Isaac Asimov

Les robots de l'aube


I. Baley

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<p>I. Baley</p>
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Elijah Baley s’était arrêté dans l’ombre d’un arbre et il marmonnait à part lui :

— Je le savais ! Je transpire.

Il se redressa, essuya d’un revers de main son front en sueur et regarda avec dégoût l’humidité qui la recouvrait.

— J’ai horreur de transpirer ! déclara-t-il tout haut, comme s’il émettait une loi cosmique.

Et, une fois de plus, il en voulut à l’Univers d’avoir créé une chose à la fois essentielle et déplaisante. Dans la Ville, où la température et l’humidité étaient parfaitement contrôlées, où le corps n’avait jamais absolument besoin de fonctionner de telle sorte que la production de chaleur était plus importante que le rafraîchissement, on ne transpirait jamais (à moins de le vouloir, bien entendu).

Ça, au moins, c’était civilisé.

Il se tourna vers le champ, vers un groupe d’hommes et de femmes plus ou moins à sa charge. Ils étaient jeunes pour la plupart, des adolescents, mais il y avait quelques personnes d’âge moyen, comme lui. Ils binaient maladroitement et se livraient à d’autres tâches réservées aux robots, et que les robots auraient exécutées beaucoup plus efficacement s’ils n’avaient reçu l’ordre de se tenir à l’écart et d’attendre pendant que les êtres humains s’exerçaient obstinément.

Il y avait quelques nuages dans le ciel, et le soleil, à ce moment, était caché. Baley, incertain, leva les yeux. D’un côté, cela signifiait que la chaleur directe du soleil (et la transpiration) serait atténuée. Etait-ce, d’autre part, un signe de pluie ?

C’était ça l’ennui, avec l’Extérieur. On vacillait sans cesse entre deux possibilités désagréables.

Baley était toujours stupéfait qu’un nuage relativement petit puisse recouvrir complètement le soleil et assombrir la terre d’un horizon à l’autre, tout en laissant le reste du ciel tout bleu.

Sous la voûte feuillue de l’arbre (une espèce de mur et de toit primitifs, avec la solidité de l’écorce réconfortante au toucher), il regarda de nouveau le groupe et l’examina. Une fois par semaine, ils venaient là, quel que soit le temps.

Et ils faisaient des recrues. Ils étaient nettement plus nombreux maintenant que les quelques cœurs vaillants du début. Le gouvernement de la Ville, sans prendre une part active à l’entreprise, était assez bienveillant pour n’opposer aucun obstacle.

A l’horizon, sur sa droite – à l’est, comme l’indiquait la position du soleil –, Baley apercevait les nombreuses coupoles de la Ville, hérissées de flèches, renfermant tout ce qui rendait la vie digne d’être vécue. Il voyait aussi un petit point encore trop éloigné pour être nettement distingué.

A sa façon de se déplacer, et à des indices trop subtils pour être décrits, Baley était certain que c’était un robot mais cela ne l’étonnait pas. La surface de la Terre, en dehors des Villes, était le domaine des robots, pas des êtres humains à part les rares, comme lui-même, qui rêvaient des étoiles.

Automatiquement, il ramena son regard vers les rêveurs d’étoiles et ses yeux allèrent de l’un à l’autre. Il pouvait identifier et nommer chacun d’eux. Tous travaillaient, tous apprenaient comment supporter l’Extérieur et…

Il fronça les sourcils et marmonna :

— Où est Bentley ?

Et une autre voix, quelque peu hésitante, exubérante, se fit entendre derrière lui :

— Je suis là, papa.

Baley sursauta et se retourna vivement.

— Ne fais pas ça, Ben !

— Qu’est-ce que j’ai fait ?

— Tu arrives comme ça en douce. C’est déjà assez difficile de conserver son équilibre dans l’Extérieur, sans avoir encore à craindre des surprises.

— Je ne cherchais pas à te surprendre. Ce n’est pas commode de marcher dans l’herbe en faisant du bruit. On n’y peut rien. Mais tu ne crois pas que tu devrais rentrer, papa ? Ça fait deux heures que tu es sorti et il me semble que ça suffit.

— Pourquoi ? Parce que j’ai quarante-cinq ans et que tu n’es qu’un morveux de dix-neuf ans ? Tu te figures que tu dois prendre soin de ton vieux père gâteux, hein ?

— Ma foi, dit Ben, il y a un peu de ça. Et bravo pour ton petit travail de détective. Tu vas droit au but, on dirait.

Il souriait largement. Il avait une figure ronde, des yeux pétillants. Il tient beaucoup de Jessie, pensa Baley, beaucoup de sa mère. La figure du garçon n’avait rien de la longueur et de la gravité de celle de Baley.

Et pourtant, il avait la tournure d’esprit de son père. Il prenait parfois un air grave, une expression sérieuse, prouvant son origine absolument légitime.

— Je vais très bien, déclara Baley.

— C’est sûr, papa. Tu es le meilleur de nous tous, compte tenu…

— Compte tenu de quoi ?

— De ton âge, bien sûr. Et je n’oublie pas que c’est toi qui as commencé tout ça. Mais quand même, je t’ai vu venir te mettre à l’ombre et je me suis dit… Eh bien, je me suis dit, le vieux en a peut-être assez.

— Je m’en vais t’en donner, du vieux ! protesta Baley.

Le robot qu’il avait aperçu du côté de la Ville était maintenant assez près pour être nettement distingué mais Baley le jugea négligeable. Il continua de parler à son fils :

— C’est raisonnable de se mettre sous un arbre de temps en temps, quand le soleil est trop éclatant. Nous devons apprendre à profiter des avantages de l’Extérieur et à en supporter les inconvénients… Et voilà le soleil qui sort de derrière ce nuage.

— Oui, c’est normal… Bon, alors ? Tu ne veux pas rentrer ?

— Je peux tenir encore un moment. Une fois par semaine, j’ai un après-midi de congé et je le passe ici. C’est mon droit, ça fait partie de ma classe C-7.

— Ce n’est pas une question de droit, papa. C’est une affaire de surmenage.

— Je me sens très bien, je te dis.

— C’est ça et dès que tu seras à la maison, tu iras tout droit te coucher et tu resteras dans le noir.

— C’est l’antidote naturel contre l’excès de lumière.

— Et maman se fait du souci.

— Eh bien, laisse-la s’en faire. Ça lui fera du bien. D’ailleurs, qu’est-ce qu’il y a de mal, à être dehors ? Le pire, c’est que je transpire, mais il va bien falloir que je m’y habitue. Je ne peux pas y échapper. Quand j’ai commencé, je ne pouvais même pas venir aussi loin de la Ville sans être obligé de faire demi-tour et tu étais le seul avec moi. Maintenant, regarde combien nous sommes et jusqu’où je peux venir sans peine ! Et je peux faire pas mal de travail, aussi. Je peux rester encore une heure. Facile. Je te dis, Ben, ça ferait du bien à ta mère de sortir elle-même.

— Quoi ? Maman ? Tu plaisantes !

— Une sacrée plaisanterie. Quand le moment viendra de décoller, je ne pourrai pas y aller parce qu’elle en sera incapable.

— Et toi aussi ! Ne te fais pas d’illusions, papa. Ce ne sera pas avant un bon bout de temps et si tu n’es pas trop vieux maintenant, tu le seras alors. Ça va être une aventure pour les jeunes.

— Tu sais, dit Baley en crispant à demi les poings, tu commences à me casser les pieds avec tes « jeunes ». Est-ce que tu as déjà quitté la Terre ? Est-ce qu’un de ces gars, là dans le champ, l’a quittée ? Moi si ! Il y a deux ans. C’était avant que j’aie eu cette acclimatation et j’ai survécu.

— Je sais, papa, mais c’était bref, et c’était en service commandé, une société montante veillait sur toi. Ce n’est plus la même chose.

— Mais si, c’est pareil, répliqua obstinément Baley, en sachant au fond du cœur que tout avait changé. Et ce ne sera pas si long avant que nous puissions partir. Si je pouvais obtenir l’autorisation d’aller à Aurora, nous aurions vite fait de mettre ce cirque en route.

— N’y pense plus. Ça ne va pas se faire si facilement.

— Nous devons essayer. Le gouvernement ne nous laissera pas partir si Aurora ne nous donne pas le feu vert. C’est le plus grand et le plus fort des mondes spatiens et sa parole…

— … a force de loi, je sais. Nous avons parlé de ça des millions de fois. Mais tu n’as pas besoin d’aller là-bas pour obtenir l’autorisation. Les hyper-relais ne sont pas faits pour les chiens. Tu peux leur parler d’ici. Ça aussi, je te l’ai dit je ne sais combien de fois.

— Ce n’est pas pareil. Nous aurons besoin d’un contact face à face, je te l’ai assez souvent répété.

— Oui, enfin, quoi qu’il en soit, nous ne sommes pas encore prêts.

— Nous ne sommes pas prêts parce que la Terre ne nous donne pas les vaisseaux. Les Spatiens nous les donneront, et avec toute l’aide technique nécessaire.

— Quelle naïveté ! Pourquoi est-ce que les Spatiens feraient ça ? Depuis quand ont-ils de la bienveillance pour les Terriens comme nous, à la vie courte ?

— Si je pouvais leur parler…

Ben s’esclaffa.

— Allons, papa. Tu veux simplement aller à Aurora pour revoir cette femme !

Baley fronça les sourcils.

— Une femme ? Par Jehosaphat, qu’est-ce que tu racontes ?

— Ecoute, papa ! Entre nous, et pas un mot à maman, qu’est-ce qui s’est vraiment passé avec cette femme de Solaria ? Je suis assez grand. Tu peux me le dire, quoi !

— Quelle femme de Solaria ?

— Comment peux-tu me regarder en face et prétendre ne rien savoir de la femme que tout le monde sur Terre a vue dans la dramatique en Hyperonde ? Gladïa Delamarre. Cette femme-là !

— Il ne s’est rien passé. Ce truc de l’Hyperonde était grotesque. Je te l’ai dit et répété mille fois. Elle n’était pas comme ça. Moi, je n’étais pas comme ça. Tout a été inventé, et tu sais que ça a été fabriqué en dépit de mes protestations, simplement parce que le gouvernement pensait que ça ferait bien voir la Terre, aux yeux des Spatiens. Et tâche de ne pas aller insinuer autre chose à ta mère !

— Loin de moi la pensée. Quand même, cette Gladïa est allée à Aurora et c’est là que tu veux tout le temps aller.

— Tu veux me faire croire que tu penses réellement que ma seule raison d’aller à Aurora… Ah, Jehosaphat ! Ben haussa les sourcils.

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Ce robot. C’est R. Geronimo.

— Qui ça ?

— Un de nos robots-messagers de la police. Et il est là dehors ! Je suis en congé et j’ai fait exprès de laisser mon récepteur à la maison, parce que je ne voulais pas qu’on puisse me joindre. C’est mon droit de C-7 et pourtant ils m’envoient chercher par robot !

— Comment sais-tu que c’est pour toi qu’il vient, papa ?

— Par une déduction très astucieuse. Premièrement, il n’y a personne d’autre ici qui ait des rapports avec la police et, deuxièmement, ce misérable objet se dirigé droit sur moi. D’où j’en déduis que c’est moi qu’il veut. Je devrais me glisser de l’autre côté de l’arbre et y rester.

— Ce n’est pas un mur, papa. Il peut faire le tour de l’arbre.

A ce moment, le robot appela :

— Maître Baley, j’ai un message pour vous. On vous demande au siège.

Le robot s’arrêta, attendit, puis répéta :

— Maître Baley, j’ai un message pour vous. On vous demande au siège.

— J’entends et je comprends, répliqua Baley d’une voix sans timbre.

Il devait dire cela, sinon le robot continuerait de se répéter.

Fronçant légèrement les sourcils, il examina le robot. C’était un nouveau modèle, un peu plus humanoïde que les précédents. Il avait été déballé et activé depuis un mois à peine, en assez grande pompe. Le gouvernement cherchait constamment quelque chose – n’importe quoi – qui ferait mieux accepter les robots.

Sa surface était grisâtre à revêtement mat et quelque peu élastique au toucher (vaguement comme du cuir souple). L’expression, tout en restant inchangée, n’était pas tout à fait aussi stupide que chez la plupart des robots. Mais, en réalité, il était mentalement aussi idiot que les autres.

Baley pensa un instant à R. Daneel, le robot spatien qui avait accompli deux missions avec lui, une sur Terre, l’autre sur Solaria. Daneel était un robot si humain que Baley pouvait le traiter comme un ami et, encore aujourd’hui, il lui manquait. Si tous les robots étaient comme ça…

— C’est mon jour de congé, boy, dit Baley. Il n’est pas nécessaire que j’aille au siège.

R. Geronimo hésita. Une légère vibration se produisit dans ses mains. Baley la remarqua et comprit aisément que cela signifiait un certain conflit dans les circuits positroniques. Les robots devaient obéir aux êtres humains mais il était courant que deux humains exigent deux espèces d’obéissance différentes.

Le robot fit son choix et dit :

— C’est votre jour de congé, maître… On vous demande au siège.

Ben, inquiet, intervint :

— Si on a besoin de toi, papa…

Baley haussa les épaules.

— Ne te laisse pas avoir, Ben. S’ils avaient réellement besoin de moi, ils auraient envoyé une voiture fermée et employé probablement un volontaire humain, au lieu d’ordonner à un robot de venir à pied et de m’irriter avec un de ses messages.

Ben secoua la tête.

— Je ne crois pas, papa. Ils ne pouvaient pas savoir où tu étais, ni combien de temps il faudrait pour te trouver. Je ne crois pas qu’ils voudraient envoyer un être humain pour des recherches incertaines.

— Ouais ? R. Geronimo, retourne au siège et dis-leur que je serai au travail à neuf heures du matin… Va ! C’est un ordre !

Le robot hésita visiblement, puis il pivota, s’éloigna, se retourna encore, tenta de revenir et finit par s’arrêter sur place. Il vibrait de tout son corps.

Baley, encore une fois, comprit fort bien et marmonna à Ben :

— Il va probablement falloir que j’y aille. Jehosaphat !

Ce qui troublait le robot, c’était ce que les roboticiens appelaient un équipotentiel de contradiction au second niveau. L’obéissance était la Deuxième Loi et R. Geronimo souffrait en ce moment de deux ordres également impératifs et contradictoires. Dans le public, on faisait vulgairement allusion au robot-blocage ou plus fréquemment, pour simplifier, au robloc.

Lentement, le robot se retourna. L’ordre initial était le plus fort, mais pas de beaucoup, et sa voix fut altérée, éraillée.

— Maître, on m’a dit que vous diriez ça. Dans ce cas je devais dire… (Il hésita puis il ajouta, d’une voix encore plus rauque :) Je devais dire, si vous êtes seul…

Baley fit signe à son fils et Ben n’attendit pas. Il savait quand son père était « papa » et quand il était un policier ; il battit donc en retraite promptement.

Pendant quelques instants, Baley, irrité, envisagea de renforcer son ordre, ce qui rendrait le robloc plus total, mais cela provoquerait sûrement des dégâts exigeant une analyse positronique et une reprogrammation. Les frais de ces réparations seraient déduits de sa feuille de paie et risquaient fort de se monter à une année de salaire.

— Je retire mon ordre, dit-il. Que t’a-t-on dit de me dire ?

Aussitôt, la voix de R. Geronimo s’éclaircit.

— Je devais dire que l’on vous demande pour une affaire concernant Aurora.

Baley se retourna vers Ben et lui cria :

— Accorde-leur encore une demi-heure et puis dis que je veux qu’ils rentrent. Je suis obligé de partir tout de suite.

Et il se mit en marche à longues foulées, en grommelant avec mauvaise humeur :

— Ils ne pouvaient pas te dire de me dire ça tout de suite ? Et pourquoi est-ce qu’ils ne te programment pas pour conduire une voiture, au lieu de me faire marcher ?

Il savait très bien pourquoi cela ne se faisait pas. Tout accident mettant en cause une voiture conduite par un robot déclencherait une nouvelle émeute antirobots.

Il ne ralentit pas son allure. Il y avait près d’un kilomètre et demi, avant d’arriver aux murs de la Ville et, ensuite, ils auraient à se frayer un chemin jusqu’au siège dans une circulation embouteillée.

Aurora ? Quelle espèce de crise y avait-il encore ?

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Baley mit vingt minutes à atteindre l’entrée de la Ville et il se prépara à ce qui l’attendait, tout en se disant que peut-être – peut-être ! – cela n’arriverait pas cette fois.

En atteignant l’espace séparant l’Extérieur de la Ville, établissant la distinction entre le chaos et la civilisation, il appliqua la main sur la plaque signalisatrice et une ouverture apparut. Comme d’habitude, il n’attendit pas qu’elle soit totalement ouverte et se glissa dès qu’elle fut assez large pour lui. R. Geronimo le suivit.

La sentinelle de la police, de service ce jour-là, sursauta comme toujours lorsque quelqu’un arrivait de l’Extérieur. A chaque fois, c’était la même expression de stupeur, la même mise au garde-à-vous soudaine, la même main sur la crosse du foudroyeur, le même froncement de sourcils indécis.

De mauvaise grâce, Baley présenta sa carte d’identité et la sentinelle le salua. La porte se referma derrière lui… et ce fut comme d’habitude.

Baley était à l’intérieur de la Ville. Les murs se refermaient autour de lui et la Ville devenait l’Univers. Il était de nouveau plongé dans l’éternel bourdonnement infini et l’odeur des gens et de la machinerie, qui disparaîtraient bientôt sous le seuil de la conscience ; dans la douce lumière artificielle indirecte qui ne ressemblait en rien à l’éclat variable et partiel de l’Extérieur, avec ses verts, ses bruns, ses bleus, ses blancs, ses taches de rouge ou de jaune. Ici, il n’y avait pas de vent capricieux, pas de chaleur, pas de froid, pas de menace de pluie ; ici, c’était le calme permanent de courants d’air intangibles qui conservaient tout au frais. Ici régnait une combinaison de température et d’humidité parfaitement conçue et si bien adaptée aux humains qu’on ne la sentait pas.

Baley poussa un soupir frémissant et tout son être se réjouit d’être sain et sauf, en sécurité dans le connu et le connaissable.

Cela se passait toujours ainsi. Encore une fois, il acceptait la Ville comme le sein de sa mère et y revenait avec un joyeux soulagement. Il savait que l’humanité devait émerger et naître de ce sein. Alors pourquoi y replongeait-il toujours ainsi ?

Est-ce que ce serait éternel ? Allait-il conduire des multitudes hors de la Ville, loin de la Terre et les envoyer vers les étoiles et lui-même, à la fin, serait-il incapable d’y aller aussi ? Se trouverait-il toujours chez lui uniquement dans la Ville ?

Il serra les dents… Inutile d’y penser ! Il dit au robot :

— Est-ce que tu as été conduit ici en voiture, boy ?

— Oui, maître.

— Où est-elle maintenant ?

— Je ne sais pas, maître.

Baley se tourna vers la sentinelle.

— Factionnaire, ce robot a été amené ici même il y a moins de deux heures. Où est passé le véhicule ?

— Monsieur, il y a moins d’une heure que j’ai pris mon service.

A vrai dire, c’était idiot de le demander. Les conducteurs de la voiture ignoraient combien de temps il faudrait au robot pour trouver Baley, alors ils n’avaient aucune raison d’attendre. Baley eut un instant envie de téléphoner, mais on lui répondrait de prendre la Voie Express ; ce serait plus rapide.

S’il hésitait, c’était à cause de R. Geronimo. Il ne voulait pas de sa compagnie sur la Voie Express et pourtant, on ne pouvait ordonner au robot de rentrer seul au siège parmi une population hostile.

D’ailleurs, il n’avait pas le choix. Sans aucun doute, le préfet n’entendait pas lui faciliter les choses ; il devait être irrité de ne pas l’avoir eu immédiatement à ses ordres, congé ou pas.

— Par ici, boy, dit Baley.

La Ville couvrait quinze cents kilomètres carrés et contenait près de mille kilomètres de Voies Express, plus deux fois cette longueur de Voies Antennes, pour les besoins de ses vingt millions d’habitants. Le réseau complexe perpétuellement en mouvement existait sur huit niveaux et il y avait des centaines d’artères communicantes et d’échangeurs plus ou moins compliqués.

En sa qualité d’inspecteur de police, Baley était censé les connaître tous et il les connaissait bien. On pouvait le déposer, les yeux bandés, dans n’importe quel quartier de la Ville, lui arracher le bandeau et il trouverait son chemin sans la moindre hésitation ni erreur vers n’importe quel point donné.

Il savait donc très bien comment se rendre au siège central de la police. Il y avait huit chemins également commodes. Cependant, et durant un moment, il chercha lequel serait le moins encombré à cette heure.

Son hésitation ne dura pas, sa décision fut vite prise, et il ordonna :

— Viens avec moi, boy.

Le robot suivit docilement sur ses talons.

Ils sautèrent sur une Antenne qui passait et Baley agrippa l’une des barres verticales, blanches et tièdes, d’une texture permettant de bien les tenir. Il ne prit pas la peine de s’asseoir car ils ne resteraient pas là bien longtemps. Le robot avait attendu le geste rapide de Baley avant de placer sa main sur la même barre. Il aurait aussi bien pu rester debout sans se tenir, il n’aurait eu aucun mal à garder son équilibre ; mais Baley ne voulait pas courir le risque qu’ils soient séparés. Il était responsable du robot et il n’avait aucune envie de devoir rembourser à la Ville la perte financière, si jamais quelque chose de fâcheux arrivait à R. Geronimo.

Il y avait peu de monde à bord de l’Antenne et les yeux de tous les usagers se tournèrent inévitablement, avec curiosité, vers le robot. Un par un, Baley soutint froidement ces regards. Il avait l’aspect d’un homme habitué à l’autorité et tout le monde se détourna avec un peu de gêne.

Baley fit un nouveau signe quand il sauta de l’Antenne. Elle avait maintenant atteint les bretelles roulantes et avançait à la même allure que la bretelle voisine, ce qui fait qu’elle n’eut pas besoin de ralentir. Baley passa sur l’autre bretelle et sentit l’air le fouetter, quand ils ne furent plus protégés par la coque de plastique.

Il se pencha face au vent, avec l’aisance d’une longue pratique, en levant un bras pour en atténuer la force, à la hauteur des yeux. Il courut de bretelle en bretelle, en descendant vers l’échangeur de la Voie Express, puis il remonta par celle, plus rapide, qui longeait cette Voie.

Il entendit alors le cri de « Robot ! » lancé par de jeunes voix et comprit tout de suite ce qui allait se passer (il avait été adolescent lui-même): un groupe de gosses, deux ou trois, parfois une demi-douzaine, cavalaient de haut en bas des bretelles d’accès et s’arrangeaient pour faire tomber un robot, dans un grand fracas métallique. Ensuite, s’ils étaient surpris et arrêtés, ils prétendraient devant le magistrat que le robot les avait heurtés et que ces engins-là étaient dangereux sur les bretelles… et sans aucun doute on les relâcherait.

Le robot ne pouvait pas se défendre, dans le premier cas, ni témoigner dans le second.

Baley avança rapidement et se plaça entre le robot et le premier des galopins. Il sauta de côté sur une bretelle plus rapide, leva son bras plus haut comme pour mieux se protéger du vent et, dans l’affaire, le garçon fut délogé et poussé sur une bande roulante plus lente à laquelle il n’était pas préparé. Il poussa un cri de protestation et s’étala les quatre fers en l’air. Les autres s’arrêtèrent, évaluèrent très vite la situation et firent demi-tour.

— Sur la Voie Express, boy, dit Baley.

Le robot hésita brièvement. Les robots non accompagnés n’étaient pas autorisés sur cette voie. L’ordre de Baley était cependant ferme, alors il monta à bord. Baley le suivit, ce qui soulagea grandement la tension du robot.

Baley avança avec brusquerie dans la foule des usagers, en poussant R. Geronimo devant lui, jusqu’au niveau supérieur moins bondé. Là, il se retint à la barre verticale et garda son pied sur celui du robot, en foudroyant de nouveau du regard tous les curieux.

Au bout de quinze kilomètres et demi, il arriva au point le plus rapproché du Central de la police et sauta de la Voie, R. Geronimo avec lui. Le robot n’avait pas été touché, pas une égratignure, rien. Baley le remit à la porte et on lui donna un reçu ; il vérifia soigneusement la date, l’heure et le numéro matricule du robot avant de le ranger dans son portefeuille. Avant la fin de la journée, il irait s’assurer que la transaction avait bien été enregistrée par l’ordinateur.

Maintenant, il allait voir le préfet et il le connaissait ! Le moindre faux pas de Baley serait un excellent prétexte à sanctions. C’était un homme dur, le préfet. Il considérait les triomphes passés de Baley comme une offense personnelle.

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Le préfet s’appelait Wilson Roth. Il occupait cette fonction depuis deux ans et demi, succédant à Julius Enderby qui avait démissionné après que le scandale provoqué par l’assassinat d’un Spatien fut suffisamment apaisé pour lui permettre de présenter sa démission sans trop de risques.

Baley ne s’était jamais très bien adapté au changement. Julius, malgré tous ses défauts, avait été son ami autant que son supérieur ; Roth n’était qu’un supérieur. Il n’était même pas de la Ville. Pas de cette Ville-ci. Il avait été amené de l’Extérieur.

Roth n’était ni exceptionnellement grand ni anormalement gros mais il avait une grosse tête posée sur un cou qui semblait toujours se pencher sur son torse. Cela le faisait paraître lourd ; le corps lourd et la main lourde. Il avait même des paupières lourdes cachant à demi ses yeux.

On aurait pu le croire plus ou moins endormi, mais rien ne lui échappait. Baley s’en était très vite aperçu, après l’entrée en fonction de Roth. Il ne se faisait aucune illusion et savait que le préfet ne l’aimait pas. Lui-même d’ailleurs le lui rendait bien. L’animosité était mutuelle.

Roth n’avait pas la mine maussade, cela ne lui arrivait jamais, mais ses mots n’exprimaient pas non plus le plaisir.

— Baley, pourquoi est-il si difficile de vous trouver ? demanda-t-il.

D’une voix soigneusement empreinte de respect, Baley répondit :

— C’est mon après-midi de congé, monsieur le préfet.

— Ah oui, votre droit C-7. Vous avez entendu parler du Waver, je présume ? Un appareil qui capte les messages officiels ? Vous êtes soumis à un rappel même pendant vos congés.

— Je ne l’ignore pas, monsieur le préfet, mais le port du Waver n’est plus exigé. Nous pouvons être joints sans l’appareil.

— A l’intérieur de la Ville, certes, mais vous étiez à l’Extérieur… si je ne me trompe pas ?

— Vous ne vous trompez pas, monsieur le préfet. J’étais à l’Extérieur… Le règlement ne stipule pas que, dans ce cas, je doive me munir d’un Waver.

— Vous vous abritez derrière la lettre de la loi, il me semble.

— Oui, monsieur le préfet, répondit calmement Baley.

Le préfet se leva, puissant et vaguement menaçant, et s’assit sur un coin du bureau. La fenêtre donnant sur l’Extérieur, qu’Enderby avait fait percer, avait été murée et repeinte depuis longtemps. Dans cette pièce entièrement close (et plus chaude, plus confortable pour cela), le préfet paraissait d’autant plus grand.

Sans élever la voix, il dit :

— Vous comptez sur la reconnaissance de la Terre, Baley, je crois.

— Je compte faire mon travail de mon mieux, monsieur le préfet, et conformément aux règlements.

— Et sur la reconnaissance de la Terre quand vous tournez l’esprit de ces règlements.

Baley ne répondit pas.

— On estime que vous avez été très bien, dans l’affaire Sarton, il y a trois ans.

— Merci, monsieur le préfet. Le démantèlement de Spacetown en a été une conséquence, je crois.

— En effet, et toute la Terre a applaudi. On estime aussi que vous vous êtes très bien comporté sur Solaria il y a deux ans et, avant que vous me le rappeliez, le résultat a été une révision de certaines clauses des traités d’échanges avec les mondes spatiens, au considérable avantage de la Terre.

— Je pense que c’est officiel, monsieur le préfet.

— Et à la suite de tout cela, vous êtes un héros.

— Je n’ai pas cette prétention.

— Vous avez bénéficié de deux promotions, une à la suite de chaque affaire. Il y a même eu une dramatique en Hyperonde, basée sur les événements de Solaria.

— Qui a été produite sans mon autorisation et contre ma volonté, monsieur le préfet.

— Mais qui a néanmoins fait de vous une espèce de héros.

Baley haussa les épaules.

Le préfet, après avoir attendu pendant quelques secondes un commentaire moins muet, reprit :

— Mais depuis près de deux ans, vous n’avez rien fait d’important.

— Il est normal que la Terre demande ce que j’ai fait pour elle dernièrement.

— Précisément. Elle le demande probablement. Elle sait que vous êtes un meneur de cette nouvelle mode de s’aventurer à l’Extérieur, de tripoter le sol et de jouer au robot.

— Ce n’est pas interdit.

— Tout ce qui n’est pas interdit n’est pas forcément admirable. Il est possible que notre peuple vous juge aussi excentrique qu’héroïque.

— C’est peut-être conforme à ma propre opinion de moi-même, répliqua Baley.

— Le public a la mémoire notoirement courte. Dans votre cas, le héros disparaît vite derrière l’excentrique si bien que, si vous commettez une erreur, vous aurez de graves ennuis. La réputation sur laquelle vous comptez…

— Sauf votre respect, monsieur le préfet, je ne compte pas sur elle.

— La réputation sur laquelle les Services de Police pensent que vous comptez ne vous sauvera pas et moi, je serai incapable de vous sauver.

L’ombre d’un sourire passa un bref instant sur les traits durs de Baley.

— Je ne voudrais pas, monsieur le préfet, que vous risquiez votre position en tentant follement de me sauver.

Le préfet haussa les épaules et se permit un sourire tout aussi vague et fugace.

— Inutile de vous inquiéter à ce sujet.

— Alors pourquoi me dites-vous tout cela, monsieur le préfet ?

— A titre d’avertissement. Je ne cherche pas à vous démolir, vous savez, alors je vous avertis. Une fois. Vous allez être mêlé à une affaire très délicate, dans laquelle vous pourriez facilement commettre une erreur, et je vous avertis que vous ne devez pas en commettre, ajouta le préfet, et cette fois son sourire fut franc et ses traits se détendirent.

Baley ne rendit pas le sourire.

— Pouvez-vous me dire quelle est cette affaire très délicate ?

— Je n’en sais rien.

— Pourrait-elle concerner Aurora ?

— R. Geronimo a reçu l’ordre de vous dire cela, s’il le fallait, mais je ne sais rien du tout.

— Alors comment pouvez-vous savoir, monsieur le préfet, que c’est une affaire très délicate ?

— Voyons, Baley, vous êtes un enquêteur qui élucide des mystères. Qu’est-ce qui amène à la Ville un membre du ministère terrestre de la Justice, alors que vous auriez pu aisément être convoqué à Washington, comme il y a deux ans pour l’incident de Solaria ? Qu’est-ce qui fait froncer les sourcils à ce sous-secrétaire à la Justice, qu’est-ce qui lui fait manifester sa mauvaise humeur et s’impatienter parce qu’on ne peut pas vous joindre instantanément ? Votre décision de vous couper de toute liaison était une erreur, et je n’en suis en rien responsable. Elle n’est peut-être pas fatale en soi, mais vous partez du mauvais pied, je crois bien.

— Et vous me retardez encore davantage, cependant, protesta Baley.

— Pas vraiment. Le sous-secrétaire à la Justice prend un léger rafraîchissement, vous connaissez les remontants que les Terriens se permettent. On nous rejoindra après. La nouvelle de votre arrivée a été transmise, alors vous n’avez qu’à attendre, comme moi.

Baley attendit. Il avait toujours su que la dramatique en Hyperonde, qui lui avait été imposée contre sa volonté, avait peut-être servi la position de la Terre mais l’avait détruit dans la Police. Elle l’avait projeté en relief tridimensionnel sur la platitude bidimensionnelle de l’organisation et avait fait de lui un homme marqué.

Il avait été haussé à un rang plus élevé, il avait bénéficié de plus grands privilèges mais cela aussi avait accru l’hostilité de la Police. Et plus il s’élèverait, plus il se briserait facilement en cas de chute.

S’il commettait la moindre erreur…

<p>4</p>

Le sous-secrétaire entra, regarda distraitement autour de lui, contourna le bureau de Roth et s’assit dans le fauteuil. En sa qualité de personnage de classe supérieure, c’était une conduite correcte. Roth prit calmement un siège plus modeste.

Baley resta debout, en faisant un effort pour garder une figure impassible.

Roth prétendait l’avoir averti, mais ce n’était pas vrai. Il avait choisi volontairement ses mots, pour ne rien laisser deviner.

Le personnage officiel était une femme.

Rien ne s’y opposait. Une femme avait le droit d’occuper n’importe quel poste. Le Ministre-Général pouvait être une femme. Il y avait des femmes dans la police, l’une d’elles était même capitaine.

Mais simplement, comme ça, sans avertissement, on ne s’attendait pas à une femme. Il y avait eu des temps, au cours de l’Histoire, où des femmes étaient entrées en nombre considérable dans la fonction publique. Baley le savait, il connaissait très bien l’Histoire. Mais on ne vivait plus à l’une de ces époques.

Elle était grande, cette femme, et se tenait assise très droite dans le fauteuil. Son uniforme n’était pas différent de celui des hommes, pas plus que sa coiffure. Ce qui trahissait immédiatement son sexe, c’était sa poitrine, dont elle ne cherchait pas à dissimuler les rondeurs.

Elle devait avoir une quarantaine d’années, ses traits étaient réguliers et bien ciselés. Elle avait cette séduction de l’âge moyen et pas le moindre gris dans ses cheveux foncés.

— Vous êtes l’inspecteur Elijah Baley, classe C-7, dit-elle.

C’était une constatation, pas une question, mais Baley répondit néanmoins :

— Oui, madame.

— Je suis le sous-secrétaire Lavinia Demachek. Vous ne ressemblez guère à ce que vous étiez dans cette production en Hyperonde vous concernant.

On avait souvent dit cela à Baley.

— Ils ne pouvaient pas me représenter tel que je suis et attirer un aussi vaste public, madame, répliqua-t-il ironiquement.

— Je n’en suis pas tellement sûre. Vous paraissez plus fort que l’acteur à figure poupine qu’ils ont utilisé.

Baley hésita une seconde ou deux et décida de risquer le coup ; ou peut-être ne pouvait-il y résister. Très gravement, il dit :

— Vous avez des goûts raffinés, madame.

Elle rit et Baley respira mieux.

— J’aime à le penser, dit-elle. Et maintenant, que signifie que vous m’ayez fait attendre ?

— Je n’avais pas été informé de votre visite possible, madame, et c’était mon jour de congé.

— Que vous avez passé à l’Extérieur, paraît-il.

— Oui, madame.

— Vous êtes de ces cinglés, dirais-je si je n’avais pas des goûts raffinés. Je me permettrai donc de vous demander si vous êtes un de ces enthousiastes.

— En effet, madame.

— Vous espérez émigrer un jour et fonder de nouveaux mondes dans les étendues désertes de la Galaxie ?

— Peut-être pas moi, madame. Je risque de me révéler trop vieux, mais…

— Quel âge avez-vous ?

— Quarante-cinq ans, madame.

— Eh bien, vous les paraissez. Moi aussi j’ai quarante-cinq ans, justement.

— Vous ne les paraissez pas, madame.

— Je parais moins ou plus ? demanda-t-elle, puis elle éclata de rire et reprit son sérieux. Mais ne jouons pas à ces petits jeux. Insinueriez-vous que je suis trop vieille pour être une pionnière ?

— Dans notre société, personne ne peut être pionnier sans un entraînement à l’Extérieur. Cet entraînement est plus bénéfique avec les jeunes. Mon fils, je l’espère, ira un jour dans un autre monde.

— Vraiment ? Vous savez, naturellement, que la Galaxie appartient aux mondes spatiens ?

— Ils ne sont que cinquante, madame. Il y a des millions de mondes habitables dans la Galaxie, ou qui peuvent être rendus habitables, et qui ne possèdent probablement pas de vie indigène intelligente.

— Oui, mais pas un vaisseau ne peut quitter la Terre sans l’autorisation des Spatiens.

— Elle pourrait être accordée, madame.

— Je ne partage pas votre opinion, monsieur Baley.

— Je me suis entretenu avec des Spatiens qui…

— Je le sais, interrompit Lavinia Demachek. Mon supérieur est Albert Minnia qui, il y a deux ans, vous a envoyé à Solaria. (Elle eut un petit sourire.) Un acteur l’a incarné, dans un petit rôle, dans cette fameuse dramatique ; il lui ressemblait beaucoup, si j’ai bonne mémoire. Il n’en était pas content du tout, encore une fois si je me souviens bien.

Baley changea de conversation :

— J’ai demandé au sous-secrétaire Minnia…

— Il a été promu, vous savez.

Baley comprenait parfaitement l’importance des grades dans l’administration.

— Quel est son nouveau titre, madame ?

— Vice-ministre.

— Merci. J’ai demandé au vice-ministre Minnia de solliciter pour moi l’autorisation de visiter Aurora, afin de traiter de cette question.

— Quand ?

— Peu après mon retour de Solaria. J’ai renouvelé ma demande deux fois, depuis.

— Vous n’avez reçu aucune réponse favorable ?

— Aucune, madame.

— En êtes-vous surpris ?

— Je suis déçu, madame.

— Cela ne sert à rien.

Elle s’adossa un peu plus confortablement dans le fauteuil.

— Nos rapports avec les mondes spatiens sont très délicats. Vous pensez peut-être que vos deux exploits de détection ont aplani la situation et vous n’avez pas tort. Cette horrible dramatique y a contribué aussi. Mais dans l’ensemble, tout n’a été aplani que de ça (elle rapprocha son pouce de son index) comparé à cela, dit-elle en écartant les bras. Dans ces conditions, nous ne pouvons guère prendre le risque de vous envoyer sur Aurora, où ce que vous feriez pourrait créer une tension interstellaire.

Baley la regarda dans les yeux.

— Je suis allé sur Solaria et je n’ai fait aucun mal. Au contraire…

— Oui, je sais, mais vous y étiez à la demande des Spatiens, ce qui était éloigné de bien des parsecs de notre requête. Vous devez le comprendre.

Baley garda le silence. Elle laissa échapper un petit reniflement, indiquant qu’elle n’était pas surprise.

— La situation a empiré depuis que votre première demande a été présentée au vice-ministre, et ignorée comme il se devait. Elle a particulièrement empiré le mois dernier.

— Est-ce la raison de cette conférence, madame ?

— Vous impatienteriez-vous ? demanda-t-elle ironiquement. Est-ce que vous m’ordonneriez d’en venir au fait ?

— Non, madame.

— Mais si, c’est certain. Et pourquoi pas ? Je deviens lassante. Permettez-moi d’aborder le fait en vous demandant si vous connaissez le Dr Han Fastolfe.

Baley répondit avec prudence :

— Je l’ai rencontré une seule fois, il y a près de trois ans, dans ce qui était alors Spacetown.

— Il vous plaisait, je crois ?

— Je l’ai trouvé amical, pour un Spatien.

Encore une fois, elle renifla légèrement.

— Je le conçois. Savez-vous qu’il est devenu une importante puissance politique à Aurora, depuis deux ans ?

— J’ai entendu dire par… un partenaire que j’avais à l’époque, qu’il faisait partie du gouvernement.

— Par R. Daneel Olivaw, votre ami le robot spatien ?

— Mon ex-partenaire, madame.

— Lorsque vous avez résolu un petit problème concernant deux mathématiciens à bord d’un vaisseau spatien ?

Baley hocha la tête.

— Oui, madame.

— Nous nous tenons informés, à ce que vous voyez. Han Fastolfe a été plus ou moins, depuis deux ans, le phare du gouvernement aurorain, un personnage important de leur législature et on parle même de lui comme d’un futur président possible… Le président, vous savez, est ce qui s’approche le plus d’un chef de l’exécutif, pour les Aurorains.

— Oui, madame, dit Baley en se demandant si elle allait en venir à cette affaire très délicate dont parlait le préfet.

Mais Demachek ne paraissait pas pressée.

— Fastolfe, dit-elle, est un… modéré. C’est lui qui le dit. Il estime qu’Aurora, et les mondes spatiens, en général, sont allés trop loin dans leur direction, tout comme vous-même estimez peut-être que nous, sur Terre, sommes allés trop loin dans la nôtre. Il souhaite un retour en arrière, vers moins de robotique, vers une relève plus rapide des générations, une alliance et une amitié avec la Terre. Naturellement, nous le soutenons, mais très discrètement. Si nous étions trop démonstratifs dans notre estime, cela pourrait lui nuire dangereusement.

— Je crois qu’il soutiendrait l’exploration d’autres mondes et leur colonisation par la Terre.

— Je le crois aussi. J’ai dans l’idée qu’il vous l’a dit.

— Oui, madame. Quand nous nous sommes vus. Demachek joignit les mains et posa son menton sur le bout de ses doigts.

— Pensez-vous qu’il représente l’opinion publique des mondes spatiens ?

— Je ne sais pas, madame.

— Je crains que non. Ses partisans sont tièdes. Ses adversaires sont ardents et nombreux. C’est uniquement grâce à ses talents politiques et à sa personnalité chaleureuse qu’il reste aussi près du pouvoir. Sa plus grande faiblesse, naturellement, c’est sa sympathie pour la Terre. On s’en sert constamment contre lui et cela influence beaucoup de gens qui partageaient ses opinions sur tous les autres points. Si vous étiez envoyé à Aurora, la moindre erreur que vous commettriez renforcerait les sentiments anti-Terre et affaiblirait par conséquent sa position, fatalement peut-être. La Terre ne peut donc pas courir ce risque.

— Je vois, marmonna Baley.

— Fastolfe accepte de prendre le risque. C’est lui qui s’est arrangé pour vous faire venir à Solaria à un moment où sa puissance politique commençait à peine et où il était très vulnérable. Mais aussi, il n’avait que son pouvoir personnel à perdre alors que nous avons à nous soucier du bien de huit milliards de Terriens. C’est ce qui rend la situation politique actuelle dramatiquement délicate.

Elle s’interrompit et, finalement, Baley fut contraint de poser la question.

— A quelle situation faites-vous allusion, madame ?

— Il semblerait, répondit Demachek, que Fastolfe soit impliqué dans un scandale sans précédent. S’il est maladroit, il se détruira politiquement en l’espace de quelques semaines. S’il est suprêmement habile, peut-être tiendra-t-il encore quelques mois. Tôt ou tard, il pourrait être anéanti, en tant que force politique à Aurora, ce qui serait catastrophique pour la Terre, voyez-vous.

— Puis-je demander de quoi il est accusé ? De corruption ? De trahison ?

— Rien d’aussi banal. D’ailleurs, même ses amis ne mettent pas en doute son intégrité personnelle.

— Un crime passionnel, alors ? Un assassinat ?

— Pas tout à fait un assassinat.

— Je ne comprends pas, madame.

— Il y a des êtres humains sur Aurora, monsieur Baley. Et il y a aussi des robots, la plupart ressemblant aux nôtres, guère plus avancés dans la plupart des cas. Cependant, il existe quelques robots anthropoïdes, des robots à la forme tellement humaine qu’on peut les prendre pour des humains.

Baley hocha la tête.

— Je le sais fort bien.

— Je suppose que la destruction d’un robot de ce type n’est pas précisément un assassinat, dans la stricte acception du mot.

Baley se pencha en avant, en ouvrant de grands yeux, et s’écria :

— Par Jehosaphat, femme ! Cessez de jouer au chat et à la souris ! Est-ce que vous voulez me dire que le Dr Fastolfe a tué R. Daneel ?

Roth se leva d’un bond et parut sur le point de se jeter sur Baley mais le sous-secrétaire Demachek l’écarta d’un geste. Elle gardait tout son calme.

— Compte tenu des circonstances, dit-elle, je vous pardonne votre manque de respect, monsieur Baley. Non, R. Daneel n’a pas été tué. Il n’est pas le seul robot anthropoïde d’Aurora. Un autre, comme lui, a été tué si vous voulez employer le mot dans un sens élargi. Pour être plus précise, son esprit a été totalement détruit ; il a été placé en robloc, définitivement et irréversiblement.

— Et on en accuse le Dr Fastolfe ?

— Ses ennemis l’accusent. Les extrémistes, qui veulent que seuls les Spatiens se répandent dans la Galaxie, qui souhaitent faire disparaître les Terriens de l’Univers, affirment qu’il est coupable. Si ces extrémistes arrivent à manipuler une autre élection dans les prochaines semaines, ils s’empareront certainement de tout le contrôle du gouvernement, avec des résultats inimaginables.

— Pourquoi ce robot a-t-il une telle importance politique ? Je ne comprends pas.

— Je n’en suis pas certaine moi-même. Je ne prétends pas comprendre la politique auroraine. Je crois comprendre que les anthropoïdes étaient mêlés en quelque sorte aux plans des extrémistes et que cette destruction les a rendus furieux. (Elle fronça le nez.) Je trouve leur politique très déconcertante et je ne ferais que vous égarer en essayant de l’interpréter.

Baley fit un effort pour se maîtriser sous le regard appuyé du sous-secrétaire. Il demanda à voix basse :

— Pourquoi suis-je ici ?

— A cause de Fastolfe. Une fois déjà, vous êtes allé dans l’espace afin de résoudre une affaire de meurtre et vous avez réussi. Fastolfe veut que vous tentiez l’aventure encore une fois. Vous devez aller à Aurora et découvrir qui est responsable du robloc. Il pense que c’est sa seule chance de renverser le courant d’opinion.

— Je ne suis pas roboticien. Je ne sais rien d’Aurora…

— Vous né saviez rien de Solaria non plus, pourtant vous vous êtes débrouillé. Le fait est, Baley, que nous tenons vivement à découvrir ce qui s’est réellement passé, tout autant que Fastolfe. Nous ne voulons pas qu’il soit abattu. S’il l’était, la Terre serait victime de l’hostilité de ces extrémistes spatiens, plus grande que tout ce que nous avons subi jusqu’ici. Nous ne voulons pas que cela arrive.

— Je ne puis assumer cette responsabilité, madame. La mission est…

— Pratiquement impossible. Nous le savons mais nous n’avons pas le choix. Fastolfe insiste et, pour le moment, il a derrière lui le gouvernement aurorain : Si vous refusez d’y aller, ou si nous refusons de vous laisser partir, nous aurons à affronter la fureur d’Aurora. Si vous y allez, et si vous réussissez, nous serons sauvés et vous serez récompensé en conséquence.

— Et si j’échoue ?

— Nous ferons de notre mieux pour faire en sorte que la responsabilité soit uniquement la vôtre et pas celle de la Terre.

— Autrement dit, notre gouvernement sauvera sa peau.

— Il serait plus charitable de dire que vous serez jeté aux loups dans l’espoir que la Terre n’aura pas trop à souffrir. Un homme n’est pas un prix trop élevé à payer pour notre planète.

— Il me semble que puisque je suis certain d’échouer, je ferais mieux de ne pas y aller.

— Vous savez bien que c’est impossible, répliqua Demachek d’une voix posée. Aurora vous réclame et vous ne pouvez refuser… Et pourquoi le voudriez-vous ? Voilà deux ans que vous cherchez à aller sur Aurora et que vous vous irritez de ne pas obtenir notre autorisation.

— Je voulais y aller, pacifiquement, pour solliciter de l’aide pour notre établissement sur d’autres mondes, pas pour…

— Vous pourrez quand même essayer d’obtenir leur aide, pour votre rêve de colonisation, Baley. Après tout, supposons que vous réussissiez. Ce sera peut-être le cas. Alors Fastolfe vous devra une fière chandelle et fera plus pour vous, infiniment plus, qu’il n’aurait fait autrement. Et nous serions nous-mêmes assez reconnaissants pour vous aider. Est-ce que cela ne vaut pas le risque ? Même si vos chances de réussite sont bien faibles, ces chances seraient inexistantes si vous n’y alliez pas. Réfléchissez à cela, Baley, je vous en prie… mais pas pendant longtemps.

Baley pinça les lèvres et finalement, comprenant qu’il n’avait pas le choix, il demanda :

— Combien de temps ai-je pour…

Demachek l’interrompit calmement :

— Voyons, est-ce que je ne viens pas de vous expliquer que nous n’avons pas le choix, et pas le temps non plus ? Vous partez dans un peu moins de six heures.

<p>5</p>

Le cosmoport était situé à l’est de la Ville, dans un secteur quasi désert qui était, strictement parlant, à l’Extérieur. Mais cela était compensé par le fait que les bureaux, les guichets et les salles d’attente se trouvaient dans la Ville et que l’on approchait des vaisseaux dans des véhicules, par un passage couvert. Traditionnellement, tous les lancements avaient lieu la nuit, si bien que l’obscurité atténuait aussi l’effet de l’Extérieur.

Le cosmoport n’était pas très animé, si l’on considérait la population de la Terre. Les Terriens quittaient très rarement la planète et le trafic se réduisait surtout à une activité commerciale dirigée par des robots et des Spatiens.

Elijah Baley, attendant que le vaisseau soit prêt pour l’embarquement, se sentait déjà coupé de la Terre.

Bentley était assis à côté de lui et tous deux se taisaient, plongés dans de sombres pensées. Finalement, Ben marmonna :

— Je ne pensais pas que maman voudrait venir.

— Je ne le pensais pas non plus. Je me souviens de son attitude quand je suis allé à Solaria. Ceci n’est pas différent.

— Est-ce que tu as réussi à la calmer ?

— J’ai fait ce que j’ai pu, Ben. Elle s’imagine que mon vaisseau va s’écraser ou que les Spatiens me tueront, une fois que je serai à Aurora.

— Tu es revenu de Solaria.

— Elle n’en redoute que plus que je prenne un second risque. Elle pense que la chance m’abandonnera. Cependant, elle se remettra. Occupe-toi d’elle, Ben. Passe le plus de temps possible avec elle et, quoi que tu fasses, ne parle pas de partir coloniser une nouvelle planète. C’est surtout ça qui l’inquiète, tu sais. Elle a peur que tu partes bientôt, dans les années qui viennent. Elle sait qu’elle ne pourra pas y aller et croit qu’elle ne te reverra plus.

— Ça se pourrait, dit le jeune homme. C’est bien ce qui pourrait se passer.

— Tu peux facilement affronter ça, peut-être, mais pas elle, alors n’en parle pas pendant mon absence. D’accord ?

— D’accord… Je crois que c’est Gladïa qui l’inquiète un peu.

Baley se redressa vivement.

— Est-ce que tu as…

— Je n’ai pas dit un mot. Mais elle a vu ce truc en Hyperonde, tu sais, et elle sait que Gladïa est sur Aurora.

— Et alors ? C’est une grande planète. Tu te figures qu’elle va m’attendre au cosmoport ?… Par Jehosaphat, Ben, elle ne sait donc pas que cette fichue dramatique était de la fiction, pour les neuf dixièmes ?

Ben changea de conversation.

— Ça fait tout drôle de te voir assis là sans aucun bagage.

— J’en ai déjà dix fois trop. J’ai les vêtements que je porte, n’est-ce pas ? Ils m’en débarrasseront dès que je serai à bord, pour les traiter chimiquement et les larguer dans l’espace. Ensuite, ils me fourniront toute une garde-robe entièrement neuve, après m’avoir personnellement désinfecté, nettoyé et astiqué, à l’intérieur comme à l’extérieur. Je suis déjà passé par là.

Le silence retomba, et Ben hasarda :

— Tu sais, papa…

Il s’interrompit, fit une nouvelle tentative, et n’alla pas plus loin. Baley le regarda fixement.

— Qu’est-ce que tu cherches à me dire, Ben ?

— Ma foi, papa, je suis peut-être idiot de te dire ça, mais je crois que je le dois. Tu n’as pas l’étoffe d’un héros. Même moi, je ne l’ai jamais pensé. Tu es un chic type et le meilleur père qu’on puisse rêver, mais tu n’es pas du genre héros.

Baley grogna.

— Tout de même, poursuivit Ben, quand on réfléchit, c’est bien toi qui as effacé Spacetown de la carte ; c’est toi qui as amené Aurora dans notre camp ; c’est toi qui as mis en train tout ce projet de colonisation d’autres mondes. Tu as fait plus pour la Terre, papa, que tous les gens du gouvernement réunis. Alors pourquoi n’es-tu pas plus apprécié ?

— Parce que je ne suis pas du genre héros et parce qu’on m’a imposé ce stupide spectacle en Hyperonde. Ça a fait de moi l’ennemi de tous les policiers sans exception ; ça a bouleversé ta mère et m’a affublé d’une réputation à laquelle je suis incapable de faire honneur.

Le voyant s’alluma sur son communicateur-bracelet et il se leva.

— Il faut que j’y aille, maintenant, Ben.

— Je sais. Mais ce que je voulais te dire, papa, c’est que moi, je t’apprécie. Et cette fois, quand tu reviendras, ce ne sera pas seulement moi mais tout le monde.

Baley se sentit fondre. Il hocha simplement la tête, posa une main sur l’épaule de son fils et marmonna :

— Merci. Prends bien soin de toi en mon absence… et aussi de ta mère.

Il s’éloigna sans se retourner. Il avait dit à Ben qu’il allait à Aurora discuter le projet de colonisation. Si cela avait été le cas, peut-être serait-il rentré triomphalement. Mais dans ces circonstances…

Il se dit : « Je vais revenir en disgrâce… si jamais je reviens ! »


1

<p>1</p>

Elijah Baley s’était arrêté dans l’ombre d’un arbre et il marmonnait à part lui :

— Je le savais ! Je transpire.

Il se redressa, essuya d’un revers de main son front en sueur et regarda avec dégoût l’humidité qui la recouvrait.

— J’ai horreur de transpirer ! déclara-t-il tout haut, comme s’il émettait une loi cosmique.

Et, une fois de plus, il en voulut à l’Univers d’avoir créé une chose à la fois essentielle et déplaisante. Dans la Ville, où la température et l’humidité étaient parfaitement contrôlées, où le corps n’avait jamais absolument besoin de fonctionner de telle sorte que la production de chaleur était plus importante que le rafraîchissement, on ne transpirait jamais (à moins de le vouloir, bien entendu).

Ça, au moins, c’était civilisé.

Il se tourna vers le champ, vers un groupe d’hommes et de femmes plus ou moins à sa charge. Ils étaient jeunes pour la plupart, des adolescents, mais il y avait quelques personnes d’âge moyen, comme lui. Ils binaient maladroitement et se livraient à d’autres tâches réservées aux robots, et que les robots auraient exécutées beaucoup plus efficacement s’ils n’avaient reçu l’ordre de se tenir à l’écart et d’attendre pendant que les êtres humains s’exerçaient obstinément.

Il y avait quelques nuages dans le ciel, et le soleil, à ce moment, était caché. Baley, incertain, leva les yeux. D’un côté, cela signifiait que la chaleur directe du soleil (et la transpiration) serait atténuée. Etait-ce, d’autre part, un signe de pluie ?

C’était ça l’ennui, avec l’Extérieur. On vacillait sans cesse entre deux possibilités désagréables.

Baley était toujours stupéfait qu’un nuage relativement petit puisse recouvrir complètement le soleil et assombrir la terre d’un horizon à l’autre, tout en laissant le reste du ciel tout bleu.

Sous la voûte feuillue de l’arbre (une espèce de mur et de toit primitifs, avec la solidité de l’écorce réconfortante au toucher), il regarda de nouveau le groupe et l’examina. Une fois par semaine, ils venaient là, quel que soit le temps.

Et ils faisaient des recrues. Ils étaient nettement plus nombreux maintenant que les quelques cœurs vaillants du début. Le gouvernement de la Ville, sans prendre une part active à l’entreprise, était assez bienveillant pour n’opposer aucun obstacle.

A l’horizon, sur sa droite – à l’est, comme l’indiquait la position du soleil –, Baley apercevait les nombreuses coupoles de la Ville, hérissées de flèches, renfermant tout ce qui rendait la vie digne d’être vécue. Il voyait aussi un petit point encore trop éloigné pour être nettement distingué.

A sa façon de se déplacer, et à des indices trop subtils pour être décrits, Baley était certain que c’était un robot mais cela ne l’étonnait pas. La surface de la Terre, en dehors des Villes, était le domaine des robots, pas des êtres humains à part les rares, comme lui-même, qui rêvaient des étoiles.

Automatiquement, il ramena son regard vers les rêveurs d’étoiles et ses yeux allèrent de l’un à l’autre. Il pouvait identifier et nommer chacun d’eux. Tous travaillaient, tous apprenaient comment supporter l’Extérieur et…

Il fronça les sourcils et marmonna :

— Où est Bentley ?

Et une autre voix, quelque peu hésitante, exubérante, se fit entendre derrière lui :

— Je suis là, papa.

Baley sursauta et se retourna vivement.

— Ne fais pas ça, Ben !

— Qu’est-ce que j’ai fait ?

— Tu arrives comme ça en douce. C’est déjà assez difficile de conserver son équilibre dans l’Extérieur, sans avoir encore à craindre des surprises.

— Je ne cherchais pas à te surprendre. Ce n’est pas commode de marcher dans l’herbe en faisant du bruit. On n’y peut rien. Mais tu ne crois pas que tu devrais rentrer, papa ? Ça fait deux heures que tu es sorti et il me semble que ça suffit.

— Pourquoi ? Parce que j’ai quarante-cinq ans et que tu n’es qu’un morveux de dix-neuf ans ? Tu te figures que tu dois prendre soin de ton vieux père gâteux, hein ?

— Ma foi, dit Ben, il y a un peu de ça. Et bravo pour ton petit travail de détective. Tu vas droit au but, on dirait.

Il souriait largement. Il avait une figure ronde, des yeux pétillants. Il tient beaucoup de Jessie, pensa Baley, beaucoup de sa mère. La figure du garçon n’avait rien de la longueur et de la gravité de celle de Baley.

Et pourtant, il avait la tournure d’esprit de son père. Il prenait parfois un air grave, une expression sérieuse, prouvant son origine absolument légitime.

— Je vais très bien, déclara Baley.

— C’est sûr, papa. Tu es le meilleur de nous tous, compte tenu…

— Compte tenu de quoi ?

— De ton âge, bien sûr. Et je n’oublie pas que c’est toi qui as commencé tout ça. Mais quand même, je t’ai vu venir te mettre à l’ombre et je me suis dit… Eh bien, je me suis dit, le vieux en a peut-être assez.

— Je m’en vais t’en donner, du vieux ! protesta Baley.

Le robot qu’il avait aperçu du côté de la Ville était maintenant assez près pour être nettement distingué mais Baley le jugea négligeable. Il continua de parler à son fils :

— C’est raisonnable de se mettre sous un arbre de temps en temps, quand le soleil est trop éclatant. Nous devons apprendre à profiter des avantages de l’Extérieur et à en supporter les inconvénients… Et voilà le soleil qui sort de derrière ce nuage.

— Oui, c’est normal… Bon, alors ? Tu ne veux pas rentrer ?

— Je peux tenir encore un moment. Une fois par semaine, j’ai un après-midi de congé et je le passe ici. C’est mon droit, ça fait partie de ma classe C-7.

— Ce n’est pas une question de droit, papa. C’est une affaire de surmenage.

— Je me sens très bien, je te dis.

— C’est ça et dès que tu seras à la maison, tu iras tout droit te coucher et tu resteras dans le noir.

— C’est l’antidote naturel contre l’excès de lumière.

— Et maman se fait du souci.

— Eh bien, laisse-la s’en faire. Ça lui fera du bien. D’ailleurs, qu’est-ce qu’il y a de mal, à être dehors ? Le pire, c’est que je transpire, mais il va bien falloir que je m’y habitue. Je ne peux pas y échapper. Quand j’ai commencé, je ne pouvais même pas venir aussi loin de la Ville sans être obligé de faire demi-tour et tu étais le seul avec moi. Maintenant, regarde combien nous sommes et jusqu’où je peux venir sans peine ! Et je peux faire pas mal de travail, aussi. Je peux rester encore une heure. Facile. Je te dis, Ben, ça ferait du bien à ta mère de sortir elle-même.

— Quoi ? Maman ? Tu plaisantes !

— Une sacrée plaisanterie. Quand le moment viendra de décoller, je ne pourrai pas y aller parce qu’elle en sera incapable.

— Et toi aussi ! Ne te fais pas d’illusions, papa. Ce ne sera pas avant un bon bout de temps et si tu n’es pas trop vieux maintenant, tu le seras alors. Ça va être une aventure pour les jeunes.

— Tu sais, dit Baley en crispant à demi les poings, tu commences à me casser les pieds avec tes « jeunes ». Est-ce que tu as déjà quitté la Terre ? Est-ce qu’un de ces gars, là dans le champ, l’a quittée ? Moi si ! Il y a deux ans. C’était avant que j’aie eu cette acclimatation et j’ai survécu.

— Je sais, papa, mais c’était bref, et c’était en service commandé, une société montante veillait sur toi. Ce n’est plus la même chose.

— Mais si, c’est pareil, répliqua obstinément Baley, en sachant au fond du cœur que tout avait changé. Et ce ne sera pas si long avant que nous puissions partir. Si je pouvais obtenir l’autorisation d’aller à Aurora, nous aurions vite fait de mettre ce cirque en route.

— N’y pense plus. Ça ne va pas se faire si facilement.

— Nous devons essayer. Le gouvernement ne nous laissera pas partir si Aurora ne nous donne pas le feu vert. C’est le plus grand et le plus fort des mondes spatiens et sa parole…

— … a force de loi, je sais. Nous avons parlé de ça des millions de fois. Mais tu n’as pas besoin d’aller là-bas pour obtenir l’autorisation. Les hyper-relais ne sont pas faits pour les chiens. Tu peux leur parler d’ici. Ça aussi, je te l’ai dit je ne sais combien de fois.

— Ce n’est pas pareil. Nous aurons besoin d’un contact face à face, je te l’ai assez souvent répété.

— Oui, enfin, quoi qu’il en soit, nous ne sommes pas encore prêts.

— Nous ne sommes pas prêts parce que la Terre ne nous donne pas les vaisseaux. Les Spatiens nous les donneront, et avec toute l’aide technique nécessaire.

— Quelle naïveté ! Pourquoi est-ce que les Spatiens feraient ça ? Depuis quand ont-ils de la bienveillance pour les Terriens comme nous, à la vie courte ?

— Si je pouvais leur parler…

Ben s’esclaffa.

— Allons, papa. Tu veux simplement aller à Aurora pour revoir cette femme !

Baley fronça les sourcils.

— Une femme ? Par Jehosaphat, qu’est-ce que tu racontes ?

— Ecoute, papa ! Entre nous, et pas un mot à maman, qu’est-ce qui s’est vraiment passé avec cette femme de Solaria ? Je suis assez grand. Tu peux me le dire, quoi !

— Quelle femme de Solaria ?

— Comment peux-tu me regarder en face et prétendre ne rien savoir de la femme que tout le monde sur Terre a vue dans la dramatique en Hyperonde ? Gladïa Delamarre. Cette femme-là !

— Il ne s’est rien passé. Ce truc de l’Hyperonde était grotesque. Je te l’ai dit et répété mille fois. Elle n’était pas comme ça. Moi, je n’étais pas comme ça. Tout a été inventé, et tu sais que ça a été fabriqué en dépit de mes protestations, simplement parce que le gouvernement pensait que ça ferait bien voir la Terre, aux yeux des Spatiens. Et tâche de ne pas aller insinuer autre chose à ta mère !

— Loin de moi la pensée. Quand même, cette Gladïa est allée à Aurora et c’est là que tu veux tout le temps aller.

— Tu veux me faire croire que tu penses réellement que ma seule raison d’aller à Aurora… Ah, Jehosaphat ! Ben haussa les sourcils.

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Ce robot. C’est R. Geronimo.

— Qui ça ?

— Un de nos robots-messagers de la police. Et il est là dehors ! Je suis en congé et j’ai fait exprès de laisser mon récepteur à la maison, parce que je ne voulais pas qu’on puisse me joindre. C’est mon droit de C-7 et pourtant ils m’envoient chercher par robot !

— Comment sais-tu que c’est pour toi qu’il vient, papa ?

— Par une déduction très astucieuse. Premièrement, il n’y a personne d’autre ici qui ait des rapports avec la police et, deuxièmement, ce misérable objet se dirigé droit sur moi. D’où j’en déduis que c’est moi qu’il veut. Je devrais me glisser de l’autre côté de l’arbre et y rester.

— Ce n’est pas un mur, papa. Il peut faire le tour de l’arbre.

A ce moment, le robot appela :

— Maître Baley, j’ai un message pour vous. On vous demande au siège.

Le robot s’arrêta, attendit, puis répéta :

— Maître Baley, j’ai un message pour vous. On vous demande au siège.

— J’entends et je comprends, répliqua Baley d’une voix sans timbre.

Il devait dire cela, sinon le robot continuerait de se répéter.

Fronçant légèrement les sourcils, il examina le robot. C’était un nouveau modèle, un peu plus humanoïde que les précédents. Il avait été déballé et activé depuis un mois à peine, en assez grande pompe. Le gouvernement cherchait constamment quelque chose – n’importe quoi – qui ferait mieux accepter les robots.

Sa surface était grisâtre à revêtement mat et quelque peu élastique au toucher (vaguement comme du cuir souple). L’expression, tout en restant inchangée, n’était pas tout à fait aussi stupide que chez la plupart des robots. Mais, en réalité, il était mentalement aussi idiot que les autres.

Baley pensa un instant à R. Daneel, le robot spatien qui avait accompli deux missions avec lui, une sur Terre, l’autre sur Solaria. Daneel était un robot si humain que Baley pouvait le traiter comme un ami et, encore aujourd’hui, il lui manquait. Si tous les robots étaient comme ça…

— C’est mon jour de congé, boy, dit Baley. Il n’est pas nécessaire que j’aille au siège.

R. Geronimo hésita. Une légère vibration se produisit dans ses mains. Baley la remarqua et comprit aisément que cela signifiait un certain conflit dans les circuits positroniques. Les robots devaient obéir aux êtres humains mais il était courant que deux humains exigent deux espèces d’obéissance différentes.

Le robot fit son choix et dit :

— C’est votre jour de congé, maître… On vous demande au siège.

Ben, inquiet, intervint :

— Si on a besoin de toi, papa…

Baley haussa les épaules.

— Ne te laisse pas avoir, Ben. S’ils avaient réellement besoin de moi, ils auraient envoyé une voiture fermée et employé probablement un volontaire humain, au lieu d’ordonner à un robot de venir à pied et de m’irriter avec un de ses messages.

Ben secoua la tête.

— Je ne crois pas, papa. Ils ne pouvaient pas savoir où tu étais, ni combien de temps il faudrait pour te trouver. Je ne crois pas qu’ils voudraient envoyer un être humain pour des recherches incertaines.

— Ouais ? R. Geronimo, retourne au siège et dis-leur que je serai au travail à neuf heures du matin… Va ! C’est un ordre !

Le robot hésita visiblement, puis il pivota, s’éloigna, se retourna encore, tenta de revenir et finit par s’arrêter sur place. Il vibrait de tout son corps.

Baley, encore une fois, comprit fort bien et marmonna à Ben :

— Il va probablement falloir que j’y aille. Jehosaphat !

Ce qui troublait le robot, c’était ce que les roboticiens appelaient un équipotentiel de contradiction au second niveau. L’obéissance était la Deuxième Loi et R. Geronimo souffrait en ce moment de deux ordres également impératifs et contradictoires. Dans le public, on faisait vulgairement allusion au robot-blocage ou plus fréquemment, pour simplifier, au robloc.

Lentement, le robot se retourna. L’ordre initial était le plus fort, mais pas de beaucoup, et sa voix fut altérée, éraillée.

— Maître, on m’a dit que vous diriez ça. Dans ce cas je devais dire… (Il hésita puis il ajouta, d’une voix encore plus rauque :) Je devais dire, si vous êtes seul…

Baley fit signe à son fils et Ben n’attendit pas. Il savait quand son père était « papa » et quand il était un policier ; il battit donc en retraite promptement.

Pendant quelques instants, Baley, irrité, envisagea de renforcer son ordre, ce qui rendrait le robloc plus total, mais cela provoquerait sûrement des dégâts exigeant une analyse positronique et une reprogrammation. Les frais de ces réparations seraient déduits de sa feuille de paie et risquaient fort de se monter à une année de salaire.

— Je retire mon ordre, dit-il. Que t’a-t-on dit de me dire ?

Aussitôt, la voix de R. Geronimo s’éclaircit.

— Je devais dire que l’on vous demande pour une affaire concernant Aurora.

Baley se retourna vers Ben et lui cria :

— Accorde-leur encore une demi-heure et puis dis que je veux qu’ils rentrent. Je suis obligé de partir tout de suite.

Et il se mit en marche à longues foulées, en grommelant avec mauvaise humeur :

— Ils ne pouvaient pas te dire de me dire ça tout de suite ? Et pourquoi est-ce qu’ils ne te programment pas pour conduire une voiture, au lieu de me faire marcher ?

Il savait très bien pourquoi cela ne se faisait pas. Tout accident mettant en cause une voiture conduite par un robot déclencherait une nouvelle émeute antirobots.

Il ne ralentit pas son allure. Il y avait près d’un kilomètre et demi, avant d’arriver aux murs de la Ville et, ensuite, ils auraient à se frayer un chemin jusqu’au siège dans une circulation embouteillée.

Aurora ? Quelle espèce de crise y avait-il encore ?


2

<p>2</p>

Baley mit vingt minutes à atteindre l’entrée de la Ville et il se prépara à ce qui l’attendait, tout en se disant que peut-être – peut-être ! – cela n’arriverait pas cette fois.

En atteignant l’espace séparant l’Extérieur de la Ville, établissant la distinction entre le chaos et la civilisation, il appliqua la main sur la plaque signalisatrice et une ouverture apparut. Comme d’habitude, il n’attendit pas qu’elle soit totalement ouverte et se glissa dès qu’elle fut assez large pour lui. R. Geronimo le suivit.

La sentinelle de la police, de service ce jour-là, sursauta comme toujours lorsque quelqu’un arrivait de l’Extérieur. A chaque fois, c’était la même expression de stupeur, la même mise au garde-à-vous soudaine, la même main sur la crosse du foudroyeur, le même froncement de sourcils indécis.

De mauvaise grâce, Baley présenta sa carte d’identité et la sentinelle le salua. La porte se referma derrière lui… et ce fut comme d’habitude.

Baley était à l’intérieur de la Ville. Les murs se refermaient autour de lui et la Ville devenait l’Univers. Il était de nouveau plongé dans l’éternel bourdonnement infini et l’odeur des gens et de la machinerie, qui disparaîtraient bientôt sous le seuil de la conscience ; dans la douce lumière artificielle indirecte qui ne ressemblait en rien à l’éclat variable et partiel de l’Extérieur, avec ses verts, ses bruns, ses bleus, ses blancs, ses taches de rouge ou de jaune. Ici, il n’y avait pas de vent capricieux, pas de chaleur, pas de froid, pas de menace de pluie ; ici, c’était le calme permanent de courants d’air intangibles qui conservaient tout au frais. Ici régnait une combinaison de température et d’humidité parfaitement conçue et si bien adaptée aux humains qu’on ne la sentait pas.

Baley poussa un soupir frémissant et tout son être se réjouit d’être sain et sauf, en sécurité dans le connu et le connaissable.

Cela se passait toujours ainsi. Encore une fois, il acceptait la Ville comme le sein de sa mère et y revenait avec un joyeux soulagement. Il savait que l’humanité devait émerger et naître de ce sein. Alors pourquoi y replongeait-il toujours ainsi ?

Est-ce que ce serait éternel ? Allait-il conduire des multitudes hors de la Ville, loin de la Terre et les envoyer vers les étoiles et lui-même, à la fin, serait-il incapable d’y aller aussi ? Se trouverait-il toujours chez lui uniquement dans la Ville ?

Il serra les dents… Inutile d’y penser ! Il dit au robot :

— Est-ce que tu as été conduit ici en voiture, boy ?

— Oui, maître.

— Où est-elle maintenant ?

— Je ne sais pas, maître.

Baley se tourna vers la sentinelle.

— Factionnaire, ce robot a été amené ici même il y a moins de deux heures. Où est passé le véhicule ?

— Monsieur, il y a moins d’une heure que j’ai pris mon service.

A vrai dire, c’était idiot de le demander. Les conducteurs de la voiture ignoraient combien de temps il faudrait au robot pour trouver Baley, alors ils n’avaient aucune raison d’attendre. Baley eut un instant envie de téléphoner, mais on lui répondrait de prendre la Voie Express ; ce serait plus rapide.

S’il hésitait, c’était à cause de R. Geronimo. Il ne voulait pas de sa compagnie sur la Voie Express et pourtant, on ne pouvait ordonner au robot de rentrer seul au siège parmi une population hostile.

D’ailleurs, il n’avait pas le choix. Sans aucun doute, le préfet n’entendait pas lui faciliter les choses ; il devait être irrité de ne pas l’avoir eu immédiatement à ses ordres, congé ou pas.

— Par ici, boy, dit Baley.

La Ville couvrait quinze cents kilomètres carrés et contenait près de mille kilomètres de Voies Express, plus deux fois cette longueur de Voies Antennes, pour les besoins de ses vingt millions d’habitants. Le réseau complexe perpétuellement en mouvement existait sur huit niveaux et il y avait des centaines d’artères communicantes et d’échangeurs plus ou moins compliqués.

En sa qualité d’inspecteur de police, Baley était censé les connaître tous et il les connaissait bien. On pouvait le déposer, les yeux bandés, dans n’importe quel quartier de la Ville, lui arracher le bandeau et il trouverait son chemin sans la moindre hésitation ni erreur vers n’importe quel point donné.

Il savait donc très bien comment se rendre au siège central de la police. Il y avait huit chemins également commodes. Cependant, et durant un moment, il chercha lequel serait le moins encombré à cette heure.

Son hésitation ne dura pas, sa décision fut vite prise, et il ordonna :

— Viens avec moi, boy.

Le robot suivit docilement sur ses talons.

Ils sautèrent sur une Antenne qui passait et Baley agrippa l’une des barres verticales, blanches et tièdes, d’une texture permettant de bien les tenir. Il ne prit pas la peine de s’asseoir car ils ne resteraient pas là bien longtemps. Le robot avait attendu le geste rapide de Baley avant de placer sa main sur la même barre. Il aurait aussi bien pu rester debout sans se tenir, il n’aurait eu aucun mal à garder son équilibre ; mais Baley ne voulait pas courir le risque qu’ils soient séparés. Il était responsable du robot et il n’avait aucune envie de devoir rembourser à la Ville la perte financière, si jamais quelque chose de fâcheux arrivait à R. Geronimo.

Il y avait peu de monde à bord de l’Antenne et les yeux de tous les usagers se tournèrent inévitablement, avec curiosité, vers le robot. Un par un, Baley soutint froidement ces regards. Il avait l’aspect d’un homme habitué à l’autorité et tout le monde se détourna avec un peu de gêne.

Baley fit un nouveau signe quand il sauta de l’Antenne. Elle avait maintenant atteint les bretelles roulantes et avançait à la même allure que la bretelle voisine, ce qui fait qu’elle n’eut pas besoin de ralentir. Baley passa sur l’autre bretelle et sentit l’air le fouetter, quand ils ne furent plus protégés par la coque de plastique.

Il se pencha face au vent, avec l’aisance d’une longue pratique, en levant un bras pour en atténuer la force, à la hauteur des yeux. Il courut de bretelle en bretelle, en descendant vers l’échangeur de la Voie Express, puis il remonta par celle, plus rapide, qui longeait cette Voie.

Il entendit alors le cri de « Robot ! » lancé par de jeunes voix et comprit tout de suite ce qui allait se passer (il avait été adolescent lui-même): un groupe de gosses, deux ou trois, parfois une demi-douzaine, cavalaient de haut en bas des bretelles d’accès et s’arrangeaient pour faire tomber un robot, dans un grand fracas métallique. Ensuite, s’ils étaient surpris et arrêtés, ils prétendraient devant le magistrat que le robot les avait heurtés et que ces engins-là étaient dangereux sur les bretelles… et sans aucun doute on les relâcherait.

Le robot ne pouvait pas se défendre, dans le premier cas, ni témoigner dans le second.

Baley avança rapidement et se plaça entre le robot et le premier des galopins. Il sauta de côté sur une bretelle plus rapide, leva son bras plus haut comme pour mieux se protéger du vent et, dans l’affaire, le garçon fut délogé et poussé sur une bande roulante plus lente à laquelle il n’était pas préparé. Il poussa un cri de protestation et s’étala les quatre fers en l’air. Les autres s’arrêtèrent, évaluèrent très vite la situation et firent demi-tour.

— Sur la Voie Express, boy, dit Baley.

Le robot hésita brièvement. Les robots non accompagnés n’étaient pas autorisés sur cette voie. L’ordre de Baley était cependant ferme, alors il monta à bord. Baley le suivit, ce qui soulagea grandement la tension du robot.

Baley avança avec brusquerie dans la foule des usagers, en poussant R. Geronimo devant lui, jusqu’au niveau supérieur moins bondé. Là, il se retint à la barre verticale et garda son pied sur celui du robot, en foudroyant de nouveau du regard tous les curieux.

Au bout de quinze kilomètres et demi, il arriva au point le plus rapproché du Central de la police et sauta de la Voie, R. Geronimo avec lui. Le robot n’avait pas été touché, pas une égratignure, rien. Baley le remit à la porte et on lui donna un reçu ; il vérifia soigneusement la date, l’heure et le numéro matricule du robot avant de le ranger dans son portefeuille. Avant la fin de la journée, il irait s’assurer que la transaction avait bien été enregistrée par l’ordinateur.

Maintenant, il allait voir le préfet et il le connaissait ! Le moindre faux pas de Baley serait un excellent prétexte à sanctions. C’était un homme dur, le préfet. Il considérait les triomphes passés de Baley comme une offense personnelle.


3

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Le préfet s’appelait Wilson Roth. Il occupait cette fonction depuis deux ans et demi, succédant à Julius Enderby qui avait démissionné après que le scandale provoqué par l’assassinat d’un Spatien fut suffisamment apaisé pour lui permettre de présenter sa démission sans trop de risques.

Baley ne s’était jamais très bien adapté au changement. Julius, malgré tous ses défauts, avait été son ami autant que son supérieur ; Roth n’était qu’un supérieur. Il n’était même pas de la Ville. Pas de cette Ville-ci. Il avait été amené de l’Extérieur.

Roth n’était ni exceptionnellement grand ni anormalement gros mais il avait une grosse tête posée sur un cou qui semblait toujours se pencher sur son torse. Cela le faisait paraître lourd ; le corps lourd et la main lourde. Il avait même des paupières lourdes cachant à demi ses yeux.

On aurait pu le croire plus ou moins endormi, mais rien ne lui échappait. Baley s’en était très vite aperçu, après l’entrée en fonction de Roth. Il ne se faisait aucune illusion et savait que le préfet ne l’aimait pas. Lui-même d’ailleurs le lui rendait bien. L’animosité était mutuelle.

Roth n’avait pas la mine maussade, cela ne lui arrivait jamais, mais ses mots n’exprimaient pas non plus le plaisir.

— Baley, pourquoi est-il si difficile de vous trouver ? demanda-t-il.

D’une voix soigneusement empreinte de respect, Baley répondit :

— C’est mon après-midi de congé, monsieur le préfet.

— Ah oui, votre droit C-7. Vous avez entendu parler du Waver, je présume ? Un appareil qui capte les messages officiels ? Vous êtes soumis à un rappel même pendant vos congés.

— Je ne l’ignore pas, monsieur le préfet, mais le port du Waver n’est plus exigé. Nous pouvons être joints sans l’appareil.

— A l’intérieur de la Ville, certes, mais vous étiez à l’Extérieur… si je ne me trompe pas ?

— Vous ne vous trompez pas, monsieur le préfet. J’étais à l’Extérieur… Le règlement ne stipule pas que, dans ce cas, je doive me munir d’un Waver.

— Vous vous abritez derrière la lettre de la loi, il me semble.

— Oui, monsieur le préfet, répondit calmement Baley.

Le préfet se leva, puissant et vaguement menaçant, et s’assit sur un coin du bureau. La fenêtre donnant sur l’Extérieur, qu’Enderby avait fait percer, avait été murée et repeinte depuis longtemps. Dans cette pièce entièrement close (et plus chaude, plus confortable pour cela), le préfet paraissait d’autant plus grand.

Sans élever la voix, il dit :

— Vous comptez sur la reconnaissance de la Terre, Baley, je crois.

— Je compte faire mon travail de mon mieux, monsieur le préfet, et conformément aux règlements.

— Et sur la reconnaissance de la Terre quand vous tournez l’esprit de ces règlements.

Baley ne répondit pas.

— On estime que vous avez été très bien, dans l’affaire Sarton, il y a trois ans.

— Merci, monsieur le préfet. Le démantèlement de Spacetown en a été une conséquence, je crois.

— En effet, et toute la Terre a applaudi. On estime aussi que vous vous êtes très bien comporté sur Solaria il y a deux ans et, avant que vous me le rappeliez, le résultat a été une révision de certaines clauses des traités d’échanges avec les mondes spatiens, au considérable avantage de la Terre.

— Je pense que c’est officiel, monsieur le préfet.

— Et à la suite de tout cela, vous êtes un héros.

— Je n’ai pas cette prétention.

— Vous avez bénéficié de deux promotions, une à la suite de chaque affaire. Il y a même eu une dramatique en Hyperonde, basée sur les événements de Solaria.

— Qui a été produite sans mon autorisation et contre ma volonté, monsieur le préfet.

— Mais qui a néanmoins fait de vous une espèce de héros.

Baley haussa les épaules.

Le préfet, après avoir attendu pendant quelques secondes un commentaire moins muet, reprit :

— Mais depuis près de deux ans, vous n’avez rien fait d’important.

— Il est normal que la Terre demande ce que j’ai fait pour elle dernièrement.

— Précisément. Elle le demande probablement. Elle sait que vous êtes un meneur de cette nouvelle mode de s’aventurer à l’Extérieur, de tripoter le sol et de jouer au robot.

— Ce n’est pas interdit.

— Tout ce qui n’est pas interdit n’est pas forcément admirable. Il est possible que notre peuple vous juge aussi excentrique qu’héroïque.

— C’est peut-être conforme à ma propre opinion de moi-même, répliqua Baley.

— Le public a la mémoire notoirement courte. Dans votre cas, le héros disparaît vite derrière l’excentrique si bien que, si vous commettez une erreur, vous aurez de graves ennuis. La réputation sur laquelle vous comptez…

— Sauf votre respect, monsieur le préfet, je ne compte pas sur elle.

— La réputation sur laquelle les Services de Police pensent que vous comptez ne vous sauvera pas et moi, je serai incapable de vous sauver.

L’ombre d’un sourire passa un bref instant sur les traits durs de Baley.

— Je ne voudrais pas, monsieur le préfet, que vous risquiez votre position en tentant follement de me sauver.

Le préfet haussa les épaules et se permit un sourire tout aussi vague et fugace.

— Inutile de vous inquiéter à ce sujet.

— Alors pourquoi me dites-vous tout cela, monsieur le préfet ?

— A titre d’avertissement. Je ne cherche pas à vous démolir, vous savez, alors je vous avertis. Une fois. Vous allez être mêlé à une affaire très délicate, dans laquelle vous pourriez facilement commettre une erreur, et je vous avertis que vous ne devez pas en commettre, ajouta le préfet, et cette fois son sourire fut franc et ses traits se détendirent.

Baley ne rendit pas le sourire.

— Pouvez-vous me dire quelle est cette affaire très délicate ?

— Je n’en sais rien.

— Pourrait-elle concerner Aurora ?

— R. Geronimo a reçu l’ordre de vous dire cela, s’il le fallait, mais je ne sais rien du tout.

— Alors comment pouvez-vous savoir, monsieur le préfet, que c’est une affaire très délicate ?

— Voyons, Baley, vous êtes un enquêteur qui élucide des mystères. Qu’est-ce qui amène à la Ville un membre du ministère terrestre de la Justice, alors que vous auriez pu aisément être convoqué à Washington, comme il y a deux ans pour l’incident de Solaria ? Qu’est-ce qui fait froncer les sourcils à ce sous-secrétaire à la Justice, qu’est-ce qui lui fait manifester sa mauvaise humeur et s’impatienter parce qu’on ne peut pas vous joindre instantanément ? Votre décision de vous couper de toute liaison était une erreur, et je n’en suis en rien responsable. Elle n’est peut-être pas fatale en soi, mais vous partez du mauvais pied, je crois bien.

— Et vous me retardez encore davantage, cependant, protesta Baley.

— Pas vraiment. Le sous-secrétaire à la Justice prend un léger rafraîchissement, vous connaissez les remontants que les Terriens se permettent. On nous rejoindra après. La nouvelle de votre arrivée a été transmise, alors vous n’avez qu’à attendre, comme moi.

Baley attendit. Il avait toujours su que la dramatique en Hyperonde, qui lui avait été imposée contre sa volonté, avait peut-être servi la position de la Terre mais l’avait détruit dans la Police. Elle l’avait projeté en relief tridimensionnel sur la platitude bidimensionnelle de l’organisation et avait fait de lui un homme marqué.

Il avait été haussé à un rang plus élevé, il avait bénéficié de plus grands privilèges mais cela aussi avait accru l’hostilité de la Police. Et plus il s’élèverait, plus il se briserait facilement en cas de chute.

S’il commettait la moindre erreur…


4

<p>4</p>

Le sous-secrétaire entra, regarda distraitement autour de lui, contourna le bureau de Roth et s’assit dans le fauteuil. En sa qualité de personnage de classe supérieure, c’était une conduite correcte. Roth prit calmement un siège plus modeste.

Baley resta debout, en faisant un effort pour garder une figure impassible.

Roth prétendait l’avoir averti, mais ce n’était pas vrai. Il avait choisi volontairement ses mots, pour ne rien laisser deviner.

Le personnage officiel était une femme.

Rien ne s’y opposait. Une femme avait le droit d’occuper n’importe quel poste. Le Ministre-Général pouvait être une femme. Il y avait des femmes dans la police, l’une d’elles était même capitaine.

Mais simplement, comme ça, sans avertissement, on ne s’attendait pas à une femme. Il y avait eu des temps, au cours de l’Histoire, où des femmes étaient entrées en nombre considérable dans la fonction publique. Baley le savait, il connaissait très bien l’Histoire. Mais on ne vivait plus à l’une de ces époques.

Elle était grande, cette femme, et se tenait assise très droite dans le fauteuil. Son uniforme n’était pas différent de celui des hommes, pas plus que sa coiffure. Ce qui trahissait immédiatement son sexe, c’était sa poitrine, dont elle ne cherchait pas à dissimuler les rondeurs.

Elle devait avoir une quarantaine d’années, ses traits étaient réguliers et bien ciselés. Elle avait cette séduction de l’âge moyen et pas le moindre gris dans ses cheveux foncés.

— Vous êtes l’inspecteur Elijah Baley, classe C-7, dit-elle.

C’était une constatation, pas une question, mais Baley répondit néanmoins :

— Oui, madame.

— Je suis le sous-secrétaire Lavinia Demachek. Vous ne ressemblez guère à ce que vous étiez dans cette production en Hyperonde vous concernant.

On avait souvent dit cela à Baley.

— Ils ne pouvaient pas me représenter tel que je suis et attirer un aussi vaste public, madame, répliqua-t-il ironiquement.

— Je n’en suis pas tellement sûre. Vous paraissez plus fort que l’acteur à figure poupine qu’ils ont utilisé.

Baley hésita une seconde ou deux et décida de risquer le coup ; ou peut-être ne pouvait-il y résister. Très gravement, il dit :

— Vous avez des goûts raffinés, madame.

Elle rit et Baley respira mieux.

— J’aime à le penser, dit-elle. Et maintenant, que signifie que vous m’ayez fait attendre ?

— Je n’avais pas été informé de votre visite possible, madame, et c’était mon jour de congé.

— Que vous avez passé à l’Extérieur, paraît-il.

— Oui, madame.

— Vous êtes de ces cinglés, dirais-je si je n’avais pas des goûts raffinés. Je me permettrai donc de vous demander si vous êtes un de ces enthousiastes.

— En effet, madame.

— Vous espérez émigrer un jour et fonder de nouveaux mondes dans les étendues désertes de la Galaxie ?

— Peut-être pas moi, madame. Je risque de me révéler trop vieux, mais…

— Quel âge avez-vous ?

— Quarante-cinq ans, madame.

— Eh bien, vous les paraissez. Moi aussi j’ai quarante-cinq ans, justement.

— Vous ne les paraissez pas, madame.

— Je parais moins ou plus ? demanda-t-elle, puis elle éclata de rire et reprit son sérieux. Mais ne jouons pas à ces petits jeux. Insinueriez-vous que je suis trop vieille pour être une pionnière ?

— Dans notre société, personne ne peut être pionnier sans un entraînement à l’Extérieur. Cet entraînement est plus bénéfique avec les jeunes. Mon fils, je l’espère, ira un jour dans un autre monde.

— Vraiment ? Vous savez, naturellement, que la Galaxie appartient aux mondes spatiens ?

— Ils ne sont que cinquante, madame. Il y a des millions de mondes habitables dans la Galaxie, ou qui peuvent être rendus habitables, et qui ne possèdent probablement pas de vie indigène intelligente.

— Oui, mais pas un vaisseau ne peut quitter la Terre sans l’autorisation des Spatiens.

— Elle pourrait être accordée, madame.

— Je ne partage pas votre opinion, monsieur Baley.

— Je me suis entretenu avec des Spatiens qui…

— Je le sais, interrompit Lavinia Demachek. Mon supérieur est Albert Minnia qui, il y a deux ans, vous a envoyé à Solaria. (Elle eut un petit sourire.) Un acteur l’a incarné, dans un petit rôle, dans cette fameuse dramatique ; il lui ressemblait beaucoup, si j’ai bonne mémoire. Il n’en était pas content du tout, encore une fois si je me souviens bien.

Baley changea de conversation :

— J’ai demandé au sous-secrétaire Minnia…

— Il a été promu, vous savez.

Baley comprenait parfaitement l’importance des grades dans l’administration.

— Quel est son nouveau titre, madame ?

— Vice-ministre.

— Merci. J’ai demandé au vice-ministre Minnia de solliciter pour moi l’autorisation de visiter Aurora, afin de traiter de cette question.

— Quand ?

— Peu après mon retour de Solaria. J’ai renouvelé ma demande deux fois, depuis.

— Vous n’avez reçu aucune réponse favorable ?

— Aucune, madame.

— En êtes-vous surpris ?

— Je suis déçu, madame.

— Cela ne sert à rien.

Elle s’adossa un peu plus confortablement dans le fauteuil.

— Nos rapports avec les mondes spatiens sont très délicats. Vous pensez peut-être que vos deux exploits de détection ont aplani la situation et vous n’avez pas tort. Cette horrible dramatique y a contribué aussi. Mais dans l’ensemble, tout n’a été aplani que de ça (elle rapprocha son pouce de son index) comparé à cela, dit-elle en écartant les bras. Dans ces conditions, nous ne pouvons guère prendre le risque de vous envoyer sur Aurora, où ce que vous feriez pourrait créer une tension interstellaire.

Baley la regarda dans les yeux.

— Je suis allé sur Solaria et je n’ai fait aucun mal. Au contraire…

— Oui, je sais, mais vous y étiez à la demande des Spatiens, ce qui était éloigné de bien des parsecs de notre requête. Vous devez le comprendre.

Baley garda le silence. Elle laissa échapper un petit reniflement, indiquant qu’elle n’était pas surprise.

— La situation a empiré depuis que votre première demande a été présentée au vice-ministre, et ignorée comme il se devait. Elle a particulièrement empiré le mois dernier.

— Est-ce la raison de cette conférence, madame ?

— Vous impatienteriez-vous ? demanda-t-elle ironiquement. Est-ce que vous m’ordonneriez d’en venir au fait ?

— Non, madame.

— Mais si, c’est certain. Et pourquoi pas ? Je deviens lassante. Permettez-moi d’aborder le fait en vous demandant si vous connaissez le Dr Han Fastolfe.

Baley répondit avec prudence :

— Je l’ai rencontré une seule fois, il y a près de trois ans, dans ce qui était alors Spacetown.

— Il vous plaisait, je crois ?

— Je l’ai trouvé amical, pour un Spatien.

Encore une fois, elle renifla légèrement.

— Je le conçois. Savez-vous qu’il est devenu une importante puissance politique à Aurora, depuis deux ans ?

— J’ai entendu dire par… un partenaire que j’avais à l’époque, qu’il faisait partie du gouvernement.

— Par R. Daneel Olivaw, votre ami le robot spatien ?

— Mon ex-partenaire, madame.

— Lorsque vous avez résolu un petit problème concernant deux mathématiciens à bord d’un vaisseau spatien ?

Baley hocha la tête.

— Oui, madame.

— Nous nous tenons informés, à ce que vous voyez. Han Fastolfe a été plus ou moins, depuis deux ans, le phare du gouvernement aurorain, un personnage important de leur législature et on parle même de lui comme d’un futur président possible… Le président, vous savez, est ce qui s’approche le plus d’un chef de l’exécutif, pour les Aurorains.

— Oui, madame, dit Baley en se demandant si elle allait en venir à cette affaire très délicate dont parlait le préfet.

Mais Demachek ne paraissait pas pressée.

— Fastolfe, dit-elle, est un… modéré. C’est lui qui le dit. Il estime qu’Aurora, et les mondes spatiens, en général, sont allés trop loin dans leur direction, tout comme vous-même estimez peut-être que nous, sur Terre, sommes allés trop loin dans la nôtre. Il souhaite un retour en arrière, vers moins de robotique, vers une relève plus rapide des générations, une alliance et une amitié avec la Terre. Naturellement, nous le soutenons, mais très discrètement. Si nous étions trop démonstratifs dans notre estime, cela pourrait lui nuire dangereusement.

— Je crois qu’il soutiendrait l’exploration d’autres mondes et leur colonisation par la Terre.

— Je le crois aussi. J’ai dans l’idée qu’il vous l’a dit.

— Oui, madame. Quand nous nous sommes vus. Demachek joignit les mains et posa son menton sur le bout de ses doigts.

— Pensez-vous qu’il représente l’opinion publique des mondes spatiens ?

— Je ne sais pas, madame.

— Je crains que non. Ses partisans sont tièdes. Ses adversaires sont ardents et nombreux. C’est uniquement grâce à ses talents politiques et à sa personnalité chaleureuse qu’il reste aussi près du pouvoir. Sa plus grande faiblesse, naturellement, c’est sa sympathie pour la Terre. On s’en sert constamment contre lui et cela influence beaucoup de gens qui partageaient ses opinions sur tous les autres points. Si vous étiez envoyé à Aurora, la moindre erreur que vous commettriez renforcerait les sentiments anti-Terre et affaiblirait par conséquent sa position, fatalement peut-être. La Terre ne peut donc pas courir ce risque.

— Je vois, marmonna Baley.

— Fastolfe accepte de prendre le risque. C’est lui qui s’est arrangé pour vous faire venir à Solaria à un moment où sa puissance politique commençait à peine et où il était très vulnérable. Mais aussi, il n’avait que son pouvoir personnel à perdre alors que nous avons à nous soucier du bien de huit milliards de Terriens. C’est ce qui rend la situation politique actuelle dramatiquement délicate.

Elle s’interrompit et, finalement, Baley fut contraint de poser la question.

— A quelle situation faites-vous allusion, madame ?

— Il semblerait, répondit Demachek, que Fastolfe soit impliqué dans un scandale sans précédent. S’il est maladroit, il se détruira politiquement en l’espace de quelques semaines. S’il est suprêmement habile, peut-être tiendra-t-il encore quelques mois. Tôt ou tard, il pourrait être anéanti, en tant que force politique à Aurora, ce qui serait catastrophique pour la Terre, voyez-vous.

— Puis-je demander de quoi il est accusé ? De corruption ? De trahison ?

— Rien d’aussi banal. D’ailleurs, même ses amis ne mettent pas en doute son intégrité personnelle.

— Un crime passionnel, alors ? Un assassinat ?

— Pas tout à fait un assassinat.

— Je ne comprends pas, madame.

— Il y a des êtres humains sur Aurora, monsieur Baley. Et il y a aussi des robots, la plupart ressemblant aux nôtres, guère plus avancés dans la plupart des cas. Cependant, il existe quelques robots anthropoïdes, des robots à la forme tellement humaine qu’on peut les prendre pour des humains.

Baley hocha la tête.

— Je le sais fort bien.

— Je suppose que la destruction d’un robot de ce type n’est pas précisément un assassinat, dans la stricte acception du mot.

Baley se pencha en avant, en ouvrant de grands yeux, et s’écria :

— Par Jehosaphat, femme ! Cessez de jouer au chat et à la souris ! Est-ce que vous voulez me dire que le Dr Fastolfe a tué R. Daneel ?

Roth se leva d’un bond et parut sur le point de se jeter sur Baley mais le sous-secrétaire Demachek l’écarta d’un geste. Elle gardait tout son calme.

— Compte tenu des circonstances, dit-elle, je vous pardonne votre manque de respect, monsieur Baley. Non, R. Daneel n’a pas été tué. Il n’est pas le seul robot anthropoïde d’Aurora. Un autre, comme lui, a été tué si vous voulez employer le mot dans un sens élargi. Pour être plus précise, son esprit a été totalement détruit ; il a été placé en robloc, définitivement et irréversiblement.

— Et on en accuse le Dr Fastolfe ?

— Ses ennemis l’accusent. Les extrémistes, qui veulent que seuls les Spatiens se répandent dans la Galaxie, qui souhaitent faire disparaître les Terriens de l’Univers, affirment qu’il est coupable. Si ces extrémistes arrivent à manipuler une autre élection dans les prochaines semaines, ils s’empareront certainement de tout le contrôle du gouvernement, avec des résultats inimaginables.

— Pourquoi ce robot a-t-il une telle importance politique ? Je ne comprends pas.

— Je n’en suis pas certaine moi-même. Je ne prétends pas comprendre la politique auroraine. Je crois comprendre que les anthropoïdes étaient mêlés en quelque sorte aux plans des extrémistes et que cette destruction les a rendus furieux. (Elle fronça le nez.) Je trouve leur politique très déconcertante et je ne ferais que vous égarer en essayant de l’interpréter.

Baley fit un effort pour se maîtriser sous le regard appuyé du sous-secrétaire. Il demanda à voix basse :

— Pourquoi suis-je ici ?

— A cause de Fastolfe. Une fois déjà, vous êtes allé dans l’espace afin de résoudre une affaire de meurtre et vous avez réussi. Fastolfe veut que vous tentiez l’aventure encore une fois. Vous devez aller à Aurora et découvrir qui est responsable du robloc. Il pense que c’est sa seule chance de renverser le courant d’opinion.

— Je ne suis pas roboticien. Je ne sais rien d’Aurora…

— Vous né saviez rien de Solaria non plus, pourtant vous vous êtes débrouillé. Le fait est, Baley, que nous tenons vivement à découvrir ce qui s’est réellement passé, tout autant que Fastolfe. Nous ne voulons pas qu’il soit abattu. S’il l’était, la Terre serait victime de l’hostilité de ces extrémistes spatiens, plus grande que tout ce que nous avons subi jusqu’ici. Nous ne voulons pas que cela arrive.

— Je ne puis assumer cette responsabilité, madame. La mission est…

— Pratiquement impossible. Nous le savons mais nous n’avons pas le choix. Fastolfe insiste et, pour le moment, il a derrière lui le gouvernement aurorain : Si vous refusez d’y aller, ou si nous refusons de vous laisser partir, nous aurons à affronter la fureur d’Aurora. Si vous y allez, et si vous réussissez, nous serons sauvés et vous serez récompensé en conséquence.

— Et si j’échoue ?

— Nous ferons de notre mieux pour faire en sorte que la responsabilité soit uniquement la vôtre et pas celle de la Terre.

— Autrement dit, notre gouvernement sauvera sa peau.

— Il serait plus charitable de dire que vous serez jeté aux loups dans l’espoir que la Terre n’aura pas trop à souffrir. Un homme n’est pas un prix trop élevé à payer pour notre planète.

— Il me semble que puisque je suis certain d’échouer, je ferais mieux de ne pas y aller.

— Vous savez bien que c’est impossible, répliqua Demachek d’une voix posée. Aurora vous réclame et vous ne pouvez refuser… Et pourquoi le voudriez-vous ? Voilà deux ans que vous cherchez à aller sur Aurora et que vous vous irritez de ne pas obtenir notre autorisation.

— Je voulais y aller, pacifiquement, pour solliciter de l’aide pour notre établissement sur d’autres mondes, pas pour…

— Vous pourrez quand même essayer d’obtenir leur aide, pour votre rêve de colonisation, Baley. Après tout, supposons que vous réussissiez. Ce sera peut-être le cas. Alors Fastolfe vous devra une fière chandelle et fera plus pour vous, infiniment plus, qu’il n’aurait fait autrement. Et nous serions nous-mêmes assez reconnaissants pour vous aider. Est-ce que cela ne vaut pas le risque ? Même si vos chances de réussite sont bien faibles, ces chances seraient inexistantes si vous n’y alliez pas. Réfléchissez à cela, Baley, je vous en prie… mais pas pendant longtemps.

Baley pinça les lèvres et finalement, comprenant qu’il n’avait pas le choix, il demanda :

— Combien de temps ai-je pour…

Demachek l’interrompit calmement :

— Voyons, est-ce que je ne viens pas de vous expliquer que nous n’avons pas le choix, et pas le temps non plus ? Vous partez dans un peu moins de six heures.


