Isaac Asimov

Prélude à Fondation


Pour Jennifer Brehl, dite « Le Crayon vert »,

la meilleure directrice littéraire du monde,

et la plus dure à la tâche.


Avertissement de l’auteur

<p id="_Toc249153142">Avertissement de l’auteur</p>

Lorsque j’écrivis « Fondation », qui parut dans le numéro de mai 1942 d’Astounding Science Fiction, je n’avais aucunement conscience d’entamer une série de récits qui allaient finalement croître jusqu’à six volumes et près de quatre millions de signes (jusqu’à présent). Je n’avais pas plus conscience qu’elle formerait un tout avec l’ensemble de mes romans et nouvelles traitant des robots, ainsi qu’avec les textes évoquant l’Empire galactique, pour atteindre un total général (jusqu’à présent) de quatorze volumes, soit environ neuf millions de signes.

Si vous étudiez les dates de publication de ces ouvrages, vous verrez qu’il existe un hiatus de vingt-cinq années (entre 1957 et 1982), durant lequel je n’ai fait aucun ajout à cette série. Non pas que j’aie cessé d’écrire. A vrai dire, j’ai même écrit à plein régime durant tout ce quart de siècle, mais sur d’autres thèmes. Mon retour à la série en 1982 n’a pas été de mon fait : ce fut le résultat de la pression conjuguée, et finalement insoutenable, du public et des éditeurs.

Toujours est-il que la situation est devenue assez compliquée pour me faire sentir qu’une manière de guide de la série serait bien accueillie par les lecteurs, les livres n’ayant pas été rédigés dans l’ordre suivant lequel il conviendrait (peut-être) de les lire.

Les quatorze volumes, tous publiés aux États-Unis par Doubleday, brossent une sorte d’histoire du futur qui n’est certes peut-être pas entièrement cohérente, vu que je n’en ai pas programmé la cohérence dès le départ. L’ordre chronologique des livres, en termes d’histoire du futur (et non de date de publication), est donc le suivant :

1. The Complete Robot (1982) : il s’agit d’un recueil de trente et une nouvelles sur les robots, publiées entre 1940 et 1976 et incluant tous les textes de mon premier recueil, Les Robots (I, Robot, 1950). Depuis la publication de ce recueil, je n’ai écrit qu’une seule nouvelle sur ce thème ; il s’agit du « Robot qui rêvait » (« Robot Dreams »)[1].

2. Les Cavernes d’acier (The Caves of Steel, 1954) : le premier de mes romans sur les robots.

3. Face aux feux du soleil (The Naked Sun, 1957) : le second tome du cycle, suite du précédent.

4. Les Robots de l’aube (The Robots of Dawn, 1983) : le troisième roman sur les robots.

5. Les Robots et l’Empire (Robots and Empire, 1985) : le quatrième roman sur les robots.

6. Les Courants de l’espace (The Currents of Space, 1952) : le premier de mes romans sur l’Empire.

7. Tyrann (The Stars, Like Dust, 1951) : le second roman sur l’Empire.

8. Cailloux dans le ciel (Pebbles in the Sky, 1950) : le troisième roman sur l’Empire.

9. Prélude à Fondation (Prelude to Foundation, 1988) : le premier roman du cycle de la Fondation, mais le dernier paru (à ce jour).

10. Fondation (Foundation, 1951) : le second roman de la Fondation. En réalité, c’est un recueil de quatre textes publiés pour la première fois de 1942 à 1944 et précédés d’une introduction écrite pour l’édition en volume en 1949.

11. Fondation et Empire (Foundation and Empire, 1952) : le troisième roman du cycle de la Fondation, composé de deux récits publiés initialement en 1945.

12. Seconde Fondation (Second Foundation, 1953) : le quatrième roman du cycle, également composé de deux récits, initialement publiés en 1948 et 1949.

13. Fondation foudroyée (Foundation’s Edge, 1982) : le cinquième roman du cycle.

14. Terre et Fondation (Foundation and Earth, 1983) : le sixième roman du cycle.

Ajouterai-je d’autres livres à la série ? C’est bien possible. Il reste de la place pour loger un livre entre Les Robots et l’Empire (5) et Les Courants de l’espace (6), ainsi qu’entre Prélude à Fondation (9) et Fondation (10) ; et, bien entendu, on peut en intercaler encore ailleurs. Et je peux également faire suivre Terre et Fondation par d’autres volumes – autant qu’il me plaira…

Naturellement, il faudra bien qu’il y ait une limite, car je n’escompte pas vivre éternellement, mais j’ai bien l’intention de m’accrocher le plus longtemps possible.


I.A.


Mathématicien

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<p>Mathématicien</p>

CLÉON Ier— … dernier Empereur galactique de la dynastie Entun. Né en l’an 11988 de l’Ère Galactique, la même année que Hari Seldon. (On pense que la date de naissance de Seldon, que certains estiment douteuse, aurait pu être « ajustée » pour coïncider avec celle de Cléon que Seldon, peu après son arrivée sur Trantor, est censé avoir rencontré.)

Cléon est monté sur le trône impérial en 12010, à l’âge de vingt-deux ans, et son règne représente un étrange intervalle de calme dans ces temps troublés. Cela est dû sans aucun doute aux talents de son chef d’état-major, Eto Demerzel, qui sut si bien se dissimuler à la curiosité médiatique que l’on a fort peu de renseignements à son sujet.

Cléon, quant à lui…

ENCYCLOPAEDIA GALACTICA[2]
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Étouffant un léger bâillement, Cléon demanda : « Demerzel, auriez-vous, par hasard, entendu parler d’un certain Hari Seldon ? »

Cléon était empereur depuis dix ans à peine et, quand le protocole l’exigeait, il y avait des moments où, pourvu qu’il fût revêtu des atours et ornements idoines, il réussissait à paraître majestueux. Il y était arrivé, par exemple, pour son portrait holographique qui trônait dans une niche creusée dans le mur, juste derrière lui. On l’avait disposé de manière à dominer nettement d’autres niches contenant les hologrammes de plusieurs de ses ancêtres.

La reproduction n’était pas absolument honnête : les cheveux étaient châtain clair comme dans la réalité, mais un peu plus épais que ceux du modèle. En outre, le visage réel était légèrement asymétrique, le côté gauche de la lèvre supérieure remontant un peu plus que le droit, détail qui n’était pas particulièrement évident sur l’hologramme. Enfin, s’il s’était placé debout à côté de sa reproduction tridimensionnelle, on aurait remarqué qu’il mesurait deux centimètres de moins que le mètre quatre-vingt-trois de son image – et qu’il était peut-être un rien plus enveloppé.

Bien sûr, l’hologramme était le portrait officiel du couronnement et résumait toute sa jeunesse. Il en avait encore l’allure, gardant belle prestance, et, lorsqu’il échappait à l’impitoyable carcan des cérémonies officielles, il y avait dans ses traits une certaine aménité.

Sur ce ton respectueux qu’il cultivait avec soin, Demerzel répondit : « Hari Seldon ? Ce nom ne m’est pas familier, Sire. Devrais-je le connaître ?

— Le ministre des Sciences m’en a fait mention hier au soir. Je pensais que vous pouviez le connaître. »

Demerzel fronça légèrement les sourcils, mais à peine, car cela ne se fait pas en présence de l’Empereur. « Le ministre des Sciences, Sire, aurait dû d’abord m’en parler, en ma qualité de chef d’état-major. Si vous devez être bombardé de tous côtés par… »

Cléon éleva la main et Demerzel se tut aussitôt. « Je vous en prie, Demerzel, on ne peut pas être en permanence à cheval sur les principes. Hier au soir, croisant le ministre lors de cette réception, j’ai voulu échanger quelques mots avec lui et il m’a pour ainsi dire tenu la jambe ; je ne pouvais décemment refuser de l’écouter, et je ne regrette rien car c’était fort intéressant.

— En quel sens, Sire ?

— Eh bien, nous ne sommes plus au temps où sciences et mathématiques étaient du dernier chic. Les choses de ce genre semblent être tout à fait finies, peut-être parce qu’on a découvert tout ce qui pouvait l’être, vous ne croyez pas ? Il semblerait malgré tout qu’il puisse encore arriver des choses intéressantes. Du moins, à ce que j’ai entendu dire.

— Par le ministre des Sciences ?

— Effectivement. Il m’a appris que ce Hari Seldon a assisté à un congrès de mathématiciens ici même, à Trantor – ils l’organisent tous les dix ans, pour je ne sais quelle raison ; il aurait démontré qu’on peut prévoir mathématiquement l’avenir. »

Demerzel se permit un petit sourire. « Ou le ministre des Sciences, homme sans grande jugeote, a été induit en erreur, ou ce mathématicien s’est trompé. Il ne fait aucun doute que cette histoire de prédiction de l’avenir relève d’un puéril rêve de magie.

— En êtes-vous sûr, Demerzel ? Les gens croient ce genre de chose.

— Les gens croient bien des choses, Sire !

— Mais particulièrement celle-ci. Par conséquent, peu importe que la prédiction de l’avenir soit ou non une réalité, n’est-ce pas ? Si un mathématicien devait me prédire un règne long et heureux, et pour l’Empire une ère de paix et de prospérité… eh bien, ne serait-ce pas une bonne chose ?

— Ce serait assurément agréable à entendre, mais ça nous avancerait à quoi, Sire ?

— Eh bien, si les gens croyaient ça, ils agiraient certainement selon cette croyance. Bien des prophéties, par la seule force de la croyance qu’elles engendrent, se sont muées en réalité. Ce sont ce qu’on appelle des « prophéties auto-accomplissantes ». D’ailleurs, maintenant que j’y pense, c’est même vous qui me l’avez expliqué un jour.

— Je le crois bien, Sire », répondit Demerzel. Ses yeux scrutaient attentivement l’Empereur, comme pour voir jusqu’où il pouvait se permettre d’aller. « Pourtant, s’il devait en être ainsi, n’importe qui pourrait prophétiser.

— Les prophètes ne seraient pas tous également crédibles, Demerzel. Pourtant un mathématicien, capable de soutenir sa prophétie à coups de formules et de terminologie, pourrait bien n’être compréhensible pour personne et néanmoins crédible pour tout le monde.

— Comme toujours, Sire, remarqua Demerzel, vous faites preuve de bon sens. Nous vivons en des temps troublés et il ne serait pas inutile de calmer les esprits d’une façon ne requérant ni argent ni efforts militaires, lesquels, l’histoire récente nous l’a appris, font plus de mal que de bien.

— Tout juste, Demerzel, s’empressa de répondre l’Empereur. Dénichez-moi ce Hari Seldon. Vous me dites tirer les ficelles dans tous les secteurs de ce monde agité de turbulences, même là où mes forces n’osent se rendre. Eh bien, faites donc jouer ces ficelles et ramenez-moi ce mathématicien. Que je puisse y jeter un coup d’œil !

— Je m’en occupe sur-le-champ, Sire », répondit Demerzel qui avait localisé Seldon d’avance. Il nota, in petto, de féliciter le ministre des Sciences pour son excellent travail.

<p>2</p>

Hari Seldon n’avait rien d’impressionnant à l’époque. Comme l’empereur Cléon Ier, il avait trente-deux ans, mais ne mesurait qu’un mètre soixante-treize. Le visage lisse, les traits avenants, il avait les cheveux bruns, presque noirs, et ses habits trahissaient une touche de provincialisme.

Pour quiconque, dans les siècles futurs, connaîtrait Hari Seldon uniquement comme un demi-dieu de légende, il semblerait quasiment sacrilège de ne pas le voir assis dans un fauteuil roulant, arborer des cheveux blancs, un visage âgé et ridé, un calme sourire irradiant la sagesse. Cependant, même à cet âge fort avancé, son regard resterait chaleureux. Cela au moins ne changerait pas.

Et son regard était particulièrement chaleureux, pour l’heure, car son article venait d’être présenté au Congrès décennal. Il y avait même soulevé un certain intérêt et le vieil Osterfith lui avait dit, en hochant la tête : « Ingénieux, jeune homme ; fort ingénieux. » Ce qui, venant d’Osterfith, pouvait être considéré comme satisfaisant. Fort satisfaisant.

Mais voilà que survenait un développement nouveau – autant qu’inattendu – et Seldon se demandait s’il était ou non de nature à renforcer son allégresse et accroître sa satisfaction.

Il fixait le jeune homme en uniforme – l’emblème au Soleil et à l’Astronef bien en évidence sur le côté gauche de sa tunique.

« Lieutenant Alban Wellis, dit l’officier de la garde impériale avant de ranger sa carte. Voulez-vous bien me suivre, monsieur ? »

Wellis était armé, bien sûr. Et deux autres gardes attendaient devant sa porte. Seldon savait qu’il n’avait pas le choix, nonobstant les circonlocutions polies de l’autre, mais rien ne lui interdisait de chercher à en savoir plus : « Pour voir l’Empereur ?

— Pour être conduit au Palais, monsieur. Tels sont les ordres que j’ai reçus.

— Mais pourquoi ?

— On ne me l’a pas dit. Et mes ordres sont stricts : vous devez me suivre… d’une manière ou de l’autre.

— Mais cela ressemble fort à une arrestation. Je n’ai pourtant rien commis de répréhensible.

— Disons plutôt, monsieur, que l’on vous fournit une garde d’honneur, si vous ne tardez pas davantage. »

Seldon ne tarda pas plus. Il pinça les lèvres, comme pour retenir de nouvelles questions, hocha la tête, avança d’un pas. Même si c’était pour être présenté à l’Empereur et recevoir ses félicitations, il n’y trouvait aucun plaisir. Il était pour l’Empire – enfin, pour la paix et l’unité des mondes formant l’humanité –, mais il n’était pas pour l’Empereur.

Le lieutenant le précéda, les deux autres fermant la marche. Seldon sourit aux passants qu’il croisait, essayant de prendre un air dégagé. Une fois sortis de l’hôtel, ils montèrent dans un véhicule terrestre officiel (Seldon caressa de la main les garnitures intérieures : jamais il n’avait vu quelque chose d’aussi ouvragé).

Ils se trouvaient dans un des secteurs les plus opulents de Trantor : ici, le dôme était assez haut pour vous donner l’impression d’être à l’air libre et l’on aurait pu jurer – même quelqu’un comme Hari Seldon qui était né et avait grandi dans un monde ouvert – qu’on était à la lumière naturelle. Certes, il n’y avait ni ombre ni soleil, mais l’air était léger et parfumé.

Et puis l’impression se dissipa, la courbure du dôme s’accentua, les parois se rétrécirent et bientôt ils s’enfonçaient dans un tunnel confiné, balisé à intervalles réguliers par l’emblème au Soleil et à l’Astronef et donc réservé (de l’avis de Seldon) aux véhicules officiels.

Une porte s’ouvrit et le véhicule s’y engouffra. Lorsqu’elle se referma derrière eux, ils se retrouvèrent à l’extérieur, pour de bon. Il n’y avait en tout et pour tout que deux cent cinquante kilomètres carrés de terres à l’air libre sur Trantor, et sur ces terres se dressait le Palais impérial. Seldon aurait aimé avoir l’occasion de parcourir ce domaine – moins parce qu’il abritait le Palais que parce qu’il hébergeait l’Université et, détail plus intrigant encore, la Bibliothèque Galactique. Et pourtant, en passant du monde clos de Trantor à cette enclave à l’air libre, envahie par les bois et les forêts, il était passé dans un monde où les nuages obscurcissaient le ciel et où un vent frais s’engouffrait dans sa chemise. Il pressa le contact qui refermait la vitre du véhicule.

A l’extérieur, le temps était maussade.

<p>3</p>

Seldon n’était pas du tout certain de rencontrer l’Empereur en personne. Au mieux, il allait voir quelque officier de quatrième ou cinquième rang qui prétendrait parler au nom du souverain.

Combien de personnes, d’ailleurs, pouvaient prétendre l’avoir vu, cet Empereur ? En chair et en os, et non en holovision ? Combien de personnes avaient vu l’Empereur véritable, tangible, un Empereur qui ne quittait jamais ce domaine impérial que lui, Seldon, était en train de parcourir en cet instant ?

Leur nombre était infime. Vingt-cinq millions de mondes habités, chacun avec sa cargaison d’un milliard d’hommes ou plus – et parmi tous ces quadrillions d’êtres humains, combien avaient déjà, combien auraient jamais l’occasion de poser un jour les yeux sur l’Empereur en chair et en os ? Un millier ?

Et quelle importance, d’ailleurs ? L’Empereur n’était guère plus qu’un symbole de l’Empire, au même titre que le Soleil et l’Astronef, en moins envahissant encore, et en moins concret. C’étaient ses soldats et ses fonctionnaires qui, à force de s’insinuer partout, représentaient désormais un Empire devenu un poids mort sur les épaules de ses sujets – pas l’Empereur.

Seldon fut introduit dans une pièce de taille moyenne, meublée avec ostentation, où l’attendait un homme d’allure jeune, assis au coin d’une table dans une alcôve devant une fenêtre, un pied par terre et l’autre ballant ; il s’étonna qu’un fonctionnaire pût le considérer avec une attitude si dégagée, si enjouée. Il avait déjà maintes fois pu constater que les représentants de l’autorité – et particulièrement ceux de l’entourage impérial – avaient en permanence l’air grave, comme si le poids de la Galaxie entière reposait sur leurs épaules. Et il semblait que moins leur rang était élevé, plus leur expression était menaçante.

Il devait donc s’agir d’un officier placé si haut dans la hiérarchie, irradié à tel point par le soleil du pouvoir, qu’il n’éprouvait nullement le besoin de le voiler derrière une physionomie compassée.

Seldon ne savait pas dans quelle mesure il devait avoir l’air impressionné ; il jugea préférable de garder le silence et de laisser l’autre entamer la conversation.

Le fonctionnaire prit la parole : « Vous êtes Hari Seldon, n’est-ce pas ? Le mathématicien ? »

Seldon se contenta de répondre : « Oui, monsieur », puis attendit.

Le jeune homme fit un geste du bras. « Ce devrait être “ Sire ”, mais j’ai le protocole en horreur. C’est tout ce que j’obtiens et je commence à m’en lasser. Nous sommes entre nous ; je vais me faire plaisir et laisser tomber le cérémonial. Asseyez-vous donc, professeur. »

C’est à mi-tirade que Seldon comprit qu’il s’adressait à l’empereur Cléon, premier du nom, ce qui lui coupa la respiration. Il y avait effectivement un vague faux air de ressemblance, maintenant qu’il y regardait de plus près, avec l’hologramme officiel que l’on voyait constamment aux informations, mais sur ces portraits, Cléon, toujours vêtu de manière imposante, semblait plus grand, plus noble, les traits figés.

Et voilà qu’il se retrouvait devant l’original, et quelque part l’homme lui semblait parfaitement ordinaire.

Seldon ne bougea pas.

L’Empereur esquissa un froncement de sourcils et, avec cette habitude du commandement toujours présente même quand il tentait d’y renoncer, au moins temporairement, il répéta sur un ton péremptoire : « J’ai dit “ asseyez-vous ”, mon ami. Sur ce siège. En vitesse. »

Seldon s’assit, sans voix. Il ne parvenait même pas à répondre : « Oui, Sire. »

Cléon sourit. « Voilà qui est mieux. A présent, nous pouvons discuter comme deux êtres humains que nous sommes après tout une fois le protocole oublié. Eh là, mon ami ?

— Si Votre Majesté impériale se plaît à le dire, hasarda Seldon, alors il en est ainsi.

— Oh, allons, pourquoi tant de précautions ? Je veux vous parler d’égal à égal. Tel est mon bon plaisir. Passez-moi ce caprice.

— Oui, Sire.

— Un simple “ oui ” suffira, mon ami. N’ai-je donc pas de moyen de vous atteindre ? »

Cléon fixa Seldon d’un regard appuyé que ce dernier jugea vif et intéressé.

Finalement l’Empereur remarqua : « Vous n’avez pas l’air d’un mathématicien. »

Seldon trouva enfin le moyen de sourire. « J’ignore à quoi est censé ressembler un mathématicien, Votre Maj… »

Cléon brandit le doigt et Seldon ravala sa formule honorifique.

« A un homme à cheveux blancs, je suppose. Barbu, peut-être. Âgé, certainement.

— Pourtant, même les mathématiciens doivent bien commencer par être jeunes.

— Mais alors, ils n’ont pas encore de réputation. Le temps qu’ils se fassent remarquer du reste de la Galaxie, ils ressemblent à la description que je viens de donner.

— J’ai bien peur de ne pas avoir de réputation…

— Vous êtes pourtant intervenu au Congrès qu’ils ont tenu ici.

— Comme bon nombre de mes pairs. Certains étaient plus jeunes que moi. Et on ne peut pas dire qu’on leur ait accordé beaucoup d’attention.

— Votre contribution a en tout cas attiré celle de certains de mes fonctionnaires. J’ai cru comprendre que vous croyiez possible de prédire l’avenir. »

Seldon éprouva soudain une grande lassitude. C’était à croire que cette erreur d’interprétation devrait constamment entacher sa théorie. Peut-être n’aurait-il pas dû présenter son article.

« Non, pas exactement, répondit-il. Ce que j’ai fait est bien plus limité. Dans de nombreux systèmes, la situation est telle que, dans certaines conditions, des événements chaotiques surviennent. Cela signifie que, au-delà d’un certain point, il devient impossible de prédire leur enchaînement. C’est également vrai dans le cas de systèmes relativement simples, mais plus leur complexité s’accroît, plus le risque de chaos grandit. On a toujours supposé qu’un système aussi complexe qu’une société humaine était destiné à devenir rapidement chaotique et, par conséquent, imprévisible. J’ai seulement démontré qu’en étudiant la société humaine, il est possible de choisir un point de départ et de faire des hypothèses appropriées qui supprimeront le chaos. Cela permettra de prédire l’avenir, non pas en détail, bien sûr, mais dans ses grandes lignes ; pas avec certitude, mais avec des probabilités calculables. »

L’Empereur, qui l’avait écouté avec attention, remarqua : « Mais cela n’équivaut-il pas à une méthode pour prédire l’avenir ?

— Encore une fois, pas exactement. J’ai montré que c’était possible en théorie, rien de plus. Pour aller plus loin, il nous faudrait choisir un point de départ adéquat, poser les hypothèses correctes et trouver ensuite le moyen d’effectuer l’ensemble des calculs dans un temps fini. Rien dans ma démonstration ne permet d’entrevoir la solution d’aucun de ces problèmes. Et même si c’était faisable, nous pourrions, au mieux, calculer de simples probabilités. Ce n’est pas là prédire, mais plutôt supposer ce qui est susceptible d’arriver. Tout bon politicien, tout homme d’affaires, tout individu de quelque influence doit effectuer ce genre de projection sur l’avenir, et si possible sans se tromper, sous peine d’échec.

— Ils le font sans l’aide des mathématiques.

— Exact. Par intuition.

— Avec l’outil mathématique adéquat, n’importe qui serait capable de calculer ces probabilités. Pas besoin de l’oiseau rare qui réussit grâce à une remarquable intuition.

— Encore exact, mais j’ai seulement démontré que l’analyse mathématique est possible ; pas qu’elle est applicable.

— Comment une chose peut-elle être possible et néanmoins inapplicable ?

— Je pourrais en théorie visiter tous les mondes de la Galaxie et rencontrer chaque habitant de chacun de ces mondes. Pourtant, cela me prendrait bien plus de temps que je n’ai d’années à vivre et, même si j’étais immortel, la vitesse à laquelle naissent de nouveaux individus est supérieure à celle à laquelle je pourrais interroger les plus âgés et, pour être plus précis encore, ces derniers mourraient en grand nombre avant que j’aie simplement eu l’occasion de les aborder.

— Et il en serait de même avec vos calculs mathématiques de prévision de l’avenir ? »

Seldon hésita, puis poursuivit : « Il se pourrait que le calcul mathématique soit trop long à effectuer, même en disposant d’un ordinateur grand comme l’univers travaillant à une vitesse hyperspatiale. Le temps d’obtenir une réponse, il se serait écoulé suffisamment d’années pour modifier la situation initiale au point de rendre cette réponse sans intérêt.

— Pourquoi ne peut-on simplifier le processus ? demanda sèchement Cléon.

— Votre Majesté Impériale », – Seldon sentait l’Empereur se renfrogner à mesure que les réponses devenaient de plus en plus frustrantes, et lui-même répondait sur un ton de plus en plus solennel – « considérez l’approche scientifique des particules subatomiques. Elles existent en quantités gigantesques, et chacune bouge ou vibre de manière aléatoire et imprévisible ; mais ce chaos repose sur un ordre sous-jacent, de sorte que nous pouvons élaborer une mécanique quantique pour répondre à toutes les questions que nous sommes susceptibles de poser. En étudiant la société, nous remplaçons les particules subatomiques par des êtres humains, mais cette fois, il y a un facteur supplémentaire : l’esprit humain. Les particules bougent sans penser ; ce n’est pas le cas des hommes. Évaluer les diverses attitudes et impulsions de leur esprit ajoute aux données une telle complexité que l’on n’a plus assez de temps pour tout prendre en compte.

— L’esprit ne pourrait-il avoir un ordre sous-jacent au même titre qu’un objet qui bouge sans penser ?

—  Qu’entendez-vous par « psychohistorique » ?

— J’ai donné à l’évaluation théorique des probabilités concernant l’avenir le nom de « psychohistoire ».

L’Empereur se leva brusquement, gagna l’autre bout de la pièce, pivota, revint sur ses pas puis s’arrêta devant Seldon, toujours assis, immobile.

« Debout ! » ordonna-t-il.

Seldon obéit et leva les yeux vers l’Empereur qui le dominait quelque peu. Il fit un effort pour ne pas baisser le regard.

Enfin, Cléon reprit : « Votre psychohistoire, là… si on pouvait la rendre praticable, elle serait d’une grande utilité, non ?

— D’une énorme utilité, à l’évidence. Savoir ce que recèle l’avenir, même d’une manière très générale et probabiliste, voilà qui constituerait un guide nouveau et merveilleux pour nos actions, un guide comme l’humanité n’en a jamais eu jusqu’à ce jour. Mais, évidemment… » Il s’interrompit.

« Eh bien ? s’impatienta Cléon.

— Eh bien, il semblerait que, hormis quelques décideurs, les résultats de l’analyse psychohistorique devraient demeurer inconnus du grand public.

— Inconnus ! s’exclama Cléon, avec surprise.

— C’est évident. Laissez-moi essayer de vous expliquer. Si l’on fait une analyse psychohistorique et que ses résultats sont livrés au public, les diverses émotions et réactions de l’humanité en seront aussitôt altérées. L’analyse psychohistorique, qui se fonde sur des émotions et des comportements induits dans l’ignorance de l’avenir, perdrait dès lors toute signification. Comprenez-vous ? »

Les yeux de l’Empereur brillèrent soudain tandis qu’il éclatait de rire : « Magnifique ! »

Et il lui asséna une grande claque sur l’épaule qui le fit vaciller sous le choc.

« Vous ne voyez donc pas, mon vieux ? dit Cléon. Non ? La voilà, l’utilité que vous cherchiez. Vous n’avez pas besoin de prédire l’avenir. Mais simplement d’en choisir un – un bon avenir, un avenir utile – et de faire le genre de prédiction qui modifiera les émotions et les comportements humains de telle sorte que l’avenir prédit se réalisera… Mieux vaut encore fabriquer un bon avenir qu’en prédire un mauvais. »

Seldon fronça les sourcils. « Je vois ce que vous voulez dire, Sire, mais c’est également impossible.

— Impossible ?

— Eh bien, à tout le moins impraticable. Ne voyez-vous pas ? Si vous ne pouvez partir des émotions et comportements humains pour prédire l’avenir, alors l’inverse non plus n’est pas possible : vous ne pourrez partir d’un avenir donné et en déduire les émotions et comportements qui mèneront à sa concrétisation. »

Cléon paraissait frustré. Il pinça les lèvres. « Et votre communication, alors ?… C’est bien votre terme, n’est-ce pas, communication ?… Quelle est son utilité ?

— C’était une simple démonstration mathématique. Intéressante pour des mathématiciens, mais à aucun moment je n’avais songé à une quelconque application pratique.

— Je trouve ce gâchis écœurant », s’emporta Cléon.

Seldon haussa légèrement les épaules. Plus que jamais, il regrettait d’avoir lu sa communication. Qu’adviendrait-il de lui si l’Empereur se mettait dans la tête qu’on l’avait mené en bateau ?

Et vraiment, Cléon avait l’air bien près de le croire.

« Alors, reprit-il, imaginons que vous soyez amené à faire des prédictions, qu’elles soient ou non fondées mathématiquement ; des prédictions que les spécialistes gouvernementaux, dont le métier est de savoir comment le public est susceptible de réagir, jugeront propres à amener des réactions utiles ?

— Pourquoi auriez-vous besoin de moi pour cela ? Les spécialistes gouvernementaux pourraient faire ces prédictions-là eux-mêmes en se passant d’intermédiaire.

— Les spécialistes gouvernementaux ne seraient pas aussi efficaces. Ils font bien des déclarations de ce genre de temps à autre. On ne les croit pas pour autant.

— Pourquoi me croirait-on, moi ?

— Vous êtes un mathématicien. Vous auriez calculé le futur au lieu d’en avoir eu, disons, l’intuition.

— Mais je ne peux rien calculer de tel !

— Et qui le saurait ? » Cléon le fixa en plissant les yeux.

Il y eut un silence. Seldon se sentait piégé. Devant un ordre direct de l’Empereur, serait-il prudent de refuser ? S’il refusait, il risquait d’être emprisonné ou exécuté. Non sans procès, bien sûr, mais que de difficultés pour que le jugement aille à l’encontre des vœux d’une bureaucratie pesante, surtout lorsque celle-ci est aux ordres de l’Empereur du vaste Empire galactique !

Finalement, il répondit : « Ça ne marcherait pas.

— Pourquoi ?

— Si encore on me demandait de prédire de vagues généralités qui ne pourraient raisonnablement se réaliser bien avant que cette génération, voire la suivante, ait disparu, nous pourrions peut-être nous en sortir ; mais, dans ce cas, les gens n’y prêteraient guère attention. Peu leur importerait une éventualité située un siècle ou deux dans l’avenir.

Pour parvenir à des résultats, poursuivit Seldon, il me faudrait prédire des événements aux conséquences plus directes, plus immédiates. C’est à ceux-là seulement que réagirait le public. Tôt ou tard, cependant – et sans doute plus tôt que plus tard –, l’une de ces éventualités ne se réaliserait pas, ce qui mettrait aussitôt fin à ma crédibilité ; qui plus est, votre popularité risquerait d’en pâtir du même coup, et, pis que tout, cela mettrait un terme aux recherches en psychohistoire, de sorte qu’on ne pourrait plus espérer l’améliorer, même si les progrès futurs en mathématiques pouvaient contribuer à la rapprocher d’une application pratique. »

Cléon se laissa tomber dans un fauteuil et regarda Seldon, l’air renfrogné. « Est-ce là tout ce dont vous êtes capables, vous autres mathématiciens ? Souligner les impossibilités ?

— C’est vous, Sire, qui soulignez les impossibilités, remarqua Seldon avec une douceur désespérée.

— Laissez-moi vous mettre à l’épreuve, mon ami. Supposons que je vous demande d’utiliser vos mathématiques pour me dire si je serai un jour assassiné. Que répondriez-vous ?

— Mon système mathématique ne fournirait pas de réponse à une question aussi précise, même si la psychohistoire fonctionnait au mieux. Toute la mécanique quantique du monde ne peut permettre de prédire le comportement d’un unique électron, mais seulement le comportement moyen d’une grande quantité d’entre eux.

— Vous connaissez vos mathématiques mieux que moi. Faites une prédiction raisonnable en vous basant dessus. Serai-je un jour assassiné ?

— Vous me tendez un piège, Sire, dit doucement Seldon. Ou vous me dites quelle réponse vous désirez entendre, ou vous m’accordez le droit de vous fournir la réponse de mon choix sans risque d’être puni.

— Parlez librement.

— Votre parole d’honneur ?

— Vous voulez une promesse écrite ? » Le ton était sarcastique.

« Votre seule parole suffira », dit Seldon, le cœur serré, car il n’était pas du tout convaincu.

« Vous avez ma parole d’honneur.

— Alors, je peux vous dire qu’au cours des quatre derniers siècles, près de la moitié des Empereurs ont été assassinés, d’où je conclus que vos chances de subir le même sort sont en gros d’une sur deux.

— N’importe quel imbécile pourrait me fournir cette réponse, fit Cléon, méprisant. Pas besoin d’être mathématicien.

— Je vous ai pourtant prévenu à plusieurs reprises que mes mathématiques sont sans application pratique.

— Vous ne pouvez même pas supposer que j’aie tiré profit des leçons données par mes infortunés prédécesseurs ? »

Seldon prit une profonde inspiration et se lança. « Non, Sire. Toute l’histoire montre que nous ne savons rien tirer des leçons du passé. Par exemple, vous m’avez admis ici en audience privée. Et si j’avais eu l’intention de vous assassiner ? Ce qui bien sûr n’est pas le cas, Sire », s’empressa-t-il d’ajouter.

Cléon sourit sans humour. « Mon ami, vous oubliez notre minutie – et les progrès techniques. Nous avons étudié votre biographie, l’ensemble de votre dossier. A votre arrivée, vous avez été passé au scanner. Votre expression et vos empreintes vocales ont été analysées. Nous connaissions en détail votre état émotionnel ; nous connaissions quasiment vos pensées. S’il y avait eu le moindre doute sur vos intentions, on ne vous aurait pas permis de m’approcher. En fait, vous ne seriez plus en vie à l’heure qu’il est. »

Une vague de nausée submergea Seldon mais il poursuivit : « Les Exos ont toujours eu des difficultés à approcher les Empereurs, même lorsque la technique était moins avancée. Or, presque tous les assassinats sont liés à des révolutions de palais. Pour l’Empereur, ce sont les proches qui constituent le plus grand danger. Contre ce danger, une fouille méticuleuse des Exos n’est d’aucune utilité. Quant à vos propres fonctionnaires, vos propres gardes, vos propres intimes, vous ne pouvez les traiter comme vous m’avez traité.

— Ça aussi, je le sais, répondit Cléon, et au moins aussi bien que vous. En fait, je traite mes proches équitablement sans leur fournir une seule cause de ressentiment.

— Quelle absur… », commença Seldon, mais il se tut aussitôt, fort embarrassé.

« Continuez, fit Cléon avec colère. Je vous ai donné l’autorisation de parler librement. Qu’ai-je dit d’absurde ?

— Le mot m’a échappé, Sire. Je voulais dire « inappropriée ». Cette façon de traiter vos intimes est inappropriée. Vous devez être soupçonneux ; il serait inhumain de ne pas l’être. Un geste ou un mot imprudent, tel que celui que je viens d’employer, une expression douteuse, et vous voilà aussitôt sur la défensive, le regard inquisiteur. Et la moindre trace de méfiance met en branle un cercle vicieux. L’intime va déceler cette méfiance, d’où ressentiment de sa part et modification du comportement, malgré tous ses efforts pour l’éviter. Vous le décelez à votre tour, ce qui accroît vos soupçons, et en fin de compte, votre interlocuteur est exécuté ou vous êtes assassiné. Ce processus s’est révélé inéluctable pour les Empereurs des quatre derniers siècles, et ce n’est jamais qu’un signe des difficultés croissantes qu’il y a à mener les affaires de l’Empire.

— Alors, rien de ce que je pourrai faire n’évitera un assassinat.

— Non, Sire, mais d’un autre côté, vous pourriez avoir de la chance. »

Les doigts de Cléon tambourinaient sur le bras de son fauteuil. Rudement, il lança : « Vous êtes inutile, mon ami, tout comme votre psychohistoire. Laissez-moi. » Et sur ces mots, l’Empereur détourna le regard, paraissant soudain plus âgé que ses trente-deux ans.

« Je vous avais prévenu que mes mathématiques ne vous seraient d’aucune utilité, Sire. Mes plus profondes excuses. »

Seldon voulut faire une révérence mais, à quelque signal invisible, deux gardes étaient entrés pour le raccompagner. A la porte, la voix de Cléon lui parvint de la chambre royale : « Ramenez cet homme là où vous êtes allés le chercher. »

<p>4</p>

Eto Demerzel fit son apparition, et lorgnant l’Empereur avec la déférence qui s’imposait, remarqua : « Sire, vous avez failli vous mettre en colère. »

Cléon leva les yeux et, au prix d’un effort visible, réussit à sourire. « Eh bien, oui. L’homme était très décevant.

— Et pourtant, il n’a pas promis plus que ce qu’il avait à offrir.

— Il n’avait rien à offrir.

— Et n’a rien promis, Sire.

— C’était décevant.

— Plus que décevant, peut-être. Cet homme est comme un cheval fou, Sire.

— Un quoi, Demerzel ? Vous avez toujours la bouche pleine d’expressions si bizarres. »

Demerzel répondit gravement : « C’est juste une expression que j’ai entendue dans ma jeunesse, Sire. L’Empire est rempli de tournures étranges dont certaines sont inconnues sur Trantor, tout comme celles de Trantor sont parfois inconnues ailleurs.

— Êtes-vous venu pour m’apprendre que l’Empire est vaste ? Qu’entendez-vous par là, en disant que cet homme est comme un cheval fou ?

— Simplement qu’il peut faire beaucoup de mal sans en avoir nécessairement l’intention. Il ne connaît pas sa propre force. Ni son importance.

— Vous avez déduit cela tout seul, Demerzel ?

— Oui, Sire. C’est un provincial. Il ne connaît pas Trantor, ni ses usages. Il n’est encore jamais venu sur notre planète, il ignore les bonnes manières, les façons d’un courtisan. Pourtant, il vous a tenu tête.

— Et pourquoi pas ? Je lui avais donné l’autorisation de parler. J’ai laissé tomber le protocole. Je l’ai traité en égal.

— Pas tout à fait, Sire. Ce n’est pas dans votre nature de traiter les autres en égaux. Vous avez l’habitude du commandement. Et même si vous vouliez mettre les gens à l’aise, peu d’entre eux parviendraient à se détendre. La plupart resteraient sans voix ou, pire, se montreraient serviles ou flagorneurs. Or, cet homme vous a tenu tête.

— Eh bien, vous pouvez admirer son attitude, Demerzel, mais il ne me plaît pas. « Cléon semblait songeur et mécontent. « Avez-vous remarqué qu’il n’a fait aucun effort pour m’expliquer ses mathématiques ? Comme s’il savait que je n’en saisirais pas un traître mot.

— Ce qui aurait été le cas, Sire. Vous n’êtes pas un mathématicien, ni un scientifique, ni un artiste. Il y a quantité de domaines de la connaissance où d’autres en savent plus que vous. C’est leur tâche d’utiliser leurs connaissances pour vous servir. Vous êtes l’Empereur, ce qui vaut bien toutes leurs spécialités réunies.

— Croyez-vous ? Je ne verrais pas d’inconvénient à me sentir ignorant devant un vieillard ayant accumulé les connaissances au cours des ans. Mais cet homme, Seldon, ajuste mon âge. Comment peut-il en savoir autant ?

— Il n’a pas eu à apprendre l’habitude du commandement, l’art de prendre une décision qui affectera la vie des autres.

— Parfois, Demerzel, je me demande si vous ne vous moquez pas de moi.

— Sire ! protesta Demerzel.

— Mais peu importe. Revenons à votre cheval fou. Pourquoi le considérer comme dangereux ? Il m’a plutôt l’air d’un provincial naïf.

— Certes. Mais il y a cette recherche mathématique de sa façon.

— Il dit qu’elle est inutile.

— Vous pensiez qu’on pourrait en tirer quelque chose. Je pensais de même après avoir entendu vos explications. D’autres que nous pourraient être de cet avis. Et notre mathématicien pourrait bien être amené à réfléchir tout seul, maintenant qu’on a attiré son attention là-dessus. Et qui sait, peut-être parviendra-t-il à mettre ses idées en pratique. Si tel devait être le cas, alors prédire l’avenir, si vaguement que ce soit, le placera en position de force. Même s’il ne désire pas détenir le pouvoir pour lui-même, forme d’abnégation qui m’a toujours paru improbable, il pourrait être utilisé par d’autres.

— J’ai bien essayé de l’utiliser. Il a refusé.

— Il n’y avait pas réfléchi. Peut-être qu’à présent… Et si cela ne l’intéressait pas d’être utilisé par vous, ne pourrait-il être persuadé par… mettons… le Maire de Kan ?

— Pourquoi serait-il prêt à aider Kan et pas nous ?

— Comme il l’a expliqué, il est difficile de prédire les émotions et le comportement des individus. »

Cléon grimaça, toujours assis, pensif. « Croyez-vous vraiment qu’il pourrait perfectionner sa psychohistoire jusqu’à la rendre utilisable ? Il paraît tellement certain du contraire.

— Il peut, le temps aidant, décider qu’il a eu tort d’écarter cette possibilité.

— Alors, reprit Cléon, je suppose que j’aurais dû le garder sous la main.

— Non, Sire. Votre instinct a été correct quand vous l’avez laissé partir. Un emprisonnement, si déguisé soit-il, serait cause de ressentiment et de désespoir, ce qui ne contribuerait pas à le faire progresser dans ses recherches ou collaborer de bon gré avec nous. Mieux vaut lui laisser la liberté comme vous l’avez fait, tout en le tenant discrètement en bride. De la sorte, nous veillerons à ce qu’il ne soit pas récupéré par un de nos ennemis, Sire, et, sitôt qu’il aura fini de mettre au point sa science, nous pourrons tirer sur la bride et le ramener. A ce moment-là, nous pourrions nous montrer… plus persuasifs.

— Oui, mais s’il se fait récupérer entre-temps par un de mes ennemis, disons plutôt un ennemi de l’Empire, car, après tout, je suis l’Empire, ou si – de son propre chef – il décide de servir un ennemi… Je n’écarte pas cette hypothèse, voyez-vous.

— Et vous avez parfaitement raison. Je veillerai à ce que cela n’arrive pas, mais si, contre toute attente, cela devait se produire, mieux vaudrait encore que personne ne profite de ses services plutôt que les voir tomber en de mauvaises mains. »

Cléon paraissait mal à l’aise. « Je m’en remets entièrement à vous, Demerzel, mais j’espère que nous n’agirons pas avec trop de hâte. Il pourrait n’être, après tout, que l’inventeur d’une théorie dépourvue de toute espèce d’application pratique.

— C’est fort possible, Sire, mais il serait plus prudent de partir de l’idée que l’homme est – ou pourrait être – important. Nous n’aurons perdu au plus qu’un peu de temps si jamais nous découvrons que nous nous sommes préoccupés d’une non-entité. Nous risquons de perdre une Galaxie si nous découvrons que nous avons ignoré quelqu’un d’important.

— Fort bien, si vous le dites… mais j’espère que je n’aurai pas à connaître les détails – s’ils s’avéraient déplaisants.

— Espérons que ce ne sera pas le cas », répondit Demerzel.

<p>5</p>

Seldon avait eu une soirée, une nuit et une partie de la matinée pour se remettre de son entrevue avec l’Empereur. Du moins l’éclairage des passages, des trottoirs roulants, des places et des parcs du secteur impérial de Trantor s’était modifié plusieurs fois, donnant l’impression qu’une soirée, une nuit et une partie de la matinée s’étaient écoulés.

Il se trouvait à présent dans un petit parc, installé sur un siège en plastique qui se moulait exactement à son anatomie et se révélait confortable. A en juger par la lumière, c’était le milieu de la matinée et l’air était juste assez frais pour paraître vivifiant sans pour autant être piquant.

En allait-il toujours ainsi ? Il songea au jour gris, au-dehors, quand il était allé voir l’Empereur. Et il songea à tous les jours gris et froids, aux jours torrides, ou pluvieux, ou neigeux, sur Hélicon, sa planète, et se demanda si ces alternances de climat pouvaient vous manquer. Était-il possible de rester assis dans un parc de Trantor, en jouissant jour après jour d’un temps idéal, au point de se croire entouré par le néant… et de finir par regretter les vents hurlants, le froid mordant ou l’humidité étouffante ?

Peut-être. Mais pas le premier jour, ni le second ou même le septième. Et il n’aurait que cette journée-là : demain, il serait parti. Alors, il avait bien l’intention d’en profiter autant que possible. Il se pouvait, après tout, qu’il ne revienne jamais sur Trantor.

Pourtant, il se sentait encore mal à l’aise, après avoir parlé de manière aussi libre à un homme qui pouvait, selon son bon plaisir, ordonner votre emprisonnement ou votre exécution – ou, à tout le moins, votre mort économique et sociale par la perte de votre position et de votre situation.

Avant d’aller se coucher, Seldon avait consulté l’article Cléon Ier dans la partie encyclopédique de l’ordinateur de sa chambre d’hôtel. L’Empereur y était fort loué comme, sans doute, l’avaient été en leur temps tous ses prédécesseurs, quels que fussent leurs actes. Seldon avait négligé cet aspect mais s’était intéressé au fait que Cléon était né au Palais et n’avait jamais quitté son enceinte. Il n’était jamais allé dans Trantor même, n’avait jamais visité le moindre secteur du monde aux multiples dômes. C’était peut-être une question de sécurité, mais cela signifiait que l’Empereur était en prison, qu’il voulût ou non l’admettre. La prison la plus luxueuse de la Galaxie, mais une prison quand même.

L’Empereur avait semblé affable et ne s’était pas, comporté en autocrate sanguinaire à l’instar de tant de ses prédécesseurs, mais il n’était pas bon d’avoir attiré son attention. Seldon appréciait la perspective de partir le lendemain pour Hélicon, même si, chez lui, il était destiné à retrouver l’hiver (et un hiver plutôt rigoureux, jusqu’à présent).

Il leva les yeux vers la lumière brillante et diffuse. Il ne pouvait jamais pleuvoir ici, et pourtant l’atmosphère était loin d’être sèche. Une fontaine jouait non loin de lui ; les plantes étaient vertes et n’avaient sans doute jamais senti les effets de la sécheresse. Par moments, les bosquets frémissaient comme si quelque petit animal y était dissimulé. Il entendait bourdonner des abeilles.

Vraiment, par toute la Galaxie on parlait de Trantor comme d’un monde artificiel de métal et de céramique, mais cette petite enclave paraissait tout à fait rustique.

Les quelques rares badauds qui profitaient du parc portaient tous des chapeaux légers, parfois tout petits. Il y avait également un joli brin de jeune femme, non loin de là, mais elle était penchée sur un visionneur et il ne pouvait distinguer ses traits. Un homme passa, lui jeta un bref coup d’œil dénué de curiosité, puis s’assit sur une chaise en face de lui et se plongea dans une liasse de télécopies, croisant ses jambes revêtues d’un pantalon rosé étroit. Assez curieusement, il y avait chez les hommes une tendance aux teintes pastel, alors que les femmes étaient plutôt vêtues de blanc. Vu la propreté de l’environnement, il était logique de porter des couleurs claires. Seldon baissa les yeux, amusé, pour contempler son costume héliconien, où dominait le brun passé. S’il devait rester sur Trantor – ce qui n’était pas le cas –, il lui faudrait s’acheter une garde-robe adéquate, sous peine de devenir un objet de curiosité, de risée ou de répulsion. L’homme aux télécopies, par exemple, l’avait examiné, cette fois-ci avec plus de curiosité, sans doute intrigué par sa mise exotique.

Seldon fut soulagé de ne pas le voir sourire. Il pouvait accepter avec philosophie d’être la cible des railleurs mais qu’on n’espère pas qu’il en tire plaisir.

Seldon fixa l’homme sans se gêner, car celui-ci semblait engagé dans quelque débat intérieur. Un instant, il donna l’impression d’être sur le point de parler, puis il parut se raviser, puis sembla vouloir prendre à nouveau la parole. Seldon se demanda quelle serait sa prochaine réaction.

Il étudia l’homme. Il était grand, les épaule larges, pas de signe d’embonpoint, cheveux châtains, rasé de près, l’expression grave, un air de vigueur bien qu’aucun muscle ne saillît, des traits un rien burinés – agréables mais sans rien de « joli ».

Alors que l’homme avait fini par perdre son combat avec lui-même (ou par le gagner peut-être) et se penchait vers lui, Seldon avait déjà décidé qu’il lui plaisait.

L’homme demanda : « Pardonnez-moi, mais étiez-vous au Congrès décennal ? De mathématiques ?

— Oui, j’y étais, répondit Seldon, affable.

— Ah, je pensais bien vous y avoir vu. C’était – excusez-moi – la raison qui m’a fait m’installer ici. Si je me montre indiscret…

— Pas du tout. Je profitais simplement d’un moment de loisir.

— Voyons voir si je tombe juste. Vous êtes bien le professeur Seldom[3].

— Seldon. Hari Seldon. Tout juste. Et vous ?

— Chetter Hummin. » L’homme paraissait légèrement embarrassé. « Plutôt banal, comme nom, je le crains.

— Je n’ai jamais encore rencontré de Chetter, observa Seldon. Ni de Hummin. Cela vous rend en quelque sorte unique, à mon sens. On pourrait estimer que c’est toujours mieux que d’être noyé parmi les innombrables Hari. Ou les Seldon, d’ailleurs. »

Seldon rapprocha sa chaise, en raclant les pieds contre les dalles de céramoïde , légèrement élastiques.

« A propos de banalité, reprit-il, que pensez-vous de ma mise exotique ? Je n’ai pas du tout pensé à me procurer des vêtements trantoriens.

— Vous pourriez », dit Hummin, lorgnant Seldon avec une trace de désapprobation.

« Je pars demain et, par ailleurs, ce ne serait pas dans mes moyens. Les mathématiciens manipulent parfois les grands nombres, mais jamais pour ce qui est de leurs revenus… Je présume que vous êtes mathématicien, Hummin.

— Non. Je suis nul en la matière.

— Oh. » Seldon était déçu. « Mais vous avez dit m’avoir vu au Congrès.

— J’y assistais en observateur. Je suis journaliste. « Il brandit ses feuillets de téléscripteur, parut soudain prendre conscience de les avoir dans la main, et les fourra dans sa poche de veste. « Je fournis du matériel aux holo-journaux. » Puis, pensif : « A vrai dire, je commence à en avoir marre.

— Du boulot ? »

Hummin acquiesça. « J’en ai ras le bol de collationner toutes les sottises émanant de toutes les planètes. Je hais cette spirale descendante. »

Il jeta sur Seldon un regard spéculatif. « Parfois, pourtant, on pêche quelque chose d’intéressant. J’ai appris qu’on vous avait vu en compagnie d’un garde impérial, vous dirigeant vers la porte du Palais. Vous n’auriez pas, par le plus grand des hasards, été reçu par l’Empereur, non ? »

Le sourire déserta le visage de Seldon. C’est avec lenteur qu’il répondit : « Si tel avait été le cas, ce ne serait certes pas un sujet que je confierais pour publication.

— Non, non, pas question de publication. Si vous ignorez la chose, Seldon, laissez-moi être le premier à vous l’apprendre : la règle première du jeu de l’info est qu’on ne dit jamais rien sur l’Empereur ou son entourage personnel, hormis ce qui émane des communiqués officiels. C’est une erreur, bien sûr, parce que des bruits courent et qu’ils sont pires que la vérité, mais les choses sont ainsi.

— Mais si vous ne pouvez pas en parler, l’ami, pourquoi me poser la question ?

— Simple curiosité personnelle. Croyez-moi, dans mon boulot, j’en sais bien plus que n’en diffusent les ondes. Laissez-moi deviner. Je n’ai pas suivi votre communication mais j’ai cru comprendre que vous parliez de la possibilité de prédire l’avenir ? »

Seldon secoua la tête et marmonna : « C’était une erreur.

— Je vous demande pardon ?

— Rien.

— Eh bien, la prédiction – une prédiction précise – intéresserait l’Empereur, ou tout homme au pouvoir ; j’en déduis donc que Cléon, premier du nom, vous a interrogé là-dessus en vous demandant si vous ne vouliez pas lui offrir quelques prédictions.

— Je n’ai pas l’intention de discuter de ça », fit Seldon, crispé.

Hummin esquissa un haussement d’épaules. « Eto Demerzel était là, je suppose.

— Qui ça ?

— Vous n’avez jamais entendu parler d’Eto Demerzel ?

— Jamais.

— L’alter ego de Cléon – son cerveau – son esprit maléfique. On lui a donné tous ces qualificatifs, si l’on se limite aux plus aimables. Il devait être présent. »

Seldon parut perplexe et Hummin poursuivit : « Eh bien, vous ne l’aurez peut-être pas vu mais il était bien là. Et s’il pense que vous pouvez prédire l’avenir…

— Je ne peux pas prédire l’avenir, dit Seldon en secouant la tête avec vigueur. Si vous avez bien écouté ma communication, vous savez que je n’ai parlé que d’une possibilité théorique.

— Toujours est-il que si lui pense que vous pouvez prédire l’avenir, il ne vous laissera pas échapper.

— Il a bien dû : puisque je suis ici.

— Ça ne veut rien dire. Il sait où vous êtes et continuera à le savoir. Quand il voudra vous avoir, il vous récupérera, où que vous soyez. Et s’il décide que vous êtes utile, il vous pressera comme un citron. Et s’il décide que vous êtes dangereux, il vous pressera jusqu’à ce que mort s’ensuive… »

Seldon le fixa : « Qu’est-ce que vous cherchez à faire ? M’effrayer ?

— J’essaie simplement de vous mettre en garde.

— Je ne crois rien de ce que vous racontez.

— Non ? Il y a peu, vous avez parlé d’une erreur. Pensiez-vous qu’en présentant votre communication vous aviez commis une erreur et qu’elle vous avait conduit à des ennuis que vous auriez préféré éviter ? »

Seldon se mordilla la lèvre inférieure, mal à l’aise. Cette déduction tombait bien trop près de la vérité à son goût – et c’est à ce moment précis qu’il décela une présence.

Les intrus ne jetaient aucune ombre car la lumière était trop douce et diffuse : ce fut un simple mouvement qui accrocha le coin de son regard – avant de s’interrompre.


1

<p>1</p>

Étouffant un léger bâillement, Cléon demanda : « Demerzel, auriez-vous, par hasard, entendu parler d’un certain Hari Seldon ? »

Cléon était empereur depuis dix ans à peine et, quand le protocole l’exigeait, il y avait des moments où, pourvu qu’il fût revêtu des atours et ornements idoines, il réussissait à paraître majestueux. Il y était arrivé, par exemple, pour son portrait holographique qui trônait dans une niche creusée dans le mur, juste derrière lui. On l’avait disposé de manière à dominer nettement d’autres niches contenant les hologrammes de plusieurs de ses ancêtres.

La reproduction n’était pas absolument honnête : les cheveux étaient châtain clair comme dans la réalité, mais un peu plus épais que ceux du modèle. En outre, le visage réel était légèrement asymétrique, le côté gauche de la lèvre supérieure remontant un peu plus que le droit, détail qui n’était pas particulièrement évident sur l’hologramme. Enfin, s’il s’était placé debout à côté de sa reproduction tridimensionnelle, on aurait remarqué qu’il mesurait deux centimètres de moins que le mètre quatre-vingt-trois de son image – et qu’il était peut-être un rien plus enveloppé.

Bien sûr, l’hologramme était le portrait officiel du couronnement et résumait toute sa jeunesse. Il en avait encore l’allure, gardant belle prestance, et, lorsqu’il échappait à l’impitoyable carcan des cérémonies officielles, il y avait dans ses traits une certaine aménité.

Sur ce ton respectueux qu’il cultivait avec soin, Demerzel répondit : « Hari Seldon ? Ce nom ne m’est pas familier, Sire. Devrais-je le connaître ?

— Le ministre des Sciences m’en a fait mention hier au soir. Je pensais que vous pouviez le connaître. »

Demerzel fronça légèrement les sourcils, mais à peine, car cela ne se fait pas en présence de l’Empereur. « Le ministre des Sciences, Sire, aurait dû d’abord m’en parler, en ma qualité de chef d’état-major. Si vous devez être bombardé de tous côtés par… »

Cléon éleva la main et Demerzel se tut aussitôt. « Je vous en prie, Demerzel, on ne peut pas être en permanence à cheval sur les principes. Hier au soir, croisant le ministre lors de cette réception, j’ai voulu échanger quelques mots avec lui et il m’a pour ainsi dire tenu la jambe ; je ne pouvais décemment refuser de l’écouter, et je ne regrette rien car c’était fort intéressant.

— En quel sens, Sire ?

— Eh bien, nous ne sommes plus au temps où sciences et mathématiques étaient du dernier chic. Les choses de ce genre semblent être tout à fait finies, peut-être parce qu’on a découvert tout ce qui pouvait l’être, vous ne croyez pas ? Il semblerait malgré tout qu’il puisse encore arriver des choses intéressantes. Du moins, à ce que j’ai entendu dire.

— Par le ministre des Sciences ?

— Effectivement. Il m’a appris que ce Hari Seldon a assisté à un congrès de mathématiciens ici même, à Trantor – ils l’organisent tous les dix ans, pour je ne sais quelle raison ; il aurait démontré qu’on peut prévoir mathématiquement l’avenir. »

Demerzel se permit un petit sourire. « Ou le ministre des Sciences, homme sans grande jugeote, a été induit en erreur, ou ce mathématicien s’est trompé. Il ne fait aucun doute que cette histoire de prédiction de l’avenir relève d’un puéril rêve de magie.

— En êtes-vous sûr, Demerzel ? Les gens croient ce genre de chose.

— Les gens croient bien des choses, Sire !

— Mais particulièrement celle-ci. Par conséquent, peu importe que la prédiction de l’avenir soit ou non une réalité, n’est-ce pas ? Si un mathématicien devait me prédire un règne long et heureux, et pour l’Empire une ère de paix et de prospérité… eh bien, ne serait-ce pas une bonne chose ?

— Ce serait assurément agréable à entendre, mais ça nous avancerait à quoi, Sire ?

— Eh bien, si les gens croyaient ça, ils agiraient certainement selon cette croyance. Bien des prophéties, par la seule force de la croyance qu’elles engendrent, se sont muées en réalité. Ce sont ce qu’on appelle des « prophéties auto-accomplissantes ». D’ailleurs, maintenant que j’y pense, c’est même vous qui me l’avez expliqué un jour.

— Je le crois bien, Sire », répondit Demerzel. Ses yeux scrutaient attentivement l’Empereur, comme pour voir jusqu’où il pouvait se permettre d’aller. « Pourtant, s’il devait en être ainsi, n’importe qui pourrait prophétiser.

— Les prophètes ne seraient pas tous également crédibles, Demerzel. Pourtant un mathématicien, capable de soutenir sa prophétie à coups de formules et de terminologie, pourrait bien n’être compréhensible pour personne et néanmoins crédible pour tout le monde.

— Comme toujours, Sire, remarqua Demerzel, vous faites preuve de bon sens. Nous vivons en des temps troublés et il ne serait pas inutile de calmer les esprits d’une façon ne requérant ni argent ni efforts militaires, lesquels, l’histoire récente nous l’a appris, font plus de mal que de bien.

— Tout juste, Demerzel, s’empressa de répondre l’Empereur. Dénichez-moi ce Hari Seldon. Vous me dites tirer les ficelles dans tous les secteurs de ce monde agité de turbulences, même là où mes forces n’osent se rendre. Eh bien, faites donc jouer ces ficelles et ramenez-moi ce mathématicien. Que je puisse y jeter un coup d’œil !

— Je m’en occupe sur-le-champ, Sire », répondit Demerzel qui avait localisé Seldon d’avance. Il nota, in petto, de féliciter le ministre des Sciences pour son excellent travail.


2

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Hari Seldon n’avait rien d’impressionnant à l’époque. Comme l’empereur Cléon Ier, il avait trente-deux ans, mais ne mesurait qu’un mètre soixante-treize. Le visage lisse, les traits avenants, il avait les cheveux bruns, presque noirs, et ses habits trahissaient une touche de provincialisme.

Pour quiconque, dans les siècles futurs, connaîtrait Hari Seldon uniquement comme un demi-dieu de légende, il semblerait quasiment sacrilège de ne pas le voir assis dans un fauteuil roulant, arborer des cheveux blancs, un visage âgé et ridé, un calme sourire irradiant la sagesse. Cependant, même à cet âge fort avancé, son regard resterait chaleureux. Cela au moins ne changerait pas.

Et son regard était particulièrement chaleureux, pour l’heure, car son article venait d’être présenté au Congrès décennal. Il y avait même soulevé un certain intérêt et le vieil Osterfith lui avait dit, en hochant la tête : « Ingénieux, jeune homme ; fort ingénieux. » Ce qui, venant d’Osterfith, pouvait être considéré comme satisfaisant. Fort satisfaisant.

Mais voilà que survenait un développement nouveau – autant qu’inattendu – et Seldon se demandait s’il était ou non de nature à renforcer son allégresse et accroître sa satisfaction.

Il fixait le jeune homme en uniforme – l’emblème au Soleil et à l’Astronef bien en évidence sur le côté gauche de sa tunique.

« Lieutenant Alban Wellis, dit l’officier de la garde impériale avant de ranger sa carte. Voulez-vous bien me suivre, monsieur ? »

Wellis était armé, bien sûr. Et deux autres gardes attendaient devant sa porte. Seldon savait qu’il n’avait pas le choix, nonobstant les circonlocutions polies de l’autre, mais rien ne lui interdisait de chercher à en savoir plus : « Pour voir l’Empereur ?

— Pour être conduit au Palais, monsieur. Tels sont les ordres que j’ai reçus.

— Mais pourquoi ?

— On ne me l’a pas dit. Et mes ordres sont stricts : vous devez me suivre… d’une manière ou de l’autre.

— Mais cela ressemble fort à une arrestation. Je n’ai pourtant rien commis de répréhensible.

— Disons plutôt, monsieur, que l’on vous fournit une garde d’honneur, si vous ne tardez pas davantage. »

Seldon ne tarda pas plus. Il pinça les lèvres, comme pour retenir de nouvelles questions, hocha la tête, avança d’un pas. Même si c’était pour être présenté à l’Empereur et recevoir ses félicitations, il n’y trouvait aucun plaisir. Il était pour l’Empire – enfin, pour la paix et l’unité des mondes formant l’humanité –, mais il n’était pas pour l’Empereur.

Le lieutenant le précéda, les deux autres fermant la marche. Seldon sourit aux passants qu’il croisait, essayant de prendre un air dégagé. Une fois sortis de l’hôtel, ils montèrent dans un véhicule terrestre officiel (Seldon caressa de la main les garnitures intérieures : jamais il n’avait vu quelque chose d’aussi ouvragé).

Ils se trouvaient dans un des secteurs les plus opulents de Trantor : ici, le dôme était assez haut pour vous donner l’impression d’être à l’air libre et l’on aurait pu jurer – même quelqu’un comme Hari Seldon qui était né et avait grandi dans un monde ouvert – qu’on était à la lumière naturelle. Certes, il n’y avait ni ombre ni soleil, mais l’air était léger et parfumé.

Et puis l’impression se dissipa, la courbure du dôme s’accentua, les parois se rétrécirent et bientôt ils s’enfonçaient dans un tunnel confiné, balisé à intervalles réguliers par l’emblème au Soleil et à l’Astronef et donc réservé (de l’avis de Seldon) aux véhicules officiels.

Une porte s’ouvrit et le véhicule s’y engouffra. Lorsqu’elle se referma derrière eux, ils se retrouvèrent à l’extérieur, pour de bon. Il n’y avait en tout et pour tout que deux cent cinquante kilomètres carrés de terres à l’air libre sur Trantor, et sur ces terres se dressait le Palais impérial. Seldon aurait aimé avoir l’occasion de parcourir ce domaine – moins parce qu’il abritait le Palais que parce qu’il hébergeait l’Université et, détail plus intrigant encore, la Bibliothèque Galactique. Et pourtant, en passant du monde clos de Trantor à cette enclave à l’air libre, envahie par les bois et les forêts, il était passé dans un monde où les nuages obscurcissaient le ciel et où un vent frais s’engouffrait dans sa chemise. Il pressa le contact qui refermait la vitre du véhicule.

A l’extérieur, le temps était maussade.


3

<p>3</p>

Seldon n’était pas du tout certain de rencontrer l’Empereur en personne. Au mieux, il allait voir quelque officier de quatrième ou cinquième rang qui prétendrait parler au nom du souverain.

Combien de personnes, d’ailleurs, pouvaient prétendre l’avoir vu, cet Empereur ? En chair et en os, et non en holovision ? Combien de personnes avaient vu l’Empereur véritable, tangible, un Empereur qui ne quittait jamais ce domaine impérial que lui, Seldon, était en train de parcourir en cet instant ?

Leur nombre était infime. Vingt-cinq millions de mondes habités, chacun avec sa cargaison d’un milliard d’hommes ou plus – et parmi tous ces quadrillions d’êtres humains, combien avaient déjà, combien auraient jamais l’occasion de poser un jour les yeux sur l’Empereur en chair et en os ? Un millier ?

Et quelle importance, d’ailleurs ? L’Empereur n’était guère plus qu’un symbole de l’Empire, au même titre que le Soleil et l’Astronef, en moins envahissant encore, et en moins concret. C’étaient ses soldats et ses fonctionnaires qui, à force de s’insinuer partout, représentaient désormais un Empire devenu un poids mort sur les épaules de ses sujets – pas l’Empereur.

Seldon fut introduit dans une pièce de taille moyenne, meublée avec ostentation, où l’attendait un homme d’allure jeune, assis au coin d’une table dans une alcôve devant une fenêtre, un pied par terre et l’autre ballant ; il s’étonna qu’un fonctionnaire pût le considérer avec une attitude si dégagée, si enjouée. Il avait déjà maintes fois pu constater que les représentants de l’autorité – et particulièrement ceux de l’entourage impérial – avaient en permanence l’air grave, comme si le poids de la Galaxie entière reposait sur leurs épaules. Et il semblait que moins leur rang était élevé, plus leur expression était menaçante.

Il devait donc s’agir d’un officier placé si haut dans la hiérarchie, irradié à tel point par le soleil du pouvoir, qu’il n’éprouvait nullement le besoin de le voiler derrière une physionomie compassée.

Seldon ne savait pas dans quelle mesure il devait avoir l’air impressionné ; il jugea préférable de garder le silence et de laisser l’autre entamer la conversation.

Le fonctionnaire prit la parole : « Vous êtes Hari Seldon, n’est-ce pas ? Le mathématicien ? »

Seldon se contenta de répondre : « Oui, monsieur », puis attendit.

Le jeune homme fit un geste du bras. « Ce devrait être “ Sire ”, mais j’ai le protocole en horreur. C’est tout ce que j’obtiens et je commence à m’en lasser. Nous sommes entre nous ; je vais me faire plaisir et laisser tomber le cérémonial. Asseyez-vous donc, professeur. »

C’est à mi-tirade que Seldon comprit qu’il s’adressait à l’empereur Cléon, premier du nom, ce qui lui coupa la respiration. Il y avait effectivement un vague faux air de ressemblance, maintenant qu’il y regardait de plus près, avec l’hologramme officiel que l’on voyait constamment aux informations, mais sur ces portraits, Cléon, toujours vêtu de manière imposante, semblait plus grand, plus noble, les traits figés.

Et voilà qu’il se retrouvait devant l’original, et quelque part l’homme lui semblait parfaitement ordinaire.

Seldon ne bougea pas.

L’Empereur esquissa un froncement de sourcils et, avec cette habitude du commandement toujours présente même quand il tentait d’y renoncer, au moins temporairement, il répéta sur un ton péremptoire : « J’ai dit “ asseyez-vous ”, mon ami. Sur ce siège. En vitesse. »

Seldon s’assit, sans voix. Il ne parvenait même pas à répondre : « Oui, Sire. »

Cléon sourit. « Voilà qui est mieux. A présent, nous pouvons discuter comme deux êtres humains que nous sommes après tout une fois le protocole oublié. Eh là, mon ami ?

— Si Votre Majesté impériale se plaît à le dire, hasarda Seldon, alors il en est ainsi.

— Oh, allons, pourquoi tant de précautions ? Je veux vous parler d’égal à égal. Tel est mon bon plaisir. Passez-moi ce caprice.

— Oui, Sire.

— Un simple “ oui ” suffira, mon ami. N’ai-je donc pas de moyen de vous atteindre ? »

Cléon fixa Seldon d’un regard appuyé que ce dernier jugea vif et intéressé.

Finalement l’Empereur remarqua : « Vous n’avez pas l’air d’un mathématicien. »

Seldon trouva enfin le moyen de sourire. « J’ignore à quoi est censé ressembler un mathématicien, Votre Maj… »

Cléon brandit le doigt et Seldon ravala sa formule honorifique.

« A un homme à cheveux blancs, je suppose. Barbu, peut-être. Âgé, certainement.

— Pourtant, même les mathématiciens doivent bien commencer par être jeunes.

— Mais alors, ils n’ont pas encore de réputation. Le temps qu’ils se fassent remarquer du reste de la Galaxie, ils ressemblent à la description que je viens de donner.

— J’ai bien peur de ne pas avoir de réputation…

— Vous êtes pourtant intervenu au Congrès qu’ils ont tenu ici.

— Comme bon nombre de mes pairs. Certains étaient plus jeunes que moi. Et on ne peut pas dire qu’on leur ait accordé beaucoup d’attention.

— Votre contribution a en tout cas attiré celle de certains de mes fonctionnaires. J’ai cru comprendre que vous croyiez possible de prédire l’avenir. »

Seldon éprouva soudain une grande lassitude. C’était à croire que cette erreur d’interprétation devrait constamment entacher sa théorie. Peut-être n’aurait-il pas dû présenter son article.

« Non, pas exactement, répondit-il. Ce que j’ai fait est bien plus limité. Dans de nombreux systèmes, la situation est telle que, dans certaines conditions, des événements chaotiques surviennent. Cela signifie que, au-delà d’un certain point, il devient impossible de prédire leur enchaînement. C’est également vrai dans le cas de systèmes relativement simples, mais plus leur complexité s’accroît, plus le risque de chaos grandit. On a toujours supposé qu’un système aussi complexe qu’une société humaine était destiné à devenir rapidement chaotique et, par conséquent, imprévisible. J’ai seulement démontré qu’en étudiant la société humaine, il est possible de choisir un point de départ et de faire des hypothèses appropriées qui supprimeront le chaos. Cela permettra de prédire l’avenir, non pas en détail, bien sûr, mais dans ses grandes lignes ; pas avec certitude, mais avec des probabilités calculables. »

L’Empereur, qui l’avait écouté avec attention, remarqua : « Mais cela n’équivaut-il pas à une méthode pour prédire l’avenir ?

— Encore une fois, pas exactement. J’ai montré que c’était possible en théorie, rien de plus. Pour aller plus loin, il nous faudrait choisir un point de départ adéquat, poser les hypothèses correctes et trouver ensuite le moyen d’effectuer l’ensemble des calculs dans un temps fini. Rien dans ma démonstration ne permet d’entrevoir la solution d’aucun de ces problèmes. Et même si c’était faisable, nous pourrions, au mieux, calculer de simples probabilités. Ce n’est pas là prédire, mais plutôt supposer ce qui est susceptible d’arriver. Tout bon politicien, tout homme d’affaires, tout individu de quelque influence doit effectuer ce genre de projection sur l’avenir, et si possible sans se tromper, sous peine d’échec.

— Ils le font sans l’aide des mathématiques.

— Exact. Par intuition.

— Avec l’outil mathématique adéquat, n’importe qui serait capable de calculer ces probabilités. Pas besoin de l’oiseau rare qui réussit grâce à une remarquable intuition.

— Encore exact, mais j’ai seulement démontré que l’analyse mathématique est possible ; pas qu’elle est applicable.

— Comment une chose peut-elle être possible et néanmoins inapplicable ?

— Je pourrais en théorie visiter tous les mondes de la Galaxie et rencontrer chaque habitant de chacun de ces mondes. Pourtant, cela me prendrait bien plus de temps que je n’ai d’années à vivre et, même si j’étais immortel, la vitesse à laquelle naissent de nouveaux individus est supérieure à celle à laquelle je pourrais interroger les plus âgés et, pour être plus précis encore, ces derniers mourraient en grand nombre avant que j’aie simplement eu l’occasion de les aborder.

— Et il en serait de même avec vos calculs mathématiques de prévision de l’avenir ? »

Seldon hésita, puis poursuivit : « Il se pourrait que le calcul mathématique soit trop long à effectuer, même en disposant d’un ordinateur grand comme l’univers travaillant à une vitesse hyperspatiale. Le temps d’obtenir une réponse, il se serait écoulé suffisamment d’années pour modifier la situation initiale au point de rendre cette réponse sans intérêt.

— Pourquoi ne peut-on simplifier le processus ? demanda sèchement Cléon.

— Votre Majesté Impériale », – Seldon sentait l’Empereur se renfrogner à mesure que les réponses devenaient de plus en plus frustrantes, et lui-même répondait sur un ton de plus en plus solennel – « considérez l’approche scientifique des particules subatomiques. Elles existent en quantités gigantesques, et chacune bouge ou vibre de manière aléatoire et imprévisible ; mais ce chaos repose sur un ordre sous-jacent, de sorte que nous pouvons élaborer une mécanique quantique pour répondre à toutes les questions que nous sommes susceptibles de poser. En étudiant la société, nous remplaçons les particules subatomiques par des êtres humains, mais cette fois, il y a un facteur supplémentaire : l’esprit humain. Les particules bougent sans penser ; ce n’est pas le cas des hommes. Évaluer les diverses attitudes et impulsions de leur esprit ajoute aux données une telle complexité que l’on n’a plus assez de temps pour tout prendre en compte.

— L’esprit ne pourrait-il avoir un ordre sous-jacent au même titre qu’un objet qui bouge sans penser ?

—  Qu’entendez-vous par « psychohistorique » ?

— J’ai donné à l’évaluation théorique des probabilités concernant l’avenir le nom de « psychohistoire ».

L’Empereur se leva brusquement, gagna l’autre bout de la pièce, pivota, revint sur ses pas puis s’arrêta devant Seldon, toujours assis, immobile.

« Debout ! » ordonna-t-il.

Seldon obéit et leva les yeux vers l’Empereur qui le dominait quelque peu. Il fit un effort pour ne pas baisser le regard.

Enfin, Cléon reprit : « Votre psychohistoire, là… si on pouvait la rendre praticable, elle serait d’une grande utilité, non ?

— D’une énorme utilité, à l’évidence. Savoir ce que recèle l’avenir, même d’une manière très générale et probabiliste, voilà qui constituerait un guide nouveau et merveilleux pour nos actions, un guide comme l’humanité n’en a jamais eu jusqu’à ce jour. Mais, évidemment… » Il s’interrompit.

« Eh bien ? s’impatienta Cléon.

— Eh bien, il semblerait que, hormis quelques décideurs, les résultats de l’analyse psychohistorique devraient demeurer inconnus du grand public.

— Inconnus ! s’exclama Cléon, avec surprise.

— C’est évident. Laissez-moi essayer de vous expliquer. Si l’on fait une analyse psychohistorique et que ses résultats sont livrés au public, les diverses émotions et réactions de l’humanité en seront aussitôt altérées. L’analyse psychohistorique, qui se fonde sur des émotions et des comportements induits dans l’ignorance de l’avenir, perdrait dès lors toute signification. Comprenez-vous ? »

Les yeux de l’Empereur brillèrent soudain tandis qu’il éclatait de rire : « Magnifique ! »

Et il lui asséna une grande claque sur l’épaule qui le fit vaciller sous le choc.

« Vous ne voyez donc pas, mon vieux ? dit Cléon. Non ? La voilà, l’utilité que vous cherchiez. Vous n’avez pas besoin de prédire l’avenir. Mais simplement d’en choisir un – un bon avenir, un avenir utile – et de faire le genre de prédiction qui modifiera les émotions et les comportements humains de telle sorte que l’avenir prédit se réalisera… Mieux vaut encore fabriquer un bon avenir qu’en prédire un mauvais. »

Seldon fronça les sourcils. « Je vois ce que vous voulez dire, Sire, mais c’est également impossible.

— Impossible ?

— Eh bien, à tout le moins impraticable. Ne voyez-vous pas ? Si vous ne pouvez partir des émotions et comportements humains pour prédire l’avenir, alors l’inverse non plus n’est pas possible : vous ne pourrez partir d’un avenir donné et en déduire les émotions et comportements qui mèneront à sa concrétisation. »

Cléon paraissait frustré. Il pinça les lèvres. « Et votre communication, alors ?… C’est bien votre terme, n’est-ce pas, communication ?… Quelle est son utilité ?

— C’était une simple démonstration mathématique. Intéressante pour des mathématiciens, mais à aucun moment je n’avais songé à une quelconque application pratique.

— Je trouve ce gâchis écœurant », s’emporta Cléon.

Seldon haussa légèrement les épaules. Plus que jamais, il regrettait d’avoir lu sa communication. Qu’adviendrait-il de lui si l’Empereur se mettait dans la tête qu’on l’avait mené en bateau ?

Et vraiment, Cléon avait l’air bien près de le croire.

« Alors, reprit-il, imaginons que vous soyez amené à faire des prédictions, qu’elles soient ou non fondées mathématiquement ; des prédictions que les spécialistes gouvernementaux, dont le métier est de savoir comment le public est susceptible de réagir, jugeront propres à amener des réactions utiles ?

— Pourquoi auriez-vous besoin de moi pour cela ? Les spécialistes gouvernementaux pourraient faire ces prédictions-là eux-mêmes en se passant d’intermédiaire.

— Les spécialistes gouvernementaux ne seraient pas aussi efficaces. Ils font bien des déclarations de ce genre de temps à autre. On ne les croit pas pour autant.

— Pourquoi me croirait-on, moi ?

— Vous êtes un mathématicien. Vous auriez calculé le futur au lieu d’en avoir eu, disons, l’intuition.

— Mais je ne peux rien calculer de tel !

— Et qui le saurait ? » Cléon le fixa en plissant les yeux.

Il y eut un silence. Seldon se sentait piégé. Devant un ordre direct de l’Empereur, serait-il prudent de refuser ? S’il refusait, il risquait d’être emprisonné ou exécuté. Non sans procès, bien sûr, mais que de difficultés pour que le jugement aille à l’encontre des vœux d’une bureaucratie pesante, surtout lorsque celle-ci est aux ordres de l’Empereur du vaste Empire galactique !

Finalement, il répondit : « Ça ne marcherait pas.

— Pourquoi ?

— Si encore on me demandait de prédire de vagues généralités qui ne pourraient raisonnablement se réaliser bien avant que cette génération, voire la suivante, ait disparu, nous pourrions peut-être nous en sortir ; mais, dans ce cas, les gens n’y prêteraient guère attention. Peu leur importerait une éventualité située un siècle ou deux dans l’avenir.

Pour parvenir à des résultats, poursuivit Seldon, il me faudrait prédire des événements aux conséquences plus directes, plus immédiates. C’est à ceux-là seulement que réagirait le public. Tôt ou tard, cependant – et sans doute plus tôt que plus tard –, l’une de ces éventualités ne se réaliserait pas, ce qui mettrait aussitôt fin à ma crédibilité ; qui plus est, votre popularité risquerait d’en pâtir du même coup, et, pis que tout, cela mettrait un terme aux recherches en psychohistoire, de sorte qu’on ne pourrait plus espérer l’améliorer, même si les progrès futurs en mathématiques pouvaient contribuer à la rapprocher d’une application pratique. »

Cléon se laissa tomber dans un fauteuil et regarda Seldon, l’air renfrogné. « Est-ce là tout ce dont vous êtes capables, vous autres mathématiciens ? Souligner les impossibilités ?

— C’est vous, Sire, qui soulignez les impossibilités, remarqua Seldon avec une douceur désespérée.

— Laissez-moi vous mettre à l’épreuve, mon ami. Supposons que je vous demande d’utiliser vos mathématiques pour me dire si je serai un jour assassiné. Que répondriez-vous ?

— Mon système mathématique ne fournirait pas de réponse à une question aussi précise, même si la psychohistoire fonctionnait au mieux. Toute la mécanique quantique du monde ne peut permettre de prédire le comportement d’un unique électron, mais seulement le comportement moyen d’une grande quantité d’entre eux.

— Vous connaissez vos mathématiques mieux que moi. Faites une prédiction raisonnable en vous basant dessus. Serai-je un jour assassiné ?

— Vous me tendez un piège, Sire, dit doucement Seldon. Ou vous me dites quelle réponse vous désirez entendre, ou vous m’accordez le droit de vous fournir la réponse de mon choix sans risque d’être puni.

— Parlez librement.

— Votre parole d’honneur ?

— Vous voulez une promesse écrite ? » Le ton était sarcastique.

« Votre seule parole suffira », dit Seldon, le cœur serré, car il n’était pas du tout convaincu.

« Vous avez ma parole d’honneur.

— Alors, je peux vous dire qu’au cours des quatre derniers siècles, près de la moitié des Empereurs ont été assassinés, d’où je conclus que vos chances de subir le même sort sont en gros d’une sur deux.

— N’importe quel imbécile pourrait me fournir cette réponse, fit Cléon, méprisant. Pas besoin d’être mathématicien.

— Je vous ai pourtant prévenu à plusieurs reprises que mes mathématiques sont sans application pratique.

— Vous ne pouvez même pas supposer que j’aie tiré profit des leçons données par mes infortunés prédécesseurs ? »

Seldon prit une profonde inspiration et se lança. « Non, Sire. Toute l’histoire montre que nous ne savons rien tirer des leçons du passé. Par exemple, vous m’avez admis ici en audience privée. Et si j’avais eu l’intention de vous assassiner ? Ce qui bien sûr n’est pas le cas, Sire », s’empressa-t-il d’ajouter.

Cléon sourit sans humour. « Mon ami, vous oubliez notre minutie – et les progrès techniques. Nous avons étudié votre biographie, l’ensemble de votre dossier. A votre arrivée, vous avez été passé au scanner. Votre expression et vos empreintes vocales ont été analysées. Nous connaissions en détail votre état émotionnel ; nous connaissions quasiment vos pensées. S’il y avait eu le moindre doute sur vos intentions, on ne vous aurait pas permis de m’approcher. En fait, vous ne seriez plus en vie à l’heure qu’il est. »

Une vague de nausée submergea Seldon mais il poursuivit : « Les Exos ont toujours eu des difficultés à approcher les Empereurs, même lorsque la technique était moins avancée. Or, presque tous les assassinats sont liés à des révolutions de palais. Pour l’Empereur, ce sont les proches qui constituent le plus grand danger. Contre ce danger, une fouille méticuleuse des Exos n’est d’aucune utilité. Quant à vos propres fonctionnaires, vos propres gardes, vos propres intimes, vous ne pouvez les traiter comme vous m’avez traité.

— Ça aussi, je le sais, répondit Cléon, et au moins aussi bien que vous. En fait, je traite mes proches équitablement sans leur fournir une seule cause de ressentiment.

— Quelle absur… », commença Seldon, mais il se tut aussitôt, fort embarrassé.

« Continuez, fit Cléon avec colère. Je vous ai donné l’autorisation de parler librement. Qu’ai-je dit d’absurde ?

— Le mot m’a échappé, Sire. Je voulais dire « inappropriée ». Cette façon de traiter vos intimes est inappropriée. Vous devez être soupçonneux ; il serait inhumain de ne pas l’être. Un geste ou un mot imprudent, tel que celui que je viens d’employer, une expression douteuse, et vous voilà aussitôt sur la défensive, le regard inquisiteur. Et la moindre trace de méfiance met en branle un cercle vicieux. L’intime va déceler cette méfiance, d’où ressentiment de sa part et modification du comportement, malgré tous ses efforts pour l’éviter. Vous le décelez à votre tour, ce qui accroît vos soupçons, et en fin de compte, votre interlocuteur est exécuté ou vous êtes assassiné. Ce processus s’est révélé inéluctable pour les Empereurs des quatre derniers siècles, et ce n’est jamais qu’un signe des difficultés croissantes qu’il y a à mener les affaires de l’Empire.

— Alors, rien de ce que je pourrai faire n’évitera un assassinat.

— Non, Sire, mais d’un autre côté, vous pourriez avoir de la chance. »

Les doigts de Cléon tambourinaient sur le bras de son fauteuil. Rudement, il lança : « Vous êtes inutile, mon ami, tout comme votre psychohistoire. Laissez-moi. » Et sur ces mots, l’Empereur détourna le regard, paraissant soudain plus âgé que ses trente-deux ans.

« Je vous avais prévenu que mes mathématiques ne vous seraient d’aucune utilité, Sire. Mes plus profondes excuses. »

Seldon voulut faire une révérence mais, à quelque signal invisible, deux gardes étaient entrés pour le raccompagner. A la porte, la voix de Cléon lui parvint de la chambre royale : « Ramenez cet homme là où vous êtes allés le chercher. »


4

<p>4</p>

Eto Demerzel fit son apparition, et lorgnant l’Empereur avec la déférence qui s’imposait, remarqua : « Sire, vous avez failli vous mettre en colère. »

Cléon leva les yeux et, au prix d’un effort visible, réussit à sourire. « Eh bien, oui. L’homme était très décevant.

— Et pourtant, il n’a pas promis plus que ce qu’il avait à offrir.

— Il n’avait rien à offrir.

— Et n’a rien promis, Sire.

— C’était décevant.

— Plus que décevant, peut-être. Cet homme est comme un cheval fou, Sire.

— Un quoi, Demerzel ? Vous avez toujours la bouche pleine d’expressions si bizarres. »

Demerzel répondit gravement : « C’est juste une expression que j’ai entendue dans ma jeunesse, Sire. L’Empire est rempli de tournures étranges dont certaines sont inconnues sur Trantor, tout comme celles de Trantor sont parfois inconnues ailleurs.

— Êtes-vous venu pour m’apprendre que l’Empire est vaste ? Qu’entendez-vous par là, en disant que cet homme est comme un cheval fou ?

— Simplement qu’il peut faire beaucoup de mal sans en avoir nécessairement l’intention. Il ne connaît pas sa propre force. Ni son importance.

— Vous avez déduit cela tout seul, Demerzel ?

— Oui, Sire. C’est un provincial. Il ne connaît pas Trantor, ni ses usages. Il n’est encore jamais venu sur notre planète, il ignore les bonnes manières, les façons d’un courtisan. Pourtant, il vous a tenu tête.

— Et pourquoi pas ? Je lui avais donné l’autorisation de parler. J’ai laissé tomber le protocole. Je l’ai traité en égal.

— Pas tout à fait, Sire. Ce n’est pas dans votre nature de traiter les autres en égaux. Vous avez l’habitude du commandement. Et même si vous vouliez mettre les gens à l’aise, peu d’entre eux parviendraient à se détendre. La plupart resteraient sans voix ou, pire, se montreraient serviles ou flagorneurs. Or, cet homme vous a tenu tête.

— Eh bien, vous pouvez admirer son attitude, Demerzel, mais il ne me plaît pas. « Cléon semblait songeur et mécontent. « Avez-vous remarqué qu’il n’a fait aucun effort pour m’expliquer ses mathématiques ? Comme s’il savait que je n’en saisirais pas un traître mot.

— Ce qui aurait été le cas, Sire. Vous n’êtes pas un mathématicien, ni un scientifique, ni un artiste. Il y a quantité de domaines de la connaissance où d’autres en savent plus que vous. C’est leur tâche d’utiliser leurs connaissances pour vous servir. Vous êtes l’Empereur, ce qui vaut bien toutes leurs spécialités réunies.

— Croyez-vous ? Je ne verrais pas d’inconvénient à me sentir ignorant devant un vieillard ayant accumulé les connaissances au cours des ans. Mais cet homme, Seldon, ajuste mon âge. Comment peut-il en savoir autant ?

— Il n’a pas eu à apprendre l’habitude du commandement, l’art de prendre une décision qui affectera la vie des autres.

— Parfois, Demerzel, je me demande si vous ne vous moquez pas de moi.

— Sire ! protesta Demerzel.

— Mais peu importe. Revenons à votre cheval fou. Pourquoi le considérer comme dangereux ? Il m’a plutôt l’air d’un provincial naïf.

— Certes. Mais il y a cette recherche mathématique de sa façon.

— Il dit qu’elle est inutile.

— Vous pensiez qu’on pourrait en tirer quelque chose. Je pensais de même après avoir entendu vos explications. D’autres que nous pourraient être de cet avis. Et notre mathématicien pourrait bien être amené à réfléchir tout seul, maintenant qu’on a attiré son attention là-dessus. Et qui sait, peut-être parviendra-t-il à mettre ses idées en pratique. Si tel devait être le cas, alors prédire l’avenir, si vaguement que ce soit, le placera en position de force. Même s’il ne désire pas détenir le pouvoir pour lui-même, forme d’abnégation qui m’a toujours paru improbable, il pourrait être utilisé par d’autres.

— J’ai bien essayé de l’utiliser. Il a refusé.

— Il n’y avait pas réfléchi. Peut-être qu’à présent… Et si cela ne l’intéressait pas d’être utilisé par vous, ne pourrait-il être persuadé par… mettons… le Maire de Kan ?

— Pourquoi serait-il prêt à aider Kan et pas nous ?

— Comme il l’a expliqué, il est difficile de prédire les émotions et le comportement des individus. »

Cléon grimaça, toujours assis, pensif. « Croyez-vous vraiment qu’il pourrait perfectionner sa psychohistoire jusqu’à la rendre utilisable ? Il paraît tellement certain du contraire.

— Il peut, le temps aidant, décider qu’il a eu tort d’écarter cette possibilité.

— Alors, reprit Cléon, je suppose que j’aurais dû le garder sous la main.

— Non, Sire. Votre instinct a été correct quand vous l’avez laissé partir. Un emprisonnement, si déguisé soit-il, serait cause de ressentiment et de désespoir, ce qui ne contribuerait pas à le faire progresser dans ses recherches ou collaborer de bon gré avec nous. Mieux vaut lui laisser la liberté comme vous l’avez fait, tout en le tenant discrètement en bride. De la sorte, nous veillerons à ce qu’il ne soit pas récupéré par un de nos ennemis, Sire, et, sitôt qu’il aura fini de mettre au point sa science, nous pourrons tirer sur la bride et le ramener. A ce moment-là, nous pourrions nous montrer… plus persuasifs.

— Oui, mais s’il se fait récupérer entre-temps par un de mes ennemis, disons plutôt un ennemi de l’Empire, car, après tout, je suis l’Empire, ou si – de son propre chef – il décide de servir un ennemi… Je n’écarte pas cette hypothèse, voyez-vous.

— Et vous avez parfaitement raison. Je veillerai à ce que cela n’arrive pas, mais si, contre toute attente, cela devait se produire, mieux vaudrait encore que personne ne profite de ses services plutôt que les voir tomber en de mauvaises mains. »

Cléon paraissait mal à l’aise. « Je m’en remets entièrement à vous, Demerzel, mais j’espère que nous n’agirons pas avec trop de hâte. Il pourrait n’être, après tout, que l’inventeur d’une théorie dépourvue de toute espèce d’application pratique.

— C’est fort possible, Sire, mais il serait plus prudent de partir de l’idée que l’homme est – ou pourrait être – important. Nous n’aurons perdu au plus qu’un peu de temps si jamais nous découvrons que nous nous sommes préoccupés d’une non-entité. Nous risquons de perdre une Galaxie si nous découvrons que nous avons ignoré quelqu’un d’important.

— Fort bien, si vous le dites… mais j’espère que je n’aurai pas à connaître les détails – s’ils s’avéraient déplaisants.

— Espérons que ce ne sera pas le cas », répondit Demerzel.


5

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Seldon avait eu une soirée, une nuit et une partie de la matinée pour se remettre de son entrevue avec l’Empereur. Du moins l’éclairage des passages, des trottoirs roulants, des places et des parcs du secteur impérial de Trantor s’était modifié plusieurs fois, donnant l’impression qu’une soirée, une nuit et une partie de la matinée s’étaient écoulés.

Il se trouvait à présent dans un petit parc, installé sur un siège en plastique qui se moulait exactement à son anatomie et se révélait confortable. A en juger par la lumière, c’était le milieu de la matinée et l’air était juste assez frais pour paraître vivifiant sans pour autant être piquant.

En allait-il toujours ainsi ? Il songea au jour gris, au-dehors, quand il était allé voir l’Empereur. Et il songea à tous les jours gris et froids, aux jours torrides, ou pluvieux, ou neigeux, sur Hélicon, sa planète, et se demanda si ces alternances de climat pouvaient vous manquer. Était-il possible de rester assis dans un parc de Trantor, en jouissant jour après jour d’un temps idéal, au point de se croire entouré par le néant… et de finir par regretter les vents hurlants, le froid mordant ou l’humidité étouffante ?

Peut-être. Mais pas le premier jour, ni le second ou même le septième. Et il n’aurait que cette journée-là : demain, il serait parti. Alors, il avait bien l’intention d’en profiter autant que possible. Il se pouvait, après tout, qu’il ne revienne jamais sur Trantor.

Pourtant, il se sentait encore mal à l’aise, après avoir parlé de manière aussi libre à un homme qui pouvait, selon son bon plaisir, ordonner votre emprisonnement ou votre exécution – ou, à tout le moins, votre mort économique et sociale par la perte de votre position et de votre situation.

Avant d’aller se coucher, Seldon avait consulté l’article Cléon Ier dans la partie encyclopédique de l’ordinateur de sa chambre d’hôtel. L’Empereur y était fort loué comme, sans doute, l’avaient été en leur temps tous ses prédécesseurs, quels que fussent leurs actes. Seldon avait négligé cet aspect mais s’était intéressé au fait que Cléon était né au Palais et n’avait jamais quitté son enceinte. Il n’était jamais allé dans Trantor même, n’avait jamais visité le moindre secteur du monde aux multiples dômes. C’était peut-être une question de sécurité, mais cela signifiait que l’Empereur était en prison, qu’il voulût ou non l’admettre. La prison la plus luxueuse de la Galaxie, mais une prison quand même.

L’Empereur avait semblé affable et ne s’était pas, comporté en autocrate sanguinaire à l’instar de tant de ses prédécesseurs, mais il n’était pas bon d’avoir attiré son attention. Seldon appréciait la perspective de partir le lendemain pour Hélicon, même si, chez lui, il était destiné à retrouver l’hiver (et un hiver plutôt rigoureux, jusqu’à présent).

Il leva les yeux vers la lumière brillante et diffuse. Il ne pouvait jamais pleuvoir ici, et pourtant l’atmosphère était loin d’être sèche. Une fontaine jouait non loin de lui ; les plantes étaient vertes et n’avaient sans doute jamais senti les effets de la sécheresse. Par moments, les bosquets frémissaient comme si quelque petit animal y était dissimulé. Il entendait bourdonner des abeilles.

Vraiment, par toute la Galaxie on parlait de Trantor comme d’un monde artificiel de métal et de céramique, mais cette petite enclave paraissait tout à fait rustique.

Les quelques rares badauds qui profitaient du parc portaient tous des chapeaux légers, parfois tout petits. Il y avait également un joli brin de jeune femme, non loin de là, mais elle était penchée sur un visionneur et il ne pouvait distinguer ses traits. Un homme passa, lui jeta un bref coup d’œil dénué de curiosité, puis s’assit sur une chaise en face de lui et se plongea dans une liasse de télécopies, croisant ses jambes revêtues d’un pantalon rosé étroit. Assez curieusement, il y avait chez les hommes une tendance aux teintes pastel, alors que les femmes étaient plutôt vêtues de blanc. Vu la propreté de l’environnement, il était logique de porter des couleurs claires. Seldon baissa les yeux, amusé, pour contempler son costume héliconien, où dominait le brun passé. S’il devait rester sur Trantor – ce qui n’était pas le cas –, il lui faudrait s’acheter une garde-robe adéquate, sous peine de devenir un objet de curiosité, de risée ou de répulsion. L’homme aux télécopies, par exemple, l’avait examiné, cette fois-ci avec plus de curiosité, sans doute intrigué par sa mise exotique.

Seldon fut soulagé de ne pas le voir sourire. Il pouvait accepter avec philosophie d’être la cible des railleurs mais qu’on n’espère pas qu’il en tire plaisir.

Seldon fixa l’homme sans se gêner, car celui-ci semblait engagé dans quelque débat intérieur. Un instant, il donna l’impression d’être sur le point de parler, puis il parut se raviser, puis sembla vouloir prendre à nouveau la parole. Seldon se demanda quelle serait sa prochaine réaction.

Il étudia l’homme. Il était grand, les épaule larges, pas de signe d’embonpoint, cheveux châtains, rasé de près, l’expression grave, un air de vigueur bien qu’aucun muscle ne saillît, des traits un rien burinés – agréables mais sans rien de « joli ».

Alors que l’homme avait fini par perdre son combat avec lui-même (ou par le gagner peut-être) et se penchait vers lui, Seldon avait déjà décidé qu’il lui plaisait.

L’homme demanda : « Pardonnez-moi, mais étiez-vous au Congrès décennal ? De mathématiques ?

— Oui, j’y étais, répondit Seldon, affable.

— Ah, je pensais bien vous y avoir vu. C’était – excusez-moi – la raison qui m’a fait m’installer ici. Si je me montre indiscret…

— Pas du tout. Je profitais simplement d’un moment de loisir.

— Voyons voir si je tombe juste. Vous êtes bien le professeur Seldom[3].

— Seldon. Hari Seldon. Tout juste. Et vous ?

— Chetter Hummin. » L’homme paraissait légèrement embarrassé. « Plutôt banal, comme nom, je le crains.

— Je n’ai jamais encore rencontré de Chetter, observa Seldon. Ni de Hummin. Cela vous rend en quelque sorte unique, à mon sens. On pourrait estimer que c’est toujours mieux que d’être noyé parmi les innombrables Hari. Ou les Seldon, d’ailleurs. »

Seldon rapprocha sa chaise, en raclant les pieds contre les dalles de céramoïde , légèrement élastiques.

« A propos de banalité, reprit-il, que pensez-vous de ma mise exotique ? Je n’ai pas du tout pensé à me procurer des vêtements trantoriens.

— Vous pourriez », dit Hummin, lorgnant Seldon avec une trace de désapprobation.

« Je pars demain et, par ailleurs, ce ne serait pas dans mes moyens. Les mathématiciens manipulent parfois les grands nombres, mais jamais pour ce qui est de leurs revenus… Je présume que vous êtes mathématicien, Hummin.

— Non. Je suis nul en la matière.

— Oh. » Seldon était déçu. « Mais vous avez dit m’avoir vu au Congrès.

— J’y assistais en observateur. Je suis journaliste. « Il brandit ses feuillets de téléscripteur, parut soudain prendre conscience de les avoir dans la main, et les fourra dans sa poche de veste. « Je fournis du matériel aux holo-journaux. » Puis, pensif : « A vrai dire, je commence à en avoir marre.

— Du boulot ? »

Hummin acquiesça. « J’en ai ras le bol de collationner toutes les sottises émanant de toutes les planètes. Je hais cette spirale descendante. »

Il jeta sur Seldon un regard spéculatif. « Parfois, pourtant, on pêche quelque chose d’intéressant. J’ai appris qu’on vous avait vu en compagnie d’un garde impérial, vous dirigeant vers la porte du Palais. Vous n’auriez pas, par le plus grand des hasards, été reçu par l’Empereur, non ? »

Le sourire déserta le visage de Seldon. C’est avec lenteur qu’il répondit : « Si tel avait été le cas, ce ne serait certes pas un sujet que je confierais pour publication.

— Non, non, pas question de publication. Si vous ignorez la chose, Seldon, laissez-moi être le premier à vous l’apprendre : la règle première du jeu de l’info est qu’on ne dit jamais rien sur l’Empereur ou son entourage personnel, hormis ce qui émane des communiqués officiels. C’est une erreur, bien sûr, parce que des bruits courent et qu’ils sont pires que la vérité, mais les choses sont ainsi.

— Mais si vous ne pouvez pas en parler, l’ami, pourquoi me poser la question ?

— Simple curiosité personnelle. Croyez-moi, dans mon boulot, j’en sais bien plus que n’en diffusent les ondes. Laissez-moi deviner. Je n’ai pas suivi votre communication mais j’ai cru comprendre que vous parliez de la possibilité de prédire l’avenir ? »

Seldon secoua la tête et marmonna : « C’était une erreur.

— Je vous demande pardon ?

— Rien.

— Eh bien, la prédiction – une prédiction précise – intéresserait l’Empereur, ou tout homme au pouvoir ; j’en déduis donc que Cléon, premier du nom, vous a interrogé là-dessus en vous demandant si vous ne vouliez pas lui offrir quelques prédictions.

— Je n’ai pas l’intention de discuter de ça », fit Seldon, crispé.

Hummin esquissa un haussement d’épaules. « Eto Demerzel était là, je suppose.

— Qui ça ?

— Vous n’avez jamais entendu parler d’Eto Demerzel ?

— Jamais.

— L’alter ego de Cléon – son cerveau – son esprit maléfique. On lui a donné tous ces qualificatifs, si l’on se limite aux plus aimables. Il devait être présent. »

Seldon parut perplexe et Hummin poursuivit : « Eh bien, vous ne l’aurez peut-être pas vu mais il était bien là. Et s’il pense que vous pouvez prédire l’avenir…

— Je ne peux pas prédire l’avenir, dit Seldon en secouant la tête avec vigueur. Si vous avez bien écouté ma communication, vous savez que je n’ai parlé que d’une possibilité théorique.

— Toujours est-il que si lui pense que vous pouvez prédire l’avenir, il ne vous laissera pas échapper.

— Il a bien dû : puisque je suis ici.

— Ça ne veut rien dire. Il sait où vous êtes et continuera à le savoir. Quand il voudra vous avoir, il vous récupérera, où que vous soyez. Et s’il décide que vous êtes utile, il vous pressera comme un citron. Et s’il décide que vous êtes dangereux, il vous pressera jusqu’à ce que mort s’ensuive… »

Seldon le fixa : « Qu’est-ce que vous cherchez à faire ? M’effrayer ?

— J’essaie simplement de vous mettre en garde.

— Je ne crois rien de ce que vous racontez.

— Non ? Il y a peu, vous avez parlé d’une erreur. Pensiez-vous qu’en présentant votre communication vous aviez commis une erreur et qu’elle vous avait conduit à des ennuis que vous auriez préféré éviter ? »

Seldon se mordilla la lèvre inférieure, mal à l’aise. Cette déduction tombait bien trop près de la vérité à son goût – et c’est à ce moment précis qu’il décela une présence.

Les intrus ne jetaient aucune ombre car la lumière était trop douce et diffuse : ce fut un simple mouvement qui accrocha le coin de son regard – avant de s’interrompre.


Fuite

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<p>Fuite</p>

TRANTOR — … capitale du premier Empire Galactique… C’est sous le règne de Cléon Ier qu’elle a « jeté ses derniers feux ». Selon toute apparence, elle était alors à son apogée. Ses 200 millions de kilomètres carrés de terres émergées étaient entièrement recouverts de dômes (hormis le domaine du Palais impérial) sous lesquels se développait en continu une cité qui s’étendait au-dessous des plates-formes continentales. La population était de quarante milliards d’habitants et, même si de nombreux signes (clairement visibles avec le recul) annonçaient les problèmes qui s’amassaient, ceux qui vivaient sur Trantor la considéraient sans aucun doute comme la planète éternelle des légendes et ne s’attendaient certainement pas à…

ENCYCLOPAEDIA GALACTICA
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Seldon leva les yeux. Un jeune homme se tenait devant lui, le considérant de toute sa hauteur, avec un mépris amusé. Près de lui se trouvait un autre jeune homme – un peu plus jeune, peut-être. Tous deux étaient imposants et paraissaient vigoureux.

Ils étaient vêtus à la dernière mode trantorienne, estima Seldon : couleurs vives et bariolées, larges ceintures à franges, chapeaux ronds à large bord et ruban rosé vif dont les deux bouts descendaient sur la nuque.

Aux yeux de Seldon, c’était amusant, et il sourit.

Le jeune homme devant lui aboya : « Qu’est-ce qu’il y a de drôle, tordu ? »

Seldon ignora le ton et répondit doucement : « Excusez mon sourire, je vous prie. Je savourais, simplement votre costume.

— Mon costume ? Et après ? Et toi, alors, tu t’es regardé ? C’est quoi, cet infâme déguisement ? « Il tendit la main et son doigt vint soulever le revers de la veste de Seldon – lourde, terne et sans grâce, songea ce dernier, comparée aux couleurs légères des vêtements de l’autre.

« J’ai peur que ce soient mes habits d’Exo. C’est tout ce que j’ai. »

Il ne put s’empêcher de remarquer que les quelques rares badauds assis dans le parc s’étaient levés et s’éloignaient. Comme s’ils s’attendaient à du grabuge et n’avaient pas l’intention de rester dans les parages. Seldon se demanda si son nouvel ami, Hummin, s’apprêtait à partir, lui aussi, mais il estima peu judicieux de détourner les yeux du jeune homme qui le provoquait. Il se cala un peu mieux sur son siège.

Le jeune homme demanda : « T’es un Exo ?

— Si fait. D’où ma mise.

— Si fait ? C’est quoi, ça ? Une expression de là-bas ?

— Ce que je voulais dire, c’est qu’effectivement, je viens d’ailleurs, c’est pour cela que mon costume vous paraît bizarre. Je suis en visite ici.

— De quelle planète ?

— Hélicon. »

Le jeune homme fronça les sourcils. « Jamais entendu parler.

— Ce n’est pas une bien grande planète.

— Pourquoi que t’y retournes pas ?

— J’en ai bien l’intention. Je pars demain.

— Plus tôt ! Tout de suite ! »

Le jeune homme regarda son partenaire. Seldon suivit le regard et aperçut Hummin. Il n’était donc pas parti ; en revanche, le parc était à présent désert, hormis lui, Hummin et ces deux jeunes.

« J’avais pensé consacrer ma journée au tourisme, reprit Seldon.

— Non. Pas question. Tu rentres tout de suite. »

Seldon sourit : « Désolé. Sûrement pas. »

Coup d’œil du jeune homme à son partenaire : « T’aimes bien ses fringues, Marbie ? »

Marbie parla pour la première fois : « Non. Écœurant. Ça me retourne l’estomac.

— On peut pas le laisser se balader et retourner l’estomac des gens, hein, Marbie ? C’est pas bon pour la santé publique.

— Non, non, pas question, Alem », répondit Marbie.

Sourire d’Alem. « Bien. T’as entendu ce qu’a dit Marbie ? »

Et c’est là que Hummin intervint : « Bon, écoutez, vous deux, Alem, Marbie, ou je ne sais quoi. Vous vous êtes bien amusés. Alors, si vous déguerpissiez, à présent ? »

Alem, qui s’était légèrement penché vers Seldon, se redressa et pivota : « Qui t’es, toi ?

— Ça ne vous regarde pas, fit Hummin, sèchement.

— T’es Trantorien ? demanda Alem.

— Ça ne vous regarde pas non plus. »

Alem plissa le front et remarqua : « T’es habillé comme un Trantorien. Tu nous intéresses pas, alors viens pas chercher des crosses.

— J’ai l’intention de rester. Cela signifie que nous sommes deux. Deux contre deux, ça n’a pas l’air d’être votre manière de vous battre. Alors, si vous partiez chercher du renfort ?

— Je crois franchement que vous auriez intérêt à vous retirer, Hummin, intervint Seldon. C’est aimable de votre part de chercher à me protéger, mais je ne veux pas que vous soyez blessé.

— Ce ne sont pas des individus dangereux, Seldon. Des petites frappes, des demi-sel.

— Des petites frappes ! » Le terme parut rendre Alem furieux, au point que Seldon jugea qu’il devait avoir un sens bien plus insultant sur Trantor que sur sa planète natale.

« Bon, Marbie, gronda Alem, toi tu t’occupes de l’autre putain de fils à sa môman pendant que moi je déshabille ce Seldon. C’est lui qu’on veut. Et maintenant… »

L’homme plaqua les mains sur les revers de sa veste pour le soulever. Seldon le repoussa, apparemment d’instinct, et sa chaise bascula en arrière. Il chercha à saisir les mains qui se tendaient vers lui, son pied décolla, et sa chaise roula sur le sol.

Alors Alem partit en vol plané en tournoyant par-dessus sa tête pour atterrir brutalement sur le dos.

Seldon pivota sur lui-même tandis que sa propre chaise finissait de basculer et se retrouva presque aussitôt debout, fixant Alem à ses pieds avant de se tourner, le visage sévère, vers Marbie.

Alem gisait, immobile, le visage déformé par la souffrance. Il se retrouvait avec deux méchantes foulures au pouce, une douleur atroce au bas-ventre et la colonne vertébrale en piteux état.

Derrière lui, Hummin avait enserré le cou de Marbie de son bras gauche, tandis que du droit il retournait le bras de Marbie. Celui-ci cherchait laborieusement son souffle, le visage écarlate. Un couteau, dont le petit laser incorporé scintillait, gisait au sol à côté d’eux.

Hummin relâcha légèrement sa prise et dit, avec une inquiétude sincère : « Vous l’avez salement amoché.

— J’en ai bien peur, reconnut Seldon. S’il était tombé un peu autrement, il se serait brisé le cou.

— Quel genre de mathématicien êtes-vous donc ?

— Un Héliconien. « Seldon se pencha pour récupérer le poignard et, l’ayant examiné, remarqua : « Dégoûtant… et meurtrier.

— Une arme ordinaire aurait pu faire le même travail sans l’aide d’une source d’énergie… Mais laissons repartir ces deux-là. Je doute qu’ils aient envie d’insister. »

Il relâcha Marbie qui se massa d’abord l’épaule puis le cou. Haletant toujours, il tourna vers les deux hommes un regard empli de haine.

« Vous auriez intérêt à déguerpir vite fait, tous les deux, fit sèchement Hummin. Ou sinon, nous serons obligés de porter plainte contre vous pour attaque à main armée et tentative d’homicide. Ce couteau pourra sûrement permettre de vous identifier. »

Seldon et Hummin regardèrent Marbie relever Alem tant bien que mal puis le soutenir pour l’aider à s’éloigner, boitillant, toujours plié en deux de douleur. Ils se retournèrent une fois ou deux mais Seldon et Hummin les fixaient toujours, impassibles.

Seldon tendit la main. « Comment pourrais-je vous remercier d’être venu à l’aide d’un Exo attaqué par deux malfrats ? Je doute que j’eusse été capable de les maîtriser tous les deux à moi seul. »

Hummin eut un geste méprisant. « Ils ne me faisaient pas peur. Ce n’étaient que deux petites gouapes fortes en gueule. Tout ce que j’ai eu à faire, c’est de leur mettre la main dessus – et vous de même, bien sûr.

— Plutôt meurtrière, votre poigne », observa Seldon, songeur.

Hummin haussa les épaules. « Et la vôtre… » Puis, sans changer de ton, il enchaîna : « Allons, venez, nous ferions mieux de partir. Nous perdons du temps.

— Pourquoi partir ? Vous avez peur qu’ils reviennent ?

— Ça ne risque pas. Mais certains de ces braves gens qui ont décampé tout à l’heure, tant ils étaient pressés de s’épargner la vue d’un spectacle désagréable, risquent d’avoir prévenu la police.

— A la bonne heure. Nous avons le nom de ces voyous. Et nous pouvons sans mal fournir leur signalement.

— Leur signalement ? Pourquoi la police en voudrait-elle ?

— Ils ont commis une agression…

— Ne soyez pas stupide. Nous n’avons pas une égratignure. Ils sont virtuellement bons pour l’hôpital, surtout Alem. C’est nous qui risquons d’être poursuivis.

— Mais c’est impossible. Ces gens ont été témoins du fait que…

— Personne ne sera appelé à témoigner. Seldon, mettez-vous bien ça dans la tête. Ces deux-là en avaient après vous – et vous seul. On leur avait dit que vous portiez des vêtements héliconiens et ils devaient avoir votre signalement. Peut-être même qu’on leur avait montré un hologramme. Je les soupçonne d’avoir été envoyés par ceux-là mêmes qui contrôlent la police ; ne perdons pas plus de temps. »

Et Hummin s’éloigna en hâte, agrippant Seldon par le bras. Seldon se rendit compte qu’il était dans l’impossibilité de se libérer et, avec l’impression d’être un enfant aux mains d’une nounou impétueuse, il le suivit.

Ils plongèrent dans une galerie et, avant que Seldon ait eu le temps de s’accoutumer à la pénombre, il entendit le crissement des freins d’un engin de surface.

« Les voilà, grommela Hummin. Plus vite, Seldon. » Ils bondirent sur un trottoir roulant et bientôt se perdirent dans la foule.

<p id="_Toc249153151">7</p>

Seldon avait tenté de persuader Hummin de le reconduire à sa chambre d’hôtel, mais ce dernier ne voulut rien entendre.

« Vous êtes fou ? murmura-t-il à mi-voix. Ils doivent vous y attendre.

— Mais toutes mes affaires m’y attendent aussi.

— Eh bien, elles attendront. »

Ils se retrouvèrent donc dans un petit studio d’une agréable unité d’habitations qui, pour Seldon, aurait pu se situer absolument n’importe où. Il parcourut du regard la pièce. La majeure partie de la surface était occupée par un bureau, une chaise, un lit et un terminal d’ordinateur. Rien n’était prévu pour cuisiner ou se laver ; Hummin avait toutefois indiqué une salle d’eau commune au bout du hall. Un homme en était sorti avant que Seldon ait passé la porte. Il avait jeté un bref regard curieux aux vêtements de Seldon plutôt qu’à celui qui les portait, puis avait détourné les yeux.

Seldon mentionna le fait à Hummin qui hocha la tête : « Mieux vaudrait qu’on se débarrasse de vos habits. Pas de veine qu’Hélicon soit à ce point démodée… »

Seldon s’impatienta : « Jusqu’à quel point tout cela est-il le fruit de votre imagination, Hummin ? Vous m’avez à moitié convaincu et malgré tout, ce pourrait être une simple forme de… de…

— C’est le mot “ paranoïa ” que vous cherchez ?

— Tout juste. Tout cela pourrait n’être qu’une construction paranoïaque.

— Réfléchissez un peu, voulez-vous ? Je ne peux pas en discuter de façon mathématique, mais vous avez vu l’Empereur. Ne le niez pas. Il voulait de vous quelque chose que vous ne lui avez pas fourni. Ne le niez pas non plus. Je soupçonne que ce qu’il désire, ce sont des détails sur l’avenir et que vous avez refusé de les lui donner. Peut-être Demerzel pense-t-il que vous faites semblant de ne pas les posséder – en les gardant par-devers vous en attendant que les prix montent ou bien en les réservant à un autre enchérisseur. Qui sait ? Je vous ai dit que, si Demerzel veut vous récupérer, il vous retrouvera, où que vous soyez. Je vous l’ai dit avant même que ces deux têtes brûlées fassent leur apparition. Je suis journaliste et Trantorien. Je sais comment ça se passe. A un moment, Alem a dit : « C’est lui qu’on veut. » Vous vous souvenez ?

— Il se trouve que oui.

— Pour lui, je n’étais que l’autre “ putain de fils à sa môman ”, à tenir en respect pendant qu’il s’occupait sérieusement de vous régler votre compte. »

Hummin s’assit sur la chaise et désigna le lit. « Étendez-vous, Seldon. Mettez-vous à l’aise. Le commanditaire de ces deux malfrats, quel qu’il soit (pour moi, ce doit être Demerzel), risque de nous en envoyer d’autres, et il va falloir vous débarrasser de ces vêtements. J’ai l’impression que, dans le secteur, tout Héliconien surpris en costume local risque d’avoir des ennuis tant qu’il n’aura pu prouver qu’il n’est pas vous.

— Oh. Allons donc…

— Je ne plaisante pas. Vous allez devoir retirer ces vêtements et il va falloir qu’on les atomise – si nous parvenons assez près d’une unité d’enlèvement sans nous faire remarquer. Mais d’abord, tâchons de vous trouver une garde-robe trantorienne. Vous êtes plus petit que moi… Il va falloir que j’en tienne compte. Tant pis si les habits ne vous vont pas parfaitement… »

Seldon hocha la tête. « Je n’ai pas les crédits pour les payer. Je n’ai rien sur moi. Le peu dont je dispose – et ça ne fait pas beaucoup – se trouve dans mon coffre à l’hôtel.

— On s’inquiétera de ça plus tard. Vous allez devoir rester ici une heure ou deux, le temps que j’aille chercher les vêtements nécessaires. »

Seldon ouvrit les mains et poussa un soupir résigné. « Très bien. Si c’est si important que ça, je vais rester.

— Vous n’allez pas tenter de regagner votre hôtel ? Parole d’honneur ?

— Ma parole de mathématicien. Mais je suis gêné par toute la peine que vous prenez pour moi. Et ces dépenses… Après tout, malgré tous ces discours sur Demerzel, ces deux individus n’étaient pas vraiment prêts à me faire un mauvais sort ou à m’enlever. On m’a simplement menacé de me déshabiller…

— Pas uniquement. Ils s’apprêtaient aussi à vous raccompagner à l’astroport et à vous fourrer dans la première hypernef pour Hélicon.

— C’était une menace en l’air – pas à prendre au sérieux.

— Et pourquoi pas ?

— Je rentre à Hélicon. Je le leur ai dit. Je rentre demain.

— Et vous escomptez toujours le faire ? demanda Hummin.

— Certainement. Pourquoi pas ?

— Il y a quantité de raisons. »

Seldon éclata soudain. « Allons, Hummin. Je ne peux plus continuer à jouer ce jeu. J’en ai terminé ici et je veux retourner chez moi. Mon billet est resté dans ma chambre à l’hôtel. Sinon, j’aurais essayé de l’échanger contre un départ aujourd’hui. Parfaitement.

