commissaire.

Au besoin, il irait à Tyrann. Il parviendrait bien à obtenir une audience du Khan, et saurait se faire écouter de lui. Une fois mis au courant des faits, le Roi des Roi comprendrait qu’il avait agi sagement et que grâce à son action, il n’aurait plus rien à craindre de ses ennemis.

Le Sans Remords n’était plus qu’un point brillant, presque semblable aux étoiles qui l’entouraient, maintenant qu’il était sorti de la Nébuleuse.

Sur l’écran du Sans Remords, Rizzett regardait le vaisseau-amiral Tyrannien disparaître peu à peu.

— Il nous a donc laissé partir ! s’exclama-t-il. Vous savez, si tous les Tyranni étaient comme lui, je me demande si je ne m’engagerais pas dans leurs rangs ! Dans un sens, cette histoire m’embête. J’ai des idées très précises sur les Tyranni, et cet Aratap ne cadre pas avec elles. Croyez-vous qu’il peut entendre ce que nous disons ?

Biron brancha le pilote automatique et fit pivoter son siège.

— Non, certainement pas. Il peut nous suivre dans l’hyperespace comme il l’a fait jusqu’à présent, mais cela ne lui permet certainement pas d’épier nos conversations. Vous vous souviendrez que, quand il nous a fait prisonniers sur la quatrième planète, tout ce qu’il savait de nous provenait de ma conversation avec l’Autarque, qu’il avait suivie à la radio. Rien de plus.

Artémisia entra dans la cabine de pilotage, un doigt sur les lèvres.

— Pas trop fort, dit-elle. Je crois que mon père dort. Nous serons à Rhodia dans pas très longtemps, n’est-ce pas, Biron ?

— Nous y arriverons en un seul Saut, Arta. Le navigateur d’Aratap a fait les calculs pour nous.

— Excusez-moi, dit Rizzett. Je vais me laver les mains.

Dès qu’il fut sorti, elle se jeta dans les bras de Biron. Il l’embrassa tendrement sur le front et sur les yeux puis trouva sa bouche et la serra plus fort dans ses bras. Quand ils se séparèrent à regret, hors d’haleine, elle lui dit :

— Je t’aime beaucoup tu sais. Je t’aime plus que je ne saurais dire.

La conversation qui suivit fut tout aussi peu originale, et tout aussi satisfaisante.

— Arta, dit Biron au bout d’un moment, nous devrions nous marier avant d’atterrir.

Artémisia se rembrunit légèrement.

— J’ai tenté d’expliquer à mon père qu’en tant que directeur, et capitaine de vaisseau, il pouvait nous marier, et qu’il n’y avait pas de Tyranni à bord. Je ne sais pas s’il a vraiment compris. Il est très déprimé, très fatigué. Quand il aura dormi, j’essaierai de nouveau.

— Ne t’inquiète pas, dit Biron en souriant. Nous réussirons bien à le convaincre.

Rizzett revint en faisant le plus de bruit possible.

— Dommage que nous n’ayons plus la remorque, fit-il observer. On n’a même pas la place de respirer, ici.

— Le Saut est pour bientôt, Tedor, dit Biron. Nous serons à Rhodia dans quelques heures.

— Je sais, dit Rizzett avec découragement. Et nous y resterons jusqu’à notre mort. Oh ! je ne me plains pas ! Je suis heureux d’être en vie. Mais c’est une fin tellement stupide.

— Ce n’est pas une fin du tout, dit Biron doucement.

Rizzett releva la tête.

— Vous croyez que nous pourrons tout recommencer depuis le début ? Je ne pense pas. Je suis trop vieux, et il ne me reste plus beaucoup de raisons de vivre. Lingane sera mise au pas, et je ne la reverrai jamais. C’est ce qui me rend le plus triste, je pense. J’y suis né, et j’y ai passé toute ma vie. Ailleurs, je serai tout au plus la moitié d’un homme. Vous êtes jeune, vous ; vous aurez vite oublié Néphélos.

— La patrie, ce n’est pas simplement une planète, Tedor. Des siècles durant, nous avons oublié cette vérité, et c’est de là que viennent tous nos malheurs. Notre patrie, c’est toute la Galaxie !

— Peut-être. Peut-être… Si le monde rebelle avait existé, il aurait pu en être ainsi.

— Le monde rebelle existe, Tedor.

— Je ne suis pas en humeur de plaisanter, répliqua Rizzett vertement.