5

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Le cosmoport était situé à l’est de la Ville, dans un secteur quasi désert qui était, strictement parlant, à l’Extérieur. Mais cela était compensé par le fait que les bureaux, les guichets et les salles d’attente se trouvaient dans la Ville et que l’on approchait des vaisseaux dans des véhicules, par un passage couvert. Traditionnellement, tous les lancements avaient lieu la nuit, si bien que l’obscurité atténuait aussi l’effet de l’Extérieur.

Le cosmoport n’était pas très animé, si l’on considérait la population de la Terre. Les Terriens quittaient très rarement la planète et le trafic se réduisait surtout à une activité commerciale dirigée par des robots et des Spatiens.

Elijah Baley, attendant que le vaisseau soit prêt pour l’embarquement, se sentait déjà coupé de la Terre.

Bentley était assis à côté de lui et tous deux se taisaient, plongés dans de sombres pensées. Finalement, Ben marmonna :

— Je ne pensais pas que maman voudrait venir.

— Je ne le pensais pas non plus. Je me souviens de son attitude quand je suis allé à Solaria. Ceci n’est pas différent.

— Est-ce que tu as réussi à la calmer ?

— J’ai fait ce que j’ai pu, Ben. Elle s’imagine que mon vaisseau va s’écraser ou que les Spatiens me tueront, une fois que je serai à Aurora.

— Tu es revenu de Solaria.

— Elle n’en redoute que plus que je prenne un second risque. Elle pense que la chance m’abandonnera. Cependant, elle se remettra. Occupe-toi d’elle, Ben. Passe le plus de temps possible avec elle et, quoi que tu fasses, ne parle pas de partir coloniser une nouvelle planète. C’est surtout ça qui l’inquiète, tu sais. Elle a peur que tu partes bientôt, dans les années qui viennent. Elle sait qu’elle ne pourra pas y aller et croit qu’elle ne te reverra plus.

— Ça se pourrait, dit le jeune homme. C’est bien ce qui pourrait se passer.

— Tu peux facilement affronter ça, peut-être, mais pas elle, alors n’en parle pas pendant mon absence. D’accord ?

— D’accord… Je crois que c’est Gladïa qui l’inquiète un peu.

Baley se redressa vivement.

— Est-ce que tu as…

— Je n’ai pas dit un mot. Mais elle a vu ce truc en Hyperonde, tu sais, et elle sait que Gladïa est sur Aurora.

— Et alors ? C’est une grande planète. Tu te figures qu’elle va m’attendre au cosmoport ?… Par Jehosaphat, Ben, elle ne sait donc pas que cette fichue dramatique était de la fiction, pour les neuf dixièmes ?

Ben changea de conversation.

— Ça fait tout drôle de te voir assis là sans aucun bagage.

— J’en ai déjà dix fois trop. J’ai les vêtements que je porte, n’est-ce pas ? Ils m’en débarrasseront dès que je serai à bord, pour les traiter chimiquement et les larguer dans l’espace. Ensuite, ils me fourniront toute une garde-robe entièrement neuve, après m’avoir personnellement désinfecté, nettoyé et astiqué, à l’intérieur comme à l’extérieur. Je suis déjà passé par là.

Le silence retomba, et Ben hasarda :

— Tu sais, papa…

Il s’interrompit, fit une nouvelle tentative, et n’alla pas plus loin. Baley le regarda fixement.

— Qu’est-ce que tu cherches à me dire, Ben ?

— Ma foi, papa, je suis peut-être idiot de te dire ça, mais je crois que je le dois. Tu n’as pas l’étoffe d’un héros. Même moi, je ne l’ai jamais pensé. Tu es un chic type et le meilleur père qu’on puisse rêver, mais tu n’es pas du genre héros.

Baley grogna.

— Tout de même, poursuivit Ben, quand on réfléchit, c’est bien toi qui as effacé Spacetown de la carte ; c’est toi qui as amené Aurora dans notre camp ; c’est toi qui as mis en train tout ce projet de colonisation d’autres mondes. Tu as fait plus pour la Terre, papa, que tous les gens du gouvernement réunis. Alors pourquoi n’es-tu pas plus apprécié ?

— Parce que je ne suis pas du genre héros et parce qu’on m’a imposé ce stupide spectacle en Hyperonde. Ça a fait de moi l’ennemi de tous les policiers sans exception ; ça a bouleversé ta mère et m’a affublé d’une réputation à laquelle je suis incapable de faire honneur.

Le voyant s’alluma sur son communicateur-bracelet et il se leva.

— Il faut que j’y aille, maintenant, Ben.

— Je sais. Mais ce que je voulais te dire, papa, c’est que moi, je t’apprécie. Et cette fois, quand tu reviendras, ce ne sera pas seulement moi mais tout le monde.

Baley se sentit fondre. Il hocha simplement la tête, posa une main sur l’épaule de son fils et marmonna :

— Merci. Prends bien soin de toi en mon absence… et aussi de ta mère.

Il s’éloigna sans se retourner. Il avait dit à Ben qu’il allait à Aurora discuter le projet de colonisation. Si cela avait été le cas, peut-être serait-il rentré triomphalement. Mais dans ces circonstances…

Il se dit : « Je vais revenir en disgrâce… si jamais je reviens ! »


II. Daneel

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<p>II. Daneel</p>
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C’était la seconde fois que Baley prenait un vaisseau spatial et les deux ans écoulés n’avaient pas effacé le souvenir de son premier voyage. Il savait exactement à quoi il devait s’attendre.

Il y aurait l’isolement, le fait que personne ne le verrait ou n’aurait de rapports avec lui à l’exception (peut-être) d’un robot. Il y aurait les soins médicaux constants, la fumigation et la stérilisation. (Pas d’autre moyen d’exprimer ça.) Il y aurait la tentative pour le rendre apte à aborder les Spatiens éternellement conscients de la maladie, qui considéraient les Terriens comme des réceptacles ambulants d’une multitude d’infections variées.

Mais il y aurait aussi des différences. Cette fois, il ne craindrait pas autant le processus, le sentiment de privation du sein maternel serait sûrement moins pénible.

Il serait moins surpris par un environnement plus vaste. Cette fois, se disait-il audacieusement (mais avec une petite crispation d’estomac malgré tout), il serait même capable de réclamer une vue de l’espace.

Serait-ce différent, se demandait-il, des photos du ciel nocturne vu de l’Extérieur ?

Il se souvenait de sa première vision d’un dôme de planétarium (en sécurité dans l’enceinte de la Ville, bien sûr). Il n’avait éprouvé aucune sensation d’Extérieur, pas le moindre malaise.

Et puis il y avait eu les deux fois – non, trois – où il avait été en plein air la nuit, où il avait vu les vraies étoiles de la véritable voûte céleste. C’était infiniment moins impressionnant que le planétarium mais à chaque fois un vent frais soufflait et il avait eu une impression de distance, ce qui rendait le panorama plus effrayant que le dôme artificiel mais moins que dans la journée, car la nuit obscure était comme un mur rassurant autour de lui.

Alors, est-ce que la vue des étoiles par le hublot d’un vaisseau spatial ressemblerait plus au planétarium ou à la nuit de la Terre ? Ou serait-ce une sensation entièrement nouvelle ?

Il se concentra sur ces questions, comme pour éviter de penser à Jessie, à Ben, à la Ville.

Par fanfaronnade, pas autre chose, il refusa la voiture et tint à faire à pied la courte distance entre la porte d’embarquement et le vaisseau. Dans le fond, ce n’était qu’une rue avec un toit.

Le passage bifurquait légèrement et, alors qu’il pouvait encore voir Ben à l’autre extrémité, il se retourna et leva nonchalamment une main, comme s’il prenait simplement la Voie Express pour Trenton. Ben répondit en agitant les deux bras, l’index et le majeur des deux mains écartés pour former l’ancien symbole de la victoire.

La victoire ? Un geste futile, Baley en était certain.

Il passa à d’autres pensées, pour s’occuper. Quel effet cela ferait-il d’embarquer de jour dans un vaisseau spatial, avec le soleil étincelant sur le métal et lui-même, ainsi que les autres passagers, tous exposés à l’Extérieur ?

Quel effet cela lui ferait-il de se trouver dans un petit monde cylindrique, qui se détacherait du monde infiniment plus grand auquel il était temporairement attaché, pour s’élever et se perdre dans un Extérieur infiniment plus immense que n’importe quel Extérieur de la Terre, jusqu’à ce que, après une étendue infinie de Néant, il trouve un autre…

Il se forçait à marcher posément en ne montrant aucun changement d’expression, ou du moins le croyait-il. Le robot qui l’accompagnait l’arrêta cependant.

— Vous vous sentez mal, monsieur ?

(Pas « maître », simplement « monsieur ».)

— Je vais très bien, boy, répliqua Baley d’une voix sourde. Avance.

Il garda les yeux baissés et ne les leva que lorsqu’il fut au pied du vaisseau.

Un engin aurorain !

Il en était sûr. Sous la chaude lumière d’un projecteur, il se dressait, plus grand, plus gracieux et pourtant plus puissant que le solarien qu’il avait pris deux ans plus tôt.

Baley entra et la comparaison demeura favorable à Aurora. Sa cabine était plus grande que celle de l’autre fois, plus luxueuse, plus confortable.

Comme il savait exactement ce qui allait venir, il se déshabilla entièrement, sans hésitation. (Ses vêtements seraient peut-être désintégrés à la torche plasma. Il ne les retrouverait certainement pas en retournant sur Terre… s’il y retournait. On ne les lui avait pas rendus, la première fois.)

Il ne recevrait pas d’autres habits avant d’avoir été entièrement baigné, examiné, désinfecté et avoir reçu une piqûre et une potion. Il en venait presque à accepter cette humiliante procédure qu’on lui imposait. Elle l’aidait à ne pas penser à ce qui se passait. Il eut à peine conscience de l’accélération initiale et il n’eut pour ainsi dire que le temps de penser au moment pendant lequel ils quittaient la Terre et pénétraient dans l’espace.

Quand il fut enfin rhabillé, il s’examina tristement dans la glace. L’étoffe était lisse, brillante et changeait de couleur à chaque mouvement. Les jambes du pantalon étaient serrées aux chevilles et couvertes par les tiges des souliers souples qui se moulaient sur ses pieds. Les manches de la tunique étaient également serrées aux poignets et il portait des gants très fins et transparents. La tunique avait un col montant cachant le cou et un capuchon qui pouvait, s’il le désirait, recouvrir sa tête. Il savait qu’il était ainsi couvert non pour son confort mais pour réduire le danger qu’il représentait pour les Spatiens.

Il pensait, en contemplant sa tenue, qu’il devrait se sentir engoncé, mal à l’aise, moite, qu’il devrait avoir trop chaud. Mais pas du tout. A son grand soulagement, il ne transpirait même pas.

Il fit la déduction normale et demanda au robot qui l’avait accompagné et qui était encore auprès de lui :

— Boy, est-ce que ces vêtements sont climatisés ?

— Certainement, monsieur. C’est une tenue toutes saisons et elle est jugée très désirable. Elle est aussi extrêmement chère. Peu de gens d’Aurora ont les moyens de la porter.

— Vraiment ? Par Jehosaphat !

Baley considéra le robot. C’était apparemment un modèle plutôt primitif, pas très différent de ceux de la Terre. Cependant, il avait une certaine subtilité d’expression qui faisait défaut aux modèles terrestres. Celui-ci pouvait changer d’expression, dans une certaine mesure. Par exemple, il avait légèrement souri en révélant que Baley avait reçu des vêtements que peu d’Aurorains pouvaient s’offrir.

Son corps ressemblait à du métal mais avait pourtant l’aspect de quelque chose de tissé, de légèrement changeant à chaque mouvement, avec des couleurs agréablement contrastées. Autrement dit, à moins de le regarder de près, très attentivement, on avait l’impression que le robot, tout en n’étant nettement pas anthropoïde, portait des vêtements.

— Comment dois-je t’appeler, boy ? demanda Baley.

— Je suis Giskard, monsieur.

— R. Giskard ?

— Si vous voulez, monsieur.

— Y a-t-il une bibliothèque à bord ?

— Oui, monsieur.

— Peux-tu me procurer des films sur Aurora ?

— Quel genre, monsieur ?

— Historiques, de science politique, de géographie, tout ce qui me fera connaître la planète.

— Oui, monsieur.

— Et une visionneuse.

— Bien, monsieur.

Le robot sortit par la porte à double battant et Baley pinça les lèvres en secouant un peu la tête. Lors de son voyage à Solaria, pas un instant l’idée ne lui était venue de passer le temps perdu dans la traversée de l’espace à apprendre quelque chose d’utile. Il avait fait des progrès, depuis deux ans.

Il tenta d’ouvrir la porte par où venait de passer le robot. Elle était fermée à clef et elle ne bougea absolument pas. Le contraire l’aurait profondément surpris.

Il visita sa cabine. Il y avait un écran d’hypervision. Il tourna distraitement des boutons, reçut une bouffée de musique tonitruante et parvint au bout d’un moment à baisser le son. Il écouta avec réprobation. Métallique et discordant. Les instruments de l’orchestre paraissaient vaguement déformés.

Il toucha d’autres boutons et réussit finalement à changer de vue. Il assista alors à une partie de football manifestement disputée dans des conditions de gravité zéro. Le ballon volait en ligne droite et les joueurs (trop nombreux dans chaque camp, avec des ailerons sur le dos, aux coudes et aux genoux qui devaient servir à contrôler les mouvements) s’élevaient et planaient avec grâce. Les mouvements insolites lui donnèrent le vertige. Il se pencha et venait de découvrir le bouton d’arrêt quand il entendit la porte s’ouvrir derrière lui.

Il se retourna. Comme il s’attendait tellement à voir R. Giskard, il n’eut au premier abord que la perception de quelqu’un qui n’était pas R. Giskard. Il lui fallut un instant ou deux pour s’apercevoir qu’il avait devant lui une forme totalement humaine, avec une tête, une figure aux pommettes saillantes et des cheveux courts, couleur de bronze, coiffés en arrière, quelqu’un de bien habillé, dans des vêtements de coupe et de couleur discrètes.

— Nom de Jehosaphat ! s’exclama Baley d’une voix étranglée.

— Camarade Elijah, dit l’autre en s’avançant, avec un petit sourire.

— Daneel ! cria Baley en serrant le robot dans ses bras. Daneel !

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Baley continuait de serrer Daneel dans ses bras, Daneel, le seul objet familier inattendu à bord, le seul lien solide avec le passé. Il se cramponnait à lui dans un débordement d’affection et de soulagement.

Enfin, petit à petit, il se ressaisit, remit de l’ordre dans ses pensées et se rendit compte qu’il n’enlaçait pas Daneel mais R. Daneel, Robot Daneel Olivaw. Il embrassait un robot, et le robot l’enlaçait légèrement, en se laissant étreindre, jugeant que ce geste faisait plaisir à un être humain et supportant cela parce que le potentiel positronique de son cerveau le mettait dans l’impossibilité de repousser l’accolade, au risque de causer de la déception et de l’embarras à l’être humain.

La Première Loi inviolable de la Robotique stipulait : « Un robot ne doit pas faire de mal à un être humain », et repousser une manifestation d’amitié ferait du mal.

Lentement, pour ne rien montrer de son chagrin, Baley relâcha son étreinte. Il donna une dernière petite tape affectueuse sur chaque épaule du robot, pour qu’il n’y ait pas de honte apparente dans son recul.

— Je ne t’ai pas vu, Daneel, depuis que tu as amené ce vaisseau sur la Terre avec les deux mathématiciens. Tu te souviens ?

— Certainement, camarade Elijah. C’est un plaisir de vous revoir.

— Tu ressens de l’émotion, n’est-ce pas ? demanda Baley d’un ton léger.

— Je ne peux pas dire ce que je ressens dans un sens humain, camarade Elijah. Je puis dire, cependant, que votre vue semble faciliter le déroulement de ma pensée et que l’attraction gravifique sur mon corps me paraît assaillir mes sens avec moins d’insistance. Il y a aussi d’autres changements que je puis identifier. J’imagine que ce que je ressens correspond à ce que vous éprouvez peut-être quand vous avez du plaisir.

Baley hocha la tête.

— Si ce que tu peux éprouver en me voyant, mon vieux partenaire, te paraît préférable à ce que tu éprouves quand tu ne me vois pas, cela me convient très bien. Tu comprends ce que je veux dire. Mais comment se fait-il que tu sois ici ?

— Giskard Reventlov vous a certifié…

R. Daneel hésita et Baley compléta, ironiquement :

— Purifié ?

— Désinfecté, rectifia R. Daneel. J’ai jugé approprié d’entrer, par conséquent.

— Voyons, tu ne crains sûrement pas la contagion !

— Pas du tout, camarade Elijah, mais d’autres, à bord, pourraient alors ne pas vouloir que je m’approche d’eux. Les gens d’Aurora sont sensibles aux risques d’infection, parfois à un point qui dépasse une estimation rationnelle des probabilités.

— Je comprends, mais je ne te demande pas pourquoi tu es ici dans cette cabine. Je veux savoir ce que tu fais à bord.

— Le Dr Fastolfe, à la maison de qui j’appartiens, m’a donné l’ordre d’embarquer sur ce vaisseau envoyé pour vous chercher et cela pour plusieurs raisons. En fait, il est souhaitable, à son avis, de porter immédiatement à votre connaissance un article en particulier, concernant ce qui sera, il en est certain, une mission difficile pour vous.

— C’est très gentil de sa part. Je l’en remercie. R. Daneel s’inclina gravement.

— Le Dr Fastolfe estimait aussi que cette rencontre me procurerait… des sensations appropriées.

— Du plaisir, tu veux dire, Daneel.

— Comme je suis autorisé à employer le mot, oui. Et, une troisième raison, la plus importante…

A ce moment, la porte se rouvrit et R. Giskard entra.

Baley tourna la tête vers lui, avec irritation. On ne pouvait s’y tromper, R. Giskard était bien un robot et sa présence soulignait, en quelque sorte, le robotisme de Daneel (R. Daneel, pensa soudain Baley), même si Daneel était de loin supérieur à l’autre. Baley ne voulait pas que le robotisme de Daneel soit souligné ; il ne voulait pas se sentir humilié de ne pouvoir considérer Daneel comme autre chose qu’un être humain au langage quelque peu ampoulé.

— Eh bien, qu’est-ce que c’est, boy ? demanda-t-il avec impatience.

— J’ai apporté les films que vous désirez voir, monsieur, et la visionneuse.

— Eh bien, posez-les là, posez-les. Et inutile de rester ». Daneel est avec moi.

— Oui, monsieur.

Les yeux du robot (vaguement lumineux, remarqua Baley, alors que ceux de Daneel ne l’étaient pas) se tournèrent vers R. Daneel, comme pour demander des ordres à un être supérieur.

R. Daneel lui dit aimablement :

— Il serait approprié, ami Giskard, que tu restes devant la porte.

— C’est ce que je ferai, ami Daneel, répondit R. Giskard.

Il partit et Baley grommela :

— Pourquoi faut-il qu’il reste devant la porte ? Serais-je prisonnier ?

— Dans un sens, il ne vous serait pas permis de vous mêler à la compagnie du bord au cours de cette traversée. Je regrette d’être obligé de vous dire que vous êtes effectivement prisonnier. Cependant, ce n’est pas la raison de la présence de Giskard… Et je crois devoir vous dire ici, camarade Elijah, qu’il serait sans doute plus sage de ne pas appeler Giskard, ou tout autre robot, « boy ».

Baley fronça les sourcils.

— Cette expression le vexe ?

— Giskard ne peut se vexer d’aucune action d’un être humain. C’est simplement que « boy » n’est pas le terme usuel pour s’adresser aux robots, à Aurora, et il est déconseillé de créer des frictions avec les Aurorains en faisant involontairement connaître votre lieu d’origine, par des habitudes de langage qui ne sont pas essentielles.

— Comment dois-je l’appeler, alors ?

— Comme vous le faites pour moi, en employant son nom donné d’identification. Ce n’est après tout qu’un son indiquant la personne à qui vous vous adressez et pourquoi un son serait-il préférable à un autre ? Ce n’est qu’affaire de convention. Et puis aussi, à Aurora, on n’a pas l’habitude d’employer l’initiale « R », sauf dans des conditions officielles quand le nom complet du robot s’impose, et même alors, de nos jours, l’initiale est le plus souvent omise.

— Dans ce cas, Daneel… (Baley réprima une soudaine envie de dire R. Daneel.) Comment distingue-t-on les robots des êtres humains ?

— La distinction est généralement évidente, camarade Elijah. Il semble n’y avoir nul besoin de la souligner inutilement. Du moins c’est le point de vue aurorain et comme vous avez demandé à Giskard des films sur Aurora, je présume que vous souhaitez vous familiariser avec tout ce qui est aurorain, pour vous aider dans la tâche que vous avez entreprise.

— La tâche qu’on m’a imposée, oui. Et si la distinction entre robot et être humain n’est pas évidente, comme dans ton cas, Daneel ?

— Alors pourquoi faire la distinction, à moins que la situation soit telle qu’il devienne indispensable de la faire ?

Baley respira profondément. Il se dit qu’il aurait du mal à s’adapter à cette habitude des Aurorains de faire comme si les robots n’existaient pas.

— Mais, dit-il, si Giskard n’est pas ici pour me garder prisonnier, pourquoi monte-t-il la garde devant la porte ?

— C’est conforme aux instructions du Dr Fastolfe, camarade Elijah. Giskard est là pour vous protéger.

— Contre qui ? Contre quoi ?

— Le Dr Fastolfe n’a pas été précis sur ce point, camarade Elijah. Cependant, les passions humaines sont échauffées à cause de l’affaire de Jander Panell…

— Jander Panell ?

— Le robot dont l’utilité s’est achevée.

— Autrement dit, le robot qui a été tué.

— Tué, camarade Elijah, est un mot généralement appliqué aux êtres humains.

— Mais tu me dis qu’à Aurora, on évite de faire la distinction entre robots et humains. Alors ?

— C’est vrai. Néanmoins, la possibilité d’une distinction ou d’un manque de distinction dans le cas particulier d’une terminaison de fonctionnement est une question qui ne s’est jamais posée, que je sache. J’ignore quelles sont les règles.

Baley réfléchit un moment. Dans le fond, ça n’avait pas grande importance, ce n’était qu’une simple question de sémantique. Malgré tout, il voulait sonder la manière de penser des Aurorains, autrement il n’aboutirait à rien.

Il parla lentement :

— Un être humain qui fonctionne est vivant. Si cette vie est violemment supprimée par l’action volontaire d’un autre être humain, nous appelons cela « meurtre » ou « homicide ». « Meurtre » est le mot le plus fort. Si l’on était témoin, brusquement, de la tentative de suppression violente de la vie d’un être humain, on crierait « Au meurtre ! ». Il n’est pas du tout probable que l’on s’écrierait « A l’homicide ! ». Celui-là, c’est le mot plus officiel, moins émotif.

— Je ne comprends pas la distinction que vous faites, camarade Elijah. Puisque « meurtre » et « homicide » sont tous deux employés pour définir la terminaison violente de la vie d’un être humain, les deux mots devraient être interchangeables. Où est donc la distinction ?

— Des deux, le premier que l’on hurle glacera plus efficacement le sang d’un être humain que le second, Daneel.

— Pourquoi ?

— Question de définition, d’association d’idées ; l’effet subtil, non d’une définition de dictionnaire, mais d’années d’usage ; la nature des phrases, des conditions et des événements, le contexte dans lequel on a entendu ou prononcé un mot plutôt qu’un autre.

— Il n’y a rien de tout cela dans ma programmation, avoua Daneel avec une curieuse nuance d’embarras dans le manque d’émotion apparent de son élocution (le même manque d’émotion de tous ses propos).

— Acceptes-tu de me croire sur parole, Daneel ? Daneel répondit vivement, presque comme si l’on venait de lui donner la clef de l’énigme.

— Sans le moindre doute.

— Bien. Dans ce cas, nous pouvons dire qu’un robot qui fonctionne est vivant, déclara Baley. Beaucoup de gens refuseraient peut-être d’élargir jusque-là le sens du mot, mais nous sommes libres d’imaginer des définitions à notre convenance, quand c’est utile. Il est facile de dire qu’un robot qui fonctionne est vivant, et ce serait inutilement compliqué de chercher à inventer un nouveau mot pour son état, ou d’éviter d’employer celui qui est connu et commode. Toi, par exemple, tu es vivant, Daneel, n’est-ce pas ?

Daneel murmura lentement, avec componction :

— Je fonctionne !

— Ecoute. Si un écureuil est vivant, ou une puce, un arbre, un brin d’herbe, pourquoi pas toi ? Je ne pourrais jamais dire, ou penser, que je suis vivant mais que tu fonctionnes simplement, surtout si je dois vivre à Aurora pendant un moment, en m’appliquant à ne faire aucune distinction entre un robot et moi-même. Par conséquent, je te dis que nous sommes tous deux vivants et je te demande de me croire sur parole.

— C’est ce que je ferai, camarade Elijah.

— Et pourtant, pouvons-nous dire que l’achèvement de la vie robotique par l’acte violent et volontaire d’un être humain est aussi un « meurtre »? Nous pourrions hésiter. Si le crime est le même, le châtiment devrait être le même mais est-ce que ce serait juste ? Si la peine pour le meurtre d’un être humain est la mort, devrait-on réellement exécuter un être humain qui a mis fin à un robot ?

— Le châtiment d’un meurtrier est la psychosonde, camarade Elijah, suivie par la construction d’une nouvelle personnalité. C’est la structure personnelle de l’esprit qui a commis le crime, pas la vie du corps.

— Et quel est à Aurora le châtiment pour avoir mis fin violemment au fonctionnement d’un robot ?

— Je ne sais pas, camarade Elijah. Un tel incident ne s’est jamais produit à Aurora, à ma connaissance.

— Je soupçonne que le châtiment ne serait pas la psychosonde, dit Baley. Que penses-tu de « roboticide »?

— Roboticide ?

— Comme terme employé pour définir le meurtre d’un robot.

— Mais quel serait le verbe dérivé du nom, camarade Elijah ? On ne dit jamais « homicider », et il serait donc impropre de dire « roboticider ».

— Tu as raison. Il faudrait dire assassiner dans chaque cas.

— Mais l’assassinat s’applique uniquement aux êtres humains ; par exemple, on n’assassine pas un animal.

— C’est vrai, reconnut Baley. Et l’on n’assassine pas un être humain par accident, seulement par acte délibéré. Le terme le plus général est « tuer ». Cela s’applique à la mort accidentelle aussi bien qu’au meurtre prémédité, et ça s’applique aussi bien aux animaux qu’aux êtres humains. Même un arbre peut être tué par la maladie, alors pourquoi un robot ne peut-il être tué, hein, Daneel ?

— Les êtres humains et les autres animaux, les plantes également, camarade Elijah, sont tous des choses vivantes, répliqua Daneel. Un robot est un appareil humain, tout comme cette visionneuse. Un appareil est détruit, endommagé, démoli, et ainsi de suite. Il n’est jamais tué.

— Néanmoins, je dirai « tué ». Jander Panell a été tué.

— Qu’est-ce que la différence d’un mot peut changer à la chose décrite ?

— Ce que nous appelons une rose, avec tout autre nom aurait un aussi doux parfum. C’est ça, Daneel ? Daneel hésita puis répondit :

— Je ne suis pas certain de ce que signifie le parfum d’une rose, mais si la rose est sur Terre la fleur commune que nous appelons une rose à Aurora, et si par son « parfum » tu entends une propriété qui peut être détectée, sentie ou mesurée par les êtres humains, alors il est certain qu’appeler une rose par une autre combinaison de sons, toutes choses étant égales d’ailleurs, ne changerait pas son odeur ni aucune de ses autres propriétés complexes.

— Exact, et pourtant les changements de noms provoquent chez les êtres humains des changements de perception.

— Je ne vois pas pourquoi, camarade Elijah.

— Parce que les êtres humains sont souvent illogiques, Daneel. Ce n’est pas une belle qualité.

Baley se carra plus profondément dans son fauteuil et joua avec les boutons de sa visionneuse, en laissant pendant quelques minutes son esprit se plonger dans des pensées personnelles. La discussion avec Daneel était utile en soi, car tandis qu’il s’amusait de cette question de vocabulaire, il parvenait à oublier qu’il était dans l’espace, que le vaisseau avançait jusqu’à ce qu’il soit assez loin des capteurs de masses du système solaire pour faire le bond dans l’hyper-espace, à oublier qu’il serait bientôt à plusieurs millions de kilomètres de la Terre et, bientôt après, à plusieurs années-lumière.

Plus important encore, il y avait des conclusions positives à en tirer. Il était clair que ce que disait Daneel des Aurorains, qui ne faisaient aucune distinction entre robots et êtres humains, était trompeur. Les Aurorains supprimaient peut-être l’initiale « R » et l’usage du « boy », ils pouvaient employer des pronoms personnels au lieu du neutre pour qualifier les robots mais, à voir la résistance opposée par Daneel à l’emploi d’un même mot pour la fin violente d’un robot et d’un être humain (résistance inhérente à sa programmation, ce qui était la conséquence normale des idées des Aurorains sur le bon comportement de Daneel), on devait bien en conclure que ces changements n’étaient que superficiels. Essentiellement, les Aurorains restaient aussi fermement ancrés dans leur croyance que les robots étaient des machines infiniment inférieures aux êtres humains.

Cela signifiait que sa redoutable mission, à savoir trouver une solution utile à la crise (si jamais c’était possible), ne serait pas trop gênée par son ignorance de la société auroraine.

Baley se demanda s’il devait interroger Giskard, afin de confirmer ses conclusions tirées de la conversation avec Daneel et, sans grande hésitation, il y renonça. L’esprit simplet et pas très subtil de Giskard ne serait d’aucune utilité. Il répondrait « Oui, monsieur » ou « Non, monsieur » jusqu’au bout. Ce serait comme si on interrogeait un enregistrement.

Eh bien, dans ce cas, décida Baley, je vais continuer avec Daneel, qui est au moins capable de répondre avec un semblant de subtilité.

— Daneel, considérons le cas de Jander Panell qui doit être, à ce que tu m’as dit jusqu’ici, la première affaire de roboticide dans l’histoire d’Aurora. L’être humain responsable, le tueur, n’est pas connu si je comprends bien ?

— Si l’on suppose qu’un être humain est responsable, répondit Daneel, alors son identité n’est pas connue. Pour cela, vous avez raison, camarade Elijah.

— Et le mobile ? Pourquoi a-t-on tué Jander Panell ?

— Cela non plus, on ne le sait pas.

— Mais Jander Panell était un robot anthropoïde, comme toi, pas comme R. Gis… euh, Giskard, par exemple ?

— C’est exact. Jander était un robot humaniforme, comme moi-même.

— Ne serait-il pas possible, donc, qu’il n’y ait eu aucune intention de roboticide ?

— Je ne comprends pas, camarade Elijah.

— Est-ce que le tueur n’aurait pas pu croire que Jander était un être humain, expliqua Baley avec un rien d’impatience, et qu’il s’agirait d’un homicide, pas d’un roboticide ?

Lentement, Daneel secoua la tête.

— Les robots humaniformes ont toutes les apparences d’un être humain, jusqu’aux cheveux, aux poils et aux pores de la peau. Notre voix est absolument naturelle, nous pouvons faire les gestes nécessaires pour manger et ainsi de suite. Et pourtant, dans notre comportement il y a des différences visibles. Avec le temps, les raffinements de la technique, il y en aura probablement de moins en moins mais pour le moment elles sont nombreuses. Il se peut que toi, et les autres Terriens pas habitués aux robots humaniformes, ne détectiez pas facilement ces différences mais elles sautent aux yeux des Aurorains. Jamais un Aurorain ne prendrait Jander, ou moi, pour un être humain, pas un seul instant.

— Mais est-ce qu’un autre Spatien, qui ne serait pas d’Aurora, ne pourrait pas se tromper ?

Daneel hésita.

— Je ne crois pas. Je ne m’appuie pas sur une observation personnelle ou une connaissance directement programmée, mais j’ai une programmation me permettant de savoir que tous les mondes spatiens connaissent aussi bien les robots qu’Aurora ; certains, comme Solaria, encore mieux. J’en déduis donc qu’aucun Spatien n’aurait pu confondre un robot avec un être humain.

— Y a-t-il des robots humaniformes sur d’autres mondes spatiens ?

— Non, camarade Elijah. Il n’y en a que sur Aurora, jusqu’à présent.

— Alors d’autres Spatiens pourraient ne pas connaître intimement les robots humaniformes, pas assez bien pour faire la différence entre les deux, et faire la confusion entre le robot et l’être humain.

— Je ne crois pas que ce soit probable. Même les robots humaniformes se conduisent d’une manière robotique dans certains cas précis et n’importe quel Spatien la reconnaîtrait.

— Voyons, il y a sûrement des Spatiens moins intelligents que la majorité, moins expérimentés, moins sûrs. Il y a des enfants spatiens, entre autres, à qui la différence peut échapper.

— Il est tout à fait certain, camarade Elijah, que le… roboticide n’a pas été commis par une personne peu intelligente, inexpérimentée ou très jeune. C’est absolument certain.

— Nous procédons par élimination. Bien. Alors, si aucun Spatien ne confondrait, que penserais-tu d’un Terrien ? N’est-il pas possible que…

— Camarade Elijah, quand vous arriverez à Aurora, vous serez le premier Terrien à mettre le pied sur la planète depuis la fin de la période de colonisation initiale. Tous les Aurorains actuellement vivants sont nés sur Aurora ou, dans relativement peu de cas, dans d’autres mondes spatiens.

— Le premier Terrien, murmura Baley. C’est un honneur pour moi. Mais est-ce qu’un Terrien ne pourrait être présent sur Aurora à l’insu des Aurorains ?

— Non, déclara très catégoriquement Daneel.

— Tes connaissances ne sont peut-être pas absolues, Daneel.

— Non ! répéta le robot sur le même ton exactement.

— Nous en concluons donc, reprit Baley avec un soupir, que le roboticide a été un roboticide conscient et rien d’autre.

— Telle était la conclusion depuis le début.

— Ces Aurorains qui ont tiré cette conclusion dès le début avaient au départ toutes les informations. Moi je me renseigne en ce moment pour la première fois.

— Ma réflexion, camarade Elijah, ne voulait pas être péjorative. Je ne vais certes pas minimiser vos talents.

— Merci, Daneel. Je sais bien que ta réflexion n’avait rien d’injurieux… Tu disais il y a un instant que le roboticide n’a pas été commis par une personne sans intelligence, inexpérimentée ou très jeune et que c’est absolument certain. Considérons donc ton propos…

Baley savait qu’il faisait un long détour. C’était nécessaire. Compte tenu de son ignorance des façons d’être et de la tournure d’esprit des Aurorains, il ne pouvait se permettre de faire des suppositions ou d’omettre la moindre incidence. S’il avait eu affaire à un être humain, celui-ci se serait fort probablement impatienté, il aurait promptement déballé tous les renseignements et aurait considéré Baley comme un crétin par-dessus le marché. Mais Daneel, étant un robot, le suivrait le long du chemin sinueux avec une patience totale.

C’était une des formes de comportement qui trahissaient le robotisme de Daneel, tout anthropoïde qu’il fût. Un Aurorain saurait vraisemblablement le classer parmi les robots, d’après une seule réponse à une question. Daneel avait raison, sur la subtilité des différences.

— On peut éliminer les enfants, reprit Baley, peut-être aussi la majorité des femmes et de nombreux hommes, en supposant que la méthode du roboticide a nécessité une grande force physique ; si la tête de Jander a été fracassée ou son torse défoncé par un coup violent. Ce ne serait pas facile, j’imagine, pour quelqu’un qui ne serait pas un être humain particulièrement grand et fort.

Baley savait, d’après ce que Demachek lui avait dit sur la Terre, que le roboticide n’avait pas été commis de cette façon, mais comment savoir si elle-même n’avait pas été abusée ?

— Ce ne serait pas possible, pour aucun être humain, déclara Daneel.

— Pourquoi ?

— Vous devez bien savoir, camarade Elijah, que le squelette robotique est métallique et beaucoup plus résistant que la charpente humaine. Nos mouvements sont plus puissants, plus rapides et plus délicatement contrôlés. La Troisième Loi de Robotique stipule : Le robot doit protéger sa propre existence. » L’assaut par un être humain pourrait être très facilement paré. L’être humain le plus fort serait immobilisé. Il est également improbable que le robot soit pris par surprise. Nous avons constamment conscience des êtres humains. Sans quoi, nous ne pourrions pas remplir nos fonctions.

— Voyons, voyons, Daneel ! intervint Baley. La Troisième Loi dit : « Un robot doit protéger sa propre existence, sauf si cela entre en conflit avec les Première et Deuxième Lois. » La Deuxième Loi est la suivante : « Le robot doit obéir aux ordres de n’importe quel être humain, sauf si cela entre en conflit avec la Première Loi », et la Première Loi dit : « Le robot ne doit pas faire de mal à un être humain ni, par son inaction, permettre qu’il arrive du mal à un être humain. » Un être humain peut donc ordonner à un robot de se détruire, et le robot se servirait alors de sa propre force pour se fracasser le crâne. Et si un être humain attaquait un robot, ce robot ne pourrait pas parer l’attaque sans faire du mal à l’être humain, ce qui serait contraire à la Première Loi.

— Vous devez penser aux robots de la Terre. Ici à Aurora, ou n’importe où dans les mondes spatiens, les robots sont plus hautement considérés que sur la Terre et sont, en général, plus complexes, plus précieux, ils ont beaucoup plus de talents variés. La Troisième Loi est nettement plus forte que la Deuxième, dans les mondes spatiens, plus catégorique que sur la Terre. Un ordre d’autodestruction serait discuté et il faudrait qu’il y ait une raison réellement légitime pour qu’il soit exécuté, par exemple un danger clair et précis. Quant à parer un assaut, la Première Loi ne serait pas transgressée car les robots aurorains sont assez adroits pour immobiliser un homme sans lui faire de mal.

— Oui, mais supposons qu’un être humain affirme que si le robot ne se détruit pas lui-même, il – l’être humain – sera détruit ? Est-ce qu’alors le robot ne se détruirait pas ?

— Un robot aurorain mettrait certainement en doute cette affirmation. Il lui faudrait une preuve évidente, bien visible, de la destruction possible de l’être humain.

— Est-ce qu’un être humain ne pourrait être assez subtil pour faire paraître au robot qu’il est effectivement en grand danger ? Est-ce l’ingéniosité nécessaire à ce plan qui t’a fait éliminer les inintelligents, les inexpérimentés et les très jeunes ?

A cela Daneel répondit :

— Non, camarade Elijah, ce n’est pas cela.

— Y a-t-il une faille dans mon raisonnement ?

— Aucune.

— Alors l’erreur est sans doute dans la supposition qu’il a été physiquement endommagé. En somme, il n’a pas été physiquement endommagé, c’est ça ?

— Oui, camarade Elijah.

(Cela signifiait que Demachek connaissait bien l’affaire, pensa Baley.)

— Dans ce cas, Daneel, Jander a été mentalement endommagé. Un robloc ! Total et irréversible !

— Un robloc ?

— Le diminutif de blocage de robot, la fermeture permanente des circuits positroniques du fonctionnement.

— Nous n’employons pas le terme « robloc » à Aurora, camarade Elijah.

— Comment dites-vous, alors ?

— Nous parlons de « gel mental ».

— Sous un nom ou un autre, c’est la définition du même phénomène.

— Il serait sage, camarade Elijah, d’employer notre expression, sinon les Aurorains à qui vous vous adresserez ne vous comprendront pas ; la conversation en serait compromise. Vous disiez tout à l’heure que des mots différents changent le sens.

— Bon, bon, d’accord, je dirai « gel ». Alors, est-ce que cela pourrait se produire spontanément ?

— Oui, mais d’après les roboticiens les risques sont infiniment réduits. En ma qualité de robot humaniforme, je puis déclarer que je n’ai moi-même jamais ressenti aucun effet capable d’approcher même de loin un gel mental.

— Alors on pourrait supposer qu’un être humain a volontairement créé une situation dans laquelle se produirait un gel mental.

— C’est précisément ce que prétendent les adversaires du Dr Fastolfe.

— Et comme cela exigerait des études, de l’expérience et de l’habileté robotiques, les inintelligents, les inexpérimentés et les enfants ou les très jeunes ne peuvent être responsables.

— C’est le raisonnement normal, camarade Elijah.

— Il serait même possible de dresser la liste des êtres humains d’Aurora possédant une habileté suffisante, et puis ensuite trier un groupe de suspects qui ne seraient peut-être pas forcément nombreux.

— Cela a été fait, camarade Elijah.

— Et quelle est la longueur de cette liste ?

— La plus longue liste proposée ne contient qu’un seul nom.

Ce fut au tour de Baley d’hésiter. Il fronça les sourcils, avec colère, puis il s’exclama :

— Un seul nom ?

— Un seul nom, camarade Elijah, répondit calmement Daneel. C’est le jugement du Dr Fastolfe, qui est le plus grand théoricien de robotique d’Aurora.

— Mais alors, où est le mystère dans tout cela ? Cet unique nom, c’est celui de qui ?

— Eh bien, du Dr Han Fastolfe, naturellement ! Je viens de vous dire qu’il est le plus grand théoricien de robotique d’Aurora et c’est l’opinion professionnelle du Dr Fastolfe qu’il est lui-même le seul à avoir pu manipuler Jander Panell dans ce gel mental absolu, sans laisser aucune trace du procédé. Cependant, le Dr Fastolfe déclare aussi qu’il ne l’a pas fait.

— Mais que personne d’autre ne l’aurait pu, non plus ?

— Précisément, camarade Elijah. Voilà où réside le mystère.

— Et si Fastolfe…

Baley s’interrompit. Il ne servirait à rien de demander à Daneel si le Dr Fastolfe mentait ou se trompait, soit dans son jugement que personne d’autre que lui n’aurait pu commettre ce roboticide, soit en déclarant qu’il ne l’avait pas commis. Daneel avait été programmé par Fastolfe et il était impossible que la programmation comprenne la faculté de douter de son programmateur.

Baley déclara donc, avec autant de calme et d’amabilité qu’il le pouvait :

— Je vais réfléchir à tout cela, Daneel, et nous en reparlerons.

— C’est bien, camarade Elijah. D’ailleurs, il est l’heure de dormir. Comme il est possible que, sur Aurora, la pression des événements vous impose des horaires irréguliers, il serait sage de profiter de l’occasion de dormir maintenant. Je vais vous montrer comment on se procure un lit et comment on organise la literie.

— Merci, Daneel, murmura Baley.

Il ne se faisait pas d’illusions et savait bien qu’il aurait du mal à trouver le sommeil. Il était envoyé à Aurora dans le but précis de démontrer que Fastolfe n’était pas coupable de roboticide et la sécurité de la Terre exigeait la réussite de cette mission. Et (ce qui était moins important mais tout aussi cher au cœur de Baley) sa carrière et sa prospérité l’exigeaient aussi. Pourtant, bien avant d’arriver à Aurora, il avait appris que Fastolfe avait pratiquement avoué le crime.

<p>8</p>

Baley finit par s’endormir. Daneel lui avait montré comment réduire l’intensité du champ servant de pseudo-gravité. Ce n’était pas la véritable anti-gravité et ne consommait pas autant d’énergie que le procédé qui ne pouvait être utilisé que dans des temps donnés et dans des conditions inhabituelles.

Daneel n’était pas programmé pour expliquer le fonctionnement du système et, s’il l’avait été, Baley était tout à fait certain qu’il n’y aurait rien compris. Heureusement, les commandes pouvaient être manœuvrées sans qu’il soit besoin de comprendre leur utilité scientifique.

Daneel avait dit :

— L’intensité du champ ne peut être réduite à zéro ; du moins pas avec ces commandes. D’ailleurs, ce n’est pas confortable de dormir sous une gravité zéro, surtout pour qui n’a pas l’expérience du voyage spatial. Ce qu’il faut, c’est une intensité assez basse pour donner l’impression que l’on est délivré de la pression de son propre poids, mais assez haute pour conserver une orientation haut et bas. Le niveau varie suivant l’individu. La plupart des gens se sentent très à l’aise, avec l’intensité minimum permise par les commandes, mais il se peut que, la première fois, vous souhaitiez une plus forte intensité, afin de garder la familiarité de la sensation de poids, dans une plus grande mesure. Il vous suffira d’expérimenter les niveaux différents pour trouver celui qui vous convient le mieux.

Plongé dans la nouveauté de cette sensation, Baley oublia un peu le problème de l’affirmation-négation de Fastolfe, alors que son corps s’abandonnait petit à petit au sommeil. Peut-être les deux ne formaient-ils qu’un seul processus.

Il rêva qu’il était de retour sur la Terre (naturellement), suivant les Voies Express mais pas sur un des sièges. Il flottait plutôt à côté des bandes roulantes rapides, juste au-dessus de la tête des autres passagers, en les dépassant un peu. Aucune des personnes ayant les pieds sur terre ne paraissait étonnée ; aucune ne levait les yeux vers lui.

Après le petit déjeuner, le lendemain matin…

Etait-ce vraiment le matin ? Est-ce qu’il y avait un matin, ou n’importe quelle heure de la journée, dans l’espace ?

Evidemment, c’était impossible. Baley y réfléchit un moment, puis il se dit qu’il définirait le matin par le moment suivant le réveil, et le petit déjeuner comme le repas pris au réveil, en renonçant à s’occuper de l’heure qui, objectivement, n’avait pas d’importance. Tout au moins pour lui, sinon pour le vaisseau.

Après déjeuner donc, le lendemain matin, il parcourut les feuilles d’actualité qu’on lui avait fournies, juste le temps de voir s’il y était question du roboticide d’Aurora, puis il s’intéressa aux films apportés la veille (période de veille) par Giskard.

Il choisit les titres qui lui paraissaient historiques et, après en avoir rapidement regardé plusieurs, il comprit que Giskard lui avait apporté des ouvrages pour adolescents. Ils étaient abondamment illustrés et écrits très simplement. Il se demanda quelle opinion Giskard avait de son intelligence ou, peut-être, de ses besoins. A la réflexion, Baley estima que Giskard, dans son innocence de robot, avait bien choisi et qu’il était inutile d’imaginer une insulte possible.

Il s’installa confortablement pour regarder avec plus de concentration et s’aperçut tout de suite que Daneel suivait le film avec lui. Par curiosité réelle ? Ou simplement pour s’occuper les yeux ?

Pas une fois Daneel ne demanda à ce qu’une page soit repassée, pas une fois il ne posa une question. Il devait probablement accepter ce qu’il lisait avec une confiance robotique et ne se permettait pas le luxe du doute ou de la curiosité.

Baley n’interrogea pas Daneel sur ce qu’il lisait, mais il lui demanda tout de même des instructions sur le fonctionnement du mécanisme d’imprimante de la visionneuse, qui ne lui était pas familier.

De temps en temps, Baley s’interrompait pour faire usage de la petite pièce contiguë à sa cabine, qui pouvait être employée pour les diverses fonctions physiologiques privées, si privées que l’on appelait cette pièce la « Personnelle », avec la majuscule toujours sous-entendue à la fois sur la Terre – comme le découvrit Baley quand Daneel y fit allusion – et sur Aurora. Elle était tout juste assez grande pour une personne, ce qui déroutait le citadin habitué aux immenses rangées d’urinoirs, de sièges excrétoires, de lavabos et de douches.

En regardant les films, Baley ne chercha pas à retenir tous les détails. Il n’avait aucune intention de devenir un expert de la société auroraine, pas même de passer un examen scolaire à ce sujet. Il voulait simplement s’en imprégner.

Il remarqua, par exemple, malgré le parti pris hagiographique d’historiens écrivant pour la jeunesse, que les pionniers d’Aurora – les Pères fondateurs, les Terriens venus s’établir sur Aurora dans les premiers temps des voyages interstellaires – avaient été extrêmement terriens. Leur politique, leurs querelles, toutes les facettes de leur comportement étaient entièrement terriennes ; ce qui s’était passé à Aurora était semblable, par bien des côtés, aux événements arrivés alors que les régions relativement désertes de la Terre avaient été conquises et habitées quelque deux mille ans auparavant.

Naturellement, les Aurorains n’avaient eu à affronter ou à combattre aucune vie intelligente ; il n’y avait eu aucun organisme pensant pour dérouter les envahisseurs venus de la Terre avec des questions de traitement, humain ou cruel. En fait, il y avait très peu de vie, d’aucune sorte. Les êtres humains s’y étaient donc très rapidement établis, avec leurs plantes et animaux domestiques ainsi que les parasites et autres organismes apportés par inadvertance. Et, naturellement, les colons avaient également apporté leurs robots.

Les nouveaux Aurorains estimèrent vite que la planète leur appartenait, puisqu’elle leur tombait entre les mains sans aucune compétition et, pour commencer, ils l’appelèrent la Nouvelle Terre. C’était normal, puisqu’elle était la première planète extra-solaire – le premier monde spatien – à être habitée. Ce fut le premier produit du voyage interstellaire, l’aube nouvelle de toute une ère nouvelle immense. Ils eurent vite fait de couper le cordon ombilical, cependant, et rebaptisèrent la planète Aurora, comme la déesse romaine de l’aube.

Ce fut le « Monde de l’Aurore ». Ainsi, dès le début, les colons se déclaraient fièrement les géniteurs d’une nouvelle espèce. Toute l’histoire antérieure de l’humanité était rejetée dans la Nuit noire et le Jour ne naissait enfin qu’avec la présence des Aurorains dans ce nouveau monde.

C’était cette grande réalité, cette monumentale autosatisfaction, qui se faisait sentir dans tous les détails, les noms, les dates, les gagnants, les perdants. C’était l’essentiel.

D’autres mondes furent conquis, certains par la Terre, d’autres par Aurora, mais Baley ne s’y intéressait pas, ni à leur histoire. Il cherchait la grande vue d’ensemble et il remarqua les deux importants changements qui avaient eu lieu et avaient écarté plus encore les Aurorains de leur origine terrienne. Ces événements étaient l’intégration croissante des robots dans tous les aspects de la vie et l’extension de l’espérance de vie.

A mesure que les robots devenaient plus avancés et plus divers, les Aurorains comptèrent de plus en plus sur eux, mais jamais au point d’en dépendre entièrement, contrairement à Solaria, se souvint Baley, où très peu d’êtres humains dépendaient d’un très grand nombre de robots. Aurora n’était pas comme ça.

Et pourtant, les Aurorains devenaient de plus en plus dépendants.

En recherchant comme il le faisait une impression intuitive, des tendances et des généralités, Baley s’apercevait que chaque pas fait sur la voie de l’interaction robots-humains semblait axé sur la dépendance. Même la façon par laquelle un consensus avait été atteint sur les droits robotiques, l’abandon progressif de ce que Daneel appelait une distinction inutile, tout était signe de dépendance. Baley avait l’impression que les Aurorains ne devenaient pas plus humains dans leur attitude par affection pour les êtres humains, mais qu’ils niaient la nature robotique des objets afin de pallier l’embarras d’avoir à reconnaître que des êtres humains dépendaient d’appareils à l’intelligence artificielle.

Quant à l’extension de la durée de la vie, elle s’accompagnait d’un ralentissement du cours de l’histoire. Les sommets et les creux s’aplanissaient. Il y avait une continuité croissante et un plus grand consensus.

Indiscutablement, le manuel d’histoire que Baley étudiait devenait de moins en moins intéressant, presque soporifique. Pour ceux qui vivaient cette histoire, ce devait être un bien. L’histoire n’est intéressante que dans la mesure où elle est catastrophique ; si cela rend le spectacle plus intéressant, c’est passablement horrible à vivre. Sans aucun doute, la vie personnelle devait continuer d’être intéressante pour l’immense majorité des Aurorains et si l’interaction collective de ces existences se calmait, qui s’en plaindrait ?

Si le monde de l’Aurore connaissait une paisible journée ensoleillée, qui, sur cette planète, réclamerait des orages ?

A un moment donné, au cours de la projection, Baley éprouva une sensation indéfinissable. S’il avait été forcé de hasarder une description, il aurait dit que c’était une sorte d’inversion momentanée. Comme s’il avait été retourné comme un gant, et puis rendu à sa première forme, au cours d’une infime fraction de seconde.

Cela avait été si fugitif qu’il faillit ne pas le remarquer, ne pas y faire plus attention qu’à un minuscule hoquet isolé.

Ce fut seulement une minute plus tard, peut-être, en songeant soudain avec le recul à la sensation, qu’il se souvint qu’il avait connu cela déjà deux fois, la première en voyageant vers Solaria, l’autre en regagnant la Terre de cette planète.

C’était le « Bond », le passage dans l’hyperespace qui dans un intervalle hors du temps et de l’espace envoyait le vaisseau à travers les parsecs et dépassait la limite de vitesse de la lumière de l’Univers. (Aucun mystère, littéralement, puisque le vaisseau quittait simplement l’Univers et traversait quelque chose où aucune limite de vitesse n’existait ; un mystère total dans le concept, cependant, car il n’y avait aucun moyen de définir ce qu’était l’hyperespace, à moins d’employer des symboles mathématiques impossibles à traduire dans un langage compréhensible.)

Si l’on acceptait le fait que les êtres humains avaient appris à manipuler l’hyperespace sans comprendre ce qu’ils manipulaient, alors l’effet devenait clair. A un moment donné, le vaisseau était dans les micro-parsecs de la Terre et, l’instant suivant, dans les micro-parsecs d’Aurora.

Idéalement, le Bond durait zéro temps – littéralement zéro – et s’il était exécuté avec une parfaite souplesse il n’y avait pas, il ne pouvait pas y avoir, la moindre sensation biologique. Les physiciens affirmaient pourtant que la parfaite souplesse nécessitait une énergie infinie, si bien qu’il y avait toujours un « temps effectif » qui n’était pas absolument zéro, bien que ce temps puisse être rendu aussi bref que l’on voulait. C’était cela qui avait produit la singulière et finalement inoffensive sensation d’inversion.

En s’apercevant soudain qu’il était très loin de la Terre et très près d’Aurora, Baley fut pris du désir de voir la planète où il se rendait.

C’était en partie le désir de voir cet endroit où des gens vivaient, en partie une curiosité naturelle d’une chose qui occupait ses pensées, à la suite de son étude de tous ces livres.

Giskard entra à ce moment, avec le repas du milieu de la période de veille, entre le réveil et le sommeil (que nous appellerons le déjeuner de midi) et annonça :

— Nous approchons d’Aurora, monsieur, mais il ne vous sera pas possible de l’observer de la passerelle. Il n’y a d’ailleurs rien à voir. Le soleil d’Aurora n’est qu’une étoile brillante et nous mettrons plusieurs jours avant d’être assez près d’Aurora pour en distinguer les détails. (Puis il ajouta, comme à la réflexion :) D’ailleurs, à aucun moment il ne vous sera possible de l’observer de la passerelle.

Baley fut bizarrement déconcerté. Apparemment, on supposait qu’il voudrait observer et ce souhait était tout simplement réprimé. Sa présence, en qualité de visiteur, n’était pas désirée.

— Très bien, Giskard, dit-il, et le robot s’en alla.

Baley le suivit des yeux d’un air maussade. Combien d’autres contraintes allait-il subir ? Sa mission était déjà impossible et il se demanda par combien de manières les Aurorains allaient s’arranger pour la rendre encore plus impossible.


6

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C’était la seconde fois que Baley prenait un vaisseau spatial et les deux ans écoulés n’avaient pas effacé le souvenir de son premier voyage. Il savait exactement à quoi il devait s’attendre.

Il y aurait l’isolement, le fait que personne ne le verrait ou n’aurait de rapports avec lui à l’exception (peut-être) d’un robot. Il y aurait les soins médicaux constants, la fumigation et la stérilisation. (Pas d’autre moyen d’exprimer ça.) Il y aurait la tentative pour le rendre apte à aborder les Spatiens éternellement conscients de la maladie, qui considéraient les Terriens comme des réceptacles ambulants d’une multitude d’infections variées.

Mais il y aurait aussi des différences. Cette fois, il ne craindrait pas autant le processus, le sentiment de privation du sein maternel serait sûrement moins pénible.

Il serait moins surpris par un environnement plus vaste. Cette fois, se disait-il audacieusement (mais avec une petite crispation d’estomac malgré tout), il serait même capable de réclamer une vue de l’espace.

Serait-ce différent, se demandait-il, des photos du ciel nocturne vu de l’Extérieur ?

Il se souvenait de sa première vision d’un dôme de planétarium (en sécurité dans l’enceinte de la Ville, bien sûr). Il n’avait éprouvé aucune sensation d’Extérieur, pas le moindre malaise.

Et puis il y avait eu les deux fois – non, trois – où il avait été en plein air la nuit, où il avait vu les vraies étoiles de la véritable voûte céleste. C’était infiniment moins impressionnant que le planétarium mais à chaque fois un vent frais soufflait et il avait eu une impression de distance, ce qui rendait le panorama plus effrayant que le dôme artificiel mais moins que dans la journée, car la nuit obscure était comme un mur rassurant autour de lui.

Alors, est-ce que la vue des étoiles par le hublot d’un vaisseau spatial ressemblerait plus au planétarium ou à la nuit de la Terre ? Ou serait-ce une sensation entièrement nouvelle ?

Il se concentra sur ces questions, comme pour éviter de penser à Jessie, à Ben, à la Ville.

Par fanfaronnade, pas autre chose, il refusa la voiture et tint à faire à pied la courte distance entre la porte d’embarquement et le vaisseau. Dans le fond, ce n’était qu’une rue avec un toit.

Le passage bifurquait légèrement et, alors qu’il pouvait encore voir Ben à l’autre extrémité, il se retourna et leva nonchalamment une main, comme s’il prenait simplement la Voie Express pour Trenton. Ben répondit en agitant les deux bras, l’index et le majeur des deux mains écartés pour former l’ancien symbole de la victoire.

La victoire ? Un geste futile, Baley en était certain.

Il passa à d’autres pensées, pour s’occuper. Quel effet cela ferait-il d’embarquer de jour dans un vaisseau spatial, avec le soleil étincelant sur le métal et lui-même, ainsi que les autres passagers, tous exposés à l’Extérieur ?

Quel effet cela lui ferait-il de se trouver dans un petit monde cylindrique, qui se détacherait du monde infiniment plus grand auquel il était temporairement attaché, pour s’élever et se perdre dans un Extérieur infiniment plus immense que n’importe quel Extérieur de la Terre, jusqu’à ce que, après une étendue infinie de Néant, il trouve un autre…

Il se forçait à marcher posément en ne montrant aucun changement d’expression, ou du moins le croyait-il. Le robot qui l’accompagnait l’arrêta cependant.

— Vous vous sentez mal, monsieur ?

(Pas « maître », simplement « monsieur ».)

— Je vais très bien, boy, répliqua Baley d’une voix sourde. Avance.

Il garda les yeux baissés et ne les leva que lorsqu’il fut au pied du vaisseau.

Un engin aurorain !

Il en était sûr. Sous la chaude lumière d’un projecteur, il se dressait, plus grand, plus gracieux et pourtant plus puissant que le solarien qu’il avait pris deux ans plus tôt.

Baley entra et la comparaison demeura favorable à Aurora. Sa cabine était plus grande que celle de l’autre fois, plus luxueuse, plus confortable.

Comme il savait exactement ce qui allait venir, il se déshabilla entièrement, sans hésitation. (Ses vêtements seraient peut-être désintégrés à la torche plasma. Il ne les retrouverait certainement pas en retournant sur Terre… s’il y retournait. On ne les lui avait pas rendus, la première fois.)

Il ne recevrait pas d’autres habits avant d’avoir été entièrement baigné, examiné, désinfecté et avoir reçu une piqûre et une potion. Il en venait presque à accepter cette humiliante procédure qu’on lui imposait. Elle l’aidait à ne pas penser à ce qui se passait. Il eut à peine conscience de l’accélération initiale et il n’eut pour ainsi dire que le temps de penser au moment pendant lequel ils quittaient la Terre et pénétraient dans l’espace.

Quand il fut enfin rhabillé, il s’examina tristement dans la glace. L’étoffe était lisse, brillante et changeait de couleur à chaque mouvement. Les jambes du pantalon étaient serrées aux chevilles et couvertes par les tiges des souliers souples qui se moulaient sur ses pieds. Les manches de la tunique étaient également serrées aux poignets et il portait des gants très fins et transparents. La tunique avait un col montant cachant le cou et un capuchon qui pouvait, s’il le désirait, recouvrir sa tête. Il savait qu’il était ainsi couvert non pour son confort mais pour réduire le danger qu’il représentait pour les Spatiens.

Il pensait, en contemplant sa tenue, qu’il devrait se sentir engoncé, mal à l’aise, moite, qu’il devrait avoir trop chaud. Mais pas du tout. A son grand soulagement, il ne transpirait même pas.

Il fit la déduction normale et demanda au robot qui l’avait accompagné et qui était encore auprès de lui :

— Boy, est-ce que ces vêtements sont climatisés ?

— Certainement, monsieur. C’est une tenue toutes saisons et elle est jugée très désirable. Elle est aussi extrêmement chère. Peu de gens d’Aurora ont les moyens de la porter.

— Vraiment ? Par Jehosaphat !

Baley considéra le robot. C’était apparemment un modèle plutôt primitif, pas très différent de ceux de la Terre. Cependant, il avait une certaine subtilité d’expression qui faisait défaut aux modèles terrestres. Celui-ci pouvait changer d’expression, dans une certaine mesure. Par exemple, il avait légèrement souri en révélant que Baley avait reçu des vêtements que peu d’Aurorains pouvaient s’offrir.

Son corps ressemblait à du métal mais avait pourtant l’aspect de quelque chose de tissé, de légèrement changeant à chaque mouvement, avec des couleurs agréablement contrastées. Autrement dit, à moins de le regarder de près, très attentivement, on avait l’impression que le robot, tout en n’étant nettement pas anthropoïde, portait des vêtements.

— Comment dois-je t’appeler, boy ? demanda Baley.

— Je suis Giskard, monsieur.

— R. Giskard ?

— Si vous voulez, monsieur.

— Y a-t-il une bibliothèque à bord ?

— Oui, monsieur.

— Peux-tu me procurer des films sur Aurora ?

— Quel genre, monsieur ?

— Historiques, de science politique, de géographie, tout ce qui me fera connaître la planète.

— Oui, monsieur.

— Et une visionneuse.

— Bien, monsieur.

Le robot sortit par la porte à double battant et Baley pinça les lèvres en secouant un peu la tête. Lors de son voyage à Solaria, pas un instant l’idée ne lui était venue de passer le temps perdu dans la traversée de l’espace à apprendre quelque chose d’utile. Il avait fait des progrès, depuis deux ans.

Il tenta d’ouvrir la porte par où venait de passer le robot. Elle était fermée à clef et elle ne bougea absolument pas. Le contraire l’aurait profondément surpris.

Il visita sa cabine. Il y avait un écran d’hypervision. Il tourna distraitement des boutons, reçut une bouffée de musique tonitruante et parvint au bout d’un moment à baisser le son. Il écouta avec réprobation. Métallique et discordant. Les instruments de l’orchestre paraissaient vaguement déformés.

Il toucha d’autres boutons et réussit finalement à changer de vue. Il assista alors à une partie de football manifestement disputée dans des conditions de gravité zéro. Le ballon volait en ligne droite et les joueurs (trop nombreux dans chaque camp, avec des ailerons sur le dos, aux coudes et aux genoux qui devaient servir à contrôler les mouvements) s’élevaient et planaient avec grâce. Les mouvements insolites lui donnèrent le vertige. Il se pencha et venait de découvrir le bouton d’arrêt quand il entendit la porte s’ouvrir derrière lui.

Il se retourna. Comme il s’attendait tellement à voir R. Giskard, il n’eut au premier abord que la perception de quelqu’un qui n’était pas R. Giskard. Il lui fallut un instant ou deux pour s’apercevoir qu’il avait devant lui une forme totalement humaine, avec une tête, une figure aux pommettes saillantes et des cheveux courts, couleur de bronze, coiffés en arrière, quelqu’un de bien habillé, dans des vêtements de coupe et de couleur discrètes.

— Nom de Jehosaphat ! s’exclama Baley d’une voix étranglée.

— Camarade Elijah, dit l’autre en s’avançant, avec un petit sourire.

— Daneel ! cria Baley en serrant le robot dans ses bras. Daneel !


7

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Baley continuait de serrer Daneel dans ses bras, Daneel, le seul objet familier inattendu à bord, le seul lien solide avec le passé. Il se cramponnait à lui dans un débordement d’affection et de soulagement.

Enfin, petit à petit, il se ressaisit, remit de l’ordre dans ses pensées et se rendit compte qu’il n’enlaçait pas Daneel mais R. Daneel, Robot Daneel Olivaw. Il embrassait un robot, et le robot l’enlaçait légèrement, en se laissant étreindre, jugeant que ce geste faisait plaisir à un être humain et supportant cela parce que le potentiel positronique de son cerveau le mettait dans l’impossibilité de repousser l’accolade, au risque de causer de la déception et de l’embarras à l’être humain.

La Première Loi inviolable de la Robotique stipulait : « Un robot ne doit pas faire de mal à un être humain », et repousser une manifestation d’amitié ferait du mal.

Lentement, pour ne rien montrer de son chagrin, Baley relâcha son étreinte. Il donna une dernière petite tape affectueuse sur chaque épaule du robot, pour qu’il n’y ait pas de honte apparente dans son recul.

— Je ne t’ai pas vu, Daneel, depuis que tu as amené ce vaisseau sur la Terre avec les deux mathématiciens. Tu te souviens ?

— Certainement, camarade Elijah. C’est un plaisir de vous revoir.

— Tu ressens de l’émotion, n’est-ce pas ? demanda Baley d’un ton léger.

— Je ne peux pas dire ce que je ressens dans un sens humain, camarade Elijah. Je puis dire, cependant, que votre vue semble faciliter le déroulement de ma pensée et que l’attraction gravifique sur mon corps me paraît assaillir mes sens avec moins d’insistance. Il y a aussi d’autres changements que je puis identifier. J’imagine que ce que je ressens correspond à ce que vous éprouvez peut-être quand vous avez du plaisir.

Baley hocha la tête.

— Si ce que tu peux éprouver en me voyant, mon vieux partenaire, te paraît préférable à ce que tu éprouves quand tu ne me vois pas, cela me convient très bien. Tu comprends ce que je veux dire. Mais comment se fait-il que tu sois ici ?

— Giskard Reventlov vous a certifié…

R. Daneel hésita et Baley compléta, ironiquement :

— Purifié ?

— Désinfecté, rectifia R. Daneel. J’ai jugé approprié d’entrer, par conséquent.

— Voyons, tu ne crains sûrement pas la contagion !

— Pas du tout, camarade Elijah, mais d’autres, à bord, pourraient alors ne pas vouloir que je m’approche d’eux. Les gens d’Aurora sont sensibles aux risques d’infection, parfois à un point qui dépasse une estimation rationnelle des probabilités.

— Je comprends, mais je ne te demande pas pourquoi tu es ici dans cette cabine. Je veux savoir ce que tu fais à bord.

— Le Dr Fastolfe, à la maison de qui j’appartiens, m’a donné l’ordre d’embarquer sur ce vaisseau envoyé pour vous chercher et cela pour plusieurs raisons. En fait, il est souhaitable, à son avis, de porter immédiatement à votre connaissance un article en particulier, concernant ce qui sera, il en est certain, une mission difficile pour vous.

— C’est très gentil de sa part. Je l’en remercie. R. Daneel s’inclina gravement.

— Le Dr Fastolfe estimait aussi que cette rencontre me procurerait… des sensations appropriées.

— Du plaisir, tu veux dire, Daneel.

— Comme je suis autorisé à employer le mot, oui. Et, une troisième raison, la plus importante…

A ce moment, la porte se rouvrit et R. Giskard entra.

Baley tourna la tête vers lui, avec irritation. On ne pouvait s’y tromper, R. Giskard était bien un robot et sa présence soulignait, en quelque sorte, le robotisme de Daneel (R. Daneel, pensa soudain Baley), même si Daneel était de loin supérieur à l’autre. Baley ne voulait pas que le robotisme de Daneel soit souligné ; il ne voulait pas se sentir humilié de ne pouvoir considérer Daneel comme autre chose qu’un être humain au langage quelque peu ampoulé.

— Eh bien, qu’est-ce que c’est, boy ? demanda-t-il avec impatience.

— J’ai apporté les films que vous désirez voir, monsieur, et la visionneuse.

— Eh bien, posez-les là, posez-les. Et inutile de rester ». Daneel est avec moi.

— Oui, monsieur.

Les yeux du robot (vaguement lumineux, remarqua Baley, alors que ceux de Daneel ne l’étaient pas) se tournèrent vers R. Daneel, comme pour demander des ordres à un être supérieur.

R. Daneel lui dit aimablement :

— Il serait approprié, ami Giskard, que tu restes devant la porte.

— C’est ce que je ferai, ami Daneel, répondit R. Giskard.

Il partit et Baley grommela :

— Pourquoi faut-il qu’il reste devant la porte ? Serais-je prisonnier ?

— Dans un sens, il ne vous serait pas permis de vous mêler à la compagnie du bord au cours de cette traversée. Je regrette d’être obligé de vous dire que vous êtes effectivement prisonnier. Cependant, ce n’est pas la raison de la présence de Giskard… Et je crois devoir vous dire ici, camarade Elijah, qu’il serait sans doute plus sage de ne pas appeler Giskard, ou tout autre robot, « boy ».

Baley fronça les sourcils.

— Cette expression le vexe ?

— Giskard ne peut se vexer d’aucune action d’un être humain. C’est simplement que « boy » n’est pas le terme usuel pour s’adresser aux robots, à Aurora, et il est déconseillé de créer des frictions avec les Aurorains en faisant involontairement connaître votre lieu d’origine, par des habitudes de langage qui ne sont pas essentielles.

— Comment dois-je l’appeler, alors ?

— Comme vous le faites pour moi, en employant son nom donné d’identification. Ce n’est après tout qu’un son indiquant la personne à qui vous vous adressez et pourquoi un son serait-il préférable à un autre ? Ce n’est qu’affaire de convention. Et puis aussi, à Aurora, on n’a pas l’habitude d’employer l’initiale « R », sauf dans des conditions officielles quand le nom complet du robot s’impose, et même alors, de nos jours, l’initiale est le plus souvent omise.

— Dans ce cas, Daneel… (Baley réprima une soudaine envie de dire R. Daneel.) Comment distingue-t-on les robots des êtres humains ?

— La distinction est généralement évidente, camarade Elijah. Il semble n’y avoir nul besoin de la souligner inutilement. Du moins c’est le point de vue aurorain et comme vous avez demandé à Giskard des films sur Aurora, je présume que vous souhaitez vous familiariser avec tout ce qui est aurorain, pour vous aider dans la tâche que vous avez entreprise.

— La tâche qu’on m’a imposée, oui. Et si la distinction entre robot et être humain n’est pas évidente, comme dans ton cas, Daneel ?

— Alors pourquoi faire la distinction, à moins que la situation soit telle qu’il devienne indispensable de la faire ?

Baley respira profondément. Il se dit qu’il aurait du mal à s’adapter à cette habitude des Aurorains de faire comme si les robots n’existaient pas.

— Mais, dit-il, si Giskard n’est pas ici pour me garder prisonnier, pourquoi monte-t-il la garde devant la porte ?

— C’est conforme aux instructions du Dr Fastolfe, camarade Elijah. Giskard est là pour vous protéger.

— Contre qui ? Contre quoi ?

— Le Dr Fastolfe n’a pas été précis sur ce point, camarade Elijah. Cependant, les passions humaines sont échauffées à cause de l’affaire de Jander Panell…

— Jander Panell ?

— Le robot dont l’utilité s’est achevée.

— Autrement dit, le robot qui a été tué.

— Tué, camarade Elijah, est un mot généralement appliqué aux êtres humains.

— Mais tu me dis qu’à Aurora, on évite de faire la distinction entre robots et humains. Alors ?

— C’est vrai. Néanmoins, la possibilité d’une distinction ou d’un manque de distinction dans le cas particulier d’une terminaison de fonctionnement est une question qui ne s’est jamais posée, que je sache. J’ignore quelles sont les règles.

Baley réfléchit un moment. Dans le fond, ça n’avait pas grande importance, ce n’était qu’une simple question de sémantique. Malgré tout, il voulait sonder la manière de penser des Aurorains, autrement il n’aboutirait à rien.

Il parla lentement :

— Un être humain qui fonctionne est vivant. Si cette vie est violemment supprimée par l’action volontaire d’un autre être humain, nous appelons cela « meurtre » ou « homicide ». « Meurtre » est le mot le plus fort. Si l’on était témoin, brusquement, de la tentative de suppression violente de la vie d’un être humain, on crierait « Au meurtre ! ». Il n’est pas du tout probable que l’on s’écrierait « A l’homicide ! ». Celui-là, c’est le mot plus officiel, moins émotif.

— Je ne comprends pas la distinction que vous faites, camarade Elijah. Puisque « meurtre » et « homicide » sont tous deux employés pour définir la terminaison violente de la vie d’un être humain, les deux mots devraient être interchangeables. Où est donc la distinction ?

— Des deux, le premier que l’on hurle glacera plus efficacement le sang d’un être humain que le second, Daneel.

— Pourquoi ?

— Question de définition, d’association d’idées ; l’effet subtil, non d’une définition de dictionnaire, mais d’années d’usage ; la nature des phrases, des conditions et des événements, le contexte dans lequel on a entendu ou prononcé un mot plutôt qu’un autre.

— Il n’y a rien de tout cela dans ma programmation, avoua Daneel avec une curieuse nuance d’embarras dans le manque d’émotion apparent de son élocution (le même manque d’émotion de tous ses propos).

— Acceptes-tu de me croire sur parole, Daneel ? Daneel répondit vivement, presque comme si l’on venait de lui donner la clef de l’énigme.

— Sans le moindre doute.

— Bien. Dans ce cas, nous pouvons dire qu’un robot qui fonctionne est vivant, déclara Baley. Beaucoup de gens refuseraient peut-être d’élargir jusque-là le sens du mot, mais nous sommes libres d’imaginer des définitions à notre convenance, quand c’est utile. Il est facile de dire qu’un robot qui fonctionne est vivant, et ce serait inutilement compliqué de chercher à inventer un nouveau mot pour son état, ou d’éviter d’employer celui qui est connu et commode. Toi, par exemple, tu es vivant, Daneel, n’est-ce pas ?

Daneel murmura lentement, avec componction :

— Je fonctionne !

— Ecoute. Si un écureuil est vivant, ou une puce, un arbre, un brin d’herbe, pourquoi pas toi ? Je ne pourrais jamais dire, ou penser, que je suis vivant mais que tu fonctionnes simplement, surtout si je dois vivre à Aurora pendant un moment, en m’appliquant à ne faire aucune distinction entre un robot et moi-même. Par conséquent, je te dis que nous sommes tous deux vivants et je te demande de me croire sur parole.

— C’est ce que je ferai, camarade Elijah.

— Et pourtant, pouvons-nous dire que l’achèvement de la vie robotique par l’acte violent et volontaire d’un être humain est aussi un « meurtre »? Nous pourrions hésiter. Si le crime est le même, le châtiment devrait être le même mais est-ce que ce serait juste ? Si la peine pour le meurtre d’un être humain est la mort, devrait-on réellement exécuter un être humain qui a mis fin à un robot ?

— Le châtiment d’un meurtrier est la psychosonde, camarade Elijah, suivie par la construction d’une nouvelle personnalité. C’est la structure personnelle de l’esprit qui a commis le crime, pas la vie du corps.

— Et quel est à Aurora le châtiment pour avoir mis fin violemment au fonctionnement d’un robot ?

— Je ne sais pas, camarade Elijah. Un tel incident ne s’est jamais produit à Aurora, à ma connaissance.

— Je soupçonne que le châtiment ne serait pas la psychosonde, dit Baley. Que penses-tu de « roboticide »?

— Roboticide ?

— Comme terme employé pour définir le meurtre d’un robot.

— Mais quel serait le verbe dérivé du nom, camarade Elijah ? On ne dit jamais « homicider », et il serait donc impropre de dire « roboticider ».

— Tu as raison. Il faudrait dire assassiner dans chaque cas.

— Mais l’assassinat s’applique uniquement aux êtres humains ; par exemple, on n’assassine pas un animal.

— C’est vrai, reconnut Baley. Et l’on n’assassine pas un être humain par accident, seulement par acte délibéré. Le terme le plus général est « tuer ». Cela s’applique à la mort accidentelle aussi bien qu’au meurtre prémédité, et ça s’applique aussi bien aux animaux qu’aux êtres humains. Même un arbre peut être tué par la maladie, alors pourquoi un robot ne peut-il être tué, hein, Daneel ?

— Les êtres humains et les autres animaux, les plantes également, camarade Elijah, sont tous des choses vivantes, répliqua Daneel. Un robot est un appareil humain, tout comme cette visionneuse. Un appareil est détruit, endommagé, démoli, et ainsi de suite. Il n’est jamais tué.

— Néanmoins, je dirai « tué ». Jander Panell a été tué.

— Qu’est-ce que la différence d’un mot peut changer à la chose décrite ?

— Ce que nous appelons une rose, avec tout autre nom aurait un aussi doux parfum. C’est ça, Daneel ? Daneel hésita puis répondit :

— Je ne suis pas certain de ce que signifie le parfum d’une rose, mais si la rose est sur Terre la fleur commune que nous appelons une rose à Aurora, et si par son « parfum » tu entends une propriété qui peut être détectée, sentie ou mesurée par les êtres humains, alors il est certain qu’appeler une rose par une autre combinaison de sons, toutes choses étant égales d’ailleurs, ne changerait pas son odeur ni aucune de ses autres propriétés complexes.

— Exact, et pourtant les changements de noms provoquent chez les êtres humains des changements de perception.

— Je ne vois pas pourquoi, camarade Elijah.

— Parce que les êtres humains sont souvent illogiques, Daneel. Ce n’est pas une belle qualité.

Baley se carra plus profondément dans son fauteuil et joua avec les boutons de sa visionneuse, en laissant pendant quelques minutes son esprit se plonger dans des pensées personnelles. La discussion avec Daneel était utile en soi, car tandis qu’il s’amusait de cette question de vocabulaire, il parvenait à oublier qu’il était dans l’espace, que le vaisseau avançait jusqu’à ce qu’il soit assez loin des capteurs de masses du système solaire pour faire le bond dans l’hyper-espace, à oublier qu’il serait bientôt à plusieurs millions de kilomètres de la Terre et, bientôt après, à plusieurs années-lumière.

Plus important encore, il y avait des conclusions positives à en tirer. Il était clair que ce que disait Daneel des Aurorains, qui ne faisaient aucune distinction entre robots et êtres humains, était trompeur. Les Aurorains supprimaient peut-être l’initiale « R » et l’usage du « boy », ils pouvaient employer des pronoms personnels au lieu du neutre pour qualifier les robots mais, à voir la résistance opposée par Daneel à l’emploi d’un même mot pour la fin violente d’un robot et d’un être humain (résistance inhérente à sa programmation, ce qui était la conséquence normale des idées des Aurorains sur le bon comportement de Daneel), on devait bien en conclure que ces changements n’étaient que superficiels. Essentiellement, les Aurorains restaient aussi fermement ancrés dans leur croyance que les robots étaient des machines infiniment inférieures aux êtres humains.

Cela signifiait que sa redoutable mission, à savoir trouver une solution utile à la crise (si jamais c’était possible), ne serait pas trop gênée par son ignorance de la société auroraine.

Baley se demanda s’il devait interroger Giskard, afin de confirmer ses conclusions tirées de la conversation avec Daneel et, sans grande hésitation, il y renonça. L’esprit simplet et pas très subtil de Giskard ne serait d’aucune utilité. Il répondrait « Oui, monsieur » ou « Non, monsieur » jusqu’au bout. Ce serait comme si on interrogeait un enregistrement.

Eh bien, dans ce cas, décida Baley, je vais continuer avec Daneel, qui est au moins capable de répondre avec un semblant de subtilité.

— Daneel, considérons le cas de Jander Panell qui doit être, à ce que tu m’as dit jusqu’ici, la première affaire de roboticide dans l’histoire d’Aurora. L’être humain responsable, le tueur, n’est pas connu si je comprends bien ?

— Si l’on suppose qu’un être humain est responsable, répondit Daneel, alors son identité n’est pas connue. Pour cela, vous avez raison, camarade Elijah.

— Et le mobile ? Pourquoi a-t-on tué Jander Panell ?

— Cela non plus, on ne le sait pas.

— Mais Jander Panell était un robot anthropoïde, comme toi, pas comme R. Gis… euh, Giskard, par exemple ?

— C’est exact. Jander était un robot humaniforme, comme moi-même.

— Ne serait-il pas possible, donc, qu’il n’y ait eu aucune intention de roboticide ?

— Je ne comprends pas, camarade Elijah.

— Est-ce que le tueur n’aurait pas pu croire que Jander était un être humain, expliqua Baley avec un rien d’impatience, et qu’il s’agirait d’un homicide, pas d’un roboticide ?

Lentement, Daneel secoua la tête.

— Les robots humaniformes ont toutes les apparences d’un être humain, jusqu’aux cheveux, aux poils et aux pores de la peau. Notre voix est absolument naturelle, nous pouvons faire les gestes nécessaires pour manger et ainsi de suite. Et pourtant, dans notre comportement il y a des différences visibles. Avec le temps, les raffinements de la technique, il y en aura probablement de moins en moins mais pour le moment elles sont nombreuses. Il se peut que toi, et les autres Terriens pas habitués aux robots humaniformes, ne détectiez pas facilement ces différences mais elles sautent aux yeux des Aurorains. Jamais un Aurorain ne prendrait Jander, ou moi, pour un être humain, pas un seul instant.

— Mais est-ce qu’un autre Spatien, qui ne serait pas d’Aurora, ne pourrait pas se tromper ?

Daneel hésita.

— Je ne crois pas. Je ne m’appuie pas sur une observation personnelle ou une connaissance directement programmée, mais j’ai une programmation me permettant de savoir que tous les mondes spatiens connaissent aussi bien les robots qu’Aurora ; certains, comme Solaria, encore mieux. J’en déduis donc qu’aucun Spatien n’aurait pu confondre un robot avec un être humain.

— Y a-t-il des robots humaniformes sur d’autres mondes spatiens ?

— Non, camarade Elijah. Il n’y en a que sur Aurora, jusqu’à présent.

— Alors d’autres Spatiens pourraient ne pas connaître intimement les robots humaniformes, pas assez bien pour faire la différence entre les deux, et faire la confusion entre le robot et l’être humain.

— Je ne crois pas que ce soit probable. Même les robots humaniformes se conduisent d’une manière robotique dans certains cas précis et n’importe quel Spatien la reconnaîtrait.

— Voyons, il y a sûrement des Spatiens moins intelligents que la majorité, moins expérimentés, moins sûrs. Il y a des enfants spatiens, entre autres, à qui la différence peut échapper.

— Il est tout à fait certain, camarade Elijah, que le… roboticide n’a pas été commis par une personne peu intelligente, inexpérimentée ou très jeune. C’est absolument certain.

— Nous procédons par élimination. Bien. Alors, si aucun Spatien ne confondrait, que penserais-tu d’un Terrien ? N’est-il pas possible que…

— Camarade Elijah, quand vous arriverez à Aurora, vous serez le premier Terrien à mettre le pied sur la planète depuis la fin de la période de colonisation initiale. Tous les Aurorains actuellement vivants sont nés sur Aurora ou, dans relativement peu de cas, dans d’autres mondes spatiens.

— Le premier Terrien, murmura Baley. C’est un honneur pour moi. Mais est-ce qu’un Terrien ne pourrait être présent sur Aurora à l’insu des Aurorains ?

— Non, déclara très catégoriquement Daneel.

— Tes connaissances ne sont peut-être pas absolues, Daneel.

— Non ! répéta le robot sur le même ton exactement.

— Nous en concluons donc, reprit Baley avec un soupir, que le roboticide a été un roboticide conscient et rien d’autre.

— Telle était la conclusion depuis le début.

— Ces Aurorains qui ont tiré cette conclusion dès le début avaient au départ toutes les informations. Moi je me renseigne en ce moment pour la première fois.

— Ma réflexion, camarade Elijah, ne voulait pas être péjorative. Je ne vais certes pas minimiser vos talents.

— Merci, Daneel. Je sais bien que ta réflexion n’avait rien d’injurieux… Tu disais il y a un instant que le roboticide n’a pas été commis par une personne sans intelligence, inexpérimentée ou très jeune et que c’est absolument certain. Considérons donc ton propos…

Baley savait qu’il faisait un long détour. C’était nécessaire. Compte tenu de son ignorance des façons d’être et de la tournure d’esprit des Aurorains, il ne pouvait se permettre de faire des suppositions ou d’omettre la moindre incidence. S’il avait eu affaire à un être humain, celui-ci se serait fort probablement impatienté, il aurait promptement déballé tous les renseignements et aurait considéré Baley comme un crétin par-dessus le marché. Mais Daneel, étant un robot, le suivrait le long du chemin sinueux avec une patience totale.

C’était une des formes de comportement qui trahissaient le robotisme de Daneel, tout anthropoïde qu’il fût. Un Aurorain saurait vraisemblablement le classer parmi les robots, d’après une seule réponse à une question. Daneel avait raison, sur la subtilité des différences.

— On peut éliminer les enfants, reprit Baley, peut-être aussi la majorité des femmes et de nombreux hommes, en supposant que la méthode du roboticide a nécessité une grande force physique ; si la tête de Jander a été fracassée ou son torse défoncé par un coup violent. Ce ne serait pas facile, j’imagine, pour quelqu’un qui ne serait pas un être humain particulièrement grand et fort.

Baley savait, d’après ce que Demachek lui avait dit sur la Terre, que le roboticide n’avait pas été commis de cette façon, mais comment savoir si elle-même n’avait pas été abusée ?

— Ce ne serait pas possible, pour aucun être humain, déclara Daneel.

— Pourquoi ?

— Vous devez bien savoir, camarade Elijah, que le squelette robotique est métallique et beaucoup plus résistant que la charpente humaine. Nos mouvements sont plus puissants, plus rapides et plus délicatement contrôlés. La Troisième Loi de Robotique stipule : Le robot doit protéger sa propre existence. » L’assaut par un être humain pourrait être très facilement paré. L’être humain le plus fort serait immobilisé. Il est également improbable que le robot soit pris par surprise. Nous avons constamment conscience des êtres humains. Sans quoi, nous ne pourrions pas remplir nos fonctions.

— Voyons, voyons, Daneel ! intervint Baley. La Troisième Loi dit : « Un robot doit protéger sa propre existence, sauf si cela entre en conflit avec les Première et Deuxième Lois. » La Deuxième Loi est la suivante : « Le robot doit obéir aux ordres de n’importe quel être humain, sauf si cela entre en conflit avec la Première Loi », et la Première Loi dit : « Le robot ne doit pas faire de mal à un être humain ni, par son inaction, permettre qu’il arrive du mal à un être humain. » Un être humain peut donc ordonner à un robot de se détruire, et le robot se servirait alors de sa propre force pour se fracasser le crâne. Et si un être humain attaquait un robot, ce robot ne pourrait pas parer l’attaque sans faire du mal à l’être humain, ce qui serait contraire à la Première Loi.

— Vous devez penser aux robots de la Terre. Ici à Aurora, ou n’importe où dans les mondes spatiens, les robots sont plus hautement considérés que sur la Terre et sont, en général, plus complexes, plus précieux, ils ont beaucoup plus de talents variés. La Troisième Loi est nettement plus forte que la Deuxième, dans les mondes spatiens, plus catégorique que sur la Terre. Un ordre d’autodestruction serait discuté et il faudrait qu’il y ait une raison réellement légitime pour qu’il soit exécuté, par exemple un danger clair et précis. Quant à parer un assaut, la Première Loi ne serait pas transgressée car les robots aurorains sont assez adroits pour immobiliser un homme sans lui faire de mal.

— Oui, mais supposons qu’un être humain affirme que si le robot ne se détruit pas lui-même, il – l’être humain – sera détruit ? Est-ce qu’alors le robot ne se détruirait pas ?

— Un robot aurorain mettrait certainement en doute cette affirmation. Il lui faudrait une preuve évidente, bien visible, de la destruction possible de l’être humain.

— Est-ce qu’un être humain ne pourrait être assez subtil pour faire paraître au robot qu’il est effectivement en grand danger ? Est-ce l’ingéniosité nécessaire à ce plan qui t’a fait éliminer les inintelligents, les inexpérimentés et les très jeunes ?

A cela Daneel répondit :

— Non, camarade Elijah, ce n’est pas cela.

— Y a-t-il une faille dans mon raisonnement ?

— Aucune.

— Alors l’erreur est sans doute dans la supposition qu’il a été physiquement endommagé. En somme, il n’a pas été physiquement endommagé, c’est ça ?

— Oui, camarade Elijah.

(Cela signifiait que Demachek connaissait bien l’affaire, pensa Baley.)

— Dans ce cas, Daneel, Jander a été mentalement endommagé. Un robloc ! Total et irréversible !

— Un robloc ?

— Le diminutif de blocage de robot, la fermeture permanente des circuits positroniques du fonctionnement.

— Nous n’employons pas le terme « robloc » à Aurora, camarade Elijah.

— Comment dites-vous, alors ?

— Nous parlons de « gel mental ».

— Sous un nom ou un autre, c’est la définition du même phénomène.

— Il serait sage, camarade Elijah, d’employer notre expression, sinon les Aurorains à qui vous vous adresserez ne vous comprendront pas ; la conversation en serait compromise. Vous disiez tout à l’heure que des mots différents changent le sens.

— Bon, bon, d’accord, je dirai « gel ». Alors, est-ce que cela pourrait se produire spontanément ?

— Oui, mais d’après les roboticiens les risques sont infiniment réduits. En ma qualité de robot humaniforme, je puis déclarer que je n’ai moi-même jamais ressenti aucun effet capable d’approcher même de loin un gel mental.

— Alors on pourrait supposer qu’un être humain a volontairement créé une situation dans laquelle se produirait un gel mental.

— C’est précisément ce que prétendent les adversaires du Dr Fastolfe.

— Et comme cela exigerait des études, de l’expérience et de l’habileté robotiques, les inintelligents, les inexpérimentés et les enfants ou les très jeunes ne peuvent être responsables.

— C’est le raisonnement normal, camarade Elijah.

— Il serait même possible de dresser la liste des êtres humains d’Aurora possédant une habileté suffisante, et puis ensuite trier un groupe de suspects qui ne seraient peut-être pas forcément nombreux.

— Cela a été fait, camarade Elijah.

— Et quelle est la longueur de cette liste ?

— La plus longue liste proposée ne contient qu’un seul nom.

Ce fut au tour de Baley d’hésiter. Il fronça les sourcils, avec colère, puis il s’exclama :

— Un seul nom ?

— Un seul nom, camarade Elijah, répondit calmement Daneel. C’est le jugement du Dr Fastolfe, qui est le plus grand théoricien de robotique d’Aurora.

— Mais alors, où est le mystère dans tout cela ? Cet unique nom, c’est celui de qui ?

— Eh bien, du Dr Han Fastolfe, naturellement ! Je viens de vous dire qu’il est le plus grand théoricien de robotique d’Aurora et c’est l’opinion professionnelle du Dr Fastolfe qu’il est lui-même le seul à avoir pu manipuler Jander Panell dans ce gel mental absolu, sans laisser aucune trace du procédé. Cependant, le Dr Fastolfe déclare aussi qu’il ne l’a pas fait.

— Mais que personne d’autre ne l’aurait pu, non plus ?

— Précisément, camarade Elijah. Voilà où réside le mystère.

— Et si Fastolfe…

Baley s’interrompit. Il ne servirait à rien de demander à Daneel si le Dr Fastolfe mentait ou se trompait, soit dans son jugement que personne d’autre que lui n’aurait pu commettre ce roboticide, soit en déclarant qu’il ne l’avait pas commis. Daneel avait été programmé par Fastolfe et il était impossible que la programmation comprenne la faculté de douter de son programmateur.

Baley déclara donc, avec autant de calme et d’amabilité qu’il le pouvait :

— Je vais réfléchir à tout cela, Daneel, et nous en reparlerons.

— C’est bien, camarade Elijah. D’ailleurs, il est l’heure de dormir. Comme il est possible que, sur Aurora, la pression des événements vous impose des horaires irréguliers, il serait sage de profiter de l’occasion de dormir maintenant. Je vais vous montrer comment on se procure un lit et comment on organise la literie.

— Merci, Daneel, murmura Baley.

Il ne se faisait pas d’illusions et savait bien qu’il aurait du mal à trouver le sommeil. Il était envoyé à Aurora dans le but précis de démontrer que Fastolfe n’était pas coupable de roboticide et la sécurité de la Terre exigeait la réussite de cette mission. Et (ce qui était moins important mais tout aussi cher au cœur de Baley) sa carrière et sa prospérité l’exigeaient aussi. Pourtant, bien avant d’arriver à Aurora, il avait appris que Fastolfe avait pratiquement avoué le crime.


8

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Baley finit par s’endormir. Daneel lui avait montré comment réduire l’intensité du champ servant de pseudo-gravité. Ce n’était pas la véritable anti-gravité et ne consommait pas autant d’énergie que le procédé qui ne pouvait être utilisé que dans des temps donnés et dans des conditions inhabituelles.

Daneel n’était pas programmé pour expliquer le fonctionnement du système et, s’il l’avait été, Baley était tout à fait certain qu’il n’y aurait rien compris. Heureusement, les commandes pouvaient être manœuvrées sans qu’il soit besoin de comprendre leur utilité scientifique.

Daneel avait dit :

— L’intensité du champ ne peut être réduite à zéro ; du moins pas avec ces commandes. D’ailleurs, ce n’est pas confortable de dormir sous une gravité zéro, surtout pour qui n’a pas l’expérience du voyage spatial. Ce qu’il faut, c’est une intensité assez basse pour donner l’impression que l’on est délivré de la pression de son propre poids, mais assez haute pour conserver une orientation haut et bas. Le niveau varie suivant l’individu. La plupart des gens se sentent très à l’aise, avec l’intensité minimum permise par les commandes, mais il se peut que, la première fois, vous souhaitiez une plus forte intensité, afin de garder la familiarité de la sensation de poids, dans une plus grande mesure. Il vous suffira d’expérimenter les niveaux différents pour trouver celui qui vous convient le mieux.

Plongé dans la nouveauté de cette sensation, Baley oublia un peu le problème de l’affirmation-négation de Fastolfe, alors que son corps s’abandonnait petit à petit au sommeil. Peut-être les deux ne formaient-ils qu’un seul processus.

Il rêva qu’il était de retour sur la Terre (naturellement), suivant les Voies Express mais pas sur un des sièges. Il flottait plutôt à côté des bandes roulantes rapides, juste au-dessus de la tête des autres passagers, en les dépassant un peu. Aucune des personnes ayant les pieds sur terre ne paraissait étonnée ; aucune ne levait les yeux vers lui.

Après le petit déjeuner, le lendemain matin…

Etait-ce vraiment le matin ? Est-ce qu’il y avait un matin, ou n’importe quelle heure de la journée, dans l’espace ?

Evidemment, c’était impossible. Baley y réfléchit un moment, puis il se dit qu’il définirait le matin par le moment suivant le réveil, et le petit déjeuner comme le repas pris au réveil, en renonçant à s’occuper de l’heure qui, objectivement, n’avait pas d’importance. Tout au moins pour lui, sinon pour le vaisseau.

Après déjeuner donc, le lendemain matin, il parcourut les feuilles d’actualité qu’on lui avait fournies, juste le temps de voir s’il y était question du roboticide d’Aurora, puis il s’intéressa aux films apportés la veille (période de veille) par Giskard.

Il choisit les titres qui lui paraissaient historiques et, après en avoir rapidement regardé plusieurs, il comprit que Giskard lui avait apporté des ouvrages pour adolescents. Ils étaient abondamment illustrés et écrits très simplement. Il se demanda quelle opinion Giskard avait de son intelligence ou, peut-être, de ses besoins. A la réflexion, Baley estima que Giskard, dans son innocence de robot, avait bien choisi et qu’il était inutile d’imaginer une insulte possible.

Il s’installa confortablement pour regarder avec plus de concentration et s’aperçut tout de suite que Daneel suivait le film avec lui. Par curiosité réelle ? Ou simplement pour s’occuper les yeux ?

Pas une fois Daneel ne demanda à ce qu’une page soit repassée, pas une fois il ne posa une question. Il devait probablement accepter ce qu’il lisait avec une confiance robotique et ne se permettait pas le luxe du doute ou de la curiosité.

Baley n’interrogea pas Daneel sur ce qu’il lisait, mais il lui demanda tout de même des instructions sur le fonctionnement du mécanisme d’imprimante de la visionneuse, qui ne lui était pas familier.

De temps en temps, Baley s’interrompait pour faire usage de la petite pièce contiguë à sa cabine, qui pouvait être employée pour les diverses fonctions physiologiques privées, si privées que l’on appelait cette pièce la « Personnelle », avec la majuscule toujours sous-entendue à la fois sur la Terre – comme le découvrit Baley quand Daneel y fit allusion – et sur Aurora. Elle était tout juste assez grande pour une personne, ce qui déroutait le citadin habitué aux immenses rangées d’urinoirs, de sièges excrétoires, de lavabos et de douches.

En regardant les films, Baley ne chercha pas à retenir tous les détails. Il n’avait aucune intention de devenir un expert de la société auroraine, pas même de passer un examen scolaire à ce sujet. Il voulait simplement s’en imprégner.

Il remarqua, par exemple, malgré le parti pris hagiographique d’historiens écrivant pour la jeunesse, que les pionniers d’Aurora – les Pères fondateurs, les Terriens venus s’établir sur Aurora dans les premiers temps des voyages interstellaires – avaient été extrêmement terriens. Leur politique, leurs querelles, toutes les facettes de leur comportement étaient entièrement terriennes ; ce qui s’était passé à Aurora était semblable, par bien des côtés, aux événements arrivés alors que les régions relativement désertes de la Terre avaient été conquises et habitées quelque deux mille ans auparavant.

Naturellement, les Aurorains n’avaient eu à affronter ou à combattre aucune vie intelligente ; il n’y avait eu aucun organisme pensant pour dérouter les envahisseurs venus de la Terre avec des questions de traitement, humain ou cruel. En fait, il y avait très peu de vie, d’aucune sorte. Les êtres humains s’y étaient donc très rapidement établis, avec leurs plantes et animaux domestiques ainsi que les parasites et autres organismes apportés par inadvertance. Et, naturellement, les colons avaient également apporté leurs robots.

Les nouveaux Aurorains estimèrent vite que la planète leur appartenait, puisqu’elle leur tombait entre les mains sans aucune compétition et, pour commencer, ils l’appelèrent la Nouvelle Terre. C’était normal, puisqu’elle était la première planète extra-solaire – le premier monde spatien – à être habitée. Ce fut le premier produit du voyage interstellaire, l’aube nouvelle de toute une ère nouvelle immense. Ils eurent vite fait de couper le cordon ombilical, cependant, et rebaptisèrent la planète Aurora, comme la déesse romaine de l’aube.

Ce fut le « Monde de l’Aurore ». Ainsi, dès le début, les colons se déclaraient fièrement les géniteurs d’une nouvelle espèce. Toute l’histoire antérieure de l’humanité était rejetée dans la Nuit noire et le Jour ne naissait enfin qu’avec la présence des Aurorains dans ce nouveau monde.

C’était cette grande réalité, cette monumentale autosatisfaction, qui se faisait sentir dans tous les détails, les noms, les dates, les gagnants, les perdants. C’était l’essentiel.

D’autres mondes furent conquis, certains par la Terre, d’autres par Aurora, mais Baley ne s’y intéressait pas, ni à leur histoire. Il cherchait la grande vue d’ensemble et il remarqua les deux importants changements qui avaient eu lieu et avaient écarté plus encore les Aurorains de leur origine terrienne. Ces événements étaient l’intégration croissante des robots dans tous les aspects de la vie et l’extension de l’espérance de vie.

A mesure que les robots devenaient plus avancés et plus divers, les Aurorains comptèrent de plus en plus sur eux, mais jamais au point d’en dépendre entièrement, contrairement à Solaria, se souvint Baley, où très peu d’êtres humains dépendaient d’un très grand nombre de robots. Aurora n’était pas comme ça.

Et pourtant, les Aurorains devenaient de plus en plus dépendants.

En recherchant comme il le faisait une impression intuitive, des tendances et des généralités, Baley s’apercevait que chaque pas fait sur la voie de l’interaction robots-humains semblait axé sur la dépendance. Même la façon par laquelle un consensus avait été atteint sur les droits robotiques, l’abandon progressif de ce que Daneel appelait une distinction inutile, tout était signe de dépendance. Baley avait l’impression que les Aurorains ne devenaient pas plus humains dans leur attitude par affection pour les êtres humains, mais qu’ils niaient la nature robotique des objets afin de pallier l’embarras d’avoir à reconnaître que des êtres humains dépendaient d’appareils à l’intelligence artificielle.

Quant à l’extension de la durée de la vie, elle s’accompagnait d’un ralentissement du cours de l’histoire. Les sommets et les creux s’aplanissaient. Il y avait une continuité croissante et un plus grand consensus.

Indiscutablement, le manuel d’histoire que Baley étudiait devenait de moins en moins intéressant, presque soporifique. Pour ceux qui vivaient cette histoire, ce devait être un bien. L’histoire n’est intéressante que dans la mesure où elle est catastrophique ; si cela rend le spectacle plus intéressant, c’est passablement horrible à vivre. Sans aucun doute, la vie personnelle devait continuer d’être intéressante pour l’immense majorité des Aurorains et si l’interaction collective de ces existences se calmait, qui s’en plaindrait ?