— Vous ne pouvez pas retourner à Hélicon. »

Seldon rougit. « Pourquoi ? Est-ce qu’on m’y attendrait aussi ? »

Hummin hocha la tête. « Ne vous emballez pas, Seldon. Ils pourraient très bien vous y attendre aussi. Mais écoutez-moi plutôt : retournez à Hélicon et vous vous livrez quasiment à Demerzel. Hélicon est un territoire impérial fidèle et sûr. Hélicon s’est-elle déjà rebellée, a-t-elle un jour rallié le camp d’un adversaire de l’Empire ?

— Non, jamais… et pour de bonnes raisons. Hélicon est entourée de mondes plus importants. Sa sécurité repose sur la paix impériale.

— Tout juste ! Les forces impériales sur Hélicon peuvent par conséquent compter sur l’entière coopération du gouvernement local. Vous seriez sous surveillance en permanence. Quand il voudrait, Demerzel pourrait vous mettre la main dessus. Et, hormis le fait que je vous ai maintenant prévenu, vous n’en auriez pas eu connaissance et auriez continué à travailler à découvert, empli d’une fallacieuse impression de sécurité.

— C’est ridicule. S’il me voulait sur Hélicon, pourquoi simplement ne pas me laisser tranquille ? J’y retournais demain. Pourquoi envoyer ces deux voyous juste pour accélérer la chose de quelques heures en risquant d’éveiller mes soupçons ?

— Pourquoi imaginerait-il que vous auriez des soupçons ? Il ne savait pas que je serais avec vous, à vous immerger dans ce que vous baptisez ma paranoïa.

— Sans parler d’éveiller mes soupçons, pourquoi prendre toute cette peine pour avancer mon départ de quelques heures ?

— Peut-être parce qu’il craint de vous voir changer d’avis.

— Et pour aller où, sinon chez moi ? S’il peut me récupérer sur Hélicon, il pourra me récupérer n’importe où. Il pourrait me récupérer sur… Anacréon, facilement à dix mille parsecs de là – si l’envie me prenait de m’y rendre. Qu’est-ce que la distance pour un vaisseau hyperspatial ? Même si je trouvais un monde moins soumis qu’Hélicon aux forces impériales, y en a-t-il un seul en rébellion ouverte ? L’Empire est en paix. Même si certains n’ont jamais digéré les injustices passées, pas un ne va défier les forces armées de l’Empereur pour me protéger. Qui plus est, nulle part ailleurs que sur Hélicon je n’aurai la garantie de ma citoyenneté locale pour me protéger des entreprises impériales. »

Hummin écouta patiemment, hochant légèrement la tête, mais l’air toujours aussi grave et impassible. Puis il répondit : « Vous avez raison jusque-là, mais il reste un monde qui n’est pas vraiment contrôlé par l’Empereur. Et c’est là, je crois, ce qui doit perturber Demerzel. »

Seldon réfléchit un instant, récapitulant les récents événements historiques et se trouvant incapable de citer un monde sur lequel les forces impériales seraient impuissantes. « Lequel ? demanda-t-il finalement.

— Vous êtes dessus, et c’est bien ce qui rend l’affaire si dangereuse aux yeux de Demerzel, j’imagine. Il n’est pas aussi pressé de vous voir regagner Hélicon que de vous faire quitter Trantor avant que vous ne vous avisiez – quelle qu’en soit la raison, même si ce n’est que caprice touristique – de rester ici. »

Les deux hommes restèrent silencieux jusqu’à ce que Seldon lance finalement, sardonique : « Trantor ! Capitale de l’Empire, port d’attache de la flotte sur une station spatiale en orbite autour d’elle, avec les meilleures unités de l’armée basées ici. Si vous croyez que Trantor est le refuge suprême, alors vous progressez de la paranoïa au franc délire !

— Non ! Vous venez d’un monde extérieur, Seldon. Vous ne connaissez pas Trantor. Elle a quarante milliards d’habitants et rares sont les planètes qui aient seulement le dixième de cette population. Sa complexité technologique et culturelle est inimaginable. Nous sommes en ce moment même dans le secteur impérial – l’endroit de la Galaxie qui a le plus haut niveau de vie, exclusivement habité par des fonctionnaires impériaux. Mais le reste de la planète comprend plus de huit cents autres secteurs, certains avec des subcultures totalement différentes de celle que nous connaissons ici, et pour la plupart intouchables par les forces impériales.

— Pourquoi intouchables ?

— L’Empire ne peut pas sérieusement user de la force contre Trantor. Agir ainsi risquerait de mettre en péril l’équilibre précaire de la technologie dont dépend l’ensemble de la planète. Les relations sont si étroites qu’en rompant la moindre interconnexion l’on paralyserait l’ensemble. Croyez-moi, Seldon, nous autres sur Trantor, nous sommes aux premières loges pour observer ce qui arrive lorsqu’un tremblement de terre n’est pas amorti, lorsqu’une éruption volcanique n’est pas purgée à temps, lorsqu’une tempête n’est pas désamorcée, ou simplement quand une erreur humaine n’est pas détectée assez tôt. La planète chancelle et tous les efforts doivent être mis en œuvre pour rétablir aussitôt l’équilibre.

— Je n’ai jamais entendu parler de ce genre de choses. »

L’esquisse d’un sourire fugace parcourut les traits de Hummin. « Bien sûr que non. Vous voulez que l’Empire clame partout la faiblesse qui lui ronge le cœur ? Toutefois, étant journaliste, je sais ce qui se passe, même quand les mondes extérieurs l’ignorent, même quand une grande partie de Trantor l’ignore, et même quand la pression impériale a tout intérêt à dissimuler les événements. Croyez-moi ! L’Empereur sait – Eto Demerzel sait –, même si vous ne le savez pas, que perturber Trantor peut détruire l’Empire.

— Alors, vous suggérez que je reste sur Trantor pour cette raison ?

— Oui. Je peux vous conduire à un endroit sur Trantor où vous serez absolument à l’abri de Demerzel. Vous n’aurez pas à changer de nom, vous serez en mesure d’opérer entièrement à découvert et vous serez intouchable. C’est pour cela qu’il voulait vous faire déguerpir au plus vite et, n’eût été le caprice du destin qui nous a réunis – et votre surprenante capacité à vous défendre –, il aurait réussi.

— Mais combien de temps devrai-je rester sur Trantor ?

— Aussi longtemps que l’exigera votre sécurité, Seldon. Le restant de votre vie, peut-être.

<p id="_Toc249153152">8</p>

Hari Seldon observa son portrait holographique affiché par le projecteur de Hummin. C’était plus pratique et spectaculaire qu’avec un miroir. En fait, on aurait cru que son double était présent dans la pièce.

Seldon étudia la manche de sa tunique neuve. Par habitude héliconienne, il aurait préféré des couleurs moins vibrantes, mais, quoi qu’il en soit, il était reconnaissant à Hummin d’avoir choisi des teintes plus douces que celles qui étaient en usage ici. (Il songea à la mise qu’arboraient ses deux agresseurs et frémit intérieurement.)

« Et je suppose que je dois porter ce chapeau ?

— Dans le secteur impérial, oui. Aller tête nue trahit un manque de savoir-vivre. Ailleurs, les usages sont différents. »

Seldon soupira. Le couvre-chef était fait d’un matériau souple qui moulait son crâne. Le bord, tout autour, était à peine plus étroit que celui du chapeau porté par ses agresseurs. Seldon se consola en notant que, lorsqu’il le portait, le bord s’incurvait assez gracieusement.

« Il n’y a pas de bride sous le menton ?

— Bien sûr que non. Ça, c’est bon pour les jeunes bringues.

— Les jeunes quoi ?

— Les jeunes bringues. Une bringue, c’est une personne qui s’habille de manière provocante. Je suis sûr que vous avez ce genre d’individus sur Hélicon. »

Seldon renifla. « On en a qui portent les cheveux jusqu’aux épaules d’un côté et se rasent l’autre côté du crâne. » Ce souvenir le fit rire.

Hummin eut un léger rictus. « J’imagine que ce doit être d’une laideur peu commune.

— Pire que ça. Il y a les chevelus de gauche et les chevelus de droite, et chaque clan trouve l’autre parfaitement repoussant. Ils s’affrontent souvent dans des rixes.

— Dans ce cas, je pense que vous pouvez supporter le chapeau, surtout sans bride.

— Je suppose que je m’y habituerai.

— Il attirera quelque peu l’attention. Déjà, ses couleurs ternes feront croire que vous êtes en deuil. En outre, il ne vous va pas tout à fait. Et enfin, vous n’êtes manifestement pas à l’aise en le portant. Toutefois, nous ne resterons pas longtemps dans le secteur impérial… Vous vous êtes assez regardé ? » Et l’hologramme s’éteignit.

« Vous en avez eu pour combien ?

— Quelle différence ?

— Ça m’ennuie d’être votre débiteur.

— Ne vous tracassez pas pour ça. C’est ma décision. Mais nous avons suffisamment traîné ici. Ils auront eu mon signalement, j’en suis certain. Ils vont me repérer et débarquer ici.

— En ce cas, dit Seldon, les crédits que vous dépensez sont une question mineure. Vous vous exposez à cause de moi. Vous courez vous-même un danger !

— Je le sais bien. Mais c’est mon libre choix et je suis assez grand pour prendre mes responsabilités.

— Mais pourquoi ?

— Nous discuterons du fond de la question plus tard… Au fait, j’ai atomisé vos vêtements et je ne pense pas qu’on m’ait vu. Il y a eu une bouffée d’énergie, bien sûr, et ça aura été enregistré. A partir de là, quelqu’un pourrait déduire ce qui s’est passé – il est difficile de dissimuler tous ses actes quand il y a un fouineur aux yeux et à l’esprit un peu vifs. Malgré tout, espérons que nous serons en sécurité loin d’ici quand ils additionneront deux et deux.

<p id="_Toc249153153">9</p>

Ils parcoururent des coursives où régnait une douce lumière jaune. L’œil aux aguets, Hummin prenait soin de conformer leur pas au rythme de la foule environnante, sans dépasser les gens ni se faire doubler par eux.

Tout en marchant, il entretenait régulièrement la conversation sur des sujets anodins.

Seldon, énervé et incapable de faire de même, remarqua : « On dirait qu’on marche beaucoup, ici. Je vois des files interminables dans les deux sens ainsi qu’aux carrefours.

— Pourquoi pas ? La marche est encore le meilleur moyen de locomotion sur une courte distance. C’est le plus pratique, le moins cher, le meilleur pour la santé. Les innombrables années de progrès techniques n’y ont rien changé – êtes-vous acrophobe, Seldon ? »

Seldon regarda, par-dessus la rambarde à sa droite, la profonde déclivité qui séparait les deux files de circulation – chacune dans un sens, entre les croisements régulièrement espacés. Il frémit légèrement. « Si vous parlez de la peur de l’altitude, pas en temps normal. Malgré tout, j’aime mieux ne pas regarder en bas. A quelle hauteur sommes-nous ?

— Quarante ou cinquante étages, à cet endroit, je pense. C’est assez fréquent dans le secteur impérial et dans quelques autres régions fortement développées. Partout ailleurs, on marche quasiment à ce qu’on pourrait considérer comme le niveau du sol.

— J’imagine que cela doit encourager les tentatives de suicide.

— Pas tant que ça. Il y a des méthodes bien plus simples. Par ailleurs, le suicide est parfaitement admis sur Trantor. Chacun peut mettre un terme à son existence par divers moyens reconnus dans des centres créés à cette fin – si l’on accepte auparavant de se soumettre à quelques séances de psychothérapie. Toujours est-il qu’il y a bien quelques accidents, mais ce n’est pas pour cela que je vous demandais si vous étiez acrophobe. Nous nous dirigeons vers une station de taxi où je suis connu comme journaliste. Je leur ai rendu quelques services à l’occasion et, de temps en temps, on me renvoie l’ascenseur. On oubliera de m’enregistrer et on ne remarquera pas que je suis accompagné. Bien sûr, il faudra que je verse un supplément et, là encore, si les sbires de Demerzel insistent un peu trop, ils seront bien obligés de dire la vérité et de mettre ça sur le compte d’une négligence de gestion, mais ça peut prendre un temps considérable.

— Où intervient l’acrophobie, là-dedans ?

— Eh bien, nous pouvons arriver à destination bien plus vite en prenant un ascenseur gravifique. Il n’y a pas beaucoup de gens qui l’utilisent et je dois vous avouer que l’idée ne m’enthousiasme pas outre mesure, mais si vous pensez être capable de le supporter, ça vaudrait mieux.

— Qu’est-ce qu’un ascenseur gravifique ?

— C’est un dispositif encore expérimental. Le temps viendra peut-être où l’on en trouvera partout sur Trantor, à condition qu’il devienne psychologiquement acceptable pour un nombre de personnes assez grand. Alors, il se répandra peut-être également sur d’autres planètes. C’est une cage d’ascenseur sans cabine, pour ainsi dire. On avance simplement dans le vide et l’on descend – ou l’on monte – lentement, sous l’influence de l’antigravité. C’est à peu près la seule application de l’antigravité qu’on ait réalisée à ce jour, essentiellement parce que c’est la plus simple à mettre en œuvre.

— Que se passe-t-il s’il y a une coupure pendant le transit ?

— Exactement ce que vous imaginez. C’est la chute, et, à moins d’être relativement bas, la mort. A ma connaissance, ça ne s’est encore jamais produit et, croyez-moi, si tel avait été le cas, je l’aurais su. On n’aurait peut-être pas voulu divulguer la chose pour des raisons de sécurité – c’est toujours le prétexte invoqué pour dissimuler les mauvaises nouvelles – mais moi, je l’aurais su… C’est droit devant. Si vous ne vous sentez pas de taille, on ne le prendra pas, mais les corridors sont lents et lassants et beaucoup de gens finissent par y attraper mal au cœur. »

Hummin tourna à un croisement pour gagner une vaste corniche en contrebas où attendait une file d’hommes et de femmes, un ou deux avec des enfants.

« Je n’en avais absolument pas entendu parler chez nous, dit Seldon à mi-voix. Bien sûr, nos médias sont terriblement provinciaux mais quand même, on peut penser qu’ils auraient au moins évoqué l’existence de ce genre de chose.

— Le dispositif est strictement expérimental et confiné au secteur impérial. Il utilise plus d’énergie qu’il n’en vaut la peine, si bien que le gouvernement n’est pas vraiment pressé de lui donner de la publicité. Le vieil Empereur, Stanel VI, le prédécesseur de Cléon, qui a surpris tout le monde en mourant dans son lit, avait tenu à ce qu’il soit installé en plusieurs endroits. Il voulait voir son nom associé à l’antigravité, dit-on, parce qu’il s’inquiétait de sa place dans l’histoire, comme c’est souvent le cas des vieillards sans grandes réussites personnelles. Comme je vous le disais, la technique se diversifiera peut-être, mais d’un autre côté il est fort possible qu’elle ne débouche sur rien de plus convaincant que cet ascenseur gravifique.

— Quel autre débouché espèrent-ils ? s’enquit Seldon.

— La navigation spatiale par antigravité. Cela, toutefois, requerra quantité de percées technologiques et la majorité des physiciens, à ma connaissance, sont fermement convaincus que c’est hors de question. Mais les mêmes physiciens estimaient déjà que même l’ascenseur gravifique était hors de question. »

La file devant eux diminuait rapidement et bientôt Seldon se retrouva, en compagnie de Hummin, près du rebord de la plate-forme, avec un gouffre béant à ses pieds. L’air devant lui miroitait vaguement. Machinalement, il étendit la main et sentit un léger choc. C’était indolore mais il retira vivement le bras.

Hummin grommela : « Précaution élémentaire pour éviter qu’un imprudent fasse le saut avant d’avoir activé les commandes. » Il pressa quelques chiffres sur le tableau de contrôle et le miroitement s’évanouit.

Seldon lorgna par-dessus bord, vers les tréfonds du puits.

« Vous seriez peut-être plus à l’aise si vous me donniez le bras et si vous fermiez les yeux. Ça ne prendra pas plus de quelques secondes. »

A vrai dire, Hummin ne lui laissa pas le choix : il le prit par le bras et, cette fois encore, pas question de lui faire lâcher prise. Hummin avança dans le vide et Seldon (qui, à sa grande honte, s’entendit pousser un petit couinement) suivit de mauvaise grâce en titubant.

Il ferma hermétiquement les yeux et ne ressentit aucune impression de chute, aucune sensation de courant d’air. Quelques secondes passèrent et il se sentit tiré en avant. Il trébucha légèrement, reprit son équilibre et se retrouva sur la terre ferme.

Il rouvrit les yeux : « On a réussi ?

— Nous ne sommes pas morts », répondit sèchement Hummin avant de s’éloigner, sa poigne ferme forçant Seldon à le suivre.

« Je veux dire, sommes-nous parvenus au bon niveau ?

— Bien entendu.

— Que nous serait-il arrivé si pendant notre descente quelqu’un d’autre avait été en train de monter ?

— Il y a deux files séparées : dans la première, tout le monde descend à la même vitesse ; dans la seconde, tout le monde monte. Les accès au puits ne s’ouvrent que lorsqu’il n’y a personne à moins de dix mètres de part et d’autre. Il n’y a aucun risque de collision si tout marche bien.

— Je n’ai absolument rien senti.

— Pourquoi auriez-vous senti quoi que ce soit ? Il n’y avait aucune accélération. Après le premier dixième de seconde, vous étiez à une vitesse constante et l’air dans vos parages immédiats descendait à la même vitesse que vous.

— Merveilleux.

— Absolument. Mais anti-économique. Et on ne semble pas faire beaucoup d’efforts pour accroître l’efficacité du système afin de le rendre commercialement rentable. On entend partout le même refrain : “ On ne peut pas le faire. Ce n’est pas possible. ” C’est pareil pour tout. » Hummin haussa les épaules, visiblement contrarié, puis annonça : « Mais nous voici à la station de taxi. Allons-y. »

<p id="_Toc249153154">10</p>

Au terminus de location de taxis aériens, Seldon essaya de se fondre dans le paysage, ce qu’il trouva difficile. Mais se fondre ostensiblement dans le paysage – déambuler discrètement, détourner le visage de tous les badauds qu’on croise pour examiner avec un intérêt soutenu l’un quelconque des véhicules – était sans aucun doute le meilleur moyen d’attirer l’attention. Il valait mieux jouer plutôt la normalité innocente.

Mais qu’est-ce que la normalité ? Il se sentait mal à l’aise dans ses habits. Ils n’avaient pas de poches, alors où mettre les mains ? Les deux sacoches pendues de chaque côté de sa ceinture le distrayaient en le cognant à chaque pas : il avait toujours l’impression d’avoir été bousculé par quelqu’un.

Il essaya d’examiner les femmes au passage. Elles n’avaient pas de sacoches, du moins pas suspendues en évidence, mais certaines portaient de petites pochettes carrées, parfois accrochées à la hanche par quelque dispositif indécelable. Pseudomagnétique, sans doute. Leurs vêtements ne mettaient pas spécialement en valeur leur silhouette, nota-t-il avec regret, et aucune n’arborait le moindre décolleté, même si certaines robes semblaient dessinées pour souligner les fesses.

En attendant, Hummin s’était affairé et, après avoir présenté les crédits nécessaires, il était revenu avec la plaquette de céramique supraconductrice permettant d’activer un aérotaxi déterminé.

« Montez, Seldon », dit-il en désignant un petit véhicule à deux places.

« Avez-vous dû signer quelque chose, Hummin ?

— Bien sûr que non. Ils me connaissent ici, et ne s’embarrassent pas de formalités.

— Qu’est-ce qu’ils peuvent penser ?

— Personne n’a rien demandé et je ne me suis pas attardé sur les explications. » Il inséra la plaquette et Seldon sentit une légère vibration quand l’aérotaxi prit vie.

« On va se diriger vers le D-7 », annonça Hummin, histoire de dire quelque chose.

Seldon ignorait ce qu’était le D-7, mais il supposait que ce devait être un itinéraire ou une route quelconque.

L’aérotaxi se fraya un chemin entre d’autres véhicules à effet de sol, gagna finalement une rampe lisse et prit de la vitesse. Puis il s’éleva avec une légère secousse.

Seldon, qui s’était retrouvé automatiquement attaché par un filet de sécurité, se sentit d’abord plaqué au fond de son siège puis poussé vers le haut, contre son harnais.

« Ça ne fait pas du tout le même effet que l’antigravité.

— Ce n’en est pas, expliqua Hummin. C’était un petit réacteur. Juste de quoi nous amener au niveau des tubes. » Une sorte de falaise apparut devant eux, ponctuée d’ouvertures de cavernes, un peu comme un damier. Hummin manœuvra pour gagner l’ouverture D-7, évitant les aérotaxis qui se dirigeaient vers d’autres tunnels.

« C’est qu’on pourrait s’écraser vite fait », remarqua Seldon en se raclant la gorge.

« Ce serait le cas si tout dépendait de mes sens et de mes réactions mais le pilotage est géré par un ordinateur et ce dernier peut me reprendre les commandes sans problème. De même pour les autres taxis… Et c’est parti. »

Ils se glissèrent dans le D-7 comme s’ils avaient été aspirés de l’intérieur ; la lumière vive de l’esplanade découverte, dehors, s’atténua pour prendre une teinte d’un jaune plus chaud.

Hummin relâcha les commandes et se cala contre le dossier. Il prit une profonde inspiration et dit : « Eh bien, voilà une première étape franchie avec succès. Nous aurions pu être interceptés à la station. Ici, nous sommes à peu près en sécurité. »

Les parois du tunnel défilaient rapidement. Ils progressaient sans heurt, presque sans bruit, hormis un ronronnement velouté, tandis que filait leur véhicule.

« A quelle vitesse allons-nous ? » demanda Seldon.

Hummin jeta un bref coup d’œil au tableau de bord. « Trois cent cinquante à l’heure.

— Propulsion magnétique ?

— Oui. Vous avez ça sur Hélicon, j’imagine.

— Oui. Une ligne. Je ne l’ai personnellement jamais empruntée, bien que j’en aie toujours eu le projet. Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de rapports entre les deux systèmes.

— Ça m’étonnerait en effet. Le sous-sol de Trantor est criblé de plusieurs milliers de kilomètres de tunnels tels que celui-ci, et dont certains s’insinuent jusque sous les hauts-fonds marins. C’est le principal moyen de transport à longue distance.

— Combien de temps nous faudra-t-il ?

— Pour atteindre notre première destination ? Un peu plus de cinq heures.

— Cinq heures ! » Seldon était consterné.

« Ne vous affolez pas. Nous passons à peu près toutes les vingt minutes devant des aires de repos où nous pouvons nous arrêter, quitter le tunnel, nous dégourdir les jambes, manger ou nous soulager. Bien sûr, j’aimerais autant que ce soit le moins souvent possible. »

Ils continuèrent leur route en silence. Au bout d’un moment, Seldon sursauta : un éclat de lumière apparut sur leur droite pendant quelques secondes et, l’espace d’un éclair, il crut distinguer deux aérotaxis.

« C’était l’aire de repos », dit Hummin en réponse à sa question non formulée.

« Vous êtes sûr que je serai en sécurité là où vous me conduisez ? s’enquit Seldon.

— Tout à fait, pour les mouvements à découvert des forces impériales. Évidemment, pour un agent isolé – espion ou tueur à gages –, il faut toujours être prudent. Je vous fournirai un garde du corps. »

Seldon se sentait mal à l’aise : « Un tueur à gages ? Vous êtes sérieux ? Auraient-ils vraiment l’intention de me tuer ?

— Je suis certain que Demerzel n’y tient pas. Je le soupçonne de vouloir vous utiliser plutôt que vous éliminer. Toutefois, d’autres ennemis peuvent surgir, ou bien il peut toujours se produire un enchaînement d’événements malheureux. Vous ne pouvez pas traverser l’existence comme un somnambule. »

Seldon hocha la tête et détourna le visage. Penser que, quarante-huit heures plus tôt, il n’était encore qu’un mathématicien exo insignifiant et virtuellement inconnu, ravi de passer le reste de son séjour sur Trantor à faire du tourisme et à contempler l’énormité de ce vaste monde avec ses yeux de provincial ! Et voilà que l’idée s’ancrait peu à peu en lui : il était un homme recherché, traqué par les forces impériales. L’énormité de la situation le saisit et il fut pris de frissons.

« Et vous, alors, dans cette histoire ?

— Eh bien, répondit Hummin, songeur, je suppose que je n’aurai pas droit à un traitement de faveur. Je pourrais bien finir le crâne ouvert ou la poitrine défoncée par quelque mystérieux agresseur qu’on ne retrouvera jamais. »

Hummin avait dit cela sans le moindre tressaillement, sans la moindre emphase, mais Seldon grimaça.

« Je pensais bien que vous deviez envisager un tel sort. Ça ne semble pas vous… tracasser outre mesure.

— Je suis un vieux Trantorien. Je connais la planète mieux que quiconque. Je connais bien des gens et beaucoup sont en dette envers moi. Je me plais à croire que je suis matois et pas facile à doubler. En bref, Seldon, je suis tout à fait certain de pouvoir me débrouiller.

— Je suis ravi de vous l’entendre dire et j’espère pour vous que cette confiance est justifiée, Hummin, mais je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi vous prenez tous ces risques. Que suis-je pour vous ? Pourquoi courir même le danger le plus infime pour quelqu’un qui vous est parfaitement étranger ? »

Hummin vérifia le tableau de bord, l’air préoccupé, puis se tourna vers Seldon et le fixa, le regard grave.

« Je veux vous présenter comme l’Empereur veut vous utiliser : pour vos pouvoirs de prédiction. »

Seldon ressentit une vive déception. Somme toute, la question n’était pas de le sauver. Il n’était que la proie impuissante que se disputaient deux prédateurs rivaux. « Je ne survivrai jamais à cette présentation au Congrès décennal, remarqua-t-il avec colère. J’ai ruiné ma vie.

— Non. Ne concluez pas trop vite, mathématicien. L’Empereur et son administration vous veulent pour une seule et unique raison : renforcer la sécurité de leur propre existence. Vos capacités les intéressent d’autant qu’ils pourront les utiliser pour sauvegarder l’autorité de l’Empereur, la préserver pour son jeune fils, et maintenir la situation, le statut et le pouvoir de ses fonctionnaires. Quant à moi, vos pouvoirs m’intéressent pour le bien de la Galaxie.

— Y a-t-il une différence ? » cracha Seldon, acide.

A quoi Hummin répondit avec un vigoureux froncement de sourcils : « Si vous ne voyez pas la différence, alors honte à vous ! Les hommes qui habitent la Galaxie y étaient avant l’actuel Empereur, avant la dynastie qu’il représente, avant l’Empire même. L’humanité est bien plus vieille que l’Empire. Peut-être même bien plus vieille que les vingt-cinq millions de mondes de la Galaxie. Des légendes parlent d’une époque où elle habitait une unique planète.

— Des légendes ! dit Seldon en haussant les épaules.

— Oui, des légendes, mais je ne vois pas pourquoi il n’aurait pu en être ainsi, il y a vingt mille ans ou plus. Je suppose que l’humanité n’est pas apparue d’un coup, tout entière, avec la maîtrise du voyage hyperspatial. Sûrement, il a dû exister une époque où les gens ne pouvaient pas voyager à des vitesses supraluminiques, où ils ont dû rester prisonniers d’un unique système planétaire. Et si nous regardons vers l’avenir, les hommes qui peuplent les mondes de la Galaxie continueront certainement d’exister bien après que vous et l’Empereur serez morts, après que toute sa lignée se sera éteinte, et après que les institutions même de l’Empire se seront dissoutes. Auquel cas il n’est guère important de se préoccuper outre mesure des individus, de l’Empereur et du jeune prince impérial. Il n’est guère important de se préoccuper même des mécanismes de l’Empire. Et les quadrillions de gens qui vivent dans la Galaxie ? Et eux, alors ?

— Les mondes et leurs habitants continueront d’exister, je suppose.

— Vous n’éprouvez pas le besoin d’explorer les conditions éventuelles dans lesquelles leur existence pourrait se poursuivre ?

— On peut supposer qu’ils vivront en gros comme maintenant.

— On peut le supposer. Mais pourrait-on le savoir, par cet art de la prédiction dont vous avez parlé ?

— La psychohistoire, comme je l’ai baptisée ? En théorie, oui.

— Et vous n’éprouvez pas le besoin de mettre cette théorie en pratique ?

— J’aimerais beaucoup, Hummin, mais le désir d’y parvenir n’engendre pas automatiquement la capacité de le faire. J’ai dit à l’Empereur que la psychohistoire ne pouvait pas être transformée en une technique opérationnelle et je suis forcé de vous répéter la même chose.

— Et vous n’avez même pas l’intention simplement d’essayer au moins de trouver cette technique ?

— Non, certainement pas, pas plus que je ne désirerais amasser une pile de galets de la taille de Trantor, les compter un par un, puis les ranger par masse décroissante. Je saurais que ce n’est pas réalisable en l’espace d’une vie et ne serais pas idiot au point de faire semblant d’essayer.

— Le feriez-vous si vous connaissiez la vérité sur l’état de l’humanité ?

— C’est une question qu’on ne peut pas poser. Qu’est-ce au juste que la vérité sur l’état de l’humanité ? Prétendez-vous la connaître ?

— Oui. Parfaitement. Et elle tient en trois mots. »

Hummin regarda de nouveau devant lui, contemplant brièvement le vide immuable du tunnel tandis qu’il se ruait sur leur machine, grandissait pour les engloutir et s’amenuisait en glissant derrière eux.

Alors il prononça ces trois mots, lugubre :

« L’Empire se meurt. »


6

<p>6</p>

Seldon leva les yeux. Un jeune homme se tenait devant lui, le considérant de toute sa hauteur, avec un mépris amusé. Près de lui se trouvait un autre jeune homme – un peu plus jeune, peut-être. Tous deux étaient imposants et paraissaient vigoureux.

Ils étaient vêtus à la dernière mode trantorienne, estima Seldon : couleurs vives et bariolées, larges ceintures à franges, chapeaux ronds à large bord et ruban rosé vif dont les deux bouts descendaient sur la nuque.

Aux yeux de Seldon, c’était amusant, et il sourit.

Le jeune homme devant lui aboya : « Qu’est-ce qu’il y a de drôle, tordu ? »

Seldon ignora le ton et répondit doucement : « Excusez mon sourire, je vous prie. Je savourais, simplement votre costume.

— Mon costume ? Et après ? Et toi, alors, tu t’es regardé ? C’est quoi, cet infâme déguisement ? « Il tendit la main et son doigt vint soulever le revers de la veste de Seldon – lourde, terne et sans grâce, songea ce dernier, comparée aux couleurs légères des vêtements de l’autre.

« J’ai peur que ce soient mes habits d’Exo. C’est tout ce que j’ai. »

Il ne put s’empêcher de remarquer que les quelques rares badauds assis dans le parc s’étaient levés et s’éloignaient. Comme s’ils s’attendaient à du grabuge et n’avaient pas l’intention de rester dans les parages. Seldon se demanda si son nouvel ami, Hummin, s’apprêtait à partir, lui aussi, mais il estima peu judicieux de détourner les yeux du jeune homme qui le provoquait. Il se cala un peu mieux sur son siège.

Le jeune homme demanda : « T’es un Exo ?

— Si fait. D’où ma mise.

— Si fait ? C’est quoi, ça ? Une expression de là-bas ?

— Ce que je voulais dire, c’est qu’effectivement, je viens d’ailleurs, c’est pour cela que mon costume vous paraît bizarre. Je suis en visite ici.

— De quelle planète ?

— Hélicon. »

Le jeune homme fronça les sourcils. « Jamais entendu parler.

— Ce n’est pas une bien grande planète.

— Pourquoi que t’y retournes pas ?

— J’en ai bien l’intention. Je pars demain.

— Plus tôt ! Tout de suite ! »

Le jeune homme regarda son partenaire. Seldon suivit le regard et aperçut Hummin. Il n’était donc pas parti ; en revanche, le parc était à présent désert, hormis lui, Hummin et ces deux jeunes.

« J’avais pensé consacrer ma journée au tourisme, reprit Seldon.

— Non. Pas question. Tu rentres tout de suite. »

Seldon sourit : « Désolé. Sûrement pas. »

Coup d’œil du jeune homme à son partenaire : « T’aimes bien ses fringues, Marbie ? »

Marbie parla pour la première fois : « Non. Écœurant. Ça me retourne l’estomac.

— On peut pas le laisser se balader et retourner l’estomac des gens, hein, Marbie ? C’est pas bon pour la santé publique.

— Non, non, pas question, Alem », répondit Marbie.

Sourire d’Alem. « Bien. T’as entendu ce qu’a dit Marbie ? »

Et c’est là que Hummin intervint : « Bon, écoutez, vous deux, Alem, Marbie, ou je ne sais quoi. Vous vous êtes bien amusés. Alors, si vous déguerpissiez, à présent ? »

Alem, qui s’était légèrement penché vers Seldon, se redressa et pivota : « Qui t’es, toi ?

— Ça ne vous regarde pas, fit Hummin, sèchement.

— T’es Trantorien ? demanda Alem.

— Ça ne vous regarde pas non plus. »

Alem plissa le front et remarqua : « T’es habillé comme un Trantorien. Tu nous intéresses pas, alors viens pas chercher des crosses.

— J’ai l’intention de rester. Cela signifie que nous sommes deux. Deux contre deux, ça n’a pas l’air d’être votre manière de vous battre. Alors, si vous partiez chercher du renfort ?

— Je crois franchement que vous auriez intérêt à vous retirer, Hummin, intervint Seldon. C’est aimable de votre part de chercher à me protéger, mais je ne veux pas que vous soyez blessé.

— Ce ne sont pas des individus dangereux, Seldon. Des petites frappes, des demi-sel.

— Des petites frappes ! » Le terme parut rendre Alem furieux, au point que Seldon jugea qu’il devait avoir un sens bien plus insultant sur Trantor que sur sa planète natale.

« Bon, Marbie, gronda Alem, toi tu t’occupes de l’autre putain de fils à sa môman pendant que moi je déshabille ce Seldon. C’est lui qu’on veut. Et maintenant… »

L’homme plaqua les mains sur les revers de sa veste pour le soulever. Seldon le repoussa, apparemment d’instinct, et sa chaise bascula en arrière. Il chercha à saisir les mains qui se tendaient vers lui, son pied décolla, et sa chaise roula sur le sol.

Alors Alem partit en vol plané en tournoyant par-dessus sa tête pour atterrir brutalement sur le dos.

Seldon pivota sur lui-même tandis que sa propre chaise finissait de basculer et se retrouva presque aussitôt debout, fixant Alem à ses pieds avant de se tourner, le visage sévère, vers Marbie.

Alem gisait, immobile, le visage déformé par la souffrance. Il se retrouvait avec deux méchantes foulures au pouce, une douleur atroce au bas-ventre et la colonne vertébrale en piteux état.

Derrière lui, Hummin avait enserré le cou de Marbie de son bras gauche, tandis que du droit il retournait le bras de Marbie. Celui-ci cherchait laborieusement son souffle, le visage écarlate. Un couteau, dont le petit laser incorporé scintillait, gisait au sol à côté d’eux.

Hummin relâcha légèrement sa prise et dit, avec une inquiétude sincère : « Vous l’avez salement amoché.

— J’en ai bien peur, reconnut Seldon. S’il était tombé un peu autrement, il se serait brisé le cou.

— Quel genre de mathématicien êtes-vous donc ?

— Un Héliconien. « Seldon se pencha pour récupérer le poignard et, l’ayant examiné, remarqua : « Dégoûtant… et meurtrier.

— Une arme ordinaire aurait pu faire le même travail sans l’aide d’une source d’énergie… Mais laissons repartir ces deux-là. Je doute qu’ils aient envie d’insister. »

Il relâcha Marbie qui se massa d’abord l’épaule puis le cou. Haletant toujours, il tourna vers les deux hommes un regard empli de haine.

« Vous auriez intérêt à déguerpir vite fait, tous les deux, fit sèchement Hummin. Ou sinon, nous serons obligés de porter plainte contre vous pour attaque à main armée et tentative d’homicide. Ce couteau pourra sûrement permettre de vous identifier. »

Seldon et Hummin regardèrent Marbie relever Alem tant bien que mal puis le soutenir pour l’aider à s’éloigner, boitillant, toujours plié en deux de douleur. Ils se retournèrent une fois ou deux mais Seldon et Hummin les fixaient toujours, impassibles.

Seldon tendit la main. « Comment pourrais-je vous remercier d’être venu à l’aide d’un Exo attaqué par deux malfrats ? Je doute que j’eusse été capable de les maîtriser tous les deux à moi seul. »

Hummin eut un geste méprisant. « Ils ne me faisaient pas peur. Ce n’étaient que deux petites gouapes fortes en gueule. Tout ce que j’ai eu à faire, c’est de leur mettre la main dessus – et vous de même, bien sûr.

— Plutôt meurtrière, votre poigne », observa Seldon, songeur.

Hummin haussa les épaules. « Et la vôtre… » Puis, sans changer de ton, il enchaîna : « Allons, venez, nous ferions mieux de partir. Nous perdons du temps.

— Pourquoi partir ? Vous avez peur qu’ils reviennent ?

— Ça ne risque pas. Mais certains de ces braves gens qui ont décampé tout à l’heure, tant ils étaient pressés de s’épargner la vue d’un spectacle désagréable, risquent d’avoir prévenu la police.

— A la bonne heure. Nous avons le nom de ces voyous. Et nous pouvons sans mal fournir leur signalement.

— Leur signalement ? Pourquoi la police en voudrait-elle ?

— Ils ont commis une agression…

— Ne soyez pas stupide. Nous n’avons pas une égratignure. Ils sont virtuellement bons pour l’hôpital, surtout Alem. C’est nous qui risquons d’être poursuivis.

— Mais c’est impossible. Ces gens ont été témoins du fait que…

— Personne ne sera appelé à témoigner. Seldon, mettez-vous bien ça dans la tête. Ces deux-là en avaient après vous – et vous seul. On leur avait dit que vous portiez des vêtements héliconiens et ils devaient avoir votre signalement. Peut-être même qu’on leur avait montré un hologramme. Je les soupçonne d’avoir été envoyés par ceux-là mêmes qui contrôlent la police ; ne perdons pas plus de temps. »

Et Hummin s’éloigna en hâte, agrippant Seldon par le bras. Seldon se rendit compte qu’il était dans l’impossibilité de se libérer et, avec l’impression d’être un enfant aux mains d’une nounou impétueuse, il le suivit.

Ils plongèrent dans une galerie et, avant que Seldon ait eu le temps de s’accoutumer à la pénombre, il entendit le crissement des freins d’un engin de surface.

« Les voilà, grommela Hummin. Plus vite, Seldon. » Ils bondirent sur un trottoir roulant et bientôt se perdirent dans la foule.


7

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Seldon avait tenté de persuader Hummin de le reconduire à sa chambre d’hôtel, mais ce dernier ne voulut rien entendre.

« Vous êtes fou ? murmura-t-il à mi-voix. Ils doivent vous y attendre.

— Mais toutes mes affaires m’y attendent aussi.

— Eh bien, elles attendront. »

Ils se retrouvèrent donc dans un petit studio d’une agréable unité d’habitations qui, pour Seldon, aurait pu se situer absolument n’importe où. Il parcourut du regard la pièce. La majeure partie de la surface était occupée par un bureau, une chaise, un lit et un terminal d’ordinateur. Rien n’était prévu pour cuisiner ou se laver ; Hummin avait toutefois indiqué une salle d’eau commune au bout du hall. Un homme en était sorti avant que Seldon ait passé la porte. Il avait jeté un bref regard curieux aux vêtements de Seldon plutôt qu’à celui qui les portait, puis avait détourné les yeux.

Seldon mentionna le fait à Hummin qui hocha la tête : « Mieux vaudrait qu’on se débarrasse de vos habits. Pas de veine qu’Hélicon soit à ce point démodée… »

Seldon s’impatienta : « Jusqu’à quel point tout cela est-il le fruit de votre imagination, Hummin ? Vous m’avez à moitié convaincu et malgré tout, ce pourrait être une simple forme de… de…

— C’est le mot “ paranoïa ” que vous cherchez ?

— Tout juste. Tout cela pourrait n’être qu’une construction paranoïaque.

— Réfléchissez un peu, voulez-vous ? Je ne peux pas en discuter de façon mathématique, mais vous avez vu l’Empereur. Ne le niez pas. Il voulait de vous quelque chose que vous ne lui avez pas fourni. Ne le niez pas non plus. Je soupçonne que ce qu’il désire, ce sont des détails sur l’avenir et que vous avez refusé de les lui donner. Peut-être Demerzel pense-t-il que vous faites semblant de ne pas les posséder – en les gardant par-devers vous en attendant que les prix montent ou bien en les réservant à un autre enchérisseur. Qui sait ? Je vous ai dit que, si Demerzel veut vous récupérer, il vous retrouvera, où que vous soyez. Je vous l’ai dit avant même que ces deux têtes brûlées fassent leur apparition. Je suis journaliste et Trantorien. Je sais comment ça se passe. A un moment, Alem a dit : « C’est lui qu’on veut. » Vous vous souvenez ?

— Il se trouve que oui.

— Pour lui, je n’étais que l’autre “ putain de fils à sa môman ”, à tenir en respect pendant qu’il s’occupait sérieusement de vous régler votre compte. »

Hummin s’assit sur la chaise et désigna le lit. « Étendez-vous, Seldon. Mettez-vous à l’aise. Le commanditaire de ces deux malfrats, quel qu’il soit (pour moi, ce doit être Demerzel), risque de nous en envoyer d’autres, et il va falloir vous débarrasser de ces vêtements. J’ai l’impression que, dans le secteur, tout Héliconien surpris en costume local risque d’avoir des ennuis tant qu’il n’aura pu prouver qu’il n’est pas vous.

— Oh. Allons donc…

— Je ne plaisante pas. Vous allez devoir retirer ces vêtements et il va falloir qu’on les atomise – si nous parvenons assez près d’une unité d’enlèvement sans nous faire remarquer. Mais d’abord, tâchons de vous trouver une garde-robe trantorienne. Vous êtes plus petit que moi… Il va falloir que j’en tienne compte. Tant pis si les habits ne vous vont pas parfaitement… »

Seldon hocha la tête. « Je n’ai pas les crédits pour les payer. Je n’ai rien sur moi. Le peu dont je dispose – et ça ne fait pas beaucoup – se trouve dans mon coffre à l’hôtel.

— On s’inquiétera de ça plus tard. Vous allez devoir rester ici une heure ou deux, le temps que j’aille chercher les vêtements nécessaires. »

Seldon ouvrit les mains et poussa un soupir résigné. « Très bien. Si c’est si important que ça, je vais rester.

— Vous n’allez pas tenter de regagner votre hôtel ? Parole d’honneur ?

— Ma parole de mathématicien. Mais je suis gêné par toute la peine que vous prenez pour moi. Et ces dépenses… Après tout, malgré tous ces discours sur Demerzel, ces deux individus n’étaient pas vraiment prêts à me faire un mauvais sort ou à m’enlever. On m’a simplement menacé de me déshabiller…

— Pas uniquement. Ils s’apprêtaient aussi à vous raccompagner à l’astroport et à vous fourrer dans la première hypernef pour Hélicon.

— C’était une menace en l’air – pas à prendre au sérieux.

— Et pourquoi pas ?

— Je rentre à Hélicon. Je le leur ai dit. Je rentre demain.

— Et vous escomptez toujours le faire ? demanda Hummin.

— Certainement. Pourquoi pas ?

— Il y a quantité de raisons. »

Seldon éclata soudain. « Allons, Hummin. Je ne peux plus continuer à jouer ce jeu. J’en ai terminé ici et je veux retourner chez moi. Mon billet est resté dans ma chambre à l’hôtel. Sinon, j’aurais essayé de l’échanger contre un départ aujourd’hui. Parfaitement.

— Vous ne pouvez pas retourner à Hélicon. »

Seldon rougit. « Pourquoi ? Est-ce qu’on m’y attendrait aussi ? »

Hummin hocha la tête. « Ne vous emballez pas, Seldon. Ils pourraient très bien vous y attendre aussi. Mais écoutez-moi plutôt : retournez à Hélicon et vous vous livrez quasiment à Demerzel. Hélicon est un territoire impérial fidèle et sûr. Hélicon s’est-elle déjà rebellée, a-t-elle un jour rallié le camp d’un adversaire de l’Empire ?

— Non, jamais… et pour de bonnes raisons. Hélicon est entourée de mondes plus importants. Sa sécurité repose sur la paix impériale.

— Tout juste ! Les forces impériales sur Hélicon peuvent par conséquent compter sur l’entière coopération du gouvernement local. Vous seriez sous surveillance en permanence. Quand il voudrait, Demerzel pourrait vous mettre la main dessus. Et, hormis le fait que je vous ai maintenant prévenu, vous n’en auriez pas eu connaissance et auriez continué à travailler à découvert, empli d’une fallacieuse impression de sécurité.

— C’est ridicule. S’il me voulait sur Hélicon, pourquoi simplement ne pas me laisser tranquille ? J’y retournais demain. Pourquoi envoyer ces deux voyous juste pour accélérer la chose de quelques heures en risquant d’éveiller mes soupçons ?

— Pourquoi imaginerait-il que vous auriez des soupçons ? Il ne savait pas que je serais avec vous, à vous immerger dans ce que vous baptisez ma paranoïa.

— Sans parler d’éveiller mes soupçons, pourquoi prendre toute cette peine pour avancer mon départ de quelques heures ?

— Peut-être parce qu’il craint de vous voir changer d’avis.

— Et pour aller où, sinon chez moi ? S’il peut me récupérer sur Hélicon, il pourra me récupérer n’importe où. Il pourrait me récupérer sur… Anacréon, facilement à dix mille parsecs de là – si l’envie me prenait de m’y rendre. Qu’est-ce que la distance pour un vaisseau hyperspatial ? Même si je trouvais un monde moins soumis qu’Hélicon aux forces impériales, y en a-t-il un seul en rébellion ouverte ? L’Empire est en paix. Même si certains n’ont jamais digéré les injustices passées, pas un ne va défier les forces armées de l’Empereur pour me protéger. Qui plus est, nulle part ailleurs que sur Hélicon je n’aurai la garantie de ma citoyenneté locale pour me protéger des entreprises impériales. »

Hummin écouta patiemment, hochant légèrement la tête, mais l’air toujours aussi grave et impassible. Puis il répondit : « Vous avez raison jusque-là, mais il reste un monde qui n’est pas vraiment contrôlé par l’Empereur. Et c’est là, je crois, ce qui doit perturber Demerzel. »

Seldon réfléchit un instant, récapitulant les récents événements historiques et se trouvant incapable de citer un monde sur lequel les forces impériales seraient impuissantes. « Lequel ? demanda-t-il finalement.

— Vous êtes dessus, et c’est bien ce qui rend l’affaire si dangereuse aux yeux de Demerzel, j’imagine. Il n’est pas aussi pressé de vous voir regagner Hélicon que de vous faire quitter Trantor avant que vous ne vous avisiez – quelle qu’en soit la raison, même si ce n’est que caprice touristique – de rester ici. »

Les deux hommes restèrent silencieux jusqu’à ce que Seldon lance finalement, sardonique : « Trantor ! Capitale de l’Empire, port d’attache de la flotte sur une station spatiale en orbite autour d’elle, avec les meilleures unités de l’armée basées ici. Si vous croyez que Trantor est le refuge suprême, alors vous progressez de la paranoïa au franc délire !

— Non ! Vous venez d’un monde extérieur, Seldon. Vous ne connaissez pas Trantor. Elle a quarante milliards d’habitants et rares sont les planètes qui aient seulement le dixième de cette population. Sa complexité technologique et culturelle est inimaginable. Nous sommes en ce moment même dans le secteur impérial – l’endroit de la Galaxie qui a le plus haut niveau de vie, exclusivement habité par des fonctionnaires impériaux. Mais le reste de la planète comprend plus de huit cents autres secteurs, certains avec des subcultures totalement différentes de celle que nous connaissons ici, et pour la plupart intouchables par les forces impériales.

— Pourquoi intouchables ?

— L’Empire ne peut pas sérieusement user de la force contre Trantor. Agir ainsi risquerait de mettre en péril l’équilibre précaire de la technologie dont dépend l’ensemble de la planète. Les relations sont si étroites qu’en rompant la moindre interconnexion l’on paralyserait l’ensemble. Croyez-moi, Seldon, nous autres sur Trantor, nous sommes aux premières loges pour observer ce qui arrive lorsqu’un tremblement de terre n’est pas amorti, lorsqu’une éruption volcanique n’est pas purgée à temps, lorsqu’une tempête n’est pas désamorcée, ou simplement quand une erreur humaine n’est pas détectée assez tôt. La planète chancelle et tous les efforts doivent être mis en œuvre pour rétablir aussitôt l’équilibre.

— Je n’ai jamais entendu parler de ce genre de choses. »

L’esquisse d’un sourire fugace parcourut les traits de Hummin. « Bien sûr que non. Vous voulez que l’Empire clame partout la faiblesse qui lui ronge le cœur ? Toutefois, étant journaliste, je sais ce qui se passe, même quand les mondes extérieurs l’ignorent, même quand une grande partie de Trantor l’ignore, et même quand la pression impériale a tout intérêt à dissimuler les événements. Croyez-moi ! L’Empereur sait – Eto Demerzel sait –, même si vous ne le savez pas, que perturber Trantor peut détruire l’Empire.

— Alors, vous suggérez que je reste sur Trantor pour cette raison ?

— Oui. Je peux vous conduire à un endroit sur Trantor où vous serez absolument à l’abri de Demerzel. Vous n’aurez pas à changer de nom, vous serez en mesure d’opérer entièrement à découvert et vous serez intouchable. C’est pour cela qu’il voulait vous faire déguerpir au plus vite et, n’eût été le caprice du destin qui nous a réunis – et votre surprenante capacité à vous défendre –, il aurait réussi.

— Mais combien de temps devrai-je rester sur Trantor ?

— Aussi longtemps que l’exigera votre sécurité, Seldon. Le restant de votre vie, peut-être.


8

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Hari Seldon observa son portrait holographique affiché par le projecteur de Hummin. C’était plus pratique et spectaculaire qu’avec un miroir. En fait, on aurait cru que son double était présent dans la pièce.

Seldon étudia la manche de sa tunique neuve. Par habitude héliconienne, il aurait préféré des couleurs moins vibrantes, mais, quoi qu’il en soit, il était reconnaissant à Hummin d’avoir choisi des teintes plus douces que celles qui étaient en usage ici. (Il songea à la mise qu’arboraient ses deux agresseurs et frémit intérieurement.)

« Et je suppose que je dois porter ce chapeau ?

— Dans le secteur impérial, oui. Aller tête nue trahit un manque de savoir-vivre. Ailleurs, les usages sont différents. »

Seldon soupira. Le couvre-chef était fait d’un matériau souple qui moulait son crâne. Le bord, tout autour, était à peine plus étroit que celui du chapeau porté par ses agresseurs. Seldon se consola en notant que, lorsqu’il le portait, le bord s’incurvait assez gracieusement.

« Il n’y a pas de bride sous le menton ?

— Bien sûr que non. Ça, c’est bon pour les jeunes bringues.

— Les jeunes quoi ?

— Les jeunes bringues. Une bringue, c’est une personne qui s’habille de manière provocante. Je suis sûr que vous avez ce genre d’individus sur Hélicon. »

Seldon renifla. « On en a qui portent les cheveux jusqu’aux épaules d’un côté et se rasent l’autre côté du crâne. » Ce souvenir le fit rire.

Hummin eut un léger rictus. « J’imagine que ce doit être d’une laideur peu commune.

— Pire que ça. Il y a les chevelus de gauche et les chevelus de droite, et chaque clan trouve l’autre parfaitement repoussant. Ils s’affrontent souvent dans des rixes.

— Dans ce cas, je pense que vous pouvez supporter le chapeau, surtout sans bride.

— Je suppose que je m’y habituerai.

— Il attirera quelque peu l’attention. Déjà, ses couleurs ternes feront croire que vous êtes en deuil. En outre, il ne vous va pas tout à fait. Et enfin, vous n’êtes manifestement pas à l’aise en le portant. Toutefois, nous ne resterons pas longtemps dans le secteur impérial… Vous vous êtes assez regardé ? » Et l’hologramme s’éteignit.

« Vous en avez eu pour combien ?

— Quelle différence ?

— Ça m’ennuie d’être votre débiteur.

— Ne vous tracassez pas pour ça. C’est ma décision. Mais nous avons suffisamment traîné ici. Ils auront eu mon signalement, j’en suis certain. Ils vont me repérer et débarquer ici.

— En ce cas, dit Seldon, les crédits que vous dépensez sont une question mineure. Vous vous exposez à cause de moi. Vous courez vous-même un danger !

— Je le sais bien. Mais c’est mon libre choix et je suis assez grand pour prendre mes responsabilités.

— Mais pourquoi ?

— Nous discuterons du fond de la question plus tard… Au fait, j’ai atomisé vos vêtements et je ne pense pas qu’on m’ait vu. Il y a eu une bouffée d’énergie, bien sûr, et ça aura été enregistré. A partir de là, quelqu’un pourrait déduire ce qui s’est passé – il est difficile de dissimuler tous ses actes quand il y a un fouineur aux yeux et à l’esprit un peu vifs. Malgré tout, espérons que nous serons en sécurité loin d’ici quand ils additionneront deux et deux.


9

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Ils parcoururent des coursives où régnait une douce lumière jaune. L’œil aux aguets, Hummin prenait soin de conformer leur pas au rythme de la foule environnante, sans dépasser les gens ni se faire doubler par eux.

Tout en marchant, il entretenait régulièrement la conversation sur des sujets anodins.

Seldon, énervé et incapable de faire de même, remarqua : « On dirait qu’on marche beaucoup, ici. Je vois des files interminables dans les deux sens ainsi qu’aux carrefours.

— Pourquoi pas ? La marche est encore le meilleur moyen de locomotion sur une courte distance. C’est le plus pratique, le moins cher, le meilleur pour la santé. Les innombrables années de progrès techniques n’y ont rien changé – êtes-vous acrophobe, Seldon ? »

Seldon regarda, par-dessus la rambarde à sa droite, la profonde déclivité qui séparait les deux files de circulation – chacune dans un sens, entre les croisements régulièrement espacés. Il frémit légèrement. « Si vous parlez de la peur de l’altitude, pas en temps normal. Malgré tout, j’aime mieux ne pas regarder en bas. A quelle hauteur sommes-nous ?

— Quarante ou cinquante étages, à cet endroit, je pense. C’est assez fréquent dans le secteur impérial et dans quelques autres régions fortement développées. Partout ailleurs, on marche quasiment à ce qu’on pourrait considérer comme le niveau du sol.

— J’imagine que cela doit encourager les tentatives de suicide.

— Pas tant que ça. Il y a des méthodes bien plus simples. Par ailleurs, le suicide est parfaitement admis sur Trantor. Chacun peut mettre un terme à son existence par divers moyens reconnus dans des centres créés à cette fin – si l’on accepte auparavant de se soumettre à quelques séances de psychothérapie. Toujours est-il qu’il y a bien quelques accidents, mais ce n’est pas pour cela que je vous demandais si vous étiez acrophobe. Nous nous dirigeons vers une station de taxi où je suis connu comme journaliste. Je leur ai rendu quelques services à l’occasion et, de temps en temps, on me renvoie l’ascenseur. On oubliera de m’enregistrer et on ne remarquera pas que je suis accompagné. Bien sûr, il faudra que je verse un supplément et, là encore, si les sbires de Demerzel insistent un peu trop, ils seront bien obligés de dire la vérité et de mettre ça sur le compte d’une négligence de gestion, mais ça peut prendre un temps considérable.

— Où intervient l’acrophobie, là-dedans ?

— Eh bien, nous pouvons arriver à destination bien plus vite en prenant un ascenseur gravifique. Il n’y a pas beaucoup de gens qui l’utilisent et je dois vous avouer que l’idée ne m’enthousiasme pas outre mesure, mais si vous pensez être capable de le supporter, ça vaudrait mieux.

— Qu’est-ce qu’un ascenseur gravifique ?

— C’est un dispositif encore expérimental. Le temps viendra peut-être où l’on en trouvera partout sur Trantor, à condition qu’il devienne psychologiquement acceptable pour un nombre de personnes assez grand. Alors, il se répandra peut-être également sur d’autres planètes. C’est une cage d’ascenseur sans cabine, pour ainsi dire. On avance simplement dans le vide et l’on descend – ou l’on monte – lentement, sous l’influence de l’antigravité. C’est à peu près la seule application de l’antigravité qu’on ait réalisée à ce jour, essentiellement parce que c’est la plus simple à mettre en œuvre.

— Que se passe-t-il s’il y a une coupure pendant le transit ?

— Exactement ce que vous imaginez. C’est la chute, et, à moins d’être relativement bas, la mort. A ma connaissance, ça ne s’est encore jamais produit et, croyez-moi, si tel avait été le cas, je l’aurais su. On n’aurait peut-être pas voulu divulguer la chose pour des raisons de sécurité – c’est toujours le prétexte invoqué pour dissimuler les mauvaises nouvelles – mais moi, je l’aurais su… C’est droit devant. Si vous ne vous sentez pas de taille, on ne le prendra pas, mais les corridors sont lents et lassants et beaucoup de gens finissent par y attraper mal au cœur. »

Hummin tourna à un croisement pour gagner une vaste corniche en contrebas où attendait une file d’hommes et de femmes, un ou deux avec des enfants.

« Je n’en avais absolument pas entendu parler chez nous, dit Seldon à mi-voix. Bien sûr, nos médias sont terriblement provinciaux mais quand même, on peut penser qu’ils auraient au moins évoqué l’existence de ce genre de chose.

— Le dispositif est strictement expérimental et confiné au secteur impérial. Il utilise plus d’énergie qu’il n’en vaut la peine, si bien que le gouvernement n’est pas vraiment pressé de lui donner de la publicité. Le vieil Empereur, Stanel VI, le prédécesseur de Cléon, qui a surpris tout le monde en mourant dans son lit, avait tenu à ce qu’il soit installé en plusieurs endroits. Il voulait voir son nom associé à l’antigravité, dit-on, parce qu’il s’inquiétait de sa place dans l’histoire, comme c’est souvent le cas des vieillards sans grandes réussites personnelles. Comme je vous le disais, la technique se diversifiera peut-être, mais d’un autre côté il est fort possible qu’elle ne débouche sur rien de plus convaincant que cet ascenseur gravifique.

— Quel autre débouché espèrent-ils ? s’enquit Seldon.

— La navigation spatiale par antigravité. Cela, toutefois, requerra quantité de percées technologiques et la majorité des physiciens, à ma connaissance, sont fermement convaincus que c’est hors de question. Mais les mêmes physiciens estimaient déjà que même l’ascenseur gravifique était hors de question. »

La file devant eux diminuait rapidement et bientôt Seldon se retrouva, en compagnie de Hummin, près du rebord de la plate-forme, avec un gouffre béant à ses pieds. L’air devant lui miroitait vaguement. Machinalement, il étendit la main et sentit un léger choc. C’était indolore mais il retira vivement le bras.

Hummin grommela : « Précaution élémentaire pour éviter qu’un imprudent fasse le saut avant d’avoir activé les commandes. » Il pressa quelques chiffres sur le tableau de contrôle et le miroitement s’évanouit.

Seldon lorgna par-dessus bord, vers les tréfonds du puits.

« Vous seriez peut-être plus à l’aise si vous me donniez le bras et si vous fermiez les yeux. Ça ne prendra pas plus de quelques secondes. »

A vrai dire, Hummin ne lui laissa pas le choix : il le prit par le bras et, cette fois encore, pas question de lui faire lâcher prise. Hummin avança dans le vide et Seldon (qui, à sa grande honte, s’entendit pousser un petit couinement) suivit de mauvaise grâce en titubant.

Il ferma hermétiquement les yeux et ne ressentit aucune impression de chute, aucune sensation de courant d’air. Quelques secondes passèrent et il se sentit tiré en avant. Il trébucha légèrement, reprit son équilibre et se retrouva sur la terre ferme.

Il rouvrit les yeux : « On a réussi ?

— Nous ne sommes pas morts », répondit sèchement Hummin avant de s’éloigner, sa poigne ferme forçant Seldon à le suivre.

« Je veux dire, sommes-nous parvenus au bon niveau ?

— Bien entendu.

— Que nous serait-il arrivé si pendant notre descente quelqu’un d’autre avait été en train de monter ?

— Il y a deux files séparées : dans la première, tout le monde descend à la même vitesse ; dans la seconde, tout le monde monte. Les accès au puits ne s’ouvrent que lorsqu’il n’y a personne à moins de dix mètres de part et d’autre. Il n’y a aucun risque de collision si tout marche bien.

— Je n’ai absolument rien senti.

— Pourquoi auriez-vous senti quoi que ce soit ? Il n’y avait aucune accélération. Après le premier dixième de seconde, vous étiez à une vitesse constante et l’air dans vos parages immédiats descendait à la même vitesse que vous.

— Merveilleux.

— Absolument. Mais anti-économique. Et on ne semble pas faire beaucoup d’efforts pour accroître l’efficacité du système afin de le rendre commercialement rentable. On entend partout le même refrain : “ On ne peut pas le faire. Ce n’est pas possible. ” C’est pareil pour tout. » Hummin haussa les épaules, visiblement contrarié, puis annonça : « Mais nous voici à la station de taxi. Allons-y. »


10

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Au terminus de location de taxis aériens, Seldon essaya de se fondre dans le paysage, ce qu’il trouva difficile. Mais se fondre ostensiblement dans le paysage – déambuler discrètement, détourner le visage de tous les badauds qu’on croise pour examiner avec un intérêt soutenu l’un quelconque des véhicules – était sans aucun doute le meilleur moyen d’attirer l’attention. Il valait mieux jouer plutôt la normalité innocente.

Mais qu’est-ce que la normalité ? Il se sentait mal à l’aise dans ses habits. Ils n’avaient pas de poches, alors où mettre les mains ? Les deux sacoches pendues de chaque côté de sa ceinture le distrayaient en le cognant à chaque pas : il avait toujours l’impression d’avoir été bousculé par quelqu’un.

Il essaya d’examiner les femmes au passage. Elles n’avaient pas de sacoches, du moins pas suspendues en évidence, mais certaines portaient de petites pochettes carrées, parfois accrochées à la hanche par quelque dispositif indécelable. Pseudomagnétique, sans doute. Leurs vêtements ne mettaient pas spécialement en valeur leur silhouette, nota-t-il avec regret, et aucune n’arborait le moindre décolleté, même si certaines robes semblaient dessinées pour souligner les fesses.

En attendant, Hummin s’était affairé et, après avoir présenté les crédits nécessaires, il était revenu avec la plaquette de céramique supraconductrice permettant d’activer un aérotaxi déterminé.

« Montez, Seldon », dit-il en désignant un petit véhicule à deux places.

« Avez-vous dû signer quelque chose, Hummin ?

— Bien sûr que non. Ils me connaissent ici, et ne s’embarrassent pas de formalités.

— Qu’est-ce qu’ils peuvent penser ?

— Personne n’a rien demandé et je ne me suis pas attardé sur les explications. » Il inséra la plaquette et Seldon sentit une légère vibration quand l’aérotaxi prit vie.

« On va se diriger vers le D-7 », annonça Hummin, histoire de dire quelque chose.

Seldon ignorait ce qu’était le D-7, mais il supposait que ce devait être un itinéraire ou une route quelconque.

L’aérotaxi se fraya un chemin entre d’autres véhicules à effet de sol, gagna finalement une rampe lisse et prit de la vitesse. Puis il s’éleva avec une légère secousse.

Seldon, qui s’était retrouvé automatiquement attaché par un filet de sécurité, se sentit d’abord plaqué au fond de son siège puis poussé vers le haut, contre son harnais.

« Ça ne fait pas du tout le même effet que l’antigravité.

— Ce n’en est pas, expliqua Hummin. C’était un petit réacteur. Juste de quoi nous amener au niveau des tubes. » Une sorte de falaise apparut devant eux, ponctuée d’ouvertures de cavernes, un peu comme un damier. Hummin manœuvra pour gagner l’ouverture D-7, évitant les aérotaxis qui se dirigeaient vers d’autres tunnels.

« C’est qu’on pourrait s’écraser vite fait », remarqua Seldon en se raclant la gorge.

« Ce serait le cas si tout dépendait de mes sens et de mes réactions mais le pilotage est géré par un ordinateur et ce dernier peut me reprendre les commandes sans problème. De même pour les autres taxis… Et c’est parti. »

Ils se glissèrent dans le D-7 comme s’ils avaient été aspirés de l’intérieur ; la lumière vive de l’esplanade découverte, dehors, s’atténua pour prendre une teinte d’un jaune plus chaud.

Hummin relâcha les commandes et se cala contre le dossier. Il prit une profonde inspiration et dit : « Eh bien, voilà une première étape franchie avec succès. Nous aurions pu être interceptés à la station. Ici, nous sommes à peu près en sécurité. »

Les parois du tunnel défilaient rapidement. Ils progressaient sans heurt, presque sans bruit, hormis un ronronnement velouté, tandis que filait leur véhicule.

« A quelle vitesse allons-nous ? » demanda Seldon.

Hummin jeta un bref coup d’œil au tableau de bord. « Trois cent cinquante à l’heure.

— Propulsion magnétique ?

— Oui. Vous avez ça sur Hélicon, j’imagine.

— Oui. Une ligne. Je ne l’ai personnellement jamais empruntée, bien que j’en aie toujours eu le projet. Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de rapports entre les deux systèmes.

— Ça m’étonnerait en effet. Le sous-sol de Trantor est criblé de plusieurs milliers de kilomètres de tunnels tels que celui-ci, et dont certains s’insinuent jusque sous les hauts-fonds marins. C’est le principal moyen de transport à longue distance.

— Combien de temps nous faudra-t-il ?

— Pour atteindre notre première destination ? Un peu plus de cinq heures.

— Cinq heures ! » Seldon était consterné.

« Ne vous affolez pas. Nous passons à peu près toutes les vingt minutes devant des aires de repos où nous pouvons nous arrêter, quitter le tunnel, nous dégourdir les jambes, manger ou nous soulager. Bien sûr, j’aimerais autant que ce soit le moins souvent possible. »

Ils continuèrent leur route en silence. Au bout d’un moment, Seldon sursauta : un éclat de lumière apparut sur leur droite pendant quelques secondes et, l’espace d’un éclair, il crut distinguer deux aérotaxis.

« C’était l’aire de repos », dit Hummin en réponse à sa question non formulée.

« Vous êtes sûr que je serai en sécurité là où vous me conduisez ? s’enquit Seldon.

— Tout à fait, pour les mouvements à découvert des forces impériales. Évidemment, pour un agent isolé – espion ou tueur à gages –, il faut toujours être prudent. Je vous fournirai un garde du corps. »

Seldon se sentait mal à l’aise : « Un tueur à gages ? Vous êtes sérieux ? Auraient-ils vraiment l’intention de me tuer ?

— Je suis certain que Demerzel n’y tient pas. Je le soupçonne de vouloir vous utiliser plutôt que vous éliminer. Toutefois, d’autres ennemis peuvent surgir, ou bien il peut toujours se produire un enchaînement d’événements malheureux. Vous ne pouvez pas traverser l’existence comme un somnambule. »

Seldon hocha la tête et détourna le visage. Penser que, quarante-huit heures plus tôt, il n’était encore qu’un mathématicien exo insignifiant et virtuellement inconnu, ravi de passer le reste de son séjour sur Trantor à faire du tourisme et à contempler l’énormité de ce vaste monde avec ses yeux de provincial ! Et voilà que l’idée s’ancrait peu à peu en lui : il était un homme recherché, traqué par les forces impériales. L’énormité de la situation le saisit et il fut pris de frissons.

« Et vous, alors, dans cette histoire ?

— Eh bien, répondit Hummin, songeur, je suppose que je n’aurai pas droit à un traitement de faveur. Je pourrais bien finir le crâne ouvert ou la poitrine défoncée par quelque mystérieux agresseur qu’on ne retrouvera jamais. »

Hummin avait dit cela sans le moindre tressaillement, sans la moindre emphase, mais Seldon grimaça.

« Je pensais bien que vous deviez envisager un tel sort. Ça ne semble pas vous… tracasser outre mesure.

— Je suis un vieux Trantorien. Je connais la planète mieux que quiconque. Je connais bien des gens et beaucoup sont en dette envers moi. Je me plais à croire que je suis matois et pas facile à doubler. En bref, Seldon, je suis tout à fait certain de pouvoir me débrouiller.

— Je suis ravi de vous l’entendre dire et j’espère pour vous que cette confiance est justifiée, Hummin, mais je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi vous prenez tous ces risques. Que suis-je pour vous ? Pourquoi courir même le danger le plus infime pour quelqu’un qui vous est parfaitement étranger ? »

Hummin vérifia le tableau de bord, l’air préoccupé, puis se tourna vers Seldon et le fixa, le regard grave.

« Je veux vous présenter comme l’Empereur veut vous utiliser : pour vos pouvoirs de prédiction. »

Seldon ressentit une vive déception. Somme toute, la question n’était pas de le sauver. Il n’était que la proie impuissante que se disputaient deux prédateurs rivaux. « Je ne survivrai jamais à cette présentation au Congrès décennal, remarqua-t-il avec colère. J’ai ruiné ma vie.

— Non. Ne concluez pas trop vite, mathématicien. L’Empereur et son administration vous veulent pour une seule et unique raison : renforcer la sécurité de leur propre existence. Vos capacités les intéressent d’autant qu’ils pourront les utiliser pour sauvegarder l’autorité de l’Empereur, la préserver pour son jeune fils, et maintenir la situation, le statut et le pouvoir de ses fonctionnaires. Quant à moi, vos pouvoirs m’intéressent pour le bien de la Galaxie.

— Y a-t-il une différence ? » cracha Seldon, acide.

A quoi Hummin répondit avec un vigoureux froncement de sourcils : « Si vous ne voyez pas la différence, alors honte à vous ! Les hommes qui habitent la Galaxie y étaient avant l’actuel Empereur, avant la dynastie qu’il représente, avant l’Empire même. L’humanité est bien plus vieille que l’Empire. Peut-être même bien plus vieille que les vingt-cinq millions de mondes de la Galaxie. Des légendes parlent d’une époque où elle habitait une unique planète.

— Des légendes ! dit Seldon en haussant les épaules.

— Oui, des légendes, mais je ne vois pas pourquoi il n’aurait pu en être ainsi, il y a vingt mille ans ou plus. Je suppose que l’humanité n’est pas apparue d’un coup, tout entière, avec la maîtrise du voyage hyperspatial. Sûrement, il a dû exister une époque où les gens ne pouvaient pas voyager à des vitesses supraluminiques, où ils ont dû rester prisonniers d’un unique système planétaire. Et si nous regardons vers l’avenir, les hommes qui peuplent les mondes de la Galaxie continueront certainement d’exister bien après que vous et l’Empereur serez morts, après que toute sa lignée se sera éteinte, et après que les institutions même de l’Empire se seront dissoutes. Auquel cas il n’est guère important de se préoccuper outre mesure des individus, de l’Empereur et du jeune prince impérial. Il n’est guère important de se préoccuper même des mécanismes de l’Empire. Et les quadrillions de gens qui vivent dans la Galaxie ? Et eux, alors ?

— Les mondes et leurs habitants continueront d’exister, je suppose.

— Vous n’éprouvez pas le besoin d’explorer les conditions éventuelles dans lesquelles leur existence pourrait se poursuivre ?

— On peut supposer qu’ils vivront en gros comme maintenant.

— On peut le supposer. Mais pourrait-on le savoir, par cet art de la prédiction dont vous avez parlé ?

— La psychohistoire, comme je l’ai baptisée ? En théorie, oui.

— Et vous n’éprouvez pas le besoin de mettre cette théorie en pratique ?

— J’aimerais beaucoup, Hummin, mais le désir d’y parvenir n’engendre pas automatiquement la capacité de le faire. J’ai dit à l’Empereur que la psychohistoire ne pouvait pas être transformée en une technique opérationnelle et je suis forcé de vous répéter la même chose.

— Et vous n’avez même pas l’intention simplement d’essayer au moins de trouver cette technique ?

— Non, certainement pas, pas plus que je ne désirerais amasser une pile de galets de la taille de Trantor, les compter un par un, puis les ranger par masse décroissante. Je saurais que ce n’est pas réalisable en l’espace d’une vie et ne serais pas idiot au point de faire semblant d’essayer.

— Le feriez-vous si vous connaissiez la vérité sur l’état de l’humanité ?

— C’est une question qu’on ne peut pas poser. Qu’est-ce au juste que la vérité sur l’état de l’humanité ? Prétendez-vous la connaître ?

— Oui. Parfaitement. Et elle tient en trois mots. »

Hummin regarda de nouveau devant lui, contemplant brièvement le vide immuable du tunnel tandis qu’il se ruait sur leur machine, grandissait pour les engloutir et s’amenuisait en glissant derrière eux.

Alors il prononça ces trois mots, lugubre :

« L’Empire se meurt. »


Université

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<p>Université</p>

UNIVERSITÉ DE STREELING.— … Établissement d’enseignement supérieur dans le secteur de Streeling de l’antique Trantor… Malgré sa renommée dans les domaines littéraires et scientifiques, ce n’est pas pour cette raison que le souvenir de l’Université hante encore la conscience contemporaine. Sans doute les savants qui ont fréquenté cet établissement pendant des générations auraient-ils été bien surpris si on leur avait appris que dans l’avenir, l’Université de Streeling serait connue surtout parce qu’un certain Hari Seldon, durant la période de la Fuite, y avait résidé momentanément.

ENCYCLOPAEDIA GALACTICA
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Hari Seldon garda quelques instants un silence gêné, après cette froide déclaration de Hummin. Il se ratatina sur lui-même, soudain conscient de ses propres déficiences.

Il avait inventé une science nouvelle : la psychohistoire. Il avait étendu les lois des probabilités d’une manière très subtile afin de prendre en compte des incertitudes et complexités nouvelles, et il avait abouti à d’élégantes équations aux innombrables inconnues – peut-être en nombre infini, il n’aurait su le dire.

Mais c’était un divertissement mathématique et rien de plus.

Il avait la psychohistoire – ou, du moins, ses bases –, mais uniquement à titre de curiosité mathématique. Où étaient les connaissances historiques qui pourraient fournir quelque sens à ces équations vides ?

Il n’en avait aucune. L’histoire ne l’avait jamais intéressé. Il connaissait à grands traits la chronologie d’Hélicon. Des cours sur ce fragment infime de l’histoire humaine étaient obligatoires dans les écoles héliconiennes. Mais qu’y avait-il au-delà ? Le peu qu’il avait pu apprendre par ailleurs n’était sans doute que la simple armature que tout le monde pouvait assembler – moitié légende, moitié récit certainement déformé.

Pourtant, comment pouvait-on dire que l’Empire Galactique se mourait ? Il y avait dix mille ans qu’il existait comme pouvoir reconnu, et deux millénaires de plus où Trantor, capitale du royaume dominant, avait exercé son hégémonie sur ce qui était virtuellement un empire. L’Empire avait survécu aux premiers siècles, quand des secteurs entiers de la Galaxie avaient périodiquement refusé la fin de leur indépendance. Il avait survécu aux vicissitudes qui accompagnaient les rébellions épisodiques, les guerres de succession, et quelques graves périodes de rupture. La majorité des planètes n’en avaient quasiment pas souffert tandis que, de son côté, Trantor croissait régulièrement jusqu’à devenir cette planète entièrement urbanisée qui se nommait elle-même le monde éternel.

Certes, au cours des quatre derniers siècles, on avait noté une légère augmentation des troubles, et une poussée d’assassinats et de révolutions de palais. Mais même cette phase s’était calmée et, à présent, la Galaxie était plus paisible que jamais. Sous le règne de Cléon Ier, et auparavant sous celui de son père, Stanel VI, les mondes avaient été prospères – et Cléon lui-même n’était pas considéré comme un tyran. Même ceux qui détestaient l’Empire en tant qu’institution avaient rarement de réels griefs à rencontre de Cléon, même s’ils pouvaient fulminer contre Eto Demerzel.

Pourquoi, dans ce cas, Hummin affirmait-il que l’Empire Galactique se mourait – et avec une telle conviction ?

Hummin était journaliste. Il connaissait sans doute l’histoire galactique en détail et devait particulièrement bien appréhender la situation présente. Était-ce de là qu’il tirait les données sur lesquelles il se fondait ? En ce cas, quelles étaient au juste ces données ?

Plusieurs fois, Seldon fut sur le point de poser la question, d’exiger une réponse, mais quelque chose dans le visage solennel de Hummin le retint. Et puis, ancrée en lui, cette certitude que l’Empire Galactique était une vérité, un axiome, la fondation sur laquelle reposait toute espèce de raisonnement, le retint également. Après tout, si cela aussi était faux, il n’avait pas envie de le savoir.

Non, il se refusait à croire qu’il avait tort. L’Empire Galactique ne pouvait avoir de fin, pas plus que l’univers. Ou bien, si l’univers avait une fin, alors – et alors seulement – ce serait la fin de l’Empire.

Seldon ferma les yeux, cherchant le sommeil, mais bien entendu en vain. Lui faudrait-il étudier l’histoire de l’univers pour faire avancer sa théorie de la psychohistoire ? Comment y arriver ? Il existait vingt-cinq millions de mondes, chacun avec son histoire interminable et complexe. Comment pourrait-il étudier tout cela ? Il existait d’innombrables volumes de vidéo-livres traitant de l’histoire galactique, il le savait. Il en avait même parcouru un, un jour, pour une raison oubliée, et l’avait trouvé trop ennuyeux pour en visionner ne fût-ce que la moitié.

Le vidéo-livre parlait des mondes importants. Certains étaient mentionnés pendant toute ou presque toute leur histoire ; d’autres n’étaient cités que lorsqu’ils prenaient de l’importance pour un temps et seulement jusqu’à ce qu’ils s’affaiblissent à nouveau. Seldon se souvenait d’avoir cherché Hélicon dans l’index et n’y avoir trouvé qu’une seule et unique référence. Il avait pianoté sur son clavier pour appeler l’article correspondant et avait découvert qu’Hélicon était citée dans une liste de mondes qui, à une certaine période, avaient momentanément soutenu un anonyme prétendant au trône impérial, lequel n’était pas parvenu à faire valoir ses prérogatives. En cette occasion, Hélicon avait échappé au retour de bâton, n’étant sans doute pas jugée assez importante pour valoir un châtiment.

A quoi pouvait servir l’histoire ? Sans aucun doute, la psychohistoire devait tenir compte des actions, réactions et interactions de toutes les planètes – toutes, sans en omettre une seule. Comment pouvait-on étudier l’histoire de vingt-cinq millions de mondes et en envisager toutes les interactions possibles ? Ce serait sans nul doute une tâche impossible, ce qui renforçait sa conclusion générale que la psychohistoire avait un intérêt théorique mais qu’on ne pourrait jamais lui trouver d’application pratique.

Seldon se sentit légèrement poussé en avant et en déduisit que l’aérotaxi décélérait.

« Que se passe-t-il ?

— Je crois que nous sommes assez loin, dit Hummin, pour risquer une petite halte, le temps de manger un morceau, boire un verre et faire une visite aux toilettes. »

Et, en moins d’un quart d’heure, durant lequel leur véhicule ralentit régulièrement, ils avaient gagné une aire éclairée. Le taxi obliqua vers l’intérieur et trouva une place de stationnement parmi cinq ou six autres véhicules.

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L’œil exercé de Hummin sembla embrasser d’un seul regard l’aire de stationnement, les autres taxis, le restoroute, les pistes et les usagers présents. Seldon, qui pour sa part essayait toujours aussi vainement d’avoir l’air transparent, l’observa à la dérobée.

Ils s’assirent à une petite table et pianotèrent leur commande, tandis que Seldon, cherchant à paraître indifférent, demandait : « Tout va bien ?

— Apparemment.

— Qu’en savez-vous ? »

Les yeux noirs de Hummin s’attardèrent sur Seldon : « L’instinct, expliqua-t-il. Des années passées à collecter l’information : un coup d’œil, et vous savez : “ Rien d’intéressant, ici ”

Seldon hocha la tête ; il se sentait soulagé. Hummin pouvait bien prendre un ton sardonique, sa remarque devait contenir une part de vérité.

Cette satisfaction dura jusqu’à la première bouchée de son sandwich. La bouche pleine, il releva la tête et regarda Hummin avec un air de surprise blessée.

« C’est un restoroute, mon ami : rapide, pas cher, et pas très bon. La nourriture est d’origine locale et a un goût de levure assez amer. Les palais trantoriens y sont accoutumés. »

Seldon déglutit avec difficulté : « Pourtant, à l’hôtel…

— Vous étiez dans le secteur impérial, Seldon. La nourriture y est importée et, lorsqu’on utilise de la micro-alimentation, elle est de qualité supérieure. Le prix est en proportion. »

Seldon se demanda s’il devait y toucher encore. « Vous voulez dire que tant que je serai sur Trantor… »

D’une mimique, Hummin lui fit signe de se taire. « Ne donnez à personne l’impression que vous êtes habitué à mieux. Il y a des endroits, sur Trantor, où il vaut mieux être identifié comme un Exo que comme un aristocrate. Je vous rassure. Ces restoroutes ont une réputation de mauvaise qualité. Si vous êtes capable de digérer ce sandwich, alors vous pourrez manger n’importe où sur Trantor. Et ça ne vous fera pas de mal. Cette nourriture n’est ni avariée ni toxique : elle a simplement cette forte amertume, mais qui sait, vous finirez peut-être par vous y habituer. Je connais des Trantoriens qui crachent sur la nourriture distinguée, disant qu’il lui manque cette saveur du terroir.

Produit-on beaucoup de denrées alimentaires sur Trantor ? » demanda Seldon. Un bref coup d’œil en coin lui révéla qu’il n’y avait personne dans les parages immédiats, aussi poursuivit-il à l’aise : « J’ai toujours entendu dire qu’il fallait les ressources de vingt planètes et des centaines de cargos pour nourrir quotidiennement Trantor.

— Je sais. Et autant pour embarquer la masse des déchets. Et, si vous voulez pimenter l’histoire, vous pouvez ajouter que ce sont les mêmes qui débarquent les vivres à l’aller et rembarquent les ordures au retour. Nous importons effectivement des quantités considérables de nourriture, mais il s’agit pour l’essentiel de produits de luxe. Et nous exportons un tonnage considérable de déchets, transformés en engrais organique, après avoir été soigneusement traités pour être rendus non toxiques – un engrais tout aussi important pour les autres mondes que la nourriture l’est pour nous. Mais cela ne représente qu’une faible part de l’ensemble.

— Ah bon ?

— Oui. En plus de la pêche maritime, on trouve partout des jardins maraîchers. Et des arbres fruitiers, des élevages de volailles ou de lapins, et de vastes cultures de micro-organismes – on appelle ces installations des « jardins à levure », bien que celle-ci ne représente qu’une part minoritaire de la production. En fait, sous bien des aspects, Trantor ressemble à une énorme colonie spatiale montée en graine. En avez-vous déjà visité une ?

— Absolument.

— Les colonies spatiales sont pour l’essentiel des cités en vase clos, où tout est recyclé artificiellement, avec une ventilation artificielle, une alternance artificielle des jours et des nuits, et ainsi de suite. La seule différence, c’est que la plus vaste colonie spatiale n’héberge que dix millions d’âmes tandis que Trantor en a quatre mille fois plus. Bien sûr, nous disposons d’une vraie pesanteur. Et aucune colonie spatiale, en tout cas, ne peut rivaliser avec nos micro-ressources alimentaires : nous avons des cuves à levure, des planches à moisissures, et des bassins d’algues d’une taille qui dépasse l’imagination. Et nous sommes imbattables pour ce qui est des arômes artificiels – et on n’y va pas à la légère. C’est ce qui donne du goût à ce que vous mangez. »

Seldon était pratiquement au bout de son sandwich et ne le trouvait plus aussi répugnant qu’à la première bouchée. « Et ça ne me fera pas de mal ?

— Cela influe sur la flore intestinale et de temps à autre un malheureux Exo est affligé d’une crise de diarrhée, mais dans l’ensemble c’est rare, et même dans ce cas votre organisme le surmonte vite. Enfin, buvez toujours votre lait frappé, que vous n’apprécierez sans doute pas. Il contient un anti-diarrhéique qui devrait vous éviter ce genre de désagrément si vous y êtes sujet.

— Ne me parlez pas de ça, se fâcha Seldon. Certaines personnes peuvent être facilement influençables…

— Finissez votre dessert et laissez tomber les influences… »

Ils finirent de manger en silence et bientôt ils avaient repris la route.

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Ils fonçaient de nouveau à toute vitesse dans le tunnel. Seldon décida de formuler la question qui le tracassait depuis une bonne heure :

« Pourquoi dites-vous que l’Empire Galactique se meurt ? »

Hummin se tourna pour le regarder : « En tant que journaliste, je dispose de statistiques qui m’assaillent de tous côtés jusqu’à ce qu’elles me ressortent par les oreilles. Et je n’ai le droit d’en publier qu’une part infime. La population de Trantor décroît. Il y a vingt-cinq ans, elle atteignait près de quarante-cinq milliards d’âmes.

« Cette diminution provient d’un déclin de la natalité. Certes, Trantor n’a jamais eu un taux de naissances élevé. Si vous regardez autour de vous en voyageant ici, vous ne verrez pas beaucoup d’enfants, compte tenu de l’énorme population. Quoi qu’il en soit, ce taux décline. Et puis, il y a aussi l’émigration. Les gens sont plus nombreux à quitter Trantor qu’à s’y installer.

— Vu la taille de la population, remarqua Seldon, ça n’a rien d’étonnant.

— Mais c’est inhabituel car ça ne s’était encore jamais produit. Et puis, dans toute la Galaxie, le commerce stagne. Sous prétexte qu’il n’y a pas de rébellion pour l’instant, que la situation est calme, les gens croient que tout va pour le mieux et que les difficultés des siècles passés sont terminées. Et pourtant les luttes politiques, les rébellions et l’agitation sont le signe d’une certaine vitalité. Aujourd’hui on constate une lassitude généralisée. Le calme règne, non parce que les gens sont prospères et satisfaits mais parce qu’ils sont fatigués et qu’ils ont renoncé.

— Oh, je ne sais pas… fit Seldon, dubitatif.

— Moi, si. Et l’affaire de l’antigravité est un autre symptôme. Nous avons quelques ascenseurs gravitiques en fonctionnement, mais on n’en construit pas de nouveaux. C’est une entreprise non rentable et ça n’intéresse apparemment personne de la rentabiliser. La croissance technologique n’a cessé de ralentir depuis des siècles jusqu’à se traîner aujourd’hui. Dans certains cas, le progrès s’est même totalement arrêté. N’est-ce pas une chose que vous avez notée ? Après tout, le mathématicien, c’est vous.

— Je ne peux pas dire que j’y aie spécialement réfléchi.

— Et vous n’êtes pas le seul. C’est un fait admis. De nos jours, les scientifiques sont très forts pour dire que les choses sont impossibles, irréalisables, inutiles. Ils condamnent dès l’abord toute forme de spéculation. Vous, par exemple, que pensez-vous de la psychohistoire ? Théoriquement, elle est intéressante, mais inutile d’un point de vue pratique. Je me trompe ?

— Oui et non, répondit Seldon, ennuyé. Elle est effectivement inutile d’un point de vue pratique mais pas parce que mon sens de l’aventure s’est émoussé, je vous l’assure. Elle est réellement inutilisable.

— Cela, du moins, dit Hummin avec une trace de sarcasme, c’est votre impression personnelle dans cette atmosphère de décrépitude généralisée que connaît tout l’Empire.

— Cette atmosphère de décrépitude, remarqua Seldon avec colère, c’est votre impression. Ne pourriez-vous pas vous tromper ? »

Hummin se tut un instant, l’air pensif, puis il reprit : « Oui, je pourrais me tromper. Je ne parle que par intuition, par supposition. Ce qu’il me faudrait, c’est une psychohistoire qui soit opérationnelle. »

Seldon haussa les épaules, sans relever le défi : « Je n’ai rien de tel à vous offrir… Mais supposons que vous ayez raison. Supposons que l’Empire décline en attendant de s’immobiliser et de s’effondrer. L’espèce humaine n’en continuera pas moins d’exister.

— Oui, mais dans quelles conditions ? Durant près de douze mille ans, Trantor, d’une main ferme, a pratiquement maintenu la paix. Avec des interruptions – rébellions, guerres civiles locales, innombrables tragédies – mais, dans l’ensemble et sur de larges secteurs, la paix a toujours régné. Pourquoi Hélicon soutient-elle l’Empire ? Je parle de votre planète. Parce qu’elle est petite et se serait fait dévorer par ses voisines s’il n’y avait eu l’Empire pour garantir sa sécurité.

— Prédisez-vous une guerre universelle et l’anarchie si l’Empire s’écroule ?

— Évidemment. Je n’aime pas particulièrement l’Empire et les institutions impériales en général, mais je n’ai rien pour les remplacer. Je ne vois pas d’autre solution pour maintenir la paix, et je ne suis pas prêt à laisser faire en attendant de trouver autre chose.

— Vous parlez comme si vous teniez les rênes de la Galaxie. Vous n’êtes pas prêt à laisser faire ? Vous devez trouver autre chose. Qui êtes-vous pour vous exprimer de la sorte ?

— Je parle de manière générale, imagée. Ce n’est pas le sort personnel de Chetter Hummin qui me préoccupe. On pourrait très bien dire que l’Empire tiendra de mon vivant ; il se peut même qu’il montre quelques signes d’amélioration. Le déclin ne suit pas une pente rectiligne. Il pourra s’écouler mille ans avant l’effondrement final, et vous imaginerez sans peine que je serai mort d’ici là, et certainement sans aucun descendant. Pour ce qui est des femmes, je n’ai que des relations occasionnelles, je n’ai pas d’enfants et pas l’intention d’en avoir. Je ne veux pas laisser d’otages au hasard. J’ai consulté votre biographie après votre communication, Seldon. Vous n’avez pas d’enfants non plus.

— J’ai mes parents et deux frères, mais pas d’enfants. » Il eut un faible sourire. « J’ai été, à une époque, très attaché à une femme, mais il semble qu’à ses yeux j’étais plus attaché à mes mathématiques.

— C’était vrai ?

— Ce n’était pas mon impression, mais la sienne. Alors, elle est partie.

— Et vous n’avez eu personne, depuis ?

— Non. La douleur m’a laissé un souvenir trop cuisant.

— Eh bien, dans ce cas, il semblerait que nous pourrions l’un et l’autre attendre de voir venir et laisser le poids de la souffrance aux hommes de demain. Il fut un temps où j’aurais volontiers admis ce raisonnement, mais c’est terminé. Car aujourd’hui, je dispose bel et bien d’un instrument ; je suis maître de mon destin.

— Quel instrument ? demanda Seldon qui connaissait déjà la réponse.

— Vous. »

Et parce qu’il avait su ce qu’allait dire Hummin, Seldon ne perdit pas de temps à se montrer choqué ou surpris. Il se contenta de secouer la tête et répondit : « Vous vous trompez du tout au tout. Je ne suis pas l’instrument qu’il vous faut.

— Pourquoi pas ? »

Seldon soupira. « Combien de fois faudra-t-il vous le répéter ? La psychohistoire n’est pas une science appliquée. La difficulté est d’ordre fondamental. Tout l’espace et le temps de l’univers ne suffiraient pas à résoudre les problèmes nécessaires.

— En êtes-vous certain ?

— Malheureusement, oui.

— Il ne s’agit pas de travailler sur l’ensemble de l’avenir de l’Empire Galactique, vous le savez. Vous n’avez pas besoin de relever en détail les agissements de chaque être humain ou même de chaque planète. Il s’agit simplement de répondre à quelques questions : l’Empire Galactique s’effondrera-t-il, et si oui, à quel moment ? Dans quelles conditions vivra l’humanité par la suite ? Peut-on faire quelque chose pour empêcher l’effondrement ou améliorer les conditions de vie ultérieures ? Ce sont des questions relativement simples, me semble-t-il. »

Seldon hocha la tête et sourit tristement. « L’histoire des mathématiques est remplie de questions simples qui ont les réponses les plus compliquées – ou pas de réponse du tout.

— Ne peut-on rien y faire ? Je vois bien que l’Empire est en train de s’effondrer mais sans être capable de le prouver. Toutes mes conclusions sont subjectives, et je ne peux pas garantir que je ne suis pas dans l’erreur. Parce que la perspective est plutôt dérangeante, les gens aiment mieux ne pas croire mes conclusions subjectives, de sorte que rien ne sera fait pour prévenir ou amortir la Chute. Vous, en revanche, vous pourriez prouver que la Chute est imminente, ou même qu’elle ne l’est pas.

— Mais c’est précisément ce que je suis incapable de faire. Je ne peux pas vous trouver de preuve là où il n’en existe pas. Je ne peux pas rendre opérationnel un système mathématique quand il ne l’est pas. Je ne peux pas vous trouver deux nombres pairs dont la somme donnera un nombre impair, même si vous – ou toute la Galaxie – avez un besoin vital de ce nombre impair.

— Alors, c’est que vous faites partie du processus de déclin. Vous êtes prêt à accepter l’échec.

— Ai-je un autre choix ?

— Vous ne pouvez pas au moins essayer ? Si vains que puissent vous paraître vos efforts, avez-vous autre chose à quoi consacrer votre vie ? Avez-vous quelque autre but plus valable ? Avez-vous un dessein susceptible de mieux vous justifier à vos propres yeux ? »

Seldon cligna rapidement des yeux. « Des millions de mondes. Des milliards de cultures. Des quadrillions d’individus. Des décillions d’inter-relations. Et vous voudriez que je les ramène à un ordre !

— Non, je veux que vous essayiez. Pour l’amour de ces millions de mondes, de ces milliards de cultures et de ces quadrillions d’individus. Pas pour l’Empereur. Pas pour Demerzel. Pour l’humanité.

— J’échouerai.

— Alors notre sort n’en sera pas pire. Allez-vous essayer ? »

Et Seldon, contre sa volonté et sans savoir pourquoi, s’entendit dire : « Je vais essayer. » Désormais, le cours de sa vie était tracé.

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Le voyage touchait à sa fin et l’aérotaxi pénétra dans une aire de stationnement bien plus vaste que celle où ils s’étaient arrêtés pour manger. (Seldon se rappela le goût du sandwich et son visage s’assombrit.)

Hummin alla rendre son taxi et revint, glissant sa plaque de crédit dans une pochette contre la doublure intérieure de sa chemise. Il annonça : « Vous êtes ici en parfaite sécurité contre toute entreprise effectuée au grand jour. Nous sommes dans le secteur de Streeling.

— Streeling ?

— D’après le nom du premier homme à avoir ouvert la zone à la colonisation, je suppose. La plupart des secteurs portent des noms d’individus, ce qui signifie que la majorité des noms sont affreux et un bon nombre imprononçables. Toujours est-il que si vous essayez de forcer les autochtones à changer leur nom de Streeling en Strelitzia, Suaverose ou autre terme fleuri, vous aurez une bagarre sur les bras.

— Évidemment, dit Seldon en reniflant, ça ne sent pas précisément la rosée…

— C’est comme ça partout sur Trantor, mais vous vous y ferez.

— Je suis content d’être ici. Non que l’endroit me plaise mais je commençais à en avoir assez de ce siège de taxi. Voyager sur Trantor doit être une horreur. Chez nous, sur Hélicon, on peut se rendre d’un point à un autre par air en bien moins de temps qu’il nous a fallu pour parcourir ici moins de deux mille kilomètres.

— Nous avons des jets, nous aussi.

— Mais dans ce cas…

— J’ai pu nous arranger un voyage en aérotaxi plus ou moins anonymement. Ç’aurait été bien plus difficile en jet. Et même si l’endroit est sûr, j’aime autant que Demerzel ne sache pas au juste où vous vous trouvez. D’ailleurs, nous ne sommes pas au bout de nos peines. Pour l’ultime étape, nous allons emprunter le réseau express. »

Seldon connaissait : « L’un de ces monorails découverts propulsés par un champ électromagnétique, c’est ça ?

— C’est ça.

— Nous n’en avons pas sur Hélicon. Pour tout dire, nous n’en avons pas besoin. J’ai pris le réseau express dès mon premier jour sur Trantor. Pour me conduire de l’aéroport à l’hôtel. C’était pour moi une nouveauté, mais si je devais l’emprunter tous les jours, j’imagine que le bruit et la foule deviendraient vite accablants. »

Hummin semblait amusé. « Vous êtes-vous perdu ?

— Non, les panneaux d’affichage étaient très bien faits. J’ai bien eu quelques problèmes pour entrer et sortir, mais on m’a aidé. Tout le monde pouvait m’identifier comme un Exo à ma mise, je m’en rends compte à présent. Mais enfin les gens semblaient ravis de m’aider ; sans doute parce que c’était amusant de me voir hésiter et trébucher.

— Maintenant que vous êtes un expert de ce moyen de transport, vous n’hésiterez pas et ne trébucherez plus. » Le ton était badin, mais un léger pli déformait la commissure des lèvres. « Eh bien, allons-y. »

Ils empruntèrent tranquillement le passage pour piétons, éclairé comme par une journée couverte, avec un éclair de soleil de temps à autre entre les nuages. Machinalement, Seldon leva les yeux pour voir si tel était le cas, mais le « ciel » au-dessus de lui était uniformément lumineux.

En le voyant faire, Hummin précisa : « Ces variations d’éclairage semblent convenir au psychisme humain. Il y a des jours où les rues ont l’air baignées de soleil et d’autres où il fait encore plus sombre qu’à présent.

— Mais jamais de pluie ou de neige ?

— Ni de grêle, ni de grésil. Non. Ni d’humidité forte ou de grand froid. Trantor a ses avantages, Seldon, même à présent. »

Des piétons marchaient dans les deux directions et l’on voyait un grand nombre de jeunes ainsi que quelques enfants accompagnant les adultes, nonobstant les remarques de Hummin sur la baisse du taux de natalité. Tous semblaient raisonnablement honorables et prospères. Les deux sexes étaient également représentés et les vêtements nettement plus discrets que dans le Secteur impérial. Le costume de Seldon, choisi par Hummin, s’intégrait à merveille. Il vit que très peu de gens portaient le chapeau et s’empressa de retirer son couvre-chef.

Il n’y avait pas de gouffre insondable entre les deux voies de l’allée et, comme Hummin l’avait prédit dans le Secteur impérial, ils marchaient pratiquement au niveau du sol. Il n’y avait pas non plus de véhicule, et Seldon s’en ouvrit à son compagnon.

« On en voit un bon nombre dans le Secteur impérial parce qu’ils sont utilisés par les hauts fonctionnaires. Partout ailleurs, les véhicules privés sont rares, et passent par des tunnels réservés. Ils ne sont pas réellement nécessaires puisque nous avons le Réseau express et, pour les trajets plus courts, les trottoirs roulants. Pour le reste, nous avons les passages piétonniers et nous pouvons nous servir de nos jambes. »

Seldon, qui entendait parfois des soupirs et des craquements assourdis, aperçut, à quelque distance, le passage ininterrompu des voitures du Réseau express.

Il pointa le doigt : « Le voilà.

— Je sais. Mais allons jusqu’à un quai d’embarquement. Il y a davantage de voitures disponibles et il est plus facile d’y monter. »

Une fois qu’ils furent bien calés dans leur compartiment, Seldon se tourna vers Hummin : « Ce qui me sidère, c’est le silence de ces véhicules. Je sais bien qu’ils sont propulsés par un champ électromagnétique, mais le silence est quand même étonnant. » Il prêta l’oreille aux rares crissements métalliques lorsque la voiture où ils se trouvaient frottait contre ses voisines.

« Oui, c’est un réseau superbe, mais vous ne l’avez pas connu à son apogée. Quand j’étais plus jeune, il était encore plus silencieux qu’aujourd’hui, et certains disent qu’il y a cinquante ans il ne faisait guère plus de bruit qu’un murmure – même s’il faut, comme je le soupçonne, faire la part de la nostalgie.

— Pourquoi n’est-ce plus ainsi ?

— Par négligence dans l’entretien. Je vous ai parlé de décadence. »

Seldon fronça les sourcils. « Je suis sûr que les gens ne restent pas plantés là à se dire : “ Nous sommes en pleine décadence. Laissons se déglinguer le Réseau express. ”

— Non. Ce n’est pas délibéré. On répare les caisses abîmées, on reconditionne les compartiments défraîchis, on remplace les aimants défaillants. Mais on travaille à la va vite, avec moins de soin, et les interventions sont de plus en plus espacées. Il n’y a tout bonnement plus assez de crédits.

— Où est passé l’argent ?

— Ailleurs. Nous avons eu des siècles de troubles. La flotte est plus vaste et beaucoup plus coûteuse que jadis. Les forces armées sont mieux payées, pour les faire tenir tranquilles. Agitation, révoltes et courtes flambées de guerre civile ont prélevé leur droit de péage.

— Mais tout a été calme sous le règne de Cléon. Et nous avons eu cinquante ans de paix.

— Certes, mais les soldats bien payés n’apprécieraient guère de voir leur solde réduite sous prétexte que la paix règne. Les amiraux sont réticents à voir leurs vaisseaux mis en cale sèche et eux-mêmes versés dans la réserve parce qu’ils ont moins à faire. Aussi les crédits continuent-ils d’aller – improductivement – aux forces armées, tandis qu’on laisse à l’abandon des secteurs vitaux pour le bien public. C’est ce que j’appelle la décadence. Pas vous ? Vous ne croyez pas que vous pourriez faire entrer ce genre de perspective dans vos notions psychohistoriques ? »

Seldon se dandina, mal à l’aise. Puis il reprit : « Où allons-nous, au fait ?

— A l’Université de Streeling.

— Ah, voilà pourquoi le nom m’était familier. J’ai entendu parler de l’Université.

— Ça ne me surprend pas. Trantor possède près de cent mille établissements d’études supérieures et Streeling fait partie des mille qui sont au sommet de la pyramide.

— C’est là que je vais m’installer ?

— Pour un temps. Les campus universitaires sont des sanctuaires inviolables, en règle générale. Vous y serez en sécurité.

— Mais y serai-je le bienvenu ?

— Pourquoi pas ? Il est difficile de trouver un bon mathématicien, de nos jours. Ils pourraient vous trouver un emploi. Et réciproquement, vous pourriez vous servir d’eux – et pas seulement pour vous cacher.

— Vous voulez dire que c’est un endroit où je pourrai développer mes notions ?

— Vous avez promis, remarqua Hummin, gravement.

— J’ai promis d’essayer, nuance », observa Seldon, en se disant que ça revenait à promettre de confectionner une corde en sable.

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Par la suite, les deux hommes étaient retombés dans le silence et Seldon en avait profité pour observer au passage les structures du secteur de Streeling. Certains édifices étaient très bas, tandis que d’autres semblaient effleurer le « ciel ». De vastes passages transversaux rompaient la progression et l’on pouvait apercevoir de nombreuses allées.

Il remarqua bientôt que, si les bâtiments s’élevaient en altitude, ils descendaient également vers les tréfonds et qu’ils étaient peut-être plus profonds que hauts. Dès que l’idée lui vint, il fut convaincu qu’il voyait juste.

A l’occasion, il apercevait des taches de verdure à l’arrière-plan, très loin du réseau express, et même de petits arbres.

Il observa un bon moment le paysage puis se rendit compte que la lumière baissait. Clignant les yeux, il se tourna vers Hummin qui devina sa question :

« L’après-midi tire à sa fin et la nuit approche. »

Seldon haussa les sourcils, les commissures de ses lèvres s’affaissèrent. « Impressionnant. J’imagine d’ici la planète entière en train de s’obscurcir et puis, dans quelques heures, s’illuminer à nouveau. »

Hummin le gratifia de son petit sourire hésitant : « Pas tout à fait, Seldon. La planète n’est jamais intégralement éteinte – ou allumée. L’ombre du crépuscule en balaye graduellement la surface, suivie une demi-journée plus tard par la lente montée de l’aube. En fait, l’effet suit d’assez près l’enchaînement réel des jours et des nuits au-dessus des dômes, de sorte qu’aux latitudes élevées la longueur du jour et de la nuit varie au gré des saisons. »

Seldon hocha la tête. « Mais alors, pourquoi enfermer la planète et imiter ensuite ce qui se produirait à l’air libre ?

— Sans doute parce que les gens préfèrent cela. Les Trantoriens apprécient les avantages de la réclusion mais n’aiment pas malgré tout qu’on la leur rappelle trop. Vous connaissez bien mal la psychologie trantorienne, Seldon. »

Ce dernier rougit légèrement. Il n’était qu’un Héliconien et connaissait peu de choses des millions de mondes au-delà d’Hélicon. Son ignorance n’était pas limitée à Trantor. Comment, dans ces conditions, pouvait-il espérer déboucher sur une quelconque application de sa théorie de la psychohistoire ?

Comment un nombre quelconque d’individus pourraient-ils ensemble en savoir assez ?

Cela lui rappela une énigme qu’on lui avait posée dans sa jeunesse : peut-il exister un bloc de platine relativement petit, muni de poignées, qu’il soit impossible de soulever par la seule force musculaire, quel que soit le nombre d’individus mobilisés ?

La réponse est oui. Un mètre cube de platine pèse 22 420 kilos, sous une gravité normale. Si l’on suppose que chaque individu peut décoller du sol cent vingt kilos, alors cent quatre-vingt-huit personnes suffiraient à soulever le bloc de platine. Mais il est impossible d’entasser cent quatre-vingt-huit individus autour d’un cube d’un mètre d’arête de telle sorte que chacun ait une prise. On pourrait tout au plus en masser neuf. Et les leviers ou autres dispositifs de ce genre sont interdits, l’énoncé précisant « par la seule force musculaire ».

De même, il était sans doute impossible de mobiliser assez de gens pour appréhender la masse totale de connaissances exigées par la psychohistoire, même si les faits étaient stockés sur ordinateur plutôt que par le cerveau humain. Seul un nombre limité d’individus pourrait, pour ainsi dire, se « masser autour » de ce savoir et le communiquer.

« Vous me semblez bien sombre, Seldon.

— Je mesurais l’étendue de mon ignorance.

— Tâche bien utile. Des milliards d’individus pourraient se joindre à vous… Mais il est temps de descendre. » Seldon leva les yeux. « Comment le savez-vous ?

— De la même manière que vous, lors de votre trajet en réseau express, votre premier jour sur Trantor. Je suis les panneaux d’affichage. »

Seldon en aperçut un juste comme ils le dépassaient : UNIVERSITÉ DE STREELING — 3 MINUTES.

« Nous descendons à la prochaine station. Attention à la marche. »

Seldon suivit Hummin et remarqua que le ciel était à présent d’un violet profond tandis que passages, coursives et bâtiments s’éclairaient, baignés d’une lueur jaune.

On aurait pu se croire au crépuscule sur Hélicon. Si un bandeau lui avait été mis sur les yeux puis enlevé, il aurait pu se croire dans le centre ville surpeuplé de l’une des plus grandes cités de sa planète natale.

« Combien de temps vais-je rester à l’Université de Streeling, à votre avis, Hummin ?

— Difficile à dire, répondit l’intéressé avec son calme habituel. Toute votre vie, peut-être.

— Hein ?

— Peut-être pas. Mais votre vie vous a échappé à l’instant où vous avez fait cette communication sur la psychohistoire. L’Empereur et Demerzel ont reconnu aussitôt votre importance. Moi de même. Et, pour autant que je sache, bien d’autres personnes. Vous voyez, cela signifie que vous n’êtes plus votre propre maître. »


11

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Hari Seldon garda quelques instants un silence gêné, après cette froide déclaration de Hummin. Il se ratatina sur lui-même, soudain conscient de ses propres déficiences.

Il avait inventé une science nouvelle : la psychohistoire. Il avait étendu les lois des probabilités d’une manière très subtile afin de prendre en compte des incertitudes et complexités nouvelles, et il avait abouti à d’élégantes équations aux innombrables inconnues – peut-être en nombre infini, il n’aurait su le dire.

Mais c’était un divertissement mathématique et rien de plus.

Il avait la psychohistoire – ou, du moins, ses bases –, mais uniquement à titre de curiosité mathématique. Où étaient les connaissances historiques qui pourraient fournir quelque sens à ces équations vides ?

Il n’en avait aucune. L’histoire ne l’avait jamais intéressé. Il connaissait à grands traits la chronologie d’Hélicon. Des cours sur ce fragment infime de l’histoire humaine étaient obligatoires dans les écoles héliconiennes. Mais qu’y avait-il au-delà ? Le peu qu’il avait pu apprendre par ailleurs n’était sans doute que la simple armature que tout le monde pouvait assembler – moitié légende, moitié récit certainement déformé.

Pourtant, comment pouvait-on dire que l’Empire Galactique se mourait ? Il y avait dix mille ans qu’il existait comme pouvoir reconnu, et deux millénaires de plus où Trantor, capitale du royaume dominant, avait exercé son hégémonie sur ce qui était virtuellement un empire. L’Empire avait survécu aux premiers siècles, quand des secteurs entiers de la Galaxie avaient périodiquement refusé la fin de leur indépendance. Il avait survécu aux vicissitudes qui accompagnaient les rébellions épisodiques, les guerres de succession, et quelques graves périodes de rupture. La majorité des planètes n’en avaient quasiment pas souffert tandis que, de son côté, Trantor croissait régulièrement jusqu’à devenir cette planète entièrement urbanisée qui se nommait elle-même le monde éternel.

Certes, au cours des quatre derniers siècles, on avait noté une légère augmentation des troubles, et une poussée d’assassinats et de révolutions de palais. Mais même cette phase s’était calmée et, à présent, la Galaxie était plus paisible que jamais. Sous le règne de Cléon Ier, et auparavant sous celui de son père, Stanel VI, les mondes avaient été prospères – et Cléon lui-même n’était pas considéré comme un tyran. Même ceux qui détestaient l’Empire en tant qu’institution avaient rarement de réels griefs à rencontre de Cléon, même s’ils pouvaient fulminer contre Eto Demerzel.

Pourquoi, dans ce cas, Hummin affirmait-il que l’Empire Galactique se mourait – et avec une telle conviction ?

Hummin était journaliste. Il connaissait sans doute l’histoire galactique en détail et devait particulièrement bien appréhender la situation présente. Était-ce de là qu’il tirait les données sur lesquelles il se fondait ? En ce cas, quelles étaient au juste ces données ?

Plusieurs fois, Seldon fut sur le point de poser la question, d’exiger une réponse, mais quelque chose dans le visage solennel de Hummin le retint. Et puis, ancrée en lui, cette certitude que l’Empire Galactique était une vérité, un axiome, la fondation sur laquelle reposait toute espèce de raisonnement, le retint également. Après tout, si cela aussi était faux, il n’avait pas envie de le savoir.

Non, il se refusait à croire qu’il avait tort. L’Empire Galactique ne pouvait avoir de fin, pas plus que l’univers. Ou bien, si l’univers avait une fin, alors – et alors seulement – ce serait la fin de l’Empire.

Seldon ferma les yeux, cherchant le sommeil, mais bien entendu en vain. Lui faudrait-il étudier l’histoire de l’univers pour faire avancer sa théorie de la psychohistoire ? Comment y arriver ? Il existait vingt-cinq millions de mondes, chacun avec son histoire interminable et complexe. Comment pourrait-il étudier tout cela ? Il existait d’innombrables volumes de vidéo-livres traitant de l’histoire galactique, il le savait. Il en avait même parcouru un, un jour, pour une raison oubliée, et l’avait trouvé trop ennuyeux pour en visionner ne fût-ce que la moitié.

Le vidéo-livre parlait des mondes importants. Certains étaient mentionnés pendant toute ou presque toute leur histoire ; d’autres n’étaient cités que lorsqu’ils prenaient de l’importance pour un temps et seulement jusqu’à ce qu’ils s’affaiblissent à nouveau. Seldon se souvenait d’avoir cherché Hélicon dans l’index et n’y avoir trouvé qu’une seule et unique référence. Il avait pianoté sur son clavier pour appeler l’article correspondant et avait découvert qu’Hélicon était citée dans une liste de mondes qui, à une certaine période, avaient momentanément soutenu un anonyme prétendant au trône impérial, lequel n’était pas parvenu à faire valoir ses prérogatives. En cette occasion, Hélicon avait échappé au retour de bâton, n’étant sans doute pas jugée assez importante pour valoir un châtiment.

A quoi pouvait servir l’histoire ? Sans aucun doute, la psychohistoire devait tenir compte des actions, réactions et interactions de toutes les planètes – toutes, sans en omettre une seule. Comment pouvait-on étudier l’histoire de vingt-cinq millions de mondes et en envisager toutes les interactions possibles ? Ce serait sans nul doute une tâche impossible, ce qui renforçait sa conclusion générale que la psychohistoire avait un intérêt théorique mais qu’on ne pourrait jamais lui trouver d’application pratique.

Seldon se sentit légèrement poussé en avant et en déduisit que l’aérotaxi décélérait.

« Que se passe-t-il ?

— Je crois que nous sommes assez loin, dit Hummin, pour risquer une petite halte, le temps de manger un morceau, boire un verre et faire une visite aux toilettes. »

Et, en moins d’un quart d’heure, durant lequel leur véhicule ralentit régulièrement, ils avaient gagné une aire éclairée. Le taxi obliqua vers l’intérieur et trouva une place de stationnement parmi cinq ou six autres véhicules.


12

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L’œil exercé de Hummin sembla embrasser d’un seul regard l’aire de stationnement, les autres taxis, le restoroute, les pistes et les usagers présents. Seldon, qui pour sa part essayait toujours aussi vainement d’avoir l’air transparent, l’observa à la dérobée.

Ils s’assirent à une petite table et pianotèrent leur commande, tandis que Seldon, cherchant à paraître indifférent, demandait : « Tout va bien ?

— Apparemment.

— Qu’en savez-vous ? »

Les yeux noirs de Hummin s’attardèrent sur Seldon : « L’instinct, expliqua-t-il. Des années passées à collecter l’information : un coup d’œil, et vous savez : “ Rien d’intéressant, ici ”

Seldon hocha la tête ; il se sentait soulagé. Hummin pouvait bien prendre un ton sardonique, sa remarque devait contenir une part de vérité.

Cette satisfaction dura jusqu’à la première bouchée de son sandwich. La bouche pleine, il releva la tête et regarda Hummin avec un air de surprise blessée.

« C’est un restoroute, mon ami : rapide, pas cher, et pas très bon. La nourriture est d’origine locale et a un goût de levure assez amer. Les palais trantoriens y sont accoutumés. »

Seldon déglutit avec difficulté : « Pourtant, à l’hôtel…

— Vous étiez dans le secteur impérial, Seldon. La nourriture y est importée et, lorsqu’on utilise de la micro-alimentation, elle est de qualité supérieure. Le prix est en proportion. »

Seldon se demanda s’il devait y toucher encore. « Vous voulez dire que tant que je serai sur Trantor… »

D’une mimique, Hummin lui fit signe de se taire. « Ne donnez à personne l’impression que vous êtes habitué à mieux. Il y a des endroits, sur Trantor, où il vaut mieux être identifié comme un Exo que comme un aristocrate. Je vous rassure. Ces restoroutes ont une réputation de mauvaise qualité. Si vous êtes capable de digérer ce sandwich, alors vous pourrez manger n’importe où sur Trantor. Et ça ne vous fera pas de mal. Cette nourriture n’est ni avariée ni toxique : elle a simplement cette forte amertume, mais qui sait, vous finirez peut-être par vous y habituer. Je connais des Trantoriens qui crachent sur la nourriture distinguée, disant qu’il lui manque cette saveur du terroir.

Produit-on beaucoup de denrées alimentaires sur Trantor ? » demanda Seldon. Un bref coup d’œil en coin lui révéla qu’il n’y avait personne dans les parages immédiats, aussi poursuivit-il à l’aise : « J’ai toujours entendu dire qu’il fallait les ressources de vingt planètes et des centaines de cargos pour nourrir quotidiennement Trantor.

— Je sais. Et autant pour embarquer la masse des déchets. Et, si vous voulez pimenter l’histoire, vous pouvez ajouter que ce sont les mêmes qui débarquent les vivres à l’aller et rembarquent les ordures au retour. Nous importons effectivement des quantités considérables de nourriture, mais il s’agit pour l’essentiel de produits de luxe. Et nous exportons un tonnage considérable de déchets, transformés en engrais organique, après avoir été soigneusement traités pour être rendus non toxiques – un engrais tout aussi important pour les autres mondes que la nourriture l’est pour nous. Mais cela ne représente qu’une faible part de l’ensemble.

— Ah bon ?

— Oui. En plus de la pêche maritime, on trouve partout des jardins maraîchers. Et des arbres fruitiers, des élevages de volailles ou de lapins, et de vastes cultures de micro-organismes – on appelle ces installations des « jardins à levure », bien que celle-ci ne représente qu’une part minoritaire de la production. En fait, sous bien des aspects, Trantor ressemble à une énorme colonie spatiale montée en graine. En avez-vous déjà visité une ?

— Absolument.