— Je ne plaisantais pas. Ce monde existe, et je sais où il se trouve. J’aurais pu le savoir depuis des semaines, et vous aussi. Tous les faits étaient là. Ils frappaient à la porte de mon esprit, mais j’étais incapable de les admettre – jusqu’au moment où nous avons vaincu Jonti, sur la quatrième planète. Vous souvenez-vous de Jonti, nous disant que, sans son aide, nous ne trouverions jamais la cinquième planète ? Vous souvenez-vous de ses paroles exactes ?

— Pas vraiment, non.

— Je pense que je m’en souviens. Il nous a dit qu’il n’y avait, en moyenne, qu’une étoile par soixante-dix années-lumière cube. Et que, en cherchant au hasard, nous n’avions pas une chance sur je ne sais quel chiffre astronomique de tomber à proximité d’une étoile quelconque. Ce fut à ce moment-là, je pense, qu’il y a eu un déclic dans mon esprit, et que les choses se sont mises en place.

— J’avoue qu’il n’y a aucun déclic dans le mien. Expliquez-vous mieux que cela.

— Je ne comprends pas ce que tu veux dire, Biron, dit Artémisia.

— C’est pourtant simple, continua Biron. Souvenez-vous de l’histoire de Gillbret. Lorsque le météorite a frappé sa fusée, il aurait dévié son cours et la direction des Sauts d’une façon absolument imprévisible. Et pourtant, après le dernier Saut, il s’est retrouvé à proximité immédiate d’un système stellaire, alors que les probabilités étaient pratiquement nulles ! Cette coïncidence est tellement improbable que l’on ne peut y accorder la moindre foi.

— Il s’agissait donc du rêve d’un fou, et il n’y a jamais eu de monde rebelle.

— A moins qu’il existe des conditions dans lesquelles les chances de trouver une étoile soient nettement plus favorables – et de telles conditions existent. En fait, une unique combinaison de circonstances pouvait lui permettre d’atteindre une étoile – et non seulement le lui permettre, mais le rendre inévitable. Et je dis bien : inévitable.

— Oui ?

— Reprenons le raisonnement de l’Autarque. Les machines n’ayant pas été touchées, la force des poussées hyperatomiques, autrement dit, la longueur des Sauts, n’était pas modifiée. Seule leur direction avait changé, de telle façon qu’il aurait atteint une des cinq étoiles situées dans une zone incroyablement vaste de la Nébuleuse. Cette interprétation était, si on l’examine un moment, de la plus haute grande invraisemblance.

— Admettons, mais quelle alternative voyez-vous ?

— C’est très simple : ni la force ni la direction n’ont été modifiées. Rien ne prouvait que la direction du vaisseau avait été changée ; c’était là pure hypothèse. Et si le vaisseau avait tout simplement maintenu son cap ? Il se dirigeait vers un système stellaire, par conséquent il arriva à un système stellaire. Le hasard n’a rien à voir là-dedans.

— Mais le système stellaire vers lequel il se dirigeait…

— … Etait celui de Rhodia. Il arriva donc à Rhodia. Est-ce tellement évident que cela en devient incompréhensible ?

— Mais alors, dit Artémisia, le monde rebelle serait chez nous ! C’est impossible.

— Pourquoi, impossible ? Il se trouve quelque part dans le système Rhodien. Il y a deux façons de cacher un objet. On peut le mettre là où personne ne le trouvera jamais, par exemple dans la Nébuleuse de la Tête de Cheval. Ou alors, on peut le mettre là où personne n’aura l’idée de le chercher, juste devant vos yeux, en pleine lumière.

« Considérez ce qui est arrivé à Gillbret après son passage dans le monde rebelle. On le ramena à Rhodia, vivant. Sa théorie était qu’ils avaient agi ainsi afin d’éviter que le vaisseau ne mette les Tyranni sur la piste des rebelles. Mais à quoi bon maintenir Gillbret en vie ? Le même but aurait été atteint s’ils avaient retourné le vaisseau sans lui ; de plus, ils n’auraient pas risqué que Gillbret parle de ce qu’il avait vu, comme il a d’ailleurs fini par le faire.

« De nouveau, cela ne peut s’expliquer que si le monde rebelle se trouve dans le système rhodien. Gillbret était un Hinriade, et dans quel autre système trouverait-on un tel respect pour la vie d’un Hinriade ?

Artémisia serra convulsivement les mains.

— Mais si ce que tu dis est vrai, Père est en grand danger.

— Comme tous les jours depuis vingt ans, acquiesça Biron. Mais sans doute pas dans le sens où tu te l’imagines ; Gillbret m’a confié une fois combien il était difficile de prétendre être un dilettante et un bon à rien, au point de continuer à jouer ce rôle avec ses amis et même quand on se retrouve seul. Bien sûr, chez lui, c’était plutôt un jeu. Il ne vivait pas réellement son rôle. Il se livrait trop facilement à toi, Arta. Il s’est trahi devant l’Autarque ; il a même jugé bon de me dévoiler son véritable personnage alors qu’il ne me connaissait que depuis quelques heures.