Si le monde de l’Aurore connaissait une paisible journée ensoleillée, qui, sur cette planète, réclamerait des orages ?

A un moment donné, au cours de la projection, Baley éprouva une sensation indéfinissable. S’il avait été forcé de hasarder une description, il aurait dit que c’était une sorte d’inversion momentanée. Comme s’il avait été retourné comme un gant, et puis rendu à sa première forme, au cours d’une infime fraction de seconde.

Cela avait été si fugitif qu’il faillit ne pas le remarquer, ne pas y faire plus attention qu’à un minuscule hoquet isolé.

Ce fut seulement une minute plus tard, peut-être, en songeant soudain avec le recul à la sensation, qu’il se souvint qu’il avait connu cela déjà deux fois, la première en voyageant vers Solaria, l’autre en regagnant la Terre de cette planète.

C’était le « Bond », le passage dans l’hyperespace qui dans un intervalle hors du temps et de l’espace envoyait le vaisseau à travers les parsecs et dépassait la limite de vitesse de la lumière de l’Univers. (Aucun mystère, littéralement, puisque le vaisseau quittait simplement l’Univers et traversait quelque chose où aucune limite de vitesse n’existait ; un mystère total dans le concept, cependant, car il n’y avait aucun moyen de définir ce qu’était l’hyperespace, à moins d’employer des symboles mathématiques impossibles à traduire dans un langage compréhensible.)

Si l’on acceptait le fait que les êtres humains avaient appris à manipuler l’hyperespace sans comprendre ce qu’ils manipulaient, alors l’effet devenait clair. A un moment donné, le vaisseau était dans les micro-parsecs de la Terre et, l’instant suivant, dans les micro-parsecs d’Aurora.

Idéalement, le Bond durait zéro temps – littéralement zéro – et s’il était exécuté avec une parfaite souplesse il n’y avait pas, il ne pouvait pas y avoir, la moindre sensation biologique. Les physiciens affirmaient pourtant que la parfaite souplesse nécessitait une énergie infinie, si bien qu’il y avait toujours un « temps effectif » qui n’était pas absolument zéro, bien que ce temps puisse être rendu aussi bref que l’on voulait. C’était cela qui avait produit la singulière et finalement inoffensive sensation d’inversion.

En s’apercevant soudain qu’il était très loin de la Terre et très près d’Aurora, Baley fut pris du désir de voir la planète où il se rendait.

C’était en partie le désir de voir cet endroit où des gens vivaient, en partie une curiosité naturelle d’une chose qui occupait ses pensées, à la suite de son étude de tous ces livres.

Giskard entra à ce moment, avec le repas du milieu de la période de veille, entre le réveil et le sommeil (que nous appellerons le déjeuner de midi) et annonça :

— Nous approchons d’Aurora, monsieur, mais il ne vous sera pas possible de l’observer de la passerelle. Il n’y a d’ailleurs rien à voir. Le soleil d’Aurora n’est qu’une étoile brillante et nous mettrons plusieurs jours avant d’être assez près d’Aurora pour en distinguer les détails. (Puis il ajouta, comme à la réflexion :) D’ailleurs, à aucun moment il ne vous sera possible de l’observer de la passerelle.

Baley fut bizarrement déconcerté. Apparemment, on supposait qu’il voudrait observer et ce souhait était tout simplement réprimé. Sa présence, en qualité de visiteur, n’était pas désirée.

— Très bien, Giskard, dit-il, et le robot s’en alla.

Baley le suivit des yeux d’un air maussade. Combien d’autres contraintes allait-il subir ? Sa mission était déjà impossible et il se demanda par combien de manières les Aurorains allaient s’arranger pour la rendre encore plus impossible.


III. Giskard

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Baley se tourna vers Daneel et grommela :

— Ça m’agace, Daneel, de rester prisonnier ici parce que les Aurorains, à bord de ce vaisseau, me considèrent comme une source d’infection. C’est de la superstition pure. J’ai été traité.

— Ce n’est pas parce que les Aurorains ont peur de la contagion que vous êtes prié de rester dans votre cabine, camarade Elijah.

— Ah non ? C’est pourquoi, alors ?

— Vous vous souviendrez peut-être que lorsque nous nous sommes retrouvés ici à bord, Vous m’avez demandé pour quelles raisons j’étais envoyé pour vous escorter. J’ai dit que c’était pour vous donner quelque chose de familier, en guise d’ancre, et pour me faire plaisir. J’allais vous parler de la troisième raison quand Giskard nous a interrompus en apportant les films et la visionneuse, et ensuite nous nous sommes embarqués dans une discussion sur le roboticide.

— Et tu ne m’as jamais donné la troisième raison. Quelle est-elle ?

— Eh bien, camarade Elijah, c’est simplement pour aider à vous protéger.

— Contre quoi ?

— Des passions anormales ont été attisées par l’incident que nous sommes convenus d’appeler un roboticide. Vous avez été appelé à Aurora pour tenter de démontrer l’innocence du Dr Fastolfe et la dramatique de l’Hyperonde…

— Par Jehosaphat, Daneel ! s’exclama Baley furieux. Est-ce qu’on a vu ce truc-là à Aurora aussi ?

— On l’a vu dans tous les mondes spatiens, camarade Elijah. Cela a été un programme très populaire et qui a pleinement démontré que vous êtes un enquêteur tout à fait exceptionnel.

— Alors quel que soit le responsable du roboticide, il a très bien pu avoir une peur exagérée de ce que je pourrais accomplir et, par conséquent, risquer gros pour empêcher mon arrivée… ou me tuer.

— Le Dr Fastolfe, dit calmement Daneel, est tout à fait convaincu que personne n’est responsable du roboticide puisque aucun être humain, à part lui, n’aurait été capable de le commettre. Il est d’avis que c’était un événement purement fortuit. Cependant, il y en a qui essaient de profiter de l’occasion et ce serait dans leur intérêt de vous empêcher de le prouver. Pour cette raison, vous devez être protégé.

Baley fit quelques pas rapides vers une paroi de la cabine et puis revint vers l’autre, comme pour accélérer le cheminement de sa pensée par un exemple physique. Il n’arrivait pas à se sentir personnellement en danger.

— Daneel, dit-il, combien y a-t-il de robots humaniformes, en tout, à l’Aurora ?

— Vous voulez dire maintenant que Jander ne fonctionne plus ?

— Oui, maintenant que Jander est mort.

— Un seul, camarade Elijah.

Baley s’arrêta net et regarda fixement Daneel. Ses lèvres articulèrent deux mots, en silence : « Un seul ? »

— Attends, Daneel, dit-il enfin. Que je comprenne bien. Tu es l’unique robot humaniforme d’Aurora ?

— D’Aurora et de tous les autres mondes, camarade Elijah. Je croyais que vous le saviez. Je suis le prototype et ensuite Jander a été construit. Depuis lors, le Dr Fastolfe a refusé d’en fabriquer d’autres et personne sinon lui n’est capable de le faire.

— Mais, dans ce cas, puisque sur deux robots anthropoïdes, ou humaniformes comme tu dis, un a été tué, l’idée ne vient pas au Dr Fastolfe que l’unique humaniforme restant – toi, Daneel – pourrait être en danger ?

— Il reconnaît cette possibilité. Mais le risque qu’un événement aussi invraisemblable qu’un gel mental total se produise une seconde fois, accidentellement, est tellement inimaginable qu’il ne le prend pas au sérieux. Il pense, cependant, qu’il existe le risque d’une autre mésaventure. Cela, je crois, a joué un petit rôle dans sa décision de m’envoyer vous chercher. Cela m’éloignait d’Aurora pendant une semaine ou deux.

— Et tu es maintenant tout aussi prisonnier que moi, n’est-ce pas, Daneel ?

— Je suis un prisonnier, répondit gravement Daneel, uniquement en ce sens que je ne dois pas quitter cette cabine.

— Dans quel autre sens est-on prisonnier ?

— Dans ce sens que la personne ainsi restreinte dans ses mouvements résiste à la contrainte. Un véritable emprisonnement implique qu’il est involontaire. Je comprends très bien la raison de ma présence ici et j’en reconnais la nécessité.

— Toi peut-être, grommela Baley, mais pas moi ! Je suis un prisonnier dans toute l’acception du mot. Et d’abord, qu’est-ce qui garantit notre sécurité ici ?

— Eh bien d’abord, camarade Elijah, Giskard est de garde devant la porte.

— Est-il assez intelligent pour ça ?

— Il comprend entièrement les ordres. Il est solide, fort, et il se rend parfaitement compte de l’importance de sa tâche.

— Tu veux dire qu’il est prêt à être détruit, pour nous protéger tous les deux ?

— Oui, naturellement, tout comme je suis prêt à être détruit pour vous protéger.

Baley se sentit un peu honteux.

— Tu ne t’insurges pas contre une situation où tu pourrais être forcé de renoncer à l’existence pour moi ?

— C’est dans ma programmation, camarade Elijah, dit Daneel avec simplicité, et sa voix parut s’adoucir. Pourtant, je ne sais comment, il me semble que même si ce n’était pas dans ma programmation, vous sauver la vie rendrait la perte de ma propre existence bien peu de chose par comparaison.

Baley fut bouleversé par cet aveu et ne put se contenir. Il tendit la main et la referma sur celle de Daneel, en la serrant farouchement.

— Merci, camarade Daneel, mais je t’en prie, tâche que cela n’arrive pas. Je ne souhaite pas la perte de ton existence. Il me semble qu’à côté, la préservation de la mienne est sans grande importance pour moi.

Baley fut ahuri de s’apercevoir qu’il parlait très sincèrement. Il fut même vaguement horrifié à la pensée qu’il serait prêt à risquer sa vie pour un robot. Non… pas pour un robot. Pour Daneel.

<p>10</p>

Giskard entra sans prévenir. Baley avait fini par s’y habituer. Le robot, étant son gardien, devait être libre d’aller et de venir à son gré. Et Giskard n’était qu’un robot, aux yeux de Baley, même si on ne parlait pas de lui comme d’un objet, même si l’on ne mentionnait pas le « R ». S’il se grattait, se mettait les doigts dans le nez, se livrait à n’importe quelle fonction biologique malpropre, il lui semblait que Giskard resterait indifférent, ne jugerait pas, serait incapable de réagir autrement que froidement, en enregistrant l’observation dans quelque banque interne de mémoire.

Cela faisait simplement de lui un meuble ambulant et Baley n’éprouvait aucune gêne en sa présence, non que Giskard se soit jamais montré importun en faisant irruption à un moment délicat, pensa distraitement Baley.

Giskard apportait une espèce de coffret.

— Monsieur, dit-il, je me doute que vous souhaitez toujours voir Aurora de l’espace.

Baley sursauta. Il fut certain que Daneel avait remarqué son irritation et avait décidé de plaider sa cause ; c’était sa façon de s’y prendre. Laisser faire cela par Giskard et le présenter comme si c’était une idée de son esprit simplet de robot, c’était vraiment de la délicatesse de la part de Daneel. Cela éviterait à Baley d’exprimer obligatoirement sa gratitude. Du moins Daneel le pensait.

Effectivement, Baley avait été plus exaspéré d’être inutilement, à son point de vue, empêché de regarder Aurora que d’être maintenu prisonnier. Depuis le Bond, il y avait déjà deux jours, il ne cessait de fulminer et de regretter de ne pas voir ce spectacle. Il se tourna donc vers Daneel et lui sourit.

— Merci, mon ami.

— C’est une idée de Giskard, répondit Daneel.

— Oui, bien sûr, dit Baley avec un autre petit sourire. Je le remercie aussi. Qu’est-ce que c’est que ça, Giskard ?

— C’est, essentiellement, un récepteur de télévision ordinaire, relié au poste de vision, monsieur. Si je puis me permettre…

— Oui ?

— Vous ne trouverez pas la vue particulièrement passionnante, monsieur. Je ne voudrais pas que vous soyez inutilement déçu.

— J’essaierai de ne pas espérer trop, Giskard. Quoi qu’il en soit, je ne te tiendrai pas pour responsable de la déception que j’éprouverai peut-être.

— Merci, monsieur. Je dois retourner à mon poste mais Daneel pourra vous aider à faire fonctionner l’instrument, si besoin est et si vous avez un problème.

Il sortit et Baley se tourna vers Daneel.

— Je trouve que Giskard s’est très bien débrouillé, là. C’est peut-être un modèle simple, mais il a été bien conçu.

— Lui aussi est un robot Fastolfe, camarade Elijah. Ce poste de télévision se règle automatiquement. Comme il est déjà branché sur Aurora, il vous suffit de toucher la télécommande. Cela le mettra en marche et vous n’aurez rien d’autre à faire. Voulez-vous le mettre en marche vous-même ?

Baley fit un geste d’indifférence.

— Inutile. Tu peux le faire.

— Très bien.

Daneel avait placé le coffret sur la table où Baley avait visionné ses films.

— Ceci, dit-il en indiquant un petit rectangle plat qu’il avait à la main, c’est la commande, camarade Elijah. Il suffit de la tenir par les bords, de cette manière, et de les presser légèrement pour la mise en marche. Vous pressez de la même façon pour éteindre.

Daneel pressa le rectangle de contrôle et Baley poussa un cri étranglé.

Il s’attendait à ce que le coffret s’illumine et à y voir la représentation d’un champ d’étoiles. Mais ce ne fut pas ce qui se passa. Brusquement, Baley se trouva dans l’espace – dans l’espace – avec des étoiles étincelantes et fixes dans toutes les directions.

Cela ne dura qu’un instant et puis tout redevint normal : la cabine, la table, Baley, Daneel, le coffret.

— Tous mes regrets, camarade Elijah, dit Daneel. Je l’ai éteint dès que j’ai compris votre malaise. Je ne me rendais pas compte que vous n’étiez pas préparé à l’événement.

— Alors prépare-moi. Qu’est-il arrivé ?

— Cet appareil agit directement sur le centre visuel du cerveau humain. Il n’y a aucun moyen de distinguer l’impression qu’il produit de la réalité tridimensionnelle. C’est un système relativement récent et, jusqu’à présent, il n’a été utilisé que pour des scènes astronomiques qui sont, après tout, pauvres en détail.

— Tu as vu la même chose, Daneel ?

— Oui, mais très mal et sans le réalisme qui frappe un être humain. Je vois un contour vague en surimpression sur le contenu de la pièce, qui reste net, mais on m’a expliqué que les êtres humains ne voient que la scène. Sans aucun doute, quand le cerveau de mes semblables sera encore plus délicatement réglé et amélioré…

Baley avait retrouvé son équilibre.

— Le fait est, Daneel, que je ne voyais réellement rien d’autre. Je n’avais même pas conscience de mon corps. Je ne voyais pas mes mains, je ne sentais pas où elles étaient. J’avais l’impression d’être un esprit désincarné ou… euh… J’imagine que c’est ce que je ressentirais si j’étais mort mais existant encore consciemment dans une sorte d’au-delà immatériel.

— Je comprends maintenant que vous ayez trouvé cela plutôt troublant.

— Très troublant, tu veux dire !

— Je suis navré, camarade Elijah. Je vais demander à Giskard de le remporter.

— Non, non. Je suis préparé, maintenant. Donne-moi ce rectangle… Est-ce que je pourrai éteindre, si je n’ai pas conscience de l’existence de mes doigts ?

— Il restera collé à votre main et vous ne pourrez pas le laisser tomber, camarade Elijah. Le Dr Fastolfe, qui a expérimenté ce phénomène, m’a dit que la pression est automatiquement appliquée quand l’être humain qui le tient désire mettre fin au spectacle. C’est un phénomène automatique, basé sur une manipulation des nerfs, tout comme l’est la vue elle-même. Du moins, c’est ainsi que ça marche pour les Aurorains et j’imagine…

— Les Terriens sont physiologiquement assez semblables aux Aurorains pour que ça marche aussi pour nous. Bon, alors donne-moi la télécommande et je vais essayer.

Avec un petit pincement d’inquiétude au cœur, Baley pressa le bord du rectangle et se retrouva dans l’espace. Cette fois, il s’y attendait et quand il s’aperçut qu’il respirait sans difficulté et qu’il n’avait absolument pas l’impression d’être plongé dans un vide, il fit un effort pour accepter tout cela comme si c’était une illusion d’optique. En respirant assez bruyamment (peut-être pour se convaincre qu’il respirait réellement), il regarda avec curiosité dans toutes les directions.

En se rendant compte soudain qu’il entendait le bruit de sa respiration, il demanda :

— Peux-tu m’entendre, Daneel ?

Baley perçut sa propre voix, un peu lointaine, un peu artificielle mais bien audible.

Puis il entendit celle de Daneel, pas différente au point d’être méconnaissable.

— Oui, je le peux, répondit Daneel. Et vous devriez m’entendre, camarade Elijah. Les sens visuel et kinesthétique sont modifiés pour permettre une plus grande illusion de la réalité, mais le sens auditif reste intact. Dans une large mesure, en tout cas.

— Ma foi, je ne vois que des étoiles, des étoiles ordinaires. Aurora a un soleil. Nous sommes assez près d’Aurora, je pense, pour rendre l’étoile qui est son soleil considérablement plus étincelante que les autres.

— Beaucoup trop éblouissante, camarade Elijah. Elle est effacée, sinon vous souffririez de graves atteintes rétiniennes.

— Alors où est la planète ? Où est Aurora ?

— Voyez-vous la constellation d’Orion ?

— Oui, je la vois… Tu veux dire que nous voyons toujours les constellations telles que nous les découvrons dans le ciel de la Terre ? Comme au planétarium de la Ville ?

— A peu près, oui. Si l’on compte en distances interstellaires, nous ne sommes pas très loin de la Terre et du système solaire dont elle fait partie. Nous avons donc la même vue des étoiles. Sur la Terre, le soleil d’Aurora est appelé Tau Ceti et il n’est qu’à 3,6 parsecs de cette planète… Si vous tracez une ligne imaginaire, de Bételgeuse à l’étoile du milieu de la ceinture d’Orion et si vous continuez sur une longueur égale et encore un peu plus, l’étoile de moyenne luminosité que vous voyez est la planète Aurora. Elle deviendra de plus en plus nette durant les prochains jours, alors que nous nous en approchons rapidement.

Baley la contempla gravement. Ce n’était qu’une étoile parmi d’autres. Aucune flèche lumineuse clignotante ne l’indiquait. Son nom n’avait pas été soigneusement calligraphié autour d’elle.

— Où est le Soleil ? demanda-t-il. L’étoile de la Terre, je veux dire ?

— Il est dans la constellation de la Vierge, telle qu’on la voit d’Aurora. C’est un astre de seconde magnitude. Malheureusement, l’astrosimulateur que nous avons – cet appareil dont nous nous servons – n’est pas très bien informatisé et il ne serait pas facile de vous le désigner. Il ne vous apparaîtrait d’ailleurs que comme une simple étoile ordinaire, comme toutes les autres.

— Peu importe… Je vais éteindre ce truc, maintenant. Si j’ai des ennuis, aide-moi.

Baley n’eut pas le moindre ennui. L’appareil s’éteignit juste au moment où il pensait à le faire et il cligna soudain des yeux dans la lumière vive de la cabine.

Ce fut seulement à ce moment, en retrouvant tous ses sens normaux, qu’il s’aperçut que pendant plusieurs minutes il avait été dans l’espace, sans aucun mur de protection d’aucune sorte, et pourtant il n’avait pas souffert de son agoraphobie terrestre. Il avait été parfaitement à l’aise, une fois sa non-existence acceptée.

Cette pensée l’intrigua et le détourna pendant un certain temps de son visionnage des livres.

Périodiquement, il retournait à l’astrosimulateur et jetait encore un coup d’œil à l’espace, d’un poste d’observation juste en dehors du vaisseau spatial, où lui-même n’était présent nulle part (apparemment). Parfois, cela ne durait qu’un instant, simplement pour se rassurer et s’assurer que le vide infini ne lui causait pas de malaise. Parfois, il se perdait dans le déploiement des étoiles, il essayait distraitement de les compter ou de former des figures géométriques, il savourait assez le plaisir de faire quelque chose qu’il n’aurait jamais pu faire sur la Terre, parce que l’agoraphobie croissante prendrait rapidement le pas sur tout le reste.

Finalement, il devint évident qu’Aurora brillait de plus en plus. Tout d’abord, la planète commença à être facile à repérer parmi les autres points lumineux, puis elle se précisa encore et devint finalement évidente. Ce fut d’abord une fine lamelle de lumière qui, très rapidement, grandit et commença à présenter des phases.

C’était un demi-cercle de lumière presque parfait quand Baley remarqua ces phases. Il interrogea Daneel qui répondit :

— Nous approchons de l’extérieur du plan orbital, camarade Elijah. Le pôle sud d’Aurora est plus ou moins au centre du disque, plutôt dans la partie éclairée. C’est le printemps, dans l’hémisphère sud.

— D’après les ouvrages que je viens de lire, l’axe d’Aurora est incliné de seize degrés.

Baley avait parcouru la description physique de la planète avec une attention insuffisante, dans sa hâte de connaître les Aurorains, mais il se souvenait de cela.

— Oui, camarade Elijah. Bientôt, nous allons nous mettre sur orbite autour d’Aurora et la phase changera rapidement. Aurora tourne plus vite sur elle-même que la Terre…

— Oui, elle a une journée de vingt-deux heures.

— Une journée de vingt-deux virgule trois heures traditionnelles. Le jour aurorain est divisé en dix heures auroraines de cent secondes. Ainsi, la seconde auroraine correspond plus ou moins à une seconde de la Terre.

C’est ça que veulent dire les livres, quand ils parlent d’heures métriques, de minutes métriques ?

— Oui. Au début, il a été difficile de persuader les Aurorains d’abandonner les unités de temps auxquelles ils étaient habitués et l’on se servait des deux systèmes, le normal et le métrique. Finalement, bien sûr, c’est le métrique qui a gagné. A présent, nous ne parlons plus que d’heures, de minutes et de secondes, sans spécifier, mais c’est invariablement de la version décimalisée qu’il s’agit. Le même système a été adopté dans tous les mondes spatiens, bien que sur les autres il ne concorde pas avec la rotation de la planète. Chacune emploie également un système local, naturellement.

— Comme la Terre.

— Oui, mais la Terre n’utilise que les unités de temps originales standard. C’est gênant pour les mondes spatiens, pour les échanges et le commerce, mais les Spatiens permettent à la Terre d’agir comme il lui plaît en cela.

— Pas par amitié, j’imagine ! Je les soupçonne de vouloir souligner la différence de la Terre… Mais comment est-ce que la décimalisation concorde avec l’année ? Aurora doit avoir une période naturelle de révolution autour de son soleil, qui contrôle le cycle de ses saisons. Comment a-t-on maîtrisé cela ?

— Aurora tourne autour de son soleil en 373, 5 jours aurorains, c’est-à-dire à peu près 0,95 année terrestre. Ce n’est pas considéré comme une question capitale, en chronologie. Aurora accepte que trente de ses jours équivalent à un mois, et dix mois à une année métrique. L’année métrique est égale à environ 0,8 année saisonnière ou à trois quarts d’une année terrestre. Le rapport est différent sur chaque monde, bien entendu. On appelle généralement dix jours un décimois. Tous les mondes spatiens emploient ce système.

— Mais il doit bien y avoir un moyen commode de suivre le cycle des saisons ?

— Chaque monde a son année saisonnière mais on n’y fait pas grande attention. On peut, par l’ordinateur, convertir n’importe quel jour, passé ou présent, à sa position dans l’année saisonnière si, pour une raison quelconque, cette information est souhaitée, et cela est vrai de n’importe quel monde, où la conversion des jours locaux est également possible. Et naturellement, camarade Elijah, n’importe quel robot peut faire la même chose et guider l’activité humaine là où la saison ou l’heure locale ont de l’importance. L’avantage du système métrique, c’est qu’il fournit à l’humanité une chronométrie unifiée qui n’exige guère que le déplacement d’une virgule décimale.

Baley était agacé que les livres qu’il avait parcourus n’expliquent clairement rien de tout cela. Mais aussi, d’après ses propres connaissances de l’histoire de la Terre, il savait qu’à une époque le mois lunaire était la clef du calendrier et qu’à un certain moment, pour faciliter la chronométrie, le mois lunaire avait été abandonné et jamais regretté. Pourtant, s’il avait donné sur la Terre des livres à un étranger, cet étranger n’aurait fort probablement trouvé aucune mention du mois lunaire ni de tout bouleversement historique des calendriers. Les dates étaient données sans explications.

Qu’y avait-il d’autre, que l’on donnait sans explications ?

Jusqu’à quel point pouvait-il compter, par conséquent, sur les connaissances qu’il glanait ? Il aurait à poser constamment des questions, sans rien prendre pour acquis.

Baley se dit qu’il y aurait de nombreux cas où l’évidence lui échapperait, beaucoup de risques de malentendus et mille et une façons de prendre le mauvais chemin.

Maintenant, quand Baley allumait l’astrosimulateur, Aurora emplissait sa vision et ressemblait à la Terre. (Il n’avait jamais vu la Terre de cette façon, mais il y avait des photos dans les ouvrages d’astronomie.)

Or, ce que voyait Baley sur Aurora, c’était les mêmes motifs nuageux, le même aperçu de régions désertiques, les mêmes vastes étendues de jour et de nuit, les mêmes groupements de lumières clignotantes dans l’hémisphère plongé dans la nuit, exactement comme sur les photos du globe terrestre.

Baley regardait avec ravissement et pensait : « Et si, pour une mystérieuse raison, j’avais été emmené dans l’espace, si l’on m’avait dit qu’on me transportait à Aurora alors qu’en réalité on me ramenait sur la Terre dans je ne sais quel dessein… pour une raison subtile et démente ? Comment pourrais-je m’en apercevoir avant l’atterrissage ? »

Y avait-il une raison d’avoir des soupçons ? Daneel avait pris soin de lui dire que les constellations étaient les mêmes dans le ciel des deux planètes, mais est-ce que ce n’était pas naturel, pour des planètes tournant autour d’astres voisins ? Vu de l’espace, l’aspect général des deux planètes était identique, mais ne fallait-il pas s’y attendre si toutes deux étaient habitables et habitées, confortablement adaptées à la vie humaine ?

Y avait-il une raison d’imaginer une aussi invraisemblable tromperie dont il serait victime ? Cela servirait à quoi ? Et si une raison avait existé de faire une chose aussi fantastique, ne l’aurait-il pas immédiatement décelée ?

Daneel pourrait-il être complice d’une telle conspiration ? Sûrement pas, s’il était un être humain. Mais il n’était qu’un robot ; ne pouvait-il donc avoir reçu un ordre de se conduire d’une manière appropriée ?

Baley était incapable de prendre une décision. Il se surprenait à chercher les contours de continents qu’il saurait reconnaître, comme étant terrestres ou non. Ce serait la preuve concluante, mais ça ne marchait pas, hélas !

Les aperçus qui passaient rapidement entre les nuages ne lui étaient d’aucune utilité. Il ne connaissait pas assez bien la géographie de la Terre. Tout ce qu’il connaissait de sa planète, c’était ses villes souterraines, ses caves d’acier.

Les portions de côtes qu’il voyait ne lui rappelaient rien. Il était incapable de dire si elles étaient de la Terre ou d’Aurora.

Et d’ailleurs, pourquoi cette incertitude ? Quand il était allé à Solaria, jamais il n’avait douté de sa destination, pas un instant il n’avait soupçonné qu’il retournait sur la Terre. Oui, mais c’était alors une mission claire et précise, qui avait une chance raisonnable de réussite. Tandis que maintenant, il avait l’impression de n’avoir pas la moindre chance.

Peut-être voulait-il retourner sur la Terre, dans le fond ; alors il échafaudait une conspiration imaginaire, pour croire la chose possible ?

L’incertitude en venait à avoir une vie propre, dans son esprit. Il ne pouvait s’en départir. Il se surprenait à observer Aurora avec une intensité presque démente, il était incapable de revenir à la réalité de la cabine.

Aurora bougeait, tournait lentement…

Il l’avait observée assez longtemps pour le remarquer. Alors qu’il contemplait l’espace, tout était resté immobile, comme une toile peinte, un motif silencieux et statique de points lumineux avec, plus tard, un petit demi-cercle de lumière parmi eux. Etait-ce l’immobilité qui lui avait permis de ne pas être agoraphobe ?

Mais à présent il voyait bouger Aurora et il comprenait que le vaisseau entamait sa descente en spirale et se préparait à atterrir. Les nuages montaient à toute vitesse…

Non, pas les nuages, le vaisseau plongeait. Le vaisseau bougeait. Il bougeait lui-même. Il eut soudain conscience de son existence. Il était précipité à travers les nuages. Il tombait, sans protection, dans le vide, vers un sol dur.

Sa gorge se contracta, il avait grand mal à respirer.

Il se répéta désespérément : « Tu n’es pas dehors, les parois de la cabine, du vaisseau sont tout autour de toi ! »

Mais il ne sentait pas de murs.

Il se dit : « Même sans murs, tu es quand même enveloppé. Tu es entouré d’une peau. »

Mais il ne sentait aucune peau.

C’était pire que s’il était un être humain nu, il était une personnalité non accompagnée, l’essence de l’identité totalement découverte, un point vivant, une singularité entourée par un monde vide et infini et il tombait.

Il voulait éteindre la vision, resserrer les doigts autour de la commande, mais rien ne se passa. Ses yeux refusaient de se fermer, ses doigts ne se contractaient pas. Il était pris, hypnotisé par la terreur, paralysé par la frayeur.

Tout ce qu’il sentait autour de lui, c’était des nuages, blancs, pas tout à fait blancs, blanc cassé, un peu dorés, orangés…

Et tout vira au gris… et il se noyait. Il ne pouvait plus respirer. Il se débattit, il lutta désespérément pour libérer sa gorge nouée, pour appeler Daneel au secours…

Il ne pouvait pas émettre le moindre son…

<p>11</p>

Baley respirait comme s’il venait de franchir la ligne d’arrivée après une longue course. La cabine était de travers et il y avait une surface dure sous son coude gauche.

Il s’aperçut qu’il était sur le sol.

Giskard était agenouillé à côté de lui, sa main de robot (ferme mais assez froide) refermée autour de son poignet droit. La porte de la cabine, qu’il apercevait derrière l’épaule de Giskard, était entrebâillée.

Baley comprit, sans le demander, ce qui s’était passé. Giskard avait saisit cette main inerte et l’avait serrée sur la télécommande de l’astrosimulateur. Autrement…

Daneel était là aussi, sa figure tout près de celle de Baley, avec une expression que l’on pouvait croire douloureuse.

— Vous n’avez rien dit, camarade Elijah. Si j’avais eu plus rapidement conscience de votre malaise…

Baley essaya de faire signe qu’il comprenait, que ça n’avait pas d’importance. Il était toujours incapable de parler.

Les deux robots attendirent qu’il fasse un faible mouvement pour se relever. Aussitôt, des bras l’entourèrent, le soulevèrent. Il fut déposé dans un fauteuil et la commande fut doucement retirée de sa main par Giskard.

— Nous allons bientôt atterrir, dit Giskard. Vous n’aurez plus besoin de l’astrosimulateur, je pense. Daneel ajouta gravement :

— D’ailleurs, mieux vaut l’emporter.

— Attendez ! protesta Baley.

Sa voix était rauque, chuchotante, il n’était pas sûr de se faire comprendre, alors il respira profondément, s’éclaircit tant bien que mal la gorge et répéta :

— Attendez !… Giskard !

Giskard se retourna.

— Monsieur ?

Baley ne parla pas immédiatement. Maintenant que Giskard savait que l’on avait besoin de lui, il attendrait le temps qu’il faudrait, indéfiniment peut-être. Baley s’efforçait de mettre de l’ordre dans le chaos de ses idées. Agoraphobie ou non, il lui restait encore cette incertitude quant à sa destination réelle. Cette inquiétude s’était déclarée en premier lieu, et il se pouvait bien qu’elle ait intensifié l’agoraphobie.

Il devait savoir ! Giskard ne mentirait pas. Un robot ne pouvait mentir, à moins qu’on lui ait très soigneusement ordonné de le faire. Et pourquoi donner ces ordres à Giskard ? Son compagnon était Daneel, qui ne devait pas le quitter. S’il y avait des mensonges à débiter, ce serait le travail de Daneel. Giskard n’était qu’un simple « garçon » de courses, un gardien à la porte. Il n’y aurait donc eu nul besoin de lui faire la leçon et de lui programmer un tissu de mensonges.

— Giskard, dit-il enfin d’une voix redevenue normale.

— Monsieur ?

— Nous sommes sur le point d’atterrir, n’est-ce pas ?

— Dans un peu moins de deux heures, monsieur.

Deux heures métriques, probablement, pensa Baley. Plus que deux heures réelles ? Moins ? peu importait. Ça ne ferait que tout compliquer. Laissons tomber.

Il dit, avec autant d’autorité qu’il le put :

— Donne-moi immédiatement le nom de la planète sur laquelle nous allons atterrir.

Un être humain, s’il avait répondu, ne l’aurait fait qu’après une légère pause et d’un air considérablement surpris.

Mais Giskard répondit instantanément, par une affirmation dépourvue de la moindre inflexion :

— C’est Aurora, monsieur.

— Comment le sais-tu ?

— C’est notre destination. Et puis, aussi, ça ne pourrait pas être la Terre, par exemple, puisque le soleil d’Aurora, Tau Ceti, ne représente que 90 % de la masse du soleil de la Terre. Tau Ceti est légèrement plus froid, par conséquent, et sa lumière a une teinte orangée très nette pour l’œil neuf de Terriens qui n’y sont pas habitués. Vous avez peut-être déjà remarqué la couleur caractéristique du soleil d’Aurora dans les reflets de la couche supérieure des nuages. Vous la verrez certainement dans tout l’aspect du paysage, jusqu’à ce que vos yeux s’y accoutument.

Baley se détourna de la figure impassible de Giskard. Il avait effectivement remarqué la couleur différente mais n’y avait attaché aucune importance. Une grave erreur, se dit-il.

— Tu peux aller, Giskard.

— Bien, monsieur.

Amèrement, Baley se tourna vers Daneel.

— Je viens de me ridiculiser, Daneel.

— Si je comprends bien, vous avez cru que nous vous trompions et vous emmenions ailleurs qu’à Aurora. Aviez-vous une raison de soupçonner cela, camarade Elijah ?

— Aucune. Il est possible que ce soupçon ait été provoqué par le malaise venant d’une agoraphobie subliminale. En contemplant tout cet espace immobile, je n’ai pas ressenti de malaise perceptible mais il devait exister juste sous la surface, créant une inquiétude croissante.

— La faute est la nôtre, camarade Elijah. Connaissant votre aversion pour les grands espaces, nous avons eu tort de vous soumettre à l’astrosimulation ou, l’ayant fait, de ne pas mieux vous surveiller.

Baley, agacé, secoua la tête.

— Ne dis pas ça, Daneel. J’étais bien assez surveillé. La question qui se pose pour moi, c’est de savoir à quel point je serai surveillé à Aurora même.

— Il me semble, camarade Elijah, qu’il sera difficile de vous permettre un libre accès à Aurora et aux Aurorains.

— Néanmoins, c’est justement ce qui doit m’être permis. Si je veux découvrir la vérité sur ce roboticide, je dois être libre d’enquêter directement sur les lieux et d’interroger toutes les personnes en cause.

Baley était maintenant tout à fait remis, bien qu’encore un peu fatigué. Curieusement, et cela l’embarrassa, l’intense épreuve par laquelle il venait de passer lui laissait un violent désir d’une pipe de tabac, une habitude dont il croyait s’être définitivement débarrassé depuis plus d’un an. Il croyait sentir le goût et l’odeur du tabac passant par sa gorge et son nez.

Il lui faudrait cependant se contenter du souvenir. Il savait qu’à Aurora, en aucun cas il ne serait autorisé à fumer. Il n’y avait pas de tabac dans les mondes spatiens et, s’il en avait eu sur lui, on le lui aurait confisqué et détruit.

— Camarade Elijah, dit Daneel, il faudra discuter de cela avec le Dr Fastolfe, dès que nous aurons atterri. Je n’ai aucun pouvoir pour prendre quelque décision que ce soit à ce sujet.

— Je le sais bien, Daneel, mais comment vais-je parler à Fastolfe ? Par l’équivalent d’un astrosimulateur ? Avec une télécommande dans la main ?

— Pas du tout, camarade Elijah. Vous vous entretiendrez face à face. Il a l’intention de vous attendre et de vous accueillir au cosmoport.

<p>12</p>

Baley guettait les bruits de l’atterrissage. Il ne savait pas quels ils seraient, bien entendu. Il ignorait le mécanisme du vaisseau, le nombre d’hommes et de femmes qu’il transportait, ce que l’équipage aurait à faire au cours du processus d’atterrissage, quel genre de bruit retentirait.

Des cris ? Des vrombissements ? Une vague vibration ?

Il n’entendit rien du tout.

— Vous me paraissez tendu, camarade Elijah, dit Daneel. Je préférerais que vous n’attendiez pas pour me parler de tout malaise que vous pourriez éprouver. Je dois vous aider au moment même où, pour une raison ou pour une autre, vous êtes malheureux.

Le mot « dois » était un peu appuyé.

Baley pensa distraitement que Daneel était mû par la Première Loi. Il se dit : « Il a sûrement souffert à sa façon autant que j’ai souffert moi-même en esprit quand je me suis effondré, ce qu’il n’avait pas prévu à temps. Un déséquilibre interne de potentiels positroniques ne signifie sans doute rien pour moi mais risque de produire chez lui le même effet et la même réaction qu’une vive douleur chez moi. »

Et il alla plus loin, pensant : « Comment puis-je savoir ce qui existe sous la pseudo-peau et la pseudo-conscience d’un robot, pas plus qu’il ne peut comprendre ce qui se passe en moi ? »

Puis, éprouvant du remords d’avoir pensé à Daneel comme à un robot, Baley regarda au fond de ses yeux chaleureux (quand avait-il commencé à trouver leur expression chaleureuse ?) et dit :

— Je t’avertirai immédiatement du moindre malaise. En ce moment, je n’en éprouve aucun, je cherche seulement à entendre les bruits qui pourraient me révéler tant soit peu de la procédure d’atterrissage, camarade Daneel.

— Merci, camarade Elijah, répondit gravement Daneel en inclinant légèrement la tête. L’atterrissage ne devrait provoquer aucun malaise. Vous sentirez sans doute l’accélération mais elle sera réduite au minimum car cette cabine s’infléchira, dans une certaine mesure, dans la direction de l’accélération. La température montera peut-être, mais d’à peine deux degrés Celsius. Quant aux effets soniques, vous percevrez un léger sifflement bas, quand nous traverserons l’atmosphère épaissie. Est-ce que cela vous dérangera ?

— Je ne le pense pas. Ce qui me chiffonne, c’est de n’être pas libre de participer à l’atterrissage. J’aimerais apprendre comment ça se passe. Je ne veux pas être emprisonné et tenu à l’écart des événements.

— Vous avez découvert, camarade Elijah, que la nature des événements ne convient pas à votre tempérament.

— Et comment vais-je surmonter ça, Daneel ? Ce n’est pas une raison suffisante pour me garder ici !

— Camarade Elijah, je vous ai déjà expliqué que vous êtes gardé ici pour votre propre sécurité. Baley secoua la tête d’un air nettement écœuré.

— J’y ai réfléchi et je trouve ça ridicule. Mes chances d’éclaircir cette regrettable affaire sont déjà si minces, avec toutes les restrictions qu’on m’impose et avec la difficulté que je vais avoir à comprendre quoi que ce soit d’Aurora, qu’il me semble qu’aucune personne de bon sens ne devrait se donner le mal d’essayer de me retenir. Et si on essaie, pourquoi prendre la peine de m’attaquer personnellement ? Pourquoi ne pas saboter le vaisseau ? Si nous imaginons que nous affrontons une horde de malfrats qui estiment que tous les coups sont permis, ils devraient se dire qu’un vaisseau est un prix bien léger à payer, un vaisseau et tous ceux qui sont à bord, bien sûr, Giskard et toi, et moi bien entendu !

— Cela a été envisagé, camarade Elijah. Le vaisseau a été soigneusement étudié et examiné. La moindre trace de sabotage aurait été détectée.

— En es-tu certain ? Sûr à cent pour cent ?

— Il est impossible d’être absolument certain de ce genre de chose. Cependant, Giskard et moi avons été rassurés par la pensée que la certitude était très élevée et que l’on pouvait partir avec un risque infime de catastrophe.

— Et si vous vous trompiez ?

Quelque chose de semblable à un vague signe d’inquiétude passa sur la figure de Daneel, comme s’il pensait qu’on lui demandait de considérer un sujet allant à l’encontre du bon fonctionnement des circuits positroniques de son cerveau. Il répliqua :

— Mais nous ne nous sommes pas trompés.

— Tu ne peux pas encore l’affirmer. Nous allons bientôt atterrir et c’est le moment le plus dangereux. En fait, à ce stade, il n’est pas besoin de saboter le vaisseau. Mon danger personnel est plus grand maintenant, en ce moment même. Je ne peux pas rester caché dans cette cabine, si je dois débarquer à Aurora. Je vais devoir traverser le vaisseau et être à la portée de tous les autres. As-tu pris des précautions pour assurer la sécurité de l’atterrissage ?

(Baley savait qu’il était mesquin, en s’attaquant inutilement à Daneel pour la simple raison que son long emprisonnement l’exaspérait… et à cause de l’indignité de son instant de défaillance.)

Mais Daneel répondit calmement :

— Nous en avons pris, camarade Elijah. Et, incidemment, nous avons atterri. Nous sommes en ce moment posés sur la surface d’Aurora.

Baley fut tout à fait ahuri. Il se retourna vivement de tous côtés mais, naturellement, il n’y avait rien à voir que les parois de la cabine. Il n’avait rien senti, rien entendu, rien de ce que Daneel avait décrit. Pas la moindre accélération, pas de chaleur, pas de sifflement du vent… A moins que Daneel n’ait volontairement abordé le sujet du danger personnel qu’il courait, afin de le détourner d’autres questions inquiétantes mais sans importance ?

— Et pourtant, insista Baley, il y a encore la question du débarquement. Comment vais-je descendre sans m’exposer à des ennemis possibles ?

Daneel s’approcha d’une paroi et toucha un endroit précis. Aussitôt, la paroi se fendit en deux et les deux moitiés s’écartèrent. Baley vit devant lui un long cylindre, un tunnel.

Giskard entra alors dans la cabine par l’autre porte et annonça :

— Nous allons passer tous les trois par le tube de sortie, monsieur. D’autres personnes le surveillent de l’extérieur. A l’autre extrémité du tube, le Dr Fastolfe attend.

— Nous avons pris toutes les précautions, déclara Daneel.

— Je te demande pardon, Daneel, marmonna Baley. A Giskard aussi.

La mine sombre, il s’engagea dans le tube de sortie. Tous les efforts pour le rassurer, pour lui dire que toutes les précautions avaient été prises, l’assuraient aussi que ces précautions étaient jugées nécessaires.

Baley aimait à croire qu’il n’était pas un lâche mais il se trouvait sur une planète inconnue, sans aucun moyen de distinguer l’ami de l’ennemi, sans la moindre possibilité de trouver un réconfort dans des choses familières (à l’exception de Daneel, bien entendu). Dans des moments vitaux, pensa-t-il avec un frisson, il se trouverait sans protection pour l’entourer de sa chaleur et le soulager.


9

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Baley se tourna vers Daneel et grommela :

— Ça m’agace, Daneel, de rester prisonnier ici parce que les Aurorains, à bord de ce vaisseau, me considèrent comme une source d’infection. C’est de la superstition pure. J’ai été traité.

— Ce n’est pas parce que les Aurorains ont peur de la contagion que vous êtes prié de rester dans votre cabine, camarade Elijah.

— Ah non ? C’est pourquoi, alors ?

— Vous vous souviendrez peut-être que lorsque nous nous sommes retrouvés ici à bord, Vous m’avez demandé pour quelles raisons j’étais envoyé pour vous escorter. J’ai dit que c’était pour vous donner quelque chose de familier, en guise d’ancre, et pour me faire plaisir. J’allais vous parler de la troisième raison quand Giskard nous a interrompus en apportant les films et la visionneuse, et ensuite nous nous sommes embarqués dans une discussion sur le roboticide.

— Et tu ne m’as jamais donné la troisième raison. Quelle est-elle ?

— Eh bien, camarade Elijah, c’est simplement pour aider à vous protéger.

— Contre quoi ?

— Des passions anormales ont été attisées par l’incident que nous sommes convenus d’appeler un roboticide. Vous avez été appelé à Aurora pour tenter de démontrer l’innocence du Dr Fastolfe et la dramatique de l’Hyperonde…

— Par Jehosaphat, Daneel ! s’exclama Baley furieux. Est-ce qu’on a vu ce truc-là à Aurora aussi ?

— On l’a vu dans tous les mondes spatiens, camarade Elijah. Cela a été un programme très populaire et qui a pleinement démontré que vous êtes un enquêteur tout à fait exceptionnel.

— Alors quel que soit le responsable du roboticide, il a très bien pu avoir une peur exagérée de ce que je pourrais accomplir et, par conséquent, risquer gros pour empêcher mon arrivée… ou me tuer.

— Le Dr Fastolfe, dit calmement Daneel, est tout à fait convaincu que personne n’est responsable du roboticide puisque aucun être humain, à part lui, n’aurait été capable de le commettre. Il est d’avis que c’était un événement purement fortuit. Cependant, il y en a qui essaient de profiter de l’occasion et ce serait dans leur intérêt de vous empêcher de le prouver. Pour cette raison, vous devez être protégé.

Baley fit quelques pas rapides vers une paroi de la cabine et puis revint vers l’autre, comme pour accélérer le cheminement de sa pensée par un exemple physique. Il n’arrivait pas à se sentir personnellement en danger.

— Daneel, dit-il, combien y a-t-il de robots humaniformes, en tout, à l’Aurora ?

— Vous voulez dire maintenant que Jander ne fonctionne plus ?

— Oui, maintenant que Jander est mort.

— Un seul, camarade Elijah.

Baley s’arrêta net et regarda fixement Daneel. Ses lèvres articulèrent deux mots, en silence : « Un seul ? »

— Attends, Daneel, dit-il enfin. Que je comprenne bien. Tu es l’unique robot humaniforme d’Aurora ?

— D’Aurora et de tous les autres mondes, camarade Elijah. Je croyais que vous le saviez. Je suis le prototype et ensuite Jander a été construit. Depuis lors, le Dr Fastolfe a refusé d’en fabriquer d’autres et personne sinon lui n’est capable de le faire.

— Mais, dans ce cas, puisque sur deux robots anthropoïdes, ou humaniformes comme tu dis, un a été tué, l’idée ne vient pas au Dr Fastolfe que l’unique humaniforme restant – toi, Daneel – pourrait être en danger ?

— Il reconnaît cette possibilité. Mais le risque qu’un événement aussi invraisemblable qu’un gel mental total se produise une seconde fois, accidentellement, est tellement inimaginable qu’il ne le prend pas au sérieux. Il pense, cependant, qu’il existe le risque d’une autre mésaventure. Cela, je crois, a joué un petit rôle dans sa décision de m’envoyer vous chercher. Cela m’éloignait d’Aurora pendant une semaine ou deux.

— Et tu es maintenant tout aussi prisonnier que moi, n’est-ce pas, Daneel ?

— Je suis un prisonnier, répondit gravement Daneel, uniquement en ce sens que je ne dois pas quitter cette cabine.

— Dans quel autre sens est-on prisonnier ?

— Dans ce sens que la personne ainsi restreinte dans ses mouvements résiste à la contrainte. Un véritable emprisonnement implique qu’il est involontaire. Je comprends très bien la raison de ma présence ici et j’en reconnais la nécessité.

— Toi peut-être, grommela Baley, mais pas moi ! Je suis un prisonnier dans toute l’acception du mot. Et d’abord, qu’est-ce qui garantit notre sécurité ici ?

— Eh bien d’abord, camarade Elijah, Giskard est de garde devant la porte.

— Est-il assez intelligent pour ça ?

— Il comprend entièrement les ordres. Il est solide, fort, et il se rend parfaitement compte de l’importance de sa tâche.

— Tu veux dire qu’il est prêt à être détruit, pour nous protéger tous les deux ?

— Oui, naturellement, tout comme je suis prêt à être détruit pour vous protéger.

Baley se sentit un peu honteux.

— Tu ne t’insurges pas contre une situation où tu pourrais être forcé de renoncer à l’existence pour moi ?

— C’est dans ma programmation, camarade Elijah, dit Daneel avec simplicité, et sa voix parut s’adoucir. Pourtant, je ne sais comment, il me semble que même si ce n’était pas dans ma programmation, vous sauver la vie rendrait la perte de ma propre existence bien peu de chose par comparaison.

Baley fut bouleversé par cet aveu et ne put se contenir. Il tendit la main et la referma sur celle de Daneel, en la serrant farouchement.

— Merci, camarade Daneel, mais je t’en prie, tâche que cela n’arrive pas. Je ne souhaite pas la perte de ton existence. Il me semble qu’à côté, la préservation de la mienne est sans grande importance pour moi.

Baley fut ahuri de s’apercevoir qu’il parlait très sincèrement. Il fut même vaguement horrifié à la pensée qu’il serait prêt à risquer sa vie pour un robot. Non… pas pour un robot. Pour Daneel.


10

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Giskard entra sans prévenir. Baley avait fini par s’y habituer. Le robot, étant son gardien, devait être libre d’aller et de venir à son gré. Et Giskard n’était qu’un robot, aux yeux de Baley, même si on ne parlait pas de lui comme d’un objet, même si l’on ne mentionnait pas le « R ». S’il se grattait, se mettait les doigts dans le nez, se livrait à n’importe quelle fonction biologique malpropre, il lui semblait que Giskard resterait indifférent, ne jugerait pas, serait incapable de réagir autrement que froidement, en enregistrant l’observation dans quelque banque interne de mémoire.

Cela faisait simplement de lui un meuble ambulant et Baley n’éprouvait aucune gêne en sa présence, non que Giskard se soit jamais montré importun en faisant irruption à un moment délicat, pensa distraitement Baley.

Giskard apportait une espèce de coffret.

— Monsieur, dit-il, je me doute que vous souhaitez toujours voir Aurora de l’espace.

Baley sursauta. Il fut certain que Daneel avait remarqué son irritation et avait décidé de plaider sa cause ; c’était sa façon de s’y prendre. Laisser faire cela par Giskard et le présenter comme si c’était une idée de son esprit simplet de robot, c’était vraiment de la délicatesse de la part de Daneel. Cela éviterait à Baley d’exprimer obligatoirement sa gratitude. Du moins Daneel le pensait.

Effectivement, Baley avait été plus exaspéré d’être inutilement, à son point de vue, empêché de regarder Aurora que d’être maintenu prisonnier. Depuis le Bond, il y avait déjà deux jours, il ne cessait de fulminer et de regretter de ne pas voir ce spectacle. Il se tourna donc vers Daneel et lui sourit.

— Merci, mon ami.

— C’est une idée de Giskard, répondit Daneel.

— Oui, bien sûr, dit Baley avec un autre petit sourire. Je le remercie aussi. Qu’est-ce que c’est que ça, Giskard ?

— C’est, essentiellement, un récepteur de télévision ordinaire, relié au poste de vision, monsieur. Si je puis me permettre…

— Oui ?

— Vous ne trouverez pas la vue particulièrement passionnante, monsieur. Je ne voudrais pas que vous soyez inutilement déçu.

— J’essaierai de ne pas espérer trop, Giskard. Quoi qu’il en soit, je ne te tiendrai pas pour responsable de la déception que j’éprouverai peut-être.

— Merci, monsieur. Je dois retourner à mon poste mais Daneel pourra vous aider à faire fonctionner l’instrument, si besoin est et si vous avez un problème.

Il sortit et Baley se tourna vers Daneel.

— Je trouve que Giskard s’est très bien débrouillé, là. C’est peut-être un modèle simple, mais il a été bien conçu.

— Lui aussi est un robot Fastolfe, camarade Elijah. Ce poste de télévision se règle automatiquement. Comme il est déjà branché sur Aurora, il vous suffit de toucher la télécommande. Cela le mettra en marche et vous n’aurez rien d’autre à faire. Voulez-vous le mettre en marche vous-même ?

Baley fit un geste d’indifférence.

— Inutile. Tu peux le faire.

— Très bien.

Daneel avait placé le coffret sur la table où Baley avait visionné ses films.

— Ceci, dit-il en indiquant un petit rectangle plat qu’il avait à la main, c’est la commande, camarade Elijah. Il suffit de la tenir par les bords, de cette manière, et de les presser légèrement pour la mise en marche. Vous pressez de la même façon pour éteindre.

Daneel pressa le rectangle de contrôle et Baley poussa un cri étranglé.

Il s’attendait à ce que le coffret s’illumine et à y voir la représentation d’un champ d’étoiles. Mais ce ne fut pas ce qui se passa. Brusquement, Baley se trouva dans l’espace – dans l’espace – avec des étoiles étincelantes et fixes dans toutes les directions.

Cela ne dura qu’un instant et puis tout redevint normal : la cabine, la table, Baley, Daneel, le coffret.

— Tous mes regrets, camarade Elijah, dit Daneel. Je l’ai éteint dès que j’ai compris votre malaise. Je ne me rendais pas compte que vous n’étiez pas préparé à l’événement.

— Alors prépare-moi. Qu’est-il arrivé ?

— Cet appareil agit directement sur le centre visuel du cerveau humain. Il n’y a aucun moyen de distinguer l’impression qu’il produit de la réalité tridimensionnelle. C’est un système relativement récent et, jusqu’à présent, il n’a été utilisé que pour des scènes astronomiques qui sont, après tout, pauvres en détail.

— Tu as vu la même chose, Daneel ?

— Oui, mais très mal et sans le réalisme qui frappe un être humain. Je vois un contour vague en surimpression sur le contenu de la pièce, qui reste net, mais on m’a expliqué que les êtres humains ne voient que la scène. Sans aucun doute, quand le cerveau de mes semblables sera encore plus délicatement réglé et amélioré…

Baley avait retrouvé son équilibre.

— Le fait est, Daneel, que je ne voyais réellement rien d’autre. Je n’avais même pas conscience de mon corps. Je ne voyais pas mes mains, je ne sentais pas où elles étaient. J’avais l’impression d’être un esprit désincarné ou… euh… J’imagine que c’est ce que je ressentirais si j’étais mort mais existant encore consciemment dans une sorte d’au-delà immatériel.

— Je comprends maintenant que vous ayez trouvé cela plutôt troublant.

— Très troublant, tu veux dire !

— Je suis navré, camarade Elijah. Je vais demander à Giskard de le remporter.

— Non, non. Je suis préparé, maintenant. Donne-moi ce rectangle… Est-ce que je pourrai éteindre, si je n’ai pas conscience de l’existence de mes doigts ?

— Il restera collé à votre main et vous ne pourrez pas le laisser tomber, camarade Elijah. Le Dr Fastolfe, qui a expérimenté ce phénomène, m’a dit que la pression est automatiquement appliquée quand l’être humain qui le tient désire mettre fin au spectacle. C’est un phénomène automatique, basé sur une manipulation des nerfs, tout comme l’est la vue elle-même. Du moins, c’est ainsi que ça marche pour les Aurorains et j’imagine…

— Les Terriens sont physiologiquement assez semblables aux Aurorains pour que ça marche aussi pour nous. Bon, alors donne-moi la télécommande et je vais essayer.

Avec un petit pincement d’inquiétude au cœur, Baley pressa le bord du rectangle et se retrouva dans l’espace. Cette fois, il s’y attendait et quand il s’aperçut qu’il respirait sans difficulté et qu’il n’avait absolument pas l’impression d’être plongé dans un vide, il fit un effort pour accepter tout cela comme si c’était une illusion d’optique. En respirant assez bruyamment (peut-être pour se convaincre qu’il respirait réellement), il regarda avec curiosité dans toutes les directions.

En se rendant compte soudain qu’il entendait le bruit de sa respiration, il demanda :

— Peux-tu m’entendre, Daneel ?

Baley perçut sa propre voix, un peu lointaine, un peu artificielle mais bien audible.

Puis il entendit celle de Daneel, pas différente au point d’être méconnaissable.

— Oui, je le peux, répondit Daneel. Et vous devriez m’entendre, camarade Elijah. Les sens visuel et kinesthétique sont modifiés pour permettre une plus grande illusion de la réalité, mais le sens auditif reste intact. Dans une large mesure, en tout cas.

— Ma foi, je ne vois que des étoiles, des étoiles ordinaires. Aurora a un soleil. Nous sommes assez près d’Aurora, je pense, pour rendre l’étoile qui est son soleil considérablement plus étincelante que les autres.

— Beaucoup trop éblouissante, camarade Elijah. Elle est effacée, sinon vous souffririez de graves atteintes rétiniennes.

— Alors où est la planète ? Où est Aurora ?

— Voyez-vous la constellation d’Orion ?

— Oui, je la vois… Tu veux dire que nous voyons toujours les constellations telles que nous les découvrons dans le ciel de la Terre ? Comme au planétarium de la Ville ?

— A peu près, oui. Si l’on compte en distances interstellaires, nous ne sommes pas très loin de la Terre et du système solaire dont elle fait partie. Nous avons donc la même vue des étoiles. Sur la Terre, le soleil d’Aurora est appelé Tau Ceti et il n’est qu’à 3,6 parsecs de cette planète… Si vous tracez une ligne imaginaire, de Bételgeuse à l’étoile du milieu de la ceinture d’Orion et si vous continuez sur une longueur égale et encore un peu plus, l’étoile de moyenne luminosité que vous voyez est la planète Aurora. Elle deviendra de plus en plus nette durant les prochains jours, alors que nous nous en approchons rapidement.

Baley la contempla gravement. Ce n’était qu’une étoile parmi d’autres. Aucune flèche lumineuse clignotante ne l’indiquait. Son nom n’avait pas été soigneusement calligraphié autour d’elle.

— Où est le Soleil ? demanda-t-il. L’étoile de la Terre, je veux dire ?

— Il est dans la constellation de la Vierge, telle qu’on la voit d’Aurora. C’est un astre de seconde magnitude. Malheureusement, l’astrosimulateur que nous avons – cet appareil dont nous nous servons – n’est pas très bien informatisé et il ne serait pas facile de vous le désigner. Il ne vous apparaîtrait d’ailleurs que comme une simple étoile ordinaire, comme toutes les autres.

— Peu importe… Je vais éteindre ce truc, maintenant. Si j’ai des ennuis, aide-moi.

Baley n’eut pas le moindre ennui. L’appareil s’éteignit juste au moment où il pensait à le faire et il cligna soudain des yeux dans la lumière vive de la cabine.

Ce fut seulement à ce moment, en retrouvant tous ses sens normaux, qu’il s’aperçut que pendant plusieurs minutes il avait été dans l’espace, sans aucun mur de protection d’aucune sorte, et pourtant il n’avait pas souffert de son agoraphobie terrestre. Il avait été parfaitement à l’aise, une fois sa non-existence acceptée.

Cette pensée l’intrigua et le détourna pendant un certain temps de son visionnage des livres.

Périodiquement, il retournait à l’astrosimulateur et jetait encore un coup d’œil à l’espace, d’un poste d’observation juste en dehors du vaisseau spatial, où lui-même n’était présent nulle part (apparemment). Parfois, cela ne durait qu’un instant, simplement pour se rassurer et s’assurer que le vide infini ne lui causait pas de malaise. Parfois, il se perdait dans le déploiement des étoiles, il essayait distraitement de les compter ou de former des figures géométriques, il savourait assez le plaisir de faire quelque chose qu’il n’aurait jamais pu faire sur la Terre, parce que l’agoraphobie croissante prendrait rapidement le pas sur tout le reste.

Finalement, il devint évident qu’Aurora brillait de plus en plus. Tout d’abord, la planète commença à être facile à repérer parmi les autres points lumineux, puis elle se précisa encore et devint finalement évidente. Ce fut d’abord une fine lamelle de lumière qui, très rapidement, grandit et commença à présenter des phases.

C’était un demi-cercle de lumière presque parfait quand Baley remarqua ces phases. Il interrogea Daneel qui répondit :

— Nous approchons de l’extérieur du plan orbital, camarade Elijah. Le pôle sud d’Aurora est plus ou moins au centre du disque, plutôt dans la partie éclairée. C’est le printemps, dans l’hémisphère sud.

— D’après les ouvrages que je viens de lire, l’axe d’Aurora est incliné de seize degrés.

Baley avait parcouru la description physique de la planète avec une attention insuffisante, dans sa hâte de connaître les Aurorains, mais il se souvenait de cela.

— Oui, camarade Elijah. Bientôt, nous allons nous mettre sur orbite autour d’Aurora et la phase changera rapidement. Aurora tourne plus vite sur elle-même que la Terre…

— Oui, elle a une journée de vingt-deux heures.

— Une journée de vingt-deux virgule trois heures traditionnelles. Le jour aurorain est divisé en dix heures auroraines de cent secondes. Ainsi, la seconde auroraine correspond plus ou moins à une seconde de la Terre.

C’est ça que veulent dire les livres, quand ils parlent d’heures métriques, de minutes métriques ?

— Oui. Au début, il a été difficile de persuader les Aurorains d’abandonner les unités de temps auxquelles ils étaient habitués et l’on se servait des deux systèmes, le normal et le métrique. Finalement, bien sûr, c’est le métrique qui a gagné. A présent, nous ne parlons plus que d’heures, de minutes et de secondes, sans spécifier, mais c’est invariablement de la version décimalisée qu’il s’agit. Le même système a été adopté dans tous les mondes spatiens, bien que sur les autres il ne concorde pas avec la rotation de la planète. Chacune emploie également un système local, naturellement.

— Comme la Terre.

— Oui, mais la Terre n’utilise que les unités de temps originales standard. C’est gênant pour les mondes spatiens, pour les échanges et le commerce, mais les Spatiens permettent à la Terre d’agir comme il lui plaît en cela.

— Pas par amitié, j’imagine ! Je les soupçonne de vouloir souligner la différence de la Terre… Mais comment est-ce que la décimalisation concorde avec l’année ? Aurora doit avoir une période naturelle de révolution autour de son soleil, qui contrôle le cycle de ses saisons. Comment a-t-on maîtrisé cela ?

— Aurora tourne autour de son soleil en 373, 5 jours aurorains, c’est-à-dire à peu près 0,95 année terrestre. Ce n’est pas considéré comme une question capitale, en chronologie. Aurora accepte que trente de ses jours équivalent à un mois, et dix mois à une année métrique. L’année métrique est égale à environ 0,8 année saisonnière ou à trois quarts d’une année terrestre. Le rapport est différent sur chaque monde, bien entendu. On appelle généralement dix jours un décimois. Tous les mondes spatiens emploient ce système.

— Mais il doit bien y avoir un moyen commode de suivre le cycle des saisons ?

— Chaque monde a son année saisonnière mais on n’y fait pas grande attention. On peut, par l’ordinateur, convertir n’importe quel jour, passé ou présent, à sa position dans l’année saisonnière si, pour une raison quelconque, cette information est souhaitée, et cela est vrai de n’importe quel monde, où la conversion des jours locaux est également possible. Et naturellement, camarade Elijah, n’importe quel robot peut faire la même chose et guider l’activité humaine là où la saison ou l’heure locale ont de l’importance. L’avantage du système métrique, c’est qu’il fournit à l’humanité une chronométrie unifiée qui n’exige guère que le déplacement d’une virgule décimale.

Baley était agacé que les livres qu’il avait parcourus n’expliquent clairement rien de tout cela. Mais aussi, d’après ses propres connaissances de l’histoire de la Terre, il savait qu’à une époque le mois lunaire était la clef du calendrier et qu’à un certain moment, pour faciliter la chronométrie, le mois lunaire avait été abandonné et jamais regretté. Pourtant, s’il avait donné sur la Terre des livres à un étranger, cet étranger n’aurait fort probablement trouvé aucune mention du mois lunaire ni de tout bouleversement historique des calendriers. Les dates étaient données sans explications.

Qu’y avait-il d’autre, que l’on donnait sans explications ?

Jusqu’à quel point pouvait-il compter, par conséquent, sur les connaissances qu’il glanait ? Il aurait à poser constamment des questions, sans rien prendre pour acquis.

Baley se dit qu’il y aurait de nombreux cas où l’évidence lui échapperait, beaucoup de risques de malentendus et mille et une façons de prendre le mauvais chemin.

Maintenant, quand Baley allumait l’astrosimulateur, Aurora emplissait sa vision et ressemblait à la Terre. (Il n’avait jamais vu la Terre de cette façon, mais il y avait des photos dans les ouvrages d’astronomie.)

Or, ce que voyait Baley sur Aurora, c’était les mêmes motifs nuageux, le même aperçu de régions désertiques, les mêmes vastes étendues de jour et de nuit, les mêmes groupements de lumières clignotantes dans l’hémisphère plongé dans la nuit, exactement comme sur les photos du globe terrestre.

Baley regardait avec ravissement et pensait : « Et si, pour une mystérieuse raison, j’avais été emmené dans l’espace, si l’on m’avait dit qu’on me transportait à Aurora alors qu’en réalité on me ramenait sur la Terre dans je ne sais quel dessein… pour une raison subtile et démente ? Comment pourrais-je m’en apercevoir avant l’atterrissage ? »

Y avait-il une raison d’avoir des soupçons ? Daneel avait pris soin de lui dire que les constellations étaient les mêmes dans le ciel des deux planètes, mais est-ce que ce n’était pas naturel, pour des planètes tournant autour d’astres voisins ? Vu de l’espace, l’aspect général des deux planètes était identique, mais ne fallait-il pas s’y attendre si toutes deux étaient habitables et habitées, confortablement adaptées à la vie humaine ?

Y avait-il une raison d’imaginer une aussi invraisemblable tromperie dont il serait victime ? Cela servirait à quoi ? Et si une raison avait existé de faire une chose aussi fantastique, ne l’aurait-il pas immédiatement décelée ?

Daneel pourrait-il être complice d’une telle conspiration ? Sûrement pas, s’il était un être humain. Mais il n’était qu’un robot ; ne pouvait-il donc avoir reçu un ordre de se conduire d’une manière appropriée ?

Baley était incapable de prendre une décision. Il se surprenait à chercher les contours de continents qu’il saurait reconnaître, comme étant terrestres ou non. Ce serait la preuve concluante, mais ça ne marchait pas, hélas !

Les aperçus qui passaient rapidement entre les nuages ne lui étaient d’aucune utilité. Il ne connaissait pas assez bien la géographie de la Terre. Tout ce qu’il connaissait de sa planète, c’était ses villes souterraines, ses caves d’acier.

Les portions de côtes qu’il voyait ne lui rappelaient rien. Il était incapable de dire si elles étaient de la Terre ou d’Aurora.

Et d’ailleurs, pourquoi cette incertitude ? Quand il était allé à Solaria, jamais il n’avait douté de sa destination, pas un instant il n’avait soupçonné qu’il retournait sur la Terre. Oui, mais c’était alors une mission claire et précise, qui avait une chance raisonnable de réussite. Tandis que maintenant, il avait l’impression de n’avoir pas la moindre chance.

Peut-être voulait-il retourner sur la Terre, dans le fond ; alors il échafaudait une conspiration imaginaire, pour croire la chose possible ?

L’incertitude en venait à avoir une vie propre, dans son esprit. Il ne pouvait s’en départir. Il se surprenait à observer Aurora avec une intensité presque démente, il était incapable de revenir à la réalité de la cabine.

Aurora bougeait, tournait lentement…

Il l’avait observée assez longtemps pour le remarquer. Alors qu’il contemplait l’espace, tout était resté immobile, comme une toile peinte, un motif silencieux et statique de points lumineux avec, plus tard, un petit demi-cercle de lumière parmi eux. Etait-ce l’immobilité qui lui avait permis de ne pas être agoraphobe ?

Mais à présent il voyait bouger Aurora et il comprenait que le vaisseau entamait sa descente en spirale et se préparait à atterrir. Les nuages montaient à toute vitesse…

Non, pas les nuages, le vaisseau plongeait. Le vaisseau bougeait. Il bougeait lui-même. Il eut soudain conscience de son existence. Il était précipité à travers les nuages. Il tombait, sans protection, dans le vide, vers un sol dur.

Sa gorge se contracta, il avait grand mal à respirer.

Il se répéta désespérément : « Tu n’es pas dehors, les parois de la cabine, du vaisseau sont tout autour de toi ! »

Mais il ne sentait pas de murs.

Il se dit : « Même sans murs, tu es quand même enveloppé. Tu es entouré d’une peau. »

Mais il ne sentait aucune peau.

C’était pire que s’il était un être humain nu, il était une personnalité non accompagnée, l’essence de l’identité totalement découverte, un point vivant, une singularité entourée par un monde vide et infini et il tombait.

Il voulait éteindre la vision, resserrer les doigts autour de la commande, mais rien ne se passa. Ses yeux refusaient de se fermer, ses doigts ne se contractaient pas. Il était pris, hypnotisé par la terreur, paralysé par la frayeur.

Tout ce qu’il sentait autour de lui, c’était des nuages, blancs, pas tout à fait blancs, blanc cassé, un peu dorés, orangés…

Et tout vira au gris… et il se noyait. Il ne pouvait plus respirer. Il se débattit, il lutta désespérément pour libérer sa gorge nouée, pour appeler Daneel au secours…

Il ne pouvait pas émettre le moindre son…


11

<p>11</p>

Baley respirait comme s’il venait de franchir la ligne d’arrivée après une longue course. La cabine était de travers et il y avait une surface dure sous son coude gauche.

Il s’aperçut qu’il était sur le sol.

Giskard était agenouillé à côté de lui, sa main de robot (ferme mais assez froide) refermée autour de son poignet droit. La porte de la cabine, qu’il apercevait derrière l’épaule de Giskard, était entrebâillée.

Baley comprit, sans le demander, ce qui s’était passé. Giskard avait saisit cette main inerte et l’avait serrée sur la télécommande de l’astrosimulateur. Autrement…

Daneel était là aussi, sa figure tout près de celle de Baley, avec une expression que l’on pouvait croire douloureuse.

— Vous n’avez rien dit, camarade Elijah. Si j’avais eu plus rapidement conscience de votre malaise…

Baley essaya de faire signe qu’il comprenait, que ça n’avait pas d’importance. Il était toujours incapable de parler.

Les deux robots attendirent qu’il fasse un faible mouvement pour se relever. Aussitôt, des bras l’entourèrent, le soulevèrent. Il fut déposé dans un fauteuil et la commande fut doucement retirée de sa main par Giskard.

— Nous allons bientôt atterrir, dit Giskard. Vous n’aurez plus besoin de l’astrosimulateur, je pense. Daneel ajouta gravement :

— D’ailleurs, mieux vaut l’emporter.

— Attendez ! protesta Baley.

Sa voix était rauque, chuchotante, il n’était pas sûr de se faire comprendre, alors il respira profondément, s’éclaircit tant bien que mal la gorge et répéta :

— Attendez !… Giskard !

Giskard se retourna.

— Monsieur ?

Baley ne parla pas immédiatement. Maintenant que Giskard savait que l’on avait besoin de lui, il attendrait le temps qu’il faudrait, indéfiniment peut-être. Baley s’efforçait de mettre de l’ordre dans le chaos de ses idées. Agoraphobie ou non, il lui restait encore cette incertitude quant à sa destination réelle. Cette inquiétude s’était déclarée en premier lieu, et il se pouvait bien qu’elle ait intensifié l’agoraphobie.

Il devait savoir ! Giskard ne mentirait pas. Un robot ne pouvait mentir, à moins qu’on lui ait très soigneusement ordonné de le faire. Et pourquoi donner ces ordres à Giskard ? Son compagnon était Daneel, qui ne devait pas le quitter. S’il y avait des mensonges à débiter, ce serait le travail de Daneel. Giskard n’était qu’un simple « garçon » de courses, un gardien à la porte. Il n’y aurait donc eu nul besoin de lui faire la leçon et de lui programmer un tissu de mensonges.

— Giskard, dit-il enfin d’une voix redevenue normale.

— Monsieur ?

— Nous sommes sur le point d’atterrir, n’est-ce pas ?

— Dans un peu moins de deux heures, monsieur.

Deux heures métriques, probablement, pensa Baley. Plus que deux heures réelles ? Moins ? peu importait. Ça ne ferait que tout compliquer. Laissons tomber.

Il dit, avec autant d’autorité qu’il le put :

— Donne-moi immédiatement le nom de la planète sur laquelle nous allons atterrir.

Un être humain, s’il avait répondu, ne l’aurait fait qu’après une légère pause et d’un air considérablement surpris.

Mais Giskard répondit instantanément, par une affirmation dépourvue de la moindre inflexion :

— C’est Aurora, monsieur.

— Comment le sais-tu ?

— C’est notre destination. Et puis, aussi, ça ne pourrait pas être la Terre, par exemple, puisque le soleil d’Aurora, Tau Ceti, ne représente que 90 % de la masse du soleil de la Terre. Tau Ceti est légèrement plus froid, par conséquent, et sa lumière a une teinte orangée très nette pour l’œil neuf de Terriens qui n’y sont pas habitués. Vous avez peut-être déjà remarqué la couleur caractéristique du soleil d’Aurora dans les reflets de la couche supérieure des nuages. Vous la verrez certainement dans tout l’aspect du paysage, jusqu’à ce que vos yeux s’y accoutument.

Baley se détourna de la figure impassible de Giskard. Il avait effectivement remarqué la couleur différente mais n’y avait attaché aucune importance. Une grave erreur, se dit-il.

— Tu peux aller, Giskard.

— Bien, monsieur.

Amèrement, Baley se tourna vers Daneel.

— Je viens de me ridiculiser, Daneel.

— Si je comprends bien, vous avez cru que nous vous trompions et vous emmenions ailleurs qu’à Aurora. Aviez-vous une raison de soupçonner cela, camarade Elijah ?

— Aucune. Il est possible que ce soupçon ait été provoqué par le malaise venant d’une agoraphobie subliminale. En contemplant tout cet espace immobile, je n’ai pas ressenti de malaise perceptible mais il devait exister juste sous la surface, créant une inquiétude croissante.

— La faute est la nôtre, camarade Elijah. Connaissant votre aversion pour les grands espaces, nous avons eu tort de vous soumettre à l’astrosimulation ou, l’ayant fait, de ne pas mieux vous surveiller.

Baley, agacé, secoua la tête.

— Ne dis pas ça, Daneel. J’étais bien assez surveillé. La question qui se pose pour moi, c’est de savoir à quel point je serai surveillé à Aurora même.

— Il me semble, camarade Elijah, qu’il sera difficile de vous permettre un libre accès à Aurora et aux Aurorains.

— Néanmoins, c’est justement ce qui doit m’être permis. Si je veux découvrir la vérité sur ce roboticide, je dois être libre d’enquêter directement sur les lieux et d’interroger toutes les personnes en cause.

Baley était maintenant tout à fait remis, bien qu’encore un peu fatigué. Curieusement, et cela l’embarrassa, l’intense épreuve par laquelle il venait de passer lui laissait un violent désir d’une pipe de tabac, une habitude dont il croyait s’être définitivement débarrassé depuis plus d’un an. Il croyait sentir le goût et l’odeur du tabac passant par sa gorge et son nez.

Il lui faudrait cependant se contenter du souvenir. Il savait qu’à Aurora, en aucun cas il ne serait autorisé à fumer. Il n’y avait pas de tabac dans les mondes spatiens et, s’il en avait eu sur lui, on le lui aurait confisqué et détruit.

— Camarade Elijah, dit Daneel, il faudra discuter de cela avec le Dr Fastolfe, dès que nous aurons atterri. Je n’ai aucun pouvoir pour prendre quelque décision que ce soit à ce sujet.

— Je le sais bien, Daneel, mais comment vais-je parler à Fastolfe ? Par l’équivalent d’un astrosimulateur ? Avec une télécommande dans la main ?

— Pas du tout, camarade Elijah. Vous vous entretiendrez face à face. Il a l’intention de vous attendre et de vous accueillir au cosmoport.


12

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Baley guettait les bruits de l’atterrissage. Il ne savait pas quels ils seraient, bien entendu. Il ignorait le mécanisme du vaisseau, le nombre d’hommes et de femmes qu’il transportait, ce que l’équipage aurait à faire au cours du processus d’atterrissage, quel genre de bruit retentirait.

Des cris ? Des vrombissements ? Une vague vibration ?

Il n’entendit rien du tout.

— Vous me paraissez tendu, camarade Elijah, dit Daneel. Je préférerais que vous n’attendiez pas pour me parler de tout malaise que vous pourriez éprouver. Je dois vous aider au moment même où, pour une raison ou pour une autre, vous êtes malheureux.

Le mot « dois » était un peu appuyé.

Baley pensa distraitement que Daneel était mû par la Première Loi. Il se dit : « Il a sûrement souffert à sa façon autant que j’ai souffert moi-même en esprit quand je me suis effondré, ce qu’il n’avait pas prévu à temps. Un déséquilibre interne de potentiels positroniques ne signifie sans doute rien pour moi mais risque de produire chez lui le même effet et la même réaction qu’une vive douleur chez moi. »

Et il alla plus loin, pensant : « Comment puis-je savoir ce qui existe sous la pseudo-peau et la pseudo-conscience d’un robot, pas plus qu’il ne peut comprendre ce qui se passe en moi ? »

Puis, éprouvant du remords d’avoir pensé à Daneel comme à un robot, Baley regarda au fond de ses yeux chaleureux (quand avait-il commencé à trouver leur expression chaleureuse ?) et dit :

— Je t’avertirai immédiatement du moindre malaise. En ce moment, je n’en éprouve aucun, je cherche seulement à entendre les bruits qui pourraient me révéler tant soit peu de la procédure d’atterrissage, camarade Daneel.

— Merci, camarade Elijah, répondit gravement Daneel en inclinant légèrement la tête. L’atterrissage ne devrait provoquer aucun malaise. Vous sentirez sans doute l’accélération mais elle sera réduite au minimum car cette cabine s’infléchira, dans une certaine mesure, dans la direction de l’accélération. La température montera peut-être, mais d’à peine deux degrés Celsius. Quant aux effets soniques, vous percevrez un léger sifflement bas, quand nous traverserons l’atmosphère épaissie. Est-ce que cela vous dérangera ?

— Je ne le pense pas. Ce qui me chiffonne, c’est de n’être pas libre de participer à l’atterrissage. J’aimerais apprendre comment ça se passe. Je ne veux pas être emprisonné et tenu à l’écart des événements.

— Vous avez découvert, camarade Elijah, que la nature des événements ne convient pas à votre tempérament.

— Et comment vais-je surmonter ça, Daneel ? Ce n’est pas une raison suffisante pour me garder ici !

— Camarade Elijah, je vous ai déjà expliqué que vous êtes gardé ici pour votre propre sécurité. Baley secoua la tête d’un air nettement écœuré.

— J’y ai réfléchi et je trouve ça ridicule. Mes chances d’éclaircir cette regrettable affaire sont déjà si minces, avec toutes les restrictions qu’on m’impose et avec la difficulté que je vais avoir à comprendre quoi que ce soit d’Aurora, qu’il me semble qu’aucune personne de bon sens ne devrait se donner le mal d’essayer de me retenir. Et si on essaie, pourquoi prendre la peine de m’attaquer personnellement ? Pourquoi ne pas saboter le vaisseau ? Si nous imaginons que nous affrontons une horde de malfrats qui estiment que tous les coups sont permis, ils devraient se dire qu’un vaisseau est un prix bien léger à payer, un vaisseau et tous ceux qui sont à bord, bien sûr, Giskard et toi, et moi bien entendu !

— Cela a été envisagé, camarade Elijah. Le vaisseau a été soigneusement étudié et examiné. La moindre trace de sabotage aurait été détectée.

— En es-tu certain ? Sûr à cent pour cent ?

— Il est impossible d’être absolument certain de ce genre de chose. Cependant, Giskard et moi avons été rassurés par la pensée que la certitude était très élevée et que l’on pouvait partir avec un risque infime de catastrophe.

— Et si vous vous trompiez ?

Quelque chose de semblable à un vague signe d’inquiétude passa sur la figure de Daneel, comme s’il pensait qu’on lui demandait de considérer un sujet allant à l’encontre du bon fonctionnement des circuits positroniques de son cerveau. Il répliqua :

— Mais nous ne nous sommes pas trompés.

— Tu ne peux pas encore l’affirmer. Nous allons bientôt atterrir et c’est le moment le plus dangereux. En fait, à ce stade, il n’est pas besoin de saboter le vaisseau. Mon danger personnel est plus grand maintenant, en ce moment même. Je ne peux pas rester caché dans cette cabine, si je dois débarquer à Aurora. Je vais devoir traverser le vaisseau et être à la portée de tous les autres. As-tu pris des précautions pour assurer la sécurité de l’atterrissage ?

(Baley savait qu’il était mesquin, en s’attaquant inutilement à Daneel pour la simple raison que son long emprisonnement l’exaspérait… et à cause de l’indignité de son instant de défaillance.)

Mais Daneel répondit calmement :

— Nous en avons pris, camarade Elijah. Et, incidemment, nous avons atterri. Nous sommes en ce moment posés sur la surface d’Aurora.

Baley fut tout à fait ahuri. Il se retourna vivement de tous côtés mais, naturellement, il n’y avait rien à voir que les parois de la cabine. Il n’avait rien senti, rien entendu, rien de ce que Daneel avait décrit. Pas la moindre accélération, pas de chaleur, pas de sifflement du vent… A moins que Daneel n’ait volontairement abordé le sujet du danger personnel qu’il courait, afin de le détourner d’autres questions inquiétantes mais sans importance ?

— Et pourtant, insista Baley, il y a encore la question du débarquement. Comment vais-je descendre sans m’exposer à des ennemis possibles ?

Daneel s’approcha d’une paroi et toucha un endroit précis. Aussitôt, la paroi se fendit en deux et les deux moitiés s’écartèrent. Baley vit devant lui un long cylindre, un tunnel.

Giskard entra alors dans la cabine par l’autre porte et annonça :

— Nous allons passer tous les trois par le tube de sortie, monsieur. D’autres personnes le surveillent de l’extérieur. A l’autre extrémité du tube, le Dr Fastolfe attend.

— Nous avons pris toutes les précautions, déclara Daneel.

— Je te demande pardon, Daneel, marmonna Baley. A Giskard aussi.

La mine sombre, il s’engagea dans le tube de sortie. Tous les efforts pour le rassurer, pour lui dire que toutes les précautions avaient été prises, l’assuraient aussi que ces précautions étaient jugées nécessaires.

Baley aimait à croire qu’il n’était pas un lâche mais il se trouvait sur une planète inconnue, sans aucun moyen de distinguer l’ami de l’ennemi, sans la moindre possibilité de trouver un réconfort dans des choses familières (à l’exception de Daneel, bien entendu). Dans des moments vitaux, pensa-t-il avec un frisson, il se trouverait sans protection pour l’entourer de sa chaleur et le soulager.


IV. Fastolfe

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<p>IV. Fastolfe</p>
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Le Dr Fastolfe, tout souriant, attendait en effet. Il était grand et mince, avec des cheveux châtain clair un peu clairsemés et, bien sûr, il y avait ses oreilles. C’était elles que Baley se rappelait, après trois ans. De grandes oreilles décollées qui donnaient à l’homme un air vaguement comique, une laideur assez plaisante. Elles firent sourire Baley, plus que l’aimable accueil de Fastolfe.

Il se demanda si la technologie médicale auroraine ne s’étendait pas à la petite chirurgie plastique susceptible de rectifier l’aspect déconcertant de ces oreilles… mais il était possible que Fastolfe les aimât ainsi, tout comme elles plaisaient assez à Baley (à son propre étonnement). Que pouvait-on reprocher à une figure qui faisait sourire ?

Peut-être Fastolfe aimait-il plaire au premier abord. A moins qu’il juge utile d’être sous-estimé ? Ou simplement différent ?

— Inspecteur Elijah Baley, dit Fastolfe. Je me souviens très bien de vous, même si je persiste à penser à vous en vous donnant la figure de l’acteur qui vous a incarné.

Baley perdit son sourire.

— Cette dramatique de l’Hyperonde me poursuit, docteur Fastolfe. Si je savais où aller pour y échapper…

— Nulle part, déclara cordialement Fastolfe. Alors si ça ne vous plaît pas, nous allons l’éliminer tout de suite de nos conversations. Je n’en parlerai plus. D’accord ?

— Merci, dit Baley et, avec une brusquerie voulue, il tendit la main droite.

Fastolfe hésita visiblement. Puis il prit la main offerte, la tint un petit moment, pas très longtemps, et dit :

— Je préfère supposer que vous n’êtes pas un sac d’infection ambulant, monsieur Baley. (Sur quoi, contemplant ses propres mains, il ajouta comme à regret :) Je dois avouer, cependant, que mes mains ont été traitées avec une pellicule inerte qui n’est pas particulièrement confortable. Je suis un homme qui partage les craintes irrationnelles de ma société.

Baley haussa les épaules.

— Comme nous tous. Je redoute un peu d’être à l’Extérieur, c’est-à-dire en plein air. A ce propos, je n’aime guère venir à Aurora dans les circonstances présentes.

— Je le comprends fort bien, monsieur Baley. J’ai là une voiture fermée qui vous attend et, quand nous serons chez moi, nous ferons tout notre possible pour vous garder à l’intérieur.

— Merci, mais au cours de mon séjour à Aurora, je pense qu’il me sera nécessaire de retourner dehors à l’occasion. Je m’y suis préparé, au mieux de mes possibilités.

— Je comprends, mais nous ne vous infligerons l’Extérieur que lorsque ce sera indispensable. Ce n’est pas le cas en ce moment, alors, je vous en prie, acceptez d’être enfermé.

La voiture attendait dans l’ombre du tunnel et il y eut à peine une trace de l’Extérieur, en passant de l’un à l’autre. Baley avait conscience de la présence de Daneel et de Giskard derrière lui, bien différents d’aspect mais avec la même attitude grave, la même patience infinie.

Fastolfe ouvrit la portière arrière.

— Montez, je vous en prie.

Baley monta dans la voiture. Daneel le suivit rapidement, tandis que Giskard, presque simultanément et comme si leurs mouvements étaient chorégraphiés, montait par l’autre côté. Baley se trouva coincé entre eux, mais pas d’une manière oppressante. Au contraire, il était heureux de sentir, entre lui et l’Extérieur, la masse solide des deux corps robotiques.

Mais il n’y avait pas d’Extérieur. Fastolfe s’assit à l’avant et, quand la portière se referma sur lui, les vitres devinrent opaques et une douce lumière artificielle baigna l’intérieur de la voiture.

— En général, je ne roule pas de cette façon, monsieur Baley, dit Fastolfe, mais cela ne me gêne pas beaucoup et vous vous sentirez peut-être plus à l’aise. La voiture est complètement informatisée, elle sait où elle va et peut faire face à tous les obstacles et à toutes les contingences. Nous n’avons à intervenir en aucune façon.

Il y eut une imperceptible sensation d’accélération suivie d’un vague sentiment de mouvement qui se remarquait à peine. Fastolfe reprit :

— C’est une route sûre. Je me suis donné énormément de mal pour assurer que le moins de personnes possible sachent que vous êtes dans cette voiture et on ne pourra absolument pas vous y voir. Le trajet en voiture – incidemment, elle se déplace sur un coussin d’air et c’est donc une sorte d’hydroglisseur – ne sera pas long mais, si vous le désirez, vous pouvez en profiter pour vous reposer. Maintenant, vous ne risquez absolument rien.

— Vous parlez comme si vous pensiez que je suis en danger. A bord du vaisseau, j’ai été protégé au point d’être prisonnier, et encore à présent.

Baley contempla le petit intérieur clos du véhicule, dans lequel il était entouré par la carrosserie de métal et les vitres opaques, sans parler de la charpente métallique des deux robots.

Fastolfe rit légèrement.

— J’exagère, je le sais, mais les esprits sont échauffés, à Aurora. Vous arrivez dans un moment de crise et je préfère vous paraître stupide par mon excès de précautions, plutôt que de courir le risque terrible de sous-estimer le danger.

— Vous devez comprendre, je pense, que mon échec ici serait un rude coup pour la Terre, docteur Fastolfe.

— Je le conçois très bien. Je suis tout aussi résolu que vous à éviter cet échec, croyez-moi.

— Certes. Mais il se trouve que mon échec ici, quelles qu’en soient les raisons, aboutira aussi à ma perte personnelle et professionnelle sur la Terre.

Fastolfe se retourna sur son siège et regarda Baley d’un air choqué.

— Vraiment ? Rien ne le justifierait !

— Je suis bien d’accord, mais c’est ainsi. Je deviendrai la cible évidente pour un gouvernement terrestre désespéré.

— Cette idée ne m’est pas du tout venue quand je vous ai demandé, monsieur Baley. Vous pouvez être certain que je ferai tout ce que je pourrai, en toute franchise, affirma Fastolfe et il détourna les yeux. Ce sera assez peu, si nous perdons.

— Je le sais, répliqua sombrement Baley.

Il s’appuya contre le dossier confortable et ferma les yeux. Le mouvement de la voiture se limitait à un léger balancement berceur mais il ne dormit pas. Il réfléchit intensément… pour ce que cela valait.

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A la fin du trajet, Baley n’eut aucun contact non plus avec l’Extérieur. Quand il sortit du véhicule à coussin d’air, il se trouva dans un garage souterrain et un petit ascenseur le transporta au rez-de-chaussée.

On le fit entrer dans une pièce ensoleillée et, en passant sous les rayons directs du soleil (oui, légèrement orangés) il eut un petit mouvement de recul.

Fastolfe le remarqua.

— Les fenêtres ne sont pas opacifiables, expliqua-t-il, bien qu’elles puissent être assombries. Je le ferai, si vous voulez. J’aurais d’ailleurs dû y penser…

— C’est inutile, grommela Baley. Je leur tournerai simplement le dos. Je dois m’acclimater.

— Si vous voulez, mais prévenez-moi si jamais vous vous sentez mal à l’aise… monsieur Baley, c’est la fin de la matinée, dans cette partie d’Aurora. Je ne sais pas quelle était votre heure personnelle à bord. Si vous êtes debout depuis de nombreuses heures et si vous éprouvez le besoin de dormir, cela peut s’arranger. Si vous êtes bien réveillé et si vous n’avez pas faim, vous n’êtes pas obligé de manger. Toutefois, si vous pensez en être capable, je me ferai un plaisir de vous inviter à déjeuner avec moi dans un petit moment.

— Merci. Cela concorderait parfaitement avec mon heure personnelle.

— A merveille ! Je vous rappellerai que notre journée est d’environ sept pour cent plus courte que sur la Terre. Cela ne devrait pas vous causer trop de difficultés biorythmiques, mais si c’est le cas, nous essaierons de nous adapter à vos besoins.

— Merci.

— Finalement… J’aimerais avoir une idée précise de vos goûts culinaires.

— Je m’arrange pour manger de tout ce que l’on veut bien me servir.

— Néanmoins, je ne me sentirais pas offensé si un plat n’était pas à votre goût.

— Merci.

— Et cela ne vous gênera pas que Daneel et Giskard se joignent à nous ?

Baley sourit un peu.

— Vont-ils manger, eux aussi ?

Fastolfe ne lui rendit pas son sourire et répondit très sérieusement.

— Non, mais je veux qu’ils restent auprès de vous à tout instant.

— Toujours du danger ? Même ici ?

— Je ne fais entièrement confiance à rien. Même ici. Un robot entra.

— Monsieur, le déjeuner est servi.

Fastolfe hocha la tête.

— Merci, Faber. Nous serons à table dans quelques instants.

— Combien de robots avez-vous ? demanda Baley.

— Pas mal. Nous ne sommes pas au niveau solarien de mille robots par être humain, mais je possède plus que la moyenne. J’en ai cinquante-sept. La maison est grande et me sert aussi de bureau et d’atelier. Et puis ma femme, quand j’en ai une, doit avoir assez de place pour être isolée de mes travaux, dans une aile séparée, et être servie indépendamment.

— Ma foi, avec cinquante-sept robots, j’imagine que vous pouvez vous passer de deux. J’ai moins de remords de vous avoir obligé à envoyer Giskard et Daneel pour m’escorter jusqu’à Aurora.

— Je n’ai pas choisi ces deux-là par hasard, je vous le garantis, monsieur Baley. Giskard est mon majordome et mon bras droit. Il a été auprès de moi pendant toute ma vie d’adulte.

— Et pourtant vous l’avez envoyé me chercher. Je suis sensible à cet honneur.

— C’est un garant de votre importance, monsieur Baley. Giskard est celui de mes robots en qui j’ai le plus confiance, il est fort et solide.

Baley jeta un coup d’œil à Daneel et Fastolfe ajouta :

— Je ne compte pas mon ami Daneel dans ces calculs. Il n’est pas mon domestique mais une réussite dont j’ai la faiblesse d’être extrêmement fier. Il est le premier de son espèce et si le Dr Roj Nemmenuh Sarton était son dessinateur et son modèle… l’homme qui…

Il s’interrompit, par délicatesse, mais Baley hocha brusquement la tête et murmura :

— Je comprends.

Il n’avait pas besoin que la phrase soit complétée par une allusion directe au meurtre de Sarton sur la Terre.

— Si c’est Sarton qui a veillé à la construction en soi, reprit Fastolfe, c’est grâce à mes calculs théoriques que Daneel a été possible.

Fastolfe sourit à Daneel qui s’inclina un peu.

— Il y avait Jander, aussi, dit Baley.

La figure de Fastolfe s’assombrit.

— Oui… J’aurais peut-être dû le garder avec moi, comme Daneel. Mais il était mon second humaniforme, et ça changeait tout. Daneel est mon premier-né, pour ainsi dire, une création spéciale.

— Et vous ne construisez plus de robots humaniformes, maintenant ?

— Non. Mais venez, dit Fastolfe en se frottant les mains. Allons déjeuner… Je ne pense pas, monsieur Baley, que sur la Terre la population soit habituée à ce que j’appellerai les aliments naturels. Nous avons une salade de langoustines, avec du pain et du fromage ; du lait si vous le désirez ou tout un assortiment de jus de fruits. C’est un repas très simple. Une glace pour le dessert.

— Des plats traditionnels de la Terre, qui n’existent plus que dans notre ancienne littérature.

— Rien de tout cela n’est tout à fait courant à Aurora, mais j’ai pensé qu’il ne conviendrait pas de vous soumettre à notre version de la gastronomie, qui comporte des aliments et des épices strictement aurorains. Ces goûts-là doivent être acquis… Venez avec moi, monsieur Baley. Il n’y aura que nous deux, alors nous ne nous soucierons pas de protocole, pas plus que nous n’observerons de rites inutiles.

— Merci, répondit Baley. Vous êtes tout à fait prévenant. Pendant le voyage, je me suis soulagé de l’ennui en visionnant assez attentivement des ouvrages traitant d’Aurora, et je sais que la politesse exige aux repas tout un cérémonial que je redoute un peu.

— Vous n’avez rien à redouter.

— Pourrions-nous passer outre au cérémonial, au point de parler affaires pendant le repas, docteur Fastolfe ? Je ne dois pas perdre de temps.

— Je vous comprends. Bien entendu, nous parlerons de nos affaires et je pense pouvoir compter sur vous pour ne dire mot à personne de cette entorse à la bienséance. Je ne voudrais pas être chassé de la bonne société, dit Fastolfe en riant. Notez que j’ai tort de rire. Cela n’a rien de risible. Une perte de temps risque d’être plus qu’un simple inconvénient. Elle pourrait aisément être fatale.

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La pièce que quittait Baley était austère : quelques sièges, une commode, un instrument ressemblant à un piano mais dont les touches étaient remplacées par des soupapes de cuivre, aux murs quelques dessins abstraits qui semblaient scintiller. Le sol était un damier lisse de diverses nuances de marron, peut-être pour rappeler le bois qui, tout en étincelant de reflets comme s’il venait d’être ciré, n’était pas du tout glissant.

La salle à manger, tout en ayant le même sol, était totalement différente. C’était une longue pièce rectangulaire surchargée de décorations. Elle contenait six grandes tables carrées, manifestement des modules pouvant être assemblés de diverses manières. Un bar s’appuyait contre un des murs les plus courts, plein de bouteilles de diverses couleurs devant un miroir incurvé qui agrandissait presque à l’infini la salle qu’il reflétait. Contre l’autre petit mur, quatre niches étaient ménagées ; un robot attendait dans chacune d’elles.

Les deux longs murs s’ornaient de mosaïques aux couleurs changeantes. L’une représentait une scène planétaire mais Baley ne sut pas si c’était Aurora, une autre planète ou un monde totalement imaginaire. A une extrémité, il y avait un champ de blé (ou quelque chose d’approchant) plein d’instruments aratoires compliqués, tous contrôlés par des robots. Tandis que l’œil passait le long du mur, le champ faisait place à des habitations humaines dispersées pour devenir, à l’autre extrémité, ce que Baley prit pour la version auroraine d’une Ville.

L’autre grand mur était astronomique. Une planète d’une couleur bleu-blanc, éclairée par un lointain soleil, reflétait la lumière de telle façon que, même en l’examinant de près, on ne pouvait chasser l’impression qu’elle tournait lentement sur elle-même. Les étoiles qui l’entouraient, certaines un peu ternes, d’autres brillantes, semblaient aussi changer de conformation mais lorsque l’œil se concentrait sur un petit groupe et y restait fixé, ces étoiles paraissaient immobiles.

Baley trouva tout cela déroutant et plutôt pénible.

— Une œuvre d’art, monsieur Baley, lui dit Fastolfe. Bien trop chère pour ce qu’elle vaut, mais Fanya la voulait. Fanya est ma partenaire actuelle.

— Se joindra-t-elle à nous, docteur Fastolfe ?

— Non, je vous l’ai dit, il n’y aura que nous deux. Je l’ai priée de rester pour le moment dans ses appartements. Je ne veux pas la soumettre au problème qui nous préoccupe. Vous le comprenez, j’espère ?

— Oui, bien sûr.

— Venez. Asseyez-vous, je vous en prie.

Une des tables était mise, avec des assiettes, des coupes et des couverts complexes dont certains étaient nouveaux pour Baley. Au centre, il y avait un assez haut cylindre effilé, qui ressemblait au pion géant d’un jeu d’échecs et paraissait taillé dans une substance rocheuse grise.

Baley, en s’asseyant, ne put résister à l’envie d’allonger le bras pour le toucher du doigt.

Fastolfe sourit.

— C’est un épiceur. Il possède des commandes simples, permettant à la personne qui s’en sert d’ajouter une quantité donnée de n’importe lequel des douze condiments différents, à n’importe quelle partie d’un plat. Pour faire cela correctement, on prend l’épiceur et on se livre à certaines évolutions assez complexes, qui n’ont aucune signification en soi mais qui sont extrêmement appréciées par les Aurorains distingués, et symbolisent pour eux la grâce et la délicatesse avec lesquelles chaque repas doit être servi. Quand j’étais plus jeune, je savais, avec le pouce et deux doigts, faire la triple évolution et produire du sel à l’instant où l’épiceur touchait le creux de ma main. Si j’essayais maintenant, je risquerais fort d’assommer mon invité. J’espère que vous ne m’en voudrez pas de ne pas le tenter.

— Je vous supplie de n’en rien faire, docteur Fastolfe !

Un robot plaça la salade sur la table, un autre apporta un plateau de jus de fruits, un troisième le pain et le fromage, le quatrième déplia les serviettes. Tous les quatre coordonnaient leurs mouvements à la perfection, ils ne se heurtaient jamais et évoluaient sans la moindre difficulté. Baley les observa avec stupéfaction.

Ils se trouvèrent enfin, sans aucune concertation apparente, chacun d’un côté de la table. Ils reculèrent ensemble, s’inclinèrent et pivotèrent à l’unisson, et retournèrent vers les niches le long du mur du fond. Baley s’aperçut alors de la présence de Daneel et de Giskard dans la pièce. Il ne les avait pas vus entrer. Ils attendaient dans des niches qui, on ne sait comment, étaient apparues dans le mur au champ de blé, Daneel étant le plus près de la table.

— Maintenant qu’ils sont partis…, dit Fastolfe, puis il s’interrompit et secoua légèrement la tête d’un air confus. Sauf qu’ils ne sont pas partis. Généralement, il est d’usage que les robots s’en aillent avant que le déjeuner commence réellement. Les robots ne mangent pas. Les êtres humains, si. Il est donc logique que ceux qui mangent le fassent et que ceux qui ne mangent pas disparaissent. C’est devenu un rite de plus. Il serait inconcevable de manger avant le départ des robots. Mais dans ce cas précis…

— Ils ne sont pas partis.

— Non. J’ai pensé que la sécurité passait avant l’étiquette et aussi que, puisque vous n’êtes pas aurorain, vous ne vous en formaliseriez pas.

Baley attendit que Fastolfe commence. Le savant prit une fourchette et Baley l’imita. Fastolfe s’en servit, lentement, permettant à Baley de voir exactement comment il s’y prenait.

Avec précaution, Baley mordit dans une queue de langoustine et la trouva délicieuse. Il reconnaissait le goût, un peu comme celui de la pâte de langoustine en tube produite sur la Terre, mais infiniment plus subtil et savoureux. Il mâcha lentement et, pendant un moment, malgré sa hâte de commencer son enquête tout en déjeunant, il trouva tout à fait impensable de faire autre chose que d’accorder son attention au menu.

Ce fut d’ailleurs Fastolfe qui fit le premier pas.

— Ne devrions-nous pas commencer à aborder notre problème, monsieur Baley ?

Baley se sentit rougir légèrement.

— Si, certainement. Je vous demande pardon. Votre cuisine auroraine m’a surpris, et il m’a été difficile de penser à autre chose… Le problème, docteur Fastolfe, est votre œuvre, je crois ?