— Les colonies spatiales sont pour l’essentiel des cités en vase clos, où tout est recyclé artificiellement, avec une ventilation artificielle, une alternance artificielle des jours et des nuits, et ainsi de suite. La seule différence, c’est que la plus vaste colonie spatiale n’héberge que dix millions d’âmes tandis que Trantor en a quatre mille fois plus. Bien sûr, nous disposons d’une vraie pesanteur. Et aucune colonie spatiale, en tout cas, ne peut rivaliser avec nos micro-ressources alimentaires : nous avons des cuves à levure, des planches à moisissures, et des bassins d’algues d’une taille qui dépasse l’imagination. Et nous sommes imbattables pour ce qui est des arômes artificiels – et on n’y va pas à la légère. C’est ce qui donne du goût à ce que vous mangez. »

Seldon était pratiquement au bout de son sandwich et ne le trouvait plus aussi répugnant qu’à la première bouchée. « Et ça ne me fera pas de mal ?

— Cela influe sur la flore intestinale et de temps à autre un malheureux Exo est affligé d’une crise de diarrhée, mais dans l’ensemble c’est rare, et même dans ce cas votre organisme le surmonte vite. Enfin, buvez toujours votre lait frappé, que vous n’apprécierez sans doute pas. Il contient un anti-diarrhéique qui devrait vous éviter ce genre de désagrément si vous y êtes sujet.

— Ne me parlez pas de ça, se fâcha Seldon. Certaines personnes peuvent être facilement influençables…

— Finissez votre dessert et laissez tomber les influences… »

Ils finirent de manger en silence et bientôt ils avaient repris la route.


13

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Ils fonçaient de nouveau à toute vitesse dans le tunnel. Seldon décida de formuler la question qui le tracassait depuis une bonne heure :

« Pourquoi dites-vous que l’Empire Galactique se meurt ? »

Hummin se tourna pour le regarder : « En tant que journaliste, je dispose de statistiques qui m’assaillent de tous côtés jusqu’à ce qu’elles me ressortent par les oreilles. Et je n’ai le droit d’en publier qu’une part infime. La population de Trantor décroît. Il y a vingt-cinq ans, elle atteignait près de quarante-cinq milliards d’âmes.

« Cette diminution provient d’un déclin de la natalité. Certes, Trantor n’a jamais eu un taux de naissances élevé. Si vous regardez autour de vous en voyageant ici, vous ne verrez pas beaucoup d’enfants, compte tenu de l’énorme population. Quoi qu’il en soit, ce taux décline. Et puis, il y a aussi l’émigration. Les gens sont plus nombreux à quitter Trantor qu’à s’y installer.

— Vu la taille de la population, remarqua Seldon, ça n’a rien d’étonnant.

— Mais c’est inhabituel car ça ne s’était encore jamais produit. Et puis, dans toute la Galaxie, le commerce stagne. Sous prétexte qu’il n’y a pas de rébellion pour l’instant, que la situation est calme, les gens croient que tout va pour le mieux et que les difficultés des siècles passés sont terminées. Et pourtant les luttes politiques, les rébellions et l’agitation sont le signe d’une certaine vitalité. Aujourd’hui on constate une lassitude généralisée. Le calme règne, non parce que les gens sont prospères et satisfaits mais parce qu’ils sont fatigués et qu’ils ont renoncé.

— Oh, je ne sais pas… fit Seldon, dubitatif.

— Moi, si. Et l’affaire de l’antigravité est un autre symptôme. Nous avons quelques ascenseurs gravitiques en fonctionnement, mais on n’en construit pas de nouveaux. C’est une entreprise non rentable et ça n’intéresse apparemment personne de la rentabiliser. La croissance technologique n’a cessé de ralentir depuis des siècles jusqu’à se traîner aujourd’hui. Dans certains cas, le progrès s’est même totalement arrêté. N’est-ce pas une chose que vous avez notée ? Après tout, le mathématicien, c’est vous.

— Je ne peux pas dire que j’y aie spécialement réfléchi.

— Et vous n’êtes pas le seul. C’est un fait admis. De nos jours, les scientifiques sont très forts pour dire que les choses sont impossibles, irréalisables, inutiles. Ils condamnent dès l’abord toute forme de spéculation. Vous, par exemple, que pensez-vous de la psychohistoire ? Théoriquement, elle est intéressante, mais inutile d’un point de vue pratique. Je me trompe ?

— Oui et non, répondit Seldon, ennuyé. Elle est effectivement inutile d’un point de vue pratique mais pas parce que mon sens de l’aventure s’est émoussé, je vous l’assure. Elle est réellement inutilisable.

— Cela, du moins, dit Hummin avec une trace de sarcasme, c’est votre impression personnelle dans cette atmosphère de décrépitude généralisée que connaît tout l’Empire.

— Cette atmosphère de décrépitude, remarqua Seldon avec colère, c’est votre impression. Ne pourriez-vous pas vous tromper ? »

Hummin se tut un instant, l’air pensif, puis il reprit : « Oui, je pourrais me tromper. Je ne parle que par intuition, par supposition. Ce qu’il me faudrait, c’est une psychohistoire qui soit opérationnelle. »

Seldon haussa les épaules, sans relever le défi : « Je n’ai rien de tel à vous offrir… Mais supposons que vous ayez raison. Supposons que l’Empire décline en attendant de s’immobiliser et de s’effondrer. L’espèce humaine n’en continuera pas moins d’exister.

— Oui, mais dans quelles conditions ? Durant près de douze mille ans, Trantor, d’une main ferme, a pratiquement maintenu la paix. Avec des interruptions – rébellions, guerres civiles locales, innombrables tragédies – mais, dans l’ensemble et sur de larges secteurs, la paix a toujours régné. Pourquoi Hélicon soutient-elle l’Empire ? Je parle de votre planète. Parce qu’elle est petite et se serait fait dévorer par ses voisines s’il n’y avait eu l’Empire pour garantir sa sécurité.

— Prédisez-vous une guerre universelle et l’anarchie si l’Empire s’écroule ?

— Évidemment. Je n’aime pas particulièrement l’Empire et les institutions impériales en général, mais je n’ai rien pour les remplacer. Je ne vois pas d’autre solution pour maintenir la paix, et je ne suis pas prêt à laisser faire en attendant de trouver autre chose.

— Vous parlez comme si vous teniez les rênes de la Galaxie. Vous n’êtes pas prêt à laisser faire ? Vous devez trouver autre chose. Qui êtes-vous pour vous exprimer de la sorte ?

— Je parle de manière générale, imagée. Ce n’est pas le sort personnel de Chetter Hummin qui me préoccupe. On pourrait très bien dire que l’Empire tiendra de mon vivant ; il se peut même qu’il montre quelques signes d’amélioration. Le déclin ne suit pas une pente rectiligne. Il pourra s’écouler mille ans avant l’effondrement final, et vous imaginerez sans peine que je serai mort d’ici là, et certainement sans aucun descendant. Pour ce qui est des femmes, je n’ai que des relations occasionnelles, je n’ai pas d’enfants et pas l’intention d’en avoir. Je ne veux pas laisser d’otages au hasard. J’ai consulté votre biographie après votre communication, Seldon. Vous n’avez pas d’enfants non plus.

— J’ai mes parents et deux frères, mais pas d’enfants. » Il eut un faible sourire. « J’ai été, à une époque, très attaché à une femme, mais il semble qu’à ses yeux j’étais plus attaché à mes mathématiques.

— C’était vrai ?

— Ce n’était pas mon impression, mais la sienne. Alors, elle est partie.

— Et vous n’avez eu personne, depuis ?

— Non. La douleur m’a laissé un souvenir trop cuisant.

— Eh bien, dans ce cas, il semblerait que nous pourrions l’un et l’autre attendre de voir venir et laisser le poids de la souffrance aux hommes de demain. Il fut un temps où j’aurais volontiers admis ce raisonnement, mais c’est terminé. Car aujourd’hui, je dispose bel et bien d’un instrument ; je suis maître de mon destin.

— Quel instrument ? demanda Seldon qui connaissait déjà la réponse.

— Vous. »

Et parce qu’il avait su ce qu’allait dire Hummin, Seldon ne perdit pas de temps à se montrer choqué ou surpris. Il se contenta de secouer la tête et répondit : « Vous vous trompez du tout au tout. Je ne suis pas l’instrument qu’il vous faut.

— Pourquoi pas ? »

Seldon soupira. « Combien de fois faudra-t-il vous le répéter ? La psychohistoire n’est pas une science appliquée. La difficulté est d’ordre fondamental. Tout l’espace et le temps de l’univers ne suffiraient pas à résoudre les problèmes nécessaires.

— En êtes-vous certain ?

— Malheureusement, oui.

— Il ne s’agit pas de travailler sur l’ensemble de l’avenir de l’Empire Galactique, vous le savez. Vous n’avez pas besoin de relever en détail les agissements de chaque être humain ou même de chaque planète. Il s’agit simplement de répondre à quelques questions : l’Empire Galactique s’effondrera-t-il, et si oui, à quel moment ? Dans quelles conditions vivra l’humanité par la suite ? Peut-on faire quelque chose pour empêcher l’effondrement ou améliorer les conditions de vie ultérieures ? Ce sont des questions relativement simples, me semble-t-il. »

Seldon hocha la tête et sourit tristement. « L’histoire des mathématiques est remplie de questions simples qui ont les réponses les plus compliquées – ou pas de réponse du tout.

— Ne peut-on rien y faire ? Je vois bien que l’Empire est en train de s’effondrer mais sans être capable de le prouver. Toutes mes conclusions sont subjectives, et je ne peux pas garantir que je ne suis pas dans l’erreur. Parce que la perspective est plutôt dérangeante, les gens aiment mieux ne pas croire mes conclusions subjectives, de sorte que rien ne sera fait pour prévenir ou amortir la Chute. Vous, en revanche, vous pourriez prouver que la Chute est imminente, ou même qu’elle ne l’est pas.

— Mais c’est précisément ce que je suis incapable de faire. Je ne peux pas vous trouver de preuve là où il n’en existe pas. Je ne peux pas rendre opérationnel un système mathématique quand il ne l’est pas. Je ne peux pas vous trouver deux nombres pairs dont la somme donnera un nombre impair, même si vous – ou toute la Galaxie – avez un besoin vital de ce nombre impair.

— Alors, c’est que vous faites partie du processus de déclin. Vous êtes prêt à accepter l’échec.

— Ai-je un autre choix ?

— Vous ne pouvez pas au moins essayer ? Si vains que puissent vous paraître vos efforts, avez-vous autre chose à quoi consacrer votre vie ? Avez-vous quelque autre but plus valable ? Avez-vous un dessein susceptible de mieux vous justifier à vos propres yeux ? »

Seldon cligna rapidement des yeux. « Des millions de mondes. Des milliards de cultures. Des quadrillions d’individus. Des décillions d’inter-relations. Et vous voudriez que je les ramène à un ordre !

— Non, je veux que vous essayiez. Pour l’amour de ces millions de mondes, de ces milliards de cultures et de ces quadrillions d’individus. Pas pour l’Empereur. Pas pour Demerzel. Pour l’humanité.

— J’échouerai.

— Alors notre sort n’en sera pas pire. Allez-vous essayer ? »

Et Seldon, contre sa volonté et sans savoir pourquoi, s’entendit dire : « Je vais essayer. » Désormais, le cours de sa vie était tracé.


14

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Le voyage touchait à sa fin et l’aérotaxi pénétra dans une aire de stationnement bien plus vaste que celle où ils s’étaient arrêtés pour manger. (Seldon se rappela le goût du sandwich et son visage s’assombrit.)

Hummin alla rendre son taxi et revint, glissant sa plaque de crédit dans une pochette contre la doublure intérieure de sa chemise. Il annonça : « Vous êtes ici en parfaite sécurité contre toute entreprise effectuée au grand jour. Nous sommes dans le secteur de Streeling.

— Streeling ?

— D’après le nom du premier homme à avoir ouvert la zone à la colonisation, je suppose. La plupart des secteurs portent des noms d’individus, ce qui signifie que la majorité des noms sont affreux et un bon nombre imprononçables. Toujours est-il que si vous essayez de forcer les autochtones à changer leur nom de Streeling en Strelitzia, Suaverose ou autre terme fleuri, vous aurez une bagarre sur les bras.

— Évidemment, dit Seldon en reniflant, ça ne sent pas précisément la rosée…

— C’est comme ça partout sur Trantor, mais vous vous y ferez.

— Je suis content d’être ici. Non que l’endroit me plaise mais je commençais à en avoir assez de ce siège de taxi. Voyager sur Trantor doit être une horreur. Chez nous, sur Hélicon, on peut se rendre d’un point à un autre par air en bien moins de temps qu’il nous a fallu pour parcourir ici moins de deux mille kilomètres.

— Nous avons des jets, nous aussi.

— Mais dans ce cas…

— J’ai pu nous arranger un voyage en aérotaxi plus ou moins anonymement. Ç’aurait été bien plus difficile en jet. Et même si l’endroit est sûr, j’aime autant que Demerzel ne sache pas au juste où vous vous trouvez. D’ailleurs, nous ne sommes pas au bout de nos peines. Pour l’ultime étape, nous allons emprunter le réseau express. »

Seldon connaissait : « L’un de ces monorails découverts propulsés par un champ électromagnétique, c’est ça ?

— C’est ça.

— Nous n’en avons pas sur Hélicon. Pour tout dire, nous n’en avons pas besoin. J’ai pris le réseau express dès mon premier jour sur Trantor. Pour me conduire de l’aéroport à l’hôtel. C’était pour moi une nouveauté, mais si je devais l’emprunter tous les jours, j’imagine que le bruit et la foule deviendraient vite accablants. »

Hummin semblait amusé. « Vous êtes-vous perdu ?

— Non, les panneaux d’affichage étaient très bien faits. J’ai bien eu quelques problèmes pour entrer et sortir, mais on m’a aidé. Tout le monde pouvait m’identifier comme un Exo à ma mise, je m’en rends compte à présent. Mais enfin les gens semblaient ravis de m’aider ; sans doute parce que c’était amusant de me voir hésiter et trébucher.

— Maintenant que vous êtes un expert de ce moyen de transport, vous n’hésiterez pas et ne trébucherez plus. » Le ton était badin, mais un léger pli déformait la commissure des lèvres. « Eh bien, allons-y. »

Ils empruntèrent tranquillement le passage pour piétons, éclairé comme par une journée couverte, avec un éclair de soleil de temps à autre entre les nuages. Machinalement, Seldon leva les yeux pour voir si tel était le cas, mais le « ciel » au-dessus de lui était uniformément lumineux.

En le voyant faire, Hummin précisa : « Ces variations d’éclairage semblent convenir au psychisme humain. Il y a des jours où les rues ont l’air baignées de soleil et d’autres où il fait encore plus sombre qu’à présent.

— Mais jamais de pluie ou de neige ?

— Ni de grêle, ni de grésil. Non. Ni d’humidité forte ou de grand froid. Trantor a ses avantages, Seldon, même à présent. »

Des piétons marchaient dans les deux directions et l’on voyait un grand nombre de jeunes ainsi que quelques enfants accompagnant les adultes, nonobstant les remarques de Hummin sur la baisse du taux de natalité. Tous semblaient raisonnablement honorables et prospères. Les deux sexes étaient également représentés et les vêtements nettement plus discrets que dans le Secteur impérial. Le costume de Seldon, choisi par Hummin, s’intégrait à merveille. Il vit que très peu de gens portaient le chapeau et s’empressa de retirer son couvre-chef.

Il n’y avait pas de gouffre insondable entre les deux voies de l’allée et, comme Hummin l’avait prédit dans le Secteur impérial, ils marchaient pratiquement au niveau du sol. Il n’y avait pas non plus de véhicule, et Seldon s’en ouvrit à son compagnon.

« On en voit un bon nombre dans le Secteur impérial parce qu’ils sont utilisés par les hauts fonctionnaires. Partout ailleurs, les véhicules privés sont rares, et passent par des tunnels réservés. Ils ne sont pas réellement nécessaires puisque nous avons le Réseau express et, pour les trajets plus courts, les trottoirs roulants. Pour le reste, nous avons les passages piétonniers et nous pouvons nous servir de nos jambes. »

Seldon, qui entendait parfois des soupirs et des craquements assourdis, aperçut, à quelque distance, le passage ininterrompu des voitures du Réseau express.

Il pointa le doigt : « Le voilà.

— Je sais. Mais allons jusqu’à un quai d’embarquement. Il y a davantage de voitures disponibles et il est plus facile d’y monter. »

Une fois qu’ils furent bien calés dans leur compartiment, Seldon se tourna vers Hummin : « Ce qui me sidère, c’est le silence de ces véhicules. Je sais bien qu’ils sont propulsés par un champ électromagnétique, mais le silence est quand même étonnant. » Il prêta l’oreille aux rares crissements métalliques lorsque la voiture où ils se trouvaient frottait contre ses voisines.

« Oui, c’est un réseau superbe, mais vous ne l’avez pas connu à son apogée. Quand j’étais plus jeune, il était encore plus silencieux qu’aujourd’hui, et certains disent qu’il y a cinquante ans il ne faisait guère plus de bruit qu’un murmure – même s’il faut, comme je le soupçonne, faire la part de la nostalgie.

— Pourquoi n’est-ce plus ainsi ?

— Par négligence dans l’entretien. Je vous ai parlé de décadence. »

Seldon fronça les sourcils. « Je suis sûr que les gens ne restent pas plantés là à se dire : “ Nous sommes en pleine décadence. Laissons se déglinguer le Réseau express. ”

— Non. Ce n’est pas délibéré. On répare les caisses abîmées, on reconditionne les compartiments défraîchis, on remplace les aimants défaillants. Mais on travaille à la va vite, avec moins de soin, et les interventions sont de plus en plus espacées. Il n’y a tout bonnement plus assez de crédits.

— Où est passé l’argent ?

— Ailleurs. Nous avons eu des siècles de troubles. La flotte est plus vaste et beaucoup plus coûteuse que jadis. Les forces armées sont mieux payées, pour les faire tenir tranquilles. Agitation, révoltes et courtes flambées de guerre civile ont prélevé leur droit de péage.

— Mais tout a été calme sous le règne de Cléon. Et nous avons eu cinquante ans de paix.

— Certes, mais les soldats bien payés n’apprécieraient guère de voir leur solde réduite sous prétexte que la paix règne. Les amiraux sont réticents à voir leurs vaisseaux mis en cale sèche et eux-mêmes versés dans la réserve parce qu’ils ont moins à faire. Aussi les crédits continuent-ils d’aller – improductivement – aux forces armées, tandis qu’on laisse à l’abandon des secteurs vitaux pour le bien public. C’est ce que j’appelle la décadence. Pas vous ? Vous ne croyez pas que vous pourriez faire entrer ce genre de perspective dans vos notions psychohistoriques ? »

Seldon se dandina, mal à l’aise. Puis il reprit : « Où allons-nous, au fait ?

— A l’Université de Streeling.

— Ah, voilà pourquoi le nom m’était familier. J’ai entendu parler de l’Université.

— Ça ne me surprend pas. Trantor possède près de cent mille établissements d’études supérieures et Streeling fait partie des mille qui sont au sommet de la pyramide.

— C’est là que je vais m’installer ?

— Pour un temps. Les campus universitaires sont des sanctuaires inviolables, en règle générale. Vous y serez en sécurité.

— Mais y serai-je le bienvenu ?

— Pourquoi pas ? Il est difficile de trouver un bon mathématicien, de nos jours. Ils pourraient vous trouver un emploi. Et réciproquement, vous pourriez vous servir d’eux – et pas seulement pour vous cacher.

— Vous voulez dire que c’est un endroit où je pourrai développer mes notions ?

— Vous avez promis, remarqua Hummin, gravement.

— J’ai promis d’essayer, nuance », observa Seldon, en se disant que ça revenait à promettre de confectionner une corde en sable.


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Par la suite, les deux hommes étaient retombés dans le silence et Seldon en avait profité pour observer au passage les structures du secteur de Streeling. Certains édifices étaient très bas, tandis que d’autres semblaient effleurer le « ciel ». De vastes passages transversaux rompaient la progression et l’on pouvait apercevoir de nombreuses allées.

Il remarqua bientôt que, si les bâtiments s’élevaient en altitude, ils descendaient également vers les tréfonds et qu’ils étaient peut-être plus profonds que hauts. Dès que l’idée lui vint, il fut convaincu qu’il voyait juste.

A l’occasion, il apercevait des taches de verdure à l’arrière-plan, très loin du réseau express, et même de petits arbres.

Il observa un bon moment le paysage puis se rendit compte que la lumière baissait. Clignant les yeux, il se tourna vers Hummin qui devina sa question :

« L’après-midi tire à sa fin et la nuit approche. »

Seldon haussa les sourcils, les commissures de ses lèvres s’affaissèrent. « Impressionnant. J’imagine d’ici la planète entière en train de s’obscurcir et puis, dans quelques heures, s’illuminer à nouveau. »

Hummin le gratifia de son petit sourire hésitant : « Pas tout à fait, Seldon. La planète n’est jamais intégralement éteinte – ou allumée. L’ombre du crépuscule en balaye graduellement la surface, suivie une demi-journée plus tard par la lente montée de l’aube. En fait, l’effet suit d’assez près l’enchaînement réel des jours et des nuits au-dessus des dômes, de sorte qu’aux latitudes élevées la longueur du jour et de la nuit varie au gré des saisons. »

Seldon hocha la tête. « Mais alors, pourquoi enfermer la planète et imiter ensuite ce qui se produirait à l’air libre ?

— Sans doute parce que les gens préfèrent cela. Les Trantoriens apprécient les avantages de la réclusion mais n’aiment pas malgré tout qu’on la leur rappelle trop. Vous connaissez bien mal la psychologie trantorienne, Seldon. »

Ce dernier rougit légèrement. Il n’était qu’un Héliconien et connaissait peu de choses des millions de mondes au-delà d’Hélicon. Son ignorance n’était pas limitée à Trantor. Comment, dans ces conditions, pouvait-il espérer déboucher sur une quelconque application de sa théorie de la psychohistoire ?

Comment un nombre quelconque d’individus pourraient-ils ensemble en savoir assez ?

Cela lui rappela une énigme qu’on lui avait posée dans sa jeunesse : peut-il exister un bloc de platine relativement petit, muni de poignées, qu’il soit impossible de soulever par la seule force musculaire, quel que soit le nombre d’individus mobilisés ?

La réponse est oui. Un mètre cube de platine pèse 22 420 kilos, sous une gravité normale. Si l’on suppose que chaque individu peut décoller du sol cent vingt kilos, alors cent quatre-vingt-huit personnes suffiraient à soulever le bloc de platine. Mais il est impossible d’entasser cent quatre-vingt-huit individus autour d’un cube d’un mètre d’arête de telle sorte que chacun ait une prise. On pourrait tout au plus en masser neuf. Et les leviers ou autres dispositifs de ce genre sont interdits, l’énoncé précisant « par la seule force musculaire ».

De même, il était sans doute impossible de mobiliser assez de gens pour appréhender la masse totale de connaissances exigées par la psychohistoire, même si les faits étaient stockés sur ordinateur plutôt que par le cerveau humain. Seul un nombre limité d’individus pourrait, pour ainsi dire, se « masser autour » de ce savoir et le communiquer.

« Vous me semblez bien sombre, Seldon.

— Je mesurais l’étendue de mon ignorance.

— Tâche bien utile. Des milliards d’individus pourraient se joindre à vous… Mais il est temps de descendre. » Seldon leva les yeux. « Comment le savez-vous ?

— De la même manière que vous, lors de votre trajet en réseau express, votre premier jour sur Trantor. Je suis les panneaux d’affichage. »

Seldon en aperçut un juste comme ils le dépassaient : UNIVERSITÉ DE STREELING — 3 MINUTES.

« Nous descendons à la prochaine station. Attention à la marche. »

Seldon suivit Hummin et remarqua que le ciel était à présent d’un violet profond tandis que passages, coursives et bâtiments s’éclairaient, baignés d’une lueur jaune.

On aurait pu se croire au crépuscule sur Hélicon. Si un bandeau lui avait été mis sur les yeux puis enlevé, il aurait pu se croire dans le centre ville surpeuplé de l’une des plus grandes cités de sa planète natale.

« Combien de temps vais-je rester à l’Université de Streeling, à votre avis, Hummin ?

— Difficile à dire, répondit l’intéressé avec son calme habituel. Toute votre vie, peut-être.

— Hein ?

— Peut-être pas. Mais votre vie vous a échappé à l’instant où vous avez fait cette communication sur la psychohistoire. L’Empereur et Demerzel ont reconnu aussitôt votre importance. Moi de même. Et, pour autant que je sache, bien d’autres personnes. Vous voyez, cela signifie que vous n’êtes plus votre propre maître. »


Bibliothèque

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VENABILI, DORS. — … Historienne, née à Cinna… Sa vie aurait fort bien pu se dérouler sans surprises, n’eût été le fait qu’après avoir passé deux années à l’Université de Streeling, elle se trouva entraînée avec le jeune Hari Seldon durant la Fuite.

ENCYLOPEDIA GALACTICA
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La pièce où se retrouva Hari Seldon était plus vaste que le studio de Hummin dans le secteur impérial. C’était une chambre avec un coin toilette mais sans aucun équipement pour faire la cuisine ou prendre un repas. Il n’y avait pas de fenêtre, mais, derrière une grille encastrée au plafond, un ventilateur émettait un soupir régulier.

Seldon regarda autour de lui, l’air navré.

Hummin interpréta ce regard avec son assurance habituelle et l’avertit : « Ce n’est que pour la nuit, Seldon. Demain matin, quelqu’un vous conduira à l’Université et vous serez installé bien plus confortablement.

— Pardonnez-moi, Hummin, mais comment le savez-vous ?

— Je vais m’arranger. J’y connais une ou deux personnes (un bref sourire sans humour) qui sont en dette envers moi ; je peux donc leur demander un ou deux services. A présent, voyons un peu les détails. »

Il fixa sans ciller Seldon et poursuivit : « Ce que vous avez dû abandonner dans votre chambre d’hôtel est désormais perdu. Y avait-il quelque chose d’irremplaçable ?

— Pas vraiment. Quelques affaires personnelles auxquelles j’attachais valeur de souvenirs, mais enfin, si elles sont perdues, elles sont perdues. Il y a, bien sûr, quelques notes sur ma communication. Des calculs. Le texte lui-même.

— Qui est désormais dans le domaine public jusqu’au moment où il sera retiré de la circulation parce que jugé trop dangereux – ce qui ne saurait tarder. Je pourrai toujours mettre la main sur un exemplaire, j’en suis sûr. De toute manière, vous pouvez le reconstituer, n’est-ce pas ?

— Absolument. C’est bien pourquoi je vous ai dit qu’il n’y avait rien d’irremplaçable. J’ai également perdu près de mille crédits, quelques livres, des vêtements, mon billet de retour pour Hélicon, des choses dans ce genre.

— Tout cela est remplaçable… Et je vais m’arranger pour vous obtenir une plaque de crédit à débiter sur mon compte. Cela réglera le problème des dépenses courantes.

— Vous faites preuve d’une générosité peu commune à mon égard. Je ne puis l’accepter.

— Ce n’est pas de la générosité, puisque j’espère de la sorte sauver l’Empire. Vous devez accepter.

— Mais en avez-vous les moyens, Hummin ? Je vais, dans le meilleur des cas, utiliser votre crédit avec mauvaise conscience.

— Tout ce dont vous pouvez avoir besoin pour assurer votre survie ou un confort raisonnable est dans mes moyens, Seldon. Naturellement, j’aimerais mieux que vous ne tentiez pas d’acheter le gymnase universitaire et que vous vous absteniez de distribuer un million de crédits en largesses…

— Pas besoin de vous tracasser, mais avec mon nom fiché par…

— Peu importe. Il est strictement interdit au gouvernement impérial d’exercer le moindre pouvoir de police sur l’Université ou ses membres. La liberté y est totale. On peut y discuter de tout, on peut tout y dire.

— Qu’en est-il des crimes violents ?

— Dans ce cas, les autorités universitaires s’en chargent elles-mêmes, avec soin et raison – d’ailleurs, il n’y a quasiment aucun acte de violence. Les étudiants et le corps professoral savent apprécier leur liberté et en comprennent les limites. Trop de chahut, un début d’émeute, une effusion de sang, et le gouvernement pourrait se sentir en droit de rompre l’accord non écrit et d’envoyer la troupe. Personne ne veut de cela, pas même le gouvernement, si bien qu’un équilibre fragile se maintient. En d’autres termes, Demerzel lui-même ne pourrait vous extirper de là sans un prétexte bien plus important que nul à l’Université n’a pu en fournir au gouvernement depuis un siècle et demi. D’un autre côté, si vous êtes attiré hors du campus universitaire par un agent infiltré parmi les étudiants…

— Il y en a ?

— Comment le saurais-je ? C’est possible. Tout individu ordinaire peut être menacé, manœuvré ou simplement acheté – et rester par la suite au service de Demerzel, ou de n’importe qui d’autre, d’ailleurs. C’est bien pourquoi j’insiste sur ce point : vous êtes raisonnablement en sûreté, mais personne ne l’est jamais absolument. Vous devrez être prudent. Je vous avertis donc, mais je ne veux pas non plus vous affoler. Dans l’ensemble, vous serez bien plus en sûreté ici que vous ne l’auriez été si vous étiez retourné sur Hélicon, ou sur n’importe quelle autre planète de la Galaxie.

— Je l’espère, fit Seldon, maussade.

— J’en suis sûr, sinon je n’aurais pas jugé opportun de vous laisser.

— Me laisser ? » Seldon leva brusquement la tête. « Vous ne pouvez pas faire ça. Vous connaissez ce monde. Moi, pas.

— Vous serez avec d’autres qui le connaissent, et qui en connaissent cette partie bien mieux que moi. Quant à moi, je dois repartir. Je vous ai accompagné toute la journée et je ne voudrais pas abandonner plus longtemps mes activités. Je ne dois pas trop attirer l’attention. Souvenez-vous que je cours des risques autant que vous. »

Seldon rougit. « Vous avez raison. Je ne puis envisager que vous risquiez indéfiniment votre existence à cause de moi. J’espère ne pas vous avoir déjà ruiné…

— Qui pourrait le dire ? fit Hummin sans se démonter. Nous vivons une époque dangereuse. Rappelez-vous simplement que, si quelqu’un peut la rendre plus sûre – sinon pour nous-mêmes, du moins pour ceux qui nous suivront –, c’est bien vous. Que cette pensée soit votre source d’énergie, Seldon. »

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Seldon ne trouvait pas le sommeil. Il réfléchissait, se tournant et se retournant dans le noir. Jamais il ne s’était senti aussi seul et désemparé qu’après que Hummin, hochant la tête, l’eut quitté sur une brève poignée de main. Il se retrouvait désormais sur un monde étrange – et dans une partie étrange de ce monde. Il était séparé de la seule personne qu’il pouvait considérer comme amicale (et ceci depuis non moins d’un jour) et n’avait aucune idée de sa destination et de son programme, demain ou n’importe quand à l’avenir.

Rien de tout cela n’était propice au sommeil, et lorsqu’il décida, en désespoir de cause, qu’il ne dormirait pas de la nuit, et peut-être jamais plus, l’épuisement prit le dessus…

Quand il s’éveilla, il faisait toujours noir – enfin pas tout à fait car, à l’autre bout de la pièce, un voyant rouge clignotait rapidement, avec un bourdonnement rauque intermittent. A coup sûr, c’était cela qui l’avait réveillé.

Alors qu’il essayait de se rappeler où il se trouvait et d’interpréter les rares messages reçus par ses sens, le clignotement et le bourdonnement cessèrent et il réalisa qu’il entendait des coups péremptoires.

Sans doute on frappait à la porte, mais il ne se rappelait plus où elle était. Sans doute, également, existait-il un contact pour inonder la chambre de lumière, mais il avait aussi oublié son emplacement.

Il s’assit donc dans le lit et tâtonna désespérément le long du mur à sa gauche tout en lançant : « Un moment, je vous prie. »

Il trouva le bouton recherché et une lumière tamisée illumina soudain la chambre.

Il sortit du lit en hâte, plissant les yeux, cherchant toujours la porte, la trouva, se pencha pour l’ouvrir, se rappela la prudence in extremis et lança, d’un ton soudain sévère, dans le genre pas-de-bêtises : « Qui est là ? »

Une voix féminine, plutôt douce, répondit : « Je m’appelle Dors Venabili et je suis venue voir le docteur Hari Seldon. »

Simultanément une femme apparut devant la porte, alors même qu’elle n’avait pas été ouverte.

Un instant, Hari Seldon la fixa avec surprise, puis s’avisa qu’il était en sous-vêtements. Il laissa échapper un cri étranglé, fonça vers le lit et se rendit soudain compte qu’il était en train de contempler un hologramme. Il lui manquait la consistance du réel et il était évident que la femme ne le regardait pas. Elle se montrait simplement pour s’identifier.

Il marqua un temps d’arrêt, haletant, puis, élevant la voix pour être entendu derrière le battant : « Si vous voulez bien attendre, je suis à vous. Accordez-moi… disons, une demi-heure. »

La femme – ou en tout cas son hologramme – répondit : « Je vais attendre » et disparut.

Il n’y avait pas de douche ; alors il s’épongea, créant un beau gâchis sur le carrelage du coin toilette. Il y avait du dentifrice mais pas de brosse et il se servit de son doigt. Il n’avait pas d’autre choix que renfiler les vêtements de la veille. Il ouvrit enfin la porte.

Ce faisant, il se rendit compte que la visiteuse ne s’était pas vraiment identifiée. Elle s’était contentée de donner un nom, et Hummin n’avait pas nommé ses visiteurs éventuels, cette Dors Machinchose ou quelqu’un d’autre. Il s’était senti à l’abri parce que l’hologramme représentait une jeune femme avenante mais, pour ce qu’il en savait, elle aurait aussi bien pu être accompagnée d’une demi-douzaine déjeunes gens hostiles.

Il hasarda un coup d’œil prudent, ne vit que la femme, puis ouvrit suffisamment la porte pour la laisser entrer. Il referma aussitôt le battant et le verrouilla derrière elle.

« Pardonnez-moi. Quelle heure est-il ?

— Neuf heures, répondit-elle. La journée est déjà bien entamée. »

Officiellement, Trantor s’en tenait au temps universel galactique, seule manière cohérente de faire fonctionner le commerce interstellaire et les affaires d’État. Chaque planète, en revanche, avait son temps local et Seldon n’en était pas encore au point de jongler avec les références horaires trantoriennes.

« C’est le milieu de la matinée ?

— Bien sûr.

— Il n’y a pas de fenêtre dans cette chambre », observa-t-il, sur la défensive.

Dors alla vers le lit, se pencha, effleura une petite touche noire sur le mur. Des chiffres rouges apparurent au plafond, juste au-dessus de son oreiller. Ils indiquaient 09 : 03.

Elle sourit sans la moindre supériorité. « Je suis désolée. Mais j’ai cru que Chetter Hummin vous avait prévenu que je passerais vous prendre à neuf heures. Le problème avec lui, c’est qu’il est tellement habitué à toujours tout savoir qu’il en oublie parfois que les autres ne sont pas au courant.

Et j’aurais dû éviter d’employer l’identification radio-holographique. J’imagine que vous n’en avez pas sur Hélicon et j’ai dû vous alarmer, je le crains. »

Seldon sentit qu’il se détendait : elle lui paraissait naturelle, amicale, et cette référence faite à Hummin, en passant, acheva de le rassurer. Il répondit : « Vous avez tout à fait tort pour Hélicon, mademoiselle…

— Appelez-moi Dors, je vous en prie.

— Vous avez pourtant tort pour Hélicon, Dors. Nous disposons bel et bien de la radio-holographie mais je n’ai jamais eu les moyens de m’en équiper. Ni d’ailleurs aucun de mes amis, si bien que je n’en avais jusqu’à présent jamais fait l’expérience. Mais j’ai assez vite compris de quoi il retournait. »

Il l’étudia. Elle n’était pas très grande, dans la moyenne pour une femme, estima-t-il, avec des cheveux d’un blond-roux assez doux, disposés en boucles courtes autour de son visage. (Il avait vu bon nombre de femmes à Trantor ainsi coiffées. C’était apparemment une mode locale qui aurait soulevé les rires sur Hélicon.) Elle n’était pas d’une beauté renversante mais était loin d’être désagréable à regarder, grâce surtout à ses lèvres pleines, comme retroussées en un léger sourire. Elle était mince, bien bâtie, et paraissait fort jeune. (Peut-être trop jeune, songea-t-il, mal à l’aise, pour être utile.)

« Ai-je passé l’inspection ? » demanda-t-elle. (Elle semblait avoir le don de Hummin pour lire dans ses pensées, songea Seldon, ou peut-être était-ce lui qui ne savait pas les dissimuler.)

« Je suis désolé, fit-il. Apparemment, je vous ai déshabillée du regard, mais j’essayais simplement de vous évaluer. Je me retrouve en terre inconnue. Je ne connais personne et n’ai aucun ami.

— Je vous en prie, docteur Seldon, comptez-moi parmi vos amies. M. Hummin m’a demandé de prendre soin de vous. »

Sourire gêné de Seldon. « Vous êtes peut-être un peu jeune pour la tâche.

— Vous verrez que non.

— Eh bien, je vais essayer de causer le moins de gêne possible. Pouvez-vous me rappeler votre nom, je vous prie ?

— Dors Venabili. « Elle épela son nom de famille, après avoir souligné l’accent sur la seconde syllabe. « Comme je l’ai dit, appelez-moi Dors, je vous en prie, et si vous n’y voyez pas d’inconvénient, de mon côté je vous appellerai Hari. Nous ne faisons aucune cérémonie, ici, à l’Université, et l’on fait presque un effort délibéré pour ne pas afficher sa position, familiale ou professionnelle.

— Mais comment donc, appelez-moi Hari, je vous en prie.

— A la bonne heure. Je ne ferai donc pas de cérémonies. Par exemple, l’instinct formaliste, si une telle chose existait, me pousserait à vous demander la permission de m’asseoir. Et pourtant, sans faire de formalités, je vais juste m’installer. » Ce qu’elle fit, sur l’unique chaise de la pièce.

Seldon se racla la gorge. « A l’évidence, je ne suis pas en possession de toutes mes facultés. J’aurais dû vous convier à prendre un siège. » Il s’installa au coin de son lit défait, regrettant de n’avoir pas pensé à retendre au moins les draps, mais enfin, il avait été pris par surprise.

« Voici comment nous allons procéder, Hari, reprit-elle sur un ton aimable. D’abord, nous allons prendre le petit déjeuner dans l’un des cafés de l’Université. Puis je vais vous trouver une chambre dans l’une des résidences, une chambre meilleure que celle-ci. Vous aurez une fenêtre. Hummin m’a demandé de vous fournir une plaque de crédit à son nom, mais il va me falloir un jour ou deux pour en extorquer une à l’administration universitaire. D’ici là, c’est moi qui serai responsable de vos dépenses, vous pourrez me rembourser par la suite – et nous allons pouvoir vous utiliser. Chetter Hummin m’a dit que vous êtes mathématicien, et l’Université en manque sérieusement, surtout de bons.

— Hummin vous a dit que je suis un bon mathématicien ?

— En fait, oui. Il a dit que vous êtes un homme remarquable.

— Eh bien… » Seldon s’examina les ongles. « J’aimerais bien être jugé ainsi, mais Hummin me connaissait depuis moins d’une journée et, auparavant, il m’avait simplement entendu présenter une communication, dont il n’avait aucun moyen d’évaluer le niveau. Je pense que c’était simple politesse de sa part.

— Je ne crois pas, dit Dors. Il est lui-même un individu remarquable, avec une grande expérience des gens. Je me fie à son jugement. Quoi qu’il en soit, j’imagine que vous aurez l’occasion de faire vos preuves. Vous savez programmer des ordinateurs, je suppose.

— Bien sûr.

— Je parle d’ordinateurs pédagogiques, n’est-ce pas, et je me demandais si vous pourriez écrire des programmes pour enseigner les divers aspects des mathématiques contemporaines.

— Oui, ça fait partie de mes capacités professionnelles. Je suis assistant de mathématiques à l’Université d’Hélicon.

— Ça, je le sais. Hummin me l’a dit. Ce qui signifie, bien sûr, que tout le monde saura que vous n’êtes pas trantorien, mais ça ne soulèvera pas de sérieux problèmes. Nous sommes une majorité de Trantoriens, ici, à l’Université, mais il y a une minorité non négligeable d’Exos venus de toutes sortes de mondes et ils sont parfaitement admis. Je ne vous garantis pas que vous n’entendrez jamais de plaisanterie sur des thèmes planétaires mais, à vrai dire, c’est plus le fait des Exos que des Trantoriens. Je suis moi-même d’un monde extérieur, soit dit en passant.

— Oh ? » Il hésita puis décida que ce ne serait que politesse de demander : « Et de quel monde êtes-vous ?

— Je suis de Cinna. Vous en avez déjà entendu parler ? »

Il risquait d’être piégé s’il avait la politesse de mentir, aussi répondit-il franchement : « Non.

— Ça ne me surprend pas. C’est probablement encore moins connu qu’Hélicon. Quoi qu’il en soit, pour revenir à la programmation des ordinateurs pédagogiques, je suppose que cela peut être fait avec plus ou moins de bonheur.

— Absolument.

— Et que vous saurez le faire avec bonheur.

— Je me plais à le croire.

— Eh bien, dans ce cas, le poste est pour vous. L’Université vous allouera un traitement pour ce travail. Alors, descendons déjeuner. Au fait, avez-vous bien dormi ?

— C’est surprenant, mais… oui.

— Et avez-vous faim ?

— Oui, mais… » Il hésita.

« Mais, fit-elle, enjouée, c’est la qualité de la nourriture qui vous tracasse, n’est-ce pas ? Eh bien, il ne faut pas. Étant moi-même une Exo, je puis comprendre vos sentiments à l’égard de cette addition systématique de micro-organismes dans tous les aliments, mais les menus de l’Université ne sont pas mauvais. Au réfectoire du corps enseignant, en tout cas. Les étudiants souffrent un peu, mais ça contribue à les endurcir. »

Elle se leva pour se diriger vers la porte mais s’arrêta quand Seldon ne put s’empêcher de lui demander : « Vous faites partie du corps enseignant ? »

Elle se retourna et lui adressa un sourire espiègle. « Je ne vous parais pas assez vieille ? J’ai décroché mon doctorat il y a deux ans à Cinna et je suis ici depuis. Dans quinze jours, je fête mes trente ans.

— Désolé, dit Seldon, souriant à son tour, mais vous ne pouvez pas espérer en paraître vingt-cinq sans soulever des doutes quant à votre statut universitaire.

— N’est-il pas aimable ? »

A cette remarque, Seldon sentit une vague de plaisir l’inonder. Après tout, se dit-il, on ne peut pas échanger des amabilités avec une femme séduisante et se sentir entièrement étranger.

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Dors avait raison : le petit déjeuner n’était pas mauvais du tout. Il y avait quelque chose qui contenait indubitablement des œufs et la viande était agréablement fumée. La boisson au chocolat (Trantor en était friande et Seldon n’y voyait pour sa part aucune objection) était peut-être synthétique mais elle était savoureuse et les petits pains étaient frais.

Il sentit qu’il n’était que justice de le reconnaître : « Ce déjeuner a été fort agréable : la nourriture, le cadre, tout.

— Vous m’en voyez ravie. »

Seldon regarda autour de lui. L’un des murs était percé d’une rangée de fenêtres et, même si la véritable lumière du jour n’y pénétrait pas (il se demanda si, au bout d’un moment, il n’allait pas finir par se satisfaire de cet éclairage diffus et cesser de chercher des rayons de soleil dans les pièces), l’endroit était assez lumineux. Très lumineux, même, l’ordinateur météorologique local ayant apparemment décidé de programmer une journée radieuse.

Les tables étaient disposées pour quatre convives et la plupart étaient complètes, mais Dors et Seldon restèrent seuls tous les deux. Dors avait appelé quelques-uns de ses collègues pour faire les présentations. Toutes et tous s’étaient montrés polis mais aucun ne s’était joint à eux. Sans doute Dors l’avait-elle voulu ainsi, mais Seldon ne voyait pas comment elle était parvenue à ses fins.

Il remarqua : « Vous ne m’avez présenté aucun mathématicien, Dors.

— Je n’en ai pas encore vu de ma connaissance. La plupart d’entre eux commencent leur journée plus tôt et ont cours dès huit heures. Personnellement, j’estime que tout étudiant assez téméraire pour choisir les maths doit vouloir être débarrassé de cette matière le plus tôt possible.

— J’en déduis que vous n’êtes pas mathématicienne vous-même.

— Tout sauf ça, dit-elle avec un petit rire. Mon domaine est l’histoire. J’ai déjà publié plusieurs études sur l’ascension de Trantor – je veux parler du royaume originel, pas de ce monde-ci. Je suppose que cela finira par devenir ma spécialité : Trantor à l’époque royale.

— Magnifique, dit Seldon.

— Magnifique ? » Dors le regarda, perplexe. « La Trantor royale vous intéresse aussi ?

— En un sens, oui. Cela, et d’autres choses de cet ordre. Je n’ai jamais vraiment étudié l’histoire et j’aurais dû.

— Vous croyez ? Si vous aviez étudié l’histoire, vous n’auriez guère eu de temps à consacrer aux mathématiques et l’on a un pressant besoin de chercheurs en ce domaine – particulièrement ici, sur ce campus. Nous avons une pléthore d’historiens, dit-elle en élevant la main jusqu’au ras des sourcils, d’économistes et de spécialistes en sciences politiques, mais nous souffrons d’une pénurie de scientifiques et de mathématiciens. Chetter Hummin me l’avait un jour fait remarquer. Il appelait ça le déclin de la science et semblait estimer que c’était un phénomène général.

— Bien sûr, reprit Seldon, quand je dis que j’aurais dû étudier l’histoire, ça ne signifie pas que j’aurais dû y consacrer ma vie. Je veux dire que j’aurais dû l’étudier suffisamment pour m’aider dans mes travaux mathématiques. Mon domaine privilégié est l’analyse mathématique des structures sociales.

— Quelle horreur !

— En un sens, c’en est une. C’est extrêmement compliqué et, tant que je n’en saurai pas beaucoup plus sur l’évolution des sociétés, je serai dans une impasse. Ma description est trop statique, voyez-vous.

— Je ne peux pas voir car je n’y connais rien. Chetter m’a expliqué que vous étiez en train de mettre au point un truc appelé la psychohistoire et que c’était important. C’est bien ça ? La psychohistoire ?

— C’est cela. J’aurais dû l’appeler « psychosociologie » mais le terme m’a paru trop affreux. Ou peut-être savais-je d’instinct qu’une connaissance de l’histoire était nécessaire ; par la suite, j’ai employé le mot pour moi-même sans trop y réfléchir.

— » Psychohistoire » sonne mieux, en effet, mais je ne sais toujours pas de quoi il s’agit.

— Je le sais à peine moi-même. » Il resta plusieurs minutes abîmé dans ses réflexions, contemplant la femme en face de lui avec le sentiment qu’elle pourrait peut-être adoucir son exil. Le souvenir lui revint de cette autre femme qu’il avait connue quelques années plus tôt, mais il le refoula avec un effort délibéré. Si jamais il devait retrouver une autre compagne, celle-là comprendrait le travail de chercheur et ses servitudes.

Pour orienter son esprit sur une autre voie, il reprit : « Chetter Hummin m’a dit que l’Université était libre de toute ingérence gouvernementale.

— Il a parfaitement raison. »

Seldon hocha la tête. « Cela me paraît assez incroyable de la part des autorités impériales. Sur Hélicon, les institutions universitaires ne sont certainement pas indépendantes des pressions gouvernementales.

— Idem pour Cinna. Ou pour tous les mondes extérieurs, hormis peut-être deux ou trois des plus grands. Trantor, c’est une autre affaire.

— Certes, mais pourquoi ?

— Parce que c’est le centre de l’Empire. Les Université d’ici jouissent d’un prestige énorme. Les professionnels sont formés par n’importe quelle Université sur n’importe quelle planète, mais l’administration de l’Empire – les grands commis de l’État, les innombrables fonctionnaires qui, par millions, représentent les tentacules que l’Empire étend dans tous les coins de la Galaxie – est formée ici même, sur Trantor.

— Je n’ai jamais vu les statistiques… commença Seldon.

— Croyez-moi sur parole. Il est important que les fonctionnaires de l’Empire aient quelque chose en commun, un sentiment particulier à l’égard de l’Empire. Et ils ne peuvent tous être Trantoriens de naissance au risque d’irriter les mondes extérieurs. Pour cette raison, Trantor doit attirer des millions d’Exos pour les former sur place. Peu importe leur origine, leur accent ou leur culture, pourvu qu’ils prennent la patine trantorienne et s’identifient à l’arrière-plan culturel trantorien. C’est ce qui fait le ciment de l’Empire. Et puis les mondes extérieurs sont moins rétifs lorsqu’une proportion non négligeable des administrateurs représentant le gouvernement impérial sont des autochtones.

Seldon se sentait de nouveau gêné. Voilà encore un point auquel il n’avait pas songé. Il se demanda si un individu pouvait vraiment être un grand mathématicien sans rien savoir d’autre que les mathématiques. « Est-ce de notoriété publique ?

— Je suppose que non, admit Dors après quelque réflexion. Il y a tellement de choses à savoir que les spécialistes s’accrochent à leur spécialité comme à un bouclier contre la tentation d’apprendre n’importe quoi. Ça leur évite de se noyer.

— Pourtant, vous, vous êtes au courant.

— Mais c’est ma spécialité. Je suis une historienne de la Trantor royale et cette technique d’administration a été l’un des moyens pour Trantor d’étendre son influence et de réussir la transition entre la période royale et la période impériale.

— Les méfaits de la sur-spécialisation ! marmonna Seldon, presque pour lui-même. Qui découpe la connaissance en un million de fragments pour la laisser toute sanguinolente… »

Dors haussa les épaules. « Que peut-on y faire ? Mais vous voyez, si Trantor veut attirer les Exos dans ses Universités, elle doit leur offrir quelque chose en échange de ce déracinement, de cet exil vers un monde étrange aux structures incroyablement artificielles, aux méthodes incroyablement insolites. Voilà deux ans que je suis ici et je n’y suis toujours pas habituée. Je ne m’y ferai peut-être jamais. Mais enfin, c’est vrai, je n’ai pas l’intention de devenir fonctionnaire, de sorte que je ne fais pas d’effort particulier pour devenir trantorienne.

« Et ce que Trantor offre en échange n’est pas seulement la promesse d’une excellente situation professionnelle, avec un pouvoir considérable, et bien sûr des revenus élevés, mais aussi la liberté. Tant que les futurs administrateurs sont étudiants, ils sont libres de dénoncer le gouvernement, de manifester pacifiquement contre lui, d’élaborer leurs propres théories et leurs points de vue personnels. Ils ne se font pas faute d’en profiter et beaucoup viennent ici pour éprouver cette sensation de liberté.

— J’imagine, dit Seldon, que cela tient lieu également de soupape de sûreté. Ils éliminent tout leur ressentiment, éprouvent la douillette autosatisfaction de tout jeune révolutionnaire et, lorsque vient le temps pour eux de prendre leur place dans la hiérarchie impériale, ils sont prêts à s’installer dans le conformisme et l’obéissance. »

Dors acquiesça. « Vous avez peut-être raison. Toujours est-il que, pour toutes ces raisons, le gouvernement préserve avec soin la liberté des Universités. C’est moins un effet de sa bonté que de son… habileté.

— Et si vous n’envisagez pas une carrière dans l’administration, Dors, que comptez-vous donc faire ?

— Historienne. J’enseignerai, ferai programmer mes propres vidéo-livres.

— Pas une très bonne position sociale, peut-être.

— Pas un très bon revenu, Hari, ce qui est plus important. Quant à la position sociale, c’est justement le genre de chose que j’aime autant éviter. J’ai vu quantité de gens avec une position élevée, mais j’en cherche plutôt une heureuse. La position n’est pas un acquis sur lequel on peut se reposer ; il faut perpétuellement se battre pour ne pas couler. Même les Empereurs, la plupart du temps. Un de ces jours, je retournerai peut-être tout simplement sur Cinna pour être professeur.

— Et une éducation trantorienne vous assurera du prestige.

— Je suppose, fit Dors en riant. Mais sur Cinna, qui y prêtera attention ? C’est un monde bien calme, plein de fermes, de bétail et de volaille.

— Ne vous paraîtra-t-il pas morne, après Trantor ?

— Oui, et j’y compte bien. Et si ça devient vraiment trop ennuyeux, je pourrai toujours décrocher une bourse pour aller ici ou là faire un peu de recherche sur le terrain. C’est l’avantage de mon domaine.

— Un mathématicien, en revanche », remarqua Seldon avec une trace d’amertume sur un point qui jusque-là ne l’avait jamais préoccupé, « est censé rester planté devant son ordinateur à réfléchir. Et à propos d’ordinateurs… » Il hésita. Le petit déjeuner était achevé et il lui apparut soudain que la jeune femme devait avoir ses propres obligations qui l’attendaient.

Mais elle ne semblait pas du tout pressée de s’en aller. « Oui ? A propos d’ordinateurs ?

— Pourrai-je obtenir la permission d’utiliser la bibliothèque d’histoire ? »

C’était maintenant à Dors d’hésiter. « Je crois qu’on peut arranger ça. Si vous travaillez à créer des programmes d’enseignement des mathématiques, vous serez sans doute considéré pratiquement comme un membre du corps enseignant et je pourrai demander qu’on vous accorde l’autorisation. Seulement…

— Seulement ?

— Je ne veux pas vous blesser mais vous êtes mathématicien et vous avez avoué ne rien connaître à l’histoire. Saurez-vous exploiter un fichier historique ? »

Seldon sourit. « Je suppose que vous utilisez des ordinateurs semblables à ceux de la bibliothèque de mathématiques.

— Effectivement, mais chaque domaine a ses spécificités de programmation. Vous ne connaissez pas les vidéo-livres de référence, les méthodes rapides de recherche dans le catalogue. Vous êtes peut-être capable de reconnaître dans le noir un intervalle hyperbolique…

— Vous voulez dire une intégrale hyperbolique », rectifia doucement Seldon.

Dors l’ignora : « Mais vous ne saurez sans doute pas comment retrouver les termes du Traité de Poldark en moins d’une journée et demie.

— Je suppose que je pourrais apprendre.

— Si… Si… » Elle parut légèrement se troubler. « Si vous le voulez, je puis vous faire une suggestion. Je donne un cours d’une durée d’une semaine – une heure quotidienne – sur l’utilisation de la bibliothèque. Pour les étudiants de première année. Cela n’offenserait pas votre dignité de participer à un tel cours – je veux dire, avec de jeunes étudiants ? Je commence dans trois semaines.

— Vous pourriez me donner des cours particuliers… » Seldon fut surpris du ton suggestif qu’il avait adopté.

Cela n’échappa pas à son interlocutrice. « J’admets volontiers que ce serait possible mais je pense que vous tireriez un meilleur profit d’une formation plus stricte. Nous utiliserons la bibliothèque, comprenez-vous, et à la fin de la semaine, on vous demandera de localiser des informations sur des points historiques particuliers. Tout du long, vous serez en compétition avec les autres étudiants et cela contribuera beaucoup à vous faire progresser. Les cours particuliers sont bien moins efficaces, je vous le garantis. Malgré tout, je comprends la difficulté de rivaliser avec des étudiants de première année. Si jamais vous ne faites pas aussi bien qu’eux, vous risquez de vous sentir humilié. Vous devez garder à l’esprit, toutefois, qu’ils ont déjà étudié l’histoire élémentaire et vous peut-être pas…

— Effectivement. Il n’y a pas de peut-être. Mais je n’aurai pas peur de rivaliser et peu m’importent les éventuelles humiliations en cours de route si je parviens à apprendre les arcanes de la recherche bibliographique en histoire. »

Il était clair pour Seldon qu’il commençait à apprécier cette jeune femme et qu’il saisissait volontiers l’occasion de se faire former par elle. Il était conscient aussi d’être parvenu à un tournant intellectuel.

Il avait promis à Hummin de tenter de travailler sur une application de la psychohistoire, mais ç’avait été une promesse de l’esprit, et non du cœur. Dorénavant, il était bien décidé à saisir la psychohistoire à bras-le-corps – s’il le fallait – pour la mettre en pratique. C’était peut-être l’influence de Dors Venabili.

Ou bien Hummin avait-il compté là-dessus ? Hummin, décida Seldon, pouvait bien être un individu particulièrement remarquable.

<p id="_Toc249153165">19</p>

Cléon Ier avait achevé son repas qui, malencontreusement, avait été un dîner officiel. Cela signifiait qu’il avait dû perdre son temps à discuter avec divers hauts fonctionnaires – tous de parfaits inconnus – à coups de phrases toutes faites destinées à flatter chacun d’eux et à fortifier sa fidélité à la couronne. Cela signifiait également que les plats lui étaient arrivés à peine tièdes et avaient encore refroidi avant qu’il ait pu y toucher.

Il devait bien exister un moyen d’éviter cela. Manger d’abord, peut-être, seul ou en compagnie d’un ou deux intimes avec lesquels il pourrait se détendre, pour assister ensuite à un dîner officiel au cours duquel il pourrait se faire simplement servir une poire d’importation. Il adorait les poires. Mais cela n’offenserait-il pas ses hôtes qui pourraient prendre comme une insulte délibérée le refus du monarque de partager leur repas ?

De ce côté, évidemment, son épouse lui était inutile car sa présence n’aurait fait qu’exacerber son déplaisir. Il l’avait épousée parce qu’elle était issue d’une puissante famille dissidente dont on pouvait espérer qu’elle ferait taire ses divergences à la suite de cette union, bien que Cléon espérât sincèrement qu’elle, au moins, n’en ferait rien. Il n’était pas du tout mécontent de la voir vivre sa vie de son côté, hormis lors des efforts nécessaires pour mettre en route un héritier, car, pour dire la vérité, il ne l’aimait pas. Et maintenant que l’héritier était là, il pouvait l’ignorer complètement.

Il mâchonna une poignée de noisettes ramassées en quittant la table et lança : « Demerzel !

— Sire ? »

Demerzel apparaissait toujours aussitôt que Cléon l’appelait. Soit qu’il traînât constamment à portée de voix derrière la porte, soit qu’il s’approchât parce que, quelque part, son instinct servile le prévenait de l’imminence d’un appel, le fait est qu’il apparaissait et, songea négligemment Cléon, cela seul importait. Bien sûr, il y avait des périodes où Demerzel devait s’absenter pour raison d’État. Cléon détestait ces absences. Elles le mettaient mal à l’aise.

« Qu’est-il arrivé à ce mathématicien… j’ai oublié son nom. »

Demerzel, qui savait sûrement quel homme l’Empereur avait à l’esprit mais qui voulait peut-être tester sa mémoire, lui demanda : « A quel mathématicien songez-vous, Sire ? »

Cléon agita la main avec impatience. « Le devin. Celui qui est venu me voir.

— Celui que nous avons fait chercher ?

— Que nous avons fait chercher, si vous voulez. En tout cas, il est bien venu me voir. Vous deviez vous occuper de cette affaire, autant que je me souvienne. L’avez-vous fait ? »

Demerzel se racla la gorge. « Sire, j’ai essayé…

— Ah ! Cela signifie que vous avez échoué. N’est-ce pas ? » En un sens, Cléon n’était pas mécontent. Demerzel était le seul de ses ministres à ne pas faire un plat de ses défaillances. Les autres n’admettaient jamais l’échec, et, comme l’échec était courant, il devenait d’autant plus difficile à rectifier. Peut-être Demerzel pouvait-il se permettre d’être plus honnête parce qu’il échouait plus rarement ? S’il n’y avait pas eu Demerzel, songea tristement Cléon, il aurait fort bien pu ne jamais savoir à quoi ressemblait l’honnêteté. Peut-être d’ailleurs aucun Empereur n’en avait-il jamais rien su et peut-être était-ce l’une des raisons qui faisaient que l’Empire…

Il écarta ces pensées et, brusquement piqué par le silence de son interlocuteur, désireux de l’entendre reconnaître son impuissance comme il venait mentalement de rendre hommage à son honnêteté, Cléon répéta sèchement : « Alors, vous avez échoué, n’est-ce pas ? »

Demerzel ne cilla pas. « Sire, j’ai partiellement échoué. J’ai senti que le garder ici sur Trantor, où la situation est… disons, difficile, pourrait nous poser des problèmes. Il m’a semblé qu’il serait plus à sa place sur sa planète natale. Il avait l’intention d’y retourner dès le lendemain, mais il y avait toujours un risque de complications – le risque qu’il décide de rester ici –, aussi ai-je fait en sorte que deux jeunes loubards se chargent de le raccompagner à l’astronef le jour même.

— Vous connaissez beaucoup de loubards, Demerzel ? » Cléon s’amusait.

« Il est important, Sire, d’être en mesure de toucher toutes sortes d’individus, car chaque type a son emploi spécifique – les loubards n’étant pas les moins utiles. Or, il se trouve qu’ils ont échoué.

— Et pourquoi cela ?

— Fait surprenant, Seldon a été capable de leur donner une correction.

— Le mathématicien savait se battre ?

— Apparemment, les mathématiques et les arts martiaux ne s’excluent pas mutuellement. J’ai découvert, trop tard hélas, que son monde, Hélicon, est réputé en ce domaine… celui des arts martiaux, pas des mathématiques. Le fait que je ne l’aie pas su à temps est bel et bien un échec, Sire, et je ne puis qu’implorer votre pardon.

— Mais alors, je suppose que le mathématicien est reparti vers sa planète natale dès le lendemain, comme prévu.

— Malheureusement, l’épisode s’est retourné contre nous. Échaudé par l’aventure, il a décidé non pas de retourner sur Hélicon mais de rester sur Trantor. Il semble avoir été conseillé en ce sens par un passant qui se trouvait être présent sur les lieux durant la rixe. Encore une complication imprévue… »

L’Empereur fronça les sourcils. « Alors, notre mathématicien… quel est son nom, déjà ?

— Seldon, Sire. Hari Seldon.

— Alors, ce Seldon est hors d’atteinte ?

— En un sens, Sire. Nous avons suivi ses mouvements et il se trouve à présent à l’Université de Streeling. Tant qu’il y séjourne, il est hors d’atteinte. »

L’Empereur fit la moue et rougit légèrement. Ce « hors d’atteinte » me gêne. Il ne devrait y avoir nul endroit dans l’Empire hors de portée de ma main. Or ici, sur mon propre monde, vous me dites que quelqu’un peut être hors d’atteinte. Inadmissible !

— Votre main peut atteindre l’Université, Sire. Vous pouvez envoyer votre armée pour en extirper ce Seldon quand vous voulez. Agir ainsi, toutefois, serait… indésirable.

— Pourquoi ne dites-vous pas « irréalisable », Demerzel ? Vous me faites penser à ce mathématicien quand il parle de ses prédictions. C’est possible, mais irréalisable. Je suis un Empereur qui trouve que tout est possible et bien peu réalisable. Rappelez-vous, Demerzel, si atteindre Seldon n’est pas réalisable, vous atteindre, vous, l’est parfaitement. »

Demerzel laissa passer sans relever. L’» homme derrière le trône » était conscient de son importance pour l’Empereur ; ce n’était pas la première fois qu’il entendait pareille menace. Il attendit en silence tandis que le monarque fulminait. Tambourinant des doigts sur le bras de son fauteuil, Cléon demanda : « Eh bien alors, à quoi nous sert ce mathématicien s’il est à l’Université de Streeling ?

— Il est peut-être encore possible, Sire, de tirer profit de la malchance. Là-bas, il se pourrait qu’il décide de travailler sur sa psychohistoire.

— Même s’il persiste à la trouver inutilisable ?

— Il peut se tromper et découvrir son erreur. Et si tel est le cas, nous trouverons bien un moyen de le faire sortir de l’Université. Il est même possible qu’il désire nous rejoindre de lui-même, dans de telles circonstances. »

L’Empereur demeura quelque temps abîmé dans ses pensées, puis : « Et si jamais quelqu’un d’autre l’y cueille avant nous ?

— Qui voudrait le faire, Sire ? demanda doucement Demerzel.

— Le Maire de Kan, pour commencer, s’écria soudain Cléon. Il rêve toujours de s’emparer de l’Empire.

— L’âge a émoussé ses crocs, Sire.

— N’allez pas croire ça, Demerzel.

— Et nous n’avons aucune raison de supposer qu’il s’intéresse le moins du monde à Seldon ou même connaisse son existence, Sire.

— Allons donc, Demerzel. Si nous avons entendu parler de son article, Kan également. Si nous avons décelé la possible importance de Seldon, alors Kan aussi.

— Si une telle chose devait arriver, Sire, ou même seulement risquait d’arriver, alors cela justifierait que l’on prît des mesures radicales.

— Radicales… jusqu’à quel point ?

— On pourrait estimer, hasarda prudemment Demerzel, que, plutôt que de voir Seldon aux mains de Kan, il vaudrait mieux pour nous ne le voir aux mains de personne. Le faire cesser d’exister, Sire.

— Le faire tuer, vous voulez dire.

— Si vous préférez le formuler ainsi », dit Demerzel.

<p id="_Toc249153166">20</p>

Hari Seldon se rencoigna dans son fauteuil au fond de l’alcôve qui lui avait été assignée grâce à l’intervention de Dors Venabili. Il était mécontent.

A vrai dire, bien que ce fût l’expression qu’il utilisait mentalement, il savait que c’était un euphémisme : il n’était pas seulement mécontent, il était furieux – et d’autant plus qu’il ne savait pas au juste pourquoi. Était-ce à cause de l’histoire ? Des chroniqueurs et d’autres compilateurs d’histoire ? Des mondes et des gens qui faisaient cette histoire ?

Quelle que fût la cible de sa fureur, peu importait. Ce qui comptait, c’était que ses notes étaient inutiles, inutile son savoir tout neuf, tout était inutile.

Cela faisait près de six semaines qu’il était à l’Université. Dès le début, il était parvenu à trouver un terminal d’ordinateur avec lequel il s’était mis au travail – sans instructions, d’instinct, grâce au métier acquis au prix d’années de labeur mathématique. Un travail lent et éprouvant, mais il y avait un certain plaisir à définir graduellement les itinéraires par lesquels il pourrait obtenir des réponses à ses questions.

Puis vint la semaine de formation avec Dors, qui lui avait enseigné plusieurs douzaines de raccourcis et lui avait procuré deux sortes d’embarras : le premier, c’étaient les regards appuyés des étudiants de première année, qui ne semblaient pas se gêner pour mépriser son âge et acceptaient mal que Dors ne manque jamais de l’appeler solennellement « docteur » chaque fois qu’elle s’adressait à lui.

« Je n’ai pas envie, avait-elle dit pour se justifier, qu’ils vous prennent pour un de ces éternels étudiants attardés inscrits en cours de rattrapage d’histoire.

— Mais, depuis le temps, ils ont dû comprendre. Je suis sûr qu’un simple “ Seldon ”suffirait à présent.

— Non. » Et Dors sourit soudain. « En outre, j’aime bien vous appeler “ docteur Seldon ”. J’aime votre air gêné, à chaque fois.

— Vous avez un sens de l’humour particulièrement sadique.

— Vous voudriez m’en priver ? »

Bizarrement, cette remarque le fit rire. Sans nul doute, la réaction naturelle aurait été de dénier l’accusation de sadisme. D’une certaine manière, il trouvait plaisant qu’elle saisisse la balle au bond et la lui renvoie illico. L’idée le conduisit naturellement à poser la question : « Jouez-vous au tennis sur le campus ?

— Nous avons des courts mais je ne joue pas.

— Bien. Je vous donnerai des leçons. Et pendant mon cours je vous appellerai professeur Venabili.

— C’est ainsi que vous m’appelez en classe, de toute façon.

— Vous serez surprise du ridicule que cela peut avoir sur un court de tennis.

— Ça finira peut-être par me plaire.

— Auquel cas, je tâcherai de trouver autre chose qui ne vous plaise pas.

— Je vois que vous avez un sens de l’humour particulièrement salace. »

Elle avait délibérément renvoyé la balle sur ce terrain et il répliqua aussitôt : « Voudriez-vous m’en priver ? »

Elle sourit, et plus tard se montra étonnamment douée derrière le filet. « Vous êtes sûre de n’y avoir jamais joué ? » demanda-t-il, hors d’haleine, à l’issue de la première leçon.

« Affirmatif. »

L’autre sujet d’embarras était plus intime. Il avait appris les techniques nécessaires à la recherche historique puis brûlé – en privé – ses tentatives initiales pour se servir de la mémoire de l’ordinateur. C’était tout simplement une tournure d’esprit radicalement différente de celle qui sert en mathématiques. Tout aussi logique, supposait-il, puisqu’elle était opérationnelle, lui permettant de se mouvoir dans les directions de son choix sans risque d’erreur, mais il s’agissait d’une forme de logique fondamentalement étrangère à celle dont il avait l’habitude.

Mais, avec ou sans instructions, qu’il trébuche ou progresse avec aisance, il n’obtenait tout bonnement aucun résultat.

Son embarras se faisait sentir jusque sur le court de tennis. Dors atteignit rapidement le stade où il n’était plus nécessaire de lui renvoyer des balles faciles pour lui laisser le temps d’estimer l’angle et la distance. Il en oublia d’autant plus vite qu’elle était une débutante et exprima sa colère en lui réexpédiant la balle comme un faisceau laser matérialisé.

Elle monta au filet en trottinant et lança : « Je comprends sans peine votre désir de me tuer, vu que vous devez vous lasser de me voir rater autant de balles. Mais enfin, comment se fait-il, ce coup-ci, que vous soyez parvenu à manquer ma tête de trois bons centimètres ? Je veux dire : vous ne m’avez même pas effleurée ! Vous êtes sûr que vous ne pouvez pas faire mieux ? »

Horrifié, Seldon voulut s’expliquer mais ne parvint qu’à bafouiller avec embarras.

« Bon, écoutez, lui dit-elle. Je ne suis pas de taille à encaisser un autre de vos retours aujourd’hui, alors si on allait plutôt prendre une douche avant de se retrouver autour d’une tasse de thé, que vous m’expliquiez ce que diantre vous essayiez de tuer. Si ce n’est pas ma pauvre tête et si vous n’arrivez pas à identifier votre véritable ennemi, vous allez être trop dangereux de l’autre côté du filet pour que je continue à vous servir de cible. »

Pendant qu’ils prenaient le thé, il lui confia : « Dors, j’ai parcouru tous les manuels d’histoire ; simplement parcouru, en vitesse. Je n’ai pas encore eu le temps de les étudier en profondeur. Même ainsi, il y a une évidence : tous les vidéo-livres se concentrent sur le même petit nombre d’événements.

— Les événements cruciaux. Ceux qui font l’histoire.

— Ce n’est qu’une excuse. Ils se recopient mutuellement. Il y a vingt-cinq millions de mondes là-haut, et ils ne font des mises au point un peu substantielles que pour vingt-cinq d’entre eux, peut-être.

— Vous ne lisez que les manuels généraux d’histoire galactique. Examinez l’histoire spécifique de certaines planètes mineures. Sur chacune, si petite soit-elle, on apprend aux enfants l’histoire locale avant même qu’ils ne découvrent l’existence d’une vaste Galaxie autour d’eux. Vous-même, n’en savez-vous pas plus sur Hélicon que vous n’en savez sur l’ascension de Trantor ou la Grande Guerre interstellaire ?

— Ce genre de connaissance est également limité, remarqua Seldon, maussade. Je connais la géographie d’Hélicon, l’histoire de sa colonisation, les faits et méfaits de la planète Jennisek – c’est notre ennemi traditionnel, bien que nos professeurs aient pris soin de nous répéter qu’il fallait dire « rival » traditionnel. Mais je n’ai jamais appris quoi que ce soit sur la contribution d’Hélicon à l’histoire générale de la Galaxie.

— Peut-être n’y en a-t-il eu aucune.

— Ne soyez pas stupide. Bien sûr, qu’il y en a une. Hélicon n’a peut-être pas été mêlée à de gigantesques batailles, à des rébellions cruciales ou à des traités de paix. Elle n’a peut-être pas servi de base à quelque prétendant au trône impérial. Mais il doit bien y avoir eu de subtiles influences. A l’évidence, rien ne peut se produire où que ce soit sans conséquences pour le reste de l’univers. Pourtant, je ne trouve rien qui puisse m’aider. Tenez, Dors. En mathématiques, on peut absolument tout trouver dans l’ordinateur : tout ce que nous savons ou avons découvert depuis vingt mille ans. En histoire, c’est différent. Les historiens sélectionnent et choisissent, et chacun d’eux sélectionne et choisit la même chose que les autres.

— Mais, Hari, les mathématiques sont quelque chose d’ordonné, inventé par l’homme. Tout s’enchaîne logiquement. Il y a des définitions et des axiomes, tous bien connus. L’ensemble est… disons, tout d’une pièce. L’histoire est différente. Elle est l’œuvre inconsciente des actes et des pensées de trillions d’êtres humains. Les historiens sont bien obligés de choisir et de sélectionner.

— Exactement, dit Seldon, mais je dois connaître l’intégralité de l’histoire si je veux mettre au jour les lois de la psychohistoire.

— En ce cas, vous ne formulerez jamais les lois de la psychohistoire. »

Cela se passait la veille. A présent, Seldon était assis dans son alcôve, après une nouvelle journée d’échec complet, et il entendait encore la voix de Dors lui disant : « En ce cas, vous ne formulerez jamais les lois de la psychohistoire. »

Ç’avait été son opinion initiale et, s’il n’y avait pas eu Hummin, convaincu du contraire, et son étrange aptitude à lui faire partager cette conviction, Seldon aurait continué à penser de la sorte.

Et pourtant, il ne pouvait pas non plus renoncer. Peut-être y avait-il une issue ?

Pour l’heure, il ne pouvait en imaginer aucune.


16

<p>16</p>

La pièce où se retrouva Hari Seldon était plus vaste que le studio de Hummin dans le secteur impérial. C’était une chambre avec un coin toilette mais sans aucun équipement pour faire la cuisine ou prendre un repas. Il n’y avait pas de fenêtre, mais, derrière une grille encastrée au plafond, un ventilateur émettait un soupir régulier.

Seldon regarda autour de lui, l’air navré.

Hummin interpréta ce regard avec son assurance habituelle et l’avertit : « Ce n’est que pour la nuit, Seldon. Demain matin, quelqu’un vous conduira à l’Université et vous serez installé bien plus confortablement.

— Pardonnez-moi, Hummin, mais comment le savez-vous ?

— Je vais m’arranger. J’y connais une ou deux personnes (un bref sourire sans humour) qui sont en dette envers moi ; je peux donc leur demander un ou deux services. A présent, voyons un peu les détails. »

Il fixa sans ciller Seldon et poursuivit : « Ce que vous avez dû abandonner dans votre chambre d’hôtel est désormais perdu. Y avait-il quelque chose d’irremplaçable ?

— Pas vraiment. Quelques affaires personnelles auxquelles j’attachais valeur de souvenirs, mais enfin, si elles sont perdues, elles sont perdues. Il y a, bien sûr, quelques notes sur ma communication. Des calculs. Le texte lui-même.

— Qui est désormais dans le domaine public jusqu’au moment où il sera retiré de la circulation parce que jugé trop dangereux – ce qui ne saurait tarder. Je pourrai toujours mettre la main sur un exemplaire, j’en suis sûr. De toute manière, vous pouvez le reconstituer, n’est-ce pas ?

— Absolument. C’est bien pourquoi je vous ai dit qu’il n’y avait rien d’irremplaçable. J’ai également perdu près de mille crédits, quelques livres, des vêtements, mon billet de retour pour Hélicon, des choses dans ce genre.

— Tout cela est remplaçable… Et je vais m’arranger pour vous obtenir une plaque de crédit à débiter sur mon compte. Cela réglera le problème des dépenses courantes.

— Vous faites preuve d’une générosité peu commune à mon égard. Je ne puis l’accepter.

— Ce n’est pas de la générosité, puisque j’espère de la sorte sauver l’Empire. Vous devez accepter.

— Mais en avez-vous les moyens, Hummin ? Je vais, dans le meilleur des cas, utiliser votre crédit avec mauvaise conscience.

— Tout ce dont vous pouvez avoir besoin pour assurer votre survie ou un confort raisonnable est dans mes moyens, Seldon. Naturellement, j’aimerais mieux que vous ne tentiez pas d’acheter le gymnase universitaire et que vous vous absteniez de distribuer un million de crédits en largesses…

— Pas besoin de vous tracasser, mais avec mon nom fiché par…

— Peu importe. Il est strictement interdit au gouvernement impérial d’exercer le moindre pouvoir de police sur l’Université ou ses membres. La liberté y est totale. On peut y discuter de tout, on peut tout y dire.

— Qu’en est-il des crimes violents ?

— Dans ce cas, les autorités universitaires s’en chargent elles-mêmes, avec soin et raison – d’ailleurs, il n’y a quasiment aucun acte de violence. Les étudiants et le corps professoral savent apprécier leur liberté et en comprennent les limites. Trop de chahut, un début d’émeute, une effusion de sang, et le gouvernement pourrait se sentir en droit de rompre l’accord non écrit et d’envoyer la troupe. Personne ne veut de cela, pas même le gouvernement, si bien qu’un équilibre fragile se maintient. En d’autres termes, Demerzel lui-même ne pourrait vous extirper de là sans un prétexte bien plus important que nul à l’Université n’a pu en fournir au gouvernement depuis un siècle et demi. D’un autre côté, si vous êtes attiré hors du campus universitaire par un agent infiltré parmi les étudiants…

— Il y en a ?

— Comment le saurais-je ? C’est possible. Tout individu ordinaire peut être menacé, manœuvré ou simplement acheté – et rester par la suite au service de Demerzel, ou de n’importe qui d’autre, d’ailleurs. C’est bien pourquoi j’insiste sur ce point : vous êtes raisonnablement en sûreté, mais personne ne l’est jamais absolument. Vous devrez être prudent. Je vous avertis donc, mais je ne veux pas non plus vous affoler. Dans l’ensemble, vous serez bien plus en sûreté ici que vous ne l’auriez été si vous étiez retourné sur Hélicon, ou sur n’importe quelle autre planète de la Galaxie.

— Je l’espère, fit Seldon, maussade.

— J’en suis sûr, sinon je n’aurais pas jugé opportun de vous laisser.

— Me laisser ? » Seldon leva brusquement la tête. « Vous ne pouvez pas faire ça. Vous connaissez ce monde. Moi, pas.

— Vous serez avec d’autres qui le connaissent, et qui en connaissent cette partie bien mieux que moi. Quant à moi, je dois repartir. Je vous ai accompagné toute la journée et je ne voudrais pas abandonner plus longtemps mes activités. Je ne dois pas trop attirer l’attention. Souvenez-vous que je cours des risques autant que vous. »

Seldon rougit. « Vous avez raison. Je ne puis envisager que vous risquiez indéfiniment votre existence à cause de moi. J’espère ne pas vous avoir déjà ruiné…

— Qui pourrait le dire ? fit Hummin sans se démonter. Nous vivons une époque dangereuse. Rappelez-vous simplement que, si quelqu’un peut la rendre plus sûre – sinon pour nous-mêmes, du moins pour ceux qui nous suivront –, c’est bien vous. Que cette pensée soit votre source d’énergie, Seldon. »


17

<p id="_Toc249153163">17</p>

Seldon ne trouvait pas le sommeil. Il réfléchissait, se tournant et se retournant dans le noir. Jamais il ne s’était senti aussi seul et désemparé qu’après que Hummin, hochant la tête, l’eut quitté sur une brève poignée de main. Il se retrouvait désormais sur un monde étrange – et dans une partie étrange de ce monde. Il était séparé de la seule personne qu’il pouvait considérer comme amicale (et ceci depuis non moins d’un jour) et n’avait aucune idée de sa destination et de son programme, demain ou n’importe quand à l’avenir.

Rien de tout cela n’était propice au sommeil, et lorsqu’il décida, en désespoir de cause, qu’il ne dormirait pas de la nuit, et peut-être jamais plus, l’épuisement prit le dessus…

Quand il s’éveilla, il faisait toujours noir – enfin pas tout à fait car, à l’autre bout de la pièce, un voyant rouge clignotait rapidement, avec un bourdonnement rauque intermittent. A coup sûr, c’était cela qui l’avait réveillé.

Alors qu’il essayait de se rappeler où il se trouvait et d’interpréter les rares messages reçus par ses sens, le clignotement et le bourdonnement cessèrent et il réalisa qu’il entendait des coups péremptoires.

Sans doute on frappait à la porte, mais il ne se rappelait plus où elle était. Sans doute, également, existait-il un contact pour inonder la chambre de lumière, mais il avait aussi oublié son emplacement.

Il s’assit donc dans le lit et tâtonna désespérément le long du mur à sa gauche tout en lançant : « Un moment, je vous prie. »

Il trouva le bouton recherché et une lumière tamisée illumina soudain la chambre.

Il sortit du lit en hâte, plissant les yeux, cherchant toujours la porte, la trouva, se pencha pour l’ouvrir, se rappela la prudence in extremis et lança, d’un ton soudain sévère, dans le genre pas-de-bêtises : « Qui est là ? »

Une voix féminine, plutôt douce, répondit : « Je m’appelle Dors Venabili et je suis venue voir le docteur Hari Seldon. »

Simultanément une femme apparut devant la porte, alors même qu’elle n’avait pas été ouverte.

Un instant, Hari Seldon la fixa avec surprise, puis s’avisa qu’il était en sous-vêtements. Il laissa échapper un cri étranglé, fonça vers le lit et se rendit soudain compte qu’il était en train de contempler un hologramme. Il lui manquait la consistance du réel et il était évident que la femme ne le regardait pas. Elle se montrait simplement pour s’identifier.

Il marqua un temps d’arrêt, haletant, puis, élevant la voix pour être entendu derrière le battant : « Si vous voulez bien attendre, je suis à vous. Accordez-moi… disons, une demi-heure. »

La femme – ou en tout cas son hologramme – répondit : « Je vais attendre » et disparut.

Il n’y avait pas de douche ; alors il s’épongea, créant un beau gâchis sur le carrelage du coin toilette. Il y avait du dentifrice mais pas de brosse et il se servit de son doigt. Il n’avait pas d’autre choix que renfiler les vêtements de la veille. Il ouvrit enfin la porte.

Ce faisant, il se rendit compte que la visiteuse ne s’était pas vraiment identifiée. Elle s’était contentée de donner un nom, et Hummin n’avait pas nommé ses visiteurs éventuels, cette Dors Machinchose ou quelqu’un d’autre. Il s’était senti à l’abri parce que l’hologramme représentait une jeune femme avenante mais, pour ce qu’il en savait, elle aurait aussi bien pu être accompagnée d’une demi-douzaine déjeunes gens hostiles.

Il hasarda un coup d’œil prudent, ne vit que la femme, puis ouvrit suffisamment la porte pour la laisser entrer. Il referma aussitôt le battant et le verrouilla derrière elle.

« Pardonnez-moi. Quelle heure est-il ?

— Neuf heures, répondit-elle. La journée est déjà bien entamée. »

Officiellement, Trantor s’en tenait au temps universel galactique, seule manière cohérente de faire fonctionner le commerce interstellaire et les affaires d’État. Chaque planète, en revanche, avait son temps local et Seldon n’en était pas encore au point de jongler avec les références horaires trantoriennes.

« C’est le milieu de la matinée ?

— Bien sûr.

— Il n’y a pas de fenêtre dans cette chambre », observa-t-il, sur la défensive.

Dors alla vers le lit, se pencha, effleura une petite touche noire sur le mur. Des chiffres rouges apparurent au plafond, juste au-dessus de son oreiller. Ils indiquaient 09 : 03.

Elle sourit sans la moindre supériorité. « Je suis désolée. Mais j’ai cru que Chetter Hummin vous avait prévenu que je passerais vous prendre à neuf heures. Le problème avec lui, c’est qu’il est tellement habitué à toujours tout savoir qu’il en oublie parfois que les autres ne sont pas au courant.

Et j’aurais dû éviter d’employer l’identification radio-holographique. J’imagine que vous n’en avez pas sur Hélicon et j’ai dû vous alarmer, je le crains. »

Seldon sentit qu’il se détendait : elle lui paraissait naturelle, amicale, et cette référence faite à Hummin, en passant, acheva de le rassurer. Il répondit : « Vous avez tout à fait tort pour Hélicon, mademoiselle…

— Appelez-moi Dors, je vous en prie.

— Vous avez pourtant tort pour Hélicon, Dors. Nous disposons bel et bien de la radio-holographie mais je n’ai jamais eu les moyens de m’en équiper. Ni d’ailleurs aucun de mes amis, si bien que je n’en avais jusqu’à présent jamais fait l’expérience. Mais j’ai assez vite compris de quoi il retournait. »

Il l’étudia. Elle n’était pas très grande, dans la moyenne pour une femme, estima-t-il, avec des cheveux d’un blond-roux assez doux, disposés en boucles courtes autour de son visage. (Il avait vu bon nombre de femmes à Trantor ainsi coiffées. C’était apparemment une mode locale qui aurait soulevé les rires sur Hélicon.) Elle n’était pas d’une beauté renversante mais était loin d’être désagréable à regarder, grâce surtout à ses lèvres pleines, comme retroussées en un léger sourire. Elle était mince, bien bâtie, et paraissait fort jeune. (Peut-être trop jeune, songea-t-il, mal à l’aise, pour être utile.)

« Ai-je passé l’inspection ? » demanda-t-elle. (Elle semblait avoir le don de Hummin pour lire dans ses pensées, songea Seldon, ou peut-être était-ce lui qui ne savait pas les dissimuler.)

« Je suis désolé, fit-il. Apparemment, je vous ai déshabillée du regard, mais j’essayais simplement de vous évaluer. Je me retrouve en terre inconnue. Je ne connais personne et n’ai aucun ami.

— Je vous en prie, docteur Seldon, comptez-moi parmi vos amies. M. Hummin m’a demandé de prendre soin de vous. »

Sourire gêné de Seldon. « Vous êtes peut-être un peu jeune pour la tâche.

— Vous verrez que non.

— Eh bien, je vais essayer de causer le moins de gêne possible. Pouvez-vous me rappeler votre nom, je vous prie ?

— Dors Venabili. « Elle épela son nom de famille, après avoir souligné l’accent sur la seconde syllabe. « Comme je l’ai dit, appelez-moi Dors, je vous en prie, et si vous n’y voyez pas d’inconvénient, de mon côté je vous appellerai Hari. Nous ne faisons aucune cérémonie, ici, à l’Université, et l’on fait presque un effort délibéré pour ne pas afficher sa position, familiale ou professionnelle.

— Mais comment donc, appelez-moi Hari, je vous en prie.

— A la bonne heure. Je ne ferai donc pas de cérémonies. Par exemple, l’instinct formaliste, si une telle chose existait, me pousserait à vous demander la permission de m’asseoir. Et pourtant, sans faire de formalités, je vais juste m’installer. » Ce qu’elle fit, sur l’unique chaise de la pièce.

Seldon se racla la gorge. « A l’évidence, je ne suis pas en possession de toutes mes facultés. J’aurais dû vous convier à prendre un siège. » Il s’installa au coin de son lit défait, regrettant de n’avoir pas pensé à retendre au moins les draps, mais enfin, il avait été pris par surprise.

« Voici comment nous allons procéder, Hari, reprit-elle sur un ton aimable. D’abord, nous allons prendre le petit déjeuner dans l’un des cafés de l’Université. Puis je vais vous trouver une chambre dans l’une des résidences, une chambre meilleure que celle-ci. Vous aurez une fenêtre. Hummin m’a demandé de vous fournir une plaque de crédit à son nom, mais il va me falloir un jour ou deux pour en extorquer une à l’administration universitaire. D’ici là, c’est moi qui serai responsable de vos dépenses, vous pourrez me rembourser par la suite – et nous allons pouvoir vous utiliser. Chetter Hummin m’a dit que vous êtes mathématicien, et l’Université en manque sérieusement, surtout de bons.

— Hummin vous a dit que je suis un bon mathématicien ?

— En fait, oui. Il a dit que vous êtes un homme remarquable.

— Eh bien… » Seldon s’examina les ongles. « J’aimerais bien être jugé ainsi, mais Hummin me connaissait depuis moins d’une journée et, auparavant, il m’avait simplement entendu présenter une communication, dont il n’avait aucun moyen d’évaluer le niveau. Je pense que c’était simple politesse de sa part.

— Je ne crois pas, dit Dors. Il est lui-même un individu remarquable, avec une grande expérience des gens. Je me fie à son jugement. Quoi qu’il en soit, j’imagine que vous aurez l’occasion de faire vos preuves. Vous savez programmer des ordinateurs, je suppose.

— Bien sûr.

— Je parle d’ordinateurs pédagogiques, n’est-ce pas, et je me demandais si vous pourriez écrire des programmes pour enseigner les divers aspects des mathématiques contemporaines.

— Oui, ça fait partie de mes capacités professionnelles. Je suis assistant de mathématiques à l’Université d’Hélicon.

— Ça, je le sais. Hummin me l’a dit. Ce qui signifie, bien sûr, que tout le monde saura que vous n’êtes pas trantorien, mais ça ne soulèvera pas de sérieux problèmes. Nous sommes une majorité de Trantoriens, ici, à l’Université, mais il y a une minorité non négligeable d’Exos venus de toutes sortes de mondes et ils sont parfaitement admis. Je ne vous garantis pas que vous n’entendrez jamais de plaisanterie sur des thèmes planétaires mais, à vrai dire, c’est plus le fait des Exos que des Trantoriens. Je suis moi-même d’un monde extérieur, soit dit en passant.

— Oh ? » Il hésita puis décida que ce ne serait que politesse de demander : « Et de quel monde êtes-vous ?

— Je suis de Cinna. Vous en avez déjà entendu parler ? »

Il risquait d’être piégé s’il avait la politesse de mentir, aussi répondit-il franchement : « Non.

— Ça ne me surprend pas. C’est probablement encore moins connu qu’Hélicon. Quoi qu’il en soit, pour revenir à la programmation des ordinateurs pédagogiques, je suppose que cela peut être fait avec plus ou moins de bonheur.

— Absolument.

— Et que vous saurez le faire avec bonheur.

— Je me plais à le croire.

— Eh bien, dans ce cas, le poste est pour vous. L’Université vous allouera un traitement pour ce travail. Alors, descendons déjeuner. Au fait, avez-vous bien dormi ?

— C’est surprenant, mais… oui.

— Et avez-vous faim ?

— Oui, mais… » Il hésita.

« Mais, fit-elle, enjouée, c’est la qualité de la nourriture qui vous tracasse, n’est-ce pas ? Eh bien, il ne faut pas. Étant moi-même une Exo, je puis comprendre vos sentiments à l’égard de cette addition systématique de micro-organismes dans tous les aliments, mais les menus de l’Université ne sont pas mauvais. Au réfectoire du corps enseignant, en tout cas. Les étudiants souffrent un peu, mais ça contribue à les endurcir. »

Elle se leva pour se diriger vers la porte mais s’arrêta quand Seldon ne put s’empêcher de lui demander : « Vous faites partie du corps enseignant ? »

Elle se retourna et lui adressa un sourire espiègle. « Je ne vous parais pas assez vieille ? J’ai décroché mon doctorat il y a deux ans à Cinna et je suis ici depuis. Dans quinze jours, je fête mes trente ans.

— Désolé, dit Seldon, souriant à son tour, mais vous ne pouvez pas espérer en paraître vingt-cinq sans soulever des doutes quant à votre statut universitaire.

— N’est-il pas aimable ? »

A cette remarque, Seldon sentit une vague de plaisir l’inonder. Après tout, se dit-il, on ne peut pas échanger des amabilités avec une femme séduisante et se sentir entièrement étranger.


18

<p id="_Toc249153164">18</p>

Dors avait raison : le petit déjeuner n’était pas mauvais du tout. Il y avait quelque chose qui contenait indubitablement des œufs et la viande était agréablement fumée. La boisson au chocolat (Trantor en était friande et Seldon n’y voyait pour sa part aucune objection) était peut-être synthétique mais elle était savoureuse et les petits pains étaient frais.

Il sentit qu’il n’était que justice de le reconnaître : « Ce déjeuner a été fort agréable : la nourriture, le cadre, tout.

— Vous m’en voyez ravie. »

Seldon regarda autour de lui. L’un des murs était percé d’une rangée de fenêtres et, même si la véritable lumière du jour n’y pénétrait pas (il se demanda si, au bout d’un moment, il n’allait pas finir par se satisfaire de cet éclairage diffus et cesser de chercher des rayons de soleil dans les pièces), l’endroit était assez lumineux. Très lumineux, même, l’ordinateur météorologique local ayant apparemment décidé de programmer une journée radieuse.

Les tables étaient disposées pour quatre convives et la plupart étaient complètes, mais Dors et Seldon restèrent seuls tous les deux. Dors avait appelé quelques-uns de ses collègues pour faire les présentations. Toutes et tous s’étaient montrés polis mais aucun ne s’était joint à eux. Sans doute Dors l’avait-elle voulu ainsi, mais Seldon ne voyait pas comment elle était parvenue à ses fins.

Il remarqua : « Vous ne m’avez présenté aucun mathématicien, Dors.

— Je n’en ai pas encore vu de ma connaissance. La plupart d’entre eux commencent leur journée plus tôt et ont cours dès huit heures. Personnellement, j’estime que tout étudiant assez téméraire pour choisir les maths doit vouloir être débarrassé de cette matière le plus tôt possible.

— J’en déduis que vous n’êtes pas mathématicienne vous-même.

— Tout sauf ça, dit-elle avec un petit rire. Mon domaine est l’histoire. J’ai déjà publié plusieurs études sur l’ascension de Trantor – je veux parler du royaume originel, pas de ce monde-ci. Je suppose que cela finira par devenir ma spécialité : Trantor à l’époque royale.

— Magnifique, dit Seldon.

— Magnifique ? » Dors le regarda, perplexe. « La Trantor royale vous intéresse aussi ?

— En un sens, oui. Cela, et d’autres choses de cet ordre. Je n’ai jamais vraiment étudié l’histoire et j’aurais dû.

— Vous croyez ? Si vous aviez étudié l’histoire, vous n’auriez guère eu de temps à consacrer aux mathématiques et l’on a un pressant besoin de chercheurs en ce domaine – particulièrement ici, sur ce campus. Nous avons une pléthore d’historiens, dit-elle en élevant la main jusqu’au ras des sourcils, d’économistes et de spécialistes en sciences politiques, mais nous souffrons d’une pénurie de scientifiques et de mathématiciens. Chetter Hummin me l’avait un jour fait remarquer. Il appelait ça le déclin de la science et semblait estimer que c’était un phénomène général.

— Bien sûr, reprit Seldon, quand je dis que j’aurais dû étudier l’histoire, ça ne signifie pas que j’aurais dû y consacrer ma vie. Je veux dire que j’aurais dû l’étudier suffisamment pour m’aider dans mes travaux mathématiques. Mon domaine privilégié est l’analyse mathématique des structures sociales.

— Quelle horreur !

— En un sens, c’en est une. C’est extrêmement compliqué et, tant que je n’en saurai pas beaucoup plus sur l’évolution des sociétés, je serai dans une impasse. Ma description est trop statique, voyez-vous.

— Je ne peux pas voir car je n’y connais rien. Chetter m’a expliqué que vous étiez en train de mettre au point un truc appelé la psychohistoire et que c’était important. C’est bien ça ? La psychohistoire ?

— C’est cela. J’aurais dû l’appeler « psychosociologie » mais le terme m’a paru trop affreux. Ou peut-être savais-je d’instinct qu’une connaissance de l’histoire était nécessaire ; par la suite, j’ai employé le mot pour moi-même sans trop y réfléchir.

— » Psychohistoire » sonne mieux, en effet, mais je ne sais toujours pas de quoi il s’agit.

— Je le sais à peine moi-même. » Il resta plusieurs minutes abîmé dans ses réflexions, contemplant la femme en face de lui avec le sentiment qu’elle pourrait peut-être adoucir son exil. Le souvenir lui revint de cette autre femme qu’il avait connue quelques années plus tôt, mais il le refoula avec un effort délibéré. Si jamais il devait retrouver une autre compagne, celle-là comprendrait le travail de chercheur et ses servitudes.

Pour orienter son esprit sur une autre voie, il reprit : « Chetter Hummin m’a dit que l’Université était libre de toute ingérence gouvernementale.

— Il a parfaitement raison. »

Seldon hocha la tête. « Cela me paraît assez incroyable de la part des autorités impériales. Sur Hélicon, les institutions universitaires ne sont certainement pas indépendantes des pressions gouvernementales.

— Idem pour Cinna. Ou pour tous les mondes extérieurs, hormis peut-être deux ou trois des plus grands. Trantor, c’est une autre affaire.

— Certes, mais pourquoi ?

— Parce que c’est le centre de l’Empire. Les Université d’ici jouissent d’un prestige énorme. Les professionnels sont formés par n’importe quelle Université sur n’importe quelle planète, mais l’administration de l’Empire – les grands commis de l’État, les innombrables fonctionnaires qui, par millions, représentent les tentacules que l’Empire étend dans tous les coins de la Galaxie – est formée ici même, sur Trantor.

— Je n’ai jamais vu les statistiques… commença Seldon.

— Croyez-moi sur parole. Il est important que les fonctionnaires de l’Empire aient quelque chose en commun, un sentiment particulier à l’égard de l’Empire. Et ils ne peuvent tous être Trantoriens de naissance au risque d’irriter les mondes extérieurs. Pour cette raison, Trantor doit attirer des millions d’Exos pour les former sur place. Peu importe leur origine, leur accent ou leur culture, pourvu qu’ils prennent la patine trantorienne et s’identifient à l’arrière-plan culturel trantorien. C’est ce qui fait le ciment de l’Empire. Et puis les mondes extérieurs sont moins rétifs lorsqu’une proportion non négligeable des administrateurs représentant le gouvernement impérial sont des autochtones.

Seldon se sentait de nouveau gêné. Voilà encore un point auquel il n’avait pas songé. Il se demanda si un individu pouvait vraiment être un grand mathématicien sans rien savoir d’autre que les mathématiques. « Est-ce de notoriété publique ?

— Je suppose que non, admit Dors après quelque réflexion. Il y a tellement de choses à savoir que les spécialistes s’accrochent à leur spécialité comme à un bouclier contre la tentation d’apprendre n’importe quoi. Ça leur évite de se noyer.

— Pourtant, vous, vous êtes au courant.

— Mais c’est ma spécialité. Je suis une historienne de la Trantor royale et cette technique d’administration a été l’un des moyens pour Trantor d’étendre son influence et de réussir la transition entre la période royale et la période impériale.

— Les méfaits de la sur-spécialisation ! marmonna Seldon, presque pour lui-même. Qui découpe la connaissance en un million de fragments pour la laisser toute sanguinolente… »

Dors haussa les épaules. « Que peut-on y faire ? Mais vous voyez, si Trantor veut attirer les Exos dans ses Universités, elle doit leur offrir quelque chose en échange de ce déracinement, de cet exil vers un monde étrange aux structures incroyablement artificielles, aux méthodes incroyablement insolites. Voilà deux ans que je suis ici et je n’y suis toujours pas habituée. Je ne m’y ferai peut-être jamais. Mais enfin, c’est vrai, je n’ai pas l’intention de devenir fonctionnaire, de sorte que je ne fais pas d’effort particulier pour devenir trantorienne.

« Et ce que Trantor offre en échange n’est pas seulement la promesse d’une excellente situation professionnelle, avec un pouvoir considérable, et bien sûr des revenus élevés, mais aussi la liberté. Tant que les futurs administrateurs sont étudiants, ils sont libres de dénoncer le gouvernement, de manifester pacifiquement contre lui, d’élaborer leurs propres théories et leurs points de vue personnels. Ils ne se font pas faute d’en profiter et beaucoup viennent ici pour éprouver cette sensation de liberté.

— J’imagine, dit Seldon, que cela tient lieu également de soupape de sûreté. Ils éliminent tout leur ressentiment, éprouvent la douillette autosatisfaction de tout jeune révolutionnaire et, lorsque vient le temps pour eux de prendre leur place dans la hiérarchie impériale, ils sont prêts à s’installer dans le conformisme et l’obéissance. »

Dors acquiesça. « Vous avez peut-être raison. Toujours est-il que, pour toutes ces raisons, le gouvernement préserve avec soin la liberté des Universités. C’est moins un effet de sa bonté que de son… habileté.

— Et si vous n’envisagez pas une carrière dans l’administration, Dors, que comptez-vous donc faire ?

— Historienne. J’enseignerai, ferai programmer mes propres vidéo-livres.

— Pas une très bonne position sociale, peut-être.

— Pas un très bon revenu, Hari, ce qui est plus important. Quant à la position sociale, c’est justement le genre de chose que j’aime autant éviter. J’ai vu quantité de gens avec une position élevée, mais j’en cherche plutôt une heureuse. La position n’est pas un acquis sur lequel on peut se reposer ; il faut perpétuellement se battre pour ne pas couler. Même les Empereurs, la plupart du temps. Un de ces jours, je retournerai peut-être tout simplement sur Cinna pour être professeur.

— Et une éducation trantorienne vous assurera du prestige.

— Je suppose, fit Dors en riant. Mais sur Cinna, qui y prêtera attention ? C’est un monde bien calme, plein de fermes, de bétail et de volaille.

— Ne vous paraîtra-t-il pas morne, après Trantor ?

— Oui, et j’y compte bien. Et si ça devient vraiment trop ennuyeux, je pourrai toujours décrocher une bourse pour aller ici ou là faire un peu de recherche sur le terrain. C’est l’avantage de mon domaine.

— Un mathématicien, en revanche », remarqua Seldon avec une trace d’amertume sur un point qui jusque-là ne l’avait jamais préoccupé, « est censé rester planté devant son ordinateur à réfléchir. Et à propos d’ordinateurs… » Il hésita. Le petit déjeuner était achevé et il lui apparut soudain que la jeune femme devait avoir ses propres obligations qui l’attendaient.

Mais elle ne semblait pas du tout pressée de s’en aller. « Oui ? A propos d’ordinateurs ?

— Pourrai-je obtenir la permission d’utiliser la bibliothèque d’histoire ? »

C’était maintenant à Dors d’hésiter. « Je crois qu’on peut arranger ça. Si vous travaillez à créer des programmes d’enseignement des mathématiques, vous serez sans doute considéré pratiquement comme un membre du corps enseignant et je pourrai demander qu’on vous accorde l’autorisation. Seulement…

— Seulement ?

— Je ne veux pas vous blesser mais vous êtes mathématicien et vous avez avoué ne rien connaître à l’histoire. Saurez-vous exploiter un fichier historique ? »

Seldon sourit. « Je suppose que vous utilisez des ordinateurs semblables à ceux de la bibliothèque de mathématiques.

— Effectivement, mais chaque domaine a ses spécificités de programmation. Vous ne connaissez pas les vidéo-livres de référence, les méthodes rapides de recherche dans le catalogue. Vous êtes peut-être capable de reconnaître dans le noir un intervalle hyperbolique…

— Vous voulez dire une intégrale hyperbolique », rectifia doucement Seldon.

Dors l’ignora : « Mais vous ne saurez sans doute pas comment retrouver les termes du Traité de Poldark en moins d’une journée et demie.

— Je suppose que je pourrais apprendre.

— Si… Si… » Elle parut légèrement se troubler. « Si vous le voulez, je puis vous faire une suggestion. Je donne un cours d’une durée d’une semaine – une heure quotidienne – sur l’utilisation de la bibliothèque. Pour les étudiants de première année. Cela n’offenserait pas votre dignité de participer à un tel cours – je veux dire, avec de jeunes étudiants ? Je commence dans trois semaines.

— Vous pourriez me donner des cours particuliers… » Seldon fut surpris du ton suggestif qu’il avait adopté.

Cela n’échappa pas à son interlocutrice. « J’admets volontiers que ce serait possible mais je pense que vous tireriez un meilleur profit d’une formation plus stricte. Nous utiliserons la bibliothèque, comprenez-vous, et à la fin de la semaine, on vous demandera de localiser des informations sur des points historiques particuliers. Tout du long, vous serez en compétition avec les autres étudiants et cela contribuera beaucoup à vous faire progresser. Les cours particuliers sont bien moins efficaces, je vous le garantis. Malgré tout, je comprends la difficulté de rivaliser avec des étudiants de première année. Si jamais vous ne faites pas aussi bien qu’eux, vous risquez de vous sentir humilié. Vous devez garder à l’esprit, toutefois, qu’ils ont déjà étudié l’histoire élémentaire et vous peut-être pas…

— Effectivement. Il n’y a pas de peut-être. Mais je n’aurai pas peur de rivaliser et peu m’importent les éventuelles humiliations en cours de route si je parviens à apprendre les arcanes de la recherche bibliographique en histoire. »

Il était clair pour Seldon qu’il commençait à apprécier cette jeune femme et qu’il saisissait volontiers l’occasion de se faire former par elle. Il était conscient aussi d’être parvenu à un tournant intellectuel.

Il avait promis à Hummin de tenter de travailler sur une application de la psychohistoire, mais ç’avait été une promesse de l’esprit, et non du cœur. Dorénavant, il était bien décidé à saisir la psychohistoire à bras-le-corps – s’il le fallait – pour la mettre en pratique. C’était peut-être l’influence de Dors Venabili.

Ou bien Hummin avait-il compté là-dessus ? Hummin, décida Seldon, pouvait bien être un individu particulièrement remarquable.


19

<p id="_Toc249153165">19</p>

Cléon Ier avait achevé son repas qui, malencontreusement, avait été un dîner officiel. Cela signifiait qu’il avait dû perdre son temps à discuter avec divers hauts fonctionnaires – tous de parfaits inconnus – à coups de phrases toutes faites destinées à flatter chacun d’eux et à fortifier sa fidélité à la couronne. Cela signifiait également que les plats lui étaient arrivés à peine tièdes et avaient encore refroidi avant qu’il ait pu y toucher.

Il devait bien exister un moyen d’éviter cela. Manger d’abord, peut-être, seul ou en compagnie d’un ou deux intimes avec lesquels il pourrait se détendre, pour assister ensuite à un dîner officiel au cours duquel il pourrait se faire simplement servir une poire d’importation. Il adorait les poires. Mais cela n’offenserait-il pas ses hôtes qui pourraient prendre comme une insulte délibérée le refus du monarque de partager leur repas ?

De ce côté, évidemment, son épouse lui était inutile car sa présence n’aurait fait qu’exacerber son déplaisir. Il l’avait épousée parce qu’elle était issue d’une puissante famille dissidente dont on pouvait espérer qu’elle ferait taire ses divergences à la suite de cette union, bien que Cléon espérât sincèrement qu’elle, au moins, n’en ferait rien. Il n’était pas du tout mécontent de la voir vivre sa vie de son côté, hormis lors des efforts nécessaires pour mettre en route un héritier, car, pour dire la vérité, il ne l’aimait pas. Et maintenant que l’héritier était là, il pouvait l’ignorer complètement.

Il mâchonna une poignée de noisettes ramassées en quittant la table et lança : « Demerzel !

— Sire ? »

Demerzel apparaissait toujours aussitôt que Cléon l’appelait. Soit qu’il traînât constamment à portée de voix derrière la porte, soit qu’il s’approchât parce que, quelque part, son instinct servile le prévenait de l’imminence d’un appel, le fait est qu’il apparaissait et, songea négligemment Cléon, cela seul importait. Bien sûr, il y avait des périodes où Demerzel devait s’absenter pour raison d’État. Cléon détestait ces absences. Elles le mettaient mal à l’aise.

« Qu’est-il arrivé à ce mathématicien… j’ai oublié son nom. »

Demerzel, qui savait sûrement quel homme l’Empereur avait à l’esprit mais qui voulait peut-être tester sa mémoire, lui demanda : « A quel mathématicien songez-vous, Sire ? »

Cléon agita la main avec impatience. « Le devin. Celui qui est venu me voir.

— Celui que nous avons fait chercher ?

— Que nous avons fait chercher, si vous voulez. En tout cas, il est bien venu me voir. Vous deviez vous occuper de cette affaire, autant que je me souvienne. L’avez-vous fait ? »

Demerzel se racla la gorge. « Sire, j’ai essayé…

— Ah ! Cela signifie que vous avez échoué. N’est-ce pas ? » En un sens, Cléon n’était pas mécontent. Demerzel était le seul de ses ministres à ne pas faire un plat de ses défaillances. Les autres n’admettaient jamais l’échec, et, comme l’échec était courant, il devenait d’autant plus difficile à rectifier. Peut-être Demerzel pouvait-il se permettre d’être plus honnête parce qu’il échouait plus rarement ? S’il n’y avait pas eu Demerzel, songea tristement Cléon, il aurait fort bien pu ne jamais savoir à quoi ressemblait l’honnêteté. Peut-être d’ailleurs aucun Empereur n’en avait-il jamais rien su et peut-être était-ce l’une des raisons qui faisaient que l’Empire…

Il écarta ces pensées et, brusquement piqué par le silence de son interlocuteur, désireux de l’entendre reconnaître son impuissance comme il venait mentalement de rendre hommage à son honnêteté, Cléon répéta sèchement : « Alors, vous avez échoué, n’est-ce pas ? »

Demerzel ne cilla pas. « Sire, j’ai partiellement échoué. J’ai senti que le garder ici sur Trantor, où la situation est… disons, difficile, pourrait nous poser des problèmes. Il m’a semblé qu’il serait plus à sa place sur sa planète natale. Il avait l’intention d’y retourner dès le lendemain, mais il y avait toujours un risque de complications – le risque qu’il décide de rester ici –, aussi ai-je fait en sorte que deux jeunes loubards se chargent de le raccompagner à l’astronef le jour même.

— Vous connaissez beaucoup de loubards, Demerzel ? » Cléon s’amusait.

« Il est important, Sire, d’être en mesure de toucher toutes sortes d’individus, car chaque type a son emploi spécifique – les loubards n’étant pas les moins utiles. Or, il se trouve qu’ils ont échoué.

— Et pourquoi cela ?

— Fait surprenant, Seldon a été capable de leur donner une correction.

— Le mathématicien savait se battre ?

— Apparemment, les mathématiques et les arts martiaux ne s’excluent pas mutuellement. J’ai découvert, trop tard hélas, que son monde, Hélicon, est réputé en ce domaine… celui des arts martiaux, pas des mathématiques. Le fait que je ne l’aie pas su à temps est bel et bien un échec, Sire, et je ne puis qu’implorer votre pardon.

— Mais alors, je suppose que le mathématicien est reparti vers sa planète natale dès le lendemain, comme prévu.

— Malheureusement, l’épisode s’est retourné contre nous. Échaudé par l’aventure, il a décidé non pas de retourner sur Hélicon mais de rester sur Trantor. Il semble avoir été conseillé en ce sens par un passant qui se trouvait être présent sur les lieux durant la rixe. Encore une complication imprévue… »

L’Empereur fronça les sourcils. « Alors, notre mathématicien… quel est son nom, déjà ?

— Seldon, Sire. Hari Seldon.

— Alors, ce Seldon est hors d’atteinte ?

— En un sens, Sire. Nous avons suivi ses mouvements et il se trouve à présent à l’Université de Streeling. Tant qu’il y séjourne, il est hors d’atteinte. »

L’Empereur fit la moue et rougit légèrement. Ce « hors d’atteinte » me gêne. Il ne devrait y avoir nul endroit dans l’Empire hors de portée de ma main. Or ici, sur mon propre monde, vous me dites que quelqu’un peut être hors d’atteinte. Inadmissible !

— Votre main peut atteindre l’Université, Sire. Vous pouvez envoyer votre armée pour en extirper ce Seldon quand vous voulez. Agir ainsi, toutefois, serait… indésirable.

— Pourquoi ne dites-vous pas « irréalisable », Demerzel ? Vous me faites penser à ce mathématicien quand il parle de ses prédictions. C’est possible, mais irréalisable. Je suis un Empereur qui trouve que tout est possible et bien peu réalisable. Rappelez-vous, Demerzel, si atteindre Seldon n’est pas réalisable, vous atteindre, vous, l’est parfaitement. »

Demerzel laissa passer sans relever. L’» homme derrière le trône » était conscient de son importance pour l’Empereur ; ce n’était pas la première fois qu’il entendait pareille menace. Il attendit en silence tandis que le monarque fulminait. Tambourinant des doigts sur le bras de son fauteuil, Cléon demanda : « Eh bien alors, à quoi nous sert ce mathématicien s’il est à l’Université de Streeling ?

— Il est peut-être encore possible, Sire, de tirer profit de la malchance. Là-bas, il se pourrait qu’il décide de travailler sur sa psychohistoire.

— Même s’il persiste à la trouver inutilisable ?

— Il peut se tromper et découvrir son erreur. Et si tel est le cas, nous trouverons bien un moyen de le faire sortir de l’Université. Il est même possible qu’il désire nous rejoindre de lui-même, dans de telles circonstances. »

L’Empereur demeura quelque temps abîmé dans ses pensées, puis : « Et si jamais quelqu’un d’autre l’y cueille avant nous ?

— Qui voudrait le faire, Sire ? demanda doucement Demerzel.

— Le Maire de Kan, pour commencer, s’écria soudain Cléon. Il rêve toujours de s’emparer de l’Empire.

— L’âge a émoussé ses crocs, Sire.

— N’allez pas croire ça, Demerzel.

— Et nous n’avons aucune raison de supposer qu’il s’intéresse le moins du monde à Seldon ou même connaisse son existence, Sire.

— Allons donc, Demerzel. Si nous avons entendu parler de son article, Kan également. Si nous avons décelé la possible importance de Seldon, alors Kan aussi.

— Si une telle chose devait arriver, Sire, ou même seulement risquait d’arriver, alors cela justifierait que l’on prît des mesures radicales.

— Radicales… jusqu’à quel point ?

— On pourrait estimer, hasarda prudemment Demerzel, que, plutôt que de voir Seldon aux mains de Kan, il vaudrait mieux pour nous ne le voir aux mains de personne. Le faire cesser d’exister, Sire.

— Le faire tuer, vous voulez dire.

— Si vous préférez le formuler ainsi », dit Demerzel.


20

<p id="_Toc249153166">20</p>

Hari Seldon se rencoigna dans son fauteuil au fond de l’alcôve qui lui avait été assignée grâce à l’intervention de Dors Venabili. Il était mécontent.

A vrai dire, bien que ce fût l’expression qu’il utilisait mentalement, il savait que c’était un euphémisme : il n’était pas seulement mécontent, il était furieux – et d’autant plus qu’il ne savait pas au juste pourquoi. Était-ce à cause de l’histoire ? Des chroniqueurs et d’autres compilateurs d’histoire ? Des mondes et des gens qui faisaient cette histoire ?

Quelle que fût la cible de sa fureur, peu importait. Ce qui comptait, c’était que ses notes étaient inutiles, inutile son savoir tout neuf, tout était inutile.

Cela faisait près de six semaines qu’il était à l’Université. Dès le début, il était parvenu à trouver un terminal d’ordinateur avec lequel il s’était mis au travail – sans instructions, d’instinct, grâce au métier acquis au prix d’années de labeur mathématique. Un travail lent et éprouvant, mais il y avait un certain plaisir à définir graduellement les itinéraires par lesquels il pourrait obtenir des réponses à ses questions.

Puis vint la semaine de formation avec Dors, qui lui avait enseigné plusieurs douzaines de raccourcis et lui avait procuré deux sortes d’embarras : le premier, c’étaient les regards appuyés des étudiants de première année, qui ne semblaient pas se gêner pour mépriser son âge et acceptaient mal que Dors ne manque jamais de l’appeler solennellement « docteur » chaque fois qu’elle s’adressait à lui.

« Je n’ai pas envie, avait-elle dit pour se justifier, qu’ils vous prennent pour un de ces éternels étudiants attardés inscrits en cours de rattrapage d’histoire.

— Mais, depuis le temps, ils ont dû comprendre. Je suis sûr qu’un simple “ Seldon ”suffirait à présent.

— Non. » Et Dors sourit soudain. « En outre, j’aime bien vous appeler “ docteur Seldon ”. J’aime votre air gêné, à chaque fois.

— Vous avez un sens de l’humour particulièrement sadique.

— Vous voudriez m’en priver ? »

Bizarrement, cette remarque le fit rire. Sans nul doute, la réaction naturelle aurait été de dénier l’accusation de sadisme. D’une certaine manière, il trouvait plaisant qu’elle saisisse la balle au bond et la lui renvoie illico. L’idée le conduisit naturellement à poser la question : « Jouez-vous au tennis sur le campus ?

— Nous avons des courts mais je ne joue pas.

— Bien. Je vous donnerai des leçons. Et pendant mon cours je vous appellerai professeur Venabili.

— C’est ainsi que vous m’appelez en classe, de toute façon.

— Vous serez surprise du ridicule que cela peut avoir sur un court de tennis.

— Ça finira peut-être par me plaire.

— Auquel cas, je tâcherai de trouver autre chose qui ne vous plaise pas.

— Je vois que vous avez un sens de l’humour particulièrement salace. »

Elle avait délibérément renvoyé la balle sur ce terrain et il répliqua aussitôt : « Voudriez-vous m’en priver ? »

Elle sourit, et plus tard se montra étonnamment douée derrière le filet. « Vous êtes sûre de n’y avoir jamais joué ? » demanda-t-il, hors d’haleine, à l’issue de la première leçon.

« Affirmatif. »

L’autre sujet d’embarras était plus intime. Il avait appris les techniques nécessaires à la recherche historique puis brûlé – en privé – ses tentatives initiales pour se servir de la mémoire de l’ordinateur. C’était tout simplement une tournure d’esprit radicalement différente de celle qui sert en mathématiques. Tout aussi logique, supposait-il, puisqu’elle était opérationnelle, lui permettant de se mouvoir dans les directions de son choix sans risque d’erreur, mais il s’agissait d’une forme de logique fondamentalement étrangère à celle dont il avait l’habitude.