« Mais je pense que l’on peut réellement vivre de cette façon, sans aucun compromis, si on le fait pour des raisons suffisamment importantes. Un homme peut mentir toute sa vie durant à sa propre fille, accepter pour elle un mariage affreux, plutôt que de mettre en danger l’œuvre de sa vie, qui dépend d’une confiance totale des Tyranni à son égard.

Artémisia retrouva sa voix :

— Tu ne parles pas sérieusement ?

— C’est la seule explication possible, Arta. Il est directeur depuis plus de vingt ans. Pendant ce temps, Rhodia n’a cessé de s’agrandir grâce aux territoires concédés par les Rhodiens, qui pensaient ainsi les mettre en de bonnes mains. Et depuis vingt ans, il organise la rébellion sans éveiller leurs soupçons parce qu’il a toujours tout fait pour paraître inoffensif.

— Ce ne sont que des hypothèses, Biron, dit Rizzett, et elles sont aussi dangereuses que les précédentes.

— Ce n’est pas une hypothèse. Au cours de notre dernière discussion, j’avais dit à Jonti que le directeur n’avait pas pu trahir mon père car ce dernier n’aurait jamais eu la bêtise de se confier à un homme tel que lui. Or, c’est précisément ce que mon père avait fait, et je le savais. Gillbret avait appris le rôle que jouait Jonti dans la rébellion en épiant les conversations entre mon père et le directeur. Cela peut s’interpréter de deux façons. Nous pensions que mon père travaillait pour Jonti et essayait d’obtenir le soutien du directeur. N’est-il pas tout aussi vraisemblable, et même plus, qu’il travaillait pour le directeur et que son rôle était de s’infiltrer dans l’organisation de Jonti afin d’éviter une explosion prématurée à Lingane, qui aurait ruiné les projets soigneusement mis sur pied par le directeur ?

« Pourquoi pensez-vous que j’étais prêt à tout pour sauver le vaisseau d’Aratap dont Gillbret avait court-circuité le réacteur ? Ce n’était pas pour moi-même. Je ne pensais pas qu’Aratap me libérerait. Ce n’était même pas vraiment pour toi, Arta. C’était pour sauver le directeur. Il était de loin le plus portant d’entre nous. C’est ce que le pauvre Gillbret n’avait pas compris.

Rizzett secoua la tête.

— Désolé, mais je n’arrive pas à y croire.

Une nouvelle voix intervint.

— Vous devriez le croire, pourtant. Car c’est vrai.

Le directeur se tenait à la porte, grand, le regard sombre. Sa voix aussi avait subi un changement. Elle était plus nette, plus assurée que de coutume.

Artémisia courut vers lui.

— Père ! Biron a dit…

— J’ai entendu ce que Biron a dit. (Il lui caressa doucement les cheveux.) Et c’est vrai. J’aurais même laissé ce Tyranni t’épouser sans intervenir.

Elle se recula pour mieux le regarder, presque embarrassée.

— Tu as l’air si changé. On dirait…

— Que je suis un autre homme (Il ajouta avec tristesse :) Ce ne sera pas pour longtemps, Arta. Dès que nous serons de retour sur Rhodia, je redeviendrai tel que tu m’as toujours connu, et tu devras l’accepter.

Rizzett le regardait fixement. Son teint fleuri était devenu aussi gris que ses cheveux. Biron retenait sa respiration.

— Biron, dit Hinrik, venez ici.

Il posa une main sur son épaule :

— Il fut un temps où j’étais prêt à sacrifier votre vie. Et il n’est pas dit que cela n’arrivera pas de nouveau. Pendant de longs mois encore, je ne pourrai vous protéger ni l’un ni l’autre. Il ne me sera pas possible d’être autre que ce que vous avez toujours connu. Pouvez-vous admettre cela ?

Artémisia et Biron inclinèrent la tête en signe d’assentiment.

— Hélas, continua Hinrik, le mal a été fait. Il y a vingt ans, je n’étais pas encore aussi endurci que maintenant. J’aurais dû faire exécuter Gillbret, mais je n’ai pu m’y résoudre. Et, parce que je ne l’ai pas fait, l’on sait maintenant qu’il existe un monde rebelle et que je suis son chef.

— Nous sommes les seuls à le savoir, dit Biron.

Hinrik eut un sourire amer.