— Pourquoi dites-vous cela ?

— Quelqu’un a commis un roboticide d’une manière exigeant de très grandes connaissances techniques, à ce que l’on m’a dit.

— Roboticide ? Un mot amusant, dit Fastolfe en souriant. Naturellement, je comprends ce que vous entendez par là… Oui, on vous a bien renseigné. La méthode employée exige d’énormes connaissances techniques.

— Et vous seul en possédez assez pour accomplir cela, à ce que l’on m’a dit aussi.

— On ne vous a pas trompé non plus.

— Vous avouez vous-même – en fait, vous insistez – que vous seul avez pu provoquer chez Jander le gel mental.

— J’affirme ce qui, après tout, est la vérité. Il ne me servirait à rien de mentir, même si j’étais capable de m’y résoudre. Tout le monde sait que je suis le plus remarquable théoricien robotique de tous les cinquante mondes.

— Néanmoins, docteur Fastolfe, est-ce que le second meilleur théoricien robotique de tous les mondes, ou le troisième meilleur, ou même le quinzième, ne pourrait posséder l’habileté et les connaissances nécessaires pour commettre ce forfait ? Est-ce que cela exige réellement tout l’art et toutes les connaissances du premier, du meilleur ?

Fastolfe répondit calmement :

— A mon avis, cela exige vraiment tout l’art et toutes les connaissances du meilleur. Je vous dirai même que, encore une fois à mon avis, je ne pourrais moi-même accomplir cela que dans un de mes bons jours. N’oubliez pas que les plus grands cerveaux de la robotique – le mien inclus – ont effectué des recherches particulières pour concevoir des cerveaux positroniques qui ne peuvent pas être poussés à un gel mental.

— Vous en êtes bien certain ? Absolument certain ?

— Absolument.

— Et vous l’avez déclaré publiquement ?

— Naturellement. Mon cher Terrien, une enquête publique a été ordonnée. On m’a posé les mêmes questions que celles que vous me posez actuellement et j’ai répondu franchement. C’est une coutume auroraine de dire la vérité.

— Pas un instant je ne doute que vous ayez répondu par la vérité. Mais n’avez-vous pas été un peu poussé par un orgueil bien naturel de votre réussite ? Cela aussi pourrait être typiquement aurorain, non ?

— Vous voulez dire que ma vive envie d’être considéré comme le meilleur m’aurait fait mettre volontairement dans une position où tout le monde serait forcé de conclure que c’était moi qui avais gelé Jander ?

— J’ai l’impression que vous êtes un homme qui serait prêt à risquer sa haute position politique et mondaine, à condition que sa réputation scientifique demeure intacte.

— Je vois… Vous avez une tournure d’esprit intéressante, monsieur Baley. Cette idée ne me serait pas venue. Si l’on me donnait à choisir entre reconnaître qu’il y a meilleur que moi et m’avouer coupable d’un roboticide, comme vous dites, vous êtes d’avis que je choisirais les aveux en connaissance de cause ?

— Non, docteur Fastolfe, je ne souhaite pas présenter l’affaire d’une manière aussi simpliste. N’est-il pas possible que vous vous abusiez en pensant que vous êtes le plus grand de tous les roboticiens, que vous n’avez pas d’égal, et que vous vous cramponniez à tout prix à cette opinion parce que vous sentez inconsciemment – je dis bien inconsciemment, docteur Fastolfe – qu’en réalité vous êtes sur le point d’être dépassé, ou que vous avez déjà été dépassé par d’autres ?

Fastolfe rit mais un peu jaune, avec une nuance d’agacement.

— Pas du tout, monsieur Baley. Vous vous trompez tout à fait.

— Réfléchissez, docteur Fastolfe ! Etes-vous absolument certain qu’aucun de vos collègues roboticiens ne vous approche, par l’intelligence et le savoir ?

— Il y en a très peu qui sont capables de créer des robots humaniformes. La construction de Daneel a virtuellement créé une nouvelle profession, qui n’a même pas de nom… Humaniformaticien, peut-être ? Parmi tous les théoriciens robotiques d’Aurora pas un seul, à part moi, ne comprend le fonctionnement du cerveau positronique de Daneel. Le Dr Sarton le comprenait, lui, mais il est mort et il ne connaissait pas la question aussi bien que moi. La théorie de base est la mienne, uniquement.

— Elle a peut-être été la vôtre pour commencer, mais vous ne pouvez quand même pas espérer conserver l’exclusivité. Personne d’autre n’a appris la théorie ?

Fastolfe secoua catégoriquement la tête.

— Personne. Je ne l’ai enseignée à personne et je défie tout autre roboticien vivant de découvrir et de développer cette théorie de lui-même.

Haley riposta avec un rien d’irritation :

— Ne pourrait-il y avoir un brillant jeune homme, frais émoulu de l’université, plus intelligent que l’on n’a pu encore s’en rendre compte, plus doué, et qui…

— Non, monsieur Haley, non ! Je connaîtrais ce jeune homme. Il serait passé par mes laboratoires. Il aurait travaillé avec moi. Pour le moment, ce jeune homme n’existe pas. Peut-être en viendra-t-il un un jour, peut-être plusieurs et même beaucoup. Pour le moment, il n’y en a aucun !

— Donc, si vous mouriez, la nouvelle science mourrait avec vous ?

— Je n’ai que cent soixante-cinq ans. En années métriques, naturellement, cela ne fait donc que cent quinze de vos années terrestres, plus ou moins. Pour Aurora, je suis encore très jeune et il n’y a aucune raison médicale pour que ma vie soit jugée à moitié terminée. Il n’est pas du tout rare d’atteindre l’âge de quatre cents ans, en années métriques. J’ai encore bien le temps d’enseigner.

Ils avaient fini de déjeuner mais ni l’un ni l’autre ne faisait mine de quitter la table. Pas plus que les robots ne s’approchaient pour desservir. On aurait dit qu’ils étaient figés par l’intensité même de la conversation. Le front de Baley se plissa.

— Docteur Fastolfe, il y a deux ans j’étais à Solaria. Là-bas, j’ai eu la nette impression que les Solariens étaient, dans l’ensemble, les plus habiles roboticiens de tous les mondes.

— Dans l’ensemble, c’est probablement vrai.

— Et pas un d’entre eux n’a pu commettre ce forfait ?

— Pas un, monsieur Baley. Leur habileté se réduit à des robots qui ne sont, au mieux, pas plus avancés que mon pauvre et précieux Giskard. Les Solariens ne savent rien des robots humaniformes.

— Comment pouvez-vous en être sûr ?

— Puisque vous avez été à Solaria, vous savez très bien que les Solariens ne s’approchent les uns des autres qu’avec la plus grande difficulté, qu’ils agissent entre eux et communiquent par la télévision, sauf dans les cas où le contact sexuel est absolument exigé. Pensez-vous que l’un d’eux imaginerait de créer un robot d’apparence si humaine qu’il aggraverait leur névrose ? Ils éviteraient tellement de l’approcher, puisqu’il aurait l’air si humain, qu’ils seraient incapables de s’en servir.

— Est-ce qu’un Solarien ici ou là ne pourrait pas avoir développé une étonnante tolérance au corps humain ? Comment pouvez-vous être si catégorique ?

— Même si un Solarien y parvenait, ce que je ne nie pas, il n’y a pas de Solariens à Aurora cette année.

— Aucun ?

— Aucun ! Ils n’aiment pas avoir de contacts même avec Aurora et, sauf pour les affaires les plus urgentes, aucun ne vient ici, ni dans aucun autre monde. Et même dans le cas d’une affaire urgente, ils ne s’approchent pas, ils restent sur orbite et communiquent électroniquement.

— Dans ce cas, si vous êtes, littéralement et réellement, la seule personne dans tous ces mondes capable d’avoir commis l’acte… Avez-vous tué Jander ?

— Je refuse de croire que Daneel ne vous a pas dit que j’ai nié ce crime !

— Il me l’a dit, si, mais je voudrais l’entendre de votre bouche.

Fastolfe croisa les bras et fronça les sourcils. Il répondit entre ses dents :

— Alors je vais vous le dire. Je n’ai pas fait cela ! Baley secoua la tête.

— Je pense que vous croyez ce que vous dites.

— Parfaitement. Et le plus sincèrement du monde. Je dis la vérité. Je ne l’ai pas fait.

— Mais si vous ne l’avez pas fait, si personne d’autre n’a pu le faire, alors… Mais un instant ! Je fais peut-être des suppositions injustifiées. Jander est-il réellement mort, ou bien ai-je été amené ici sous un prétexte fallacieux ?

— Le robot est réellement détruit. Il sera possible de vous le montrer, si la Législature ne m’interdit pas tout accès avant la fin de la journée… ce que je ne crois pas.

— Dans ce cas, si vous ne l’avez pas fait, si personne d’autre ne peut l’avoir fait et si le robot est bel et bien mort… qui a commis le crime ?

Fastolfe soupira.

— Je suis sûr que Daneel vous a dit ce que j’ai répété à l’enquête… mais vous voulez l’entendre de ma bouche ?

— En effet, docteur Fastolfe.

— Eh bien, voilà. Personne n’a commis le crime. C’est un accident spontané dans le flot positronique, le long des circuits cérébraux, qui a causé le gel mental de Jander.

— Est-ce probable ?

— Non, ça ne l’est pas. C’est même extrêmement improbable, mais si je ne l’ai pas commis, c’est la seule chose qui ait pu se passer.

— Ne pourrait-on pas répliquer qu’il y a une plus grande chance que vous mentiez plutôt qu’il ne se produise un accident imprévisible ?

— Beaucoup le prétendent. Mais comme je sais pertinemment que je n’ai pas commis ce crime, cela ne laisse qu’une seule possibilité, l’accident spontané.

— Et vous m’avez fait venir pour que je démontre – que je prouve – que cet accident spontané s’est effectivement produit ?

— Oui.

— Mais comment peut-on prouver un événement spontané ? Et c’est uniquement en le prouvant, semble-t-il, que je pourrai vous sauver, vous, la Terre et moi-même.

— En ordre d’importance croissante, monsieur Baley ?

Baley parut agacé.

— Eh bien, dans ce cas, vous, moi-même et la Terre.

— Je crains, répliqua Fastolfe, qu’après mûre réflexion, je doive conclure qu’il n’y a aucun moyen d’obtenir une telle preuve.

Baley regarda Fastolfe d’un air horrifié.

— Aucun moyen ?

— Aucun. Pas le moindre…

Sur ce, dans un soudain élan de distraction apparente, le savant s’empara de l’épiceur et confia :

— Vous savez, je suis curieux de savoir si je suis encore capable de faire la triple évolution.

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Fastolfe jeta l’épiceur en l’air d’une torsion particulière du poignet. L’ustensile fit une cabriole et, quand il redescendit, Fastolfe le rattrapa au vol par son extrémité étroite, sur le côté de sa main droite (la paume en l’air et le pouce rentré). L’épiceur rebondit, vacilla et retomba contre le côté du creux de la main gauche. Il sauta de nouveau en sens inverse et fut rattrapé par le côté de la paume droite, et puis de nouveau sur la gauche. Après ce troisième saut, il fut soulevé avec suffisamment de force pour exécuter un saut périlleux. Fastolfe le saisit dans son poing droit, en tenant la main gauche tout près, la paume en l’air. Une fois l’épiceur attrapé, Fastolfe montra le creux de sa main et Baley y vit une grosse pincée de sel.

— C’est une démonstration puérile pour un esprit scientifique et dont l’effort est totalement disproportionné au résultat qui n’est, bien entendu, qu’une pincée de sel. Mais le bon maître de maison aurorain est fier de pouvoir faire une petite exhibition. Il y a des experts capables de garder l’épiceur en l’air pendant une minute et demie, en bougeant les mains si rapidement que l’œil peut à peine les suivre. Naturellement, ajouta le savant d’un air songeur, Daneel est capable d’accomplir ce genre de chose avec une plus grande habileté et bien plus rapidement que n’importe quel être humain. Je l’ai mis à l’épreuve de cette façon, pour vérifier le fonctionnement de ses circuits cérébraux. Mais il serait terriblement malséant de lui demander d’exhiber de tels talents en public. Cela humilierait inutilement les épicistes humains – c’est ainsi qu’on les appelle vulgairement, familièrement plutôt, et vous ne trouverez ce mot dans aucun dictionnaire.

Baley grogna et Fastolfe soupira.

— Oui, revenons à nos affaires, cela vaudra mieux.

— C’est dans ce dessein que vous m’avez fait traverser plusieurs parsecs dans l’espace.

— Certes, certes… Eh bien, continuons !

— Dites-moi, docteur Fastolfe, votre petite démonstration avait-elle une raison précise ?

— Ma foi, nous semblions être dans une impasse. Je vous ai fait venir ici pour faire quelque chose qui ne peut être fait. Votre expression était plutôt éloquente et, pour tout vous avouer, je ne me sentais pas plus à l’aise que vous. Il m’a paru, par conséquent, que nous avions besoin d’un petit moment de détente. Et maintenant… Reprenons.

— La tâche impossible ?

— Pourquoi serait-elle impossible pour vous, monsieur Baley ? Vous avez la réputation de réussir l’impossible.

— La dramatique en Hyperonde ? Vous croyez à cette ridicule déformation de ce qui s’est passé à Solaria ?

Fastolfe écarta les bras.

— Je n’ai pas d’autre espoir.

— Et moi, je n’ai pas le choix. Je dois continuer d’essayer ! Je ne peux pas retourner sur Terre sur un échec. Cela m’a bien été précisé… Dites-moi, docteur, comment Jander a-t-il pu être tué ? Quelle sorte de manipulation de son cerveau aurait été exigée ?

— Monsieur Baley, je ne sais vraiment pas comment je pourrais expliquer cela, même à un autre roboticien, ce que vous n’êtes certainement pas, et même si j’étais prêt à publier mes théories, ce qui n’est pas le cas. Cependant, voyons un peu si je puis vous donner un semblant d’explication… Vous savez, bien entendu, que les robots ont été inventés sur la Terre.

— Sur la Terre, on s’occupe le moins possible de robotique.

— Les violents préjugés anti-robots des Terriens sont bien connus, dans les mondes spatiens.

— Mais l’origine terrienne des robots est évidente à toute personne, sur la Terre, qui veut bien y penser. On sait parfaitement que le voyage hyperspatial a été développé avec l’aide des robots et puisque les mondes spatiens n’auraient pas pu être colonisés sans voyage hyperspatial, il est évident que les robots existaient avant ces établissements, alors que la Terre était encore la seule planète habitée. Par conséquent, les robots ont été inventés sur Terre par des Terriens.

— Et pourtant la Terre n’en éprouve aucune fierté, n’est-ce pas ?

— Nous n’en parlons pas, répliqua sèchement Baley.

— Et les gens de la Terre ne savent rien de Susan Calvin ?

— J’ai découvert son nom dans quelques vieux livres. C’était une des pionnières de la robotique, je crois ?

— C’est tout ce que vous savez d’elle ?

Baley fit un geste d’indifférence.

— Je suppose que je pourrais apprendre davantage en fouillant dans les annales, mais je n’en ai jamais eu l’occasion.

— Comme c’est singulier, murmura Fastolfe. Elle est considérée comme une demi-déesse par tous les Spatiens, au point que très peu de Spatiens, sans doute, qui ne sont pas roboticiens, savent qu’elle était une Terrienne. A leurs yeux, ce serait pour ainsi dire une profanation de le leur dire. Ils refuseraient d’y croire, si on leur apprenait qu’elle est morte après n’avoir vécu que cent années métriques. Et pourtant, vous ne la connaissez que comme une des pionnières !

— A-t-elle un rapport avec tout ceci, docteur Fastolfe ?

— Pas directement, mais dans un sens. Vous devez comprendre que de nombreuses légendes entourent son nom. Une des plus célèbres, et celle qui a le moins de chances d’être vraie, concerne un robot manufacturé dans ces temps primitifs et qui, par suite d’un accident le long de la chaîne de production, aurait eu des facultés télépathiques…

— Quoi ?

— Une légende ! Je vous ai dit que c’était une légende, et indiscutablement une pure invention ! Notez bien, il existe une raison théorique de supposer que cela pourrait être possible, encore que personne n’ait jamais présenté de schéma plausible qui pourrait seulement commencer à incorporer une telle faculté. Cela n’aurait certainement jamais pu apparaître dans des cerveaux positroniques aussi rudimentaires et simples que ces robots de l’époque pré-hyperspatiale, non, c’est inconcevable, tout à fait. C’est pourquoi nous sommes certains que cette histoire-là est une fable. Mais laissez-moi parler quand même, car elle contient une moralité.

— Je vous en prie, continuez !

— Le robot, selon la légende, savait lire dans la pensée et, quand on lui posait des questions, il lisait dans l’esprit de la personne qui l’interrogeait et lui répondait ce qu’elle voulait entendre. Or, la Première Loi de la Robotique stipule très clairement qu’un robot n’a pas le droit de faire du mal à un être humain ou, par son inaction, de permettre qu’il arrive du mal à l’être humain. Mais pour les robots, cela signifie généralement un mal physique. Un robot capable de lire dans la pensée, en revanche, pourrait certainement comprendre que la déception, la colère ou toute autre émotion violente rendrait malheureux l’être humain qui ressent ces émotions, et interpréterait l’inspiration de ces émotions comme un « mal ». Si, par conséquent, un robot télépathe savait que la vérité peut décevoir ou irriter un être humain qui l’interroge, ou faire de la peine à cette personne, ou lui causer de l’envie, alors il répondrait par un mensonge agréable. Vous saisissez cela ?

— Oui, naturellement.

— Donc il a menti, même à Susan Calvin. Les mensonges ne pouvaient durer longtemps, car différentes personnes entendaient des réponses différentes qui ne concordaient pas entre elles et, de plus, n’étaient confirmées par aucune réalité. Voyez-vous, Susan Calvin a découvert que le robot lui avait menti et, de plus, que ces mensonges l’avaient plongée dans une situation terriblement embarrassante. Ce qui l’aurait certainement déçue, pour commencer, la décevait maintenant d’une manière intolérable, à cause des faux espoirs… Vous n’avez jamais entendu cette histoire ?

— Je vous en donne ma parole !

— Stupéfiant ! Pourtant, elle n’a certainement pas été inventée à Aurora car elle circule également dans tous les mondes… Enfin bref, Calvin s’est vengée. Elle a fait observer au robot que quelle que fût son attitude – qu’il mente ou qu’il dise la vérité –, il ferait un mal égal à la personne à qui il s’adressait. Il ne pouvait donc obéir à la Première Loi. Le robot, comprenant cela, fut obligé de se réfugier dans l’inaction totale. Si vous voulez une description plus imagée, ses circuits positroniques ont grillé. Le cerveau était irrémédiablement détruit. La légende prétend que le dernier mot de Susan Calvin au robot détruit fut « Menteur ! ».

— Et, dit Baley, si je comprends bien, c’est ce qui est arrivé à Jander Panell. Il a affronté une contradiction de termes et son cerveau a grillé ?

— C’est ce qui semble s’être produit. Mais ce n’est plus si facile à provoquer qu’au temps de Susan Calvin. Peut-être à cause de la légende, les roboticiens ont pris grand soin d’éviter tout risque de contradiction. Comme la théorie du cerveau positronique est devenue plus subtile et la pratique de conception de ce cerveau plus complexe, des systèmes toujours plus efficaces ont été inventés et mis au point pour que toutes les situations soient résolues dans une non-égalité, afin qu’une attitude puisse être adoptée qui sera interprétée comme une obéissance à la Première Loi.

— Eh bien, alors, on ne peut pas griller le cerveau d’un robot. C’est ça que vous voulez dire ? Parce que si c’est ça, qu’est-il arrivé à Jander ?

— Ce n’est pas ce que je veux dire. Les systèmes de plus en plus efficaces dont je parle ne sont jamais efficaces à cent pour cent. C’est impossible. Quelles que soient la subtilité et la complexité d’un cerveau, il y a toujours un moyen d’établir une contradiction. C’est une vérité fondamentale de la mathématique. Il sera éternellement impossible de produire un cerveau assez subtil et complexe pour réduire à zéro les risques de contradiction. Jamais tout à fait à zéro. Cependant, les systèmes sont si proches de zéro que pour produire un gel mental, en imposant une contradiction adéquate, il faudrait avoir une profonde connaissance de ce cerveau positronique particulier, et cela exigerait un roboticien expert et un théoricien habile.

— Tel que vous-même, docteur Fastolfe ?

— Tel que moi-même. Dans le cas des robots humaniformes, uniquement moi-même.

— Ou absolument personne, lança Baley avec une lourde ironie.

— Ou absolument personne, précisément. Les robots humaniformes ont le cerveau – et le corps, devrais-je ajouter – construit selon une imitation consciente de l’être humain. Le cerveau positronique est d’une extrême délicatesse et tire naturellement une partie de cette fragilité du cerveau humain. Tout comme un être humain peut avoir une embolie, par suite d’un incident fortuit dans son cerveau et sans aucune intervention extérieure, ainsi le cerveau humaniforme peut par pur hasard – un déplacement imprévu de positrons – se mettre en état de gel mental.

— Pouvez-vous le prouver, docteur ?

— Je peux le démontrer mathématiquement, mais parmi ceux qui comprendraient la mathématique pure, peu seraient d’accord avec la validité du raisonnement. Cela entraîne certaines suppositions personnelles qui ne concordent pas avec la façon de penser admise en robotique.

— Et quelles sont les probabilités d’un gel mental spontané ?

— Etant donné un nombre important de robots humaniformes, disons cent mille, il y aurait une chance à égalité que l’un d’eux puisse subir un gel mental spontané, au cours d’une vie auroraine moyenne. Mais cela pourrait arriver bien plus tôt, comme pour Jander, malgré le peu de chances que cela se produise.

— Mais écoutez, docteur Fastolfe ! Même si vous arriviez à prouver d’une manière concluante qu’un gel mental spontané peut se produire chez les robots en général, ce ne serait pas la même chose que de prouver que cela est arrivé à Jander en particulier et à ce moment particulier.

— Non, en effet, reconnut Fastolfe. Vous avez raison.

— Vous, le grand maître de la robotique, ne pouvez rien prouver dans le cas précis de Jander.

— Encore une fois, vous avez parfaitement raison.

— Alors que voulez-vous que je fasse, moi qui ne connais rien à la robotique ?

— Il n’est pas nécessaire de prouver quoi que ce soit. Il me semble qu’il suffirait de présenter une suggestion ingénieuse, qui rendrait un gel spontané plausible au public en général.

— Laquelle, par exemple ?

— Je ne sais pas.

Baley s’emporta.

— Etes-vous bien certain de ne pas savoir, docteur Fastolfe ?

— Que voulez-vous dire ? Je viens d’avouer que je ne sais pas !

— Permettez-moi de vous faire observer quelque chose. Je suppose que les Aurorains, dans l’ensemble, savent que je suis venu sur cette planète pour résoudre ce problème. Il eût été difficile de me faire venir secrètement, si l’on considère que je suis un Terrien et que nous sommes à Aurora.

— Oui, certainement, et je ne l’ai pas tenté. J’ai consulté le président de la Législature et l’ai persuadé de me donner l’autorisation de vous convoquer. C’est ainsi que j’ai réussi à obtenir un sursis du jugement. On vous accorde une chance de résoudre le mystère avant de faire mon procès. Je doute que ce sursis dure très longtemps.

— Je vous répète donc… Les Aurorains en général savent que je suis ici et j’imagine qu’ils savent exactement pourquoi, à savoir que je suis censé élucider l’énigme de la mort de Jander.

— Naturellement. Quelle autre raison pourrait-il y avoir ?

— Et depuis l’instant où je suis monté à bord du vaisseau qui m’a transporté ici, vous m’avez gardé prisonnier, constamment et étroitement gardé contre le risque que vos ennemis cherchent à m’éliminer, jugeant que je suis une espèce de surhomme capable de résoudre cette énigme de manière à vous disculper entièrement, bien que toutes les chances soient contre moi.

— Je le crains en effet, oui.

— Et supposez que quelqu’un, qui ne veut pas voir ce mystère résolu et qui ne tient pas à ce que vous, docteur Fastolfe, soyez disculpé, réussisse à me tuer ? Est-ce que cela ne ferait pas pencher l’opinion publique en votre faveur ? Les gens n’en déduiraient-ils pas que vos ennemis croient à votre innocence ou qu’ils craignent tellement une enquête qu’ils voudraient se débarrasser de moi ?

— C’est un raisonnement plutôt compliqué, monsieur Baley. J’imagine que votre mort, si elle était bien exploitée, pourrait servir à un tel dessein, mais cela n’arrivera pas. Vous êtes protégé et vous ne serez pas tué.

— Mais pourquoi me protéger, docteur ? Pourquoi ne pas les laisser me tuer, et puis vous servir de ma mort pour remporter la partie ?

— Parce que je préfère que vous restiez en vie et que vous réussissiez à démontrer mon innocence.

— Mais enfin, vous devez bien savoir qu’il m’est impossible de démontrer cette innocence !

— Vous le pourrez peut-être. Vous avez tous les mobiles pour cela. Le bien, l’avenir de la Terre dépendent de votre réussite et, comme vous me l’avez dit, votre propre carrière.

— A quoi sert un mobile ? Si vous m’ordonniez de voler en battant des bras et m’avertissiez que si j’échouais, je serais promptement tué dans d’horribles tortures, que la Terre exploserait et que toute sa population serait détruite, j’aurais indiscutablement un puissant mobile pour battre des bras et voler… et pourtant j’en serais bien incapable.

— Je sais que les chances sont infimes, dit négligemment Fastolfe.

— Vous savez qu’elles sont inexistantes ! s’exclama Baley avec colère, et que seule ma mort peut vous sauver !

— Alors je ne serai pas sauvé, car je veillerai à ce que mes ennemis ne puissent vous atteindre.

— Mais vous, vous pouvez m’atteindre.

— Comment ?

— J’ai dans l’idée, docteur Fastolfe, que vous pourriez vous-même me tuer de manière à faire croire que les coupables sont vos ennemis. Vous vous serviriez alors de ma mort contre eux, et voilà pourquoi vous m’avez fait venir à Aurora.

Pendant quelques instants, Fastolfe regarda fixement Baley, avec un vague étonnement, puis, dans un élan de passion à la fois soudaine et excessive, il rougit et sa figure se convulsa de rage. Ramassant brusquement l’épiceur sur la table, il le leva au-dessus de sa tête et abaissa son bras pour le lancer violemment contre Baley.

Et Baley, surpris, eut à peine le temps de reculer contre son dossier en baissant la tête.


13

<p>13</p>

Le Dr Fastolfe, tout souriant, attendait en effet. Il était grand et mince, avec des cheveux châtain clair un peu clairsemés et, bien sûr, il y avait ses oreilles. C’était elles que Baley se rappelait, après trois ans. De grandes oreilles décollées qui donnaient à l’homme un air vaguement comique, une laideur assez plaisante. Elles firent sourire Baley, plus que l’aimable accueil de Fastolfe.

Il se demanda si la technologie médicale auroraine ne s’étendait pas à la petite chirurgie plastique susceptible de rectifier l’aspect déconcertant de ces oreilles… mais il était possible que Fastolfe les aimât ainsi, tout comme elles plaisaient assez à Baley (à son propre étonnement). Que pouvait-on reprocher à une figure qui faisait sourire ?

Peut-être Fastolfe aimait-il plaire au premier abord. A moins qu’il juge utile d’être sous-estimé ? Ou simplement différent ?

— Inspecteur Elijah Baley, dit Fastolfe. Je me souviens très bien de vous, même si je persiste à penser à vous en vous donnant la figure de l’acteur qui vous a incarné.

Baley perdit son sourire.

— Cette dramatique de l’Hyperonde me poursuit, docteur Fastolfe. Si je savais où aller pour y échapper…

— Nulle part, déclara cordialement Fastolfe. Alors si ça ne vous plaît pas, nous allons l’éliminer tout de suite de nos conversations. Je n’en parlerai plus. D’accord ?

— Merci, dit Baley et, avec une brusquerie voulue, il tendit la main droite.

Fastolfe hésita visiblement. Puis il prit la main offerte, la tint un petit moment, pas très longtemps, et dit :

— Je préfère supposer que vous n’êtes pas un sac d’infection ambulant, monsieur Baley. (Sur quoi, contemplant ses propres mains, il ajouta comme à regret :) Je dois avouer, cependant, que mes mains ont été traitées avec une pellicule inerte qui n’est pas particulièrement confortable. Je suis un homme qui partage les craintes irrationnelles de ma société.

Baley haussa les épaules.

— Comme nous tous. Je redoute un peu d’être à l’Extérieur, c’est-à-dire en plein air. A ce propos, je n’aime guère venir à Aurora dans les circonstances présentes.

— Je le comprends fort bien, monsieur Baley. J’ai là une voiture fermée qui vous attend et, quand nous serons chez moi, nous ferons tout notre possible pour vous garder à l’intérieur.

— Merci, mais au cours de mon séjour à Aurora, je pense qu’il me sera nécessaire de retourner dehors à l’occasion. Je m’y suis préparé, au mieux de mes possibilités.

— Je comprends, mais nous ne vous infligerons l’Extérieur que lorsque ce sera indispensable. Ce n’est pas le cas en ce moment, alors, je vous en prie, acceptez d’être enfermé.

La voiture attendait dans l’ombre du tunnel et il y eut à peine une trace de l’Extérieur, en passant de l’un à l’autre. Baley avait conscience de la présence de Daneel et de Giskard derrière lui, bien différents d’aspect mais avec la même attitude grave, la même patience infinie.

Fastolfe ouvrit la portière arrière.

— Montez, je vous en prie.

Baley monta dans la voiture. Daneel le suivit rapidement, tandis que Giskard, presque simultanément et comme si leurs mouvements étaient chorégraphiés, montait par l’autre côté. Baley se trouva coincé entre eux, mais pas d’une manière oppressante. Au contraire, il était heureux de sentir, entre lui et l’Extérieur, la masse solide des deux corps robotiques.

Mais il n’y avait pas d’Extérieur. Fastolfe s’assit à l’avant et, quand la portière se referma sur lui, les vitres devinrent opaques et une douce lumière artificielle baigna l’intérieur de la voiture.

— En général, je ne roule pas de cette façon, monsieur Baley, dit Fastolfe, mais cela ne me gêne pas beaucoup et vous vous sentirez peut-être plus à l’aise. La voiture est complètement informatisée, elle sait où elle va et peut faire face à tous les obstacles et à toutes les contingences. Nous n’avons à intervenir en aucune façon.

Il y eut une imperceptible sensation d’accélération suivie d’un vague sentiment de mouvement qui se remarquait à peine. Fastolfe reprit :

— C’est une route sûre. Je me suis donné énormément de mal pour assurer que le moins de personnes possible sachent que vous êtes dans cette voiture et on ne pourra absolument pas vous y voir. Le trajet en voiture – incidemment, elle se déplace sur un coussin d’air et c’est donc une sorte d’hydroglisseur – ne sera pas long mais, si vous le désirez, vous pouvez en profiter pour vous reposer. Maintenant, vous ne risquez absolument rien.

— Vous parlez comme si vous pensiez que je suis en danger. A bord du vaisseau, j’ai été protégé au point d’être prisonnier, et encore à présent.

Baley contempla le petit intérieur clos du véhicule, dans lequel il était entouré par la carrosserie de métal et les vitres opaques, sans parler de la charpente métallique des deux robots.

Fastolfe rit légèrement.

— J’exagère, je le sais, mais les esprits sont échauffés, à Aurora. Vous arrivez dans un moment de crise et je préfère vous paraître stupide par mon excès de précautions, plutôt que de courir le risque terrible de sous-estimer le danger.

— Vous devez comprendre, je pense, que mon échec ici serait un rude coup pour la Terre, docteur Fastolfe.

— Je le conçois très bien. Je suis tout aussi résolu que vous à éviter cet échec, croyez-moi.

— Certes. Mais il se trouve que mon échec ici, quelles qu’en soient les raisons, aboutira aussi à ma perte personnelle et professionnelle sur la Terre.

Fastolfe se retourna sur son siège et regarda Baley d’un air choqué.

— Vraiment ? Rien ne le justifierait !

— Je suis bien d’accord, mais c’est ainsi. Je deviendrai la cible évidente pour un gouvernement terrestre désespéré.

— Cette idée ne m’est pas du tout venue quand je vous ai demandé, monsieur Baley. Vous pouvez être certain que je ferai tout ce que je pourrai, en toute franchise, affirma Fastolfe et il détourna les yeux. Ce sera assez peu, si nous perdons.

— Je le sais, répliqua sombrement Baley.

Il s’appuya contre le dossier confortable et ferma les yeux. Le mouvement de la voiture se limitait à un léger balancement berceur mais il ne dormit pas. Il réfléchit intensément… pour ce que cela valait.


14

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A la fin du trajet, Baley n’eut aucun contact non plus avec l’Extérieur. Quand il sortit du véhicule à coussin d’air, il se trouva dans un garage souterrain et un petit ascenseur le transporta au rez-de-chaussée.

On le fit entrer dans une pièce ensoleillée et, en passant sous les rayons directs du soleil (oui, légèrement orangés) il eut un petit mouvement de recul.

Fastolfe le remarqua.

— Les fenêtres ne sont pas opacifiables, expliqua-t-il, bien qu’elles puissent être assombries. Je le ferai, si vous voulez. J’aurais d’ailleurs dû y penser…

— C’est inutile, grommela Baley. Je leur tournerai simplement le dos. Je dois m’acclimater.

— Si vous voulez, mais prévenez-moi si jamais vous vous sentez mal à l’aise… monsieur Baley, c’est la fin de la matinée, dans cette partie d’Aurora. Je ne sais pas quelle était votre heure personnelle à bord. Si vous êtes debout depuis de nombreuses heures et si vous éprouvez le besoin de dormir, cela peut s’arranger. Si vous êtes bien réveillé et si vous n’avez pas faim, vous n’êtes pas obligé de manger. Toutefois, si vous pensez en être capable, je me ferai un plaisir de vous inviter à déjeuner avec moi dans un petit moment.

— Merci. Cela concorderait parfaitement avec mon heure personnelle.

— A merveille ! Je vous rappellerai que notre journée est d’environ sept pour cent plus courte que sur la Terre. Cela ne devrait pas vous causer trop de difficultés biorythmiques, mais si c’est le cas, nous essaierons de nous adapter à vos besoins.

— Merci.

— Finalement… J’aimerais avoir une idée précise de vos goûts culinaires.

— Je m’arrange pour manger de tout ce que l’on veut bien me servir.

— Néanmoins, je ne me sentirais pas offensé si un plat n’était pas à votre goût.

— Merci.

— Et cela ne vous gênera pas que Daneel et Giskard se joignent à nous ?

Baley sourit un peu.

— Vont-ils manger, eux aussi ?

Fastolfe ne lui rendit pas son sourire et répondit très sérieusement.

— Non, mais je veux qu’ils restent auprès de vous à tout instant.

— Toujours du danger ? Même ici ?

— Je ne fais entièrement confiance à rien. Même ici. Un robot entra.

— Monsieur, le déjeuner est servi.

Fastolfe hocha la tête.

— Merci, Faber. Nous serons à table dans quelques instants.

— Combien de robots avez-vous ? demanda Baley.

— Pas mal. Nous ne sommes pas au niveau solarien de mille robots par être humain, mais je possède plus que la moyenne. J’en ai cinquante-sept. La maison est grande et me sert aussi de bureau et d’atelier. Et puis ma femme, quand j’en ai une, doit avoir assez de place pour être isolée de mes travaux, dans une aile séparée, et être servie indépendamment.

— Ma foi, avec cinquante-sept robots, j’imagine que vous pouvez vous passer de deux. J’ai moins de remords de vous avoir obligé à envoyer Giskard et Daneel pour m’escorter jusqu’à Aurora.

— Je n’ai pas choisi ces deux-là par hasard, je vous le garantis, monsieur Baley. Giskard est mon majordome et mon bras droit. Il a été auprès de moi pendant toute ma vie d’adulte.

— Et pourtant vous l’avez envoyé me chercher. Je suis sensible à cet honneur.

— C’est un garant de votre importance, monsieur Baley. Giskard est celui de mes robots en qui j’ai le plus confiance, il est fort et solide.

Baley jeta un coup d’œil à Daneel et Fastolfe ajouta :

— Je ne compte pas mon ami Daneel dans ces calculs. Il n’est pas mon domestique mais une réussite dont j’ai la faiblesse d’être extrêmement fier. Il est le premier de son espèce et si le Dr Roj Nemmenuh Sarton était son dessinateur et son modèle… l’homme qui…

Il s’interrompit, par délicatesse, mais Baley hocha brusquement la tête et murmura :

— Je comprends.

Il n’avait pas besoin que la phrase soit complétée par une allusion directe au meurtre de Sarton sur la Terre.

— Si c’est Sarton qui a veillé à la construction en soi, reprit Fastolfe, c’est grâce à mes calculs théoriques que Daneel a été possible.

Fastolfe sourit à Daneel qui s’inclina un peu.

— Il y avait Jander, aussi, dit Baley.

La figure de Fastolfe s’assombrit.

— Oui… J’aurais peut-être dû le garder avec moi, comme Daneel. Mais il était mon second humaniforme, et ça changeait tout. Daneel est mon premier-né, pour ainsi dire, une création spéciale.

— Et vous ne construisez plus de robots humaniformes, maintenant ?

— Non. Mais venez, dit Fastolfe en se frottant les mains. Allons déjeuner… Je ne pense pas, monsieur Baley, que sur la Terre la population soit habituée à ce que j’appellerai les aliments naturels. Nous avons une salade de langoustines, avec du pain et du fromage ; du lait si vous le désirez ou tout un assortiment de jus de fruits. C’est un repas très simple. Une glace pour le dessert.

— Des plats traditionnels de la Terre, qui n’existent plus que dans notre ancienne littérature.

— Rien de tout cela n’est tout à fait courant à Aurora, mais j’ai pensé qu’il ne conviendrait pas de vous soumettre à notre version de la gastronomie, qui comporte des aliments et des épices strictement aurorains. Ces goûts-là doivent être acquis… Venez avec moi, monsieur Baley. Il n’y aura que nous deux, alors nous ne nous soucierons pas de protocole, pas plus que nous n’observerons de rites inutiles.

— Merci, répondit Baley. Vous êtes tout à fait prévenant. Pendant le voyage, je me suis soulagé de l’ennui en visionnant assez attentivement des ouvrages traitant d’Aurora, et je sais que la politesse exige aux repas tout un cérémonial que je redoute un peu.

— Vous n’avez rien à redouter.

— Pourrions-nous passer outre au cérémonial, au point de parler affaires pendant le repas, docteur Fastolfe ? Je ne dois pas perdre de temps.

— Je vous comprends. Bien entendu, nous parlerons de nos affaires et je pense pouvoir compter sur vous pour ne dire mot à personne de cette entorse à la bienséance. Je ne voudrais pas être chassé de la bonne société, dit Fastolfe en riant. Notez que j’ai tort de rire. Cela n’a rien de risible. Une perte de temps risque d’être plus qu’un simple inconvénient. Elle pourrait aisément être fatale.


15

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La pièce que quittait Baley était austère : quelques sièges, une commode, un instrument ressemblant à un piano mais dont les touches étaient remplacées par des soupapes de cuivre, aux murs quelques dessins abstraits qui semblaient scintiller. Le sol était un damier lisse de diverses nuances de marron, peut-être pour rappeler le bois qui, tout en étincelant de reflets comme s’il venait d’être ciré, n’était pas du tout glissant.

La salle à manger, tout en ayant le même sol, était totalement différente. C’était une longue pièce rectangulaire surchargée de décorations. Elle contenait six grandes tables carrées, manifestement des modules pouvant être assemblés de diverses manières. Un bar s’appuyait contre un des murs les plus courts, plein de bouteilles de diverses couleurs devant un miroir incurvé qui agrandissait presque à l’infini la salle qu’il reflétait. Contre l’autre petit mur, quatre niches étaient ménagées ; un robot attendait dans chacune d’elles.

Les deux longs murs s’ornaient de mosaïques aux couleurs changeantes. L’une représentait une scène planétaire mais Baley ne sut pas si c’était Aurora, une autre planète ou un monde totalement imaginaire. A une extrémité, il y avait un champ de blé (ou quelque chose d’approchant) plein d’instruments aratoires compliqués, tous contrôlés par des robots. Tandis que l’œil passait le long du mur, le champ faisait place à des habitations humaines dispersées pour devenir, à l’autre extrémité, ce que Baley prit pour la version auroraine d’une Ville.

L’autre grand mur était astronomique. Une planète d’une couleur bleu-blanc, éclairée par un lointain soleil, reflétait la lumière de telle façon que, même en l’examinant de près, on ne pouvait chasser l’impression qu’elle tournait lentement sur elle-même. Les étoiles qui l’entouraient, certaines un peu ternes, d’autres brillantes, semblaient aussi changer de conformation mais lorsque l’œil se concentrait sur un petit groupe et y restait fixé, ces étoiles paraissaient immobiles.

Baley trouva tout cela déroutant et plutôt pénible.

— Une œuvre d’art, monsieur Baley, lui dit Fastolfe. Bien trop chère pour ce qu’elle vaut, mais Fanya la voulait. Fanya est ma partenaire actuelle.

— Se joindra-t-elle à nous, docteur Fastolfe ?

— Non, je vous l’ai dit, il n’y aura que nous deux. Je l’ai priée de rester pour le moment dans ses appartements. Je ne veux pas la soumettre au problème qui nous préoccupe. Vous le comprenez, j’espère ?

— Oui, bien sûr.

— Venez. Asseyez-vous, je vous en prie.

Une des tables était mise, avec des assiettes, des coupes et des couverts complexes dont certains étaient nouveaux pour Baley. Au centre, il y avait un assez haut cylindre effilé, qui ressemblait au pion géant d’un jeu d’échecs et paraissait taillé dans une substance rocheuse grise.

Baley, en s’asseyant, ne put résister à l’envie d’allonger le bras pour le toucher du doigt.

Fastolfe sourit.

— C’est un épiceur. Il possède des commandes simples, permettant à la personne qui s’en sert d’ajouter une quantité donnée de n’importe lequel des douze condiments différents, à n’importe quelle partie d’un plat. Pour faire cela correctement, on prend l’épiceur et on se livre à certaines évolutions assez complexes, qui n’ont aucune signification en soi mais qui sont extrêmement appréciées par les Aurorains distingués, et symbolisent pour eux la grâce et la délicatesse avec lesquelles chaque repas doit être servi. Quand j’étais plus jeune, je savais, avec le pouce et deux doigts, faire la triple évolution et produire du sel à l’instant où l’épiceur touchait le creux de ma main. Si j’essayais maintenant, je risquerais fort d’assommer mon invité. J’espère que vous ne m’en voudrez pas de ne pas le tenter.

— Je vous supplie de n’en rien faire, docteur Fastolfe !

Un robot plaça la salade sur la table, un autre apporta un plateau de jus de fruits, un troisième le pain et le fromage, le quatrième déplia les serviettes. Tous les quatre coordonnaient leurs mouvements à la perfection, ils ne se heurtaient jamais et évoluaient sans la moindre difficulté. Baley les observa avec stupéfaction.

Ils se trouvèrent enfin, sans aucune concertation apparente, chacun d’un côté de la table. Ils reculèrent ensemble, s’inclinèrent et pivotèrent à l’unisson, et retournèrent vers les niches le long du mur du fond. Baley s’aperçut alors de la présence de Daneel et de Giskard dans la pièce. Il ne les avait pas vus entrer. Ils attendaient dans des niches qui, on ne sait comment, étaient apparues dans le mur au champ de blé, Daneel étant le plus près de la table.

— Maintenant qu’ils sont partis…, dit Fastolfe, puis il s’interrompit et secoua légèrement la tête d’un air confus. Sauf qu’ils ne sont pas partis. Généralement, il est d’usage que les robots s’en aillent avant que le déjeuner commence réellement. Les robots ne mangent pas. Les êtres humains, si. Il est donc logique que ceux qui mangent le fassent et que ceux qui ne mangent pas disparaissent. C’est devenu un rite de plus. Il serait inconcevable de manger avant le départ des robots. Mais dans ce cas précis…

— Ils ne sont pas partis.

— Non. J’ai pensé que la sécurité passait avant l’étiquette et aussi que, puisque vous n’êtes pas aurorain, vous ne vous en formaliseriez pas.

Baley attendit que Fastolfe commence. Le savant prit une fourchette et Baley l’imita. Fastolfe s’en servit, lentement, permettant à Baley de voir exactement comment il s’y prenait.

Avec précaution, Baley mordit dans une queue de langoustine et la trouva délicieuse. Il reconnaissait le goût, un peu comme celui de la pâte de langoustine en tube produite sur la Terre, mais infiniment plus subtil et savoureux. Il mâcha lentement et, pendant un moment, malgré sa hâte de commencer son enquête tout en déjeunant, il trouva tout à fait impensable de faire autre chose que d’accorder son attention au menu.

Ce fut d’ailleurs Fastolfe qui fit le premier pas.

— Ne devrions-nous pas commencer à aborder notre problème, monsieur Baley ?

Baley se sentit rougir légèrement.

— Si, certainement. Je vous demande pardon. Votre cuisine auroraine m’a surpris, et il m’a été difficile de penser à autre chose… Le problème, docteur Fastolfe, est votre œuvre, je crois ?

— Pourquoi dites-vous cela ?

— Quelqu’un a commis un roboticide d’une manière exigeant de très grandes connaissances techniques, à ce que l’on m’a dit.

— Roboticide ? Un mot amusant, dit Fastolfe en souriant. Naturellement, je comprends ce que vous entendez par là… Oui, on vous a bien renseigné. La méthode employée exige d’énormes connaissances techniques.

— Et vous seul en possédez assez pour accomplir cela, à ce que l’on m’a dit aussi.

— On ne vous a pas trompé non plus.

— Vous avouez vous-même – en fait, vous insistez – que vous seul avez pu provoquer chez Jander le gel mental.

— J’affirme ce qui, après tout, est la vérité. Il ne me servirait à rien de mentir, même si j’étais capable de m’y résoudre. Tout le monde sait que je suis le plus remarquable théoricien robotique de tous les cinquante mondes.

— Néanmoins, docteur Fastolfe, est-ce que le second meilleur théoricien robotique de tous les mondes, ou le troisième meilleur, ou même le quinzième, ne pourrait posséder l’habileté et les connaissances nécessaires pour commettre ce forfait ? Est-ce que cela exige réellement tout l’art et toutes les connaissances du premier, du meilleur ?

Fastolfe répondit calmement :

— A mon avis, cela exige vraiment tout l’art et toutes les connaissances du meilleur. Je vous dirai même que, encore une fois à mon avis, je ne pourrais moi-même accomplir cela que dans un de mes bons jours. N’oubliez pas que les plus grands cerveaux de la robotique – le mien inclus – ont effectué des recherches particulières pour concevoir des cerveaux positroniques qui ne peuvent pas être poussés à un gel mental.

— Vous en êtes bien certain ? Absolument certain ?

— Absolument.

— Et vous l’avez déclaré publiquement ?

— Naturellement. Mon cher Terrien, une enquête publique a été ordonnée. On m’a posé les mêmes questions que celles que vous me posez actuellement et j’ai répondu franchement. C’est une coutume auroraine de dire la vérité.

— Pas un instant je ne doute que vous ayez répondu par la vérité. Mais n’avez-vous pas été un peu poussé par un orgueil bien naturel de votre réussite ? Cela aussi pourrait être typiquement aurorain, non ?

— Vous voulez dire que ma vive envie d’être considéré comme le meilleur m’aurait fait mettre volontairement dans une position où tout le monde serait forcé de conclure que c’était moi qui avais gelé Jander ?

— J’ai l’impression que vous êtes un homme qui serait prêt à risquer sa haute position politique et mondaine, à condition que sa réputation scientifique demeure intacte.

— Je vois… Vous avez une tournure d’esprit intéressante, monsieur Baley. Cette idée ne me serait pas venue. Si l’on me donnait à choisir entre reconnaître qu’il y a meilleur que moi et m’avouer coupable d’un roboticide, comme vous dites, vous êtes d’avis que je choisirais les aveux en connaissance de cause ?

— Non, docteur Fastolfe, je ne souhaite pas présenter l’affaire d’une manière aussi simpliste. N’est-il pas possible que vous vous abusiez en pensant que vous êtes le plus grand de tous les roboticiens, que vous n’avez pas d’égal, et que vous vous cramponniez à tout prix à cette opinion parce que vous sentez inconsciemment – je dis bien inconsciemment, docteur Fastolfe – qu’en réalité vous êtes sur le point d’être dépassé, ou que vous avez déjà été dépassé par d’autres ?

Fastolfe rit mais un peu jaune, avec une nuance d’agacement.

— Pas du tout, monsieur Baley. Vous vous trompez tout à fait.

— Réfléchissez, docteur Fastolfe ! Etes-vous absolument certain qu’aucun de vos collègues roboticiens ne vous approche, par l’intelligence et le savoir ?

— Il y en a très peu qui sont capables de créer des robots humaniformes. La construction de Daneel a virtuellement créé une nouvelle profession, qui n’a même pas de nom… Humaniformaticien, peut-être ? Parmi tous les théoriciens robotiques d’Aurora pas un seul, à part moi, ne comprend le fonctionnement du cerveau positronique de Daneel. Le Dr Sarton le comprenait, lui, mais il est mort et il ne connaissait pas la question aussi bien que moi. La théorie de base est la mienne, uniquement.

— Elle a peut-être été la vôtre pour commencer, mais vous ne pouvez quand même pas espérer conserver l’exclusivité. Personne d’autre n’a appris la théorie ?

Fastolfe secoua catégoriquement la tête.

— Personne. Je ne l’ai enseignée à personne et je défie tout autre roboticien vivant de découvrir et de développer cette théorie de lui-même.

Haley riposta avec un rien d’irritation :

— Ne pourrait-il y avoir un brillant jeune homme, frais émoulu de l’université, plus intelligent que l’on n’a pu encore s’en rendre compte, plus doué, et qui…

— Non, monsieur Haley, non ! Je connaîtrais ce jeune homme. Il serait passé par mes laboratoires. Il aurait travaillé avec moi. Pour le moment, ce jeune homme n’existe pas. Peut-être en viendra-t-il un un jour, peut-être plusieurs et même beaucoup. Pour le moment, il n’y en a aucun !

— Donc, si vous mouriez, la nouvelle science mourrait avec vous ?

— Je n’ai que cent soixante-cinq ans. En années métriques, naturellement, cela ne fait donc que cent quinze de vos années terrestres, plus ou moins. Pour Aurora, je suis encore très jeune et il n’y a aucune raison médicale pour que ma vie soit jugée à moitié terminée. Il n’est pas du tout rare d’atteindre l’âge de quatre cents ans, en années métriques. J’ai encore bien le temps d’enseigner.

Ils avaient fini de déjeuner mais ni l’un ni l’autre ne faisait mine de quitter la table. Pas plus que les robots ne s’approchaient pour desservir. On aurait dit qu’ils étaient figés par l’intensité même de la conversation. Le front de Baley se plissa.

— Docteur Fastolfe, il y a deux ans j’étais à Solaria. Là-bas, j’ai eu la nette impression que les Solariens étaient, dans l’ensemble, les plus habiles roboticiens de tous les mondes.

— Dans l’ensemble, c’est probablement vrai.

— Et pas un d’entre eux n’a pu commettre ce forfait ?

— Pas un, monsieur Baley. Leur habileté se réduit à des robots qui ne sont, au mieux, pas plus avancés que mon pauvre et précieux Giskard. Les Solariens ne savent rien des robots humaniformes.

— Comment pouvez-vous en être sûr ?

— Puisque vous avez été à Solaria, vous savez très bien que les Solariens ne s’approchent les uns des autres qu’avec la plus grande difficulté, qu’ils agissent entre eux et communiquent par la télévision, sauf dans les cas où le contact sexuel est absolument exigé. Pensez-vous que l’un d’eux imaginerait de créer un robot d’apparence si humaine qu’il aggraverait leur névrose ? Ils éviteraient tellement de l’approcher, puisqu’il aurait l’air si humain, qu’ils seraient incapables de s’en servir.

— Est-ce qu’un Solarien ici ou là ne pourrait pas avoir développé une étonnante tolérance au corps humain ? Comment pouvez-vous être si catégorique ?

— Même si un Solarien y parvenait, ce que je ne nie pas, il n’y a pas de Solariens à Aurora cette année.

— Aucun ?

— Aucun ! Ils n’aiment pas avoir de contacts même avec Aurora et, sauf pour les affaires les plus urgentes, aucun ne vient ici, ni dans aucun autre monde. Et même dans le cas d’une affaire urgente, ils ne s’approchent pas, ils restent sur orbite et communiquent électroniquement.

— Dans ce cas, si vous êtes, littéralement et réellement, la seule personne dans tous ces mondes capable d’avoir commis l’acte… Avez-vous tué Jander ?

— Je refuse de croire que Daneel ne vous a pas dit que j’ai nié ce crime !

— Il me l’a dit, si, mais je voudrais l’entendre de votre bouche.

Fastolfe croisa les bras et fronça les sourcils. Il répondit entre ses dents :

— Alors je vais vous le dire. Je n’ai pas fait cela ! Baley secoua la tête.

— Je pense que vous croyez ce que vous dites.

— Parfaitement. Et le plus sincèrement du monde. Je dis la vérité. Je ne l’ai pas fait.

— Mais si vous ne l’avez pas fait, si personne d’autre n’a pu le faire, alors… Mais un instant ! Je fais peut-être des suppositions injustifiées. Jander est-il réellement mort, ou bien ai-je été amené ici sous un prétexte fallacieux ?

— Le robot est réellement détruit. Il sera possible de vous le montrer, si la Législature ne m’interdit pas tout accès avant la fin de la journée… ce que je ne crois pas.

— Dans ce cas, si vous ne l’avez pas fait, si personne d’autre ne peut l’avoir fait et si le robot est bel et bien mort… qui a commis le crime ?

Fastolfe soupira.

— Je suis sûr que Daneel vous a dit ce que j’ai répété à l’enquête… mais vous voulez l’entendre de ma bouche ?

— En effet, docteur Fastolfe.

— Eh bien, voilà. Personne n’a commis le crime. C’est un accident spontané dans le flot positronique, le long des circuits cérébraux, qui a causé le gel mental de Jander.

— Est-ce probable ?

— Non, ça ne l’est pas. C’est même extrêmement improbable, mais si je ne l’ai pas commis, c’est la seule chose qui ait pu se passer.

— Ne pourrait-on pas répliquer qu’il y a une plus grande chance que vous mentiez plutôt qu’il ne se produise un accident imprévisible ?

— Beaucoup le prétendent. Mais comme je sais pertinemment que je n’ai pas commis ce crime, cela ne laisse qu’une seule possibilité, l’accident spontané.

— Et vous m’avez fait venir pour que je démontre – que je prouve – que cet accident spontané s’est effectivement produit ?

— Oui.

— Mais comment peut-on prouver un événement spontané ? Et c’est uniquement en le prouvant, semble-t-il, que je pourrai vous sauver, vous, la Terre et moi-même.

— En ordre d’importance croissante, monsieur Baley ?

Baley parut agacé.

— Eh bien, dans ce cas, vous, moi-même et la Terre.

— Je crains, répliqua Fastolfe, qu’après mûre réflexion, je doive conclure qu’il n’y a aucun moyen d’obtenir une telle preuve.

Baley regarda Fastolfe d’un air horrifié.

— Aucun moyen ?

— Aucun. Pas le moindre…

Sur ce, dans un soudain élan de distraction apparente, le savant s’empara de l’épiceur et confia :

— Vous savez, je suis curieux de savoir si je suis encore capable de faire la triple évolution.


16

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Fastolfe jeta l’épiceur en l’air d’une torsion particulière du poignet. L’ustensile fit une cabriole et, quand il redescendit, Fastolfe le rattrapa au vol par son extrémité étroite, sur le côté de sa main droite (la paume en l’air et le pouce rentré). L’épiceur rebondit, vacilla et retomba contre le côté du creux de la main gauche. Il sauta de nouveau en sens inverse et fut rattrapé par le côté de la paume droite, et puis de nouveau sur la gauche. Après ce troisième saut, il fut soulevé avec suffisamment de force pour exécuter un saut périlleux. Fastolfe le saisit dans son poing droit, en tenant la main gauche tout près, la paume en l’air. Une fois l’épiceur attrapé, Fastolfe montra le creux de sa main et Baley y vit une grosse pincée de sel.

— C’est une démonstration puérile pour un esprit scientifique et dont l’effort est totalement disproportionné au résultat qui n’est, bien entendu, qu’une pincée de sel. Mais le bon maître de maison aurorain est fier de pouvoir faire une petite exhibition. Il y a des experts capables de garder l’épiceur en l’air pendant une minute et demie, en bougeant les mains si rapidement que l’œil peut à peine les suivre. Naturellement, ajouta le savant d’un air songeur, Daneel est capable d’accomplir ce genre de chose avec une plus grande habileté et bien plus rapidement que n’importe quel être humain. Je l’ai mis à l’épreuve de cette façon, pour vérifier le fonctionnement de ses circuits cérébraux. Mais il serait terriblement malséant de lui demander d’exhiber de tels talents en public. Cela humilierait inutilement les épicistes humains – c’est ainsi qu’on les appelle vulgairement, familièrement plutôt, et vous ne trouverez ce mot dans aucun dictionnaire.

Baley grogna et Fastolfe soupira.

— Oui, revenons à nos affaires, cela vaudra mieux.

— C’est dans ce dessein que vous m’avez fait traverser plusieurs parsecs dans l’espace.

— Certes, certes… Eh bien, continuons !

— Dites-moi, docteur Fastolfe, votre petite démonstration avait-elle une raison précise ?

— Ma foi, nous semblions être dans une impasse. Je vous ai fait venir ici pour faire quelque chose qui ne peut être fait. Votre expression était plutôt éloquente et, pour tout vous avouer, je ne me sentais pas plus à l’aise que vous. Il m’a paru, par conséquent, que nous avions besoin d’un petit moment de détente. Et maintenant… Reprenons.

— La tâche impossible ?

— Pourquoi serait-elle impossible pour vous, monsieur Baley ? Vous avez la réputation de réussir l’impossible.

— La dramatique en Hyperonde ? Vous croyez à cette ridicule déformation de ce qui s’est passé à Solaria ?

Fastolfe écarta les bras.

— Je n’ai pas d’autre espoir.

— Et moi, je n’ai pas le choix. Je dois continuer d’essayer ! Je ne peux pas retourner sur Terre sur un échec. Cela m’a bien été précisé… Dites-moi, docteur, comment Jander a-t-il pu être tué ? Quelle sorte de manipulation de son cerveau aurait été exigée ?

— Monsieur Baley, je ne sais vraiment pas comment je pourrais expliquer cela, même à un autre roboticien, ce que vous n’êtes certainement pas, et même si j’étais prêt à publier mes théories, ce qui n’est pas le cas. Cependant, voyons un peu si je puis vous donner un semblant d’explication… Vous savez, bien entendu, que les robots ont été inventés sur la Terre.

— Sur la Terre, on s’occupe le moins possible de robotique.

— Les violents préjugés anti-robots des Terriens sont bien connus, dans les mondes spatiens.

— Mais l’origine terrienne des robots est évidente à toute personne, sur la Terre, qui veut bien y penser. On sait parfaitement que le voyage hyperspatial a été développé avec l’aide des robots et puisque les mondes spatiens n’auraient pas pu être colonisés sans voyage hyperspatial, il est évident que les robots existaient avant ces établissements, alors que la Terre était encore la seule planète habitée. Par conséquent, les robots ont été inventés sur Terre par des Terriens.

— Et pourtant la Terre n’en éprouve aucune fierté, n’est-ce pas ?

— Nous n’en parlons pas, répliqua sèchement Baley.

— Et les gens de la Terre ne savent rien de Susan Calvin ?

— J’ai découvert son nom dans quelques vieux livres. C’était une des pionnières de la robotique, je crois ?

— C’est tout ce que vous savez d’elle ?

Baley fit un geste d’indifférence.

— Je suppose que je pourrais apprendre davantage en fouillant dans les annales, mais je n’en ai jamais eu l’occasion.

— Comme c’est singulier, murmura Fastolfe. Elle est considérée comme une demi-déesse par tous les Spatiens, au point que très peu de Spatiens, sans doute, qui ne sont pas roboticiens, savent qu’elle était une Terrienne. A leurs yeux, ce serait pour ainsi dire une profanation de le leur dire. Ils refuseraient d’y croire, si on leur apprenait qu’elle est morte après n’avoir vécu que cent années métriques. Et pourtant, vous ne la connaissez que comme une des pionnières !

— A-t-elle un rapport avec tout ceci, docteur Fastolfe ?

— Pas directement, mais dans un sens. Vous devez comprendre que de nombreuses légendes entourent son nom. Une des plus célèbres, et celle qui a le moins de chances d’être vraie, concerne un robot manufacturé dans ces temps primitifs et qui, par suite d’un accident le long de la chaîne de production, aurait eu des facultés télépathiques…

— Quoi ?

— Une légende ! Je vous ai dit que c’était une légende, et indiscutablement une pure invention ! Notez bien, il existe une raison théorique de supposer que cela pourrait être possible, encore que personne n’ait jamais présenté de schéma plausible qui pourrait seulement commencer à incorporer une telle faculté. Cela n’aurait certainement jamais pu apparaître dans des cerveaux positroniques aussi rudimentaires et simples que ces robots de l’époque pré-hyperspatiale, non, c’est inconcevable, tout à fait. C’est pourquoi nous sommes certains que cette histoire-là est une fable. Mais laissez-moi parler quand même, car elle contient une moralité.

— Je vous en prie, continuez !

— Le robot, selon la légende, savait lire dans la pensée et, quand on lui posait des questions, il lisait dans l’esprit de la personne qui l’interrogeait et lui répondait ce qu’elle voulait entendre. Or, la Première Loi de la Robotique stipule très clairement qu’un robot n’a pas le droit de faire du mal à un être humain ou, par son inaction, de permettre qu’il arrive du mal à l’être humain. Mais pour les robots, cela signifie généralement un mal physique. Un robot capable de lire dans la pensée, en revanche, pourrait certainement comprendre que la déception, la colère ou toute autre émotion violente rendrait malheureux l’être humain qui ressent ces émotions, et interpréterait l’inspiration de ces émotions comme un « mal ». Si, par conséquent, un robot télépathe savait que la vérité peut décevoir ou irriter un être humain qui l’interroge, ou faire de la peine à cette personne, ou lui causer de l’envie, alors il répondrait par un mensonge agréable. Vous saisissez cela ?

— Oui, naturellement.

— Donc il a menti, même à Susan Calvin. Les mensonges ne pouvaient durer longtemps, car différentes personnes entendaient des réponses différentes qui ne concordaient pas entre elles et, de plus, n’étaient confirmées par aucune réalité. Voyez-vous, Susan Calvin a découvert que le robot lui avait menti et, de plus, que ces mensonges l’avaient plongée dans une situation terriblement embarrassante. Ce qui l’aurait certainement déçue, pour commencer, la décevait maintenant d’une manière intolérable, à cause des faux espoirs… Vous n’avez jamais entendu cette histoire ?

— Je vous en donne ma parole !

— Stupéfiant ! Pourtant, elle n’a certainement pas été inventée à Aurora car elle circule également dans tous les mondes… Enfin bref, Calvin s’est vengée. Elle a fait observer au robot que quelle que fût son attitude – qu’il mente ou qu’il dise la vérité –, il ferait un mal égal à la personne à qui il s’adressait. Il ne pouvait donc obéir à la Première Loi. Le robot, comprenant cela, fut obligé de se réfugier dans l’inaction totale. Si vous voulez une description plus imagée, ses circuits positroniques ont grillé. Le cerveau était irrémédiablement détruit. La légende prétend que le dernier mot de Susan Calvin au robot détruit fut « Menteur ! ».

— Et, dit Baley, si je comprends bien, c’est ce qui est arrivé à Jander Panell. Il a affronté une contradiction de termes et son cerveau a grillé ?

— C’est ce qui semble s’être produit. Mais ce n’est plus si facile à provoquer qu’au temps de Susan Calvin. Peut-être à cause de la légende, les roboticiens ont pris grand soin d’éviter tout risque de contradiction. Comme la théorie du cerveau positronique est devenue plus subtile et la pratique de conception de ce cerveau plus complexe, des systèmes toujours plus efficaces ont été inventés et mis au point pour que toutes les situations soient résolues dans une non-égalité, afin qu’une attitude puisse être adoptée qui sera interprétée comme une obéissance à la Première Loi.

— Eh bien, alors, on ne peut pas griller le cerveau d’un robot. C’est ça que vous voulez dire ? Parce que si c’est ça, qu’est-il arrivé à Jander ?

— Ce n’est pas ce que je veux dire. Les systèmes de plus en plus efficaces dont je parle ne sont jamais efficaces à cent pour cent. C’est impossible. Quelles que soient la subtilité et la complexité d’un cerveau, il y a toujours un moyen d’établir une contradiction. C’est une vérité fondamentale de la mathématique. Il sera éternellement impossible de produire un cerveau assez subtil et complexe pour réduire à zéro les risques de contradiction. Jamais tout à fait à zéro. Cependant, les systèmes sont si proches de zéro que pour produire un gel mental, en imposant une contradiction adéquate, il faudrait avoir une profonde connaissance de ce cerveau positronique particulier, et cela exigerait un roboticien expert et un théoricien habile.

— Tel que vous-même, docteur Fastolfe ?

— Tel que moi-même. Dans le cas des robots humaniformes, uniquement moi-même.

— Ou absolument personne, lança Baley avec une lourde ironie.

— Ou absolument personne, précisément. Les robots humaniformes ont le cerveau – et le corps, devrais-je ajouter – construit selon une imitation consciente de l’être humain. Le cerveau positronique est d’une extrême délicatesse et tire naturellement une partie de cette fragilité du cerveau humain. Tout comme un être humain peut avoir une embolie, par suite d’un incident fortuit dans son cerveau et sans aucune intervention extérieure, ainsi le cerveau humaniforme peut par pur hasard – un déplacement imprévu de positrons – se mettre en état de gel mental.

— Pouvez-vous le prouver, docteur ?

— Je peux le démontrer mathématiquement, mais parmi ceux qui comprendraient la mathématique pure, peu seraient d’accord avec la validité du raisonnement. Cela entraîne certaines suppositions personnelles qui ne concordent pas avec la façon de penser admise en robotique.

— Et quelles sont les probabilités d’un gel mental spontané ?

— Etant donné un nombre important de robots humaniformes, disons cent mille, il y aurait une chance à égalité que l’un d’eux puisse subir un gel mental spontané, au cours d’une vie auroraine moyenne. Mais cela pourrait arriver bien plus tôt, comme pour Jander, malgré le peu de chances que cela se produise.

— Mais écoutez, docteur Fastolfe ! Même si vous arriviez à prouver d’une manière concluante qu’un gel mental spontané peut se produire chez les robots en général, ce ne serait pas la même chose que de prouver que cela est arrivé à Jander en particulier et à ce moment particulier.

— Non, en effet, reconnut Fastolfe. Vous avez raison.

— Vous, le grand maître de la robotique, ne pouvez rien prouver dans le cas précis de Jander.

— Encore une fois, vous avez parfaitement raison.

— Alors que voulez-vous que je fasse, moi qui ne connais rien à la robotique ?

— Il n’est pas nécessaire de prouver quoi que ce soit. Il me semble qu’il suffirait de présenter une suggestion ingénieuse, qui rendrait un gel spontané plausible au public en général.

— Laquelle, par exemple ?

— Je ne sais pas.

Baley s’emporta.

— Etes-vous bien certain de ne pas savoir, docteur Fastolfe ?

— Que voulez-vous dire ? Je viens d’avouer que je ne sais pas !

— Permettez-moi de vous faire observer quelque chose. Je suppose que les Aurorains, dans l’ensemble, savent que je suis venu sur cette planète pour résoudre ce problème. Il eût été difficile de me faire venir secrètement, si l’on considère que je suis un Terrien et que nous sommes à Aurora.

— Oui, certainement, et je ne l’ai pas tenté. J’ai consulté le président de la Législature et l’ai persuadé de me donner l’autorisation de vous convoquer. C’est ainsi que j’ai réussi à obtenir un sursis du jugement. On vous accorde une chance de résoudre le mystère avant de faire mon procès. Je doute que ce sursis dure très longtemps.

— Je vous répète donc… Les Aurorains en général savent que je suis ici et j’imagine qu’ils savent exactement pourquoi, à savoir que je suis censé élucider l’énigme de la mort de Jander.

— Naturellement. Quelle autre raison pourrait-il y avoir ?

— Et depuis l’instant où je suis monté à bord du vaisseau qui m’a transporté ici, vous m’avez gardé prisonnier, constamment et étroitement gardé contre le risque que vos ennemis cherchent à m’éliminer, jugeant que je suis une espèce de surhomme capable de résoudre cette énigme de manière à vous disculper entièrement, bien que toutes les chances soient contre moi.

— Je le crains en effet, oui.

— Et supposez que quelqu’un, qui ne veut pas voir ce mystère résolu et qui ne tient pas à ce que vous, docteur Fastolfe, soyez disculpé, réussisse à me tuer ? Est-ce que cela ne ferait pas pencher l’opinion publique en votre faveur ? Les gens n’en déduiraient-ils pas que vos ennemis croient à votre innocence ou qu’ils craignent tellement une enquête qu’ils voudraient se débarrasser de moi ?

— C’est un raisonnement plutôt compliqué, monsieur Baley. J’imagine que votre mort, si elle était bien exploitée, pourrait servir à un tel dessein, mais cela n’arrivera pas. Vous êtes protégé et vous ne serez pas tué.

— Mais pourquoi me protéger, docteur ? Pourquoi ne pas les laisser me tuer, et puis vous servir de ma mort pour remporter la partie ?

— Parce que je préfère que vous restiez en vie et que vous réussissiez à démontrer mon innocence.

— Mais enfin, vous devez bien savoir qu’il m’est impossible de démontrer cette innocence !

— Vous le pourrez peut-être. Vous avez tous les mobiles pour cela. Le bien, l’avenir de la Terre dépendent de votre réussite et, comme vous me l’avez dit, votre propre carrière.

— A quoi sert un mobile ? Si vous m’ordonniez de voler en battant des bras et m’avertissiez que si j’échouais, je serais promptement tué dans d’horribles tortures, que la Terre exploserait et que toute sa population serait détruite, j’aurais indiscutablement un puissant mobile pour battre des bras et voler… et pourtant j’en serais bien incapable.

— Je sais que les chances sont infimes, dit négligemment Fastolfe.

— Vous savez qu’elles sont inexistantes ! s’exclama Baley avec colère, et que seule ma mort peut vous sauver !

— Alors je ne serai pas sauvé, car je veillerai à ce que mes ennemis ne puissent vous atteindre.

— Mais vous, vous pouvez m’atteindre.

— Comment ?

— J’ai dans l’idée, docteur Fastolfe, que vous pourriez vous-même me tuer de manière à faire croire que les coupables sont vos ennemis. Vous vous serviriez alors de ma mort contre eux, et voilà pourquoi vous m’avez fait venir à Aurora.

Pendant quelques instants, Fastolfe regarda fixement Baley, avec un vague étonnement, puis, dans un élan de passion à la fois soudaine et excessive, il rougit et sa figure se convulsa de rage. Ramassant brusquement l’épiceur sur la table, il le leva au-dessus de sa tête et abaissa son bras pour le lancer violemment contre Baley.

Et Baley, surpris, eut à peine le temps de reculer contre son dossier en baissant la tête.


V. Daneel et Giskard

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Si Fastolfe avait agi rapidement, Daneel réagit encore plus vite.

Baley, qui avait presque oublié l’existence du robot, n’eut qu’une vague impression de mouvement flou, de bruit confus et puis il vit Daneel debout à côté de Fastolfe, tenant l’épiceur à la main, et disant :

— J’espère, docteur Fastolfe, que je ne vous ai fait mal en aucune façon.

Baley, encore un peu égaré, remarqua que Giskard n’était pas loin de Fastolfe, de l’autre côté, et que chacun des quatre robots était sorti de sa niche et avait avancé presque jusqu’à la table.

Fastolfe, décoiffé et haletant un peu, marmonna :

— Non, Daneel, au contraire. Tu as très bien agi… Vous avez tous été très bien mais, rappelez-vous, vous ne devez rien laisser vous ralentir, pas même mes propres actions.

Il rit un peu nerveusement et se rassit en lissant ses cheveux d’une main.

— Excusez-moi de vous avoir surpris de la sorte, monsieur Baley, dit-il plus calmement, mais j’ai pensé que cette démonstration serait plus convaincante que tout ce que j’aurais pu dire.

Baley, dont le mouvement craintif n’avait été qu’un réflexe, relâcha un peu son col et répondit d’une voix encore mal assurée :

— J’avoue que je m’attendais à des paroles mais je reconnais que cette démonstration était persuasive. Je suis heureux que Daneel ait été assez près pour vous désarmer.

— Ils étaient tous assez près pour me désarmer mais Daneel était le plus rapproché et il s’est élancé le premier. Il s’est précipité assez vite pour faire cela en douceur. S’il avait été plus loin, peut-être aurait-il dû me tordre le bras ou même m’assommer.

— Serait-il allé aussi loin ?

— J’ai donné des instructions pour que vous soyez protégé et je sais comment donner des ordres. Ils n’auraient pas hésité à vous sauver, même si pour cela ils avaient dû me faire du mal. Ils se seraient naturellement efforcés de m’infliger le moins de mal possible, comme l’a fait Daneel. Il n’a blessé que ma dignité et l’ordonnance de ma coiffure. Et mes doigts picotent un peu, ajouta Fastolfe en les agitant d’un air contrit.

Baley respira profondément, pour tenter de se remettre de ce bref moment de confusion.

— Est-ce que Daneel ne m’aurait pas protégé, même sans vos instructions précises ?

— Indiscutablement. Il y aurait été obligé. Cependant, vous ne devez pas vous imaginer que la réaction robotique est un simple oui-ou-non, en haut ou en bas, en avant ou en arrière. C’est une erreur que commettent souvent les profanes. Il y a la question de la rapidité de la réaction. Mes instructions vous concernant étaient formulées de telle façon que le potentiel incorporé dans les robots de ma maison, Daneel compris, est anormalement élevé, aussi élevé que je pouvais le rendre. La réaction, par conséquent, à un danger actuel et précis, est extraordinairement rapide. Je savais qu’elle le serait et c’est pour cette raison que je vous ai attaqué aussi vite, en sachant pertinemment que je pouvais vous faire une démonstration absolument convaincante de mon incapacité de vous faire du mal.

— D’accord, mais franchement je ne peux guère vous en remercier.

— Oh, j’avais entière confiance dans mes robots, surtout en Daneel. L’idée m’est bien venue, mais un peu trop tard, que si je n’avais pas instantanément soulevé l’épiceur, il aurait pu, tout à fait involontairement – ou contre l’équivalent robotique de la volonté – me fracturer le poignet.

— Et moi je pense que vous avez pris un risque plutôt insensé.

— C’est aussi ce que je pense… à retardement. D’un autre côté, si vous-même vous étiez préparé à me lancer l’épiceur à la tête, Daneel aurait immédiatement contré votre geste, mais pas tout à fait avec la même rapidité, car il n’a pas reçu d’instructions particulières concernant ma sécurité. J’espère qu’il aurait été assez rapide pour me sauver mais je n’en suis pas sûr et j’aime mieux ne pas le mettre à l’épreuve, dit Fastolfe avec un bon sourire.

— Et si quelque engin explosif était lâché sur la maison, d’un véhicule aérien ? demanda Baley.

— Ou si un rayon-gamma était braqué sur nous d’une colline voisine… Mes robots ne représentent pas la protection absolue, mais ce genre de tentative de terrorisme extrémiste est quasi impensable, ici à Aurora. Croyez-moi, ne nous en inquiétons pas.

— Je veux bien ne pas m’en soucier. Je n’ai pas sérieusement pensé que vous représentiez un danger pour moi, docteur Fastolfe, mais j’avais besoin d’éliminer complètement cette possibilité, pour procéder à mon enquête. Et maintenant, nous pouvons continuer.

— Certainement. En dépit de cette diversion un peu dramatique, nous avons toujours notre problème à résoudre : comment prouver que le gel mental de Jander était un accident spontané bien que rare.

Baley toutefois avait maintenant conscience de la présence de Daneel. Il se tourna vers lui et lui demanda avec un peu d’inquiétude :

— Daneel, est-ce que cela te peine que nous discutions de cette affaire ?

Daneel, qui était allé déposer l’épiceur sur une des tables vides les plus éloignées, répondit :

— Camarade Elijah, j’aimerais mieux que mon regretté ami Jander soit encore opérationnel mais comme il ne l’est plus, et comme son bon fonctionnement ne peut lui être rendu, le mieux est de prendre des mesures pour que des incidents semblables ne se reproduisent pas. Comme la discussion actuelle tend vers ce but, elle me plaît plus qu’elle ne me peine.

— Eh bien, dans ce cas, et simplement pour éclaircir une autre question, est-ce que tu crois, toi, que le Dr Fastolfe est responsable de la fin de son camarade-robot Jander ? Vous me pardonnez de poser cette question, docteur Fastolfe ?

Fastolfe fit un signe d’acquiescement et Daneel répondit :

— Le Dr Fastolfe a déclaré qu’il n’était pas responsable ; alors, naturellement, il ne l’est pas.

— Tu n’as aucun doute à ce sujet, Daneel ?

— Aucun, camarade Elijah.

Fastolfe paraissait un peu amusé.

— Vous procédez au contre-interrogatoire d’un robot, monsieur Baley ?

— Oui, je sais, mais je n’arrive pas à considérer Daneel comme un robot, alors je l’ai interrogé.

— Ses réponses ne seraient recevables par aucune commission d’enquête, vous savez. Ses potentiels positroniques l’obligent à me croire.

— Je ne suis pas une commission d’enquête, docteur, et je procède à un débroussaillage. Revenons où j’en étais. Ou vous avez grillé le cerveau de Jander ou c’est arrivé par hasard. Vous m’assurez que je suis incapable de prouver le hasard et il ne me reste plus qu’à réfuter tout acte commis par vous-même. Autrement dit, si je peux démontrer qu’il vous était impossible de tuer Jander, nous n’aurons d’autre choix que l’accident survenu par hasard.

— Et comment pourriez-vous le faire ?

— C’est une question de moyens, d’occasion et de mobile. Vous aviez les moyens de tuer Jander – l’habileté théorique de le manipuler de manière à provoquer un gel mental – mais en aviez-vous l’occasion ? Il était votre robot, en ce sens que vous avez conçu les circuits de son cerveau et surveillé sa construction, mais était-il en votre possession au moment du gel ?

— Non, justement. Il était en possession de quelqu’un d’autre.

— Depuis combien de temps ?

— Depuis huit mois environ, c’est-à-dire la moitié d’une de vos années.

— Ah ! Voilà qui est intéressant. Etiez-vous avez lui, ou près de lui au moment de sa destruction ? Auriez-vous pu l’atteindre ? En un mot, pouvons-nous démontrer que vous étiez si loin de lui, ou que vous n’aviez plus aucun contact avec lui, au point qu’il n’est pas raisonnable de supposer que vous avez pu commettre l’acte au moment où il a été commis ?

— Je crains que ce soit impossible. Il y a un laps de temps assez long, pendant lequel cet acte a pu être commis. Il n’y a aucun changement robotique, après la destruction, comparable à la rigidité cadavérique ou à la décomposition d’un être humain. Nous pouvons simplement dire qu’à un certain moment Jander fonctionnait au su de tous et qu’à un autre moment donné il ne fonctionnait plus. Entre les deux il y a une période d’environ huit mois. Pour cette période, je n’ai pas d’alibi.

— Pas le moindre ? Pendant ce temps, docteur Fastolfe, que faisiez-vous ?

— J’étais ici, chez moi.

— Vos robots savent certainement que vous étiez ici, ils pourraient en témoigner.

— Ils le savent certainement mais ils ne peuvent en témoigner légalement et, ce jour-là, Fanya était partie pour ses affaires personnelles.

— Fanya partage-t-elle vos connaissances en robotique, au fait ?

Fastolfe sourit ironiquement.

— Elle en sait moins que vous… et d’ailleurs tout cela n’a aucune importance.

— Pourquoi ?

De toute évidence, la patience de Fastolfe était mise à rude épreuve et ne tarderait pas à craquer.

— Mon cher, il ne s’agit pas d’une attaque physique définie, comme mon récent assaut simulé contre vous. Ce qui est arrivé à Jander n’exigeait pas une présence physique. Jander, tout en n’étant pas chez moi, n’était pas très éloigné sur le plan géographique mais il aurait pu être à l’autre bout d’Aurora que cela n’aurait rien changé. Je pouvais toujours l’atteindre électroniquement et il m’était possible, par les ordres que je lui donnais et les réactions que je pouvais provoquer, de causer son gel mental. Le geste crucial ne nécessiterait même pas beaucoup de temps et…

Baley l’interrompit vivement :

— C’est donc un procédé bref, sur lequel quelqu’un aurait pu buter par hasard ?

— Non ! s’exclama Fastolfe. Pour l’amour d’Aurora, Terrien, laissez-moi parler ! Je vous ai déjà dit que ce n’était pas le cas. Provoquer un gel mental chez Jander serait un procédé long, compliqué et tortueux, exigeant la plus grande compréhension et la plus grande intelligence, et il n’a pu être exécuté accidentellement par personne, à moins d’une incroyable et durable coïncidence. Il y aurait infiniment moins de chances de progresser sur cette voie extrêmement complexe que de risques de gel spontané, si mon raisonnement mathématique était accepté.

« Toutefois, si moi je souhaitais produire un gel, je procéderais petit à petit, avec le plus grand soin, à des changements et je provoquerais des réactions, durant plusieurs semaines, des mois ou même des années, jusqu’à ce que j’amène Jander au bord même de la destruction. Et à aucun moment, au cours de ce processus, ne présenterait-il le moindre signe d’être au bord de la catastrophe, tout comme vous pourriez vous rapprocher de plus en plus d’un précipice, en pleine nuit, sans vous apercevoir que vous perdez pied, pas même à l’extrême bord. Mais une fois que je l’aurais amené tout au bord – le bord du précipice – une simple réflexion de ma part le ferait basculer. C’est ce dernier geste qui ne prend qu’un instant. Comprenez-vous ?

Baley pinça les lèvres. Il lui était impossible de dissimuler sa déception.

— En un mot, donc, vous aviez l’occasion.

— N’importe qui en avait l’occasion. N’importe qui à Aurora, à la condition de posséder les connaissances et l’habileté nécessaires.

— Et vous seul les possédez ?

— J’en ai bien peur.

— Ce qui nous amène au mobile, docteur Fastolfe.

— Ah !

— Et c’est là que nous pourrions vous établir une bonne défense. Ces robots humaniformes sont à vous. Ils sont nés de votre théorie et vous avez participé à leur construction à tous les stades, même si c’est le Dr Sarton qui en était le premier dessinateur. Ils existent grâce à vous et uniquement grâce à vous. Vous avez parlé de Daneel comme de votre « premier-né ». Ils sont vos créations, vos enfants, votre cadeau à l’humanité, votre droit à l’immortalité !

(Baley se sentait devenir un peu grandiloquent et, un instant, il s’imagina qu’il s’adressait à une commission d’enquête.)

— Pourquoi diable, pour quelle raison au monde, ou plutôt à Aurora, auriez-vous détruit cette œuvre ? Pourquoi iriez-vous détruire la vie que vous avez produite par un miracle de labeur cérébral ?

Fastolfe se permit un petit sourire amusé.

— Voyons, Baley ! Vous n’y connaissez rien. Comment pouvez-vous savoir que ma théorie était le résultat d’un miracle de travail cérébral ? Elle pouvait fort bien être la très banale extension d’une équation que n’importe qui aurait pu effectuer mais à laquelle personne n’avait pensé avant moi.

— Je ne le crois pas, répliqua Baley en s’efforçant de se calmer. Si personne d’autre que vous ne comprend assez le cerveau humaniforme pour le détruire, alors à mon avis il est vraisemblable que personne d’autre que vous ne le comprend assez bien pour le créer. Allez-vous le nier ?

Fastolfe secoua la tête.

— Non, je ne le nie pas. Et pourtant, Baley, dit-il, votre analyse réfléchie ne fait qu’aggraver notre cas. Nous avons déjà établi que je suis le seul à avoir eu les moyens et l’occasion. Il se trouve que j’ai également un mobile : le meilleur mobile du monde, et mes ennemis le savent. Alors, comment diable allons-nous prouver que je n’ai pas commis ce crime ?

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Baley fronça les sourcils, l’air furieux, se leva et s’éloigna vivement vers un coin de la pièce, comme s’il cherchait un refuge. Puis il pivota brusquement et déclara sur un ton sec :

— Docteur Fastolfe, j’ai l’impression que vous prenez plaisir à me dépiter !

Fastolfe haussa les épaules.

— Aucun plaisir, je vous assure. Je vous présente simplement les problèmes tels qu’ils se posent. Le pauvre Jander est mort de sa mort robotique par pure précarité du courant positronique. Comme je sais que je ne suis pas responsable, je sais que cela s’est passé ainsi. Mais personne d’autre ne peut en être certain. Je suis innocent et tout m’accuse… et nous devons affronter cela sans tergiverser, pour décider de ce que nous ferons ou pouvons faire, si tant est qu’il y ait quelque chose à faire.

— Bien. Alors, dans ce cas, examinons votre mobile. Ce qui vous fait l’effet d’un mobile flagrant n’est peut-être rien de tel.

— J’en doute. Je ne suis pas un imbécile.

— Vous n’êtes sans doute pas juge de vous-même, non plus, ni de vos mobiles. On ne l’est pas toujours. Vous dramatisez peut-être, pour une raison ou une autre.

— Je ne le crois pas.

— Alors dites-moi quel est votre mobile. Hein ? Quel mobile ? Dites-le moi !

— Pas si vite, Baley. Ce n’est pas facile à expliquer… Pourriez-vous venir dehors avec moi ?

Baley se tourna vivement vers la fenêtre. A l’Extérieur ?

Le soleil avait baissé et la salle n’en était que plus ensoleillée. Il hésita puis il répondit, un peu plus fort qu’il n’était nécessaire :

— Oui, certainement !

— Parfait, dit Fastolfe. (Il ajouta, plus aimablement encore :) Mais peut-être voudriez-vous d’abord passer à la Personnelle ?

Baley réfléchit. Il n’éprouvait aucun besoin particulièrement pressant mais il ne savait pas ce qui l’attendait à l’Extérieur, combien de temps il y resterait, de quelles commodités il disposerait. Surtout, il ne connaissait pas les coutumes auroraines à cet égard et ne se souvenait de rien, dans les livres-films qu’il avait vus à bord, qui puisse l’éclairer. Peut-être était-il plus sûr d’acquiescer à ce que suggérait son hôte.

— Merci, dit-il, volontiers.

Fastolfe fit un signe de tête.

— Daneel, accompagne M. Baley à la Personnelle des visiteurs.

— Camarade Elijah, voulez-vous me suivre ? dit Daneel.

Comme ils passaient tous deux dans la pièce voisine, Baley dit :

— Je suis navré, Daneel, que tu n’aies pas participé à cette conversation entre le Dr Fastolfe et moi.

— Cela aurait été malséant, camarade Elijah. Quand vous m’avez posé une question directe j’ai répondu, mais je n’ai pas été invité à y participer totalement.

— Je t’y aurais invité, Daneel, si je n’avais pas été retenu par le fait que je suis un invité. J’ai pensé que j’aurais probablement tort de prendre l’initiative à ce sujet.

— Je comprends… Voici la Personnelle des visiteurs, camarade Elijah. La porte s’ouvrira au contact de votre main en n’importe quel endroit, si la pièce est inoccupée.

Baley n’entra pas. Il resta un instant songeur, puis il dit :

— Si tu avais été invité à parler, Daneel, y a-t-il quelque chose que tu aurais dit ? Aurais-tu fait un commentaire ? J’aimerais beaucoup avoir ton opinion, mon ami.

Daneel répondit avec sa gravité habituelle :

— La seule réflexion que je ferai, c’est que la déclaration du docteur Fastolfe, selon laquelle il avait un excellent mobile pour faire cesser le fonctionnement de Jander, était inattendue pour moi. Je ne sais pas quel peut être ce mobile. Mais quel que soit celui qu’il vous donnera, vous devrez vous demander pourquoi il n’a pas le même mobile pour me mettre en état de gel mental. Si l’on peut croire qu’il a eu un mobile pour détruire Jander, pourquoi ce même mobile ne s’appliquerait-il pas à moi ? Je serais curieux de le savoir.

Baley regarda vivement Daneel, cherchant machinalement sur une figure qui ne pouvait en avoir une expression spontanée.

— Tu ne te sens pas en sécurité, Daneel ? Tu penses que le Dr Fastolfe est un danger pour toi ?

— Par la Troisième Loi, je dois protéger ma propre existence, mais je ne résisterais ni au Dr Fastolfe ni à aucun être humain s’ils jugeaient nécessaire de mettre fin à mon existence. C’est la Deuxième Loi. Cependant, je sais que j’ai une grande valeur, autant par l’investissement de matière, de travail et de temps que par mon importance scientifique. Il serait donc indispensable de m’expliquer calmement et avec précision les raisons nécessitant la fin de mon existence. Le Dr Fastolfe ne m’a jamais rien dit – jamais, camarade Elijah – qui puisse laisser supposer qu’il avait pareille idée en tête. Je ne crois pas qu’il ait envisagé un seul instant de mettre fin à mon existence pas plus que je ne crois qu’il a envisagé de mettre fin à celle de Jander. C’est le hasard d’un court-circuit positronique qui a mis fin à Jander et qui pourrait, un jour, causer ma propre fin. Il y a toujours un élément de hasard dans l’Univers.

— Tu le dis. Fastolfe le dit. Je le crois, aussi. Mais la difficulté, c’est de persuader le public en général d’accepter ce point de vue.

Baley se tourna d’un air maussade vers la porte de la Personnelle et demanda :

— Tu entres avec moi, Daneel ?

L’expression de Daneel parvint à sembler amusée.

— C’est flatteur, camarade Elijah, d’être pris à ce point pour un être humain. Je n’en ai nul besoin, naturellement.

— Naturellement. Mais tu peux entrer quand même.

— Ce ne serait pas approprié que j’entre. Il n’est pas d’usage que les robots entrent dans les Personnelles. L’intérieur de ce genre de pièce est purement humain… D’ailleurs, c’est une Personnelle à une personne.

— Une personne !

Baley fut tout d’abord choqué mais il se ressaisit, en se disant que d’autres mondes avaient d’autres mœurs. Cependant, il ne se souvenait pas que cette coutume était décrite dans les livres-films. Il demanda :

— C’est donc ce que tu voulais dire, en m’expliquant que la porte ne s’ouvrirait que si la pièce était inoccupée ? Et si elle est occupée, comme elle va l’être dans un instant ?

— Alors la porte ne s’ouvrira pas à un contact de l’extérieur, bien entendu, et votre intimité sera donc préservée. Naturellement, elle s’ouvrira à un léger contact de l’intérieur.

— Et si un visiteur s’évanouit, a une attaque ou une crise cardiaque alors qu’il est enfermé et ne peut toucher la porte à l’intérieur ? Que se passe-t-il ? Personne ne peut entrer pour lui porter secours ?

— Il y a des moyens d’ouvrir la porte en cas d’urgence, camarade Elijah, si cela paraît souhaitable, dit Daneel. (Il ajouta, visiblement troublé :) Pensez-vous qu’il peut vous arriver un tel accident fâcheux ?

— Non, bien sûr que non. Simple curiosité.

— Je serai juste derrière la porte, dit Daneel avec une inquiétude visible. Si j’entends un cri, une chute, camarade Elijah, je prendrai immédiatement des mesures.

— Je doute que ce soit nécessaire.

Baley effleura la porte, légèrement, d’un revers de main, et elle s’ouvrit aussitôt. Il attendit un moment, pour voir si elle se refermerait. Elle resta ouverte. Il entra alors et la porte se referma immédiatement.

Pendant qu’elle était ouverte, la Personnelle lui avait donné l’impression d’être une pièce simple et fonctionnelle, servant carrément aux besoins intimes. Un lavabo, une cabine (renfermant probablement une douche), une baignoire, une demi-cloison translucide dissimulant certainement le lieu d’aisances. Il y avait divers appareils qu’il ne reconnaissait pas très bien et dont l’usage lui échappait. Il supposa qu’ils étaient destinés à des services personnels d’une espèce ou d’une autre.

Baley eut peu de temps pour les examiner car en un clin d’œil tout disparut et il se demanda si ce qu’il avait vu était réellement là ou si les appareils semblaient exister parce qu’il s’était attendu à les voir.

Lorsque la porte se ferma, la pièce s’assombrit car il n’y avait pas de fenêtre. Lorsqu’elle fut complètement fermée, la pièce se ralluma mais rien de ce qu’il venait de voir ne revint. Il faisait grand jour, et il était à l’Extérieur, ou du moins il en avait l’impression.

Il y avait le ciel au-dessus de sa tête, où passaient de légers nuages, d’une façon assez régulière pour qu’ils paraissent nettement artificiels. De tous côtés, un paysage verdoyant s’étendait, où les arbres bougeaient aussi de la même manière répétitive.

Baley sentit la crispation familière de son estomac, qui se produisait chaque fois qu’il était à l’Extérieur… mais il n’était pas dehors ! Il était entré dans une pièce sans fenêtre. Ce devait être un truc, une illusion d’optique.

Regardant droit devant lui, il exécuta lentement un pas glissé, les mains tendues. Lentement, en regardant fixement, il avança.

Ses mains touchèrent la surface lisse d’un mur. Il le suivit à tâtons, de chaque côté. Il toucha le lavabo qu’il avait vu durant cet instant de vision normale et, guidé par ses mains, il parvint à le distinguer, faiblement, faiblement, rien qu’un contour dans l’écrasante sensation de lumière.

Il trouva le robinet mais aucune eau n’en coula. Il suivit sa courbe mais ne découvrit rien qui fût l’équivalent des poignées normales qui contrôlaient l’écoulement de l’eau. Sous ses doigts, il sentit une plaque rectangulaire, que la sensation un peu rêche distinguait du mur environnant. En glissant les doigts dessus, il appuya, en hésitant, et aussitôt la verdure, qui s’étendait bien au delà du plan vertical du mur, que lui révélaient ses doigts, fut séparée par un filet d’eau tombant d’une certaine hauteur vers ses pieds, dans un grand bruit d’éclaboussures.

Il fit un bond en arrière, réflexe automatique, mais l’eau n’arriva pas jusqu’à ses pieds. Elle ne cessait pas de couler mais elle n’atteignait pas le sol. Il tendit la main. Ce n’était pas de l’eau mais une illusion d’optique d’eau. Elle ne mouillait pas sa main, il ne sentait rien. Cependant, ses yeux refusaient obstinément de se rendre à l’évidence : ils voyaient de l’eau.

Baley suivit le filet vers le haut et finit par toucher de l’eau véritable, un mince flot coulant du robinet. Elle était froide.

Ses doigts retrouvèrent le rectangle râpeux et il fit quelques essais, en appuyant un peu au hasard. La température de l’eau changea rapidement et il finit par trouver l’endroit qui fournissait une tiédeur agréable.

Il ne trouva pas de savon. Toujours en hésitant, il frotta ses mains sous cette eau, qui avait l’air d’une source naturelle qui aurait dû le tremper de la tête aux pieds mais ne l’éclaboussait même pas. Et, comme si le mécanisme lisait dans sa pensée ou, plus vraisemblablement, était déclenché par le frottement des mains, il sentit l’eau devenir savonneuse, tandis que la source qu’il voyait et ne voyait pas se couvrait de bulles et de mousse.

Toujours craintivement, il se pencha sur le lavabo et se frotta la figure avec cette eau savonneuse. Il sentit sa barbe naissante mais savait qu’il n’avait aucun moyen de traduire l’équipement de cette pièce en matériel à raser, sans avoir reçu des instructions.

Le visage lavé, il tint ses mains sous l’eau, en se demandant comment arrêter l’écoulement du savon. Il n’eut pas à s’interroger longtemps. Ses mains, probablement, contrôlaient cela en cessant de se frotter. L’eau perdit sa sensation savonneuse et la mousse disparut. Il se bassina la figure, sans frotter, et elle fut rincée aussi. Sans rien avoir et avec la maladresse d’un novice ignorant tout du processus, il trempa tout le devant de sa chemise.

Des serviettes ? Du papier ?

Il recula, les yeux fermés, tenant la tête en avant pour éviter de mouiller davantage ses vêtements. Ce recul devait être le mouvement clef, car il sentit un courant d’air chaud. Il y plaça la figure puis les mains.

Ouvrant les yeux, il s’aperçut que la source ne coulait plus. Avec ses mains, il constata qu’il ne sentait plus de l’eau véritable.

Sa crispation d’estomac s’était changée depuis longtemps en irritation. Il savait bien que les Personnelles variaient énormément d’un monde à l’autre, mais cette ridicule illusion d’Extérieur, c’était vraiment aller trop loin !

Sur Terre, la Personnelle était une immense salle commune de commodités réservées à un sexe, avec des cabines privées dont chacun avait une clef. A Solaria, on accédait à la Personnelle par un étroit couloir, contre un des côtés de la maison, comme si les Solariens espéraient qu’elle ne serait pas considérée comme une pièce de leur demeure. Dans les deux mondes, cependant, aussi différents qu’il était possible par ailleurs, les Personnelles étaient clairement définies et personne ne pouvait se tromper sur l’usage de tous les appareils sanitaires.

Alors pourquoi, à Aurora, cette rusticité factice, qui masquait totalement tous les détails d’une Personnelle ?

Pourquoi ?

Quoi qu’il en soit, son agacement laissait peu de place aux émotions habituelles, au malaise que lui causait l’Extérieur ou cette parodie d’Extérieur. Il avança dans la direction où il se rappelait avoir vu la demi-cloison translucide.

Ce n’était pas la bonne. Il ne trouva ce qu’il voulait qu’en suivant lentement le mur, à tâtons et en se cognant contre divers éléments.

Finalement, il urina dans une illusion de petite mare qui ne semblait pas recevoir correctement le flot. Ses genoux lui apprenaient qu’il visait bien, entre les côtés de ce qu’il pensait être un urinoir, et il se dit que s’il se servait d’un mauvais réceptacle, ou s’il visait mal, ce n’était pas sa faute.

Un instant, quand il eut fini, il envisagea de retrouver le lavabo pour se passer les mains à l’eau mais y renonça. Il n’avait vraiment pas le courage d’affronter les recherches et cette fausse cascade.

Toujours à tâtons, il trouva la porte par laquelle il était entré mais il ne s’en rendit compte que lorsqu’il la toucha et qu’elle s’ouvrit. La lumière s’éteignit immédiatement et fut remplacée par celle, non illusoire, du jour.

Daneel l’attendait et, avec lui, Fastolfe et Giskard.

— Cela vous a pris près de vingt minutes, dit Fastolfe. Nous commencions à nous inquiéter.

Baley se sentit brûler de rage.

— J’ai eu des problèmes avec vos grotesques illusions, dit-il entre ses dents, tenant la bride à sa colère.

Fastolfe fit une petite moue et haussa les sourcils.

— Il y a un contact juste à côté de la porte, à l’intérieur, qui contrôle l’illusion. Il peut l’atténuer et vous permettre de voir la réalité à travers, ou même supprimer complètement l’illusion, si vous le souhaitez.

— On ne me l’a pas dit. Est-ce que toutes vos Personnelles sont comme ça ?

— Non. A Aurora, les Personnelles possèdent généralement des systèmes d’illusions mais elles varient avec chaque individu. L’illusion d’une nature verdoyante me plaît et j’en varie les détails de temps en temps. On se lasse de tout, vous savez, au bout d’un moment. Il y a des gens qui créent des illusions érotiques, mais ce n’est pas du tout de mon goût.

« Naturellement, quand on est habitué aux Personnelles, les illusions ne posent pas de problèmes. Les pièces sont toutes standard et l’on sait où tout se trouve. Ce n’est pas plus difficile que d’aller et venir dans un lieu bien connu, dans le noir… Mais dites-moi, monsieur Baley, pourquoi n’êtes-vous pas ressorti pour demander des instructions ?

— Parce que je ne le voulais pas. Je reconnais que j’étais extrêmement irrité par ces illusions mais je les acceptais. Après tout, c’était Daneel qui m’avait conduit à la Personnelle et il ne m’avait donné aucune explication, aucun avertissement. Il m’aurait certainement tout expliqué longuement, s’il avait été libre de le faire, car il aurait sûrement prévu que je risquais de me blesser. J’ai donc été forcé de conclure que vous lui aviez donné des instructions pour qu’il ne m’avertisse pas, et comme je ne vous pensais pas vraiment capable de me jouer un mauvais tour, je devais en déduire que vous aviez un but sérieux pour agir ainsi.

— Ah ?

— Ma foi, vous m’avez demandé de venir à l’Extérieur et, quand j’ai accepté, vous m’avez immédiatement proposé de passer par la Personnelle. Par conséquent, j’ai pensé que votre dessein, en m’envoyant dans une illusion d’Extérieur, était de voir si je serais capable de le supporter ou si je ressortirais en pleine panique. Si je le supportais, alors on pouvait avoir confiance en moi pour m’emmener dans le véritable Extérieur. Eh bien, j’ai tout supporté. Je suis un peu mouillé, merci bien, mais ça sèchera vite.

— Vous avez un bon esprit lucide, Baley. Je vous fais des excuses pour la nature de l’épreuve et pour la gêne que je vous ai causée. Je tentais simplement d’éviter la possibilité d’un bien plus grand malaise. Souhaitez-vous toujours sortir avec moi ?