Mais, avec ou sans instructions, qu’il trébuche ou progresse avec aisance, il n’obtenait tout bonnement aucun résultat.

Son embarras se faisait sentir jusque sur le court de tennis. Dors atteignit rapidement le stade où il n’était plus nécessaire de lui renvoyer des balles faciles pour lui laisser le temps d’estimer l’angle et la distance. Il en oublia d’autant plus vite qu’elle était une débutante et exprima sa colère en lui réexpédiant la balle comme un faisceau laser matérialisé.

Elle monta au filet en trottinant et lança : « Je comprends sans peine votre désir de me tuer, vu que vous devez vous lasser de me voir rater autant de balles. Mais enfin, comment se fait-il, ce coup-ci, que vous soyez parvenu à manquer ma tête de trois bons centimètres ? Je veux dire : vous ne m’avez même pas effleurée ! Vous êtes sûr que vous ne pouvez pas faire mieux ? »

Horrifié, Seldon voulut s’expliquer mais ne parvint qu’à bafouiller avec embarras.

« Bon, écoutez, lui dit-elle. Je ne suis pas de taille à encaisser un autre de vos retours aujourd’hui, alors si on allait plutôt prendre une douche avant de se retrouver autour d’une tasse de thé, que vous m’expliquiez ce que diantre vous essayiez de tuer. Si ce n’est pas ma pauvre tête et si vous n’arrivez pas à identifier votre véritable ennemi, vous allez être trop dangereux de l’autre côté du filet pour que je continue à vous servir de cible. »

Pendant qu’ils prenaient le thé, il lui confia : « Dors, j’ai parcouru tous les manuels d’histoire ; simplement parcouru, en vitesse. Je n’ai pas encore eu le temps de les étudier en profondeur. Même ainsi, il y a une évidence : tous les vidéo-livres se concentrent sur le même petit nombre d’événements.

— Les événements cruciaux. Ceux qui font l’histoire.

— Ce n’est qu’une excuse. Ils se recopient mutuellement. Il y a vingt-cinq millions de mondes là-haut, et ils ne font des mises au point un peu substantielles que pour vingt-cinq d’entre eux, peut-être.

— Vous ne lisez que les manuels généraux d’histoire galactique. Examinez l’histoire spécifique de certaines planètes mineures. Sur chacune, si petite soit-elle, on apprend aux enfants l’histoire locale avant même qu’ils ne découvrent l’existence d’une vaste Galaxie autour d’eux. Vous-même, n’en savez-vous pas plus sur Hélicon que vous n’en savez sur l’ascension de Trantor ou la Grande Guerre interstellaire ?

— Ce genre de connaissance est également limité, remarqua Seldon, maussade. Je connais la géographie d’Hélicon, l’histoire de sa colonisation, les faits et méfaits de la planète Jennisek – c’est notre ennemi traditionnel, bien que nos professeurs aient pris soin de nous répéter qu’il fallait dire « rival » traditionnel. Mais je n’ai jamais appris quoi que ce soit sur la contribution d’Hélicon à l’histoire générale de la Galaxie.

— Peut-être n’y en a-t-il eu aucune.

— Ne soyez pas stupide. Bien sûr, qu’il y en a une. Hélicon n’a peut-être pas été mêlée à de gigantesques batailles, à des rébellions cruciales ou à des traités de paix. Elle n’a peut-être pas servi de base à quelque prétendant au trône impérial. Mais il doit bien y avoir eu de subtiles influences. A l’évidence, rien ne peut se produire où que ce soit sans conséquences pour le reste de l’univers. Pourtant, je ne trouve rien qui puisse m’aider. Tenez, Dors. En mathématiques, on peut absolument tout trouver dans l’ordinateur : tout ce que nous savons ou avons découvert depuis vingt mille ans. En histoire, c’est différent. Les historiens sélectionnent et choisissent, et chacun d’eux sélectionne et choisit la même chose que les autres.

— Mais, Hari, les mathématiques sont quelque chose d’ordonné, inventé par l’homme. Tout s’enchaîne logiquement. Il y a des définitions et des axiomes, tous bien connus. L’ensemble est… disons, tout d’une pièce. L’histoire est différente. Elle est l’œuvre inconsciente des actes et des pensées de trillions d’êtres humains. Les historiens sont bien obligés de choisir et de sélectionner.

— Exactement, dit Seldon, mais je dois connaître l’intégralité de l’histoire si je veux mettre au jour les lois de la psychohistoire.

— En ce cas, vous ne formulerez jamais les lois de la psychohistoire. »

Cela se passait la veille. A présent, Seldon était assis dans son alcôve, après une nouvelle journée d’échec complet, et il entendait encore la voix de Dors lui disant : « En ce cas, vous ne formulerez jamais les lois de la psychohistoire. »

Ç’avait été son opinion initiale et, s’il n’y avait pas eu Hummin, convaincu du contraire, et son étrange aptitude à lui faire partager cette conviction, Seldon aurait continué à penser de la sorte.

Et pourtant, il ne pouvait pas non plus renoncer. Peut-être y avait-il une issue ?

Pour l’heure, il ne pouvait en imaginer aucune.


Couverture

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<p>Couverture</p>

TRANTOR. — … Elle n’est presque jamais décrite comme un monde vu de l’espace. Depuis longtemps, l’inconscient collectif la voit comme un monde de l’intérieur dont l’image est celle de la ruche humaine vivant sous dôme. Pourtant, il existait également un extérieur, et il nous reste encore des hologrammes pris de l’espace qui le montrent plus ou moins en détail (cf. figures 14 et 15). On remarquera que la surface des dômes, l’interface de la vaste cité et de l’atmosphère qui la surmonte, surface appelée à l’époque la « Couverture », est…

ENCYCLOPAEDIA GALACTICA
<p>21</p>

Le lendemain pourtant trouva Hari Seldon de retour à la bibliothèque. D’abord, il y avait sa promesse à Hummin. Il avait promis de faire son possible et se refusait aux demi-mesures. Ensuite, il avait un contrat moral avec lui-même : il avait horreur de reconnaître l’échec. Pas tout de suite, en tout cas. Pas tant qu’il pouvait encore plausiblement se dire qu’il tenait une piste.

Aussi fixait-il la liste des vidéo-livres de référence qu’il n’avait pas encore examinés en essayant de décider lequel dans ce menu peu appétissant avait la moindre chance de lui être utile. Il avait quasiment conclu que la réponse était « aucun » et ne voyait d’autre solution que de les feuilleter tous quand un discret tapotement contre la cloison le fit sursauter.

Seldon leva les yeux pour découvrir le visage embarrassé de Lisung Randa dans l’embrasure de son réduit. Seldon connaissait Randa, Dors le lui avait présenté et il avait dîné avec lui (et avec d’autres) à plusieurs occasions.

Instructeur en psychologie, Randa était un petit bonhomme trapu, grassouillet, avec un visage rond et avenant au sourire quasi perpétuel. Il avait le teint cireux et les yeux bridés caractéristiques des habitants de millions de planètes. Seldon connaissait bien ce genre de visage, qu’il avait vu sur nombre de grands mathématiciens dont il avait fréquemment contemplé les hologrammes. Pourtant, sur Hélicon, il n’avait jamais vu l’un de ces Orientaux. (Par tradition, on les appelait ainsi, bien que personne ne sût pourquoi ; et l’on disait que les Orientaux eux-mêmes n’appréciaient pas beaucoup ce terme, bien que, là non plus, personne n’en sût la raison.)

« Nous sommes des millions ici, sur Trantor », avait dit Randa, souriant sans la moindre gêne quand Seldon, lors de leur première rencontre, n’avait pas réussi à dissimuler entièrement sa surprise. « Vous trouverez également un bon nombre de Méridionaux – le teint sombre, les cheveux crépus. Vous en avez déjà vu ?

— Pas sur Hélicon, avait marmonné Seldon.

— Que des Occidentaux sur Hélicon, hein ? Quel ennui ! Mais peu importe. Il faut de tout pour faire un monde. » (Il avait laissé Seldon s’étonner qu’il y ait des Orientaux, des Méridionaux et des Occidentaux mais pas de Septentrionaux. Il avait essayé de trouver pourquoi en examinant ses archives historiques ; sans succès.)

Et maintenant, le visage avenant de Randa le fixait avec une sollicitude qui lui donnait presque envie de rire. « Vous vous sentez bien, Seldon ? »

Étonnement de ce dernier : « Mais oui, bien sûr. Pourquoi ne me sentirais-je pas bien ?

— Je me fiais simplement au bruit, mon ami. Vous étiez en train de crier.

— De crier ? « Seldon le regarda avec une incrédulité outrée.

« Oh, pas fort. Comme ceci. » Randa grinça des dents et émit un petit couinement aigu venu du fond de la gorge. « Si je me suis trompé, je vous présente mes excuses pour cette intrusion incongrue. Pardonnez-moi, je vous prie. »

Seldon pencha la tête. « Vous êtes tout pardonné, Lisung. J’émets effectivement parfois ce genre de cri, m’a-t-on dit. Je vous assure que c’est inconscient. Je ne m’en rends jamais compte.

— Savez-vous au moins pourquoi vous l’avez poussé ?

— Oui. C’était un cri de frustration. Frus-tra-tion. »

Randa lui fit signe de se pencher et, baissant encore la voix, expliqua : « Nous gênons. Allons dans le foyer avant de nous faire expulser. »

Au foyer, derrière un verre de soda, Randa poursuivit : « Puis-je me permettre – simple curiosité professionnelle – de vous demander l’origine de cette frustration ? »

Seldon haussa les épaules. « Pourquoi en général se sent-on frustré ? Je m’attaque à un problème et je ne fais aucun progrès.

— Mais vous êtes mathématicien, Hari. Qu’est-ce qui pourrait vous causer une frustration dans une bibliothèque d’histoire ?

— Et vous, qu’est-ce que vous y faisiez ?

— Je ne faisais que la traverser pour raccourcir mon chemin quand je vous ai entendu… gémir. A présent, vous voyez (et il sourit), ce n’est plus un raccourci mais un sérieux rallongement – mais que je ne regrette en rien, bien au contraire.

— J’aimerais bien, moi aussi, ne faire que traverser la bibliothèque d’histoire, mais j’essaie de résoudre un problème mathématique qui requiert un minimum de connaissances en la matière et j’ai bien peur de ne pas trop savoir me débrouiller. »

Randa le fixa avec une solennité peu coutumière et lui dit : « Pardonnez-moi, mais je dois à présent courir le risque de vous offenser. J’avoue vous avoir passé sur ordinateur.

— Me passer sur ordinateur, moi ! » Les yeux de Seldon s’agrandirent. Il se sentait franchement outré.

« Voilà, je vous ai offensé. Mais, vous comprenez, j’ai un oncle mathématicien. Vous avez sans doute entendu parler de lui : Kiangtow Randa. »

Seldon resta bouche bée : « Vous êtes parent avec ce Randa-là ?

— Oui. C’est le frère aîné de mon père et il était tout à fait mécontent de ne pas me voir suivre sa voie – il n’a pas eu d’enfants. J’ai pensé en quelque sorte que ça lui ferait peut-être plaisir si je rencontrais un mathématicien, et j’avais envie de vous couvrir d’éloges devant lui, si possible, alors j’ai pioché quelques informations à la bibliothèque de mathématiques.

— Je vois. Et c’est en fait ce que vous faisiez là-bas. Eh bien… je suis désolé. Je suppose que vous n’aurez pas grand-chose pour me couvrir d’éloges.

— Détrompez-vous. Ça m’a impressionné. J’ai été incapable de comprendre quoi que ce soit concernant vos articles, mais, d’une certaine manière, votre portrait était très favorable. Et quand j’ai consulté les fichiers de mise à jour, j’ai découvert que vous étiez présent au Congrès décennal du début de cette année. Alors… mais, au fait, c’est quoi, la « psychohistoire » ? Vous ne serez pas surpris si les deux premières syllabes ont excité ma curiosité.

— Je vois que vous en avez extrait ce mot.

— A moins d’être totalement dans l’erreur, j’ai cru comprendre que vous pouviez déterminer le cours de l’histoire à venir. »

Seldon hocha la tête avec lassitude. Voilà, plus ou moins, ce qu’est la psychohistoire, ou plutôt ce qu’elle voudrait être.

— Mais est-ce bien une discipline sérieuse ? » Randa souriait. « Vous ne vous contentez pas de lancer des baguettes ?

— Lancer des baguettes ?

— Ce n’est qu’une référence à un jeu pratiqué par les enfants sur ma planète natale, Hopara. Le jeu est censé prédire l’avenir et, si vous êtes un gosse malin, vous pouvez en tirer un bon profit : dites à une mère que son enfant deviendra une belle jeune fille qui épousera un homme riche, et vous êtes bon pour une part de gâteau ou une pièce d’un demi-crédit. Elle ne va pas attendre de vérifier que la prédiction se réalise ; vous êtes récompensé de l’avoir simplement faite.

— Je vois. Non, je ne lance pas de baguettes. La psychohistoire n’est qu’une étude théorique. Strictement théorique. Elle n’a pas la moindre application pratique, excepté…

— Nous y voilà. Les exceptions sont toujours les plus intéressantes.

— Excepté que j’aimerais bien mettre au point une telle application. Peut-être que si j’en savais plus sur l’histoire…

— Ah, et c’est pour cela que vous en lisez ?

— Oui, mais pour ce que j’en retire, avoua tristement Seldon. Il y a trop d’histoire et il y en a trop peu dans les livres.

— Et c’est cela qui vous frustre ? »

Seldon acquiesça.

« Mais, Hari, vous n’êtes ici que depuis quelques semaines.

— Certes, mais je discerne déjà…

— Vous ne pouvez rien discerner du tout en l’espace de quelques semaines. Vous pouvez fort bien consacrer toute votre existence à ne réaliser qu’un progrès infime. Cela exigera peut-être le travail de générations de nombreux mathématiciens pour que s’effectue une véritable percée sur ce problème.

— Je le sais, Lisung, mais ce n’est pas une consolation. Je veux effectuer moi-même quelques progrès visibles.

— Eh bien, vous abrutir dessus ne vous aidera pas non plus. Si cela peut vous réconforter, je puis vous fournir l’exemple d’un sujet bien moins complexe que l’histoire humaine et sur lequel les gens ont trimé depuis je ne sais combien de temps sans faire beaucoup de progrès. Je le sais parce qu’un groupe travaille dessus, ici même, à l’Université, et qu’un de mes bons amis y participe. Parlez-moi de frustration ! Vous ne savez pas ce que c’est !

— Quel est ce sujet ? » Seldon sentait un début de curiosité le titiller.

« La météorologie.

— La météorologie ! » Il ne cacha pas sa déception.

« Ne faites pas cette tête. Réfléchissez. Chaque planète habitée a une atmosphère. Chacune avec sa propre composition, sa gamme de températures spécifiques, ses vitesses de révolution et de rotation particulières, sa propre inclinaison axiale, sa propre répartition eaux-terres émergées. Cela nous donne vingt-cinq millions de problèmes différents et personne encore n’a réussi à en trouver un modèle général.

— C’est parce que le comportement atmosphérique est sujet à des phases chaotiques. Tout le monde sait ça.

— C’est ce que dit mon ami Jenarr Leggen. Vous l’avez déjà vu. »

Seldon réfléchit. « Un grand type ? Un grand nez ? Taciturne ?

— C’est bien lui. Et Trantor elle-même constitue un puzzle bien plus colossal encore que n’importe quel autre monde. D’après les archives, elle avait une structure climatique à peu près normale au moment de sa première colonisation. Puis, avec l’accroissement démographique et l’urbanisation croissante, on a utilisé de plus en plus d’énergie, libéré de plus en plus de chaleur dans l’atmosphère. La calotte glacière s’est rétrécie, la couverture nuageuse s’est épaissie et le temps est devenu de plus en plus exécrable. Ce qui a encouragé un mouvement d’enfouissement et déclenché un cercle vicieux : plus le temps se dégradait, plus on s’échinait à creuser le sol et à bâtir des dômes, et plus le temps accélérait sa dégradation. Aujourd’hui, la planète est devenue un monde au ciel à peu près constamment nuageux, affligé de pluies fréquentes – voire de chutes de neige s’il fait assez froid. Le seul problème est que personne ne peut l’expliquer convenablement. Personne n’a pu déterminer pourquoi le temps s’est détérioré aussi vite ni comment on pourrait raisonnablement prédire en détail ses modifications quotidiennes. »

Seldon haussa les épaules. « Ce genre de chose est-il important ?

— Pour un météorologiste, oui. Pourquoi ne pourraient-ils pas être aussi frustrés par leurs problèmes que vous par le vôtre ? Ne faites pas du chauvinisme de spécialiste. »

Seldon se souvint du ciel bouché et du froid humide sur la route du Palais impérial.

« Et alors, quelles solutions envisage-t-on ?

— Eh bien, répondit Randa, il y a un vaste projet en cours, ici même, à l’Université – Jenarr Leggen y est partie prenante. Les chercheurs pressentent que, s’ils parviennent à comprendre les changements climatiques sur Trantor, cela leur apprendra beaucoup de choses sur les lois fondamentales de la météorologie en général. Et Leggen désire aboutir autant que vous avec vos lois de la psychohistoire. Aussi a-t-il installé une incroyable batterie d’instruments de toutes sortes sur la Couverture… Vous savez, le dessus des dômes. Jusqu’à présent, ça ne l’a pas beaucoup aidé. Et si l’on travaille autant sur l’atmosphère, depuis tant de générations, sans obtenir de résultats, comment pouvez-vous vous plaindre de n’avoir rien tiré de l’histoire de l’humanité en quelques semaines ? »

Randa avait raison. Seldon se dit que lui-même était déraisonnable et qu’il avait tort. Et pourtant… Pourtant, Hummin aurait dit que cet échec dans l’approche scientifique des problèmes était un nouveau signe de la dégradation des temps. Peut-être avait-il raison, lui aussi, hormis qu’il parlait d’une dégradation générale et de son effet moyen. En particulier, Seldon ne ressentait aucune dégradation de ses aptitudes mentales.

Aussi est-ce avec un certain intérêt qu’il demanda : « Vous voulez dire que des gens grimpent hors des dômes à l’air libre, au-dessus ?

— Oui. Sur la Couverture. C’est curieux, la plupart des Trantoriens de naissance répugnent à le faire. Ils n’aiment pas monter sur la Couverture. L’idée leur donne le vertige ou je ne sais quoi. La plupart de ceux qui travaillent sur le projet météorologique sont des Exos. »

Seldon regarda par la fenêtre les pelouses et le petit jardin du campus universitaire, brillamment illuminé, sans ombre ni chaleur oppressante, et remarqua, songeur : « Je ne peux pas reprocher aux Trantoriens de goûter le confort d’être à l’intérieur, mais j’ose imaginer que la curiosité devrait en pousser quelques-uns à monter sur la Couverture. Ce serait mon cas, tout du moins.

— Voulez-vous dire que vous aimeriez voir la météorologie en action ?

— Je crois bien. Comment fait-on pour gagner la Couverture ?

— Rien de bien sorcier. On prend un ascenseur, une porte s’ouvre, et vous y êtes. J’y suis déjà monté… C’est singulier.

— Ça me distrairait un moment de la psychohistoire. » Seldon soupira. « Ce ne serait pas du luxe.

— D’un autre côté, observa Randa, mon oncle avait coutume de dire : “ tout le savoir est un ”, et il se pourrait qu’il ait raison. Qui sait si vous n’apprendrez pas de la météorologie quelque chose qui puisse vous aider en psychohistoire ? N’est-ce pas possible ? »

Seldon sourit faiblement. « Un grand nombre de choses sont possibles. » Et pour lui seul, il ajouta : « Mais inutilisables. »

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Dors parut amusée : « La météorologie ?

— Oui, répondit Seldon. Ils ont des travaux au programme pour demain et je vais monter avec eux.

— En avez-vous assez de l’histoire ? »

Seldon hocha la tête sombrement. « Effectivement. Ce changement sera le bienvenu. D’autre part, Randa dit que c’est aussi un problème trop massif pour être appréhendé par les mathématiques et ça me fera le plus grand bien de voir que ma situation n’est pas unique.

— J’espère que vous n’êtes pas agoraphobe. »

Il sourit. « Non, mais je vois pourquoi vous me posez la question. D’après Randa, les Trantoriens le sont fréquemment et refusent de monter sur la Couverture. J’imagine qu’ils se sentent mal à l’aise sans abri protecteur. »

Dors acquiesça. « Ça pourrait vous paraître normal, mais on trouve de nombreux Trantoriens sur toutes les planètes de la Galaxie – touristes, fonctionnaires, soldats… Et l’agoraphobie n’est pas non plus si rare sur les mondes extérieurs.

— C’est bien possible, Dors, mais je n’en souffre pas. Je suis curieux et ce changement sera le bienvenu, aussi ai-je bien l’intention de me joindre à eux demain. »

Dors hésita. « Je devrais monter avec vous, mais, demain, j’ai un emploi du temps chargé… Enfin, si vous n’êtes pas agoraphobe, vous n’aurez pas de problème et passerez sans doute une bonne journée. Oh… et restez près des météorologues. J’ai entendu dire que des gens s’étaient perdus, là-haut.

— Je serai prudent. Ça fait bien longtemps que je ne me suis pas perdu quelque part. »

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Jenarr Leggen avait la mine sombre. Ce n’était pas tant à cause de son teint, plutôt clair ; ou de ses sourcils, qui étaient bruns et fournis. C’était plutôt parce que les dits sourcils surmontaient des yeux profondément enfoncés dans les orbites et un long nez proéminent, ce qui lui donnait cet air passablement chagrin. Ses yeux ne souriaient pas et, lorsqu’il parlait, ce qui était rare, c’était d’une voix grave et forte, étrangement sonore pour ce corps plutôt grêle.

« Vous allez avoir besoin de vêtements plus chauds, dit-il à Seldon.

— Oh ? » fit ce dernier en regardant autour de lui.

Il y avait deux hommes et deux femmes qui s’apprêtaient à monter avec Leggen et lui et, comme ceux de Leggen, leurs légers vêtements trantoriens étaient recouverts de pulls épais décorés (ce n’était pas une surprise) de motifs voyants aux couleurs vives. Il n’y en avait pas deux pareils, bien sûr.

Seldon baissa les yeux sur sa propre mise et s’excusa : « Désolé, je ne savais pas… mais je n’ai pas le moindre vêtement chaud.

— Je peux vous en donner. Je crois bien qu’il y a quelque part une tenue de rechange… Oui, tenez, voilà un pull. Un peu élimé, mais enfin, c’est toujours mieux que rien.

— On risque d’avoir désagréablement chaud avec un truc pareil, remarqua Seldon.

— Ici, sûrement. Mais il règne d’autres conditions sur la Couverture. Froid et vent. Dommage que je n’aie pas de jambières et de bottes à vous prêter. Vous regretterez tout à l’heure de ne pas en avoir. »

Ils emportaient avec eux un chariot bourré d’instruments qu’ils étaient en train de vérifier avec une lenteur bien inutile aux yeux de Seldon.

« Fait froid, sur votre planète ? demanda Leggen.

— Par endroits, répondit Seldon. Le monde d’Hélicon, dont je suis originaire, jouit d’un climat doux et souvent pluvieux.

— Pas de veine. Le climat de la Couverture risque de ne pas vous plaire.

— Je pense être en mesure de le supporter tant que nous serons là-haut. »

Dès qu’ils furent prêts, leur groupe monta dans un ascenseur marqué : STRICTEMENT RÉSERVÉ AU PERSONNEL OFFICIEL.

« C’est parce qu’il permet d’accéder à la Couverture, expliqua l’une des jeunes femmes, et les gens ne sont pas censés aller là-haut sans raison valable. »

Seldon n’avait pas encore rencontré cette jeune femme mais il l’avait entendue se faire appeler Clowzia. Il ignorait si c’était un prénom, un nom de famille ou un surnom.

L’ascenseur ressemblait à ceux que Seldon connaissait ici sur Trantor ou chez lui à Hélicon (hormis, bien sûr, l’appareil gravifique que Hummin et lui avaient utilisé), mais la certitude qu’il allait le mener au-delà des confins de la planète et jusqu’au vide au-dessus d’elle lui donnait des airs d’astronef.

Seldon sourit intérieurement. Fantasme stupide.

La cabine vibrait un peu, ce qui lui remit en tête les sombres pressentiments de Hummin sur la décadence galactique. Leggen, de même que ses collègues mâles et l’une des femmes, semblaient figés et interdits, comme s’ils avaient suspendu toute pensée, toute activité jusqu’à la sortie ; Clowzia, en revanche, ne cessait de lui jeter des coups d’œil à la dérobée, comme si elle le trouvait terriblement impressionnant.

Seldon se pencha pour lui murmurer à l’oreille (il hésitait à déranger les autres) : « Allons-nous monter très haut ?

— Haut ? » répéta-t-elle, d’une voix normale, apparemment inconsciente du silence ambiant. Elle paraissait très jeune et Seldon se dit qu’elle était sans doute étudiante de première année. Apprentie, peut-être.

« Cela prend du temps. La Couverture doit être située à un niveau très élevé. »

Un moment, elle parut intriguée. Puis : « Oh, non. Pas élevé du tout. Nous avons démarré très bas. L’Université est située à une grande profondeur. Nous utilisons d’énormes quantités d’énergie et, plus on est bas, plus le coût énergétique diminue. »

Leggen intervint. « Très bien. Nous y sommes. Sortons le matériel. »

La cabine s’arrêta avec un léger tremblement et la large porte coulissa rapidement. La température dégringola aussitôt et Seldon fourra les mains dans ses poches, bien content d’avoir enfilé un pull. Un vent froid lui ébouriffa les cheveux et il se rendit compte qu’un bonnet n’aurait pas été de trop. Alors même qu’il formulait cette pensée, Leggen sortit quelque chose d’un repli de son chandail, l’ouvrit d’un geste sec et se le mit sur la tête. Les autres firent de même.

Seule, Clowzia hésita. Elle s’arrêta juste avant de mettre le sien, puis l’offrit à Seldon.

Ce dernier secoua la tête. « Je ne peux pas vous prendre votre bonnet, Clowzia.

— Allez-y. J’ai les cheveux longs et épais. Les vôtres sont courts et un peu… dégarnis. »

Seldon aurait bien aimé contester cette remarque et, en d’autres circonstances, il ne s’en serait pas privé. Pour l’heure, toutefois, il se contenta de saisir le couvre-chef en marmonnant : « Merci. Si vous avez froid à la tête, je vous le rends. »

Peut-être n’était-elle pas si jeune. C’était à cause de son visage rond, presque poupin. Et maintenant qu’elle avait attiré son attention sur sa chevelure, il remarqua qu’elle était d’un brun-roux tout à fait charmant. Il n’avait jamais vu de tels cheveux sur Hélicon.

Dehors, le ciel était couvert, comme lorsqu’on l’avait emmené à l’air libre pour le conduire au Palais. Le froid était bien plus vif, mais il se dit que l’hiver s’était rapproché de six semaines. Les nuages étaient plus épais que lors de cette première sortie, et le jour plus sombre et menaçant – ou bien la nuit était-elle plus proche ? Ils n’allaient certainement pas monter faire un travail important sans se réserver une ample période de lumière du jour pour l’effectuer. Ou bien escomptaient-ils le réaliser en un temps très court ?

Il aurait bien aimé le leur demander, mais il s’avisa que le moment était peut-être mal choisi. Tous paraissaient être dans des états allant de l’excitation à la colère.

Seldon inspecta les alentours.

Il se tenait sur une surface qui semblait métallique au bruit qu’elle rendit quand, discrètement, il la martela du pied. Pourtant ce n’était pas du métal nu : il y laissait des empreintes en marchant. La surface était manifestement recouverte de poussière, ou peut-être de sable fin ou d’argile.

Et pourquoi pas ? Il y avait peu de chance que quelqu’un monte ici faire le ménage. Par curiosité, il se pencha pour saisir un peu de cette poussière entre les doigts.

Clowzia, derrière lui, remarqua ce qu’il faisait et dit, l’air d’une ménagère prise en flagrant délit de négligence : « On balaie le secteur pour protéger les instruments. C’est bien pire à d’autres endroits de la Couverture mais ça n’a pas vraiment d’importance. Ça renforce l’isolation, vous savez. »

Seldon grommela et poursuivit ses observations. Il n’avait aucune chance de comprendre la fonction des appareils qui donnaient l’impression de jaillir de cette mince couche de sol (si l’on pouvait l’appeler ainsi). Il n’avait pas la moindre idée de leur nature ou de ce qu’ils mesuraient.

Leggen se dirigeait vers lui. Il levait haut les jambes et posait les pieds avec précaution et Seldon s’aperçut qu’il procédait ainsi pour éviter de déranger les instruments. Il nota mentalement de marcher de même.

« Hé, vous ! Seldon ! »

Seldon n’apprécia guère le ton de sa voix et répliqua, glacial : « Oui, docteur Leggen ?

— Eh bien, docteur Seldon, alors, fit-il avec impatience. Le petit Randa m’a dit que vous étiez mathématicien.

— C’est exact.

— Bon mathématicien ?

— J’aimerais le croire, mais c’est difficile à garantir.

— Et vous vous intéressez aux problèmes insolubles ?

— Je butte sur l’un d’entre eux, répondit-il avec humeur.

— Moi de même. Jetez-y un coup d’œil, ne vous gênez pas. Si vous avez des questions, Clowzia, notre interne, vous viendra en aide. Vous pourrez peut-être nous donner un coup de main.

— J’en serais ravi mais je ne connais rien à la météorologie.

— Pas grave, Seldon. Je veux simplement que vous voyiez en gros de quoi il retourne, et ensuite j’aimerais bien discuter avec vous de mes mathématiques.

— Tout à votre service. »

Leggen fit demi-tour, un air résolu sur son long visage grimaçant. Puis il se retourna : « Si jamais vous avez froid – trop froid –, la porte de l’ascenseur est ouverte. Vous n’avez qu’à entrer et à toucher le voyant marqué : UNIVERSITÉ/BASE. La cabine vous descendra puis remontera ici automatiquement. Clowzia vous montrera – si jamais vous oubliez.

— Je n’oublierai pas. »

Cette fois, il partit pour de bon et, en le regardant s’éloigner, Seldon sentait le poignard glacial du vent traverser son chandail. Clowzia revint vers lui, le visage légèrement rougi par la bise.

« Le docteur Leggen avait l’air ennuyé. Ou est-ce son air habituel ? »

Elle gloussa : « Effectivement, il a toujours l’air ennuyé, mais cette fois il l’est pour de bon.

— Ah bon, pourquoi ? » demanda tout naturellement Seldon.

Clowzia regarda derrière elle, faisant voltiger ses longs cheveux. Puis elle confia : « Je ne suis pas censée le savoir, mais je le sais quand même. Le docteur Leggen avait calculé qu’aujourd’hui, à cette heure précise, il devait se produire une percée dans la couche nuageuse et il avait escompté effectuer certaines mesures particulières à la lumière du soleil. Seulement… eh bien, regardez le temps. »

Seldon acquiesça.

« Nous avons ici des caméras d’holovision, il savait donc que le temps était couvert – plus encore que d’habitude – et je suppose qu’il espérait découvrir une défaillance des instruments si bien que tout serait de leur faute et que théorie serait hors de cause. Seulement, jusqu’à présent, on n’a rien décelé d’anormal dans leur fonctionnement.

— Et c’est ça qui lui donne cet air malheureux ?

— Eh bien, il n’a jamais l’air vraiment heureux. »

Seldon regarda alentour en plissant les yeux. Malgré les nuages, la lumière était vive. Il se rendit compte que la surface sous ses pieds n’était pas parfaitement horizontale. Il se tenait au sommet d’un dôme aplati et, lorsqu’il regarda au loin, il découvrit d’autres dômes dans toutes les directions, plus ou moins larges et hauts.

— La surface de la Couverture paraît irrégulière, remarqua-t-il.

— C’est à peu près partout pareil, je crois. Ça s’est trouvé ainsi.

— Il y a une raison particulière ?

— Pas vraiment. D’après les explications que j’ai entendues – j’ai regardé autour de moi et posé des questions comme vous, vous savez –, les gens de Trantor ont d’abord mis sous dôme certains édifices : les galeries commerciales, les terrains de sport, des choses comme ça, puis des villes entières, de sorte qu’il y avait des tas de dômes ça et là, plus ou moins hauts, plus ou moins larges. Quand ils se sont tous rejoints, la surface résultante était irrégulière mais, entre-temps, les gens avaient estimé qu’il ne pouvait pas en être autrement…

— Vous voulez dire qu’un élément tout à fait fortuit peut finir par s’intégrer dans une tradition ?

— Je suppose… si vous voulez voir les choses ainsi. » (Si quelque chose de tout à fait fortuit peut s’intégrer dans une tradition et devenir quasiment intouchable, se dit Seldon, peut-on l’instaurer en loi de la psychohistoire ? Cela paraissait trivial mais combien d’autres lois, tout aussi triviales, pouvaient alors exister ? Un million ? Un milliard ? Existait-il un nombre relativement réduit de lois générales dont on pouvait déduire en corollaire ces lois triviales ? Comment pourrait-il le dire ? Durant un moment, perdu dans ses pensées, il en oublia presque la morsure du vent.)

Clowzia sentait le vent, toutefois, car elle frissonna et lui dit : « Quel sale temps. Il fait bien meilleur sous le dôme.

— Vous êtes trantorienne ?

— En effet. »

Seldon se rappela la remarque de Randa sur l’agoraphobie des Trantoriens et lui demanda : « Ça ne vous ennuie pas de monter ici ?

— Je déteste, mais je veux décrocher mon diplôme de spécialisation et mon poste, et le docteur Leggen dit que je ne peux pas l’obtenir sans un minimum de travail sur le terrain. Alors voilà, je me retrouve ici, même si j’ai horreur de ça, surtout quand il fait ce froid. A propos, avec une température pareille, vous n’imagineriez pas qu’une végétation pousse sur ces dômes, n’est-ce pas ?

— Il y en a ? » Il la fixa, l’air sévère, soupçonnant quelque plaisanterie visant à le ridiculiser. Elle semblait parfaitement innocente, mais comment, sur ce visage, faire la part de la sincérité et des traits enfantins ?

« Oh, absolument, répondit la jeune femme. Même ici, quand il fait plus doux. Vous avez remarqué le sol ? On le balaie en permanence à cause de nos travaux, comme je l’ai dit, mais ailleurs le terreau s’accumule ça et là, et la couche est particulièrement épaisse dans les déclivités où se rejoignent les dômes. Des plantes y poussent.

— Mais d’où vient ce terreau ?

— Quand les dômes ne couvraient qu’une partie de la planète, le vent y a déposé de la poussière, petit à petit. Puis, quand Trantor a été entièrement recouverte et qu’on a enfoui les niveaux d’habitation de plus en plus profondément, une partie des déblais, quand ils convenaient, ont été remontés au-dessus des dômes.

— Mais ça aurait dû les défoncer.

— Oh non. Ils sont très solides et étayés pratiquement partout. D’après les vidéo-livres que j’ai visionnés, l’idée initiale était de mettre en culture la Couverture, mais il était bien plus pratique de le faire sous dôme. Et puis, on pouvait également cultiver les levures et les algues à l’intérieur, ce qui diminuait d’autant l’utilité des cultures classiques, si bien qu’on décida de laisser la Couverture en friche. On y trouve également des animaux : des papillons, des abeilles, des souris, des lapins… Il y en a beaucoup.

— Les racines ne risquent-elles pas d’endommager les dômes ?

— Depuis des milliers d’années, elles n’ont rien fait. Les dômes sont traités pour repousser les racines. La majeure partie du couvert végétal est formée d’herbe, mais il y a également des arbres. Vous pourriez en voir si nous étions à la saison chaude ou plus au sud, ou encore à bord d’un astronef. » Elle le regarda du coin de l’œil. « Est-ce que vous avez vu Trantor quand vous descendiez de l’espace ?

— Non, Clowzia. Je dois confesser que non. Les hypernefs n’ont jamais été l’idéal pour admirer le paysage. Et vous, avez-vous déjà vu Trantor de l’espace ? »

Elle sourit timidement. « Je ne suis jamais allée dans l’espace. »

Seldon regarda alentour. Du gris partout.

« Je n’arrive pas à y croire… A la présence de végétation sur la Couverture, je veux dire.

— C’est pourtant vrai. J’ai entendu des gens dire – des Exos comme vous, qui avaient pu voir Trantor de l’espace – que la planète paraît verte comme une pelouse, parce que la Couverture est pour l’essentiel formée d’herbe et de broussailles. En fait, il y a aussi des arbres. Il y a un bosquet, non loin d’ici. Je l’ai vu. Des résineux, et ils font près de six mètres de haut.

— Où ça ?

— Vous ne pouvez pas le voir d’ici. Il est de l’autre côté du dôme. Il est… »

L’appel leur parvint, assourdi (Seldon se rendit compte qu’ils avaient marché tout en devisant et s’étaient quelque peu éloignés des autres).

« Clowzia. Revenez par ici. On a besoin de vous.

— Ouais ! lança Clowzia. J’arrive ! Désolée, docteur Seldon, il faut que j’y aille. » Elle détala, réussissant à courir avec légèreté malgré ses bottes fourrées.

S’était-elle jouée de lui ? Avait-elle servi à l’Exo crédule une pleine ration de mensonges, juste pour s’amuser ? Ce genre de chose se produisait sur toutes les planètes et à toutes les époques. Son air de transparente honnêteté n’était pas une preuve ; en fait, les meilleurs fabulateurs cultivaient systématiquement ce genre d’expression.

Alors, des arbres de six mètres pouvaient-ils réellement croître au-dessus de la Couverture ? Sans trop y réfléchir, Seldon se dirigea vers le dôme le plus haut à l’horizon. Il battit des bras pour tenter de se réchauffer. Et il avait les pieds engourdis par le froid.

Clowzia ne lui avait pas indiqué de direction. Elle aurait dû lui donner une indication mais n’en avait rien fait. Pourquoi ? Évidemment, on l’avait rappelée.

Les dômes étaient plus larges que hauts : une bonne chose, car la progression était bien plus facile. D’autre part, la pente douce l’obligeait à peiner plus longtemps avant de parvenir au sommet pour embrasser du regard l’autre côté.

Au bout du compte, il parvint à voir de l’autre côté du dôme qu’il venait d’escalader. Il se retourna pour s’assurer qu’il pouvait encore repérer les météorologues et leurs instruments. Ils étaient à bonne distance, dans une vallée éloignée, mais ils restaient parfaitement visibles. Bien.

Il ne vit ni bosquet ni arbre, mais une dépression s’étirait entre deux dômes. Au fond de la vallée, le sol était plus épais avec quelques taches vertes qui devaient être de la mousse. S’il suivait la vallée, et si elle descendait suffisamment et était recouverte d’un sol assez épais, il se pouvait qu’il trouvât des arbres.

Il se retourna, cherchant à mémoriser des repères, mais il ne vit que le moutonnement des dômes. Du coup, il hésita ; et la mise en garde de Dors, l’avertissant de ne pas se perdre, qui lui avait paru sur le moment bien superflue, prenait tout son sens à présent. Malgré tout, il lui semblait évident que la vallée dessinait une sorte de route. S’il la suivait sur une certaine distance, il n’aurait qu’à faire demi-tour et cheminer en sens inverse pour se retrouver ici.

Il se mit donc en marche d’un pas résolu et descendit la vallée au fond plat. Il y avait un grondement assourdi au-dessus de lui mais il n’y prêta pas attention. Il avait décidé qu’il avait envie de voir des arbres et c’était tout ce qui l’occupait pour l’instant.

La mousse s’épaississait et s’étendait comme un tapis d’où jaillissaient ça et là des touffes d’herbe. Malgré la désolation ambiante, cette mousse était d’un vert soutenu et Seldon s’avisa que, sur une planète au temps couvert et nuageux, les pluies étaient sans aucun doute abondantes.

La vallée continua à s’incurver, puis, juste au-dessus d’un autre dôme, apparut une tache sombre à contre-jour sur le ciel gris : il sut qu’il avait découvert les arbres.

Comme si son esprit, soudain libéré par cette vision, pouvait se tourner vers d’autres choses, Seldon remarqua le grondement qu’il avait déjà perçu et, sans plus réfléchir, classé comme un bruit de machine. A présent, il reconsidérait la question : était-ce bien, en fait, un bruit mécanique ?

Pourquoi pas ? Il se trouvait sur l’un des innombrables dômes qui couvraient les centaines de millions de kilomètres carrés de la cité planétaire. Il devait y avoir toutes sortes de machines dissimulées sous ces dômes – des moteurs de ventilation, déjà. Peut-être pouvait-on les entendre, quand les autres bruits de la ville étaient assez éloignés.

Mais ce bruit ne semblait pas venir du sol. Il leva les yeux vers le ciel uniformément morne. Rien.

Il continua à scruter l’espace, les grandes déchirures verticales qui s’ouvraient dans la brume devant ses yeux et puis, très loin… Un minuscule point sombre se détacha sur le fond gris. Il semblait évoluer comme s’il cherchait à se repérer avant d’être à nouveau avalé par les nuages.

Sans savoir pourquoi, Seldon pensa : ils sont à mes trousses.

Et presque avant d’avoir pu décider d’une ligne d’action, il avait fait son choix : il courut désespérément en direction des arbres puis, pour les atteindre plus vite, coupa sur la gauche en escaladant un dôme bas, trébuchant au milieu d’espèces de fougères brunes en train de se dessécher et parmi lesquelles poussaient également des épineux porteurs de baies rouge vif.

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Haletant, Seldon vint s’affaler contre un arbre, dont il étreignit le tronc avec la dernière énergie. Il attendait que l’engin volant réapparaisse pour se placer le dos à l’arbre et se cacher de l’autre côté, tel un écureuil.

L’arbre était froid, son écorce était rêche, il n’avait rien de confortable mais il lui procurait au moins un abri. Bien sûr, cela risquait d’être insuffisant s’ils le recherchaient à l’aide d’un détecteur de chaleur, mais, d’un autre côté, le tronc glacé pouvait brouiller l’instrument.

Sous ses pieds, le sol était compact. Alors même qu’il se cachait et tentait d’apercevoir son poursuivant tout en restant invisible, il ne put s’empêcher de s’interroger sur l’épaisseur de la couche de terreau, sur le temps qu’il lui avait fallu pour s’accumuler, sur le nombre de dômes qui, dans les zones plus chaudes de Trantor, portaient sur leur dos des forêts, et sur les systèmes écologiques : les arbres étaient-ils toujours confinés aux dépressions entre les dômes, laissant les régions plus élevées aux mousses, à l’herbe et aux buissons ?

Il revit l’appareil. Ce n’était pas une hypernef, ni même un jet ordinaire. C’était un vertijet. Il apercevait la vague lueur de la traînée d’ions qui jaillissaient aux arêtes de l’hexagone, neutralisant l’attraction gravitationnelle et permettant aux ailes de maintenir l’engin en vol, tel un grand oiseau. Ce véhicule était capable de planer au-dessus d’un terrain pour l’explorer.

C’étaient les nuages qui l’avaient sauvé. Même s’ils utilisaient des détecteurs de chaleur, ceux-ci ne pourraient que leur indiquer la présence de gens en dessous. Le vertijet devrait tenter de percer le plafond nuageux avant d’espérer savoir combien de personnes se trouvaient là et si l’une ou l’autre était l’individu recherché précisément par les occupants de l’appareil.

Le vertijet était plus proche maintenant mais il ne pouvait pas non plus rester caché. Le grondement des moteurs trahissait sa présence et ses occupants ne pouvaient pas les couper tant qu’ils avaient l’intention de poursuivre leurs recherches. Seldon connaissait les vertijets car on en trouvait sur Hélicon comme sur toutes les planètes sans dômes où le ciel était parfois dégagé ; il y avait même des particuliers qui en possédaient.

A quoi pouvaient bien servir des vertijets sur Trantor – où toute la vie humaine était cantonnée sous dôme, où la couche nuageuse était basse et quasi perpétuelle – sinon, en tant que véhicules gouvernementaux conçus dans un but unique, à récupérer une personne recherchée qui se serait aventurée sur la Couverture ?

Pourquoi pas ? Les forces gouvernementales ne pouvaient pénétrer sur le campus mais Seldon avait pu en sortir. Il se trouvait sur les dômes et peut-être en dehors de toute juridiction locale. Un véhicule impérial avait peut-être le droit de se poser n’importe où sur la Couverture pour interroger ou interpeller toute personne qui s’y trouverait. Hummin ne l’en avait pas averti mais sans doute était-ce une simple omission de sa part.

Le vertijet s’était encore rapproché, fouinant comme une bête aveugle qui flaire sa proie. Auraient-ils l’idée de scruter ce bouquet d’arbres ? Allaient-ils atterrir et envoyer un ou deux soldats en armes fouiller le taillis ?

Et dans ce cas, que pouvait-il faire ? Il était sans arme et toute sa souplesse et son agilité lui seraient inutiles face à l’intolérable douleur d’un fouet neuronique.

L’engin n’essayait pas d’atterrir. Ou bien l’intérêt du bouquet d’arbres leur avait échappé…

Ou bien…

Une idée nouvelle le frappa soudain. Et si ce n’était pas du tout un vaisseau de poursuite ? S’il faisait partie de l’expérience météorologique ? Des météorologues chercheraient certainement à faire des mesures dans les couches supérieures de l’atmosphère.

Ne faisait-il pas l’idiot en se dissimulant ainsi ?

Le ciel s’assombrissait. Les nuages s’épaississaient ou, plus vraisemblablement, la nuit était en train de tomber.

En plus, le froid gagnait et allait encore s’accentuer. Allait-il rester dehors à se geler sous prétexte que l’apparition d’un vertijet parfaitement inoffensif avait déclenché en lui une paranoïa comme il n’en avait jamais connu ? Il avait soudain envie de quitter le couvert du bosquet pour retourner à la station météo.

Après tout, comment l’homme que Hummin craignait tant – ce Demerzel – aurait-il su que Seldon se trouverait, à cet instant précis, sur la Couverture, prêt à être cueilli ?

L’espace d’un instant, l’idée lui parut convaincante et, frissonnant de froid, il sortit de derrière son arbre.

Puis il retourna s’y cacher en vitesse lorsque le vaisseau reparut, encore plus proche. L’engin n’avait pas un comportement évoquant la recherche scientifique : il n’avait effectué ni prises d’échantillon, ni mesures, ni évaluations. Mais les reconnaîtrait-il, ces opérations, si elles avaient lieu ? Il ignorait quel genre d’instruments de précision embarquait l’appareil et comment ils fonctionnaient. Si l’équipage procédait effectivement à des travaux météorologiques, il serait peut-être bien en peine de le dire. Néanmoins, pouvait-il courir le risque de se mettre à découvert ?

Et si, après tout, Demerzel savait qu’il se trouvait sur la Couverture parce qu’un de ses agents, à l’Université, lui avait transmis l’information ? Lisung Randa, ce petit Oriental souriant et jovial, lui avait suggéré de monter. Il l’avait fait non sans une certaine insistance et le sujet ne s’était pas présenté naturellement lors de la conversation ; en tout cas, pas assez naturellement. Était-il possible qu’il fût un agent gouvernemental et soit parvenu d’une manière ou d’une autre à prévenir Demerzel ?

Puis il y avait Leggen, qui lui avait donné le chandail. Le chandail était bien utile mais pourquoi Leggen ne lui avait-il pas dit plus tôt qu’il lui en faudrait un, ce qui lui aurait permis de prendre le sien ? Celui qu’il portait aurait-il quelque signe distinctif ? Il était d’un violet uniforme, alors que tous les autres cédaient à la mode trantorienne des motifs bariolés. De haut, n’importe quel observateur apercevrait une tache terne en mouvement au milieu d’autres de couleurs vives et reconnaîtrait aussitôt la personne recherchée.

Et Clowzia ? Elle était censée monter sur la Couverture pour apprendre la météorologie et aider ses collègues. Comment se faisait-il qu’elle ait pu l’aborder, discuter avec lui, puis l’éloigner tranquillement des autres afin de l’isoler et de faciliter ainsi son éventuelle récupération ?

Dans le même ordre d’idée, que penser de Dors Venabili ? Elle savait qu’il montait sur la Couverture. Elle ne l’avait pas retenu. Elle aurait pu l’accompagner mais, comme par hasard, elle était occupée.

C’était un complot. Sans le moindre doute, c’était un complot.

Il en était à présent convaincu et ne songeait plus du tout à quitter le couvert des arbres. (Il avait les pieds comme des blocs de glace et il battait la semelle sans améliorer la situation.) Le vertijet n’allait-il donc jamais s’en aller ?

A l’instant même où il pensait cela, le grondement de l’engin monta vers l’aigu et le vertijet s’éleva pour disparaître dans les nuages.

Seldon prêta attentivement l’oreille, à l’affût du moindre son, pour s’assurer qu’il était bien parti. Ensuite, alors même qu’il était sûr de son départ, il se demanda si ce n’était pas une simple astuce pour l’amener à se découvrir. Il resta donc planté derrière son arbre tandis que les minutes s’écoulaient lentement et que la nuit continuait à tomber.

Finalement, quand il sentit qu’il devait prendre le risque de se découvrir ou choisir de geler sur place, il avança d’un pas et quitta précautionneusement l’abri des arbres.

Le crépuscule était sombre, après tout. Seldon restait indétectable, sauf aux détecteurs de chaleur, mais, si le problème se posait, il entendrait le vertijet revenir. Il attendit donc à la lisière des arbres, prêt à retourner se cacher au moindre bruit – une manœuvre qui perdrait d’ailleurs tout intérêt s’il était découvert.

Il regarda autour de lui, cherchant à distinguer les météorologues – ils disposaient sûrement d’un éclairage artificiel mais rien d’autre ne permettrait de les repérer.

Il pouvait encore percevoir les alentours mais, d’ici un quart d’heure, une demi-heure au mieux, il ne verrait plus rien. Sans lumière et avec ce ciel bouché, il ferait noir – complètement noir.

Terrifié à la perspective d’être plongé dans l’obscurité totale, Seldon se rendit compte qu’il allait devoir au plus vite retrouver son chemin jusqu’à la vallée qu’il avait suivie, puis revenir sur ses pas. Les bras serrés pour conserver sa propre chaleur, il partit dans ce qu’il estimait être la direction de la vallée entre les dômes.

Il pouvait, évidemment, en trouver plus d’une en s’éloignant du bosquet, mais il crut distinguer quelques ronciers aperçus à l’aller et dont les baies semblaient à présent plus noires que rouge vif. Plus question de traîner. Il était obligé de supposer qu’il ne faisait pas fausse route. Il remonta la vallée le plus vite possible, guidé par sa vue de moins en moins utile et par la végétation sous ses pas.

Mais il ne pouvait demeurer éternellement au fond de la vallée. Au départ, il avait franchi le dôme apparemment le plus élevé du secteur et découvert cette dépression qui coupait sa route à angle droit. D’après ses calculs, il devait à présent tourner à droite, puis complètement à gauche, et il se retrouverait sur le chemin du dôme des météorologues.

Seldon tourna à gauche et, en levant la tête, il parvint tout juste à distinguer la courbure d’un dôme sur un fond de ciel à peine moins sombre. Ce devait être le bon !

Ou bien prenait-il ses désirs pour des réalités ?

Il n’avait pas le choix. Sans quitter de l’œil le sommet afin de garder à peu près un cap rectiligne, il avança aussi vite qu’il put. Tandis qu’il se rapprochait, le dôme grandissait et il pouvait de moins en moins en distinguer les contours. Bientôt, s’il ne s’était pas trompé, il allait gravir une pente douce et, quand il serait parvenu au sommet, il serait en mesure d’apercevoir, de l’autre côté, les lumières de la station météorologique.

Dans ce noir d’encre, il était incapable de voir ce qu’il avait devant les pieds. Tout en regrettant qu’il n’y ait pas quelque étoile pour donner un peu de lumière, il se demanda si cela faisait cet effet d’être aveugle. Il agitait les bras devant lui comme des antennes.

Le froid gagnait de minute en minute et il s’arrêtait de temps en temps pour souffler sur ses doigts et pour les cacher sous les aisselles. Il aurait bien aimé pouvoir faire de même avec ses pieds. Il pensa qu’à présent, s’il se mettait à pleuvoir, ce serait de la neige ou, pire encore, de la neige fondue.

Marcher… marcher. Il n’y avait rien d’autre à faire.

Enfin, il eut l’impression qu’il commençait à redescendre. Ou il fantasmait encore, ou il avait effectivement dépassé le sommet du dôme.

Il s’arrêta. S’il avait franchi le sommet, il aurait dû distinguer les lumières de la station, apercevoir les lampes des météorologues scintillant et dansant comme des lucioles.

Seldon ferma les yeux comme pour les accoutumer à l’obscurité puis les rouvrit : démarche inutile. Le noir était le même qu’il ait les yeux ouverts ou fermés.

Peut-être Leggen et les autres étaient-ils partis, remportant leurs lampes et coupant l’éclairage ? Ou Seldon avait escaladé un mauvais dôme ? Ou bien il avait suivi un itinéraire incurvé qui l’avait égaré sur la direction à prendre ? Ou bien il n’avait pas suivi la bonne vallée en partant du bosquet ?

Que faire ?

S’il était tourné dans la mauvaise direction, il y avait une chance pour que la lumière soit visible à gauche ou à droite – et ce n’était pas le cas. S’il avait suivi la mauvaise vallée, il n’avait aucun moyen de regagner le bosquet d’arbres pour emprunter un autre itinéraire.

Sa seule chance était de parier qu’il était orienté dans la bonne direction et que la station se trouvait plus ou moins directement en face de lui mais que les météorologues étaient repartis, le laissant seul dans l’obscurité.

Alors, avancer. Les chances de succès étaient peut-être réduites, mais c’étaient les seules qu’il eût.

Il estima qu’il lui avait fallu une demi-heure pour gagner le sommet du dôme depuis la station météo : il avait effectué une partie du chemin avec Clowzia en flânant plus ou moins. A présent, il progressait un peu plus vite dans ces ténèbres oppressantes.

Seldon continua d’avancer à pas lourds. Ç’aurait été bien d’avoir l’heure ; évidemment, il avait un chrone, mais dans le noir…

Il s’arrêta. Il portait un bracelet-chrone trantorien qui donnait le temps universel galactique (comme tous les chrones) mais également l’heure locale de Trantor. Le cadran des chrones était normalement lisible dans le noir, afin qu’on puisse lire l’heure dans l’obscurité tranquille d’une chambre à coucher. En tout cas, un chrone héliconien s’éclairait ; pourquoi pas un trantorien ?

Il consulta son bracelet-chrone avec appréhension et effleura le contact d’éclairage du cadran. Celui-ci s’illumina faiblement, lui indiquant qu’il était 18 : 47. Pour qu’il fasse déjà nuit, Seldon savait qu’on devait être en hiver. Depuis combien de temps avait-on dépassé le solstice ? Quel était le degré d’inclinaison axiale ? Quelle était la durée de l’année ? A quelle distance de l’équateur se trouvait-il en ce moment ? Rien ne lui permettait d’avancer des réponses, mais ce qui comptait, c’était que cette étincelle de lumière fût visible.

Il n’était pas aveugle ! Quelque part, la vague lueur de son bracelet-chrone lui rendit espoir.

Son moral remonta. Il allait poursuivre sa route dans la même direction. Il continuerait pendant une demi-heure. S’il ne trouvait rien, il insisterait encore cinq minutes – cinq minutes, pas plus ! S’il n’y avait toujours rien, il s’arrêterait pour réfléchir. Ça ferait trente-cinq minutes à partir de maintenant. D’ici là, il ne penserait qu’à marcher et se concentrerait sur sa chaleur interne (il agita les orteils, vigoureusement. Il les sentait encore).

Il repartit et la demi-heure s’écoula. Il s’arrêta puis, hésitant, poursuivit encore cinq minutes.

A présent, il lui fallait décider. Il n’y avait toujours rien. Il pouvait aussi bien n’être nulle part, loin de tout accès au dôme. D’un autre côté, il pouvait se trouver à trois mètres à gauche ou à droite de la station météo – ou devant. Il pouvait se trouver à deux longueurs de bras de l’ouverture du dôme – laquelle, toutefois, ne serait pas ouverte.

Bon, et maintenant ?

Servait-il de crier ? Hormis le sifflement du vent, un silence total l’enveloppait. S’il y avait des oiseaux, des bêtes ou des insectes parmi la végétation sur la Couverture, ils n’étaient pas là en cette saison, à cette heure-ci, ou à cet endroit précis. Le vent continuait à le frigorifier.

Peut-être aurait-il dû crier tout le temps. Le son devait porter loin dans l’air froid. Mais y aurait-il quelqu’un pour l’entendre ?

L’entendrait-on à l’intérieur du dôme ? Y avait-il des instruments pour détecter les sons ou les mouvements venus d’en haut ? Ne devait-il pas y avoir des sentinelles postées juste à l’intérieur ?

Tout cela paraissait ridicule. On aurait entendu ses pas, non ?

Et malgré tout…

Il s’écria : « A l’aide ! A l’aide ! Est-ce que quelqu’un m’entend ? »

Son cri était étranglé, à moitié gêné. Ça avait l’air idiot de crier ainsi dans ce vaste néant ténébreux.

Mais enfin il sentait qu’il serait encore plus idiot d’hésiter dans une situation pareille. La panique montait en lui. Il aspira l’air glacé et cria aussi longtemps qu’il put. Nouvelle inspiration et nouveau cri, sur un autre ton. Et encore une fois.

Seldon s’arrêta de crier, hors d’haleine, et tourna la tête dans tous les sens, bien qu’il n’y eût strictement rien à voir. Il ne parvenait même pas à déceler un écho. Il ne restait rien d’autre à faire qu’à attendre l’aube. Mais combien de temps la nuit durait-elle en cette saison ? Et jusqu’où la température allait-elle descendre ?

Il sentit une imperceptible sensation glacée lui picoter le visage. Puis une autre encore, après quelques instants.

Une averse de neige fondue commençait à tomber, invisible dans les ténèbres totales. Et nul refuge où s’abriter.

Il songea : j’aurais été mieux loti si le vertijet m’avait repéré et ramassé. Je serais peut-être prisonnier en ce moment, mais au moins je serais à l’aise et au chaud.

Ou, si Hummin n’avait pas mis son grain de sel, il aurait été de retour sur Hélicon depuis belle lurette. Sous surveillance, peut-être, mais à l’aise et au chaud. Pour l’heure, c’était tout ce qu’il désirait : être à l’aise et au chaud.

Mais, pour l’heure, il ne pouvait qu’attendre. Il s’accroupit, sachant que si longue que fût la nuit, il n’oserait pas dormir. Il retira ses chaussures pour masser ses pieds gelés. Très vite, il se rechaussa.

Il savait qu’il allait devoir répéter cette opération, et aussi se frotter les mains et les oreilles, pendant toute la nuit, pour maintenir la circulation. Mais le plus important était de se rappeler qu’il ne devait ab-so-lu-ment pas laisser le sommeil le gagner. Sinon, c’était la mort certaine.

Et, ayant soigneusement réfléchi à la question, il ferma les yeux, sa tête s’inclina et il s’assoupit sous la neige qui tombait.


21

<p>21</p>

Le lendemain pourtant trouva Hari Seldon de retour à la bibliothèque. D’abord, il y avait sa promesse à Hummin. Il avait promis de faire son possible et se refusait aux demi-mesures. Ensuite, il avait un contrat moral avec lui-même : il avait horreur de reconnaître l’échec. Pas tout de suite, en tout cas. Pas tant qu’il pouvait encore plausiblement se dire qu’il tenait une piste.

Aussi fixait-il la liste des vidéo-livres de référence qu’il n’avait pas encore examinés en essayant de décider lequel dans ce menu peu appétissant avait la moindre chance de lui être utile. Il avait quasiment conclu que la réponse était « aucun » et ne voyait d’autre solution que de les feuilleter tous quand un discret tapotement contre la cloison le fit sursauter.

Seldon leva les yeux pour découvrir le visage embarrassé de Lisung Randa dans l’embrasure de son réduit. Seldon connaissait Randa, Dors le lui avait présenté et il avait dîné avec lui (et avec d’autres) à plusieurs occasions.

Instructeur en psychologie, Randa était un petit bonhomme trapu, grassouillet, avec un visage rond et avenant au sourire quasi perpétuel. Il avait le teint cireux et les yeux bridés caractéristiques des habitants de millions de planètes. Seldon connaissait bien ce genre de visage, qu’il avait vu sur nombre de grands mathématiciens dont il avait fréquemment contemplé les hologrammes. Pourtant, sur Hélicon, il n’avait jamais vu l’un de ces Orientaux. (Par tradition, on les appelait ainsi, bien que personne ne sût pourquoi ; et l’on disait que les Orientaux eux-mêmes n’appréciaient pas beaucoup ce terme, bien que, là non plus, personne n’en sût la raison.)

« Nous sommes des millions ici, sur Trantor », avait dit Randa, souriant sans la moindre gêne quand Seldon, lors de leur première rencontre, n’avait pas réussi à dissimuler entièrement sa surprise. « Vous trouverez également un bon nombre de Méridionaux – le teint sombre, les cheveux crépus. Vous en avez déjà vu ?

— Pas sur Hélicon, avait marmonné Seldon.

— Que des Occidentaux sur Hélicon, hein ? Quel ennui ! Mais peu importe. Il faut de tout pour faire un monde. » (Il avait laissé Seldon s’étonner qu’il y ait des Orientaux, des Méridionaux et des Occidentaux mais pas de Septentrionaux. Il avait essayé de trouver pourquoi en examinant ses archives historiques ; sans succès.)

Et maintenant, le visage avenant de Randa le fixait avec une sollicitude qui lui donnait presque envie de rire. « Vous vous sentez bien, Seldon ? »

Étonnement de ce dernier : « Mais oui, bien sûr. Pourquoi ne me sentirais-je pas bien ?

— Je me fiais simplement au bruit, mon ami. Vous étiez en train de crier.

— De crier ? « Seldon le regarda avec une incrédulité outrée.

« Oh, pas fort. Comme ceci. » Randa grinça des dents et émit un petit couinement aigu venu du fond de la gorge. « Si je me suis trompé, je vous présente mes excuses pour cette intrusion incongrue. Pardonnez-moi, je vous prie. »

Seldon pencha la tête. « Vous êtes tout pardonné, Lisung. J’émets effectivement parfois ce genre de cri, m’a-t-on dit. Je vous assure que c’est inconscient. Je ne m’en rends jamais compte.

— Savez-vous au moins pourquoi vous l’avez poussé ?

— Oui. C’était un cri de frustration. Frus-tra-tion. »

Randa lui fit signe de se pencher et, baissant encore la voix, expliqua : « Nous gênons. Allons dans le foyer avant de nous faire expulser. »

Au foyer, derrière un verre de soda, Randa poursuivit : « Puis-je me permettre – simple curiosité professionnelle – de vous demander l’origine de cette frustration ? »

Seldon haussa les épaules. « Pourquoi en général se sent-on frustré ? Je m’attaque à un problème et je ne fais aucun progrès.

— Mais vous êtes mathématicien, Hari. Qu’est-ce qui pourrait vous causer une frustration dans une bibliothèque d’histoire ?

— Et vous, qu’est-ce que vous y faisiez ?

— Je ne faisais que la traverser pour raccourcir mon chemin quand je vous ai entendu… gémir. A présent, vous voyez (et il sourit), ce n’est plus un raccourci mais un sérieux rallongement – mais que je ne regrette en rien, bien au contraire.

— J’aimerais bien, moi aussi, ne faire que traverser la bibliothèque d’histoire, mais j’essaie de résoudre un problème mathématique qui requiert un minimum de connaissances en la matière et j’ai bien peur de ne pas trop savoir me débrouiller. »

Randa le fixa avec une solennité peu coutumière et lui dit : « Pardonnez-moi, mais je dois à présent courir le risque de vous offenser. J’avoue vous avoir passé sur ordinateur.

— Me passer sur ordinateur, moi ! » Les yeux de Seldon s’agrandirent. Il se sentait franchement outré.

« Voilà, je vous ai offensé. Mais, vous comprenez, j’ai un oncle mathématicien. Vous avez sans doute entendu parler de lui : Kiangtow Randa. »

Seldon resta bouche bée : « Vous êtes parent avec ce Randa-là ?

— Oui. C’est le frère aîné de mon père et il était tout à fait mécontent de ne pas me voir suivre sa voie – il n’a pas eu d’enfants. J’ai pensé en quelque sorte que ça lui ferait peut-être plaisir si je rencontrais un mathématicien, et j’avais envie de vous couvrir d’éloges devant lui, si possible, alors j’ai pioché quelques informations à la bibliothèque de mathématiques.

— Je vois. Et c’est en fait ce que vous faisiez là-bas. Eh bien… je suis désolé. Je suppose que vous n’aurez pas grand-chose pour me couvrir d’éloges.

— Détrompez-vous. Ça m’a impressionné. J’ai été incapable de comprendre quoi que ce soit concernant vos articles, mais, d’une certaine manière, votre portrait était très favorable. Et quand j’ai consulté les fichiers de mise à jour, j’ai découvert que vous étiez présent au Congrès décennal du début de cette année. Alors… mais, au fait, c’est quoi, la « psychohistoire » ? Vous ne serez pas surpris si les deux premières syllabes ont excité ma curiosité.

— Je vois que vous en avez extrait ce mot.

— A moins d’être totalement dans l’erreur, j’ai cru comprendre que vous pouviez déterminer le cours de l’histoire à venir. »

Seldon hocha la tête avec lassitude. Voilà, plus ou moins, ce qu’est la psychohistoire, ou plutôt ce qu’elle voudrait être.

— Mais est-ce bien une discipline sérieuse ? » Randa souriait. « Vous ne vous contentez pas de lancer des baguettes ?

— Lancer des baguettes ?

— Ce n’est qu’une référence à un jeu pratiqué par les enfants sur ma planète natale, Hopara. Le jeu est censé prédire l’avenir et, si vous êtes un gosse malin, vous pouvez en tirer un bon profit : dites à une mère que son enfant deviendra une belle jeune fille qui épousera un homme riche, et vous êtes bon pour une part de gâteau ou une pièce d’un demi-crédit. Elle ne va pas attendre de vérifier que la prédiction se réalise ; vous êtes récompensé de l’avoir simplement faite.

— Je vois. Non, je ne lance pas de baguettes. La psychohistoire n’est qu’une étude théorique. Strictement théorique. Elle n’a pas la moindre application pratique, excepté…

— Nous y voilà. Les exceptions sont toujours les plus intéressantes.

— Excepté que j’aimerais bien mettre au point une telle application. Peut-être que si j’en savais plus sur l’histoire…

— Ah, et c’est pour cela que vous en lisez ?

— Oui, mais pour ce que j’en retire, avoua tristement Seldon. Il y a trop d’histoire et il y en a trop peu dans les livres.

— Et c’est cela qui vous frustre ? »

Seldon acquiesça.

« Mais, Hari, vous n’êtes ici que depuis quelques semaines.

— Certes, mais je discerne déjà…

— Vous ne pouvez rien discerner du tout en l’espace de quelques semaines. Vous pouvez fort bien consacrer toute votre existence à ne réaliser qu’un progrès infime. Cela exigera peut-être le travail de générations de nombreux mathématiciens pour que s’effectue une véritable percée sur ce problème.

— Je le sais, Lisung, mais ce n’est pas une consolation. Je veux effectuer moi-même quelques progrès visibles.

— Eh bien, vous abrutir dessus ne vous aidera pas non plus. Si cela peut vous réconforter, je puis vous fournir l’exemple d’un sujet bien moins complexe que l’histoire humaine et sur lequel les gens ont trimé depuis je ne sais combien de temps sans faire beaucoup de progrès. Je le sais parce qu’un groupe travaille dessus, ici même, à l’Université, et qu’un de mes bons amis y participe. Parlez-moi de frustration ! Vous ne savez pas ce que c’est !

— Quel est ce sujet ? » Seldon sentait un début de curiosité le titiller.

« La météorologie.

— La météorologie ! » Il ne cacha pas sa déception.

« Ne faites pas cette tête. Réfléchissez. Chaque planète habitée a une atmosphère. Chacune avec sa propre composition, sa gamme de températures spécifiques, ses vitesses de révolution et de rotation particulières, sa propre inclinaison axiale, sa propre répartition eaux-terres émergées. Cela nous donne vingt-cinq millions de problèmes différents et personne encore n’a réussi à en trouver un modèle général.

— C’est parce que le comportement atmosphérique est sujet à des phases chaotiques. Tout le monde sait ça.

— C’est ce que dit mon ami Jenarr Leggen. Vous l’avez déjà vu. »

Seldon réfléchit. « Un grand type ? Un grand nez ? Taciturne ?

— C’est bien lui. Et Trantor elle-même constitue un puzzle bien plus colossal encore que n’importe quel autre monde. D’après les archives, elle avait une structure climatique à peu près normale au moment de sa première colonisation. Puis, avec l’accroissement démographique et l’urbanisation croissante, on a utilisé de plus en plus d’énergie, libéré de plus en plus de chaleur dans l’atmosphère. La calotte glacière s’est rétrécie, la couverture nuageuse s’est épaissie et le temps est devenu de plus en plus exécrable. Ce qui a encouragé un mouvement d’enfouissement et déclenché un cercle vicieux : plus le temps se dégradait, plus on s’échinait à creuser le sol et à bâtir des dômes, et plus le temps accélérait sa dégradation. Aujourd’hui, la planète est devenue un monde au ciel à peu près constamment nuageux, affligé de pluies fréquentes – voire de chutes de neige s’il fait assez froid. Le seul problème est que personne ne peut l’expliquer convenablement. Personne n’a pu déterminer pourquoi le temps s’est détérioré aussi vite ni comment on pourrait raisonnablement prédire en détail ses modifications quotidiennes. »

Seldon haussa les épaules. « Ce genre de chose est-il important ?

— Pour un météorologiste, oui. Pourquoi ne pourraient-ils pas être aussi frustrés par leurs problèmes que vous par le vôtre ? Ne faites pas du chauvinisme de spécialiste. »

Seldon se souvint du ciel bouché et du froid humide sur la route du Palais impérial.

« Et alors, quelles solutions envisage-t-on ?

— Eh bien, répondit Randa, il y a un vaste projet en cours, ici même, à l’Université – Jenarr Leggen y est partie prenante. Les chercheurs pressentent que, s’ils parviennent à comprendre les changements climatiques sur Trantor, cela leur apprendra beaucoup de choses sur les lois fondamentales de la météorologie en général. Et Leggen désire aboutir autant que vous avec vos lois de la psychohistoire. Aussi a-t-il installé une incroyable batterie d’instruments de toutes sortes sur la Couverture… Vous savez, le dessus des dômes. Jusqu’à présent, ça ne l’a pas beaucoup aidé. Et si l’on travaille autant sur l’atmosphère, depuis tant de générations, sans obtenir de résultats, comment pouvez-vous vous plaindre de n’avoir rien tiré de l’histoire de l’humanité en quelques semaines ? »

Randa avait raison. Seldon se dit que lui-même était déraisonnable et qu’il avait tort. Et pourtant… Pourtant, Hummin aurait dit que cet échec dans l’approche scientifique des problèmes était un nouveau signe de la dégradation des temps. Peut-être avait-il raison, lui aussi, hormis qu’il parlait d’une dégradation générale et de son effet moyen. En particulier, Seldon ne ressentait aucune dégradation de ses aptitudes mentales.

Aussi est-ce avec un certain intérêt qu’il demanda : « Vous voulez dire que des gens grimpent hors des dômes à l’air libre, au-dessus ?

— Oui. Sur la Couverture. C’est curieux, la plupart des Trantoriens de naissance répugnent à le faire. Ils n’aiment pas monter sur la Couverture. L’idée leur donne le vertige ou je ne sais quoi. La plupart de ceux qui travaillent sur le projet météorologique sont des Exos. »

Seldon regarda par la fenêtre les pelouses et le petit jardin du campus universitaire, brillamment illuminé, sans ombre ni chaleur oppressante, et remarqua, songeur : « Je ne peux pas reprocher aux Trantoriens de goûter le confort d’être à l’intérieur, mais j’ose imaginer que la curiosité devrait en pousser quelques-uns à monter sur la Couverture. Ce serait mon cas, tout du moins.

— Voulez-vous dire que vous aimeriez voir la météorologie en action ?

— Je crois bien. Comment fait-on pour gagner la Couverture ?

— Rien de bien sorcier. On prend un ascenseur, une porte s’ouvre, et vous y êtes. J’y suis déjà monté… C’est singulier.

— Ça me distrairait un moment de la psychohistoire. » Seldon soupira. « Ce ne serait pas du luxe.

— D’un autre côté, observa Randa, mon oncle avait coutume de dire : “ tout le savoir est un ”, et il se pourrait qu’il ait raison. Qui sait si vous n’apprendrez pas de la météorologie quelque chose qui puisse vous aider en psychohistoire ? N’est-ce pas possible ? »

Seldon sourit faiblement. « Un grand nombre de choses sont possibles. » Et pour lui seul, il ajouta : « Mais inutilisables. »


22

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Dors parut amusée : « La météorologie ?

— Oui, répondit Seldon. Ils ont des travaux au programme pour demain et je vais monter avec eux.

— En avez-vous assez de l’histoire ? »

Seldon hocha la tête sombrement. « Effectivement. Ce changement sera le bienvenu. D’autre part, Randa dit que c’est aussi un problème trop massif pour être appréhendé par les mathématiques et ça me fera le plus grand bien de voir que ma situation n’est pas unique.

— J’espère que vous n’êtes pas agoraphobe. »

Il sourit. « Non, mais je vois pourquoi vous me posez la question. D’après Randa, les Trantoriens le sont fréquemment et refusent de monter sur la Couverture. J’imagine qu’ils se sentent mal à l’aise sans abri protecteur. »

Dors acquiesça. « Ça pourrait vous paraître normal, mais on trouve de nombreux Trantoriens sur toutes les planètes de la Galaxie – touristes, fonctionnaires, soldats… Et l’agoraphobie n’est pas non plus si rare sur les mondes extérieurs.

— C’est bien possible, Dors, mais je n’en souffre pas. Je suis curieux et ce changement sera le bienvenu, aussi ai-je bien l’intention de me joindre à eux demain. »

Dors hésita. « Je devrais monter avec vous, mais, demain, j’ai un emploi du temps chargé… Enfin, si vous n’êtes pas agoraphobe, vous n’aurez pas de problème et passerez sans doute une bonne journée. Oh… et restez près des météorologues. J’ai entendu dire que des gens s’étaient perdus, là-haut.

— Je serai prudent. Ça fait bien longtemps que je ne me suis pas perdu quelque part. »


23

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Jenarr Leggen avait la mine sombre. Ce n’était pas tant à cause de son teint, plutôt clair ; ou de ses sourcils, qui étaient bruns et fournis. C’était plutôt parce que les dits sourcils surmontaient des yeux profondément enfoncés dans les orbites et un long nez proéminent, ce qui lui donnait cet air passablement chagrin. Ses yeux ne souriaient pas et, lorsqu’il parlait, ce qui était rare, c’était d’une voix grave et forte, étrangement sonore pour ce corps plutôt grêle.

« Vous allez avoir besoin de vêtements plus chauds, dit-il à Seldon.

— Oh ? » fit ce dernier en regardant autour de lui.

Il y avait deux hommes et deux femmes qui s’apprêtaient à monter avec Leggen et lui et, comme ceux de Leggen, leurs légers vêtements trantoriens étaient recouverts de pulls épais décorés (ce n’était pas une surprise) de motifs voyants aux couleurs vives. Il n’y en avait pas deux pareils, bien sûr.

Seldon baissa les yeux sur sa propre mise et s’excusa : « Désolé, je ne savais pas… mais je n’ai pas le moindre vêtement chaud.

— Je peux vous en donner. Je crois bien qu’il y a quelque part une tenue de rechange… Oui, tenez, voilà un pull. Un peu élimé, mais enfin, c’est toujours mieux que rien.

— On risque d’avoir désagréablement chaud avec un truc pareil, remarqua Seldon.

— Ici, sûrement. Mais il règne d’autres conditions sur la Couverture. Froid et vent. Dommage que je n’aie pas de jambières et de bottes à vous prêter. Vous regretterez tout à l’heure de ne pas en avoir. »

Ils emportaient avec eux un chariot bourré d’instruments qu’ils étaient en train de vérifier avec une lenteur bien inutile aux yeux de Seldon.

« Fait froid, sur votre planète ? demanda Leggen.

— Par endroits, répondit Seldon. Le monde d’Hélicon, dont je suis originaire, jouit d’un climat doux et souvent pluvieux.

— Pas de veine. Le climat de la Couverture risque de ne pas vous plaire.

— Je pense être en mesure de le supporter tant que nous serons là-haut. »

Dès qu’ils furent prêts, leur groupe monta dans un ascenseur marqué : STRICTEMENT RÉSERVÉ AU PERSONNEL OFFICIEL.

« C’est parce qu’il permet d’accéder à la Couverture, expliqua l’une des jeunes femmes, et les gens ne sont pas censés aller là-haut sans raison valable. »

Seldon n’avait pas encore rencontré cette jeune femme mais il l’avait entendue se faire appeler Clowzia. Il ignorait si c’était un prénom, un nom de famille ou un surnom.

L’ascenseur ressemblait à ceux que Seldon connaissait ici sur Trantor ou chez lui à Hélicon (hormis, bien sûr, l’appareil gravifique que Hummin et lui avaient utilisé), mais la certitude qu’il allait le mener au-delà des confins de la planète et jusqu’au vide au-dessus d’elle lui donnait des airs d’astronef.

Seldon sourit intérieurement. Fantasme stupide.

La cabine vibrait un peu, ce qui lui remit en tête les sombres pressentiments de Hummin sur la décadence galactique. Leggen, de même que ses collègues mâles et l’une des femmes, semblaient figés et interdits, comme s’ils avaient suspendu toute pensée, toute activité jusqu’à la sortie ; Clowzia, en revanche, ne cessait de lui jeter des coups d’œil à la dérobée, comme si elle le trouvait terriblement impressionnant.

Seldon se pencha pour lui murmurer à l’oreille (il hésitait à déranger les autres) : « Allons-nous monter très haut ?

— Haut ? » répéta-t-elle, d’une voix normale, apparemment inconsciente du silence ambiant. Elle paraissait très jeune et Seldon se dit qu’elle était sans doute étudiante de première année. Apprentie, peut-être.

« Cela prend du temps. La Couverture doit être située à un niveau très élevé. »

Un moment, elle parut intriguée. Puis : « Oh, non. Pas élevé du tout. Nous avons démarré très bas. L’Université est située à une grande profondeur. Nous utilisons d’énormes quantités d’énergie et, plus on est bas, plus le coût énergétique diminue. »

Leggen intervint. « Très bien. Nous y sommes. Sortons le matériel. »

La cabine s’arrêta avec un léger tremblement et la large porte coulissa rapidement. La température dégringola aussitôt et Seldon fourra les mains dans ses poches, bien content d’avoir enfilé un pull. Un vent froid lui ébouriffa les cheveux et il se rendit compte qu’un bonnet n’aurait pas été de trop. Alors même qu’il formulait cette pensée, Leggen sortit quelque chose d’un repli de son chandail, l’ouvrit d’un geste sec et se le mit sur la tête. Les autres firent de même.

Seule, Clowzia hésita. Elle s’arrêta juste avant de mettre le sien, puis l’offrit à Seldon.

Ce dernier secoua la tête. « Je ne peux pas vous prendre votre bonnet, Clowzia.

— Allez-y. J’ai les cheveux longs et épais. Les vôtres sont courts et un peu… dégarnis. »

Seldon aurait bien aimé contester cette remarque et, en d’autres circonstances, il ne s’en serait pas privé. Pour l’heure, toutefois, il se contenta de saisir le couvre-chef en marmonnant : « Merci. Si vous avez froid à la tête, je vous le rends. »

Peut-être n’était-elle pas si jeune. C’était à cause de son visage rond, presque poupin. Et maintenant qu’elle avait attiré son attention sur sa chevelure, il remarqua qu’elle était d’un brun-roux tout à fait charmant. Il n’avait jamais vu de tels cheveux sur Hélicon.

Dehors, le ciel était couvert, comme lorsqu’on l’avait emmené à l’air libre pour le conduire au Palais. Le froid était bien plus vif, mais il se dit que l’hiver s’était rapproché de six semaines. Les nuages étaient plus épais que lors de cette première sortie, et le jour plus sombre et menaçant – ou bien la nuit était-elle plus proche ? Ils n’allaient certainement pas monter faire un travail important sans se réserver une ample période de lumière du jour pour l’effectuer. Ou bien escomptaient-ils le réaliser en un temps très court ?

Il aurait bien aimé le leur demander, mais il s’avisa que le moment était peut-être mal choisi. Tous paraissaient être dans des états allant de l’excitation à la colère.

Seldon inspecta les alentours.

Il se tenait sur une surface qui semblait métallique au bruit qu’elle rendit quand, discrètement, il la martela du pied. Pourtant ce n’était pas du métal nu : il y laissait des empreintes en marchant. La surface était manifestement recouverte de poussière, ou peut-être de sable fin ou d’argile.

Et pourquoi pas ? Il y avait peu de chance que quelqu’un monte ici faire le ménage. Par curiosité, il se pencha pour saisir un peu de cette poussière entre les doigts.

Clowzia, derrière lui, remarqua ce qu’il faisait et dit, l’air d’une ménagère prise en flagrant délit de négligence : « On balaie le secteur pour protéger les instruments. C’est bien pire à d’autres endroits de la Couverture mais ça n’a pas vraiment d’importance. Ça renforce l’isolation, vous savez. »

Seldon grommela et poursuivit ses observations. Il n’avait aucune chance de comprendre la fonction des appareils qui donnaient l’impression de jaillir de cette mince couche de sol (si l’on pouvait l’appeler ainsi). Il n’avait pas la moindre idée de leur nature ou de ce qu’ils mesuraient.

Leggen se dirigeait vers lui. Il levait haut les jambes et posait les pieds avec précaution et Seldon s’aperçut qu’il procédait ainsi pour éviter de déranger les instruments. Il nota mentalement de marcher de même.

« Hé, vous ! Seldon ! »

Seldon n’apprécia guère le ton de sa voix et répliqua, glacial : « Oui, docteur Leggen ?

— Eh bien, docteur Seldon, alors, fit-il avec impatience. Le petit Randa m’a dit que vous étiez mathématicien.

— C’est exact.

— Bon mathématicien ?

— J’aimerais le croire, mais c’est difficile à garantir.

— Et vous vous intéressez aux problèmes insolubles ?

— Je butte sur l’un d’entre eux, répondit-il avec humeur.

— Moi de même. Jetez-y un coup d’œil, ne vous gênez pas. Si vous avez des questions, Clowzia, notre interne, vous viendra en aide. Vous pourrez peut-être nous donner un coup de main.

— J’en serais ravi mais je ne connais rien à la météorologie.

— Pas grave, Seldon. Je veux simplement que vous voyiez en gros de quoi il retourne, et ensuite j’aimerais bien discuter avec vous de mes mathématiques.

— Tout à votre service. »

Leggen fit demi-tour, un air résolu sur son long visage grimaçant. Puis il se retourna : « Si jamais vous avez froid – trop froid –, la porte de l’ascenseur est ouverte. Vous n’avez qu’à entrer et à toucher le voyant marqué : UNIVERSITÉ/BASE. La cabine vous descendra puis remontera ici automatiquement. Clowzia vous montrera – si jamais vous oubliez.

— Je n’oublierai pas. »

Cette fois, il partit pour de bon et, en le regardant s’éloigner, Seldon sentait le poignard glacial du vent traverser son chandail. Clowzia revint vers lui, le visage légèrement rougi par la bise.

« Le docteur Leggen avait l’air ennuyé. Ou est-ce son air habituel ? »

Elle gloussa : « Effectivement, il a toujours l’air ennuyé, mais cette fois il l’est pour de bon.

— Ah bon, pourquoi ? » demanda tout naturellement Seldon.

Clowzia regarda derrière elle, faisant voltiger ses longs cheveux. Puis elle confia : « Je ne suis pas censée le savoir, mais je le sais quand même. Le docteur Leggen avait calculé qu’aujourd’hui, à cette heure précise, il devait se produire une percée dans la couche nuageuse et il avait escompté effectuer certaines mesures particulières à la lumière du soleil. Seulement… eh bien, regardez le temps. »

Seldon acquiesça.

« Nous avons ici des caméras d’holovision, il savait donc que le temps était couvert – plus encore que d’habitude – et je suppose qu’il espérait découvrir une défaillance des instruments si bien que tout serait de leur faute et que théorie serait hors de cause. Seulement, jusqu’à présent, on n’a rien décelé d’anormal dans leur fonctionnement.

— Et c’est ça qui lui donne cet air malheureux ?

— Eh bien, il n’a jamais l’air vraiment heureux. »

Seldon regarda alentour en plissant les yeux. Malgré les nuages, la lumière était vive. Il se rendit compte que la surface sous ses pieds n’était pas parfaitement horizontale. Il se tenait au sommet d’un dôme aplati et, lorsqu’il regarda au loin, il découvrit d’autres dômes dans toutes les directions, plus ou moins larges et hauts.

— La surface de la Couverture paraît irrégulière, remarqua-t-il.

— C’est à peu près partout pareil, je crois. Ça s’est trouvé ainsi.

— Il y a une raison particulière ?

— Pas vraiment. D’après les explications que j’ai entendues – j’ai regardé autour de moi et posé des questions comme vous, vous savez –, les gens de Trantor ont d’abord mis sous dôme certains édifices : les galeries commerciales, les terrains de sport, des choses comme ça, puis des villes entières, de sorte qu’il y avait des tas de dômes ça et là, plus ou moins hauts, plus ou moins larges. Quand ils se sont tous rejoints, la surface résultante était irrégulière mais, entre-temps, les gens avaient estimé qu’il ne pouvait pas en être autrement…

— Vous voulez dire qu’un élément tout à fait fortuit peut finir par s’intégrer dans une tradition ?

— Je suppose… si vous voulez voir les choses ainsi. » (Si quelque chose de tout à fait fortuit peut s’intégrer dans une tradition et devenir quasiment intouchable, se dit Seldon, peut-on l’instaurer en loi de la psychohistoire ? Cela paraissait trivial mais combien d’autres lois, tout aussi triviales, pouvaient alors exister ? Un million ? Un milliard ? Existait-il un nombre relativement réduit de lois générales dont on pouvait déduire en corollaire ces lois triviales ? Comment pourrait-il le dire ? Durant un moment, perdu dans ses pensées, il en oublia presque la morsure du vent.)

Clowzia sentait le vent, toutefois, car elle frissonna et lui dit : « Quel sale temps. Il fait bien meilleur sous le dôme.

— Vous êtes trantorienne ?

— En effet. »

Seldon se rappela la remarque de Randa sur l’agoraphobie des Trantoriens et lui demanda : « Ça ne vous ennuie pas de monter ici ?

— Je déteste, mais je veux décrocher mon diplôme de spécialisation et mon poste, et le docteur Leggen dit que je ne peux pas l’obtenir sans un minimum de travail sur le terrain. Alors voilà, je me retrouve ici, même si j’ai horreur de ça, surtout quand il fait ce froid. A propos, avec une température pareille, vous n’imagineriez pas qu’une végétation pousse sur ces dômes, n’est-ce pas ?

— Il y en a ? » Il la fixa, l’air sévère, soupçonnant quelque plaisanterie visant à le ridiculiser. Elle semblait parfaitement innocente, mais comment, sur ce visage, faire la part de la sincérité et des traits enfantins ?

« Oh, absolument, répondit la jeune femme. Même ici, quand il fait plus doux. Vous avez remarqué le sol ? On le balaie en permanence à cause de nos travaux, comme je l’ai dit, mais ailleurs le terreau s’accumule ça et là, et la couche est particulièrement épaisse dans les déclivités où se rejoignent les dômes. Des plantes y poussent.

— Mais d’où vient ce terreau ?

— Quand les dômes ne couvraient qu’une partie de la planète, le vent y a déposé de la poussière, petit à petit. Puis, quand Trantor a été entièrement recouverte et qu’on a enfoui les niveaux d’habitation de plus en plus profondément, une partie des déblais, quand ils convenaient, ont été remontés au-dessus des dômes.

— Mais ça aurait dû les défoncer.

— Oh non. Ils sont très solides et étayés pratiquement partout. D’après les vidéo-livres que j’ai visionnés, l’idée initiale était de mettre en culture la Couverture, mais il était bien plus pratique de le faire sous dôme. Et puis, on pouvait également cultiver les levures et les algues à l’intérieur, ce qui diminuait d’autant l’utilité des cultures classiques, si bien qu’on décida de laisser la Couverture en friche. On y trouve également des animaux : des papillons, des abeilles, des souris, des lapins… Il y en a beaucoup.

— Les racines ne risquent-elles pas d’endommager les dômes ?

— Depuis des milliers d’années, elles n’ont rien fait. Les dômes sont traités pour repousser les racines. La majeure partie du couvert végétal est formée d’herbe, mais il y a également des arbres. Vous pourriez en voir si nous étions à la saison chaude ou plus au sud, ou encore à bord d’un astronef. » Elle le regarda du coin de l’œil. « Est-ce que vous avez vu Trantor quand vous descendiez de l’espace ?

— Non, Clowzia. Je dois confesser que non. Les hypernefs n’ont jamais été l’idéal pour admirer le paysage. Et vous, avez-vous déjà vu Trantor de l’espace ? »

Elle sourit timidement. « Je ne suis jamais allée dans l’espace. »

Seldon regarda alentour. Du gris partout.

« Je n’arrive pas à y croire… A la présence de végétation sur la Couverture, je veux dire.

— C’est pourtant vrai. J’ai entendu des gens dire – des Exos comme vous, qui avaient pu voir Trantor de l’espace – que la planète paraît verte comme une pelouse, parce que la Couverture est pour l’essentiel formée d’herbe et de broussailles. En fait, il y a aussi des arbres. Il y a un bosquet, non loin d’ici. Je l’ai vu. Des résineux, et ils font près de six mètres de haut.

— Où ça ?

— Vous ne pouvez pas le voir d’ici. Il est de l’autre côté du dôme. Il est… »

L’appel leur parvint, assourdi (Seldon se rendit compte qu’ils avaient marché tout en devisant et s’étaient quelque peu éloignés des autres).

« Clowzia. Revenez par ici. On a besoin de vous.

— Ouais ! lança Clowzia. J’arrive ! Désolée, docteur Seldon, il faut que j’y aille. » Elle détala, réussissant à courir avec légèreté malgré ses bottes fourrées.

S’était-elle jouée de lui ? Avait-elle servi à l’Exo crédule une pleine ration de mensonges, juste pour s’amuser ? Ce genre de chose se produisait sur toutes les planètes et à toutes les époques. Son air de transparente honnêteté n’était pas une preuve ; en fait, les meilleurs fabulateurs cultivaient systématiquement ce genre d’expression.

Alors, des arbres de six mètres pouvaient-ils réellement croître au-dessus de la Couverture ? Sans trop y réfléchir, Seldon se dirigea vers le dôme le plus haut à l’horizon. Il battit des bras pour tenter de se réchauffer. Et il avait les pieds engourdis par le froid.

Clowzia ne lui avait pas indiqué de direction. Elle aurait dû lui donner une indication mais n’en avait rien fait. Pourquoi ? Évidemment, on l’avait rappelée.

Les dômes étaient plus larges que hauts : une bonne chose, car la progression était bien plus facile. D’autre part, la pente douce l’obligeait à peiner plus longtemps avant de parvenir au sommet pour embrasser du regard l’autre côté.

Au bout du compte, il parvint à voir de l’autre côté du dôme qu’il venait d’escalader. Il se retourna pour s’assurer qu’il pouvait encore repérer les météorologues et leurs instruments. Ils étaient à bonne distance, dans une vallée éloignée, mais ils restaient parfaitement visibles. Bien.

Il ne vit ni bosquet ni arbre, mais une dépression s’étirait entre deux dômes. Au fond de la vallée, le sol était plus épais avec quelques taches vertes qui devaient être de la mousse. S’il suivait la vallée, et si elle descendait suffisamment et était recouverte d’un sol assez épais, il se pouvait qu’il trouvât des arbres.

Il se retourna, cherchant à mémoriser des repères, mais il ne vit que le moutonnement des dômes. Du coup, il hésita ; et la mise en garde de Dors, l’avertissant de ne pas se perdre, qui lui avait paru sur le moment bien superflue, prenait tout son sens à présent. Malgré tout, il lui semblait évident que la vallée dessinait une sorte de route. S’il la suivait sur une certaine distance, il n’aurait qu’à faire demi-tour et cheminer en sens inverse pour se retrouver ici.

Il se mit donc en marche d’un pas résolu et descendit la vallée au fond plat. Il y avait un grondement assourdi au-dessus de lui mais il n’y prêta pas attention. Il avait décidé qu’il avait envie de voir des arbres et c’était tout ce qui l’occupait pour l’instant.

La mousse s’épaississait et s’étendait comme un tapis d’où jaillissaient ça et là des touffes d’herbe. Malgré la désolation ambiante, cette mousse était d’un vert soutenu et Seldon s’avisa que, sur une planète au temps couvert et nuageux, les pluies étaient sans aucun doute abondantes.

La vallée continua à s’incurver, puis, juste au-dessus d’un autre dôme, apparut une tache sombre à contre-jour sur le ciel gris : il sut qu’il avait découvert les arbres.

Comme si son esprit, soudain libéré par cette vision, pouvait se tourner vers d’autres choses, Seldon remarqua le grondement qu’il avait déjà perçu et, sans plus réfléchir, classé comme un bruit de machine. A présent, il reconsidérait la question : était-ce bien, en fait, un bruit mécanique ?

Pourquoi pas ? Il se trouvait sur l’un des innombrables dômes qui couvraient les centaines de millions de kilomètres carrés de la cité planétaire. Il devait y avoir toutes sortes de machines dissimulées sous ces dômes – des moteurs de ventilation, déjà. Peut-être pouvait-on les entendre, quand les autres bruits de la ville étaient assez éloignés.

Mais ce bruit ne semblait pas venir du sol. Il leva les yeux vers le ciel uniformément morne. Rien.

Il continua à scruter l’espace, les grandes déchirures verticales qui s’ouvraient dans la brume devant ses yeux et puis, très loin… Un minuscule point sombre se détacha sur le fond gris. Il semblait évoluer comme s’il cherchait à se repérer avant d’être à nouveau avalé par les nuages.

Sans savoir pourquoi, Seldon pensa : ils sont à mes trousses.

Et presque avant d’avoir pu décider d’une ligne d’action, il avait fait son choix : il courut désespérément en direction des arbres puis, pour les atteindre plus vite, coupa sur la gauche en escaladant un dôme bas, trébuchant au milieu d’espèces de fougères brunes en train de se dessécher et parmi lesquelles poussaient également des épineux porteurs de baies rouge vif.


24

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Haletant, Seldon vint s’affaler contre un arbre, dont il étreignit le tronc avec la dernière énergie. Il attendait que l’engin volant réapparaisse pour se placer le dos à l’arbre et se cacher de l’autre côté, tel un écureuil.

L’arbre était froid, son écorce était rêche, il n’avait rien de confortable mais il lui procurait au moins un abri. Bien sûr, cela risquait d’être insuffisant s’ils le recherchaient à l’aide d’un détecteur de chaleur, mais, d’un autre côté, le tronc glacé pouvait brouiller l’instrument.

Sous ses pieds, le sol était compact. Alors même qu’il se cachait et tentait d’apercevoir son poursuivant tout en restant invisible, il ne put s’empêcher de s’interroger sur l’épaisseur de la couche de terreau, sur le temps qu’il lui avait fallu pour s’accumuler, sur le nombre de dômes qui, dans les zones plus chaudes de Trantor, portaient sur leur dos des forêts, et sur les systèmes écologiques : les arbres étaient-ils toujours confinés aux dépressions entre les dômes, laissant les régions plus élevées aux mousses, à l’herbe et aux buissons ?

Il revit l’appareil. Ce n’était pas une hypernef, ni même un jet ordinaire. C’était un vertijet. Il apercevait la vague lueur de la traînée d’ions qui jaillissaient aux arêtes de l’hexagone, neutralisant l’attraction gravitationnelle et permettant aux ailes de maintenir l’engin en vol, tel un grand oiseau. Ce véhicule était capable de planer au-dessus d’un terrain pour l’explorer.

C’étaient les nuages qui l’avaient sauvé. Même s’ils utilisaient des détecteurs de chaleur, ceux-ci ne pourraient que leur indiquer la présence de gens en dessous. Le vertijet devrait tenter de percer le plafond nuageux avant d’espérer savoir combien de personnes se trouvaient là et si l’une ou l’autre était l’individu recherché précisément par les occupants de l’appareil.

Le vertijet était plus proche maintenant mais il ne pouvait pas non plus rester caché. Le grondement des moteurs trahissait sa présence et ses occupants ne pouvaient pas les couper tant qu’ils avaient l’intention de poursuivre leurs recherches. Seldon connaissait les vertijets car on en trouvait sur Hélicon comme sur toutes les planètes sans dômes où le ciel était parfois dégagé ; il y avait même des particuliers qui en possédaient.

A quoi pouvaient bien servir des vertijets sur Trantor – où toute la vie humaine était cantonnée sous dôme, où la couche nuageuse était basse et quasi perpétuelle – sinon, en tant que véhicules gouvernementaux conçus dans un but unique, à récupérer une personne recherchée qui se serait aventurée sur la Couverture ?

Pourquoi pas ? Les forces gouvernementales ne pouvaient pénétrer sur le campus mais Seldon avait pu en sortir. Il se trouvait sur les dômes et peut-être en dehors de toute juridiction locale. Un véhicule impérial avait peut-être le droit de se poser n’importe où sur la Couverture pour interroger ou interpeller toute personne qui s’y trouverait. Hummin ne l’en avait pas averti mais sans doute était-ce une simple omission de sa part.

Le vertijet s’était encore rapproché, fouinant comme une bête aveugle qui flaire sa proie. Auraient-ils l’idée de scruter ce bouquet d’arbres ? Allaient-ils atterrir et envoyer un ou deux soldats en armes fouiller le taillis ?

Et dans ce cas, que pouvait-il faire ? Il était sans arme et toute sa souplesse et son agilité lui seraient inutiles face à l’intolérable douleur d’un fouet neuronique.

L’engin n’essayait pas d’atterrir. Ou bien l’intérêt du bouquet d’arbres leur avait échappé…

Ou bien…

Une idée nouvelle le frappa soudain. Et si ce n’était pas du tout un vaisseau de poursuite ? S’il faisait partie de l’expérience météorologique ? Des météorologues chercheraient certainement à faire des mesures dans les couches supérieures de l’atmosphère.

Ne faisait-il pas l’idiot en se dissimulant ainsi ?

Le ciel s’assombrissait. Les nuages s’épaississaient ou, plus vraisemblablement, la nuit était en train de tomber.

En plus, le froid gagnait et allait encore s’accentuer. Allait-il rester dehors à se geler sous prétexte que l’apparition d’un vertijet parfaitement inoffensif avait déclenché en lui une paranoïa comme il n’en avait jamais connu ? Il avait soudain envie de quitter le couvert du bosquet pour retourner à la station météo.

Après tout, comment l’homme que Hummin craignait tant – ce Demerzel – aurait-il su que Seldon se trouverait, à cet instant précis, sur la Couverture, prêt à être cueilli ?

L’espace d’un instant, l’idée lui parut convaincante et, frissonnant de froid, il sortit de derrière son arbre.

Puis il retourna s’y cacher en vitesse lorsque le vaisseau reparut, encore plus proche. L’engin n’avait pas un comportement évoquant la recherche scientifique : il n’avait effectué ni prises d’échantillon, ni mesures, ni évaluations. Mais les reconnaîtrait-il, ces opérations, si elles avaient lieu ? Il ignorait quel genre d’instruments de précision embarquait l’appareil et comment ils fonctionnaient. Si l’équipage procédait effectivement à des travaux météorologiques, il serait peut-être bien en peine de le dire. Néanmoins, pouvait-il courir le risque de se mettre à découvert ?

Et si, après tout, Demerzel savait qu’il se trouvait sur la Couverture parce qu’un de ses agents, à l’Université, lui avait transmis l’information ? Lisung Randa, ce petit Oriental souriant et jovial, lui avait suggéré de monter. Il l’avait fait non sans une certaine insistance et le sujet ne s’était pas présenté naturellement lors de la conversation ; en tout cas, pas assez naturellement. Était-il possible qu’il fût un agent gouvernemental et soit parvenu d’une manière ou d’une autre à prévenir Demerzel ?

Puis il y avait Leggen, qui lui avait donné le chandail. Le chandail était bien utile mais pourquoi Leggen ne lui avait-il pas dit plus tôt qu’il lui en faudrait un, ce qui lui aurait permis de prendre le sien ? Celui qu’il portait aurait-il quelque signe distinctif ? Il était d’un violet uniforme, alors que tous les autres cédaient à la mode trantorienne des motifs bariolés. De haut, n’importe quel observateur apercevrait une tache terne en mouvement au milieu d’autres de couleurs vives et reconnaîtrait aussitôt la personne recherchée.

Et Clowzia ? Elle était censée monter sur la Couverture pour apprendre la météorologie et aider ses collègues. Comment se faisait-il qu’elle ait pu l’aborder, discuter avec lui, puis l’éloigner tranquillement des autres afin de l’isoler et de faciliter ainsi son éventuelle récupération ?

Dans le même ordre d’idée, que penser de Dors Venabili ? Elle savait qu’il montait sur la Couverture. Elle ne l’avait pas retenu. Elle aurait pu l’accompagner mais, comme par hasard, elle était occupée.

C’était un complot. Sans le moindre doute, c’était un complot.

Il en était à présent convaincu et ne songeait plus du tout à quitter le couvert des arbres. (Il avait les pieds comme des blocs de glace et il battait la semelle sans améliorer la situation.) Le vertijet n’allait-il donc jamais s’en aller ?

A l’instant même où il pensait cela, le grondement de l’engin monta vers l’aigu et le vertijet s’éleva pour disparaître dans les nuages.

Seldon prêta attentivement l’oreille, à l’affût du moindre son, pour s’assurer qu’il était bien parti. Ensuite, alors même qu’il était sûr de son départ, il se demanda si ce n’était pas une simple astuce pour l’amener à se découvrir. Il resta donc planté derrière son arbre tandis que les minutes s’écoulaient lentement et que la nuit continuait à tomber.

Finalement, quand il sentit qu’il devait prendre le risque de se découvrir ou choisir de geler sur place, il avança d’un pas et quitta précautionneusement l’abri des arbres.

Le crépuscule était sombre, après tout. Seldon restait indétectable, sauf aux détecteurs de chaleur, mais, si le problème se posait, il entendrait le vertijet revenir. Il attendit donc à la lisière des arbres, prêt à retourner se cacher au moindre bruit – une manœuvre qui perdrait d’ailleurs tout intérêt s’il était découvert.

Il regarda autour de lui, cherchant à distinguer les météorologues – ils disposaient sûrement d’un éclairage artificiel mais rien d’autre ne permettrait de les repérer.

Il pouvait encore percevoir les alentours mais, d’ici un quart d’heure, une demi-heure au mieux, il ne verrait plus rien. Sans lumière et avec ce ciel bouché, il ferait noir – complètement noir.

Terrifié à la perspective d’être plongé dans l’obscurité totale, Seldon se rendit compte qu’il allait devoir au plus vite retrouver son chemin jusqu’à la vallée qu’il avait suivie, puis revenir sur ses pas. Les bras serrés pour conserver sa propre chaleur, il partit dans ce qu’il estimait être la direction de la vallée entre les dômes.

Il pouvait, évidemment, en trouver plus d’une en s’éloignant du bosquet, mais il crut distinguer quelques ronciers aperçus à l’aller et dont les baies semblaient à présent plus noires que rouge vif. Plus question de traîner. Il était obligé de supposer qu’il ne faisait pas fausse route. Il remonta la vallée le plus vite possible, guidé par sa vue de moins en moins utile et par la végétation sous ses pas.

Mais il ne pouvait demeurer éternellement au fond de la vallée. Au départ, il avait franchi le dôme apparemment le plus élevé du secteur et découvert cette dépression qui coupait sa route à angle droit. D’après ses calculs, il devait à présent tourner à droite, puis complètement à gauche, et il se retrouverait sur le chemin du dôme des météorologues.

Seldon tourna à gauche et, en levant la tête, il parvint tout juste à distinguer la courbure d’un dôme sur un fond de ciel à peine moins sombre. Ce devait être le bon !

Ou bien prenait-il ses désirs pour des réalités ?

Il n’avait pas le choix. Sans quitter de l’œil le sommet afin de garder à peu près un cap rectiligne, il avança aussi vite qu’il put. Tandis qu’il se rapprochait, le dôme grandissait et il pouvait de moins en moins en distinguer les contours. Bientôt, s’il ne s’était pas trompé, il allait gravir une pente douce et, quand il serait parvenu au sommet, il serait en mesure d’apercevoir, de l’autre côté, les lumières de la station météorologique.

Dans ce noir d’encre, il était incapable de voir ce qu’il avait devant les pieds. Tout en regrettant qu’il n’y ait pas quelque étoile pour donner un peu de lumière, il se demanda si cela faisait cet effet d’être aveugle. Il agitait les bras devant lui comme des antennes.

Le froid gagnait de minute en minute et il s’arrêtait de temps en temps pour souffler sur ses doigts et pour les cacher sous les aisselles. Il aurait bien aimé pouvoir faire de même avec ses pieds. Il pensa qu’à présent, s’il se mettait à pleuvoir, ce serait de la neige ou, pire encore, de la neige fondue.

Marcher… marcher. Il n’y avait rien d’autre à faire.

Enfin, il eut l’impression qu’il commençait à redescendre. Ou il fantasmait encore, ou il avait effectivement dépassé le sommet du dôme.

Il s’arrêta. S’il avait franchi le sommet, il aurait dû distinguer les lumières de la station, apercevoir les lampes des météorologues scintillant et dansant comme des lucioles.

Seldon ferma les yeux comme pour les accoutumer à l’obscurité puis les rouvrit : démarche inutile. Le noir était le même qu’il ait les yeux ouverts ou fermés.

Peut-être Leggen et les autres étaient-ils partis, remportant leurs lampes et coupant l’éclairage ? Ou Seldon avait escaladé un mauvais dôme ? Ou bien il avait suivi un itinéraire incurvé qui l’avait égaré sur la direction à prendre ? Ou bien il n’avait pas suivi la bonne vallée en partant du bosquet ?

Que faire ?

S’il était tourné dans la mauvaise direction, il y avait une chance pour que la lumière soit visible à gauche ou à droite – et ce n’était pas le cas. S’il avait suivi la mauvaise vallée, il n’avait aucun moyen de regagner le bosquet d’arbres pour emprunter un autre itinéraire.

Sa seule chance était de parier qu’il était orienté dans la bonne direction et que la station se trouvait plus ou moins directement en face de lui mais que les météorologues étaient repartis, le laissant seul dans l’obscurité.

Alors, avancer. Les chances de succès étaient peut-être réduites, mais c’étaient les seules qu’il eût.

Il estima qu’il lui avait fallu une demi-heure pour gagner le sommet du dôme depuis la station météo : il avait effectué une partie du chemin avec Clowzia en flânant plus ou moins. A présent, il progressait un peu plus vite dans ces ténèbres oppressantes.

Seldon continua d’avancer à pas lourds. Ç’aurait été bien d’avoir l’heure ; évidemment, il avait un chrone, mais dans le noir…

Il s’arrêta. Il portait un bracelet-chrone trantorien qui donnait le temps universel galactique (comme tous les chrones) mais également l’heure locale de Trantor. Le cadran des chrones était normalement lisible dans le noir, afin qu’on puisse lire l’heure dans l’obscurité tranquille d’une chambre à coucher. En tout cas, un chrone héliconien s’éclairait ; pourquoi pas un trantorien ?

Il consulta son bracelet-chrone avec appréhension et effleura le contact d’éclairage du cadran. Celui-ci s’illumina faiblement, lui indiquant qu’il était 18 : 47. Pour qu’il fasse déjà nuit, Seldon savait qu’on devait être en hiver. Depuis combien de temps avait-on dépassé le solstice ? Quel était le degré d’inclinaison axiale ? Quelle était la durée de l’année ? A quelle distance de l’équateur se trouvait-il en ce moment ? Rien ne lui permettait d’avancer des réponses, mais ce qui comptait, c’était que cette étincelle de lumière fût visible.

Il n’était pas aveugle ! Quelque part, la vague lueur de son bracelet-chrone lui rendit espoir.

Son moral remonta. Il allait poursuivre sa route dans la même direction. Il continuerait pendant une demi-heure. S’il ne trouvait rien, il insisterait encore cinq minutes – cinq minutes, pas plus ! S’il n’y avait toujours rien, il s’arrêterait pour réfléchir. Ça ferait trente-cinq minutes à partir de maintenant. D’ici là, il ne penserait qu’à marcher et se concentrerait sur sa chaleur interne (il agita les orteils, vigoureusement. Il les sentait encore).

Il repartit et la demi-heure s’écoula. Il s’arrêta puis, hésitant, poursuivit encore cinq minutes.

A présent, il lui fallait décider. Il n’y avait toujours rien. Il pouvait aussi bien n’être nulle part, loin de tout accès au dôme. D’un autre côté, il pouvait se trouver à trois mètres à gauche ou à droite de la station météo – ou devant. Il pouvait se trouver à deux longueurs de bras de l’ouverture du dôme – laquelle, toutefois, ne serait pas ouverte.

Bon, et maintenant ?

Servait-il de crier ? Hormis le sifflement du vent, un silence total l’enveloppait. S’il y avait des oiseaux, des bêtes ou des insectes parmi la végétation sur la Couverture, ils n’étaient pas là en cette saison, à cette heure-ci, ou à cet endroit précis. Le vent continuait à le frigorifier.

Peut-être aurait-il dû crier tout le temps. Le son devait porter loin dans l’air froid. Mais y aurait-il quelqu’un pour l’entendre ?

L’entendrait-on à l’intérieur du dôme ? Y avait-il des instruments pour détecter les sons ou les mouvements venus d’en haut ? Ne devait-il pas y avoir des sentinelles postées juste à l’intérieur ?

Tout cela paraissait ridicule. On aurait entendu ses pas, non ?

Et malgré tout…

Il s’écria : « A l’aide ! A l’aide ! Est-ce que quelqu’un m’entend ? »

Son cri était étranglé, à moitié gêné. Ça avait l’air idiot de crier ainsi dans ce vaste néant ténébreux.

Mais enfin il sentait qu’il serait encore plus idiot d’hésiter dans une situation pareille. La panique montait en lui. Il aspira l’air glacé et cria aussi longtemps qu’il put. Nouvelle inspiration et nouveau cri, sur un autre ton. Et encore une fois.

Seldon s’arrêta de crier, hors d’haleine, et tourna la tête dans tous les sens, bien qu’il n’y eût strictement rien à voir. Il ne parvenait même pas à déceler un écho. Il ne restait rien d’autre à faire qu’à attendre l’aube. Mais combien de temps la nuit durait-elle en cette saison ? Et jusqu’où la température allait-elle descendre ?

Il sentit une imperceptible sensation glacée lui picoter le visage. Puis une autre encore, après quelques instants.

Une averse de neige fondue commençait à tomber, invisible dans les ténèbres totales. Et nul refuge où s’abriter.

Il songea : j’aurais été mieux loti si le vertijet m’avait repéré et ramassé. Je serais peut-être prisonnier en ce moment, mais au moins je serais à l’aise et au chaud.

Ou, si Hummin n’avait pas mis son grain de sel, il aurait été de retour sur Hélicon depuis belle lurette. Sous surveillance, peut-être, mais à l’aise et au chaud. Pour l’heure, c’était tout ce qu’il désirait : être à l’aise et au chaud.

Mais, pour l’heure, il ne pouvait qu’attendre. Il s’accroupit, sachant que si longue que fût la nuit, il n’oserait pas dormir. Il retira ses chaussures pour masser ses pieds gelés. Très vite, il se rechaussa.

Il savait qu’il allait devoir répéter cette opération, et aussi se frotter les mains et les oreilles, pendant toute la nuit, pour maintenir la circulation. Mais le plus important était de se rappeler qu’il ne devait ab-so-lu-ment pas laisser le sommeil le gagner. Sinon, c’était la mort certaine.

Et, ayant soigneusement réfléchi à la question, il ferma les yeux, sa tête s’inclina et il s’assoupit sous la neige qui tombait.


Sauvetage

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<p>Sauvetage</p>

LEGGEN, JENARR. — … Ses contributions à la météorologie, toutefois, bien que considérables, s’effacent devant ce que l’on a, depuis, pris coutume d’appeler la Controverse Leggen. Que ses actes aient contribué à mettre en péril la vie de Seldon est indiscutable, mais le débat fait toujours rage entre les tenants des circonstances fortuites et ceux du complot délibéré. De part et d’autre, les passions ne sont pas retombées et les recherches, même les plus poussées, n’ont pas permis d’aboutir à une conclusion définitive. Toujours est-il que les soupçons nés à cette occasion devaient contribuer à empoisonner la vie privée et la carrière de Leggen dans les années qui suivirent.

ENCYCLOPAEDIA GALACTICA
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La nuit n’était pas tout à fait tombée quand Dors Venabili aborda Jenarr Leggen. Il répondit à son salut quelque peu anxieux par un grognement assorti d’un bref signe de tête.

« Eh bien, fit-elle avec un rien d’impatience. Comment était-il ? »

Leggen, qui était occupé à entrer des données dans son ordinateur, répondit : « Comment était qui ?

— Mon étudiant de la bibliothèque, Hari. Le docteur Hari Seldon. Il est monté avec vous. Vous a-t-il été d’une aide quelconque ? »

Leggen retira les mains du clavier et pivota sur son siège : « L’autre Héliconien, là ? Absolument pas. Pas intéressé le moins du monde. Il n’arrêtait pas de regarder le paysage quand il n’y avait aucun paysage à regarder. Un vrai excentrique. Pourquoi vouliez-vous donc l’expédier là-haut ?

— L’idée n’était pas de moi. C’est lui qui voulait. Je n’y comprends rien. Il semblait très intéressé. Où est-il, à présent ? »

Leggen haussa les épaules. « Comment voulez-vous que je le sache ? Quelque part dans le secteur.

— Où est-il allé après être redescendu avec vous ? Il vous l’a dit ?

— Il n’est pas redescendu avec nous. Je vous ai dit qu’il n’était pas intéressé.

— Alors, quand est-il descendu ?

— J’en sais rien. Je ne le surveillais pas. J’avais un énorme boulot à faire. Il a dû se produire une tempête accompagnée d’une espèce de déluge, avant-hier, et rien n’avait été prévu. Rien dans les indications de nos instruments n’a pu l’expliquer ; je ne comprends pas non plus pourquoi le soleil attendu aujourd’hui ne s’est pas montré. J’essaie de tirer ça au clair et vous choisissez ce moment pour venir m’embêter.

— Vous voulez dire que vous ne l’avez pas vu redescendre ?

— Écoutez. Je n’avais pas la tête à ça. Cet idiot n’était pas habillé convenablement et j’ai bien vu qu’en moins d’une demi-heure il n’allait plus supporter le froid. Je lui ai refilé un pull mais ce n’est pas ça qui pouvait lui réchauffer les mains et les pieds. Alors j’ai laissé l’ascenseur ouvert en lui expliquant comment il fonctionnait et comment la cabine le redescendrait avant de remonter automatiquement. Tout était parfaitement simple et je suis sûr qu’il a dû attraper froid, qu’il a pris l’ascenseur, puis la cabine est remontée et nous sommes tous descendus à notre tour.

— Mais vous ne savez pas quand, au juste, il est redescendu ?

— Non, je ne sais pas. Je vous l’ai dit : j’étais occupé. En tout cas, il n’était certainement pas là-haut quand on est repartis, et, à ce moment-là, le soir tombait et la neige menaçait. Il avait déjà dû redescendre.

— Quelqu’un l’a-t-il vu redescendre ?

— Je ne sais pas. Clowzia, peut-être. Elle est restée avec lui un moment. Pourquoi n’iriez-vous pas lui poser la question ? »

Dors trouva Clowzia dans ses quartiers, émergeant tout juste d’une douche brûlante.

« Qu’est-ce qu’il faisait froid, là-haut…

— Vous étiez avec Hari Seldon, sur la Couverture ? demanda Dors.

— Oui, répondit Clowzia en haussant les sourcils. Pendant un moment. Il avait envie de se promener un peu et de poser des questions sur la végétation là-haut. Rien ne lui échappe, à ce type, Dors. Tout a l’air de l’intéresser, alors je lui ai dit tout ce que je savais jusqu’à ce que Leggen me rappelle. Il était d’une humeur massacrante. Le temps n’allait pas et il… »

Dors l’interrompit. « Alors, vous n’avez pas vu Hari reprendre l’ascenseur ?

— Je ne l’ai pas revu du tout après que Leggen m’a appelée… Mais il doit certainement être ici. Il n’était pas là-haut quand nous sommes partis.

— Mais je ne le trouve nulle part. »

Clowzia parut troublée. « Vraiment ? Mais il doit quand même bien être quelque part.

— Non, il ne doit pas être quelque part, fit Dors, avec une angoisse grandissante. Et s’il était toujours là-haut ?