— Vous croyez cela parce que vous êtes jeune. Pensez-vous qu’Aratap soit moins intelligent que vous ? Le raisonnement qui vous a permis de découvrir la localisation et le chef du monde rebelle était fondé sur des faits qu’il connaît comme vous. Et il sait raisonner aussi bien que vous. Mais il est plus âgé, plus prudent ; il porte de lourdes responsabilités et ne peut se contenter d’hypothèses. Il lui faut des certitudes.

« Pensez-vous qu’il vous a rendu la liberté par sentimentalisme ? Je suis certain que c’est pour la même raison que la fois précédente : parce que vous pouvez lui permettre de faire un pas de plus sur la piste qui mène à moi.

Biron était devenu très pâle.

— Il faut donc que je quitte Rhodia ?

— Surtout pas. Ce serait fatal. Aucune raison n’expliquerait votre départ – sinon la vraie. Restez avec moi, et ils demeureront dans l’incertitude. Mes préparatifs sont presque terminés. Une année encore, peut-être moins…

— Mais, directeur, il y a des facteurs dont vous ne semblez pas tenir compte. Le document, par exemple…

— Celui que votre père cherchait ?

— Oui.

— Votre père ne savait pas tout, mon cher garçon. Personne ne doit tout savoir, ce serait trop dangereux. Le vieux Rancher avait découvert l’existence de ce document sans mon aide, grâce à des références glanées dans ma bibliothèque. C’est tout à son honneur qu’il en ait compris l’importance. Mais s’il m’avait consulté, j’aurais pu lui dire que le document n’était plus sur Terre.

— Voilà bien ce qui m’inquiète, dit Biron. Je suis certain qu’il est en la possession des Tyranni.

— Absolument pas, voyons ! Il est en ma possession, depuis vingt ans déjà. C’est à cause de lui que j’ai préparé la rébellion. Ce ne fut qu’après l’avoir lu que j’ai eu la certitude que les fruits de la victoire seraient durables.

— C’est donc une arme, n’est-ce pas ?

— C’est l’arme la plus puissante de tout l’univers. Elle nous détruira de même qu’elle détruira les Tyranni, mais elle sauvera les Royaumes Nébulaires. Sans elle, nous aurions pu peut-être vaincre les Tyranni, mais nous n’aurions fait qu’échanger un despotisme féodal contre un autre et, de même que nous aurions renversé les Tyranni, nous serions renversés à notre tour. Tout comme eux, nous représentons un système politique dépassé, bon pour la décharge publique. Pour nous, comme jadis pour la planète Terre, le temps de la maturité est venu. Il y aura un Gouvernement totalement différent, d’un type qui n’a jamais été essayé dans la Galaxie. Il n’y aura plus de Khans, plus d’Autarques, plus de directeurs ni de Ranchers.

— Au nom de l’Espace rugit soudain Rizzett. Qu’y aura-t-il, alors ?

— Des êtres humains.

— Des êtres humains ? Comment se gouverneront-ils ? Qui prendra les décisions ?

— Il y a un moyen. Le texte que je possède ne concernait qu’une petite portion d’une unique planète, mais il peut être adapté à la Galaxie entière. (Le directeur sourit.) Venez, mes enfants. Je vais vous unir par les liens du mariage. Au point où en sont les choses, cela ne fera pas grand mal.

La main de Biron se referma sur celle d’Artémisia ; elle leva la tête et lui sourit. Au même instant, ils éprouvèrent une curieuse sensation de vertige intérieur. Le Sans Remords effectuait automatiquement l’unique Saut prévu pour ce voyage.

Biron s’adressa à Hinrik :

— Avant de commencer la cérémonie, ne pourriez-vous me donner quelques détails sur ce texte ? Quand ma curiosité sera calmée, je pourrai accorder toute mon attention à votre charmante fille.

Artémisia dit en riant :

— Je crois en effet que cela vaudrait mieux, Père. Je ne voudrais pas qu’il pense à autre chose en un moment pareil.

— Ecoutez, dit Hinrik en souriant. Je connais le document par cœur.

Au moment où le soleil de Rhodia apparaissait sur l’écran dans toute sa splendeur, Hinrik commença à dire ces mots qui étaient bien, bien plus anciens que tous les mondes de la Galaxie, à l’exception d’un seul :

« Nous, citoyens des Etats-Unis, afin de former une Union plus parfaite, d’établir la justice, d’assurer le calme dans notre pays, de pourvoir à la défense commune, d’assurer la prospérité de tous, et de procurer à nous-mêmes et à notre postérité, décrétons et établissons cette Constitution pour les Etats-Unis d’Amérique… »