— Non seulement je le souhaite, Fastolfe, mais j’y tiens beaucoup !

<p>19</p>

Ils suivirent un couloir, avec Daneel et Giskard sur leurs talons.

— J’espère que cela ne vous fait rien que les robots nous accompagnent, dit aimablement Fastolfe. Les Aurorains ne vont jamais nulle part sans au moins un robot pour les escorter et dans votre cas en particulier, je dois insister pour que Daneel et Giskard soient avec vous à tout instant.

Il ouvrit une porte et Baley s’efforça de résister fermement au soleil et au vent, sans parler de l’odeur envahissante de la terre d’Aurora, bizarre et subtilement étrangère.

Fastolfe s’écarta et Giskard sortit le premier. Le robot regarda attentivement autour de lui. On avait l’impression que tous ses sens participaient à l’observation. Il se retourna, Daneel le rejoignit et fit de même.

— Laissons-les pour le moment, dit Fastolfe. Ils nous préviendront quand ils penseront que nous pouvons sortir sans danger. Je vais en profiter pour vous présenter encore une fois mes plus plates excuses pour le mauvais tour que je vous ai joué, avec la Personnelle. Je vous assure que nous l’aurions su, si vous aviez été en difficulté ; vos divers signes vitaux étaient enregistrés. Je suis très content, et pas complètement surpris, que vous ayez deviné mon intention.

Il sourit et, avec une hésitation presque imperceptible, il posa une main sur l’épaule gauche de Baley et la pressa amicalement.

Baley restait très raide.

— Vous semblez avoir oublié votre autre méchant tour, votre attaque apparente avec l’épiceur. Si vous voulez bien m’assurer que désormais nous nous traiterons mutuellement avec franchise et honnêteté, j’accepte de considérer que ces épreuves avaient une intention raisonnable.

— D’accord !

— Pouvons-nous sortir maintenant ?

Baley regarda dehors, où Daneel et Giskard s’étaient éloignés et séparés à droite et à gauche, sans cesser d’observer et de sentir.

— Pas tout à fait encore. Ils vont faire tout le tour de mon établissement… Daneel me dit que vous l’avez invité à entrer à la Personnelle avec vous. Etait-ce une offre sérieuse ?

— Oui. Je savais qu’il n’avait nul besoin mais je pensais que ce serait impoli de l’exclure. Je n’étais pas sûr de la coutume, à cet égard, en dépit de toutes mes lectures sur les questions auroraines.

— C’est probablement une de ces choses que les Aurorains jugent inutile de mentionner et, naturellement, on ne peut demander à des livres de préparer des Terriens en visite à ce genre de problèmes…

— Parce qu’il y a si peu de visiteurs terriens ?

— Précisément. Le fait est, bien entendu, que les robots n’entrent jamais dans les Personnelles. C’est le seul endroit où les êtres humains en sont débarrassés. Je suppose qu’on estime qu’il y a des moments et des lieux où l’on doit se sentir libre de leur présence.

— Et pourtant, quand Daneel était sur Terre, à l’occasion de la mort de Sarton il y a trois ans, j’ai essayé de l’empêcher d’aller à la Personnelle commune en lui disant qu’il n’avait pas de besoins. Malgré tout, il a insisté pour y entrer.

— A fort juste titre. Il avait, à cette occasion, des ordres très stricts de ne jamais laisser soupçonner qu’il n’était pas humain, pour des raisons que vous n’avez sûrement pas oubliées. Mais ici à Aurora… Ah, ils ont fini.

Les robots revenaient vers la porte et Daneel leur faisait signe de sortir.

Fastolfe étendit le bras pour barrer le chemin à Baley.

— Si cela ne vous fait rien, monsieur Baley, je sortirai le premier. Comptez jusqu’à cent, patiemment, et ensuite venez nous rejoindre.

<p>20</p>

Baley, en arrivant à cent, sortit d’un pas ferme et marcha vers Fastolfe. Sans doute sa figure était-elle un peu crispée, ses mâchoires trop serrées, son dos trop raide.

Il regarda de tous côtés. Le paysage n’était pas très différent de celui qui lui avait été présenté dans la Personnelle. Peut-être Fastolfe avait-il pris modèle sur ses propres terres. Tout était verdoyant et, à un endroit, il y avait un ruisseau qui dévalait au flanc d’un coteau. Il était peut-être artificiel mais ce n’était pas une illusion. L’eau était réelle. Baley sentit la fraîcheur des gouttelettes en passant.

Tout paraissait un peu fabriqué, domestiqué. L’Extérieur de la Terre était bien plus sauvage et d’une beauté plus grandiose, du moins le peu qu’il en avait vu.

Fastolfe lui posa légèrement une main sur le bras et lui dit :

— Venez dans cette direction… Regardez !

Un espace entre deux arbres révélait une immense pelouse.

Pour la première fois, Baley ressentit une impression de distance. A l’horizon, on distinguait une habitation basse, longue, et qui, de couleur verte, paraissait se fondre dans le paysage.

— C’est un quartier résidentiel, expliqua Fastolfe. Cela ne vous fait sans doute pas cet effet-là, vous qui êtes habitué aux gigantesques ruches de la Terre, mais nous sommes dans la ville auroraine d’Eos, le centre administratif de la planète, la capitale, en quelque sorte. Avec ses vingt mille habitants humains, c’est la plus grande ville d’Aurora, et même de tous les mondes spatiens. Il y a autant d’êtres humains à Eos que dans tout Solaria, conclut-il avec fierté.

— Combien de robots ?

— Dans cette région ? Dans les cent mille, je pense. Sur l’ensemble de la planète, il y a en moyenne cinquante robots par être humain, et non pas dix mille par humain comme à Solaria. La plupart de nos robots sont dans nos fermes, nos mines, nos usines, dans l’espace. Nous souffririons plutôt d’une pénurie de robots, en fait, particulièrement de robots domestiques de maison. La plupart des Aurorains doivent se contenter de deux ou trois de ceux-là, certains même ne peuvent en avoir qu’un. Nous ne voulons pas marcher sur les traces de Solaria.

— Combien d’êtres humains n’ont pas du tout de robot employé de maison ?

— Aucun. Ce ne serait pas dans l’intérêt général. Si un être humain, pour une raison ou pour une autre, n’a pas les moyens de se payer un robot, on lui en fournit un, qui sera entretenu, si besoin est, par les deniers publics.

— Qu’arrive-t-il en cas d’augmentation de la population ? Vous ajoutez des robots ?

Fastolfe secoua la tête.

— La population n’augmente pas. Aurora a une population de deux cent millions d’êtres humains et ce chiffre est resté stable depuis trois siècles. C’est le nombre souhaité. Vous avez sûrement lu cela dans les livres que vous avez visionnés.

— Oui, en effet, mais j’ai eu du mal à le croire.

— Je puis vous assurer que c’est vrai. Ainsi, cela permet à chacun de nous d’avoir assez de terres, assez d’espace vital, assez d’intimité et une part abondante des ressources de notre monde. Nous ne sommes pas trop nombreux comme sur la Terre, ni en nombre insuffisant comme à Solaria.

Fastolfe offrit son bras à Baley, pour qu’ils poursuivent leur promenade.

— Ce que vous voyez, reprit-il, est un monde apprivoisé. C’est pour vous montrer cela que je vous ai fait sortir.

— Il ne comporte aucun danger ?

— Il y a toujours une certaine marge de danger. Nous avons des orages, des tempêtes, des éboulements de terrain, des séismes, des blizzards, des avalanches, un volcan ou deux… On ne peut pas totalement éliminer la mort accidentelle. Et il y a même les passions de gens coléreux ou envieux, les folies des jeunes et la démence des personnes à courte vue. Mais ces choses-là ne sont que des irritations mineures et ne troublent guère le calme civilisé qui règne dans notre monde.

Fastolfe parut ruminer un moment ses propres paroles, puis il soupira et avoua :

— Je ne puis guère désirer qu’il en soit autrement, mais je fais quand même certaines réserves intellectuelles. Nous n’avons apporté à Aurora que les plantes et animaux que nous jugions utiles, ornementaux ou les deux. Nous avons fait de notre mieux pour éliminer tout ce que nous considérions comme de mauvaises herbes, de la vermine, des animaux nuisibles ou même manquant de perfection. Nous avons sélectionné des êtres humains sains, forts et beaux, selon nos goûts naturellement. Nous avons essayé de… Mais vous souriez ?

Baley n’avait pas souri. Sa bouche avait à peine esquissé un pincement.

— Non, non, protesta-t-il. Il n’y a pas de quoi sourire.

— Si, car je sais aussi bien que vous que je ne suis pas beau, selon les canons aurorains. L’ennui, c’est que nous ne pouvons pas contrôler entièrement les combinaisons de gènes et les influences intra-utérines. De nos jours, bien entendu, avec l’extogénèse qui devient courante, encore que j’espère bien qu’elle ne deviendra jamais aussi courante qu’à Solaria, je pourrais éliminer ce stade fœtal tardif.

— Dans ce cas, docteur Fastolfe, les mondes auraient perdu un grand théoricien robotique.

— Vous avez parfaitement raison, répliqua Fastolfe sans aucune vergogne, mais les mondes ne l’auraient jamais su, n’est-ce pas ? Enfin bref, nous avons œuvré pour créer un équilibre écologique très simple mais complètement viable, un climat tempéré, une terre fertile et des ressources aussi également distribuées que possible. Le résultat est un monde qui produit tout ce dont nous avons besoin, en tenant compte de nos désirs… Voulez-vous que je vous dise vers quel idéal nous avons tendu ?

— Je vous en prie, dit Baley.

— Nous avons travaillé pour créer une planète qui, dans son ensemble, obéirait aux Trois Lois de la Robotique. Elle ne fait rien qui blesse les êtres humains, par action ou par omission. Elle fait ce que nous voulons qu’elle fasse, du moment que nous ne lui demandons pas de faire du mal à des êtres humains. Et elle se protège, à des moments et dans des lieux où elle doit nous servir ou nous sauver même au prix d’un mal fait à elle-même. Nulle part ailleurs, ni sur Terre ni dans les autres mondes spatiens, cela n’est aussi vrai qu’à Aurora.

Baley confia tristement :

— Les Terriens aussi ont rêvé d’un tel monde, mais depuis longtemps nous sommes devenus trop nombreux et nous avons trop gravement endommagé notre planète, au temps de notre ignorance, pour pouvoir y remédier maintenant… Mais parlez-moi un peu des formes de vie indigènes d’Aurora. Vous n’êtes certainement pas arrivés sur une planète morte ?

— Vous savez bien que non, si vous avez visionné nos livres d’histoire. Aurora avait une flore et une faune, quand nous sommes arrivés, et une atmosphère d’azote-oxygène. C’était le cas aussi des cinquante mondes spatiens. Curieusement, dans chaque cas, les formes de vie étaient rares et peu variées. Elles n’étaient pas non plus particulièrement tenaces et ne se cramponnaient pas à leur planète. Nous avons pris la relève, pour ainsi dire, sans la moindre lutte et ce qui reste de la vie indigène est dans nos aquariums, nos zoos et dans quelques régions primitives soigneusement préservées.

 » Nous ne comprenons pas très bien pourquoi les planètes porteuses de vie que les êtres humains ont explorées avaient si peu de formes de vie, pourquoi la Terre seule a très vite débordé d’une multitude de variétés follement tenaces, qui ont rempli toutes les niches de l’environnement, ni pourquoi seule la Terre a développé une vie intelligente.

— Peut-être est-ce une coïncidence, le hasard d’explorations incomplètes. Nous connaissons si peu de planètes, jusqu’à présent !

— Je reconnais que c’est l’explication la plus logique. Il peut certes y avoir quelque part un équilibre écologique aussi complexe que celui de la Terre. Il peut y avoir quelque part une vie intelligente et une civilisation technologique. Pourtant, la vie et l’intelligence de la Terre se sont déployées sur des parsecs dans toutes les directions. S’il y a de la vie et de l’intelligence ailleurs, pourquoi ne se sont-elles pas répandues aussi, et pourquoi n’en avons-nous jamais rencontré ?

— Cela peut arriver demain, qui sait ?

— C’est possible. Et si une telle rencontre est imminente, raison de plus pour ne pas attendre passivement. Car nous devenons passifs, Baley. Depuis deux siècles et demi, il n’y a pas eu un seul établissement sur un nouveau monde spatien. Nos planètes sont si apprivoisées, si délicieuses, que nous ne voulons pas les quitter. Ce monde-ci a été colonisé parce que la Terre était devenue si désagréable que les risques, les dangers des nouveaux mondes déserts paraissaient préférables, par comparaison. Lorsque finalement nos cinquante mondes spatiens ont été développés – Solaria en dernier – il n’y a plus eu d’aiguillon, plus de nécessité d’aller chercher ailleurs. Et la Terre elle-même s’est repliée dans ses souterrains d’acier. Fin de l’histoire. Fin de tout.

— Vous ne le pensez pas vraiment !

— Si nous restons comme nous sommes ? Si nous restons placides, douillettement inertes ? Si, je le pense certainement. L’humanité doit élargir sa vision, sa portée, si elle veut rester florissante. Une des voies d’expansion est l’espace, une exploration constante d’autres mondes et l’envoi de pionniers pour s’y établir. Si nous n’en faisons rien, une autre civilisation en cours d’expansion nous atteindra et nous ne serons pas de force à résister à son dynamisme.

— Vous vous attendez à une guerre cosmique, à une fusillade en hypervision ?

— Non, je doute que ce soit nécessaire. Une civilisation en voie d’expansion dans l’espace n’aura pas besoin de nos quelques mondes et sera sans doute trop avancée intellectuellement pour éprouver le besoin d’imposer ici son hégémonie par la force. Si, toutefois, nous sommes environnés par une civilisation plus vivace, plus vibrante, nous nous étiolerons, par la simple force de la comparaison ; nous dépérirons et mourrons de voir ce que nous sommes devenus et le potentiel que nous avons gaspillé. Naturellement, nous pourrions substituer d’autres expansions : celle des connaissances scientifiques ou de la vigueur culturelle, par exemple. Je sens cependant que ces expansions-là ne sont pas séparables. Mourir dans l’une c’est mourir partout. Il est indiscutable que nous dépérissons en tout. Nous vivons trop longtemps. Nous avons trop de confort.

— Sur Terre, dit Baley, nous considérons les Spatiens comme des êtres tout-puissants, totalement sûrs d’eux. Je ne puis croire à ce que j’entends de la bouche de l’un d’eux !

— Vous ne l’entendrez pas d’une autre bouche. Mes opinions ne sont pas à la mode. Certains les trouvent intolérables et je ne parle pas souvent de toutes ces choses à des Aurorains. J’insiste simplement sur une nouvelle campagne pour de nouveaux établissements, mais sans exprimer ma peur des catastrophes qui nous guettent si nous renonçons à cette colonisation. En cela, au moins, je suis gagnant. Aurora envisage sérieusement, et même avec enthousiasme, une nouvelle ère d’explorations et d’établissements.

— Vous dites cela sans grand enthousiasme, pourtant. Qu’est-ce qui vous trouble ?

— Eh bien, simplement, nous approchons de mon mobile pour détruire Jander Panell. (Fastolfe s’interrompit, soupira et reprit :) J’aimerais mieux comprendre les êtres humains, Baley. J’ai passé soixante ans à étudier les complexités du cerveau positronique et je m’attends à en consacrer encore cent cinquante ou deux cents à ce problème. Durant tout ce temps, j’ai à peine survolé celui du cerveau humain, qui est infiniment plus complexe. Existe-t-il des Lois de l’humanité, comme il y a des Lois de Robotique ? Combien peut-il y avoir de Lois de l’humanité et comment peuvent-elles être exprimées mathématiquement ? Je ne sais pas.

 » Un jour viendra peut-être, cependant, où quelqu’un élucidera les Lois de l’humanité et pourra alors prédire les grands traits de l’avenir, savoir ce qu’il y a en réserve pour l’humanité, au lieu de supposer comme je le fais, saura comment améliorer les choses au lieu de se livrer à de simples spéculations. Je rêve parfois de fonder une nouvelle science que j’appelle la psycho-histoire », mais je sais que j’en suis incapable et j’ai bien peur que personne d’autre ne le puisse jamais.

Fastolfe se tut.

Baley attendit, puis il demanda à mi-voix :

— Et votre mobile pour la destruction de Jander Panell, docteur Fastolfe ?

Le savant ne parut pas entendre la question. Quoi qu’il en soit, il ne répondit pas. Il dit simplement :

— Daneel et Giskard nous font de nouveau signe que tout va bien. Dites-moi, Baley, consentiriez-vous à vous aventurer plus loin ?

— Jusqu’où ? demanda Baley avec prudence.

— Jusqu’à un établissement voisin. Dans cette direction, à travers la pelouse. Est-ce que l’espace à découvert vous inquiète ?

Baley pinça les lèvres et regarda dans la direction indiquée, comme pour tenter d’en mesurer les dangers.

— Je crois que je pourrai le supporter. Je ne prévois aucune menace.

Giskard, qui était assez près pour les entendre, se rapprocha d’eux ; en plein jour, ses yeux ne paraissaient pas lumineux. Quand il parla, sa voix ne trahit aucune émotion humaine mais ses paroles révélèrent son souci.

— Monsieur, puis-je vous rappeler que pendant le voyage, vous avez souffert d’un grave malaise au cours de la descente vers la planète ?

Baley se tourna vers lui. Quels que fussent ses sentiments pour Daneel, quel que fût le souvenir chaleureux de leur amitié passée qui modifiaient son attitude à l’égard des robots, il n’éprouvait rien de pareil maintenant. Il trouvait ce robot plus primitif nettement repoussant et fit un effort pour réprimer la vague colère qu’il ressentait.

— A bord du vaisseau, boy, j’ai été imprudent parce que j’étais exagérément curieux. J’affrontais une vision que je n’avais encore jamais expérimentée et je n’avais pas eu le temps de m’adapter. Ici, c’est différent.

— Vous n’éprouvez aucun malaise en ce moment, monsieur ? Puis-je en avoir la certitude ?

— Que j’en éprouve ou non, répliqua Baley avec fermeté (en se répétant que le robot était absolument tributaire de la Première Loi et en essayant d’être poli avec cette masse de métal qui, après tout, n’avait que le seul souci de son bien-être), cela n’a aucune importance. J’ai un devoir à remplir et cela ne peut se faire si je me cache dans des endroits clos.

— Votre devoir ? demanda Giskard comme s’il n’avait pas été programmé pour comprendre ce mot.

Baley regarda vivement du côté de Fastolfe mais le savant se tenait tranquillement à l’écart et ne cherchait pas à intervenir. Il semblait écouter, avec un intérêt abstrait, comme s’il soupesait la réaction d’un robot, d’un type donné, à une nouvelle situation et comparait les rapports, les variables, les constantes et les équations différentielles, les seules à être comprises.

Du moins ce fut l’impression qu’eut Baley. Il était irrité d’être soumis à une observation de ce genre, alors il demanda, un peu sèchement :

— Sais-tu ce que signifie le « devoir »?

— Ce qui doit être fait, monsieur, répondit Giskard.

— Ton devoir est d’obéir aux Lois de Robotique et les êtres humains ont aussi leurs lois – comme ton maître, le Dr Fastolfe, le disait à l’instant – auxquelles il faut obéir. Je dois accomplir ma mission. C’est important.

— Mais aller à l’Extérieur alors que vous n’êtes pas…

— Cela doit être fait, néanmoins. Mon fils ira un jour sur une autre planète, probablement bien moins confortable que celle-ci, et s’exposera toute sa vie à l’Extérieur. Et, si je pouvais, j’irais avec lui.

— Mais pourquoi le feriez-vous ?

— Je te l’ai dit. Je considère que c’est mon devoir.

— Monsieur, je ne peux pas contrevenir aux Lois. Pouvez-vous désobéir aux vôtres ? Car je dois vous supplier de…

— Je peux choisir de ne pas faire mon devoir mais je ne le choisis pas, et c’est parfois la pulsion la plus forte, Giskard.

Il y eut un moment de silence, et puis Giskard demanda :

— Est-ce que cela vous ferait du mal si je réussissais à vous persuader de ne pas vous aventurer à découvert ?

— Oui, certainement, en ce sens où je sentirais que je n’ai pas su faire mon devoir.

— Plus de mal que tout malaise que vous pouvez éprouver à l’Extérieur ?

— Beaucoup plus.

— Merci de me l’avoir expliqué, monsieur, dit Giskard, et Baley crut voir passer une expression satisfaite sur la figure impassible du robot.

(La tendance humaine à personnaliser était irrésistible.)

Giskard recula et le Dr Fastolfe parla enfin.

— C’était très intéressant, Baley. Giskard avait besoin d’instructions, pour comprendre comment accorder la réaction positronique potentielle aux Trois Lois ou, plutôt, comment ces potentiels pouvaient s’accorder entre eux dans une telle situation. Maintenant, il sait comment se comporter.

— Je remarque que Daneel n’a posé aucune question.

— Daneel vous connaît. Il a été avec vous sur la Terre et à Solaria… Mais venez, marchons, voulez-vous ? Marchons lentement. Regardez autour de vous avec attention et si jamais vous désirez vous reposer, ou attendre, ou faire demi-tour, je compte sur vous pour me le faire savoir.

— Certainement, mais pourquoi cette promenade ? Puisque vous prévoyez un malaise possible pour moi, vous ne pouvez la suggérer sans raison.

— Non, en effet. Je pense que vous voulez voir le corps inerte de Jander.

— Pour le principe, oui, mais j’ai l’impression qu’il ne me dira rien du tout.

— J’en suis certain mais vous pourriez avoir aussi l’occasion d’interroger la personne qui était quasiment propriétaire de Jander au moment du drame. Vous voudrez sûrement parler de l’affaire à un être humain autre que moi.

<p>21</p>

Fastolfe se remit en marche sans se presser. Il cueillit au passage une feuille d’un buisson, la plia en deux et se mit à la grignoter.

Baley le considéra avec curiosité, en se demandant comment les Spatiens pouvaient mettre dans leur bouche une chose qui n’avait pas été traitée, ébouillantée ni même lavée, alors qu’ils avaient une telle peur de l’infection. Il se souvint qu’Aurora était dépourvue (entièrement dépourvue) de micro-organismes pathogènes, mais trouva tout de même le geste répugnant. La répulsion n’avait pas forcément une base rationnelle, se dit-il pour sa défense, et il fut soudain sur le point d’excuser l’attitude des Spatiens à l’égard des Terriens.

Il eut un mouvement de recul. C’était différent ! Dans ce cas, des êtres humains étaient en cause !

Giskard les précéda et se dirigea vers la droite. Daneel les suivait, un peu sur la gauche. Le soleil orangé d’Aurora (Baley remarquait à peine la teinte plus chaude, à présent) était agréablement tiède sur ses épaules, sans cette chaleur fébrile du soleil de la Terre en été, mais quel était le climat et la saison, dans cette région d’Aurora, en ce moment ?

L’herbe ou quoi que ce soit (cela ressemblait à de l’herbe) était à la fois un peu plus raide et un peu plus élastique que celle de la Terre, lui semblait-il, et le sol assez dur, comme s’il n’avait pas plu depuis longtemps.

Ils se dirigeaient vers la maison à l’horizon, probablement celle du propriétaire de Jander.

Baley perçut le bruissement d’un petit animal dans l’herbe, sur sa droite, le soudain pépiement d’un oiseau dans un arbre derrière lui ; il entendit tout autour de lui un indéfinissable bourdonnement d’insectes. Il se dit que tous ces animaux avaient des ancêtres qui avaient jadis vécu sur la Terre. Ils n’avaient aucun moyen de savoir que ce coin de campagne où ils vivaient n’était pas tout ce qu’il y avait, depuis des éternités, depuis les temps les plus reculés. Les arbres mêmes et l’herbe venaient d’autres arbres, d’une autre herbe qui avaient autrefois poussé sur la Terre.

Seuls les êtres humains habitant ce monde savaient qu’ils n’étaient pas autochtones mais descendaient de Terriens… et pourtant ! Les Spatiens le savaient-ils réellement ou chassaient-ils simplement cette pensée de leur esprit ? Le jour viendrait-il où ils ne le sauraient plus du tout ? Où ils ne se souviendraient plus de quel monde ils étaient venus, ni même s’il existait une planète d’origine ?

— Docteur Fastolfe, dit Baley brusquement, un peu pour détourner le cours de pensées qui devenaient obsédantes, vous ne m’avez toujours pas dit quel était votre mobile pour détruire Jander.

— C’est vrai, je ne l’ai pas encore révélé… Pourquoi croyez-vous, Baley, que j’aie travaillé à élaborer la base théorique du cerveau positronique du robot humaniforme ?

— Je n’en sais vraiment rien.

— Eh bien, réfléchissez. Ce travail consistait à concevoir un cerveau robotique se rapprochant le plus possible du cerveau humain et cela exigeait, me semblait-il, une certaine incursion dans l’art poétique…

Fastolfe s’interrompit et son petit sourire devint un rire franc.

— Vous savez, ça agace toujours certains de mes collègues quand je leur dis que si une conclusion n’est pas poétiquement équilibrée, elle ne peut être scientifiquement vraie. Ils me disent qu’ils ne comprennent pas ce que ça veut dire.

— J’ai peur de ne pas le comprendre non plus, avoua Baley.

— Mais moi je le comprends très bien. Je ne peux pas l’expliquer ; je sens l’explication tout en étant incapable de la formuler, et c’est peut-être pour cette raison que j’ai obtenu des résultats et pas mes collègues. Mais voilà que je deviens grandiloquent, ce qui est un signe que je dois redevenir prosaïque. Pour imiter le cerveau humain, alors que je ne connais pratiquement rien de sa complexité et de son fonctionnement, il faut faire un bond intuitif, une chose qui me donne une impression de poésie. Et ce même bond intuitif qui me donne le cerveau positronique humaniforme doit sûrement me donner aussi un nouvel accès aux connaissances sur le cerveau humain. Voilà ce que je crois : grâce à l’humaniformité, si j’ose m’exprimer ainsi, je ferai au moins un petit pas vers cette psycho-histoire dont je vous ai parlé.

— Je vois.

— Et si je réussissais à mettre au point une structure théorique qui supposerait un cerveau humaniforme positronique, j’aurais besoin d’un corps humaniforme pour l’y placer. Le cerveau ne peut exister en soi, comprenez-vous. Il agit en commun avec le corps, si bien qu’un cerveau humaniforme dans un corps non humaniforme deviendrait lui-même, dans une certaine mesure, non humain.

— Vous en êtes certain ?

— Tout à fait. Vous n’avez qu’à comparer Daneel et Giskard.

— Ainsi, Daneel a été construit comme un prototype expérimental, pour vous donner une meilleure compréhension du cerveau humain ?

— Vous y êtes ! J’ai travaillé à cela pendant vingt ans, avec Sarton. Il y a eu de nombreux échecs, qui ont été rejetés. Daneel a été la première véritable réussite et, naturellement, je l’ai gardé pour mieux l’étudier et aussi (Fastolfe eut un petit sourire en coin, comme s’il avouait une bêtise) par affection. Après tout, Daneel sait comprendre la notion humaine du devoir alors que Giskard, malgré toutes ses vertus, a du mal à le faire. Vous avez vu.

— Et le séjour de Daneel sur la Terre, avec moi il y a trois ans, a été sa première mission en service commandé ?

— La première importante, oui. Quand Sarton a été assassiné, nous avions besoin de quelque chose qui serait un robot et pourrait résister aux maladies infectieuses de la Terre, et pourtant ressemblerait assez à un homme pour surmonter les préjugés anti-robotiques de la population terrienne.

— C’était une extraordinaire coïncidence que Daneel ait été là à votre disposition, à ce moment.

— Ah ? Vous croyez aux coïncidences ? J’ai le sentiment qu’à n’importe quel moment où un progrès aussi révolutionnaire que le robot humaniforme serait créé, une tâche exigeant son utilisation se présenterait. Des tâches similaires se sont probablement présentées régulièrement, durant tout le temps où Daneel n’existait pas et, comme il n’était pas là, on a dû avoir recours à d’autres solutions et expédients.

— Et vos travaux ont-ils été couronnés de succès, docteur Fastolfe ? Comprenez-vous mieux le cerveau humain maintenant ?

Fastolfe marchait de plus en plus lentement et Baley calquait son allure sur la sienne. Puis ils s’arrêtèrent, à mi-chemin entre l’établissement de Fastolfe et l’autre. C’était un point pénible pour Baley, car il était à égale distance d’une protection, dans les deux directions, mais il lutta contre un malaise croissant, bien résolu à ne pas inquiéter Giskard. Il n’avait aucune envie de provoquer, par un mouvement ou un cri – ou même un changement d’expression – l’embarras de Giskard dans le désir de le sauver. Il ne tenait pas du tout à être soulevé et porté à l’abri.

Fastolfe ne paraissait pas comprendre les difficultés de Baley.

— Il ne fait aucun doute, dit-il, que l’on a fait de gros progrès en mentalogie. Il reste des problèmes énormes, et peut-être y en aura-t-il toujours, mais il y a eu un progrès certain. Malgré tout…

— Malgré tout ?

— Aurora ne se satisfait pas d’une étude purement théorique du cerveau humain. On a proposé des emplois pour les robots humaniformes, que je n’approuve pas du tout.

— Tels que leur utilisation sur la Terre ?

— Non, ce n’était qu’une brève expérience que j’approuvais assez et qui, même, me fascinait. Daneel pouvait-il abuser les Terriens ? Les événements ont révélé qu’il le pouvait, mais il faut dire, naturellement, que les yeux des Terriens ne sont pas très prompts à reconnaître des robots. Daneel ne pourrait pas tromper des Aurorains, encore que j’ose dire que de futurs robots humaniformes pourraient être améliorés au point de passer pour des êtres humains. Non, d’autres tâches ont été proposées.

— Lesquelles ?

L’air songeur, Fastolfe regarda dans le lointain.

— Je vous ai dit que ce monde était apprivoisé. Quand j’ai lancé ma campagne pour encourager un renouveau des explorations et des établissements, ce n’était pas aux super-confortables Aurorains ni aux Spatiens en général que je pensais pour les commander. Je pensais plutôt que nous devrions encourager les Terriens à prendre la tête du mouvement. Avec leur monde abominable – pardonnez-moi – et une courte espérance de vie, ils ont moins à perdre, si peu même qu’à mon avis ils devraient naturellement sauter sur cette chance, surtout si nous pouvions les aider technologiquement. Je vous ai parlé de tout ça quand je vous ai vu sur Terre, il y a trois ans. Vous vous souvenez ?

Il coula un regard vers Baley, qui répondit flegmatiquement :

— Je me souviens très bien. En fait, vous avez déclenché chez moi un entraînement de pensée qui a eu pour résultat un petit mouvement sur Terre dans cette même direction.

— Vraiment ? Ce ne doit pas être facile, j’imagine ! Vous devez vous heurter à la claustrophobie de tous les Terriens, leur terreur de quitter leurs murs.

— Nous la combattons, docteur. Notre organisation compte partir dans l’espace. Mon fils est un des dirigeants du mouvement et j’espère qu’un jour il quittera la Terre à la tête d’une expédition pour coloniser un nouveau monde. Et si réellement nous recevons l’aide technologique dont vous parlez…

Baley laissa la phrase en suspens.

— Si nous vous fournissions des vaisseaux, vous voulez dire ?

— Et d’autres équipements. Oui.

— Il y a des difficultés. Beaucoup d’Aurorains ne veulent pas que des Terriens prennent de l’expansion et s’en aillent peupler de nouveaux mondes. Ils ont peur d’une propagation rapide de la culture terrienne, de ses Villes semblables à des ruches, de son chaos, expliqua Fastolfe – et il commença à s’agiter un peu. Mais pourquoi restons-nous plantés là, je vous le demande ? Marchons !

Il se remit en marche lentement et poursuivit :

— J’ai argué que cela ne se passerait pas comme ça. J’ai fait observer que les colons terrestres ne seraient pas des Terriens dans le sens classique. Ils ne seraient pas enfermés dans des Villes. En arrivant sur un nouveau monde, ils seraient comme les Pères Aurorains quand ils sont venus ici. Ils découvriraient un équilibre écologique viable, ils seraient, par leur attitude, plus près des Aurorains que des Terriens.

— Est-ce qu’ils ne manifesteraient pas avec le temps une tendance à toutes les faiblesses que vous reprochez à la culture spatienne, docteur Fastolfe ?

— Peut-être pas. Nos erreurs leur serviraient de leçon… Mais c’est parler pour ne rien dire, car une chose s’est développée qui rend un peu vaine la discussion.

— Quoi donc ?

— Eh bien, le robot humaniforme, voyons ! Il y a des gens qui voient dans le robot humaniforme le colon idéal, comprenez-vous ? Qui disent que c’est eux qui peuvent bâtir de nouveaux mondes.

— Vous avez toujours eu des robots. Vous voulez dire que cette idée n’avait encore jamais été avancée ?

— Si, bien sûr, mais elle était manifestement impossible à réaliser. Les robots ordinaires, non humaniformes et sans surveillance humaine immédiate, construiraient un monde convenant à leur nature non humaniforme ; on ne pourrait pas attendre d’eux qu’ils domestiquent et bâtissent un monde convenant aux esprits et aux corps plus délicats et souples des êtres humains.

— Mais le monde qu’ils bâtiraient servirait certainement de première approximation raisonnable, il me semble.

— Oui, bien sûr, Baley. Malheureusement, et c’est un signe de la décadence auroraine, il y a dans notre peuple un nombre écrasant de personnes qui estiment qu’une première approximation raisonnable est déraisonnablement insuffisante. En revanche, un groupe de robots humaniformes, ressemblant aussi étroitement que possible aux êtres humains par le corps et par l’esprit, réussiraient à construire un monde qui, en leur convenant, conviendrait inévitablement aux Aurorains. Est-ce que vous suivez ce raisonnement ?

— Tout à fait.

— Ils construiraient ce monde si bien, voyez-vous, que lorsqu’ils auraient fini, quand les Aurorains seraient enfin prêts à partir, nos êtres humains passeraient d’Aurora dans une autre Aurora. Ils ne seraient jamais partis de chez eux ! Ils auraient simplement une nouvelle maison, exactement comme l’ancienne, où ils continueraient de sombrer dans la décadence. Suivez-vous aussi ce raisonnement-là ?

— Oui, bien sûr, mais si je comprends bien, les Aurorains ne le suivent pas ?

— Ils risquent de ne pas le suivre. Je crois que je peux présenter l’argument d’une manière persuasive, si l’opposition ne me ruine pas politiquement, avec cette affaire Jander. Comprenez-vous le mobile qui m’est attribué ? Je suis censé m’être embarqué dans un programme de destruction des robots humaniformes, plutôt que de leur permettre d’être utilisés pour aller coloniser d’autres planètes. Du moins c’est ce que prétendent mes ennemis.

Cette fois, ce fut Baley qui s’arrêta de marcher. Il considéra Fastolfe d’un air songeur et hocha la tête.

— Docteur Fastolfe, vous devez comprendre que l’intérêt de la Terre est que vous imposiez totalement votre point de vue.

— Et c’est aussi votre intérêt personnel, M. Baley.

— C’est aussi le mien. Mais si je me place à l’écart pour le moment, il demeure capital, pour notre planète, que nôtre population soit autorisée, encouragée et aidée à explorer la Galaxie ; que nous conservions autant de nos coutumes que nous le pouvons pour nous sentir à l’aise, que nous ne soyons pas condamnés à l’emprisonnement éternel sur la Terre, puisque nous ne pourrions que périr.

— Certains d’entre vous, je crois, tiendront à demeurer emprisonnés.

— Naturellement. Peut-être la grande majorité. Cependant, certains autres au moins, les plus nombreux possible, s’échapperont s’ils en reçoivent l’autorisation. Par conséquent, c’est mon devoir, pas seulement comme représentant de la loi pour une importante fraction de l’Humanité mais aussi comme simple Terrien, de vous aider à vous disculper, que vous soyez coupable ou innocent. Néanmoins, je ne puis me lancer à fond dans cette mission que si je sais pertinemment que les accusations portées contre vous sont sans fondement.

— Bien entendu ! Je le comprends très bien.

— Alors, à la lumière de ce que vous venez de me dire sur le mobile qui vous est attribué, assurez-moi encore une fois que vous n’avez pas commis ce crime.

— Baley, je comprends parfaitement que vous n’ayez pas le choix dans cette affaire. Je sais très bien que je peux vous avouer impunément que je suis coupable, et que vous serez quand même forcé, par la nature de vos besoins et de ceux de votre monde, de vous associer avec moi pour étouffer cette vérité. En fait, si j’étais réellement coupable, je me sentirais contraint de vous l’avouer, afin que vous puissiez prendre cela en considération et, connaissant la vérité, travailler plus efficacement à ma défense et à mon sauvetage… et au vôtre. Mais je ne peux le faire, pour la bonne raison que je suis innocent. Même si les apparences sont contre moi, je n’ai pas détruit Jander. Une telle idée ne m’est jamais venue à l’esprit.

— Jamais ?

Fastolfe sourit tristement :

— Oh, il se peut que j’aie pensé une ou deux fois qu’il aurait peut-être mieux valu pour Aurora que je ne découvre jamais les ingénieuses théories qui ont permis le développement du cerveau positronique humaniforme ; ou qu’il vaudrait mieux que ces cerveaux se révèlent instables et facilement sujets à des gels mentaux. Mais ce n’était que des pensées fugaces, de vagues regrets. Pas un instant, pas une fraction de seconde je n’ai envisagé de provoquer pour cette raison la destruction de Jander.

— Alors nous devons démolir ce mobile qu’on vous attribue.

— Parfait, mais comment ?

— Nous pouvons montrer que ça n’a servi à rien. A quoi bon détruire Jander ? On peut construire de nouveaux robots humaniformes, par milliers, par millions.

— Je crains que ce ne soit pas le cas. Aucun ne peut être construit. Moi seul sais comment les concevoir et tant que la colonisation par les robots restera une possibilité, je refuse d’en construire d’autres. Jander n’est plus et il ne reste que Daneel.

— Le secret sera découvert par d’autres.

Fastolfe releva le menton.

— Je voudrais bien connaître le roboticien qui en serait capable ! Mes ennemis ont fondé un Institut de Robotique, sans autre but que de découvrir les méthodes ayant servi à la construction du robot humaniforme, mais ils ne réussiront pas. Ils n’ont pas réussi jusqu’à présent et je sais qu’ils ne réussiront pas.

Baley fronça les sourcils.

— Si vous êtes le seul à connaître le secret du robot humaniforme, et si vos ennemis le cherchent désespérément, ne vont-ils pas tenter de vous l’arracher ?

— Si, bien sûr. En menaçant mon existence politique, en imaginant quelque châtiment qui m’interdirait de faire des recherches dans ce domaine et mettrait ainsi fin à ma carrière aussi, à mon existence professionnelle, peut-être espèrent-ils que je partagerai mon secret avec eux. Ils peuvent même me faire ordonner par la Législature de partager le secret, sous peine de confiscation des biens, d’emprisonnement, etc. Mais je suis bien décidé à subir n’importe quoi – n’importe quoi – plutôt que de céder. Seulement je ne voudrais pas avoir à le faire, comprenez-vous.

— Sont-ils au courant de votre détermination à résister ?

— Je l’espère. Je l’ai déclaré assez clairement. Ils s’imaginent sans doute que je bluffe, que je ne parle pas sérieusement. Mais je suis très sérieux.

— D’autre part, s’ils vous croient, ils risquent d’avoir recours à des mesures plus graves.

— Que voulez-vous dire ?

— Voler vos papiers. Vous enlever. Vous torturer. Fastolfe éclata de rire et Baley rougit.

— Je n’aime pas jouer au feuilleton en Hyperonde, dit-il d’un air pincé, mais avez-vous envisagé tout cela ?

— Mr Baley ! Premièrement, mes robots peuvent me protéger. Il faudrait une guerre totale pour me capturer, moi ou mes travaux. Deuxièmement ; même si d’une façon ou d’une autre ils y parvenaient, pas un des roboticiens qui s’opposent à moi ne supporterait de faire savoir à tout le monde qu’il n’a pu obtenir le secret du cerveau positronique humaniforme qu’en le volant ou en me l’arrachant par la force. Il ou elle perdrait complètement sa réputation professionnelle. Troisièmement, ce genre de chose est inconcevable à Aurora, ça ne s’est jamais vu. Le moindre soupçon d’une tentative de cet ordre contre ma personne retournerait immédiatement la Législature – et aussi l’opinion publique – en ma faveur.

— Ah oui ? marmonna Baley, en pestant à part lui sur l’obligation de travailler dans une civilisation, une culture dont il ne comprenait absolument pas la tournure d’esprit.

— Oui. Vous pouvez me croire sur parole. Tenez, j’aimerais qu’ils tentent un coup aussi mélodramatique. J’aimerais qu’ils soient assez incroyablement stupides pour faire ça. Et même, Baley, je voudrais pouvoir vous persuader d’aller les trouver, de vous insinuer dans leurs bonnes grâces, de gagner leur confiance et de les pousser à organiser une attaque contre mon établissement, ou encore de m’agresser sur une route déserte, ou tout autre forfait de ce genre qui, je suppose, est courant sur la Terre.

— Je ne pense pas que ce serait mon style, répliqua Baley d’un air toujours aussi pincé.

— Je ne le pense pas non plus, alors je n’ai aucune intention de chercher à réaliser mon souhait. Et, croyez-moi, c’est bien dommage, car si nous ne pouvons pas les amener à employer cette méthode suicidaire, ils vont continuer à faire quelque chose de beaucoup mieux, à leur point de vue. Ils vont me détruire avec des calomnies.

— Quelles calomnies ?

— Ils ne m’attribuent pas seulement la destruction d’un robot. C’est déjà assez grave et pourrait suffire. Ils chuchotent – ce n’est encore qu’une vague rumeur – que la mort n’est qu’une de mes expériences, dangereuse et réussie. Ils murmurent que je travaille à un système pour la destruction rapide et efficace des cerveaux humaniformes, afin que lorsque mes ennemis auront créé leurs propres robots humaniformes, je puisse, avec les membres de mon parti, les détruire tous et empêcher ainsi Aurora d’aller bâtir de nouveaux mondes, tout cela afin de laisser la Galaxie à mes alliés terriens.

— Il ne peut y avoir un mot de vérité dans tout cela !

— Bien sûr que non. Des calomnies, je vous dis. Et ridicules, de surcroît. Une telle méthode de destruction n’est même pas possible théoriquement et les gens de l’Institut de Robotique sont loin d’être sur le point de créer leurs propres robots humaniformes. Je suis absolument incapable de me livrer à une orgie de destruction massive, même si je le voulais. Je ne peux pas.

— Alors est-ce que tout ne s’écroule pas sous son propre poids ?

— Malheureusement, ça n’arrivera sans doute pas à temps. Cette affaire est peut-être grotesque, mais elle va probablement durer suffisamment pour retourner l’opinion publique contre moi et obtenir juste assez de voix à la Législature pour me condamner. Eventuellement, on reconnaîtra que toute cette histoire était ridicule, mais il sera trop tard. Et notez bien, je vous prie, que dans tout cela la Terre sert de bouc émissaire. L’accusation selon laquelle je sers les intérêts de la Terre est puissante et beaucoup de gens choisiront de croire à cette cabale, contre tout bon sens, uniquement parce qu’ils détestent la Terre et les Terriens.

— Vous voulez me dire, en somme, qu’un ressentiment actif contre la Terre est en train de se répandre et d’augmenter ?

— Précisément. La situation empire de jour en jour, pour moi et pour la Terre, et nous avons très peu de temps devant nous.

— Mais n’y a-t-il pas un moyen facile de réfuter tout ça d’un bon coup ? (Baley, en désespoir de cause, jugeait qu’il était temps de se rabattre sur l’observation de Daneel.) Si vous cherchiez vraiment à expérimenter une méthode de destruction d’un robot humaniforme, pourquoi en choisir un dans un autre établissement, qui risquerait de mal se prêter à votre expérience ? Vous aviez Daneel sur place, dans votre propre établissement. Il était à votre disposition, bien commodément. Est-ce que l’expérience n’aurait pas été pratiquée sur lui, s’il y avait une vérité dans toutes ces rumeurs ?

— Non, non, riposta Fastolfe. Non, je ne ferai croire ça à personne. Daneel est ma première réussite, mon triomphe. En aucun cas, sous aucun prétexte, je ne le détruirais. Il était tout naturel que je me tourne vers Jander. Cela sautera, aux yeux de tout le monde et je serais fou de chercher à faire croire que cela aurait été plus logique pour moi de sacrifier Daneel.

Ils s’étaient remis en marche et ils arrivaient presque à destination. Baley, la figure fermée, les lèvres serrées, gardait le silence.

— Comment vous sentez-vous, Baley ? demanda enfin Fastolfe.

— Si c’est à ma présence dans l’Extérieur que vous pensez, je n’en ai même pas conscience, murmura Baley. Si vous voulez parler de notre dilemme, je crois que je suis bien près de renoncer, si je peux le faire sans me placer dans une chambre ultrasonique de dissolution de cerveau. Pourquoi m’avez-vous fait venir, docteur Fastolfe ? s’écria-t-il passionnément, en élevant la voix. Pourquoi me confiez-vous cette tâche ? Que vous ai-je fait pour que vous me traitiez ainsi ?

— A vrai dire, répondit Fastolfe, ce n’est pas moi qui ai eu cette idée et je ne puis plaider, pour ma défense, que le désespoir.

— C’est l’idée de qui, alors ?

— C’est la personne à qui appartient cet établissement où nous venons d’arriver qui l’a suggéré initialement… et-je n’ai pas trouvé de meilleure idée.

— Le propriétaire de cet établissement ? Mais pourquoi a-t-il…

— Elle.

— Bon, elle, pourquoi a-t-elle fait une pareille suggestion ?

— Ah, j’ai omis de vous dire qu’elle vous connaît, Baley. Voyez, c’est elle qui nous attend, en ce moment. Baley tourna la tête et resta bouche bée.

— Nom de Jehosaphat ! souffla-t-il.


17

<p>17</p>

Si Fastolfe avait agi rapidement, Daneel réagit encore plus vite.

Baley, qui avait presque oublié l’existence du robot, n’eut qu’une vague impression de mouvement flou, de bruit confus et puis il vit Daneel debout à côté de Fastolfe, tenant l’épiceur à la main, et disant :

— J’espère, docteur Fastolfe, que je ne vous ai fait mal en aucune façon.

Baley, encore un peu égaré, remarqua que Giskard n’était pas loin de Fastolfe, de l’autre côté, et que chacun des quatre robots était sorti de sa niche et avait avancé presque jusqu’à la table.

Fastolfe, décoiffé et haletant un peu, marmonna :

— Non, Daneel, au contraire. Tu as très bien agi… Vous avez tous été très bien mais, rappelez-vous, vous ne devez rien laisser vous ralentir, pas même mes propres actions.

Il rit un peu nerveusement et se rassit en lissant ses cheveux d’une main.

— Excusez-moi de vous avoir surpris de la sorte, monsieur Baley, dit-il plus calmement, mais j’ai pensé que cette démonstration serait plus convaincante que tout ce que j’aurais pu dire.

Baley, dont le mouvement craintif n’avait été qu’un réflexe, relâcha un peu son col et répondit d’une voix encore mal assurée :

— J’avoue que je m’attendais à des paroles mais je reconnais que cette démonstration était persuasive. Je suis heureux que Daneel ait été assez près pour vous désarmer.

— Ils étaient tous assez près pour me désarmer mais Daneel était le plus rapproché et il s’est élancé le premier. Il s’est précipité assez vite pour faire cela en douceur. S’il avait été plus loin, peut-être aurait-il dû me tordre le bras ou même m’assommer.

— Serait-il allé aussi loin ?

— J’ai donné des instructions pour que vous soyez protégé et je sais comment donner des ordres. Ils n’auraient pas hésité à vous sauver, même si pour cela ils avaient dû me faire du mal. Ils se seraient naturellement efforcés de m’infliger le moins de mal possible, comme l’a fait Daneel. Il n’a blessé que ma dignité et l’ordonnance de ma coiffure. Et mes doigts picotent un peu, ajouta Fastolfe en les agitant d’un air contrit.

Baley respira profondément, pour tenter de se remettre de ce bref moment de confusion.

— Est-ce que Daneel ne m’aurait pas protégé, même sans vos instructions précises ?

— Indiscutablement. Il y aurait été obligé. Cependant, vous ne devez pas vous imaginer que la réaction robotique est un simple oui-ou-non, en haut ou en bas, en avant ou en arrière. C’est une erreur que commettent souvent les profanes. Il y a la question de la rapidité de la réaction. Mes instructions vous concernant étaient formulées de telle façon que le potentiel incorporé dans les robots de ma maison, Daneel compris, est anormalement élevé, aussi élevé que je pouvais le rendre. La réaction, par conséquent, à un danger actuel et précis, est extraordinairement rapide. Je savais qu’elle le serait et c’est pour cette raison que je vous ai attaqué aussi vite, en sachant pertinemment que je pouvais vous faire une démonstration absolument convaincante de mon incapacité de vous faire du mal.

— D’accord, mais franchement je ne peux guère vous en remercier.

— Oh, j’avais entière confiance dans mes robots, surtout en Daneel. L’idée m’est bien venue, mais un peu trop tard, que si je n’avais pas instantanément soulevé l’épiceur, il aurait pu, tout à fait involontairement – ou contre l’équivalent robotique de la volonté – me fracturer le poignet.

— Et moi je pense que vous avez pris un risque plutôt insensé.

— C’est aussi ce que je pense… à retardement. D’un autre côté, si vous-même vous étiez préparé à me lancer l’épiceur à la tête, Daneel aurait immédiatement contré votre geste, mais pas tout à fait avec la même rapidité, car il n’a pas reçu d’instructions particulières concernant ma sécurité. J’espère qu’il aurait été assez rapide pour me sauver mais je n’en suis pas sûr et j’aime mieux ne pas le mettre à l’épreuve, dit Fastolfe avec un bon sourire.

— Et si quelque engin explosif était lâché sur la maison, d’un véhicule aérien ? demanda Baley.

— Ou si un rayon-gamma était braqué sur nous d’une colline voisine… Mes robots ne représentent pas la protection absolue, mais ce genre de tentative de terrorisme extrémiste est quasi impensable, ici à Aurora. Croyez-moi, ne nous en inquiétons pas.

— Je veux bien ne pas m’en soucier. Je n’ai pas sérieusement pensé que vous représentiez un danger pour moi, docteur Fastolfe, mais j’avais besoin d’éliminer complètement cette possibilité, pour procéder à mon enquête. Et maintenant, nous pouvons continuer.

— Certainement. En dépit de cette diversion un peu dramatique, nous avons toujours notre problème à résoudre : comment prouver que le gel mental de Jander était un accident spontané bien que rare.

Baley toutefois avait maintenant conscience de la présence de Daneel. Il se tourna vers lui et lui demanda avec un peu d’inquiétude :

— Daneel, est-ce que cela te peine que nous discutions de cette affaire ?

Daneel, qui était allé déposer l’épiceur sur une des tables vides les plus éloignées, répondit :

— Camarade Elijah, j’aimerais mieux que mon regretté ami Jander soit encore opérationnel mais comme il ne l’est plus, et comme son bon fonctionnement ne peut lui être rendu, le mieux est de prendre des mesures pour que des incidents semblables ne se reproduisent pas. Comme la discussion actuelle tend vers ce but, elle me plaît plus qu’elle ne me peine.

— Eh bien, dans ce cas, et simplement pour éclaircir une autre question, est-ce que tu crois, toi, que le Dr Fastolfe est responsable de la fin de son camarade-robot Jander ? Vous me pardonnez de poser cette question, docteur Fastolfe ?

Fastolfe fit un signe d’acquiescement et Daneel répondit :

— Le Dr Fastolfe a déclaré qu’il n’était pas responsable ; alors, naturellement, il ne l’est pas.

— Tu n’as aucun doute à ce sujet, Daneel ?

— Aucun, camarade Elijah.

Fastolfe paraissait un peu amusé.

— Vous procédez au contre-interrogatoire d’un robot, monsieur Baley ?

— Oui, je sais, mais je n’arrive pas à considérer Daneel comme un robot, alors je l’ai interrogé.

— Ses réponses ne seraient recevables par aucune commission d’enquête, vous savez. Ses potentiels positroniques l’obligent à me croire.

— Je ne suis pas une commission d’enquête, docteur, et je procède à un débroussaillage. Revenons où j’en étais. Ou vous avez grillé le cerveau de Jander ou c’est arrivé par hasard. Vous m’assurez que je suis incapable de prouver le hasard et il ne me reste plus qu’à réfuter tout acte commis par vous-même. Autrement dit, si je peux démontrer qu’il vous était impossible de tuer Jander, nous n’aurons d’autre choix que l’accident survenu par hasard.

— Et comment pourriez-vous le faire ?

— C’est une question de moyens, d’occasion et de mobile. Vous aviez les moyens de tuer Jander – l’habileté théorique de le manipuler de manière à provoquer un gel mental – mais en aviez-vous l’occasion ? Il était votre robot, en ce sens que vous avez conçu les circuits de son cerveau et surveillé sa construction, mais était-il en votre possession au moment du gel ?

— Non, justement. Il était en possession de quelqu’un d’autre.

— Depuis combien de temps ?

— Depuis huit mois environ, c’est-à-dire la moitié d’une de vos années.

— Ah ! Voilà qui est intéressant. Etiez-vous avez lui, ou près de lui au moment de sa destruction ? Auriez-vous pu l’atteindre ? En un mot, pouvons-nous démontrer que vous étiez si loin de lui, ou que vous n’aviez plus aucun contact avec lui, au point qu’il n’est pas raisonnable de supposer que vous avez pu commettre l’acte au moment où il a été commis ?

— Je crains que ce soit impossible. Il y a un laps de temps assez long, pendant lequel cet acte a pu être commis. Il n’y a aucun changement robotique, après la destruction, comparable à la rigidité cadavérique ou à la décomposition d’un être humain. Nous pouvons simplement dire qu’à un certain moment Jander fonctionnait au su de tous et qu’à un autre moment donné il ne fonctionnait plus. Entre les deux il y a une période d’environ huit mois. Pour cette période, je n’ai pas d’alibi.

— Pas le moindre ? Pendant ce temps, docteur Fastolfe, que faisiez-vous ?

— J’étais ici, chez moi.

— Vos robots savent certainement que vous étiez ici, ils pourraient en témoigner.

— Ils le savent certainement mais ils ne peuvent en témoigner légalement et, ce jour-là, Fanya était partie pour ses affaires personnelles.

— Fanya partage-t-elle vos connaissances en robotique, au fait ?

Fastolfe sourit ironiquement.

— Elle en sait moins que vous… et d’ailleurs tout cela n’a aucune importance.

— Pourquoi ?

De toute évidence, la patience de Fastolfe était mise à rude épreuve et ne tarderait pas à craquer.

— Mon cher, il ne s’agit pas d’une attaque physique définie, comme mon récent assaut simulé contre vous. Ce qui est arrivé à Jander n’exigeait pas une présence physique. Jander, tout en n’étant pas chez moi, n’était pas très éloigné sur le plan géographique mais il aurait pu être à l’autre bout d’Aurora que cela n’aurait rien changé. Je pouvais toujours l’atteindre électroniquement et il m’était possible, par les ordres que je lui donnais et les réactions que je pouvais provoquer, de causer son gel mental. Le geste crucial ne nécessiterait même pas beaucoup de temps et…

Baley l’interrompit vivement :

— C’est donc un procédé bref, sur lequel quelqu’un aurait pu buter par hasard ?

— Non ! s’exclama Fastolfe. Pour l’amour d’Aurora, Terrien, laissez-moi parler ! Je vous ai déjà dit que ce n’était pas le cas. Provoquer un gel mental chez Jander serait un procédé long, compliqué et tortueux, exigeant la plus grande compréhension et la plus grande intelligence, et il n’a pu être exécuté accidentellement par personne, à moins d’une incroyable et durable coïncidence. Il y aurait infiniment moins de chances de progresser sur cette voie extrêmement complexe que de risques de gel spontané, si mon raisonnement mathématique était accepté.

« Toutefois, si moi je souhaitais produire un gel, je procéderais petit à petit, avec le plus grand soin, à des changements et je provoquerais des réactions, durant plusieurs semaines, des mois ou même des années, jusqu’à ce que j’amène Jander au bord même de la destruction. Et à aucun moment, au cours de ce processus, ne présenterait-il le moindre signe d’être au bord de la catastrophe, tout comme vous pourriez vous rapprocher de plus en plus d’un précipice, en pleine nuit, sans vous apercevoir que vous perdez pied, pas même à l’extrême bord. Mais une fois que je l’aurais amené tout au bord – le bord du précipice – une simple réflexion de ma part le ferait basculer. C’est ce dernier geste qui ne prend qu’un instant. Comprenez-vous ?

Baley pinça les lèvres. Il lui était impossible de dissimuler sa déception.

— En un mot, donc, vous aviez l’occasion.

— N’importe qui en avait l’occasion. N’importe qui à Aurora, à la condition de posséder les connaissances et l’habileté nécessaires.

— Et vous seul les possédez ?

— J’en ai bien peur.

— Ce qui nous amène au mobile, docteur Fastolfe.

— Ah !

— Et c’est là que nous pourrions vous établir une bonne défense. Ces robots humaniformes sont à vous. Ils sont nés de votre théorie et vous avez participé à leur construction à tous les stades, même si c’est le Dr Sarton qui en était le premier dessinateur. Ils existent grâce à vous et uniquement grâce à vous. Vous avez parlé de Daneel comme de votre « premier-né ». Ils sont vos créations, vos enfants, votre cadeau à l’humanité, votre droit à l’immortalité !

(Baley se sentait devenir un peu grandiloquent et, un instant, il s’imagina qu’il s’adressait à une commission d’enquête.)

— Pourquoi diable, pour quelle raison au monde, ou plutôt à Aurora, auriez-vous détruit cette œuvre ? Pourquoi iriez-vous détruire la vie que vous avez produite par un miracle de labeur cérébral ?

Fastolfe se permit un petit sourire amusé.

— Voyons, Baley ! Vous n’y connaissez rien. Comment pouvez-vous savoir que ma théorie était le résultat d’un miracle de travail cérébral ? Elle pouvait fort bien être la très banale extension d’une équation que n’importe qui aurait pu effectuer mais à laquelle personne n’avait pensé avant moi.

— Je ne le crois pas, répliqua Baley en s’efforçant de se calmer. Si personne d’autre que vous ne comprend assez le cerveau humaniforme pour le détruire, alors à mon avis il est vraisemblable que personne d’autre que vous ne le comprend assez bien pour le créer. Allez-vous le nier ?

Fastolfe secoua la tête.

— Non, je ne le nie pas. Et pourtant, Baley, dit-il, votre analyse réfléchie ne fait qu’aggraver notre cas. Nous avons déjà établi que je suis le seul à avoir eu les moyens et l’occasion. Il se trouve que j’ai également un mobile : le meilleur mobile du monde, et mes ennemis le savent. Alors, comment diable allons-nous prouver que je n’ai pas commis ce crime ?


18

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Baley fronça les sourcils, l’air furieux, se leva et s’éloigna vivement vers un coin de la pièce, comme s’il cherchait un refuge. Puis il pivota brusquement et déclara sur un ton sec :

— Docteur Fastolfe, j’ai l’impression que vous prenez plaisir à me dépiter !

Fastolfe haussa les épaules.

— Aucun plaisir, je vous assure. Je vous présente simplement les problèmes tels qu’ils se posent. Le pauvre Jander est mort de sa mort robotique par pure précarité du courant positronique. Comme je sais que je ne suis pas responsable, je sais que cela s’est passé ainsi. Mais personne d’autre ne peut en être certain. Je suis innocent et tout m’accuse… et nous devons affronter cela sans tergiverser, pour décider de ce que nous ferons ou pouvons faire, si tant est qu’il y ait quelque chose à faire.

— Bien. Alors, dans ce cas, examinons votre mobile. Ce qui vous fait l’effet d’un mobile flagrant n’est peut-être rien de tel.

— J’en doute. Je ne suis pas un imbécile.

— Vous n’êtes sans doute pas juge de vous-même, non plus, ni de vos mobiles. On ne l’est pas toujours. Vous dramatisez peut-être, pour une raison ou une autre.

— Je ne le crois pas.

— Alors dites-moi quel est votre mobile. Hein ? Quel mobile ? Dites-le moi !

— Pas si vite, Baley. Ce n’est pas facile à expliquer… Pourriez-vous venir dehors avec moi ?

Baley se tourna vivement vers la fenêtre. A l’Extérieur ?

Le soleil avait baissé et la salle n’en était que plus ensoleillée. Il hésita puis il répondit, un peu plus fort qu’il n’était nécessaire :

— Oui, certainement !

— Parfait, dit Fastolfe. (Il ajouta, plus aimablement encore :) Mais peut-être voudriez-vous d’abord passer à la Personnelle ?

Baley réfléchit. Il n’éprouvait aucun besoin particulièrement pressant mais il ne savait pas ce qui l’attendait à l’Extérieur, combien de temps il y resterait, de quelles commodités il disposerait. Surtout, il ne connaissait pas les coutumes auroraines à cet égard et ne se souvenait de rien, dans les livres-films qu’il avait vus à bord, qui puisse l’éclairer. Peut-être était-il plus sûr d’acquiescer à ce que suggérait son hôte.

— Merci, dit-il, volontiers.

Fastolfe fit un signe de tête.

— Daneel, accompagne M. Baley à la Personnelle des visiteurs.

— Camarade Elijah, voulez-vous me suivre ? dit Daneel.

Comme ils passaient tous deux dans la pièce voisine, Baley dit :

— Je suis navré, Daneel, que tu n’aies pas participé à cette conversation entre le Dr Fastolfe et moi.

— Cela aurait été malséant, camarade Elijah. Quand vous m’avez posé une question directe j’ai répondu, mais je n’ai pas été invité à y participer totalement.

— Je t’y aurais invité, Daneel, si je n’avais pas été retenu par le fait que je suis un invité. J’ai pensé que j’aurais probablement tort de prendre l’initiative à ce sujet.

— Je comprends… Voici la Personnelle des visiteurs, camarade Elijah. La porte s’ouvrira au contact de votre main en n’importe quel endroit, si la pièce est inoccupée.

Baley n’entra pas. Il resta un instant songeur, puis il dit :

— Si tu avais été invité à parler, Daneel, y a-t-il quelque chose que tu aurais dit ? Aurais-tu fait un commentaire ? J’aimerais beaucoup avoir ton opinion, mon ami.

Daneel répondit avec sa gravité habituelle :

— La seule réflexion que je ferai, c’est que la déclaration du docteur Fastolfe, selon laquelle il avait un excellent mobile pour faire cesser le fonctionnement de Jander, était inattendue pour moi. Je ne sais pas quel peut être ce mobile. Mais quel que soit celui qu’il vous donnera, vous devrez vous demander pourquoi il n’a pas le même mobile pour me mettre en état de gel mental. Si l’on peut croire qu’il a eu un mobile pour détruire Jander, pourquoi ce même mobile ne s’appliquerait-il pas à moi ? Je serais curieux de le savoir.

Baley regarda vivement Daneel, cherchant machinalement sur une figure qui ne pouvait en avoir une expression spontanée.

— Tu ne te sens pas en sécurité, Daneel ? Tu penses que le Dr Fastolfe est un danger pour toi ?

— Par la Troisième Loi, je dois protéger ma propre existence, mais je ne résisterais ni au Dr Fastolfe ni à aucun être humain s’ils jugeaient nécessaire de mettre fin à mon existence. C’est la Deuxième Loi. Cependant, je sais que j’ai une grande valeur, autant par l’investissement de matière, de travail et de temps que par mon importance scientifique. Il serait donc indispensable de m’expliquer calmement et avec précision les raisons nécessitant la fin de mon existence. Le Dr Fastolfe ne m’a jamais rien dit – jamais, camarade Elijah – qui puisse laisser supposer qu’il avait pareille idée en tête. Je ne crois pas qu’il ait envisagé un seul instant de mettre fin à mon existence pas plus que je ne crois qu’il a envisagé de mettre fin à celle de Jander. C’est le hasard d’un court-circuit positronique qui a mis fin à Jander et qui pourrait, un jour, causer ma propre fin. Il y a toujours un élément de hasard dans l’Univers.

— Tu le dis. Fastolfe le dit. Je le crois, aussi. Mais la difficulté, c’est de persuader le public en général d’accepter ce point de vue.

Baley se tourna d’un air maussade vers la porte de la Personnelle et demanda :

— Tu entres avec moi, Daneel ?

L’expression de Daneel parvint à sembler amusée.

— C’est flatteur, camarade Elijah, d’être pris à ce point pour un être humain. Je n’en ai nul besoin, naturellement.

— Naturellement. Mais tu peux entrer quand même.

— Ce ne serait pas approprié que j’entre. Il n’est pas d’usage que les robots entrent dans les Personnelles. L’intérieur de ce genre de pièce est purement humain… D’ailleurs, c’est une Personnelle à une personne.

— Une personne !

Baley fut tout d’abord choqué mais il se ressaisit, en se disant que d’autres mondes avaient d’autres mœurs. Cependant, il ne se souvenait pas que cette coutume était décrite dans les livres-films. Il demanda :

— C’est donc ce que tu voulais dire, en m’expliquant que la porte ne s’ouvrirait que si la pièce était inoccupée ? Et si elle est occupée, comme elle va l’être dans un instant ?

— Alors la porte ne s’ouvrira pas à un contact de l’extérieur, bien entendu, et votre intimité sera donc préservée. Naturellement, elle s’ouvrira à un léger contact de l’intérieur.

— Et si un visiteur s’évanouit, a une attaque ou une crise cardiaque alors qu’il est enfermé et ne peut toucher la porte à l’intérieur ? Que se passe-t-il ? Personne ne peut entrer pour lui porter secours ?

— Il y a des moyens d’ouvrir la porte en cas d’urgence, camarade Elijah, si cela paraît souhaitable, dit Daneel. (Il ajouta, visiblement troublé :) Pensez-vous qu’il peut vous arriver un tel accident fâcheux ?

— Non, bien sûr que non. Simple curiosité.

— Je serai juste derrière la porte, dit Daneel avec une inquiétude visible. Si j’entends un cri, une chute, camarade Elijah, je prendrai immédiatement des mesures.

— Je doute que ce soit nécessaire.

Baley effleura la porte, légèrement, d’un revers de main, et elle s’ouvrit aussitôt. Il attendit un moment, pour voir si elle se refermerait. Elle resta ouverte. Il entra alors et la porte se referma immédiatement.

Pendant qu’elle était ouverte, la Personnelle lui avait donné l’impression d’être une pièce simple et fonctionnelle, servant carrément aux besoins intimes. Un lavabo, une cabine (renfermant probablement une douche), une baignoire, une demi-cloison translucide dissimulant certainement le lieu d’aisances. Il y avait divers appareils qu’il ne reconnaissait pas très bien et dont l’usage lui échappait. Il supposa qu’ils étaient destinés à des services personnels d’une espèce ou d’une autre.

Baley eut peu de temps pour les examiner car en un clin d’œil tout disparut et il se demanda si ce qu’il avait vu était réellement là ou si les appareils semblaient exister parce qu’il s’était attendu à les voir.

Lorsque la porte se ferma, la pièce s’assombrit car il n’y avait pas de fenêtre. Lorsqu’elle fut complètement fermée, la pièce se ralluma mais rien de ce qu’il venait de voir ne revint. Il faisait grand jour, et il était à l’Extérieur, ou du moins il en avait l’impression.

Il y avait le ciel au-dessus de sa tête, où passaient de légers nuages, d’une façon assez régulière pour qu’ils paraissent nettement artificiels. De tous côtés, un paysage verdoyant s’étendait, où les arbres bougeaient aussi de la même manière répétitive.

Baley sentit la crispation familière de son estomac, qui se produisait chaque fois qu’il était à l’Extérieur… mais il n’était pas dehors ! Il était entré dans une pièce sans fenêtre. Ce devait être un truc, une illusion d’optique.

Regardant droit devant lui, il exécuta lentement un pas glissé, les mains tendues. Lentement, en regardant fixement, il avança.

Ses mains touchèrent la surface lisse d’un mur. Il le suivit à tâtons, de chaque côté. Il toucha le lavabo qu’il avait vu durant cet instant de vision normale et, guidé par ses mains, il parvint à le distinguer, faiblement, faiblement, rien qu’un contour dans l’écrasante sensation de lumière.

Il trouva le robinet mais aucune eau n’en coula. Il suivit sa courbe mais ne découvrit rien qui fût l’équivalent des poignées normales qui contrôlaient l’écoulement de l’eau. Sous ses doigts, il sentit une plaque rectangulaire, que la sensation un peu rêche distinguait du mur environnant. En glissant les doigts dessus, il appuya, en hésitant, et aussitôt la verdure, qui s’étendait bien au delà du plan vertical du mur, que lui révélaient ses doigts, fut séparée par un filet d’eau tombant d’une certaine hauteur vers ses pieds, dans un grand bruit d’éclaboussures.

Il fit un bond en arrière, réflexe automatique, mais l’eau n’arriva pas jusqu’à ses pieds. Elle ne cessait pas de couler mais elle n’atteignait pas le sol. Il tendit la main. Ce n’était pas de l’eau mais une illusion d’optique d’eau. Elle ne mouillait pas sa main, il ne sentait rien. Cependant, ses yeux refusaient obstinément de se rendre à l’évidence : ils voyaient de l’eau.

Baley suivit le filet vers le haut et finit par toucher de l’eau véritable, un mince flot coulant du robinet. Elle était froide.

Ses doigts retrouvèrent le rectangle râpeux et il fit quelques essais, en appuyant un peu au hasard. La température de l’eau changea rapidement et il finit par trouver l’endroit qui fournissait une tiédeur agréable.

Il ne trouva pas de savon. Toujours en hésitant, il frotta ses mains sous cette eau, qui avait l’air d’une source naturelle qui aurait dû le tremper de la tête aux pieds mais ne l’éclaboussait même pas. Et, comme si le mécanisme lisait dans sa pensée ou, plus vraisemblablement, était déclenché par le frottement des mains, il sentit l’eau devenir savonneuse, tandis que la source qu’il voyait et ne voyait pas se couvrait de bulles et de mousse.

Toujours craintivement, il se pencha sur le lavabo et se frotta la figure avec cette eau savonneuse. Il sentit sa barbe naissante mais savait qu’il n’avait aucun moyen de traduire l’équipement de cette pièce en matériel à raser, sans avoir reçu des instructions.

Le visage lavé, il tint ses mains sous l’eau, en se demandant comment arrêter l’écoulement du savon. Il n’eut pas à s’interroger longtemps. Ses mains, probablement, contrôlaient cela en cessant de se frotter. L’eau perdit sa sensation savonneuse et la mousse disparut. Il se bassina la figure, sans frotter, et elle fut rincée aussi. Sans rien avoir et avec la maladresse d’un novice ignorant tout du processus, il trempa tout le devant de sa chemise.

Des serviettes ? Du papier ?

Il recula, les yeux fermés, tenant la tête en avant pour éviter de mouiller davantage ses vêtements. Ce recul devait être le mouvement clef, car il sentit un courant d’air chaud. Il y plaça la figure puis les mains.

Ouvrant les yeux, il s’aperçut que la source ne coulait plus. Avec ses mains, il constata qu’il ne sentait plus de l’eau véritable.

Sa crispation d’estomac s’était changée depuis longtemps en irritation. Il savait bien que les Personnelles variaient énormément d’un monde à l’autre, mais cette ridicule illusion d’Extérieur, c’était vraiment aller trop loin !

Sur Terre, la Personnelle était une immense salle commune de commodités réservées à un sexe, avec des cabines privées dont chacun avait une clef. A Solaria, on accédait à la Personnelle par un étroit couloir, contre un des côtés de la maison, comme si les Solariens espéraient qu’elle ne serait pas considérée comme une pièce de leur demeure. Dans les deux mondes, cependant, aussi différents qu’il était possible par ailleurs, les Personnelles étaient clairement définies et personne ne pouvait se tromper sur l’usage de tous les appareils sanitaires.

Alors pourquoi, à Aurora, cette rusticité factice, qui masquait totalement tous les détails d’une Personnelle ?

Pourquoi ?

Quoi qu’il en soit, son agacement laissait peu de place aux émotions habituelles, au malaise que lui causait l’Extérieur ou cette parodie d’Extérieur. Il avança dans la direction où il se rappelait avoir vu la demi-cloison translucide.

Ce n’était pas la bonne. Il ne trouva ce qu’il voulait qu’en suivant lentement le mur, à tâtons et en se cognant contre divers éléments.

Finalement, il urina dans une illusion de petite mare qui ne semblait pas recevoir correctement le flot. Ses genoux lui apprenaient qu’il visait bien, entre les côtés de ce qu’il pensait être un urinoir, et il se dit que s’il se servait d’un mauvais réceptacle, ou s’il visait mal, ce n’était pas sa faute.

Un instant, quand il eut fini, il envisagea de retrouver le lavabo pour se passer les mains à l’eau mais y renonça. Il n’avait vraiment pas le courage d’affronter les recherches et cette fausse cascade.

Toujours à tâtons, il trouva la porte par laquelle il était entré mais il ne s’en rendit compte que lorsqu’il la toucha et qu’elle s’ouvrit. La lumière s’éteignit immédiatement et fut remplacée par celle, non illusoire, du jour.

Daneel l’attendait et, avec lui, Fastolfe et Giskard.

— Cela vous a pris près de vingt minutes, dit Fastolfe. Nous commencions à nous inquiéter.

Baley se sentit brûler de rage.

— J’ai eu des problèmes avec vos grotesques illusions, dit-il entre ses dents, tenant la bride à sa colère.

Fastolfe fit une petite moue et haussa les sourcils.

— Il y a un contact juste à côté de la porte, à l’intérieur, qui contrôle l’illusion. Il peut l’atténuer et vous permettre de voir la réalité à travers, ou même supprimer complètement l’illusion, si vous le souhaitez.

— On ne me l’a pas dit. Est-ce que toutes vos Personnelles sont comme ça ?

— Non. A Aurora, les Personnelles possèdent généralement des systèmes d’illusions mais elles varient avec chaque individu. L’illusion d’une nature verdoyante me plaît et j’en varie les détails de temps en temps. On se lasse de tout, vous savez, au bout d’un moment. Il y a des gens qui créent des illusions érotiques, mais ce n’est pas du tout de mon goût.

« Naturellement, quand on est habitué aux Personnelles, les illusions ne posent pas de problèmes. Les pièces sont toutes standard et l’on sait où tout se trouve. Ce n’est pas plus difficile que d’aller et venir dans un lieu bien connu, dans le noir… Mais dites-moi, monsieur Baley, pourquoi n’êtes-vous pas ressorti pour demander des instructions ?

— Parce que je ne le voulais pas. Je reconnais que j’étais extrêmement irrité par ces illusions mais je les acceptais. Après tout, c’était Daneel qui m’avait conduit à la Personnelle et il ne m’avait donné aucune explication, aucun avertissement. Il m’aurait certainement tout expliqué longuement, s’il avait été libre de le faire, car il aurait sûrement prévu que je risquais de me blesser. J’ai donc été forcé de conclure que vous lui aviez donné des instructions pour qu’il ne m’avertisse pas, et comme je ne vous pensais pas vraiment capable de me jouer un mauvais tour, je devais en déduire que vous aviez un but sérieux pour agir ainsi.

— Ah ?

— Ma foi, vous m’avez demandé de venir à l’Extérieur et, quand j’ai accepté, vous m’avez immédiatement proposé de passer par la Personnelle. Par conséquent, j’ai pensé que votre dessein, en m’envoyant dans une illusion d’Extérieur, était de voir si je serais capable de le supporter ou si je ressortirais en pleine panique. Si je le supportais, alors on pouvait avoir confiance en moi pour m’emmener dans le véritable Extérieur. Eh bien, j’ai tout supporté. Je suis un peu mouillé, merci bien, mais ça sèchera vite.

— Vous avez un bon esprit lucide, Baley. Je vous fais des excuses pour la nature de l’épreuve et pour la gêne que je vous ai causée. Je tentais simplement d’éviter la possibilité d’un bien plus grand malaise. Souhaitez-vous toujours sortir avec moi ?

— Non seulement je le souhaite, Fastolfe, mais j’y tiens beaucoup !


19

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Ils suivirent un couloir, avec Daneel et Giskard sur leurs talons.

— J’espère que cela ne vous fait rien que les robots nous accompagnent, dit aimablement Fastolfe. Les Aurorains ne vont jamais nulle part sans au moins un robot pour les escorter et dans votre cas en particulier, je dois insister pour que Daneel et Giskard soient avec vous à tout instant.

Il ouvrit une porte et Baley s’efforça de résister fermement au soleil et au vent, sans parler de l’odeur envahissante de la terre d’Aurora, bizarre et subtilement étrangère.

Fastolfe s’écarta et Giskard sortit le premier. Le robot regarda attentivement autour de lui. On avait l’impression que tous ses sens participaient à l’observation. Il se retourna, Daneel le rejoignit et fit de même.

— Laissons-les pour le moment, dit Fastolfe. Ils nous préviendront quand ils penseront que nous pouvons sortir sans danger. Je vais en profiter pour vous présenter encore une fois mes plus plates excuses pour le mauvais tour que je vous ai joué, avec la Personnelle. Je vous assure que nous l’aurions su, si vous aviez été en difficulté ; vos divers signes vitaux étaient enregistrés. Je suis très content, et pas complètement surpris, que vous ayez deviné mon intention.

Il sourit et, avec une hésitation presque imperceptible, il posa une main sur l’épaule gauche de Baley et la pressa amicalement.

Baley restait très raide.

— Vous semblez avoir oublié votre autre méchant tour, votre attaque apparente avec l’épiceur. Si vous voulez bien m’assurer que désormais nous nous traiterons mutuellement avec franchise et honnêteté, j’accepte de considérer que ces épreuves avaient une intention raisonnable.

— D’accord !

— Pouvons-nous sortir maintenant ?

Baley regarda dehors, où Daneel et Giskard s’étaient éloignés et séparés à droite et à gauche, sans cesser d’observer et de sentir.

— Pas tout à fait encore. Ils vont faire tout le tour de mon établissement… Daneel me dit que vous l’avez invité à entrer à la Personnelle avec vous. Etait-ce une offre sérieuse ?

— Oui. Je savais qu’il n’avait nul besoin mais je pensais que ce serait impoli de l’exclure. Je n’étais pas sûr de la coutume, à cet égard, en dépit de toutes mes lectures sur les questions auroraines.

— C’est probablement une de ces choses que les Aurorains jugent inutile de mentionner et, naturellement, on ne peut demander à des livres de préparer des Terriens en visite à ce genre de problèmes…

— Parce qu’il y a si peu de visiteurs terriens ?

— Précisément. Le fait est, bien entendu, que les robots n’entrent jamais dans les Personnelles. C’est le seul endroit où les êtres humains en sont débarrassés. Je suppose qu’on estime qu’il y a des moments et des lieux où l’on doit se sentir libre de leur présence.

— Et pourtant, quand Daneel était sur Terre, à l’occasion de la mort de Sarton il y a trois ans, j’ai essayé de l’empêcher d’aller à la Personnelle commune en lui disant qu’il n’avait pas de besoins. Malgré tout, il a insisté pour y entrer.

— A fort juste titre. Il avait, à cette occasion, des ordres très stricts de ne jamais laisser soupçonner qu’il n’était pas humain, pour des raisons que vous n’avez sûrement pas oubliées. Mais ici à Aurora… Ah, ils ont fini.

Les robots revenaient vers la porte et Daneel leur faisait signe de sortir.

Fastolfe étendit le bras pour barrer le chemin à Baley.

— Si cela ne vous fait rien, monsieur Baley, je sortirai le premier. Comptez jusqu’à cent, patiemment, et ensuite venez nous rejoindre.


20

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Baley, en arrivant à cent, sortit d’un pas ferme et marcha vers Fastolfe. Sans doute sa figure était-elle un peu crispée, ses mâchoires trop serrées, son dos trop raide.

Il regarda de tous côtés. Le paysage n’était pas très différent de celui qui lui avait été présenté dans la Personnelle. Peut-être Fastolfe avait-il pris modèle sur ses propres terres. Tout était verdoyant et, à un endroit, il y avait un ruisseau qui dévalait au flanc d’un coteau. Il était peut-être artificiel mais ce n’était pas une illusion. L’eau était réelle. Baley sentit la fraîcheur des gouttelettes en passant.

Tout paraissait un peu fabriqué, domestiqué. L’Extérieur de la Terre était bien plus sauvage et d’une beauté plus grandiose, du moins le peu qu’il en avait vu.

Fastolfe lui posa légèrement une main sur le bras et lui dit :

— Venez dans cette direction… Regardez !

Un espace entre deux arbres révélait une immense pelouse.

Pour la première fois, Baley ressentit une impression de distance. A l’horizon, on distinguait une habitation basse, longue, et qui, de couleur verte, paraissait se fondre dans le paysage.

— C’est un quartier résidentiel, expliqua Fastolfe. Cela ne vous fait sans doute pas cet effet-là, vous qui êtes habitué aux gigantesques ruches de la Terre, mais nous sommes dans la ville auroraine d’Eos, le centre administratif de la planète, la capitale, en quelque sorte. Avec ses vingt mille habitants humains, c’est la plus grande ville d’Aurora, et même de tous les mondes spatiens. Il y a autant d’êtres humains à Eos que dans tout Solaria, conclut-il avec fierté.

— Combien de robots ?

— Dans cette région ? Dans les cent mille, je pense. Sur l’ensemble de la planète, il y a en moyenne cinquante robots par être humain, et non pas dix mille par humain comme à Solaria. La plupart de nos robots sont dans nos fermes, nos mines, nos usines, dans l’espace. Nous souffririons plutôt d’une pénurie de robots, en fait, particulièrement de robots domestiques de maison. La plupart des Aurorains doivent se contenter de deux ou trois de ceux-là, certains même ne peuvent en avoir qu’un. Nous ne voulons pas marcher sur les traces de Solaria.

— Combien d’êtres humains n’ont pas du tout de robot employé de maison ?

— Aucun. Ce ne serait pas dans l’intérêt général. Si un être humain, pour une raison ou pour une autre, n’a pas les moyens de se payer un robot, on lui en fournit un, qui sera entretenu, si besoin est, par les deniers publics.

— Qu’arrive-t-il en cas d’augmentation de la population ? Vous ajoutez des robots ?

Fastolfe secoua la tête.

— La population n’augmente pas. Aurora a une population de deux cent millions d’êtres humains et ce chiffre est resté stable depuis trois siècles. C’est le nombre souhaité. Vous avez sûrement lu cela dans les livres que vous avez visionnés.

— Oui, en effet, mais j’ai eu du mal à le croire.

— Je puis vous assurer que c’est vrai. Ainsi, cela permet à chacun de nous d’avoir assez de terres, assez d’espace vital, assez d’intimité et une part abondante des ressources de notre monde. Nous ne sommes pas trop nombreux comme sur la Terre, ni en nombre insuffisant comme à Solaria.

Fastolfe offrit son bras à Baley, pour qu’ils poursuivent leur promenade.

— Ce que vous voyez, reprit-il, est un monde apprivoisé. C’est pour vous montrer cela que je vous ai fait sortir.

— Il ne comporte aucun danger ?

— Il y a toujours une certaine marge de danger. Nous avons des orages, des tempêtes, des éboulements de terrain, des séismes, des blizzards, des avalanches, un volcan ou deux… On ne peut pas totalement éliminer la mort accidentelle. Et il y a même les passions de gens coléreux ou envieux, les folies des jeunes et la démence des personnes à courte vue. Mais ces choses-là ne sont que des irritations mineures et ne troublent guère le calme civilisé qui règne dans notre monde.

Fastolfe parut ruminer un moment ses propres paroles, puis il soupira et avoua :

— Je ne puis guère désirer qu’il en soit autrement, mais je fais quand même certaines réserves intellectuelles. Nous n’avons apporté à Aurora que les plantes et animaux que nous jugions utiles, ornementaux ou les deux. Nous avons fait de notre mieux pour éliminer tout ce que nous considérions comme de mauvaises herbes, de la vermine, des animaux nuisibles ou même manquant de perfection. Nous avons sélectionné des êtres humains sains, forts et beaux, selon nos goûts naturellement. Nous avons essayé de… Mais vous souriez ?

Baley n’avait pas souri. Sa bouche avait à peine esquissé un pincement.

— Non, non, protesta-t-il. Il n’y a pas de quoi sourire.

— Si, car je sais aussi bien que vous que je ne suis pas beau, selon les canons aurorains. L’ennui, c’est que nous ne pouvons pas contrôler entièrement les combinaisons de gènes et les influences intra-utérines. De nos jours, bien entendu, avec l’extogénèse qui devient courante, encore que j’espère bien qu’elle ne deviendra jamais aussi courante qu’à Solaria, je pourrais éliminer ce stade fœtal tardif.

— Dans ce cas, docteur Fastolfe, les mondes auraient perdu un grand théoricien robotique.

— Vous avez parfaitement raison, répliqua Fastolfe sans aucune vergogne, mais les mondes ne l’auraient jamais su, n’est-ce pas ? Enfin bref, nous avons œuvré pour créer un équilibre écologique très simple mais complètement viable, un climat tempéré, une terre fertile et des ressources aussi également distribuées que possible. Le résultat est un monde qui produit tout ce dont nous avons besoin, en tenant compte de nos désirs… Voulez-vous que je vous dise vers quel idéal nous avons tendu ?

— Je vous en prie, dit Baley.

— Nous avons travaillé pour créer une planète qui, dans son ensemble, obéirait aux Trois Lois de la Robotique. Elle ne fait rien qui blesse les êtres humains, par action ou par omission. Elle fait ce que nous voulons qu’elle fasse, du moment que nous ne lui demandons pas de faire du mal à des êtres humains. Et elle se protège, à des moments et dans des lieux où elle doit nous servir ou nous sauver même au prix d’un mal fait à elle-même. Nulle part ailleurs, ni sur Terre ni dans les autres mondes spatiens, cela n’est aussi vrai qu’à Aurora.

Baley confia tristement :

— Les Terriens aussi ont rêvé d’un tel monde, mais depuis longtemps nous sommes devenus trop nombreux et nous avons trop gravement endommagé notre planète, au temps de notre ignorance, pour pouvoir y remédier maintenant… Mais parlez-moi un peu des formes de vie indigènes d’Aurora. Vous n’êtes certainement pas arrivés sur une planète morte ?

— Vous savez bien que non, si vous avez visionné nos livres d’histoire. Aurora avait une flore et une faune, quand nous sommes arrivés, et une atmosphère d’azote-oxygène. C’était le cas aussi des cinquante mondes spatiens. Curieusement, dans chaque cas, les formes de vie étaient rares et peu variées. Elles n’étaient pas non plus particulièrement tenaces et ne se cramponnaient pas à leur planète. Nous avons pris la relève, pour ainsi dire, sans la moindre lutte et ce qui reste de la vie indigène est dans nos aquariums, nos zoos et dans quelques régions primitives soigneusement préservées.

 » Nous ne comprenons pas très bien pourquoi les planètes porteuses de vie que les êtres humains ont explorées avaient si peu de formes de vie, pourquoi la Terre seule a très vite débordé d’une multitude de variétés follement tenaces, qui ont rempli toutes les niches de l’environnement, ni pourquoi seule la Terre a développé une vie intelligente.

— Peut-être est-ce une coïncidence, le hasard d’explorations incomplètes. Nous connaissons si peu de planètes, jusqu’à présent !

— Je reconnais que c’est l’explication la plus logique. Il peut certes y avoir quelque part un équilibre écologique aussi complexe que celui de la Terre. Il peut y avoir quelque part une vie intelligente et une civilisation technologique. Pourtant, la vie et l’intelligence de la Terre se sont déployées sur des parsecs dans toutes les directions. S’il y a de la vie et de l’intelligence ailleurs, pourquoi ne se sont-elles pas répandues aussi, et pourquoi n’en avons-nous jamais rencontré ?

— Cela peut arriver demain, qui sait ?

— C’est possible. Et si une telle rencontre est imminente, raison de plus pour ne pas attendre passivement. Car nous devenons passifs, Baley. Depuis deux siècles et demi, il n’y a pas eu un seul établissement sur un nouveau monde spatien. Nos planètes sont si apprivoisées, si délicieuses, que nous ne voulons pas les quitter. Ce monde-ci a été colonisé parce que la Terre était devenue si désagréable que les risques, les dangers des nouveaux mondes déserts paraissaient préférables, par comparaison. Lorsque finalement nos cinquante mondes spatiens ont été développés – Solaria en dernier – il n’y a plus eu d’aiguillon, plus de nécessité d’aller chercher ailleurs. Et la Terre elle-même s’est repliée dans ses souterrains d’acier. Fin de l’histoire. Fin de tout.

— Vous ne le pensez pas vraiment !

— Si nous restons comme nous sommes ? Si nous restons placides, douillettement inertes ? Si, je le pense certainement. L’humanité doit élargir sa vision, sa portée, si elle veut rester florissante. Une des voies d’expansion est l’espace, une exploration constante d’autres mondes et l’envoi de pionniers pour s’y établir. Si nous n’en faisons rien, une autre civilisation en cours d’expansion nous atteindra et nous ne serons pas de force à résister à son dynamisme.

— Vous vous attendez à une guerre cosmique, à une fusillade en hypervision ?

— Non, je doute que ce soit nécessaire. Une civilisation en voie d’expansion dans l’espace n’aura pas besoin de nos quelques mondes et sera sans doute trop avancée intellectuellement pour éprouver le besoin d’imposer ici son hégémonie par la force. Si, toutefois, nous sommes environnés par une civilisation plus vivace, plus vibrante, nous nous étiolerons, par la simple force de la comparaison ; nous dépérirons et mourrons de voir ce que nous sommes devenus et le potentiel que nous avons gaspillé. Naturellement, nous pourrions substituer d’autres expansions : celle des connaissances scientifiques ou de la vigueur culturelle, par exemple. Je sens cependant que ces expansions-là ne sont pas séparables. Mourir dans l’une c’est mourir partout. Il est indiscutable que nous dépérissons en tout. Nous vivons trop longtemps. Nous avons trop de confort.

— Sur Terre, dit Baley, nous considérons les Spatiens comme des êtres tout-puissants, totalement sûrs d’eux. Je ne puis croire à ce que j’entends de la bouche de l’un d’eux !

— Vous ne l’entendrez pas d’une autre bouche. Mes opinions ne sont pas à la mode. Certains les trouvent intolérables et je ne parle pas souvent de toutes ces choses à des Aurorains. J’insiste simplement sur une nouvelle campagne pour de nouveaux établissements, mais sans exprimer ma peur des catastrophes qui nous guettent si nous renonçons à cette colonisation. En cela, au moins, je suis gagnant. Aurora envisage sérieusement, et même avec enthousiasme, une nouvelle ère d’explorations et d’établissements.

— Vous dites cela sans grand enthousiasme, pourtant. Qu’est-ce qui vous trouble ?

— Eh bien, simplement, nous approchons de mon mobile pour détruire Jander Panell. (Fastolfe s’interrompit, soupira et reprit :) J’aimerais mieux comprendre les êtres humains, Baley. J’ai passé soixante ans à étudier les complexités du cerveau positronique et je m’attends à en consacrer encore cent cinquante ou deux cents à ce problème. Durant tout ce temps, j’ai à peine survolé celui du cerveau humain, qui est infiniment plus complexe. Existe-t-il des Lois de l’humanité, comme il y a des Lois de Robotique ? Combien peut-il y avoir de Lois de l’humanité et comment peuvent-elles être exprimées mathématiquement ? Je ne sais pas.

 » Un jour viendra peut-être, cependant, où quelqu’un élucidera les Lois de l’humanité et pourra alors prédire les grands traits de l’avenir, savoir ce qu’il y a en réserve pour l’humanité, au lieu de supposer comme je le fais, saura comment améliorer les choses au lieu de se livrer à de simples spéculations. Je rêve parfois de fonder une nouvelle science que j’appelle la psycho-histoire », mais je sais que j’en suis incapable et j’ai bien peur que personne d’autre ne le puisse jamais.

Fastolfe se tut.

Baley attendit, puis il demanda à mi-voix :

— Et votre mobile pour la destruction de Jander Panell, docteur Fastolfe ?

Le savant ne parut pas entendre la question. Quoi qu’il en soit, il ne répondit pas. Il dit simplement :

— Daneel et Giskard nous font de nouveau signe que tout va bien. Dites-moi, Baley, consentiriez-vous à vous aventurer plus loin ?

— Jusqu’où ? demanda Baley avec prudence.

— Jusqu’à un établissement voisin. Dans cette direction, à travers la pelouse. Est-ce que l’espace à découvert vous inquiète ?

Baley pinça les lèvres et regarda dans la direction indiquée, comme pour tenter d’en mesurer les dangers.

— Je crois que je pourrai le supporter. Je ne prévois aucune menace.

Giskard, qui était assez près pour les entendre, se rapprocha d’eux ; en plein jour, ses yeux ne paraissaient pas lumineux. Quand il parla, sa voix ne trahit aucune émotion humaine mais ses paroles révélèrent son souci.

— Monsieur, puis-je vous rappeler que pendant le voyage, vous avez souffert d’un grave malaise au cours de la descente vers la planète ?

Baley se tourna vers lui. Quels que fussent ses sentiments pour Daneel, quel que fût le souvenir chaleureux de leur amitié passée qui modifiaient son attitude à l’égard des robots, il n’éprouvait rien de pareil maintenant. Il trouvait ce robot plus primitif nettement repoussant et fit un effort pour réprimer la vague colère qu’il ressentait.

— A bord du vaisseau, boy, j’ai été imprudent parce que j’étais exagérément curieux. J’affrontais une vision que je n’avais encore jamais expérimentée et je n’avais pas eu le temps de m’adapter. Ici, c’est différent.

— Vous n’éprouvez aucun malaise en ce moment, monsieur ? Puis-je en avoir la certitude ?

— Que j’en éprouve ou non, répliqua Baley avec fermeté (en se répétant que le robot était absolument tributaire de la Première Loi et en essayant d’être poli avec cette masse de métal qui, après tout, n’avait que le seul souci de son bien-être), cela n’a aucune importance. J’ai un devoir à remplir et cela ne peut se faire si je me cache dans des endroits clos.

— Votre devoir ? demanda Giskard comme s’il n’avait pas été programmé pour comprendre ce mot.

Baley regarda vivement du côté de Fastolfe mais le savant se tenait tranquillement à l’écart et ne cherchait pas à intervenir. Il semblait écouter, avec un intérêt abstrait, comme s’il soupesait la réaction d’un robot, d’un type donné, à une nouvelle situation et comparait les rapports, les variables, les constantes et les équations différentielles, les seules à être comprises.

Du moins ce fut l’impression qu’eut Baley. Il était irrité d’être soumis à une observation de ce genre, alors il demanda, un peu sèchement :

— Sais-tu ce que signifie le « devoir »?

— Ce qui doit être fait, monsieur, répondit Giskard.

— Ton devoir est d’obéir aux Lois de Robotique et les êtres humains ont aussi leurs lois – comme ton maître, le Dr Fastolfe, le disait à l’instant – auxquelles il faut obéir. Je dois accomplir ma mission. C’est important.

— Mais aller à l’Extérieur alors que vous n’êtes pas…

— Cela doit être fait, néanmoins. Mon fils ira un jour sur une autre planète, probablement bien moins confortable que celle-ci, et s’exposera toute sa vie à l’Extérieur. Et, si je pouvais, j’irais avec lui.

— Mais pourquoi le feriez-vous ?

— Je te l’ai dit. Je considère que c’est mon devoir.

— Monsieur, je ne peux pas contrevenir aux Lois. Pouvez-vous désobéir aux vôtres ? Car je dois vous supplier de…

— Je peux choisir de ne pas faire mon devoir mais je ne le choisis pas, et c’est parfois la pulsion la plus forte, Giskard.

Il y eut un moment de silence, et puis Giskard demanda :

— Est-ce que cela vous ferait du mal si je réussissais à vous persuader de ne pas vous aventurer à découvert ?

— Oui, certainement, en ce sens où je sentirais que je n’ai pas su faire mon devoir.

— Plus de mal que tout malaise que vous pouvez éprouver à l’Extérieur ?

— Beaucoup plus.

— Merci de me l’avoir expliqué, monsieur, dit Giskard, et Baley crut voir passer une expression satisfaite sur la figure impassible du robot.

(La tendance humaine à personnaliser était irrésistible.)

Giskard recula et le Dr Fastolfe parla enfin.

— C’était très intéressant, Baley. Giskard avait besoin d’instructions, pour comprendre comment accorder la réaction positronique potentielle aux Trois Lois ou, plutôt, comment ces potentiels pouvaient s’accorder entre eux dans une telle situation. Maintenant, il sait comment se comporter.

— Je remarque que Daneel n’a posé aucune question.

— Daneel vous connaît. Il a été avec vous sur la Terre et à Solaria… Mais venez, marchons, voulez-vous ? Marchons lentement. Regardez autour de vous avec attention et si jamais vous désirez vous reposer, ou attendre, ou faire demi-tour, je compte sur vous pour me le faire savoir.

— Certainement, mais pourquoi cette promenade ? Puisque vous prévoyez un malaise possible pour moi, vous ne pouvez la suggérer sans raison.

— Non, en effet. Je pense que vous voulez voir le corps inerte de Jander.

— Pour le principe, oui, mais j’ai l’impression qu’il ne me dira rien du tout.

— J’en suis certain mais vous pourriez avoir aussi l’occasion d’interroger la personne qui était quasiment propriétaire de Jander au moment du drame. Vous voudrez sûrement parler de l’affaire à un être humain autre que moi.


21

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Fastolfe se remit en marche sans se presser. Il cueillit au passage une feuille d’un buisson, la plia en deux et se mit à la grignoter.

Baley le considéra avec curiosité, en se demandant comment les Spatiens pouvaient mettre dans leur bouche une chose qui n’avait pas été traitée, ébouillantée ni même lavée, alors qu’ils avaient une telle peur de l’infection. Il se souvint qu’Aurora était dépourvue (entièrement dépourvue) de micro-organismes pathogènes, mais trouva tout de même le geste répugnant. La répulsion n’avait pas forcément une base rationnelle, se dit-il pour sa défense, et il fut soudain sur le point d’excuser l’attitude des Spatiens à l’égard des Terriens.

Il eut un mouvement de recul. C’était différent ! Dans ce cas, des êtres humains étaient en cause !

Giskard les précéda et se dirigea vers la droite. Daneel les suivait, un peu sur la gauche. Le soleil orangé d’Aurora (Baley remarquait à peine la teinte plus chaude, à présent) était agréablement tiède sur ses épaules, sans cette chaleur fébrile du soleil de la Terre en été, mais quel était le climat et la saison, dans cette région d’Aurora, en ce moment ?

L’herbe ou quoi que ce soit (cela ressemblait à de l’herbe) était à la fois un peu plus raide et un peu plus élastique que celle de la Terre, lui semblait-il, et le sol assez dur, comme s’il n’avait pas plu depuis longtemps.

Ils se dirigeaient vers la maison à l’horizon, probablement celle du propriétaire de Jander.

Baley perçut le bruissement d’un petit animal dans l’herbe, sur sa droite, le soudain pépiement d’un oiseau dans un arbre derrière lui ; il entendit tout autour de lui un indéfinissable bourdonnement d’insectes. Il se dit que tous ces animaux avaient des ancêtres qui avaient jadis vécu sur la Terre. Ils n’avaient aucun moyen de savoir que ce coin de campagne où ils vivaient n’était pas tout ce qu’il y avait, depuis des éternités, depuis les temps les plus reculés. Les arbres mêmes et l’herbe venaient d’autres arbres, d’une autre herbe qui avaient autrefois poussé sur la Terre.

Seuls les êtres humains habitant ce monde savaient qu’ils n’étaient pas autochtones mais descendaient de Terriens… et pourtant ! Les Spatiens le savaient-ils réellement ou chassaient-ils simplement cette pensée de leur esprit ? Le jour viendrait-il où ils ne le sauraient plus du tout ? Où ils ne se souviendraient plus de quel monde ils étaient venus, ni même s’il existait une planète d’origine ?

— Docteur Fastolfe, dit Baley brusquement, un peu pour détourner le cours de pensées qui devenaient obsédantes, vous ne m’avez toujours pas dit quel était votre mobile pour détruire Jander.

— C’est vrai, je ne l’ai pas encore révélé… Pourquoi croyez-vous, Baley, que j’aie travaillé à élaborer la base théorique du cerveau positronique du robot humaniforme ?

— Je n’en sais vraiment rien.

— Eh bien, réfléchissez. Ce travail consistait à concevoir un cerveau robotique se rapprochant le plus possible du cerveau humain et cela exigeait, me semblait-il, une certaine incursion dans l’art poétique…

Fastolfe s’interrompit et son petit sourire devint un rire franc.

— Vous savez, ça agace toujours certains de mes collègues quand je leur dis que si une conclusion n’est pas poétiquement équilibrée, elle ne peut être scientifiquement vraie. Ils me disent qu’ils ne comprennent pas ce que ça veut dire.

— J’ai peur de ne pas le comprendre non plus, avoua Baley.