— C’est impossible. Il n’y était pas. Naturellement, on l’a cherché avant de partir. Leggen lui avait montré comment redescendre. Il n’était pas vêtu convenablement et le temps était exécrable. Leggen lui avait dit, s’il avait froid, de ne pas nous attendre. Et il avait froid. Ça, je le sais ! Alors, que pouvait-il faire d’autre ?

— Oui, seulement personne ne l’a vu redescendre… Il avait quelque chose qui n’allait pas ?

— Absolument rien. En tout cas, pas tant que j’étais avec lui. Il était parfaitement bien – hormis qu’il devait peler de froid, bien sûr. »

Dors, à présent franchement inquiète, insista : « Puisque personne ne l’a vu descendre, il est peut-être bien resté là-haut. Vous ne croyez pas qu’on devrait monter voir ?

— Je vous ai dit, répondit Clowzia, nerveuse, qu’on avait regardé partout avant de repartir. Il faisait encore jour et on ne l’a vu nulle part.

— Allons quand même jeter un coup d’œil.

— Mais c’est que je ne peux pas vous emmener là-haut. Je ne suis qu’une interne et je n’ai pas la combinaison pour ouvrir la Couverture du dôme. Il va falloir que vous demandiez au docteur Leggen. »

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Dors Venabili savait que Leggen n’aurait certainement pas envie de remonter sur la Couverture en ce moment. Il faudrait l’y forcer.

Mais, d’abord, elle alla de nouveau inspecter la bibliothèque et la cantine. Puis elle appela la chambre de Seldon. Finalement, elle monta chez lui et sonna à la porte. N’obtenant pas de réponse, elle demanda au gardien d’étage de lui ouvrir. Seldon n’était pas là. Elle interrogea certains de ceux qui, ces dernières semaines, avaient eu l’occasion de faire sa connaissance. Personne ne l’avait vu.

Eh bien, dans ce cas, elle allait forcer Leggen à la conduire sur la Couverture. Quoique, à présent, il dût faire nuit. Il allait protester énergiquement et combien de temps pouvait-elle perdre à discutailler alors que Seldon était peut-être piégé là-haut par une nuit glaciale, sous une pluie en train de tourner à la neige ?

Une idée lui vint et elle se précipita vers le petit ordinateur de l’Université qui permettait de garder trace des activités des étudiants, des enseignants et du personnel administratif.

Ses doigts volèrent sur les touches et bientôt elle eut ce qu’elle désirait.

Trois d’entre eux résidaient dans une autre partie du campus. Elle héla un petit glisseur et se fit conduire au domicile qu’elle cherchait. Il y en aurait bien un qui serait disponible – ou trouvable.

La chance était avec elle. A la première porte où elle s’annonça, le voyant d’interrogation s’éclaira. Elle composa son code d’identité, mentionnant son département d’affiliation. La porte s’ouvrit, révélant un petit homme rondouillard d’âge mûr qui la fixait, ahuri. Manifestement, il était en train de se laver avant le dîner. Ses cheveux châtains étaient en bataille et il était torse nu.

« Désolé, fit-il. Vous me prenez au dépourvu. Que puis-je faire pour vous, docteur Venabili ? »

Un peu essoufflée, elle lui demanda : « Vous êtes bien Rogen Benastra, chef sismologue, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Il s’agit d’une urgence. Je dois avoir les enregistrements sismologiques relevés sur la Couverture ces dernières heures. »

Surprise de Benastra : « Pourquoi ? Il ne s’est rien passé. Je l’aurais su, autrement. Les sismographes nous l’indiqueraient.

— Je ne parle pas d’un impact météorique.

— Moi non plus. Pour ça, on n’a pas besoin de sismographe. Je parle d’éboulis, de fractures infimes. Rien aujourd’hui.

— Ce n’est pas ça, non plus. Je vous en prie : montrez-moi le sismographe et lisez-moi ses résultats. C’est une question de vie ou de mort.

— J’ai un dîner de prévu…

— J’ai dit une question de vie ou de mort et ce n’est pas une plaisanterie.

— Mais enfin, je ne vois pas… » Il se tut soudain devant le regard noir de Dors. Il s’essuya le visage, laissa un bref message sur son répondeur et enfila tant bien que mal une chemise.

Courant à moitié, impitoyablement pressé par Dors, ils se précipitèrent vers le petit bâtiment trapu du service de sismologie. Dors, qui ne le connaissait pas, demanda : « On descend ? Il faut descendre ?

— Sous les niveaux habités, bien sûr. Le sismographe doit être fixé au substrat rocheux et mis à l’écart du bruit de fond et des vibrations des niveaux habités.

— Mais comment pouvez-vous savoir ce qui se passe sur la Couverture à partir de ces caves ?

— L’appareillage est raccordé à un ensemble de capteurs de pression situés dans l’épaisseur du dôme. L’impact d’un grain de sable modifierait la courbe sur l’écran. Nous pouvons détecter l’effet d’aplatissement sur le dôme d’un vent un peu fort. Nous pouvons…

— D’accord, d’accord », s’impatienta Dors. Elle n’était pas là pour assister à une conférence sur les vertus et les raffinements de ses appareils. « Pouvez-vous détecter les pas d’un homme ?

— Les pas d’un homme ? » Perplexité de Benastra. « Sur la Couverture ? C’est peu probable.

— Bien sûr que si. Un groupe de météorologues y est monté cet après-midi.

— Oh. Eh bien, des pas seraient à peine détectables.

— Ils le seraient à condition d’y regarder attentivement et c’est ce que je veux que vous fassiez. »

Benastra devait apprécier modérément la fermeté de ce ton, mais toujours est-il qu’il n’en laissa rien paraître. Il effleura un contact et l’écran du moniteur s’illumina.

A l’extrême droite, au milieu, apparut un gros spot lumineux ; un mince trait horizontal s’en étira jusqu’au bord gauche de l’écran. Celui-ci se tortillait imperceptiblement en une série de petits hoquets aléatoires, qui progressaient régulièrement vers la gauche. L’effet sur Dors était presque hypnotique.

« On ne pourrait trouver plus calme, observa Benastra. Tout ce que vous voyez là est le résultat des changements de pression atmosphérique au-dessus de nous, des gouttes de pluie, peut-être le grondement lointain des machines. Il n’y a rien là-haut.

— Très bien. Mais il y a quelques heures ? Vérifiez vos enregistrements, mettons à quinze heures cet après-midi. Vous devez sûrement en avoir. »

Benastra tapa sur le clavier les instructions nécessaires et, durant une seconde ou deux, ce fut le chaos sur l’écran. Puis l’image se stabilisa, et le trait horizontal réapparut.

« Je vais accroître la sensibilité au maximum », marmonna Benastra. On voyait à présent des hoquets prononcés et, alors qu’ils progressaient en cahotant vers la gauche, leur allure changea nettement.

— C’est quoi, ça ? demanda Dors. Expliquez-moi.

— Puisque vous dites qu’il y avait des gens là-haut, Venabili, j’en déduis donc qu’il s’agit de pas : le balancement du poids, l’impact des chaussures. Je ne l’aurais peut-être pas deviné si je n’avais pas su qu’il y avait des gens là-haut. C’est ce que nous appelons une vibration bénigne, qui n’est liée à aucun phénomène dangereux.

— Pouvez-vous me dire combien de personnes sont présentes ?

— Certainement pas à vue de nez. Voyez-vous, nous recueillons la résultante de tous les impacts.

— Vous dites “ pas à vue de nez ”. La résultante pourrait-elle être analysée par l’ordinateur ?

— J’en doute. Ce sont des vibrations infimes et il faut tenir compte de l’inévitable bruit de fond. Les résultats ne seraient pas fiables.

— Eh bien alors, avancez jusqu’à ce que les traces de pas disparaissent. Vous pouvez, disons, lire en accéléré ?

— Si je le fais, comme vous dites, alors vous ne verrez plus qu’une ligne droite avec une bande floue de part et d’autre. Ce que je peux faire, en revanche, c’est avancer par tranches d’un quart d’heure et étudier rapidement chaque sismogramme.

— Parfait. Allez-y ! »

Tous deux examinèrent l’écran jusqu’à ce que Benastra conclue : « Vous voyez : il n’y a plus rien à présent. »

A nouveau, un trait rectiligne, à peine ponctué d’infimes hoquets de bruit de fond, s’étirait sur l’écran.

« Quand les pas ont-ils cessé ?

— Il y a deux heures. Juste un peu avant.

— Et quand ils ont cessé, étaient-ils moins nombreux qu’auparavant ? »

Benastra prit un air légèrement scandalisé : « Je ne saurais le dire. Je ne crois pas que l’analyse, même la plus détaillée, pourrait l’indiquer avec certitude. »

Dors pinça les lèvres. Puis elle demanda : « Êtes-vous en train de tester un… capteur – c’est bien ainsi que vous l’appelez ? — situé près de la station météo ?

— Oui, là où sont installés les instruments et où auraient dû se trouver les météorologues. Puis, incrédule : « Vous voulez que je vérifie les autres, dans les parages ? Un par un ?

— Non. Restez sur celui-ci. Mais continuez d’avancer par bonds d’un quart d’heure. Une personne est peut-être restée derrière avant de revenir auprès des instruments. »

Benastra hocha la tête en marmonnant quelque chose dans sa barbe.

L’écran changea encore et Dors s’écria : « Qu’est-ce que c’est ? » Elle pointait le doigt.

« Je ne sais pas. Du bruit.

— Non. C’est périodique. Pourrait-il s’agir des pas d’une seule personne ?

— Bien sûr. Mais ce pourrait être une douzaine d’autres choses.

— Le rythme correspond en gros à celui de pas humains, non ? » Puis, après quelques secondes, elle demanda : « Avancez encore un peu. »

Il obtempéra et, quand l’écran se fut stabilisé, elle remarqua : « Ces irrégularités se sont amplifiées, n’est-ce pas ?

— Possible. On peut les mesurer.

— Pas besoin. Ça se voit bien. Les pas approchent de votre capteur. Continuez d’avancer. Voyez quand ils cessent. »

Après un moment, Benastra indiqua : « Le signal s’est arrêté il y a vingt, vingt-cinq minutes, quoi que ça puisse être, conclut-il prudemment.

— Ce sont des pas, fit Dors avec une conviction à ébranler les montagnes. Il y a un homme, là-haut, et pendant que vous et moi batifolons ici, il s’est évanoui et il est en train de mourir gelé. Alors, ne dites pas “ quoi que ça puisse être ” ! Appelez plutôt le service météo et passez-moi Jenarr Leggen. Une question de vie ou de mort, je vous l’ai dit. Dites-lui ça ! »

Les lèvres tremblantes, Benastra avait dépassé le stade où il pouvait résister à cette femme étrange et passionnée.

Il ne fallut pas plus de trois minutes pour avoir l’hologramme de Leggen sur la plate-forme à messages. On l’avait dérangé durant son dîner : il avait la serviette à la main et, détail révélateur, le dessous de la lèvre inférieur un rien graisseux.

Son visage allongé était figé en un rictus peu avenant : « “ De vie ou de mort ” ? C’est quoi, cette histoire ? Qui êtes-vous ? » Puis il aperçut Dors qui s’était rapprochée de Benastra pour que son image apparût sur l’écran de Jenarr. « Encore vous ! s’écria-t-il. Mais c’est du harcèlement !

— Absolument pas. Je viens de consulter Rogen Benastra qui est chef sismologue à l’Université. Après que vous et vos collègues avez quitté la Couverture, ses appareils ont clairement détecté les pas d’une personne restée là-haut. C’est mon étudiant, Hari Seldon, qui est monté avec vous, sous votre responsabilité, et qui, très certainement, à cette heure-ci, est étendu sans connaissance et risque bien de ne pas survivre longtemps.

« Vous allez, en conséquence, me conduire sur-le-champ là-haut, avec tout l’équipement nécessaire. Si vous ne le faites pas im-mé-dia-tement, j’en référerai aux services de sécurité de l’Université, au recteur en personne s’il le faut. D’une manière ou d’une autre, je vais aller là-haut et, si jamais il est arrivé malheur à Hari parce que vous nous aurez retardés d’une minute, je veillerai à ce que vous soyez poursuivi pour négligence, incompétence – tout ce que je pourrai vous coller sur le dos –, et vous serez démis de vos fonctions et viré du corps enseignant. Et bien sûr, s’il est mort, inculpé d’homicide par imprudence. Ou pire, puisque je viens de vous avertir qu’il est mourant. »

Furieux, Jenarr se tourna vers Benastra : « Avez-vous détecté… »

Mais Dors l’interrompit. « Il m’a dit ce qu’il a détecté et je vous l’ai répété. Je n’ai pas l’intention de vous laisser perdre du temps à le harceler de questions. Est-ce que vous venez ? Illico ?

— L’idée vous a-t-elle effleurée que vous pourriez vous tromper ? reprit Jenarr, les lèvres pincées. Savez-vous ce que je peux vous faire s’il s’agit d’une fausse alerte déclenchée par malveillance ? La démission est valable dans les deux sens.

— Pas l’homicide. Je suis prête à risquer un procès pour fraude malveillante. Et vous, êtes-vous prêt à risquer un procès pour homicide ? »

Jenarr rougit, plus peut-être devant l’obligation de céder que devant la menace. « J’arrive, mais je serai impitoyable avec vous, jeune fille, si votre étudiant se révèle avoir été bien à l’abri sous le dôme pendant ces trois dernières heures. »

<p id="_Toc249153175">27</p>

Tous trois prirent l’ascenseur dans un silence hostile. Leggen n’avait mangé qu’une partie de son dîner, plantant là son épouse sans explication valable. Benastra n’avait pas dîné du tout et il avait sans doute déçu quelque compagne, également sans justification adéquate. Dors Venabili n’avait pas dîné non plus et c’est elle qui semblait la plus crispée et la plus malheureuse des trois. Elle portait une couverture de survie et deux sources photoniques.

Quand ils furent parvenus à l’accès à la Couverture, Leggen, les mâchoires crispées, tapa son code d’identification et la porte s’ouvrit. Un vent glacé se rua sur eux et Benastra grogna. Aucun des trois n’était vêtu de manière idoine, mais les deux hommes n’avaient pas l’intention de s’éterniser.

« Il neige, fit Dors d’une voix crispée.

— C’est de la neige humide : la température est juste au-dessus de zéro. Ce n’est pas un froid mortel.

— Tout dépend de combien de temps on y reste, n’est-ce pas ? Et quand on se retrouve trempé de neige fondue, ça n’arrange rien. »

Leggen grommela. « Eh bien, où est-il ? » Il fixait, l’air mauvais, les ténèbres absolues, accentuées encore par la lumière de l’entrée, dans son dos.

« Tenez, docteur Benastra, dit Dors, prenez-moi cette couverture. Et vous, docteur Leggen, fermez la porte derrière vous sans la verrouiller.

— Elle n’a pas de verrouillage automatique. Vous nous prenez pour des idiots ?

— Peut-être pas, mais on peut toujours la bloquer de l’intérieur et empêcher éventuellement une personne restée dehors de réintégrer le dôme.

— S’il y a quelqu’un dehors, dites-moi où. Montrez-le-moi, tiens, fit Leggen.

— Il pourrait être n’importe où. » Dors leva les bras, une source photonique passée autour de chaque poignet.

« On ne peut pas regarder partout », marmonna Benastra, misérable.

Les sources photoniques se mirent à déverser leur lumière dans toutes les directions. Les flocons de neige scintillaient comme un vaste essaim de lucioles, diminuant d’autant la visibilité.

« Le bruit de pas croissait avec régularité, reprit Dors. Il devait approcher du capteur. Où ce capteur est-il situé ?

— Je n’en ai pas la moindre idée, aboya Leggen. Ce n’est ni mon domaine ni ma responsabilité.

— Docteur Benastra ?

— Je ne sais pas vraiment, hésita ce dernier. Pour tout vous dire, c’est la première fois que je monte ici. L’installation n’a pas été effectuée de mon temps. L’ordinateur le sait, mais on n’a jamais songé à le lui demander… J’ai froid et je ne vois vraiment pas ce que je viens faire ici.

— Vous allez devoir y rester encore un moment, rétorqua Dors avec fermeté. Suivez-moi. Je vais tourner autour de l’entrée en décrivant une spirale de plus en plus grande.

— On ne voit pas grand-chose à travers toute cette neige, nota Leggen.

— Ça, je le sais. S’il ne neigeait pas, on l’aurait déjà vu, j’en suis sûre. En fait, ça peut fort bien ne prendre que quelques minutes. On peut supporter ça. » Elle était loin d’éprouver la confiance qui ressortait de ses paroles.

Elle se mit à marcher, agitant ses bracelets lumineux pour couvrir le champ le plus vaste possible, écarquillant les yeux en quête d’une tache sombre sur la blancheur de la neige.

Finalement, ce fut Benastra qui, le premier, s’écria : « Qu’est-ce que c’est ? » tout en pointant le doigt.

Dors superposa les deux sources lumineuses, braquant de la sorte un cône brillant dans la direction indiquée. Elle se précipita, et les deux hommes avec elle.

Ils l’avaient retrouvé, blotti et trempé, à dix mètres à peine de la porte, et à cinq mètres de l’appareil météorologique le plus proche. Dors lui tâta le pouls mais ce n’était pas nécessaire car, réagissant à son contact, Seldon s’agita et gémit.

« Donnez-moi la couverture, docteur Benastra », dit Dors d’une voix défaillante de soulagement. Elle l’ouvrit d’un geste sec et l’étendit dans la neige. « Soulevez-le délicatement, que je l’emballe. Ensuite, on le redescendra. »

Dans l’ascenseur, une vapeur montait de Seldon emmailloté à mesure que la température de la couverture de survie s’élevait à celle du corps.

Dors reprit : « Une fois que nous l’aurons ramené dans sa chambre, docteur Leggen, vous allez me trouver un médecin – et un bon –, et tâchez qu’il vienne tout de suite. Si le docteur Seldon s’en tire sans problème, je ne dirai rien, mais uni-que-ment dans ce cas. Souvenez-vous-en.

— Inutile de me faire un sermon, répondit Leggen, glacial. Je regrette ce qui est arrivé et je vais faire ce que je peux, mais ma seule faute a été de laisser cet homme monter là-haut. »

La couverture s’agita et une voix basse et faible se fit entendre.

Benastra sursauta car Seldon avait la tête nichée au creux de son bras. « Il essaie de nous dire quelque chose.

— Je sais, répondit Dors. Il a dit : “ Qu’est-ce qui se passe ? ” »

Elle ne put réprimer un petit rire. Après tout, c’était une remarque tellement normale.

<p id="_Toc249153176">28</p>

Le médecin était ravi.

« Je n’avais encore jamais observé de pathologie du froid, expliqua-t-il. Les circonstances s’y prêtent rarement sur Trantor.

— C’est bien possible, fit Dors froidement, et je suis ravie que vous ayez la chance de tester cette nouveauté, mais faut-il en conclure que vous ne savez pas traiter le docteur Seldon ? »

Le médecin, un homme qui n’était plus tout jeune, chauve avec une petite moustache grise, se hérissa : « Bien sûr que si. Les cas d’exposition au grand froid sont monnaie courante sur les mondes extérieurs – il y en a tous les jours –, et j’ai lu quantité d’articles là-dessus. »

Le traitement consistait en un sérum antiviral associé à un passage aux micro-ondes.

« Ça devrait régler la question, dit le médecin. Sur les mondes extérieurs, ils utilisent en milieu hospitalier des équipements bien plus élaborés mais, évidemment, nous en sommes dépourvus sur Trantor. Ceci est un traitement destiné aux cas bénins, mais je suis sûr qu’il suffira. »

Plus tard, alors que Seldon se remettait sans séquelle apparente, Dors se dit que c’était peut-être parce qu’il était natif d’un monde extérieur qu’il avait si bien survécu. La nuit, le froid, la neige même ne lui étaient pas totalement étrangers. Dans des circonstances analogues, un Trantorien serait sans doute mort, moins à cause du trauma physique que du choc psychique.

Elle n’en était pas certaine, bien sûr, n’étant pas elle-même trantorienne.

Et, détournant son esprit de ces pensées, elle tira une chaise près du lit de Seldon et s’installa pour attendre.

<p>29</p>

Le second matin, Seldon remua, s’éveilla et regarda Dors qui, assise à son chevet, visionnait un vidéo-livre en prenant des notes.

D’une voix presque normale, il demanda : « Encore là, Dors ? »

Elle reposa son vidéo-livre. « Je ne peux pas vous laisser seul, non ? Et je ne me fie à personne d’autre.

— J’ai l’impression que, chaque fois que je me réveille, je vous vois. Êtes-vous restée ici tout le temps ?

— Endormie ou éveillée, oui.

— Mais vos cours ?

— J’ai un assistant qui me remplace. »

Dors se pencha pour lui saisir la main. Notant son embarras (après tout, il était au lit), elle s’écarta.

« Hari, que s’est-il passé ? J’ai eu une telle peur.

— J’ai une confession à vous faire.

— Laquelle, Hari ?

— J’ai cru un moment que vous faisiez partie d’un complot…

— Un complot ? s’exclama-t-elle, furieuse.

— Je veux dire, pour m’attirer sur la Couverture, où je me retrouverais en dehors de la juridiction universitaire et, par conséquent, susceptible d’être ramassé par les forces impériales.

— Mais la Couverture n’est pas en dehors de la juridiction universitaire. Sur Trantor, la juridiction des secteurs s’étend du centre de la planète jusqu’au ciel.

— Ah, j’ignorais. Mais vous n’étiez pas venue avec moi parce que vous aviez un emploi du temps chargé et, dans un moment de paranoïa, j’ai imaginé que vous m’aviez abandonné délibérément. Je vous en prie, pardonnez-moi. Manifestement, c’est vous qui êtes venue me repêcher là-haut. Tout le monde s’en fichait, non ?

— Ce sont des gens très occupés, fit Dors, prudemment. Ils ont cru que vous étiez descendu plus tôt. Je veux dire, ils étaient en droit de le penser.

— Clowzia était du même avis ?

— La jeune interne ? Oui.

— Eh bien, ce pourrait quand même avoir été un complot. Sans vous, je veux dire.

— Non, Hari. C’était entièrement ma faute. Je n’avais absolument pas le droit de vous laisser monter là-haut seul. C’était mon boulot de vous protéger. Je ne cesse de me reprocher qu’il soit arrivé quelque chose, que vous vous soyez perdu là-haut.

— Hé là, attendez un peu, intervint Seldon, soudain irrité. Je ne me suis pas perdu. Vous me prenez pour qui ?

— J’aimerais savoir comment vous appelez ça : vous étiez introuvable quand les autres sont partis, et vous n’avez pas rallié l’entrée – ou du moins ses parages – avant la pleine nuit.

— Mais ça ne s’est pas du tout passé comme ça. Je ne me suis pas perdu en vagabondant et en oubliant mon chemin. Je vous ai dit que je soupçonnais un complot et j’avais mes raisons. Je ne suis pas seulement paranoïaque.

— Eh bien alors, que s’est-il passé, en réalité ? »

Seldon le lui dit. Il n’avait aucun mal à se le rappeler dans le moindre détail ; il l’avait revécu en cauchemar presque toute la journée de la veille.

Dors l’écouta, le front plissé. « Mais c’est impossible. Un vertijet ? Êtes-vous sûr ?

— Bien sûr, que j’en suis sûr ! Vous croyez que j’ai des hallucinations ?

— Mais les forces impériales n’auraient pas pu être à votre recherche. Elles ne pouvaient pas vous arrêter sur la Couverture sans créer la même tempête que si elles avaient envoyé une escouade de policiers vous interpeller sur le campus.

— Alors, comment l’expliquez-vous ?

— Je n’en suis pas certaine, mais il est possible qu’en omettant de vous accompagner là-haut j’aie provoqué des conséquences bien pires que ce que je craignais, et que Hummin soit sérieusement fâché contre moi.

— Dans ce cas, ne lui disons rien. Tout est bien qui finit bien.

— Il faut le prévenir, insista Dors. Ce n’est peut-être pas la dernière fois. »

<p id="_Toc249153178">30</p>

Ce même soir, Jenarr Leggen vint leur rendre visite. L’heure du dîner était passée, et il regarda tour à tour Dors et Seldon, comme s’il ne savait quoi dire. Aucun des deux ne lui tendit la perche ; ils attendirent patiemment. L’homme ne leur avait pas donné l’impression d’exceller dans l’art de la conversation.

Finalement, il dit à Seldon : « Je suis venu prendre de vos nouvelles.

— Elles sont très bonnes, dit l’intéressé. Sauf que je me sens un peu assoupi. Le docteur Venabili me dit qu’à cause du traitement je vais me sentir fatigué quelques jours, sans doute pour me forcer à prendre le repos nécessaire. » Il sourit. « Franchement, ça ne me dérange pas. »

Leggen inspira un grand coup, soupira, hésita comme si les mots avaient du mal à sortir, puis il se jeta à l’eau : « Je ne vais pas vous ennuyer longtemps. Je comprends parfaitement que vous ayez besoin de repos. Je tiens à vous dire, pourtant, que je suis désolé pour ce qui est arrivé. Je n’aurais pas dû supposer aussi légèrement que vous étiez redescendu de votre côté. Vous étiez novice, j’aurais dû me sentir plus responsable. Après tout, j’avais accepté de vous laisser monter. J’espère que vous aurez le cœur à me… pardonner. C’est vraiment tout ce que je voulais vous dire. »

Seldon bâilla, la main devant sa bouche. « Excusez-moi… Puisque, apparemment, tout s’est bien terminé, il est inutile d’en garder rancune. Dans un sens, ce n’était pas votre faute. Je n’aurais pas dû aller me promener et, en outre, ce qui est arrivé était… »

Dors l’interrompit : « Bon, Hari, je vous en prie, pas de conversation. Détendez-vous, c’est tout. A présent, j’aimerais bien échanger quelques mots avec le docteur Leggen juste avant qu’il s’en aille. Et tout d’abord, docteur Leggen, je comprends parfaitement votre inquiétude sur les éventuelles conséquences de cette affaire pour vous. Je vous avais dit qu’il n’y aurait pas de suite si le docteur Seldon se remettait sans séquelles. Cela semble être le cas et vous pouvez vous détendre… pour l’instant. J’aimerais bien vous questionner sur un autre point et j’espère, cette fois, avoir votre entière coopération.

— Je vais essayer, docteur Venabili, fit Leggen, crispé.

— S’est-il produit quelque chose d’inhabituel durant votre séjour sur la Couverture ?

— Vous le savez bien : j’ai perdu le docteur Seldon, ce dont je viens de m’excuser.

— Je ne faisais évidemment pas allusion à cela. S’est-il produit autre chose ?

— Non, rien. Rien du tout. »

Dors regarda Seldon et ce dernier fronça les sourcils. Il lui semblait que Dors essayait de recouper son récit avec un témoignage extérieur. Pensait-elle qu’il avait imaginé le vaisseau de recherche ? Il aurait bien aimé protester avec fougue mais, d’un signe de main, elle l’avait réduit au silence, comme pour prévenir justement cette éventualité. Il se retint, en partie pour cela, en partie parce qu’il avait vraiment sommeil. Il espérait bien que Leggen ne s’éterniserait pas.

« En êtes-vous sûr ? dit Dors. N’y a-t-il pas eu d’intrusion extérieure ?

— Non, bien sûr que non. Oh…

— Oui, docteur Leggen ?

— Il y avait un vertijet.

— Cela vous a-t-il semblé bizarre ?

— Non, bien sûr que non.

— Et pourquoi pas ?

— Tout cela ressemble beaucoup à un interrogatoire, docteur Venabili. Je n’aime pas beaucoup ça.

— Je veux bien l’admettre, docteur Leggen, mais ces questions sont en rapport avec la mésaventure du docteur Seldon. Il se pourrait que toute cette affaire soit plus compliquée que je l’avais cru.

— Comment cela ? » La voix s’était soudain crispée. « Avez-vous l’intention de me poser de nouvelles questions, d’exiger de nouvelles excuses ? Dans ce cas, je pourrais juger préférable de me retirer.

— Peut-être pas avant que vous m’ayez expliqué pourquoi vous n’avez trouvé rien de bizarre à voir planer un vertijet au-dessus de vous.

— Parce que, chère madame, un certain nombre de stations météorologiques sur Trantor possèdent des vertijets pour l’étude directe des nuages de la haute atmosphère. Notre propre station n’en a pas.

— Pourquoi ? Ce serait utile.

— Bien sûr. Mais nous ne sommes pas en rivalité, nous ne faisons pas de secrets : nous publions nos résultats, eux publient les leurs. Il est par conséquent logique de répartir les différences et les spécialisations. Il serait stupide de dupliquer systématiquement nos efforts. L’argent et le personnel que nous utiliserions à exploiter des vertijets peuvent être consacrés à des réfractomètres à mésons, tandis que d’autres répartiront différemment leur budget. Après tout, il peut exister beaucoup de rivalité et d’animosité entre divers secteurs, mais la science reste notre seul et unique ciment. » Et il ajouta, ironique : « Vous savez cela, je présume.

— Je le sais, mais c’est quand même une sacrée coïncidence que quelqu’un ait expédié un vertijet au-dessus de votre station le jour même où vous y montiez.

— Absolument pas. Nous avons annoncé que nous montions effectuer des mesures ce jour-là et, en conséquence, l’une ou l’autre station aura estimé, ajuste titre, qu’elle pourrait effectuer simultanément des mesures néphélométriques – enfin, sur les nuages, vous savez. Réunis, les résultats de ces mesures seraient bien plus utiles et cohérents qu’étudiés séparément. »

Seldon intervint, d’une voix un rien pâteuse : « Alors, ils effectuaient tout simplement des mesures ?

— Oui, confirma Leggen. Que pouvaient-ils faire d’autre ? »

Dors plissa les yeux, comme elle le faisait parfois quand elle essayait de réfléchir rapidement. « Ça se tient. A quelle station appartenait ce vertijet ? »

Leggen secoua la tête : « Docteur Venabili, comment voulez-vous que je vous le dise ?

— Je pensais que chaque vertijet météorologique portait peut-être l’immatriculation de sa station.

— Sans aucun doute, mais je n’étais pas le nez en l’air à l’étudier, voyez-vous. J’avais mon boulot à faire et je laisse les autres faire le leur. Quand ils publieront leurs résultats, je saurai à qui appartenait ce vertijet.

— Et s’ils ne publient rien ?

— Alors, je supposerai que leurs instruments ont eu une défaillance. Cela se produit parfois. » Il avait le poing droit serré. « Ce sera tout ?

— Attendez un instant. D’où le vertijet aurait-il pu provenir, selon vous ?

— De n’importe quelle station équipée de ces appareils. En l’espace d’une journée – et ils pouvaient disposer d’un délai plus grand –, un vertijet peut sans problème rallier notre région en partant de n’importe quel autre secteur de la planète.

— Mais lequel, de préférence ?

— Difficile à dire : Hestelonia, Kan, Ziggoreth, Damiano Nord. Sans doute l’un de ces quatre secteurs, mais l’appareil aurait fort bien pu venir d’au moins quarante autres.

— Encore une question, dans ce cas. Rien qu’une. Docteur Leggen, quand vous avez annoncé que votre groupe allait monter sur la Couverture, auriez-vous, par hasard, indiqué qu’un mathématicien, le docteur Hari Seldon, vous accompagnerait ? »

Sur les traits de Leggen, la surprise apparemment honnête et sincère laissa bien vite place au mépris : « Pourquoi devrais-je donner une liste de noms ? Quel intérêt pour qui que ce soit ?

— Très bien, fit Dors. La vérité, docteur Leggen, est que le docteur Seldon a vu le vertijet et que celui-ci l’a troublé. Je ne connais pas avec certitude la cause de son émoi, et ses souvenirs à ce propos sont plutôt embrouillés. Il prétend avoir fui devant l’appareil, s’être égaré, n’avoir pas songé – ou pas osé – revenir avant le crépuscule et s’être au bout du compte perdu dans le noir. Vous ne pouvez absolument pas en être tenu pour responsable, et nous pouvons oublier cet incident de part et d’autre. D’accord ?

— D’accord, dit Leggen. Au revoir ! » Il tourna les talons et sortit.

Dès qu’il fut parti, Dors se leva, retira doucement à Seldon ses pantoufles, l’allongea, le couvrit. Il dormait, évidemment.

Puis elle s’assit et réfléchit. Dans quelle mesure le récit de Leggen était-il vrai et que pouvait-il dissimuler sous couvert de ses explications ? Elle l’ignorait.


25

<p>25</p>

La nuit n’était pas tout à fait tombée quand Dors Venabili aborda Jenarr Leggen. Il répondit à son salut quelque peu anxieux par un grognement assorti d’un bref signe de tête.

« Eh bien, fit-elle avec un rien d’impatience. Comment était-il ? »

Leggen, qui était occupé à entrer des données dans son ordinateur, répondit : « Comment était qui ?

— Mon étudiant de la bibliothèque, Hari. Le docteur Hari Seldon. Il est monté avec vous. Vous a-t-il été d’une aide quelconque ? »

Leggen retira les mains du clavier et pivota sur son siège : « L’autre Héliconien, là ? Absolument pas. Pas intéressé le moins du monde. Il n’arrêtait pas de regarder le paysage quand il n’y avait aucun paysage à regarder. Un vrai excentrique. Pourquoi vouliez-vous donc l’expédier là-haut ?

— L’idée n’était pas de moi. C’est lui qui voulait. Je n’y comprends rien. Il semblait très intéressé. Où est-il, à présent ? »

Leggen haussa les épaules. « Comment voulez-vous que je le sache ? Quelque part dans le secteur.

— Où est-il allé après être redescendu avec vous ? Il vous l’a dit ?

— Il n’est pas redescendu avec nous. Je vous ai dit qu’il n’était pas intéressé.

— Alors, quand est-il descendu ?

— J’en sais rien. Je ne le surveillais pas. J’avais un énorme boulot à faire. Il a dû se produire une tempête accompagnée d’une espèce de déluge, avant-hier, et rien n’avait été prévu. Rien dans les indications de nos instruments n’a pu l’expliquer ; je ne comprends pas non plus pourquoi le soleil attendu aujourd’hui ne s’est pas montré. J’essaie de tirer ça au clair et vous choisissez ce moment pour venir m’embêter.

— Vous voulez dire que vous ne l’avez pas vu redescendre ?

— Écoutez. Je n’avais pas la tête à ça. Cet idiot n’était pas habillé convenablement et j’ai bien vu qu’en moins d’une demi-heure il n’allait plus supporter le froid. Je lui ai refilé un pull mais ce n’est pas ça qui pouvait lui réchauffer les mains et les pieds. Alors j’ai laissé l’ascenseur ouvert en lui expliquant comment il fonctionnait et comment la cabine le redescendrait avant de remonter automatiquement. Tout était parfaitement simple et je suis sûr qu’il a dû attraper froid, qu’il a pris l’ascenseur, puis la cabine est remontée et nous sommes tous descendus à notre tour.

— Mais vous ne savez pas quand, au juste, il est redescendu ?

— Non, je ne sais pas. Je vous l’ai dit : j’étais occupé. En tout cas, il n’était certainement pas là-haut quand on est repartis, et, à ce moment-là, le soir tombait et la neige menaçait. Il avait déjà dû redescendre.

— Quelqu’un l’a-t-il vu redescendre ?

— Je ne sais pas. Clowzia, peut-être. Elle est restée avec lui un moment. Pourquoi n’iriez-vous pas lui poser la question ? »

Dors trouva Clowzia dans ses quartiers, émergeant tout juste d’une douche brûlante.

« Qu’est-ce qu’il faisait froid, là-haut…

— Vous étiez avec Hari Seldon, sur la Couverture ? demanda Dors.

— Oui, répondit Clowzia en haussant les sourcils. Pendant un moment. Il avait envie de se promener un peu et de poser des questions sur la végétation là-haut. Rien ne lui échappe, à ce type, Dors. Tout a l’air de l’intéresser, alors je lui ai dit tout ce que je savais jusqu’à ce que Leggen me rappelle. Il était d’une humeur massacrante. Le temps n’allait pas et il… »

Dors l’interrompit. « Alors, vous n’avez pas vu Hari reprendre l’ascenseur ?

— Je ne l’ai pas revu du tout après que Leggen m’a appelée… Mais il doit certainement être ici. Il n’était pas là-haut quand nous sommes partis.

— Mais je ne le trouve nulle part. »

Clowzia parut troublée. « Vraiment ? Mais il doit quand même bien être quelque part.

— Non, il ne doit pas être quelque part, fit Dors, avec une angoisse grandissante. Et s’il était toujours là-haut ?

— C’est impossible. Il n’y était pas. Naturellement, on l’a cherché avant de partir. Leggen lui avait montré comment redescendre. Il n’était pas vêtu convenablement et le temps était exécrable. Leggen lui avait dit, s’il avait froid, de ne pas nous attendre. Et il avait froid. Ça, je le sais ! Alors, que pouvait-il faire d’autre ?

— Oui, seulement personne ne l’a vu redescendre… Il avait quelque chose qui n’allait pas ?

— Absolument rien. En tout cas, pas tant que j’étais avec lui. Il était parfaitement bien – hormis qu’il devait peler de froid, bien sûr. »

Dors, à présent franchement inquiète, insista : « Puisque personne ne l’a vu descendre, il est peut-être bien resté là-haut. Vous ne croyez pas qu’on devrait monter voir ?

— Je vous ai dit, répondit Clowzia, nerveuse, qu’on avait regardé partout avant de repartir. Il faisait encore jour et on ne l’a vu nulle part.

— Allons quand même jeter un coup d’œil.

— Mais c’est que je ne peux pas vous emmener là-haut. Je ne suis qu’une interne et je n’ai pas la combinaison pour ouvrir la Couverture du dôme. Il va falloir que vous demandiez au docteur Leggen. »


26

<p id="_Toc249153174">26</p>

Dors Venabili savait que Leggen n’aurait certainement pas envie de remonter sur la Couverture en ce moment. Il faudrait l’y forcer.

Mais, d’abord, elle alla de nouveau inspecter la bibliothèque et la cantine. Puis elle appela la chambre de Seldon. Finalement, elle monta chez lui et sonna à la porte. N’obtenant pas de réponse, elle demanda au gardien d’étage de lui ouvrir. Seldon n’était pas là. Elle interrogea certains de ceux qui, ces dernières semaines, avaient eu l’occasion de faire sa connaissance. Personne ne l’avait vu.

Eh bien, dans ce cas, elle allait forcer Leggen à la conduire sur la Couverture. Quoique, à présent, il dût faire nuit. Il allait protester énergiquement et combien de temps pouvait-elle perdre à discutailler alors que Seldon était peut-être piégé là-haut par une nuit glaciale, sous une pluie en train de tourner à la neige ?

Une idée lui vint et elle se précipita vers le petit ordinateur de l’Université qui permettait de garder trace des activités des étudiants, des enseignants et du personnel administratif.

Ses doigts volèrent sur les touches et bientôt elle eut ce qu’elle désirait.

Trois d’entre eux résidaient dans une autre partie du campus. Elle héla un petit glisseur et se fit conduire au domicile qu’elle cherchait. Il y en aurait bien un qui serait disponible – ou trouvable.

La chance était avec elle. A la première porte où elle s’annonça, le voyant d’interrogation s’éclaira. Elle composa son code d’identité, mentionnant son département d’affiliation. La porte s’ouvrit, révélant un petit homme rondouillard d’âge mûr qui la fixait, ahuri. Manifestement, il était en train de se laver avant le dîner. Ses cheveux châtains étaient en bataille et il était torse nu.

« Désolé, fit-il. Vous me prenez au dépourvu. Que puis-je faire pour vous, docteur Venabili ? »

Un peu essoufflée, elle lui demanda : « Vous êtes bien Rogen Benastra, chef sismologue, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Il s’agit d’une urgence. Je dois avoir les enregistrements sismologiques relevés sur la Couverture ces dernières heures. »

Surprise de Benastra : « Pourquoi ? Il ne s’est rien passé. Je l’aurais su, autrement. Les sismographes nous l’indiqueraient.

— Je ne parle pas d’un impact météorique.

— Moi non plus. Pour ça, on n’a pas besoin de sismographe. Je parle d’éboulis, de fractures infimes. Rien aujourd’hui.

— Ce n’est pas ça, non plus. Je vous en prie : montrez-moi le sismographe et lisez-moi ses résultats. C’est une question de vie ou de mort.

— J’ai un dîner de prévu…

— J’ai dit une question de vie ou de mort et ce n’est pas une plaisanterie.

— Mais enfin, je ne vois pas… » Il se tut soudain devant le regard noir de Dors. Il s’essuya le visage, laissa un bref message sur son répondeur et enfila tant bien que mal une chemise.

Courant à moitié, impitoyablement pressé par Dors, ils se précipitèrent vers le petit bâtiment trapu du service de sismologie. Dors, qui ne le connaissait pas, demanda : « On descend ? Il faut descendre ?

— Sous les niveaux habités, bien sûr. Le sismographe doit être fixé au substrat rocheux et mis à l’écart du bruit de fond et des vibrations des niveaux habités.

— Mais comment pouvez-vous savoir ce qui se passe sur la Couverture à partir de ces caves ?

— L’appareillage est raccordé à un ensemble de capteurs de pression situés dans l’épaisseur du dôme. L’impact d’un grain de sable modifierait la courbe sur l’écran. Nous pouvons détecter l’effet d’aplatissement sur le dôme d’un vent un peu fort. Nous pouvons…

— D’accord, d’accord », s’impatienta Dors. Elle n’était pas là pour assister à une conférence sur les vertus et les raffinements de ses appareils. « Pouvez-vous détecter les pas d’un homme ?

— Les pas d’un homme ? » Perplexité de Benastra. « Sur la Couverture ? C’est peu probable.

— Bien sûr que si. Un groupe de météorologues y est monté cet après-midi.

— Oh. Eh bien, des pas seraient à peine détectables.

— Ils le seraient à condition d’y regarder attentivement et c’est ce que je veux que vous fassiez. »

Benastra devait apprécier modérément la fermeté de ce ton, mais toujours est-il qu’il n’en laissa rien paraître. Il effleura un contact et l’écran du moniteur s’illumina.

A l’extrême droite, au milieu, apparut un gros spot lumineux ; un mince trait horizontal s’en étira jusqu’au bord gauche de l’écran. Celui-ci se tortillait imperceptiblement en une série de petits hoquets aléatoires, qui progressaient régulièrement vers la gauche. L’effet sur Dors était presque hypnotique.

« On ne pourrait trouver plus calme, observa Benastra. Tout ce que vous voyez là est le résultat des changements de pression atmosphérique au-dessus de nous, des gouttes de pluie, peut-être le grondement lointain des machines. Il n’y a rien là-haut.

— Très bien. Mais il y a quelques heures ? Vérifiez vos enregistrements, mettons à quinze heures cet après-midi. Vous devez sûrement en avoir. »

Benastra tapa sur le clavier les instructions nécessaires et, durant une seconde ou deux, ce fut le chaos sur l’écran. Puis l’image se stabilisa, et le trait horizontal réapparut.

« Je vais accroître la sensibilité au maximum », marmonna Benastra. On voyait à présent des hoquets prononcés et, alors qu’ils progressaient en cahotant vers la gauche, leur allure changea nettement.

— C’est quoi, ça ? demanda Dors. Expliquez-moi.

— Puisque vous dites qu’il y avait des gens là-haut, Venabili, j’en déduis donc qu’il s’agit de pas : le balancement du poids, l’impact des chaussures. Je ne l’aurais peut-être pas deviné si je n’avais pas su qu’il y avait des gens là-haut. C’est ce que nous appelons une vibration bénigne, qui n’est liée à aucun phénomène dangereux.

— Pouvez-vous me dire combien de personnes sont présentes ?

— Certainement pas à vue de nez. Voyez-vous, nous recueillons la résultante de tous les impacts.

— Vous dites “ pas à vue de nez ”. La résultante pourrait-elle être analysée par l’ordinateur ?

— J’en doute. Ce sont des vibrations infimes et il faut tenir compte de l’inévitable bruit de fond. Les résultats ne seraient pas fiables.

— Eh bien alors, avancez jusqu’à ce que les traces de pas disparaissent. Vous pouvez, disons, lire en accéléré ?

— Si je le fais, comme vous dites, alors vous ne verrez plus qu’une ligne droite avec une bande floue de part et d’autre. Ce que je peux faire, en revanche, c’est avancer par tranches d’un quart d’heure et étudier rapidement chaque sismogramme.

— Parfait. Allez-y ! »

Tous deux examinèrent l’écran jusqu’à ce que Benastra conclue : « Vous voyez : il n’y a plus rien à présent. »

A nouveau, un trait rectiligne, à peine ponctué d’infimes hoquets de bruit de fond, s’étirait sur l’écran.

« Quand les pas ont-ils cessé ?

— Il y a deux heures. Juste un peu avant.

— Et quand ils ont cessé, étaient-ils moins nombreux qu’auparavant ? »

Benastra prit un air légèrement scandalisé : « Je ne saurais le dire. Je ne crois pas que l’analyse, même la plus détaillée, pourrait l’indiquer avec certitude. »

Dors pinça les lèvres. Puis elle demanda : « Êtes-vous en train de tester un… capteur – c’est bien ainsi que vous l’appelez ? — situé près de la station météo ?

— Oui, là où sont installés les instruments et où auraient dû se trouver les météorologues. Puis, incrédule : « Vous voulez que je vérifie les autres, dans les parages ? Un par un ?

— Non. Restez sur celui-ci. Mais continuez d’avancer par bonds d’un quart d’heure. Une personne est peut-être restée derrière avant de revenir auprès des instruments. »

Benastra hocha la tête en marmonnant quelque chose dans sa barbe.

L’écran changea encore et Dors s’écria : « Qu’est-ce que c’est ? » Elle pointait le doigt.

« Je ne sais pas. Du bruit.

— Non. C’est périodique. Pourrait-il s’agir des pas d’une seule personne ?

— Bien sûr. Mais ce pourrait être une douzaine d’autres choses.

— Le rythme correspond en gros à celui de pas humains, non ? » Puis, après quelques secondes, elle demanda : « Avancez encore un peu. »

Il obtempéra et, quand l’écran se fut stabilisé, elle remarqua : « Ces irrégularités se sont amplifiées, n’est-ce pas ?

— Possible. On peut les mesurer.

— Pas besoin. Ça se voit bien. Les pas approchent de votre capteur. Continuez d’avancer. Voyez quand ils cessent. »

Après un moment, Benastra indiqua : « Le signal s’est arrêté il y a vingt, vingt-cinq minutes, quoi que ça puisse être, conclut-il prudemment.

— Ce sont des pas, fit Dors avec une conviction à ébranler les montagnes. Il y a un homme, là-haut, et pendant que vous et moi batifolons ici, il s’est évanoui et il est en train de mourir gelé. Alors, ne dites pas “ quoi que ça puisse être ” ! Appelez plutôt le service météo et passez-moi Jenarr Leggen. Une question de vie ou de mort, je vous l’ai dit. Dites-lui ça ! »

Les lèvres tremblantes, Benastra avait dépassé le stade où il pouvait résister à cette femme étrange et passionnée.

Il ne fallut pas plus de trois minutes pour avoir l’hologramme de Leggen sur la plate-forme à messages. On l’avait dérangé durant son dîner : il avait la serviette à la main et, détail révélateur, le dessous de la lèvre inférieur un rien graisseux.

Son visage allongé était figé en un rictus peu avenant : « “ De vie ou de mort ” ? C’est quoi, cette histoire ? Qui êtes-vous ? » Puis il aperçut Dors qui s’était rapprochée de Benastra pour que son image apparût sur l’écran de Jenarr. « Encore vous ! s’écria-t-il. Mais c’est du harcèlement !

— Absolument pas. Je viens de consulter Rogen Benastra qui est chef sismologue à l’Université. Après que vous et vos collègues avez quitté la Couverture, ses appareils ont clairement détecté les pas d’une personne restée là-haut. C’est mon étudiant, Hari Seldon, qui est monté avec vous, sous votre responsabilité, et qui, très certainement, à cette heure-ci, est étendu sans connaissance et risque bien de ne pas survivre longtemps.

« Vous allez, en conséquence, me conduire sur-le-champ là-haut, avec tout l’équipement nécessaire. Si vous ne le faites pas im-mé-dia-tement, j’en référerai aux services de sécurité de l’Université, au recteur en personne s’il le faut. D’une manière ou d’une autre, je vais aller là-haut et, si jamais il est arrivé malheur à Hari parce que vous nous aurez retardés d’une minute, je veillerai à ce que vous soyez poursuivi pour négligence, incompétence – tout ce que je pourrai vous coller sur le dos –, et vous serez démis de vos fonctions et viré du corps enseignant. Et bien sûr, s’il est mort, inculpé d’homicide par imprudence. Ou pire, puisque je viens de vous avertir qu’il est mourant. »

Furieux, Jenarr se tourna vers Benastra : « Avez-vous détecté… »

Mais Dors l’interrompit. « Il m’a dit ce qu’il a détecté et je vous l’ai répété. Je n’ai pas l’intention de vous laisser perdre du temps à le harceler de questions. Est-ce que vous venez ? Illico ?

— L’idée vous a-t-elle effleurée que vous pourriez vous tromper ? reprit Jenarr, les lèvres pincées. Savez-vous ce que je peux vous faire s’il s’agit d’une fausse alerte déclenchée par malveillance ? La démission est valable dans les deux sens.

— Pas l’homicide. Je suis prête à risquer un procès pour fraude malveillante. Et vous, êtes-vous prêt à risquer un procès pour homicide ? »

Jenarr rougit, plus peut-être devant l’obligation de céder que devant la menace. « J’arrive, mais je serai impitoyable avec vous, jeune fille, si votre étudiant se révèle avoir été bien à l’abri sous le dôme pendant ces trois dernières heures. »


27

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Tous trois prirent l’ascenseur dans un silence hostile. Leggen n’avait mangé qu’une partie de son dîner, plantant là son épouse sans explication valable. Benastra n’avait pas dîné du tout et il avait sans doute déçu quelque compagne, également sans justification adéquate. Dors Venabili n’avait pas dîné non plus et c’est elle qui semblait la plus crispée et la plus malheureuse des trois. Elle portait une couverture de survie et deux sources photoniques.

Quand ils furent parvenus à l’accès à la Couverture, Leggen, les mâchoires crispées, tapa son code d’identification et la porte s’ouvrit. Un vent glacé se rua sur eux et Benastra grogna. Aucun des trois n’était vêtu de manière idoine, mais les deux hommes n’avaient pas l’intention de s’éterniser.

« Il neige, fit Dors d’une voix crispée.

— C’est de la neige humide : la température est juste au-dessus de zéro. Ce n’est pas un froid mortel.

— Tout dépend de combien de temps on y reste, n’est-ce pas ? Et quand on se retrouve trempé de neige fondue, ça n’arrange rien. »

Leggen grommela. « Eh bien, où est-il ? » Il fixait, l’air mauvais, les ténèbres absolues, accentuées encore par la lumière de l’entrée, dans son dos.

« Tenez, docteur Benastra, dit Dors, prenez-moi cette couverture. Et vous, docteur Leggen, fermez la porte derrière vous sans la verrouiller.

— Elle n’a pas de verrouillage automatique. Vous nous prenez pour des idiots ?

— Peut-être pas, mais on peut toujours la bloquer de l’intérieur et empêcher éventuellement une personne restée dehors de réintégrer le dôme.

— S’il y a quelqu’un dehors, dites-moi où. Montrez-le-moi, tiens, fit Leggen.

— Il pourrait être n’importe où. » Dors leva les bras, une source photonique passée autour de chaque poignet.

« On ne peut pas regarder partout », marmonna Benastra, misérable.

Les sources photoniques se mirent à déverser leur lumière dans toutes les directions. Les flocons de neige scintillaient comme un vaste essaim de lucioles, diminuant d’autant la visibilité.

« Le bruit de pas croissait avec régularité, reprit Dors. Il devait approcher du capteur. Où ce capteur est-il situé ?

— Je n’en ai pas la moindre idée, aboya Leggen. Ce n’est ni mon domaine ni ma responsabilité.

— Docteur Benastra ?

— Je ne sais pas vraiment, hésita ce dernier. Pour tout vous dire, c’est la première fois que je monte ici. L’installation n’a pas été effectuée de mon temps. L’ordinateur le sait, mais on n’a jamais songé à le lui demander… J’ai froid et je ne vois vraiment pas ce que je viens faire ici.

— Vous allez devoir y rester encore un moment, rétorqua Dors avec fermeté. Suivez-moi. Je vais tourner autour de l’entrée en décrivant une spirale de plus en plus grande.

— On ne voit pas grand-chose à travers toute cette neige, nota Leggen.

— Ça, je le sais. S’il ne neigeait pas, on l’aurait déjà vu, j’en suis sûre. En fait, ça peut fort bien ne prendre que quelques minutes. On peut supporter ça. » Elle était loin d’éprouver la confiance qui ressortait de ses paroles.

Elle se mit à marcher, agitant ses bracelets lumineux pour couvrir le champ le plus vaste possible, écarquillant les yeux en quête d’une tache sombre sur la blancheur de la neige.

Finalement, ce fut Benastra qui, le premier, s’écria : « Qu’est-ce que c’est ? » tout en pointant le doigt.

Dors superposa les deux sources lumineuses, braquant de la sorte un cône brillant dans la direction indiquée. Elle se précipita, et les deux hommes avec elle.

Ils l’avaient retrouvé, blotti et trempé, à dix mètres à peine de la porte, et à cinq mètres de l’appareil météorologique le plus proche. Dors lui tâta le pouls mais ce n’était pas nécessaire car, réagissant à son contact, Seldon s’agita et gémit.

« Donnez-moi la couverture, docteur Benastra », dit Dors d’une voix défaillante de soulagement. Elle l’ouvrit d’un geste sec et l’étendit dans la neige. « Soulevez-le délicatement, que je l’emballe. Ensuite, on le redescendra. »

Dans l’ascenseur, une vapeur montait de Seldon emmailloté à mesure que la température de la couverture de survie s’élevait à celle du corps.

Dors reprit : « Une fois que nous l’aurons ramené dans sa chambre, docteur Leggen, vous allez me trouver un médecin – et un bon –, et tâchez qu’il vienne tout de suite. Si le docteur Seldon s’en tire sans problème, je ne dirai rien, mais uni-que-ment dans ce cas. Souvenez-vous-en.

— Inutile de me faire un sermon, répondit Leggen, glacial. Je regrette ce qui est arrivé et je vais faire ce que je peux, mais ma seule faute a été de laisser cet homme monter là-haut. »

La couverture s’agita et une voix basse et faible se fit entendre.

Benastra sursauta car Seldon avait la tête nichée au creux de son bras. « Il essaie de nous dire quelque chose.

— Je sais, répondit Dors. Il a dit : “ Qu’est-ce qui se passe ? ” »

Elle ne put réprimer un petit rire. Après tout, c’était une remarque tellement normale.


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Le médecin était ravi.

« Je n’avais encore jamais observé de pathologie du froid, expliqua-t-il. Les circonstances s’y prêtent rarement sur Trantor.

— C’est bien possible, fit Dors froidement, et je suis ravie que vous ayez la chance de tester cette nouveauté, mais faut-il en conclure que vous ne savez pas traiter le docteur Seldon ? »

Le médecin, un homme qui n’était plus tout jeune, chauve avec une petite moustache grise, se hérissa : « Bien sûr que si. Les cas d’exposition au grand froid sont monnaie courante sur les mondes extérieurs – il y en a tous les jours –, et j’ai lu quantité d’articles là-dessus. »

Le traitement consistait en un sérum antiviral associé à un passage aux micro-ondes.

« Ça devrait régler la question, dit le médecin. Sur les mondes extérieurs, ils utilisent en milieu hospitalier des équipements bien plus élaborés mais, évidemment, nous en sommes dépourvus sur Trantor. Ceci est un traitement destiné aux cas bénins, mais je suis sûr qu’il suffira. »

Plus tard, alors que Seldon se remettait sans séquelle apparente, Dors se dit que c’était peut-être parce qu’il était natif d’un monde extérieur qu’il avait si bien survécu. La nuit, le froid, la neige même ne lui étaient pas totalement étrangers. Dans des circonstances analogues, un Trantorien serait sans doute mort, moins à cause du trauma physique que du choc psychique.

Elle n’en était pas certaine, bien sûr, n’étant pas elle-même trantorienne.

Et, détournant son esprit de ces pensées, elle tira une chaise près du lit de Seldon et s’installa pour attendre.


29

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Le second matin, Seldon remua, s’éveilla et regarda Dors qui, assise à son chevet, visionnait un vidéo-livre en prenant des notes.

D’une voix presque normale, il demanda : « Encore là, Dors ? »

Elle reposa son vidéo-livre. « Je ne peux pas vous laisser seul, non ? Et je ne me fie à personne d’autre.

— J’ai l’impression que, chaque fois que je me réveille, je vous vois. Êtes-vous restée ici tout le temps ?

— Endormie ou éveillée, oui.

— Mais vos cours ?

— J’ai un assistant qui me remplace. »

Dors se pencha pour lui saisir la main. Notant son embarras (après tout, il était au lit), elle s’écarta.

« Hari, que s’est-il passé ? J’ai eu une telle peur.

— J’ai une confession à vous faire.

— Laquelle, Hari ?

— J’ai cru un moment que vous faisiez partie d’un complot…

— Un complot ? s’exclama-t-elle, furieuse.

— Je veux dire, pour m’attirer sur la Couverture, où je me retrouverais en dehors de la juridiction universitaire et, par conséquent, susceptible d’être ramassé par les forces impériales.

— Mais la Couverture n’est pas en dehors de la juridiction universitaire. Sur Trantor, la juridiction des secteurs s’étend du centre de la planète jusqu’au ciel.

— Ah, j’ignorais. Mais vous n’étiez pas venue avec moi parce que vous aviez un emploi du temps chargé et, dans un moment de paranoïa, j’ai imaginé que vous m’aviez abandonné délibérément. Je vous en prie, pardonnez-moi. Manifestement, c’est vous qui êtes venue me repêcher là-haut. Tout le monde s’en fichait, non ?

— Ce sont des gens très occupés, fit Dors, prudemment. Ils ont cru que vous étiez descendu plus tôt. Je veux dire, ils étaient en droit de le penser.

— Clowzia était du même avis ?

— La jeune interne ? Oui.

— Eh bien, ce pourrait quand même avoir été un complot. Sans vous, je veux dire.

— Non, Hari. C’était entièrement ma faute. Je n’avais absolument pas le droit de vous laisser monter là-haut seul. C’était mon boulot de vous protéger. Je ne cesse de me reprocher qu’il soit arrivé quelque chose, que vous vous soyez perdu là-haut.

— Hé là, attendez un peu, intervint Seldon, soudain irrité. Je ne me suis pas perdu. Vous me prenez pour qui ?

— J’aimerais savoir comment vous appelez ça : vous étiez introuvable quand les autres sont partis, et vous n’avez pas rallié l’entrée – ou du moins ses parages – avant la pleine nuit.

— Mais ça ne s’est pas du tout passé comme ça. Je ne me suis pas perdu en vagabondant et en oubliant mon chemin. Je vous ai dit que je soupçonnais un complot et j’avais mes raisons. Je ne suis pas seulement paranoïaque.

— Eh bien alors, que s’est-il passé, en réalité ? »

Seldon le lui dit. Il n’avait aucun mal à se le rappeler dans le moindre détail ; il l’avait revécu en cauchemar presque toute la journée de la veille.

Dors l’écouta, le front plissé. « Mais c’est impossible. Un vertijet ? Êtes-vous sûr ?

— Bien sûr, que j’en suis sûr ! Vous croyez que j’ai des hallucinations ?

— Mais les forces impériales n’auraient pas pu être à votre recherche. Elles ne pouvaient pas vous arrêter sur la Couverture sans créer la même tempête que si elles avaient envoyé une escouade de policiers vous interpeller sur le campus.

— Alors, comment l’expliquez-vous ?

— Je n’en suis pas certaine, mais il est possible qu’en omettant de vous accompagner là-haut j’aie provoqué des conséquences bien pires que ce que je craignais, et que Hummin soit sérieusement fâché contre moi.

— Dans ce cas, ne lui disons rien. Tout est bien qui finit bien.

— Il faut le prévenir, insista Dors. Ce n’est peut-être pas la dernière fois. »


30

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Ce même soir, Jenarr Leggen vint leur rendre visite. L’heure du dîner était passée, et il regarda tour à tour Dors et Seldon, comme s’il ne savait quoi dire. Aucun des deux ne lui tendit la perche ; ils attendirent patiemment. L’homme ne leur avait pas donné l’impression d’exceller dans l’art de la conversation.

Finalement, il dit à Seldon : « Je suis venu prendre de vos nouvelles.

— Elles sont très bonnes, dit l’intéressé. Sauf que je me sens un peu assoupi. Le docteur Venabili me dit qu’à cause du traitement je vais me sentir fatigué quelques jours, sans doute pour me forcer à prendre le repos nécessaire. » Il sourit. « Franchement, ça ne me dérange pas. »

Leggen inspira un grand coup, soupira, hésita comme si les mots avaient du mal à sortir, puis il se jeta à l’eau : « Je ne vais pas vous ennuyer longtemps. Je comprends parfaitement que vous ayez besoin de repos. Je tiens à vous dire, pourtant, que je suis désolé pour ce qui est arrivé. Je n’aurais pas dû supposer aussi légèrement que vous étiez redescendu de votre côté. Vous étiez novice, j’aurais dû me sentir plus responsable. Après tout, j’avais accepté de vous laisser monter. J’espère que vous aurez le cœur à me… pardonner. C’est vraiment tout ce que je voulais vous dire. »

Seldon bâilla, la main devant sa bouche. « Excusez-moi… Puisque, apparemment, tout s’est bien terminé, il est inutile d’en garder rancune. Dans un sens, ce n’était pas votre faute. Je n’aurais pas dû aller me promener et, en outre, ce qui est arrivé était… »

Dors l’interrompit : « Bon, Hari, je vous en prie, pas de conversation. Détendez-vous, c’est tout. A présent, j’aimerais bien échanger quelques mots avec le docteur Leggen juste avant qu’il s’en aille. Et tout d’abord, docteur Leggen, je comprends parfaitement votre inquiétude sur les éventuelles conséquences de cette affaire pour vous. Je vous avais dit qu’il n’y aurait pas de suite si le docteur Seldon se remettait sans séquelles. Cela semble être le cas et vous pouvez vous détendre… pour l’instant. J’aimerais bien vous questionner sur un autre point et j’espère, cette fois, avoir votre entière coopération.

— Je vais essayer, docteur Venabili, fit Leggen, crispé.

— S’est-il produit quelque chose d’inhabituel durant votre séjour sur la Couverture ?

— Vous le savez bien : j’ai perdu le docteur Seldon, ce dont je viens de m’excuser.

— Je ne faisais évidemment pas allusion à cela. S’est-il produit autre chose ?

— Non, rien. Rien du tout. »

Dors regarda Seldon et ce dernier fronça les sourcils. Il lui semblait que Dors essayait de recouper son récit avec un témoignage extérieur. Pensait-elle qu’il avait imaginé le vaisseau de recherche ? Il aurait bien aimé protester avec fougue mais, d’un signe de main, elle l’avait réduit au silence, comme pour prévenir justement cette éventualité. Il se retint, en partie pour cela, en partie parce qu’il avait vraiment sommeil. Il espérait bien que Leggen ne s’éterniserait pas.

« En êtes-vous sûr ? dit Dors. N’y a-t-il pas eu d’intrusion extérieure ?

— Non, bien sûr que non. Oh…

— Oui, docteur Leggen ?

— Il y avait un vertijet.

— Cela vous a-t-il semblé bizarre ?

— Non, bien sûr que non.

— Et pourquoi pas ?

— Tout cela ressemble beaucoup à un interrogatoire, docteur Venabili. Je n’aime pas beaucoup ça.

— Je veux bien l’admettre, docteur Leggen, mais ces questions sont en rapport avec la mésaventure du docteur Seldon. Il se pourrait que toute cette affaire soit plus compliquée que je l’avais cru.

— Comment cela ? » La voix s’était soudain crispée. « Avez-vous l’intention de me poser de nouvelles questions, d’exiger de nouvelles excuses ? Dans ce cas, je pourrais juger préférable de me retirer.

— Peut-être pas avant que vous m’ayez expliqué pourquoi vous n’avez trouvé rien de bizarre à voir planer un vertijet au-dessus de vous.

— Parce que, chère madame, un certain nombre de stations météorologiques sur Trantor possèdent des vertijets pour l’étude directe des nuages de la haute atmosphère. Notre propre station n’en a pas.

— Pourquoi ? Ce serait utile.

— Bien sûr. Mais nous ne sommes pas en rivalité, nous ne faisons pas de secrets : nous publions nos résultats, eux publient les leurs. Il est par conséquent logique de répartir les différences et les spécialisations. Il serait stupide de dupliquer systématiquement nos efforts. L’argent et le personnel que nous utiliserions à exploiter des vertijets peuvent être consacrés à des réfractomètres à mésons, tandis que d’autres répartiront différemment leur budget. Après tout, il peut exister beaucoup de rivalité et d’animosité entre divers secteurs, mais la science reste notre seul et unique ciment. » Et il ajouta, ironique : « Vous savez cela, je présume.

— Je le sais, mais c’est quand même une sacrée coïncidence que quelqu’un ait expédié un vertijet au-dessus de votre station le jour même où vous y montiez.

— Absolument pas. Nous avons annoncé que nous montions effectuer des mesures ce jour-là et, en conséquence, l’une ou l’autre station aura estimé, ajuste titre, qu’elle pourrait effectuer simultanément des mesures néphélométriques – enfin, sur les nuages, vous savez. Réunis, les résultats de ces mesures seraient bien plus utiles et cohérents qu’étudiés séparément. »

Seldon intervint, d’une voix un rien pâteuse : « Alors, ils effectuaient tout simplement des mesures ?

— Oui, confirma Leggen. Que pouvaient-ils faire d’autre ? »

Dors plissa les yeux, comme elle le faisait parfois quand elle essayait de réfléchir rapidement. « Ça se tient. A quelle station appartenait ce vertijet ? »

Leggen secoua la tête : « Docteur Venabili, comment voulez-vous que je vous le dise ?

— Je pensais que chaque vertijet météorologique portait peut-être l’immatriculation de sa station.

— Sans aucun doute, mais je n’étais pas le nez en l’air à l’étudier, voyez-vous. J’avais mon boulot à faire et je laisse les autres faire le leur. Quand ils publieront leurs résultats, je saurai à qui appartenait ce vertijet.

— Et s’ils ne publient rien ?

— Alors, je supposerai que leurs instruments ont eu une défaillance. Cela se produit parfois. » Il avait le poing droit serré. « Ce sera tout ?

— Attendez un instant. D’où le vertijet aurait-il pu provenir, selon vous ?

— De n’importe quelle station équipée de ces appareils. En l’espace d’une journée – et ils pouvaient disposer d’un délai plus grand –, un vertijet peut sans problème rallier notre région en partant de n’importe quel autre secteur de la planète.

— Mais lequel, de préférence ?

— Difficile à dire : Hestelonia, Kan, Ziggoreth, Damiano Nord. Sans doute l’un de ces quatre secteurs, mais l’appareil aurait fort bien pu venir d’au moins quarante autres.

— Encore une question, dans ce cas. Rien qu’une. Docteur Leggen, quand vous avez annoncé que votre groupe allait monter sur la Couverture, auriez-vous, par hasard, indiqué qu’un mathématicien, le docteur Hari Seldon, vous accompagnerait ? »

Sur les traits de Leggen, la surprise apparemment honnête et sincère laissa bien vite place au mépris : « Pourquoi devrais-je donner une liste de noms ? Quel intérêt pour qui que ce soit ?

— Très bien, fit Dors. La vérité, docteur Leggen, est que le docteur Seldon a vu le vertijet et que celui-ci l’a troublé. Je ne connais pas avec certitude la cause de son émoi, et ses souvenirs à ce propos sont plutôt embrouillés. Il prétend avoir fui devant l’appareil, s’être égaré, n’avoir pas songé – ou pas osé – revenir avant le crépuscule et s’être au bout du compte perdu dans le noir. Vous ne pouvez absolument pas en être tenu pour responsable, et nous pouvons oublier cet incident de part et d’autre. D’accord ?

— D’accord, dit Leggen. Au revoir ! » Il tourna les talons et sortit.

Dès qu’il fut parti, Dors se leva, retira doucement à Seldon ses pantoufles, l’allongea, le couvrit. Il dormait, évidemment.

Puis elle s’assit et réfléchit. Dans quelle mesure le récit de Leggen était-il vrai et que pouvait-il dissimuler sous couvert de ses explications ? Elle l’ignorait.


Mycogène

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<p>Mycogène</p>

MYCOGÈNE. — … Secteur de l’antique Trantor… Enfouie dans le passé de ses propres légendes, Mycogène n’eut que peu d’impact sur la planète. Cultivant l’isolationnisme et l’autosatisfaction à un point…

ENCYCLOPAEDIA GALACTICA
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Quand Seldon s’éveilla, ce fut pour découvrir un nouveau visage qui le fixait, solennel. Un instant, il fronça les sourcils, ahuri, puis dit : « Hummin ? »

Ce dernier sourit imperceptiblement. « Vous vous souvenez donc de moi ?

— Cela n’a duré qu’une journée, il y a deux mois, mais je m’en souviens. Vous n’avez pas été arrêté, donc, ni…

— Comme vous le voyez, je suis ici parfaitement sain et sauf, mais… » — il jeta un coup d’œil à Dors qui se tenait à l’écart — » ça n’a pas été facile d’y parvenir.

— Je suis bien content de vous voir… Au fait, vous permettez ? » Du pouce, il désignait le cabinet de toilette.

« Je vous en prie. Prenez votre temps. Et mangez un peu ! »

Hummin ne prit pas le petit déjeuner avec lui. Dors non plus. D’ailleurs, ils n’ouvrirent pas la bouche. Hummin parcourut un vidéo-livre avec un air délibérément absorbé. Dors inspecta ses ongles d’un œil critique puis, sortant un micro-ordinateur, elle se mit à prendre des notes avec un crayon optique.

Seldon les examina, pensif, et ne chercha pas à entamer la conversation. Le silence du moment était peut-être dû à quelque réserve trantorienne coutumière au chevet d’un malade. Il se sentait parfaitement bien, mais peut-être ne s’en étaient-ils pas rendu compte.

Lorsqu’il eut mastiqué le dernier morceau et bu la dernière goutte de lait (auquel il s’était si bien habitué qu’il ne lui trouvait même plus un goût bizarre), Hummin retrouva brusquement sa langue.

Pour demander : « Comment vous sentez-vous, Seldon ?

— Parfaitement bien, Hummin. Assez bien, en tout cas, pour être sur pied et sortir.

— Je suis heureux de l’apprendre, dit Hummin, sèchement. Dors Venabili est impardonnable d’avoir laissé une telle chose se produire. »

Seldon fronça les sourcils. « Non. C’est moi qui ai insisté pour monter sur la Couverture.

— J’en suis sûr mais elle aurait dû, à tout prix, vous accompagner.

— Je lui ai dit que je ne voulais pas qu’elle vienne. »

Dors intervint : « Ce n’est pas vrai, Hari. Inutile de me défendre par des mensonges galants.

— Mais n’oubliez pas, poursuivit Seldon en colère, que Dors est aussi montée à ma recherche, malgré de fortes résistances, et qu’elle m’a sans aucun doute sauvé la vie. Ça, ce n’est pas un mensonge. Aviez-vous ajouté ce détail à votre évaluation, Hummin ? »

Dors l’interrompit à nouveau, visiblement embarrassée : « Je vous en prie, Hari. Chetter Hummin est parfaitement en droit d’estimer que j’aurais dû vous dissuader de monter sur la Couverture ou alors vous y accompagner. Quant à mes actions ultérieures, il m’en a félicitée.

— Quoi qu’il en soit, reprit Hummin, tout cela est du passé, restons-en là. Parlons plutôt de ce qui vous est arrivé sur la Couverture, Seldon. »

Ce dernier regarda autour de lui et demanda, sur ses gardes : « Est-ce bien prudent ? »

Petit sourire de Hummin : « Dors a placé cette chambre dans un champ de distorsion. Je suis quasiment certain qu’aucun agent de l’Empire infiltré à l’Université – s’il en existe – n’est capable de le pénétrer. Vous êtes soupçonneux, Seldon.

— Pas par nature. Mais à vous écouter dans le parc, et par la suite… Vous êtes un individu persuasif, Hummin. Quand vous avez eu terminé, j’étais prêt à voir le redoutable Eto Demerzel derrière chaque ombre.

— J’ai parfois l’impression qu’il pourrait y être, fit Hummin, sans ciller.

— Si c’était le cas, je ne pourrais pas le savoir. A quoi ressemble-t-il ?

— Peu importe. De toute manière, vous ne le verriez pas, à moins qu’il le veuille, et à ce moment-là tout serait terminé, j’imagine – ce qu’il nous faut éviter à tout prix. Parlons plutôt du vertijet que vous avez aperçu.

— Comme je vous l’ai dit, Hummin, vous m’avez pénétré de la peur de Demerzel. Sitôt que j’ai vu le vertijet, j’ai pensé qu’il était à mes trousses, que j’avais sottement quitté la protection du campus de Streeling en montant sur la Couverture, qu’on m’y avait attiré délibérément dans le but de m’enlever sans difficulté.

— D’un autre côté, intervint Dors, Leggen…

— Était-il ici, hier soir ? pressa Seldon.

— Oui. Vous ne vous souvenez pas ?

— Vaguement. J’étais mort de fatigue. Tout se brouille dans ma tête.

— Eh bien, quand il était ici hier soir, Leggen a dit que le vertijet n’était qu’un simple appareil météorologique d’une station voisine. Parfaitement ordinaire. Parfaitement inoffensif.

— Quoi ? Seldon était abasourdi. Je n’en crois rien. »

Hummin intervint. « Là est la question : Pourquoi n’en croyez-vous rien ? Y avait-il quelque chose dans ce vertijet qui vous l’a fait estimer dangereux ? Quelque chose de précis, je veux dire, et non un vague soupçon que je vous aurais mis dans la tête ? »

Seldon réfléchit à la question, en se mordillant la lèvre inférieure.

« Son comportement, dit-il enfin. Il donnait l’impression de pointer le nez sous le plafond nuageux, comme s’il cherchait quelque chose, puis il réapparaissait à un autre endroit, réitérant sa manœuvre, ailleurs encore, et ainsi de suite. Comme s’il fouillait méthodiquement la Couverture, section par section, en se dirigeant sur moi.

— Peut-être avez-vous eu une hallucination ? Vous avez assimilé le vertijet à quelque animal bizarre lancé à vos trousses. Ce n’était pas le cas, bien sûr. C’était simplement un vertijet et, s’il s’agissait bien d’un vaisseau météorologique, ses manœuvres étaient parfaitement normales… et inoffensives.

— Ce n’est pas l’impression que j’ai eue.

— J’en suis certain mais, en fait, nous ne savons rien de concret. Votre conviction d’avoir couru un danger repose sur une simple supposition. Et quand Leggen identifie un engin météorologique, c’est également une supposition. »

Seldon s’entêtait : « Je n’arrive pas à croire qu’il puisse s’agir d’un événement totalement innocent.

— Eh bien, dans ce cas, reprit Hummin, supposons le pire : que le vaisseau vous recherchait effectivement. Comment celui qui a expédié cet appareil pouvait-il savoir qu’il faudrait justement vous rechercher là-haut ?

— J’ai demandé au docteur Leggen, intervint Dors, s’il avait indiqué, dans le communiqué annonçant sa prochaine sortie, que le docteur Hari Seldon serait dans le groupe. Normalement, rien ne l’y obligeait et il a nié l’avoir fait, non sans se montrer fort surpris par ma question. Je l’ai cru.

— N’allez pas le croire trop vite, dit Hummin, songeur. De toute manière, n’aurait-il pas nié ? A présent, demandez-vous pourquoi il a laissé Seldon les accompagner. Nous savons qu’il a tout d’abord soulevé des objections, mais ensuite il s’est laissé convaincre sans trop discuter. Et là, je trouve que ça ne lui ressemble pas. »

Dors fronça les sourcils : « Je suppose que cela conforte l’hypothèse qu’il aurait arrangé toute l’opération. Peut-être a-t-il permis à Hari de l’accompagner pour le mettre en position de se laisser cueillir. Il aurait pu recevoir des instructions en ce sens. Dans le même ordre d’idées, nous poumons admettre qu’il a encouragé sa jeune interne, Clowzia, à capter l’attention de Hari pour l’attirer hors du groupe et l’isoler. Cela expliquerait l’étrange sang-froid de Leggen devant la disparition de Hari au moment de redescendre. Il maintenait que Hari était rentré plus tôt – il avait d’ailleurs tout fait pour cela, lui ayant montré comment procéder pour redescendre seul. On comprendrait aussi sa réticence à remonter sur la Couverture : il n’avait pas envie de chercher quelqu’un qu’on ne retrouverait pas, à ce qu’il croyait. »

Hummin, qui avait écouté attentivement, remarqua : « C’est une accusation intéressante, mais ne l’acceptons pas trop facilement. Après tout, il a bien fini par monter avec vous sur la Couverture.

— Parce qu’on avait détecté des pas. Le chef sismologue en avait porté témoignage.

— Eh bien, Leggen a-t-il accusé le coup quand Seldon a été retrouvé ? Je veux dire, en dehors de la surprise de retrouver quelqu’un qui courait un péril extrême du fait de sa propre négligence. S’est-il comporté comme si Seldon n’aurait pas dû être là ? Comme s’il se demandait : pourquoi ne l’ont-ils pas récupéré ? »

Après mûre réflexion, Dors répondit : « Il était manifestement choqué par la vue de Hari gisant là dans la neige, mais je ne saurais dire si son attitude trahissait autre chose que l’horreur fort naturelle de cette situation.

— Non, je suppose que non. »

Mais voilà que Seldon, qui, jusque-là, les observait l’un et l’autre en écoutant attentivement la discussion, remarqua : « Je ne crois pas que ce soit Leggen. »

Hummin reporta son attention sur lui. « Pourquoi dites-vous ça ?

— Primo, comme vous l’avez noté, il rechignait manifestement à l’idée que je l’accompagne. Il a fallu, pour le convaincre, discuter toute une journée, et je crois qu’il a accepté uniquement parce qu’il avait l’impression que j’étais un mathématicien doué susceptible de l’aider à mettre au point sa théorie météorologique. J’avais, quant à moi, la plus grande envie de monter là-haut et, s’il avait eu des instructions pour veiller à ce que je gagne la Couverture, il n’aurait pas eu besoin de se montrer aussi réticent.

— Est-il raisonnable de supposer que seules vos connaissances mathématiques l’intéressaient ? A-t-il discuté mathématiques avec vous ? A-t-il fait une tentative pour expliquer sa théorie ?

— Non, dit Seldon. Pas du tout. Il a bien évoqué la possibilité d’aborder la question plus tard. Le problème, c’est qu’il était entièrement accaparé par ses instruments. J’ai cru comprendre qu’il avait escompté une éclaircie qui ne s’est pas produite ; il avait espéré mettre cette erreur de prévision sur le compte d’une défaillance de ses appareils, mais apparemment ceux-ci fonctionnaient très bien, d’où son irritation. Je crois que cet incident imprévu a tout à la fois aigri son humeur et détourné son attention de moi. Quant à Clowzia, la jeune femme que j’avais soupçonnée quelques instants, je n’ai plus l’impression, maintenant que j’y repense, qu’elle m’ait éloigné de propos délibéré. L’initiative venait de moi. J’étais curieux de découvrir la végétation de la Couverture et c’est plutôt moi qui l’ai entraînée à l’écart. Loin de l’encourager dans cette voie, Leggen, bien au contraire, l’a rappelée alors que j’étais encore visible, et c’est tout seul que j’ai poursuivi ma route pour disparaître de leur vue.

— Pourtant », reprit Hummin qui semblait prendre un malin plaisir à réfuter toutes les suggestions, « si ce vaisseau vous cherchait, son équipage devait bien être prévenu de votre présence. Comment auraient-ils pu l’être, sinon grâce à Leggen ?

— L’homme que je soupçonne, dit Seldon, est un jeune psychologue du nom de Lisung Randa.

— Randa ? s’étonna Dors. Je ne peux pas le croire. Je le connais bien. Il ne travaillerait certainement pas pour l’Empereur. C’est un anti-impérialiste convaincu.

— Il pourrait faire semblant de l’être, remarqua Seldon. En fait, il lui faudrait se montrer ouvertement, violemment, farouchement anti-impérialiste s’il voulait cacher qu’il est un agent de l’Empire.

— Mais c’est exactement ce qu’il n’est pas, reprit Dors. Il n’est ni violent ni extrémiste. C’est un garçon calme et jovial, et qui exprime toujours ses opinions de manière discrète, presque timide. Je suis convaincue qu’elles sont sincères.

— Et pourtant, Dors, dit Seldon avec conviction, c’est lui qui m’a parlé le premier du projet météorologique, lui qui m’a convaincu de monter sur la Couverture et lui qui a persuadé Leggen de m’autoriser à l’accompagner, non sans exagérer quelque peu mes prouesses mathématiques à cette occasion. On pourrait se demander pourquoi il était si pressé de me voir monter là-haut, pourquoi il y a consacré tant d’efforts.

— Pour votre propre bien, peut-être. Il s’intéressait à vous, Hari, et il doit avoir pensé que la météorologie pouvait être utile à la psychohistoire. N’est-ce pas possible ? »

Hummin intervint calmement : « Considérons un autre point. Il s’est écoulé un délai notable entre le moment où Randa vous a parlé du projet météorologique et celui où vous êtes effectivement monté sur la Couverture. Si Randa est innocent de toute manœuvre subversive, alors il n’avait aucune raison particulière de garder le silence à ce sujet. Si c’est un individu amical et sociable…

— Il l’est, confirma Dors.

— Alors, il est fort probable qu’il en a parlé à un certain nombre d’amis, et, dans ce cas, nous ne pourrons jamais identifier l’éventuel informateur. Nous pouvons aussi supposer que Randa est bel et bien un anti-impérialiste. Cela n’en fait pas pour autant un espion. Nous devrions nous demander : de qui est-il l’agent ? Pour quoi travaille-t-il ? »

Seldon était abasourdi. « Pour qui travailler, sinon pour l’Empire ? Pour qui d’autre que Demerzel ? »

Hummin leva la main. « Vous êtes loin de saisir la politique trantorienne dans toute sa complexité, Seldon. » Il se tourna vers Dors. « Redites-moi quels étaient les quatre secteurs cités par le docteur Leggen comme base éventuelle d’un vaisseau météorologique ?

— Hestelonia, Kan, Ziggoreth et Damiano Nord.

— Et vous n’avez pas orienté votre question ? Vous n’avez pas demandé si tel secteur en particulier pouvait être à l’origine de cette visite ?

— Non, absolument pas. J’ai simplement demandé s’il pouvait émettre une hypothèse quant à l’origine de cet appareil.

— Et vous (Hummin s’était tourné vers Seldon), vous avez peut-être relevé une marque ou un signe quelconque sur le vertijet ? »

Seldon faillit rétorquer que l’appareil était à peine visible à travers les nuages, qu’il n’avait émergé que brièvement, que lui-même ne cherchait pas à lire des marques distinctives mais simplement à s’échapper – mais il se retint. Nul doute que Hummin sût déjà tout cela.

Au lieu de quoi il dit simplement : « J’ai bien peur que non. »

Dors reprit : « Si le vertijet était chargé de venir l’enlever, ses insignes n’auraient-ils pas été masqués ?

— C’est une supposition raisonnable, reconnut Hummin, et c’était peut-être le cas, mais, dans cette Galaxie, la raison ne triomphe pas toujours. Toutefois, puisque Seldon ne semble pas avoir spécialement prêté attention à l’appareil, nous ne pouvons que spéculer. Pour ma part, je chercherais du côté de Kan.

— Quand ? répéta Seldon. Quand ils auront estimé mes recherches suffisamment avancées pour justifier leur opération…

— Non, non. » Hummin leva l’index droit comme s’il donnait un cours à un jeune étudiant : « Kan, K-A-N. C’est le nom d’un secteur de Trantor. Un secteur très particulier. Dirigé par une lignée de Maires depuis quelque trois mille ans. Une lignée continue, une unique dynastie. Il y a quelque cinq siècles, deux Empereurs et une impératrice ont été originaires de Kan. Ce fut une période assez brève et aucun des monarques de la lignée de Kan ne s’est particulièrement distingué par ses réussites ou ses prouesses, mais les Maires de Kan n’ont jamais oublié ce passé impérial.

« Ils n’ont pas été activement déloyaux envers les maisons qui leur ont succédé, mais aucun ne s’est fait remarquer par son dévouement à leur égard. Durant les quelques périodes de guerre civile, ils ont entretenu une politique de bascule, apparemment neutre mais agissant de façon à favoriser pratiquement la prolongation de la guerre civile, ce qui aurait pu rendre nécessaire un recours à Kan pour trouver une solution de compromis. Ça n’a jamais abouti, mais ils n’ont pas cessé d’essayer.

« L’actuel Maire de Kan est un homme tout à fait sagace. Il est aujourd’hui âgé, mais son ambition est intacte. S’il arrive quoi que ce soit à Cléon – y compris une mort naturelle –, le Maire aura une chance de lui succéder, le fils de Cléon étant actuellement trop jeune. L’opinion publique a toujours eu un a priori favorable à l’égard des prétendants dont l’arbre généalogique remonte à un empereur.

« En conséquence, si le Maire de Kan a entendu parler de vous, vous pourriez utilement jouer les prophètes scientifiques au service de sa maison. Kan y trouverait le prétexte idéal pour imaginer un moyen quelconque d’éliminer Cléon, en se servant de vous pour prédire l’inévitable succession de la maison de Kan au trône et l’avènement d’une ère de paix et de prospérité pour le millénaire à venir. Bien entendu, une fois le Maire de Kan au pouvoir, vous deviendriez inutile et vous auriez toutes les chances de suivre Cléon dans la tombe. »

Seldon rompit le lourd silence qui s’ensuivit en remarquant : « Mais nous ne sommes pas sûrs que ce soit le Maire de Kan qui est à mes trousses.

— Non, certes. Ni même si vous avez quelqu’un à vos trousses en ce moment. Le vertijet pourrait très bien, après tout, être un banal vaisseau de recherches météorologiques comme l’a suggéré Leggen. Toutefois, à mesure que va se répandre l’information concernant la psychohistoire et ses retombées potentielles – et elle va fatalement se répandre –, on va voir de plus en plus de puissants et de semi-puissants sur Trantor (ou même ailleurs) tenter d’accaparer vos services.

— Dans ce cas, demanda Dors, qu’allons-nous faire ?

— C’est effectivement la question. » Hummin rumina quelques instants puis répondit : « Peut-être était-ce une erreur de venir ici. Pour un professeur, le choix d’une université comme cachette est trop prévisible. Streeling en est une parmi d’autres, mais c’est l’une des plus grandes et des plus libres : il ne faudra pas attendre longtemps avant que les antennes des uns et des autres s’orientent discrètement par ici. Je pense qu’il faudrait au plus tôt – aujourd’hui, peut-être – transférer Seldon vers une meilleure cachette. Mais…

— Mais ? dit l’intéressé.

— Mais je ne sais pas où.

— Appelez un index géographique sur l’écran du terminal, suggéra Seldon, et choisissez un lieu au hasard.

— Certainement pas, dit Hummin. Si nous faisons cela, nous avons une chance sur deux de trouver un endroit moins sûr que la moyenne. Non, il faut faire un choix raisonné – d’une manière ou d’une autre. »

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Tous trois restèrent dans la chambre de Seldon bien après l’heure du déjeuner. Durant tout ce temps, Hari et Dors discutèrent tranquillement de sujets anodins, mais Hummin conserva un silence quasi total. Il resta assis très raide, mangea peu, sans jamais se départir de son air grave, calme et réservé (qui, jugea Seldon, le faisait paraître plus âgé).

Seldon l’imaginait en train de réviser mentalement l’immense géographie de Trantor, à la recherche de l’endroit idéal. Apparemment, la tâche n’avait rien d’aisé.

Hélicon était d’un à deux pour cent plus vaste que Trantor et avait un océan plus petit. La surface des terres émergées était peut-être de dix pour cent plus grande. Mais la population était faible, la planète n’étant parsemée que de quelques cités ; Trantor, en revanche, était une unique cité. Hélicon était divisée en vingt secteurs administratifs, mais Trantor en possédait plus de huit cents, chacun d’eux formant un complexe de subdivisions.

Finalement, en désespoir de cause, Seldon remarqua : « Peut-être vaudrait-il mieux, Hummin, choisir le candidat le plus bienveillant à l’égard de mes capacités supposées, me confier à sa garde et compter sur lui pour me défendre contre les autres. »

Hummin leva la tête et répondit avec le plus grand sérieux : « Ce n’est pas nécessaire. Je connais le candidat le plus bienveillant et il vous détient déjà. »

Seldon sourit : « Vous placeriez-vous au même niveau que le Maire de Kan et l’Empereur de toute la Galaxie ?

— Pour la position, non. Mais pour le désir de vous contrôler, je me pose en rival. Ceux que vous nommez, et tous ceux qui me viennent à l’esprit, veulent vous avoir pour renforcer leur pouvoir et leur richesse personnels, alors que je ne nourris pas d’autre ambition que le bien de la Galaxie.

— Je soupçonne, dit Seldon, que chacun de vos compétiteurs – si on leur posait la question – soutiendrait qu’il ne pense lui aussi qu’au bien de la Galaxie.

— J’en suis certain, admit Hummin, mais, pour l’instant, le seul que vous ayez rencontré parmi les compétiteurs – comme vous les appelez –, c’est l’Empereur, et tout ce qui l’intéresse, c’est que vous avanciez des prédictions romancées susceptibles de stabiliser sa dynastie. Je ne vous demande rien de tel. Je vous demande simplement de perfectionner votre technique psychohistorique afin qu’on puisse élaborer des prédictions mathématiquement valides, même si elles ne sont que statistiques.

— Vrai. Du moins jusqu’à présent, ajouta Seldon avec un demi-sourire.

— Par conséquent, je ferais aussi bien de demander : comment avancent vos travaux ? Faites-vous des progrès ? »

Seldon ne savait pas s’il devait rire ou pester. Après un temps d’arrêt, il ne fit ni l’un ni l’autre mais réussit à parler avec calme : « Des progrès ? En moins de deux mois ? Hummin, il s’agit d’une tâche qui pourrait bien prendre toute mon existence et celle d’une douzaine de successeurs – et malgré tout déboucher sur un échec.

— Je ne parle pas de quelque chose d’aussi radical et définitif qu’une solution, ou même d’aussi riche d’espoir qu’un début de solution. Vous n’avez cessé de souligner qu’une psychohistoire opérationnelle était possible mais inapplicable. Je vous demande seulement s’il vous semble à présent qu’il y ait le moindre espoir de la rendre applicable.

— Franchement, non.

— Excusez-moi, intervint Dors. Je ne suis pas mathématicienne, et j’espère ne pas poser une question stupide. Comment pouvez-vous savoir qu’une chose est à la fois possible et inapplicable ? Je vous ai entendu dire qu’en théorie vous pourriez rencontrer en personne tous les habitants de l’Empire mais que c’était irréalisable, faute de vivre assez longtemps pour venir à bout de cette tâche. Mais comment pouvez-vous affirmer que la psychohistoire pose le même type de problème ? »

Seldon la considéra avec une certaine incrédulité. « Vous voulez vraiment que je vous explique ça ?

— Oui, dit-elle en hochant vigoureusement la tête au point d’en faire vibrer sa chevelure bouclée.

« Le fait est, ajouta Hummin, que je le voudrais aussi.

— Sans recourir aux mathématiques ? demanda Seldon avec l’ombre d’un sourire.

— Je vous en prie, insista Hummin.

— Eh bien… » Il réfléchit quelques instants pour choisir une méthode de présentation. Puis il reprit : « Si vous voulez comprendre un aspect quelconque de l’univers, il peut être utile de le simplifier le plus possible en ne tenant compte que des seules propriétés et caractéristiques essentielles à sa compréhension. Si vous voulez déterminer comment tombe un objet, vous ne vous préoccupez pas de savoir s’il est vieux ou neuf, rouge ou vert, s’il a une odeur ou pas. Vous éliminez ces détails et évitez par là même de compliquer inutilement le problème. Cette simplification, vous pouvez l’appeler modèle ou simulation et la présenter sous forme graphique – sur un écran d’ordinateur – ou sous forme de relation mathématique. Si vous considérez la théorie primitive de la gravitation non relativiste… »

Dors l’interrompit aussitôt : « Vous avez promis qu’il n’y aurait pas de mathématiques. N’essayez pas de glisser une théorie sous prétexte qu’elle est “ primitive ”…

— Non, non. Je veux dire “ primitive ” simplement pour indiquer qu’elle est connue depuis que nous avons des archives, que sa découverte se noie dans les brumes de l’antiquité au même titre que celle du feu ou de la roue. Quoi qu’il en soit, les équations de cette théorie de la gravitation contiennent une description des mouvements d’un système planétaire, d’une étoile double, des marées, et de bien d’autres phénomènes. En appliquant ces équations, on peut même élaborer une simulation graphique et avoir une planète en orbite autour d’une étoile, ou bien deux étoiles en orbite réciproque sur un écran bidimensionnel, voire élaborer des systèmes encore plus compliqués dans un hologramme à trois dimensions. De telles simulations simplifiées rendent la compréhension d’un phénomène bien plus facile que s’il fallait l’étudier directement. En fait, sans les équations gravitationnelles, notre connaissance des mouvements planétaires et de la mécanique céleste en général serait réduite à la portion congrue.

« Maintenant, quand on veut en savoir plus sur un phénomène (ou quand il se complexifie), on a besoin d’équations de plus en plus élaborées, d’une programmation de plus en plus détaillée, et l’on se retrouve avec une simulation sur ordinateur de plus en plus compliquée.

— Ne peut-on fabriquer une simulation de la simulation ? demanda Hummin. Ça permettrait de descendre d’un degré.

— Dans ce cas, vous seriez contraint d’éliminer certaines caractéristiques que vous tenez à inclure, si bien que votre simulation deviendrait sans intérêt. La PPSP – entendez la Plus Petite Simulation Possible – se complexifie plus vite que l’objet qu’elle simule et, au bout du compte, elle finit par rattraper le phénomène. Ainsi a-t-on établi depuis des millénaires que l’univers pris dans son entier, dans toute sa complexité, ne pouvait être représenté par une simulation plus petite que lui-même.

« En d’autres termes, vous ne pouvez pas obtenir une image de l’univers dans son ensemble à moins de l’étudier entièrement. On a également démontré que, si l’on tente d’y substituer des simulations d’une partie de l’univers, puis d’une autre partie, d’une autre encore, et ainsi de suite, avec l’intention de les réunir ensuite pour en composer une image globale, on s’apercevra qu’il existe un nombre infini de ces simulations partielles. Il faudrait en conséquence un temps infini pour comprendre l’univers dans son ensemble, ce qui n’est qu’une autre façon de dire qu’il est impossible d’appréhender toute la connaissance qui existe.

— Jusque-là, je vous suis, fit Dors, non sans surprise.

— Alors, nous savons que certaines choses comparativement plus simples sont faciles à simuler, et qu’à mesure qu’elles gagnent en complexité, la tâche gagne en difficulté jusqu’au moment où toute simulation devient impossible. Mais à quel niveau de complexité la simulation cesse-t-elle d’être possible ? Eh bien, ce que j’ai démontré, à l’aide d’une technique mathématique inventée au siècle dernier et à peine utilisable, même avec un ordinateur énorme et ultra-rapide, c’est que notre société galactique se situe juste à cette limite. Elle peut effectivement être représentée par une simulation plus simple qu’elle-même. Et j’ai poursuivi en montrant que cela déboucherait sur la capacité de prédire les événements futurs de manière statistique – c’est-à-dire en établissant la probabilité de plusieurs ensembles d’événements plutôt que de prédire carrément que tel événement précis aura bien lieu.

— En ce cas, dit Hummin, puisque vous pouvez simuler efficacement la société galactique, il suffit de s’y mettre. Pourquoi est-ce irréalisable ?

— Tout ce que j’ai prouvé pour l’instant, c’est qu’on n’a pas besoin d’un temps infini pour comprendre la société galactique, mais s’il y faut un milliard d’années, cela reste inapplicable. Pour nous, ce sera rigoureusement la même chose qu’un temps infini.

— Il faudrait tout ce temps-là ? Un milliard d’années ?

— Je n’ai pas été en mesure de calculer le temps exact, mais je soupçonne fort que cela prendra au moins un milliard d’années, c’est pourquoi j’ai suggéré cet ordre de grandeur.

— Mais vous ne savez pas vraiment ?

— J’ai essayé de le calculer.

— Sans succès ?

— Sans succès.

— La bibliothèque universitaire ne peut pas vous aider ? demanda Hummin en jetant un regard à Dors.

Seldon secoua lentement la tête. « Absolument pas.

— Dors ne peut pas vous aider ? »

L’intéressée soupira. « Je ne connais rien à la question, Chetter. Je ne puis que suggérer des méthodes de recherche. Si Hari cherche et ne trouve pas, je suis impuissante. »

Hummin se leva. « En ce cas, il ne sert pas à grand-chose de rester ici à l’Université et je dois absolument trouver un autre endroit où vous cacher. »

Seldon se pencha pour lui toucher le bras : « Malgré tout, j’ai une idée. »

Hummin le fixa avec un discret plissement de paupières qui pouvait trahir la surprise – ou le soupçon. « Quand l’avez-vous eue ? A l’instant ?

— Non. Elle me trottait dans la tête depuis plusieurs jours déjà avant même que je monte sur la Couverture. Cette petite expérience l’a momentanément éclipsée, mais votre question sur la bibliothèque me l’a remise en mémoire. »

Hummin se rassit. « Dites-moi votre idée – si elle n’est pas totalement imprégnée de mathématiques.

— Pas la moindre trace de mathématiques. Tout simplement, les articles d’histoire de la bibliothèque m’ont rappelé que la société galactique était moins compliquée autrefois. Il y a douze mille ans, quand l’Empire était en voie d’instauration, la Galaxie ne comprenait qu’environ dix millions de mondes habités. Il y a vingt mille ans, les royaumes pré-impériaux ne comprenaient en tout et pour tout qu’une dizaine de milliers de planètes. Encore plus loin dans le passé, qui sait à quoi la société a pu se réduire ? Peut-être à une planète unique, comme dans les légendes que vous avez vous-même mentionnées, Hummin.

— Et vous pensez que vous pourriez être en mesure de bâtir la psychohistoire à partir d’une société galactique plus simple ?

— Oui, il me semble que je pourrais être en mesure de le faire.

— Mais alors, intervint Dors avec un soudain enthousiasme, si vous mettiez au point la psychohistoire pour une société du passé de taille plus réduite, et si vous pouviez, à partir d’une étude de la situation pré-impériale, prédire les événements situés mille ans après la formation de l’Empire, vous pourriez alors comparer vos résultats avec la réalité de cette époque et en vérifier l’exactitude.

— Considérant que vous connaissez à l’avance la situation en l’an 1000 de l’Ère Galactique, remarqua Hummin, froidement, le test ne serait guère valable. Vous seriez inconsciemment influencé par vos connaissances et auriez tendance à choisir pour vos équations des valeurs propices à vous fournir ce que vous sauriez être la solution.

— Je ne le pense pas, dit Dors. Nous ne connaissons pas très bien l’an 1000 E.G. ; il faudrait faire des recherches. Après tout, cela remonte à onze mille ans. »

Le visage de Seldon était l’image du désarroi : « Que voulez-vous dire, nous ne connaissons pas très bien la situation en l’an 1000 E.G. ? Il y avait déjà des ordinateurs, à l’époque, non ?

— Bien sûr.

— Et des unités de mémoire de masse, des enregistrements audio et vidéo ? Nous devrions posséder toutes les archives de 1000 E.G., comme nous possédons celles de cette année 12020 E.G.

— En théorie, oui, mais en pratique… Eh bien, vous savez, Hari, c’est précisément ce que vous ne cessez de répéter : il est possible d’avoir toutes les archives de l’an 1000 E.G., mais il est irréalisable d’espérer les consulter toutes.

— Oui, mais ce que je ne cesse de répéter, Dors, s’applique aux démonstrations mathématiques. Je n’en vois pas l’application aux archives historiques.

— Les archives n’ont pas une longévité illimitée, expliqua Dors sur la défensive. Les banques de mémoire peuvent être détruites ou effacées à la suite d’un conflit ou simplement se détériorer avec le temps. Tout bit de mémoire, tout élément d’archive qui n’est pas rafraîchi de temps en temps finit par se noyer dans un bruit de fond croissant. On dit qu’un bon tiers des enregistrements de la bibliothèque impériale sont devenus illisibles, mais la tradition empêche de les retirer. D’autres bibliothèques sont moins liées par la coutume. A celle de l’Université de Streeling, nous faisons le ménage dans les archives tous les dix ans.

« Naturellement, les archives souvent citées et fréquemment dupliquées sur divers mondes et dans diverses bibliothèques – gouvernementales ou privées – restent exploitables durant des millénaires, si bien qu’une bonne partie des points essentiels de l’histoire galactique restent connus, même s’ils ont eu lieu à l’époque pré-impériale. Toutefois, plus vous remontez dans le temps, moins on en a conservé.

— Je n’arrive pas à le croire, dit Seldon. J’aurais imaginé qu’on effectuait de nouvelles copies de chaque enregistrement en danger d’altération. Comment pouvez-vous laisser disparaître ainsi le savoir ?

— Tout savoir non désiré est un savoir inutile. Est-ce que vous imaginez le temps, les efforts, l’énergie dépensés à rafraîchir en permanence des données inutilisées ? Et ce gâchis ne ferait que s’amplifier en proportion du temps écoulé.

— Vous devez quand même bien envisager que quelqu’un, à un moment quelconque, puisse avoir besoin des données dont on se sera débarrassé à la légère ?

— Un article particulier peut n’être demandé qu’une fois tous les mille ans. Le sauver uniquement dans cette éventualité n’est pas rentable. Même dans le domaine de la science. Vous avez parlé des équations gravitationnelles primitives et précisé qu’elles étaient primitives parce que leur découverte se perdait dans les brumes de l’antiquité. Et pourquoi donc ? Est-ce que, par hasard, vous autres, mathématiciens et scientifiques, ne sauvegarderiez pas toutes les données, toutes les informations, depuis les brumes des temps immémoriaux où ces équations furent découvertes ? »

Seldon grommela, sans chercher à répondre. « Eh bien, fit-il, se tournant vers Hummin, autant pour moi et mon idée. A mesure que l’on se penche plus loin dans le passé et que la société se réduit en taille, la probabilité d’existence d’une psychohistoire opérationnelle s’accroît. Mais, dans le même temps, la quantité de connaissances disponibles se réduit proportionnellement plus vite, de sorte que cette même probabilité de psychohistoire diminue. Et le moins l’emportant sur le plus…

— Certes, il reste le secteur de Mycogène… » fit Dors, songeuse.

Hummin leva brusquement la tête : « Mais oui, et ce serait la cachette idéale pour Seldon. J’aurais dû y penser moi-même.

— Le secteur de Mycogène », répéta Hari, le regard allant de l’un à l’autre. « Qu’est-ce que le secteur de Mycogène ? Et où se trouve-t-il ?

— Hari, je vous en prie, je vous le dirai plus tard. Pour l’heure, j’ai des préparatifs à faire. Vous partez ce soir. »

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Dors l’avait exhorté à dormir un peu. Ils devaient partir entre l’extinction et l’allumage des lumières, sous couvert de la “ nuit ”, pendant que le reste de l’Université était assoupi. Elle tenait à ce qu’il prenne un peu de repos.

« Allez-vous encore dormir par terre ? » demanda Seldon.

Elle haussa les épaules. « Le lit n’est que pour une personne et si on essayait de s’y entasser, aucun des deux ne pourrait dormir. »

Il la lorgna avidement quelques instants puis dit : « Alors, cette fois-ci, c’est moi qui dormirai par terre.

— Non, certainement pas. Ce n’est pas moi qui étais évanouie dans la neige. »

Le fait est qu’aucun des deux ne dormit. Bien qu’ils eussent éteint dans la chambre et que le bourdonnement perpétuel de Trantor ne fût qu’un bruit de fond soporifique dans le site relativement calme du campus, Seldon fut pris d’un besoin de se confier.

« Je vous ai causé bien du souci, Dors, ici à l’Université. Je n’ai cessé de vous distraire de votre travail. Malgré tout, je suis désolé de devoir vous quitter.

— Vous n’allez pas me quitter. Je viens avec vous. Hummin est en train de s’arranger pour m’obtenir un congé sans solde. »

Seldon protesta, désemparé : « Je ne peux pas vous demander ça.

— Vous ne me le demandez pas. C’est Hummin qui le demande. Je dois vous protéger. Après tout, j’ai échoué dans l’affaire de la Couverture et je dois me racheter.

— Je vous l’ai dit : ne vous sentez surtout pas coupable. Je dois pourtant reconnaître que je me sentirais plus à l’aise avec vous à mes côtés. Si seulement je pouvais être certain de ne pas vous déranger…

— Vous ne me dérangez pas du tout, Hari, dit-elle doucement. Et maintenant, dormez, je vous en prie. »

Seldon resta allongé en silence quelque temps, puis murmura : « Êtes-vous sûre que Hummin peut vraiment tout arranger, Dors ?

— C’est un homme remarquable. Il a de l’influence ici comme partout ailleurs, je suppose. S’il dit qu’il peut m’obtenir un congé indéfini, je suis sûre qu’il y parviendra. C’est un homme extrêmement persuasif.

— Oh, je sais, admit Seldon. Parfois, je me demande ce qu’il attend réellement de moi.

— Ce qu’il vous a dit. C’est un idéaliste qui sait s’accrocher fermement à ses rêves.

— A vous entendre, on dirait que vous le connaissez bien, Dors.

— Oh que oui, je le connais bien.

— Intimement ? »

Dors émit un drôle de bruit. « Je ne suis pas sûre de comprendre vos sous-entendus, Hari, mais en prenant l’interprétation la plus insolente, non, je ne le connais pas intimement. Et d’abord, est-ce que ça vous regarde ?

— Je suis désolé. Loin de moi l’idée de vouloir toucher à la propriété d’autrui…

— La propriété ? Voilà qui est encore plus insultant. Je crois que vous feriez mieux de dormir.

— Je suis encore désolé, Dors, mais je n’arrive tout bonnement pas à dormir. Laissez-moi au moins changer de sujet. Vous n’avez pas expliqué ce qu’était le secteur de Mycogène. Pourquoi aurais-je intérêt à m’y rendre ? A quoi ressemble-t-il ?

— C’est un petit secteur avec une population d’environ deux millions d’habitants – si mes souvenirs sont exacts. L’important est que les Mycogéniens s’accrochent fermement à un ensemble de traditions remontant à l’antiquité et passent pour détenir des archives très anciennes que plus personne ne possède. Il est possible qu’ils vous soient plus utiles dans votre tentative d’examen de la période pré-impériale que nous, les historiens orthodoxes. C’est notre discussion sur l’antiquité qui m’a donné cette idée.

— Avez-vous déjà vu leurs archives ?

— Non, je ne connais personne qui les ait vues.

— Pouvez-vous, dans ce cas, être certaine que ces archives existent réellement ?

— A vrai dire, je n’en sais rien. Partout ailleurs, on considère les Mycogéniens comme une joyeuse bande de farfelus, mais c’est peut-être parfaitement injuste. Ils ne se privent pas de clamer qu’ils détiennent ces archives et il se peut qu’ils les aient. Toujours est-il que nous serions bien cachés là-bas. Les Mycogéniens vivent très repliés sur eux-mêmes. Et maintenant, s’il vous plaît, dormez. »

Et, sans trop savoir comment, c’est ce que fit Seldon en fin de compte.

<p id="_Toc249153183">34</p>

Hari Seldon et Dors Venabili quittèrent le campus universitaire à trois heures. Seldon s’avisa que Dors allait être leur guide : elle connaissait Trantor mieux que lui – avec l’avantage de deux années de séjour. Elle était manifestement une amie proche de Hummin (proche à quel point ? La question continuait de le tarauder) et elle comprenait ses instructions.

Tous deux étaient drapés dans des capes ondulantes et légères, munies d’un capuchon serré. Ce type de vêtement avait connu une vogue passagère sur le campus (et parmi les jeunes intellectuels en général) quelques années plus tôt, et même si, le temps passant, il risquait de provoquer le rire, il avait l’intérêt de les masquer suffisamment pour les rendre méconnaissables – au moins au premier coup d’œil.

Hummin avait prévenu : « Il est toujours possible que cet épisode sur la Couverture soit parfaitement anodin et que vous n’ayez pas d’agents aux trousses, Seldon, mais préparons-nous tout de même au pire.

— Vous n’allez pas nous accompagner ? s’était enquis Seldon, anxieux.

— J’aimerais bien, mais je dois limiter mes absences au travail si je ne veux pas me faire repérer. Vous comprenez ? »

Seldon soupira. Il comprenait.

Ils entrèrent dans une voiture du réseau express et trouvèrent deux places le plus loin possible des quelques sièges déjà occupés. (Seldon se demanda quelle raison on pouvait bien avoir de prendre l’express à trois heures du matin – puis il se dit que c’était finalement une chance qu’il y ait d’autres usagers, sinon Dors et lui auraient risqué de se faire remarquer.)

Seldon se mit à contempler l’interminable panorama qui défilait tandis que la tout aussi interminable file de cabines progressait sur l’interminable monorail, propulsée par un interminable champ magnétique.

L’express passa devant des rangées successives d’unités d’habitation, certaines s’élevant très haut au-dessus du sol, et d’autres, pour ce qu’il en voyait, s’enfonçant très loin dans les profondeurs. Pourtant, si des dizaines de millions de kilomètres carrés formaient une unique cité, il n’était pas nécessaire, même pour loger quarante milliards de personnes, d’avoir des structures très hautes ou très entassées. Ils passèrent effectivement devant des zones vides, apparemment cultivées pour la plupart, mais bon nombre ressemblaient à des parcs. Il y avait aussi quantité d’édifices dont il ne pouvait deviner la nature. Usines ? Immeubles de bureaux ? Qui pouvait le dire ? Un vaste cylindre lisse lui évoqua un château d’eau. Après tout, Trantor devait avoir besoin d’approvisionnement en eau potable. Récupéraient-ils les eaux de pluie sur la Couverture pour les stocker après les avoir filtrées et traitées ? La chose paraissait inévitable.

Toutefois, Seldon n’eut pas à étudier longtemps le paysage. Dors murmura : « On ne devrait pas tarder à descendre. » Elle se leva et ses doigts le prirent fermement par le bras.

Ils quittèrent le réseau express et se retrouvèrent sur la terre ferme tandis que Dors étudiait les panneaux indicateurs.

Ceux-ci étaient discrets et fort nombreux. Seldon sentit le découragement le gagner. La plupart affichaient des pictogrammes et des initiales, sans doute compréhensibles aux Trantoriens de souche mais totalement mystérieux pour lui.

« Par ici, fit Dors.

— Par où ? Comment le savez-vous ?

— Vous voyez, là ? Les deux ailes avec une flèche ?

— Deux ailes ? Oh. » Il avait pensé à un “ w ”renversé, large et aplati, mais il voyait à présent que cela pouvait en effet évoquer des ailes d’oiseau stylisées.

« Pourquoi ne pas utiliser des mots ? remarqua-t-il, revêche.

— Parce que les mots changent d’un monde à l’autre. Ce qui est ici un “ aérojet ” sera une “ flèche ” sur Cinna ou un “ piqueur ” sur d’autres mondes. Les deux ailes et la flèche sont le symbole galactique du vaisseau aérien et ce symbole est compris partout. Vous ne les utilisez pas sur Hélicon ?

— Guère. Hélicon est une planète assez homogène, culturellement parlant, et nous avons tendance à nous raccrocher avec force à nos usages parce que nous vivons dans l’ombre dominatrice de nos voisins.

— Vous voyez ? fit Dors. Voilà où pourraient intervenir votre psychohistoire. Vous pourriez montrer que, malgré les différents dialectes, l’usage, dans toute la Galaxie, d’un ensemble déterminé de symboles constitue une force unificatrice.

— Ça n’aidera pas. » Il la suivait le long d’allées désertes plongées dans la pénombre, et une partie de son esprit se demandait quel pouvait être le taux moyen de criminalité sur Trantor et s’ils se trouvaient dans un secteur à criminalité élevée. « Vous pouvez avoir un milliard de règles, chacune recouvrant un unique phénomène, sans être capable d’en déduire la moindre généralisation. C’est ce qu’on veut dire quand on affirme qu’un système ne pourrait être interprété que par un modèle aussi complexe que lui… Dors, allons-nous prendre un aérojet ? »

Elle s’arrêta pour le considérer avec une moue amusée. « Si nous suivons les symboles indiquant les aérojets, est-ce que vous supposez que nous nous dirigeons vers un terrain de golf ? Auriez-vous peur des aérojets, comme tant de Trantoriens ?

— Non, non. Nous volons sans problèmes sur Hélicon et, moi-même, j’emprunte fréquemment les aérojets. C’est simplement que, lorsque Hummin m’a conduit à l’Université, il a pris soin d’éviter les lignes aériennes commerciales parce qu’il craignait de laisser une piste trop évidente.

— C’est parce qu’ils savaient d’où vous partiez, Hari, et qu’ils étaient déjà à vos trousses. Pour l’instant, il se peut qu’ils ne sachent pas où vous êtes, et d’autre part nous allons décoller d’un jet-port obscur et utiliser un appareil privé.

— Qui le pilotera ?

— Un ami de Hummin, je présume.

— Selon vous, peut-on lui faire confiance ?

— Si c’est un ami de Hummin, sans aucun doute.

— Assurément, vous tenez ce garçon en haute estime, remarqua Seldon avec une pointe de mécontentement.

— Avec raison, répondit Dors sans feindre la timidité. Il est le meilleur. » Le mécontentement de Seldon ne diminua pas.

« Voici notre aérojet. »

C’était un petit appareil aux ailes bizarres. Près de la carlingue, il y avait un homme de taille modeste, vêtu de couleurs bariolées à la trantorienne.

« Nous, c’est psycho, lança Dors.

— Et moi, c’est histoire », répondit le pilote. Ils le suivirent à l’intérieur de l’appareil et Seldon demanda : « Qui a eu l’idée des mots de passe ?

— Hummin. »

Seldon ricana. « Je ne savais pas qu’il avait un tel sens de l’humour. Il est d’un solennel… »

Dors sourit.


31

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Quand Seldon s’éveilla, ce fut pour découvrir un nouveau visage qui le fixait, solennel. Un instant, il fronça les sourcils, ahuri, puis dit : « Hummin ? »

Ce dernier sourit imperceptiblement. « Vous vous souvenez donc de moi ?

— Cela n’a duré qu’une journée, il y a deux mois, mais je m’en souviens. Vous n’avez pas été arrêté, donc, ni…

— Comme vous le voyez, je suis ici parfaitement sain et sauf, mais… » — il jeta un coup d’œil à Dors qui se tenait à l’écart — » ça n’a pas été facile d’y parvenir.

— Je suis bien content de vous voir… Au fait, vous permettez ? » Du pouce, il désignait le cabinet de toilette.

« Je vous en prie. Prenez votre temps. Et mangez un peu ! »

Hummin ne prit pas le petit déjeuner avec lui. Dors non plus. D’ailleurs, ils n’ouvrirent pas la bouche. Hummin parcourut un vidéo-livre avec un air délibérément absorbé. Dors inspecta ses ongles d’un œil critique puis, sortant un micro-ordinateur, elle se mit à prendre des notes avec un crayon optique.

Seldon les examina, pensif, et ne chercha pas à entamer la conversation. Le silence du moment était peut-être dû à quelque réserve trantorienne coutumière au chevet d’un malade. Il se sentait parfaitement bien, mais peut-être ne s’en étaient-ils pas rendu compte.

Lorsqu’il eut mastiqué le dernier morceau et bu la dernière goutte de lait (auquel il s’était si bien habitué qu’il ne lui trouvait même plus un goût bizarre), Hummin retrouva brusquement sa langue.

Pour demander : « Comment vous sentez-vous, Seldon ?

— Parfaitement bien, Hummin. Assez bien, en tout cas, pour être sur pied et sortir.

— Je suis heureux de l’apprendre, dit Hummin, sèchement. Dors Venabili est impardonnable d’avoir laissé une telle chose se produire. »

Seldon fronça les sourcils. « Non. C’est moi qui ai insisté pour monter sur la Couverture.

— J’en suis sûr mais elle aurait dû, à tout prix, vous accompagner.

— Je lui ai dit que je ne voulais pas qu’elle vienne. »

Dors intervint : « Ce n’est pas vrai, Hari. Inutile de me défendre par des mensonges galants.

— Mais n’oubliez pas, poursuivit Seldon en colère, que Dors est aussi montée à ma recherche, malgré de fortes résistances, et qu’elle m’a sans aucun doute sauvé la vie. Ça, ce n’est pas un mensonge. Aviez-vous ajouté ce détail à votre évaluation, Hummin ? »

Dors l’interrompit à nouveau, visiblement embarrassée : « Je vous en prie, Hari. Chetter Hummin est parfaitement en droit d’estimer que j’aurais dû vous dissuader de monter sur la Couverture ou alors vous y accompagner. Quant à mes actions ultérieures, il m’en a félicitée.

— Quoi qu’il en soit, reprit Hummin, tout cela est du passé, restons-en là. Parlons plutôt de ce qui vous est arrivé sur la Couverture, Seldon. »

Ce dernier regarda autour de lui et demanda, sur ses gardes : « Est-ce bien prudent ? »

Petit sourire de Hummin : « Dors a placé cette chambre dans un champ de distorsion. Je suis quasiment certain qu’aucun agent de l’Empire infiltré à l’Université – s’il en existe – n’est capable de le pénétrer. Vous êtes soupçonneux, Seldon.

— Pas par nature. Mais à vous écouter dans le parc, et par la suite… Vous êtes un individu persuasif, Hummin. Quand vous avez eu terminé, j’étais prêt à voir le redoutable Eto Demerzel derrière chaque ombre.

— J’ai parfois l’impression qu’il pourrait y être, fit Hummin, sans ciller.

— Si c’était le cas, je ne pourrais pas le savoir. A quoi ressemble-t-il ?

— Peu importe. De toute manière, vous ne le verriez pas, à moins qu’il le veuille, et à ce moment-là tout serait terminé, j’imagine – ce qu’il nous faut éviter à tout prix. Parlons plutôt du vertijet que vous avez aperçu.

— Comme je vous l’ai dit, Hummin, vous m’avez pénétré de la peur de Demerzel. Sitôt que j’ai vu le vertijet, j’ai pensé qu’il était à mes trousses, que j’avais sottement quitté la protection du campus de Streeling en montant sur la Couverture, qu’on m’y avait attiré délibérément dans le but de m’enlever sans difficulté.

— D’un autre côté, intervint Dors, Leggen…

— Était-il ici, hier soir ? pressa Seldon.

— Oui. Vous ne vous souvenez pas ?

— Vaguement. J’étais mort de fatigue. Tout se brouille dans ma tête.

— Eh bien, quand il était ici hier soir, Leggen a dit que le vertijet n’était qu’un simple appareil météorologique d’une station voisine. Parfaitement ordinaire. Parfaitement inoffensif.

— Quoi ? Seldon était abasourdi. Je n’en crois rien. »

Hummin intervint. « Là est la question : Pourquoi n’en croyez-vous rien ? Y avait-il quelque chose dans ce vertijet qui vous l’a fait estimer dangereux ? Quelque chose de précis, je veux dire, et non un vague soupçon que je vous aurais mis dans la tête ? »

Seldon réfléchit à la question, en se mordillant la lèvre inférieure.

« Son comportement, dit-il enfin. Il donnait l’impression de pointer le nez sous le plafond nuageux, comme s’il cherchait quelque chose, puis il réapparaissait à un autre endroit, réitérant sa manœuvre, ailleurs encore, et ainsi de suite. Comme s’il fouillait méthodiquement la Couverture, section par section, en se dirigeant sur moi.

— Peut-être avez-vous eu une hallucination ? Vous avez assimilé le vertijet à quelque animal bizarre lancé à vos trousses. Ce n’était pas le cas, bien sûr. C’était simplement un vertijet et, s’il s’agissait bien d’un vaisseau météorologique, ses manœuvres étaient parfaitement normales… et inoffensives.

— Ce n’est pas l’impression que j’ai eue.

— J’en suis certain mais, en fait, nous ne savons rien de concret. Votre conviction d’avoir couru un danger repose sur une simple supposition. Et quand Leggen identifie un engin météorologique, c’est également une supposition. »

Seldon s’entêtait : « Je n’arrive pas à croire qu’il puisse s’agir d’un événement totalement innocent.

— Eh bien, dans ce cas, reprit Hummin, supposons le pire : que le vaisseau vous recherchait effectivement. Comment celui qui a expédié cet appareil pouvait-il savoir qu’il faudrait justement vous rechercher là-haut ?

— J’ai demandé au docteur Leggen, intervint Dors, s’il avait indiqué, dans le communiqué annonçant sa prochaine sortie, que le docteur Hari Seldon serait dans le groupe. Normalement, rien ne l’y obligeait et il a nié l’avoir fait, non sans se montrer fort surpris par ma question. Je l’ai cru.

— N’allez pas le croire trop vite, dit Hummin, songeur. De toute manière, n’aurait-il pas nié ? A présent, demandez-vous pourquoi il a laissé Seldon les accompagner. Nous savons qu’il a tout d’abord soulevé des objections, mais ensuite il s’est laissé convaincre sans trop discuter. Et là, je trouve que ça ne lui ressemble pas. »

Dors fronça les sourcils : « Je suppose que cela conforte l’hypothèse qu’il aurait arrangé toute l’opération. Peut-être a-t-il permis à Hari de l’accompagner pour le mettre en position de se laisser cueillir. Il aurait pu recevoir des instructions en ce sens. Dans le même ordre d’idées, nous poumons admettre qu’il a encouragé sa jeune interne, Clowzia, à capter l’attention de Hari pour l’attirer hors du groupe et l’isoler. Cela expliquerait l’étrange sang-froid de Leggen devant la disparition de Hari au moment de redescendre. Il maintenait que Hari était rentré plus tôt – il avait d’ailleurs tout fait pour cela, lui ayant montré comment procéder pour redescendre seul. On comprendrait aussi sa réticence à remonter sur la Couverture : il n’avait pas envie de chercher quelqu’un qu’on ne retrouverait pas, à ce qu’il croyait. »

Hummin, qui avait écouté attentivement, remarqua : « C’est une accusation intéressante, mais ne l’acceptons pas trop facilement. Après tout, il a bien fini par monter avec vous sur la Couverture.

— Parce qu’on avait détecté des pas. Le chef sismologue en avait porté témoignage.

— Eh bien, Leggen a-t-il accusé le coup quand Seldon a été retrouvé ? Je veux dire, en dehors de la surprise de retrouver quelqu’un qui courait un péril extrême du fait de sa propre négligence. S’est-il comporté comme si Seldon n’aurait pas dû être là ? Comme s’il se demandait : pourquoi ne l’ont-ils pas récupéré ? »

Après mûre réflexion, Dors répondit : « Il était manifestement choqué par la vue de Hari gisant là dans la neige, mais je ne saurais dire si son attitude trahissait autre chose que l’horreur fort naturelle de cette situation.

— Non, je suppose que non. »

Mais voilà que Seldon, qui, jusque-là, les observait l’un et l’autre en écoutant attentivement la discussion, remarqua : « Je ne crois pas que ce soit Leggen. »

Hummin reporta son attention sur lui. « Pourquoi dites-vous ça ?

— Primo, comme vous l’avez noté, il rechignait manifestement à l’idée que je l’accompagne. Il a fallu, pour le convaincre, discuter toute une journée, et je crois qu’il a accepté uniquement parce qu’il avait l’impression que j’étais un mathématicien doué susceptible de l’aider à mettre au point sa théorie météorologique. J’avais, quant à moi, la plus grande envie de monter là-haut et, s’il avait eu des instructions pour veiller à ce que je gagne la Couverture, il n’aurait pas eu besoin de se montrer aussi réticent.

— Est-il raisonnable de supposer que seules vos connaissances mathématiques l’intéressaient ? A-t-il discuté mathématiques avec vous ? A-t-il fait une tentative pour expliquer sa théorie ?

— Non, dit Seldon. Pas du tout. Il a bien évoqué la possibilité d’aborder la question plus tard. Le problème, c’est qu’il était entièrement accaparé par ses instruments. J’ai cru comprendre qu’il avait escompté une éclaircie qui ne s’est pas produite ; il avait espéré mettre cette erreur de prévision sur le compte d’une défaillance de ses appareils, mais apparemment ceux-ci fonctionnaient très bien, d’où son irritation. Je crois que cet incident imprévu a tout à la fois aigri son humeur et détourné son attention de moi. Quant à Clowzia, la jeune femme que j’avais soupçonnée quelques instants, je n’ai plus l’impression, maintenant que j’y repense, qu’elle m’ait éloigné de propos délibéré. L’initiative venait de moi. J’étais curieux de découvrir la végétation de la Couverture et c’est plutôt moi qui l’ai entraînée à l’écart. Loin de l’encourager dans cette voie, Leggen, bien au contraire, l’a rappelée alors que j’étais encore visible, et c’est tout seul que j’ai poursuivi ma route pour disparaître de leur vue.

— Pourtant », reprit Hummin qui semblait prendre un malin plaisir à réfuter toutes les suggestions, « si ce vaisseau vous cherchait, son équipage devait bien être prévenu de votre présence. Comment auraient-ils pu l’être, sinon grâce à Leggen ?

— L’homme que je soupçonne, dit Seldon, est un jeune psychologue du nom de Lisung Randa.

— Randa ? s’étonna Dors. Je ne peux pas le croire. Je le connais bien. Il ne travaillerait certainement pas pour l’Empereur. C’est un anti-impérialiste convaincu.

— Il pourrait faire semblant de l’être, remarqua Seldon. En fait, il lui faudrait se montrer ouvertement, violemment, farouchement anti-impérialiste s’il voulait cacher qu’il est un agent de l’Empire.

— Mais c’est exactement ce qu’il n’est pas, reprit Dors. Il n’est ni violent ni extrémiste. C’est un garçon calme et jovial, et qui exprime toujours ses opinions de manière discrète, presque timide. Je suis convaincue qu’elles sont sincères.

— Et pourtant, Dors, dit Seldon avec conviction, c’est lui qui m’a parlé le premier du projet météorologique, lui qui m’a convaincu de monter sur la Couverture et lui qui a persuadé Leggen de m’autoriser à l’accompagner, non sans exagérer quelque peu mes prouesses mathématiques à cette occasion. On pourrait se demander pourquoi il était si pressé de me voir monter là-haut, pourquoi il y a consacré tant d’efforts.

— Pour votre propre bien, peut-être. Il s’intéressait à vous, Hari, et il doit avoir pensé que la météorologie pouvait être utile à la psychohistoire. N’est-ce pas possible ? »

Hummin intervint calmement : « Considérons un autre point. Il s’est écoulé un délai notable entre le moment où Randa vous a parlé du projet météorologique et celui où vous êtes effectivement monté sur la Couverture. Si Randa est innocent de toute manœuvre subversive, alors il n’avait aucune raison particulière de garder le silence à ce sujet. Si c’est un individu amical et sociable…

— Il l’est, confirma Dors.

— Alors, il est fort probable qu’il en a parlé à un certain nombre d’amis, et, dans ce cas, nous ne pourrons jamais identifier l’éventuel informateur. Nous pouvons aussi supposer que Randa est bel et bien un anti-impérialiste. Cela n’en fait pas pour autant un espion. Nous devrions nous demander : de qui est-il l’agent ? Pour quoi travaille-t-il ? »

Seldon était abasourdi. « Pour qui travailler, sinon pour l’Empire ? Pour qui d’autre que Demerzel ? »

Hummin leva la main. « Vous êtes loin de saisir la politique trantorienne dans toute sa complexité, Seldon. » Il se tourna vers Dors. « Redites-moi quels étaient les quatre secteurs cités par le docteur Leggen comme base éventuelle d’un vaisseau météorologique ?

— Hestelonia, Kan, Ziggoreth et Damiano Nord.

— Et vous n’avez pas orienté votre question ? Vous n’avez pas demandé si tel secteur en particulier pouvait être à l’origine de cette visite ?

— Non, absolument pas. J’ai simplement demandé s’il pouvait émettre une hypothèse quant à l’origine de cet appareil.

— Et vous (Hummin s’était tourné vers Seldon), vous avez peut-être relevé une marque ou un signe quelconque sur le vertijet ? »

Seldon faillit rétorquer que l’appareil était à peine visible à travers les nuages, qu’il n’avait émergé que brièvement, que lui-même ne cherchait pas à lire des marques distinctives mais simplement à s’échapper – mais il se retint. Nul doute que Hummin sût déjà tout cela.

Au lieu de quoi il dit simplement : « J’ai bien peur que non. »

Dors reprit : « Si le vertijet était chargé de venir l’enlever, ses insignes n’auraient-ils pas été masqués ?

— C’est une supposition raisonnable, reconnut Hummin, et c’était peut-être le cas, mais, dans cette Galaxie, la raison ne triomphe pas toujours. Toutefois, puisque Seldon ne semble pas avoir spécialement prêté attention à l’appareil, nous ne pouvons que spéculer. Pour ma part, je chercherais du côté de Kan.

— Quand ? répéta Seldon. Quand ils auront estimé mes recherches suffisamment avancées pour justifier leur opération…

— Non, non. » Hummin leva l’index droit comme s’il donnait un cours à un jeune étudiant : « Kan, K-A-N. C’est le nom d’un secteur de Trantor. Un secteur très particulier. Dirigé par une lignée de Maires depuis quelque trois mille ans. Une lignée continue, une unique dynastie. Il y a quelque cinq siècles, deux Empereurs et une impératrice ont été originaires de Kan. Ce fut une période assez brève et aucun des monarques de la lignée de Kan ne s’est particulièrement distingué par ses réussites ou ses prouesses, mais les Maires de Kan n’ont jamais oublié ce passé impérial.

« Ils n’ont pas été activement déloyaux envers les maisons qui leur ont succédé, mais aucun ne s’est fait remarquer par son dévouement à leur égard. Durant les quelques périodes de guerre civile, ils ont entretenu une politique de bascule, apparemment neutre mais agissant de façon à favoriser pratiquement la prolongation de la guerre civile, ce qui aurait pu rendre nécessaire un recours à Kan pour trouver une solution de compromis. Ça n’a jamais abouti, mais ils n’ont pas cessé d’essayer.

« L’actuel Maire de Kan est un homme tout à fait sagace. Il est aujourd’hui âgé, mais son ambition est intacte. S’il arrive quoi que ce soit à Cléon – y compris une mort naturelle –, le Maire aura une chance de lui succéder, le fils de Cléon étant actuellement trop jeune. L’opinion publique a toujours eu un a priori favorable à l’égard des prétendants dont l’arbre généalogique remonte à un empereur.

« En conséquence, si le Maire de Kan a entendu parler de vous, vous pourriez utilement jouer les prophètes scientifiques au service de sa maison. Kan y trouverait le prétexte idéal pour imaginer un moyen quelconque d’éliminer Cléon, en se servant de vous pour prédire l’inévitable succession de la maison de Kan au trône et l’avènement d’une ère de paix et de prospérité pour le millénaire à venir. Bien entendu, une fois le Maire de Kan au pouvoir, vous deviendriez inutile et vous auriez toutes les chances de suivre Cléon dans la tombe. »

Seldon rompit le lourd silence qui s’ensuivit en remarquant : « Mais nous ne sommes pas sûrs que ce soit le Maire de Kan qui est à mes trousses.

— Non, certes. Ni même si vous avez quelqu’un à vos trousses en ce moment. Le vertijet pourrait très bien, après tout, être un banal vaisseau de recherches météorologiques comme l’a suggéré Leggen. Toutefois, à mesure que va se répandre l’information concernant la psychohistoire et ses retombées potentielles – et elle va fatalement se répandre –, on va voir de plus en plus de puissants et de semi-puissants sur Trantor (ou même ailleurs) tenter d’accaparer vos services.

— Dans ce cas, demanda Dors, qu’allons-nous faire ?

— C’est effectivement la question. » Hummin rumina quelques instants puis répondit : « Peut-être était-ce une erreur de venir ici. Pour un professeur, le choix d’une université comme cachette est trop prévisible. Streeling en est une parmi d’autres, mais c’est l’une des plus grandes et des plus libres : il ne faudra pas attendre longtemps avant que les antennes des uns et des autres s’orientent discrètement par ici. Je pense qu’il faudrait au plus tôt – aujourd’hui, peut-être – transférer Seldon vers une meilleure cachette. Mais…

— Mais ? dit l’intéressé.

— Mais je ne sais pas où.

— Appelez un index géographique sur l’écran du terminal, suggéra Seldon, et choisissez un lieu au hasard.

— Certainement pas, dit Hummin. Si nous faisons cela, nous avons une chance sur deux de trouver un endroit moins sûr que la moyenne. Non, il faut faire un choix raisonné – d’une manière ou d’une autre. »


32

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Tous trois restèrent dans la chambre de Seldon bien après l’heure du déjeuner. Durant tout ce temps, Hari et Dors discutèrent tranquillement de sujets anodins, mais Hummin conserva un silence quasi total. Il resta assis très raide, mangea peu, sans jamais se départir de son air grave, calme et réservé (qui, jugea Seldon, le faisait paraître plus âgé).

Seldon l’imaginait en train de réviser mentalement l’immense géographie de Trantor, à la recherche de l’endroit idéal. Apparemment, la tâche n’avait rien d’aisé.

Hélicon était d’un à deux pour cent plus vaste que Trantor et avait un océan plus petit. La surface des terres émergées était peut-être de dix pour cent plus grande. Mais la population était faible, la planète n’étant parsemée que de quelques cités ; Trantor, en revanche, était une unique cité. Hélicon était divisée en vingt secteurs administratifs, mais Trantor en possédait plus de huit cents, chacun d’eux formant un complexe de subdivisions.

Finalement, en désespoir de cause, Seldon remarqua : « Peut-être vaudrait-il mieux, Hummin, choisir le candidat le plus bienveillant à l’égard de mes capacités supposées, me confier à sa garde et compter sur lui pour me défendre contre les autres. »

Hummin leva la tête et répondit avec le plus grand sérieux : « Ce n’est pas nécessaire. Je connais le candidat le plus bienveillant et il vous détient déjà. »

Seldon sourit : « Vous placeriez-vous au même niveau que le Maire de Kan et l’Empereur de toute la Galaxie ?

— Pour la position, non. Mais pour le désir de vous contrôler, je me pose en rival. Ceux que vous nommez, et tous ceux qui me viennent à l’esprit, veulent vous avoir pour renforcer leur pouvoir et leur richesse personnels, alors que je ne nourris pas d’autre ambition que le bien de la Galaxie.

— Je soupçonne, dit Seldon, que chacun de vos compétiteurs – si on leur posait la question – soutiendrait qu’il ne pense lui aussi qu’au bien de la Galaxie.

— J’en suis certain, admit Hummin, mais, pour l’instant, le seul que vous ayez rencontré parmi les compétiteurs – comme vous les appelez –, c’est l’Empereur, et tout ce qui l’intéresse, c’est que vous avanciez des prédictions romancées susceptibles de stabiliser sa dynastie. Je ne vous demande rien de tel. Je vous demande simplement de perfectionner votre technique psychohistorique afin qu’on puisse élaborer des prédictions mathématiquement valides, même si elles ne sont que statistiques.

— Vrai. Du moins jusqu’à présent, ajouta Seldon avec un demi-sourire.

— Par conséquent, je ferais aussi bien de demander : comment avancent vos travaux ? Faites-vous des progrès ? »

Seldon ne savait pas s’il devait rire ou pester. Après un temps d’arrêt, il ne fit ni l’un ni l’autre mais réussit à parler avec calme : « Des progrès ? En moins de deux mois ? Hummin, il s’agit d’une tâche qui pourrait bien prendre toute mon existence et celle d’une douzaine de successeurs – et malgré tout déboucher sur un échec.

— Je ne parle pas de quelque chose d’aussi radical et définitif qu’une solution, ou même d’aussi riche d’espoir qu’un début de solution. Vous n’avez cessé de souligner qu’une psychohistoire opérationnelle était possible mais inapplicable. Je vous demande seulement s’il vous semble à présent qu’il y ait le moindre espoir de la rendre applicable.

— Franchement, non.

— Excusez-moi, intervint Dors. Je ne suis pas mathématicienne, et j’espère ne pas poser une question stupide. Comment pouvez-vous savoir qu’une chose est à la fois possible et inapplicable ? Je vous ai entendu dire qu’en théorie vous pourriez rencontrer en personne tous les habitants de l’Empire mais que c’était irréalisable, faute de vivre assez longtemps pour venir à bout de cette tâche. Mais comment pouvez-vous affirmer que la psychohistoire pose le même type de problème ? »

Seldon la considéra avec une certaine incrédulité. « Vous voulez vraiment que je vous explique ça ?

— Oui, dit-elle en hochant vigoureusement la tête au point d’en faire vibrer sa chevelure bouclée.

« Le fait est, ajouta Hummin, que je le voudrais aussi.

— Sans recourir aux mathématiques ? demanda Seldon avec l’ombre d’un sourire.

— Je vous en prie, insista Hummin.

— Eh bien… » Il réfléchit quelques instants pour choisir une méthode de présentation. Puis il reprit : « Si vous voulez comprendre un aspect quelconque de l’univers, il peut être utile de le simplifier le plus possible en ne tenant compte que des seules propriétés et caractéristiques essentielles à sa compréhension. Si vous voulez déterminer comment tombe un objet, vous ne vous préoccupez pas de savoir s’il est vieux ou neuf, rouge ou vert, s’il a une odeur ou pas. Vous éliminez ces détails et évitez par là même de compliquer inutilement le problème. Cette simplification, vous pouvez l’appeler modèle ou simulation et la présenter sous forme graphique – sur un écran d’ordinateur – ou sous forme de relation mathématique. Si vous considérez la théorie primitive de la gravitation non relativiste… »

Dors l’interrompit aussitôt : « Vous avez promis qu’il n’y aurait pas de mathématiques. N’essayez pas de glisser une théorie sous prétexte qu’elle est “ primitive ”…

— Non, non. Je veux dire “ primitive ” simplement pour indiquer qu’elle est connue depuis que nous avons des archives, que sa découverte se noie dans les brumes de l’antiquité au même titre que celle du feu ou de la roue. Quoi qu’il en soit, les équations de cette théorie de la gravitation contiennent une description des mouvements d’un système planétaire, d’une étoile double, des marées, et de bien d’autres phénomènes. En appliquant ces équations, on peut même élaborer une simulation graphique et avoir une planète en orbite autour d’une étoile, ou bien deux étoiles en orbite réciproque sur un écran bidimensionnel, voire élaborer des systèmes encore plus compliqués dans un hologramme à trois dimensions. De telles simulations simplifiées rendent la compréhension d’un phénomène bien plus facile que s’il fallait l’étudier directement. En fait, sans les équations gravitationnelles, notre connaissance des mouvements planétaires et de la mécanique céleste en général serait réduite à la portion congrue.

« Maintenant, quand on veut en savoir plus sur un phénomène (ou quand il se complexifie), on a besoin d’équations de plus en plus élaborées, d’une programmation de plus en plus détaillée, et l’on se retrouve avec une simulation sur ordinateur de plus en plus compliquée.

— Ne peut-on fabriquer une simulation de la simulation ? demanda Hummin. Ça permettrait de descendre d’un degré.

— Dans ce cas, vous seriez contraint d’éliminer certaines caractéristiques que vous tenez à inclure, si bien que votre simulation deviendrait sans intérêt. La PPSP – entendez la Plus Petite Simulation Possible – se complexifie plus vite que l’objet qu’elle simule et, au bout du compte, elle finit par rattraper le phénomène. Ainsi a-t-on établi depuis des millénaires que l’univers pris dans son entier, dans toute sa complexité, ne pouvait être représenté par une simulation plus petite que lui-même.

« En d’autres termes, vous ne pouvez pas obtenir une image de l’univers dans son ensemble à moins de l’étudier entièrement. On a également démontré que, si l’on tente d’y substituer des simulations d’une partie de l’univers, puis d’une autre partie, d’une autre encore, et ainsi de suite, avec l’intention de les réunir ensuite pour en composer une image globale, on s’apercevra qu’il existe un nombre infini de ces simulations partielles. Il faudrait en conséquence un temps infini pour comprendre l’univers dans son ensemble, ce qui n’est qu’une autre façon de dire qu’il est impossible d’appréhender toute la connaissance qui existe.

— Jusque-là, je vous suis, fit Dors, non sans surprise.

— Alors, nous savons que certaines choses comparativement plus simples sont faciles à simuler, et qu’à mesure qu’elles gagnent en complexité, la tâche gagne en difficulté jusqu’au moment où toute simulation devient impossible. Mais à quel niveau de complexité la simulation cesse-t-elle d’être possible ? Eh bien, ce que j’ai démontré, à l’aide d’une technique mathématique inventée au siècle dernier et à peine utilisable, même avec un ordinateur énorme et ultra-rapide, c’est que notre société galactique se situe juste à cette limite. Elle peut effectivement être représentée par une simulation plus simple qu’elle-même. Et j’ai poursuivi en montrant que cela déboucherait sur la capacité de prédire les événements futurs de manière statistique – c’est-à-dire en établissant la probabilité de plusieurs ensembles d’événements plutôt que de prédire carrément que tel événement précis aura bien lieu.

— En ce cas, dit Hummin, puisque vous pouvez simuler efficacement la société galactique, il suffit de s’y mettre. Pourquoi est-ce irréalisable ?

— Tout ce que j’ai prouvé pour l’instant, c’est qu’on n’a pas besoin d’un temps infini pour comprendre la société galactique, mais s’il y faut un milliard d’années, cela reste inapplicable. Pour nous, ce sera rigoureusement la même chose qu’un temps infini.

— Il faudrait tout ce temps-là ? Un milliard d’années ?

— Je n’ai pas été en mesure de calculer le temps exact, mais je soupçonne fort que cela prendra au moins un milliard d’années, c’est pourquoi j’ai suggéré cet ordre de grandeur.

— Mais vous ne savez pas vraiment ?

— J’ai essayé de le calculer.

— Sans succès ?

— Sans succès.

— La bibliothèque universitaire ne peut pas vous aider ? demanda Hummin en jetant un regard à Dors.

Seldon secoua lentement la tête. « Absolument pas.

— Dors ne peut pas vous aider ? »

L’intéressée soupira. « Je ne connais rien à la question, Chetter. Je ne puis que suggérer des méthodes de recherche. Si Hari cherche et ne trouve pas, je suis impuissante. »

Hummin se leva. « En ce cas, il ne sert pas à grand-chose de rester ici à l’Université et je dois absolument trouver un autre endroit où vous cacher. »

Seldon se pencha pour lui toucher le bras : « Malgré tout, j’ai une idée. »

Hummin le fixa avec un discret plissement de paupières qui pouvait trahir la surprise – ou le soupçon. « Quand l’avez-vous eue ? A l’instant ?

— Non. Elle me trottait dans la tête depuis plusieurs jours déjà avant même que je monte sur la Couverture. Cette petite expérience l’a momentanément éclipsée, mais votre question sur la bibliothèque me l’a remise en mémoire. »

Hummin se rassit. « Dites-moi votre idée – si elle n’est pas totalement imprégnée de mathématiques.

— Pas la moindre trace de mathématiques. Tout simplement, les articles d’histoire de la bibliothèque m’ont rappelé que la société galactique était moins compliquée autrefois. Il y a douze mille ans, quand l’Empire était en voie d’instauration, la Galaxie ne comprenait qu’environ dix millions de mondes habités. Il y a vingt mille ans, les royaumes pré-impériaux ne comprenaient en tout et pour tout qu’une dizaine de milliers de planètes. Encore plus loin dans le passé, qui sait à quoi la société a pu se réduire ? Peut-être à une planète unique, comme dans les légendes que vous avez vous-même mentionnées, Hummin.

— Et vous pensez que vous pourriez être en mesure de bâtir la psychohistoire à partir d’une société galactique plus simple ?

— Oui, il me semble que je pourrais être en mesure de le faire.

— Mais alors, intervint Dors avec un soudain enthousiasme, si vous mettiez au point la psychohistoire pour une société du passé de taille plus réduite, et si vous pouviez, à partir d’une étude de la situation pré-impériale, prédire les événements situés mille ans après la formation de l’Empire, vous pourriez alors comparer vos résultats avec la réalité de cette époque et en vérifier l’exactitude.

— Considérant que vous connaissez à l’avance la situation en l’an 1000 de l’Ère Galactique, remarqua Hummin, froidement, le test ne serait guère valable. Vous seriez inconsciemment influencé par vos connaissances et auriez tendance à choisir pour vos équations des valeurs propices à vous fournir ce que vous sauriez être la solution.

— Je ne le pense pas, dit Dors. Nous ne connaissons pas très bien l’an 1000 E.G. ; il faudrait faire des recherches. Après tout, cela remonte à onze mille ans. »

Le visage de Seldon était l’image du désarroi : « Que voulez-vous dire, nous ne connaissons pas très bien la situation en l’an 1000 E.G. ? Il y avait déjà des ordinateurs, à l’époque, non ?

— Bien sûr.

— Et des unités de mémoire de masse, des enregistrements audio et vidéo ? Nous devrions posséder toutes les archives de 1000 E.G., comme nous possédons celles de cette année 12020 E.G.

— En théorie, oui, mais en pratique… Eh bien, vous savez, Hari, c’est précisément ce que vous ne cessez de répéter : il est possible d’avoir toutes les archives de l’an 1000 E.G., mais il est irréalisable d’espérer les consulter toutes.

— Oui, mais ce que je ne cesse de répéter, Dors, s’applique aux démonstrations mathématiques. Je n’en vois pas l’application aux archives historiques.

— Les archives n’ont pas une longévité illimitée, expliqua Dors sur la défensive. Les banques de mémoire peuvent être détruites ou effacées à la suite d’un conflit ou simplement se détériorer avec le temps. Tout bit de mémoire, tout élément d’archive qui n’est pas rafraîchi de temps en temps finit par se noyer dans un bruit de fond croissant. On dit qu’un bon tiers des enregistrements de la bibliothèque impériale sont devenus illisibles, mais la tradition empêche de les retirer. D’autres bibliothèques sont moins liées par la coutume. A celle de l’Université de Streeling, nous faisons le ménage dans les archives tous les dix ans.

« Naturellement, les archives souvent citées et fréquemment dupliquées sur divers mondes et dans diverses bibliothèques – gouvernementales ou privées – restent exploitables durant des millénaires, si bien qu’une bonne partie des points essentiels de l’histoire galactique restent connus, même s’ils ont eu lieu à l’époque pré-impériale. Toutefois, plus vous remontez dans le temps, moins on en a conservé.

— Je n’arrive pas à le croire, dit Seldon. J’aurais imaginé qu’on effectuait de nouvelles copies de chaque enregistrement en danger d’altération. Comment pouvez-vous laisser disparaître ainsi le savoir ?

— Tout savoir non désiré est un savoir inutile. Est-ce que vous imaginez le temps, les efforts, l’énergie dépensés à rafraîchir en permanence des données inutilisées ? Et ce gâchis ne ferait que s’amplifier en proportion du temps écoulé.

— Vous devez quand même bien envisager que quelqu’un, à un moment quelconque, puisse avoir besoin des données dont on se sera débarrassé à la légère ?

— Un article particulier peut n’être demandé qu’une fois tous les mille ans. Le sauver uniquement dans cette éventualité n’est pas rentable. Même dans le domaine de la science. Vous avez parlé des équations gravitationnelles primitives et précisé qu’elles étaient primitives parce que leur découverte se perdait dans les brumes de l’antiquité. Et pourquoi donc ? Est-ce que, par hasard, vous autres, mathématiciens et scientifiques, ne sauvegarderiez pas toutes les données, toutes les informations, depuis les brumes des temps immémoriaux où ces équations furent découvertes ? »

Seldon grommela, sans chercher à répondre. « Eh bien, fit-il, se tournant vers Hummin, autant pour moi et mon idée. A mesure que l’on se penche plus loin dans le passé et que la société se réduit en taille, la probabilité d’existence d’une psychohistoire opérationnelle s’accroît. Mais, dans le même temps, la quantité de connaissances disponibles se réduit proportionnellement plus vite, de sorte que cette même probabilité de psychohistoire diminue. Et le moins l’emportant sur le plus…

— Certes, il reste le secteur de Mycogène… » fit Dors, songeuse.

Hummin leva brusquement la tête : « Mais oui, et ce serait la cachette idéale pour Seldon. J’aurais dû y penser moi-même.

— Le secteur de Mycogène », répéta Hari, le regard allant de l’un à l’autre. « Qu’est-ce que le secteur de Mycogène ? Et où se trouve-t-il ?

— Hari, je vous en prie, je vous le dirai plus tard. Pour l’heure, j’ai des préparatifs à faire. Vous partez ce soir. »


33

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Dors l’avait exhorté à dormir un peu. Ils devaient partir entre l’extinction et l’allumage des lumières, sous couvert de la “ nuit ”, pendant que le reste de l’Université était assoupi. Elle tenait à ce qu’il prenne un peu de repos.

« Allez-vous encore dormir par terre ? » demanda Seldon.

Elle haussa les épaules. « Le lit n’est que pour une personne et si on essayait de s’y entasser, aucun des deux ne pourrait dormir. »

Il la lorgna avidement quelques instants puis dit : « Alors, cette fois-ci, c’est moi qui dormirai par terre.

— Non, certainement pas. Ce n’est pas moi qui étais évanouie dans la neige. »

Le fait est qu’aucun des deux ne dormit. Bien qu’ils eussent éteint dans la chambre et que le bourdonnement perpétuel de Trantor ne fût qu’un bruit de fond soporifique dans le site relativement calme du campus, Seldon fut pris d’un besoin de se confier.

« Je vous ai causé bien du souci, Dors, ici à l’Université. Je n’ai cessé de vous distraire de votre travail. Malgré tout, je suis désolé de devoir vous quitter.

— Vous n’allez pas me quitter. Je viens avec vous. Hummin est en train de s’arranger pour m’obtenir un congé sans solde. »

Seldon protesta, désemparé : « Je ne peux pas vous demander ça.

— Vous ne me le demandez pas. C’est Hummin qui le demande. Je dois vous protéger. Après tout, j’ai échoué dans l’affaire de la Couverture et je dois me racheter.

— Je vous l’ai dit : ne vous sentez surtout pas coupable. Je dois pourtant reconnaître que je me sentirais plus à l’aise avec vous à mes côtés. Si seulement je pouvais être certain de ne pas vous déranger…

— Vous ne me dérangez pas du tout, Hari, dit-elle doucement. Et maintenant, dormez, je vous en prie. »

Seldon resta allongé en silence quelque temps, puis murmura : « Êtes-vous sûre que Hummin peut vraiment tout arranger, Dors ?

— C’est un homme remarquable. Il a de l’influence ici comme partout ailleurs, je suppose. S’il dit qu’il peut m’obtenir un congé indéfini, je suis sûre qu’il y parviendra. C’est un homme extrêmement persuasif.

— Oh, je sais, admit Seldon. Parfois, je me demande ce qu’il attend réellement de moi.

— Ce qu’il vous a dit. C’est un idéaliste qui sait s’accrocher fermement à ses rêves.

— A vous entendre, on dirait que vous le connaissez bien, Dors.

— Oh que oui, je le connais bien.

— Intimement ? »

Dors émit un drôle de bruit. « Je ne suis pas sûre de comprendre vos sous-entendus, Hari, mais en prenant l’interprétation la plus insolente, non, je ne le connais pas intimement. Et d’abord, est-ce que ça vous regarde ?

— Je suis désolé. Loin de moi l’idée de vouloir toucher à la propriété d’autrui…

— La propriété ? Voilà qui est encore plus insultant. Je crois que vous feriez mieux de dormir.

— Je suis encore désolé, Dors, mais je n’arrive tout bonnement pas à dormir. Laissez-moi au moins changer de sujet. Vous n’avez pas expliqué ce qu’était le secteur de Mycogène. Pourquoi aurais-je intérêt à m’y rendre ? A quoi ressemble-t-il ?

— C’est un petit secteur avec une population d’environ deux millions d’habitants – si mes souvenirs sont exacts. L’important est que les Mycogéniens s’accrochent fermement à un ensemble de traditions remontant à l’antiquité et passent pour détenir des archives très anciennes que plus personne ne possède. Il est possible qu’ils vous soient plus utiles dans votre tentative d’examen de la période pré-impériale que nous, les historiens orthodoxes. C’est notre discussion sur l’antiquité qui m’a donné cette idée.

— Avez-vous déjà vu leurs archives ?

— Non, je ne connais personne qui les ait vues.

— Pouvez-vous, dans ce cas, être certaine que ces archives existent réellement ?

— A vrai dire, je n’en sais rien. Partout ailleurs, on considère les Mycogéniens comme une joyeuse bande de farfelus, mais c’est peut-être parfaitement injuste. Ils ne se privent pas de clamer qu’ils détiennent ces archives et il se peut qu’ils les aient. Toujours est-il que nous serions bien cachés là-bas. Les Mycogéniens vivent très repliés sur eux-mêmes. Et maintenant, s’il vous plaît, dormez. »

Et, sans trop savoir comment, c’est ce que fit Seldon en fin de compte.


34

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Hari Seldon et Dors Venabili quittèrent le campus universitaire à trois heures. Seldon s’avisa que Dors allait être leur guide : elle connaissait Trantor mieux que lui – avec l’avantage de deux années de séjour. Elle était manifestement une amie proche de Hummin (proche à quel point ? La question continuait de le tarauder) et elle comprenait ses instructions.

Tous deux étaient drapés dans des capes ondulantes et légères, munies d’un capuchon serré. Ce type de vêtement avait connu une vogue passagère sur le campus (et parmi les jeunes intellectuels en général) quelques années plus tôt, et même si, le temps passant, il risquait de provoquer le rire, il avait l’intérêt de les masquer suffisamment pour les rendre méconnaissables – au moins au premier coup d’œil.

Hummin avait prévenu : « Il est toujours possible que cet épisode sur la Couverture soit parfaitement anodin et que vous n’ayez pas d’agents aux trousses, Seldon, mais préparons-nous tout de même au pire.

— Vous n’allez pas nous accompagner ? s’était enquis Seldon, anxieux.

— J’aimerais bien, mais je dois limiter mes absences au travail si je ne veux pas me faire repérer. Vous comprenez ? »

Seldon soupira. Il comprenait.

Ils entrèrent dans une voiture du réseau express et trouvèrent deux places le plus loin possible des quelques sièges déjà occupés. (Seldon se demanda quelle raison on pouvait bien avoir de prendre l’express à trois heures du matin – puis il se dit que c’était finalement une chance qu’il y ait d’autres usagers, sinon Dors et lui auraient risqué de se faire remarquer.)

Seldon se mit à contempler l’interminable panorama qui défilait tandis que la tout aussi interminable file de cabines progressait sur l’interminable monorail, propulsée par un interminable champ magnétique.

L’express passa devant des rangées successives d’unités d’habitation, certaines s’élevant très haut au-dessus du sol, et d’autres, pour ce qu’il en voyait, s’enfonçant très loin dans les profondeurs. Pourtant, si des dizaines de millions de kilomètres carrés formaient une unique cité, il n’était pas nécessaire, même pour loger quarante milliards de personnes, d’avoir des structures très hautes ou très entassées. Ils passèrent effectivement devant des zones vides, apparemment cultivées pour la plupart, mais bon nombre ressemblaient à des parcs. Il y avait aussi quantité d’édifices dont il ne pouvait deviner la nature. Usines ? Immeubles de bureaux ? Qui pouvait le dire ? Un vaste cylindre lisse lui évoqua un château d’eau. Après tout, Trantor devait avoir besoin d’approvisionnement en eau potable. Récupéraient-ils les eaux de pluie sur la Couverture pour les stocker après les avoir filtrées et traitées ? La chose paraissait inévitable.

Toutefois, Seldon n’eut pas à étudier longtemps le paysage. Dors murmura : « On ne devrait pas tarder à descendre. » Elle se leva et ses doigts le prirent fermement par le bras.

Ils quittèrent le réseau express et se retrouvèrent sur la terre ferme tandis que Dors étudiait les panneaux indicateurs.

Ceux-ci étaient discrets et fort nombreux. Seldon sentit le découragement le gagner. La plupart affichaient des pictogrammes et des initiales, sans doute compréhensibles aux Trantoriens de souche mais totalement mystérieux pour lui.

« Par ici, fit Dors.

— Par où ? Comment le savez-vous ?

— Vous voyez, là ? Les deux ailes avec une flèche ?

— Deux ailes ? Oh. » Il avait pensé à un “ w ”renversé, large et aplati, mais il voyait à présent que cela pouvait en effet évoquer des ailes d’oiseau stylisées.

« Pourquoi ne pas utiliser des mots ? remarqua-t-il, revêche.

— Parce que les mots changent d’un monde à l’autre. Ce qui est ici un “ aérojet ” sera une “ flèche ” sur Cinna ou un “ piqueur ” sur d’autres mondes. Les deux ailes et la flèche sont le symbole galactique du vaisseau aérien et ce symbole est compris partout. Vous ne les utilisez pas sur Hélicon ?

— Guère. Hélicon est une planète assez homogène, culturellement parlant, et nous avons tendance à nous raccrocher avec force à nos usages parce que nous vivons dans l’ombre dominatrice de nos voisins.

— Vous voyez ? fit Dors. Voilà où pourraient intervenir votre psychohistoire. Vous pourriez montrer que, malgré les différents dialectes, l’usage, dans toute la Galaxie, d’un ensemble déterminé de symboles constitue une force unificatrice.

— Ça n’aidera pas. » Il la suivait le long d’allées désertes plongées dans la pénombre, et une partie de son esprit se demandait quel pouvait être le taux moyen de criminalité sur Trantor et s’ils se trouvaient dans un secteur à criminalité élevée. « Vous pouvez avoir un milliard de règles, chacune recouvrant un unique phénomène, sans être capable d’en déduire la moindre généralisation. C’est ce qu’on veut dire quand on affirme qu’un système ne pourrait être interprété que par un modèle aussi complexe que lui… Dors, allons-nous prendre un aérojet ? »

Elle s’arrêta pour le considérer avec une moue amusée. « Si nous suivons les symboles indiquant les aérojets, est-ce que vous supposez que nous nous dirigeons vers un terrain de golf ? Auriez-vous peur des aérojets, comme tant de Trantoriens ?

— Non, non. Nous volons sans problèmes sur Hélicon et, moi-même, j’emprunte fréquemment les aérojets. C’est simplement que, lorsque Hummin m’a conduit à l’Université, il a pris soin d’éviter les lignes aériennes commerciales parce qu’il craignait de laisser une piste trop évidente.

— C’est parce qu’ils savaient d’où vous partiez, Hari, et qu’ils étaient déjà à vos trousses. Pour l’instant, il se peut qu’ils ne sachent pas où vous êtes, et d’autre part nous allons décoller d’un jet-port obscur et utiliser un appareil privé.

— Qui le pilotera ?

— Un ami de Hummin, je présume.

— Selon vous, peut-on lui faire confiance ?

— Si c’est un ami de Hummin, sans aucun doute.

— Assurément, vous tenez ce garçon en haute estime, remarqua Seldon avec une pointe de mécontentement.

— Avec raison, répondit Dors sans feindre la timidité. Il est le meilleur. » Le mécontentement de Seldon ne diminua pas.

« Voici notre aérojet. »

C’était un petit appareil aux ailes bizarres. Près de la carlingue, il y avait un homme de taille modeste, vêtu de couleurs bariolées à la trantorienne.

« Nous, c’est psycho, lança Dors.

— Et moi, c’est histoire », répondit le pilote. Ils le suivirent à l’intérieur de l’appareil et Seldon demanda : « Qui a eu l’idée des mots de passe ?

— Hummin. »

Seldon ricana. « Je ne savais pas qu’il avait un tel sens de l’humour. Il est d’un solennel… »

Dors sourit.


Maître-du-Soleil

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<p>Maître-du-Soleil</p>

MAÎTRE-DU-SOLEIL QUATORZE. — … L’un des chefs du Secteur de Mycogène de l’antique Trantor… Comme pour tous les autres dirigeants de ce secteur vivant en autarcie, on sait peu de choses sur lui. S’il a joué le moindre rôle dans l’histoire, c’est essentiellement à cause de ses relations avec Hari Seldon lors de la Fuite…

ENCYCLOPAEDIA GALACTICA
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Il n’y avait que deux sièges derrière la minuscule cabine de pilotage et, lorsque Seldon s’assit sur le coussin qui céda légèrement sous son poids, un filet s’avança automatiquement pour lui encercler les jambes, la taille et la poitrine, tandis qu’un casque lui descendait sur le front et les oreilles. Il se sentait emprisonné et, quand il se tourna sur la gauche (non sans mal, et sans grand succès), il vit que Dors était emmaillotée de manière identique.

Le pilote s’installa à son tour et vérifia ses cadrans. Puis il se présenta : « Endor Levanian, pour vous servir. Vous êtes sous filet parce que nous allons subir une accélération considérable au décollage. Une fois que nous serons en phase de vol, vous serez libérés. Inutile de me dire vos noms. Ça ne me regarde pas. »

Il se retourna et son visage de gnome tout ridé se fendit en un large sourire. « Des difficultés psychologiques, jeunes gens ?

— Je suis une Exo et je suis habituée à voler, affirma Dors d’un ton léger.

— C’est également mon cas, ajouta Seldon, non sans quelque dédain.

— Excellent, jeunes gens. Bien entendu, z’êtes pas dans l’aérojet banal et c’est peut-être votre premier vol de nuit, mais je compte sur vous pour être à la hauteur. »

Lui aussi était pris dans un filet, mais Seldon remarqua qu’il avait les bras entièrement dégagés.

Un bourdonnement sourd résonna dans la carlingue, gagnant en intensité et montant vers les aigus. Sans devenir désagréable, il menaçait de l’être, et Seldon esquissa un mouvement de tête comme pour évacuer le bruit de ses oreilles, mais la tentative ne fit que renforcer l’emprise du filet sur son crâne.

Le jet bondit (c’est le premier terme qui lui vint pour décrire la chose) dans les airs et Seldon se retrouva violemment plaqué contre l’assise et le dossier de son siège.

Par le pare-brise devant le pilote, Seldon vit, avec un frémissement d’horreur, la façade lisse d’un mur s’élever droit devant eux – puis une ouverture ronde apparut dans cette muraille, identique à la bouche où avait plongé leur aérotaxi le jour où Hummin et lui avaient quitté le secteur impérial. Mais, bien que celle-ci fût assez large pour admettre la carlingue du jet, elle n’était pas suffisante pour son envergure.

Seldon tourna la tête sur la droite autant qu’il put, juste à temps pour voir l’aile de son côté se rétracter et disparaître.

L’appareil plongea dans l’ouverture, fut saisi par le champ électromagnétique et aussitôt propulsé le long d’un tunnel illuminé. L’accélération était constante et l’on entendait à intervalles réguliers des cliquetis que Seldon supposa correspondre au passage devant chaque aimant.

En moins de dix minutes, l’engin fut recraché dans l’atmosphère, filant dans la soudaine obscurité des ténèbres environnantes.

Le jet décéléra en s’éloignant du champ électromagnétique et Seldon se sentit projeté contre le filet où il resta collé quelques instants, le souffle coupé.

Puis la pression cessa et le filet disparut.

« Comment va, jeunes gens ? » lança le pilote d’une voix joviale.

« Je ne sais trop », répondit Seldon. Il se tourna vers Dors. « Vous vous sentez bien ?

— Certainement, répondit-elle. Je crois que monsieur Levanian nous a fait une démonstration de ses talents, pour voir si nous étions de vrais Exos. Pas vrai, monsieur Levanian ?

— Certaines personnes aiment bien les sensations, dit le pilote. Pas vous ?

— Jusqu’à un certain point. »

A quoi Seldon ajouta, approbateur : « Autant que l’admettrait tout individu raisonnable. »

Puis il poursuivit : « Cela vous aurait peut-être paru moins drôle, mon ami, si vous aviez arraché les ailes de l’appareil.

— Impossible, monsieur. Je vous ai dit que ce n’était pas un aérojet banal. Les ailes sont intégralement gérées par ordinateur. Elles changent de longueur, de largeur, de courbure et de forme générale en concordance avec la vitesse de l’engin, la force et la direction du vent, la température, et une demi-douzaine d’autres paramètres. Ces ailes ne se briseraient pas à moins que l’ensemble de la cellule ne soit soumis à des contraintes susceptibles de la faire éclater. »

Un crépitement vint frapper la vitre de Seldon. « Il pleut, remarqua-t-il.

— C’est assez fréquent », dit le pilote.

Seldon regarda dehors. Sur Hélicon ou n’importe quel autre monde, on aurait vu des lumières – les œuvres flamboyantes de l’homme. Sur la seule Trantor régnait une telle obscurité – enfin presque : une fois, il entrevit l’éclair d’une balise lumineuse. Peut-être les points les plus élevés de la Couverture en étaient-ils équipés.

Comme toujours, Dors remarqua le malaise de Seldon. Elle lui tapota la main. « Je suis sûre que le pilote sait ce qu’il fait, Hari.

— J’aimerais en être aussi sûr que vous, Dors, mais j’aimerais surtout qu’il partage une partie de ce savoir avec nous, dit Seldon, assez haut pour être entendu.

— Pas de problème, dit le pilote. Pour commencer, nous sommes en train de grimper et nous serons au-dessus du plafond nuageux d’ici quelques minutes. Il n’y aura plus de pluie et nous pourrons même voir les étoiles. »

Il avait superbement calculé sa remarque, car quelques étoiles se mirent à scintiller à travers les ultimes nuées, puis toutes les autres brillèrent soudain dès qu’il eut éteint l’éclairage intérieur de l’habitacle. Seuls les pâles cadrans du tableau de bord restaient en compétition tandis que, derrière la vitre, le ciel jetait tous ses feux.

« C’est la première fois en plus de deux ans que je vois les étoiles, remarqua Dors. Ne sont-elles pas magnifiques ? Elles sont si brillantes… et il y en a tant.

— Trantor est plus près du centre de la Galaxie que la majorité des mondes extérieurs », nota le pilote.

Comme Hélicon se trouvait dans un coin retiré de la Galaxie et que son champ stellaire était réduit et peu impressionnant, Seldon en resta muet.

« Quel calme, soudain, remarqua Dors.

— Effectivement, dit Seldon. Quel est notre mode de propulsion, monsieur Levanian ?

— Un moteur à microfusion et un mince pinceau de gaz brûlants.

— Je ne savais pas que nous disposions de jets à microfusion opérationnels. On en parlait, mais…

— Il existe quelques petits appareils comme celui-ci. Jusqu’ici, il n’y en a que sur Trantor et ils sont utilisés exclusivement par de hauts fonctionnaires du gouvernement.

— Les tarifs de ce moyen de locomotion doivent être élevés.

— Très élevés, monsieur.

— Alors, combien a dû débourser monsieur Hummin ?

— Rien du tout. Monsieur Hummin est en excellents termes avec la compagnie propriétaire de ces appareils. »

Seldon grommela. Puis il demanda : « Pourquoi n’y a-t-il pas davantage d’aérojets à microfusion ?

— Trop chers, monsieur. Ceux qui existent suffisent à couvrir la demande.

— Vous pourriez créer une demande supplémentaire avec des appareils plus grands.

— Peut-être, mais la compagnie n’est jamais parvenue à fabriquer des moteurs à microfusion assez puissants pour des aérojets de plus grande taille. »

Seldon songea à la remarque de Hummin, se plaignant du déclin de l’innovation technologique. « La décadence, murmura-t-il.

— Quoi ? demanda Dors.

— Rien. Je pensais simplement à une remarque qu’avait faite Hummin, un jour. »

Il contempla les étoiles et dit : « Allons-nous vers l’ouest, monsieur Levanian ?

— Oui, effectivement. Comment l’avez-vous deviné ?

— Parce que je me disais que nous devrions voir apparaître l’aube, à présent, si nous nous étions dirigés vers l’est, à sa rencontre. »

Mais l’aube, poursuivant la planète, finit par les rattraper, et la lumière du soleil – du vrai soleil – illumina les parois de la cabine. Ce fut bref, car le jet plongea de nouveau dans les nuages. Le bleu et l’or firent place à un gris miteux ; Seldon et Dors protestèrent, déçus d’être si vite privés de quelques rayons de vrai soleil.

Dès qu’ils eurent glissé sous le plafond nuageux, la Couverture apparut aussitôt en dessous d’eux et sa surface – à cet endroit du moins – était un moutonnement de grottes boisées et de prairies. C’était le genre de paysage dont Clowzia avait mentionné l’existence.

Là encore, toutefois, Seldon n’eut guère le temps de s’attarder en observations. Une ouverture apparut sous leur appareil, bordée de lettres annonçant : MYCOGÈNE.

Ils plongèrent.

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Ils atterrirent sur un jet-port apparemment désert au grand étonnement de Seldon. Ayant accompli sa tâche, le pilote leur serra la main à tous deux puis s’envola sans tarder et engagea son appareil dans une ouverture apparue tout exprès pour lui.

Ils n’avaient, semblait-il, pas d’autre solution que d’attendre. Il y avait des bancs qui pouvaient accueillir une bonne centaine de personnes, mais Seldon et Dors Venabili étaient les seuls voyageurs présents. Le jet-port était rectangulaire, entouré de murs où de nombreux tunnels devaient s’ouvrir pour recevoir ou envoyer des jets, mais pour l’heure aucun n’était visible ; aucun non plus ne se présenta pendant leur attente.

Personne en vue, pas la moindre trace d’habitation : le bruissement même de la vie de Trantor s’était tu.

Seldon trouvait cette solitude oppressante. Il se tourna vers Dors et demanda : « Que devons-nous faire, une fois ici ? Vous avez une idée ? »

Dors fit un signe de dénégation. « Hummin m’a dit que nous serions accueillis par Maître-du-Soleil Quatorze. A part ça, je ne sais rien d’autre.

— Maître-du-Soleil Quatorze ? Qu’est-ce que ça peut être ?

— Un humain, je présume. D’après le nom, je ne saurais dire si c’est un homme ou une femme.

— Bizarre, comme nom.

— La bizarrerie est dans l’esprit de l’auditeur. Il m’arrive parfois d’être prise pour un homme par ceux qui ne m’ont jamais rencontrée.

— Quels crétins, commenta Seldon.

— Absolument pas. Jugeant d’après mon seul prénom, ils sont parfaitement en droit de le penser : on m’a dit que, sur divers mondes, c’est un prénom masculin assez répandu.

— Je ne l’avais encore jamais remarqué.

— C’est parce que vous n’êtes pas un grand voyageur galactique. Le nom “ Hari ” est bien connu partout, et j’ai même connu une femme appelée “ Hare ”, prononcé comme votre nom mais écrit avec un “ e ”. A Mycogène, autant que je me souvienne, le même nom est attribué à l’ensemble d’une famille – assorti d’un numéro.

— Maître-du-Soleil, ça manque quand même de discrétion.

— Quel mal y a-t-il à être un peu fanfaron ? Sur Cinna, “ Dors ” dérive bien d’une vieille expression locale signifiant “ esprit du printemps ”.

— Parce que vous êtes née en cette saison ?

— Non. J’ai vu le jour en plein été mais le nom plaisait à ma famille, indépendamment de ses connotations traditionnelles, et d’ailleurs en grande partie oubliées.

— En ce cas, peut-être que Maître-du-Soleil… »

Une voix grave et sévère l’interrompit : « C’est mon nom, barbare. »

Stupéfait, Seldon regarda sur sa gauche. Un véhicule terrestre découvert s’était approché sans qu’ils le remarquent. Anguleux et archaïque, il ressemblait presque à un fourgon de livraison. A l’intérieur, aux commandes, se trouvait un grand vieillard, d’allure vigoureuse malgré son âge. Il descendit majestueusement du véhicule.

Il avait une longue robe blanche aux manches amples, pincées aux poignets. Sous la robe, il portait des sandales souples d’où dépassait le gros orteil. Le crâne, superbe, était entièrement chauve. Calmement, de ses yeux d’un bleu profond, l’homme les examina tous les deux puis il dit :

« Je vous salue, barbares. »

Avec une politesse machinale, Seldon répondit : « Enchanté, monsieur. » Puis, sincèrement intrigué, il demanda : « Comment êtes-vous entré ?

— Par la porte, qui s’est refermée derrière moi. Vous n’êtes guère vigilant.

— Je suppose que non, en effet. Mais enfin, nous ne savions trop à quoi nous attendre. D’ailleurs nous n’en savons pas plus à présent…

— Le barbare Chetter Hummin a informé la Fraternité de l’arrivée imminente de deux membres des tribus. Il a demandé qu’on s’occupe de vous.

— Vous connaissez donc Hummin ?

— Nous le connaissons. Il nous a rendu service. Et parce que, en barbare de valeur, il nous a rendu service, nous devons à présent lui rendre service à notre tour. Rares sont ceux qui viennent à Mycogène et rares sont ceux qui en repartent. J’ai mission de vous protéger, de vous offrir un toit, de veiller à ce qu’on ne vous dérange pas. Ici, vous serez en sécurité. »

Dors inclina la tête. « Nous vous en sommes reconnaissants, Maître-du-Soleil Quatorze. »

Maître-du-Soleil se tourna pour la considérer avec un froid mépris. « Je n’ignore pas les coutumes des tribus. Je sais que, chez ces gens-là, une femme peut fort bien parler avant qu’on lui ait adressé la parole. Je n’en suis donc pas offensé. Je vous demanderai toutefois de prendre garde avec les autres membres de la Fraternité ; ils risquent d’être moins informés en la matière.

— Oh, vraiment ? » fit Dors, manifestement offensée même si Maître-du-Soleil ne l’était pas.

« Si fait, dit ce dernier. De même qu’il n’est pas utile d’utiliser mon ordinal quand je suis seul de ma cohorte avec vous. “ Maître-du-Soleil ” suffira. A présent, je m’en vais vous demander de venir avec moi, que nous puissions quitter cet endroit d’une nature trop tribale pour mon confort.

— La notion de confort est valable pour tout le monde, dit Seldon, peut-être un peu plus fort qu’il n’était nécessaire, et nous ne bougerons pas d’ici tant que nous n’aurons pas reçu l’assurance que nous ne serons pas obligés de nous plier à vos désirs. Notre coutume veut qu’une femme puisse parler chaque fois qu’elle a quelque chose à dire. Si vous avez accepté de nous protéger, cette protection doit être psychologique aussi bien que physique. »

Maître-du-Soleil le lorgna sans se démonter et dit : « Vous êtes bien fier, jeune barbare. Votre nom ?

— Je suis Hari Seldon, d’Hélicon. Ma compagne est Dors Venabili, de Cinna. »

Maître-du-Soleil s’inclina légèrement lorsque Seldon prononça son nom mais ne bougea pas d’un pouce à la mention de celui de Dors. Il reprit : « J’ai juré d’assurer votre protection au barbare Hummin, aussi ferai-je ce qui est en mon pouvoir pour protéger votre compagne. Si elle souhaite faire preuve d’impudence, je ferai de mon mieux pour qu’elle ne soit pas inquiétée. Toutefois, il est un point sur lequel vous devrez respecter l’usage. »

Et il désigna, avec un infini mépris, le crâne de Seldon, puis celui de Dors.

« Que voulez-vous dire ? demanda Seldon.

— Votre toison céphalique.

— Eh bien ?

— Elle ne doit pas être visible.

— Vous voulez dire que nous devons nous raser le crâne, comme vous ? Certainement pas.

— Mon crâne n’est pas rasé, barbare Seldon. On m’a épilé à ma puberté, comme tous les membres de la Fraternité et leurs femelles.

— Si nous parlons d’épilation, alors plus que jamais la réponse est non. Pas question.

— Barbare, nous ne demandons ni rasage ni épilation. Nous demandons simplement que votre pilosité soit couverte quand vous êtes parmi nous.

— Comment ?

— Je vous ai apporté des bonnets de peau qui mouleront votre crâne, ainsi que des bandeaux pour cacher les taches surorbitales – les sourcils. Vous les porterez quand vous serez avec nous. Et bien sûr, barbare Seldon, vous vous raserez quotidiennement – ou plus souvent si nécessaire.

— Mais pourquoi faut-il faire tout cela ?

— Parce que, pour nous, le poil sur la tête est répugnant et obscène.

— Sans nul doute, vous et les vôtres devez savoir qu’il est d’usage, dans tous les autres mondes de la Galaxie, de conserver sa toison céphalique.

— Nous le savons. Et ceux d’entre nous qui, comme moi, doivent de temps en temps fréquenter des barbares sont obligés d’endurer le spectacle de cette pilosité. On le supporte, mais il serait injuste de l’exiger du reste de la Fraternité.

— Très bien, Maître-du-Soleil… mais, dites-moi : puisque vous êtes né doté d’une « toison céphalique », comme nous tous, et puisque vous la conservez, visible, jusqu’à la puberté, pourquoi est-il nécessaire de vous la retirer ? Est-ce un simple usage ou y a-t-il quelque motif rationnel ? »

Alors, le vieux Mycogénien expliqua fièrement : « Par la dépilation, nous montrons au jeune qu’il est devenu un adulte, et, grâce à la dépilation, les adultes gardent en permanence le souvenir de ce qu’ils sont et ainsi n’oublient jamais que tous les autres ne sont que des barbares. »

Sans attendre de réponse (et, à vrai dire, Seldon ne pouvait en imaginer une), il sortit d’un repli de sa toge une poignée de minces bandes de plastique de couleurs diverses, scruta attentivement ses deux interlocuteurs, en tenant d’abord une bande, puis une autre, devant le visage de chacun.

« Les couleurs doivent à peu près correspondre. Ça ne trompera personne ; tout le monde verra bien que vous portez une coiffe, mais au moins ce ne sera pas trivialement visible. »

Finalement, Maître-du-Soleil donna à Seldon une des bandes de plastique et lui montra comment retirer en forme de bonnet.

« Mettez-la, je vous prie, barbare Seldon. Cela vous paraîtra désagréable au début mais vous vous y ferez. »

Seldon le passa, mais à deux reprises le bonnet glissa quand il voulut le ramener sur ses cheveux.

« Commencez juste au-dessus des sourcils », conseilla Maître-du-Soleil. Il semblait avoir des fourmis dans les doigts, comme s’il était pressé de l’aider.

Retenant un sourire, Seldon lui demanda : « Voulez-vous le faire à ma place ? »

Et Maître-du-Soleil se recula, s’exclamant, presque en émoi : « Je ne pourrais pas. Je toucherais votre chevelure. »

Seldon réussit à maintenir la coiffe et, suivant le conseil de Maître-du-Soleil, la tira ensuite de part et d’autre jusqu’à ce que ses cheveux soient entièrement dissimulés. Les bandeaux pour les sourcils se collaient sans peine. Dors, qui l’avait observé attentivement, mit ces accessoires sans aucun problème.

« Comment l’enlève-t-on ? demanda Seldon.

— Vous n’avez qu’à saisir une extrémité et le reste viendra sans problème. Vous verrez qu’il sera plus facile de le mettre ou de l’ôter si vous vous raccourcissez les cheveux.

— J’aime encore mieux que ce soit difficile. » Et, se tournant vers Dors, il dit à voix basse : « Vous restez mignonne, mais ça ôte à votre visage une partie de son caractère.

— Le véritable caractère est bien là, malgré tout, répondit-elle. Et j’aime à penser que vous vous habituerez à me voir chauve. »

Encore plus bas, Seldon rétorqua : « Je n’ai pas envie de rester ici assez longtemps pour m’y habituer. »

Maître-du-Soleil, qui ignorait, avec un dédain manifeste, ces messes basses entre barbares, annonça : « Si vous voulez bien monter dans mon véhicule, je vais à présent vous conduire à Mycogène. »

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« Franchement, chuchota Dors, j’ai peine à croire que nous sommes sur Trantor.

— J’en déduis donc que vous n’avez jamais rien vu de semblable.

— Il n’y a que deux ans que je suis ici et j’ai passé le plus clair de mon temps à l’Université : c’est dire que je ne suis pas précisément ce qu’on pourrait appeler une grande voyageuse. Pourtant, je suis quand même allée de-ci, de-là, j’ai entendu pas mal de choses, mais je n’avais jamais rien vu ou entendu de tel. Cette uniformité ! »

Maître-du-Soleil conduisait avec application et sans hâte. Il y avait d’autres véhicules analogues sur la route, tous avec des hommes chauves aux commandes, leur crâne nu luisant à la lumière.

De chaque côté de la route s’élevaient des édifices de trois étages, sans la moindre décoration, tout en angles droits, et uniformément gris.

« Lugubre, commenta Dors. Si lugubre.

— Égalitaire, murmura Seldon. Je soupçonne qu’aucun Frère ne peut se prévaloir d’une supériorité quelconque sur ses semblables. »

Ils remarquèrent de nombreux piétons sur le bord de la chaussée, mais il n’y avait pas trace de trottoirs roulants ni de grondement annonçant un quelconque réseau express.

Dors remarqua : « Je parie que les grises sont des femmes.

— Difficile à dire : les robes cachent tout et tous ces crânes chauves se ressemblent.

— Les robes grises vont toujours par paires ou associées à une blanche. Les robes blanches peuvent marcher seules et Maître-du-Soleil est en blanc.

— Vous avez peut-être bien raison. » Seldon éleva la voix : « Maître-du-Soleil, je suis curieux…

— Si vous l’êtes, posez toujours votre question, mais rien ne m’oblige à répondre.

— Il me semble que nous traversons une zone résidentielle. Nous ne voyons aucune trace d’immeuble, de bureaux, de zone industrielle…

— Nous formons une communauté exclusivement agricole. D’où venez-vous pour ignorer cela ?

— Vous savez bien que je suis un Exo, dit Seldon, sèchement. Je ne suis sur Trantor que depuis deux mois.

— Quand même.

— Mais si vous êtes une communauté agricole, Maître-du-Soleil, comment se fait-il que nous n’ayons pas non plus dépassé de fermes ?

— Aux niveaux inférieurs, répondit brièvement Maître-du-Soleil.

— Ce niveau est-il donc entièrement résidentiel ?

— Celui-ci et quelques autres. Nous sommes tels que vous le voyez. Tous les Frères et leur famille vivent dans des quartiers équivalents ; toutes les cohortes dans des communautés équivalentes ; tous ont les mêmes véhicules terrestres et chaque Frère conduit le sien. Il n’y a pas de domestiques et nul ne tire profit du travail des autres. Nul n’acquiert de gloire au détriment de son prochain. »

Seldon haussa ses sourcils masqués et poursuivit : « Je remarque que certains sont habillés de blanc et d’autres de gris.

— C’est parce que certains sont des Frères et d’autres des Sœurs.

— Et nous ?

— Vous, vous êtes un barbare et un hôte. Vous et votre… » (il marqua un temps d’arrêt puis reprit :) « compagne ne serez pas tenus de vous conformer à toutes les coutumes de Mycogène. Toutefois, vous passerez une robe blanche et votre compagne une grise et vous vivrez dans des quartiers réservés aux invités, semblables aux nôtres.

— L’égalité pour tous semble être un idéal sympathique, mais qu’arrive-t-il à mesure que la population augmente ? Ne faut-il pas alors couper le gâteau en parts plus petites ?

— La population n’augmente pas. Cela exigerait une augmentation de la superficie, ce que les barbares alentour ne permettraient pas, ou bien une détérioration de notre mode de vie.

— Mais si… » commença Seldon.

Maître-du-Soleil le coupa : « Il suffit, barbare Seldon. Je vous ai prévenu : je ne suis pas forcé de vous répondre. Notre mission, telle que nous en avons fait la promesse à notre ami le barbare Hummin, est d’assurer votre sécurité pour autant que vous n’enfreindrez pas nos coutumes. Nous le ferons, mais ça s’arrête là. La curiosité est permise, mais elle use rapidement notre patience si l’on insiste. »

Quelque chose dans le ton de sa voix dissuada Seldon de poursuivre et il se le tint pour dit. Nonobstant son désir de lui venir en aide, Hummin avait manifestement sous-estime la difficulté.

Ce n’était pas la sécurité que recherchait Seldon. Du moins, pas uniquement la sécurité. Il recherchait aussi de l’information et, faute d’en obtenir, il ne pouvait – et ne voulait – pas s’éterniser ici.

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Seldon contempla leurs appartements avec un certain désarroi. Ils disposaient d’une cuisine, petite mais individuelle, et d’une salle de bains, tout aussi petite et individuelle. Pour mobilier, deux lits étroits, deux penderies, une table et deux chaises. En bref, il y avait tout le nécessaire pour deux individus désireux de vivre à l’étroit.

« Nous avions une cuisine et une salle de bains particulière sur Cinna, remarqua Dors, l’air résigné.

— Pas moi, dit Seldon. Hélicon est peut-être une petite planète mais je vivais dans une cité moderne : cuisines communes et bains communautaires… Franchement, quel gâchis ! On pourrait s’attendre à trouver ça dans un hôtel, où l’on ne séjourne que temporairement, mais, si tout le secteur est bâti de la sorte, imaginez un peu le nombre incroyable de cuisines et de salles de bains indéfiniment répétées !

— C’est la rançon de l’égalitarisme, je suppose. Pas de bagarre pour avoir les meilleurs coins ou être le plus vite servi. Tout le monde est logé à la même enseigne.

— Pas d’intimité non plus. Non que ça me dérange, mais vous, Dors, vous êtes peut-être d’un avis différent, et je ne voudrais pas donner l’impression d’en profiter. Nous pourrions leur faire comprendre que nous devons avoir des chambres séparées – contiguës mais séparées.

— Je suis sûre que ça ne marchera pas, répondit Dors. L’espace est cher et je crois qu’eux-mêmes ont été surpris de leur propre générosité en nous en attribuant autant. On fera aller, Hari. Nous sommes l’un et l’autre assez grands pour ça. Je ne suis pas un tendron rougissant et vous n’arriverez jamais à me convaincre que vous êtes un jeune fou.

— C’est quand même à cause de moi que vous êtes ici.

— Et après ? C’est une aventure.

— Bon, très bien. Quel lit voulez-vous prendre ? Pourquoi pas celui près de la salle de bains ? » Il s’assit sur l’autre. « Il y a encore quelque chose qui me tracasse. Tant que nous sommes ici, nous sommes des barbares, vous et moi, et même Hummin. Nous appartenons aux autres tribus, pas à leurs cohortes, et beaucoup de choses ne nous regardent pas. Seulement, beaucoup d’autres me regardent, moi : je suis même venu ici pour ça. Je veux apprendre certaines des choses qu’ils savent.

— Ou croient savoir, rectifia Dors avec le scepticisme de l’historienne. J’ai cru comprendre qu’ils ont des légendes qui passent pour remonter à des temps immémoriaux, mais je n’arrive pas à croire qu’on puisse les prendre au sérieux.

— On ne pourra le dire qu’après avoir trouvé en quoi elles consistent. Ne sont-elles pas consignées ailleurs ?

— Pas à ma connaissance. Ces gens vivent terriblement repliés sur eux-mêmes. Ça confine à la psychose. Hummin est dans une certaine mesure parvenu à briser leurs barrières et à nous faire admettre chez eux : cette performance est déjà remarquable – tout bonnement remarquable. »

Seldon réfléchissait : « Il doit bien y avoir une ouverture quelque part. Maître-du-Soleil était surpris – fâché, même – que je puisse ignorer que Mycogène est une communauté agraire. Voilà un point dont ils ne semblent pas vouloir faire mystère.

— Le problème est que ce n’en est absolument pas un. Le nom “ Mycogène ” est censé provenir de racines archaïques signifiant “ producteur de levure ”. Du moins, c’est ce qu’on m’a dit, je ne suis pas paléolinguiste. En tout cas, ils cultivent toutes sortes de micro-aliments – de la levure, bien sûr, mais aussi des algues, des bactéries, des moisissures pluricellulaires et ainsi de suite…

— Ça n’a rien d’exceptionnel. La plupart des mondes pratiquent ce genre de culture. Même nous, sur Hélicon.

— Oui, mais pas comme ici : c’est leur spécialité. Ils emploient des méthodes aussi archaïques que le nom de leur secteur : formules secrètes de fertilisation, influences secrètes de l’environnement. Qui sait quoi ? Tout est secret.

— Caché.

— Et pour de bon. Le résultat, c’est qu’ils produisent des protéines et des arômes subtils ; leurs micro-aliments sont uniques au monde. Ils maintiennent une production relativement basse et les prix atteignent des sommets. Je n’en ai jamais goûté et vous non plus, j’en suis sûre, mais il s’en vend de grandes quantités à la bureaucratie impériale et à l’aristocratie des autres mondes. La santé économique de Mycogène dépend de ces ventes et ils tiennent à ce que tout le monde sache qu’ils sont à l’origine de cette nourriture de prix. Ça, au moins, ce n’est pas un secret.

— Mycogène doit donc être riche.

— Ils ne sont pas pauvres, mais je les soupçonne de ne pas courir après la richesse. Ce qu’ils recherchent, c’est la protection. Le gouvernement impérial les protège parce que, sans eux, il n’y aurait pas ces additifs qui procurent un arôme délicat au moindre plat. Pour les habitants de Mycogène, c’est la meilleure chance de préserver leur bizarre mode de vie et de marquer leur dédain à l’égard de leurs voisins qui doivent les trouver sans doute proprement insupportables. »

Dors parcourut leur chambre du regard. « Ils vivent une existence austère : je ne vois pas d’holovision, ni de vidéo-livres.

— J’en ai remarqué un dans la penderie, sur l’étagère. »

Seldon s’en empara, regarda l’étiquette et annonça, avec un dégoût évident : « Peuh, un livre de cuisine. »

Dors tendit la main pour le prendre et pianota sur les touches. Il lui fallut un moment car la disposition n’était pas tout à fait orthodoxe, mais elle parvint à allumer l’écran et à inspecter les pages. « Il y a quelques recettes mais, pour l’essentiel, ça a l’air d’un essai philosophique sur la gastronomie. »

Elle l’éteignit et le retourna. « On dirait une unité monobloc. Je ne vois pas de fente pour éjecter la microcarte et en insérer une autre. En fait, un livre à lecteur intégré. Quel gâchis !

— Ils doivent penser qu’un seul vidéo-livre suffit. » Seldon se pencha vers la table de nuit disposée entre les deux lits et saisit un autre objet. « On dirait un parleur, mais il n’y a pas d’écran.

— Peut-être estiment-ils qu’avec la voix, c’est bien assez.

— Comment ça marche, je me demande. » Seldon souleva l’appareil et l’examina sous toutes les coutures. « Avez-vous déjà vu un truc pareil ?

— Un jour, dans un musée… si c’est bien la même chose. Mycogène semble cultiver délibérément l’archaïsme. Je suppose qu’ils considèrent cela comme une autre manière de se distinguer des prétendus barbares qui les cernent en masses innombrables. Leur archaïsme et leurs coutumes bizarres les rendent à proprement parler indigestes. Il y a là-dedans une espèce de logique perverse. »

Seldon, qui tripotait toujours l’appareil, s’exclama : « Aïe ! Il s’est mis en marche. Ou quelque chose s’est déclenché. Mais je n’entends rien. »

Dors fronça les sourcils et saisit un petit cylindre garni de feutre qui était resté posé sur la table de chevet. Elle le porta à son oreille. « Il y a une voix qui sort de ce truc. Tenez, essayez. » Elle le lui tendit.

Seldon l’essaya et s’écria : « Ouille ! Il s’est accroché. » Puis il écouta et dit : « Oui, ça m’a fait mal à l’oreille. Vous pouvez m’entendre, donc… Oui, c’est notre chambre… Non, je ne connais pas son numéro. Dors, avez-vous une idée du numéro ?

— Il y a un numéro inscrit sur le parleur, répondit Dors. Peut-être que ça fera l’affaire.

— Peut-être », fit Seldon, dubitatif. Puis il annonça à son interlocuteur : « Le numéro inscrit sur cet appareil est 6LT-3648A. Ça ira ?… Bien, et comment suis-je censé savoir utiliser correctement cet appareil et, tant qu’on y est, me servir de la cuisine ?… Comment ça, “ ça fonctionne de la manière habituelle ” ?… Ça me fait une belle jambe… Bon, écoutez, je suis un barbare, un invité d’honneur. Je ne connais pas la manière habituelle… Oui, je suis désolé pour mon accent et je suis ravi que vous sachiez reconnaître un barbare quand vous en entendez un… Je m’appelle Hari Seldon. »

Il y eut un silence et Seldon leva les yeux vers Dors, l’air douloureux. « Il faut qu’il me recherche. Et je suppose qu’il va me dire qu’il n’arrive pas à me trouver… Oh, vous m’avez ? Bien ! Dans ce cas, pouvez-vous me donner cette information ?… Oui… oui… oui… Et comment puis-je appeler quelqu’un à l’extérieur de Mycogène ?… Oh… Alors, si je veux contacter Maître-du-Soleil Quatorze, par exemple ?… Eh bien, dans ce cas, son assistant, son aide… je ne sais pas, moi… Hmm-hmm… Merci. »

Il reposa le parleur, décrocha l’écouteur de son oreille, non sans quelque difficulté, éteignit l’appareil et dit : « Ils vont s’arranger pour nous envoyer quelqu’un qui nous montrera tout ce que nous avons besoin de savoir, mais il ne peut pas fixer une date. On ne peut pas appeler à l’extérieur de Mycogène – pas sur cette ligne, en tout cas –, donc on ne peut pas joindre Hummin si jamais on a besoin de lui. Et si je veux parler à Maître-du-Soleil Quatorze, c’est tout un cirque. C’est peut-être une société égalitaire mais il semble y avoir des exceptions que personne n’admettra ouvertement, je parie. »

Il consulta sa montre. « En tout cas, Dors, je n’ai pas l’intention de visionner un livre de cuisine et encore moins un essai érudit sur la question. Mon bracelet-chrone est resté à l’heure du campus, je ne sais donc pas quelle est l’heure officielle du coucher, mais je vous avouerai que c’est le cadet de mes soucis : nous avons veillé une bonne partie de la nuit et j’aimerais bien dormir.

— Je n’y vois pas d’inconvénient, je suis fatiguée moi aussi.

— Merci. Et dès que nous aurons récupéré et qu’une nouvelle journée commencera, je vais demander à visiter leurs plantations de micro-aliments.

— Ça vous intéresse tant que ça ? s’étonna Dors.

— Pas vraiment, mais si c’est la seule chose dont ils soient fiers, ils devraient être enclins à en parler, et, une fois que je les aurai lancés, en exerçant tout mon charme, je pourrai peut-être les amener à parler aussi de leurs légendes. Personnellement, j’estime que c’est une stratégie habile.

— Je l’espère, fit Dors, dubitative, mais je ne crois pas que les Mycogéniens se laissent aussi facilement duper.

— On verra bien, dit Seldon, résolu. J’ai bien l’intention d’obtenir ces légendes.

<p id="_Toc249153189">39</p>

Le lendemain matin, Hari était de nouveau pendu à l’appareil de communication. Il était en colère, d’abord parce qu’il avait faim.

Sa tentative pour obtenir Maître-du-Soleil Quatorze avait été détournée par son correspondant qui soutenait que Maître-du-Soleil ne pouvait être dérangé.

— Et pourquoi cela ? s’était enquis Seldon, venimeux.

— Je ne vois pas l’utilité de répondre à une telle question, avait rétorqué une voix glaciale.

Sur le même ton, Seldon répondit : « On ne nous a pas amenés ici pour être retenus prisonniers. Ni pour mourir de faim.

— Je suis certain que vous avez une cuisine et d’amples réserves de nourriture.

— Ah ça, oui. Et je ne sais pas comment on se sert des appareils ni comment on la prépare, cette nourriture. Vous la mangez crue, frite, rôtie, bouillie ?

— Je n’arrive pas à croire que vous ignoriez ce genre de chose… »

Dors, qui avait fait les cent pas durant cet échange, voulut saisir l’appareil mais Seldon l’écarta, murmurant : « Il va couper la communication si une femme essaie de lui parler. »

Puis, dans le micro, il reprit, plus ferme que jamais : « Ce que vous croyez ou non est le cadet de mes soucis. Vous allez nous envoyer quelqu’un ici, quelqu’un qui puisse nous aider, ou sinon, dès que j’aurai touché Maître-du-Soleil Quatorze, ce qui finira bien par arriver, je vous jure que vous le paierez. »

Quoi qu’il en soit, il s’écoula bien deux heures avant que quelqu’un n’arrive. Seldon était alors dans une fureur noire et Dors avait quasiment renoncé à l’apaiser.

Le nouveau venu était un jeune homme au crâne légèrement moucheté de taches de rousseur – sans la tonsure, sans doute aurait-il été poil-de-carotte.

Il portait plusieurs récipients et semblait sur le point d’en expliquer le contenu quand il parut soudain gêné et tourna le dos à Seldon, plein d’émoi. « Barbare, commença-t-il, manifestement troublé, votre bonnet n’est pas bien ajusté. »

Seldon, dont l’impatience avait atteint le point de rupture, lança : « Ça ne me dérange pas. »

Dors s’empressa toutefois d’intervenir : « Laissez-moi le rajuster, Hari. Il est simplement un peu trop remonté du côté gauche.

— Vous pouvez vous retourner à présent, jeune homme, grommela Seldon. Comment vous appelez-vous ?

— Je suis Grisnuage Cinq », dit le Mycogénien, hésitant, avant de se retourner pour examiner, méfiant, son interlocuteur. « Je suis un novice. Je vous ai apporté un repas. » Il hésita. « De ma propre cuisine, où la femme l’a préparé, barbare. »

Il déposa les récipients sur la table et Seldon souleva un des couvercles pour en renifler prudemment le contenu. Puis il regarda Dors, surpris : « Vous savez que ça ne sent pas mauvais du tout ? »

Dors acquiesça. « Vous avez raison. Je peux le sentir, moi aussi.

— Ce n’est pas aussi chaud qu’il conviendrait, s’excusa Grisnuage. Ça a refroidi durant le transport. Vous trouverez vaisselle et couverts dans la cuisine. »

Dors alla chercher ce qu’il fallait et, une fois qu’ils eurent mangé – copieusement, et sans se faire prier –, Seldon se sentit de nouveau un homme civilisé.

Se rendant compte que le jeune homme allait se sentir gêné d’être seul avec une femme, et plus encore si elle lui parlait, Dors jugea qu’il lui incombait de débarrasser et de laver les assiettes – une fois qu’elle aurait déchiffré les commandes du lave-vaisselle.

Entre-temps, Seldon, qui avait demandé l’heure, s’exclama, quelque peu interdit : « Vous voulez dire que nous sommes au milieu de la nuit ?

— Si fait, barbare, dit Grisnuage. C’est pourquoi il a fallu du temps pour satisfaire votre demande. »

Seldon comprit soudain pourquoi Maître-du-Soleil ne pouvait être dérangé ; il songea à la femme de Grisnuage qu’il avait fallu réveiller pour lui faire la cuisine et se sentit soudain bourrelé de remords. « Je suis désolé. Nous ne sommes que des barbares des tribus extérieures, ne sachant pas nous servir de la cuisine ou préparer les plats. Demain matin, pourriez-vous nous faire envoyer quelqu’un pour nous mettre au courant ?

— Le mieux que je puisse faire, barbare, répondit Grisnuage, apaisant, c’est de vous envoyer deux Sœurs. Je m’excuse à l’avance de vous incommoder par une présence féminine, mais ce sont elles qui connaissent ce genre de choses. »

Dors qui venait d’émerger de la cuisine remarqua (avant de se rappeler sa place dans cette société machiste) : « C’est très bien, Grisnuage. Nous serons ravis de faire leur connaissance. »

Grisnuage la regarda, mal à l’aise et indécis, mais ne dit rien.

Convaincu que le jeune Mycogénien avait refusé, par principe, d’entendre ce que pouvait lui dire une femme, Seldon répéta la remarque. « C’est très bien, Grisnuage. Nous serons ravis de faire leur connaissance. »

Son expression s’illumina aussitôt : « Je vais vous les envoyer dès l’aube. »

Dès qu’il fut parti, Seldon nota avec quelque satisfaction : « Les Sœurs ont des chances d’être exactement ce qu’il nous faut.

— Ah bon ? Comment cela, Hari ?

— Eh bien, si nous les traitons comme des êtres humains, nul doute qu’elles seront assez reconnaissantes pour nous parler de leurs légendes.

— Si elles les connaissent, remarqua Dors, sceptique. Je n’ai aucune certitude, mais je doute que les Mycogéniens se préoccupent d’éduquer leurs femmes. »

<p id="_Toc249153190">40</p>

Les Sœurs arrivèrent quelque six heures plus tard, après que Dors et Seldon eurent dormi encore un peu, dans l’espoir de recaler leur horloge biologique.

Elles pénétrèrent dans l’appartement timidement, presque sur la pointe des pieds. Leurs robes (le terme mycogénien était “ tunique ”) étaient d’un gris doux et velouté, subtilement décorées chacune d’un motif spécifique au gris légèrement plus sombre. Les tuniques ne manquaient pas de séduction mais elles semblaient surtout destinées à dissimuler entièrement la silhouette.

Comme de juste, les deux femmes étaient chauves et leur visage dépourvu de tout maquillage. Elles jetèrent un regard intrigué vers la touche de bleu au pli des paupières de Dors et vers la légère trace de rouge sur ses lèvres.

L’espace d’un instant, Seldon se demanda comment on pouvait être certain que ces Sœurs-là étaient bien des Sœurs.

La réponse lui vint aussitôt lorsqu’elles lui adressèrent le salut traditionnel : toutes deux pépiaient et gazouillaient. Se souvenant de la voix de basse de Maître-du-Soleil et du baryton nerveux de Grisnuage, Seldon soupçonna les femmes, à défaut d’autre signe de différenciation sexuelle, d’être tenues de cultiver une voix de tête et des manières affectées.

« Je suis Goutte-de-Pluie Quarante-trois, pépia la première, et voici ma jeune sœur.

— Goutte-de-Pluie Quarante-cinq, gazouilla l’autre. On est très portés sur les “ Gouttes de pluie ” dans notre cohorte. » Elle gloussa.

« Je suis ravie de faire votre connaissance, dit Dors gravement, mais maintenant j’aimerais savoir comment m’adresser à vous. Je ne peux pas dire simplement “ Goutte-de-Pluie ”, n’est-ce pas ?

— Non, dit Goutte-de-Pluie Quarante-trois. Vous devez utiliser le nom complet quand nous sommes toutes les deux présentes.

— Que diriez-vous simplement de Quarante-trois et Quarante-cinq, mesdames ? » suggéra Seldon.

Toutes deux lui jetèrent un regard à la dérobée mais sans piper mot.

Dors intervint : « Je vais m’en occuper, Hari », lui dit-elle à voix basse.

Seldon s’effaça. Sans doute étaient-elles célibataires et condamnées à ne pas parler aux hommes. L’aînée semblait la plus sérieuse des deux et peut-être la plus puritaine. Difficile à dire à partir de quelques phrases et d’un bref examen, mais il avait cette impression et comptait s’y fier.

« Le problème, reprit Dors, c’est que nous autres barbares ne savons pas comment nous servir de la cuisine.

— Vous voulez dire que vous ne savez pas cuisiner ? » Goutte-de-Pluie Quarante-trois parut outrée et scandalisée. Goutte-de-Pluie Quarante-cinq étouffa un rire. (Seldon jugea que son impression première était la bonne.)

« J’ai bien eu une cuisine autrefois, expliqua Dors, mais elle n’était pas du tout faite comme ça, et je ne sais pas comment reconnaître les aliments ou simplement les préparer.

— C’est vraiment enfantin, dit Goutte-de-Pluie Quarante-cinq. Nous pouvons vous montrer.

— Nous allons vous préparer un bon repas bien nourrissant », dit Goutte-de-Pluie Quarante-trois. « Nous allons le préparer pour… vous deux. » Elle avait hésité avant de terminer sa phrase. C’était manifestement pour elle un effort de reconnaître l’existence d’un homme.

« Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, dit Dors, j’aimerais venir avec vous dans la cuisine pour que vous m’expliquiez tout en détail. Après tout, Sœurs, je ne peux quand même pas vous demander de venir ici trois fois par jour nous préparer à manger.

— Nous allons tout vous montrer, dit Goutte-de-Pluie Quarante-trois en hochant la tête avec raideur. Il se peut toutefois qu’une barbare éprouve quelque difficulté. Vous n’aurez pas le… coup de main.

— J’essaierai », fit Dors avec un sourire aimable.

Elles disparurent dans la cuisine. Seldon les regarda quitter la pièce, puis il essaya d’élaborer la stratégie qu’il comptait mettre en œuvre.


35

<p>35</p>

Il n’y avait que deux sièges derrière la minuscule cabine de pilotage et, lorsque Seldon s’assit sur le coussin qui céda légèrement sous son poids, un filet s’avança automatiquement pour lui encercler les jambes, la taille et la poitrine, tandis qu’un casque lui descendait sur le front et les oreilles. Il se sentait emprisonné et, quand il se tourna sur la gauche (non sans mal, et sans grand succès), il vit que Dors était emmaillotée de manière identique.

Le pilote s’installa à son tour et vérifia ses cadrans. Puis il se présenta : « Endor Levanian, pour vous servir. Vous êtes sous filet parce que nous allons subir une accélération considérable au décollage. Une fois que nous serons en phase de vol, vous serez libérés. Inutile de me dire vos noms. Ça ne me regarde pas. »

Il se retourna et son visage de gnome tout ridé se fendit en un large sourire. « Des difficultés psychologiques, jeunes gens ?

— Je suis une Exo et je suis habituée à voler, affirma Dors d’un ton léger.

— C’est également mon cas, ajouta Seldon, non sans quelque dédain.

— Excellent, jeunes gens. Bien entendu, z’êtes pas dans l’aérojet banal et c’est peut-être votre premier vol de nuit, mais je compte sur vous pour être à la hauteur. »

Lui aussi était pris dans un filet, mais Seldon remarqua qu’il avait les bras entièrement dégagés.

Un bourdonnement sourd résonna dans la carlingue, gagnant en intensité et montant vers les aigus. Sans devenir désagréable, il menaçait de l’être, et Seldon esquissa un mouvement de tête comme pour évacuer le bruit de ses oreilles, mais la tentative ne fit que renforcer l’emprise du filet sur son crâne.

Le jet bondit (c’est le premier terme qui lui vint pour décrire la chose) dans les airs et Seldon se retrouva violemment plaqué contre l’assise et le dossier de son siège.

Par le pare-brise devant le pilote, Seldon vit, avec un frémissement d’horreur, la façade lisse d’un mur s’élever droit devant eux – puis une ouverture ronde apparut dans cette muraille, identique à la bouche où avait plongé leur aérotaxi le jour où Hummin et lui avaient quitté le secteur impérial. Mais, bien que celle-ci fût assez large pour admettre la carlingue du jet, elle n’était pas suffisante pour son envergure.

Seldon tourna la tête sur la droite autant qu’il put, juste à temps pour voir l’aile de son côté se rétracter et disparaître.

L’appareil plongea dans l’ouverture, fut saisi par le champ électromagnétique et aussitôt propulsé le long d’un tunnel illuminé. L’accélération était constante et l’on entendait à intervalles réguliers des cliquetis que Seldon supposa correspondre au passage devant chaque aimant.

En moins de dix minutes, l’engin fut recraché dans l’atmosphère, filant dans la soudaine obscurité des ténèbres environnantes.

Le jet décéléra en s’éloignant du champ électromagnétique et Seldon se sentit projeté contre le filet où il resta collé quelques instants, le souffle coupé.

Puis la pression cessa et le filet disparut.

« Comment va, jeunes gens ? » lança le pilote d’une voix joviale.

« Je ne sais trop », répondit Seldon. Il se tourna vers Dors. « Vous vous sentez bien ?

— Certainement, répondit-elle. Je crois que monsieur Levanian nous a fait une démonstration de ses talents, pour voir si nous étions de vrais Exos. Pas vrai, monsieur Levanian ?

— Certaines personnes aiment bien les sensations, dit le pilote. Pas vous ?

— Jusqu’à un certain point. »

A quoi Seldon ajouta, approbateur : « Autant que l’admettrait tout individu raisonnable. »

Puis il poursuivit : « Cela vous aurait peut-être paru moins drôle, mon ami, si vous aviez arraché les ailes de l’appareil.

— Impossible, monsieur. Je vous ai dit que ce n’était pas un aérojet banal. Les ailes sont intégralement gérées par ordinateur. Elles changent de longueur, de largeur, de courbure et de forme générale en concordance avec la vitesse de l’engin, la force et la direction du vent, la température, et une demi-douzaine d’autres paramètres. Ces ailes ne se briseraient pas à moins que l’ensemble de la cellule ne soit soumis à des contraintes susceptibles de la faire éclater. »

Un crépitement vint frapper la vitre de Seldon. « Il pleut, remarqua-t-il.

— C’est assez fréquent », dit le pilote.

Seldon regarda dehors. Sur Hélicon ou n’importe quel autre monde, on aurait vu des lumières – les œuvres flamboyantes de l’homme. Sur la seule Trantor régnait une telle obscurité – enfin presque : une fois, il entrevit l’éclair d’une balise lumineuse. Peut-être les points les plus élevés de la Couverture en étaient-ils équipés.

Comme toujours, Dors remarqua le malaise de Seldon. Elle lui tapota la main. « Je suis sûre que le pilote sait ce qu’il fait, Hari.

— J’aimerais en être aussi sûr que vous, Dors, mais j’aimerais surtout qu’il partage une partie de ce savoir avec nous, dit Seldon, assez haut pour être entendu.

— Pas de problème, dit le pilote. Pour commencer, nous sommes en train de grimper et nous serons au-dessus du plafond nuageux d’ici quelques minutes. Il n’y aura plus de pluie et nous pourrons même voir les étoiles. »

Il avait superbement calculé sa remarque, car quelques étoiles se mirent à scintiller à travers les ultimes nuées, puis toutes les autres brillèrent soudain dès qu’il eut éteint l’éclairage intérieur de l’habitacle. Seuls les pâles cadrans du tableau de bord restaient en compétition tandis que, derrière la vitre, le ciel jetait tous ses feux.

« C’est la première fois en plus de deux ans que je vois les étoiles, remarqua Dors. Ne sont-elles pas magnifiques ? Elles sont si brillantes… et il y en a tant.

— Trantor est plus près du centre de la Galaxie que la majorité des mondes extérieurs », nota le pilote.

Comme Hélicon se trouvait dans un coin retiré de la Galaxie et que son champ stellaire était réduit et peu impressionnant, Seldon en resta muet.

« Quel calme, soudain, remarqua Dors.

— Effectivement, dit Seldon. Quel est notre mode de propulsion, monsieur Levanian ?

— Un moteur à microfusion et un mince pinceau de gaz brûlants.

— Je ne savais pas que nous disposions de jets à microfusion opérationnels. On en parlait, mais…

— Il existe quelques petits appareils comme celui-ci. Jusqu’ici, il n’y en a que sur Trantor et ils sont utilisés exclusivement par de hauts fonctionnaires du gouvernement.

— Les tarifs de ce moyen de locomotion doivent être élevés.

— Très élevés, monsieur.

— Alors, combien a dû débourser monsieur Hummin ?

— Rien du tout. Monsieur Hummin est en excellents termes avec la compagnie propriétaire de ces appareils. »

Seldon grommela. Puis il demanda : « Pourquoi n’y a-t-il pas davantage d’aérojets à microfusion ?

— Trop chers, monsieur. Ceux qui existent suffisent à couvrir la demande.

— Vous pourriez créer une demande supplémentaire avec des appareils plus grands.

— Peut-être, mais la compagnie n’est jamais parvenue à fabriquer des moteurs à microfusion assez puissants pour des aérojets de plus grande taille. »

Seldon songea à la remarque de Hummin, se plaignant du déclin de l’innovation technologique. « La décadence, murmura-t-il.

— Quoi ? demanda Dors.

— Rien. Je pensais simplement à une remarque qu’avait faite Hummin, un jour. »

Il contempla les étoiles et dit : « Allons-nous vers l’ouest, monsieur Levanian ?

— Oui, effectivement. Comment l’avez-vous deviné ?

— Parce que je me disais que nous devrions voir apparaître l’aube, à présent, si nous nous étions dirigés vers l’est, à sa rencontre. »

Mais l’aube, poursuivant la planète, finit par les rattraper, et la lumière du soleil – du vrai soleil – illumina les parois de la cabine. Ce fut bref, car le jet plongea de nouveau dans les nuages. Le bleu et l’or firent place à un gris miteux ; Seldon et Dors protestèrent, déçus d’être si vite privés de quelques rayons de vrai soleil.

Dès qu’ils eurent glissé sous le plafond nuageux, la Couverture apparut aussitôt en dessous d’eux et sa surface – à cet endroit du moins – était un moutonnement de grottes boisées et de prairies. C’était le genre de paysage dont Clowzia avait mentionné l’existence.

Là encore, toutefois, Seldon n’eut guère le temps de s’attarder en observations. Une ouverture apparut sous leur appareil, bordée de lettres annonçant : MYCOGÈNE.

Ils plongèrent.


36

<p id="_Toc249153186">36</p>

Ils atterrirent sur un jet-port apparemment désert au grand étonnement de Seldon. Ayant accompli sa tâche, le pilote leur serra la main à tous deux puis s’envola sans tarder et engagea son appareil dans une ouverture apparue tout exprès pour lui.

Ils n’avaient, semblait-il, pas d’autre solution que d’attendre. Il y avait des bancs qui pouvaient accueillir une bonne centaine de personnes, mais Seldon et Dors Venabili étaient les seuls voyageurs présents. Le jet-port était rectangulaire, entouré de murs où de nombreux tunnels devaient s’ouvrir pour recevoir ou envoyer des jets, mais pour l’heure aucun n’était visible ; aucun non plus ne se présenta pendant leur attente.

Personne en vue, pas la moindre trace d’habitation : le bruissement même de la vie de Trantor s’était tu.

Seldon trouvait cette solitude oppressante. Il se tourna vers Dors et demanda : « Que devons-nous faire, une fois ici ? Vous avez une idée ? »

Dors fit un signe de dénégation. « Hummin m’a dit que nous serions accueillis par Maître-du-Soleil Quatorze. A part ça, je ne sais rien d’autre.

— Maître-du-Soleil Quatorze ? Qu’est-ce que ça peut être ?

— Un humain, je présume. D’après le nom, je ne saurais dire si c’est un homme ou une femme.

— Bizarre, comme nom.

— La bizarrerie est dans l’esprit de l’auditeur. Il m’arrive parfois d’être prise pour un homme par ceux qui ne m’ont jamais rencontrée.

— Quels crétins, commenta Seldon.

— Absolument pas. Jugeant d’après mon seul prénom, ils sont parfaitement en droit de le penser : on m’a dit que, sur divers mondes, c’est un prénom masculin assez répandu.

— Je ne l’avais encore jamais remarqué.

— C’est parce que vous n’êtes pas un grand voyageur galactique. Le nom “ Hari ” est bien connu partout, et j’ai même connu une femme appelée “ Hare ”, prononcé comme votre nom mais écrit avec un “ e ”. A Mycogène, autant que je me souvienne, le même nom est attribué à l’ensemble d’une famille – assorti d’un numéro.

— Maître-du-Soleil, ça manque quand même de discrétion.

— Quel mal y a-t-il à être un peu fanfaron ? Sur Cinna, “ Dors ” dérive bien d’une vieille expression locale signifiant “ esprit du printemps ”.

— Parce que vous êtes née en cette saison ?

— Non. J’ai vu le jour en plein été mais le nom plaisait à ma famille, indépendamment de ses connotations traditionnelles, et d’ailleurs en grande partie oubliées.

— En ce cas, peut-être que Maître-du-Soleil… »

Une voix grave et sévère l’interrompit : « C’est mon nom, barbare. »

Stupéfait, Seldon regarda sur sa gauche. Un véhicule terrestre découvert s’était approché sans qu’ils le remarquent. Anguleux et archaïque, il ressemblait presque à un fourgon de livraison. A l’intérieur, aux commandes, se trouvait un grand vieillard, d’allure vigoureuse malgré son âge. Il descendit majestueusement du véhicule.

Il avait une longue robe blanche aux manches amples, pincées aux poignets. Sous la robe, il portait des sandales souples d’où dépassait le gros orteil. Le crâne, superbe, était entièrement chauve. Calmement, de ses yeux d’un bleu profond, l’homme les examina tous les deux puis il dit :

« Je vous salue, barbares. »

Avec une politesse machinale, Seldon répondit : « Enchanté, monsieur. » Puis, sincèrement intrigué, il demanda : « Comment êtes-vous entré ?

— Par la porte, qui s’est refermée derrière moi. Vous n’êtes guère vigilant.

— Je suppose que non, en effet. Mais enfin, nous ne savions trop à quoi nous attendre. D’ailleurs nous n’en savons pas plus à présent…

— Le barbare Chetter Hummin a informé la Fraternité de l’arrivée imminente de deux membres des tribus. Il a demandé qu’on s’occupe de vous.

— Vous connaissez donc Hummin ?

— Nous le connaissons. Il nous a rendu service. Et parce que, en barbare de valeur, il nous a rendu service, nous devons à présent lui rendre service à notre tour. Rares sont ceux qui viennent à Mycogène et rares sont ceux qui en repartent. J’ai mission de vous protéger, de vous offrir un toit, de veiller à ce qu’on ne vous dérange pas. Ici, vous serez en sécurité. »

Dors inclina la tête. « Nous vous en sommes reconnaissants, Maître-du-Soleil Quatorze. »

Maître-du-Soleil se tourna pour la considérer avec un froid mépris. « Je n’ignore pas les coutumes des tribus. Je sais que, chez ces gens-là, une femme peut fort bien parler avant qu’on lui ait adressé la parole. Je n’en suis donc pas offensé. Je vous demanderai toutefois de prendre garde avec les autres membres de la Fraternité ; ils risquent d’être moins informés en la matière.

— Oh, vraiment ? » fit Dors, manifestement offensée même si Maître-du-Soleil ne l’était pas.

« Si fait, dit ce dernier. De même qu’il n’est pas utile d’utiliser mon ordinal quand je suis seul de ma cohorte avec vous. “ Maître-du-Soleil ” suffira. A présent, je m’en vais vous demander de venir avec moi, que nous puissions quitter cet endroit d’une nature trop tribale pour mon confort.

— La notion de confort est valable pour tout le monde, dit Seldon, peut-être un peu plus fort qu’il n’était nécessaire, et nous ne bougerons pas d’ici tant que nous n’aurons pas reçu l’assurance que nous ne serons pas obligés de nous plier à vos désirs. Notre coutume veut qu’une femme puisse parler chaque fois qu’elle a quelque chose à dire. Si vous avez accepté de nous protéger, cette protection doit être psychologique aussi bien que physique. »

Maître-du-Soleil le lorgna sans se démonter et dit : « Vous êtes bien fier, jeune barbare. Votre nom ?

— Je suis Hari Seldon, d’Hélicon. Ma compagne est Dors Venabili, de Cinna. »

Maître-du-Soleil s’inclina légèrement lorsque Seldon prononça son nom mais ne bougea pas d’un pouce à la mention de celui de Dors. Il reprit : « J’ai juré d’assurer votre protection au barbare Hummin, aussi ferai-je ce qui est en mon pouvoir pour protéger votre compagne. Si elle souhaite faire preuve d’impudence, je ferai de mon mieux pour qu’elle ne soit pas inquiétée. Toutefois, il est un point sur lequel vous devrez respecter l’usage. »

Et il désigna, avec un infini mépris, le crâne de Seldon, puis celui de Dors.

« Que voulez-vous dire ? demanda Seldon.

— Votre toison céphalique.

— Eh bien ?

— Elle ne doit pas être visible.

— Vous voulez dire que nous devons nous raser le crâne, comme vous ? Certainement pas.

— Mon crâne n’est pas rasé, barbare Seldon. On m’a épilé à ma puberté, comme tous les membres de la Fraternité et leurs femelles.

— Si nous parlons d’épilation, alors plus que jamais la réponse est non. Pas question.

— Barbare, nous ne demandons ni rasage ni épilation. Nous demandons simplement que votre pilosité soit couverte quand vous êtes parmi nous.

— Comment ?

— Je vous ai apporté des bonnets de peau qui mouleront votre crâne, ainsi que des bandeaux pour cacher les taches surorbitales – les sourcils. Vous les porterez quand vous serez avec nous. Et bien sûr, barbare Seldon, vous vous raserez quotidiennement – ou plus souvent si nécessaire.

— Mais pourquoi faut-il faire tout cela ?

— Parce que, pour nous, le poil sur la tête est répugnant et obscène.

— Sans nul doute, vous et les vôtres devez savoir qu’il est d’usage, dans tous les autres mondes de la Galaxie, de conserver sa toison céphalique.

— Nous le savons. Et ceux d’entre nous qui, comme moi, doivent de temps en temps fréquenter des barbares sont obligés d’endurer le spectacle de cette pilosité. On le supporte, mais il serait injuste de l’exiger du reste de la Fraternité.

— Très bien, Maître-du-Soleil… mais, dites-moi : puisque vous êtes né doté d’une « toison céphalique », comme nous tous, et puisque vous la conservez, visible, jusqu’à la puberté, pourquoi est-il nécessaire de vous la retirer ? Est-ce un simple usage ou y a-t-il quelque motif rationnel ? »

Alors, le vieux Mycogénien expliqua fièrement : « Par la dépilation, nous montrons au jeune qu’il est devenu un adulte, et, grâce à la dépilation, les adultes gardent en permanence le souvenir de ce qu’ils sont et ainsi n’oublient jamais que tous les autres ne sont que des barbares. »

Sans attendre de réponse (et, à vrai dire, Seldon ne pouvait en imaginer une), il sortit d’un repli de sa toge une poignée de minces bandes de plastique de couleurs diverses, scruta attentivement ses deux interlocuteurs, en tenant d’abord une bande, puis une autre, devant le visage de chacun.

« Les couleurs doivent à peu près correspondre. Ça ne trompera personne ; tout le monde verra bien que vous portez une coiffe, mais au moins ce ne sera pas trivialement visible. »

Finalement, Maître-du-Soleil donna à Seldon une des bandes de plastique et lui montra comment retirer en forme de bonnet.

« Mettez-la, je vous prie, barbare Seldon. Cela vous paraîtra désagréable au début mais vous vous y ferez. »

Seldon le passa, mais à deux reprises le bonnet glissa quand il voulut le ramener sur ses cheveux.

« Commencez juste au-dessus des sourcils », conseilla Maître-du-Soleil. Il semblait avoir des fourmis dans les doigts, comme s’il était pressé de l’aider.

Retenant un sourire, Seldon lui demanda : « Voulez-vous le faire à ma place ? »

Et Maître-du-Soleil se recula, s’exclamant, presque en émoi : « Je ne pourrais pas. Je toucherais votre chevelure. »

Seldon réussit à maintenir la coiffe et, suivant le conseil de Maître-du-Soleil, la tira ensuite de part et d’autre jusqu’à ce que ses cheveux soient entièrement dissimulés. Les bandeaux pour les sourcils se collaient sans peine. Dors, qui l’avait observé attentivement, mit ces accessoires sans aucun problème.

« Comment l’enlève-t-on ? demanda Seldon.

— Vous n’avez qu’à saisir une extrémité et le reste viendra sans problème. Vous verrez qu’il sera plus facile de le mettre ou de l’ôter si vous vous raccourcissez les cheveux.

— J’aime encore mieux que ce soit difficile. » Et, se tournant vers Dors, il dit à voix basse : « Vous restez mignonne, mais ça ôte à votre visage une partie de son caractère.

— Le véritable caractère est bien là, malgré tout, répondit-elle. Et j’aime à penser que vous vous habituerez à me voir chauve. »

Encore plus bas, Seldon rétorqua : « Je n’ai pas envie de rester ici assez longtemps pour m’y habituer. »

Maître-du-Soleil, qui ignorait, avec un dédain manifeste, ces messes basses entre barbares, annonça : « Si vous voulez bien monter dans mon véhicule, je vais à présent vous conduire à Mycogène. »


37

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« Franchement, chuchota Dors, j’ai peine à croire que nous sommes sur Trantor.

— J’en déduis donc que vous n’avez jamais rien vu de semblable.

— Il n’y a que deux ans que je suis ici et j’ai passé le plus clair de mon temps à l’Université : c’est dire que je ne suis pas précisément ce qu’on pourrait appeler une grande voyageuse. Pourtant, je suis quand même allée de-ci, de-là, j’ai entendu pas mal de choses, mais je n’avais jamais rien vu ou entendu de tel. Cette uniformité ! »

Maître-du-Soleil conduisait avec application et sans hâte. Il y avait d’autres véhicules analogues sur la route, tous avec des hommes chauves aux commandes, leur crâne nu luisant à la lumière.

De chaque côté de la route s’élevaient des édifices de trois étages, sans la moindre décoration, tout en angles droits, et uniformément gris.

« Lugubre, commenta Dors. Si lugubre.

— Égalitaire, murmura Seldon. Je soupçonne qu’aucun Frère ne peut se prévaloir d’une supériorité quelconque sur ses semblables. »

Ils remarquèrent de nombreux piétons sur le bord de la chaussée, mais il n’y avait pas trace de trottoirs roulants ni de grondement annonçant un quelconque réseau express.

Dors remarqua : « Je parie que les grises sont des femmes.

— Difficile à dire : les robes cachent tout et tous ces crânes chauves se ressemblent.

— Les robes grises vont toujours par paires ou associées à une blanche. Les robes blanches peuvent marcher seules et Maître-du-Soleil est en blanc.

— Vous avez peut-être bien raison. » Seldon éleva la voix : « Maître-du-Soleil, je suis curieux…

— Si vous l’êtes, posez toujours votre question, mais rien ne m’oblige à répondre.

— Il me semble que nous traversons une zone résidentielle. Nous ne voyons aucune trace d’immeuble, de bureaux, de zone industrielle…

— Nous formons une communauté exclusivement agricole. D’où venez-vous pour ignorer cela ?

— Vous savez bien que je suis un Exo, dit Seldon, sèchement. Je ne suis sur Trantor que depuis deux mois.

— Quand même.

— Mais si vous êtes une communauté agricole, Maître-du-Soleil, comment se fait-il que nous n’ayons pas non plus dépassé de fermes ?

— Aux niveaux inférieurs, répondit brièvement Maître-du-Soleil.

— Ce niveau est-il donc entièrement résidentiel ?

— Celui-ci et quelques autres. Nous sommes tels que vous le voyez. Tous les Frères et leur famille vivent dans des quartiers équivalents ; toutes les cohortes dans des communautés équivalentes ; tous ont les mêmes véhicules terrestres et chaque Frère conduit le sien. Il n’y a pas de domestiques et nul ne tire profit du travail des autres. Nul n’acquiert de gloire au détriment de son prochain. »

Seldon haussa ses sourcils masqués et poursuivit : « Je remarque que certains sont habillés de blanc et d’autres de gris.

— C’est parce que certains sont des Frères et d’autres des Sœurs.

— Et nous ?

— Vous, vous êtes un barbare et un hôte. Vous et votre… » (il marqua un temps d’arrêt puis reprit :) « compagne ne serez pas tenus de vous conformer à toutes les coutumes de Mycogène. Toutefois, vous passerez une robe blanche et votre compagne une grise et vous vivrez dans des quartiers réservés aux invités, semblables aux nôtres.

— L’égalité pour tous semble être un idéal sympathique, mais qu’arrive-t-il à mesure que la population augmente ? Ne faut-il pas alors couper le gâteau en parts plus petites ?

— La population n’augmente pas. Cela exigerait une augmentation de la superficie, ce que les barbares alentour ne permettraient pas, ou bien une détérioration de notre mode de vie.

— Mais si… » commença Seldon.

Maître-du-Soleil le coupa : « Il suffit, barbare Seldon. Je vous ai prévenu : je ne suis pas forcé de vous répondre. Notre mission, telle que nous en avons fait la promesse à notre ami le barbare Hummin, est d’assurer votre sécurité pour autant que vous n’enfreindrez pas nos coutumes. Nous le ferons, mais ça s’arrête là. La curiosité est permise, mais elle use rapidement notre patience si l’on insiste. »

Quelque chose dans le ton de sa voix dissuada Seldon de poursuivre et il se le tint pour dit. Nonobstant son désir de lui venir en aide, Hummin avait manifestement sous-estime la difficulté.

Ce n’était pas la sécurité que recherchait Seldon. Du moins, pas uniquement la sécurité. Il recherchait aussi de l’information et, faute d’en obtenir, il ne pouvait – et ne voulait – pas s’éterniser ici.


38

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Seldon contempla leurs appartements avec un certain désarroi. Ils disposaient d’une cuisine, petite mais individuelle, et d’une salle de bains, tout aussi petite et individuelle. Pour mobilier, deux lits étroits, deux penderies, une table et deux chaises. En bref, il y avait tout le nécessaire pour deux individus désireux de vivre à l’étroit.

« Nous avions une cuisine et une salle de bains particulière sur Cinna, remarqua Dors, l’air résigné.

— Pas moi, dit Seldon. Hélicon est peut-être une petite planète mais je vivais dans une cité moderne : cuisines communes et bains communautaires… Franchement, quel gâchis ! On pourrait s’attendre à trouver ça dans un hôtel, où l’on ne séjourne que temporairement, mais, si tout le secteur est bâti de la sorte, imaginez un peu le nombre incroyable de cuisines et de salles de bains indéfiniment répétées !

— C’est la rançon de l’égalitarisme, je suppose. Pas de bagarre pour avoir les meilleurs coins ou être le plus vite servi. Tout le monde est logé à la même enseigne.

— Pas d’intimité non plus. Non que ça me dérange, mais vous, Dors, vous êtes peut-être d’un avis différent, et je ne voudrais pas donner l’impression d’en profiter. Nous pourrions leur faire comprendre que nous devons avoir des chambres séparées – contiguës mais séparées.

— Je suis sûre que ça ne marchera pas, répondit Dors. L’espace est cher et je crois qu’eux-mêmes ont été surpris de leur propre générosité en nous en attribuant autant. On fera aller, Hari. Nous sommes l’un et l’autre assez grands pour ça. Je ne suis pas un tendron rougissant et vous n’arriverez jamais à me convaincre que vous êtes un jeune fou.

— C’est quand même à cause de moi que vous êtes ici.

— Et après ? C’est une aventure.

— Bon, très bien. Quel lit voulez-vous prendre ? Pourquoi pas celui près de la salle de bains ? » Il s’assit sur l’autre. « Il y a encore quelque chose qui me tracasse. Tant que nous sommes ici, nous sommes des barbares, vous et moi, et même Hummin. Nous appartenons aux autres tribus, pas à leurs cohortes, et beaucoup de choses ne nous regardent pas. Seulement, beaucoup d’autres me regardent, moi : je suis même venu ici pour ça. Je veux apprendre certaines des choses qu’ils savent.

— Ou croient savoir, rectifia Dors avec le scepticisme de l’historienne. J’ai cru comprendre qu’ils ont des légendes qui passent pour remonter à des temps immémoriaux, mais je n’arrive pas à croire qu’on puisse les prendre au sérieux.

— On ne pourra le dire qu’après avoir trouvé en quoi elles consistent. Ne sont-elles pas consignées ailleurs ?

— Pas à ma connaissance. Ces gens vivent terriblement repliés sur eux-mêmes. Ça confine à la psychose. Hummin est dans une certaine mesure parvenu à briser leurs barrières et à nous faire admettre chez eux : cette performance est déjà remarquable – tout bonnement remarquable. »

Seldon réfléchissait : « Il doit bien y avoir une ouverture quelque part. Maître-du-Soleil était surpris – fâché, même – que je puisse ignorer que Mycogène est une communauté agraire. Voilà un point dont ils ne semblent pas vouloir faire mystère.

— Le problème est que ce n’en est absolument pas un. Le nom “ Mycogène ” est censé provenir de racines archaïques signifiant “ producteur de levure ”. Du moins, c’est ce qu’on m’a dit, je ne suis pas paléolinguiste. En tout cas, ils cultivent toutes sortes de micro-aliments – de la levure, bien sûr, mais aussi des algues, des bactéries, des moisissures pluricellulaires et ainsi de suite…

— Ça n’a rien d’exceptionnel. La plupart des mondes pratiquent ce genre de culture. Même nous, sur Hélicon.

— Oui, mais pas comme ici : c’est leur spécialité. Ils emploient des méthodes aussi archaïques que le nom de leur secteur : formules secrètes de fertilisation, influences secrètes de l’environnement. Qui sait quoi ? Tout est secret.

— Caché.

— Et pour de bon. Le résultat, c’est qu’ils produisent des protéines et des arômes subtils ; leurs micro-aliments sont uniques au monde. Ils maintiennent une production relativement basse et les prix atteignent des sommets. Je n’en ai jamais goûté et vous non plus, j’en suis sûre, mais il s’en vend de grandes quantités à la bureaucratie impériale et à l’aristocratie des autres mondes. La santé économique de Mycogène dépend de ces ventes et ils tiennent à ce que tout le monde sache qu’ils sont à l’origine de cette nourriture de prix. Ça, au moins, ce n’est pas un secret.

— Mycogène doit donc être riche.

— Ils ne sont pas pauvres, mais je les soupçonne de ne pas courir après la richesse. Ce qu’ils recherchent, c’est la protection. Le gouvernement impérial les protège parce que, sans eux, il n’y aurait pas ces additifs qui procurent un arôme délicat au moindre plat. Pour les habitants de Mycogène, c’est la meilleure chance de préserver leur bizarre mode de vie et de marquer leur dédain à l’égard de leurs voisins qui doivent les trouver sans doute proprement insupportables. »

Dors parcourut leur chambre du regard. « Ils vivent une existence austère : je ne vois pas d’holovision, ni de vidéo-livres.

— J’en ai remarqué un dans la penderie, sur l’étagère. »

Seldon s’en empara, regarda l’étiquette et annonça, avec un dégoût évident : « Peuh, un livre de cuisine. »

Dors tendit la main pour le prendre et pianota sur les touches. Il lui fallut un moment car la disposition n’était pas tout à fait orthodoxe, mais elle parvint à allumer l’écran et à inspecter les pages. « Il y a quelques recettes mais, pour l’essentiel, ça a l’air d’un essai philosophique sur la gastronomie. »

Elle l’éteignit et le retourna. « On dirait une unité monobloc. Je ne vois pas de fente pour éjecter la microcarte et en insérer une autre. En fait, un livre à lecteur intégré. Quel gâchis !