— Mais moi je le comprends très bien. Je ne peux pas l’expliquer ; je sens l’explication tout en étant incapable de la formuler, et c’est peut-être pour cette raison que j’ai obtenu des résultats et pas mes collègues. Mais voilà que je deviens grandiloquent, ce qui est un signe que je dois redevenir prosaïque. Pour imiter le cerveau humain, alors que je ne connais pratiquement rien de sa complexité et de son fonctionnement, il faut faire un bond intuitif, une chose qui me donne une impression de poésie. Et ce même bond intuitif qui me donne le cerveau positronique humaniforme doit sûrement me donner aussi un nouvel accès aux connaissances sur le cerveau humain. Voilà ce que je crois : grâce à l’humaniformité, si j’ose m’exprimer ainsi, je ferai au moins un petit pas vers cette psycho-histoire dont je vous ai parlé.

— Je vois.

— Et si je réussissais à mettre au point une structure théorique qui supposerait un cerveau humaniforme positronique, j’aurais besoin d’un corps humaniforme pour l’y placer. Le cerveau ne peut exister en soi, comprenez-vous. Il agit en commun avec le corps, si bien qu’un cerveau humaniforme dans un corps non humaniforme deviendrait lui-même, dans une certaine mesure, non humain.

— Vous en êtes certain ?

— Tout à fait. Vous n’avez qu’à comparer Daneel et Giskard.

— Ainsi, Daneel a été construit comme un prototype expérimental, pour vous donner une meilleure compréhension du cerveau humain ?

— Vous y êtes ! J’ai travaillé à cela pendant vingt ans, avec Sarton. Il y a eu de nombreux échecs, qui ont été rejetés. Daneel a été la première véritable réussite et, naturellement, je l’ai gardé pour mieux l’étudier et aussi (Fastolfe eut un petit sourire en coin, comme s’il avouait une bêtise) par affection. Après tout, Daneel sait comprendre la notion humaine du devoir alors que Giskard, malgré toutes ses vertus, a du mal à le faire. Vous avez vu.

— Et le séjour de Daneel sur la Terre, avec moi il y a trois ans, a été sa première mission en service commandé ?

— La première importante, oui. Quand Sarton a été assassiné, nous avions besoin de quelque chose qui serait un robot et pourrait résister aux maladies infectieuses de la Terre, et pourtant ressemblerait assez à un homme pour surmonter les préjugés anti-robotiques de la population terrienne.

— C’était une extraordinaire coïncidence que Daneel ait été là à votre disposition, à ce moment.

— Ah ? Vous croyez aux coïncidences ? J’ai le sentiment qu’à n’importe quel moment où un progrès aussi révolutionnaire que le robot humaniforme serait créé, une tâche exigeant son utilisation se présenterait. Des tâches similaires se sont probablement présentées régulièrement, durant tout le temps où Daneel n’existait pas et, comme il n’était pas là, on a dû avoir recours à d’autres solutions et expédients.

— Et vos travaux ont-ils été couronnés de succès, docteur Fastolfe ? Comprenez-vous mieux le cerveau humain maintenant ?

Fastolfe marchait de plus en plus lentement et Baley calquait son allure sur la sienne. Puis ils s’arrêtèrent, à mi-chemin entre l’établissement de Fastolfe et l’autre. C’était un point pénible pour Baley, car il était à égale distance d’une protection, dans les deux directions, mais il lutta contre un malaise croissant, bien résolu à ne pas inquiéter Giskard. Il n’avait aucune envie de provoquer, par un mouvement ou un cri – ou même un changement d’expression – l’embarras de Giskard dans le désir de le sauver. Il ne tenait pas du tout à être soulevé et porté à l’abri.

Fastolfe ne paraissait pas comprendre les difficultés de Baley.

— Il ne fait aucun doute, dit-il, que l’on a fait de gros progrès en mentalogie. Il reste des problèmes énormes, et peut-être y en aura-t-il toujours, mais il y a eu un progrès certain. Malgré tout…

— Malgré tout ?

— Aurora ne se satisfait pas d’une étude purement théorique du cerveau humain. On a proposé des emplois pour les robots humaniformes, que je n’approuve pas du tout.

— Tels que leur utilisation sur la Terre ?

— Non, ce n’était qu’une brève expérience que j’approuvais assez et qui, même, me fascinait. Daneel pouvait-il abuser les Terriens ? Les événements ont révélé qu’il le pouvait, mais il faut dire, naturellement, que les yeux des Terriens ne sont pas très prompts à reconnaître des robots. Daneel ne pourrait pas tromper des Aurorains, encore que j’ose dire que de futurs robots humaniformes pourraient être améliorés au point de passer pour des êtres humains. Non, d’autres tâches ont été proposées.

— Lesquelles ?

L’air songeur, Fastolfe regarda dans le lointain.

— Je vous ai dit que ce monde était apprivoisé. Quand j’ai lancé ma campagne pour encourager un renouveau des explorations et des établissements, ce n’était pas aux super-confortables Aurorains ni aux Spatiens en général que je pensais pour les commander. Je pensais plutôt que nous devrions encourager les Terriens à prendre la tête du mouvement. Avec leur monde abominable – pardonnez-moi – et une courte espérance de vie, ils ont moins à perdre, si peu même qu’à mon avis ils devraient naturellement sauter sur cette chance, surtout si nous pouvions les aider technologiquement. Je vous ai parlé de tout ça quand je vous ai vu sur Terre, il y a trois ans. Vous vous souvenez ?

Il coula un regard vers Baley, qui répondit flegmatiquement :

— Je me souviens très bien. En fait, vous avez déclenché chez moi un entraînement de pensée qui a eu pour résultat un petit mouvement sur Terre dans cette même direction.

— Vraiment ? Ce ne doit pas être facile, j’imagine ! Vous devez vous heurter à la claustrophobie de tous les Terriens, leur terreur de quitter leurs murs.

— Nous la combattons, docteur. Notre organisation compte partir dans l’espace. Mon fils est un des dirigeants du mouvement et j’espère qu’un jour il quittera la Terre à la tête d’une expédition pour coloniser un nouveau monde. Et si réellement nous recevons l’aide technologique dont vous parlez…

Baley laissa la phrase en suspens.

— Si nous vous fournissions des vaisseaux, vous voulez dire ?

— Et d’autres équipements. Oui.

— Il y a des difficultés. Beaucoup d’Aurorains ne veulent pas que des Terriens prennent de l’expansion et s’en aillent peupler de nouveaux mondes. Ils ont peur d’une propagation rapide de la culture terrienne, de ses Villes semblables à des ruches, de son chaos, expliqua Fastolfe – et il commença à s’agiter un peu. Mais pourquoi restons-nous plantés là, je vous le demande ? Marchons !

Il se remit en marche lentement et poursuivit :

— J’ai argué que cela ne se passerait pas comme ça. J’ai fait observer que les colons terrestres ne seraient pas des Terriens dans le sens classique. Ils ne seraient pas enfermés dans des Villes. En arrivant sur un nouveau monde, ils seraient comme les Pères Aurorains quand ils sont venus ici. Ils découvriraient un équilibre écologique viable, ils seraient, par leur attitude, plus près des Aurorains que des Terriens.

— Est-ce qu’ils ne manifesteraient pas avec le temps une tendance à toutes les faiblesses que vous reprochez à la culture spatienne, docteur Fastolfe ?

— Peut-être pas. Nos erreurs leur serviraient de leçon… Mais c’est parler pour ne rien dire, car une chose s’est développée qui rend un peu vaine la discussion.

— Quoi donc ?

— Eh bien, le robot humaniforme, voyons ! Il y a des gens qui voient dans le robot humaniforme le colon idéal, comprenez-vous ? Qui disent que c’est eux qui peuvent bâtir de nouveaux mondes.

— Vous avez toujours eu des robots. Vous voulez dire que cette idée n’avait encore jamais été avancée ?

— Si, bien sûr, mais elle était manifestement impossible à réaliser. Les robots ordinaires, non humaniformes et sans surveillance humaine immédiate, construiraient un monde convenant à leur nature non humaniforme ; on ne pourrait pas attendre d’eux qu’ils domestiquent et bâtissent un monde convenant aux esprits et aux corps plus délicats et souples des êtres humains.

— Mais le monde qu’ils bâtiraient servirait certainement de première approximation raisonnable, il me semble.

— Oui, bien sûr, Baley. Malheureusement, et c’est un signe de la décadence auroraine, il y a dans notre peuple un nombre écrasant de personnes qui estiment qu’une première approximation raisonnable est déraisonnablement insuffisante. En revanche, un groupe de robots humaniformes, ressemblant aussi étroitement que possible aux êtres humains par le corps et par l’esprit, réussiraient à construire un monde qui, en leur convenant, conviendrait inévitablement aux Aurorains. Est-ce que vous suivez ce raisonnement ?

— Tout à fait.

— Ils construiraient ce monde si bien, voyez-vous, que lorsqu’ils auraient fini, quand les Aurorains seraient enfin prêts à partir, nos êtres humains passeraient d’Aurora dans une autre Aurora. Ils ne seraient jamais partis de chez eux ! Ils auraient simplement une nouvelle maison, exactement comme l’ancienne, où ils continueraient de sombrer dans la décadence. Suivez-vous aussi ce raisonnement-là ?

— Oui, bien sûr, mais si je comprends bien, les Aurorains ne le suivent pas ?

— Ils risquent de ne pas le suivre. Je crois que je peux présenter l’argument d’une manière persuasive, si l’opposition ne me ruine pas politiquement, avec cette affaire Jander. Comprenez-vous le mobile qui m’est attribué ? Je suis censé m’être embarqué dans un programme de destruction des robots humaniformes, plutôt que de leur permettre d’être utilisés pour aller coloniser d’autres planètes. Du moins c’est ce que prétendent mes ennemis.

Cette fois, ce fut Baley qui s’arrêta de marcher. Il considéra Fastolfe d’un air songeur et hocha la tête.

— Docteur Fastolfe, vous devez comprendre que l’intérêt de la Terre est que vous imposiez totalement votre point de vue.

— Et c’est aussi votre intérêt personnel, M. Baley.

— C’est aussi le mien. Mais si je me place à l’écart pour le moment, il demeure capital, pour notre planète, que nôtre population soit autorisée, encouragée et aidée à explorer la Galaxie ; que nous conservions autant de nos coutumes que nous le pouvons pour nous sentir à l’aise, que nous ne soyons pas condamnés à l’emprisonnement éternel sur la Terre, puisque nous ne pourrions que périr.

— Certains d’entre vous, je crois, tiendront à demeurer emprisonnés.

— Naturellement. Peut-être la grande majorité. Cependant, certains autres au moins, les plus nombreux possible, s’échapperont s’ils en reçoivent l’autorisation. Par conséquent, c’est mon devoir, pas seulement comme représentant de la loi pour une importante fraction de l’Humanité mais aussi comme simple Terrien, de vous aider à vous disculper, que vous soyez coupable ou innocent. Néanmoins, je ne puis me lancer à fond dans cette mission que si je sais pertinemment que les accusations portées contre vous sont sans fondement.

— Bien entendu ! Je le comprends très bien.

— Alors, à la lumière de ce que vous venez de me dire sur le mobile qui vous est attribué, assurez-moi encore une fois que vous n’avez pas commis ce crime.

— Baley, je comprends parfaitement que vous n’ayez pas le choix dans cette affaire. Je sais très bien que je peux vous avouer impunément que je suis coupable, et que vous serez quand même forcé, par la nature de vos besoins et de ceux de votre monde, de vous associer avec moi pour étouffer cette vérité. En fait, si j’étais réellement coupable, je me sentirais contraint de vous l’avouer, afin que vous puissiez prendre cela en considération et, connaissant la vérité, travailler plus efficacement à ma défense et à mon sauvetage… et au vôtre. Mais je ne peux le faire, pour la bonne raison que je suis innocent. Même si les apparences sont contre moi, je n’ai pas détruit Jander. Une telle idée ne m’est jamais venue à l’esprit.

— Jamais ?

Fastolfe sourit tristement :

— Oh, il se peut que j’aie pensé une ou deux fois qu’il aurait peut-être mieux valu pour Aurora que je ne découvre jamais les ingénieuses théories qui ont permis le développement du cerveau positronique humaniforme ; ou qu’il vaudrait mieux que ces cerveaux se révèlent instables et facilement sujets à des gels mentaux. Mais ce n’était que des pensées fugaces, de vagues regrets. Pas un instant, pas une fraction de seconde je n’ai envisagé de provoquer pour cette raison la destruction de Jander.

— Alors nous devons démolir ce mobile qu’on vous attribue.

— Parfait, mais comment ?

— Nous pouvons montrer que ça n’a servi à rien. A quoi bon détruire Jander ? On peut construire de nouveaux robots humaniformes, par milliers, par millions.

— Je crains que ce ne soit pas le cas. Aucun ne peut être construit. Moi seul sais comment les concevoir et tant que la colonisation par les robots restera une possibilité, je refuse d’en construire d’autres. Jander n’est plus et il ne reste que Daneel.

— Le secret sera découvert par d’autres.

Fastolfe releva le menton.

— Je voudrais bien connaître le roboticien qui en serait capable ! Mes ennemis ont fondé un Institut de Robotique, sans autre but que de découvrir les méthodes ayant servi à la construction du robot humaniforme, mais ils ne réussiront pas. Ils n’ont pas réussi jusqu’à présent et je sais qu’ils ne réussiront pas.

Baley fronça les sourcils.

— Si vous êtes le seul à connaître le secret du robot humaniforme, et si vos ennemis le cherchent désespérément, ne vont-ils pas tenter de vous l’arracher ?

— Si, bien sûr. En menaçant mon existence politique, en imaginant quelque châtiment qui m’interdirait de faire des recherches dans ce domaine et mettrait ainsi fin à ma carrière aussi, à mon existence professionnelle, peut-être espèrent-ils que je partagerai mon secret avec eux. Ils peuvent même me faire ordonner par la Législature de partager le secret, sous peine de confiscation des biens, d’emprisonnement, etc. Mais je suis bien décidé à subir n’importe quoi – n’importe quoi – plutôt que de céder. Seulement je ne voudrais pas avoir à le faire, comprenez-vous.

— Sont-ils au courant de votre détermination à résister ?

— Je l’espère. Je l’ai déclaré assez clairement. Ils s’imaginent sans doute que je bluffe, que je ne parle pas sérieusement. Mais je suis très sérieux.

— D’autre part, s’ils vous croient, ils risquent d’avoir recours à des mesures plus graves.

— Que voulez-vous dire ?

— Voler vos papiers. Vous enlever. Vous torturer. Fastolfe éclata de rire et Baley rougit.

— Je n’aime pas jouer au feuilleton en Hyperonde, dit-il d’un air pincé, mais avez-vous envisagé tout cela ?

— Mr Baley ! Premièrement, mes robots peuvent me protéger. Il faudrait une guerre totale pour me capturer, moi ou mes travaux. Deuxièmement ; même si d’une façon ou d’une autre ils y parvenaient, pas un des roboticiens qui s’opposent à moi ne supporterait de faire savoir à tout le monde qu’il n’a pu obtenir le secret du cerveau positronique humaniforme qu’en le volant ou en me l’arrachant par la force. Il ou elle perdrait complètement sa réputation professionnelle. Troisièmement, ce genre de chose est inconcevable à Aurora, ça ne s’est jamais vu. Le moindre soupçon d’une tentative de cet ordre contre ma personne retournerait immédiatement la Législature – et aussi l’opinion publique – en ma faveur.

— Ah oui ? marmonna Baley, en pestant à part lui sur l’obligation de travailler dans une civilisation, une culture dont il ne comprenait absolument pas la tournure d’esprit.

— Oui. Vous pouvez me croire sur parole. Tenez, j’aimerais qu’ils tentent un coup aussi mélodramatique. J’aimerais qu’ils soient assez incroyablement stupides pour faire ça. Et même, Baley, je voudrais pouvoir vous persuader d’aller les trouver, de vous insinuer dans leurs bonnes grâces, de gagner leur confiance et de les pousser à organiser une attaque contre mon établissement, ou encore de m’agresser sur une route déserte, ou tout autre forfait de ce genre qui, je suppose, est courant sur la Terre.

— Je ne pense pas que ce serait mon style, répliqua Baley d’un air toujours aussi pincé.

— Je ne le pense pas non plus, alors je n’ai aucune intention de chercher à réaliser mon souhait. Et, croyez-moi, c’est bien dommage, car si nous ne pouvons pas les amener à employer cette méthode suicidaire, ils vont continuer à faire quelque chose de beaucoup mieux, à leur point de vue. Ils vont me détruire avec des calomnies.

— Quelles calomnies ?

— Ils ne m’attribuent pas seulement la destruction d’un robot. C’est déjà assez grave et pourrait suffire. Ils chuchotent – ce n’est encore qu’une vague rumeur – que la mort n’est qu’une de mes expériences, dangereuse et réussie. Ils murmurent que je travaille à un système pour la destruction rapide et efficace des cerveaux humaniformes, afin que lorsque mes ennemis auront créé leurs propres robots humaniformes, je puisse, avec les membres de mon parti, les détruire tous et empêcher ainsi Aurora d’aller bâtir de nouveaux mondes, tout cela afin de laisser la Galaxie à mes alliés terriens.

— Il ne peut y avoir un mot de vérité dans tout cela !

— Bien sûr que non. Des calomnies, je vous dis. Et ridicules, de surcroît. Une telle méthode de destruction n’est même pas possible théoriquement et les gens de l’Institut de Robotique sont loin d’être sur le point de créer leurs propres robots humaniformes. Je suis absolument incapable de me livrer à une orgie de destruction massive, même si je le voulais. Je ne peux pas.

— Alors est-ce que tout ne s’écroule pas sous son propre poids ?

— Malheureusement, ça n’arrivera sans doute pas à temps. Cette affaire est peut-être grotesque, mais elle va probablement durer suffisamment pour retourner l’opinion publique contre moi et obtenir juste assez de voix à la Législature pour me condamner. Eventuellement, on reconnaîtra que toute cette histoire était ridicule, mais il sera trop tard. Et notez bien, je vous prie, que dans tout cela la Terre sert de bouc émissaire. L’accusation selon laquelle je sers les intérêts de la Terre est puissante et beaucoup de gens choisiront de croire à cette cabale, contre tout bon sens, uniquement parce qu’ils détestent la Terre et les Terriens.

— Vous voulez me dire, en somme, qu’un ressentiment actif contre la Terre est en train de se répandre et d’augmenter ?

— Précisément. La situation empire de jour en jour, pour moi et pour la Terre, et nous avons très peu de temps devant nous.

— Mais n’y a-t-il pas un moyen facile de réfuter tout ça d’un bon coup ? (Baley, en désespoir de cause, jugeait qu’il était temps de se rabattre sur l’observation de Daneel.) Si vous cherchiez vraiment à expérimenter une méthode de destruction d’un robot humaniforme, pourquoi en choisir un dans un autre établissement, qui risquerait de mal se prêter à votre expérience ? Vous aviez Daneel sur place, dans votre propre établissement. Il était à votre disposition, bien commodément. Est-ce que l’expérience n’aurait pas été pratiquée sur lui, s’il y avait une vérité dans toutes ces rumeurs ?

— Non, non, riposta Fastolfe. Non, je ne ferai croire ça à personne. Daneel est ma première réussite, mon triomphe. En aucun cas, sous aucun prétexte, je ne le détruirais. Il était tout naturel que je me tourne vers Jander. Cela sautera, aux yeux de tout le monde et je serais fou de chercher à faire croire que cela aurait été plus logique pour moi de sacrifier Daneel.

Ils s’étaient remis en marche et ils arrivaient presque à destination. Baley, la figure fermée, les lèvres serrées, gardait le silence.

— Comment vous sentez-vous, Baley ? demanda enfin Fastolfe.

— Si c’est à ma présence dans l’Extérieur que vous pensez, je n’en ai même pas conscience, murmura Baley. Si vous voulez parler de notre dilemme, je crois que je suis bien près de renoncer, si je peux le faire sans me placer dans une chambre ultrasonique de dissolution de cerveau. Pourquoi m’avez-vous fait venir, docteur Fastolfe ? s’écria-t-il passionnément, en élevant la voix. Pourquoi me confiez-vous cette tâche ? Que vous ai-je fait pour que vous me traitiez ainsi ?

— A vrai dire, répondit Fastolfe, ce n’est pas moi qui ai eu cette idée et je ne puis plaider, pour ma défense, que le désespoir.

— C’est l’idée de qui, alors ?

— C’est la personne à qui appartient cet établissement où nous venons d’arriver qui l’a suggéré initialement… et-je n’ai pas trouvé de meilleure idée.

— Le propriétaire de cet établissement ? Mais pourquoi a-t-il…

— Elle.

— Bon, elle, pourquoi a-t-elle fait une pareille suggestion ?

— Ah, j’ai omis de vous dire qu’elle vous connaît, Baley. Voyez, c’est elle qui nous attend, en ce moment. Baley tourna la tête et resta bouche bée.

— Nom de Jehosaphat ! souffla-t-il.


VI. Gladïa

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<p>VI. Gladïa</p>
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La jeune femme les accueillit avec un pâle sourire.

— Je savais que lorsque nous nous retrouverions, Elijah, ce serait le premier mot que j’entendrais, dit-elle.

Baley la dévisagea. Elle avait changé. Ses cheveux étaient plus courts, son expression plus inquiète qu’elle ne l’était deux ans plus tôt, elle paraissait en quelque sorte avoir vieilli de plus de deux ans. Mais c’était toujours la même Gladïa, avec son visage triangulaire et ses pommettes saillantes. Elle était toujours aussi petite, menue, encore vaguement enfantine.

Baley avait souvent rêvé d’elle, après son retour sur la Terre. Ces rêves n’étaient pas particulièrement érotiques, plutôt des aventures au cours desquelles il n’arrivait jamais à l’atteindre tout à fait. Elle était toujours là, un peu trop éloignée pour lui parler aisément. Elle ne l’entendait pas, quand il l’appelait. Quand il courait vers elle, elle ne se rapprochait pas.

Ce n’était pas difficile de comprendre pourquoi les rêves étaient ceux-là. Gladïa était une Solarienne, et par conséquent elle avait rarement le droit de se trouver physiquement en présence d’autres êtres humains.

Elle avait été interdite à Elijah parce qu’il était humain et surtout (naturellement) parce qu’il était un Terrien. Les nécessités de l’affaire criminelle sur laquelle il enquêtait les forçaient à se rencontrer mais, tout le temps que durèrent ces rapports, elle était entièrement couverte pour éviter tout contact. Et pourtant, lors de leur dernière entrevue elle avait, au défi de tout bon sens, posé un instant sa main nue sur la joue de Baley. Elle devait bien savoir qu’elle risquait là une infection. Il n’en chérit que plus cet effleurement car tous les aspects de l’éducation de Gladïa s’alliaient pour le rendre inconcevable.

Petit à petit, les rêves avaient cessé.

Baley dit, assez bêtement :

— C’est donc vous qui possédiez le…

Il s’interrompit et Gladïa termina la phrase à sa place :

— Le robot, oui. Et il y a deux ans, c’était moi aussi qui avais le mari. Tout ce que je touche est détruit.

Sans trop savoir ce qu’il faisait, Baley porta une main à sa joue. Gladïa ne parut pas remarquer le geste.

— Vous êtes venu à mon secours cette première fois, reprit-elle. Pardonnez-moi, mais je dois de nouveau faire appel à vous… Entrez, Elijah. Entrez, docteur Fastolfe.

Fastolfe s’effaça pour laisser Baley passer, puis il entra à son tour. Daneel et Giskard suivirent et, avec la discrétion caractéristique des robots, ils allèrent tout de suite se placer dans des niches inoccupées, des deux côtés opposés de la pièce, et restèrent debout en silence, le dos au mur.

Un instant, il apparut que Gladïa allait les traiter avec cette indifférence que les êtres humains réservaient généralement aux robots. Cependant, après un coup d’œil à Daneel, elle se détourna et dit à Fastolfe, d’une voix un peu étranglée :

— Celui-là. S’il vous plaît, dites-lui de partir. D’un air fort étonné, Fastolfe murmura :

— Daneel ?

— Il est trop… Il ressemble trop à Jander !

Fastolfe se tourna vers Daneel et une expression de vive douleur assombrit un instant son visage.

— Certainement, mon enfant. Je vous supplie de m’excuser. Je n’ai pas réfléchi… Daneel, passe dans l’autre pièce et restes-y tout le temps que nous serons ici.

Sans un mot, Daneel s’en alla.

Gladïa examina Giskard, comme pour juger si, lui aussi, ressemblait trop à Jander, mais vite elle se détourna avec un léger haussement d’épaules.

— Désirez-vous boire quelque chose ? proposa-t-elle aux deux visiteurs. J’ai une excellente boisson à la noix de coco, toute fraîche et bien froide.

— Non, merci, Gladïa, répondit Fastolfe. J’ai simplement accompagné Mr Baley ici comme je l’avais promis. Je ne vais pas rester longtemps.

— Si je pouvais avoir un verre d’eau, dit Baley. Je ne vous demande rien de plus.

Gladïa leva une main. Elle devait certainement être observée, car un moment plus tard un robot entra sans bruit, apportant sur un plateau un verre d’eau et, dans une coupe, de petits biscuits avec un peu de substance rosâtre sur le dessus.

Baley ne pouvait éviter d’en prendre un, bien qu’il ignorât ce que c’était. Ce devait être quelque chose qui descendait de la Terre car il ne pouvait croire qu’on lui ferait manger un produit indigène de la planète ou quelque chose de synthétique. Néanmoins, les descendants des espèces alimentaires terriennes avaient pu changer avec le temps, soit par la culture, soit par l’influence d’un environnement différent. Fastolfe, au déjeuner, avait bien dit qu’une grande partie de l’alimentation auroraine nécessitait une initiation.

Il fut agréablement surpris. Le goût était un peu piquant et épicé, mais il trouva le biscuit délicieux et en prit immédiatement un autre. Puis il remercia le robot et prit la coupe ainsi que le verre d’eau.

Le robot repartit.

L’après-midi tirait à sa fin et le soleil rougeoyait aux fenêtres exposées à l’ouest. Baley eut l’impression que cette maison était plus petite que celle de Fastolfe mais elle aurait été plus gaie si la présence de la triste silhouette de Gladïa n’avait eu un effet déprimant.

Baley se dit que ce devait être son imagination qui lui jouait des tours. De toute manière, la gaieté lui paraissait impossible dans une structure prétendant abriter et protéger des êtres humains mais qui restait exposée de tous côtés à l’Extérieur. Pas Un seul mur, pensait-il, n’avait derrière lui la chaleur de la vie humaine. On ne pouvait se tourner dans aucune direction pour trouver de la compagnie, une sensation de communauté. Au delà de chaque mur extérieur, de tous les côtés, en haut et en bas, s’étendait un monde inanimé. Froid ! Froid !

Et le froid refluait sur Baley alors qu’il songeait de nouveau au dilemme dans lequel il était plongé. Pendant un moment, le choc qu’il avait éprouvé en revoyant Gladïa le lui avait fait oublier.

— Approchez-vous, Elijah, dit-elle. Venez-vous asseoir. Je vous prie de me pardonner de ne pas avoir toute ma tête à moi. Je me trouve, pour la seconde fois, en plein scandale planétaire et je vous avouerai que la première expérience suffisait.

— Je comprends, Gladïa. Je vous en prie, ne vous excusez pas, répondit Baley.

— Quant à vous, cher docteur, ne vous croyez pas obligé de nous laisser.

— Ma foi…

Fastolfe jeta un coup d’œil à la bande horaire, au mur.

— Je veux bien rester encore un petit moment mais du travail m’attend, mon enfant, même si le ciel nous tombe sur la tête. Plus encore si je songe à un proche avenir où je risque d’être empêché de poursuivre mes travaux.

Gladïa cligna rapidement des yeux comme pour refouler des larmes.

— Je sais, docteur. Vous avez de graves ennuis à cause… à cause de ce qui s’est passé ici, et j’ai un peu honte de ne pouvoir penser qu’à ma propre infortune.

— Je vais faire de mon mieux pour résoudre, mon problème, Gladïa, et je ne veux pas que vous éprouviez dans cette affaire un sentiment de culpabilité. Mr Baley va peut-être pouvoir nous aider tous les deux.

A ces mots, Baley bougonna :

— Je ne me rendais pas compte, Gladïa, que vous étiez en quelque sorte impliquée dans cette affaire.

— Qui d’autre le serait ? répliqua-t-elle en soupirant.

— Vous êtes… Vous étiez, plutôt, en possession de Jander Panell ?

— Pas réellement en possession. Il m’avait été prêté par le Dr Fastolfe.

— Etiez-vous avec lui quand… quand il…

Baley hésita, ne sachant trop comment dire.

— Quand il est mort ? Pouvons-nous dire qu’il est mort ? Non, je n’étais pas là. Et, avant que vous posiez la question, il n’y avait personne d’autre dans la maison à ce moment. J’étais seule. Je le suis généralement. Presque toujours. C’est à cause de mon éducation solarienne, rappelez-vous. Naturellement, cette solitude n’est pas obligatoire. Vous êtes ici tous les deux et cela ne me gêne pas… Enfin, pas beaucoup.

— Et vous étiez toute seule au moment où Jander est mort ? C’est bien ça ?

— Je viens de le dire ! s’exclama Gladïa avec une Certaine irritation. Ah, ne faites pas attention, Elijah. Je sais que vous devez vous faire répéter et répéter les choses. Oui, j’étais bien seule. Franchement.

— Mais il y avait des robots avec vous, sans doute ?

— Oui, bien sûr. Quand je dis « seule », je veux dire qu’il n’y avait pas d’autres êtres humains avec moi.

— Combien de robots possédez-vous, Gladïa ? Sans compter Jander.

Elle hésita, comme si elle comptait mentalement, puis elle répondit :

— Vingt. Cinq dans la maison et quinze sur les terres. Je dois dire aussi que les robots vont et viennent librement, entre ma maison et celle du Dr Fastolfe, ce qui fait qu’il n’est pas toujours facile de juger, quand on aperçoit un robot un instant dans l’un ou l’autre établissement, s’il est à moi ou à lui.

— Ah ! dit Baley. Et comme le Dr Fastolfe a cinquante-sept robots dans son établissement cela signifie, si nous faisons l’addition, que dans l’ensemble il y en a soixante-dix-sept. Y a-t-il d’autres établissements voisins dont les robots pourraient se mêler aux vôtres sans qu’il soit possible de les distinguer ?

Fastolfe intervint :

— Il n’y en a aucun qui soit assez près pour cela. Et il n’est pas d’usage d’autoriser ce genre de relations. Gladïa et moi, nous sommes un cas d’espèce, parce qu’elle n’est pas auroraine et parce que je me sens en quelque sorte responsable d’elle.

— Tout de même… Soixante-dix-sept robots, marmonna Baley.

— Oui, dit Fastolfe, mais pourquoi insistez-vous sur ce point ?

— Parce que cela signifie que vous avez l’habitude de voir du coin de l’œil sans y faire particulièrement attention, soixante-dix-sept objets qui se déplacent, chacun ayant une forme vaguement humaine. N’est-il pas possible, Gladïa, que si un véritable être humain pénétrait dans la maison, dans quelque intention que ce soir, vous n’y feriez pas attention ? Ce ne serait qu’un objet ambulant de plus, de forme vaguement humaine, qui ne vous surprendrait pas.

Fastolfe rit tout bas et Gladïa secoua la tête, sans sourire.

— On voit bien que vous êtes un Terrien, Elijah. Comment pouvez-vous imaginer qu’un être humain, même le Dr Fastolfe, pourrait s’approcher de ma maison sans que je sois avertie par un de mes robots ? Je pourrais ne pas faire attention à une forme mouvante, supposer que c’est un des robots, mais jamais aucun robot ne s’y tromperait. Je vous attendais sur le seuil, quand vous êtes arrivé, mais uniquement parce que mes robots m’avaient prévenue. Non, non, quand Jander est mort, il n’y avait aucun autre être humain dans la maison.

— A part vous.

— A part moi. Tout comme il n’y avait personne à part moi dans la maison quand mon mari a été tué. De nouveau, Fastolfe intervint avec délicatesse.

— Il y a une différence, Gladïa. Votre mari a été tué avec un instrument contondant. La présence physique d’un assassin était nécessaire et si vous étiez l’unique personne présente, c’était très grave. Dans le cas présent, Jander a été mis hors de fonctionnement par un subtil programme verbal. La présence physique n’était pas indispensable. Le fait que vous étiez seule sur les lieux ne signifie rien, surtout si vous ne savez pas comment bloquer le cerveau d’un robot humaniforme.

Tous deux se tournèrent vers Baley, Fastolfe d’un air interrogateur, Gladïa tristement. (Il était plutôt irrité de voir que Fastolfe, dont l’avenir était aussi sombre que le sien, avait l’air de prendre les choses avec humour. Il n’y avait vraiment pas de quoi rire, pensa Baley avec morosité.)

— L’ignorance, dit-il lentement, peut n’avoir aucune importance. Il arrive qu’une personne ne sache pas comment se rendre à tel ou tel endroit et l’atteigne cependant en marchant au hasard. Il est possible que l’on ait parlé à Jander et, sans en avoir la moindre conscience, appuyé sur le bouton du gel mental.

— Et quelles seraient les chances de ce hasard-là ? demanda Fastolfe.

— C’est vous l’expert, docteur, et je suppose que vous allez me dire qu’elles sont pratiquement inexistantes ?

— Incroyablement réduites. Il se peut qu’une personne ne sache pas se rendre à tel ou tel endroit, mais si le seul chemin est une suite de cordes raides tendues dans une multitude de directions, quelles sont les chances d’atteindre ce lieu par hasard en marchant les yeux bandés ?

Gladïa s’agita fébrilement. Elle crispa les poings, comme pour empêcher ses mains de trembler, et les abattit sur ses genoux.

— Accident ou non, je ne suis pas responsable ! s’écria-t-elle. Je n’étais pas avec lui quand c’est arrivé. Je n’y étais pas ! Je lui ai parlé dans la matinée, il allait bien, il était parfaitement normal. Quelques heures plus tard, quand je l’ai appelé, il n’est pas venu. Je l’ai cherché et je l’ai trouvé debout dans sa niche habituelle, l’air tout à fait normal. Seulement il ne m’a pas répondu, il n’y a eu aucune réaction. Et il n’a eu aucune réaction depuis.

— Avez-vous pu lui dire quelque chose, tout à fait en passant, qui aurait provoqué le gel mental après que vous l’avez quitté ? Disons une heure plus tard, par exemple ?

Fastolfe s’interposa vivement.

— C’est tout à fait impossible, Baley ! Si un gel mental se produit, il se produit instantanément. Je vous prie de ne pas harceler Gladïa de cette façon. Elle est incapable de provoquer délibérément un gel mental et il est inconcevable qu’elle en ait provoqué un accidentellement.

— N’est-il pas tout aussi inconcevable qu’il ait été produit par le hasard d’un court-circuit positronique, comme vous dites que ce pourrait être le cas ?

— Pas tout à fait.

— Les deux incidents sont extrêmement improbables. Quelle est la différence, dans l’inconcevable des deux cas ?

— Elle est très importante. Je suppose qu’un gel mental par court-circuit positronique aurait une probabilité de 1 sur 1012 alors que celle d’un ordre accidentel serait de 1 sur 10m. Ce n’est qu’une estimation, mais une évaluation assez raisonnable des improbabilités comparées. La différence est encore plus grande qu’entre un seul électron et l’Univers tout entier, et elle est en faveur du court-circuit accidentel.

Un silence tomba. Au bout d’un moment, Baley le rompit.

— Docteur Fastolfe, vous disiez que vous ne pouviez pas vous attarder.

— Je suis déjà resté trop longtemps.

— Bien. Alors voudriez-vous partir maintenant ? Fastolfe fit mine de se lever puis il demanda :

— Pourquoi ?

— Parce que je veux parler à Gladïa seul à seule.

— Pour la harceler ?

— Je dois l’interroger hors de votre présence. Notre situation est beaucoup trop grave pour nous embarrasser de politesse.

— Je n’ai pas peur de Mr Baley, cher docteur, assura Gladïa. (Elle ajouta, non sans une certaine nostalgie :) Mes robots me protègeront si son impolitesse dépasse les bornes.

Fastolfe sourit.

— Très bien, Gladïa.

Il se leva et lui tendit la main. Elle la serra très brièvement.

— J’aimerais que Giskard reste ici, pour une protection générale, dit-il, et Daneel restera dans la pièce voisine, si cela ne vous fait rien. Pourriez-vous me prêter un de vos robots pour me raccompagner chez moi ?

— Certainement, répondit-elle en levant un bras. Vous connaissez Pandion, je crois ?

— Naturellement ! Un bon gardien solide et digne de confiance.

Fastolfe partit, suivi de près par le robot.

<p>23</p>

Baley attendit, en observant Gladïa, en l’examinant. Elle baissait les yeux sur ses mains, croisées sur ses genoux.

Il était certain qu’elle avait plus de choses à révéler. Comment il la persuaderait de parler, il n’en savait rien, mais il était au moins sûr d’une chose : tant que Fastolfe serait là, elle ne dirait pas toute la vérité.

Enfin, elle releva la tête et demanda d’une petite voix d’enfant :

— Comment allez-vous, Elijah ? Comment vous sentez-vous ?

— Assez bien, Gladïa.

— Le Dr Fastolfe a dit qu’il vous conduirait ici, à l’Extérieur, et qu’il s’arrangerait pour vous faire attendre un certain temps, au pire moment.

— Ah ? Pourquoi donc ? Pour s’amuser ?

— Mais non, voyons ! Je lui ai raconté comment vous aviez réagi au grand air. Vous vous souvenez, quand vous vous êtes évanoui et que vous êtes tombé dans la mare ?

Elijah secoua vivement la tête. Il ne pouvait nier l’incident ni le souvenir qu’il en gardait, mais il n’appréciait guère qu’on le lui rappelle. Il grommela :

— Je ne suis plus tout à fait comme ça. Je me suis amélioré.

— Néanmoins le Dr Fastolfe a dit qu’il vous mettrait à l’épreuve. Est-ce que tout s’est bien passé ?

— Assez bien. Je ne me suis pas évanoui.

Baley se rappela son malaise à bord du vaisseau, durant l’approche d’Aurora, et il grinça des dents. Mais c’était différent et il ne voyait pas la nécessité d’en parler. Il changea de conversation :

— Comment dois-je vous appeler ? Comment vous appelle-t-on ici ?

— Jusqu’à présent, vous m’avez appelée Gladïa.

— C’est peut-être impropre. Je pourrais dire Mrs Delamarre mais il se peut…

Elle étouffa une exclamation et l’interrompit précipitamment :

— Je ne me suis pas servie de ce nom depuis mon arrivée ici. Je vous en prie, ne l’employez pas !

— Comment vous appellent les Aurorains, alors ?

— Le plus souvent, ils disent Gladïa Solaria, mais cela indique simplement que je ne suis pas de leur planète et je n’aime pas ça non plus. Je suis simplement Gladïa. Un seul nom. Ce n’est pas un nom aurorain et je doute qu’il y en ait une autre dans ce monde, alors il suffit. Je continuerai de vous appeler Elijah, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.

— Pas du tout.

— J’aimerais servir le thé.

C’était une nette déclaration et Baley acquiesça en disant :

— Je ne savais pas que les Spatiens buvaient du thé.

— Ce n’est pas du thé comme sur Terre. C’est l’extrait d’une plante, qui est agréable et jugé absolument inoffensif. Nous l’appelons du thé.

Elle leva un bras et Baley remarqua que sa manche était resserrée au poignet et rejoignait des gants très fins, couleur chair. En sa présence, elle exposait toujours le minimum de peau nue.

Son bras resta en l’air quelques instants et au bout de deux ou trois minutes un robot arriva avec un plateau. Il était manifestement encore plus primitif que Giskard mais il disposa les tasses, les assiettes de canapés et de petits fours sans heurt et versa le thé avec même un semblant de grâce.

Curieux, Baley demanda :

— Comment faites-vous ça, Gladïa ?

— Quoi donc ?

— Vous levez le bras chaque fois que vous voulez quelque chose et les robots comprennent toujours ce que vous demandez. Comment est-ce que celui-ci a su que vous vouliez qu’il serve le thé ?

— Ce n’est pas difficile. Chaque fois que je lève le bras, cela coupe un petit champ électro-magnétique maintenu en permanence dans la pièce. Des positions légèrement différentes de ma main et de mes doigts produisent diverses déformations du champ et mes robots les interprètent comme des ordres. Mais je ne m’en sers que pour les commandements les plus simples : Viens ici ! Apporte du thé !… des ordres courants.

— Je n’ai pas remarqué que le docteur Fastolfe se servait de ce système dans son établissement.

— Ce n’est pas tellement aurorain. C’est notre méthode à Solaria et j’y suis habituée… D’ailleurs, je prends toujours le thé à cette heure. Borgraf s’y attend.

— C’est celui-là, Borgraf ?

Baley examina le robot avec un certain intérêt, en s’apercevant que jusque-là il lui avait à peine accordé un coup d’œil. L’indifférence naissait vite de la familiarité. Encore vingt-quatre heures, et il ne remarquerait plus du tout les robots. Ils s’agiteraient autour de lui sans qu’il les voie et les travaux auraient l’air de se faire tout seuls.

Mais il ne tenait pas simplement à ne pas les remarquer, il voulait qu’ils ne soient pas là.

— Gladïa, dit-il, je veux être seul avec vous. Sans même un robot… Giskard, va rejoindre Daneel. Tu peux monter la garde à côté.

— Bien, monsieur, répondit Giskard, sa réaction brusquement réveillée au bruit de son nom.

Gladïa parut amusée.

— Comme vous êtes drôles, les Terriens ! Je sais que vous avez des robots sur la Terre mais vous n’avez pas l’air de savoir les commander. Vous aboyez des ordres, comme s’ils étaient sourds.

Elle se tourna vers Borgraf et lui dit à voix basse :

— Borgraf, aucun d’entre vous ne doit entrer dans cette pièce sans y avoir été appelé. Ne nous interrompez pas, à moins d’une menace ou d’une affaire réellement urgente.

— Oui, madame, répondit Borgraf.

Il recula, jeta un dernier coup d’œil sur la table pour s’assurer qu’il n’avait rien oublié, tourna les talons et quitta la pièce.

Ce fut au tour de Baley d’être amusé. Gladïa avait parlé à voix basse, certainement, mais sur un ton sec d’adjudant s’adressant à une nouvelle recrue. Dans le fond, pensa-t-il, pourquoi s’en étonner ? Il savait depuis longtemps qu’il était plus facile de voir les folies des autres que ses propres défauts.

— Nous voilà seuls, Elijah, dit Gladïa. Même les robots sont partis.

— Vous n’avez pas peur d’être seule avec moi ?

Lentement elle secoua la tête.

— Pourquoi aurais-je peur ? Un bras levé, un geste, un cri, et plusieurs robots se précipiteront. Sur aucun des mondes spatiens, on n’a de raison de craindre un être humain. Nous ne sommes pas sur la Terre, vous savez. Mais, au fait, pourquoi cette question ?

— Il y a d’autres peurs que les craintes physiques. Il n’est pas question que j’use contre vous de violence, ni que je vous maltraite physiquement. Mais n’avez-vous pas peur de mon interrogatoire et de ce qu’il pourrait me permettre de découvrir sur vous ? Souvenez-vous que nous ne sommes pas non plus sur Solaria. Là-bas, je sympathisais avec vous, je vous plaignais et je m’efforçais de démontrer votre innocence.

— Vous ne sympathisez plus avec moi, maintenant ? murmura-t-elle.

— Cette fois, ce n’est pas un mari mort. Vous n’êtes pas soupçonnée de meurtre. Ce n’est qu’un robot qui a été détruit et, autant que je sache, vous n’êtes soupçonnée de rien. C’est au contraire le Dr Fastolfe qui est mon problème. Il s’agit pour moi d’une affaire de la plus haute importance – pour des raisons que je n’ai pas besoin d’exposer – et je dois absolument prouver son innocence, à lui. Si mon enquête se révèle de nature à vous faire du tort, je n’y pourrai rien. Je n’ai pas l’intention de vous faire volontairement du mal, toutefois si je vous en fais, si je ne peux pas l’éviter, tant pis. Il était juste que je vous avertisse.

Elle releva la tête et le regarda dans les yeux, avec arrogance.

— Pourquoi votre enquête risquerait-elle de me faire du tort ?

— C’est ce que nous allons peut-être découvrir maintenant, répliqua froidement Baley, sans que le Dr Fastolfe soit là pour intervenir.

Il prit un des canapés avec une petite fourchette (il était inutile de se servir de ses doigts au risque de rendre tout le plat impropre à la consommation pour Gladïa), le déposa sur son assiette, le mit ensuite dans sa bouche et but une gorgée de thé.

Elle l’imita, canapé pour canapé, gorgée pour gorgée. S’il tenait à être froidement flegmatique, elle aussi, apparemment.

— Gladïa, reprit-il, il est important que je sache, avec précision, quels sont vos rapports avec le Dr Fastolfe. Vous vivez près de chez lui et vous formez tous les deux, en quelque sorte, une seule maison robotique. Il se fait visiblement du souci pour vous. Il n’a fait aucun effort pour se défendre et prouver sa propre innocence, sauf en déclarant simplement qu’il est innocent, mais il vous défend ardemment, il vous a défendue dès que j’ai durci mon interrogatoire.

Gladïa sourit légèrement.

— Que soupçonnez-vous, Elijah ?

— Ne croisez pas le fer avec moi. Je ne veux pas soupçonner. Je veux savoir.

— Le Dr Fastolfe ne vous a pas parlé de Fanya ?

— Si.

— Lui avez-vous demandé si elle était sa femme, ou simplement sa compagne ? S’il avait des enfants ?

Baley, mal à l’aise, changea de position. Il aurait pu poser des questions, bien sûr. Mais sur la Terre surpeuplée, où l’on vivait les uns sur les autres, l’intimité était d’autant plus précieuse qu’elle avait pour ainsi dire disparu. Sur Terre, il était pratiquement impossible de ne pas tout savoir de ses voisins, de leur vie familiale ou de leur état civil, si bien que l’on ne posait jamais de questions et que l’on feignait l’ignorance. C’était un pieux mensonge universel.

Ici, sur Aurora, bien entendu, les usages terriens n’y avaient aucune raison d’être et Baley ne savait pas pourquoi il s’y tenait. C’était idiot !

— Non, je ne lui ai rien demandé, répondit-il. Dites-le moi, voulez-vous ?

— Fanya est sa femme. Il a été marié plusieurs fois, consécutivement, bien sûr, encore que les mariages simultanés pour l’un ou l’autre sexe ne soient pas absolument inconnus à Aurora.

Le léger dégoût avec lequel elle dit cela amena une défense tout aussi légère.

— On n’a jamais vu ça à Solaria. D’ailleurs, l’actuel mariage du Dr Fastolfe sera probablement dissous d’ici peu et chacun sera alors libre de nouer de nouveaux liens, encore qu’il arrive souvent que l’un ou l’autre conjoint n’attende pas pour cela la dissolution… Je ne dis pas que je comprends cette manière désinvolte de traiter le mariage, Elijah, mais c’est ainsi à Aurora. Le Dr Fastolfe, à ma connaissance, est assez collet monté. Ses mariages se sont toujours succédé et il ne cherche rien d’extra-conjugal. Les Aurorains jugent cela vieux jeu et plutôt bête.

Baley hocha la tête.

— Mes lectures me l’ont laissé entendre. Si je comprends bien, on se marie quand on a l’intention d’avoir des enfants.

— En principe, oui, mais il paraît que plus personne ne prend ça au sérieux aujourd’hui. Le Dr Fastolfe a déjà deux enfants et ne peut en avoir d’autres, mais il se marie quand même et postule pour un troisième. Il est rejeté, bien entendu, et il sait qu’il le sera. Des gens ne se donnent même pas la peine de postuler.

— Alors pourquoi se marier ?

— Il y a des avantages sociaux. C’est plutôt compliqué et, comme je ne suis pas auroraine, je ne suis pas sûre de très bien comprendre.

— Enfin, peu importe. Parlez-moi des enfants du Dr Fastolfe.

— Il a deux filles de deux mères différentes. Aucune des mères n’est Fanya, naturellement. Il n’a pas de fils. Ses deux filles ont été incubées dans le sein de la mère, comme le veut l’usage à Aurora. Toutes deux sont adultes, maintenant, et elles ont leurs propres établissements.

— Est-il resté proche de ses filles ?

— Je ne sais pas. Il ne parle jamais d’elles. L’une est roboticienne, alors il doit bien se tenir au courant de ses travaux, je pense. Je crois que l’autre est candidate à un poste au conseil d’une des villes, à moins qu’elle ait déjà été élue et soit en fonction. Je ne sais vraiment pas.

— Est-ce qu’il y a des querelles de famille, des tensions ?

— Pas que je sache, et j’avoue ne pas savoir grand chose, Elijah. A ma connaissance, il est resté en bons termes avec toutes ses ex-femmes. Aucune de ces dissolutions ne s’est faite dans la colère et les récriminations. D’abord, ce n’est pas du tout le genre du Dr Fastolfe. Je ne puis rien imaginer dans la vie qui soit capable d’arracher à Fastolfe une réaction plus extrême qu’un soupir de résignation dans la bonne humeur. Il plaisantera sur son lit de mort.

Cela, au moins, sonnait vrai, pensa Baley.

— Et quels sont les rapports du Dr Fastolfe avec vous ? demanda-t-il. La vérité, s’il vous plaît. La situation ne nous permet pas d’éluder la vérité sous prétexte de nous éviter de l’embarras.

Gladïa leva les yeux et soutint franchement le regard de Baley.

— Il n’y a aucun embarras à éviter. Le Dr Fastolfe est mon ami, un excellent ami.

— Excellent, jusqu’où ?

— Jusque-là, comme je viens de le dire. Excellent.

— Attendez-vous la dissolution de son mariage afin de devenir sa prochaine femme ?

— Non, répondit-elle très calmement.

— Vous êtes amants, alors ?

— Non.

— L’avez-vous été ?

— Non… Cela vous étonne ?

— J’ai simplement besoin d’information.

— Alors permettez-moi de répondre à vos questions d’une manière suivie et ne me les aboyez pas au nez comme si vous cherchiez à me prendre par surprise et à me faire avouer ce qu’autrement j’aurais gardé secret.

Elle dit cela sans la moindre animosité apparente. Presque comme si elle était amusée.

Baley, en rougissant légèrement, ouvrit la bouche pour dire que ce n’était pas du tout son intention mais naturellement, c’était ce qu’il avait cherché et il ne lui servirait à rien de le nier. Alors il se contenta de grommeler :

— Bon, je vous écoute.

Les restes du thé encombraient la table. Baley se demanda si, normalement, elle n’aurait pas levé le bras, en le pliant de telle ou telle façon, et si le robot, Borgraf, ne serait pas entré en silence pour tout desservir.

Est-ce que ces restes dérangeaient Gladïa, la rendraient-ils moins maîtresse de ses réactions ? Si c’était le cas, mieux valait que tout traîne encore… mais Baley n’avait pas un bien grand espoir car toutes ces miettes ne semblaient la troubler en rien et elle n’avait même pas l’air de les remarquer.

Elle baissait de nouveau les yeux sur ses mains, croisées sur ses genoux, et sa figure s’était assombrie, son expression s’était durcie comme si elle plongeait dans un passé qu’elle aurait mieux aimé effacer.

— Vous avez eu un aperçu de ma vie sur Solaria, dit-elle. Elle n’était pas heureuse mais je n’en connaissais pas d’autre. C’est seulement lorsque j’ai connu un peu de bonheur que j’ai soudain compris à quel point ma précédente vie avait été profondément malheureuse. Et cela s’est produit grâce à vous, Elijah.

— Grâce à moi ? s’écria-t-il, surpris.

— Oui, Elijah. Notre toute dernière entrevue à Solaria – j’espère que vous vous en souvenez, Elijah – m’a appris quelque chose. Je vous ai touché ! J’ai ôté mon gant, un gant semblable à ceux que je porte en ce moment, et je vous ai touché la joue. Le contact n’a pas duré longtemps. Je ne sais pas quel effet il vous a fait – ne me le dites pas, c’est sans importance – mais cela a été très important pour moi.

Elle releva les yeux et regarda Baley en face comme pour le défier.

— Cela a été capital pour moi. Ma vie en a été changée. N’oubliez pas, Elijah, que jusqu’alors, après les quelques années de mon enfance, je n’avais jamais touché un homme, ni même aucun être humain, à part mon mari. Et mon mari et moi, nous nous touchions rarement. J’avais regardé des hommes à la télévision, naturellement, et je m’étais ainsi familiarisée avec tous leurs aspects physiques, toutes les parties de leur corps. De ce côté-là, je n’avais rien à apprendre.

« Mais je n’avais aucune raison de penser que la sensation du toucher différait suivant les hommes. Je savais ce que je sentais en touchant mon mari, la sensation que me donnaient ses mains quand il parvenait à se résoudre à me toucher, ce que… enfin, tout. Je n’avais aucune raison de penser qu’avec un autre homme ce serait différent. Le contact de mon mari ne me procurait pas de plaisir, mais pourquoi en aurais-je ressenti ? Est-ce que j’éprouve un plaisir particulier au contact de mes doigts sur cette table, sinon que j’en apprécie peut-être la surface lisse ?

« Le contact avec mon mari faisait partie d’un rite occasionnel qu’il pratiquait parce qu’on attendait cela de lui et, en bon Solarien, il s’exécutait selon le calendrier et la pendule, pour la durée et de la manière prescrites par la bonne éducation. Sauf que, dans un autre sens, ce n’était pas de la bonne éducation, car si ce contact périodique était d’ordre sexuel, mon mari n’avait pas postulé pour un enfant et je crois que ça ne l’intéressait pas d’en produire un. Et il m’impressionnait beaucoup trop pour que j’aille postuler de ma propre initiative, comme j’en avais le droit.

« Quand j’y réfléchis avec le recul, je comprends que ces rapports sexuels étaient méthodiques et de pure forme. Je n’avais jamais d’orgasme. Jamais, pas une seule fois. D’après mes lectures, je devinais vaguement que cette chose existait, mais les descriptions ne faisaient que m’intriguer et me dérouter et comme on ne les trouvait que dans les livres importés – les ouvrages solariens ne traitent jamais de sujets sexuels – je n’arrivais pas à y croire. Je les prenais simplement pour des métaphores exotiques.

« Pas plus que je ne pouvais essayer – et encore moins réussir – l’auto-érotisme. La masturbation, je crois que c’est le mot courant. Du moins, j’ai entendu ce mot ici à Aurora. A Solaria, naturellement, on ne parle jamais de tout ce qui peut avoir trait au sexe, pas plus qu’aucun mot ayant une corrélation avec le sexe n’est employé dans la bonne société… Et d’ailleurs, il n’y a pas d’autre genre de société à Solaria.

« D’après certaines de mes lectures, je devinais comment on devait s’y prendre pour pratiquer la masturbation et, à l’occasion, il m’est arrivé de faire une tentative timide, d’essayer de faire ce qui était décrit. Mais j’étais incapable d’aller jusqu’au bout. Les tabous contre tout contact avec un corps humain me rendaient mes propres attouchements déplaisants et interdits. Je peux effleurer mon côté avec ma main, croiser les jambes, sentir la pression d’une cuisse sur l’autre, mais c’est là des contacts fortuits, auxquels on ne fait pas attention. C’était tout autre chose de faire du toucher un instrument délibéré de plaisir. Chaque fibre de mon corps savait que cela ne devait pas être fait, et comme je le savais, le plaisir ne venait pas.

« Et l’idée ne m’est jamais venue, pas une fois, que l’on pourrait éprouver du plaisir à toucher, dans d’autres circonstances. Pourquoi me serait-elle venue ? Comment l’aurait-elle pu ?

« Jusqu’au moment où je vous ai touché, cette fois-là. Pourquoi je l’ai fait, je n’en sais rien. J’éprouvais pour vous un élan d’affection, parce que vous m’aviez sauvée de l’accusation de meurtre. Et puis vous n’étiez pas formellement interdit, vous n’étiez pas solarien. Vous n’étiez pas – pardonnez-moi – tout à fait un homme. Vous étiez une créature de la Terre. Humain en apparence mais avec une vie courte et menacée par les infections, un être considéré au mieux comme un demi-humain.

« Alors, parce que vous m’aviez sauvée et que vous n’étiez pas réellement un homme, j’ai pu vous toucher. Et, de plus, vous ne m’avez pas regardée avec l’hostilité et la répugnance que mon mari me manifestait, ni avec l’indifférence soigneusement étudiée de quelqu’un qui me verrait à la télévision. Vous étiez là, bien palpable, votre regard était chaleureux et grave. Vous avez même tremblé quand ma main s’est approchée de votre joue. Je l’ai vu.

« Pourquoi ce tremblement, je n’en sais rien. Le contact a été si fugace et en aucune façon la sensation physique n’était différente de celle que j’aurais ressentie si j’avais touché mon mari ou un autre homme… ou peut-être même une femme. Mais cela dépassait de loin la sensation physique. Vous étiez là, vous avez accueilli le geste, vous m’avez donné tous les signes de ce que j’ai reconnu comme de… de l’affection. Et quand nos deux peaux, ma main, votre joue, sont entrées en contact, c’était comme si j’avais touché un feu très doux qui est instantanément remonté le long de ma main et de mon bras et qui m’a embrasée.

« Je ne sais pas combien de temps cela a duré, sûrement pas plus de quelques instants, mais pour moi le temps s’est arrêté. Il m’est arrivé quelque chose qui ne m’était jamais arrivé. En réfléchissant par la suite à ce que j’en avais appris, j’ai compris que j’avais presque connu un orgasme.

« Je me suis efforcée de ne pas le montrer…

Baley, n’osant plus la regarder, secoua la tête.

— Eh bien, donc, je n’ai rien montré. Je vous ai dit « Merci, Elijah ». Je le disais pour ce que vous aviez fait pour moi, dans l’affaire de la mort de mon mari. Mais je vous le disais aussi, et bien plus, pour avoir éclairé mon existence, pour m’avoir montré, même à votre insu, ce qu’il y avait dans la vie, pour avoir ouvert une porte, révélé un chemin, indiqué un horizon. L’acte physique n’était rien en soi. Rien qu’un simple contact, mais c’était le commencement de tout.

La voix de Gladïa mourut et, pendant un moment, plongée dans ses souvenirs, elle garda le silence.

Puis elle leva un doigt.

— Non, ne dites rien. Je n’ai pas encore fini. J’avais fait des rêves éveillés, avant cela, très, très vagues. Un homme et moi, faisant ce que nous faisions mon mari et moi, mais quelque peu différemment – je ne savais même pas de quelle façon ce serait différent – et ressentant quelque chose de différent, que je ne pouvais même pas imaginer en déployant tous les prodiges d’imagination dont j’étais capable. J’aurais pu continuer toute ma vie à essayer d’imaginer l’inimaginable et j’aurais pu mourir comme je suppose que meurent les femmes de Solaria – et aussi les hommes – depuis trois ou quatre siècles, sans jamais rien savoir. Ignorantes. On a des enfants, mais on ne sait toujours pas.

« Mais il m’a suffi de toucher votre joue, Elijah, et j’ai su. N’était-ce pas stupéfiant ? Vous m’avez appris ce que je ne pouvais imaginer. Pas la mécanique, pas les gestes ni l’ennuyeux contact de deux corps mal consentants, mais quelque chose que je n’aurais jamais pu concevoir, dont jamais je n’aurais pu comprendre le rapport. Votre expression, la lueur dans vos yeux, l’impression de… de gentillesse, de bonté… quelque chose que je ne peux même pas décrire… une acceptation, l’abaissement d’une terrible barrière entre les individus. De l’amour, je suppose. Un mot commode pour englober tout cela et plus encore.

« J’ai éprouvé de l’amour pour vous, Elijah, parce que je croyais que vous pouviez en éprouver pour moi. Je ne dis pas que vous m’aimiez mais que vous sembliez en être capable, à mes yeux tout au moins. Je n’avais jamais connu cela et s’il en était question dans l’ancienne littérature, je ne comprenais pas ce que les auteurs voulaient dire, pas plus que je ne pouvais comprendre les hommes, dans ces mêmes livres, quand ils parlaient d’« honneur » et s’entretuaient pour défendre le leur. Je reconnaissais ce mot sans en pénétrer la signification. Je ne sais toujours pas ce que ça veut dire. Et pour moi, c’était la même chose que ce qu’on appelle l’amour, jusqu’à ce que je vous touche.

« Après, j’ai pu imaginer et je suis venue à Aurora en me souvenant de vous, en pensant à vous, en vous parlant inlassablement en pensée, en croyant qu’à Aurora je ferais la connaissance d’un million d’Elijah.

Elle s’interrompit, resta un moment perdue dans ses pensées, et puis, brusquement, elle poursuivit :

— Je ne les ai pas trouvés. J’ai découvert qu’Aurora, à sa façon, ne valait pas mieux que Solaria. A Solaria, la sexualité était interdite. Elle était détestée et nous nous en détournions tous. Nous ne pouvions pas aimer, à cause de cette haine qu’elle suscitait.

« A Aurora, la sexualité était ennuyeuse. On l’acceptait calmement, facilement, c’était aussi banal que de respirer. Si l’on avait envie de se livrer à des rapports sexuels, on s’adressait à celui ou celle qui vous plaisait, et si cette aimable personne n’avait rien de mieux à faire à cet instant, les rapports s’ensuivaient, de n’importe quelle manière commode. Comme la respiration… Mais où est l’extase, dans la respiration ? Si l’on étouffe, il se peut que la première aspiration d’air suivant la privation soit un merveilleux soulagement et un délice. Mais si l’on n’a jamais étouffé ?

« Mais si l’on n’a jamais été privé de sexe contre son gré ? Si cela était enseigné aux jeunes de la même façon que la lecture ou la programmation ? Si ce genre d’expérience était toute naturelle pour les enfants et si les adolescents plus âgés les aidaient ?

« Les rapports sexuels autorisés, aussi libres que possible, aussi abondants que l’eau, n’ont rien à voir avec l’amour, à Aurora. Tout comme ces rapports interdits et honteux à Solaria n’ont rien à voir avec l’amour. Dans un cas comme dans l’autre, les enfants sont rares, on ne peut en avoir qu’après avoir fait une demande officielle… Et ensuite, si l’autorisation est accordée, on doit se livrer à des rapports ayant pour seul objet la production d’enfants – rapports ennuyeux et ternes. Si, après un laps de temps raisonnable, l’imprégnation ne suit pas, l’esprit se rebelle, et on a recours à l’insémination artificielle.

« Avec le temps, l’extogénèse deviendra courante, tout comme à Solaria, la fécondation et le développement de l’embryon se feront dans une genitaria, l’amour physique sera abandonné, ne deviendra qu’une forme de rapport social, un jeu qui n’évoquera pas plus l’amour que le cosmo-polo.

« J’étais incapable d’adopter l’attitude auroraine, Elijah. Je n’avais pas été élevée comme ça. Avec terreur, j’ai recherché des rapports sexuels et personne ne m’a repoussée… et personne ne comptait. Tous les hommes avaient des yeux indifférents quand je m’offrais, et ils restaient indifférents, en m’acceptant. Une de plus, pensaient-ils, quelle importance ? Ils étaient consentants mais ça s’arrêtait là. Et quand je les touchais, il ne se produisait rien. C’était comme lorsque je touchais mon mari. J’ai appris à faire tous les gestes, à suivre leurs indications, à aller jusqu’au bout en acceptant qu’ils me guident, et cela ne me faisait toujours rien. Dans tout cela, je n’ai même pas puisé l’envie de faire cela moi-même, à moi-même. La sensation que vous aviez provoquée ne m’est jamais revenue et, finalement, j’ai renoncé.

« Durant tout ce temps, le Dr Fastolfe a été mon ami. Lui seul, dans tout Aurora, savait tout ce qui s’était passé sur Solaria. Du moins, je le crois. Vous savez que cette histoire n’a jamais été rendue publique et qu’elle n’a certainement pas été représentée dans sa réalité, dans cette effroyable émission en Hyperonde dont j’ai entendu parler et que je n’ai jamais voulu voir.

« Le Dr Fastolfe m’a protégée contre le manque de compréhension des Aurorains, contre leur mépris total des Solariens. Il m’a également protégée contre la détresse qui m’a envahie au bout d’un certain temps.

« Non, nous n’avons pas été amants. Je me serais bien offerte, mais quand l’idée m’est venue que je le pourrais, je pensais déjà que cette sensation que vous aviez inspirée, Elijah, ne me reviendrait jamais. Je me disais que c’était peut-être une illusion, une déformation de la mémoire, et j’y ai renoncé. Je ne me suis pas offerte. Et il ne s’est pas offert non plus. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être devinait-il mon désespoir de n’avoir rien pu trouver qui me convienne, dans les rapports sexuels, et n’a-t-il pas voulu l’aggraver en m’infligeant un nouvel échec. Ce serait caractéristique de sa prévenance et de ses bontés pour moi d’avoir ce genre de délicatesse… Nous n’avons donc jamais été amants. Il n’a été que mon ami, à un moment où j’en avais besoin plus que tout le reste.

« Voilà, Elijah. Vous avez les réponses à toutes les questions que vous avez posées. Vous vouliez savoir quels étaient mes rapports avec le Dr Fastolfe et vous avez dit que vous vouliez des renseignements. Vous les avez. Etes-vous satisfait ?

Haley s’efforça de masquer sa détresse.

— Je suis navré, Gladïa, que la vie ait été si dure pour vous. Oui, vous m’avez renseigné comme je le souhaitais. Vous m’avez même donné plus d’informations que vous ne le pensez.

Gladïa fronça les sourcils.

— Comment cela ?

Haley ne répondit pas directement.

— Gladïa, dit-il, je suis heureux que votre souvenir de moi ait eu tant de prix pour vous. Quand j’étais à Solaria, à aucun moment l’idée ne m’est venue que je vous impressionnais de la sorte, et même si je l’avais cru, je n’aurais pas cherché à… vous savez.

— Je sais, Elijah, murmura-t-elle avec douceur. Et même si vous aviez essayé, cela ne vous aurait servi à rien. Je ne pouvais pas.

— Oui, je sais… Et je ne prends pas du tout ce que vous venez de me dire comme une invitation. Un bref contact, un instant de lucidité sexuelle, pourquoi aller plus loin ? Il est fort probable que cela ne se répétera jamais. Il ne faudrait pas gâcher un souvenir fugace en tentant maladroitement de le ressusciter. C’est une des raisons pour lesquelles, maintenant, je ne… m’offre pas. Et vous ne devez pas considérer cela comme un rejet. D’ailleurs…

— Oui ?

— Comme je le disais, vous m’avez peut-être révélé plus que vous ne croyez. Vous m’avez dit que l’histoire ne se termine pas sur votre désespoir.

— Moi ? Je ne vous ai jamais dit ça !

— Si. Quand vous m’avez parlé de la sensation inspirée par le contact de votre main sur ma joue, vous avez dit qu’en y réfléchissant longtemps après, ou par la suite, en songeant avec le recul et lorsque vous aviez appris, vous vous êtes rendu compte que vous aviez presque connu un orgasme… Mais ensuite, vous m’avez raconté que vos expériences sexuelles avec les Aurorains n’avaient jamais été couronnées de succès, d’où je conclus qu’elles ne vous ont pas amenée jusqu’à l’orgasme. Et pourtant, vous avez dû le connaître, Gladïa, pour qualifier la sensation que vous avez éprouvée cette fois-là sur Solaria. Vous ne pouviez pas y réfléchir avec le recul et la reconnaître pour ce qu’elle était à moins d’avoir appris à aimer réellement, pleinement. Autrement dit, vous avez eu un amant et vous avez connu l’amour. Si je dois vous croire sur parole, croire que le Dr Fastolfe n’est pas et n’a jamais été votre amant, alors il y a eu quelqu’un d’autre.

— Et après ? En quoi est-ce que cela vous regarde, Elijah ?

— Je ne sais pas si cela me regarde ou non, Gladïa. Mais dites-moi qui est cet homme et s’il se révèle que cette affaire ne me regarde pas, nous n’en parlerons plus.

Gladïa ne répondit pas. Baley insista :

— Si vous ne me le dites pas, Gladïa, il va falloir que je vous le dise. Je vous ai avertie dès le début que la situation ne me permettait pas de vous épargner.

Elle garda le silence, les lèvres pincées, la figure pâle.

— Ce doit bien être quelqu’un, Gladïa, et la perte de Jander vous cause un chagrin extrême. Vous avez fait sortir Daneel parce que vous ne pouviez pas supporter de le voir, parce qu’il vous rappelait trop Jander. Si je me trompe en jugeant que c’était Jander Panell…

Baley s’interrompit un moment puis il insista d’une voix dure :

— Si le robot Jander Panell n’était pas votre amant, dites-le !

Et Gladïa souffla :

— Jander, le robot, n’était pas mon amant… (Puis sa voix s’affermit et elle déclara avec une grande fermeté :) Il était mon mari !

<p>24</p>

Baley remua les lèvres. Aucun son n’en sortit mais on ne pouvait se méprendre sur les trois syllabes de son exclamation.

— Oui, dit Gladïa. Par Jehosaphat ! Vous êtes suffoqué. Pourquoi ? Vous réprouvez cela ?

— Ma foi… ce n’est pas à moi d’approuver ou de réprouver, bredouilla-t-il.

— Ce qui signifie que vous désapprouvez.

— Ce qui signifie simplement que je veux me renseigner, que je procède à une enquête. Comment fait-on la distinction entre un amant et un mari, à Aurora ?

— Si deux personnes vivent ensemble dans le même établissement pendant un certain temps, elles peuvent se faire appeler mari et femme, plutôt qu’amants.

— Combien de temps ?

— Ça varie, ça dépend des régions, je crois, de la mentalité locale. En ville, à Eos au moins, la période est de trois mois.

— Est-il aussi exigé que, pendant cette période, on s’interdise des relations sexuelles avec des tierces personnes ?

Gladïa haussa les sourcils avec étonnement.

— Pourquoi ?

— Simple question.

— L’exclusivité est inconcevable, à Aurora. Mari ou amant, ça ne change rien. On s’abandonne à ses désirs selon son bon plaisir.

— Et vous abandonniez-vous à votre bon plaisir quand vous étiez avec Jander ?

— Non, pas du tout, mais c’était par choix personnel.

— D’autres se sont offerts ?

— A l’occasion.

— Et vous avez refusé ?

— Je peux toujours refuser, selon ma volonté. Ça fait partie de la non-exclusivité.

— Mais avez-vous refusé ?

— Oui.

— Et ceux que vous avez repoussés savaient-ils pourquoi vous refusiez ?

— Que voulez-vous dire ?

— Savaient-ils que vous aviez un mari-robot ?

— J’avais un mari ! Ne le traitez pas de mari-robot. Cette expression n’existe pas.

— Le savaient-ils ?

Elle hésita.

— Je ne sais pas.

— Vous ne leur avez pas dit ?

— Quelle raison avais-je de le leur dire ?

— Ne répondez pas à mes questions par des questions ! Leur avez-vous dit ?

— Non.

— Comment pouviez-vous l’éviter ? Ne pensez-vous pas qu’une explication de votre refus aurait été toute naturelle ?

— Aucune explication n’est jamais exigée. Un refus est simplement un refus et il est toujours accepté. Je ne vous comprends pas.

Baley prit un temps pour mettre un peu d’ordre dans ses pensées. Ils ne se contrecarraient pas dans leurs propos, ils suivaient des voies parallèles. Il reprit :

— Sur Solaria, est-ce qu’il aurait été normal de prendre un robot pour mari ?

— Sur Solaria, c’était absolument impensable et l’idée d’une telle possibilité ne me serait jamais venue. Sur Solaria, tout était inconcevable… Et sur Terre aussi, Elijah. Votre femme aurait-elle pu prendre pour mari un robot ?

— Ça n’a aucun rapport et c’est à côté de la question.

— Peut-être, mais votre expression est une réponse assez éloquente. Nous ne sommes peut-être pas aurorains, vous et moi, mais nous sommes sur Aurora et voilà deux ans que je vis ici, alors j’accepte ses mœurs.

— Vous voulez dire que des relations sexuelles entre robot et être humain sont courantes ici, sur cette planète ?

— Je ne sais pas. Je sais simplement qu’elles sont acceptées parce que tout est accepté en sexualité, tout ce qui est volontaire, tout ce qui apporte une satisfaction mutuelle et ne fait physiquement de mal à personne. Qu’est-ce que ça peut bien faire aux gens, à qui que ce soit, comment un individu ou un groupe d’individus trouve sa satisfaction ? Est-ce que quelqu’un va s’occuper des livres que je visionne, de ce que je mange, de l’heure à laquelle je me couche ou me lève, de ce que j’aime les chats ou déteste les roses ? La sexualité aussi est affaire de goûts, et cela laisse tout le monde indifférent, sur Aurora.

— Sur Aurora, répéta Baley. Mais vous n’êtes pas née sur Aurora et vous n’avez pas été élevée dans ses mœurs et usages. Vous m’avez dit tout à l’heure que vous ne pouviez vous adapter à cette indifférence sexuelle que vous approuvez à présent. Tout à l’heure, vous exprimiez votre dégoût pour les multiples mariages et les nombreuses aventures sans lendemain. Si vous n’avez pas donné les raisons de votre refus aux hommes que vous avez repoussés, c’est peut-être bien que tout au fond de vous-même, dans un recoin caché, vous aviez honte d’avoir Jander pour mari. Peut-être saviez-vous, ou soupçonniez-vous, ou supposiez-vous simplement, que c’était insolite, inhabituel même sur Aurora, et vous aviez honte.

— Non, Elijah, vous n’allez pas me persuader que j’avais honte. Si, même sur Aurora, c’est inhabituel d’avoir un robot pour mari, c’est parce que les robots comme Jander sont inhabituels. Les robots que nous avons sur Solaria, que vous avez sur la Terre – ou même à Aurora à l’exception de Daneel et Jander – ne sont pas conçus pour apporter des satisfactions sexuelles, à part les plaisirs plus rudimentaires. Ils peuvent être utilisés comme appareils de masturbation, peut-être, de la même manière qu’un vibrateur mécanique, mais rien de plus. Quand le nouveau robot humaniforme se répandra, de même la sexualité entre robot et être humain deviendra courante.

— Au fait, comment en êtes-vous venue à posséder Jander, Gladïa ? Il n’en existait que deux, tous deux chez le Dr Fastolfe. Alors vous en a-t-il simplement donné un, la moitié du total ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Par générosité, sans doute. J’étais seule, désillusionnée, misérable, étrangère dans un pays que je ne comprenais pas. Il m’a donné Jander pour me tenir compagnie et jamais je ne pourrai assez l’en remercier. Cela n’a duré que six mois, mais ces six mois valent sans doute amplement tout le reste de ma vie.

— Le Dr Fastolfe savait-il que Jander était votre mari ?

— Il n’y a jamais fait allusion. Alors je n’en sais rien.

— Et vous, y avez-vous fait allusion ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Je n’en voyais pas la nécessité… ce n’est pas du tout parce que j’avais honte.

— Comment est-ce arrivé ?

— Que je n’en aie pas vu la nécessité ?

— Non. Comment Jander est-il devenu votre mari ? Gladïa sursauta, pâlit et riposta d’une voix pleine d’animosité :

— Pourquoi devrais-je vous expliquer ça ?

— Ecoutez, Gladïa, il se fait tard. Ne me contrez pas à tout instant ! Etes-vous désespérée que Jander soit… parti ?

— Avez-vous besoin de le demander ?

— Vous voulez savoir ce qui est arrivé ?

— Encore une fois, avez-vous besoin de le demander ?

— Alors aidez-moi ! J’ai besoin de tous les renseignements possibles, pour commencer – et seulement commencer – à progresser vers la solution d’un problème apparemment insoluble. Comment Jander est-il devenu votre mari ?

Gladïa s’adossa et brusquement ses yeux se remplirent de larmes. Elle repoussa le plat de pâtisserie où il ne restait que des miettes et dit d’une voix étranglée :

— Les robots ordinaires ne portent pas de vêtements, mais ils sont conçus de sorte à donner l’impression d’être habillés. Je connais bien les robots, puisque j’ai vécu à Solaria, et j’ai un certain talent artistique…

— Je me rappelle vos sculptures de lumière, murmura Baley.

Gladïa remercia d’un signe de tête.

— J’ai fait quelques dessins de nouveaux modèles qui posséderaient, à mon avis, plus de style et seraient plus intéressants que ceux que l’on employait à Aurora. Certaines de mes toiles, inspirées de ces dessins, sont ici sur les murs. J’en ai d’autres dans d’autres pièces.

Baley se tourna vers les tableaux. Il les avait déjà remarqués. Ils représentaient indiscutablement des robots. Ce n’était pas de la peinture absolument figurative, les silhouettes étaient allongées, étirées et anormalement arrondies. Il comprit que ces distorsions étaient destinées à souligner, très habilement, des parties du corps qui, maintenant qu’il les regardait d’un nouvel œil, suggéraient des vêtements. Cela donnait en quelque sorte une impression de livrées de domestique qu’il avait vues dans un livre consacré à l’Angleterre victorienne. Gladïa connaissait-elle ces anciennes modes, ou bien était-ce un simple hasard, une coïncidence ? Cela n’avait probablement aucune importance mais Baley se dit qu’il valait mieux (peut-être) garder le fait en mémoire.

Quand il avait remarqué les tableaux au premier abord, il avait pensé que c’était la façon qu’avait choisie Gladïa de s’entourer de robots à l’imitation de la vie sur Solaria. Elle disait avoir détesté cette vie, mais ce n’était là que le produit de ses réflexions. Solaria avait été la seule patrie qu’elle avait jamais connue et ce n’est pas un souvenir dont on se débarrasse facilement, peut-être même est-ce impossible. Il se pouvait que cet élément demeurât dans sa peinture, même si ses nouvelles occupations lui donnaient des mobiles plus intéressants.

Cependant, elle parlait toujours :

« J’ai eu du succès. Certaines des grandes industries, des constructeurs de robots, m’ont fort bien payé mes dessins et dans bien des cas ont modifié les robots déjà existants suivant mes indications. C’était pour moi une satisfaction, qui compensait dans une certaine mesure le vide émotionnel de ma vie. Quand Jander m’a été donné par le Dr Fastolfe, j’ai eu un robot qui, naturellement, portait des tenues ordinaires. Le cher docteur a même eu la gentillesse de me donner aussi quelques vêtements de rechange pour Jander.

« Tout cela manquait par trop d’imagination et je me suis amusée à acheter ce que je considérais comme des tenues plus élégantes. Pour cela, il me fallait mesurer Jander, avec une grande précision, puisque j’avais l’intention de lui faire faire des costumes d’après mes croquis et à ses mesures. Et pour cela, il a dû se déshabiller petit à petit, entièrement.

« C’est seulement quand je l’ai vu complètement nu que j’ai compris à quel point il était semblable à un homme. Il ne lui manquait absolument rien et ces parties du corps qui doivent être érectiles l’étaient effectivement. Et elles étaient soumises à ce que l’on appellerait, chez un être humain, un contrôle conscient. Jander pouvait entrer en érection et au repos sur commande. C’est ce qu’il m’a dit quand je lui ai demandé si son pénis était fonctionnel à cet égard. Comme j’étais curieuse, il m’en a fait la démonstration.

« Vous devez bien comprendre que s’il ressemblait tout à fait à un homme, je savais que c’était un robot. J’hésitais toujours à toucher les hommes, comprenez-vous, et je suis sûre que cela a joué un certain rôle dans mon incapacité d’avoir des rapports sexuels satisfaisants avec les Aurorains. Mais ce n’était pas un homme que j’avais là, et j’avais été entourée de robots toute ma vie. Je pouvais donc librement toucher Jander.

« Il ne m’a pas fallu longtemps pour m’apercevoir que j’aimais le toucher, et Jander n’a pas été long à comprendre que j’aimais cela. C’était un robot extrêmement perfectionné, qui obéissait attentivement aux Trois Lois. S’il ne m’avait pas apporté de la joie, il m’aurait sans doute déçue, et la déception pouvait être considérée comme un mal. Et il ne pouvait pas faire de mal à un être humain. Alors il prenait un soin infini à m’apporter de la joie et comme je voyais en lui le désir de me donner de la joie, ce que je n’avais jamais constaté chez les hommes d’Aurora, j’étais bien entendu joyeuse. Et finalement, j’ai découvert, pleinement je crois, ce qu’est un orgasme.

— Vous étiez donc totalement heureuse ?

— Avec Jander ? Naturellement ! Totalement.

— Vous ne vous disputiez jamais ?

— Avec Jander ? Comment était-ce possible ? Son seul but, sa seule raison d’être était de me faire plaisir.

— Et cela ne vous troublait pas ? Il ne vous faisait plaisir que parce qu’il le devait.

— Quel autre mobile pourrait avoir n’importe qui de faire quelque chose sinon que, pour une raison ou une autre, il le doit ?

— Et vous n’avez jamais eu envie d’essayer avec de véritables… d’essayer avec des Aurorains, après avoir appris à atteindre l’orgasme ?

— Ce n’aurait été que des succédanés décevants. Je ne voulais que Jander… Alors, comprenez-vous, maintenant, ce que j’ai perdu ?

La figure habituellement grave de Baley s’allongea encore et prit une expression presque solennelle.

— Je comprends, Gladïa. Si je vous ai fait de la peine, tout à l’heure, je vous prie de me pardonner, car je ne comprenais pas très bien.

Elle pleurait, maintenant, alors il attendit, incapable de rien dire de plus, incapable de trouver les mots qui consolent.

Enfin, elle secoua la tête, s’essuya les yeux d’un revers de main et demanda dans un murmure :

— Vous voulez savoir encore autre chose ?

Baley répondit, un peu comme s’il s’excusait :

— Encore quelques questions sur un autre sujet, et j’aurai fini de vous ennuyer… Pour le moment, rectifia-t-il avec prudence.

— Quoi donc ?

Elle paraissait soudain très fatiguée.

— Savez-vous qu’il y a des gens qui accusent le Dr Fastolfe d’être responsable du meurtre de Jander ?

— Oui.

— Savez-vous que le Dr Fastolfe reconnaît que lui seul possède les connaissances et l’habileté nécessaires pour tuer Jander comme il a été tué ?

— Oui. Le cher docteur me l’a dit lui-même.

— Eh bien alors, Gladïa, pensez-vous, vous-même, que le Dr Fastolfe a tué Jander ?

Elle releva brusquement la tête, d’un mouvement sec, et protesta avec colère :

— Jamais de la vie ! Pourquoi l’aurait-il fait ? Jander était son robot, pour commencer, et il y tenait énormément, il était aux petits soins pour lui. Vous ne connaissez pas le cher docteur comme je le connais, Elijah. C’est la douceur même, il est incapable de faire du mal à qui que ce soit, et encore moins à un robot. Supposer qu’il aurait pu en tuer un, c’est comme si l’on supposait une pierre qui tombe de bas en haut !

— Je n’ai plus de questions à vous poser, Gladïa, et pour le moment, la seule autre chose qui m’intéresse, c’est de voir Jander… ce qui reste de Jander. Avec votre permission.

Elle parut de nouveau méfiante, hostile.

— Pourquoi ? Pourquoi voulez-vous le voir ?

— Gladïa ! Je vous en prie ! Je crains que cela ne me serve pas à grand-chose, mais je dois voir Jander même en sachant que ça ne me servira à rien. Je m’efforcerai de ne rien faire qui puisse blesser votre sensibilité.

Gladïa se leva. Sa robe, si simple qu’elle n’était rien de plus qu’une longue chemise fourreau, n’était pas noire (comme elle l’aurait été sur la Terre) mais d’une teinte neutre, terne, sans le moindre reflet ni scintillement. Baley, tout en n’étant guère connaisseur en matière de mode, trouva qu’elle représentait admirablement le deuil.

— Suivez-moi, murmura-t-elle.

<p>25</p>

Baley suivit Gladïa à travers diverses pièces, dont les murs brillaient faiblement. Une ou deux fois, il surprit comme un soupçon de mouvement et pensa que c’était un robot s’esquivant rapidement, puisqu’on leur avait dit de ne pas déranger.

Ils passèrent par un couloir puis ils montèrent quelques marches, vers une petite pièce dont un mur étincelait en partie, pour donner un effet de projecteur.

La chambre contenait un petit lit et un fauteuil, rien d’autre.

— C’était sa chambre, murmura Gladïa puis, comme si elle répondait à la pensée de Baley, elle ajouta : Il n’avait besoin de rien d’autre. Je le laissais tranquille et seul autant que je le pouvais, toute la journée si possible. Je ne voulais pas me lasser de lui. (Elle soupira.) Je regrette maintenant de n’avoir pas profité de lui à chaque seconde. Je ne savais pas que notre temps serait si court… Le voici.

Jander était couché sur le lit étroit et Baley le contempla gravement. Le robot était couvert d’une matière lisse et brillante. Le mur éclairé illuminait sa tête, qui était lisse également et presque humaine dans sa sérénité. Les yeux étaient grands ouverts mais opaques et ternes. Il ressemblait assez à Daneel pour que l’on comprenne la gêne de Gladïa en présence de l’autre robot humaniforme. Son cou et ses épaules se voyaient, au-dessus du drap.

— Est-ce que le Dr Fastolfe l’a examiné ? demanda Baley.

— Oui, complètement. Au désespoir, j’ai couru chez lui et si vous l’aviez vu se précipiter ici, si vous aviez vu son inquiétude, son chagrin, sa… sa panique, jamais vous n’iriez imaginer qu’il pourrait être responsable. Mais il n’a rien pu faire.

— Il est déshabillé ?

— Oui. Le Dr Fastolfe a dû lui ôter tous ses vêtements, pour un examen approfondi. Il m’a paru inutile de le rhabiller.

— Me permettez-vous de rabattre les draps, Gladïa ?

— Vous le devez absolument ?

— Je ne voudrais pas qu’on me reproche d’avoir laissé échapper le moindre détail indispensable à mon examen.

— Mais que pourriez-vous découvrir que le Dr Fastolfe n’a pas vu ?

— Rien, Gladïa. Mais je dois savoir qu’il n’y a rien à découvrir de plus pour moi. Je vous en prie, ne gênez pas mon enquête.

— Eh bien… Bon, faites ce que vous devez mais, je vous en supplie, remettez les couvertures exactement comme elles sont maintenant, quand vous aurez fini.

Elle tourna le dos à Baley et à Jander, replia son bras gauche contre le mur et y posa son front. Aucune plainte ne lui échappa, elle ne fit aucun mouvement, mais il comprit qu’elle se remettait à pleurer.

Le corps n’était peut-être pas tout à fait, tout à fait humain. La forme des muscles avait été quelque peu simplifiée, schématisée, en quelque sorte, mais il ne manquait aucun détail. Tout était là, les bouts de seins, le nombril, le pénis, les testicules, les poils pubiens, et même un léger duvet sur la poitrine.

Baley se demanda depuis combien de temps, combien de jours Jander avait été tué. Il s’étonna de ne pas le savoir mais pensa que ce ne pouvait être qu’avant son départ pour Aurora. Plus d’une semaine s’était donc écoulée et pourtant il n’y avait pas la plus petite trace, visuelle ou olfactive, de décomposition. C’était une nette différence robotique.

Il hésita puis il glissa un bras sous les épaules de Jander et l’autre sous ses hanches. Il n’envisagea pas un instant de demander de l’aide à Gladïa, ce serait impossible. Non sans peine, en haletant et en prenant mille précautions, il parvint à retourner Jander sans le faire tomber du lit.

Le sommier grinça, Gladïa devait savoir ce que faisait Baley, mais elle ne se retourna pas. Si elle ne proposa pas son aide, elle ne protesta pas non plus.

Baley retira ses bras de sous le corps. Jander était tiède au toucher. Vraisemblablement, la génératrice d’énergie continuait de faire un travail aussi simple que de maintenir la température corporelle malgré l’incapacité fonctionnelle du cerveau. Le corps donnait une impression de fermeté et d’élasticité. Il n’avait certainement pas dû passer par un stade correspondant à la rigidité cadavérique.

Un bras pendait à présent du lit, d’une manière tout à fait humaine. Baley le remua doucement et le lâcha. Le bras se balança légèrement et s’immobilisa. Il replia ensuite une jambe au genou pour examiner le pied ; puis il fit de même pour l’autre. Les fesses étaient parfaitement formées et il y avait même un anus.

Baley n’arrivait pas à chasser un sentiment de malaise. L’impression qu’il violait l’intimité d’un être humain refusait de se dissiper. S’il s’était agi d’un corps humain, sa froideur et sa rigidité l’auraient privé de toute humanité.

Il se dit, avec gêne : « Un corps de robot est beaucoup plus humain qu’un cadavre humain. »

De nouveau, il glissa ses bras sous Jander, le souleva et le retourna.

Il remonta et lissa le drap de son mieux, puis il remit le couvre-pied et le lissa aussi. En reculant d’un pas, il jugea que tout était exactement semblable, ou s’en rapprochait autant qu’il était possible.

— J’ai fini, Gladïa, dit-il.

Elle se retourna, contempla Jander avec des yeux humides et demanda :

— Nous pouvons partir, alors ?

— Oui, naturellement mais, Gladïa…

— Eh bien ?

— Allez-vous le garder ainsi ? Je sais qu’il ne se décomposera pas mais…

— Vous n’êtes pas d’accord ?

— Dans un sens, non. Il faut vous donner une chance de vous remettre. Vous ne pouvez pas porter le deuil pendant trois siècles, voyons. Ce qui est fini est fini.

(Ces propos parurent creux, même aux oreilles de Baley. Quel effet devaient-ils donc lui faire, à elle ?)

— Je sais que vous partez d’un bon sentiment, Elijah. On m’a priée de garder Jander jusqu’à la fin de l’enquête. Ensuite, il sera passé à la torche, à ma demande.

— A la torche ?

— On le placera sous une torche de plasma pour le réduire à ses éléments, comme on le fait ici pour les cadavres humains. Je conserverai de lui un hologramme… et des souvenirs. Cela vous satisfait-il ?

— Naturellement… Maintenant, je dois retourner chez le Dr Fastolfe.

— Le corps de Jander vous a-t-il appris quelque chose ?

— Non, Gladïa, mais je ne m’y attendais pas. Elle fit face à Baley et lui dit gravement :

— Elijah, je veux que vous découvriez qui a fait cela et pourquoi. Je dois le savoir !

— Mais, Gladïa…

Elle secoua violemment la tête, comme pour tenir à l’écart tout ce qu’elle ne voulait pas entendre.

— Je sais que vous pouvez réussir !


22

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La jeune femme les accueillit avec un pâle sourire.

— Je savais que lorsque nous nous retrouverions, Elijah, ce serait le premier mot que j’entendrais, dit-elle.

Baley la dévisagea. Elle avait changé. Ses cheveux étaient plus courts, son expression plus inquiète qu’elle ne l’était deux ans plus tôt, elle paraissait en quelque sorte avoir vieilli de plus de deux ans. Mais c’était toujours la même Gladïa, avec son visage triangulaire et ses pommettes saillantes. Elle était toujours aussi petite, menue, encore vaguement enfantine.

Baley avait souvent rêvé d’elle, après son retour sur la Terre. Ces rêves n’étaient pas particulièrement érotiques, plutôt des aventures au cours desquelles il n’arrivait jamais à l’atteindre tout à fait. Elle était toujours là, un peu trop éloignée pour lui parler aisément. Elle ne l’entendait pas, quand il l’appelait. Quand il courait vers elle, elle ne se rapprochait pas.

Ce n’était pas difficile de comprendre pourquoi les rêves étaient ceux-là. Gladïa était une Solarienne, et par conséquent elle avait rarement le droit de se trouver physiquement en présence d’autres êtres humains.

Elle avait été interdite à Elijah parce qu’il était humain et surtout (naturellement) parce qu’il était un Terrien. Les nécessités de l’affaire criminelle sur laquelle il enquêtait les forçaient à se rencontrer mais, tout le temps que durèrent ces rapports, elle était entièrement couverte pour éviter tout contact. Et pourtant, lors de leur dernière entrevue elle avait, au défi de tout bon sens, posé un instant sa main nue sur la joue de Baley. Elle devait bien savoir qu’elle risquait là une infection. Il n’en chérit que plus cet effleurement car tous les aspects de l’éducation de Gladïa s’alliaient pour le rendre inconcevable.

Petit à petit, les rêves avaient cessé.

Baley dit, assez bêtement :

— C’est donc vous qui possédiez le…

Il s’interrompit et Gladïa termina la phrase à sa place :

— Le robot, oui. Et il y a deux ans, c’était moi aussi qui avais le mari. Tout ce que je touche est détruit.

Sans trop savoir ce qu’il faisait, Baley porta une main à sa joue. Gladïa ne parut pas remarquer le geste.

— Vous êtes venu à mon secours cette première fois, reprit-elle. Pardonnez-moi, mais je dois de nouveau faire appel à vous… Entrez, Elijah. Entrez, docteur Fastolfe.

Fastolfe s’effaça pour laisser Baley passer, puis il entra à son tour. Daneel et Giskard suivirent et, avec la discrétion caractéristique des robots, ils allèrent tout de suite se placer dans des niches inoccupées, des deux côtés opposés de la pièce, et restèrent debout en silence, le dos au mur.

Un instant, il apparut que Gladïa allait les traiter avec cette indifférence que les êtres humains réservaient généralement aux robots. Cependant, après un coup d’œil à Daneel, elle se détourna et dit à Fastolfe, d’une voix un peu étranglée :

— Celui-là. S’il vous plaît, dites-lui de partir. D’un air fort étonné, Fastolfe murmura :

— Daneel ?

— Il est trop… Il ressemble trop à Jander !

Fastolfe se tourna vers Daneel et une expression de vive douleur assombrit un instant son visage.

— Certainement, mon enfant. Je vous supplie de m’excuser. Je n’ai pas réfléchi… Daneel, passe dans l’autre pièce et restes-y tout le temps que nous serons ici.

Sans un mot, Daneel s’en alla.

Gladïa examina Giskard, comme pour juger si, lui aussi, ressemblait trop à Jander, mais vite elle se détourna avec un léger haussement d’épaules.

— Désirez-vous boire quelque chose ? proposa-t-elle aux deux visiteurs. J’ai une excellente boisson à la noix de coco, toute fraîche et bien froide.

— Non, merci, Gladïa, répondit Fastolfe. J’ai simplement accompagné Mr Baley ici comme je l’avais promis. Je ne vais pas rester longtemps.

— Si je pouvais avoir un verre d’eau, dit Baley. Je ne vous demande rien de plus.

Gladïa leva une main. Elle devait certainement être observée, car un moment plus tard un robot entra sans bruit, apportant sur un plateau un verre d’eau et, dans une coupe, de petits biscuits avec un peu de substance rosâtre sur le dessus.

Baley ne pouvait éviter d’en prendre un, bien qu’il ignorât ce que c’était. Ce devait être quelque chose qui descendait de la Terre car il ne pouvait croire qu’on lui ferait manger un produit indigène de la planète ou quelque chose de synthétique. Néanmoins, les descendants des espèces alimentaires terriennes avaient pu changer avec le temps, soit par la culture, soit par l’influence d’un environnement différent. Fastolfe, au déjeuner, avait bien dit qu’une grande partie de l’alimentation auroraine nécessitait une initiation.

Il fut agréablement surpris. Le goût était un peu piquant et épicé, mais il trouva le biscuit délicieux et en prit immédiatement un autre. Puis il remercia le robot et prit la coupe ainsi que le verre d’eau.

Le robot repartit.

L’après-midi tirait à sa fin et le soleil rougeoyait aux fenêtres exposées à l’ouest. Baley eut l’impression que cette maison était plus petite que celle de Fastolfe mais elle aurait été plus gaie si la présence de la triste silhouette de Gladïa n’avait eu un effet déprimant.

Baley se dit que ce devait être son imagination qui lui jouait des tours. De toute manière, la gaieté lui paraissait impossible dans une structure prétendant abriter et protéger des êtres humains mais qui restait exposée de tous côtés à l’Extérieur. Pas Un seul mur, pensait-il, n’avait derrière lui la chaleur de la vie humaine. On ne pouvait se tourner dans aucune direction pour trouver de la compagnie, une sensation de communauté. Au delà de chaque mur extérieur, de tous les côtés, en haut et en bas, s’étendait un monde inanimé. Froid ! Froid !

Et le froid refluait sur Baley alors qu’il songeait de nouveau au dilemme dans lequel il était plongé. Pendant un moment, le choc qu’il avait éprouvé en revoyant Gladïa le lui avait fait oublier.

— Approchez-vous, Elijah, dit-elle. Venez-vous asseoir. Je vous prie de me pardonner de ne pas avoir toute ma tête à moi. Je me trouve, pour la seconde fois, en plein scandale planétaire et je vous avouerai que la première expérience suffisait.

— Je comprends, Gladïa. Je vous en prie, ne vous excusez pas, répondit Baley.

— Quant à vous, cher docteur, ne vous croyez pas obligé de nous laisser.

— Ma foi…

Fastolfe jeta un coup d’œil à la bande horaire, au mur.

— Je veux bien rester encore un petit moment mais du travail m’attend, mon enfant, même si le ciel nous tombe sur la tête. Plus encore si je songe à un proche avenir où je risque d’être empêché de poursuivre mes travaux.

Gladïa cligna rapidement des yeux comme pour refouler des larmes.

— Je sais, docteur. Vous avez de graves ennuis à cause… à cause de ce qui s’est passé ici, et j’ai un peu honte de ne pouvoir penser qu’à ma propre infortune.

— Je vais faire de mon mieux pour résoudre, mon problème, Gladïa, et je ne veux pas que vous éprouviez dans cette affaire un sentiment de culpabilité. Mr Baley va peut-être pouvoir nous aider tous les deux.

A ces mots, Baley bougonna :

— Je ne me rendais pas compte, Gladïa, que vous étiez en quelque sorte impliquée dans cette affaire.

— Qui d’autre le serait ? répliqua-t-elle en soupirant.

— Vous êtes… Vous étiez, plutôt, en possession de Jander Panell ?

— Pas réellement en possession. Il m’avait été prêté par le Dr Fastolfe.

— Etiez-vous avec lui quand… quand il…

Baley hésita, ne sachant trop comment dire.

— Quand il est mort ? Pouvons-nous dire qu’il est mort ? Non, je n’étais pas là. Et, avant que vous posiez la question, il n’y avait personne d’autre dans la maison à ce moment. J’étais seule. Je le suis généralement. Presque toujours. C’est à cause de mon éducation solarienne, rappelez-vous. Naturellement, cette solitude n’est pas obligatoire. Vous êtes ici tous les deux et cela ne me gêne pas… Enfin, pas beaucoup.

— Et vous étiez toute seule au moment où Jander est mort ? C’est bien ça ?

— Je viens de le dire ! s’exclama Gladïa avec une Certaine irritation. Ah, ne faites pas attention, Elijah. Je sais que vous devez vous faire répéter et répéter les choses. Oui, j’étais bien seule. Franchement.

— Mais il y avait des robots avec vous, sans doute ?

— Oui, bien sûr. Quand je dis « seule », je veux dire qu’il n’y avait pas d’autres êtres humains avec moi.

— Combien de robots possédez-vous, Gladïa ? Sans compter Jander.

Elle hésita, comme si elle comptait mentalement, puis elle répondit :

— Vingt. Cinq dans la maison et quinze sur les terres. Je dois dire aussi que les robots vont et viennent librement, entre ma maison et celle du Dr Fastolfe, ce qui fait qu’il n’est pas toujours facile de juger, quand on aperçoit un robot un instant dans l’un ou l’autre établissement, s’il est à moi ou à lui.

— Ah ! dit Baley. Et comme le Dr Fastolfe a cinquante-sept robots dans son établissement cela signifie, si nous faisons l’addition, que dans l’ensemble il y en a soixante-dix-sept. Y a-t-il d’autres établissements voisins dont les robots pourraient se mêler aux vôtres sans qu’il soit possible de les distinguer ?

Fastolfe intervint :

— Il n’y en a aucun qui soit assez près pour cela. Et il n’est pas d’usage d’autoriser ce genre de relations. Gladïa et moi, nous sommes un cas d’espèce, parce qu’elle n’est pas auroraine et parce que je me sens en quelque sorte responsable d’elle.

— Tout de même… Soixante-dix-sept robots, marmonna Baley.

— Oui, dit Fastolfe, mais pourquoi insistez-vous sur ce point ?

— Parce que cela signifie que vous avez l’habitude de voir du coin de l’œil sans y faire particulièrement attention, soixante-dix-sept objets qui se déplacent, chacun ayant une forme vaguement humaine. N’est-il pas possible, Gladïa, que si un véritable être humain pénétrait dans la maison, dans quelque intention que ce soir, vous n’y feriez pas attention ? Ce ne serait qu’un objet ambulant de plus, de forme vaguement humaine, qui ne vous surprendrait pas.

Fastolfe rit tout bas et Gladïa secoua la tête, sans sourire.

— On voit bien que vous êtes un Terrien, Elijah. Comment pouvez-vous imaginer qu’un être humain, même le Dr Fastolfe, pourrait s’approcher de ma maison sans que je sois avertie par un de mes robots ? Je pourrais ne pas faire attention à une forme mouvante, supposer que c’est un des robots, mais jamais aucun robot ne s’y tromperait. Je vous attendais sur le seuil, quand vous êtes arrivé, mais uniquement parce que mes robots m’avaient prévenue. Non, non, quand Jander est mort, il n’y avait aucun autre être humain dans la maison.

— A part vous.

— A part moi. Tout comme il n’y avait personne à part moi dans la maison quand mon mari a été tué. De nouveau, Fastolfe intervint avec délicatesse.

— Il y a une différence, Gladïa. Votre mari a été tué avec un instrument contondant. La présence physique d’un assassin était nécessaire et si vous étiez l’unique personne présente, c’était très grave. Dans le cas présent, Jander a été mis hors de fonctionnement par un subtil programme verbal. La présence physique n’était pas indispensable. Le fait que vous étiez seule sur les lieux ne signifie rien, surtout si vous ne savez pas comment bloquer le cerveau d’un robot humaniforme.

Tous deux se tournèrent vers Baley, Fastolfe d’un air interrogateur, Gladïa tristement. (Il était plutôt irrité de voir que Fastolfe, dont l’avenir était aussi sombre que le sien, avait l’air de prendre les choses avec humour. Il n’y avait vraiment pas de quoi rire, pensa Baley avec morosité.)

— L’ignorance, dit-il lentement, peut n’avoir aucune importance. Il arrive qu’une personne ne sache pas comment se rendre à tel ou tel endroit et l’atteigne cependant en marchant au hasard. Il est possible que l’on ait parlé à Jander et, sans en avoir la moindre conscience, appuyé sur le bouton du gel mental.

— Et quelles seraient les chances de ce hasard-là ? demanda Fastolfe.

— C’est vous l’expert, docteur, et je suppose que vous allez me dire qu’elles sont pratiquement inexistantes ?

— Incroyablement réduites. Il se peut qu’une personne ne sache pas se rendre à tel ou tel endroit, mais si le seul chemin est une suite de cordes raides tendues dans une multitude de directions, quelles sont les chances d’atteindre ce lieu par hasard en marchant les yeux bandés ?

Gladïa s’agita fébrilement. Elle crispa les poings, comme pour empêcher ses mains de trembler, et les abattit sur ses genoux.

— Accident ou non, je ne suis pas responsable ! s’écria-t-elle. Je n’étais pas avec lui quand c’est arrivé. Je n’y étais pas ! Je lui ai parlé dans la matinée, il allait bien, il était parfaitement normal. Quelques heures plus tard, quand je l’ai appelé, il n’est pas venu. Je l’ai cherché et je l’ai trouvé debout dans sa niche habituelle, l’air tout à fait normal. Seulement il ne m’a pas répondu, il n’y a eu aucune réaction. Et il n’a eu aucune réaction depuis.

— Avez-vous pu lui dire quelque chose, tout à fait en passant, qui aurait provoqué le gel mental après que vous l’avez quitté ? Disons une heure plus tard, par exemple ?

Fastolfe s’interposa vivement.

— C’est tout à fait impossible, Baley ! Si un gel mental se produit, il se produit instantanément. Je vous prie de ne pas harceler Gladïa de cette façon. Elle est incapable de provoquer délibérément un gel mental et il est inconcevable qu’elle en ait provoqué un accidentellement.

— N’est-il pas tout aussi inconcevable qu’il ait été produit par le hasard d’un court-circuit positronique, comme vous dites que ce pourrait être le cas ?

— Pas tout à fait.

— Les deux incidents sont extrêmement improbables. Quelle est la différence, dans l’inconcevable des deux cas ?

— Elle est très importante. Je suppose qu’un gel mental par court-circuit positronique aurait une probabilité de 1 sur 1012 alors que celle d’un ordre accidentel serait de 1 sur 10m. Ce n’est qu’une estimation, mais une évaluation assez raisonnable des improbabilités comparées. La différence est encore plus grande qu’entre un seul électron et l’Univers tout entier, et elle est en faveur du court-circuit accidentel.

Un silence tomba. Au bout d’un moment, Baley le rompit.

— Docteur Fastolfe, vous disiez que vous ne pouviez pas vous attarder.

— Je suis déjà resté trop longtemps.

— Bien. Alors voudriez-vous partir maintenant ? Fastolfe fit mine de se lever puis il demanda :

— Pourquoi ?

— Parce que je veux parler à Gladïa seul à seule.

— Pour la harceler ?

— Je dois l’interroger hors de votre présence. Notre situation est beaucoup trop grave pour nous embarrasser de politesse.

— Je n’ai pas peur de Mr Baley, cher docteur, assura Gladïa. (Elle ajouta, non sans une certaine nostalgie :) Mes robots me protègeront si son impolitesse dépasse les bornes.

Fastolfe sourit.

— Très bien, Gladïa.

Il se leva et lui tendit la main. Elle la serra très brièvement.

— J’aimerais que Giskard reste ici, pour une protection générale, dit-il, et Daneel restera dans la pièce voisine, si cela ne vous fait rien. Pourriez-vous me prêter un de vos robots pour me raccompagner chez moi ?

— Certainement, répondit-elle en levant un bras. Vous connaissez Pandion, je crois ?

— Naturellement ! Un bon gardien solide et digne de confiance.

Fastolfe partit, suivi de près par le robot.


23

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Baley attendit, en observant Gladïa, en l’examinant. Elle baissait les yeux sur ses mains, croisées sur ses genoux.

Il était certain qu’elle avait plus de choses à révéler. Comment il la persuaderait de parler, il n’en savait rien, mais il était au moins sûr d’une chose : tant que Fastolfe serait là, elle ne dirait pas toute la vérité.

Enfin, elle releva la tête et demanda d’une petite voix d’enfant :

— Comment allez-vous, Elijah ? Comment vous sentez-vous ?

— Assez bien, Gladïa.

— Le Dr Fastolfe a dit qu’il vous conduirait ici, à l’Extérieur, et qu’il s’arrangerait pour vous faire attendre un certain temps, au pire moment.

— Ah ? Pourquoi donc ? Pour s’amuser ?

— Mais non, voyons ! Je lui ai raconté comment vous aviez réagi au grand air. Vous vous souvenez, quand vous vous êtes évanoui et que vous êtes tombé dans la mare ?

Elijah secoua vivement la tête. Il ne pouvait nier l’incident ni le souvenir qu’il en gardait, mais il n’appréciait guère qu’on le lui rappelle. Il grommela :

— Je ne suis plus tout à fait comme ça. Je me suis amélioré.

— Néanmoins le Dr Fastolfe a dit qu’il vous mettrait à l’épreuve. Est-ce que tout s’est bien passé ?

— Assez bien. Je ne me suis pas évanoui.

Baley se rappela son malaise à bord du vaisseau, durant l’approche d’Aurora, et il grinça des dents. Mais c’était différent et il ne voyait pas la nécessité d’en parler. Il changea de conversation :

— Comment dois-je vous appeler ? Comment vous appelle-t-on ici ?

— Jusqu’à présent, vous m’avez appelée Gladïa.

— C’est peut-être impropre. Je pourrais dire Mrs Delamarre mais il se peut…

Elle étouffa une exclamation et l’interrompit précipitamment :

— Je ne me suis pas servie de ce nom depuis mon arrivée ici. Je vous en prie, ne l’employez pas !

— Comment vous appellent les Aurorains, alors ?

— Le plus souvent, ils disent Gladïa Solaria, mais cela indique simplement que je ne suis pas de leur planète et je n’aime pas ça non plus. Je suis simplement Gladïa. Un seul nom. Ce n’est pas un nom aurorain et je doute qu’il y en ait une autre dans ce monde, alors il suffit. Je continuerai de vous appeler Elijah, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.

— Pas du tout.

— J’aimerais servir le thé.

C’était une nette déclaration et Baley acquiesça en disant :

— Je ne savais pas que les Spatiens buvaient du thé.

— Ce n’est pas du thé comme sur Terre. C’est l’extrait d’une plante, qui est agréable et jugé absolument inoffensif. Nous l’appelons du thé.

Elle leva un bras et Baley remarqua que sa manche était resserrée au poignet et rejoignait des gants très fins, couleur chair. En sa présence, elle exposait toujours le minimum de peau nue.

Son bras resta en l’air quelques instants et au bout de deux ou trois minutes un robot arriva avec un plateau. Il était manifestement encore plus primitif que Giskard mais il disposa les tasses, les assiettes de canapés et de petits fours sans heurt et versa le thé avec même un semblant de grâce.

Curieux, Baley demanda :

— Comment faites-vous ça, Gladïa ?

— Quoi donc ?

— Vous levez le bras chaque fois que vous voulez quelque chose et les robots comprennent toujours ce que vous demandez. Comment est-ce que celui-ci a su que vous vouliez qu’il serve le thé ?

— Ce n’est pas difficile. Chaque fois que je lève le bras, cela coupe un petit champ électro-magnétique maintenu en permanence dans la pièce. Des positions légèrement différentes de ma main et de mes doigts produisent diverses déformations du champ et mes robots les interprètent comme des ordres. Mais je ne m’en sers que pour les commandements les plus simples : Viens ici ! Apporte du thé !… des ordres courants.

— Je n’ai pas remarqué que le docteur Fastolfe se servait de ce système dans son établissement.

— Ce n’est pas tellement aurorain. C’est notre méthode à Solaria et j’y suis habituée… D’ailleurs, je prends toujours le thé à cette heure. Borgraf s’y attend.

— C’est celui-là, Borgraf ?

Baley examina le robot avec un certain intérêt, en s’apercevant que jusque-là il lui avait à peine accordé un coup d’œil. L’indifférence naissait vite de la familiarité. Encore vingt-quatre heures, et il ne remarquerait plus du tout les robots. Ils s’agiteraient autour de lui sans qu’il les voie et les travaux auraient l’air de se faire tout seuls.

Mais il ne tenait pas simplement à ne pas les remarquer, il voulait qu’ils ne soient pas là.

— Gladïa, dit-il, je veux être seul avec vous. Sans même un robot… Giskard, va rejoindre Daneel. Tu peux monter la garde à côté.

— Bien, monsieur, répondit Giskard, sa réaction brusquement réveillée au bruit de son nom.

Gladïa parut amusée.

— Comme vous êtes drôles, les Terriens ! Je sais que vous avez des robots sur la Terre mais vous n’avez pas l’air de savoir les commander. Vous aboyez des ordres, comme s’ils étaient sourds.

Elle se tourna vers Borgraf et lui dit à voix basse :

— Borgraf, aucun d’entre vous ne doit entrer dans cette pièce sans y avoir été appelé. Ne nous interrompez pas, à moins d’une menace ou d’une affaire réellement urgente.

— Oui, madame, répondit Borgraf.

Il recula, jeta un dernier coup d’œil sur la table pour s’assurer qu’il n’avait rien oublié, tourna les talons et quitta la pièce.

Ce fut au tour de Baley d’être amusé. Gladïa avait parlé à voix basse, certainement, mais sur un ton sec d’adjudant s’adressant à une nouvelle recrue. Dans le fond, pensa-t-il, pourquoi s’en étonner ? Il savait depuis longtemps qu’il était plus facile de voir les folies des autres que ses propres défauts.

— Nous voilà seuls, Elijah, dit Gladïa. Même les robots sont partis.

— Vous n’avez pas peur d’être seule avec moi ?

Lentement elle secoua la tête.

— Pourquoi aurais-je peur ? Un bras levé, un geste, un cri, et plusieurs robots se précipiteront. Sur aucun des mondes spatiens, on n’a de raison de craindre un être humain. Nous ne sommes pas sur la Terre, vous savez. Mais, au fait, pourquoi cette question ?

— Il y a d’autres peurs que les craintes physiques. Il n’est pas question que j’use contre vous de violence, ni que je vous maltraite physiquement. Mais n’avez-vous pas peur de mon interrogatoire et de ce qu’il pourrait me permettre de découvrir sur vous ? Souvenez-vous que nous ne sommes pas non plus sur Solaria. Là-bas, je sympathisais avec vous, je vous plaignais et je m’efforçais de démontrer votre innocence.

— Vous ne sympathisez plus avec moi, maintenant ? murmura-t-elle.

— Cette fois, ce n’est pas un mari mort. Vous n’êtes pas soupçonnée de meurtre. Ce n’est qu’un robot qui a été détruit et, autant que je sache, vous n’êtes soupçonnée de rien. C’est au contraire le Dr Fastolfe qui est mon problème. Il s’agit pour moi d’une affaire de la plus haute importance – pour des raisons que je n’ai pas besoin d’exposer – et je dois absolument prouver son innocence, à lui. Si mon enquête se révèle de nature à vous faire du tort, je n’y pourrai rien. Je n’ai pas l’intention de vous faire volontairement du mal, toutefois si je vous en fais, si je ne peux pas l’éviter, tant pis. Il était juste que je vous avertisse.

Elle releva la tête et le regarda dans les yeux, avec arrogance.

— Pourquoi votre enquête risquerait-elle de me faire du tort ?

— C’est ce que nous allons peut-être découvrir maintenant, répliqua froidement Baley, sans que le Dr Fastolfe soit là pour intervenir.

Il prit un des canapés avec une petite fourchette (il était inutile de se servir de ses doigts au risque de rendre tout le plat impropre à la consommation pour Gladïa), le déposa sur son assiette, le mit ensuite dans sa bouche et but une gorgée de thé.

Elle l’imita, canapé pour canapé, gorgée pour gorgée. S’il tenait à être froidement flegmatique, elle aussi, apparemment.

— Gladïa, reprit-il, il est important que je sache, avec précision, quels sont vos rapports avec le Dr Fastolfe. Vous vivez près de chez lui et vous formez tous les deux, en quelque sorte, une seule maison robotique. Il se fait visiblement du souci pour vous. Il n’a fait aucun effort pour se défendre et prouver sa propre innocence, sauf en déclarant simplement qu’il est innocent, mais il vous défend ardemment, il vous a défendue dès que j’ai durci mon interrogatoire.

Gladïa sourit légèrement.

— Que soupçonnez-vous, Elijah ?

— Ne croisez pas le fer avec moi. Je ne veux pas soupçonner. Je veux savoir.

— Le Dr Fastolfe ne vous a pas parlé de Fanya ?

— Si.

— Lui avez-vous demandé si elle était sa femme, ou simplement sa compagne ? S’il avait des enfants ?

Baley, mal à l’aise, changea de position. Il aurait pu poser des questions, bien sûr. Mais sur la Terre surpeuplée, où l’on vivait les uns sur les autres, l’intimité était d’autant plus précieuse qu’elle avait pour ainsi dire disparu. Sur Terre, il était pratiquement impossible de ne pas tout savoir de ses voisins, de leur vie familiale ou de leur état civil, si bien que l’on ne posait jamais de questions et que l’on feignait l’ignorance. C’était un pieux mensonge universel.

Ici, sur Aurora, bien entendu, les usages terriens n’y avaient aucune raison d’être et Baley ne savait pas pourquoi il s’y tenait. C’était idiot !

— Non, je ne lui ai rien demandé, répondit-il. Dites-le moi, voulez-vous ?

— Fanya est sa femme. Il a été marié plusieurs fois, consécutivement, bien sûr, encore que les mariages simultanés pour l’un ou l’autre sexe ne soient pas absolument inconnus à Aurora.

Le léger dégoût avec lequel elle dit cela amena une défense tout aussi légère.

— On n’a jamais vu ça à Solaria. D’ailleurs, l’actuel mariage du Dr Fastolfe sera probablement dissous d’ici peu et chacun sera alors libre de nouer de nouveaux liens, encore qu’il arrive souvent que l’un ou l’autre conjoint n’attende pas pour cela la dissolution… Je ne dis pas que je comprends cette manière désinvolte de traiter le mariage, Elijah, mais c’est ainsi à Aurora. Le Dr Fastolfe, à ma connaissance, est assez collet monté. Ses mariages se sont toujours succédé et il ne cherche rien d’extra-conjugal. Les Aurorains jugent cela vieux jeu et plutôt bête.

Baley hocha la tête.

— Mes lectures me l’ont laissé entendre. Si je comprends bien, on se marie quand on a l’intention d’avoir des enfants.

— En principe, oui, mais il paraît que plus personne ne prend ça au sérieux aujourd’hui. Le Dr Fastolfe a déjà deux enfants et ne peut en avoir d’autres, mais il se marie quand même et postule pour un troisième. Il est rejeté, bien entendu, et il sait qu’il le sera. Des gens ne se donnent même pas la peine de postuler.

— Alors pourquoi se marier ?

— Il y a des avantages sociaux. C’est plutôt compliqué et, comme je ne suis pas auroraine, je ne suis pas sûre de très bien comprendre.

— Enfin, peu importe. Parlez-moi des enfants du Dr Fastolfe.

— Il a deux filles de deux mères différentes. Aucune des mères n’est Fanya, naturellement. Il n’a pas de fils. Ses deux filles ont été incubées dans le sein de la mère, comme le veut l’usage à Aurora. Toutes deux sont adultes, maintenant, et elles ont leurs propres établissements.

— Est-il resté proche de ses filles ?

— Je ne sais pas. Il ne parle jamais d’elles. L’une est roboticienne, alors il doit bien se tenir au courant de ses travaux, je pense. Je crois que l’autre est candidate à un poste au conseil d’une des villes, à moins qu’elle ait déjà été élue et soit en fonction. Je ne sais vraiment pas.

— Est-ce qu’il y a des querelles de famille, des tensions ?

— Pas que je sache, et j’avoue ne pas savoir grand chose, Elijah. A ma connaissance, il est resté en bons termes avec toutes ses ex-femmes. Aucune de ces dissolutions ne s’est faite dans la colère et les récriminations. D’abord, ce n’est pas du tout le genre du Dr Fastolfe. Je ne puis rien imaginer dans la vie qui soit capable d’arracher à Fastolfe une réaction plus extrême qu’un soupir de résignation dans la bonne humeur. Il plaisantera sur son lit de mort.

Cela, au moins, sonnait vrai, pensa Baley.

— Et quels sont les rapports du Dr Fastolfe avec vous ? demanda-t-il. La vérité, s’il vous plaît. La situation ne nous permet pas d’éluder la vérité sous prétexte de nous éviter de l’embarras.

Gladïa leva les yeux et soutint franchement le regard de Baley.

— Il n’y a aucun embarras à éviter. Le Dr Fastolfe est mon ami, un excellent ami.

— Excellent, jusqu’où ?

— Jusque-là, comme je viens de le dire. Excellent.

— Attendez-vous la dissolution de son mariage afin de devenir sa prochaine femme ?

— Non, répondit-elle très calmement.

— Vous êtes amants, alors ?

— Non.

— L’avez-vous été ?

— Non… Cela vous étonne ?

— J’ai simplement besoin d’information.

— Alors permettez-moi de répondre à vos questions d’une manière suivie et ne me les aboyez pas au nez comme si vous cherchiez à me prendre par surprise et à me faire avouer ce qu’autrement j’aurais gardé secret.

Elle dit cela sans la moindre animosité apparente. Presque comme si elle était amusée.

Baley, en rougissant légèrement, ouvrit la bouche pour dire que ce n’était pas du tout son intention mais naturellement, c’était ce qu’il avait cherché et il ne lui servirait à rien de le nier. Alors il se contenta de grommeler :

— Bon, je vous écoute.

Les restes du thé encombraient la table. Baley se demanda si, normalement, elle n’aurait pas levé le bras, en le pliant de telle ou telle façon, et si le robot, Borgraf, ne serait pas entré en silence pour tout desservir.

Est-ce que ces restes dérangeaient Gladïa, la rendraient-ils moins maîtresse de ses réactions ? Si c’était le cas, mieux valait que tout traîne encore… mais Baley n’avait pas un bien grand espoir car toutes ces miettes ne semblaient la troubler en rien et elle n’avait même pas l’air de les remarquer.

Elle baissait de nouveau les yeux sur ses mains, croisées sur ses genoux, et sa figure s’était assombrie, son expression s’était durcie comme si elle plongeait dans un passé qu’elle aurait mieux aimé effacer.

— Vous avez eu un aperçu de ma vie sur Solaria, dit-elle. Elle n’était pas heureuse mais je n’en connaissais pas d’autre. C’est seulement lorsque j’ai connu un peu de bonheur que j’ai soudain compris à quel point ma précédente vie avait été profondément malheureuse. Et cela s’est produit grâce à vous, Elijah.

— Grâce à moi ? s’écria-t-il, surpris.

— Oui, Elijah. Notre toute dernière entrevue à Solaria – j’espère que vous vous en souvenez, Elijah – m’a appris quelque chose. Je vous ai touché ! J’ai ôté mon gant, un gant semblable à ceux que je porte en ce moment, et je vous ai touché la joue. Le contact n’a pas duré longtemps. Je ne sais pas quel effet il vous a fait – ne me le dites pas, c’est sans importance – mais cela a été très important pour moi.

Elle releva les yeux et regarda Baley en face comme pour le défier.

— Cela a été capital pour moi. Ma vie en a été changée. N’oubliez pas, Elijah, que jusqu’alors, après les quelques années de mon enfance, je n’avais jamais touché un homme, ni même aucun être humain, à part mon mari. Et mon mari et moi, nous nous touchions rarement. J’avais regardé des hommes à la télévision, naturellement, et je m’étais ainsi familiarisée avec tous leurs aspects physiques, toutes les parties de leur corps. De ce côté-là, je n’avais rien à apprendre.

« Mais je n’avais aucune raison de penser que la sensation du toucher différait suivant les hommes. Je savais ce que je sentais en touchant mon mari, la sensation que me donnaient ses mains quand il parvenait à se résoudre à me toucher, ce que… enfin, tout. Je n’avais aucune raison de penser qu’avec un autre homme ce serait différent. Le contact de mon mari ne me procurait pas de plaisir, mais pourquoi en aurais-je ressenti ? Est-ce que j’éprouve un plaisir particulier au contact de mes doigts sur cette table, sinon que j’en apprécie peut-être la surface lisse ?

« Le contact avec mon mari faisait partie d’un rite occasionnel qu’il pratiquait parce qu’on attendait cela de lui et, en bon Solarien, il s’exécutait selon le calendrier et la pendule, pour la durée et de la manière prescrites par la bonne éducation. Sauf que, dans un autre sens, ce n’était pas de la bonne éducation, car si ce contact périodique était d’ordre sexuel, mon mari n’avait pas postulé pour un enfant et je crois que ça ne l’intéressait pas d’en produire un. Et il m’impressionnait beaucoup trop pour que j’aille postuler de ma propre initiative, comme j’en avais le droit.

« Quand j’y réfléchis avec le recul, je comprends que ces rapports sexuels étaient méthodiques et de pure forme. Je n’avais jamais d’orgasme. Jamais, pas une seule fois. D’après mes lectures, je devinais vaguement que cette chose existait, mais les descriptions ne faisaient que m’intriguer et me dérouter et comme on ne les trouvait que dans les livres importés – les ouvrages solariens ne traitent jamais de sujets sexuels – je n’arrivais pas à y croire. Je les prenais simplement pour des métaphores exotiques.

« Pas plus que je ne pouvais essayer – et encore moins réussir – l’auto-érotisme. La masturbation, je crois que c’est le mot courant. Du moins, j’ai entendu ce mot ici à Aurora. A Solaria, naturellement, on ne parle jamais de tout ce qui peut avoir trait au sexe, pas plus qu’aucun mot ayant une corrélation avec le sexe n’est employé dans la bonne société… Et d’ailleurs, il n’y a pas d’autre genre de société à Solaria.

« D’après certaines de mes lectures, je devinais comment on devait s’y prendre pour pratiquer la masturbation et, à l’occasion, il m’est arrivé de faire une tentative timide, d’essayer de faire ce qui était décrit. Mais j’étais incapable d’aller jusqu’au bout. Les tabous contre tout contact avec un corps humain me rendaient mes propres attouchements déplaisants et interdits. Je peux effleurer mon côté avec ma main, croiser les jambes, sentir la pression d’une cuisse sur l’autre, mais c’est là des contacts fortuits, auxquels on ne fait pas attention. C’était tout autre chose de faire du toucher un instrument délibéré de plaisir. Chaque fibre de mon corps savait que cela ne devait pas être fait, et comme je le savais, le plaisir ne venait pas.

« Et l’idée ne m’est jamais venue, pas une fois, que l’on pourrait éprouver du plaisir à toucher, dans d’autres circonstances. Pourquoi me serait-elle venue ? Comment l’aurait-elle pu ?

« Jusqu’au moment où je vous ai touché, cette fois-là. Pourquoi je l’ai fait, je n’en sais rien. J’éprouvais pour vous un élan d’affection, parce que vous m’aviez sauvée de l’accusation de meurtre. Et puis vous n’étiez pas formellement interdit, vous n’étiez pas solarien. Vous n’étiez pas – pardonnez-moi – tout à fait un homme. Vous étiez une créature de la Terre. Humain en apparence mais avec une vie courte et menacée par les infections, un être considéré au mieux comme un demi-humain.

« Alors, parce que vous m’aviez sauvée et que vous n’étiez pas réellement un homme, j’ai pu vous toucher. Et, de plus, vous ne m’avez pas regardée avec l’hostilité et la répugnance que mon mari me manifestait, ni avec l’indifférence soigneusement étudiée de quelqu’un qui me verrait à la télévision. Vous étiez là, bien palpable, votre regard était chaleureux et grave. Vous avez même tremblé quand ma main s’est approchée de votre joue. Je l’ai vu.

« Pourquoi ce tremblement, je n’en sais rien. Le contact a été si fugace et en aucune façon la sensation physique n’était différente de celle que j’aurais ressentie si j’avais touché mon mari ou un autre homme… ou peut-être même une femme. Mais cela dépassait de loin la sensation physique. Vous étiez là, vous avez accueilli le geste, vous m’avez donné tous les signes de ce que j’ai reconnu comme de… de l’affection. Et quand nos deux peaux, ma main, votre joue, sont entrées en contact, c’était comme si j’avais touché un feu très doux qui est instantanément remonté le long de ma main et de mon bras et qui m’a embrasée.

« Je ne sais pas combien de temps cela a duré, sûrement pas plus de quelques instants, mais pour moi le temps s’est arrêté. Il m’est arrivé quelque chose qui ne m’était jamais arrivé. En réfléchissant par la suite à ce que j’en avais appris, j’ai compris que j’avais presque connu un orgasme.

« Je me suis efforcée de ne pas le montrer…

Baley, n’osant plus la regarder, secoua la tête.

— Eh bien, donc, je n’ai rien montré. Je vous ai dit « Merci, Elijah ». Je le disais pour ce que vous aviez fait pour moi, dans l’affaire de la mort de mon mari. Mais je vous le disais aussi, et bien plus, pour avoir éclairé mon existence, pour m’avoir montré, même à votre insu, ce qu’il y avait dans la vie, pour avoir ouvert une porte, révélé un chemin, indiqué un horizon. L’acte physique n’était rien en soi. Rien qu’un simple contact, mais c’était le commencement de tout.

La voix de Gladïa mourut et, pendant un moment, plongée dans ses souvenirs, elle garda le silence.

Puis elle leva un doigt.

— Non, ne dites rien. Je n’ai pas encore fini. J’avais fait des rêves éveillés, avant cela, très, très vagues. Un homme et moi, faisant ce que nous faisions mon mari et moi, mais quelque peu différemment – je ne savais même pas de quelle façon ce serait différent – et ressentant quelque chose de différent, que je ne pouvais même pas imaginer en déployant tous les prodiges d’imagination dont j’étais capable. J’aurais pu continuer toute ma vie à essayer d’imaginer l’inimaginable et j’aurais pu mourir comme je suppose que meurent les femmes de Solaria – et aussi les hommes – depuis trois ou quatre siècles, sans jamais rien savoir. Ignorantes. On a des enfants, mais on ne sait toujours pas.

« Mais il m’a suffi de toucher votre joue, Elijah, et j’ai su. N’était-ce pas stupéfiant ? Vous m’avez appris ce que je ne pouvais imaginer. Pas la mécanique, pas les gestes ni l’ennuyeux contact de deux corps mal consentants, mais quelque chose que je n’aurais jamais pu concevoir, dont jamais je n’aurais pu comprendre le rapport. Votre expression, la lueur dans vos yeux, l’impression de… de gentillesse, de bonté… quelque chose que je ne peux même pas décrire… une acceptation, l’abaissement d’une terrible barrière entre les individus. De l’amour, je suppose. Un mot commode pour englober tout cela et plus encore.

« J’ai éprouvé de l’amour pour vous, Elijah, parce que je croyais que vous pouviez en éprouver pour moi. Je ne dis pas que vous m’aimiez mais que vous sembliez en être capable, à mes yeux tout au moins. Je n’avais jamais connu cela et s’il en était question dans l’ancienne littérature, je ne comprenais pas ce que les auteurs voulaient dire, pas plus que je ne pouvais comprendre les hommes, dans ces mêmes livres, quand ils parlaient d’« honneur » et s’entretuaient pour défendre le leur. Je reconnaissais ce mot sans en pénétrer la signification. Je ne sais toujours pas ce que ça veut dire. Et pour moi, c’était la même chose que ce qu’on appelle l’amour, jusqu’à ce que je vous touche.

« Après, j’ai pu imaginer et je suis venue à Aurora en me souvenant de vous, en pensant à vous, en vous parlant inlassablement en pensée, en croyant qu’à Aurora je ferais la connaissance d’un million d’Elijah.

Elle s’interrompit, resta un moment perdue dans ses pensées, et puis, brusquement, elle poursuivit :

— Je ne les ai pas trouvés. J’ai découvert qu’Aurora, à sa façon, ne valait pas mieux que Solaria. A Solaria, la sexualité était interdite. Elle était détestée et nous nous en détournions tous. Nous ne pouvions pas aimer, à cause de cette haine qu’elle suscitait.

« A Aurora, la sexualité était ennuyeuse. On l’acceptait calmement, facilement, c’était aussi banal que de respirer. Si l’on avait envie de se livrer à des rapports sexuels, on s’adressait à celui ou celle qui vous plaisait, et si cette aimable personne n’avait rien de mieux à faire à cet instant, les rapports s’ensuivaient, de n’importe quelle manière commode. Comme la respiration… Mais où est l’extase, dans la respiration ? Si l’on étouffe, il se peut que la première aspiration d’air suivant la privation soit un merveilleux soulagement et un délice. Mais si l’on n’a jamais étouffé ?

« Mais si l’on n’a jamais été privé de sexe contre son gré ? Si cela était enseigné aux jeunes de la même façon que la lecture ou la programmation ? Si ce genre d’expérience était toute naturelle pour les enfants et si les adolescents plus âgés les aidaient ?

« Les rapports sexuels autorisés, aussi libres que possible, aussi abondants que l’eau, n’ont rien à voir avec l’amour, à Aurora. Tout comme ces rapports interdits et honteux à Solaria n’ont rien à voir avec l’amour. Dans un cas comme dans l’autre, les enfants sont rares, on ne peut en avoir qu’après avoir fait une demande officielle… Et ensuite, si l’autorisation est accordée, on doit se livrer à des rapports ayant pour seul objet la production d’enfants – rapports ennuyeux et ternes. Si, après un laps de temps raisonnable, l’imprégnation ne suit pas, l’esprit se rebelle, et on a recours à l’insémination artificielle.

« Avec le temps, l’extogénèse deviendra courante, tout comme à Solaria, la fécondation et le développement de l’embryon se feront dans une genitaria, l’amour physique sera abandonné, ne deviendra qu’une forme de rapport social, un jeu qui n’évoquera pas plus l’amour que le cosmo-polo.

« J’étais incapable d’adopter l’attitude auroraine, Elijah. Je n’avais pas été élevée comme ça. Avec terreur, j’ai recherché des rapports sexuels et personne ne m’a repoussée… et personne ne comptait. Tous les hommes avaient des yeux indifférents quand je m’offrais, et ils restaient indifférents, en m’acceptant. Une de plus, pensaient-ils, quelle importance ? Ils étaient consentants mais ça s’arrêtait là. Et quand je les touchais, il ne se produisait rien. C’était comme lorsque je touchais mon mari. J’ai appris à faire tous les gestes, à suivre leurs indications, à aller jusqu’au bout en acceptant qu’ils me guident, et cela ne me faisait toujours rien. Dans tout cela, je n’ai même pas puisé l’envie de faire cela moi-même, à moi-même. La sensation que vous aviez provoquée ne m’est jamais revenue et, finalement, j’ai renoncé.

« Durant tout ce temps, le Dr Fastolfe a été mon ami. Lui seul, dans tout Aurora, savait tout ce qui s’était passé sur Solaria. Du moins, je le crois. Vous savez que cette histoire n’a jamais été rendue publique et qu’elle n’a certainement pas été représentée dans sa réalité, dans cette effroyable émission en Hyperonde dont j’ai entendu parler et que je n’ai jamais voulu voir.

« Le Dr Fastolfe m’a protégée contre le manque de compréhension des Aurorains, contre leur mépris total des Solariens. Il m’a également protégée contre la détresse qui m’a envahie au bout d’un certain temps.

« Non, nous n’avons pas été amants. Je me serais bien offerte, mais quand l’idée m’est venue que je le pourrais, je pensais déjà que cette sensation que vous aviez inspirée, Elijah, ne me reviendrait jamais. Je me disais que c’était peut-être une illusion, une déformation de la mémoire, et j’y ai renoncé. Je ne me suis pas offerte. Et il ne s’est pas offert non plus. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être devinait-il mon désespoir de n’avoir rien pu trouver qui me convienne, dans les rapports sexuels, et n’a-t-il pas voulu l’aggraver en m’infligeant un nouvel échec. Ce serait caractéristique de sa prévenance et de ses bontés pour moi d’avoir ce genre de délicatesse… Nous n’avons donc jamais été amants. Il n’a été que mon ami, à un moment où j’en avais besoin plus que tout le reste.

« Voilà, Elijah. Vous avez les réponses à toutes les questions que vous avez posées. Vous vouliez savoir quels étaient mes rapports avec le Dr Fastolfe et vous avez dit que vous vouliez des renseignements. Vous les avez. Etes-vous satisfait ?

Haley s’efforça de masquer sa détresse.

— Je suis navré, Gladïa, que la vie ait été si dure pour vous. Oui, vous m’avez renseigné comme je le souhaitais. Vous m’avez même donné plus d’informations que vous ne le pensez.

Gladïa fronça les sourcils.

— Comment cela ?

Haley ne répondit pas directement.

— Gladïa, dit-il, je suis heureux que votre souvenir de moi ait eu tant de prix pour vous. Quand j’étais à Solaria, à aucun moment l’idée ne m’est venue que je vous impressionnais de la sorte, et même si je l’avais cru, je n’aurais pas cherché à… vous savez.

— Je sais, Elijah, murmura-t-elle avec douceur. Et même si vous aviez essayé, cela ne vous aurait servi à rien. Je ne pouvais pas.

— Oui, je sais… Et je ne prends pas du tout ce que vous venez de me dire comme une invitation. Un bref contact, un instant de lucidité sexuelle, pourquoi aller plus loin ? Il est fort probable que cela ne se répétera jamais. Il ne faudrait pas gâcher un souvenir fugace en tentant maladroitement de le ressusciter. C’est une des raisons pour lesquelles, maintenant, je ne… m’offre pas. Et vous ne devez pas considérer cela comme un rejet. D’ailleurs…

— Oui ?

— Comme je le disais, vous m’avez peut-être révélé plus que vous ne croyez. Vous m’avez dit que l’histoire ne se termine pas sur votre désespoir.

— Moi ? Je ne vous ai jamais dit ça !

— Si. Quand vous m’avez parlé de la sensation inspirée par le contact de votre main sur ma joue, vous avez dit qu’en y réfléchissant longtemps après, ou par la suite, en songeant avec le recul et lorsque vous aviez appris, vous vous êtes rendu compte que vous aviez presque connu un orgasme… Mais ensuite, vous m’avez raconté que vos expériences sexuelles avec les Aurorains n’avaient jamais été couronnées de succès, d’où je conclus qu’elles ne vous ont pas amenée jusqu’à l’orgasme. Et pourtant, vous avez dû le connaître, Gladïa, pour qualifier la sensation que vous avez éprouvée cette fois-là sur Solaria. Vous ne pouviez pas y réfléchir avec le recul et la reconnaître pour ce qu’elle était à moins d’avoir appris à aimer réellement, pleinement. Autrement dit, vous avez eu un amant et vous avez connu l’amour. Si je dois vous croire sur parole, croire que le Dr Fastolfe n’est pas et n’a jamais été votre amant, alors il y a eu quelqu’un d’autre.

— Et après ? En quoi est-ce que cela vous regarde, Elijah ?

— Je ne sais pas si cela me regarde ou non, Gladïa. Mais dites-moi qui est cet homme et s’il se révèle que cette affaire ne me regarde pas, nous n’en parlerons plus.

Gladïa ne répondit pas. Baley insista :

— Si vous ne me le dites pas, Gladïa, il va falloir que je vous le dise. Je vous ai avertie dès le début que la situation ne me permettait pas de vous épargner.

Elle garda le silence, les lèvres pincées, la figure pâle.

— Ce doit bien être quelqu’un, Gladïa, et la perte de Jander vous cause un chagrin extrême. Vous avez fait sortir Daneel parce que vous ne pouviez pas supporter de le voir, parce qu’il vous rappelait trop Jander. Si je me trompe en jugeant que c’était Jander Panell…

Baley s’interrompit un moment puis il insista d’une voix dure :

— Si le robot Jander Panell n’était pas votre amant, dites-le !

Et Gladïa souffla :

— Jander, le robot, n’était pas mon amant… (Puis sa voix s’affermit et elle déclara avec une grande fermeté :) Il était mon mari !


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Baley remua les lèvres. Aucun son n’en sortit mais on ne pouvait se méprendre sur les trois syllabes de son exclamation.

— Oui, dit Gladïa. Par Jehosaphat ! Vous êtes suffoqué. Pourquoi ? Vous réprouvez cela ?

— Ma foi… ce n’est pas à moi d’approuver ou de réprouver, bredouilla-t-il.

— Ce qui signifie que vous désapprouvez.

— Ce qui signifie simplement que je veux me renseigner, que je procède à une enquête. Comment fait-on la distinction entre un amant et un mari, à Aurora ?

— Si deux personnes vivent ensemble dans le même établissement pendant un certain temps, elles peuvent se faire appeler mari et femme, plutôt qu’amants.

— Combien de temps ?

— Ça varie, ça dépend des régions, je crois, de la mentalité locale. En ville, à Eos au moins, la période est de trois mois.

— Est-il aussi exigé que, pendant cette période, on s’interdise des relations sexuelles avec des tierces personnes ?

Gladïa haussa les sourcils avec étonnement.

— Pourquoi ?

— Simple question.

— L’exclusivité est inconcevable, à Aurora. Mari ou amant, ça ne change rien. On s’abandonne à ses désirs selon son bon plaisir.

— Et vous abandonniez-vous à votre bon plaisir quand vous étiez avec Jander ?

— Non, pas du tout, mais c’était par choix personnel.

— D’autres se sont offerts ?

— A l’occasion.

— Et vous avez refusé ?

— Je peux toujours refuser, selon ma volonté. Ça fait partie de la non-exclusivité.

— Mais avez-vous refusé ?

— Oui.

— Et ceux que vous avez repoussés savaient-ils pourquoi vous refusiez ?

— Que voulez-vous dire ?

— Savaient-ils que vous aviez un mari-robot ?

— J’avais un mari ! Ne le traitez pas de mari-robot. Cette expression n’existe pas.

— Le savaient-ils ?

Elle hésita.

— Je ne sais pas.

— Vous ne leur avez pas dit ?

— Quelle raison avais-je de le leur dire ?

— Ne répondez pas à mes questions par des questions ! Leur avez-vous dit ?

— Non.

— Comment pouviez-vous l’éviter ? Ne pensez-vous pas qu’une explication de votre refus aurait été toute naturelle ?

— Aucune explication n’est jamais exigée. Un refus est simplement un refus et il est toujours accepté. Je ne vous comprends pas.

Baley prit un temps pour mettre un peu d’ordre dans ses pensées. Ils ne se contrecarraient pas dans leurs propos, ils suivaient des voies parallèles. Il reprit :

— Sur Solaria, est-ce qu’il aurait été normal de prendre un robot pour mari ?

— Sur Solaria, c’était absolument impensable et l’idée d’une telle possibilité ne me serait jamais venue. Sur Solaria, tout était inconcevable… Et sur Terre aussi, Elijah. Votre femme aurait-elle pu prendre pour mari un robot ?

— Ça n’a aucun rapport et c’est à côté de la question.

— Peut-être, mais votre expression est une réponse assez éloquente. Nous ne sommes peut-être pas aurorains, vous et moi, mais nous sommes sur Aurora et voilà deux ans que je vis ici, alors j’accepte ses mœurs.

— Vous voulez dire que des relations sexuelles entre robot et être humain sont courantes ici, sur cette planète ?

— Je ne sais pas. Je sais simplement qu’elles sont acceptées parce que tout est accepté en sexualité, tout ce qui est volontaire, tout ce qui apporte une satisfaction mutuelle et ne fait physiquement de mal à personne. Qu’est-ce que ça peut bien faire aux gens, à qui que ce soit, comment un individu ou un groupe d’individus trouve sa satisfaction ? Est-ce que quelqu’un va s’occuper des livres que je visionne, de ce que je mange, de l’heure à laquelle je me couche ou me lève, de ce que j’aime les chats ou déteste les roses ? La sexualité aussi est affaire de goûts, et cela laisse tout le monde indifférent, sur Aurora.

— Sur Aurora, répéta Baley. Mais vous n’êtes pas née sur Aurora et vous n’avez pas été élevée dans ses mœurs et usages. Vous m’avez dit tout à l’heure que vous ne pouviez vous adapter à cette indifférence sexuelle que vous approuvez à présent. Tout à l’heure, vous exprimiez votre dégoût pour les multiples mariages et les nombreuses aventures sans lendemain. Si vous n’avez pas donné les raisons de votre refus aux hommes que vous avez repoussés, c’est peut-être bien que tout au fond de vous-même, dans un recoin caché, vous aviez honte d’avoir Jander pour mari. Peut-être saviez-vous, ou soupçonniez-vous, ou supposiez-vous simplement, que c’était insolite, inhabituel même sur Aurora, et vous aviez honte.

— Non, Elijah, vous n’allez pas me persuader que j’avais honte. Si, même sur Aurora, c’est inhabituel d’avoir un robot pour mari, c’est parce que les robots comme Jander sont inhabituels. Les robots que nous avons sur Solaria, que vous avez sur la Terre – ou même à Aurora à l’exception de Daneel et Jander – ne sont pas conçus pour apporter des satisfactions sexuelles, à part les plaisirs plus rudimentaires. Ils peuvent être utilisés comme appareils de masturbation, peut-être, de la même manière qu’un vibrateur mécanique, mais rien de plus. Quand le nouveau robot humaniforme se répandra, de même la sexualité entre robot et être humain deviendra courante.

— Au fait, comment en êtes-vous venue à posséder Jander, Gladïa ? Il n’en existait que deux, tous deux chez le Dr Fastolfe. Alors vous en a-t-il simplement donné un, la moitié du total ?

— Oui.

— Pourquoi ?

— Par générosité, sans doute. J’étais seule, désillusionnée, misérable, étrangère dans un pays que je ne comprenais pas. Il m’a donné Jander pour me tenir compagnie et jamais je ne pourrai assez l’en remercier. Cela n’a duré que six mois, mais ces six mois valent sans doute amplement tout le reste de ma vie.

— Le Dr Fastolfe savait-il que Jander était votre mari ?

— Il n’y a jamais fait allusion. Alors je n’en sais rien.

— Et vous, y avez-vous fait allusion ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Je n’en voyais pas la nécessité… ce n’est pas du tout parce que j’avais honte.

— Comment est-ce arrivé ?

— Que je n’en aie pas vu la nécessité ?

— Non. Comment Jander est-il devenu votre mari ? Gladïa sursauta, pâlit et riposta d’une voix pleine d’animosité :

— Pourquoi devrais-je vous expliquer ça ?

— Ecoutez, Gladïa, il se fait tard. Ne me contrez pas à tout instant ! Etes-vous désespérée que Jander soit… parti ?

— Avez-vous besoin de le demander ?

— Vous voulez savoir ce qui est arrivé ?

— Encore une fois, avez-vous besoin de le demander ?

— Alors aidez-moi ! J’ai besoin de tous les renseignements possibles, pour commencer – et seulement commencer – à progresser vers la solution d’un problème apparemment insoluble. Comment Jander est-il devenu votre mari ?

Gladïa s’adossa et brusquement ses yeux se remplirent de larmes. Elle repoussa le plat de pâtisserie où il ne restait que des miettes et dit d’une voix étranglée :

— Les robots ordinaires ne portent pas de vêtements, mais ils sont conçus de sorte à donner l’impression d’être habillés. Je connais bien les robots, puisque j’ai vécu à Solaria, et j’ai un certain talent artistique…

— Je me rappelle vos sculptures de lumière, murmura Baley.

Gladïa remercia d’un signe de tête.

— J’ai fait quelques dessins de nouveaux modèles qui posséderaient, à mon avis, plus de style et seraient plus intéressants que ceux que l’on employait à Aurora. Certaines de mes toiles, inspirées de ces dessins, sont ici sur les murs. J’en ai d’autres dans d’autres pièces.

Baley se tourna vers les tableaux. Il les avait déjà remarqués. Ils représentaient indiscutablement des robots. Ce n’était pas de la peinture absolument figurative, les silhouettes étaient allongées, étirées et anormalement arrondies. Il comprit que ces distorsions étaient destinées à souligner, très habilement, des parties du corps qui, maintenant qu’il les regardait d’un nouvel œil, suggéraient des vêtements. Cela donnait en quelque sorte une impression de livrées de domestique qu’il avait vues dans un livre consacré à l’Angleterre victorienne. Gladïa connaissait-elle ces anciennes modes, ou bien était-ce un simple hasard, une coïncidence ? Cela n’avait probablement aucune importance mais Baley se dit qu’il valait mieux (peut-être) garder le fait en mémoire.

Quand il avait remarqué les tableaux au premier abord, il avait pensé que c’était la façon qu’avait choisie Gladïa de s’entourer de robots à l’imitation de la vie sur Solaria. Elle disait avoir détesté cette vie, mais ce n’était là que le produit de ses réflexions. Solaria avait été la seule patrie qu’elle avait jamais connue et ce n’est pas un souvenir dont on se débarrasse facilement, peut-être même est-ce impossible. Il se pouvait que cet élément demeurât dans sa peinture, même si ses nouvelles occupations lui donnaient des mobiles plus intéressants.

Cependant, elle parlait toujours :

« J’ai eu du succès. Certaines des grandes industries, des constructeurs de robots, m’ont fort bien payé mes dessins et dans bien des cas ont modifié les robots déjà existants suivant mes indications. C’était pour moi une satisfaction, qui compensait dans une certaine mesure le vide émotionnel de ma vie. Quand Jander m’a été donné par le Dr Fastolfe, j’ai eu un robot qui, naturellement, portait des tenues ordinaires. Le cher docteur a même eu la gentillesse de me donner aussi quelques vêtements de rechange pour Jander.

« Tout cela manquait par trop d’imagination et je me suis amusée à acheter ce que je considérais comme des tenues plus élégantes. Pour cela, il me fallait mesurer Jander, avec une grande précision, puisque j’avais l’intention de lui faire faire des costumes d’après mes croquis et à ses mesures. Et pour cela, il a dû se déshabiller petit à petit, entièrement.

« C’est seulement quand je l’ai vu complètement nu que j’ai compris à quel point il était semblable à un homme. Il ne lui manquait absolument rien et ces parties du corps qui doivent être érectiles l’étaient effectivement. Et elles étaient soumises à ce que l’on appellerait, chez un être humain, un contrôle conscient. Jander pouvait entrer en érection et au repos sur commande. C’est ce qu’il m’a dit quand je lui ai demandé si son pénis était fonctionnel à cet égard. Comme j’étais curieuse, il m’en a fait la démonstration.

« Vous devez bien comprendre que s’il ressemblait tout à fait à un homme, je savais que c’était un robot. J’hésitais toujours à toucher les hommes, comprenez-vous, et je suis sûre que cela a joué un certain rôle dans mon incapacité d’avoir des rapports sexuels satisfaisants avec les Aurorains. Mais ce n’était pas un homme que j’avais là, et j’avais été entourée de robots toute ma vie. Je pouvais donc librement toucher Jander.

« Il ne m’a pas fallu longtemps pour m’apercevoir que j’aimais le toucher, et Jander n’a pas été long à comprendre que j’aimais cela. C’était un robot extrêmement perfectionné, qui obéissait attentivement aux Trois Lois. S’il ne m’avait pas apporté de la joie, il m’aurait sans doute déçue, et la déception pouvait être considérée comme un mal. Et il ne pouvait pas faire de mal à un être humain. Alors il prenait un soin infini à m’apporter de la joie et comme je voyais en lui le désir de me donner de la joie, ce que je n’avais jamais constaté chez les hommes d’Aurora, j’étais bien entendu joyeuse. Et finalement, j’ai découvert, pleinement je crois, ce qu’est un orgasme.

— Vous étiez donc totalement heureuse ?

— Avec Jander ? Naturellement ! Totalement.

— Vous ne vous disputiez jamais ?

— Avec Jander ? Comment était-ce possible ? Son seul but, sa seule raison d’être était de me faire plaisir.

— Et cela ne vous troublait pas ? Il ne vous faisait plaisir que parce qu’il le devait.

— Quel autre mobile pourrait avoir n’importe qui de faire quelque chose sinon que, pour une raison ou une autre, il le doit ?

— Et vous n’avez jamais eu envie d’essayer avec de véritables… d’essayer avec des Aurorains, après avoir appris à atteindre l’orgasme ?

— Ce n’aurait été que des succédanés décevants. Je ne voulais que Jander… Alors, comprenez-vous, maintenant, ce que j’ai perdu ?

La figure habituellement grave de Baley s’allongea encore et prit une expression presque solennelle.

— Je comprends, Gladïa. Si je vous ai fait de la peine, tout à l’heure, je vous prie de me pardonner, car je ne comprenais pas très bien.

Elle pleurait, maintenant, alors il attendit, incapable de rien dire de plus, incapable de trouver les mots qui consolent.

Enfin, elle secoua la tête, s’essuya les yeux d’un revers de main et demanda dans un murmure :

— Vous voulez savoir encore autre chose ?

Baley répondit, un peu comme s’il s’excusait :

— Encore quelques questions sur un autre sujet, et j’aurai fini de vous ennuyer… Pour le moment, rectifia-t-il avec prudence.

— Quoi donc ?

Elle paraissait soudain très fatiguée.

— Savez-vous qu’il y a des gens qui accusent le Dr Fastolfe d’être responsable du meurtre de Jander ?

— Oui.

— Savez-vous que le Dr Fastolfe reconnaît que lui seul possède les connaissances et l’habileté nécessaires pour tuer Jander comme il a été tué ?

— Oui. Le cher docteur me l’a dit lui-même.

— Eh bien alors, Gladïa, pensez-vous, vous-même, que le Dr Fastolfe a tué Jander ?

Elle releva brusquement la tête, d’un mouvement sec, et protesta avec colère :

— Jamais de la vie ! Pourquoi l’aurait-il fait ? Jander était son robot, pour commencer, et il y tenait énormément, il était aux petits soins pour lui. Vous ne connaissez pas le cher docteur comme je le connais, Elijah. C’est la douceur même, il est incapable de faire du mal à qui que ce soit, et encore moins à un robot. Supposer qu’il aurait pu en tuer un, c’est comme si l’on supposait une pierre qui tombe de bas en haut !

— Je n’ai plus de questions à vous poser, Gladïa, et pour le moment, la seule autre chose qui m’intéresse, c’est de voir Jander… ce qui reste de Jander. Avec votre permission.

Elle parut de nouveau méfiante, hostile.

— Pourquoi ? Pourquoi voulez-vous le voir ?

— Gladïa ! Je vous en prie ! Je crains que cela ne me serve pas à grand-chose, mais je dois voir Jander même en sachant que ça ne me servira à rien. Je m’efforcerai de ne rien faire qui puisse blesser votre sensibilité.

Gladïa se leva. Sa robe, si simple qu’elle n’était rien de plus qu’une longue chemise fourreau, n’était pas noire (comme elle l’aurait été sur la Terre) mais d’une teinte neutre, terne, sans le moindre reflet ni scintillement. Baley, tout en n’étant guère connaisseur en matière de mode, trouva qu’elle représentait admirablement le deuil.

— Suivez-moi, murmura-t-elle.


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Baley suivit Gladïa à travers diverses pièces, dont les murs brillaient faiblement. Une ou deux fois, il surprit comme un soupçon de mouvement et pensa que c’était un robot s’esquivant rapidement, puisqu’on leur avait dit de ne pas déranger.

Ils passèrent par un couloir puis ils montèrent quelques marches, vers une petite pièce dont un mur étincelait en partie, pour donner un effet de projecteur.

La chambre contenait un petit lit et un fauteuil, rien d’autre.

— C’était sa chambre, murmura Gladïa puis, comme si elle répondait à la pensée de Baley, elle ajouta : Il n’avait besoin de rien d’autre. Je le laissais tranquille et seul autant que je le pouvais, toute la journée si possible. Je ne voulais pas me lasser de lui. (Elle soupira.) Je regrette maintenant de n’avoir pas profité de lui à chaque seconde. Je ne savais pas que notre temps serait si court… Le voici.

Jander était couché sur le lit étroit et Baley le contempla gravement. Le robot était couvert d’une matière lisse et brillante. Le mur éclairé illuminait sa tête, qui était lisse également et presque humaine dans sa sérénité. Les yeux étaient grands ouverts mais opaques et ternes. Il ressemblait assez à Daneel pour que l’on comprenne la gêne de Gladïa en présence de l’autre robot humaniforme. Son cou et ses épaules se voyaient, au-dessus du drap.

— Est-ce que le Dr Fastolfe l’a examiné ? demanda Baley.

— Oui, complètement. Au désespoir, j’ai couru chez lui et si vous l’aviez vu se précipiter ici, si vous aviez vu son inquiétude, son chagrin, sa… sa panique, jamais vous n’iriez imaginer qu’il pourrait être responsable. Mais il n’a rien pu faire.

— Il est déshabillé ?

— Oui. Le Dr Fastolfe a dû lui ôter tous ses vêtements, pour un examen approfondi. Il m’a paru inutile de le rhabiller.

— Me permettez-vous de rabattre les draps, Gladïa ?

— Vous le devez absolument ?

— Je ne voudrais pas qu’on me reproche d’avoir laissé échapper le moindre détail indispensable à mon examen.

— Mais que pourriez-vous découvrir que le Dr Fastolfe n’a pas vu ?

— Rien, Gladïa. Mais je dois savoir qu’il n’y a rien à découvrir de plus pour moi. Je vous en prie, ne gênez pas mon enquête.

— Eh bien… Bon, faites ce que vous devez mais, je vous en supplie, remettez les couvertures exactement comme elles sont maintenant, quand vous aurez fini.

Elle tourna le dos à Baley et à Jander, replia son bras gauche contre le mur et y posa son front. Aucune plainte ne lui échappa, elle ne fit aucun mouvement, mais il comprit qu’elle se remettait à pleurer.

Le corps n’était peut-être pas tout à fait, tout à fait humain. La forme des muscles avait été quelque peu simplifiée, schématisée, en quelque sorte, mais il ne manquait aucun détail. Tout était là, les bouts de seins, le nombril, le pénis, les testicules, les poils pubiens, et même un léger duvet sur la poitrine.

Baley se demanda depuis combien de temps, combien de jours Jander avait été tué. Il s’étonna de ne pas le savoir mais pensa que ce ne pouvait être qu’avant son départ pour Aurora. Plus d’une semaine s’était donc écoulée et pourtant il n’y avait pas la plus petite trace, visuelle ou olfactive, de décomposition. C’était une nette différence robotique.

Il hésita puis il glissa un bras sous les épaules de Jander et l’autre sous ses hanches. Il n’envisagea pas un instant de demander de l’aide à Gladïa, ce serait impossible. Non sans peine, en haletant et en prenant mille précautions, il parvint à retourner Jander sans le faire tomber du lit.

Le sommier grinça, Gladïa devait savoir ce que faisait Baley, mais elle ne se retourna pas. Si elle ne proposa pas son aide, elle ne protesta pas non plus.

Baley retira ses bras de sous le corps. Jander était tiède au toucher. Vraisemblablement, la génératrice d’énergie continuait de faire un travail aussi simple que de maintenir la température corporelle malgré l’incapacité fonctionnelle du cerveau. Le corps donnait une impression de fermeté et d’élasticité. Il n’avait certainement pas dû passer par un stade correspondant à la rigidité cadavérique.

Un bras pendait à présent du lit, d’une manière tout à fait humaine. Baley le remua doucement et le lâcha. Le bras se balança légèrement et s’immobilisa. Il replia ensuite une jambe au genou pour examiner le pied ; puis il fit de même pour l’autre. Les fesses étaient parfaitement formées et il y avait même un anus.

Baley n’arrivait pas à chasser un sentiment de malaise. L’impression qu’il violait l’intimité d’un être humain refusait de se dissiper. S’il s’était agi d’un corps humain, sa froideur et sa rigidité l’auraient privé de toute humanité.

Il se dit, avec gêne : « Un corps de robot est beaucoup plus humain qu’un cadavre humain. »

De nouveau, il glissa ses bras sous Jander, le souleva et le retourna.

Il remonta et lissa le drap de son mieux, puis il remit le couvre-pied et le lissa aussi. En reculant d’un pas, il jugea que tout était exactement semblable, ou s’en rapprochait autant qu’il était possible.

— J’ai fini, Gladïa, dit-il.

Elle se retourna, contempla Jander avec des yeux humides et demanda :

— Nous pouvons partir, alors ?

— Oui, naturellement mais, Gladïa…

— Eh bien ?

— Allez-vous le garder ainsi ? Je sais qu’il ne se décomposera pas mais…

— Vous n’êtes pas d’accord ?

— Dans un sens, non. Il faut vous donner une chance de vous remettre. Vous ne pouvez pas porter le deuil pendant trois siècles, voyons. Ce qui est fini est fini.

(Ces propos parurent creux, même aux oreilles de Baley. Quel effet devaient-ils donc lui faire, à elle ?)

— Je sais que vous partez d’un bon sentiment, Elijah. On m’a priée de garder Jander jusqu’à la fin de l’enquête. Ensuite, il sera passé à la torche, à ma demande.

— A la torche ?

— On le placera sous une torche de plasma pour le réduire à ses éléments, comme on le fait ici pour les cadavres humains. Je conserverai de lui un hologramme… et des souvenirs. Cela vous satisfait-il ?

— Naturellement… Maintenant, je dois retourner chez le Dr Fastolfe.

— Le corps de Jander vous a-t-il appris quelque chose ?

— Non, Gladïa, mais je ne m’y attendais pas. Elle fit face à Baley et lui dit gravement :

— Elijah, je veux que vous découvriez qui a fait cela et pourquoi. Je dois le savoir !

— Mais, Gladïa…

Elle secoua violemment la tête, comme pour tenir à l’écart tout ce qu’elle ne voulait pas entendre.

— Je sais que vous pouvez réussir !


VII. Encore Fastolfe

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Baley sortit de la maison de Gladïa dans le coucher de soleil. Il se tourna vers ce qu’il pensait être l’ouest et découvrit le soleil d’Aurora, d’une couleur écarlate foncé, couronné de fines écharpes de nuages rougeoyants dans un ciel vert pomme.

— Nom de Jehosaphat ! marmonna-t-il.

Manifestement, le soleil d’Aurora, plus frais et plus orangé que celui de la Terre, accentuait la différence au crépuscule, quand sa lumière traversait une plus grande épaisseur de l’atmosphère d’Aurora.

Daneel était derrière lui ; Giskard, comme à l’aller, en avant-garde.

Il entendit à son oreille la voix de Daneel :

— Vous sentez-vous bien, camarade Elijah ?

— Tout à fait bien, répondit Baley content de lui. Je supporte très bien l’Extérieur. Je peux même admirer le coucher de soleil. C’est toujours comme ça ?

Daneel se tourna avec indifférence vers le couchant.

— Oui, mais rentrons vite à l’établissement du Dr Fastolfe. A cette époque de l’année, le crépuscule ne dure pas longtemps, camarade Elijah, et j’aimerais que vous rentriez tant que l’on y voit encore.

— Je suis prêt. Partons.

Baley se demanda s’il ne vaudrait pas mieux attendre la nuit. Le paysage serait moins agréable à voir mais, d’un autre côté, l’obscurité lui donnerait l’illusion d’être dans un lieu clos ; tout au fond de lui-même, il ne savait pas combien de temps durerait cette euphorie causée par l’admiration d’un coucher de soleil (un cou cher de soleil, notez bien, à l’Extérieur). Mais cette incertitude tenait de la lâcheté et il ne voulait pas l’avouer.

Giskard revint vers lui, sans bruit, et demanda :

— Préféreriez-vous attendre, monsieur ? Est-ce que la nuit vous conviendrait mieux ? Nous-mêmes ne serions pas incommodés.

Baley s’aperçut de la présence d’autres robots, plus éloignés, de tous les côtés. Gladïa avait-elle dépêché ses robots des champs comme gardes du corps, ou bien Fastolfe avait-il envoyé les siens ?

Cela accentuait la protection dont il était l’objet et, non sans une certaine perversité, il refusa de reconnaître une faiblesse.

— Non, dit-il, partons tout de suite.

Sur ce, il se mit en marche d’un bon pas vers l’établissement de Fastolfe qu’il distinguait tout juste entre les arbres lointains.

Que les robots me suivent ou non, pensait-il audacieusement. Il savait que s’il se permettait d’y penser, il y aurait en lui quelque chose qui renâclerait encore à l’idée de lui-même à la surface extérieure d’une planète, sans autre protection que de l’air entre lui et le grand vide, mais il n’allait pas y penser !

C’était la joyeuse exaltation d’être délivré de la peur qui le faisait un peu trembler, qui le faisait claquer des dents. Ou alors c’était le vent frais du soir, qui faisait naître aussi la chair de poule sur ses bras.

Ce n’était pas l’Extérieur.

Non, non et non !

En faisant un effort pour desserrer les dents, il demanda :

— Connaissais-tu Jander, Daneel ?

— Oui, camarade Elijah. Nous avons été côte à côte pendant un certain temps. Depuis le moment de la construction de l’Ami Jander jusqu’à ce qu’il passe dans l’établissement de Miss Gladïa, nous avons été constamment ensemble.

— Est-ce que cela te gênait, Daneel, que Jander te ressemble tant ?

— Non, monsieur. Lui et moi savions nous distinguer et le Dr Fastolfe ne nous confondait pas non plus. Nous étions, par conséquent, deux individus distincts.

— Et toi, Giskard, tu savais les distinguer aussi ? Ils étaient plus près de lui, maintenant, sans doute parce que les autres robots avaient pris la relève, pour la protection à longue distance.

— Il ne s’est présenté aucune occasion, si ma mémoire est bonne, où il a été important que je fasse cela.

— Et s’il y en avait eu, Giskard ?

— Alors, j’aurais pu les distinguer.

— Quelle était ton opinion de Jander, Daneel ?

— Mon opinion, camarade Elijah ? Vous souhaitez avoir mon opinion sur quel aspect de Jander ?

— Est-ce qu’il effectuait bien son travail, par exemple ?

— Certainement.

— Etait-il satisfaisant en tout ?

— En tout, à ma connaissance.

— Et toi, Giskard ? Quelle était ton opinion ?

— Je n’ai jamais été aussi proche de l’Ami Jander que de l’Ami Daneel et il ne serait pas convenable de ma part de donner une opinion. Je puis dire que, à ma connaissance, le Dr Fastolfe était parfaitement satisfait de l’Ami Jander. Il paraissait également satisfait de l’Ami Jander et de l’Ami Daneel. Cependant, je ne pense pas que ma programmation soit de nature à me permettre d’être catégorique à ce sujet.

— Et pendant la période où Jander est entré au service de Miss Gladïa ? Est-ce que tu le fréquentais à ce moment, Daneel ?

— Non, camarade Elijah. Miss Gladïa le gardait chez elle. Quand elle rendait visite au Dr Fastolfe, Jander ne l’accompagnait jamais, autant que je sache. Lorsqu’il m’est arrivé d’escorter le Dr Fastolfe pour une visite à l’établissement de Miss Gladïa, je n’ai pas vu l’Ami Jander.

Baley fut un peu surpris d’apprendre cela. Il se tourna vers Giskard pour lui poser la même question, hésita puis haussa les épaules. Il n’arriverait pas à grand-chose de cette façon et, comme l’avait fait observer le Dr Fastolfe, il ne servait à rien d’interroger un robot. Jamais ils ne diraient en connaissance de cause des choses qui pourraient faire du mal à un être humain, pas plus qu’ils ne pouvaient être harcelés, cajolés ou soudoyés pour parler. Ils ne débiteraient pas de mensonges flagrants, en revanche, ils pouvaient s’en tenir obstinément, mais poliment, à des réponses évasives ou inutilisables.

Et – peut-être – cela n’avait-il plus d’importance.

Ils étaient maintenant sur le seuil de la maison de Fastolfe et Baley sentit sa respiration s’accélérer. Maintenant, il était bien certain que le tremblement de son bras et de sa lèvre inférieure avait été provoqué par la fraîcheur du vent.

<p>27</p>

Le soleil avait disparu, quelques étoiles apparaissaient, le ciel s’assombrissait en prenant une curieuse teinte violet verdâtre qui lui donnait un aspect maladif. Baley franchit la porte et entra dans la chaleur des murs lumineux.

Il était en sécurité.

Fastolfe l’accueillit.

— Vous êtes rentré rapidement, Baley. Votre entrevue avec Gladïa a-t-elle été féconde ?

— Très féconde, docteur Fastolfe. Il est même possible que je tienne dans ma main la clef de la solution.

Fastolfe se contenta de sourire poliment, d’une manière n’indiquant ni surprise, ni plaisir, ni scepticisme. Il précéda son invité dans une pièce, visiblement une salle à manger, mais plus petite et plus intime que celle où ils avaient déjeuné.

— Nous allons, mon cher Baley, annonça Fastolfe avec amabilité, faire un petit dîner sans cérémonie, tous les deux. Rien que nous. Nous n’aurons même pas les robots, si cela peut vous faire plaisir. Et nous ne parlerons pas de notre affaire à moins que vous n’y teniez absolument.

Baley ne dit rien mais s’arrêta pour contempler les murs avec stupéfaction. Ils étaient d’un vert lumineux changeant, mouvant, avec des différences d’éclat et d’une nuance qui allait en progressant, de bas en haut. Il y avait des soupçons de palmes ou de larges feuilles d’un vert plus foncé et de vagues ombres ici et là. Ces murs donnaient à la salle l’illusion d’une grotte bien éclairée, au fond de la mer. L’effet était vertigineux, du moins Baley eut-il cette impression.

Fastolfe n’eut pas de mal à interpréter l’expression de son invité.

— C’est un goût acquis, Baley, je le reconnais… Giskard, atténue l’illumination du mur, s’il te plaît… Merci.

Baley laissa échapper un soupir de soulagement.

— Merci infiniment, docteur Fastolfe. Si je pouvais aller à la Personnelle…?

— Certainement.

Baley hésita.

— Pourriez-vous…

Fastolfe rit tout bas.

— Vous la trouverez parfaitement normale, Baley. Vous n’aurez à vous plaindre de rien.

Baley baissa la tête.

— Ah ! Je vous remercie.

Sans les intolérables illusions, la Personnelle – il pensa que c’était la même qu’il avait utilisée plus tôt dans la journée – n’était que ce qu’elle était, bien plus luxueuse et hospitalière que toutes celles qu’il avait connues. Elle était tout à fait différente de celles de la Terre, où l’on trouvait des rangées de cabines s’étendant à l’infini, toutes identiques, toutes destinées à une seule personne.

Baley éprouva un léger malaise à la pensée que celle-ci était une Personnelle universelle, dont n’importe qui pouvait être invité à se servir, homme ou femme, jeune ou vieux.

La pièce étincelait, en quelque sorte, de propreté hygiénique. Chaque surface moléculaire externe pouvait être détachée après chaque usage et remplacée par une neuve. Obscurément, Baley sentait que s’il restait assez longtemps sur Aurora, il aurait peut-être du mal à se réadapter aux foules de la Terre, qui repoussaient à l’arrière-plan l’hygiène et la propreté, au rang d’un idéal difficile sinon impossible à atteindre, que l’on respectait de loin.

Baley, entouré d’appareils d’ivoire et d’or (pas de l’ivoire véritable, sans nul doute, ni de l’or vrai) lisses et brillants, se surprit soudain à frémir au souvenir de l’indifférence des Terriens aux échanges de bactéries et aux dangers de contagion. N’était-ce pas justement ce qu’éprouvaient les Spatiens ? Pouvait-il le leur reprocher ?

Très songeur, il se lava les mains, en jouant avec les petits contacts de la commande, ici et là, pour varier la température. Et pourtant, ces Aurorains décoraient leurs intérieurs avec un luxe si criard, ils cherchaient tellement à feindre de vivre à l’état de nature, alors qu’ils avaient domestiqué et brisé la nature… Ou bien était-ce seulement Fastolfe ?

Après tout, pensa Baley, l’établissement de Gladïa était beaucoup plus austère… mais peut-être était-ce parce qu’elle avait été élevée à Solaria.

Le dîner qui suivit fut un ravissement. Encore une fois, comme au déjeuner, il eut le sentiment très net d’être plus près de la nature. Les plats étaient nombreux, variés, tous servis par petites portions et, dans bien des cas, il était possible de voir qu’ils étaient composés de parties de plantes ou d’animaux. Les inconvénients, un petit os par-ci, un peu de cartilage par-là, des brins de fibres qui l’auraient dégoûté naguère commençaient à lui faire un peu l’effet d’une aventure.

Le premier service était du poisson, un petit poisson que l’on mangeait entier avec tous les organes internes, et cela lui parut, au premier abord, une autre manière assez ridicule de se frotter à la Nature avec un grand N. Mais il avala quand même le petit poisson, comme le fit Fastolfe, et il fut immédiatement converti par le goût. Jamais il n’avait rien mangé de pareil. C’était comme si des papilles du goût avaient été soudain inventées et greffées sur sa langue.

Les goûts changeaient, d’un plat à l’autre. Certains étaient vraiment bizarres et pas particulièrement plaisants mais Baley n’y attacha pas d’importance. Le plaisir d’un goût distinct, de goûts distincts (sur les conseils de Fastolfe, il buvait une gorgée d’eau légèrement parfumée entre chaque plat), voilà ce qui comptait, et non les détails.

Baley s’efforça de ne pas dévorer, de ne pas concentrer toute son attention sur le repas, de ne pas récurer son assiette. Désespérément, il continua d’observer et d’imiter Fastolfe, en s’appliquant à ne pas se soucier du regard amical mais nettement amusé de son hôte.

— J’espère, dit Fastolfe, que vous trouvez tout ceci à votre goût ?

— C’est délicieux, répondit Baley en se forçant un peu.

— Je vous en prie, ne vous contraignez pas à une politesse inutile. Ne mangez rien qui vous paraisse trop bizarre ou désagréable. A la place de ce qui vous déplaît, je ferai apporter ce que vous aimez.

— Ce n’est pas nécessaire, docteur Fastolfe. Tout est plutôt à ma satisfaction.

— J’en suis heureux.

Malgré l’offre de Fastolfe de se passer de la présence de robots, le service était effectué par un robot. (Fastolfe, qui y était habitué, ne le remarquait sans doute même pas, pensa Baley, et il ne fit aucune réflexion.)

Comme il fallait s’y attendre, le robot était silencieux et ses mouvements d’une admirable précision. Son élégante livrée semblait sortir des émissions historiques que Baley avait vues en Hyperonde. Ce n’était qu’en regardant de très près, avec attention, que l’on voyait que le costume n’était qu’une illusion d’optique, due à l’éclairage, et que la surface externe du robot était aussi proche que possible d’un revêtement de métal poli, pas davantage.

— Est-ce que la surface du serveur a été dessinée par Gladïa ? demanda Baley.

— Oui, répondit Fastolfe, visiblement ravi. Elle serait flattée de savoir que vous avez reconnu son talent. Elle en a beaucoup, n’est-ce pas ? Ses œuvres ont de plus en plus de succès et elle occupe un créneau fort utile dans la société auroraine.

Durant tout le repas, la conversation fut plaisante mais banale. Baley n’avait pas tellement envie de « parler affaires » d’ailleurs, préférant de loin garder le silence pour mieux apprécier les mets, en laissant son subconscient, ou toute autre faculté prenant la relève, décider comment aborder la question qui, maintenant, lui semblait être le point crucial du problème Jander.

Fastolfe lui évita d’en faire l’effort, en disant cependant :

— Et maintenant que vous mentionnez Gladïa, Baley, puis-je vous demander comment il se fait que vous vous êtes rendu chez elle dans un état d’assez profonde dépression et que vous en revenez presque gai, en déclarant que vous aviez peut-être dans votre main la clef de toute l’affaire. Avez-vous appris quelque chose de nouveau, d’inattendu peut-être, chez elle ?

— En effet, répondit distraitement Baley mais il s’intéressait surtout au dessert, qu’il n’identifiait pas du tout et dont une seconde petite portion venait d’être placée devant lui (un vague désir dans ses yeux ayant sans doute inspiré le serveur).

Il se sentait repu. Jamais encore dans sa vie il n’avait tant apprécié un repas et, pour la première fois, il regrettait les limites physiologiques qui l’empêchaient de continuer de manger éternellement. Il en avait d’ailleurs un peu honte.

— Et ce que vous avez appris était-il nouveau et inattendu ? insista Fastolfe avec patience. Quelque chose que j’ignore moi-même, peut-être ?

— Peut-être. Gladïa m’a dit que vous lui avez donné Jander il y a environ six mois, en temps normal. Fastolfe hocha la tête.

— Cela, je le sais, bien sûr. Oui, c’est vrai.

— Pourquoi ? demanda vivement Baley.

L’expression aimable de Fastolfe s’altéra quelque peu et il riposta :

— Pourquoi pas ?

— Je ne sais pas… Mais peu importe, docteur Fastolfe. Ma question demeure : Pourquoi le lui avez-vous donné ?

Fastolfe secoua légèrement la tête et ne dit rien.

— Docteur Fastolfe, je suis ici pour éclaircir une bien regrettable affaire. Rien de ce que vous avez fait, absolument rien, n’a simplifié les choses. Au contraire, vous avez paru prendre un malin plaisir à me montrer à quel point elle était grave et à réfuter toutes les solutions possibles que je pourrais avancer. Je ne m’attends pas à ce que d’autres répondent à mes questions. Je n’ai aucune position officielle dans ce monde et je n’ai pas le droit de poser des questions, encore moins de forcer les gens à répondre.

 » Vous, toutefois, vous êtes différent. Je suis ici à votre demande et j’essaie de sauver votre carrière aussi bien que la mienne. De plus, à en juger par votre récit de l’affaire, je dois essayer de sauver non seulement la Terre mais Aurora. Par conséquent, j’aimerais que vous répondiez à mes questions, pleinement et franchement, en toute vérité. Je vous en prie, ne vous livrez pas à une tactique aboutissant à des impasses en me demandant par exemple « pourquoi pas » quand je vous demande pourquoi. Alors, encore une fois, et pour la dernière fois, pourquoi avez-vous donné Jander à Gladïa ?

Fastolfe fit une moue et sa figure s’assombrit.

— Pardonnez-moi, Baley. Si j’hésitais à répondre c’est parce que, à la réflexion, il me semble qu’il n’y a pas de raison très pertinente. Gladïa Delamarre – non, elle ne veut pas qu’on l’appelle par ce nom – Gladïa, donc, est une étrangère sur cette planète ; elle a subi une épreuve traumatisante dans son monde natal, comme vous le savez, et une épreuve traumatisante ici, comme vous ne le savez peut-être pas…

— Si, je le sais maintenant. Je vous en prie, soyez plus direct.

— Eh bien donc, elle me faisait de la peine. Elle était seule et Jander, pensais-je, serait une compagnie pour elle.

— De la peine ? Simplement comme ça ? Etiez-vous amants ? L’avez-vous été ?

— Non, pas du tout. Je n’ai rien offert. Elle non plus… Pourquoi ? Vous aurait-elle dit que nous étions amants ?

— Non, non, mais j’avais besoin d’une confirmation. Je vous le ferai savoir, quand il y aura une contradiction ; vous n’avez pas à vous inquiéter pour cela. Comment se fait-il qu’avec la sympathie que vous éprouvez pour elle et, d’après ce qu’elle m’a dit, la reconnaissance qu’elle ressent pour vous, ni l’un ni l’autre ne vous soyez offert ? J’ai cru comprendre qu’à Aurora les propositions sexuelles sont aussi courantes que les conversations sur la pluie et le beau temps.

Fastolfe fronça les sourcils.

— Vous n’avez rien compris du tout, Baley. Ne nous jugez pas par les principes de votre monde. Les rapports sexuels n’ont pas pour nous une importance capitale mais nous ne nous y livrons pas à la légère. En dépit des apparences et des idées que vous vous faites, aucun d’entre nous ne s’offre à la légère. Gladïa, inaccoutumée à nos usages et sexuellement frustrée sur Solaria, s’est peut-être offerte sans discrimination – ou plutôt en désespoir de cause, ce serait plus juste – et ce n’est probablement pas très surprenant, par conséquent, qu’elle n’ait guère apprécié les résultats.

— N’avez-vous pas tenté d’améliorer les choses ?

— En m’offrant moi-même ? Je ne suis pas ce qu’il lui faut et elle n’est pas non plus ce qu’il me faut. Elle me faisait de la peine. Elle me plaît beaucoup, j’admire ses talents artistiques et je veux qu’elle soit heureuse… Après tout, Baley, vous devez bien reconnaître que la sympathie d’un être humain pour un autre ne repose pas forcément sur le désir sexuel, ni sur autre chose qu’une affinité naturelle. N’avez-vous jamais éprouvé de sympathie pour quelqu’un ? N’avez-vous jamais voulu aider quelqu’un sans autre raison que la joie de soulager ses misères ? De quelle espèce de planète venez-vous donc ?

— Ce que vous dites est juste, docteur. Je ne doute pas que vous soyez un être généreux. Malgré tout, ayez un peu de patience avec moi, s’il vous plaît. Quand je vous ai demandé, la première fois, pourquoi vous avez donné Jander à Gladïa, vous ne m’avez pas répondu ce que vous venez de me dire maintenant, et avec une émotion considérable, dois-je ajouter. Votre premier mouvement a été d’éluder la question, d’hésiter, de répondre à côté, de gagner du temps en demandant « pourquoi pas ? ».

 » Compte tenu de ce que vous m’avez enfin dit à l’instant, qu’y avait-il dans ma question qui vous a gêné au début ? Quelle raison, que vous ne vouliez pas avouer, vous est venue à l’esprit avant que vous vous décidiez pour celle que vous acceptiez d’avouer ? Pardonnez mon insistance mais je dois le savoir, et pas du tout par curiosité personnelle, je vous assure. Si ce que vous me dites n’est d’aucune utilité dans cette triste affaire, alors considérez que c’est déjà rejeté dans un trou noir.

A voix basse, Fastolfe répondit :

— En toute franchise, je ne sais pas trop pourquoi j’ai éludé votre question. Vous m’avez surpris, montré peut-être quelque chose que je ne voulais pas affronter. Laissez-moi réfléchir, Mr Baley.

Ils gardèrent un moment le silence. Le robot vint desservir et quitta la pièce. Daneel et Giskard étaient ailleurs (ils gardaient probablement la maison). Baley et Fastolfe se retrouvaient enfin seuls dans la salle à manger, sans robots.

Finalement, le savant hasarda :

— Je ne sais pas ce que je dois vous dire mais, si vous le voulez bien, laissez-moi revenir en arrière de quelques dizaines d’années. J’ai deux filles. Peut-être le savez-vous. Elles sont de deux mères différentes…

— Auriez-vous préféré des fils, docteur Fastolfe ? Fastolfe parut sincèrement surpris.

— Non, pas du tout ! La mère de ma seconde fille voulait un fils, je crois, mais je n’ai pas donné mon autorisation à l’insémination artificielle avec du sperme sélectionné – pas même avec le mien – car je tenais à ce que les dés génétiques soient jetés naturellement. Avant que vous me demandiez pourquoi, c’est parce que je préfère qu’il y ait un certain élément de hasard dans la vie et parce que je crois que, dans l’ensemble, j’aimais mieux avoir une fille. J’aurais accepté un garçon, bien sûr, mais je ne voulais pas renoncer à la chance d’avoir une fille. Je ne sais pas pourquoi, j’aime bien les filles. Bref, la seconde a donc été encore une fille et c’est peut-être pour cela que la mère a voulu dissoudre le mariage peu après la naissance. D’autre part, un assez grand nombre de mariages sont dissous peu après une naissance, alors j’ai tort sans doute de chercher des raisons particulières.

— Elle a emmené l’enfant avec elle, je suppose ? Fastolfe regarda Baley d’un air perplexe.

— Pourquoi diable l’aurait-elle fait ?… Ah oui, j’oubliais. Vous êtes de la Terre. Non, bien sûr que non. L’enfant devait être placée dans une crèche, où elle pourrait être soignée correctement, bien entendu… A vrai dire, confia le savant en plissant le nez comme si un souvenir bizarre le mettait soudain dans l’embarras, elle n’y a pas été placée. J’ai décidé de l’élever moi-même. C’était légal mais inhabituel. J’étais très jeune, il faut dire, je n’avais pas encore atteint mon premier siècle, mais je m’étais déjà taillé une réputation en robotique.

— Et vous n’avez pas eu de difficultés ?

— Pour bien l’élever, vous voulez dire ? Oh non ! Je me suis beaucoup attaché à elle. Je l’ai appelée Vasilia. C’était le nom de ma mère, vous savez. (Il rit un peu d’une réminiscence.) Il m’arrive d’avoir de ces singuliers petits élans du cœur comme mon affection pour mes robots. Je n’ai jamais connu ma mère, bien entendu, mais son nom figure dans mes documents. Et elle est encore en vie, à ma connaissance, alors je pourrais la voir… mais il me semble qu’il y a quelque chose d’un peu… je ne sais pas… d’écœurant à rencontrer une personne dans le ventre de qui on a été… Où en étais-je ?

— Vous avez appelé votre fille Vasilia.

— Oui. Je l’ai élevée moi-même et, naturellement, je me suis attaché à elle. Beaucoup attaché. Je comprenais l’attrait que pouvait avoir une telle façon d’agir mais, bien entendu, j’étais une source de gêne pour mes amis et je devais tenir ma fille à l’écart, où elle n’aurait de contacts avec personne, autant sur le plan mondain que professionnel. Je me rappelle, un jour…

Fastolfe s’interrompit.

— Oui ?

— Voilà bien des dizaines d’années que je n’y ai plus repensé. Elle est arrivée en courant et pleurant, je ne sais plus pourquoi, et s’est jetée dans mes bras alors que j’étais avec le Dr Sarton. Nous discutions d’un des tout premiers projets de robot humaniforme. Elle n’avait que sept ans, je crois, alors bien sûr je l’ai serrée contre moi, je l’ai embrassée, j’ai oublié l’affaire en cours, ce qui était tout à fait impardonnable de ma part. Sarton est parti, en s’étranglant, profondément indigné et choqué. J’ai mis une semaine entière à reprendre contact avec lui et à poursuivre nos délibérations. Les enfants ne doivent pas produire cet effet sur les gens, je suppose, mais il y a si peu d’enfants et on les croise si rarement !

— Et votre fille, Vasilia, elle vous aimait aussi ?

— Oh oui, du moins, jusqu’à ce que… Oui, oui, elle m’aimait beaucoup. Je m’occupais de ses études, je m’assurais que son intelligence se développait pleinement.

— Vous dites qu’elle vous aimait jusqu’à… Vous avez laissé votre phrase en suspens. Il est donc venu un moment où elle ne vous a plus aimé ? Quand ?

— Elle a voulu avoir son propre établissement, une fois qu’elle a été assez âgée pour cela. C’était bien naturel.

— Et vous ne le vouliez pas ?

— Qu’entendez-vous par là ? Je ne le voulais pas ? Bien sûr que si, je le voulais. Vous avez l’air de me prendre pour un monstre, Baley.

— Dois-je donc penser qu’une fois à l’âge où elle pouvait avoir son propre établissement, elle n’a plus éprouvé pour vous cette affection qu’elle avait quand elle était réellement votre fille, vivait avec vous et dépendait de vous ?

— Ce n’est pas tout à fait aussi simple. A vrai dire, c’est plutôt compliqué. Voyez-vous… (Fastolfe parut gêné.) Je l’ai repoussée quand elle s’est offerte à moi.

— Elle s’est offerte… à vous ? s’exclama Baley, horrifié.

— Cela, c’était assez normal, dit Fastolfe avec indifférence. Elle me connaissait mieux que personne. Je lui avais appris les choses de l’amour physique, je l’avais encouragée à faire des expériences, je l’avais emmenée aux Jeux d’Eros, j’avais fait tout ce que je pouvais pour elle. Il fallait donc s’y attendre et j’ai été fou de ne pas m’y attendre et de me laisser prendre par surprise.

— Un inceste !

— Pardon ? dit Fastolfe. Ah oui, un mot terrien. A Aurora, ce mot n’existe pas, Baley. Très peu d’Aurorains connaissent leur famille proche. Naturellement, s’il est question de mariage et si l’on postule pour des enfants, il y a une enquête généalogique, mais quel rapport avec la sexualité ? Non, non, l’anormal, c’est que j’aie repoussé ma propre fille.

Fastolfe rougit, ses grandes oreilles plus encore que le reste de sa figure.

— Eh bien vrai ! marmonna Baley.

— Je n’avais aucune raison valable non plus, du moins aucune que je pouvais expliquer à Vasilia. C’était criminel de ma part de ne pas l’avoir prévu et de n’avoir pas préparé des raisons pour rejeter une personne aussi jeune et inexpérimentée, si cela devenait nécessaire, des explications qui éviteraient de la blesser et de la soumettre à une terrible humiliation. Je suis réellement honteux d’avoir assumé la responsabilité d’élever une enfant, pour finir par lui imposer une telle épreuve. Il me semblait que nous pourrions continuer à avoir des rapports de père et de fille – d’amis – mais elle n’a pas renoncé. Chaque fois que je la repoussais, même avec mille ménagements et toute l’affection possible, les choses ne faisaient qu’empirer entre nous.

— Jusqu’à ce que finalement…

— Finalement, elle a voulu son propre établissement. Je m’y suis opposé au début, non que je ne voulais pas qu’elle en ait un, mais parce que je souhaitais rétablir nos rapports affectueux avant qu’elle s’en aille. Rien de ce que j’ai tenté n’y a fait. Ce fut, probablement, la période la plus éprouvante de ma vie. Enfin, elle a si bien insisté, avec violence, pour partir, qu’il me fut impossible de la retenir plus longtemps. Elle était déjà une roboticienne professionnelle – je suis heureux qu’elle n’ait pas abandonné la profession par animosité envers moi – et elle était capable de fonder un établissement sans mon aide. C’est ce qu’elle a fait et, depuis, il y a eu très peu de contacts entre nous.

— Il se pourrait, docteur Fastolfe, que dans la mesure où elle n’a pas renoncé à la robotique elle ne se soit pas totalement détachée de vous.

— C’est ce qu’elle fait le mieux et ce qui l’intéresse le plus. Cela n’avait rien à voir avec moi. Je le sais parce qu’au début, j’ai pensé comme vous et j’ai fait des avances amicales mais elles ont été repoussées.

— Vous manque-t-elle, docteur ?

— Naturellement, elle me manque, Baley ! C’est un exemple de l’erreur qu’il y a à élever soi-même son enfant. On cède à une impulsion irrationnelle, à un désir atavique, et cela finit par inspirer à l’enfant le sentiment d’amour le plus fort possible et par vous soumettre à l’embarras d’avoir à refuser la première offre que fait d’elle-même cette enfant, en la marquant psychologiquement pour la vie. Et, en plus de cela, on s’inflige à soi-même ce sentiment totalement irrationnel du chagrin de l’absence. C’est une chose que je n’avais jamais ressentie et que je n’ai jamais éprouvée depuis. Elle et moi avons inutilement souffert et je suis le seul coupable.

Fastolfe se plongea dans une sorte de méditation et Baley demanda, avec douceur :

— Et quel est le rapport de tout cela avec Gladïa ? Fastolfe sursauta.

— Ah oui ! J’avais oublié. Eh bien, c’est assez simple. Tout ce que je vous ai dit sur Gladïa est vrai. Elle me plaisait. Je sympathisais avec elle, je la plaignais, j’admirais son talent. Mais, de plus, elle ressemble à Vasilia. Je l’ai remarqué dès que j’ai vu le premier reportage en Hyperonde de son arrivée de Solaria. La ressemblance est frappante et c’est à cause de cela que je me suis intéressé à elle. (Il soupira.) Quand je me suis rendu compte que, comme Vasilia, elle avait été sexuellement frustrée et portait aussi une cicatrice, ce fut plus que je n’en pouvais supporter. Je me suis arrangé pour qu’elle soit établie près de moi, comme vous voyez. J’ai été son ami et j’ai tout fait pour aplanir ses difficultés d’adaptation à un monde étranger.

— En somme, vous avez opéré un transfert, elle est pour vous une figure de fille.

— Dans un sens, oui, je suppose qu’on pourrait dire cela, Baley… Et vous n’avez pas idée, vous ne pouvez pas savoir combien je suis heureux qu’elle ne se soit jamais mis en tête de s’offrir à moi. Si je l’avais repoussée, j’aurais revécu mon rejet de Vasilia. Si je l’avais acceptée, par incapacité de répéter ce rejet, cela aurait empoisonné ma vie car alors j’aurais eu l’impression de faire pour cette étrangère, pour ce vague reflet de ma fille, ce que j’avais refusé à ma fille elle-même. Dans un sens comme dans l’autre… Mais peu importe. Vous comprenez maintenant pourquoi j’ai hésité à vous répondre au début. Cela ramenait en quelque sorte mon esprit vers ce drame de ma vie.

— Et votre autre fille ?

— Lumen ? dit Fastolfe avec indifférence. Je n’ai jamais eu de contact avec elle, bien que j’aie de ses nouvelles de temps en temps.

— Il paraît qu’elle se présente à une fonction politique ?

— Une élection locale. Sur la liste globaliste.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Les globalistes ? Ils sont pour Aurora seule, rien que notre propre globe, vous comprenez. Les Aurorains doivent prendre la tête pour coloniser la Galaxie. Les autres doivent être rejetés le plus loin possible, en particulier les Terriens. Ils appellent cela de l’auto-intérêt éclairé ».

— Ce ne sont pas vos opinions, naturellement.

— Bien sûr que non ! Je suis à la tête du parti humaniste, qui croit que tous les êtres humains ont un droit sur la Galaxie. Quand je parle de mes ennemis, je veux dire les globalistes.

— Donc, Lumen fait partie de vos ennemis.

— Vasilia aussi. Elle fait même partie de l’Institut de Robotique d’Aurora, l’I.R.A., fondé il y a quelques années et dirigé par des roboticiens qui me considèrent comme un démon qu’on doit vaincre à n’importe quel prix. A ma connaissance, cependant, mes diverses ex-femmes sont apolitiques ; peut-être même humanistes.

Fastolfe sourit ironiquement et demanda :

— Eh bien, Baley, avez-vous posé toutes les questions que vous vouliez poser ?

Les mains de Baley cherchèrent distraitement des poches dans son large pantalon d’Aurorain – un geste qu’il faisait régulièrement depuis qu’il avait dû adopter ce costume à bord du vaisseau – et n’en trouva pas. Il eut recours à un compromis, comme cela lui arrivait souvent, et croisa les bras.

— Ma foi, Fastolfe, pour tout vous avouer je ne suis pas du tout sûr que vous ayez répondu à la première. On dirait que vous ne vous lassez pas de l’éluder. Pourquoi avez-vous donné Jander à Gladïa ? Finissons en une fois pour toutes, étalons tout ça sur la table pour qu’un peu de lumière jaillisse au milieu de ce qui n’est pour le moment qu’obscurité.

<p>28</p>

Encore une fois, Fastolfe rougit. Peut-être était-ce de colère, à présent, mais il continua de parler d’une voix basse et posée.

— Ne me bousculez pas, Baley. Je vous ai donné votre réponse. Gladïa me faisait de la peine, j’ai pensé que Jander serait pour elle une bonne compagnie. Je vous ai parlé plus franchement qu’à n’importe qui, en partie à cause de la situation dans laquelle je me trouve, en partie parce que vous n’êtes pas aurorain. En échange, j’exige un respect normal.

Baley se mordit la lèvre. Il n’était pas sur la Terre. Il n’était soutenu par aucune autorité officielle et il y avait plus en jeu que son simple orgueil professionnel.

— Je vous fais des excuses, docteur, si je vous ai blessé. Je ne voulais pas insinuer que vous mentiez ou que vous refusiez de collaborer avec moi. Néanmoins, il m’est impossible d’enquêter si je ne connais pas toute la vérité. Permettez-moi de suggérer la réponse possible que je cherche, et ensuite vous me direz si j’ai raison, ou en partie raison ou tout à fait tort. Se pourrait-il que vous ayez donné Jander à Gladïa afin qu’il serve de cible à ses pulsions sexuelles et qu’elle n’ait ainsi ni l’occasion ni l’idée de s’offrir à vous ? Peut-être n’était-ce pas votre raison consciente, mais pensez-y maintenant. Est-il possible qu’un tel sentiment soit à l’origine du cadeau ?

Fastolfe allongea la main et prit un léger ornement transparent sur la table de la salle à manger. Il le tourna et le retourna entre ses doigts. A part ce mouvement, il restait figé, apparemment pétrifié. Enfin il soupira.

— C’est possible, Baley. Il est certain qu’après lui avoir prêté Jander – incidemment, ce n’était pas vraiment un cadeau – je me suis senti moins inquiet à ce sujet.

— Savez-vous si Gladïa s’est servie de Jander pour des besoins sexuels ?

— Avez-vous demandé à Gladïa si elle s’était servie de lui, Baley ?

— C’est sans rapport avec ma question. Je vous demande si vous le savez, vous. Avez-vous été témoin de pratiques sexuelles, entre eux ? Un de vos robots vous l’a dit ? Est-ce qu’elle-même vous l’a dit ?

— La réponse à toutes ces questions, Baley, est la même. C’est non. A la réflexion, l’usage de robots par des hommes ou des femmes, pour des actes sexuels, n’a rien de particulièrement insolite. Les robots, en général, ne sont pas faits pour cela, mais à cet égard les êtres humains ne manquent pas d’ingéniosité. Quant à Jander, il y était adapté parce qu’il est aussi humaniforme qu’il m’a été possible de le faire…

— Pour qu’il puisse participer à des rapports sexuels ?

— Non, cela n’a jamais été notre intention. Ce qui intéressait le regretté Dr Sarton et moi-même, c’était le problème abstrait de la fabrication d’un robot totalement humaniforme.

— Mais ces robots humaniformes sont conçus pour des rapports sexuels, n’est-ce pas ?

— Je suppose qu’ils le sont et maintenant que j’y réfléchis… – et j’avoue que cette idée a peut-être été cachée dans un coin de mon cerveau dès le début – maintenant que j’y réfléchis, il est très possible que Gladïa se soit servie de Jander pour cela. Dans l’affirmative, j’espère que cela lui a procuré du plaisir. Je considérerais alors mon prêt comme une bonne action.

— Est-ce que cette bonne action n’a pas pu être encore meilleure que ce que vous escomptiez ?

— En quel sens ?

— Que diriez-vous si je vous apprenais que Gladïa et Jander étaient mari et femme ?

La main de Fastolfe, qui tenait toujours l’ornement, se referma convulsivement, le garda un moment serré et le laissa tomber.

— Quoi ? C’est complètement ridicule ! C’est légalement impossible. Il ne peut être question d’enfants, il est donc inconcevable qu’on en postule. Sans cette intention, il ne peut y avoir de mariage.

— Ce n’était pas une question de légalité, docteur Fastolfe. Gladïa est solarienne, ne l’oubliez pas, et elle n’a pas le point de vue aurorain. Non, c’est une question d’émotion. Gladïa elle-même m’a confié qu’elle considérait Jander comme son mari. Je crois qu’à présent, elle se considère comme sa veuve et qu’elle a subi un nouveau traumatisme sexuel, très grave celui-là. Si, de quelque manière que ce soit, vous avez en connaissance de cause contribué à ce trau…

— Par tous les astres ! s’écria Fastolfe avec une violence exagérée. Je n’y ai pas contribué ! Quelle qu’ait pu être ma pensée, jamais je n’ai imaginé que Gladïa pourrait élaborer le fantasme d’un mariage avec un robot, tout humaniforme qu’il fût ! Aucun Aurorain ne pourrait imaginer une chose pareille !

Baley hocha la tête et leva une main.

— Je vous crois, docteur. Je ne pense pas que vous soyez assez bon comédien pour m’abuser avec une fausse sincérité. Mais je dois savoir. C’était après tout possible, tout juste, que…

— Non, ça ne l’était pas ! Vous voulez dire, possible que j’aie prévu cette situation ? Que j’aie délibérément créé cet abominable veuvage ? Jamais ! Non, Baley. Je n’ai pas voulu cela. Les bonnes intentions sont une mauvaise défense, je le sais, mais c’est tout ce que j’ai à vous offrir.

— Bien, docteur, nous n’en parlerons plus. Ce que j’ai maintenant à vous offrir, moi, déclara Baley, c’est une solution possible à ce mystère.

Fastolfe poussa un profond soupir et se laissa retomber contre son dossier.

— C’est ce que vous m’avez laissé entendre quand vous êtes revenu de chez Gladïa, dit-il. (Il examina Baley avec une certaine dureté dans les yeux.) Est-ce que vous n’auriez pas pu me dire quelle est cette fameuse clef dès le début de notre conversation ? Au lieu de m’imposer… tout ceci ?

— Je suis navré, docteur Fastolfe. La clef n’a aucun sens sans… tout ceci.

— Eh bien alors, parlez !

— C’est ce que je vais faire. Jander se trouvait dans une situation que vous, le plus grand roboticien de tous les mondes, vous n’aviez pas prévue, de votre propre aveu. Il plaisait tant à Gladïa, il lui procurait tant de plaisir qu’elle était profondément amoureuse de lui et le considérait comme son mari. Et s’il se révélait que, en lui plaisant, il lui déplaisait aussi ?

— Je ne comprends pas très bien.

— Ecoutez, docteur. Elle est assez secrète, à propos de toute l’affaire. J’ai cru comprendre, que, sur Aurora, les histoires de rapports sexuels ne sont pas des choses que l’on cache à tout prix, n’est-ce pas ?

— Nous ne les diffusons pas en Hyperonde, dit ironiquement Fastolfe, mais nous n’en faisons pas non plus un plus grand mystère que toute autre affaire strictement personnelle. Nous savons généralement qui a été le dernier partenaire de qui et, si l’on a affaire à des amis, on se fait le plus souvent une idée des talents, de l’enthousiasme, ou des réticences, de l’un ou l’autre partenaire. Ou des deux. C’est parfois abordé, dans des conversations à bâtons rompus.

— Oui, mais vous ne saviez rien des rapports de Gladïa avec Jander.

— Je soupçonnais…

— Ce n’est pas la même chose. Elle ne vous a rien dit. Vous n’avez rien vu. Vos robots n’ont rien pu vous rapporter. Elle a gardé le secret, envers vous qui êtes certainement son meilleur ami sur Aurora. Manifestement, vos robots avaient reçu des instructions précises pour ne jamais parler de Jander et Jander lui-même avait reçu l’ordre de ne rien révéler.

— Je suppose que c’est une déduction juste.

— Pourquoi a-t-elle fait ça, docteur ?

— Les principes solariens concernant les tabous sexuels ?

— Est-ce que cela ne revient pas à dire qu’elle en avait honte ?

— Il n’y avait aucune raison. Encore que si l’on avait su qu’elle considérait Jander comme un mari, elle eût été la risée de tout le monde.

— Elle aurait pu dissimuler cet aspect-là très facilement sans cacher absolument tout. Supposons qu’elle en ait eu honte, à sa manière solarienne.

— Bon, et alors ?

— Personne n’aime avoir honte et elle a pu en rendre Jander responsable, à la façon déraisonnable qu’ont les gens de chercher à rejeter sur d’autres la responsabilité des désagréments qui leur arrivent par leur propre faute.

— Oui ?

— Alors il y a eu peut-être un moment où Gladïa, qui a un caractère emporté, a fondu en larmes, disons, et s’est mise en colère contre Jander en l’accusant d’être la cause de sa honte et de son malheur. Il est possible que cela n’ait pas duré longtemps, qu’elle se soit rapidement confondue en excuses et l’ait couvert de caresses, mais est-ce que Jander n’aurait pas eu quand même la nette impression qu’il était la cause de la honte et du malheur de Gladïa ?

— Peut-être.

— Et est-ce que cela n’aurait pas signifié, pour Jander, que s’il poursuivait ces rapports il la rendrait encore plus malheureuse, et que s’il mettait fin aux rapports il la rendrait malheureuse aussi ? Quoi qu’il fit, il violerait la Première Loi. Alors, incapable d’agir de manière à éviter cette transgression, il ne pouvait que se réfugier dans la non-action et il s’est donc mis en état de gel mental… Vous rappelez-vous l’histoire que vous m’avez racontée à midi, sur le robot télépathe légendaire, qui a été poussé à la stase par cette pionnière de la robotique ?

— Par Susan Calvin, oui ! Je vois ! Vous fondez votre scénario sur cette vieille légende. Très ingénieux, Baley, mais ça ne marche pas.

— Pourquoi ? Quand vous m’avez dit que vous pouviez provoquer un gel mental chez Jander, vous n’aviez pas la moindre idée qu’il était si profondément plongé dans une situation aussi inattendue. Elle correspond exactement à la situation de Susan Calvin.

— Supposons que l’histoire de Susan Calvin et du robot télépathe ne soit pas une légende. Prenons-la au sérieux. Il n’y aurait quand même aucun parallèle entre cette histoire et la situation de Jander. Dans le cas de Susan Calvin, nous avions un robot incroyablement primitif, un robot qui, aujourd’hui, ne serait même pas accepté comme jouet. Il ne pouvait traiter de telles affaires que qualitativement : A crée du malheur ; non a crée du malheur : donc, gel mental.

— Et Jander ? demanda Baley.