— Ils doivent penser qu’un seul vidéo-livre suffit. » Seldon se pencha vers la table de nuit disposée entre les deux lits et saisit un autre objet. « On dirait un parleur, mais il n’y a pas d’écran.

— Peut-être estiment-ils qu’avec la voix, c’est bien assez.

— Comment ça marche, je me demande. » Seldon souleva l’appareil et l’examina sous toutes les coutures. « Avez-vous déjà vu un truc pareil ?

— Un jour, dans un musée… si c’est bien la même chose. Mycogène semble cultiver délibérément l’archaïsme. Je suppose qu’ils considèrent cela comme une autre manière de se distinguer des prétendus barbares qui les cernent en masses innombrables. Leur archaïsme et leurs coutumes bizarres les rendent à proprement parler indigestes. Il y a là-dedans une espèce de logique perverse. »

Seldon, qui tripotait toujours l’appareil, s’exclama : « Aïe ! Il s’est mis en marche. Ou quelque chose s’est déclenché. Mais je n’entends rien. »

Dors fronça les sourcils et saisit un petit cylindre garni de feutre qui était resté posé sur la table de chevet. Elle le porta à son oreille. « Il y a une voix qui sort de ce truc. Tenez, essayez. » Elle le lui tendit.

Seldon l’essaya et s’écria : « Ouille ! Il s’est accroché. » Puis il écouta et dit : « Oui, ça m’a fait mal à l’oreille. Vous pouvez m’entendre, donc… Oui, c’est notre chambre… Non, je ne connais pas son numéro. Dors, avez-vous une idée du numéro ?

— Il y a un numéro inscrit sur le parleur, répondit Dors. Peut-être que ça fera l’affaire.

— Peut-être », fit Seldon, dubitatif. Puis il annonça à son interlocuteur : « Le numéro inscrit sur cet appareil est 6LT-3648A. Ça ira ?… Bien, et comment suis-je censé savoir utiliser correctement cet appareil et, tant qu’on y est, me servir de la cuisine ?… Comment ça, “ ça fonctionne de la manière habituelle ” ?… Ça me fait une belle jambe… Bon, écoutez, je suis un barbare, un invité d’honneur. Je ne connais pas la manière habituelle… Oui, je suis désolé pour mon accent et je suis ravi que vous sachiez reconnaître un barbare quand vous en entendez un… Je m’appelle Hari Seldon. »

Il y eut un silence et Seldon leva les yeux vers Dors, l’air douloureux. « Il faut qu’il me recherche. Et je suppose qu’il va me dire qu’il n’arrive pas à me trouver… Oh, vous m’avez ? Bien ! Dans ce cas, pouvez-vous me donner cette information ?… Oui… oui… oui… Et comment puis-je appeler quelqu’un à l’extérieur de Mycogène ?… Oh… Alors, si je veux contacter Maître-du-Soleil Quatorze, par exemple ?… Eh bien, dans ce cas, son assistant, son aide… je ne sais pas, moi… Hmm-hmm… Merci. »

Il reposa le parleur, décrocha l’écouteur de son oreille, non sans quelque difficulté, éteignit l’appareil et dit : « Ils vont s’arranger pour nous envoyer quelqu’un qui nous montrera tout ce que nous avons besoin de savoir, mais il ne peut pas fixer une date. On ne peut pas appeler à l’extérieur de Mycogène – pas sur cette ligne, en tout cas –, donc on ne peut pas joindre Hummin si jamais on a besoin de lui. Et si je veux parler à Maître-du-Soleil Quatorze, c’est tout un cirque. C’est peut-être une société égalitaire mais il semble y avoir des exceptions que personne n’admettra ouvertement, je parie. »

Il consulta sa montre. « En tout cas, Dors, je n’ai pas l’intention de visionner un livre de cuisine et encore moins un essai érudit sur la question. Mon bracelet-chrone est resté à l’heure du campus, je ne sais donc pas quelle est l’heure officielle du coucher, mais je vous avouerai que c’est le cadet de mes soucis : nous avons veillé une bonne partie de la nuit et j’aimerais bien dormir.

— Je n’y vois pas d’inconvénient, je suis fatiguée moi aussi.

— Merci. Et dès que nous aurons récupéré et qu’une nouvelle journée commencera, je vais demander à visiter leurs plantations de micro-aliments.

— Ça vous intéresse tant que ça ? s’étonna Dors.

— Pas vraiment, mais si c’est la seule chose dont ils soient fiers, ils devraient être enclins à en parler, et, une fois que je les aurai lancés, en exerçant tout mon charme, je pourrai peut-être les amener à parler aussi de leurs légendes. Personnellement, j’estime que c’est une stratégie habile.

— Je l’espère, fit Dors, dubitative, mais je ne crois pas que les Mycogéniens se laissent aussi facilement duper.

— On verra bien, dit Seldon, résolu. J’ai bien l’intention d’obtenir ces légendes.


39

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Le lendemain matin, Hari était de nouveau pendu à l’appareil de communication. Il était en colère, d’abord parce qu’il avait faim.

Sa tentative pour obtenir Maître-du-Soleil Quatorze avait été détournée par son correspondant qui soutenait que Maître-du-Soleil ne pouvait être dérangé.

— Et pourquoi cela ? s’était enquis Seldon, venimeux.

— Je ne vois pas l’utilité de répondre à une telle question, avait rétorqué une voix glaciale.

Sur le même ton, Seldon répondit : « On ne nous a pas amenés ici pour être retenus prisonniers. Ni pour mourir de faim.

— Je suis certain que vous avez une cuisine et d’amples réserves de nourriture.

— Ah ça, oui. Et je ne sais pas comment on se sert des appareils ni comment on la prépare, cette nourriture. Vous la mangez crue, frite, rôtie, bouillie ?

— Je n’arrive pas à croire que vous ignoriez ce genre de chose… »

Dors, qui avait fait les cent pas durant cet échange, voulut saisir l’appareil mais Seldon l’écarta, murmurant : « Il va couper la communication si une femme essaie de lui parler. »

Puis, dans le micro, il reprit, plus ferme que jamais : « Ce que vous croyez ou non est le cadet de mes soucis. Vous allez nous envoyer quelqu’un ici, quelqu’un qui puisse nous aider, ou sinon, dès que j’aurai touché Maître-du-Soleil Quatorze, ce qui finira bien par arriver, je vous jure que vous le paierez. »

Quoi qu’il en soit, il s’écoula bien deux heures avant que quelqu’un n’arrive. Seldon était alors dans une fureur noire et Dors avait quasiment renoncé à l’apaiser.

Le nouveau venu était un jeune homme au crâne légèrement moucheté de taches de rousseur – sans la tonsure, sans doute aurait-il été poil-de-carotte.

Il portait plusieurs récipients et semblait sur le point d’en expliquer le contenu quand il parut soudain gêné et tourna le dos à Seldon, plein d’émoi. « Barbare, commença-t-il, manifestement troublé, votre bonnet n’est pas bien ajusté. »

Seldon, dont l’impatience avait atteint le point de rupture, lança : « Ça ne me dérange pas. »

Dors s’empressa toutefois d’intervenir : « Laissez-moi le rajuster, Hari. Il est simplement un peu trop remonté du côté gauche.

— Vous pouvez vous retourner à présent, jeune homme, grommela Seldon. Comment vous appelez-vous ?

— Je suis Grisnuage Cinq », dit le Mycogénien, hésitant, avant de se retourner pour examiner, méfiant, son interlocuteur. « Je suis un novice. Je vous ai apporté un repas. » Il hésita. « De ma propre cuisine, où la femme l’a préparé, barbare. »

Il déposa les récipients sur la table et Seldon souleva un des couvercles pour en renifler prudemment le contenu. Puis il regarda Dors, surpris : « Vous savez que ça ne sent pas mauvais du tout ? »

Dors acquiesça. « Vous avez raison. Je peux le sentir, moi aussi.

— Ce n’est pas aussi chaud qu’il conviendrait, s’excusa Grisnuage. Ça a refroidi durant le transport. Vous trouverez vaisselle et couverts dans la cuisine. »

Dors alla chercher ce qu’il fallait et, une fois qu’ils eurent mangé – copieusement, et sans se faire prier –, Seldon se sentit de nouveau un homme civilisé.

Se rendant compte que le jeune homme allait se sentir gêné d’être seul avec une femme, et plus encore si elle lui parlait, Dors jugea qu’il lui incombait de débarrasser et de laver les assiettes – une fois qu’elle aurait déchiffré les commandes du lave-vaisselle.

Entre-temps, Seldon, qui avait demandé l’heure, s’exclama, quelque peu interdit : « Vous voulez dire que nous sommes au milieu de la nuit ?

— Si fait, barbare, dit Grisnuage. C’est pourquoi il a fallu du temps pour satisfaire votre demande. »

Seldon comprit soudain pourquoi Maître-du-Soleil ne pouvait être dérangé ; il songea à la femme de Grisnuage qu’il avait fallu réveiller pour lui faire la cuisine et se sentit soudain bourrelé de remords. « Je suis désolé. Nous ne sommes que des barbares des tribus extérieures, ne sachant pas nous servir de la cuisine ou préparer les plats. Demain matin, pourriez-vous nous faire envoyer quelqu’un pour nous mettre au courant ?

— Le mieux que je puisse faire, barbare, répondit Grisnuage, apaisant, c’est de vous envoyer deux Sœurs. Je m’excuse à l’avance de vous incommoder par une présence féminine, mais ce sont elles qui connaissent ce genre de choses. »

Dors qui venait d’émerger de la cuisine remarqua (avant de se rappeler sa place dans cette société machiste) : « C’est très bien, Grisnuage. Nous serons ravis de faire leur connaissance. »

Grisnuage la regarda, mal à l’aise et indécis, mais ne dit rien.

Convaincu que le jeune Mycogénien avait refusé, par principe, d’entendre ce que pouvait lui dire une femme, Seldon répéta la remarque. « C’est très bien, Grisnuage. Nous serons ravis de faire leur connaissance. »

Son expression s’illumina aussitôt : « Je vais vous les envoyer dès l’aube. »

Dès qu’il fut parti, Seldon nota avec quelque satisfaction : « Les Sœurs ont des chances d’être exactement ce qu’il nous faut.

— Ah bon ? Comment cela, Hari ?

— Eh bien, si nous les traitons comme des êtres humains, nul doute qu’elles seront assez reconnaissantes pour nous parler de leurs légendes.

— Si elles les connaissent, remarqua Dors, sceptique. Je n’ai aucune certitude, mais je doute que les Mycogéniens se préoccupent d’éduquer leurs femmes. »


40

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Les Sœurs arrivèrent quelque six heures plus tard, après que Dors et Seldon eurent dormi encore un peu, dans l’espoir de recaler leur horloge biologique.

Elles pénétrèrent dans l’appartement timidement, presque sur la pointe des pieds. Leurs robes (le terme mycogénien était “ tunique ”) étaient d’un gris doux et velouté, subtilement décorées chacune d’un motif spécifique au gris légèrement plus sombre. Les tuniques ne manquaient pas de séduction mais elles semblaient surtout destinées à dissimuler entièrement la silhouette.

Comme de juste, les deux femmes étaient chauves et leur visage dépourvu de tout maquillage. Elles jetèrent un regard intrigué vers la touche de bleu au pli des paupières de Dors et vers la légère trace de rouge sur ses lèvres.

L’espace d’un instant, Seldon se demanda comment on pouvait être certain que ces Sœurs-là étaient bien des Sœurs.

La réponse lui vint aussitôt lorsqu’elles lui adressèrent le salut traditionnel : toutes deux pépiaient et gazouillaient. Se souvenant de la voix de basse de Maître-du-Soleil et du baryton nerveux de Grisnuage, Seldon soupçonna les femmes, à défaut d’autre signe de différenciation sexuelle, d’être tenues de cultiver une voix de tête et des manières affectées.

« Je suis Goutte-de-Pluie Quarante-trois, pépia la première, et voici ma jeune sœur.

— Goutte-de-Pluie Quarante-cinq, gazouilla l’autre. On est très portés sur les “ Gouttes de pluie ” dans notre cohorte. » Elle gloussa.

« Je suis ravie de faire votre connaissance, dit Dors gravement, mais maintenant j’aimerais savoir comment m’adresser à vous. Je ne peux pas dire simplement “ Goutte-de-Pluie ”, n’est-ce pas ?

— Non, dit Goutte-de-Pluie Quarante-trois. Vous devez utiliser le nom complet quand nous sommes toutes les deux présentes.

— Que diriez-vous simplement de Quarante-trois et Quarante-cinq, mesdames ? » suggéra Seldon.

Toutes deux lui jetèrent un regard à la dérobée mais sans piper mot.

Dors intervint : « Je vais m’en occuper, Hari », lui dit-elle à voix basse.

Seldon s’effaça. Sans doute étaient-elles célibataires et condamnées à ne pas parler aux hommes. L’aînée semblait la plus sérieuse des deux et peut-être la plus puritaine. Difficile à dire à partir de quelques phrases et d’un bref examen, mais il avait cette impression et comptait s’y fier.

« Le problème, reprit Dors, c’est que nous autres barbares ne savons pas comment nous servir de la cuisine.

— Vous voulez dire que vous ne savez pas cuisiner ? » Goutte-de-Pluie Quarante-trois parut outrée et scandalisée. Goutte-de-Pluie Quarante-cinq étouffa un rire. (Seldon jugea que son impression première était la bonne.)

« J’ai bien eu une cuisine autrefois, expliqua Dors, mais elle n’était pas du tout faite comme ça, et je ne sais pas comment reconnaître les aliments ou simplement les préparer.

— C’est vraiment enfantin, dit Goutte-de-Pluie Quarante-cinq. Nous pouvons vous montrer.

— Nous allons vous préparer un bon repas bien nourrissant », dit Goutte-de-Pluie Quarante-trois. « Nous allons le préparer pour… vous deux. » Elle avait hésité avant de terminer sa phrase. C’était manifestement pour elle un effort de reconnaître l’existence d’un homme.

« Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, dit Dors, j’aimerais venir avec vous dans la cuisine pour que vous m’expliquiez tout en détail. Après tout, Sœurs, je ne peux quand même pas vous demander de venir ici trois fois par jour nous préparer à manger.

— Nous allons tout vous montrer, dit Goutte-de-Pluie Quarante-trois en hochant la tête avec raideur. Il se peut toutefois qu’une barbare éprouve quelque difficulté. Vous n’aurez pas le… coup de main.

— J’essaierai », fit Dors avec un sourire aimable.

Elles disparurent dans la cuisine. Seldon les regarda quitter la pièce, puis il essaya d’élaborer la stratégie qu’il comptait mettre en œuvre.


Microferme

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MYCOGÈNE. — … Les microfermes de Mycogène sont légendaires, bien qu’elles ne survivent de nos jours que dans des expressions courantes telles que « riche comme les microfermes de Mycogène » ou bien « savoureux comme la levure mycogénienne ». Ces formules laudatives tendent à proliférer avec le temps, c’est sûr, mais Hari Seldon a visité ces microfermes durant la Fuite et l’on trouve dans ses mémoires des références qui tendraient à conforter l’opinion populaire…

ENCYCLOPAEDIA GALACTICA
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« C’était rudement bon ! s’enthousiasma Seldon. Nettement meilleur que les plats apportés par Grisnuage… »

Dors tempéra son enthousiasme : « N’oubliez pas que sa femme avait dû les préparer à toute vitesse au beau milieu de la nuit. » Elle marqua un temps d’arrêt puis reprit : « A propos, j’aimerais bien qu’au lieu de dire “ la ” femme, ils disent “ ma ” femme. Dans leur bouche, on croirait qu’ils parlent d’un accessoire, comme ils diraient “ le lit ” ou “ la table ”. C’est parfaitement avilissant.

— Je sais. Ça me met en rogne. Mais ils pourraient dire “ ma femme ” d’une manière tout aussi possessive. C’est leur mode de vie et les Sœurs n’ont pas l’air de s’en formaliser. Vous et moi n’allons rien y changer par nos sermons. Au fait, vous avez vu comment elles ont procédé ?

— Oui, et à les voir, tout semblait parfaitement simple. Je doute d’être capable de me souvenir de tout, mais elles ont soutenu que je n’en aurais pas besoin. Je n’aurai qu’à faire réchauffer les ingrédients. J’ai cru comprendre qu’on ajoutait au pain, durant la cuisson, une espèce de dérivé de micro-organisme qui lui permettait de lever et lui donner ce croustillant et ce parfum. Avec un soupçon de poivre, vous ne croyez pas ?

— Je ne saurais dire mais, en tout cas, j’en aurais bien repris. Et la soupe, vous avez reconnu les légumes ?

— Non.

— Et la viande en tranches, c’était quoi ?

— A vrai dire, je ne crois pas que ce soit de la viande en tranches. Ça me rappelait un peu un plat à base d’agneau qu’on mangeait sur Cinna.

— Ce n’était certainement pas de l’agneau.

— J’ai bien dit que je ne croyais pas que ce soit de la viande. Et je crois que personne ne mange ainsi ailleurs. Pas même l’Empereur, j’en suis sûre. Je suis prête à parier qu’ils exportent leurs fonds de tiroir. Ils se gardent le dessus du panier. On a intérêt à ne pas rester ici trop longtemps, Hari. Si on s’habitue à manger comme ça, on ne pourra plus jamais s’acclimater aux trucs répugnants qu’on sert ailleurs. » Elle rit.

Seldon rit aussi. Il but une nouvelle gorgée de jus de fruits, qui lui sembla bien plus délicieux que tout ce qu’il avait pu boire jusqu’ici, puis il remarqua : « Dites donc, quand Hummin m’a conduit à l’Université, on s’est arrêtés dans un restoroute et tout ce qu’on a mangé sentait uniformément la levure. On aurait dit… bon, peu importe, en tout cas, j’étais loin d’imaginer à ce moment-là qu’on pouvait donner si bon goût à des micro-nutriments. J’aurais bien aimé que les Sœurs soient encore là. Il aurait été courtois de les remercier.

— Je crois qu’elles ont parfaitement saisi nos sentiments. Je m’étais déjà extasiée sur l’odeur merveilleuse de tous ces plats qui mitonnaient et elles m’avaient répondu, avec une certaine suffisance, qu’au goût ce serait encore meilleur.

— C’est la plus grande qui vous a dit ça, j’imagine.

— Oui, la cadette a pouffé de rire. Et elles vont revenir. Elles doivent m’apporter une tunique, pour que je puisse sortir avec elles faire les magasins. Et elles m’ont bien fait comprendre qu’il faudrait que je me lave le visage si je devais me faire voir en public. Elles me montreront où acheter moi-même des tuniques de bonne qualité et où me procurer toutes sortes de plats tout préparés. Je n’aurai plus qu’à les réchauffer. Elles ont expliqué qu’une Sœur qui se respecte ne procéderait jamais ainsi mais ferait tout elle-même. En fait, certains des plats qu’elles nous ont servis étaient simplement réchauffés et elles s’en sont excusées. En réussissant quand même à sous-entendre qu’on ne pouvait pas attendre que des barbares sachent pleinement apprécier l’art culinaire, et que nous pouvions bien nous contenter des plats précuits simplement réchauffés. A propos, elles ont l’air de considérer comme évident que je fasse toutes les courses et la cuisine.

— Comme on dit chez nous : “ A Trantor, fais comme les Trantoriens. ”

— Évidemment, j’étais sûre que vous auriez cette attitude.

— Je suis seulement humain, dit Seldon.

— L’excuse habituelle », remarqua Dors avec un petit sourire.

Seldon se carra dans sa chaise avec l’agréable sensation d’être rassasié et reprit : « Vous êtes sur Trantor depuis deux ans, Dors, vous devez donc saisir un certain nombre de choses qui m’échappent. Selon vous, l’étrange système social des Mycogéniens serait-il lié à leurs conceptions surnaturalistes ?

— Surnaturaliste ?

— Oui. Avez-vous entendu évoquer ce genre d’hypothèse ?

— Qu’entendez-vous par “ surnaturaliste ”?

— L’évidence : la croyance à des entités indépendantes des lois naturelles, non soumises à la conservation de l’énergie, par exemple, ou à l’existence d’une constance d’action.

— Je vois. Vous me demandez si Mycogène est une communauté religieuse ? »

C’était au tour de Seldon d’être intrigué : « Religieuse ?

— Oui. C’est un terme archaïque, mais les historiens l’utilisent – notre domaine est truffé de termes archaïques. “ Religieux “ n’est pas exactement l’équivalent de “ surnaturaliste ”, même si la religion contient d’évidents éléments de surnaturalisme. Je ne puis répondre de manière précise à votre question, car je n’ai jamais étudié Mycogène de manière spécifique. Malgré tout, partant du peu que j’en ai vu, et de ce que je sais des religions dans l’histoire, je ne serais pas surprise que Mycogène soit une société à caractère religieux.

— En ce cas, seriez-vous surprise si les légendes mycogéniennes étaient également à caractère religieux ?

— Certainement pas.

— Et par conséquent, non fondées sur des bases historiques ?

— Ce n’est pas un corollaire obligé. Le noyau de ces légendes pourrait avoir un fondement authentiquement historique, mêlé de distorsions et de surnaturalisme.

— Ah », fit Seldon qui parut s’absorber dans ses pensées.

Finalement, Dors rompit le silence pour ajouter : « Ce n’est pas si rare, vous savez. Il subsiste encore un fort élément religieux sur bien des planètes. Qui s’est d’ailleurs renforcé au cours des derniers siècles, à mesure que l’agitation gagnait l’Empire. Sur mon monde de Cinna, un quart au moins de la population est trithéiste. »

Une fois de plus, Seldon mesura, avec un regret douloureux, l’étendue de son ignorance en histoire. « Y a-t-il eu des époques, dans le passé, où la religion avait plus d’importance qu’aujourd’hui ?

— Certainement. De surcroît, de nouvelles variétés apparaissent constamment. La religion mycogénienne, quoi qu’elle soit, pourrait être relativement récente et se limiter à Mycogène même. Impossible d’être sûr sans une étude approfondie.

— Voilà donc où je voulais en venir : d’après vous, Dors, les femmes seraient-elles plus enclines à la religion que les hommes ? »

Dors Venabili haussa les sourcils. « Je ne suis pas sûre qu’on puisse avancer une hypothèse aussi simpliste. » Elle réfléchit un instant. « Je suppose que les éléments de la population qui ont le moins de prise sur le monde naturel, matériel, sont les plus aptes à trouver le réconfort dans ce que vous appelez le surnaturalisme : les pauvres, les déshérités, les opprimés. Et dans la mesure où le surnaturel englobe la religion, ils peuvent être également plus religieux. Il existe évidemment quantité d’exceptions. Bon nombre d’opprimés peuvent être dépourvus de religion ; bon nombre de gens riches, puissants et comblés peuvent en avoir une.

— Mais, reprit Seldon, à Mycogène, où l’on semble traiter les femmes comme une sous-humanité… aurais-je tort de présumer qu’elles doivent être plus enclines à la religion que les hommes, plus portées à croire les légendes qu’a entretenues la société ?

— Je n’y mettrais pas ma main à couper, Hari, mais je serais prête à parier une semaine de traitement…

— Bien », dit Seldon, pensif.

Dors lui sourit. « Voilà un élément pour votre psychohistoire, Hari. Règle numéro 47854 : les opprimés sont plus religieux que les satisfaits. »

Seldon hocha la tête. « Ne plaisantez pas avec la psychohistoire, Dors. Vous savez que je ne suis pas à la recherche de petits bouts d’axiomes mais de vastes généralisations et de règles opératoires. Je ne cherche pas à déduire une étude comparative de la religiosité d’une centaine de règles spécifiques. Ce que je cherche, c’est un ensemble d’éléments qui me permette, après une manipulation par quelque système logique à fondement mathématique, d’affirmer : “ Ah, ah, ce groupe-là va tendre à être plus religieux que ce groupe-ci, à condition que les critères suivants soient remplis, et par conséquent, lorsque l’humanité rencontrera ces mêmes stimuli, elle réagira de manière identique. ”

— Mais c’est horrible ! Vous décrivez les êtres humains comme s’ils étaient de vulgaires mécaniques. Pressez ce bouton et vous obtenez cette réaction.

— Non, parce qu’il y aura quantité de boutons pressés en même temps et plus ou moins fortement, ce qui engendrera tant de réponses différentes qu’une prédiction globale de l’avenir ne pourra être que de nature statistique, de sorte que l’individu gardera son libre arbitre.

— Comment pouvez-vous le savoir ?

— Je ne peux pas, dit Seldon. Du moins, je ne le sais pas. Je le sens. C’est ainsi que j’estime que les choses devraient être. Si je puis trouver les axiomes, les Lois fondamentales de l’Humanique si l’on peut dire, et le traitement mathématique idoine, alors, je tiendrai ma psychohistoire. J’ai prouvé qu’en théorie du moins c’était possible.

— Mais inapplicable, c’est cela ?

— Je n’arrête pas de le répéter. »

L’esquisse d’un sourire incurva les lèvres de Dors. « Est-ce ce que vous êtes en train de faire, Hari, chercher une sorte de solution à ce problème ?

— Je n’en sais rien. Je vous jure que je n’en sais rien. Mais Chetter Hummin voudrait tellement trouver une solution et, sans trop savoir pourquoi, j’aimerais tant lui faire plaisir. C’est un homme si persuasif…

— Ça, je le sais. »

Seldon ne releva pas, mais une ride fugace lui plissa le front.

Il poursuivit : « Hummin soutient que l’Empire est en pleine décadence, qu’il va s’effondrer, que la psychohistoire est le seul espoir de le sauver – ou au moins, d’amortir la chute ou d’en améliorer les conditions – et que, sans elle, l’humanité sera détruite, ou en tout cas qu’elle traversera une longue période de souffrances. Il semble faire reposer sur moi la responsabilité d’éviter ce malheur. Bon, l’Empire me survivra, sans aucun doute, mais si je veux vivre sans remords, je dois ôter de mes épaules le poids de cette responsabilité. Je dois me convaincre – et convaincre Hummin – que la psychohistoire n’est pas une solution pratique ; que, malgré la théorie, elle ne peut pas être mise en application. Aussi dois-je suivre le plus de pistes possible pour démontrer que chacune est nécessairement une impasse.

— Des pistes ? Par exemple, remonter dans l’histoire jusqu’à une époque où la société humaine était plus petite qu’aujourd’hui ?

— Bien plus petite. Et considérablement moins complexe.

— Et démontrer qu’une solution demeure quand même inapplicable ?

— Oui.

— Mais qui va vous décrire ce monde primitif ? Si les Mycogéniens détiennent une description cohérente de la Galaxie primordiale, nul doute que Maître-du-Soleil se gardera bien de la révéler à un barbare. Aucun Mycogénien ne le fera. Cette société vit repliée sur elle-même – combien de fois vous l’ai-je répété ? — et la méfiance de ses membres à l’égard des barbares confine à la paranoïa. Ils ne nous diront rien.

— Il va falloir que je trouve le moyen de persuader certains Mycogéniens de parler. Ces Sœurs, par exemple.

— Elles ne voudront même pas vous entendre, mâle que vous êtes, pas plus que Maître-du-Soleil ne veut m’entendre. Et même si elles vous parlaient, que sauraient-elles, hormis quelques formules indéfiniment répétées ?

— Il faut bien que je trouve un point de départ.

— Bon, laissez-moi réfléchir. Hummin dit que je dois vous protéger et cela implique, semble-t-il, que je dois vous aider quand je le peux. Qu’est-ce que je peux bien vous dire sur la religion ? C’est à cent lieues de ma spécialité, vous savez. Je me suis toujours intéressée aux courants économiques plutôt qu’aux courants philosophiques, mais enfin, on ne peut pas non plus diviser l’histoire en une série de petits compartiments indépendants. Par exemple, les religions ont tendance à s’enrichir quand elles ont du succès, et cela finit par modifier le développement économique d’une société. Incidemment, voilà encore une des nombreuses règles de l’histoire humaine qu’il vous faudra dériver de vos – comment dites-vous, déjà ? – Lois fondamentales de l’Humanique. Mais… »

Et là, la voix de Dors s’éteignit tandis qu’elle s’absorbait dans ses pensées. Seldon l’observa, circonspect : Dors avait les yeux dans le vague, comme si elle regardait au tréfonds d’elle-même.

Finalement, elle reprit : « Ce n’est pas une règle immuable, mais il me semble que, dans bien des cas, les religions ont un livre, ou plusieurs livres, à qui elles attribuent un maximum de sens ; des livres qui présentent leur rituel, leur vision de l’histoire, leur poésie sacrée, que sais-je encore ? D’ordinaire, ces livres sont accessibles à tous et sont à la base du prosélytisme. Parfois, ils sont secrets.

— Croyez-vous que Mycogène possède ce genre de livres ?

— Pour dire la vérité, répondit Dors, songeuse, je n’en ai jamais entendu parler. Ç’aurait été le cas s’ils avaient existé au grand jour – ce qui signifie qu’ils n’existent pas ou qu’ils sont tenus secrets. Dans l’un et l’autre cas, il me semble que vous n’êtes pas près de les voir.

— Au moins, voilà un point de départ », dit Seldon, d’un air sinistre.

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Les Sœurs revinrent environ deux heures après que Hari et Dors eurent fini de déjeuner. Toutes deux souriaient et Goutte-de-Pluie Quarante-trois, la plus sérieuse, soumit à Dors une tunique grise.

« Elle est très seyante », dit cette dernière, souriant largement et hochant la tête avec une certaine sincérité. « J’aime bien la jolie broderie, là…

— Oh, ce n’est rien, gazouilla Goutte-de-Pluie Quarante-cinq. C’est un de mes vieux vêtements et il ne vous ira pas très bien car vous êtes plus grande que moi. Mais ça fera l’affaire en attendant qu’on vous emmène chez le meilleur tuniqueur ; il pourra vous en tailler quelques-unes parfaitement adaptées à votre taille et à vos goûts. Vous verrez… »

Goutte-de-Pluie Quarante-trois, souriant avec un brin de nervosité, mais sans mot dire et les yeux baissés, tendit à Dors une tunique blanche, pliée avec soin. Dors se garda de la déplier et la passa directement à Seldon. « A la couleur, je dirais qu’elle est pour vous, Hari.

— Je présume, dit ce dernier. Mais rendez-la-lui. Elle ne me l’a pas donnée.

— Oh, Hari, murmura Dors en secouant légèrement la tête.

— Non, insista Seldon. Elle ne me l’a pas donnée. Rendez-la-lui et j’attendrai qu’elle me la donne en mains propres. »

Dors hésita puis tenta, sans conviction, de restituer la tunique à Goutte-de-Pluie Quarante-trois.

La Sœur mit les mains dans son dos et s’écarta, le visage soudain livide. Goutte-de-Pluie Quarante-cinq jeta à Seldon un regard à la dérobée, très vite, puis s’avança vers Goutte-de-Pluie Quarante-trois pour l’entourer de ses bras.

« Allons, Hari, reprit Dors. Je suis sûre que les Sœurs n’ont pas le droit de parler à des hommes en dehors de leur famille. Pourquoi la gêner ? Elle n’y peut rien.

— Je n’en crois rien, fit rudement Seldon. S’il existe une telle règle, elle ne s’applique qu’aux Frères. Je doute fort qu’elle ait déjà rencontré un barbare. »

D’une voix douce, Dors s’adressa à Goutte-de-Pluie Quarante-trois : « Avez-vous déjà rencontré un ou une barbare, Sœur ? »

Longue hésitation, puis lent signe de dénégation.

Seldon ouvrit les bras : « Eh bien, nous y voilà. S’il y a une règle de silence, elle ne s’applique qu’aux Frères. Nous auraient-ils envoyé ces jeunes femmes – ces Sœurs – s’il existait une règle quelconque leur interdisant de parler aux barbares ?

— Il se pourrait, Hari, qu’elles soient censées s’adresser uniquement à moi, et moi ensuite à vous.

— Balivernes ! Je n’en crois rien et vous ne me ferez pas changer d’avis. Je ne suis pas un vulgaire barbare, je suis un invité d’honneur de Mycogène, à la demande expresse de Chetter Hummin, et introduit ici par Maître-du-Soleil Quatorze en personne. Je refuse d’être traité comme si je n’existais pas. Je m’en vais contacter Maître-du-Soleil Quatorze et me plaindre amèrement. »

Goutte-de-Pluie Quarante-cinq se mit à sangloter et Goutte-de-Pluie Quarante-trois, tout en gardant son calme, n’en rougit pas moins légèrement.

Dors fit mine de vouloir encore une fois apaiser Seldon mais celui-ci la fit taire d’une bourrade tout en toisant Goutte-de-Pluie Quarante-trois de toute sa hauteur.

Finalement, cette dernière se mit à parler. Elle ne gazouillait plus : sa voix était plutôt rauque et tremblante, comme si elle devait la forcer pour s’exprimer devant un représentant du sexe masculin, à rencontre de tous ses instincts, de tous ses désirs.

« Vous ne devez pas vous plaindre de nous, barbare. Ce serait injuste. Vous me forcez à enfreindre la coutume de notre peuple. Que voulez-vous de moi ? »

Seldon eut aussitôt un sourire désarmant et lui tendit la main : « Le vêtement que vous m’avez apporté. La tunique. »

Sans un mot, elle tendit le bras et déposa dans sa main la tunique.

Il s’inclina légèrement et dit d’une voix douce et chaleureuse : « Merci, Sœur. » Puis il lorgna Dors du coin de l’œil, comme pour dire : vous voyez ? Mais cette dernière détourna le regard, fâchée.

La tunique était absolument unie, remarqua Seldon en la dépliant (broderies et décorations étant apparemment réservées aux femmes), mais elle était accompagnée d’une ceinture à glands qu’on devait certainement porter d’une manière précise. Nul doute qu’il saurait se débrouiller.

« Je vais passer dans la salle de bains mettre ceci. Ça ne prendra qu’une minute, je suppose. »

Il pénétra dans le réduit et s’aperçut qu’il n’arrivait pas à fermer la porte dans son dos : Dors lui avait emboîté le pas. C’est seulement quand ils furent tous deux entrés dans la salle de bains qu’ils purent s’y isoler.

« Qu’est-ce qui vous a pris ? siffla Dors en colère. Vous vous êtes comporté en vraie brute, Hari. Pourquoi traiter ainsi cette pauvre femme ?

— Il fallait que je la force à me parler, expliqua Seldon avec impatience. Je compte sur elle pour obtenir des informations, vous le savez bien. Je suis désolé d’avoir dû me montrer cruel, mais sinon, comment aurais-je pu briser ses inhibitions ? » Et il lui fit signe de sortir.

Quand il émergea, il découvrit que Dors avait également passé sa tunique.

Malgré la calvitie que lui donnait le bonnet et le manque d’élégance manifeste du vêtement, elle parvenait à être tout à fait séduisante. La coupe réussissait à suggérer une silhouette sans la révéler le moins du monde. La ceinture, plus large que celle de Seldon, était d’un gris légèrement différent de celui du vêtement et maintenue sur le devant par deux broches scintillantes de pierre bleue. (Les femmes réussissent toujours à s’embellir, même dans les pires conditions, songea Seldon.)

Examinant Hari, Dors remarqua : « Vous avez l’air du parfait Mycogénien. Nous voilà prêts à faire les boutiques avec les Sœurs.

— Oui, mais ensuite je veux que Goutte-de-Pluie Quarante-trois me fasse visiter les microfermes. »

Les yeux de l’intéressée s’agrandirent tandis qu’elle reculait vivement d’un pas.

« J’aimerais les voir », dit calmement Seldon.

Goutte-de-Pluie Quarante-trois jeta un bref regard à Dors. « Femme barbare…

— Peut-être que vous ne connaissez rien aux fermes, Sœur », insinua Seldon.

Cela parut toucher une corde sensible. Elle leva le menton, l’air indigné, tout en prenant soin de s’adresser exclusivement à Dors : « J’ai travaillé dans les microfermes. Tous les Frères et Sœurs le font à un moment ou à un autre de leur existence.

— Eh bien, dans ce cas, servez-moi de guide, dit Seldon, et ne recommençons pas à discuter : je ne suis pas un de ces Frères auxquels il vous est interdit de parler et avec qui vous n’avez rien à faire. Je suis un barbare et un invité d’honneur. Je porte ce bonnet et cette tunique pour ne pas trop attirer l’attention, mais je suis un chercheur et, tant que je serai ici, je dois apprendre. Je ne peux pas rester planté dans cette pièce à fixer le mur. Je veux voir la seule chose que vous ayez et que le reste de la Galaxie ne possède pas, vos microfermes. J’aurais cru que vous seriez fières de les montrer…

— Eh bien, nous en sommes fières », dit Goutte-de-Pluie Quarante-trois, se décidant enfin à lui parler en face, « et je vais vous les montrer. Mais n’allez pas imaginer que vous apprendrez le moindre de nos secrets, si c’est cela que vous cherchez. Je vous montrerai les microfermes demain matin. Il me faut du temps pour arranger la visite.

— Je veux bien attendre jusqu’à demain matin. Mais ai-je votre promesse ? Votre parole d’honneur ? »

Avec un mépris manifeste, Goutte-de-Pluie Quarante-trois répondit : « Je suis une Sœur, et je ferai ce que j’ai dit. Je tiendrai parole, même envers un barbare. »

Elle avait prononcé ces derniers mots d’une voix glacée tandis que ses yeux agrandis paraissaient étinceler. Seldon se demanda ce qu’elle avait en tête et il se sentit soudain mal à l’aise.

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Seldon passa une nuit agitée. Pour commencer, Dors avait annoncé qu’elle devait l’accompagner dans sa visite et il avait protesté avec vigueur.

« Tout l’intérêt, avait-il expliqué, c’est de l’amener à parler librement, à la confronter à une situation inhabituelle – seule avec un homme, un barbare qui plus est. Maintenant que la tradition est déjà bien ébréchée, il sera facile de l’enfreindre plus avant. Si vous êtes là, c’est à vous qu’elle se confiera et je n’aurai que les restes.

— Et s’il vous arrive quelque chose en mon absence, comme l’autre fois sur la Couverture ?

— Rien n’arrivera. Je vous en prie ! Si vous voulez m’aider, restez en dehors de tout ça. Sinon, je ne veux plus avoir affaire à vous. Je suis sérieux, Dors. C’est important pour moi. Malgré toute l’estime que je vous porte, je n’en démordrai pas. »

Elle accepta, non sans réticence, et l’avertit simplement : « Alors, promettez-moi au moins d’être gentil avec elle.

— Est-ce elle ou moi que vous avez mission de protéger ? Je vous assure que je ne l’ai pas rudoyée par plaisir et que je ne recommencerai plus. »

Le souvenir de cette dispute avec Dors – la première – avait contribué à le maintenir éveillé une bonne partie de la nuit ; il ne pouvait chasser non plus l’idée lancinante que les deux Sœurs pourraient ne pas se présenter au matin, malgré la promesse de Goutte-de-Pluie Quarante-trois.

Elles arrivèrent cependant, peu après que Seldon eut achevé un petit déjeuner frugal (il avait décidé de ne pas se laisser grossir par excès de gourmandise) et passé une tunique qui lui allait à la perfection. Il en avait soigneusement disposé la ceinture pour qu’elle tombe comme il faut.

Toujours avec une lueur glaciale dans le regard, Goutte-de-Pluie Quarante-trois annonça : « Si vous êtes prêt, barbare Seldon, ma Sœur restera avec la barbaresque Venabili. » Sa voix n’était plus ni rauque ni haut perchée, comme si elle s’était calmée durant la nuit, s’entraînant mentalement à parler à quelqu’un qui était un mâle mais non un Frère.

Seldon se demanda si elle aussi avait souffert de l’insomnie, puis répondit : « Je suis tout à fait prêt. »

Ensemble, une demi-heure plus tard, Goutte-de-Pluie Quarante-trois et Hari Seldon descendaient les niveaux les uns après les autres. Bien que, d’après l’heure, on fût en plein jour, il faisait plus sombre ici que partout ailleurs sur Trantor.

Sans raison apparente. Nul doute que l’éclairage artificiel qui progressait lentement autour du globe de Trantor pouvait inclure le secteur de Mycogène. C’est donc, jugea Seldon, que les Mycogéniens devaient en avoir décidé ainsi, s’accrochant à quelque habitude primitive. Ses yeux s’accoutumèrent à la pénombre environnante.

Il essaya de croiser calmement le regard des passants, qu’ils fussent Frères ou Sœurs. Il estima qu’on devrait les prendre, Goutte-de-Pluie Quarante-trois et lui, pour un Frère et sa femme, et qu’on ne les remarquerait pas tant qu’ils s’abstiendraient d’attirer l’attention.

Malheureusement, il semblait bien que Goutte-de-Pluie Quarante-trois fît tout pour se faire remarquer. Elle lui parlait par monosyllabes, à voix basse, lèvres serrées. Il était manifeste que la compagnie d’un mâle non autorisé, même si elle était au courant, la déstabilisait. Seldon était à peu près certain que, s’il lui enjoignait de se détendre, il ne ferait qu’accroître sa gêne. (Il se demanda ce qu’elle ferait si jamais elle croisait une connaissance et ne commença à se sentir un peu moins nerveux qu’en arrivant aux niveaux inférieurs, nettement plus déserts.)

La descente ne se faisait pas par ascenseur mais par des rampes d’escaliers mobiles disposées par paires : une pour monter, une pour descendre. Goutte-de-Pluie Quarante-trois les appelait des “ escalators ”. Seldon n’était pas sûr d’avoir saisi correctement le terme, ne l’ayant encore jamais entendu.

A mesure qu’ils s’enfonçaient de niveau en niveau, Seldon sentait croître son appréhension. La plupart des mondes possédaient des microfermes qui produisaient leurs propres variétés de micro-nutriments. Chez lui, sur Hélicon, Seldon avait à l’occasion acheté des condiments dans les microfermes et il avait toujours remarqué l’odeur désagréablement écœurante qui les entourait.

Les gens qui y travaillaient ne semblaient pas y prendre garde. Alors même que les visiteurs occasionnels fronçaient le nez, ils semblaient s’en accommoder parfaitement. Seldon, toutefois, avait toujours été particulièrement sensible à l’odeur. Il en souffrait et s’attendait à présent à en souffrir. Il eut beau se calmer en se disant qu’il sacrifiait noblement son confort à la recherche de l’information, cela n’empêchait pas l’appréhension de lui nouer l’estomac.

Après qu’il eut perdu le compte du nombre des niveaux descendus, comme l’atmosphère demeurait raisonnablement respirable, il demanda : « Quand atteindrons-nous les niveaux de la ferme ?

— Nous y sommes déjà. »

Seldon inspira un grand coup. « A l’odeur, on ne dirait pas.

— L’odeur ? Que voulez-vous dire ? » Goutte-de-Pluie Quarante-trois était suffisamment outrée pour parler à voix haute.

« D’après mon expérience, il règne toujours une odeur putride autour des microfermes. Vous savez, à cause des engrais que les bactéries, levures, moisissures et autres saprophytes exigent en général.

— Votre expérience ? » Elle avait de nouveau baissé la voix. « Et où cela ?

— Sur mon monde natal. »

La Sœur fit une grimace écœurée. « Et vos concitoyens pataugent dans le lisier ? »

Seldon entendait le mot pour la première fois mais, d’après le regard et l’intonation, il crut en deviner le sens.

« Ça ne sent plus comme ça, vous savez, une fois le produit traité pour la consommation, dit-il.

— Nos produits ne sentent jamais comme ça à aucun stade. Nos biotechniciens ont mis au point des conditions parfaites. Les algues poussent sous la lumière la plus pure et dans des solutions électrolytiques équilibrées avec le plus grand soin. Les saprophytes sont alimentés par un savant mélange de matières organiques. Jamais aucun barbare ne saura jamais nos formules et nos recettes. Allez, venez, nous y sommes. Reniflez tout votre saoul. Vous ne trouverez rien de nauséabond. C’est l’une des raisons qui font que nos produits sont demandés dans toute la Galaxie et que l’Empereur, nous a-t-on dit, ne mange rien d’autre, mais si vous voulez mon avis, c’est bien trop bon pour un barbare, même s’il se baptise Empereur. »

Elle avait parlé avec une colère qui semblait viser directement Seldon. Puis, comme elle craignait que l’allusion lui ait échappé, elle ajouta : « Ou même s’il se baptise invité d’honneur. »

Ils débouchèrent dans un étroit corridor, bordé de part et d’autre de vastes cuves de verre épais dans lesquelles roulait une eau verte et trouble, pleine d’algues, tourbillonnant sous la pression des bulles de gaz qui la traversaient. Elles devaient être riches en gaz carbonique, estima Seldon.

Une puissante lumière rosée illuminait les cuves, considérablement plus intense que l’éclairage des corridors. Il s’en ouvrit, songeur, auprès de sa conductrice.

« Évidemment, répondit celle-ci. Les algues ont leur meilleur rendement à l’extrémité rouge du spectre.

— Je présume, nota Seldon, que tout est automatisé. » Elle haussa les épaules sans répondre.

« Je ne vois pas beaucoup de Frères et de Sœurs au travail, insista Seldon.

— Il y a du travail à faire et ils le font, même si vous ne les voyez pas à l’œuvre. Les détails ne sont pas pour vous. Alors ne perdez pas votre temps à en demander.

— Attendez. Ne soyez pas fâchée contre moi. Je ne compte pas découvrir des secrets d’État. Allons, mon petit… » (Le mot lui avait échappé.)

Il la prit par le bras alors qu’elle semblait sur le point de détaler. Elle resta immobile mais il la sentit frémir légèrement et il la relâcha, gêné.

Il reprit : « C’est simplement que tout me paraît automatisé.

— Faites toutes les suppositions que vous voudrez. Toujours est-il qu’il reste de la place ici pour le cerveau et le jugement humains. Chaque Frère et chaque Sœur ont l’occasion de travailler ici à un moment ou à un autre. Certains en font profession. »

Elle parlait plus librement à présent mais, à sa grande gêne, Seldon nota que sa main gauche remontait furtivement vers son bras droit pour y frotter doucement l’endroit qu’il avait touché, comme si elle avait été piquée.

« Cela s’étend sur des kilomètres et des kilomètres, lui dit-elle, mais si nous tournons ici, vous pourrez voir une partie de la section des moisissures. »

Ils poursuivirent la visite. Seldon nota la propreté des lieux. Le verre étincelait. Le sol carrelé semblait humide mais lorsqu’il se pencha pour le caresser, il constata que ce n’était pas le cas. Il n’était pas non plus glissant – à moins que ses sandales (avec le gros orteil qui dépassait, à la mode mycogénienne) fussent équipées de semelles antidérapantes.

Goutte-de-Pluie Quarante-trois avait raison sur un point : ça et là, on voyait un Frère ou une Sœur travailler en silence, examinant un cadran, ajustant un contrôle, parfois occupé à quelque activité subalterne – comme de briquer le matériel – mais toujours totalement absorbé par sa tâche.

Seldon se garda bien de demander ce qu’ils faisaient pour éviter à la Sœur l’humiliation d’avouer son ignorance ou sa colère en lui rappelant que ça ne le regardait pas.

Ils venaient de passer une porte battante et Seldon décela soudain une vague trace de l’odeur qu’il connaissait bien. Il regarda Goutte-de-Pluie Quarante-trois mais celle-ci n’en paraissait pas consciente, et lui aussi s’y accoutuma vite.

La nature de l’éclairage changea brusquement. Terminé, le rosé vif. Tout semblait baigner dans la pénombre hormis quelques appareils éclairés – et, chaque fois qu’un projecteur était allumé, il semblait y avoir un Frère ou une Sœur au travail. Certains portaient des bandeaux lumineux qui diffusaient une lueur nacrée et, à mi-distance, Seldon aperçut, ça et là, de petites étincelles de lumière qui évoluaient de manière erratique.

Tandis qu’ils avançaient, Seldon lorgna, à la dérobée, le profil de la jeune femme. C’était son seul critère de jugement : à tout autre instant, son attention restait accaparée par ce crâne chauve et saillant, ces yeux nus, ce visage sans couleur qui noyaient son individualité et semblaient la rendre invisible. De profil, toutefois, il pouvait distinguer quelque chose : un nez, un menton, des lèvres pleines, des traits réguliers, de la beauté. La pénombre lissait en quelque sorte le tout, en adoucissant le grand désert de son front.

Il songea avec surprise : elle pourrait être très belle si elle se laissait pousser les cheveux et s’arrangeait convenablement.

Et puis, il songea qu’elle ne pouvait pas se laisser pousser les cheveux. Elle était condamnée à rester chauve toute sa vie.

Pourquoi ? Pourquoi avait-elle dû subir cela ? Maître-du-Soleil disait que c’était pour qu’un Mycogénien se reconnaisse comme tel toute sa vie durant. Pourquoi était-il si important que cette maudite calvitie soit acceptée comme preuve d’identité ?

Et puis, comme il avait l’habitude de débattre mentalement selon des points de vue opposés, il songea : l’habitude est une seconde nature. Habituez-vous assez longtemps à un crâne chauve, et toute pilosité vous paraîtra monstrueuse et vous donnera la nausée. Lui-même se rasait bien le visage tous les matins, de près, chassant le moindre poil rebelle, et pourtant il n’avait pas l’impression d’avoir les joues dénudées et ne trouvait à ses traits rien d’anormal. Certes, il pouvait à tout moment se laisser pousser la barbe si l’envie l’en prenait – mais il n’en avait pas envie.

Il savait qu’il y avait des mondes où les hommes ne se rasaient pas ; parfois d’autres où ils ne taillaient même pas leur pilosité faciale mais la laissaient en bataille. Que diraient-ils en voyant son visage imberbe, son menton, ses joues, ses lèvres sans un poil ?

En attendant, il marchait toujours – interminablement, lui semblait-il – à côté de Goutte-de-Pluie Quarante-trois qui, de temps en temps, le prenait par le coude pour le guider ; il avait l’impression qu’elle avait fini par s’y habituer car elle ne retirait plus sa main en hâte. Parfois même elle s’attardait.

« Tenez ! Venez donc par ici ! s’écria-t-elle.

— Qu’y a-t-il ? »

Ils se trouvaient devant un petit plateau empli de sphérules d’environ deux centimètres de diamètre. Le Frère chargé du secteur et qui venait à l’instant de déposer le plateau leva les yeux, vaguement intrigué.

A voix basse, Goutte-de-Pluie Quarante-trois dit à Seldon d’en demander quelques-unes.

Seldon s’avisa qu’elle ne pouvait pas parler à un Frère tant qu’il ne se serait pas adressé à elle le premier et demanda, la voix chevrotante : « Pourrais-je en goûter quelques-unes, F-Frère ?

— Prends-en une poignée, Frère », répondit l’autre chaleureusement.

Seldon cueillit l’une des sphères et il s’apprêtait à la tendre à Goutte-de-Pluie Quarante-trois quand il s’aperçut qu’elle avait pris l’invitation à son compte et plongeait dans le plateau à pleines mains.

La sphère était luisante, lisse. Tandis qu’ils s’éloignaient de la cuve et du Frère qui s’en occupait, Seldon interrogea sa conductrice : « C’est censé être comestible ? » Il porta précautionneusement l’objet à son nez.

« Elles ne sentent pas, remarqua-t-elle sèchement.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Des bouchées. Non traitées. Pour le marché extérieur, on les aromatise avec différents parfums mais ici, à Mycogène, on les mange telles quelles – la seule vraie façon de les déguster. »

Elle en mit une dans sa bouche et ajouta : « Je n’en ai jamais assez. »

Seldon mit une sphère dans sa bouche et la sentit fondre rapidement. Un instant après, elle s’était liquéfiée et glissait, presque toute seule, dans sa gorge.

Il resta figé un moment, stupéfait. C’était légèrement sucré, laissant même un vague arrière-goût doux-amer, mais l’impression dominante lui échappait.

« Puis-je en avoir une autre ?

— Une demi-douzaine », dit Goutte-de-Pluie Quarante-trois en lui présentant sa main ouverte. « Il n’y en a jamais deux qui aient exactement le même goût et elles ne contiennent quasiment aucune calorie. Servez-vous. »

Elle avait raison. Il essaya de la laisser doucement fondre dans la bouche ; de la lécher délicatement ; d’y mordre d’un seul coup. Le plus infime contact, néanmoins, la détruisait : dès qu’on en avait croqué un fragment, le reste disparaissait aussitôt. Et chaque bouchée laissait un goût indéfinissable et pas tout à fait semblable à celui de la précédente.

« Le seul problème, dit gaiement la Sœur, c’est que, de temps à autre, on tombe sur une bouchée tout à fait inhabituelle, qu’on n’oubliera jamais mais qu’on ne retrouvera jamais non plus. J’en ai mangé une quand j’avais neuf ans… » Son expression devint soudain grave : « Utile expérience qui vous enseigne l’évanescence des choses de ce monde. »

C’était un signal, se dit Seldon. Ils avaient assez longtemps déambulé sans but. Elle s’était habituée à lui au point de lui parler. Et de lui confier quelque chose d’intéressant. Enfin !

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« Je viens d’un monde situé à l’air libre, Sœur, comme tous les mondes sauf Trantor, lui avoua Seldon. La pluie vient ou ne vient pas, les rivières ne donnent qu’un filet d’eau ou bien débordent, la température monte et descend. Cela signifie que les récoltes sont plus ou moins bonnes. Ici, en revanche, l’environnement est parfaitement maîtrisé. Les récoltes n’ont pas d’autre choix que d’être bonnes. Que Mycogène a de la chance ! »

Il attendit. Plusieurs réponses étaient possibles et il agirait en fonction de ce qu’il allait entendre.

Elle parlait désormais en toute liberté, apparemment sans la moindre inhibition concernant son sexe : cette longue visite guidée avait donc rempli son rôle. « L’environnement n’est pas si facile à maîtriser. Il y a parfois des infections virales et l’on note également d’indésirables mutations-surprise. Il arrive parfois que des planches entières de culture dépérissent ou deviennent inutilisables.

— Vous me surprenez. Et qu’arrive-t-il, alors ?

— Il n’y a généralement pas d’autre recours que de détruire les lots contaminés, même si la contamination n’est pas certaine. Plateaux et cuves doivent alors être totalement stérilisés, voire détruits.

— Cela relèverait donc de la chirurgie, nota Seldon. On excise les tissus malades.

— Exactement.

— Et que faites-vous pour prévenir ce genre d’accident ?

— Que pouvons-nous faire ? Nous effectuons constamment des tests pour déceler l’apparition d’éventuelles mutations, de nouveaux virus, de contaminations accidentelles ou d’altérations de l’environnement. Il est rare qu’on découvre un problème, mais lorsque c’est le cas, les mesures sont draconiennes. Résultat, les mauvaises années sont très rares et n’affectent que d’infimes fractions de la production, ça et là. La plus mauvaise année que nous ayons subie a entraîné une baisse de douze pour cent seulement par rapport à la moyenne – et cela a suffi à créer des difficultés. L’ennui, c’est que même les plus extrêmes précautions, les programmes d’ordinateur les plus soigneusement conçus ne peuvent pas toujours prédire ce qui est par essence imprévisible. »

(Seldon se sentit pris d’un frisson involontaire. C’était comme si elle lui parlait de la psychohistoire – et elle ne parlait que de la production microbiologique d’une infime fraction de l’humanité, quand pour sa part il embrassait l’ensemble du puissant Empire Galactique dans la totalité de ses activités.)

Inévitablement découragé, il remarqua : « Tout n’est quand même pas totalement imprévisible. Il existe des forces qui nous guident et nous protègent. »

La Sœur se raidit. Elle se tourna vers lui, parut le scruter d’un regard pénétrant.

Mais tout ce qu’elle dit fut : « Hein ? »

Seldon se sentit mal à l’aise. « Il me semble que, lorsqu’on parle de virus et de mutations, on parle de la nature, de phénomènes soumis aux lois naturelles. Cela laisse de côté tout ce qui est surnaturel, non ? Cela laisse de côté tout ce qui n’est pas soumis aux lois naturelles et peut, par conséquent, contrôler celles-ci. »

Elle continua de le fixer, comme s’il s’était mis soudain à lui parler en quelque lointain dialecte dérivé du galactique classique. A nouveau, elle répéta, dans un quasi-chuchotement cette fois : « Hein ? »

Il poursuivit, trébuchant sur des mots peu familiers qui l’embarrassaient à moitié : « Vous devez recourir à quelque essence, quelque… quelque esprit supérieur, quelque… je ne sais comment dire. »

Goutte-de-Pluie Quarante-trois répondit d’une voix qui montait vers l’aigu tout en restant chuchotée : « C’est bien ce que je pensais. Je soupçonnais ce que vous vouliez dire mais sans pouvoir y croire. Vous nous accusez d’avoir une religion. Pourquoi ne pas le dire ? Pourquoi ne pas prononcer le mot ? »

Elle attendit une réponse et Seldon, quelque peu désarçonné par cette attaque, répondit : « Parce que ce n’est pas le mot que nous employons. Nous appelons ça “ surnaturalisme ”.

— Appelez ça comme ça vous chante. C’est de la religion et nous n’en avons pas. La religion, c’est pour les barbares, pour la lie grouillante de l’humanité… »

La Sœur s’interrompit pour déglutir, comme si elle était à deux doigts de s’étrangler.

Puis elle se domina. Parlant à nouveau avec lenteur et d’une voix plus grave que son soprano habituel, elle reprit : « Nous ne sommes pas un peuple religieux. Notre royaume est de cette Galaxie et l’a toujours été. Si vous avez une religion… »

Seldon se sentit pris au piège. A vrai dire, il n’avait pas prévu cela. Il éleva la main, sur la défensive : « Pas vraiment. Je suis un mathématicien et mon royaume est également de cette Galaxie. C’est simplement que j’avais pensé, à voir la rigidité de vos coutumes, que votre royaume, en revanche…

— N’allez pas penser ça, barbare. Si nos coutumes sont rigides, c’est parce que nous ne sommes que quelques précieux millions de Mycogéniens cernés par des milliards de non-Mycogéniens. D’une manière ou d’une autre, nous devons nous distinguer pour ne pas être noyés sous vos essaims et vos hordes. Nous devons nous distinguer par notre absence de pilosité, nos vêtements, notre comportement, notre mode de vie. Nous devons savoir qui nous sommes et nous assurer que vous autres barbares le savez aussi. Nous travaillons dans nos fermes pour nous rendre estimables à vos yeux et ainsi nous assurer que vous nous laisserez tranquilles. C’est tout ce que nous vous demandons… de nous laisser tranquilles.

— Je n’ai aucune intention de vous nuire, ni à vous ni à aucun des vôtres. Je ne cherche que la connaissance, ici comme partout ailleurs.

— C’est pour ça que vous nous insultez en nous demandant notre religion, comme si nous avions jamais invoqué quelque esprit mystérieux et insubstantiel pour accomplir à notre place ce que nous serions incapables de faire ?

— Il y a bien des gens, bien des mondes qui croient au surnaturel sous quelque forme que ce soit… à la religion, si vous préférez. Nous sommes peut-être en désaccord avec eux sur tel ou tel point, mais nous avons autant de chances d’avoir tort dans notre incrédulité qu’eux dans leur croyance. En tout cas, il n’y a rien de déshonorant à croire et mes questions ne cherchaient pas à être insultantes. »

Mais elle refusait de s’apaiser. « La religion ! fit-elle avec colère. On n’en a pas besoin. »

Le moral de Seldon, qui n’avait cessé de dégringoler durant tout cet échange, atteignit les tréfonds. Toute cette affaire, cette expédition en compagnie de Goutte-de-Pluie Quarante-trois, pour rien.

Mais elle poursuivit en disant : « Non, nous avons bien mieux. Nous avons l’histoire. »

Aussitôt le moral de Seldon remonta en flèche et il se mit à sourire.


41

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« C’était rudement bon ! s’enthousiasma Seldon. Nettement meilleur que les plats apportés par Grisnuage… »

Dors tempéra son enthousiasme : « N’oubliez pas que sa femme avait dû les préparer à toute vitesse au beau milieu de la nuit. » Elle marqua un temps d’arrêt puis reprit : « A propos, j’aimerais bien qu’au lieu de dire “ la ” femme, ils disent “ ma ” femme. Dans leur bouche, on croirait qu’ils parlent d’un accessoire, comme ils diraient “ le lit ” ou “ la table ”. C’est parfaitement avilissant.

— Je sais. Ça me met en rogne. Mais ils pourraient dire “ ma femme ” d’une manière tout aussi possessive. C’est leur mode de vie et les Sœurs n’ont pas l’air de s’en formaliser. Vous et moi n’allons rien y changer par nos sermons. Au fait, vous avez vu comment elles ont procédé ?

— Oui, et à les voir, tout semblait parfaitement simple. Je doute d’être capable de me souvenir de tout, mais elles ont soutenu que je n’en aurais pas besoin. Je n’aurai qu’à faire réchauffer les ingrédients. J’ai cru comprendre qu’on ajoutait au pain, durant la cuisson, une espèce de dérivé de micro-organisme qui lui permettait de lever et lui donner ce croustillant et ce parfum. Avec un soupçon de poivre, vous ne croyez pas ?

— Je ne saurais dire mais, en tout cas, j’en aurais bien repris. Et la soupe, vous avez reconnu les légumes ?

— Non.

— Et la viande en tranches, c’était quoi ?

— A vrai dire, je ne crois pas que ce soit de la viande en tranches. Ça me rappelait un peu un plat à base d’agneau qu’on mangeait sur Cinna.

— Ce n’était certainement pas de l’agneau.

— J’ai bien dit que je ne croyais pas que ce soit de la viande. Et je crois que personne ne mange ainsi ailleurs. Pas même l’Empereur, j’en suis sûre. Je suis prête à parier qu’ils exportent leurs fonds de tiroir. Ils se gardent le dessus du panier. On a intérêt à ne pas rester ici trop longtemps, Hari. Si on s’habitue à manger comme ça, on ne pourra plus jamais s’acclimater aux trucs répugnants qu’on sert ailleurs. » Elle rit.

Seldon rit aussi. Il but une nouvelle gorgée de jus de fruits, qui lui sembla bien plus délicieux que tout ce qu’il avait pu boire jusqu’ici, puis il remarqua : « Dites donc, quand Hummin m’a conduit à l’Université, on s’est arrêtés dans un restoroute et tout ce qu’on a mangé sentait uniformément la levure. On aurait dit… bon, peu importe, en tout cas, j’étais loin d’imaginer à ce moment-là qu’on pouvait donner si bon goût à des micro-nutriments. J’aurais bien aimé que les Sœurs soient encore là. Il aurait été courtois de les remercier.

— Je crois qu’elles ont parfaitement saisi nos sentiments. Je m’étais déjà extasiée sur l’odeur merveilleuse de tous ces plats qui mitonnaient et elles m’avaient répondu, avec une certaine suffisance, qu’au goût ce serait encore meilleur.

— C’est la plus grande qui vous a dit ça, j’imagine.

— Oui, la cadette a pouffé de rire. Et elles vont revenir. Elles doivent m’apporter une tunique, pour que je puisse sortir avec elles faire les magasins. Et elles m’ont bien fait comprendre qu’il faudrait que je me lave le visage si je devais me faire voir en public. Elles me montreront où acheter moi-même des tuniques de bonne qualité et où me procurer toutes sortes de plats tout préparés. Je n’aurai plus qu’à les réchauffer. Elles ont expliqué qu’une Sœur qui se respecte ne procéderait jamais ainsi mais ferait tout elle-même. En fait, certains des plats qu’elles nous ont servis étaient simplement réchauffés et elles s’en sont excusées. En réussissant quand même à sous-entendre qu’on ne pouvait pas attendre que des barbares sachent pleinement apprécier l’art culinaire, et que nous pouvions bien nous contenter des plats précuits simplement réchauffés. A propos, elles ont l’air de considérer comme évident que je fasse toutes les courses et la cuisine.

— Comme on dit chez nous : “ A Trantor, fais comme les Trantoriens. ”

— Évidemment, j’étais sûre que vous auriez cette attitude.

— Je suis seulement humain, dit Seldon.

— L’excuse habituelle », remarqua Dors avec un petit sourire.

Seldon se carra dans sa chaise avec l’agréable sensation d’être rassasié et reprit : « Vous êtes sur Trantor depuis deux ans, Dors, vous devez donc saisir un certain nombre de choses qui m’échappent. Selon vous, l’étrange système social des Mycogéniens serait-il lié à leurs conceptions surnaturalistes ?

— Surnaturaliste ?

— Oui. Avez-vous entendu évoquer ce genre d’hypothèse ?

— Qu’entendez-vous par “ surnaturaliste ”?

— L’évidence : la croyance à des entités indépendantes des lois naturelles, non soumises à la conservation de l’énergie, par exemple, ou à l’existence d’une constance d’action.

— Je vois. Vous me demandez si Mycogène est une communauté religieuse ? »

C’était au tour de Seldon d’être intrigué : « Religieuse ?

— Oui. C’est un terme archaïque, mais les historiens l’utilisent – notre domaine est truffé de termes archaïques. “ Religieux “ n’est pas exactement l’équivalent de “ surnaturaliste ”, même si la religion contient d’évidents éléments de surnaturalisme. Je ne puis répondre de manière précise à votre question, car je n’ai jamais étudié Mycogène de manière spécifique. Malgré tout, partant du peu que j’en ai vu, et de ce que je sais des religions dans l’histoire, je ne serais pas surprise que Mycogène soit une société à caractère religieux.

— En ce cas, seriez-vous surprise si les légendes mycogéniennes étaient également à caractère religieux ?

— Certainement pas.

— Et par conséquent, non fondées sur des bases historiques ?

— Ce n’est pas un corollaire obligé. Le noyau de ces légendes pourrait avoir un fondement authentiquement historique, mêlé de distorsions et de surnaturalisme.

— Ah », fit Seldon qui parut s’absorber dans ses pensées.

Finalement, Dors rompit le silence pour ajouter : « Ce n’est pas si rare, vous savez. Il subsiste encore un fort élément religieux sur bien des planètes. Qui s’est d’ailleurs renforcé au cours des derniers siècles, à mesure que l’agitation gagnait l’Empire. Sur mon monde de Cinna, un quart au moins de la population est trithéiste. »

Une fois de plus, Seldon mesura, avec un regret douloureux, l’étendue de son ignorance en histoire. « Y a-t-il eu des époques, dans le passé, où la religion avait plus d’importance qu’aujourd’hui ?

— Certainement. De surcroît, de nouvelles variétés apparaissent constamment. La religion mycogénienne, quoi qu’elle soit, pourrait être relativement récente et se limiter à Mycogène même. Impossible d’être sûr sans une étude approfondie.

— Voilà donc où je voulais en venir : d’après vous, Dors, les femmes seraient-elles plus enclines à la religion que les hommes ? »

Dors Venabili haussa les sourcils. « Je ne suis pas sûre qu’on puisse avancer une hypothèse aussi simpliste. » Elle réfléchit un instant. « Je suppose que les éléments de la population qui ont le moins de prise sur le monde naturel, matériel, sont les plus aptes à trouver le réconfort dans ce que vous appelez le surnaturalisme : les pauvres, les déshérités, les opprimés. Et dans la mesure où le surnaturel englobe la religion, ils peuvent être également plus religieux. Il existe évidemment quantité d’exceptions. Bon nombre d’opprimés peuvent être dépourvus de religion ; bon nombre de gens riches, puissants et comblés peuvent en avoir une.

— Mais, reprit Seldon, à Mycogène, où l’on semble traiter les femmes comme une sous-humanité… aurais-je tort de présumer qu’elles doivent être plus enclines à la religion que les hommes, plus portées à croire les légendes qu’a entretenues la société ?

— Je n’y mettrais pas ma main à couper, Hari, mais je serais prête à parier une semaine de traitement…

— Bien », dit Seldon, pensif.

Dors lui sourit. « Voilà un élément pour votre psychohistoire, Hari. Règle numéro 47854 : les opprimés sont plus religieux que les satisfaits. »

Seldon hocha la tête. « Ne plaisantez pas avec la psychohistoire, Dors. Vous savez que je ne suis pas à la recherche de petits bouts d’axiomes mais de vastes généralisations et de règles opératoires. Je ne cherche pas à déduire une étude comparative de la religiosité d’une centaine de règles spécifiques. Ce que je cherche, c’est un ensemble d’éléments qui me permette, après une manipulation par quelque système logique à fondement mathématique, d’affirmer : “ Ah, ah, ce groupe-là va tendre à être plus religieux que ce groupe-ci, à condition que les critères suivants soient remplis, et par conséquent, lorsque l’humanité rencontrera ces mêmes stimuli, elle réagira de manière identique. ”

— Mais c’est horrible ! Vous décrivez les êtres humains comme s’ils étaient de vulgaires mécaniques. Pressez ce bouton et vous obtenez cette réaction.

— Non, parce qu’il y aura quantité de boutons pressés en même temps et plus ou moins fortement, ce qui engendrera tant de réponses différentes qu’une prédiction globale de l’avenir ne pourra être que de nature statistique, de sorte que l’individu gardera son libre arbitre.

— Comment pouvez-vous le savoir ?

— Je ne peux pas, dit Seldon. Du moins, je ne le sais pas. Je le sens. C’est ainsi que j’estime que les choses devraient être. Si je puis trouver les axiomes, les Lois fondamentales de l’Humanique si l’on peut dire, et le traitement mathématique idoine, alors, je tiendrai ma psychohistoire. J’ai prouvé qu’en théorie du moins c’était possible.

— Mais inapplicable, c’est cela ?

— Je n’arrête pas de le répéter. »

L’esquisse d’un sourire incurva les lèvres de Dors. « Est-ce ce que vous êtes en train de faire, Hari, chercher une sorte de solution à ce problème ?

— Je n’en sais rien. Je vous jure que je n’en sais rien. Mais Chetter Hummin voudrait tellement trouver une solution et, sans trop savoir pourquoi, j’aimerais tant lui faire plaisir. C’est un homme si persuasif…

— Ça, je le sais. »

Seldon ne releva pas, mais une ride fugace lui plissa le front.

Il poursuivit : « Hummin soutient que l’Empire est en pleine décadence, qu’il va s’effondrer, que la psychohistoire est le seul espoir de le sauver – ou au moins, d’amortir la chute ou d’en améliorer les conditions – et que, sans elle, l’humanité sera détruite, ou en tout cas qu’elle traversera une longue période de souffrances. Il semble faire reposer sur moi la responsabilité d’éviter ce malheur. Bon, l’Empire me survivra, sans aucun doute, mais si je veux vivre sans remords, je dois ôter de mes épaules le poids de cette responsabilité. Je dois me convaincre – et convaincre Hummin – que la psychohistoire n’est pas une solution pratique ; que, malgré la théorie, elle ne peut pas être mise en application. Aussi dois-je suivre le plus de pistes possible pour démontrer que chacune est nécessairement une impasse.

— Des pistes ? Par exemple, remonter dans l’histoire jusqu’à une époque où la société humaine était plus petite qu’aujourd’hui ?

— Bien plus petite. Et considérablement moins complexe.

— Et démontrer qu’une solution demeure quand même inapplicable ?

— Oui.

— Mais qui va vous décrire ce monde primitif ? Si les Mycogéniens détiennent une description cohérente de la Galaxie primordiale, nul doute que Maître-du-Soleil se gardera bien de la révéler à un barbare. Aucun Mycogénien ne le fera. Cette société vit repliée sur elle-même – combien de fois vous l’ai-je répété ? — et la méfiance de ses membres à l’égard des barbares confine à la paranoïa. Ils ne nous diront rien.

— Il va falloir que je trouve le moyen de persuader certains Mycogéniens de parler. Ces Sœurs, par exemple.

— Elles ne voudront même pas vous entendre, mâle que vous êtes, pas plus que Maître-du-Soleil ne veut m’entendre. Et même si elles vous parlaient, que sauraient-elles, hormis quelques formules indéfiniment répétées ?

— Il faut bien que je trouve un point de départ.

— Bon, laissez-moi réfléchir. Hummin dit que je dois vous protéger et cela implique, semble-t-il, que je dois vous aider quand je le peux. Qu’est-ce que je peux bien vous dire sur la religion ? C’est à cent lieues de ma spécialité, vous savez. Je me suis toujours intéressée aux courants économiques plutôt qu’aux courants philosophiques, mais enfin, on ne peut pas non plus diviser l’histoire en une série de petits compartiments indépendants. Par exemple, les religions ont tendance à s’enrichir quand elles ont du succès, et cela finit par modifier le développement économique d’une société. Incidemment, voilà encore une des nombreuses règles de l’histoire humaine qu’il vous faudra dériver de vos – comment dites-vous, déjà ? – Lois fondamentales de l’Humanique. Mais… »

Et là, la voix de Dors s’éteignit tandis qu’elle s’absorbait dans ses pensées. Seldon l’observa, circonspect : Dors avait les yeux dans le vague, comme si elle regardait au tréfonds d’elle-même.

Finalement, elle reprit : « Ce n’est pas une règle immuable, mais il me semble que, dans bien des cas, les religions ont un livre, ou plusieurs livres, à qui elles attribuent un maximum de sens ; des livres qui présentent leur rituel, leur vision de l’histoire, leur poésie sacrée, que sais-je encore ? D’ordinaire, ces livres sont accessibles à tous et sont à la base du prosélytisme. Parfois, ils sont secrets.

— Croyez-vous que Mycogène possède ce genre de livres ?

— Pour dire la vérité, répondit Dors, songeuse, je n’en ai jamais entendu parler. Ç’aurait été le cas s’ils avaient existé au grand jour – ce qui signifie qu’ils n’existent pas ou qu’ils sont tenus secrets. Dans l’un et l’autre cas, il me semble que vous n’êtes pas près de les voir.

— Au moins, voilà un point de départ », dit Seldon, d’un air sinistre.


42

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Les Sœurs revinrent environ deux heures après que Hari et Dors eurent fini de déjeuner. Toutes deux souriaient et Goutte-de-Pluie Quarante-trois, la plus sérieuse, soumit à Dors une tunique grise.

« Elle est très seyante », dit cette dernière, souriant largement et hochant la tête avec une certaine sincérité. « J’aime bien la jolie broderie, là…

— Oh, ce n’est rien, gazouilla Goutte-de-Pluie Quarante-cinq. C’est un de mes vieux vêtements et il ne vous ira pas très bien car vous êtes plus grande que moi. Mais ça fera l’affaire en attendant qu’on vous emmène chez le meilleur tuniqueur ; il pourra vous en tailler quelques-unes parfaitement adaptées à votre taille et à vos goûts. Vous verrez… »

Goutte-de-Pluie Quarante-trois, souriant avec un brin de nervosité, mais sans mot dire et les yeux baissés, tendit à Dors une tunique blanche, pliée avec soin. Dors se garda de la déplier et la passa directement à Seldon. « A la couleur, je dirais qu’elle est pour vous, Hari.

— Je présume, dit ce dernier. Mais rendez-la-lui. Elle ne me l’a pas donnée.

— Oh, Hari, murmura Dors en secouant légèrement la tête.

— Non, insista Seldon. Elle ne me l’a pas donnée. Rendez-la-lui et j’attendrai qu’elle me la donne en mains propres. »

Dors hésita puis tenta, sans conviction, de restituer la tunique à Goutte-de-Pluie Quarante-trois.

La Sœur mit les mains dans son dos et s’écarta, le visage soudain livide. Goutte-de-Pluie Quarante-cinq jeta à Seldon un regard à la dérobée, très vite, puis s’avança vers Goutte-de-Pluie Quarante-trois pour l’entourer de ses bras.

« Allons, Hari, reprit Dors. Je suis sûre que les Sœurs n’ont pas le droit de parler à des hommes en dehors de leur famille. Pourquoi la gêner ? Elle n’y peut rien.

— Je n’en crois rien, fit rudement Seldon. S’il existe une telle règle, elle ne s’applique qu’aux Frères. Je doute fort qu’elle ait déjà rencontré un barbare. »

D’une voix douce, Dors s’adressa à Goutte-de-Pluie Quarante-trois : « Avez-vous déjà rencontré un ou une barbare, Sœur ? »

Longue hésitation, puis lent signe de dénégation.

Seldon ouvrit les bras : « Eh bien, nous y voilà. S’il y a une règle de silence, elle ne s’applique qu’aux Frères. Nous auraient-ils envoyé ces jeunes femmes – ces Sœurs – s’il existait une règle quelconque leur interdisant de parler aux barbares ?

— Il se pourrait, Hari, qu’elles soient censées s’adresser uniquement à moi, et moi ensuite à vous.

— Balivernes ! Je n’en crois rien et vous ne me ferez pas changer d’avis. Je ne suis pas un vulgaire barbare, je suis un invité d’honneur de Mycogène, à la demande expresse de Chetter Hummin, et introduit ici par Maître-du-Soleil Quatorze en personne. Je refuse d’être traité comme si je n’existais pas. Je m’en vais contacter Maître-du-Soleil Quatorze et me plaindre amèrement. »

Goutte-de-Pluie Quarante-cinq se mit à sangloter et Goutte-de-Pluie Quarante-trois, tout en gardant son calme, n’en rougit pas moins légèrement.

Dors fit mine de vouloir encore une fois apaiser Seldon mais celui-ci la fit taire d’une bourrade tout en toisant Goutte-de-Pluie Quarante-trois de toute sa hauteur.

Finalement, cette dernière se mit à parler. Elle ne gazouillait plus : sa voix était plutôt rauque et tremblante, comme si elle devait la forcer pour s’exprimer devant un représentant du sexe masculin, à rencontre de tous ses instincts, de tous ses désirs.

« Vous ne devez pas vous plaindre de nous, barbare. Ce serait injuste. Vous me forcez à enfreindre la coutume de notre peuple. Que voulez-vous de moi ? »

Seldon eut aussitôt un sourire désarmant et lui tendit la main : « Le vêtement que vous m’avez apporté. La tunique. »

Sans un mot, elle tendit le bras et déposa dans sa main la tunique.

Il s’inclina légèrement et dit d’une voix douce et chaleureuse : « Merci, Sœur. » Puis il lorgna Dors du coin de l’œil, comme pour dire : vous voyez ? Mais cette dernière détourna le regard, fâchée.

La tunique était absolument unie, remarqua Seldon en la dépliant (broderies et décorations étant apparemment réservées aux femmes), mais elle était accompagnée d’une ceinture à glands qu’on devait certainement porter d’une manière précise. Nul doute qu’il saurait se débrouiller.

« Je vais passer dans la salle de bains mettre ceci. Ça ne prendra qu’une minute, je suppose. »

Il pénétra dans le réduit et s’aperçut qu’il n’arrivait pas à fermer la porte dans son dos : Dors lui avait emboîté le pas. C’est seulement quand ils furent tous deux entrés dans la salle de bains qu’ils purent s’y isoler.

« Qu’est-ce qui vous a pris ? siffla Dors en colère. Vous vous êtes comporté en vraie brute, Hari. Pourquoi traiter ainsi cette pauvre femme ?

— Il fallait que je la force à me parler, expliqua Seldon avec impatience. Je compte sur elle pour obtenir des informations, vous le savez bien. Je suis désolé d’avoir dû me montrer cruel, mais sinon, comment aurais-je pu briser ses inhibitions ? » Et il lui fit signe de sortir.

Quand il émergea, il découvrit que Dors avait également passé sa tunique.

Malgré la calvitie que lui donnait le bonnet et le manque d’élégance manifeste du vêtement, elle parvenait à être tout à fait séduisante. La coupe réussissait à suggérer une silhouette sans la révéler le moins du monde. La ceinture, plus large que celle de Seldon, était d’un gris légèrement différent de celui du vêtement et maintenue sur le devant par deux broches scintillantes de pierre bleue. (Les femmes réussissent toujours à s’embellir, même dans les pires conditions, songea Seldon.)

Examinant Hari, Dors remarqua : « Vous avez l’air du parfait Mycogénien. Nous voilà prêts à faire les boutiques avec les Sœurs.

— Oui, mais ensuite je veux que Goutte-de-Pluie Quarante-trois me fasse visiter les microfermes. »

Les yeux de l’intéressée s’agrandirent tandis qu’elle reculait vivement d’un pas.

« J’aimerais les voir », dit calmement Seldon.

Goutte-de-Pluie Quarante-trois jeta un bref regard à Dors. « Femme barbare…

— Peut-être que vous ne connaissez rien aux fermes, Sœur », insinua Seldon.

Cela parut toucher une corde sensible. Elle leva le menton, l’air indigné, tout en prenant soin de s’adresser exclusivement à Dors : « J’ai travaillé dans les microfermes. Tous les Frères et Sœurs le font à un moment ou à un autre de leur existence.

— Eh bien, dans ce cas, servez-moi de guide, dit Seldon, et ne recommençons pas à discuter : je ne suis pas un de ces Frères auxquels il vous est interdit de parler et avec qui vous n’avez rien à faire. Je suis un barbare et un invité d’honneur. Je porte ce bonnet et cette tunique pour ne pas trop attirer l’attention, mais je suis un chercheur et, tant que je serai ici, je dois apprendre. Je ne peux pas rester planté dans cette pièce à fixer le mur. Je veux voir la seule chose que vous ayez et que le reste de la Galaxie ne possède pas, vos microfermes. J’aurais cru que vous seriez fières de les montrer…

— Eh bien, nous en sommes fières », dit Goutte-de-Pluie Quarante-trois, se décidant enfin à lui parler en face, « et je vais vous les montrer. Mais n’allez pas imaginer que vous apprendrez le moindre de nos secrets, si c’est cela que vous cherchez. Je vous montrerai les microfermes demain matin. Il me faut du temps pour arranger la visite.

— Je veux bien attendre jusqu’à demain matin. Mais ai-je votre promesse ? Votre parole d’honneur ? »

Avec un mépris manifeste, Goutte-de-Pluie Quarante-trois répondit : « Je suis une Sœur, et je ferai ce que j’ai dit. Je tiendrai parole, même envers un barbare. »

Elle avait prononcé ces derniers mots d’une voix glacée tandis que ses yeux agrandis paraissaient étinceler. Seldon se demanda ce qu’elle avait en tête et il se sentit soudain mal à l’aise.


43

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Seldon passa une nuit agitée. Pour commencer, Dors avait annoncé qu’elle devait l’accompagner dans sa visite et il avait protesté avec vigueur.

« Tout l’intérêt, avait-il expliqué, c’est de l’amener à parler librement, à la confronter à une situation inhabituelle – seule avec un homme, un barbare qui plus est. Maintenant que la tradition est déjà bien ébréchée, il sera facile de l’enfreindre plus avant. Si vous êtes là, c’est à vous qu’elle se confiera et je n’aurai que les restes.

— Et s’il vous arrive quelque chose en mon absence, comme l’autre fois sur la Couverture ?

— Rien n’arrivera. Je vous en prie ! Si vous voulez m’aider, restez en dehors de tout ça. Sinon, je ne veux plus avoir affaire à vous. Je suis sérieux, Dors. C’est important pour moi. Malgré toute l’estime que je vous porte, je n’en démordrai pas. »

Elle accepta, non sans réticence, et l’avertit simplement : « Alors, promettez-moi au moins d’être gentil avec elle.

— Est-ce elle ou moi que vous avez mission de protéger ? Je vous assure que je ne l’ai pas rudoyée par plaisir et que je ne recommencerai plus. »

Le souvenir de cette dispute avec Dors – la première – avait contribué à le maintenir éveillé une bonne partie de la nuit ; il ne pouvait chasser non plus l’idée lancinante que les deux Sœurs pourraient ne pas se présenter au matin, malgré la promesse de Goutte-de-Pluie Quarante-trois.

Elles arrivèrent cependant, peu après que Seldon eut achevé un petit déjeuner frugal (il avait décidé de ne pas se laisser grossir par excès de gourmandise) et passé une tunique qui lui allait à la perfection. Il en avait soigneusement disposé la ceinture pour qu’elle tombe comme il faut.

Toujours avec une lueur glaciale dans le regard, Goutte-de-Pluie Quarante-trois annonça : « Si vous êtes prêt, barbare Seldon, ma Sœur restera avec la barbaresque Venabili. » Sa voix n’était plus ni rauque ni haut perchée, comme si elle s’était calmée durant la nuit, s’entraînant mentalement à parler à quelqu’un qui était un mâle mais non un Frère.

Seldon se demanda si elle aussi avait souffert de l’insomnie, puis répondit : « Je suis tout à fait prêt. »

Ensemble, une demi-heure plus tard, Goutte-de-Pluie Quarante-trois et Hari Seldon descendaient les niveaux les uns après les autres. Bien que, d’après l’heure, on fût en plein jour, il faisait plus sombre ici que partout ailleurs sur Trantor.

Sans raison apparente. Nul doute que l’éclairage artificiel qui progressait lentement autour du globe de Trantor pouvait inclure le secteur de Mycogène. C’est donc, jugea Seldon, que les Mycogéniens devaient en avoir décidé ainsi, s’accrochant à quelque habitude primitive. Ses yeux s’accoutumèrent à la pénombre environnante.

Il essaya de croiser calmement le regard des passants, qu’ils fussent Frères ou Sœurs. Il estima qu’on devrait les prendre, Goutte-de-Pluie Quarante-trois et lui, pour un Frère et sa femme, et qu’on ne les remarquerait pas tant qu’ils s’abstiendraient d’attirer l’attention.

Malheureusement, il semblait bien que Goutte-de-Pluie Quarante-trois fît tout pour se faire remarquer. Elle lui parlait par monosyllabes, à voix basse, lèvres serrées. Il était manifeste que la compagnie d’un mâle non autorisé, même si elle était au courant, la déstabilisait. Seldon était à peu près certain que, s’il lui enjoignait de se détendre, il ne ferait qu’accroître sa gêne. (Il se demanda ce qu’elle ferait si jamais elle croisait une connaissance et ne commença à se sentir un peu moins nerveux qu’en arrivant aux niveaux inférieurs, nettement plus déserts.)

La descente ne se faisait pas par ascenseur mais par des rampes d’escaliers mobiles disposées par paires : une pour monter, une pour descendre. Goutte-de-Pluie Quarante-trois les appelait des “ escalators ”. Seldon n’était pas sûr d’avoir saisi correctement le terme, ne l’ayant encore jamais entendu.

A mesure qu’ils s’enfonçaient de niveau en niveau, Seldon sentait croître son appréhension. La plupart des mondes possédaient des microfermes qui produisaient leurs propres variétés de micro-nutriments. Chez lui, sur Hélicon, Seldon avait à l’occasion acheté des condiments dans les microfermes et il avait toujours remarqué l’odeur désagréablement écœurante qui les entourait.

Les gens qui y travaillaient ne semblaient pas y prendre garde. Alors même que les visiteurs occasionnels fronçaient le nez, ils semblaient s’en accommoder parfaitement. Seldon, toutefois, avait toujours été particulièrement sensible à l’odeur. Il en souffrait et s’attendait à présent à en souffrir. Il eut beau se calmer en se disant qu’il sacrifiait noblement son confort à la recherche de l’information, cela n’empêchait pas l’appréhension de lui nouer l’estomac.

Après qu’il eut perdu le compte du nombre des niveaux descendus, comme l’atmosphère demeurait raisonnablement respirable, il demanda : « Quand atteindrons-nous les niveaux de la ferme ?

— Nous y sommes déjà. »

Seldon inspira un grand coup. « A l’odeur, on ne dirait pas.

— L’odeur ? Que voulez-vous dire ? » Goutte-de-Pluie Quarante-trois était suffisamment outrée pour parler à voix haute.

« D’après mon expérience, il règne toujours une odeur putride autour des microfermes. Vous savez, à cause des engrais que les bactéries, levures, moisissures et autres saprophytes exigent en général.

— Votre expérience ? » Elle avait de nouveau baissé la voix. « Et où cela ?

— Sur mon monde natal. »

La Sœur fit une grimace écœurée. « Et vos concitoyens pataugent dans le lisier ? »

Seldon entendait le mot pour la première fois mais, d’après le regard et l’intonation, il crut en deviner le sens.

« Ça ne sent plus comme ça, vous savez, une fois le produit traité pour la consommation, dit-il.

— Nos produits ne sentent jamais comme ça à aucun stade. Nos biotechniciens ont mis au point des conditions parfaites. Les algues poussent sous la lumière la plus pure et dans des solutions électrolytiques équilibrées avec le plus grand soin. Les saprophytes sont alimentés par un savant mélange de matières organiques. Jamais aucun barbare ne saura jamais nos formules et nos recettes. Allez, venez, nous y sommes. Reniflez tout votre saoul. Vous ne trouverez rien de nauséabond. C’est l’une des raisons qui font que nos produits sont demandés dans toute la Galaxie et que l’Empereur, nous a-t-on dit, ne mange rien d’autre, mais si vous voulez mon avis, c’est bien trop bon pour un barbare, même s’il se baptise Empereur. »

Elle avait parlé avec une colère qui semblait viser directement Seldon. Puis, comme elle craignait que l’allusion lui ait échappé, elle ajouta : « Ou même s’il se baptise invité d’honneur. »

Ils débouchèrent dans un étroit corridor, bordé de part et d’autre de vastes cuves de verre épais dans lesquelles roulait une eau verte et trouble, pleine d’algues, tourbillonnant sous la pression des bulles de gaz qui la traversaient. Elles devaient être riches en gaz carbonique, estima Seldon.

Une puissante lumière rosée illuminait les cuves, considérablement plus intense que l’éclairage des corridors. Il s’en ouvrit, songeur, auprès de sa conductrice.

« Évidemment, répondit celle-ci. Les algues ont leur meilleur rendement à l’extrémité rouge du spectre.

— Je présume, nota Seldon, que tout est automatisé. » Elle haussa les épaules sans répondre.

« Je ne vois pas beaucoup de Frères et de Sœurs au travail, insista Seldon.

— Il y a du travail à faire et ils le font, même si vous ne les voyez pas à l’œuvre. Les détails ne sont pas pour vous. Alors ne perdez pas votre temps à en demander.

— Attendez. Ne soyez pas fâchée contre moi. Je ne compte pas découvrir des secrets d’État. Allons, mon petit… » (Le mot lui avait échappé.)

Il la prit par le bras alors qu’elle semblait sur le point de détaler. Elle resta immobile mais il la sentit frémir légèrement et il la relâcha, gêné.

Il reprit : « C’est simplement que tout me paraît automatisé.

— Faites toutes les suppositions que vous voudrez. Toujours est-il qu’il reste de la place ici pour le cerveau et le jugement humains. Chaque Frère et chaque Sœur ont l’occasion de travailler ici à un moment ou à un autre. Certains en font profession. »

Elle parlait plus librement à présent mais, à sa grande gêne, Seldon nota que sa main gauche remontait furtivement vers son bras droit pour y frotter doucement l’endroit qu’il avait touché, comme si elle avait été piquée.

« Cela s’étend sur des kilomètres et des kilomètres, lui dit-elle, mais si nous tournons ici, vous pourrez voir une partie de la section des moisissures. »

Ils poursuivirent la visite. Seldon nota la propreté des lieux. Le verre étincelait. Le sol carrelé semblait humide mais lorsqu’il se pencha pour le caresser, il constata que ce n’était pas le cas. Il n’était pas non plus glissant – à moins que ses sandales (avec le gros orteil qui dépassait, à la mode mycogénienne) fussent équipées de semelles antidérapantes.

Goutte-de-Pluie Quarante-trois avait raison sur un point : ça et là, on voyait un Frère ou une Sœur travailler en silence, examinant un cadran, ajustant un contrôle, parfois occupé à quelque activité subalterne – comme de briquer le matériel – mais toujours totalement absorbé par sa tâche.

Seldon se garda bien de demander ce qu’ils faisaient pour éviter à la Sœur l’humiliation d’avouer son ignorance ou sa colère en lui rappelant que ça ne le regardait pas.

Ils venaient de passer une porte battante et Seldon décela soudain une vague trace de l’odeur qu’il connaissait bien. Il regarda Goutte-de-Pluie Quarante-trois mais celle-ci n’en paraissait pas consciente, et lui aussi s’y accoutuma vite.

La nature de l’éclairage changea brusquement. Terminé, le rosé vif. Tout semblait baigner dans la pénombre hormis quelques appareils éclairés – et, chaque fois qu’un projecteur était allumé, il semblait y avoir un Frère ou une Sœur au travail. Certains portaient des bandeaux lumineux qui diffusaient une lueur nacrée et, à mi-distance, Seldon aperçut, ça et là, de petites étincelles de lumière qui évoluaient de manière erratique.

Tandis qu’ils avançaient, Seldon lorgna, à la dérobée, le profil de la jeune femme. C’était son seul critère de jugement : à tout autre instant, son attention restait accaparée par ce crâne chauve et saillant, ces yeux nus, ce visage sans couleur qui noyaient son individualité et semblaient la rendre invisible. De profil, toutefois, il pouvait distinguer quelque chose : un nez, un menton, des lèvres pleines, des traits réguliers, de la beauté. La pénombre lissait en quelque sorte le tout, en adoucissant le grand désert de son front.

Il songea avec surprise : elle pourrait être très belle si elle se laissait pousser les cheveux et s’arrangeait convenablement.

Et puis, il songea qu’elle ne pouvait pas se laisser pousser les cheveux. Elle était condamnée à rester chauve toute sa vie.

Pourquoi ? Pourquoi avait-elle dû subir cela ? Maître-du-Soleil disait que c’était pour qu’un Mycogénien se reconnaisse comme tel toute sa vie durant. Pourquoi était-il si important que cette maudite calvitie soit acceptée comme preuve d’identité ?

Et puis, comme il avait l’habitude de débattre mentalement selon des points de vue opposés, il songea : l’habitude est une seconde nature. Habituez-vous assez longtemps à un crâne chauve, et toute pilosité vous paraîtra monstrueuse et vous donnera la nausée. Lui-même se rasait bien le visage tous les matins, de près, chassant le moindre poil rebelle, et pourtant il n’avait pas l’impression d’avoir les joues dénudées et ne trouvait à ses traits rien d’anormal. Certes, il pouvait à tout moment se laisser pousser la barbe si l’envie l’en prenait – mais il n’en avait pas envie.

Il savait qu’il y avait des mondes où les hommes ne se rasaient pas ; parfois d’autres où ils ne taillaient même pas leur pilosité faciale mais la laissaient en bataille. Que diraient-ils en voyant son visage imberbe, son menton, ses joues, ses lèvres sans un poil ?

En attendant, il marchait toujours – interminablement, lui semblait-il – à côté de Goutte-de-Pluie Quarante-trois qui, de temps en temps, le prenait par le coude pour le guider ; il avait l’impression qu’elle avait fini par s’y habituer car elle ne retirait plus sa main en hâte. Parfois même elle s’attardait.

« Tenez ! Venez donc par ici ! s’écria-t-elle.

— Qu’y a-t-il ? »

Ils se trouvaient devant un petit plateau empli de sphérules d’environ deux centimètres de diamètre. Le Frère chargé du secteur et qui venait à l’instant de déposer le plateau leva les yeux, vaguement intrigué.

A voix basse, Goutte-de-Pluie Quarante-trois dit à Seldon d’en demander quelques-unes.

Seldon s’avisa qu’elle ne pouvait pas parler à un Frère tant qu’il ne se serait pas adressé à elle le premier et demanda, la voix chevrotante : « Pourrais-je en goûter quelques-unes, F-Frère ?

— Prends-en une poignée, Frère », répondit l’autre chaleureusement.

Seldon cueillit l’une des sphères et il s’apprêtait à la tendre à Goutte-de-Pluie Quarante-trois quand il s’aperçut qu’elle avait pris l’invitation à son compte et plongeait dans le plateau à pleines mains.

La sphère était luisante, lisse. Tandis qu’ils s’éloignaient de la cuve et du Frère qui s’en occupait, Seldon interrogea sa conductrice : « C’est censé être comestible ? » Il porta précautionneusement l’objet à son nez.

« Elles ne sentent pas, remarqua-t-elle sèchement.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Des bouchées. Non traitées. Pour le marché extérieur, on les aromatise avec différents parfums mais ici, à Mycogène, on les mange telles quelles – la seule vraie façon de les déguster. »

Elle en mit une dans sa bouche et ajouta : « Je n’en ai jamais assez. »

Seldon mit une sphère dans sa bouche et la sentit fondre rapidement. Un instant après, elle s’était liquéfiée et glissait, presque toute seule, dans sa gorge.

Il resta figé un moment, stupéfait. C’était légèrement sucré, laissant même un vague arrière-goût doux-amer, mais l’impression dominante lui échappait.

« Puis-je en avoir une autre ?

— Une demi-douzaine », dit Goutte-de-Pluie Quarante-trois en lui présentant sa main ouverte. « Il n’y en a jamais deux qui aient exactement le même goût et elles ne contiennent quasiment aucune calorie. Servez-vous. »

Elle avait raison. Il essaya de la laisser doucement fondre dans la bouche ; de la lécher délicatement ; d’y mordre d’un seul coup. Le plus infime contact, néanmoins, la détruisait : dès qu’on en avait croqué un fragment, le reste disparaissait aussitôt. Et chaque bouchée laissait un goût indéfinissable et pas tout à fait semblable à celui de la précédente.

« Le seul problème, dit gaiement la Sœur, c’est que, de temps à autre, on tombe sur une bouchée tout à fait inhabituelle, qu’on n’oubliera jamais mais qu’on ne retrouvera jamais non plus. J’en ai mangé une quand j’avais neuf ans… » Son expression devint soudain grave : « Utile expérience qui vous enseigne l’évanescence des choses de ce monde. »

C’était un signal, se dit Seldon. Ils avaient assez longtemps déambulé sans but. Elle s’était habituée à lui au point de lui parler. Et de lui confier quelque chose d’intéressant. Enfin !


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« Je viens d’un monde situé à l’air libre, Sœur, comme tous les mondes sauf Trantor, lui avoua Seldon. La pluie vient ou ne vient pas, les rivières ne donnent qu’un filet d’eau ou bien débordent, la température monte et descend. Cela signifie que les récoltes sont plus ou moins bonnes. Ici, en revanche, l’environnement est parfaitement maîtrisé. Les récoltes n’ont pas d’autre choix que d’être bonnes. Que Mycogène a de la chance ! »

Il attendit. Plusieurs réponses étaient possibles et il agirait en fonction de ce qu’il allait entendre.

Elle parlait désormais en toute liberté, apparemment sans la moindre inhibition concernant son sexe : cette longue visite guidée avait donc rempli son rôle. « L’environnement n’est pas si facile à maîtriser. Il y a parfois des infections virales et l’on note également d’indésirables mutations-surprise. Il arrive parfois que des planches entières de culture dépérissent ou deviennent inutilisables.

— Vous me surprenez. Et qu’arrive-t-il, alors ?

— Il n’y a généralement pas d’autre recours que de détruire les lots contaminés, même si la contamination n’est pas certaine. Plateaux et cuves doivent alors être totalement stérilisés, voire détruits.

— Cela relèverait donc de la chirurgie, nota Seldon. On excise les tissus malades.

— Exactement.

— Et que faites-vous pour prévenir ce genre d’accident ?

— Que pouvons-nous faire ? Nous effectuons constamment des tests pour déceler l’apparition d’éventuelles mutations, de nouveaux virus, de contaminations accidentelles ou d’altérations de l’environnement. Il est rare qu’on découvre un problème, mais lorsque c’est le cas, les mesures sont draconiennes. Résultat, les mauvaises années sont très rares et n’affectent que d’infimes fractions de la production, ça et là. La plus mauvaise année que nous ayons subie a entraîné une baisse de douze pour cent seulement par rapport à la moyenne – et cela a suffi à créer des difficultés. L’ennui, c’est que même les plus extrêmes précautions, les programmes d’ordinateur les plus soigneusement conçus ne peuvent pas toujours prédire ce qui est par essence imprévisible. »

(Seldon se sentit pris d’un frisson involontaire. C’était comme si elle lui parlait de la psychohistoire – et elle ne parlait que de la production microbiologique d’une infime fraction de l’humanité, quand pour sa part il embrassait l’ensemble du puissant Empire Galactique dans la totalité de ses activités.)

Inévitablement découragé, il remarqua : « Tout n’est quand même pas totalement imprévisible. Il existe des forces qui nous guident et nous protègent. »

La Sœur se raidit. Elle se tourna vers lui, parut le scruter d’un regard pénétrant.

Mais tout ce qu’elle dit fut : « Hein ? »

Seldon se sentit mal à l’aise. « Il me semble que, lorsqu’on parle de virus et de mutations, on parle de la nature, de phénomènes soumis aux lois naturelles. Cela laisse de côté tout ce qui est surnaturel, non ? Cela laisse de côté tout ce qui n’est pas soumis aux lois naturelles et peut, par conséquent, contrôler celles-ci. »

Elle continua de le fixer, comme s’il s’était mis soudain à lui parler en quelque lointain dialecte dérivé du galactique classique. A nouveau, elle répéta, dans un quasi-chuchotement cette fois : « Hein ? »

Il poursuivit, trébuchant sur des mots peu familiers qui l’embarrassaient à moitié : « Vous devez recourir à quelque essence, quelque… quelque esprit supérieur, quelque… je ne sais comment dire. »

Goutte-de-Pluie Quarante-trois répondit d’une voix qui montait vers l’aigu tout en restant chuchotée : « C’est bien ce que je pensais. Je soupçonnais ce que vous vouliez dire mais sans pouvoir y croire. Vous nous accusez d’avoir une religion. Pourquoi ne pas le dire ? Pourquoi ne pas prononcer le mot ? »

Elle attendit une réponse et Seldon, quelque peu désarçonné par cette attaque, répondit : « Parce que ce n’est pas le mot que nous employons. Nous appelons ça “ surnaturalisme ”.

— Appelez ça comme ça vous chante. C’est de la religion et nous n’en avons pas. La religion, c’est pour les barbares, pour la lie grouillante de l’humanité… »

La Sœur s’interrompit pour déglutir, comme si elle était à deux doigts de s’étrangler.

Puis elle se domina. Parlant à nouveau avec lenteur et d’une voix plus grave que son soprano habituel, elle reprit : « Nous ne sommes pas un peuple religieux. Notre royaume est de cette Galaxie et l’a toujours été. Si vous avez une religion… »

Seldon se sentit pris au piège. A vrai dire, il n’avait pas prévu cela. Il éleva la main, sur la défensive : « Pas vraiment. Je suis un mathématicien et mon royaume est également de cette Galaxie. C’est simplement que j’avais pensé, à voir la rigidité de vos coutumes, que votre royaume, en revanche…

— N’allez pas penser ça, barbare. Si nos coutumes sont rigides, c’est parce que nous ne sommes que quelques précieux millions de Mycogéniens cernés par des milliards de non-Mycogéniens. D’une manière ou d’une autre, nous devons nous distinguer pour ne pas être noyés sous vos essaims et vos hordes. Nous devons nous distinguer par notre absence de pilosité, nos vêtements, notre comportement, notre mode de vie. Nous devons savoir qui nous sommes et nous assurer que vous autres barbares le savez aussi. Nous travaillons dans nos fermes pour nous rendre estimables à vos yeux et ainsi nous assurer que vous nous laisserez tranquilles. C’est tout ce que nous vous demandons… de nous laisser tranquilles.

— Je n’ai aucune intention de vous nuire, ni à vous ni à aucun des vôtres. Je ne cherche que la connaissance, ici comme partout ailleurs.

— C’est pour ça que vous nous insultez en nous demandant notre religion, comme si nous avions jamais invoqué quelque esprit mystérieux et insubstantiel pour accomplir à notre place ce que nous serions incapables de faire ?

— Il y a bien des gens, bien des mondes qui croient au surnaturel sous quelque forme que ce soit… à la religion, si vous préférez. Nous sommes peut-être en désaccord avec eux sur tel ou tel point, mais nous avons autant de chances d’avoir tort dans notre incrédulité qu’eux dans leur croyance. En tout cas, il n’y a rien de déshonorant à croire et mes questions ne cherchaient pas à être insultantes. »

Mais elle refusait de s’apaiser. « La religion ! fit-elle avec colère. On n’en a pas besoin. »

Le moral de Seldon, qui n’avait cessé de dégringoler durant tout cet échange, atteignit les tréfonds. Toute cette affaire, cette expédition en compagnie de Goutte-de-Pluie Quarante-trois, pour rien.

Mais elle poursuivit en disant : « Non, nous avons bien mieux. Nous avons l’histoire. »

Aussitôt le moral de Seldon remonta en flèche et il se mit à sourire.


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“ HISTOIRE DE LA MAIN SUR LA CUISSE ” — … Une anecdote citée par Hari Seldon comme le premier tournant dans sa recherche d’une méthode pour mettre au point la psychohistoire. Malheureusement, ses écrits publiés ne fournissent aucune indication quant à la teneur de cette « histoire » et les (nombreuses) spéculations concernant celle-ci restent vaines. C’est l’un des nombreux et irritants mystères qui entourent la carrière de Seldon.

ENCYCLOPAEDIA GALACTICA
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Goutte-de-Pluie Quarante-trois fixa Seldon, les yeux agrandis, le souffle court.

« Je ne peux pas rester ici », lui dit-elle.

Seldon regarda alentour : « Personne ne nous dérange. Même le Frère qui nous a donné les bouchées n’a fait aucune remarque. Il a paru nous prendre pour un couple parfaitement ordinaire.

— C’est parce que nous n’avons rien de spécial – du moins quand nous sommes dans la pénombre, que vous parlez à voix basse, qu’on entend moins votre accent barbare, et que j’ai l’air calme. Mais à présent… » Sa voix devenait rauque.

« Quoi, à présent ?

— Je suis nerveuse et tendue. Je suis… en sueur.

— Qui va le remarquer ? Relaxez-vous. Calmez-vous.

— Je ne peux pas me relaxer. Je ne peux pas me calmer quand on pourrait me remarquer.

— Où pouvons-nous aller, alors ?

— Il y a de petites cabines pour se reposer. J’ai travaillé ici. Je les connais. »

Elle se mit à marcher d’un bon pas et Seldon la suivit. Au sommet d’une légère rampe, qu’il n’aurait pas remarquée sans elle dans la pénombre, s’alignait une rangée de portes, très écartées.

« Celle du bout, murmura-t-elle. Elle est libre. »

La cabine était effectivement inoccupée. Un petit rectangle lumineux l’indiquait et la porte était entrouverte.

Goutte-de-Pluie Quarante-trois regarda rapidement alentour, fit signe à Seldon d’entrer puis le suivit. Elle referma le battant et, aussitôt, un petit plafonnier illumina l’intérieur.

« Le signal sur la porte indique-t-il que la cabine est occupée ? demanda Seldon.

— Cela s’est produit automatiquement dès que la porte s’est refermée et que la lumière s’est allumée. »

Seldon décela le doux soupir de la ventilation mais où, sur Trantor, ce bruit et cette sensation n’étaient-ils pas omniprésents ?

La cabine n’était pas vaste mais elle était dotée d’une couchette avec un matelas ferme et confortable, et des draps manifestement propres. Il y avait une chaise, une table, un petit réfrigérateur, et un appareil qui ressemblait à une espèce de chauffe-plat, sans doute un four miniaturisé.

Goutte-de-Pluie Quarante-trois s’assit, très raide, faisant de visibles efforts pour se décrisper.

Incertain sur la conduite à tenir, Seldon resta planté là jusqu’à ce qu’elle lui fasse signe, avec un rien d’impatience, de s’asseoir sur la couchette. Ce qu’il fit.

Goutte-de-Pluie Quarante-trois dit doucement, comme si elle parlait pour elle : « Si jamais on apprend que je suis entrée ici avec un homme – même si ce n’est qu’un barbare –, je serai bel et bien proscrite. »

Seldon se releva aussitôt. « Alors, ne restons pas ici.

— Asseyez-vous. Je ne peux pas sortir quand je suis dans cet état. Vous m’avez interrogée sur la religion. Que cherchez-vous au juste ? »

Il lui sembla qu’elle avait changé du tout au tout. Envolées, la passivité, la servilité. Disparues, cette timidité, cette réserve en présence d’un mâle. Les paupières plissées, elle le fixait d’un regard perçant.

— » Je vous l’ai dit : la connaissance. Je suis un chercheur. C’est ma profession et mon désir de savoir. Et je veux surtout comprendre les gens, c’est pour cela que je cherche à connaître l’histoire. Sur bien des planètes, les antiques archives historiques – les archives authentiques – se sont décomposées en mythes et en légendes, pour devenir souvent des éléments d’un ensemble de croyances religieuses ou de superstitions. Mais si Mycogène n’a effectivement pas de religion, alors…

— J’ai dit que nous avions l’histoire.

— Vous l’avez même dit deux fois. Elle remonte à quand ?

— A vingt mille ans.

— Vraiment ? Soyons clairs : est-ce réellement de l’histoire ou quelque chose qui a dégénéré en légende ?

— C’est de l’histoire authentique, bien sûr. »

Seldon était sur le point de lui demander comment elle pouvait le savoir mais il se ravisa. Y avait-il la moindre chance que l’histoire pût remonter à vingt mille ans et demeurer authentique ? Il n’était pas lui-même historien et devrait s’en ouvrir auprès de Dors.

Mais il lui semblait tellement probable que, sur chaque monde, les histoires antiques fussent des pots-pourris d’aventures héroïques et de minidrames conçus comme des fables édifiantes à ne pas prendre au pied de la lettre. C’était certainement le cas sur Hélicon, et pourtant il aurait eu du mal à trouver un Héliconien qui ne jurât de leur authenticité et ne soutînt qu’il s’agissait bien d’histoires vraies. Ainsi allaient-ils jusqu’à défendre cette fable ridicule de la première exploration d’Hélicon et de la rencontre des colons avec d’énormes et dangereux reptiles volants – alors qu’on n’avait jamais découvert le moindre reptile volant sur aucun des mondes explorés et colonisés par l’homme.

Néanmoins il demanda : « Comment cette histoire commence-t-elle ? »

La Sœur eut un regard égaré, perdu bien plus loin que Seldon ou quoi que ce soit dans la pièce. Elle récita : « Elle commence avec un monde – notre monde. Un seul monde.

— Un seul monde ? » (Seldon se souvint que Hummin avait parlé de légendes évoquant un monde originel unique, berceau de l’humanité.)

« Un seul monde. Il y en eut d’autres plus tard mais le nôtre était le premier. Un monde avec de l’espace, de l’air libre, de la place pour tous, un monde aux champs fertiles, aux maisons accueillantes, aux gens chaleureux. Durant des millénaires, nous y avons vécu et puis nous avons dû le quitter pour errer d’un endroit à l’autre, jusqu’à ce que certains d’entre nous finissent par découvrir un coin de Trantor où nous avons appris à cultiver une nourriture qui devait nous apporter un minimum de liberté. Et ici, à Mycogène, nous entretenons aujourd’hui nos propres traditions – et nos propres rêves.

— Et vos récits historiques fournissent tous les détails concernant ce monde originel ? Ce monde unique ?

— Oh oui, tout est consigné dans un livre que nous possédons tous. Chacun d’entre nous le garde en permanence sur lui pour pouvoir le lire à tout moment, se rappeler qui nous sommes, qui nous étions, et décider qu’un jour notre monde nous sera restitué.

— Savez-vous où se trouve ce monde et qui l’habite aujourd’hui ? »

Goutte-de-Pluie Quarante-trois hésita puis secoua la tête, farouche. « Nous l’ignorons mais nous le trouverons bien un jour.

— Et avez-vous ce livre actuellement en votre possession ?

— Bien sûr.

— Puis-je le voir ? »

C’est alors qu’un lent sourire se dessina sur le visage de la Sœur. « C’est donc cela… Je me doutais que vous vouliez quelque chose quand vous avez demandé à visiter les microfermes en ma seule compagnie. » Elle semblait un peu gênée. « Je ne pensais pas que c’était le Livre.

— C’est tout ce que je désire, avoua ouvertement Seldon. Je n’ai réellement rien d’autre en tête. Si vous m’avez amené ici parce que vous pensiez… »

Elle ne le laissa pas finir. « Mais nous y sommes. Alors, vous voulez le voir, oui ou non ?

— C’est une offre ?

— A une condition. »

Seldon se figea, soupesant le risque d’ennuis sérieux si jamais il avait vaincu les inhibitions de la Sœur plus qu’il n’en avait l’intention. « Quelles conditions ? »

La langue de Goutte-de-Pluie Quarante-trois jaillit furtivement pour humecter ses lèvres. Puis la jeune femme lui dit, avec un tremblement audible dans la voix : « Que vous ôtiez votre bonnet de peau. »

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Hari Seldon la fixa, interdit. Il y eut un intervalle perceptible durant lequel il ne sut pas de quoi elle voulait parler. Il avait complètement oublié qu’il portait un bonnet de peau.

Puis il porta la main à sa tête et, pour la première fois, tâta consciemment la coiffe qu’il portait. Elle était souple mais il sentit l’infime résistance de la chevelure en dessous. A peine. Ses cheveux, après tout, étaient fins et sans beaucoup de corps.

Tâtant toujours, il demanda : « Mais pourquoi ?

— Parce que j’en ai envie. Parce que c’est la condition si vous voulez voir le Livre.

— Enfin, si ça vous fait tant plaisir… » Il porta la main au coin du bonnet, afin de le retirer. Mais elle l’interrompit : « Non, non. Laissez-moi le faire. Je vais l’ôter moi-même. » Elle le regardait avec avidité.

Seldon laissa retomber ses mains. « Allez-y, alors. »

La Sœur se leva aussitôt pour venir s’installer à côté de lui sur la couchette. Lentement, délicatement, elle détacha de son crâne le bonnet de peau, juste devant l’oreille. A nouveau, elle s’humecta les lèvres et c’est en haletant qu’elle releva la coiffe jusqu’à son front et la retourna. Celle-ci vint alors sans peine et les cheveux de Seldon, libérés, parurent frémir, comme heureux de leur liberté retrouvée.

Troublé, il avoua : « A force de rester coiffé de la sorte, j’ai sans doute le crâne en sueur. Si c’est le cas, mes cheveux doivent être trempés. »

Il leva la main, comme pour vérifier la chose, mais elle l’intercepta et la retint. « Je veux le faire, lui dit-elle. Ça fait partie de la condition. »

Alors ses doigts, avec lenteur, hésitation, touchèrent sa chevelure et se retirèrent. Puis ils revinrent l’effleurer et, très doucement, se mirent à la caresser.

« C’est sec… dit-elle. C’est… bon.

— Avez-vous déjà tâté des cheveux ?

— Seulement sur des enfants… quelquefois. Ici, c’est… différent. » Elle le caressait de nouveau.

« Comment, différent ? » Malgré son embarras, Seldon ne pouvait s’empêcher d’être curieux.

« Je ne peux pas dire. C’est simplement… différent. »

Au bout d’un moment, il demanda : « Ça vous suffit ?

— Non. Ne me pressez pas. Pouvez-vous les faire aller dans le sens où vous voulez ?

— Pas vraiment. Ils retombent de manière naturelle, mais j’ai besoin d’un peigne pour faire ça et je n’en ai pas sur moi.

— Un peigne ?

— Un objet avec des dents… euh, comme une fourchette… Mais les dents sont plus nombreuses et, disons, plus souples.

— Vous pouvez vous servir de vos doigts ? » Les siens couraient en ce moment dans ses cheveux.

« Plus ou moins. Ça ne marche pas très bien.

— C’est tout hérissé derrière…

— Ils sont taillés plus court. »

Goutte-de-Pluie Quarante-trois parut se souvenir de quelque chose. « Les sourcils, lui dit-elle. C’est bien comme ça qu’on dit ? » Elle retira les caches puis fit courir ses doigts sur le doux arc pileux, à contre-poil.

« C’est agréable », remarqua-t-elle, puis elle partit d’un rire haut perché, presque identique au gloussement de sa sœur cadette. « Ils sont chou. »

Non sans quelque impatience, Seldon demanda : « Y a-t-il autre chose qui fasse partie du marché ? »

Dans la pénombre, Goutte-de-Pluie Quarante-trois parut hésiter à répondre par l’affirmative, mais finalement elle ne dit rien. En revanche, elle retira ses mains et les porta à son nez. Seldon se demanda ce qu’elle pouvait bien humer.

« Comme c’est bizarre, dit-elle. Puis-je… puis-je le faire encore une fois ?

— Si vous me confiez le Livre assez longtemps pour que je puisse l’étudier, dit Seldon, mal à l’aise, alors, peut-être. »

Goutte-de-Pluie Quarante-trois glissa la main sous sa tunique, par une fente que Seldon n’avait pas remarquée, et, d’une poche dissimulée, en sortit un livre à la reliure solide et flexible. Il le prit, tâchant de maîtriser son excitation.

Tandis que Seldon rajustait le bonnet de peau pour se couvrir les cheveux, Goutte-de-Pluie Quarante-trois porta de nouveau les mains à son nez et puis, doucement, furtivement, lécha un doigt.

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« Tâter vos cheveux ? » s’étonna Dors Venabili. Elle lorgna sa chevelure comme si elle s’apprêtait à faire de même.

Seldon eut un léger mouvement de recul. « Non, s’il vous plaît… Avec cette femme, ce geste avait l’air pervers.

— Je suppose qu’il l’était… de son point de vue. N’en avez-vous tiré vous-même aucun plaisir ?

— Du plaisir ? Ça m’a flanqué la chair de poule, oui ! Quand elle a cessé, j’ai enfin pu respirer de nouveau. Je n’arrêtais pas de me répéter : quelle autre condition va-t-elle encore inventer ? »

Rire de Dors. « Vous aviez peur qu’elle vous viole ? Ou alors vous l’espériez ?

— Je vous assure que je n’ai pas osé y songer. Je voulais juste avoir le Livre. »

Ils étaient à présent dans leur chambre et Dors enclencha le distorseur de champ pour les protéger des oreilles indiscrètes.

La nuit de Mycogène approchait. Seldon avait retiré bonnet, tunique et s’était baigné, s’attardant particulièrement aux cheveux qu’il avait savonnés et rincés à deux reprises. Il était maintenant assis sur sa couchette, vêtu d’une chemise de nuit légère qu’il avait trouvée accrochée dans la penderie.

Les yeux pétillants, Dors demanda : « Savait-elle que vous aviez du poil sur la poitrine ?

— J’espérais de tout cœur que l’idée ne l’effleurerait pas.

— Mon pauvre Hari. Tout cela était parfaitement naturel, vous savez. J’aurais connu sans doute un trouble identique si je m’étais retrouvée seule avec un Frère. Pire encore, j’en suis sûre, car il m’aurait crue, en tant que femme – société mycogénienne oblige –, destinée à me plier à ses ordres sans délai ni discussion.

— Non, Dors. Vous pouvez penser que c’était parfaitement naturel mais vous n’en avez pas fait l’expérience. La pauvre femme était dans un état d’extrême excitation sexuelle. Tous ses sens étaient mobilisés… elle se humait les doigts, les léchait. Si elle avait pu entendre pousser mes cheveux, elle aurait prêté l’oreille avec avidité.

— Mais c’est bien ce que je voulais dire par “ naturel ”. Tout ce qu’on interdit acquiert un attrait sexuel. Seriez-vous particulièrement attiré par les seins des femmes si vous viviez dans une société où ils sont tout le temps exhibés ?

— Je pense que oui.

— Ne seriez-vous pas encore plus attiré s’ils étaient constamment dissimulés, comme c’est le cas dans la plupart des sociétés ? Écoutez, je vais vous conter une anecdote personnelle. J’étais dans une station balnéaire, au bord du lac, chez moi, sur Cinna… Je présume que vous avez sur Hélicon des stations balnéaires, des plages, ce genre de choses ?

— Évidemment, dit Seldon, légèrement irrité. Qu’est-ce que vous imaginez ? Qu’Hélicon n’est qu’un monde de rocs et de montagnes, avec juste quelques puits d’eau douce ?

— Ne vous vexez pas, Hari. Je voulais simplement m’assurer que vous saisiriez tout le sel de l’histoire. Sur nos plages de Cinna, on est assez libéral quant à ce qu’on porte… ou ne porte pas.

— Des plages nudistes ?

— Pas vraiment, mais je suppose que, si un baigneur ou une baigneuse ôtait tous ses vêtements, personne ne le remarquerait spécialement. La coutume est de porter un pudique minimum mais je dois reconnaître que notre notion de la pudeur laisse bien peu de place à l’imagination.

— Nous avons des critères un peu plus stricts sur Hélicon, remarqua Seldon.

— Oui, j’ai pu le remarquer à votre discrétion à mon égard, mais enfin, chacun fait comme il l’entend. Toujours est-il que j’étais donc installée sur une petite plage près du lac quand approcha un jeune homme avec qui j’avais parlé un peu plus tôt dans la journée. C’était un gentil garçon, pas spécialement déplaisant. Il s’assit sur le bras de mon fauteuil et posa la main droite sur ma cuisse gauche, qui était nue, bien sûr, pour se maintenir en équilibre.

« Nous avions discuté depuis une minute et demie peut-être quand il remarqua, malicieux : “ Et voilà. Vous me connaissez à peine et pourtant, il me semble parfaitement naturel de poser la main sur votre cuisse. Qui plus est, cela vous semble parfaitement naturel puisque vous n’avez pas l’air de vous en formaliser. ”

« Ce n’est qu’à cet instant que j’ai remarqué sa main posée sur ma cuisse. En public, la peau nue perd en quelque sorte une partie de son attrait sexuel. Comme je l’ai dit, c’est la dissimulation qui est cruciale.

« Et le jeune homme l’avait senti lui aussi, car il poursuivit : “ Pourtant, si je devais vous rencontrer dans des circonstances plus officielles et que vous portiez une robe, jamais l’idée ne vous viendrait de me la laisser soulever pour que je pose la main sur votre cuisse à l’endroit précis où elle est maintenant. ”

« Je ris et nous avons continué de deviser de choses et d’autres. Bien sûr, maintenant qu’il avait attiré l’attention sur la position de sa main, le jeune homme ne trouvait plus approprié de la laisser là et l’avait retirée.

« Ce soir-là, je m’habillai pour le dîner avec plus de soin qu’à l’accoutumée et gagnai la salle à manger dans une tenue de soirée infiniment plus cérémonielle que ne l’exigeaient les circonstances, et bien plus recherchée que celle des autres femmes présentes. J’avisai le jeune homme en question. Il était installé à l’une des tables. J’approchai, le saluai et lui dis : “ Me voici en robe, mais en dessous ma cuisse gauche est nue. Je vous donne la permission de soulever ma robe et de poser la main sur ma cuisse à l’endroit où vous l’avez mise cet après-midi. ”

« Il essaya, je dois le reconnaître, mais tout le monde avait les yeux fixés sur nous. Je ne l’aurais pas arrêté et je suis sûre que personne ne l’aurait arrêté non plus, mais il ne put se résoudre à le faire. Nous n’étions pas plus en public qu’auparavant dans la journée et les personnes présentes étaient les mêmes. Il était clair que c’était moi qui avais pris l’initiative et que je n’y voyais pas d’inconvénient, mais il ne pouvait se résoudre à enfreindre le tabou. Les conditions, propices à poser la main sur la cuisse dans l’après-midi, ne l’étaient plus ce soir-là et c’est plus important que tout ce que pourra dire la logique.

— Moi, j’aurais posé la main sur votre cuisse, dit Seldon.

— En êtes-vous sûr ?

— Absolument.

— Même si vos critères de pudeur sur la plage sont plus stricts que les nôtres ?

— Oui. »

Dors s’assit sur sa propre couchette puis elle s’allongea, les mains croisées derrière la nuque. « Alors, vous n’êtes pas spécialement troublé de me voir porter une simple chemise de nuit sans grand-chose en dessous…

— Je ne suis pas spécialement choqué. Quant à mon trouble éventuel, tout dépend de la définition du terme. J’ai sans aucun doute remarqué votre tenue.

— Enfin, si nous devons vivre confinés ici quelque temps encore, il nous faudra bien apprendre à ignorer ce genre de choses.

— Ou à en tirer parti, dit Seldon avec le sourire. Et puis, j’aime bien votre chevelure. Après vous avoir vue chauve toute la journée, j’apprécie vos cheveux.

— Eh bien, ne les touchez pas. Je ne les ai pas encore lavés. » Puis, les yeux mi-clos, elle remarqua : « C’est intéressant. Vous avez détaché les niveaux de respectabilité intime et publique. Ce que vous êtes en train de dire, c’est qu’Hélicon est plus convenable en privé que Cinna mais l’est moins en public. Est-ce bien cela ?

— Pour tout dire, je compare simplement le cas du jeune homme qui a posé la main sur votre cuisse et le mien. Dans quelle mesure sommes-nous représentatifs du Cinnien ou de l’Héliconien moyen ? Je ne saurais le dire. J’imagine sans peine qu’il y ait des individus parfaitement intégrés dans l’un et l’autre monde – tout comme de parfaits excentriques.

— Nous sommes en train de parler de pression sociale. Je ne suis pas précisément une grande voyageuse galactique, mais j’ai dû, par obligation professionnelle, me pencher souvent sur l’histoire des sociétés. Sur la planète Derowd, par exemple, il fut un temps où les relations sexuelles prémaritales étaient absolument libres. Les rapports sexuels multiples étaient permis aux célibataires et l’on ne désapprouvait leur pratique publique que lorsque cela risquait de bloquer la circulation. Et pourtant, après le mariage, la monogamie était stricte et scrupuleusement respectée. Leur théorie était qu’en évacuant d’abord tous ses fantasmes, on pouvait par la suite s’installer sérieusement dans la vie.

— Et ça marchait ?

— Ils ont cessé depuis peut-être trois siècles, mais certains de mes collègues l’attribuent à des pressions des planètes voisines. Leur tourisme en pâtissait. C’est qu’il existe également une pression sociale à l’échelle galactique.

— Ou peut-être bien une pression économique, en l’occurrence.

— Peut-être. A propos, ma vie à l’Université me donne l’occasion d’étudier les pressions sociales sans même avoir besoin de parcourir la Galaxie. Je rencontre des gens provenant de douzaines d’endroits à Trantor ou ailleurs, et l’un de nos dadas, dans le département de sociologie, est la comparaison des pressions sociales.

« Ici, à Mycogène, par exemple, j’ai l’impression que la sexualité est étroitement contrôlée et permise exclusivement selon les règles les plus contraignantes, d’autant plus strictement observées qu’elles ne sont jamais discutées. Dans le secteur de Streeling, on ne parle jamais du sexe mais on ne le condamne pas. Dans le secteur de Jennat, où j’ai eu l’occasion de passer une semaine pour des recherches, on en discute à l’infini mais uniquement pour mieux le condamner. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait deux secteurs sur Trantor – ou sur n’importe quel monde extérieur – qui aient des attitudes semblables à l’égard du sexe.

— Vous savez à quoi ça me fait penser ? On pourrait en conclure… »

Dors l’interrompit. « Je vais vous la dire, moi, ma conclusion : toutes ces discussions sur le sexe m’ont révélé une évidence. C’est qu’il n’est plus question pour moi de vous quitter des yeux un seul instant.

— Quoi ?

— Deux fois, je vous ai laissé partir, la première par erreur de jugement de ma part, la seconde parce que vous m’y avez forcée. Les deux fois, ce fut manifestement une erreur. Vous savez ce qui est arrivé la première. »

Seldon s’indigna : « Peut-être, mais il ne m’est rien arrivé la seconde.

— Vous avez bien failli vous attirer de sérieux ennuis. Supposez qu’on vous ait surpris dans vos coupables ébats avec une Sœur ?

— Ce n’étaient pas de coupables éb…

— Vous avez dit vous-même qu’elle était dans un état d’intense excitation sexuelle.

— Mais…

— C’était mal. Je vous en prie, mettez-vous bien ça dans la tête, Hari. Dorénavant, vous n’allez nulle part sans moi.

— Écoutez, dit Seldon, glacé, mon but était d’obtenir des informations sur l’histoire de Mycogène et, résultat de mes prétendus coupables ébats avec une Sœur, je vous ai ramené un livre… Le Livre.

— Le Livre ! C’est vrai, il y a le Livre. Jetons-y un coup d’œil. »

Seldon le sortit et Dors le soupesa, pensive.

« Ça risque de ne pas nous avancer beaucoup, Hari. A première vue, il a l’air de ne s’adapter à aucun de nos projecteurs. Ça veut dire qu’il va vous falloir chercher un projecteur mycogénien et l’on ne manquera pas de vous demander ce que vous voulez en faire. On découvrira que vous avez ce Livre et l’on viendra vous le reprendre. »

Seldon sourit. « Si vos suppositions étaient justes, Dors, vos conclusions seraient indiscutables mais il se trouve que ce n’est pas le genre de livre auquel vous pensez. Il n’est pas destiné à être projeté. Les données sont inscrites sur des pages successives et ces pages peuvent être tournées. Goutte-de-Pluie Quarante-trois m’a au moins expliqué ça.

— Un livre imprimé ! » Il était difficile de dire si elle était outrée ou amusée. « Mais ça remonte à l’âge de pierre !

— C’est certainement pré-impérial, mais quand même pas aussi ancien. Avez-vous déjà vu un ouvrage imprimé ?

— Vous oubliez que je suis historienne ? Bien sûr, Hari.

— Ah. Mais comme celui-ci ? »

Il retourna le Livre et Dors, souriante, l’ouvrit – puis elle tourna une page, une autre, se mit à le feuilleter. « Mais il est vierge.

— Apparemment. Les Mycogéniens font preuve d’un primitivisme obstiné mais pas intégral : ils s’attachent à l’essence du primitivisme mais ne voient aucune objection à utiliser les techniques modernes pour l’adapter de manière pratique. Qui sait ?

— Peut-être, Hari, mais je ne comprends rien à ce que vous racontez.

— Les pages ne sont pas blanches, elles sont couvertes de textes microfilmés. Si je presse le petit bouton sur le bord intérieur de la couverture… là… regardez ! »

La page à laquelle était ouvert le Livre se couvrit soudain de lignes de texte imprimé qui défilaient lentement vers le haut.

« Vous pouvez régler la vitesse selon votre rythme de lecture en tournant légèrement le bouton dans un sens ou dans l’autre. Quand les lignes imprimées arrivent tout en haut – c’est-à-dire, quand vous êtes parvenu à la dernière ligne –, elles redescendent en bloc et s’éteignent. Vous tournez la page et vous continuez.

— D’où vient l’énergie ?

— Il y a une petite pile à microfusion intégrée qui dure toute la vie du Livre.

— Alors, quand la pile est vide…

— Vous jetez le Livre, ou même avant s’il est usé, et vous le remplacez par un neuf. On ne change jamais la pile. »

Dors reprit le Livre et l’examina sous toutes les coutures. « Je dois admettre que je n’avais jamais entendu parler de ce genre d’objet.

— Moi non plus. La Galaxie, d’une manière générale, a évolué si rapidement vers les technologies visuelles qu’elle a sauté pardessus cette possibilité.

— Mais c’est quand même visuel…

— Certes, mais pas très orthodoxe. Ce genre de livre a ses avantages. Il a une capacité bien plus grande que les vidéo-livres ordinaires.

— Où est l’interrupteur ?… Ah, laissez-moi voir si je saurais m’en servir. » Elle l’avait ouvert à une page au hasard et mit en marche le défilement des lignes. Puis elle remarqua : « J’ai bien peur que ça ne vous soit pas d’une grande utilité, Hari. C’est du pré-galactique. Je ne parle pas du contenu du Livre. Mais du texte… imprimé.

— Mais vous, vous devez savoir le lire, Dors ? En tant qu’historienne…

— En tant qu’historienne, j’ai l’habitude de manier les langues archaïques mais dans certaines limites. Ce texte est trop ancien pour moi. Je reconnais bien quelques mots ici ou là, mais pas suffisamment pour le décrypter.

— Parfait, dit Seldon. S’il est vraiment ancien, il sera utile.

— Pas si vous ne pouvez pas le lire.

— Mais je peux le lire. C’est une édition bilingue. Vous n’imaginez quand même pas que Goutte-de-Pluie Quarante-trois connaît l’écriture ancienne, non ?

— Si elle a été convenablement instruite, pourquoi pas ?

— Parce que je soupçonne les Mycogéniens de cantonner l’instruction des femmes à l’apprentissage des tâches domestiques. Quelques hommes parmi les plus instruits sont en mesure de lire ceci mais la majorité doit avoir besoin d’une traduction en galactique. » Il pressa un autre bouton. « Et voilà qui est fait. »

Le texte passa aussitôt au galactique classique.

— Fabuleux, s’extasia Dors.

— Ces Mycogéniens pourraient nous en apprendre mais nous n’en profitons pas.

— Nous n’étions pas au courant.

— Je n’arrive pas à le croire. Je suis au courant, à présent. Et vous aussi. Il doit bien y avoir de temps en temps des étrangers qui visitent Mycogène pour des raisons politiques ou commerciales – sinon, ces bonnets de peau ne seraient pas si répandus. Alors, quelqu’un a bien dû avoir l’occasion de remarquer ce genre de livre imprimé et de voir comment il fonctionne, mais il l’aura sans doute négligé, le considérant comme une curiosité de peu d’intérêt parce que mycogénienne.

— Cela vaut-il la peine d’être étudié ?

— Bien entendu. Tout est digne d’étude. Ou devrait l’être. Hummin verrait certainement dans ce manque de curiosité un nouveau signe de dégénérescence de l’Empire. »

Il leva le Livre et dit, dans un élan d’enthousiasme : « Mais moi, je suis curieux, et je vais le lire, et qui sait s’il ne me fera pas progresser sur la voie de la psychohistoire ?

— Je l’espère, mais si vous voulez mon avis, vous allez d’abord dormir pour l’examiner d’un œil plus frais demain matin. Vous n’apprendrez pas grand-chose si vous piquez du nez sur les pages. »

Seldon hésita puis remarqua : « Comme vous pouvez être maternelle !

— Je prends soin de vous.

— J’ai déjà une mère sur Hélicon. J’aimerais mieux que vous soyez mon amie.

— Je suis votre amie depuis le premier instant de notre rencontre. »

Elle lui sourit et Seldon hésita comme s’il n’était pas certain de la repartie adéquate. Finalement, il répondit : « Alors, je vais suivre votre conseil – d’amie – et dormir avant de lire. »

Il allait déposer le Livre sur la petite table de chevet entre les deux couchettes puis hésita, se retourna et le glissa sous son oreiller.

Dors Venabili étouffa un petit rire. « J’ai l’impression que vous avez peur que je me réveille cette nuit pour en lire des passages avant que vous ayez eu l’occasion de le faire. N’est-ce pas ?

— Eh bien… fit Seldon, essayant de cacher sa gêne, ça se pourrait. Même l’amitié a ses limites et après tout, c’est mon livre et ma psychohistoire.

— Je suis bien d’accord, répondit Dors, et je vous promets de ne pas vous en disputer la primeur. A propos, vous alliez me dire quelque chose et je vous ai interrompu. Vous vous souvenez ? »

Seldon réfléchit rapidement. « Non. »

Dans le noir, il ne songeait qu’au Livre. Il ne pensait plus à l’anecdote de la main sur la cuisse. En fait, il l’avait déjà quasiment oubliée, au moins consciemment.

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Venabili s’éveilla et son bracelet-chrone lui indiqua que la période nocturne était à moitié écoulée. N’entendant pas le ronflement de Hari, elle en déduisit que sa couchette était vide. S’il n’avait pas quitté l’appartement, il devait être dans la salle de bains.

Elle frappa doucement à la porte et chuchota : « Hari ?

— Entrez », lui répondit-il, d’un ton absorbé.

Le couvercle des toilettes était abaissé et Seldon, assis dessus, tenait le Livre ouvert sur ses genoux. Bien inutilement, il précisa : « Je lis.

— Oui, j’ai remarqué. Mais pourquoi ?

— Je n’arrivais pas à dormir. Je suis désolé.

— Mais pourquoi lire ici ?

— Si j’avais allumé dans la chambre, je vous aurais réveillée.

— Vous êtes sûr que le Livre n’a pas d’éclairage incorporé ?

— Absolument. Quand Goutte-de-Pluie Quarante-trois m’en a décrit le fonctionnement, à aucun moment elle n’a parlé d’éclairage intégré. D’ailleurs, je suppose que ça dépenserait tant d’énergie que la pile ne tiendrait pas toute la vie du Livre. » Il avait l’air mécontent.

« Eh bien, vous pouvez sortir, à présent. J’aimerais utiliser les lieux, maintenant que j’y suis. »

Quand elle émergea des toilettes, ce fut pour le trouver assis en tailleur sur son lit, toujours plongé dans sa lecture, cette fois dans la pièce illuminée a giorno.

« Vous n’avez pas l’air heureux, remarqua-t-elle. C’est le Livre qui vous déçoit ? »

Il leva la tête, plissa les yeux. « Effectivement. Je n’ai fait que le parcourir. C’est une véritable encyclopédie et l’index n’est qu’une liste de personnages et de lieux sans grand intérêt pour mes recherches. Et cela n’a rien à voir non plus avec l’Empire Galactique ou les royaumes pré-impériaux. On y parle presque exclusivement d’un monde unique et, à ce que j’ai pu en lire jusqu’ici, il s’agit d’une interminable dissertation de politique intérieure.

— Peut-être sous-estimez-vous son âge. Il traite peut-être d’une période où n’existait effectivement qu’un seul monde… un seul monde habité.

— Oui, je sais, fit Seldon avec quelque impatience. C’est précisément ce que je recherche – à condition d’être sûr qu’il s’agisse d’histoire, pas de légende. Je me demande… Je n’ai pas envie d’y croire simplement parce que je voudrais y croire.

— Cette question de monde originel unique est très débattue ces temps-ci. L’homme est une espèce unique répandue dans toute la Galaxie. Il a bien fallu qu’elle trouve son origine quelque part. Du moins, telle est la thèse en vogue aujourd’hui. On ne peut pas avoir des origines indépendantes engendrant la même espèce sur des mondes différents.

— Je n’ai jamais vu en quoi cet argument était irréfutable, protesta Seldon. Si des êtres humains sont nés sur quantité de mondes différents sous la forme d’une quantité d’espèces différentes, pourquoi n’auraient-ils pu se croiser et donner une espèce intermédiaire unique ?

— Parce que les espèces ne peuvent se croiser. C’est le critère même de définition des espèces. »

Seldon réfléchit un moment à la question puis l’évacua d’un haussement d’épaules. « Bon, je laisse ça aux biologistes.

— Ce sont précisément les plus acharnés à défendre l’hypothèse de Terra.

— Terra ? Est-ce ainsi qu’ils baptisent ce prétendu monde des origines ?

— C’est le terme populaire. En fait il est impossible de savoir quel était le nom véritable de ce monde, à supposer qu’il en ait eu un. Et personne n’a le moindre indice sur son éventuelle localisation.

— Terra ! répéta Seldon, les lèvres retroussées. On dirait une éructation ! En tout cas, si le Livre parle du monde des origines, je ne suis pas tombé dessus. Comment l’épelez-vous ?

— T-E-R-R-A, ou encore la Terre. »

Seldon feuilleta rapidement le Livre. « Et voilà : le nom n’est cité nulle part dans l’index, ni sous cette orthographe ni sous une variante plausible.

— Vraiment ?

— Et on y mentionne d’autres mondes au passage. Mais sans donner de nom. Apparemment, les textes ne s’intéressent pas à ces autres planètes tant qu’elles n’interfèrent pas directement avec le monde initial évoqué… du moins, à ce que j’ai pu en lire jusqu’ici. A un moment, on parle des “ Cinquante ”. J’ignore à quoi il est fait allusion. Cinquante chefs ? Cinquante cités ? J’ai cru deviner qu’il s’agissait de cinquante mondes.

— Ont-ils donné un nom à leur propre monde, ce monde qui semble tant les obnubiler ? demanda Dors. S’ils ne l’appellent pas Terre, comment donc l’appellent-ils ?

— Comme on pourrait s’y attendre, ils l’appellent “ le monde ” ou bien “ la planète ”. Parfois aussi, “ l’Ancienne ”, voire “ le Monde de l’Aube ”, ce qui a sans doute une signification poétique qui ne me paraît pas évidente. Je suppose qu’il faudrait lire le Livre intégralement pour que certains de ses éléments prennent un peu plus de sens. » Il lorgna l’ouvrage entre ses mains avec un certain dégoût. « Ça risque toutefois de prendre un bon moment et je ne suis pas certain d’en ressortir beaucoup plus éclairé. »

Dors soupira. « Je suis désolée, Hari. Vous avez l’air tellement déçu.

— Je le suis vraiment. C’est ma faute, pourtant. Je n’aurais pas dû me laisser emporter par mes espérances. Maintenant que j’y pense, ils évoquent également leur monde sous le nom d’“ Aurora “.

— Aurora ? » Dors haussa les sourcils.

« Ça vous dit quelque chose, Dors ?

— Aurora… » Elle réfléchit, légèrement soucieuse. « Je ne peux pas affirmer que j’ai déjà entendu parler d’une planète de ce nom dans l’histoire de l’Empire Galactique ou même durant sa période de croissance, mais je ne prétends pas connaître par leur nom chacun des vingt-cinq millions de mondes. On pourrait vérifier dans l’index de la bibliothèque universitaire – si nous revenons jamais à Streeling. Inutile d’essayer de chercher une bibliothèque ici, à Mycogène. J’ai l’impression que l’ensemble de leur savoir est consigné ici, dans ce Livre. Si quelque chose ne s’y trouve pas, c’est que ça ne les intéresse pas. »

Seldon bâilla : « Je crois bien que vous avez raison. En tout cas, il est inutile de l’étudier plus avant et je ne crois pas que je pourrais garder encore longtemps les yeux ouverts. Ça ne vous dérange pas si j’éteins ?

— Au contraire, Hari. Et demain, on essaiera de faire la grasse matinée. »

Puis, dans le noir, Seldon remarqua, doucement : « Évidemment, il y a là-dedans des trucs ridicules. Par exemple, ils évoquent sur leur monde des durées de vie de trois à quatre siècles.

— Des siècles ?

— Oui. Ils décomptent l’âge par décennies plutôt que par années. C’est drôle, parce qu’ils racontent tellement de choses parfaitement banales que, lorsqu’on tombe sur ce genre d’étrangetés, on se surprend presque à le croire.

— Si vous commencez à vous sentir enclin à croire ça, alors souvenez-vous que quantité de mythes fondateurs attribuent aux premiers chefs des longévités incroyables. S’ils sont décrits comme incroyablement héroïques, il semble naturel que leur durée de vie soit en rapport, voyez-vous.

— Pas possible ? bâilla Seldon.

— Absolument. Et le remède à la crédulité avancée, c’est une bonne nuit de sommeil suivie d’une mûre réflexion le lendemain. »

Et, comme l’idée l’effleurait qu’une pareille longévité était peut-être la condition sine qua non pour parvenir à appréhender une Galaxie entière d’êtres humains, Seldon s’endormit.

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Le lendemain, se sentant détendu, frais et dispos, prêt à se relancer dans l’étude du Livre, Hari demanda à Dors quel âge elle donnait aux deux sœurs Goutte-de-Pluie.

« Je ne sais pas, répondit celle-ci. Vingt ans… Vingt-deux ?

— Eh bien, supposons qu’en fait elles vivent trois ou quatre siècles…

— Hari. C’est ridicule.

— J’ai dit : supposons. En mathématiques, on dit tout le temps “ supposons ” pour voir si l’on débouche sur une conclusion manifestement erronée ou bien auto-contradictoire. Une longévité étendue serait presque certainement synonyme d’une période de croissance prolongée. Elles pourraient sembler avoir dans les vingt ans mais être en réalité sexagénaires.

— On peut toujours leur demander leur âge.

— On peut imaginer qu’elles mentiront.

— Vérifions leur acte de naissance. »

Seldon eut un sourire désabusé : « Je vous parie tout ce que vous voudrez – des galipettes dans les foins, si ça vous chante – qu’elles prétendront qu’il n’y a pas d’archives ou, s’il y en a, qu’elles ne sont pas accessibles aux barbares.

— Pas besoin de parier. Si c’est bien le cas, alors, il est inutile de faire la moindre supposition sur leur âge.

— Voyez plutôt les choses ainsi : si les Mycogéniens ont une durée de vie quatre à cinq fois supérieure à celle d’un être humain normal, ils ne peuvent donner naissance à de nombreux enfants sans voir leur population croître dans des proportions alarmantes. Vous vous souvenez de la remarque que Maître-du-Soleil a laissé échapper sur une limitation de la population, avant de se reprendre ?

— Où voulez-vous en venir ?

— Eh bien, tant que j’ai été avec Goutte-de-Pluie Quarante-trois, je n’ai pas vu d’enfants.

— Dans les microfermes ?

— Oui.

— Vous vous attendiez à en voir là-bas ? J’étais avec Goutte-de-Pluie Quarante-cinq dans les boutiques et dans les niveaux résidentiels et je puis vous garantir que j’ai vu quantité d’enfants de tous âges, y compris des nourrissons.

— Ah. » Seldon avait l’air chagriné. « Ça voudrait dire qu’ils ne peuvent jouir d’une durée de vie prolongée.

— En suivant votre raisonnement, je dirai franchement non. Vous l’imaginiez vraiment ?

— Non, pas vraiment. Mais enfin, on ne peut pas non plus se fermer l’esprit et faire des suppositions sans les mettre à l’épreuve.

— On peut également perdre beaucoup de temps de cette façon, si l’on se met à triturer des hypothèses manifestement ridicules.

— Certaines hypothèses qui paraissent manifestement ridicules ne le sont pas en définitive. C’est tout. Ce qui me fait penser… C’est vous l’historienne. Dans vos travaux, êtes-vous déjà tombée sur des objets ou des phénomènes appelés “ robots ”?

— Ah ! Voilà que vous passez à une autre légende – et fort populaire, qui plus est. Sur un nombre incalculable de mondes, on imagine qu’aux temps préhistoriques existaient des machines à forme humaine qu’on appelait des “ robots ”.

« Tous les récits de robots trouvent sans doute leur origine dans un mythe fondateur unique car le thème général est le même : les robots ont été conçus puis ont grandi en nombre et en capacités au point de devenir presque surhumains. Ils menaçaient l’humanité et furent détruits. Dans chaque cas, cette destruction est intervenue avant que n’existent les archives historiques fiables dont nous disposons de nos jours. Le sentiment général est que ce conte est une image symbolique des risques et des dangers inhérents à l’exploration de la Galaxie, quand l’humanité s’est répandue loin du ou des mondes qui constituaient son habitat d’origine. De tout temps a dû exister cette peur de rencontrer des intelligences différentes – et supérieures.

— Peut-être le cas s’est-il produit une fois au moins, donnant naissance à la légende.

— Mais sur aucune des planètes colonisées par l’homme on n’a trouvé la moindre trace d’intelligence pré-humaine ou non humaine.

— Alors, pourquoi des “ robots ” ? Ce mot a-t-il un sens ?

— Pas que je sache, mais c’est l’équivalent du terme usuel “ automates ”.

— Des automates ! Eh bien, pourquoi ne pas le dire clairement ?

— Parce que les gens aiment bien user de termes archaïques pour faire couleur locale, dès qu’ils content une légende ancienne. Pourquoi toutes ces questions, au fait ?

— Parce que dans cet antique livre mycogénien, on parle de robots. Et l’on en dit le plus grand bien, d’ailleurs. Écoutez, Dors, vous ne devez pas ressortir avec Goutte-de-Pluie Quarante-cinq, cet après-midi ?

— Théoriquement… si elle vient me chercher.

— Ça vous dérangerait de lui poser quelques questions et d’essayer de lui soutirer des réponses ?

— Je peux toujours essayer. Quelles questions ?

— J’aimerais bien découvrir, avec tout le tact possible, s’il existe à Mycogène une sorte d’édifice particulièrement significatif, lié au passé, chargé d’une sorte de valeur mythique, qui puisse… »

Dors l’interrompit en essayant de ne pas sourire : « Je crois que ce que vous essayez de me demander, c’est si Mycogène possède un temple. »

Et, forcément, Seldon la fixa, ahuri, en demandant : « Qu’est-ce que c’est, un temple ?

— Encore un terme archaïque d’origine incertaine. Il recouvre toutes les notions que vous venez d’évoquer : contenu significatif, passé, mythe. Très bien, je vais demander. Mais c’est le genre de choses qu’ils risquent de ne pas aimer dire. A des barbares, en tout cas.

— Quoi qu’il en soit, essayez quand même. »


45

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Goutte-de-Pluie Quarante-trois fixa Seldon, les yeux agrandis, le souffle court.

« Je ne peux pas rester ici », lui dit-elle.

Seldon regarda alentour : « Personne ne nous dérange. Même le Frère qui nous a donné les bouchées n’a fait aucune remarque. Il a paru nous prendre pour un couple parfaitement ordinaire.

— C’est parce que nous n’avons rien de spécial – du moins quand nous sommes dans la pénombre, que vous parlez à voix basse, qu’on entend moins votre accent barbare, et que j’ai l’air calme. Mais à présent… » Sa voix devenait rauque.

« Quoi, à présent ?

— Je suis nerveuse et tendue. Je suis… en sueur.

— Qui va le remarquer ? Relaxez-vous. Calmez-vous.

— Je ne peux pas me relaxer. Je ne peux pas me calmer quand on pourrait me remarquer.

— Où pouvons-nous aller, alors ?

— Il y a de petites cabines pour se reposer. J’ai travaillé ici. Je les connais. »

Elle se mit à marcher d’un bon pas et Seldon la suivit. Au sommet d’une légère rampe, qu’il n’aurait pas remarquée sans elle dans la pénombre, s’alignait une rangée de portes, très écartées.

« Celle du bout, murmura-t-elle. Elle est libre. »

La cabine était effectivement inoccupée. Un petit rectangle lumineux l’indiquait et la porte était entrouverte.

Goutte-de-Pluie Quarante-trois regarda rapidement alentour, fit signe à Seldon d’entrer puis le suivit. Elle referma le battant et, aussitôt, un petit plafonnier illumina l’intérieur.

« Le signal sur la porte indique-t-il que la cabine est occupée ? demanda Seldon.

— Cela s’est produit automatiquement dès que la porte s’est refermée et que la lumière s’est allumée. »

Seldon décela le doux soupir de la ventilation mais où, sur Trantor, ce bruit et cette sensation n’étaient-ils pas omniprésents ?

La cabine n’était pas vaste mais elle était dotée d’une couchette avec un matelas ferme et confortable, et des draps manifestement propres. Il y avait une chaise, une table, un petit réfrigérateur, et un appareil qui ressemblait à une espèce de chauffe-plat, sans doute un four miniaturisé.

Goutte-de-Pluie Quarante-trois s’assit, très raide, faisant de visibles efforts pour se décrisper.

Incertain sur la conduite à tenir, Seldon resta planté là jusqu’à ce qu’elle lui fasse signe, avec un rien d’impatience, de s’asseoir sur la couchette. Ce qu’il fit.

Goutte-de-Pluie Quarante-trois dit doucement, comme si elle parlait pour elle : « Si jamais on apprend que je suis entrée ici avec un homme – même si ce n’est qu’un barbare –, je serai bel et bien proscrite. »

Seldon se releva aussitôt. « Alors, ne restons pas ici.

— Asseyez-vous. Je ne peux pas sortir quand je suis dans cet état. Vous m’avez interrogée sur la religion. Que cherchez-vous au juste ? »

Il lui sembla qu’elle avait changé du tout au tout. Envolées, la passivité, la servilité. Disparues, cette timidité, cette réserve en présence d’un mâle. Les paupières plissées, elle le fixait d’un regard perçant.

— » Je vous l’ai dit : la connaissance. Je suis un chercheur. C’est ma profession et mon désir de savoir. Et je veux surtout comprendre les gens, c’est pour cela que je cherche à connaître l’histoire. Sur bien des planètes, les antiques archives historiques – les archives authentiques – se sont décomposées en mythes et en légendes, pour devenir souvent des éléments d’un ensemble de croyances religieuses ou de superstitions. Mais si Mycogène n’a effectivement pas de religion, alors…

— J’ai dit que nous avions l’histoire.

— Vous l’avez même dit deux fois. Elle remonte à quand ?

— A vingt mille ans.

— Vraiment ? Soyons clairs : est-ce réellement de l’histoire ou quelque chose qui a dégénéré en légende ?

— C’est de l’histoire authentique, bien sûr. »

Seldon était sur le point de lui demander comment elle pouvait le savoir mais il se ravisa. Y avait-il la moindre chance que l’histoire pût remonter à vingt mille ans et demeurer authentique ? Il n’était pas lui-même historien et devrait s’en ouvrir auprès de Dors.

Mais il lui semblait tellement probable que, sur chaque monde, les histoires antiques fussent des pots-pourris d’aventures héroïques et de minidrames conçus comme des fables édifiantes à ne pas prendre au pied de la lettre. C’était certainement le cas sur Hélicon, et pourtant il aurait eu du mal à trouver un Héliconien qui ne jurât de leur authenticité et ne soutînt qu’il s’agissait bien d’histoires vraies. Ainsi allaient-ils jusqu’à défendre cette fable ridicule de la première exploration d’Hélicon et de la rencontre des colons avec d’énormes et dangereux reptiles volants – alors qu’on n’avait jamais découvert le moindre reptile volant sur aucun des mondes explorés et colonisés par l’homme.

Néanmoins il demanda : « Comment cette histoire commence-t-elle ? »

La Sœur eut un regard égaré, perdu bien plus loin que Seldon ou quoi que ce soit dans la pièce. Elle récita : « Elle commence avec un monde – notre monde. Un seul monde.

— Un seul monde ? » (Seldon se souvint que Hummin avait parlé de légendes évoquant un monde originel unique, berceau de l’humanité.)

« Un seul monde. Il y en eut d’autres plus tard mais le nôtre était le premier. Un monde avec de l’espace, de l’air libre, de la place pour tous, un monde aux champs fertiles, aux maisons accueillantes, aux gens chaleureux. Durant des millénaires, nous y avons vécu et puis nous avons dû le quitter pour errer d’un endroit à l’autre, jusqu’à ce que certains d’entre nous finissent par découvrir un coin de Trantor où nous avons appris à cultiver une nourriture qui devait nous apporter un minimum de liberté. Et ici, à Mycogène, nous entretenons aujourd’hui nos propres traditions – et nos propres rêves.

— Et vos récits historiques fournissent tous les détails concernant ce monde originel ? Ce monde unique ?

— Oh oui, tout est consigné dans un livre que nous possédons tous. Chacun d’entre nous le garde en permanence sur lui pour pouvoir le lire à tout moment, se rappeler qui nous sommes, qui nous étions, et décider qu’un jour notre monde nous sera restitué.

— Savez-vous où se trouve ce monde et qui l’habite aujourd’hui ? »

Goutte-de-Pluie Quarante-trois hésita puis secoua la tête, farouche. « Nous l’ignorons mais nous le trouverons bien un jour.

— Et avez-vous ce livre actuellement en votre possession ?

— Bien sûr.

— Puis-je le voir ? »

C’est alors qu’un lent sourire se dessina sur le visage de la Sœur. « C’est donc cela… Je me doutais que vous vouliez quelque chose quand vous avez demandé à visiter les microfermes en ma seule compagnie. » Elle semblait un peu gênée. « Je ne pensais pas que c’était le Livre.

— C’est tout ce que je désire, avoua ouvertement Seldon. Je n’ai réellement rien d’autre en tête. Si vous m’avez amené ici parce que vous pensiez… »

Elle ne le laissa pas finir. « Mais nous y sommes. Alors, vous voulez le voir, oui ou non ?

— C’est une offre ?

— A une condition. »

Seldon se figea, soupesant le risque d’ennuis sérieux si jamais il avait vaincu les inhibitions de la Sœur plus qu’il n’en avait l’intention. « Quelles conditions ? »

La langue de Goutte-de-Pluie Quarante-trois jaillit furtivement pour humecter ses lèvres. Puis la jeune femme lui dit, avec un tremblement audible dans la voix : « Que vous ôtiez votre bonnet de peau. »


46

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Hari Seldon la fixa, interdit. Il y eut un intervalle perceptible durant lequel il ne sut pas de quoi elle voulait parler. Il avait complètement oublié qu’il portait un bonnet de peau.

Puis il porta la main à sa tête et, pour la première fois, tâta consciemment la coiffe qu’il portait. Elle était souple mais il sentit l’infime résistance de la chevelure en dessous. A peine. Ses cheveux, après tout, étaient fins et sans beaucoup de corps.

Tâtant toujours, il demanda : « Mais pourquoi ?

— Parce que j’en ai envie. Parce que c’est la condition si vous voulez voir le Livre.

— Enfin, si ça vous fait tant plaisir… » Il porta la main au coin du bonnet, afin de le retirer. Mais elle l’interrompit : « Non, non. Laissez-moi le faire. Je vais l’ôter moi-même. » Elle le regardait avec avidité.

Seldon laissa retomber ses mains. « Allez-y, alors. »

La Sœur se leva aussitôt pour venir s’installer à côté de lui sur la couchette. Lentement, délicatement, elle détacha de son crâne le bonnet de peau, juste devant l’oreille. A nouveau, elle s’humecta les lèvres et c’est en haletant qu’elle releva la coiffe jusqu’à son front et la retourna. Celle-ci vint alors sans peine et les cheveux de Seldon, libérés, parurent frémir, comme heureux de leur liberté retrouvée.

Troublé, il avoua : « A force de rester coiffé de la sorte, j’ai sans doute le crâne en sueur. Si c’est le cas, mes cheveux doivent être trempés. »

Il leva la main, comme pour vérifier la chose, mais elle l’intercepta et la retint. « Je veux le faire, lui dit-elle. Ça fait partie de la condition. »

Alors ses doigts, avec lenteur, hésitation, touchèrent sa chevelure et se retirèrent. Puis ils revinrent l’effleurer et, très doucement, se mirent à la caresser.

« C’est sec… dit-elle. C’est… bon.

— Avez-vous déjà tâté des cheveux ?

— Seulement sur des enfants… quelquefois. Ici, c’est… différent. » Elle le caressait de nouveau.

« Comment, différent ? » Malgré son embarras, Seldon ne pouvait s’empêcher d’être curieux.

« Je ne peux pas dire. C’est simplement… différent. »

Au bout d’un moment, il demanda : « Ça vous suffit ?

— Non. Ne me pressez pas. Pouvez-vous les faire aller dans le sens où vous voulez ?

— Pas vraiment. Ils retombent de manière naturelle, mais j’ai besoin d’un peigne pour faire ça et je n’en ai pas sur moi.

— Un peigne ?

— Un objet avec des dents… euh, comme une fourchette… Mais les dents sont plus nombreuses et, disons, plus souples.

— Vous pouvez vous servir de vos doigts ? » Les siens couraient en ce moment dans ses cheveux.

« Plus ou moins. Ça ne marche pas très bien.

— C’est tout hérissé derrière…

— Ils sont taillés plus court. »

Goutte-de-Pluie Quarante-trois parut se souvenir de quelque chose. « Les sourcils, lui dit-elle. C’est bien comme ça qu’on dit ? » Elle retira les caches puis fit courir ses doigts sur le doux arc pileux, à contre-poil.

« C’est agréable », remarqua-t-elle, puis elle partit d’un rire haut perché, presque identique au gloussement de sa sœur cadette. « Ils sont chou. »

Non sans quelque impatience, Seldon demanda : « Y a-t-il autre chose qui fasse partie du marché ? »

Dans la pénombre, Goutte-de-Pluie Quarante-trois parut hésiter à répondre par l’affirmative, mais finalement elle ne dit rien. En revanche, elle retira ses mains et les porta à son nez. Seldon se demanda ce qu’elle pouvait bien humer.

« Comme c’est bizarre, dit-elle. Puis-je… puis-je le faire encore une fois ?

— Si vous me confiez le Livre assez longtemps pour que je puisse l’étudier, dit Seldon, mal à l’aise, alors, peut-être. »

Goutte-de-Pluie Quarante-trois glissa la main sous sa tunique, par une fente que Seldon n’avait pas remarquée, et, d’une poche dissimulée, en sortit un livre à la reliure solide et flexible. Il le prit, tâchant de maîtriser son excitation.

Tandis que Seldon rajustait le bonnet de peau pour se couvrir les cheveux, Goutte-de-Pluie Quarante-trois porta de nouveau les mains à son nez et puis, doucement, furtivement, lécha un doigt.


47

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« Tâter vos cheveux ? » s’étonna Dors Venabili. Elle lorgna sa chevelure comme si elle s’apprêtait à faire de même.

Seldon eut un léger mouvement de recul. « Non, s’il vous plaît… Avec cette femme, ce geste avait l’air pervers.

— Je suppose qu’il l’était… de son point de vue. N’en avez-vous tiré vous-même aucun plaisir ?

— Du plaisir ? Ça m’a flanqué la chair de poule, oui ! Quand elle a cessé, j’ai enfin pu respirer de nouveau. Je n’arrêtais pas de me répéter : quelle autre condition va-t-elle encore inventer ? »

Rire de Dors. « Vous aviez peur qu’elle vous viole ? Ou alors vous l’espériez ?

— Je vous assure que je n’ai pas osé y songer. Je voulais juste avoir le Livre. »

Ils étaient à présent dans leur chambre et Dors enclencha le distorseur de champ pour les protéger des oreilles indiscrètes.

La nuit de Mycogène approchait. Seldon avait retiré bonnet, tunique et s’était baigné, s’attardant particulièrement aux cheveux qu’il avait savonnés et rincés à deux reprises. Il était maintenant assis sur sa couchette, vêtu d’une chemise de nuit légère qu’il avait trouvée accrochée dans la penderie.

Les yeux pétillants, Dors demanda : « Savait-elle que vous aviez du poil sur la poitrine ?

— J’espérais de tout cœur que l’idée ne l’effleurerait pas.

— Mon pauvre Hari. Tout cela était parfaitement naturel, vous savez. J’aurais connu sans doute un trouble identique si je m’étais retrouvée seule avec un Frère. Pire encore, j’en suis sûre, car il m’aurait crue, en tant que femme – société mycogénienne oblige –, destinée à me plier à ses ordres sans délai ni discussion.

— Non, Dors. Vous pouvez penser que c’était parfaitement naturel mais vous n’en avez pas fait l’expérience. La pauvre femme était dans un état d’extrême excitation sexuelle. Tous ses sens étaient mobilisés… elle se humait les doigts, les léchait. Si elle avait pu entendre pousser mes cheveux, elle aurait prêté l’oreille avec avidité.

— Mais c’est bien ce que je voulais dire par “ naturel ”. Tout ce qu’on interdit acquiert un attrait sexuel. Seriez-vous particulièrement attiré par les seins des femmes si vous viviez dans une société où ils sont tout le temps exhibés ?

— Je pense que oui.

— Ne seriez-vous pas encore plus attiré s’ils étaient constamment dissimulés, comme c’est le cas dans la plupart des sociétés ? Écoutez, je vais vous conter une anecdote personnelle. J’étais dans une station balnéaire, au bord du lac, chez moi, sur Cinna… Je présume que vous avez sur Hélicon des stations balnéaires, des plages, ce genre de choses ?

— Évidemment, dit Seldon, légèrement irrité. Qu’est-ce que vous imaginez ? Qu’Hélicon n’est qu’un monde de rocs et de montagnes, avec juste quelques puits d’eau douce ?

— Ne vous vexez pas, Hari. Je voulais simplement m’assurer que vous saisiriez tout le sel de l’histoire. Sur nos plages de Cinna, on est assez libéral quant à ce qu’on porte… ou ne porte pas.

— Des plages nudistes ?

— Pas vraiment, mais je suppose que, si un baigneur ou une baigneuse ôtait tous ses vêtements, personne ne le remarquerait spécialement. La coutume est de porter un pudique minimum mais je dois reconnaître que notre notion de la pudeur laisse bien peu de place à l’imagination.

— Nous avons des critères un peu plus stricts sur Hélicon, remarqua Seldon.

— Oui, j’ai pu le remarquer à votre discrétion à mon égard, mais enfin, chacun fait comme il l’entend. Toujours est-il que j’étais donc installée sur une petite plage près du lac quand approcha un jeune homme avec qui j’avais parlé un peu plus tôt dans la journée. C’était un gentil garçon, pas spécialement déplaisant. Il s’assit sur le bras de mon fauteuil et posa la main droite sur ma cuisse gauche, qui était nue, bien sûr, pour se maintenir en équilibre.

« Nous avions discuté depuis une minute et demie peut-être quand il remarqua, malicieux : “ Et voilà. Vous me connaissez à peine et pourtant, il me semble parfaitement naturel de poser la main sur votre cuisse. Qui plus est, cela vous semble parfaitement naturel puisque vous n’avez pas l’air de vous en formaliser. ”

« Ce n’est qu’à cet instant que j’ai remarqué sa main posée sur ma cuisse. En public, la peau nue perd en quelque sorte une partie de son attrait sexuel. Comme je l’ai dit, c’est la dissimulation qui est cruciale.

« Et le jeune homme l’avait senti lui aussi, car il poursuivit : “ Pourtant, si je devais vous rencontrer dans des circonstances plus officielles et que vous portiez une robe, jamais l’idée ne vous viendrait de me la laisser soulever pour que je pose la main sur votre cuisse à l’endroit précis où elle est maintenant. ”

« Je ris et nous avons continué de deviser de choses et d’autres. Bien sûr, maintenant qu’il avait attiré l’attention sur la position de sa main, le jeune homme ne trouvait plus approprié de la laisser là et l’avait retirée.

« Ce soir-là, je m’habillai pour le dîner avec plus de soin qu’à l’accoutumée et gagnai la salle à manger dans une tenue de soirée infiniment plus cérémonielle que ne l’exigeaient les circonstances, et bien plus recherchée que celle des autres femmes présentes. J’avisai le jeune homme en question. Il était installé à l’une des tables. J’approchai, le saluai et lui dis : “ Me voici en robe, mais en dessous ma cuisse gauche est nue. Je vous donne la permission de soulever ma robe et de poser la main sur ma cuisse à l’endroit où vous l’avez mise cet après-midi. ”

« Il essaya, je dois le reconnaître, mais tout le monde avait les yeux fixés sur nous. Je ne l’aurais pas arrêté et je suis sûre que personne ne l’aurait arrêté non plus, mais il ne put se résoudre à le faire. Nous n’étions pas plus en public qu’auparavant dans la journée et les personnes présentes étaient les mêmes. Il était clair que c’était moi qui avais pris l’initiative et que je n’y voyais pas d’inconvénient, mais il ne pouvait se résoudre à enfreindre le tabou. Les conditions, propices à poser la main sur la cuisse dans l’après-midi, ne l’étaient plus ce soir-là et c’est plus important que tout ce que pourra dire la logique.

— Moi, j’aurais posé la main sur votre cuisse, dit Seldon.

— En êtes-vous sûr ?

— Absolument.

— Même si vos critères de pudeur sur la plage sont plus stricts que les nôtres ?

— Oui. »

Dors s’assit sur sa propre couchette puis elle s’allongea, les mains croisées derrière la nuque. « Alors, vous n’êtes pas spécialement troublé de me voir porter une simple chemise de nuit sans grand-chose en dessous…

— Je ne suis pas spécialement choqué. Quant à mon trouble éventuel, tout dépend de la définition du terme. J’ai sans aucun doute remarqué votre tenue.

— Enfin, si nous devons vivre confinés ici quelque temps encore, il nous faudra bien apprendre à ignorer ce genre de choses.

— Ou à en tirer parti, dit Seldon avec le sourire. Et puis, j’aime bien votre chevelure. Après vous avoir vue chauve toute la journée, j’apprécie vos cheveux.

— Eh bien, ne les touchez pas. Je ne les ai pas encore lavés. » Puis, les yeux mi-clos, elle remarqua : « C’est intéressant. Vous avez détaché les niveaux de respectabilité intime et publique. Ce que vous êtes en train de dire, c’est qu’Hélicon est plus convenable en privé que Cinna mais l’est moins en public. Est-ce bien cela ?

— Pour tout dire, je compare simplement le cas du jeune homme qui a posé la main sur votre cuisse et le mien. Dans quelle mesure sommes-nous représentatifs du Cinnien ou de l’Héliconien moyen ? Je ne saurais le dire. J’imagine sans peine qu’il y ait des individus parfaitement intégrés dans l’un et l’autre monde – tout comme de parfaits excentriques.

— Nous sommes en train de parler de pression sociale. Je ne suis pas précisément une grande voyageuse galactique, mais j’ai dû, par obligation professionnelle, me pencher souvent sur l’histoire des sociétés. Sur la planète Derowd, par exemple, il fut un temps où les relations sexuelles prémaritales étaient absolument libres. Les rapports sexuels multiples étaient permis aux célibataires et l’on ne désapprouvait leur pratique publique que lorsque cela risquait de bloquer la circulation. Et pourtant, après le mariage, la monogamie était stricte et scrupuleusement respectée. Leur théorie était qu’en évacuant d’abord tous ses fantasmes, on pouvait par la suite s’installer sérieusement dans la vie.

— Et ça marchait ?

— Ils ont cessé depuis peut-être trois siècles, mais certains de mes collègues l’attribuent à des pressions des planètes voisines. Leur tourisme en pâtissait. C’est qu’il existe également une pression sociale à l’échelle galactique.

— Ou peut-être bien une pression économique, en l’occurrence.

— Peut-être. A propos, ma vie à l’Université me donne l’occasion d’étudier les pressions sociales sans même avoir besoin de parcourir la Galaxie. Je rencontre des gens provenant de douzaines d’endroits à Trantor ou ailleurs, et l’un de nos dadas, dans le département de sociologie, est la comparaison des pressions sociales.

« Ici, à Mycogène, par exemple, j’ai l’impression que la sexualité est étroitement contrôlée et permise exclusivement selon les règles les plus contraignantes, d’autant plus strictement observées qu’elles ne sont jamais discutées. Dans le secteur de Streeling, on ne parle jamais du sexe mais on ne le condamne pas. Dans le secteur de Jennat, où j’ai eu l’occasion de passer une semaine pour des recherches, on en discute à l’infini mais uniquement pour mieux le condamner. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait deux secteurs sur Trantor – ou sur n’importe quel monde extérieur – qui aient des attitudes semblables à l’égard du sexe.

— Vous savez à quoi ça me fait penser ? On pourrait en conclure… »

Dors l’interrompit. « Je vais vous la dire, moi, ma conclusion : toutes ces discussions sur le sexe m’ont révélé une évidence. C’est qu’il n’est plus question pour moi de vous quitter des yeux un seul instant.

— Quoi ?

— Deux fois, je vous ai laissé partir, la première par erreur de jugement de ma part, la seconde parce que vous m’y avez forcée. Les deux fois, ce fut manifestement une erreur. Vous savez ce qui est arrivé la première. »

Seldon s’indigna : « Peut-être, mais il ne m’est rien arrivé la seconde.

— Vous avez bien failli vous attirer de sérieux ennuis. Supposez qu’on vous ait surpris dans vos coupables ébats avec une Sœur ?

— Ce n’étaient pas de coupables éb…

— Vous avez dit vous-même qu’elle était dans un état d’intense excitation sexuelle.

— Mais…

— C’était mal. Je vous en prie, mettez-vous bien ça dans la tête, Hari. Dorénavant, vous n’allez nulle part sans moi.

— Écoutez, dit Seldon, glacé, mon but était d’obtenir des informations sur l’histoire de Mycogène et, résultat de mes prétendus coupables ébats avec une Sœur, je vous ai ramené un livre… Le Livre.

— Le Livre ! C’est vrai, il y a le Livre. Jetons-y un coup d’œil. »

Seldon le sortit et Dors le soupesa, pensive.

« Ça risque de ne pas nous avancer beaucoup, Hari. A première vue, il a l’air de ne s’adapter à aucun de nos projecteurs. Ça veut dire qu’il va vous falloir chercher un projecteur mycogénien et l’on ne manquera pas de vous demander ce que vous voulez en faire. On découvrira que vous avez ce Livre et l’on viendra vous le reprendre. »

Seldon sourit. « Si vos suppositions étaient justes, Dors, vos conclusions seraient indiscutables mais il se trouve que ce n’est pas le genre de livre auquel vous pensez. Il n’est pas destiné à être projeté. Les données sont inscrites sur des pages successives et ces pages peuvent être tournées. Goutte-de-Pluie Quarante-trois m’a au moins expliqué ça.

— Un livre imprimé ! » Il était difficile de dire si elle était outrée ou amusée. « Mais ça remonte à l’âge de pierre !

— C’est certainement pré-impérial, mais quand même pas aussi ancien. Avez-vous déjà vu un ouvrage imprimé ?

— Vous oubliez que je suis historienne ? Bien sûr, Hari.

— Ah. Mais comme celui-ci ? »

Il retourna le Livre et Dors, souriante, l’ouvrit – puis elle tourna une page, une autre, se mit à le feuilleter. « Mais il est vierge.

— Apparemment. Les Mycogéniens font preuve d’un primitivisme obstiné mais pas intégral : ils s’attachent à l’essence du primitivisme mais ne voient aucune objection à utiliser les techniques modernes pour l’adapter de manière pratique. Qui sait ?

— Peut-être, Hari, mais je ne comprends rien à ce que vous racontez.

— Les pages ne sont pas blanches, elles sont couvertes de textes microfilmés. Si je presse le petit bouton sur le bord intérieur de la couverture… là… regardez ! »

La page à laquelle était ouvert le Livre se couvrit soudain de lignes de texte imprimé qui défilaient lentement vers le haut.

« Vous pouvez régler la vitesse selon votre rythme de lecture en tournant légèrement le bouton dans un sens ou dans l’autre. Quand les lignes imprimées arrivent tout en haut – c’est-à-dire, quand vous êtes parvenu à la dernière ligne –, elles redescendent en bloc et s’éteignent. Vous tournez la page et vous continuez.

— D’où vient l’énergie ?

— Il y a une petite pile à microfusion intégrée qui dure toute la vie du Livre.

— Alors, quand la pile est vide…

— Vous jetez le Livre, ou même avant s’il est usé, et vous le remplacez par un neuf. On ne change jamais la pile. »

Dors reprit le Livre et l’examina sous toutes les coutures. « Je dois admettre que je n’avais jamais entendu parler de ce genre d’objet.

— Moi non plus. La Galaxie, d’une manière générale, a évolué si rapidement vers les technologies visuelles qu’elle a sauté pardessus cette possibilité.

— Mais c’est quand même visuel…

— Certes, mais pas très orthodoxe. Ce genre de livre a ses avantages. Il a une capacité bien plus grande que les vidéo-livres ordinaires.

— Où est l’interrupteur ?… Ah, laissez-moi voir si je saurais m’en servir. » Elle l’avait ouvert à une page au hasard et mit en marche le défilement des lignes. Puis elle remarqua : « J’ai bien peur que ça ne vous soit pas d’une grande utilité, Hari. C’est du pré-galactique. Je ne parle pas du contenu du Livre. Mais du texte… imprimé.

— Mais vous, vous devez savoir le lire, Dors ? En tant qu’historienne…

— En tant qu’historienne, j’ai l’habitude de manier les langues archaïques mais dans certaines limites. Ce texte est trop ancien pour moi. Je reconnais bien quelques mots ici ou là, mais pas suffisamment pour le décrypter.

— Parfait, dit Seldon. S’il est vraiment ancien, il sera utile.

— Pas si vous ne pouvez pas le lire.

— Mais je peux le lire. C’est une édition bilingue. Vous n’imaginez quand même pas que Goutte-de-Pluie Quarante-trois connaît l’écriture ancienne, non ?

— Si elle a été convenablement instruite, pourquoi pas ?

— Parce que je soupçonne les Mycogéniens de cantonner l’instruction des femmes à l’apprentissage des tâches domestiques. Quelques hommes parmi les plus instruits sont en mesure de lire ceci mais la majorité doit avoir besoin d’une traduction en galactique. » Il pressa un autre bouton. « Et voilà qui est fait. »

Le texte passa aussitôt au galactique classique.

— Fabuleux, s’extasia Dors.

— Ces Mycogéniens pourraient nous en apprendre mais nous n’en profitons pas.

— Nous n’étions pas au courant.

— Je n’arrive pas à le croire. Je suis au courant, à présent. Et vous aussi. Il doit bien y avoir de temps en temps des étrangers qui visitent Mycogène pour des raisons politiques ou commerciales – sinon, ces bonnets de peau ne seraient pas si répandus. Alors, quelqu’un a bien dû avoir l’occasion de remarquer ce genre de livre imprimé et de voir comment il fonctionne, mais il l’aura sans doute négligé, le considérant comme une curiosité de peu d’intérêt parce que mycogénienne.

— Cela vaut-il la peine d’être étudié ?

— Bien entendu. Tout est digne d’étude. Ou devrait l’être. Hummin verrait certainement dans ce manque de curiosité un nouveau signe de dégénérescence de l’Empire. »

Il leva le Livre et dit, dans un élan d’enthousiasme : « Mais moi, je suis curieux, et je vais le lire, et qui sait s’il ne me fera pas progresser sur la voie de la psychohistoire ?

— Je l’espère, mais si vous voulez mon avis, vous allez d’abord dormir pour l’examiner d’un œil plus frais demain matin. Vous n’apprendrez pas grand-chose si vous piquez du nez sur les pages. »

Seldon hésita puis remarqua : « Comme vous pouvez être maternelle !

— Je prends soin de vous.

— J’ai déjà une mère sur Hélicon. J’aimerais mieux que vous soyez mon amie.

— Je suis votre amie depuis le premier instant de notre rencontre. »

Elle lui sourit et Seldon hésita comme s’il n’était pas certain de la repartie adéquate. Finalement, il répondit : « Alors, je vais suivre votre conseil – d’amie – et dormir avant de lire. »

Il allait déposer le Livre sur la petite table de chevet entre les deux couchettes puis hésita, se retourna et le glissa sous son oreiller.

Dors Venabili étouffa un petit rire. « J’ai l’impression que vous avez peur que je me réveille cette nuit pour en lire des passages avant que vous ayez eu l’occasion de le faire. N’est-ce pas ?

— Eh bien… fit Seldon, essayant de cacher sa gêne, ça se pourrait. Même l’amitié a ses limites et après tout, c’est mon livre et ma psychohistoire.

— Je suis bien d’accord, répondit Dors, et je vous promets de ne pas vous en disputer la primeur. A propos, vous alliez me dire quelque chose et je vous ai interrompu. Vous vous souvenez ? »

Seldon réfléchit rapidement. « Non. »

Dans le noir, il ne songeait qu’au Livre. Il ne pensait plus à l’anecdote de la main sur la cuisse. En fait, il l’avait déjà quasiment oubliée, au moins consciemment.


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Venabili s’éveilla et son bracelet-chrone lui indiqua que la période nocturne était à moitié écoulée. N’entendant pas le ronflement de Hari, elle en déduisit que sa couchette était vide. S’il n’avait pas quitté l’appartement, il devait être dans la salle de bains.

Elle frappa doucement à la porte et chuchota : « Hari ?

— Entrez », lui répondit-il, d’un ton absorbé.

Le couvercle des toilettes était abaissé et Seldon, assis dessus, tenait le Livre ouvert sur ses genoux. Bien inutilement, il précisa : « Je lis.

— Oui, j’ai remarqué. Mais pourquoi ?

— Je n’arrivais pas à dormir. Je suis désolé.

— Mais pourquoi lire ici ?

— Si j’avais allumé dans la chambre, je vous aurais réveillée.

— Vous êtes sûr que le Livre n’a pas d’éclairage incorporé ?

— Absolument. Quand Goutte-de-Pluie Quarante-trois m’en a décrit le fonctionnement, à aucun moment elle n’a parlé d’éclairage intégré. D’ailleurs, je suppose que ça dépenserait tant d’énergie que la pile ne tiendrait pas toute la vie du Livre. » Il avait l’air mécontent.

« Eh bien, vous pouvez sortir, à présent. J’aimerais utiliser les lieux, maintenant que j’y suis. »

Quand elle émergea des toilettes, ce fut pour le trouver assis en tailleur sur son lit, toujours plongé dans sa lecture, cette fois dans la pièce illuminée a giorno.

« Vous n’avez pas l’air heureux, remarqua-t-elle. C’est le Livre qui vous déçoit ? »

Il leva la tête, plissa les yeux. « Effectivement. Je n’ai fait que le parcourir. C’est une véritable encyclopédie et l’index n’est qu’une liste de personnages et de lieux sans grand intérêt pour mes recherches. Et cela n’a rien à voir non plus avec l’Empire Galactique ou les royaumes pré-impériaux. On y parle presque exclusivement d’un monde unique et, à ce que j’ai pu en lire jusqu’ici, il s’agit d’une interminable dissertation de politique intérieure.

— Peut-être sous-estimez-vous son âge. Il traite peut-être d’une période où n’existait effectivement qu’un seul monde… un seul monde habité.

— Oui, je sais, fit Seldon avec quelque impatience. C’est précisément ce que je recherche – à condition d’être sûr qu’il s’agisse d’histoire, pas de légende. Je me demande… Je n’ai pas envie d’y croire simplement parce que je voudrais y croire.

— Cette question de monde originel unique est très débattue ces temps-ci. L’homme est une espèce unique répandue dans toute la Galaxie. Il a bien fallu qu’elle trouve son origine quelque part. Du moins, telle est la thèse en vogue aujourd’hui. On ne peut pas avoir des origines indépendantes engendrant la même espèce sur des mondes différents.

— Je n’ai jamais vu en quoi cet argument était irréfutable, protesta Seldon. Si des êtres humains sont nés sur quantité de mondes différents sous la forme d’une quantité d’espèces différentes, pourquoi n’auraient-ils pu se croiser et donner une espèce intermédiaire unique ?

— Parce que les espèces ne peuvent se croiser. C’est le critère même de définition des espèces. »

Seldon réfléchit un moment à la question puis l’évacua d’un haussement d’épaules. « Bon, je laisse ça aux biologistes.

— Ce sont précisément les plus acharnés à défendre l’hypothèse de Terra.

— Terra ? Est-ce ainsi qu’ils baptisent ce prétendu monde des origines ?

— C’est le terme populaire. En fait il est impossible de savoir quel était le nom véritable de ce monde, à supposer qu’il en ait eu un. Et personne n’a le moindre indice sur son éventuelle localisation.

— Terra ! répéta Seldon, les lèvres retroussées. On dirait une éructation ! En tout cas, si le Livre parle du monde des origines, je ne suis pas tombé dessus. Comment l’épelez-vous ?

— T-E-R-R-A, ou encore la Terre. »

Seldon feuilleta rapidement le Livre. « Et voilà : le nom n’est cité nulle part dans l’index, ni sous cette orthographe ni sous une variante plausible.

— Vraiment ?

— Et on y mentionne d’autres mondes au passage. Mais sans donner de nom. Apparemment, les textes ne s’intéressent pas à ces autres planètes tant qu’elles n’interfèrent pas directement avec le monde initial évoqué… du moins, à ce que j’ai pu en lire jusqu’ici. A un moment, on parle des “ Cinquante ”. J’ignore à quoi il est fait allusion. Cinquante chefs ? Cinquante cités ? J’ai cru deviner qu’il s’agissait de cinquante mondes.

— Ont-ils donné un nom à leur propre monde, ce monde qui semble tant les obnubiler ? demanda Dors. S’ils ne l’appellent pas Terre, comment donc l’appellent-ils ?

— Comme on pourrait s’y attendre, ils l’appellent “ le monde ” ou bien “ la planète ”. Parfois aussi, “ l’Ancienne ”, voire “ le Monde de l’Aube ”, ce qui a sans doute une signification poétique qui ne me paraît pas évidente. Je suppose qu’il faudrait lire le Livre intégralement pour que certains de ses éléments prennent un peu plus de sens. » Il lorgna l’ouvrage entre ses mains avec un certain dégoût. « Ça risque toutefois de prendre un bon moment et je ne suis pas certain d’en ressortir beaucoup plus éclairé. »

Dors soupira. « Je suis désolée, Hari. Vous avez l’air tellement déçu.

— Je le suis vraiment. C’est ma faute, pourtant. Je n’aurais pas dû me laisser emporter par mes espérances. Maintenant que j’y pense, ils évoquent également leur monde sous le nom d’“ Aurora “.

— Aurora ? » Dors haussa les sourcils.

« Ça vous dit quelque chose, Dors ?

— Aurora… » Elle réfléchit, légèrement soucieuse. « Je ne peux pas affirmer que j’ai déjà entendu parler d’une planète de ce nom dans l’histoire de l’Empire Galactique ou même durant sa période de croissance, mais je ne prétends pas connaître par leur nom chacun des vingt-cinq millions de mondes. On pourrait vérifier dans l’index de la bibliothèque universitaire – si nous revenons jamais à Streeling. Inutile d’essayer de chercher une bibliothèque ici, à Mycogène. J’ai l’impression que l’ensemble de leur savoir est consigné ici, dans ce Livre. Si quelque chose ne s’y trouve pas, c’est que ça ne les intéresse pas. »

Seldon bâilla : « Je crois bien que vous avez raison. En tout cas, il est inutile de l’étudier plus avant et je ne crois pas que je pourrais garder encore longtemps les yeux ouverts. Ça ne vous dérange pas si j’éteins ?

— Au contraire, Hari. Et demain, on essaiera de faire la grasse matinée. »

Puis, dans le noir, Seldon remarqua, doucement : « Évidemment, il y a là-dedans des trucs ridicules. Par exemple, ils évoquent sur leur monde des durées de vie de trois à quatre siècles.

— Des siècles ?

— Oui. Ils décomptent l’âge par décennies plutôt que par années. C’est drôle, parce qu’ils racontent tellement de choses parfaitement banales que, lorsqu’on tombe sur ce genre d’étrangetés, on se surprend presque à le croire.

— Si vous commencez à vous sentir enclin à croire ça, alors souvenez-vous que quantité de mythes fondateurs attribuent aux premiers chefs des longévités incroyables. S’ils sont décrits comme incroyablement héroïques, il semble naturel que leur durée de vie soit en rapport, voyez-vous.

— Pas possible ? bâilla Seldon.

— Absolument. Et le remède à la crédulité avancée, c’est une bonne nuit de sommeil suivie d’une mûre réflexion le lendemain. »

Et, comme l’idée l’effleurait qu’une pareille longévité était peut-être la condition sine qua non pour parvenir à appréhender une Galaxie entière d’êtres humains, Seldon s’endormit.


49

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Le lendemain, se sentant détendu, frais et dispos, prêt à se relancer dans l’étude du Livre, Hari demanda à Dors quel âge elle donnait aux deux sœurs Goutte-de-Pluie.

« Je ne sais pas, répondit celle-ci. Vingt ans… Vingt-deux ?

— Eh bien, supposons qu’en fait elles vivent trois ou quatre siècles…

— Hari. C’est ridicule.

— J’ai dit : supposons. En mathématiques, on dit tout le temps “ supposons ” pour voir si l’on débouche sur une conclusion manifestement erronée ou bien auto-contradictoire. Une longévité étendue serait presque certainement synonyme d’une période de croissance prolongée. Elles pourraient sembler avoir dans les vingt ans mais être en réalité sexagénaires.

— On peut toujours leur demander leur âge.

— On peut imaginer qu’elles mentiront.

— Vérifions leur acte de naissance. »

Seldon eut un sourire désabusé : « Je vous parie tout ce que vous voudrez – des galipettes dans les foins, si ça vous chante – qu’elles prétendront qu’il n’y a pas d’archives ou, s’il y en a, qu’elles ne sont pas accessibles aux barbares.

— Pas besoin de parier. Si c’est bien le cas, alors, il est inutile de faire la moindre supposition sur leur âge.

— Voyez plutôt les choses ainsi : si les Mycogéniens ont une durée de vie quatre à cinq fois supérieure à celle d’un être humain normal, ils ne peuvent donner naissance à de nombreux enfants sans voir leur population croître dans des proportions alarmantes. Vous vous souvenez de la remarque que Maître-du-Soleil a laissé échapper sur une limitation de la population, avant de se reprendre ?

— Où voulez-vous en venir ?

— Eh bien, tant que j’ai été avec Goutte-de-Pluie Quarante-trois, je n’ai pas vu d’enfants.

— Dans les microfermes ?

— Oui.

— Vous vous attendiez à en voir là-bas ? J’étais avec Goutte-de-Pluie Quarante-cinq dans les boutiques et dans les niveaux résidentiels et je puis vous garantir que j’ai vu quantité d’enfants de tous âges, y compris des nourrissons.

— Ah. » Seldon avait l’air chagriné. « Ça voudrait dire qu’ils ne peuvent jouir d’une durée de vie prolongée.

— En suivant votre raisonnement, je dirai franchement non. Vous l’imaginiez vraiment ?

— Non, pas vraiment. Mais enfin, on ne peut pas non plus se fermer l’esprit et faire des suppositions sans les mettre à l’épreuve.

— On peut également perdre beaucoup de temps de cette façon, si l’on se met à triturer des hypothèses manifestement ridicules.

— Certaines hypothèses qui paraissent manifestement ridicules ne le sont pas en définitive. C’est tout. Ce qui me fait penser… C’est vous l’historienne. Dans vos travaux, êtes-vous déjà tombée sur des objets ou des phénomènes appelés “ robots ”?

— Ah ! Voilà que vous passez à une autre légende – et fort populaire, qui plus est. Sur un nombre incalculable de mondes, on imagine qu’aux temps préhistoriques existaient des machines à forme humaine qu’on appelait des “ robots ”.

« Tous les récits de robots trouvent sans doute leur origine dans un mythe fondateur unique car le thème général est le même : les robots ont été conçus puis ont grandi en nombre et en capacités au point de devenir presque surhumains. Ils menaçaient l’humanité et furent détruits. Dans chaque cas, cette destruction est intervenue avant que n’existent les archives historiques fiables dont nous disposons de nos jours. Le sentiment général est que ce conte est une image symbolique des risques et des dangers inhérents à l’exploration de la Galaxie, quand l’humanité s’est répandue loin du ou des mondes qui constituaient son habitat d’origine. De tout temps a dû exister cette peur de rencontrer des intelligences différentes – et supérieures.

— Peut-être le cas s’est-il produit une fois au moins, donnant naissance à la légende.

— Mais sur aucune des planètes colonisées par l’homme on n’a trouvé la moindre trace d’intelligence pré-humaine ou non humaine.

— Alors, pourquoi des “ robots ” ? Ce mot a-t-il un sens ?

— Pas que je sache, mais c’est l’équivalent du terme usuel “ automates ”.

— Des automates ! Eh bien, pourquoi ne pas le dire clairement ?

— Parce que les gens aiment bien user de termes archaïques pour faire couleur locale, dès qu’ils content une légende ancienne. Pourquoi toutes ces questions, au fait ?

— Parce que dans cet antique livre mycogénien, on parle de robots. Et l’on en dit le plus grand bien, d’ailleurs. Écoutez, Dors, vous ne devez pas ressortir avec Goutte-de-Pluie Quarante-cinq, cet après-midi ?

— Théoriquement… si elle vient me chercher.

— Ça vous dérangerait de lui poser quelques questions et d’essayer de lui soutirer des réponses ?

— Je peux toujours essayer. Quelles questions ?

— J’aimerais bien découvrir, avec tout le tact possible, s’il existe à Mycogène une sorte d’édifice particulièrement significatif, lié au passé, chargé d’une sorte de valeur mythique, qui puisse… »

Dors l’interrompit en essayant de ne pas sourire : « Je crois que ce que vous essayez de me demander, c’est si Mycogène possède un temple. »

Et, forcément, Seldon la fixa, ahuri, en demandant : « Qu’est-ce que c’est, un temple ?

— Encore un terme archaïque d’origine incertaine. Il recouvre toutes les notions que vous venez d’évoquer : contenu significatif, passé, mythe. Très bien, je vais demander. Mais c’est le genre de choses qu’ils risquent de ne pas aimer dire. A des barbares, en tout cas.

— Quoi qu’il en soit, essayez quand même. »


Sacratorium

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AURORA. — … Monde mythique, passant pour avoir été habité aux temps primitifs, à l’aube du voyage interstellaire. D’aucuns pensent qu’il pourrait s’agir également de ce mythique « monde des origines » de l’humanité et donc d’un autre nom pour « Terra ». On rapporte que les occupants du secteur de Mycogène (voir ce mot) de l’antique Trantor se seraient considérés comme les descendants des habitants d’Aurora et auraient fait de ce principe le fondement de leur système de croyances dont par ailleurs on ne sait pratiquement rien…

ENCYCLOPAEDIA GALACTICA
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Les deux sœurs Goutte-de-Pluie arrivèrent au milieu de la matinée. Goutte-de-Pluie Quarante-cinq semblait toujours aussi chaleureuse, mais Goutte-de-Pluie Quarante-trois resta sur le pas de la porte, l’air crispé et circonspect. Elle garda les yeux baissés et ne jeta même pas un regard à Seldon.

Ce dernier, hésitant, fit un signe à Dors qui lança, d’un ton joyeux et affairé : « Un petit instant, Sœurs. Que je donne des instructions à mon homme, sinon il ne va pas savoir quoi faire de sa journée. »

Tous deux gagnèrent la salle de bains et Dors murmura : « Il y a quelque chose qui ne va pas ?

— Oui. Goutte-de-Pluie Quarante-trois est visiblement perturbée. S’il vous plaît, dites-lui que je lui restituerai le Livre aussitôt que possible. »

Dors gratifia Seldon d’un long regard surpris : « Hari, vous êtes un garçon délicat et prévenant mais vous n’avez pas plus de jugeote qu’une amibe. Si j’ai le malheur d’évoquer seulement le Livre devant cette pauvre femme, elle sera persuadée que vous m’avez raconté par le menu tout ce qui s’est passé hier et c’est pour le coup qu’elle sera réellement perturbée. Non, le seul espoir est de la traiter exactement comme si de rien n’était. »

Seldon hocha la tête et reconnut, désabusé : « Je suppose que vous avez raison. »

Dors revint à temps pour le dîner et trouva Seldon sur sa couchette, encore en train de feuilleter le Livre, mais avec une impatience accrue.

Il leva les yeux, fit une grimace et dit : « Si nous devons rester ici encore un certain temps, il va absolument falloir que nous disposions d’un moyen de communication quelconque. Je n’avais aucune idée du moment où vous rentreriez et je commençais à m’inquiéter.

— Eh bien, me voici », fit-elle en retirant délicatement sa coiffe avant de la lorgner, non sans un certain dégoût. « Je suis vraiment ravie de votre sollicitude. Je m’étais dit que vous seriez tellement absorbé par votre Livre que vous n’auriez même pas remarqué mon absence. »

Seldon ronchonna.

« Quant aux moyens de communication, je doute qu’ils soient faciles à trouver à Mycogène. Ils risqueraient de faciliter les contacts avec les tribus barbares et je soupçonne les dirigeants de Mycogène d’être fermement résolus à limiter toute possibilité d’interaction avec le Grand Inconnu au-delà de leurs frontières.

— Effectivement, dit Seldon en déposant le Livre à côté de lui, je m’y attendais un peu après ce que j’ai lu. Avez-vous trouvé quelque chose au sujet de ce… comment dites-vous, déjà… ce temple ?

— Oui, dit-elle en retirant ses couvre-sourcils. Il existe. Il y en a même un certain nombre sur toute l’étendue du secteur, mais il y a un édifice central qui semble être le plus important – vous ne me croirez jamais, mais une femme a remarqué mes cils et m’a dit que je ne devrais pas me montrer ainsi en public ! J’ai eu l’impression qu’elle était prête à me dénoncer pour exhibitionnisme !

— Ne vous tracassez pas pour ça, fit Seldon avec impatience. Savez-vous où est situé le temple central ?

— J’ai des indications, mais Goutte-de-Pluie Quarante-cinq m’a bien avertie que les femmes n’ont pas le droit d’y entrer, sauf à des occasions spéciales, dont aucune n’est prévue dans un avenir proche. L’édifice s’appelle le Sacratorium.

— Le quoi ?

— Le Sacratorium.

— Quel vilain mot. Que signifie-t-il ? »

Dors secoua la tête. « Je ne le connaissais pas. Et aucune Goutte-de-Pluie n’a su me dire ce qu’il signifiait. Pour elles, Sacratorium ne se rapporte pas au nom de l’édifice, mais à ce qu’il est. Leur demander pourquoi elles l’appellent ainsi doit leur faire le même effet que leur demander pourquoi on appelle mur un mur.

— Est-ce qu’elles savent au moins quelque chose à son sujet ?

— Mais bien sûr, Hari. Elles savent à quoi il sert. C’est un lieu consacré à autre chose que la vie ici à Mycogène. Il est consacré à un autre monde, un monde antérieur, et meilleur.

— Le monde où ils vivaient jadis, vous voulez dire ?

— Tout juste. Goutte-de-Pluie Quarante-cinq a bien failli l’admettre mais sans pouvoir se résoudre à prononcer le mot.

— Aurora ?

— C’est bien ça, mais je parie que si vous étiez amené à le prononcer à haute voix devant un groupe de Mycogéniens, ils seraient horrifiés et scandalisés. Goutte-de-Pluie Quarante-cinq, lorsqu’elle m’a dit : “ Le Sacratorium est consacré à… ”, s’est arrêtée à ce point précis pour dessiner soigneusement les lettres une à une du bout du doigt sur la paume de sa main. Et elle a rougi, comme si elle faisait quelque chose d’obscène.

— Étrange, dit Seldon. Si le Livre est un guide exact, Aurora est leur plus cher souvenir, le principe qui les unit, le centre autour duquel tout tourne à Mycogène. Pourquoi le fait de la mentionner serait-il considéré comme obscène ? Êtes-vous sûre de ne pas avoir mal interprété ce qu’elle voulait dire ?

— Absolument sûre. Et peut-être n’y a-t-il là rien de mystérieux. En parler trop risquerait d’alerter les barbares. La meilleure façon de garder le secret est de rendre tabou le seul fait d’en parler.

— Tabou ?

— Un terme spécialisé d’anthropologie. Qui fait référence à une pression sociale puissante, assez efficace pour interdire une quelconque forme d’action. Le fait que les femmes n’aient pas le droit d’entrer dans le Sacratorium a sans doute la force d’un tabou. Je suis sûre qu’une Sœur serait horrifiée si on lui suggérait d’en franchir l’enceinte.

— Les indications qu’on vous a fournies sont-elles suffisantes pour me permettre de m’y rendre par mes propres moyens ?

— Primo, Hari, vous n’irez pas tout seul. Je vous accompagne. Je croyais que nous en avions discuté et qu’il était bien entendu que je ne pouvais pas vous protéger à distance – pas plus des tempêtes de neige que des femelles excitées. Secundo, il n’est pas question de songer à s’y rendre à pied. Mycogène est peut-être un petit secteur, à côté des autres, mais il n’est quand même pas petit à ce point.

— Par le réseau express, dans ce cas.

— Aucune ligne ne traverse le territoire de Mycogène. Ça faciliterait trop les contacts entre Mycogéniens et barbares. Il existe toutefois des moyens de transport public du genre de ceux qu’on trouve sur les planètes les moins développées. En fait, c’est exactement ce qu’est Mycogène : un fragment de planète sous-développé, enfoncé comme une écharde dans le corps de Trantor, par ailleurs composé d’un patchwork de sociétés évoluées. Au fait, Hari, finissez d’étudier ce Livre le plus vite possible. Il est manifeste que Goutte-de-Pluie Quarante-trois risque des ennuis aussi longtemps que vous le garderez, et c’est aussi ce qui nous pend au nez si jamais on le découvre.

— Vous voulez dire que sa lecture par un barbare est tabou ?

— J’en suis certaine.

— Eh bien, ce ne sera pas une grosse perte que de le restituer. Je dirais que quatre-vingt-quinze pour cent de son contenu est incroyablement ennuyeux : interminables luttes intestines entre factions politiques, interminables justifications de stratégies politiques dont je serais bien en peine de juger la sagesse, interminables homélies sur des points d’éthique qui, même explicités (ce qui n’est généralement pas le cas), sont formulés avec un pharisaïsme si crispant qu’il pousserait presque à les violer.

— A vous entendre, on dirait que je vous rendrais un fier service en vous confisquant cet objet.

— Sauf qu’il y a les cinq pour cent restants où l’on discute de cette Aurora qu’on ne doit jamais mentionner. Je reste convaincu qu’il y a là quelque chose qui pourrait m’être utile. C’est pour ça que je voulais en savoir plus sur le Sacratorium.

— Espérez-vous y trouver une confirmation de l’hypothèse Aurora exprimée dans le Livre ?

— D’une certaine manière. Je suis terriblement fasciné aussi par tout ce que le Livre dit sur les automates, ou les robots, pour reprendre leur terme. Je me sens attiré par le concept.

— Vous ne le prenez quand même pas au sérieux ?

— Presque. Si l’on prend certains passages du Livre au pied de la lettre, on doit admettre que certains robots avaient forme humaine.

— Naturellement. Si vous devez construire un simulacre d’être humain, vous serez bien obligé de lui donner l’aspect de son modèle.

— Certes, simulacre veut dire “ ressemblance ”, mais une ressemblance peut être grossière. Un artiste peut dessiner une silhouette rudimentaire, moyennant quoi vous saurez qu’elle représente un être humain et n’aurez aucun mal à le reconnaître : un rond pour la tête, une tige pour le corps, quatre traits incurvés pour les bras et les jambes, et voilà. Moi, je parle de robots qui ressemblent vraiment à un être humain, dans le moindre détail.

— Ridicule, Hari. Imaginez le temps qu’il faudrait pour travailler le métal afin de reproduire les proportions exactes du corps, avec la courbe adoucie des muscles sous-jacents.

— Qui a parlé de métal, Dors ? Mon impression est que ces robots étaient organiques ou pseudo-organiques, qu’ils étaient couverts de peau, et que vous auriez été bien en peine de les distinguer en quoi que ce soit de leur modèle.

— Le Livre dit ça ?

— Pas de manière aussi explicite. La déduction, toutefois…

— C’est votre déduction, Hari. Vous ne pouvez pas y songer sérieusement.

— Laissez-moi. Je vois quatre éléments que je peux déduire des indications du Livre à propos des robots – et j’ai collationné toutes les références données par l’index. D’abord, comme je l’ai dit, ils ressemblaient – au moins pour la plupart – à des hommes ; ensuite, ils avaient une durée de vie extrêmement longue – si l’on peut leur appliquer ce terme.

— Disons plutôt “ période d’activité ” ou vous allez définitivement les considérer comme humains.

— Troisièmement, poursuivit Seldon sans tenir compte de l’interruption, j’ai découvert que certains d’entre eux – un en tout cas – continuent à vivre aujourd’hui.

— Hari, il s’agit là d’une des légendes les plus répandues. Le héros antique ne meurt jamais mais reste prêt à revenir pour sauver le peuple en période de crise grave. Franchement, Hari…

— Quatrièmement, dit Seldon, toujours sans relever le défi, certaines phrases semblent suggérer que le temple central – ou Sacratorium, si tel est le terme, bien que je ne l’aie vu nulle part dans le Livre – contiendrait un robot. » Il marqua un temps d’arrêt puis dit : « Vous voyez ?

— Non. Qu’est-ce que je devrais voir ?

— Si nous combinons les quatre points, il y a peut-être un robot, ressemblant parfaitement à un être humain, toujours vivant depuis, disons, vingt millénaires, qui se trouve dans le Sacratorium.

— Allons, Hari, vous ne pouvez quand même pas croire ça !

— Je n’y crois pas réellement mais je ne peux pas non plus négliger ce point. Et si c’était vrai, même s’il n’y a qu’une chance sur un million ? Ne voyez-vous pas l’intérêt qu’il pourrait avoir pour moi ? Il pourrait se rappeler la Galaxie telle qu’elle était bien avant qu’on dispose d’archives historiques fiables. Il pourrait contribuer à rendre la psychohistoire possible.

— Même si c’était vrai, croyez-vous que les Mycogéniens vous laisseraient le voir et l’interviewer ?

— Je n’ai pas l’intention de leur en demander la permission. Je peux au moins me rendre au Sacratorium, voir déjà s’il y a quelque chose à interviewer.

— Pas maintenant. Demain au plus tôt. Et si la nuit ne vous porte pas conseil, nous irons. Ensemble.

— Vous m’avez dit vous-même qu’ils ne laissent pas les femmes…

— Ils laissent les femmes regarder du dehors, j’en suis sûre, et j’ai bien peur que nous n’ayons pas d’autre choix. »

Et sur ce point, elle resta inflexible.

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Hari Seldon ne voyait aucun inconvénient à se laisser guider par Dors. Elle avait déjà emprunté le réseau de voies de communication de Mycogène et s’y trouverait plus à l’aise que lui.

Les sourcils froncés, Dors Venabili était moins ravie par la perspective. Elle remarqua : « On peut facilement se perdre, vous savez.

— Pas avec ce plan-guide », observa Seldon.

Elle leva les yeux, impatientée : « Réfléchissez un peu, Hari. Ce qu’il me faudrait, c’est un plan électronique, que je puisse interroger. Cette version mycogénienne n’est qu’un bout de plastique plié. Je ne peux pas informer cet objet de l’endroit où je me trouve. Je ne peux pas le lui dire à haute voix et je ne peux même pas le faire en pressant des boutons. Et lui non plus ne peut pas me répondre. C’est un imprimé.

— Eh bien, lisez donc ce qu’il dit.

— C’est bien ce que je m’évertue à faire, mais il s’adresse à des gens déjà familiarisés avec le système. Nous serons obligés de demander notre chemin.

— Non, Dors. Ce sera en dernier ressort. Je n’ai pas envie d’attirer l’attention. J’aimerais mieux qu’on tente notre chance en essayant de nous débrouiller seuls, même si ça entraîne quelques détours. »

Dors parcourut le plan-guide avec attention puis elle bougonna : « Eh bien, il consacre une place importante au Sacratorium. C’est tout naturel, je suppose. Je présume que tout le monde ici désire s’y rendre à un moment ou à un autre. » Puis, après nouvelle réflexion, elle ajouta : « Vous savez quoi ? Il n’y a aucun moyen de transport direct pour s’y rendre.

— Quoi ?

— On se calme ! Apparemment, il y a moyen de rejoindre, d’ici, une autre ligne qui, elle, nous y conduira. Il faudra changer. »

Seldon se détendit. « Bon sang, c’est vrai. La moitié des destinations sur Trantor ne sont pas accessibles directement sans correspondance. »

Regard impatienté de Dors : « Je sais ça aussi. Simplement, j’ai l’habitude que la machine me le dise. Quand on doit se débrouiller seul, les choses les plus évidentes peuvent momentanément vous échapper.

— Pas de problème, ma chère. Ne vous emportez pas. Si vous connaissez l’itinéraire, eh bien, guidez-nous. Je suivrai docilement. »

Il la suivit donc jusqu’à ce qu’ils parviennent à une intersection où ils s’arrêtèrent.

Trois hommes en tunique blanche et un couple de femmes en gris s’y trouvaient déjà. Seldon risqua un sourire passe-partout dans leur direction mais ils réagirent par un regard ahuri avant de détourner la tête.

Puis leur moyen de transport arriva. C’était une version démodée de ce que, sur Hélicon, Seldon aurait appelé un gravibus. Il était équipé d’une vingtaine de banquettes capitonnées, pouvant chacune accueillir quatre voyageurs. Chaque rangée avait sa porte, de chaque côté de la voiture. Quand le bus s’arrêtait, les passagers descendaient des deux côtés. (Un instant, Seldon s’inquiéta pour ceux qui descendaient sur la chaussée mais il remarqua que la circulation s’arrêtait, dans les deux sens, en arrivant à proximité du bus. Aucun véhicule ne le dépassa durant son arrêt.)

Dors poussa Seldon avec impatience et il s’installa sur une banquette avec deux places libres. Elle le suivit. (Les hommes montaient et descendaient toujours les premiers, remarqua-t-il.)

Dors marmonna : « Et cessez de faire l’anthropologue. Regardez plutôt autour de vous.

— Je vais essayer.

— Par exemple », dit-elle – et elle lui indiqua une plaque lisse découpée dans le dossier du siège juste devant eux. Dès que le véhicule se fut ébranlé, cet écran s’illumina pour indiquer le prochain arrêt, les carrefours et bâtiments remarquables à proximité.

« Bon, voilà qui nous dira sans doute quand nous approcherons de notre correspondance. Enfin, ce secteur n’est pas complètement barbare.

— Bien », dit Seldon. Puis, après quelques secondes, se penchant vers Dors, il murmura : « Personne ne nous regarde. Il semblerait que des frontières artificielles s’érigent pour protéger l’intimité des gens sitôt qu’il y a foule. Aviez-vous remarqué ?

— Ça m’a toujours paru l’évidence même. Si ce doit être une des règles de votre psychohistoire, elle n’impressionnera pas grand monde. »

Comme elle l’avait pressenti, la plaque indicatrice devant eux finit par annoncer l’approche de la correspondance avec la ligne directe pour le Sacratorium.

Ils descendirent et durent à nouveau attendre. Plusieurs véhicules venaient de quitter l’intersection mais déjà un autre gravibus approchait. Ils étaient sur un itinéraire fréquenté, ce qui n’avait rien de surprenant ; le Sacratorium devait être le centre et le pôle d’attraction du secteur.

Ils montèrent dans le gravibus et Seldon murmura : « On ne paie pas ?

— D’après le plan-guide, les transports publics sont gratuits. »

Seldon fit la moue. « Quelle marque de civilisation ! Je suppose que rien n’est jamais tout d’un bloc, ni le sous-développement ni la barbarie, rien… »

Mais Dors lui enfonça le coude dans les côtes en chuchotant : « Votre règle tombe à l’eau. Nous sommes observés. L’homme, sur votre droite. »

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Seldon jeta un bref coup d’œil de côté. L’homme à sa droite était plutôt mince et paraissait âgé. Il avait les yeux sombres et le teint basané, et Seldon était persuadé qu’il aurait été très brun s’il n’avait pas été épilé.

Il regarda de nouveau droit devant lui, songeur. Ce Frère était plutôt atypique. Les quelques individus auxquels il avait jusque-là prêté attention étaient en général de grande taille, avec la peau claire et des yeux bleus ou gris. Bien entendu, il n’en avait pas vu assez pour en déduire une règle générale.

Puis il sentit un léger contact sur la manche droite de sa tunique. Il se tourna, hésitant, et se retrouva le nez devant une carte sur laquelle était crayonné : ATTENTION, BARBARE !

Seldon sursauta et porta machinalement la main à sa coiffe. Son voisin épela en silence : « Vos cheveux. »

La main de Seldon sentit quelques poils visibles à la tempe. Il avait dû déplacer son bonnet à un moment ou à un autre. Rapidement, et avec le maximum de discrétion, il tira dessus, puis, faisant mine de se caresser la tête, s’assura qu’il était bien fixé.

Il se tourna vers son voisin, hocha imperceptiblement la tête en épelant : « Mer-ci. »

Son voisin sourit et répondit, sur le ton de la conversation : « Vous vous rendez au Sacratorium ? »

Seldon acquiesça. « Effectivement.

— Je n’ai pas de mérite à deviner. Moi aussi. Descendrons-nous ensemble ? » Son sourire était amical.

— « Je suis avec mon… ma…

— Avec la femme. Bien sûr. Eh bien, tous les trois, alors ? »

Seldon ne savait trop comment réagir. Un bref coup d’œil à gauche lui révéla que Dors regardait droit devant elle. Elle ne trahissait aucun intérêt pour la conversation des hommes – une attitude digne d’une Sœur. Cependant Seldon sentit une petite tape sur le genou gauche qu’il prit (un peu hâtivement, peut-être) pour une approbation.

Toujours est-il que son sens inné de la courtoisie le poussa à répondre : « Mais oui, certainement. »

Il n’y eut pas d’autre conversation avant que la plaque indicatrice leur annonce qu’ils arrivaient au Sacratorium ; l’ami mycogénien de Seldon se leva alors pour sortir.

Le gravibus décrivit un large virage pour contourner le vaste périmètre du Sacratorium et, dès qu’il se fut immobilisé, ce fut l’exode général, les hommes descendant, comme toujours, les premiers. Les femmes suivirent.

Le Mycogénien avait la voix légèrement chevrotante mais il était chaleureux. Il leur dit : « Il est un petit peu tôt pour déjeuner, mes… amis, mais croyez-m’en, ce sera la cohue dans un rien de temps. Voulez-vous que nous achetions tout de suite quelque chose de simple et que nous mangions dehors ? Je suis un habitué des lieux et je connais un endroit agréable. »

Seldon se demanda si c’était une astuce pour attirer d’innocents étrangers dans quelque lieu discutable ou coûteux mais décida de courir le risque.

« Vous êtes fort aimable, lui dit-il. N’étant pas des habitués, nous serons ravis que vous nous guidiez. »

Ils s’achetèrent à manger – des sandwiches et un breuvage qui ressemblait à du lait – dans une petite échoppe à ciel ouvert. Comme la journée était magnifique et que les visiteurs s’annonçaient nombreux, le vieux Mycogénien suggéra qu’ils se rendent aux abords du Sacratorium et mangent dehors, ce qui leur permettrait de reconnaître les lieux.

Pendant qu’ils déambulaient, leur repas à la main, Seldon nota que le temple ressemblait, à échelle très réduite, au Palais impérial et que le terrain alentour ressemblait aussi, en plus petit, aux jardins impériaux. Il avait du mal à imaginer les Mycogéniens admirant les institutions de l’Empire ou nourrissant autre chose que haine et mépris à leur endroit ; malgré tout, l’attraction culturelle ne devait apparemment pas être négligée.

« Superbe, non ? observa le Mycogénien avec un orgueil évident.

— Tout à fait, reconnut Seldon… Resplendissant, il n’y a pas d’autre mot.

— Tout le terrain alentour est aménagé à l’imitation du domaine gouvernemental sur notre Monde de l’Aube… en réduction, bien sûr.

— Avez-vous déjà vu le domaine du Palais impérial ? » hasarda prudemment Seldon.

Le Mycogénien saisit l’allusion et ne parut pas le moins du monde pris de court : « Ce sont eux qui ont copié le Monde de l’Aube, du mieux qu’ils ont pu. »

Seldon en doutait fort mais ne dit rien.

Ils parvinrent à un banc semi-circulaire en pierrite blanche, aussi étincelant sous la lumière que le temple.

« Bien, dit le Mycogénien, ses yeux noirs pétillant de plaisir. Personne n’a pris ma place. Je l’appelle ainsi parce que c’est ma préférée : d’ici, on a une vue superbe sur le mur latéral du Sacratorium, derrière les arbres. Asseyez-vous, je vous en prie. La pierre n’est pas froide, je vous assure. Et votre compagne peut s’asseoir également. Je sais bien que c’est une barbare, que ses coutumes diffèrent des nôtres. Elle… elle peut parler, si elle le désire. »

Dors lui lança un regard noir et s’assit.

Ayant admis qu’ils risquaient de rester quelque temps en compagnie de ce vieux Mycogénien, Seldon lui tendit la main et se présenta : « Je m’appelle Hari et ma compagne s’appelle Dors. Nous n’utilisons pas de numéros, pardonnez-nous…

— A chacun… ou chacune… ses traditions, dit l’autre avec effusion. Je suis Mycélium Soixante-douze. Nous formons une vaste cohorte.

— Mycélium ? répéta Seldon, d’une voix hésitante.

— Vous avez l’air surpris. J’en déduis que vous n’avez rencontré jusqu’à présent que des membres de nos familles les plus anciennes. Des noms comme Nuage, Ensoleillement, Lumière-stellaire – d’origine astronomique ou météorologique.

— Je dois admettre… commença Seldon.

— Eh bien, vous avez devant vous un représentant des classes inférieures. Nos noms proviennent du sol et des micro-organismes que nous cultivons. C’est parfaitement respectable.

— Je n’en doute pas, dit Seldon, et merci encore de m’avoir rendu ce… service dans le gravibus.

— Écoutez, dit Mycélium Soixante-douze, je vous ai épargné de gros ennuis. Si jamais une Sœur vous avait remarqué avant moi, elle aurait sûrement poussé les hauts cris et les Frères présents vous auraient jeté dehors – peut-être même sans attendre l’arrêt de la voiture. »

Dors se pencha pour regarder l’interlocuteur de Seldon. « Comment se fait-il que vous n’ayez pas agi de même ?

— Moi ? Je n’ai aucune animosité envers les barbares. Je suis un érudit.

— Un érudit ?

— Le premier de ma cohorte. J’ai suivi, ma foi, de brillantes études à l’École du Sacratorium. J’ai des lumières sur tous les arts antiques et possède une autorisation d’entrée à la bibliothèque tribale où sont conservés tous les imprimés et vidéo-livres des tribus barbares. Je peux lire ou consulter tous les ouvrages de mon choix. Nous avons même une bibliothèque de référence informatisée à laquelle j’ai également accès. Ce genre de choses vous élargit l’esprit. Je ne me formalise pas pour quelques poils. J’ai vu bien des fois des photos d’hommes à poil. Et de femmes également. » Il jeta un bref regard à Dors.

Ils mangèrent en silence puis Seldon reprit : « Je remarque que chaque Frère qui entre ou sort du Sacratorium porte une écharpe rouge.

— Oh oui, en travers, de gauche à droite – et souvent très richement brodée.

— Pourquoi cela ?

— On l’appelle une “ obi “. Elle symbolise la joie ressentie en entrant au Sacratorium et le sang qu’on serait prêt à verser pour le préserver.

— Le sang ? » Dors plissa le front.

« Ce n’est qu’un symbole. En fait, à ma connaissance, personne n’a jamais répandu son sang pour le Sacratorium. Et à vrai dire, ce n’est pas non plus la joie débordante. Mais plutôt les gémissements, les lamentations et la prostration devant le Monde perdu. » Sa voix tomba, devint un murmure : « Parfaitement crétin.

— Vous n’êtes pas… croyant ? s’étonna Dors.

— Je suis un érudit », répondit Mycélium avec une évidente fierté. Son visage se plissa en un sourire, accentuant encore la marque des ans. Seldon se surprit à se demander quel pouvait être son âge. Plusieurs siècles ? Non, ils avaient réglé cette question-là. C’était impossible et pourtant…

« Quel âge avez-vous ? » laissa-t-il soudain échapper.

Mycélium Soixante-douze ne parut pas se formaliser de la question et répondit sans hésiter : « Soixante-sept ans. »

Seldon insista. Il fallait qu’il sache. « On m’a dit que vos concitoyens croient qu’en des temps très anciens tout le monde vivait plusieurs siècles. »

Mycélium Soixante-douze le regarda, perplexe : « Allons bon, comment avez-vous fait pour découvrir ça ? Quelqu’un aura commis une indiscrétion… mais c’est vrai. Cette croyance existe. Seuls les moins cultivés y adhèrent, mais les Anciens l’encouragent parce qu’elle montre leur supériorité. En fait, notre espérance de vie est plus élevée qu’ailleurs parce que nous avons une nourriture plus saine, mais vivre simplement un siècle est rare.

— J’en déduis que vous ne considérez pas les Mycogéniens comme supérieurs.

— Les Mycogéniens n’ont rien d’anormal. Ils ne sont certainement pas inférieurs. Et je persiste à croire que tous les hommes sont égaux… et même les femmes », ajouta-t-il avec un regard pour Dors.

« Je n’ai pas l’impression, remarqua Seldon, que beaucoup de vos concitoyens partagent cette opinion.

— Ou beaucoup des vôtres, rétorqua Mycélium Soixante-douze avec une trace de ressentiment. J’y crois, pourtant. Un savant doit y croire. J’ai visionné, j’ai même lu toute la grande littérature des tribus barbares. Je comprends votre culture. J’ai écrit des articles à ce sujet. Je suis capable d’être là, assis avec vous, aussi à l’aise que si vous étiez… des nôtres.

— Vous avez l’air très fier de comprendre les us et coutumes barbares, intervint Dors avec une certaine vigueur. Avez-vous déjà voyagé en dehors de Mycogène ? »

Mycélium Soixante-douze parut se rétracter légèrement. « Non…

— Pourquoi pas ? Ça vous aiderait à mieux nous connaître.

— Je ne me sentirais pas à l’aise. Il faudrait que je porte une perruque. J’aurais honte.

— Pourquoi une perruque ? s’étonna Dors. Vous pourriez rester chauve.

— Non. Je ne serais pas bête à ce point. Pour me faire maltraiter par tous les chevelus…

— Maltraiter ? Mais pourquoi ? Nous avons une grande quantité d’hommes naturellement chauves sur Trantor comme sur toutes les autres planètes.

— Mon père est bien chauve, soupira Seldon. Et je suppose que d’ici quelques années, je le serai aussi. Je n’ai déjà plus trop de cheveux.

— Ce n’est pas être chauve. Il vous en reste toujours un peu et vous gardez vos… sourcils. Je veux dire vraiment chauve, totalement imberbe.

— Sur tout le corps ? » s’enquit Dors, intéressée.

Cette fois, Mycélium Soixante-douze parut choqué et ne répondit pas.

Anxieux de redresser le cours de la conversation, Seldon intervint : « Dites-moi, Mycélium Soixante-douze, un barbare peut-il entrer au Sacratorium en spectateur ? »

Vigoureux signe de dénégation. « En aucun cas. L’édifice est exclusivement réservé aux Fils de l’Aube.

— Seulement les Fils ? » demanda Dors.

Mycélium parut un instant choqué puis, avec indulgence, il expliqua : « Enfin, vous êtes des barbares. Les Filles de l’Aube n’y pénètrent que certains jours à des moments bien précis. C’est ainsi. Je ne dis pas que j’approuve. Si ça ne tenait qu’à moi, je dirais : « Entrez, amusez-vous si ça vous chante. » Mais sans moi, en fait.

— Vous n’y allez jamais ?

— Quand j’étais jeune, mes parents m’y ont emmené mais – il hocha la tête – il n’y avait que des gens en train de contempler le Livre, ou de le lire en poussant des soupirs et en se lamentant sur le bon vieux temps. Très déprimant. On n’a pas le droit de se parler. Pas le droit de rire. Même pas de se regarder. L’esprit doit être totalement accaparé par le Monde perdu. Totalement. » Il eut un signe de dégoût. « Très peu pour moi. Je suis un érudit et j’ai envie que le monde entier s’ouvre devant moi.

— Bien, dit Seldon, discernant une ouverture. Nous avons le même sentiment. Nous sommes chercheurs nous aussi, Dors et moi.

— Je sais.

— Vous savez ? Comment ça, vous savez ?

— C’était obligé. Les seuls barbares autorisés à Mycogène sont des diplomates et des fonctionnaires de l’Empire, de gros commerçants, et des chercheurs – et à vous voir, vous aviez la tête de l’emploi. C’est ce qui m’a intéressé en vous. Une rencontre d’érudits. » Il eut un sourire ravi.

« Vous avez raison. Je suis mathématicien, Dors, historienne. Et vous ?

— Je suis spécialisé en… culture. J’ai lu toutes les grandes œuvres littéraires des barbares : Lissauer, Mentone, Novigor…

— Comme nous avons lu les œuvres de votre peuple. Tenez, par exemple, j’ai lu le Livre… Sur le Monde perdu. »

Mycélium Soixante-douze écarquilla les yeux de surprise. « Vous l’avez lu ? Comment ? Où ça ?

— A notre Université, nous en avons quelques exemplaires que nous pouvons consulter avec une autorisation.

— Des exemplaires du Livre !

— Oui.

— Je me demande si les Anciens sont au courant.

— Et j’ai lu ce qui a trait aux robots.

— Les robots ?

— Oui. C’est pourquoi j’aimerais bien pouvoir entrer au Sacratorium. J’aimerais voir le robot. » (Dors lui donna un léger coup de pied dans la cheville mais il l’ignora.)

Gêné, Mycélium Soixante-douze répondit : « Je ne crois pas à ce genre de choses. Les gens érudits n’y croient pas. » Mais il donnait l’impression de craindre qu’on l’entende.

Seldon reprit : « J’ai lu qu’un robot se trouvait encore au Sacratorium.

— Je refuse de discuter de pareilles sornettes. »

Mais Seldon persista : « Où serait-il s’il s’y trouvait effectivement ?

— Même si c’était le cas, je ne pourrais pas vous le dire. Je n’y suis pas retourné depuis mon enfance.

— Le sauriez-vous s’il existait un endroit particulier, une cachette ?

— Il y a l’aire des Anciens. Eux seuls ont le droit d’y pénétrer, mais il n’y a rien là dedans.

— Y êtes-vous déjà entré ?

— Non, bien sûr que non.

— Alors, qu’en savez-vous ?

— Je ne sais pas non plus s’il n’y pousse pas un grenadier. Je ne sais pas non plus s’il n’y a pas un orgue-laser. Il y a un million de choses diverses dont je suis incapable de vous dire si elles s’y trouvent ou pas. Le fait que j’ignore leur absence prouve-t-il qu’elles s’y trouvent toutes ? »

Durant un instant, Seldon ne trouva rien à répondre.

Puis l’ombre d’un sourire perça sous l’air préoccupé de Mycélium Soixante-douze. « C’est un raisonnement d’érudit. Je ne suis pas facile à piéger, voyez-vous. Cela dit, je ne vous conseillerais pas d’essayer de monter dans l’aire des Anciens. Je ne crois pas que vous goûteriez ce qui risque d’arriver s’ils y découvraient un barbare… Enfin, que l’Aube vous soit profitable. » Et sur ces mots, il se leva sans crier gare et s’éloigna en toute hâte.

Seldon le suivit des yeux, surpris : « Qu’est-ce qui l’a fait détaler comme ça ?

— Je crois, dit Dors, que c’est parce que quelqu’un approche. »

Effectivement. Un homme de haute taille, vêtu d’une tunique blanche raffinée, ceint d’une écharpe rouge encore plus recherchée, glissait vers eux d’un pas solennel. Il avait l’allure caractéristique d’un homme de pouvoir, et l’air plus caractéristique encore d’un homme pas content du tout.

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Seldon se leva devant ce nouvel arrivant. Il ignorait si c’était là l’attitude adéquate dictée par la politesse, mais il avait la nette impression que ça ne pouvait pas faire de mal. Dors Venabili l’imita en prenant soin de garder les yeux baissés.

L’autre s’arrêta devant eux. Lui aussi âgé, mais la marque des ans était plus subtile que chez Mycélium Soixante-douze. L’âge semblait donner de la distinction à ses traits encore élégants. Son crâne chauve avait une courbe parfaite, et ses yeux étonnamment bleus contrastaient avec le rouge vif de son écharpe.

Le nouveau venu dit : « Je vois que vous êtes des barbares. » Sa voix était plus aiguë que ne l’avait escompté Seldon, mais il parlait avec lenteur, comme conscient de l’autorité de chaque mot qu’il prononçait.

« Eh bien, oui », répondit Seldon, avec politesse et fermeté. Il ne voyait aucune raison de ne pas respecter la position de son interlocuteur mais n’avait pas l’intention pour autant de renoncer à la sienne.

« Votre nom ?

— Je suis Hari Seldon, d’Hélicon. Ma compagne est Dors Venabili, de Cinna. Et vous, homme de Mycogène ? »

L’homme plissa les paupières, mécontent, mais lui aussi savait reconnaître l’accent de l’autorité quand il le rencontrait.

« Je suis Bande-céleste Deux, dit-il en relevant la tête, Ancien du Sacratorium. Et votre position, barbare ?

— Nous (Seldon insista sur le pronom), nous sommes des chercheurs de l’Université de Streeling. Je suis mathématicien, ma compagne est historienne, et nous sommes ici pour étudier les us et coutumes de Mycogène.

— Par autorisation de qui ?

— Par autorisation de Maître-du-Soleil Quatorze qui nous a accueillis en personne à notre arrivée. »

Bande-céleste Deux resta quelques instants silencieux puis un mince sourire apparut sur ses traits tandis qu’il prenait un air presque affable. « Le Grand Ancien. Je le connais bien.

— Je n’en doute pas, dit aimablement Seldon. Y a-t-il autre chose, vénérable Ancien ?

— Oui. » L’homme essaya de reprendre le dessus. « Qui était l’individu avec vous, qui s’est empressé de disparaître à mon approche ? »

Seldon hocha la tête. « C’est la première fois que nous le voyons, vénérable Ancien, et nous ne savons rien de lui. Nous nous sommes rencontrés tout à fait par hasard et lui avons posé des questions sur le Sacratorium.

— Que lui avez-vous demandé ?

— Deux choses, vénérable Ancien. Nous lui avons demandé si cet édifice était bien le Sacratorium et si les barbares avaient le droit d’y pénétrer. Il a répondu par l’affirmative à la première question et par la négative à la seconde.

— Fort bien. Et pourquoi cet intérêt pour le Sacratorium ?

— Monsieur, nous sommes ici pour étudier les coutumes de Mycogène et le Sacratorium n’en est-il pas le cœur et le cerveau ?

— Il nous est entièrement et exclusivement réservé.

— Même si un Ancien – le Grand Ancien – pouvait nous obtenir une dispense au vu de nos fonctions de chercheurs ?

— Avez-vous déjà la permission du Grand Ancien ? » Seldon hésita imperceptiblement tandis que Dors levait les yeux pour lui jeter un bref regard à la dérobée. Il décida de ne pas se lancer dans un mensonge de cette ampleur. « Non », reconnut-il. « Pas encore.

— Vous êtes ici, à Mycogène, par autorisation spéciale, mais même la plus haute autorité ne peut totalement contrôler la foule. Nous tenons à notre Sacratorium et les gens peuvent aisément s’énerver devant la présence d’un barbare à Mycogène, et tout particulièrement dans les parages du Sacratorium. Il suffirait qu’un individu un peu nerveux lance le cri « Invasion ! » pour qu’une foule paisible comme celle-ci soit prête à vous mettre en pièces. Au sens propre du terme. Pour votre bien, même si le Grand Ancien vous a accordé quelque faveur, partez. Tout de suite !

— Mais le Sacratorium… » s’entêta Seldon, comme Dors le tirait doucement par la tunique.

« Qu’y a-t-il dans le Sacratorium qui puisse donc vous intéresser ? Vous l’avez sous les yeux. Il n’y a rien pour vous de remarquable à l’intérieur.

— Il y a le robot », dit Seldon.

L’Ancien le fixa, abasourdi par la surprise, puis, se penchant pour coller les lèvres à son oreille, il lui chuchota, d’un ton sec : « Partez immédiatement ou c’est moi qui vais lancer le cri d’“ invasion ! ”. Et si ce n’avait pas été pour le Grand Ancien, je ne vous accorderais même pas ce sursis. »

Et Dors, avec une force surprenante, le souleva presque de terre et s’éloigna en hâte, le traînant derrière elle jusqu’à ce qu’il ait retrouvé son équilibre et s’empresse de lui emboîter le pas.

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Ce fut après le petit déjeuner du lendemain, pas avant, que Dors aborda le sujet – d’une manière que Seldon trouva particulièrement blessante.

Elle remarqua : « Eh bien, on peut dire que ç’a été un joli fiasco, hier. »

Seldon, qui avait honnêtement cru en avoir fini avec l’incident sans commentaire, prit un air renfrogné : « Comment ça, un fiasco ?

— On s’est fait proprement jeter, il n’y a pas d’autre mot. Et pourquoi ? Qu’y a-t-on gagné ?

— Simplement de savoir qu’il y a bien là-bas un robot.

— Mycélium Soixante-douze a prétendu le contraire.

— Évidemment. C’est un érudit – ou il croit l’être –, et l’étendue de son ignorance sur le Sacratorium remplirait sans doute la bibliothèque qu’il fréquente. Vous avez vu la réaction de l’Ancien ?

— Ça, oui.

— Il n’aurait pas réagi de la sorte s’il n’y avait pas de robot à l’intérieur. Il était horrifié qu’on soit au courant.

— Simple supposition de votre part, Hari. Et même si c’était le cas, nous ne pourrions y pénétrer.

— On pourrait toujours essayer. Après le petit déjeuner, nous sortons m’acheter une écharpe, une de ces obis. Je la mets, je garde les yeux dévotement baissés, et j’entre directement.

— Avec votre bonnet de peau et tout le tremblement ? Vous serez repéré à la microseconde.

— Absolument pas. Nous nous rendrons à la bibliothèque où sont conservées toutes les données concernant les barbares. De toute façon, j’aimerais y jeter un coup d’œil. De cet établissement, qui est, si j’ai bien compris, une annexe du Sacratorium, nous pourrons sans doute accéder directement à celui-ci.

— Pour nous y faire cueillir aussitôt.

— Pas du tout. Vous avez entendu Mycélium Soixante-douze : tout le monde garde les yeux baissés et médite sur le grand Monde perdu, Aurora. Personne ne regarde son voisin. Ce serait sans doute un sérieux manquement à la discipline. Nous trouvons donc l’aire des Anciens…

— Simplement, comme ça ?

— A un moment donné, Mycélium Soixante-douze a dit qu’il ne me conseillait pas d’essayer d’y monter. D’y monter. Ce doit être quelque par dans cette tour, la tour centrale. »

Dors hocha la tête. « Je ne me souviens pas de ses paroles exactes et je ne pense pas que vous vous en souveniez non plus. C’est une base bien faible pour… attendez. » Elle se tut brusquement et fronça les sourcils.

« Eh bien ?

— Il y a un terme archaïque, « aire », qui signifie un « nid situé dans un endroit élevé ».

— Ah, vous voyez bien ! Mine de rien, nous avons appris pas mal de détails vitaux à l’issue de ce que vous appelez un fiasco. Et si je peux trouver un robot vivant de plus de vingt mille ans et qu’il puisse me dire…

— Supposez qu’une telle chose existe, ce qui dépasse l’entendement, et que vous la trouviez, ce qui n’est guère probable, combien de temps, à votre avis, pourrez-vous lui parler avant que votre présence soit découverte ?

— Je l’ignore mais si je peux prouver qu’il existe et que je parvienne à le débusquer, alors je trouverai bien le moyen de lui parler. Il est trop tard désormais pour que je recule, sous quelque prétexte que ce soit. Hummin aurait mieux fait de me laisser tranquille quand j’estimais la psychohistoire impossible à mettre en pratique. Maintenant qu’une possibilité semble se faire jour, plus rien ne pourra m’arrêter – sauf la mort.

— Les Mycogéniens peuvent vous rendre ce service, Hari, mais vous ne pouvez pas courir un tel risque.

— Si, je peux. Et je vais essayer.

— Non, Hari. Je dois veiller sur vous et je ne peux pas vous laisser faire.

— Il le faut. Trouver le moyen de rendre la psychohistoire opérationnelle est plus important que ma sécurité. Ma sécurité n’a d’importance que dans la mesure où je puis mettre au point la psychohistoire. Empêchez-moi de le faire et votre tâche perd tout son sens… réfléchissez-y. »

Hari se sentait envahi d’une résolution renouvelée. La psychohistoire – cette théorie nébuleuse qu’il avait, si peu de temps auparavant, désespéré de jamais prouver – apparaissait soudain plus riche, plus réelle. Il se sentait forcé de la croire possible – viscéralement ! Les morceaux du puzzle semblaient s’ordonner et, même s’il ne pouvait encore discerner le motif global, il était certain que le Sacratorium allait lui en fournir une nouvelle pièce.

« Alors, j’irai avec vous, idiot, le moment venu.

— Les femmes n’ont pas le droit d’entrer.

— Qu’est-ce qui fait de moi une femme ? Une simple tunique grise. Mes seins sont invisibles dessous