— N’importe quel robot moderne, n’importe quel robot du siècle passé, soupèserait les questions quantitativement. Laquelle des deux situations, A et non-A, créerait le plus de malheur ? Le robot prendrait rapidement une décision et choisirait le moindre mal. Les chances qu’il juge les deux situations s’excluant mutuellement et capables de produire un malheur égal sont minimes, et même dans ce cas, le robot moderne possède un facteur supplémentaire où entre le hasard. Au cas où A et non-A produisent exactement le même degré de malheur selon son jugement, il choisit l’un ou l’autre d’une manière complètement imprévisible et il obéit ensuite à sa décision sans la remettre en question. Il ne se met pas en état de gel mental.

— Vous voulez dire qu’il était impossible à Jander de se provoquer un gel mental ? Vous disiez que vous pouviez l’avoir provoqué, vous.

— Dans le cas du cerveau positronique humaniforme, il y a un moyen de court-circuiter le facteur hasard, qui dépend entièrement de la construction initiale du cerveau. Même si vous connaissez la théorie fondamentale, c’est très long et très difficile de mener ainsi le robot par le bout du nez, pour ainsi dire, au moyen d’une habile succession de questions et d’ordres qui finissent par provoquer le gel mental. Il est inconcevable que cela arrive accidentellement, et la simple existence d’une contradiction apparente telle que celle qui est produite par l’amour et la honte simultanés ne pourrait y parvenir sans le plus laborieux réglage quantitatif dans les conditions les plus insolites… Ce qui nous laisse, comme je me tue à le répéter, le facteur indéterminable comme unique cause de l’accident.

— Mais vos ennemis vont affirmer que votre culpabilité n’en est que plus probable… Ne pourrions-nous, à notre tour, affirmer que Jander a été amené à l’état de gel mental par le conflit entre l’amour et la honte de Gladïa ? Est-ce que ça ne paraîtrait pas plausible ? Et est-ce que cela ne ferait pas basculer l’opinion publique en votre faveur ?

Fastolfe fronça les sourcils.

— Baley, vous commettez un excès de zèle. Réfléchissez sérieusement. Si nous tentions d’échapper à notre dilemme de cette manière plutôt malhonnête, quelles en seraient les conséquences ? Je ne parlerai pas de la honte et du malheur que cela causerait à Gladïa, qui souffrirait non seulement de la perte de Jander mais du remords d’avoir elle-même provoqué cette perte, si, en fait, elle a réellement éprouvé de la honte et l’a révélée. Je ne voudrais pas faire ça, mais laissons cela de côté, si nous le pouvons. Considérez, plutôt, que mes ennemis prétendraient que je lui ai prêté Jander, précisément pour aboutir à ce qui s’est passé. J’aurais fait cela, diraient-ils, afin de mettre au point une méthode, pour causer le gel mental des robots humaniformes, tout en échappant moi-même à tout soupçon. Notre situation serait encore pire que maintenant, car je ne serais pas seulement accusé d’être un ignoble intrigant et un traître mais, en plus, de m’être conduit d’une façon monstrueuse avec une femme innocente dont je me prétendais l’ami, ce qui m’a été épargné jusqu’à présent.

Baley était suffoqué. Il resta un moment bouche bée avant de bredouiller :

— Mais… mais sûrement ils ne…

— Oh que si ! Vous-même étiez presque enclin à le penser il n’y a pas plus de cinq minutes.

— Simplement comme une très lointaine…

— Mes ennemis ne trouveraient pas cette possibilité lointaine et ils la crieraient sur les toits.

Baley savait qu’il rougissait. Il sentait monter la bouffée de chaleur et avait du mal à regarder Fastolfe en face. Il s’éclaircit la gorge et murmura :

— Vous avez raison. Je me suis précipité sur un moyen d’en sortir, sans réfléchir, et je ne puis qu’implorer votre pardon. Je suis profondément honteux… Il n’y a pas d’issue, sans doute, à part la vérité. Si nous pouvons la découvrir.

— Ne désespérez pas. Vous avez déjà découvert des événements se rapportant à Jander que jamais je n’aurais pu imaginer. Vous pourrez en trouver d’autres et, éventuellement, ce qui est pour nous un mystère total en ce moment s’éclairera et deviendra évident. Que comptez-vous faire ?

Mais Baley ne pouvait penser à rien d’autre qu’à la honte de son fiasco.

— Je n’en sais vraiment rien.

— Ma foi, dans ce cas je suis injuste de le demander.

Vous avez eu une longue journée, et pas facile, Baley. Il n’est pas étonnant que votre cerveau soit un peu lent en ce moment. Vous devriez vous reposer, voir un film, dormir. Vous irez mieux demain matin.

Baley acquiesça.

— Vous avez peut-être raison.

Mais, à cet instant, il ne pensait pas du tout qu’il irait mieux le lendemain matin.

<p>29</p>

La chambre était froide, autant par la température que par l’ambiance. Baley frissonna légèrement. Une température aussi basse, dans une pièce, lui donnait toujours l’impression désagréable d’être à l’Extérieur. Les murs étaient d’un blanc cassé et (inattendu dans l’établissement de Fastolfe) sans la moindre décoration. Le sol ressemblait à de l’ivoire poli, à la vue, mais sous ses pieds nus il avait une illusion de tapis. Le lit était blanc et la couverture aussi froide au toucher que le reste.

Il s’assit sur le bord du lit et constata qu’il était souple et s’affaissait légèrement sous son poids.

Il dit à Daneel, qui était entré avec lui :

— Daneel, est-ce que cela te dérange quand un être humain raconte un mensonge ?

— Je sais bien qu’il arrive aux êtres humains de mentir, camarade Elijah. Parfois, un mensonge peut être utile, ou même indispensable. Mon sentiment du mensonge dépend du menteur, des circonstances et de la raison.

— Peux-tu toujours deviner quand un être humain dit un mensonge ?

— Non, camarade Elijah.

— Est-ce qu’il te semble que le Dr Fastolfe ment souvent ?

— Je n’ai jamais eu l’impression que le Dr Fastolfe me disait un mensonge.

— Même en ce qui concerne la mort de Jander ?

— Autant qu’il me soit permis de le savoir, il dit la vérité dans tous les cas.

— Peut-être t’a-t-il ordonné de me répondre de cette façon, si jamais je te posais la question ?

— Il ne l’a pas fait, camarade Elijah.

— Mais peut-être t’a-t-il aussi ordonné de dire cela…

Baley s’interrompit. Encore une fois, à quoi servait d’interroger un robot ? Et, dans ce cas particulier, il invitait à des dénégations à l’infini.

Il s’aperçut soudain que le matelas s’était peu à peu affaissé au point que maintenant il lui enveloppait à demi les hanches. Il se leva brusquement et demanda :

— Y a-t-il un moyen de chauffer cette pièce, Daneel ?

— Elle vous paraîtra plus chaude quand vous serez sous les couvertures et une fois la lumière éteinte, camarade Elijah.

Baley regarda autour de lui avec méfiance.

— Veux-tu éteindre, Daneel, et rester dans la chambre quand tu l’auras fait ?

La lumière s’éteignit presque aussitôt et Baley comprit qu’il s’était lourdement trompé en s’imaginant que cette pièce de la maison, au moins, n’était pas décorée. Car dès qu’il fit noir, il eut l’impression d’être à l’Extérieur. Il entendait le léger murmure du vent dans les arbres, les petits marmonnements ou pépiements ensommeillés de lointaines formes de vie. Il y avait même une illusion de ciel étoilé où passait, de temps en temps, un nuage à peine visible.

— Rallume, Daneel !

La lumière inonda la chambre.

— Daneel, je ne veux rien de tout ça ! protesta Baley. Je ne veux pas d’étoiles, de nuages, de bruits, d’arbres, de vent… et pas d’odeurs non plus ! Je veux de l’obscurité, opaque, sans rien, sans fioritures. La nuit. Peux-tu m’arranger ça ?

— Certainement, camarade Elijah.

— Alors fais-le et montre-moi comment je peux éteindre moi-même quand je voudrai dormir.

— Je suis ici pour vous protéger, camarade Elijah. Baley bougonna :

— Tu peux le faire de l’autre côté de la porte, j’en suis sûr. J’imagine que Giskard est juste sous les fenêtres, s’il y a des fenêtres derrière ces draperies.

— Il y en a… Camarade Elijah, si vous franchissez ce seuil, vous trouverez une Personnelle, réservée pour vous seul. Cette partie du mur n’est pas matérielle et vous passerez facilement au travers. La lumière s’allumera dès que vous entrerez et s’éteindra quand vous sortirez. Et il n’y a pas de décoration. Vous pourrez prendre une douche, si vous le désirez, ou faire tout ce que vous avez l’habitude de faire avant de vous coucher ou à votre réveil.

Baley se tourna dans la direction indiquée. Il ne vit aucune brèche, aucune trace sur le mur mais le sol, à cet endroit, paraissait un peu renflé, comme s’il y avait effectivement un seuil.

— Comment verrai-je dans le noir, Daneel ? demanda-t-il.

— Cette partie du mur – qui n’est pas un mur – deviendra faiblement lumineuse. Quant à la lumière de la chambre, il y a cette petite dépression au chevet de votre lit. Si vous y placez le doigt alors que la chambre est éclairée, elle s’éteindra, et s’éclairera si elle est plongée dans l’obscurité.

— Merci, Daneel. Tu peux me laisser, maintenant.

Une demi-heure plus tard, quand il eut fini de faire usage de la Personnelle, Baley se blottit sous la couverture, la lumière éteinte, enveloppé par une chaude obscurité rassurante.

Comme le disait Fastolfe, la journée avait été longue. Il n’arrivait pas à croire que c’était ce matin seulement qu’il était arrivé à Aurora. Il avait appris beaucoup de choses mais rien de tout cela ne lui était vraiment utile.

Allongé dans le noir, il passa en revue les événements de la journée, calmement et par ordre chronologique, dans l’espoir qu’une idée lui viendrait, quelque chose qui lui aurait échappé, mais il ne se passa rien.

Et voilà pour les réflexions posées, pondérées de l’astucieux super-cerveau Elijah Baley, du feuilleton en Hyperonde ; pensa-t-il.

De nouveau, le matelas l’enveloppait comme un lieu clos bien douillet. Il bougea légèrement et le matelas s’aplanit pour se replier ensuite lentement autour de lui en se moulant sur la nouvelle position.

Baley savait qu’il ne servirait à rien de repasser encore une fois la journée dans son esprit fatigué et déjà englué de sommeil, mais il ne put s’empêcher de le tenter une seconde fois, en suivant ses propres pas durant tout le jour – le premier à Aurora – du cosmoport jusqu’à l’établissement de Fastolfe, puis chez Gladïa et de nouveau chez Fastolfe.

Gladïa – plus belle qu’il ne se la rappelait, mais dure – oui, elle avait quelque chose de dur, à moins que ce ne fût qu’une carapace protectrice ? Pauvre femme ! Il songea chaleureusement à la réaction qu’elle avait eue quand elle lui avait touché la joue… s’il avait pu rester avec elle… il aurait pu lui apprendre… imbéciles d’Aurorains… avec leur attitude licencieuse répugnante… tout permettre… ce qui veut dire que rien n’a de valeur… rien ne va plus… stupides… Fastolfe… Gladïa… Fastolfe… retournons à Fastolfe.

Baley s’agita un peu et sentit le matelas se mouler différemment autour de lui. Revenons à Fastolfe. Que s’était-il passé pendant le retour chez Fastolfe ? On avait dit quelque chose ? On n’avait pas dit quelque chose ? Et à bord du vaisseau, avant l’arrivée à Aurora… quelque chose qui avait un rapport…

Baley était plongé dans les limbes du demi-sommeil, où l’esprit est libéré et obéit à une loi qui lui est propre. C’est un peu comme si l’on volait, si le corps planait dans les airs, libéré de la gravité.

De lui-même, le cerveau prenait les événements… de petits aspects que Baley n’avait pas notés… les assemblait… une chose aboutissait à une autre… s’enclenchait, se tissait… formait une trame… une étoffe.

Alors Baley crut entendre un bruit. Il se secoua et remonta à un niveau de réveil. Il tendit l’oreille, n’entendit rien et retomba dans son demi-sommeil pour essayer de reprendre le cours de ses pensées… mais elles lui échappèrent.

On aurait dit une œuvre d’art sombrant dans un marécage. Il distinguait encore son contour, les masses de couleur. Elles s’estompèrent mais il savait qu’elles étaient encore là. Mais quand il chercha désespérément à la rattraper, elle avait complètement disparu et il ne se la rappelait même pas, pas du tout.

Avait-il réellement pensé à quelque chose ? Ou bien son souvenir de l’avoir fait n’était-il lui-même qu’une illusion née de quelque vagabondage sans queue ni tête d’un esprit endormi ? Et, d’ailleurs, il dormait.

Mais il se réveilla brièvement pendant la nuit et se dit : « J’ai eu une idée, une idée importante. »

Seulement il ne se souvenait de rien, sinon qu’il y avait eu quelque chose.

Il resta un moment éveillé, les yeux ouverts dans le noir. S’il y avait bien eu quelque chose, après tout, cela lui reviendrait.

Ou ne reviendrait jamais ! (Nom de Jehosaphat !)… Et il se rendormit.


26

<p>26</p>

Baley sortit de la maison de Gladïa dans le coucher de soleil. Il se tourna vers ce qu’il pensait être l’ouest et découvrit le soleil d’Aurora, d’une couleur écarlate foncé, couronné de fines écharpes de nuages rougeoyants dans un ciel vert pomme.

— Nom de Jehosaphat ! marmonna-t-il.

Manifestement, le soleil d’Aurora, plus frais et plus orangé que celui de la Terre, accentuait la différence au crépuscule, quand sa lumière traversait une plus grande épaisseur de l’atmosphère d’Aurora.

Daneel était derrière lui ; Giskard, comme à l’aller, en avant-garde.

Il entendit à son oreille la voix de Daneel :

— Vous sentez-vous bien, camarade Elijah ?

— Tout à fait bien, répondit Baley content de lui. Je supporte très bien l’Extérieur. Je peux même admirer le coucher de soleil. C’est toujours comme ça ?

Daneel se tourna avec indifférence vers le couchant.

— Oui, mais rentrons vite à l’établissement du Dr Fastolfe. A cette époque de l’année, le crépuscule ne dure pas longtemps, camarade Elijah, et j’aimerais que vous rentriez tant que l’on y voit encore.

— Je suis prêt. Partons.

Baley se demanda s’il ne vaudrait pas mieux attendre la nuit. Le paysage serait moins agréable à voir mais, d’un autre côté, l’obscurité lui donnerait l’illusion d’être dans un lieu clos ; tout au fond de lui-même, il ne savait pas combien de temps durerait cette euphorie causée par l’admiration d’un coucher de soleil (un cou cher de soleil, notez bien, à l’Extérieur). Mais cette incertitude tenait de la lâcheté et il ne voulait pas l’avouer.

Giskard revint vers lui, sans bruit, et demanda :

— Préféreriez-vous attendre, monsieur ? Est-ce que la nuit vous conviendrait mieux ? Nous-mêmes ne serions pas incommodés.

Baley s’aperçut de la présence d’autres robots, plus éloignés, de tous les côtés. Gladïa avait-elle dépêché ses robots des champs comme gardes du corps, ou bien Fastolfe avait-il envoyé les siens ?

Cela accentuait la protection dont il était l’objet et, non sans une certaine perversité, il refusa de reconnaître une faiblesse.

— Non, dit-il, partons tout de suite.

Sur ce, il se mit en marche d’un bon pas vers l’établissement de Fastolfe qu’il distinguait tout juste entre les arbres lointains.

Que les robots me suivent ou non, pensait-il audacieusement. Il savait que s’il se permettait d’y penser, il y aurait en lui quelque chose qui renâclerait encore à l’idée de lui-même à la surface extérieure d’une planète, sans autre protection que de l’air entre lui et le grand vide, mais il n’allait pas y penser !

C’était la joyeuse exaltation d’être délivré de la peur qui le faisait un peu trembler, qui le faisait claquer des dents. Ou alors c’était le vent frais du soir, qui faisait naître aussi la chair de poule sur ses bras.

Ce n’était pas l’Extérieur.

Non, non et non !

En faisant un effort pour desserrer les dents, il demanda :

— Connaissais-tu Jander, Daneel ?

— Oui, camarade Elijah. Nous avons été côte à côte pendant un certain temps. Depuis le moment de la construction de l’Ami Jander jusqu’à ce qu’il passe dans l’établissement de Miss Gladïa, nous avons été constamment ensemble.

— Est-ce que cela te gênait, Daneel, que Jander te ressemble tant ?

— Non, monsieur. Lui et moi savions nous distinguer et le Dr Fastolfe ne nous confondait pas non plus. Nous étions, par conséquent, deux individus distincts.

— Et toi, Giskard, tu savais les distinguer aussi ? Ils étaient plus près de lui, maintenant, sans doute parce que les autres robots avaient pris la relève, pour la protection à longue distance.

— Il ne s’est présenté aucune occasion, si ma mémoire est bonne, où il a été important que je fasse cela.

— Et s’il y en avait eu, Giskard ?

— Alors, j’aurais pu les distinguer.

— Quelle était ton opinion de Jander, Daneel ?

— Mon opinion, camarade Elijah ? Vous souhaitez avoir mon opinion sur quel aspect de Jander ?

— Est-ce qu’il effectuait bien son travail, par exemple ?

— Certainement.

— Etait-il satisfaisant en tout ?

— En tout, à ma connaissance.

— Et toi, Giskard ? Quelle était ton opinion ?

— Je n’ai jamais été aussi proche de l’Ami Jander que de l’Ami Daneel et il ne serait pas convenable de ma part de donner une opinion. Je puis dire que, à ma connaissance, le Dr Fastolfe était parfaitement satisfait de l’Ami Jander. Il paraissait également satisfait de l’Ami Jander et de l’Ami Daneel. Cependant, je ne pense pas que ma programmation soit de nature à me permettre d’être catégorique à ce sujet.

— Et pendant la période où Jander est entré au service de Miss Gladïa ? Est-ce que tu le fréquentais à ce moment, Daneel ?

— Non, camarade Elijah. Miss Gladïa le gardait chez elle. Quand elle rendait visite au Dr Fastolfe, Jander ne l’accompagnait jamais, autant que je sache. Lorsqu’il m’est arrivé d’escorter le Dr Fastolfe pour une visite à l’établissement de Miss Gladïa, je n’ai pas vu l’Ami Jander.

Baley fut un peu surpris d’apprendre cela. Il se tourna vers Giskard pour lui poser la même question, hésita puis haussa les épaules. Il n’arriverait pas à grand-chose de cette façon et, comme l’avait fait observer le Dr Fastolfe, il ne servait à rien d’interroger un robot. Jamais ils ne diraient en connaissance de cause des choses qui pourraient faire du mal à un être humain, pas plus qu’ils ne pouvaient être harcelés, cajolés ou soudoyés pour parler. Ils ne débiteraient pas de mensonges flagrants, en revanche, ils pouvaient s’en tenir obstinément, mais poliment, à des réponses évasives ou inutilisables.

Et – peut-être – cela n’avait-il plus d’importance.

Ils étaient maintenant sur le seuil de la maison de Fastolfe et Baley sentit sa respiration s’accélérer. Maintenant, il était bien certain que le tremblement de son bras et de sa lèvre inférieure avait été provoqué par la fraîcheur du vent.


27

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Le soleil avait disparu, quelques étoiles apparaissaient, le ciel s’assombrissait en prenant une curieuse teinte violet verdâtre qui lui donnait un aspect maladif. Baley franchit la porte et entra dans la chaleur des murs lumineux.

Il était en sécurité.

Fastolfe l’accueillit.

— Vous êtes rentré rapidement, Baley. Votre entrevue avec Gladïa a-t-elle été féconde ?

— Très féconde, docteur Fastolfe. Il est même possible que je tienne dans ma main la clef de la solution.

Fastolfe se contenta de sourire poliment, d’une manière n’indiquant ni surprise, ni plaisir, ni scepticisme. Il précéda son invité dans une pièce, visiblement une salle à manger, mais plus petite et plus intime que celle où ils avaient déjeuné.

— Nous allons, mon cher Baley, annonça Fastolfe avec amabilité, faire un petit dîner sans cérémonie, tous les deux. Rien que nous. Nous n’aurons même pas les robots, si cela peut vous faire plaisir. Et nous ne parlerons pas de notre affaire à moins que vous n’y teniez absolument.

Baley ne dit rien mais s’arrêta pour contempler les murs avec stupéfaction. Ils étaient d’un vert lumineux changeant, mouvant, avec des différences d’éclat et d’une nuance qui allait en progressant, de bas en haut. Il y avait des soupçons de palmes ou de larges feuilles d’un vert plus foncé et de vagues ombres ici et là. Ces murs donnaient à la salle l’illusion d’une grotte bien éclairée, au fond de la mer. L’effet était vertigineux, du moins Baley eut-il cette impression.

Fastolfe n’eut pas de mal à interpréter l’expression de son invité.

— C’est un goût acquis, Baley, je le reconnais… Giskard, atténue l’illumination du mur, s’il te plaît… Merci.

Baley laissa échapper un soupir de soulagement.

— Merci infiniment, docteur Fastolfe. Si je pouvais aller à la Personnelle…?

— Certainement.

Baley hésita.

— Pourriez-vous…

Fastolfe rit tout bas.

— Vous la trouverez parfaitement normale, Baley. Vous n’aurez à vous plaindre de rien.

Baley baissa la tête.

— Ah ! Je vous remercie.

Sans les intolérables illusions, la Personnelle – il pensa que c’était la même qu’il avait utilisée plus tôt dans la journée – n’était que ce qu’elle était, bien plus luxueuse et hospitalière que toutes celles qu’il avait connues. Elle était tout à fait différente de celles de la Terre, où l’on trouvait des rangées de cabines s’étendant à l’infini, toutes identiques, toutes destinées à une seule personne.

Baley éprouva un léger malaise à la pensée que celle-ci était une Personnelle universelle, dont n’importe qui pouvait être invité à se servir, homme ou femme, jeune ou vieux.

La pièce étincelait, en quelque sorte, de propreté hygiénique. Chaque surface moléculaire externe pouvait être détachée après chaque usage et remplacée par une neuve. Obscurément, Baley sentait que s’il restait assez longtemps sur Aurora, il aurait peut-être du mal à se réadapter aux foules de la Terre, qui repoussaient à l’arrière-plan l’hygiène et la propreté, au rang d’un idéal difficile sinon impossible à atteindre, que l’on respectait de loin.

Baley, entouré d’appareils d’ivoire et d’or (pas de l’ivoire véritable, sans nul doute, ni de l’or vrai) lisses et brillants, se surprit soudain à frémir au souvenir de l’indifférence des Terriens aux échanges de bactéries et aux dangers de contagion. N’était-ce pas justement ce qu’éprouvaient les Spatiens ? Pouvait-il le leur reprocher ?

Très songeur, il se lava les mains, en jouant avec les petits contacts de la commande, ici et là, pour varier la température. Et pourtant, ces Aurorains décoraient leurs intérieurs avec un luxe si criard, ils cherchaient tellement à feindre de vivre à l’état de nature, alors qu’ils avaient domestiqué et brisé la nature… Ou bien était-ce seulement Fastolfe ?

Après tout, pensa Baley, l’établissement de Gladïa était beaucoup plus austère… mais peut-être était-ce parce qu’elle avait été élevée à Solaria.

Le dîner qui suivit fut un ravissement. Encore une fois, comme au déjeuner, il eut le sentiment très net d’être plus près de la nature. Les plats étaient nombreux, variés, tous servis par petites portions et, dans bien des cas, il était possible de voir qu’ils étaient composés de parties de plantes ou d’animaux. Les inconvénients, un petit os par-ci, un peu de cartilage par-là, des brins de fibres qui l’auraient dégoûté naguère commençaient à lui faire un peu l’effet d’une aventure.

Le premier service était du poisson, un petit poisson que l’on mangeait entier avec tous les organes internes, et cela lui parut, au premier abord, une autre manière assez ridicule de se frotter à la Nature avec un grand N. Mais il avala quand même le petit poisson, comme le fit Fastolfe, et il fut immédiatement converti par le goût. Jamais il n’avait rien mangé de pareil. C’était comme si des papilles du goût avaient été soudain inventées et greffées sur sa langue.

Les goûts changeaient, d’un plat à l’autre. Certains étaient vraiment bizarres et pas particulièrement plaisants mais Baley n’y attacha pas d’importance. Le plaisir d’un goût distinct, de goûts distincts (sur les conseils de Fastolfe, il buvait une gorgée d’eau légèrement parfumée entre chaque plat), voilà ce qui comptait, et non les détails.

Baley s’efforça de ne pas dévorer, de ne pas concentrer toute son attention sur le repas, de ne pas récurer son assiette. Désespérément, il continua d’observer et d’imiter Fastolfe, en s’appliquant à ne pas se soucier du regard amical mais nettement amusé de son hôte.

— J’espère, dit Fastolfe, que vous trouvez tout ceci à votre goût ?

— C’est délicieux, répondit Baley en se forçant un peu.

— Je vous en prie, ne vous contraignez pas à une politesse inutile. Ne mangez rien qui vous paraisse trop bizarre ou désagréable. A la place de ce qui vous déplaît, je ferai apporter ce que vous aimez.

— Ce n’est pas nécessaire, docteur Fastolfe. Tout est plutôt à ma satisfaction.

— J’en suis heureux.

Malgré l’offre de Fastolfe de se passer de la présence de robots, le service était effectué par un robot. (Fastolfe, qui y était habitué, ne le remarquait sans doute même pas, pensa Baley, et il ne fit aucune réflexion.)

Comme il fallait s’y attendre, le robot était silencieux et ses mouvements d’une admirable précision. Son élégante livrée semblait sortir des émissions historiques que Baley avait vues en Hyperonde. Ce n’était qu’en regardant de très près, avec attention, que l’on voyait que le costume n’était qu’une illusion d’optique, due à l’éclairage, et que la surface externe du robot était aussi proche que possible d’un revêtement de métal poli, pas davantage.

— Est-ce que la surface du serveur a été dessinée par Gladïa ? demanda Baley.

— Oui, répondit Fastolfe, visiblement ravi. Elle serait flattée de savoir que vous avez reconnu son talent. Elle en a beaucoup, n’est-ce pas ? Ses œuvres ont de plus en plus de succès et elle occupe un créneau fort utile dans la société auroraine.

Durant tout le repas, la conversation fut plaisante mais banale. Baley n’avait pas tellement envie de « parler affaires » d’ailleurs, préférant de loin garder le silence pour mieux apprécier les mets, en laissant son subconscient, ou toute autre faculté prenant la relève, décider comment aborder la question qui, maintenant, lui semblait être le point crucial du problème Jander.

Fastolfe lui évita d’en faire l’effort, en disant cependant :

— Et maintenant que vous mentionnez Gladïa, Baley, puis-je vous demander comment il se fait que vous vous êtes rendu chez elle dans un état d’assez profonde dépression et que vous en revenez presque gai, en déclarant que vous aviez peut-être dans votre main la clef de toute l’affaire. Avez-vous appris quelque chose de nouveau, d’inattendu peut-être, chez elle ?

— En effet, répondit distraitement Baley mais il s’intéressait surtout au dessert, qu’il n’identifiait pas du tout et dont une seconde petite portion venait d’être placée devant lui (un vague désir dans ses yeux ayant sans doute inspiré le serveur).

Il se sentait repu. Jamais encore dans sa vie il n’avait tant apprécié un repas et, pour la première fois, il regrettait les limites physiologiques qui l’empêchaient de continuer de manger éternellement. Il en avait d’ailleurs un peu honte.

— Et ce que vous avez appris était-il nouveau et inattendu ? insista Fastolfe avec patience. Quelque chose que j’ignore moi-même, peut-être ?

— Peut-être. Gladïa m’a dit que vous lui avez donné Jander il y a environ six mois, en temps normal. Fastolfe hocha la tête.

— Cela, je le sais, bien sûr. Oui, c’est vrai.

— Pourquoi ? demanda vivement Baley.

L’expression aimable de Fastolfe s’altéra quelque peu et il riposta :

— Pourquoi pas ?

— Je ne sais pas… Mais peu importe, docteur Fastolfe. Ma question demeure : Pourquoi le lui avez-vous donné ?

Fastolfe secoua légèrement la tête et ne dit rien.

— Docteur Fastolfe, je suis ici pour éclaircir une bien regrettable affaire. Rien de ce que vous avez fait, absolument rien, n’a simplifié les choses. Au contraire, vous avez paru prendre un malin plaisir à me montrer à quel point elle était grave et à réfuter toutes les solutions possibles que je pourrais avancer. Je ne m’attends pas à ce que d’autres répondent à mes questions. Je n’ai aucune position officielle dans ce monde et je n’ai pas le droit de poser des questions, encore moins de forcer les gens à répondre.

 » Vous, toutefois, vous êtes différent. Je suis ici à votre demande et j’essaie de sauver votre carrière aussi bien que la mienne. De plus, à en juger par votre récit de l’affaire, je dois essayer de sauver non seulement la Terre mais Aurora. Par conséquent, j’aimerais que vous répondiez à mes questions, pleinement et franchement, en toute vérité. Je vous en prie, ne vous livrez pas à une tactique aboutissant à des impasses en me demandant par exemple « pourquoi pas » quand je vous demande pourquoi. Alors, encore une fois, et pour la dernière fois, pourquoi avez-vous donné Jander à Gladïa ?

Fastolfe fit une moue et sa figure s’assombrit.

— Pardonnez-moi, Baley. Si j’hésitais à répondre c’est parce que, à la réflexion, il me semble qu’il n’y a pas de raison très pertinente. Gladïa Delamarre – non, elle ne veut pas qu’on l’appelle par ce nom – Gladïa, donc, est une étrangère sur cette planète ; elle a subi une épreuve traumatisante dans son monde natal, comme vous le savez, et une épreuve traumatisante ici, comme vous ne le savez peut-être pas…

— Si, je le sais maintenant. Je vous en prie, soyez plus direct.

— Eh bien donc, elle me faisait de la peine. Elle était seule et Jander, pensais-je, serait une compagnie pour elle.

— De la peine ? Simplement comme ça ? Etiez-vous amants ? L’avez-vous été ?

— Non, pas du tout. Je n’ai rien offert. Elle non plus… Pourquoi ? Vous aurait-elle dit que nous étions amants ?

— Non, non, mais j’avais besoin d’une confirmation. Je vous le ferai savoir, quand il y aura une contradiction ; vous n’avez pas à vous inquiéter pour cela. Comment se fait-il qu’avec la sympathie que vous éprouvez pour elle et, d’après ce qu’elle m’a dit, la reconnaissance qu’elle ressent pour vous, ni l’un ni l’autre ne vous soyez offert ? J’ai cru comprendre qu’à Aurora les propositions sexuelles sont aussi courantes que les conversations sur la pluie et le beau temps.

Fastolfe fronça les sourcils.

— Vous n’avez rien compris du tout, Baley. Ne nous jugez pas par les principes de votre monde. Les rapports sexuels n’ont pas pour nous une importance capitale mais nous ne nous y livrons pas à la légère. En dépit des apparences et des idées que vous vous faites, aucun d’entre nous ne s’offre à la légère. Gladïa, inaccoutumée à nos usages et sexuellement frustrée sur Solaria, s’est peut-être offerte sans discrimination – ou plutôt en désespoir de cause, ce serait plus juste – et ce n’est probablement pas très surprenant, par conséquent, qu’elle n’ait guère apprécié les résultats.

— N’avez-vous pas tenté d’améliorer les choses ?

— En m’offrant moi-même ? Je ne suis pas ce qu’il lui faut et elle n’est pas non plus ce qu’il me faut. Elle me faisait de la peine. Elle me plaît beaucoup, j’admire ses talents artistiques et je veux qu’elle soit heureuse… Après tout, Baley, vous devez bien reconnaître que la sympathie d’un être humain pour un autre ne repose pas forcément sur le désir sexuel, ni sur autre chose qu’une affinité naturelle. N’avez-vous jamais éprouvé de sympathie pour quelqu’un ? N’avez-vous jamais voulu aider quelqu’un sans autre raison que la joie de soulager ses misères ? De quelle espèce de planète venez-vous donc ?

— Ce que vous dites est juste, docteur. Je ne doute pas que vous soyez un être généreux. Malgré tout, ayez un peu de patience avec moi, s’il vous plaît. Quand je vous ai demandé, la première fois, pourquoi vous avez donné Jander à Gladïa, vous ne m’avez pas répondu ce que vous venez de me dire maintenant, et avec une émotion considérable, dois-je ajouter. Votre premier mouvement a été d’éluder la question, d’hésiter, de répondre à côté, de gagner du temps en demandant « pourquoi pas ? ».

 » Compte tenu de ce que vous m’avez enfin dit à l’instant, qu’y avait-il dans ma question qui vous a gêné au début ? Quelle raison, que vous ne vouliez pas avouer, vous est venue à l’esprit avant que vous vous décidiez pour celle que vous acceptiez d’avouer ? Pardonnez mon insistance mais je dois le savoir, et pas du tout par curiosité personnelle, je vous assure. Si ce que vous me dites n’est d’aucune utilité dans cette triste affaire, alors considérez que c’est déjà rejeté dans un trou noir.

A voix basse, Fastolfe répondit :

— En toute franchise, je ne sais pas trop pourquoi j’ai éludé votre question. Vous m’avez surpris, montré peut-être quelque chose que je ne voulais pas affronter. Laissez-moi réfléchir, Mr Baley.

Ils gardèrent un moment le silence. Le robot vint desservir et quitta la pièce. Daneel et Giskard étaient ailleurs (ils gardaient probablement la maison). Baley et Fastolfe se retrouvaient enfin seuls dans la salle à manger, sans robots.

Finalement, le savant hasarda :

— Je ne sais pas ce que je dois vous dire mais, si vous le voulez bien, laissez-moi revenir en arrière de quelques dizaines d’années. J’ai deux filles. Peut-être le savez-vous. Elles sont de deux mères différentes…

— Auriez-vous préféré des fils, docteur Fastolfe ? Fastolfe parut sincèrement surpris.

— Non, pas du tout ! La mère de ma seconde fille voulait un fils, je crois, mais je n’ai pas donné mon autorisation à l’insémination artificielle avec du sperme sélectionné – pas même avec le mien – car je tenais à ce que les dés génétiques soient jetés naturellement. Avant que vous me demandiez pourquoi, c’est parce que je préfère qu’il y ait un certain élément de hasard dans la vie et parce que je crois que, dans l’ensemble, j’aimais mieux avoir une fille. J’aurais accepté un garçon, bien sûr, mais je ne voulais pas renoncer à la chance d’avoir une fille. Je ne sais pas pourquoi, j’aime bien les filles. Bref, la seconde a donc été encore une fille et c’est peut-être pour cela que la mère a voulu dissoudre le mariage peu après la naissance. D’autre part, un assez grand nombre de mariages sont dissous peu après une naissance, alors j’ai tort sans doute de chercher des raisons particulières.

— Elle a emmené l’enfant avec elle, je suppose ? Fastolfe regarda Baley d’un air perplexe.

— Pourquoi diable l’aurait-elle fait ?… Ah oui, j’oubliais. Vous êtes de la Terre. Non, bien sûr que non. L’enfant devait être placée dans une crèche, où elle pourrait être soignée correctement, bien entendu… A vrai dire, confia le savant en plissant le nez comme si un souvenir bizarre le mettait soudain dans l’embarras, elle n’y a pas été placée. J’ai décidé de l’élever moi-même. C’était légal mais inhabituel. J’étais très jeune, il faut dire, je n’avais pas encore atteint mon premier siècle, mais je m’étais déjà taillé une réputation en robotique.

— Et vous n’avez pas eu de difficultés ?

— Pour bien l’élever, vous voulez dire ? Oh non ! Je me suis beaucoup attaché à elle. Je l’ai appelée Vasilia. C’était le nom de ma mère, vous savez. (Il rit un peu d’une réminiscence.) Il m’arrive d’avoir de ces singuliers petits élans du cœur comme mon affection pour mes robots. Je n’ai jamais connu ma mère, bien entendu, mais son nom figure dans mes documents. Et elle est encore en vie, à ma connaissance, alors je pourrais la voir… mais il me semble qu’il y a quelque chose d’un peu… je ne sais pas… d’écœurant à rencontrer une personne dans le ventre de qui on a été… Où en étais-je ?

— Vous avez appelé votre fille Vasilia.

— Oui. Je l’ai élevée moi-même et, naturellement, je me suis attaché à elle. Beaucoup attaché. Je comprenais l’attrait que pouvait avoir une telle façon d’agir mais, bien entendu, j’étais une source de gêne pour mes amis et je devais tenir ma fille à l’écart, où elle n’aurait de contacts avec personne, autant sur le plan mondain que professionnel. Je me rappelle, un jour…

Fastolfe s’interrompit.

— Oui ?

— Voilà bien des dizaines d’années que je n’y ai plus repensé. Elle est arrivée en courant et pleurant, je ne sais plus pourquoi, et s’est jetée dans mes bras alors que j’étais avec le Dr Sarton. Nous discutions d’un des tout premiers projets de robot humaniforme. Elle n’avait que sept ans, je crois, alors bien sûr je l’ai serrée contre moi, je l’ai embrassée, j’ai oublié l’affaire en cours, ce qui était tout à fait impardonnable de ma part. Sarton est parti, en s’étranglant, profondément indigné et choqué. J’ai mis une semaine entière à reprendre contact avec lui et à poursuivre nos délibérations. Les enfants ne doivent pas produire cet effet sur les gens, je suppose, mais il y a si peu d’enfants et on les croise si rarement !

— Et votre fille, Vasilia, elle vous aimait aussi ?

— Oh oui, du moins, jusqu’à ce que… Oui, oui, elle m’aimait beaucoup. Je m’occupais de ses études, je m’assurais que son intelligence se développait pleinement.

— Vous dites qu’elle vous aimait jusqu’à… Vous avez laissé votre phrase en suspens. Il est donc venu un moment où elle ne vous a plus aimé ? Quand ?

— Elle a voulu avoir son propre établissement, une fois qu’elle a été assez âgée pour cela. C’était bien naturel.

— Et vous ne le vouliez pas ?

— Qu’entendez-vous par là ? Je ne le voulais pas ? Bien sûr que si, je le voulais. Vous avez l’air de me prendre pour un monstre, Baley.

— Dois-je donc penser qu’une fois à l’âge où elle pouvait avoir son propre établissement, elle n’a plus éprouvé pour vous cette affection qu’elle avait quand elle était réellement votre fille, vivait avec vous et dépendait de vous ?

— Ce n’est pas tout à fait aussi simple. A vrai dire, c’est plutôt compliqué. Voyez-vous… (Fastolfe parut gêné.) Je l’ai repoussée quand elle s’est offerte à moi.

— Elle s’est offerte… à vous ? s’exclama Baley, horrifié.

— Cela, c’était assez normal, dit Fastolfe avec indifférence. Elle me connaissait mieux que personne. Je lui avais appris les choses de l’amour physique, je l’avais encouragée à faire des expériences, je l’avais emmenée aux Jeux d’Eros, j’avais fait tout ce que je pouvais pour elle. Il fallait donc s’y attendre et j’ai été fou de ne pas m’y attendre et de me laisser prendre par surprise.

— Un inceste !

— Pardon ? dit Fastolfe. Ah oui, un mot terrien. A Aurora, ce mot n’existe pas, Baley. Très peu d’Aurorains connaissent leur famille proche. Naturellement, s’il est question de mariage et si l’on postule pour des enfants, il y a une enquête généalogique, mais quel rapport avec la sexualité ? Non, non, l’anormal, c’est que j’aie repoussé ma propre fille.

Fastolfe rougit, ses grandes oreilles plus encore que le reste de sa figure.

— Eh bien vrai ! marmonna Baley.

— Je n’avais aucune raison valable non plus, du moins aucune que je pouvais expliquer à Vasilia. C’était criminel de ma part de ne pas l’avoir prévu et de n’avoir pas préparé des raisons pour rejeter une personne aussi jeune et inexpérimentée, si cela devenait nécessaire, des explications qui éviteraient de la blesser et de la soumettre à une terrible humiliation. Je suis réellement honteux d’avoir assumé la responsabilité d’élever une enfant, pour finir par lui imposer une telle épreuve. Il me semblait que nous pourrions continuer à avoir des rapports de père et de fille – d’amis – mais elle n’a pas renoncé. Chaque fois que je la repoussais, même avec mille ménagements et toute l’affection possible, les choses ne faisaient qu’empirer entre nous.

— Jusqu’à ce que finalement…

— Finalement, elle a voulu son propre établissement. Je m’y suis opposé au début, non que je ne voulais pas qu’elle en ait un, mais parce que je souhaitais rétablir nos rapports affectueux avant qu’elle s’en aille. Rien de ce que j’ai tenté n’y a fait. Ce fut, probablement, la période la plus éprouvante de ma vie. Enfin, elle a si bien insisté, avec violence, pour partir, qu’il me fut impossible de la retenir plus longtemps. Elle était déjà une roboticienne professionnelle – je suis heureux qu’elle n’ait pas abandonné la profession par animosité envers moi – et elle était capable de fonder un établissement sans mon aide. C’est ce qu’elle a fait et, depuis, il y a eu très peu de contacts entre nous.

— Il se pourrait, docteur Fastolfe, que dans la mesure où elle n’a pas renoncé à la robotique elle ne se soit pas totalement détachée de vous.

— C’est ce qu’elle fait le mieux et ce qui l’intéresse le plus. Cela n’avait rien à voir avec moi. Je le sais parce qu’au début, j’ai pensé comme vous et j’ai fait des avances amicales mais elles ont été repoussées.

— Vous manque-t-elle, docteur ?

— Naturellement, elle me manque, Baley ! C’est un exemple de l’erreur qu’il y a à élever soi-même son enfant. On cède à une impulsion irrationnelle, à un désir atavique, et cela finit par inspirer à l’enfant le sentiment d’amour le plus fort possible et par vous soumettre à l’embarras d’avoir à refuser la première offre que fait d’elle-même cette enfant, en la marquant psychologiquement pour la vie. Et, en plus de cela, on s’inflige à soi-même ce sentiment totalement irrationnel du chagrin de l’absence. C’est une chose que je n’avais jamais ressentie et que je n’ai jamais éprouvée depuis. Elle et moi avons inutilement souffert et je suis le seul coupable.

Fastolfe se plongea dans une sorte de méditation et Baley demanda, avec douceur :

— Et quel est le rapport de tout cela avec Gladïa ? Fastolfe sursauta.

— Ah oui ! J’avais oublié. Eh bien, c’est assez simple. Tout ce que je vous ai dit sur Gladïa est vrai. Elle me plaisait. Je sympathisais avec elle, je la plaignais, j’admirais son talent. Mais, de plus, elle ressemble à Vasilia. Je l’ai remarqué dès que j’ai vu le premier reportage en Hyperonde de son arrivée de Solaria. La ressemblance est frappante et c’est à cause de cela que je me suis intéressé à elle. (Il soupira.) Quand je me suis rendu compte que, comme Vasilia, elle avait été sexuellement frustrée et portait aussi une cicatrice, ce fut plus que je n’en pouvais supporter. Je me suis arrangé pour qu’elle soit établie près de moi, comme vous voyez. J’ai été son ami et j’ai tout fait pour aplanir ses difficultés d’adaptation à un monde étranger.

— En somme, vous avez opéré un transfert, elle est pour vous une figure de fille.

— Dans un sens, oui, je suppose qu’on pourrait dire cela, Baley… Et vous n’avez pas idée, vous ne pouvez pas savoir combien je suis heureux qu’elle ne se soit jamais mis en tête de s’offrir à moi. Si je l’avais repoussée, j’aurais revécu mon rejet de Vasilia. Si je l’avais acceptée, par incapacité de répéter ce rejet, cela aurait empoisonné ma vie car alors j’aurais eu l’impression de faire pour cette étrangère, pour ce vague reflet de ma fille, ce que j’avais refusé à ma fille elle-même. Dans un sens comme dans l’autre… Mais peu importe. Vous comprenez maintenant pourquoi j’ai hésité à vous répondre au début. Cela ramenait en quelque sorte mon esprit vers ce drame de ma vie.

— Et votre autre fille ?

— Lumen ? dit Fastolfe avec indifférence. Je n’ai jamais eu de contact avec elle, bien que j’aie de ses nouvelles de temps en temps.

— Il paraît qu’elle se présente à une fonction politique ?

— Une élection locale. Sur la liste globaliste.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Les globalistes ? Ils sont pour Aurora seule, rien que notre propre globe, vous comprenez. Les Aurorains doivent prendre la tête pour coloniser la Galaxie. Les autres doivent être rejetés le plus loin possible, en particulier les Terriens. Ils appellent cela de l’auto-intérêt éclairé ».

— Ce ne sont pas vos opinions, naturellement.

— Bien sûr que non ! Je suis à la tête du parti humaniste, qui croit que tous les êtres humains ont un droit sur la Galaxie. Quand je parle de mes ennemis, je veux dire les globalistes.

— Donc, Lumen fait partie de vos ennemis.

— Vasilia aussi. Elle fait même partie de l’Institut de Robotique d’Aurora, l’I.R.A., fondé il y a quelques années et dirigé par des roboticiens qui me considèrent comme un démon qu’on doit vaincre à n’importe quel prix. A ma connaissance, cependant, mes diverses ex-femmes sont apolitiques ; peut-être même humanistes.

Fastolfe sourit ironiquement et demanda :

— Eh bien, Baley, avez-vous posé toutes les questions que vous vouliez poser ?

Les mains de Baley cherchèrent distraitement des poches dans son large pantalon d’Aurorain – un geste qu’il faisait régulièrement depuis qu’il avait dû adopter ce costume à bord du vaisseau – et n’en trouva pas. Il eut recours à un compromis, comme cela lui arrivait souvent, et croisa les bras.

— Ma foi, Fastolfe, pour tout vous avouer je ne suis pas du tout sûr que vous ayez répondu à la première. On dirait que vous ne vous lassez pas de l’éluder. Pourquoi avez-vous donné Jander à Gladïa ? Finissons en une fois pour toutes, étalons tout ça sur la table pour qu’un peu de lumière jaillisse au milieu de ce qui n’est pour le moment qu’obscurité.


28

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Encore une fois, Fastolfe rougit. Peut-être était-ce de colère, à présent, mais il continua de parler d’une voix basse et posée.

— Ne me bousculez pas, Baley. Je vous ai donné votre réponse. Gladïa me faisait de la peine, j’ai pensé que Jander serait pour elle une bonne compagnie. Je vous ai parlé plus franchement qu’à n’importe qui, en partie à cause de la situation dans laquelle je me trouve, en partie parce que vous n’êtes pas aurorain. En échange, j’exige un respect normal.

Baley se mordit la lèvre. Il n’était pas sur la Terre. Il n’était soutenu par aucune autorité officielle et il y avait plus en jeu que son simple orgueil professionnel.

— Je vous fais des excuses, docteur, si je vous ai blessé. Je ne voulais pas insinuer que vous mentiez ou que vous refusiez de collaborer avec moi. Néanmoins, il m’est impossible d’enquêter si je ne connais pas toute la vérité. Permettez-moi de suggérer la réponse possible que je cherche, et ensuite vous me direz si j’ai raison, ou en partie raison ou tout à fait tort. Se pourrait-il que vous ayez donné Jander à Gladïa afin qu’il serve de cible à ses pulsions sexuelles et qu’elle n’ait ainsi ni l’occasion ni l’idée de s’offrir à vous ? Peut-être n’était-ce pas votre raison consciente, mais pensez-y maintenant. Est-il possible qu’un tel sentiment soit à l’origine du cadeau ?

Fastolfe allongea la main et prit un léger ornement transparent sur la table de la salle à manger. Il le tourna et le retourna entre ses doigts. A part ce mouvement, il restait figé, apparemment pétrifié. Enfin il soupira.

— C’est possible, Baley. Il est certain qu’après lui avoir prêté Jander – incidemment, ce n’était pas vraiment un cadeau – je me suis senti moins inquiet à ce sujet.

— Savez-vous si Gladïa s’est servie de Jander pour des besoins sexuels ?

— Avez-vous demandé à Gladïa si elle s’était servie de lui, Baley ?

— C’est sans rapport avec ma question. Je vous demande si vous le savez, vous. Avez-vous été témoin de pratiques sexuelles, entre eux ? Un de vos robots vous l’a dit ? Est-ce qu’elle-même vous l’a dit ?

— La réponse à toutes ces questions, Baley, est la même. C’est non. A la réflexion, l’usage de robots par des hommes ou des femmes, pour des actes sexuels, n’a rien de particulièrement insolite. Les robots, en général, ne sont pas faits pour cela, mais à cet égard les êtres humains ne manquent pas d’ingéniosité. Quant à Jander, il y était adapté parce qu’il est aussi humaniforme qu’il m’a été possible de le faire…

— Pour qu’il puisse participer à des rapports sexuels ?

— Non, cela n’a jamais été notre intention. Ce qui intéressait le regretté Dr Sarton et moi-même, c’était le problème abstrait de la fabrication d’un robot totalement humaniforme.

— Mais ces robots humaniformes sont conçus pour des rapports sexuels, n’est-ce pas ?

— Je suppose qu’ils le sont et maintenant que j’y réfléchis… – et j’avoue que cette idée a peut-être été cachée dans un coin de mon cerveau dès le début – maintenant que j’y réfléchis, il est très possible que Gladïa se soit servie de Jander pour cela. Dans l’affirmative, j’espère que cela lui a procuré du plaisir. Je considérerais alors mon prêt comme une bonne action.

— Est-ce que cette bonne action n’a pas pu être encore meilleure que ce que vous escomptiez ?

— En quel sens ?

— Que diriez-vous si je vous apprenais que Gladïa et Jander étaient mari et femme ?

La main de Fastolfe, qui tenait toujours l’ornement, se referma convulsivement, le garda un moment serré et le laissa tomber.

— Quoi ? C’est complètement ridicule ! C’est légalement impossible. Il ne peut être question d’enfants, il est donc inconcevable qu’on en postule. Sans cette intention, il ne peut y avoir de mariage.

— Ce n’était pas une question de légalité, docteur Fastolfe. Gladïa est solarienne, ne l’oubliez pas, et elle n’a pas le point de vue aurorain. Non, c’est une question d’émotion. Gladïa elle-même m’a confié qu’elle considérait Jander comme son mari. Je crois qu’à présent, elle se considère comme sa veuve et qu’elle a subi un nouveau traumatisme sexuel, très grave celui-là. Si, de quelque manière que ce soit, vous avez en connaissance de cause contribué à ce trau…

— Par tous les astres ! s’écria Fastolfe avec une violence exagérée. Je n’y ai pas contribué ! Quelle qu’ait pu être ma pensée, jamais je n’ai imaginé que Gladïa pourrait élaborer le fantasme d’un mariage avec un robot, tout humaniforme qu’il fût ! Aucun Aurorain ne pourrait imaginer une chose pareille !

Baley hocha la tête et leva une main.

— Je vous crois, docteur. Je ne pense pas que vous soyez assez bon comédien pour m’abuser avec une fausse sincérité. Mais je dois savoir. C’était après tout possible, tout juste, que…

— Non, ça ne l’était pas ! Vous voulez dire, possible que j’aie prévu cette situation ? Que j’aie délibérément créé cet abominable veuvage ? Jamais ! Non, Baley. Je n’ai pas voulu cela. Les bonnes intentions sont une mauvaise défense, je le sais, mais c’est tout ce que j’ai à vous offrir.

— Bien, docteur, nous n’en parlerons plus. Ce que j’ai maintenant à vous offrir, moi, déclara Baley, c’est une solution possible à ce mystère.

Fastolfe poussa un profond soupir et se laissa retomber contre son dossier.

— C’est ce que vous m’avez laissé entendre quand vous êtes revenu de chez Gladïa, dit-il. (Il examina Baley avec une certaine dureté dans les yeux.) Est-ce que vous n’auriez pas pu me dire quelle est cette fameuse clef dès le début de notre conversation ? Au lieu de m’imposer… tout ceci ?

— Je suis navré, docteur Fastolfe. La clef n’a aucun sens sans… tout ceci.

— Eh bien alors, parlez !

— C’est ce que je vais faire. Jander se trouvait dans une situation que vous, le plus grand roboticien de tous les mondes, vous n’aviez pas prévue, de votre propre aveu. Il plaisait tant à Gladïa, il lui procurait tant de plaisir qu’elle était profondément amoureuse de lui et le considérait comme son mari. Et s’il se révélait que, en lui plaisant, il lui déplaisait aussi ?

— Je ne comprends pas très bien.

— Ecoutez, docteur. Elle est assez secrète, à propos de toute l’affaire. J’ai cru comprendre, que, sur Aurora, les histoires de rapports sexuels ne sont pas des choses que l’on cache à tout prix, n’est-ce pas ?

— Nous ne les diffusons pas en Hyperonde, dit ironiquement Fastolfe, mais nous n’en faisons pas non plus un plus grand mystère que toute autre affaire strictement personnelle. Nous savons généralement qui a été le dernier partenaire de qui et, si l’on a affaire à des amis, on se fait le plus souvent une idée des talents, de l’enthousiasme, ou des réticences, de l’un ou l’autre partenaire. Ou des deux. C’est parfois abordé, dans des conversations à bâtons rompus.

— Oui, mais vous ne saviez rien des rapports de Gladïa avec Jander.

— Je soupçonnais…

— Ce n’est pas la même chose. Elle ne vous a rien dit. Vous n’avez rien vu. Vos robots n’ont rien pu vous rapporter. Elle a gardé le secret, envers vous qui êtes certainement son meilleur ami sur Aurora. Manifestement, vos robots avaient reçu des instructions précises pour ne jamais parler de Jander et Jander lui-même avait reçu l’ordre de ne rien révéler.

— Je suppose que c’est une déduction juste.

— Pourquoi a-t-elle fait ça, docteur ?

— Les principes solariens concernant les tabous sexuels ?

— Est-ce que cela ne revient pas à dire qu’elle en avait honte ?

— Il n’y avait aucune raison. Encore que si l’on avait su qu’elle considérait Jander comme un mari, elle eût été la risée de tout le monde.

— Elle aurait pu dissimuler cet aspect-là très facilement sans cacher absolument tout. Supposons qu’elle en ait eu honte, à sa manière solarienne.

— Bon, et alors ?

— Personne n’aime avoir honte et elle a pu en rendre Jander responsable, à la façon déraisonnable qu’ont les gens de chercher à rejeter sur d’autres la responsabilité des désagréments qui leur arrivent par leur propre faute.

— Oui ?

— Alors il y a eu peut-être un moment où Gladïa, qui a un caractère emporté, a fondu en larmes, disons, et s’est mise en colère contre Jander en l’accusant d’être la cause de sa honte et de son malheur. Il est possible que cela n’ait pas duré longtemps, qu’elle se soit rapidement confondue en excuses et l’ait couvert de caresses, mais est-ce que Jander n’aurait pas eu quand même la nette impression qu’il était la cause de la honte et du malheur de Gladïa ?

— Peut-être.

— Et est-ce que cela n’aurait pas signifié, pour Jander, que s’il poursuivait ces rapports il la rendrait encore plus malheureuse, et que s’il mettait fin aux rapports il la rendrait malheureuse aussi ? Quoi qu’il fit, il violerait la Première Loi. Alors, incapable d’agir de manière à éviter cette transgression, il ne pouvait que se réfugier dans la non-action et il s’est donc mis en état de gel mental… Vous rappelez-vous l’histoire que vous m’avez racontée à midi, sur le robot télépathe légendaire, qui a été poussé à la stase par cette pionnière de la robotique ?

— Par Susan Calvin, oui ! Je vois ! Vous fondez votre scénario sur cette vieille légende. Très ingénieux, Baley, mais ça ne marche pas.

— Pourquoi ? Quand vous m’avez dit que vous pouviez provoquer un gel mental chez Jander, vous n’aviez pas la moindre idée qu’il était si profondément plongé dans une situation aussi inattendue. Elle correspond exactement à la situation de Susan Calvin.

— Supposons que l’histoire de Susan Calvin et du robot télépathe ne soit pas une légende. Prenons-la au sérieux. Il n’y aurait quand même aucun parallèle entre cette histoire et la situation de Jander. Dans le cas de Susan Calvin, nous avions un robot incroyablement primitif, un robot qui, aujourd’hui, ne serait même pas accepté comme jouet. Il ne pouvait traiter de telles affaires que qualitativement : A crée du malheur ; non a crée du malheur : donc, gel mental.

— Et Jander ? demanda Baley.

— N’importe quel robot moderne, n’importe quel robot du siècle passé, soupèserait les questions quantitativement. Laquelle des deux situations, A et non-A, créerait le plus de malheur ? Le robot prendrait rapidement une décision et choisirait le moindre mal. Les chances qu’il juge les deux situations s’excluant mutuellement et capables de produire un malheur égal sont minimes, et même dans ce cas, le robot moderne possède un facteur supplémentaire où entre le hasard. Au cas où A et non-A produisent exactement le même degré de malheur selon son jugement, il choisit l’un ou l’autre d’une manière complètement imprévisible et il obéit ensuite à sa décision sans la remettre en question. Il ne se met pas en état de gel mental.

— Vous voulez dire qu’il était impossible à Jander de se provoquer un gel mental ? Vous disiez que vous pouviez l’avoir provoqué, vous.

— Dans le cas du cerveau positronique humaniforme, il y a un moyen de court-circuiter le facteur hasard, qui dépend entièrement de la construction initiale du cerveau. Même si vous connaissez la théorie fondamentale, c’est très long et très difficile de mener ainsi le robot par le bout du nez, pour ainsi dire, au moyen d’une habile succession de questions et d’ordres qui finissent par provoquer le gel mental. Il est inconcevable que cela arrive accidentellement, et la simple existence d’une contradiction apparente telle que celle qui est produite par l’amour et la honte simultanés ne pourrait y parvenir sans le plus laborieux réglage quantitatif dans les conditions les plus insolites… Ce qui nous laisse, comme je me tue à le répéter, le facteur indéterminable comme unique cause de l’accident.

— Mais vos ennemis vont affirmer que votre culpabilité n’en est que plus probable… Ne pourrions-nous, à notre tour, affirmer que Jander a été amené à l’état de gel mental par le conflit entre l’amour et la honte de Gladïa ? Est-ce que ça ne paraîtrait pas plausible ? Et est-ce que cela ne ferait pas basculer l’opinion publique en votre faveur ?

Fastolfe fronça les sourcils.

— Baley, vous commettez un excès de zèle. Réfléchissez sérieusement. Si nous tentions d’échapper à notre dilemme de cette manière plutôt malhonnête, quelles en seraient les conséquences ? Je ne parlerai pas de la honte et du malheur que cela causerait à Gladïa, qui souffrirait non seulement de la perte de Jander mais du remords d’avoir elle-même provoqué cette perte, si, en fait, elle a réellement éprouvé de la honte et l’a révélée. Je ne voudrais pas faire ça, mais laissons cela de côté, si nous le pouvons. Considérez, plutôt, que mes ennemis prétendraient que je lui ai prêté Jander, précisément pour aboutir à ce qui s’est passé. J’aurais fait cela, diraient-ils, afin de mettre au point une méthode, pour causer le gel mental des robots humaniformes, tout en échappant moi-même à tout soupçon. Notre situation serait encore pire que maintenant, car je ne serais pas seulement accusé d’être un ignoble intrigant et un traître mais, en plus, de m’être conduit d’une façon monstrueuse avec une femme innocente dont je me prétendais l’ami, ce qui m’a été épargné jusqu’à présent.

Baley était suffoqué. Il resta un moment bouche bée avant de bredouiller :

— Mais… mais sûrement ils ne…

— Oh que si ! Vous-même étiez presque enclin à le penser il n’y a pas plus de cinq minutes.

— Simplement comme une très lointaine…

— Mes ennemis ne trouveraient pas cette possibilité lointaine et ils la crieraient sur les toits.

Baley savait qu’il rougissait. Il sentait monter la bouffée de chaleur et avait du mal à regarder Fastolfe en face. Il s’éclaircit la gorge et murmura :

— Vous avez raison. Je me suis précipité sur un moyen d’en sortir, sans réfléchir, et je ne puis qu’implorer votre pardon. Je suis profondément honteux… Il n’y a pas d’issue, sans doute, à part la vérité. Si nous pouvons la découvrir.

— Ne désespérez pas. Vous avez déjà découvert des événements se rapportant à Jander que jamais je n’aurais pu imaginer. Vous pourrez en trouver d’autres et, éventuellement, ce qui est pour nous un mystère total en ce moment s’éclairera et deviendra évident. Que comptez-vous faire ?

Mais Baley ne pouvait penser à rien d’autre qu’à la honte de son fiasco.

— Je n’en sais vraiment rien.

— Ma foi, dans ce cas je suis injuste de le demander.

Vous avez eu une longue journée, et pas facile, Baley. Il n’est pas étonnant que votre cerveau soit un peu lent en ce moment. Vous devriez vous reposer, voir un film, dormir. Vous irez mieux demain matin.

Baley acquiesça.

— Vous avez peut-être raison.

Mais, à cet instant, il ne pensait pas du tout qu’il irait mieux le lendemain matin.


29

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La chambre était froide, autant par la température que par l’ambiance. Baley frissonna légèrement. Une température aussi basse, dans une pièce, lui donnait toujours l’impression désagréable d’être à l’Extérieur. Les murs étaient d’un blanc cassé et (inattendu dans l’établissement de Fastolfe) sans la moindre décoration. Le sol ressemblait à de l’ivoire poli, à la vue, mais sous ses pieds nus il avait une illusion de tapis. Le lit était blanc et la couverture aussi froide au toucher que le reste.

Il s’assit sur le bord du lit et constata qu’il était souple et s’affaissait légèrement sous son poids.

Il dit à Daneel, qui était entré avec lui :

— Daneel, est-ce que cela te dérange quand un être humain raconte un mensonge ?

— Je sais bien qu’il arrive aux êtres humains de mentir, camarade Elijah. Parfois, un mensonge peut être utile, ou même indispensable. Mon sentiment du mensonge dépend du menteur, des circonstances et de la raison.

— Peux-tu toujours deviner quand un être humain dit un mensonge ?

— Non, camarade Elijah.

— Est-ce qu’il te semble que le Dr Fastolfe ment souvent ?

— Je n’ai jamais eu l’impression que le Dr Fastolfe me disait un mensonge.

— Même en ce qui concerne la mort de Jander ?

— Autant qu’il me soit permis de le savoir, il dit la vérité dans tous les cas.

— Peut-être t’a-t-il ordonné de me répondre de cette façon, si jamais je te posais la question ?

— Il ne l’a pas fait, camarade Elijah.

— Mais peut-être t’a-t-il aussi ordonné de dire cela…

Baley s’interrompit. Encore une fois, à quoi servait d’interroger un robot ? Et, dans ce cas particulier, il invitait à des dénégations à l’infini.

Il s’aperçut soudain que le matelas s’était peu à peu affaissé au point que maintenant il lui enveloppait à demi les hanches. Il se leva brusquement et demanda :

— Y a-t-il un moyen de chauffer cette pièce, Daneel ?

— Elle vous paraîtra plus chaude quand vous serez sous les couvertures et une fois la lumière éteinte, camarade Elijah.

Baley regarda autour de lui avec méfiance.

— Veux-tu éteindre, Daneel, et rester dans la chambre quand tu l’auras fait ?

La lumière s’éteignit presque aussitôt et Baley comprit qu’il s’était lourdement trompé en s’imaginant que cette pièce de la maison, au moins, n’était pas décorée. Car dès qu’il fit noir, il eut l’impression d’être à l’Extérieur. Il entendait le léger murmure du vent dans les arbres, les petits marmonnements ou pépiements ensommeillés de lointaines formes de vie. Il y avait même une illusion de ciel étoilé où passait, de temps en temps, un nuage à peine visible.

— Rallume, Daneel !

La lumière inonda la chambre.

— Daneel, je ne veux rien de tout ça ! protesta Baley. Je ne veux pas d’étoiles, de nuages, de bruits, d’arbres, de vent… et pas d’odeurs non plus ! Je veux de l’obscurité, opaque, sans rien, sans fioritures. La nuit. Peux-tu m’arranger ça ?

— Certainement, camarade Elijah.

— Alors fais-le et montre-moi comment je peux éteindre moi-même quand je voudrai dormir.

— Je suis ici pour vous protéger, camarade Elijah. Baley bougonna :

— Tu peux le faire de l’autre côté de la porte, j’en suis sûr. J’imagine que Giskard est juste sous les fenêtres, s’il y a des fenêtres derrière ces draperies.

— Il y en a… Camarade Elijah, si vous franchissez ce seuil, vous trouverez une Personnelle, réservée pour vous seul. Cette partie du mur n’est pas matérielle et vous passerez facilement au travers. La lumière s’allumera dès que vous entrerez et s’éteindra quand vous sortirez. Et il n’y a pas de décoration. Vous pourrez prendre une douche, si vous le désirez, ou faire tout ce que vous avez l’habitude de faire avant de vous coucher ou à votre réveil.

Baley se tourna dans la direction indiquée. Il ne vit aucune brèche, aucune trace sur le mur mais le sol, à cet endroit, paraissait un peu renflé, comme s’il y avait effectivement un seuil.

— Comment verrai-je dans le noir, Daneel ? demanda-t-il.

— Cette partie du mur – qui n’est pas un mur – deviendra faiblement lumineuse. Quant à la lumière de la chambre, il y a cette petite dépression au chevet de votre lit. Si vous y placez le doigt alors que la chambre est éclairée, elle s’éteindra, et s’éclairera si elle est plongée dans l’obscurité.

— Merci, Daneel. Tu peux me laisser, maintenant.

Une demi-heure plus tard, quand il eut fini de faire usage de la Personnelle, Baley se blottit sous la couverture, la lumière éteinte, enveloppé par une chaude obscurité rassurante.

Comme le disait Fastolfe, la journée avait été longue. Il n’arrivait pas à croire que c’était ce matin seulement qu’il était arrivé à Aurora. Il avait appris beaucoup de choses mais rien de tout cela ne lui était vraiment utile.

Allongé dans le noir, il passa en revue les événements de la journée, calmement et par ordre chronologique, dans l’espoir qu’une idée lui viendrait, quelque chose qui lui aurait échappé, mais il ne se passa rien.

Et voilà pour les réflexions posées, pondérées de l’astucieux super-cerveau Elijah Baley, du feuilleton en Hyperonde ; pensa-t-il.

De nouveau, le matelas l’enveloppait comme un lieu clos bien douillet. Il bougea légèrement et le matelas s’aplanit pour se replier ensuite lentement autour de lui en se moulant sur la nouvelle position.

Baley savait qu’il ne servirait à rien de repasser encore une fois la journée dans son esprit fatigué et déjà englué de sommeil, mais il ne put s’empêcher de le tenter une seconde fois, en suivant ses propres pas durant tout le jour – le premier à Aurora – du cosmoport jusqu’à l’établissement de Fastolfe, puis chez Gladïa et de nouveau chez Fastolfe.

Gladïa – plus belle qu’il ne se la rappelait, mais dure – oui, elle avait quelque chose de dur, à moins que ce ne fût qu’une carapace protectrice ? Pauvre femme ! Il songea chaleureusement à la réaction qu’elle avait eue quand elle lui avait touché la joue… s’il avait pu rester avec elle… il aurait pu lui apprendre… imbéciles d’Aurorains… avec leur attitude licencieuse répugnante… tout permettre… ce qui veut dire que rien n’a de valeur… rien ne va plus… stupides… Fastolfe… Gladïa… Fastolfe… retournons à Fastolfe.

Baley s’agita un peu et sentit le matelas se mouler différemment autour de lui. Revenons à Fastolfe. Que s’était-il passé pendant le retour chez Fastolfe ? On avait dit quelque chose ? On n’avait pas dit quelque chose ? Et à bord du vaisseau, avant l’arrivée à Aurora… quelque chose qui avait un rapport…

Baley était plongé dans les limbes du demi-sommeil, où l’esprit est libéré et obéit à une loi qui lui est propre. C’est un peu comme si l’on volait, si le corps planait dans les airs, libéré de la gravité.

De lui-même, le cerveau prenait les événements… de petits aspects que Baley n’avait pas notés… les assemblait… une chose aboutissait à une autre… s’enclenchait, se tissait… formait une trame… une étoffe.

Alors Baley crut entendre un bruit. Il se secoua et remonta à un niveau de réveil. Il tendit l’oreille, n’entendit rien et retomba dans son demi-sommeil pour essayer de reprendre le cours de ses pensées… mais elles lui échappèrent.

On aurait dit une œuvre d’art sombrant dans un marécage. Il distinguait encore son contour, les masses de couleur. Elles s’estompèrent mais il savait qu’elles étaient encore là. Mais quand il chercha désespérément à la rattraper, elle avait complètement disparu et il ne se la rappelait même pas, pas du tout.

Avait-il réellement pensé à quelque chose ? Ou bien son souvenir de l’avoir fait n’était-il lui-même qu’une illusion née de quelque vagabondage sans queue ni tête d’un esprit endormi ? Et, d’ailleurs, il dormait.

Mais il se réveilla brièvement pendant la nuit et se dit : « J’ai eu une idée, une idée importante. »

Seulement il ne se souvenait de rien, sinon qu’il y avait eu quelque chose.

Il resta un moment éveillé, les yeux ouverts dans le noir. S’il y avait bien eu quelque chose, après tout, cela lui reviendrait.

Ou ne reviendrait jamais ! (Nom de Jehosaphat !)… Et il se rendormit.


VIII. Fastolfe et Vasilia

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Baley se réveilla en sursaut et aspira vivement avec une certaine méfiance. Il y avait dans l’air une légère odeur indéfinissable, qui se dissipa à sa seconde inspiration.

Daneel se tenait gravement à côté du lit.

— J’espère, camarade Elijah, dit-il, que vous avez bien dormi.

Baley regarda autour de lui. Les rideaux étaient toujours tirés mais il faisait manifestement jour dehors. Giskard disposait des vêtements entièrement différents, des souliers à la veste, de ce qu’il avait porté la veille.

— Très bien, Daneel, répondit-il. Est-ce que quelque chose m’a réveillé ?

— Il a été procédé à une injection d’antisomnine dans la circulation d’air de la chambre, camarade Elijah. Elle a activé le système d’éveil. Nous avons employé une plus petite dose que d’habitude, car nous étions incertains de votre réaction. Peut-être aurions-nous dû en utiliser moins encore.

— J’avoue que cela m’a fait l’effet d’un coup de bâton sur l’arrière-train. Quelle heure est-il ?

— Il est 7 h 05, selon les mesures auroraines. Physiologiquement, le petit déjeuner sera prêt dans une demi-heure, répondit Daneel sans la moindre nuance d’humour, mais un être humain aurait peut-être eu envie de sourire.

Giskard intervint, d’une voix un peu plus mécanique et moins modulée que celle de Daneel.

— Monsieur, l’Ami Daneel et moi n’avons pas le droit d’entrer dans la Personnelle. Si vous souhaitez y aller maintenant, et nous faire savoir s’il y a quelque chose dont vous auriez besoin, nous vous le fournirons immédiatement.

— Oui, certainement.

Baley se redressa, pivota et se leva du lit.

Aussitôt, Giskard commença à enlever draps et couvertures.

— Puis-je avoir votre pyjama, monsieur ?

Baley n’hésita qu’un instant. C’était un robot qui le demandait, rien de plus. Il se déshabilla et donna le pyjama à Giskard qui le prit avec un petit signe de tête de remerciement.

Baley se contempla sans aucun plaisir. Il avait soudain conscience de son corps, un corps d’un certain âge en moins bonne forme, certainement, que celui de Fastolfe qui était quatre fois plus vieux.

Machinalement, il chercha ses pantoufles mais il n’y en avait pas. On devait penser qu’il n’en avait pas besoin. Le sol était tiède et doux sous ses pieds.

Il passa dans là Personnelle et appela pour demander des instructions. De l’autre côté de la paroi illusoire, Giskard expliqua gravement le maniement de la douche, du distributeur de dentifrice, comment régler la chasse d’eau sur le système automatique, comment contrôler la température de la douche.

Tout était plus grandiose et plus luxueux que tout ce que la Terre avait à proposer et il n’y avait aucune cloison à travers laquelle filtreraient les mouvements et les sons involontaires de quelqu’un d’autre ; il devait s’efforcer de ne pas y penser, pour conserver l’illusion d’intimité.

C’était désuet, pensait sombrement Baley en se livrant à ses ablutions, mais d’une désuétude à laquelle (il le savait) il serait facile de s’habituer. S’il restait assez longtemps à Aurora, il éprouverait un choc culturel pénible en retournant sur la Terre, surtout pour tout ce qui touchait aux Personnelles. Il espérait que la réadaptation ne serait pas trop longue, et aussi que les Terriens qui s’établiraient dans les nouveaux mondes ne se sentiraient pas obligés de se cramponner à la coutume des Personnelles communautaires.

Peut-être, pensa-t-il, était-ce ainsi que l’on devait définir le mot « désuet »: une chose à laquelle on peut facilement s’habituer.

Baley sortit de la Personnelle, ayant accompli tous les gestes nécessaires, le menton bien rasé, les dents étincelantes, le corps douché et séché.

— Giskard, demanda-t-il, où est le désodorisant ?

— Je ne comprends pas, monsieur.

Daneel intervint vivement :

— Quand vous avez mis en marche le système de savonnage, camarade Elijah, cela a introduit un effet désodorisant. Excusez l’Ami Giskard de ne pas avoir compris. Il lui manque mon expérience de la Terre.

Baley haussa les sourcils, avec scepticisme, et commença à s’habiller avec l’aide de Giskard.

— Je vois, dit-il, que Giskard et toi restez encore avec moi à tout instant. A-t-on remarqué des signes d’une tentative pour se débarrasser de moi ?

— Aucun jusqu’ici, camarade Elijah, répondit Daneel. Néanmoins, il est plus sage que l’Ami Giskard et moi restions à tout moment auprès de vous, si c’est possible.

— Pourquoi, Daneel ?

— Pour deux raisons, camarade Elijah. Tout d’abord, nous pouvons vous aider à affronter tous les aspects de la culture humaine ou des usages qui ne vous sont pas familiers. Ensuite l’Ami Giskard, en particulier, peut enregistrer et reproduire chaque mot de toutes vos conversations. Cela peut vous être précieux. Vous vous souviendrez qu’il y a eu des moments, au cours de vos conversations avec le Dr Fastolfe et avec Miss Gladïa, où l’Ami Giskard et moi étions à une certaine distance ou dans une autre pièce…

— Si bien que ces conversations n’ont pas été enregistrées par Giskard ?

— A vrai dire si, elles l’ont été, camarade Elijah, mais avec assez peu de fidélité et il est possible que certaines parties ne soient pas aussi claires que nous le voudrions. Il vaudrait mieux que nous restions aussi près de vous que possible.

— Daneel, es-tu d’avis que je serais plus à l’aise si je vous considérais comme des guides et des systèmes d’enregistrement, plutôt que des gardes ? Pourquoi ne pas décider tout simplement que, en tant que gardes, vous êtes tous deux complètement inutiles ? Comme jusqu’à présent il n’y a eu aucune tentative contre moi, pourquoi ne serait-il pas possible d’en conclure qu’il n’y en aura aucune dans l’avenir ?

— Non, camarade Elijah, ce serait imprudent. Le Dr Fastolfe estime que ses ennemis considèrent votre présence avec une grande appréhension. Ils avaient tenté de persuader le président de ne pas accorder au Dr Fastolfe l’autorisation de vous faire venir et ils vont certainement tenter encore de le persuader de vous renvoyer sur Terre à la première occasion.

— Ce genre d’opposition pacifique ne nécessite pas de gardes du corps.

— Non, monsieur, mais si l’opposition a des raisons de craindre que vous parveniez à disculper le Dr Fastolfe, il est possible qu’elle se sente poussée à des extrémités regrettables. Vous n’êtes pas un Aurorain, après tout, et dans votre cas, par conséquent, les inhibitions de notre monde contre la violence seraient atténuées.

Baley répliqua avec mauvaise humeur :

— Le fait que j’ai passé ici une journée entière et qu’il ne s’est rien passé devrait vous rassurer et réduire considérablement toute menace de violence.

— Il le semblerait en effet, dit Daneel sans paraître remarquer la légère ironie dans la voix de Baley.

— D’un autre côté, reprit Baley, si j’ai l’air de progresser dans mon enquête, alors le danger que je cours augmentera.

Daneel réfléchit un moment.

— Ce serait sans doute une conséquence logique.

— Et dans ce cas, Giskard et toi m’accompagnerez partout, simplement au cas où j’arriverais à faire un peu trop bien mon travail.

Encore une fois, Daneel prit le temps de la réflexion.

— Vous formulez cela d’une manière qui me déroute, camarade Elijah, mais il me semble que vous avez raison.

— Eh bien alors, je suis prêt maintenant pour le petit déjeuner, déclara Baley. Encore que j’avoue avoir un peu perdu l’appétit à la pensée que je me trouve devant une affreuse alternative : ou j’échoue, ou je suis assassiné !

<p>31</p>

Fastolfe sourit à Baley, à la table du petit déjeuner.

— Avez-vous bien dormi, Baley ?

Baley examinait avec fascination sa tranche de jambon. Elle avait été coupée avec un couteau. Elle était un peu granuleuse et il y avait une discrète bande de gras le long d’un des côtés. En un mot, elle n’avait pas été traitée. Le résultat, c’était un goût de jambon plus prononcé.

Il y avait aussi des œufs poêlés, avec la demi-sphère aplatie du jaune au milieu, entourée de blanc, un peu comme les marguerites que Ben lui avait montrées dans les champs, sur la Terre. Intellectuellement, Baley savait à quoi ressemblait un œuf avant d’être traité, il savait qu’il contenait à la fois un jaune et un blanc, mais il n’en avait jamais vu encore séparés quand ils étaient prêts à être mangés. Même sur le vaisseau pendant le voyage, et même à Solaria, les œufs étaient toujours servis brouillés.

Il leva vivement les yeux vers Fastolfe.

— Je vous demande pardon ?

Fastolfe répéta patiemment sa question.

— Avez-vous bien dormi ?

— Oui, très bien. Je dormirais sans doute encore, sans l’antisomnine.

— Ah oui ! Ce n’est pas tout à fait l’hospitalité à laquelle un invité est en droit de s’attendre, mais j’ai pensé que vous voudriez peut-être commencer de bonne heure cette journée.

— Vous avez eu parfaitement raison. Et je ne suis pas précisément un invité, non plus.

Fastolfe mangea en silence pendant quelques instants. Il goûta sa boisson chaude, puis il demanda :

— Avez-vous un peu progressé pendant la nuit ? Vous ne vous êtes pas réveillé, par hasard, avec une nouvelle perspective, une nouvelle idée ?

Baley considéra Fastolfe avec méfiance, mais l’expression du savant n’avait rien d’ironique. Baley porta sa tasse à ses lèvres.

— Je crains que non, répondit-il. Je suis tout aussi perplexe que je l’étais hier soir.

Il but et ne put réprimer une grimace involontaire.

— Excusez-moi, dit Fastolfe. Vous n’aimez pas cette boisson ?

Baley grogna et goûta encore une fois, avec prudence.

— Ce n’est que du café, vous savez. Décaféiné. Baley fronça les sourcils.

— Cela n’a pas le goût du café et… Pardonnez-moi, docteur Fastolfe, je ne voudrais pas vous paraître paranoïaque, mais Daneel et moi venons d’échanger des propos, en plaisantant à moitié, sur la possibilité d’actes de violence contre moi – c’est moi, naturellement, qui plaisantais à moitié, pas Daneel – et j’ai dans l’idée qu’un moyen de m’atteindre serait de…

Il laissa sa phrase en suspens.

Les sourcils de Fastolfe se haussèrent. Il se pencha pour prendre la tasse de Baley, en murmurant des excuses, et la renifla. Puis il en prit une cuillerée et la goûta.

— Ce café est parfaitement normal, Baley, déclara-t-il. Aucune tentative d’empoisonnement.

— J’ai un peu honte de me conduire si sottement, puisque je sais qu’il a été préparé par vos propres robots… mais vous en êtes certain ?

Fastolfe sourit.

— Il est arrivé que l’on manipule des robots, mais je vous assure que cette fois il n’y a eu aucune manipulation. Tout simplement, le café, tout en étant universellement apprécié dans les divers mondes, vient de récoltes différentes. Il est notoire que chaque être humain préfère le café de son propre monde. Je suis navré, mais je n’ai aucun café terrestre à vous offrir. Préféreriez-vous du lait ? Cette boisson est relativement semblable d’un monde à l’autre. Un jus de fruits ? Le jus de raisin d’Aurora est jugé supérieur à celui des autres mondes, en général. Certaines personnes insinuent même, assez méchamment, que nous le laissons un peu fermenter mais bien entendu ce n’est pas vrai. De l’eau ?

— Je vais essayer votre jus de raisin, dit Baley en considérant dubitativement le café. Mais je suppose que je devrais tenter de m’habituer à cela.

— Pas du tout ! Pourquoi vous imposeriez-vous un désagrément alors que c’est inutile ?… Ainsi, dit Fastolfe en changeant de ton, avec un sourire vaguement contraint, la nuit et le sommeil ne vous ont pas porté conseil ?

— Je regrette…

Baley fronça alors les sourcils, en se rappelant un vague souvenir.

— Bien que…

— Oui ?

— J’ai eu l’impression, juste avant de m’endormir, alors que j’étais plongé dans les limbes du demi-sommeil et des associations d’idées… il m’a semblé que je tenais quelque chose.

— Vraiment ? Quoi donc ?

— Je ne sais pas. La pensée s’est échappée. Ou alors un bruit imaginaire m’a distrait. Je ne me souviens pas. J’ai essayé de rattraper la pensée, en vain. Je crois que ce genre de chose n’est pas rare.

Fastolfe prit un air songeur.

— Vous êtes certain de cela ?

— Pas tellement. La pensée est si vite devenue ténue que je ne pouvais même pas être sûr de l’avoir réellement eue. Et même si cette idée m’est venue, elle n’a paru avoir un sens que parce que j’étais dans un état de demi-sommeil. Si elle m’était répétée maintenant, en plein jour, il est possible que je la trouverais tout à fait ridicule.

— Même si c’était fugitif, cela aurait dû au moins laisser une trace.

— Probablement. Dans ce cas, elle me reviendra. J’en suis certain.

— Devons-nous attendre ?

— Que pourrions-nous faire d’autre ?

— Connaissez-vous ce que l’on appelle le sondage psychique ?

Baley se laissa retomber contre son dossier et considéra un moment Fastolfe.

— J’en ai entendu parler mais sur la Terre ce n’est pas utilisé dans le travail de la police.

— Nous ne sommes pas sur la Terre, Baley, murmura Fastolfe.

— Cela risque d’endommager le cerveau. N’ai-je pas raison ?

— Entre de bonnes mains, ce n’est guère vraisemblable.

— Mais pas impossible, même entre de bonnes mains, rétorqua Baley. Je crois savoir qu’à Aurora on ne peut pas y avoir recours, sauf dans des circonstances bien définies. Ceux sur qui cette méthode est utilisée doivent s’être rendus coupables d’un crime majeur ou doivent…

— Oui, Baley, mais cela se rapporte aux Aurorains. Vous n’êtes pas aurorain.

— Vous voulez dire que comme je suis terrien je dois être traité comme quelqu’un qui n’est pas humain ? Fastolfe sourit et écarta les mains.

— Allons, Baley ! Ce n’était qu’une idée. Hier soir, vous étiez assez désespéré pour suggérer d’essayer de résoudre notre dilemme en plaçant Gladïa dans une situation tragique, horrible. Je me demandais si vous étiez encore assez désespéré pour vous exposer vous-même.

Baley se frotta les yeux et, pendant une minute ou deux, il garda le silence. Puis il dit, d’une voix altérée :

— Hier soir, j’avais tort, je le reconnais. Quant à ce qui nous préoccupe en ce moment, rien n’assure que l’idée qui m’est venue dans mon demi-sommeil avait le moindre rapport avec le problème. Ce n’était peut-être qu’un pur fantasme, un non-sens illogique. Et il a pu n’y avoir aucune pensée du tout. Rien. Jugeriez-vous raisonnable, pour une aussi petite probabilité de découverte, de risquer d’endommager mon cerveau, alors que c’est sur ce cerveau que vous comptez pour trouver une solution au problème ?

Fastolfe hocha la tête.

— Vous plaidez votre cause avec éloquence. Et je ne parlais pas vraiment sérieusement.

— Je vous remercie, docteur Fastolfe.

— Cela ne nous dit pas ce que nous allons faire maintenant.

— Pour commencer, je veux encore parler à Gladïa. Il y a des points sur lesquels j’ai besoin de quelques éclaircissements.

— Vous auriez dû les aborder hier soir.

— Oui, j’aurais dû, mais j’en avais entendu plus que je n’étais capable d’absorber d’un coup et certaines choses m’ont échappé. Je suis un policier, un enquêteur, pas un ordinateur infaillible.

— Je ne voulais pas vous faire un reproche. Simplement, j’ai horreur de voir Gladïa troublée inutilement. D’après ce que vous m’avez révélé hier soir, je me doute qu’elle doit être dans une profonde détresse.

— C’est certain. Mais elle est aussi désespérément anxieuse de savoir ce qui s’est passé, de savoir qui, s’il y a un coupable, a tué celui qu’elle considérait comme son mari. C’est bien compréhensible aussi, il me semble. Je suis certain qu’elle ne demandera pas mieux que de m’aider… Et j’aimerais aussi parler à une autre personne.

— A qui ?

— A votre fille Vasilia.

— A Vasilia ? Pourquoi ? A quoi cela vous servirait-il ?

— Elle est roboticienne. Je voudrais parler à un roboticien, autre que vous.

— Cela ne me plaît pas, Baley.

Ils avaient fini de déjeuner. Baley se leva.

— Docteur Fastolfe, une fois encore je dois vous rappeler que je suis ici à votre demande. Je n’ai pas d’autorité officielle pour mener mon enquête de police. Je n’ai aucun contact avec les autorités auroraines. Ma seule chance d’arriver au fond de cette lamentable affaire est l’espoir que diverses personnes accepteront de collaborer avec moi et de répondre à mes questions.

 » Si vous me mettez des bâtons dans les roues, alors il est évident que je ne pourrai pas aller plus loin que là où je suis à présent, c’est-à-dire nulle part. Cela vous ferait le plus grand tort – et par conséquent à la Terre aussi – alors je vous conjure de ne pas me gêner dans mon enquête. Si vous vous arrangez pour que je puisse interroger qui je veux – ou même simplement si vous essayez de vous arranger en intercédant pour moi – alors le peuple d’Aurora considérera immanquablement que c’est la preuve que vous avez bien conscience de votre innocence. Si vous contrecarrez mon investigation, en revanche, quelle conclusion pourra-t-on en tirer, sinon que vous êtes coupable et craignez que je le prouve ?

Fastolfe répliqua avec un agacement mal dissimulé :

— Je comprends très bien, Baley. Mais pourquoi Vasilia ? Il y a d’autres roboticiens.

— Vasilia est votre fille. Elle vous connaît. Elle doit avoir des opinions bien arrêtées sur vos possibilités de détruire un robot. Comme elle est membre de l’Institut de Robotique et dans le camp de vos ennemis politiques, tout témoignage favorable qu’elle me donnerait serait convaincant.

— Et si elle témoigne contre moi ?

— Nous affronterons cela quand le moment sera venu. Pourriez-vous prendre contact avec elle et lui demander de me recevoir ?

— Je veux bien essayer pour vous faire plaisir, dit Fastolfe d’une voix résignée. Mais vous vous trompez si vous pensez que j’y parviendrai aisément. Il est possible qu’elle soit trop occupée, ou le croie. Elle a été absente d’Aurora. Et puis il est possible, plus simplement, qu’elle ne veuille pas être mêlée à cette affaire. Hier soir, j’ai tenté de vous expliquer qu’elle avait une raison – qu’elle pense avoir une raison – de m’en vouloir. Si c’est moi qui lui demande de vous recevoir, il se peut qu’elle refuse uniquement pour me manifester son animosité.

— Voulez-vous essayer, docteur Fastolfe ?

Le savant soupira.

— Je vais essayer pendant que vous serez chez Gladïa… Je suppose que vous voulez la voir directement ? Je vous ferai observer qu’une entrevue télévisée suffirait. L’image est d’une assez haute fidélité pour que vous ne fassiez aucune différence avec une présence personnelle.

— Je n’en doute pas, docteur, mais Gladïa est solarienne et les entrevues télévisées lui rappellent des souvenirs déplaisants. Et, pour ma part, j’estime qu’un face à face réel a une plus grande efficacité. La situation actuelle est trop délicate et les difficultés trop grandes pour que j’accepte de renoncer à cette efficacité supplémentaire.

— Eh bien, je vais avertir Gladïa…

Fastolfe se leva, fit quelques pas, hésita et revint.

— Mais, Baley…

— Qu’y a-t-il ?

— Hier soir, vous m’avez dit que la situation était assez grave pour que vous passiez outre à tout désagrément que l’on pourrait causer à Gladïa. Il y avait, disiez-vous, des choses beaucoup plus importantes en jeu.

— C’est exact, mais vous pouvez compter sur moi pour ne pas la bouleverser si je peux l’éviter.

— Je ne vous parle pas de Gladïa, en ce moment. Je vous avertis simplement que votre point de vue, essentiellement raisonnable, doit aussi s’étendre à moi-même. Je ne vous demande pas de vous inquiéter de mes problèmes ou de ma fierté, si vous avez l’occasion de parler à Vasilia. Je n’attends pas grand-chose de bon des résultats, mais si vous arrivez à la rencontrer, je devrai supporter tout ennui qui en résulterait, et vous ne devez pas chercher à m’épargner. Vous comprenez ?

— Pour parler très franchement, docteur Fastolfe, je n’ai jamais eu l’intention de vous épargner. Si je devais peser d’un côté votre embarras ou votre honte et de l’autre la poursuite de votre politique et le bien de la Terre, je n’hésiterais pas un seul instant à vous humilier.

— Parfait !… Baley, cette attitude doit également s’étendre à vous-même. Vous ne devez pas laisser votre propre intérêt, votre amour-propre ou votre bien-être vous entraver.

— On ne m’a pas permis de les prendre en considération quand vous avez décidé de me faire venir ici sans me consulter.

— Je faisais allusion à autre chose. Si, après un temps raisonnable – pas très long, mais raisonnable – vous ne progressez pas vers une solution, alors nous devrons envisager les possibilités d’un sondage psychique, après tout. Notre dernière chance serait peut-être de découvrir ce que votre esprit sait que vous ignorez.

— Il se peut qu’il ne sache rien, docteur.

Fastolfe regarda tristement Baley.

— D’accord. Mais comme vous l’avez dit à propos de la possibilité que Vasilia témoigne contre moi, nous affronterons cela le moment venu.

Il se retourna de nouveau et, cette fois, il sortit de la pièce.

Baley le suivit des yeux d’un air songeur. Il lui semblait maintenant que s’il progressait, il affronterait des représailles physiques d’une nature inconnue mais vraisemblablement dangereuse ; et s’il ne progressait pas, alors il serait soumis au sondage psychique, ce qui ne valait guère mieux.

— Nom de Jehosaphat ! marmonna-t-il.

<p>32</p>

Le trajet à pied jusque chez Gladïa parut plus court que la première fois. La journée était de nouveau agréable et ensoleillée mais le paysage paraissait tout à fait changé. Le soleil brillait de la direction opposée, naturellement, et cela modifiait un peu les couleurs.

Baley se dit que peut-être la flore avait un aspect différent, le matin et le soir, ou d’autres odeurs. Il se souvenait qu’il avait pensé la même chose des plantes de la Terre.

Daneel et Giskard l’accompagnaient comme auparavant mais se tenaient plus près de lui et semblaient être moins sur le qui-vive.

— Est-ce qu’ici le soleil brille tout le temps ? demanda distraitement Baley.

— Non, camarade Elijah, répondit Daneel. S’il brillait continuellement, ce serait désastreux pour le monde des plantes et, par conséquent, pour l’humanité. D’après les prévisions, justement, le ciel devrait se couvrir au cours de la journée.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’écria soudain Baley en sursautant.

Un petit animal gris-brun était tapi dans l’herbe. En les voyant, il s’enfuit en sautant, sans se presser.

— Un lapin, monsieur, répondit Giskard.

Baley se détendit. Il en avait vu aussi dans les champs, sur la Terre.

Cette fois, Gladïa ne les attendait pas à sa porte mais elle avait été avertie de leur venue. Quand un robot les fit entrer, elle ne se leva pas mais dit, d’une voix à la fois lasse et irritée :

— Le Dr Fastolfe m’a appris que vous vouliez me revoir. Qu’est-ce qu’il y a encore ?

Elle portait une longue robe qui la moulait et n’avait manifestement rien dessous. Ses cheveux étaient tirés en arrière, sans forme ni grâce, et elle était très pâle. Elle avait les traits plus marqués que la veille et il était visible qu’elle avait très peu dormi.

Daneel, se rappelant l’incident, n’entra pas dans la pièce. Giskard, lui, y pénétra, regarda avec attention de tous côtés puis se retira dans une niche. Un des robots de Gladïa se tenait dans une autre.

— Je suis profondément navré, Gladïa, de venir encore vous ennuyer, dit Baley.

— J’ai oublié de vous dire hier soir qu’une fois qu’il aura été passé à la torche, Jander sera recyclé, naturellement, pour être de nouveau utilisé dans les usines de robotique. Ce sera amusant, je suppose, de me dire chaque fois que je verrai un robot neuf, que de nombreux atomes de Jander font partie de lui.

— Nous-mêmes, quand nous mourons, sommes recyclés et qui sait quels sont les atomes que nous avons en nous en ce moment, vous et moi, ou lesquels des nôtres seront dans d’autres personnes ?

— Vous avez raison, Elijah. Et vous me rappelez combien il est facile de philosopher sur les chagrins des autres.

— C’est vrai aussi, Gladïa, mais je ne suis pas venu pour philosopher.

— Faites ce que vous êtes venu faire, alors.

— Je dois vous poser des questions.

— Celles d’hier ne vous ont pas suffi ? Avez-vous passé le temps, depuis, à en inventer de nouvelles ?

— En partie, oui, Gladïa… Hier, vous m’avez dit que même lorsque vous étiez avec Jander, vivant comme mari et femme, d’autres hommes se sont offerts à vous et que vous avez refusé. C’est à ce propos que je dois vous interroger.

— Pourquoi ?

Baley laissa cette question de côté.

— Dites-moi combien d’hommes se sont offerts à vous, pendant que vous étiez mariée avec Jander ?

— Je ne tiens pas de livres de comptes, Elijah. Trois ou quatre.

— L’un d’eux a-t-il insisté ? Y en a-t-il qui sont revenus à la charge, qui se sont offerts plus d’une fois ?

Gladïa, qui avait évité jusque-là le regard de Baley, le regarda en face et demanda :

— Avez-vous parlé de cela à d’autres personnes ?

— Non. Je n’ai abordé ce sujet avec personne d’autre que vous. Mais votre question, cependant, me donne à penser qu’il y en a eu au moins un qui a été insistant.

— Oui. Santirix Gremionis, dit-elle en soupirant. Les Aurorains ont des noms si bizarres… et il était bizarre, lui, pour un Aurorain. Je n’en ai connu aucun qui soit aussi persévérant que lui à ce sujet. Il était toujours poli, il acceptait toujours mon refus avec un petit sourire et une inclinaison du buste mais, le plus souvent, il tentait encore sa chance le lendemain, et même le surlendemain. La simple répétition était un peu discourtoise. Un Aurorain correct accepte un refus définitivement, à moins que la partenaire convoitée laisse clairement voir qu’elle a changé d’idée.

— Dites-moi aussi… Est-ce que ceux qui se sont offerts étaient au courant de vos rapports avec Jander ?

— Ce n’était pas le genre de choses que je mentionnais dans la conversation courante.

— Eh bien alors, prenons le cas particulier de ce Gremionis. Savait-il, lui, que Jander était votre mari ?

— Je ne le lui ai jamais dit.

— N’écartez pas cela de cette façon, Gladïa. Il n’est pas question de ce qu’on lui a dit. Contrairement aux autres, il s’est offert plusieurs fois, avec insistance. Au fait, combien de fois ? Trois fois ? Quatre ? Combien de fois ?

— Je n’ai pas compté, répondit Gladïa avec lassitude. Peut-être dix, douze, ou plus. S’il n’avait pas été sympathique par ailleurs, je lui aurais fait interdire ma porte par mes robots.

— Ah ! Mais vous ne l’avez pas fait. Et il faut du temps pour faire de multiples offres. Il venait vous voir. Il vous rencontrait. Il avait le temps de remarquer la présence de Jander, votre comportement avec lui. Est-ce qu’il n’aurait pas pu deviner vos rapports ?

Gladïa secoua la tête.

— Je ne le crois pas. Jander n’apparaissait jamais quand j’étais avec un être humain, n’importe lequel.

— Etait-ce sur votre ordre ? Je le suppose.

— Oui, en effet. Et avant que vous cherchiez à insinuer que j’avais honte de ces rapports, c’était uniquement pour éviter d’ennuyeuses complications. J’ai conservé un certain instinct d’intimité des choses sexuelles, que ne possèdent pas les Aurorains.

— Réfléchissez bien. Aurait-il pu deviner ? Il vient ici, un homme amoureux…

— Amoureux ! s’exclama-t-elle avec un mépris écrasant. Qu’est-ce que les Aurorains savent de l’amour ?

— Disons un homme qui se croit épris. Vous restez insensible. N’aurait-il pu, avec la sensibilité et l’état d’esprit soupçonneux d’un amant déçu, tout deviner ? Réfléchissez ! N’a-t-il jamais fait une réflexion, une allusion qui aurait pu vous faire comprendre…

— Non ! Non ! C’est inconcevable qu’un Aurorain fasse des réflexions péjoratives sur les préférences sexuelles ou les habitudes d’un autre !

— Pas forcément péjoratives. Un commentaire ironique, peut-être, Une indication qu’il se doutait de vos rapports avec Jander.

— Non ! Si le jeune Gremionis avait soufflé un mot dans ce sens, il n’aurait plus jamais remis les pieds dans mon établissement, et j’aurais bien veillé à ce qu’il ne puisse plus jamais m’aborder ni s’approcher de moi… Mais il était incapable de faire quelque chose de pareil. Avec moi, il était l’image même de la politesse dévouée.

— Vous avez dit « jeune ». Quel âge a ce Gremionis ?

— A peu près mon âge. Peut-être même un an ou deux de moins. Trente-cinq ans.

— Un enfant, dit tristement Baley. Encore plus jeune que moi. A cet âge… Mais supposons qu’il ait deviné vos rapports avec Jander et n’ait rien dit, pas un mot. N’aurait-il pu, néanmoins, être jaloux ?

— Jaloux ?

L’idée vint à Baley que ce mot n’avait peut-être pas grande signification ni sur Aurora ni sur Solaria.

— Furieux que vous lui préfériez quelqu’un d’autre.

— Je sais ce que veut dire jaloux ! protesta sèchement Gladïa. Si je l’ai répété, c’est uniquement par étonnement que vous puissiez imaginer un Aurorain jaloux. A Aurora, les gens ne sont pas jaloux, pour ce qui a trait aux rapports sexuels. Pour d’autres choses, certainement, mais pas du tout pour ça, dit-elle avec un ricanement nettement dédaigneux. Et même s’il était jaloux, qu’est-ce que ça pouvait faire ? Qu’aurait-il pu faire ?

— Est-ce qu’il n’aurait pas pu dire à Jander que des rapports avec un robot vous compromettaient, menaçaient votre situation à Aurora…

— Cela n’aurait pas été vrai du tout !

— Jander a pu le croire si on le lui a dit, croire qu’il vous mettait en danger, qu’il vous faisait du mal. Est-ce que cela n’aurait pas pu être la raison du gel mental ?

— Jander n’aurait jamais cru ça ! Il m’a rendue très heureuse, chaque jour, tant qu’il était mon mari, et je le lui ai souvent dit.

Baley s’efforça de garder son calme. Gladïa refusait de comprendre. Alors il faudrait mettre les points sur les i.

— Je suis sûr qu’il vous croyait mais il a pu aussi se sentir contraint de croire une autre personne qui lui disait le contraire. S’il se trouvait alors prisonnier d’un intolérable dilemme à cause de la Première Loi…

Les traits de Gladïa se convulsèrent et elle glapit :

— C’est complètement fou ! Vous me racontez simplement le vieux conte de fées de Susan Calvin et de son robot télépathe ! Personne, au-dessus de dix ans, ne peut croire à des sornettes pareilles !

— N’est-il pas possible que…

— Non, ce n’est pas possible ! Je suis de Solaria et je connais les robots depuis assez longtemps pour savoir que ce n’est pas possible. Il faudrait un incroyable expert pour ligoter un robot dans des nœuds de Première Loi. Le Dr Fastolfe en serait peut-être capable mais certainement pas Santirix Gremionis. Gremionis est styliste. Il travaille avec des êtres humains. Il coupe les cheveux, crée des vêtements. J’en fais autant mais moi au moins, je travaille sur des robots. Gremionis n’a jamais touché un robot. Il ne sait rien d’eux, sauf ordonner à un robot de fermer la fenêtre ou d’ouvrir une porte. Et vous venez me raconter que c’est nos rapports, entre Jander et moi… moi ! répéta-t-elle en se frappant durement la poitrine, qui ont causé sa mort ?

Baley eût voulu se taire, s’arrêter, mais était incapable de renoncer à ce sondage.

— Vous n’avez certainement rien fait consciemment, mais… Et si Gremionis avait appris par le Dr Fastolfe comment…

— Gremionis ne connaissait pas le Dr Fastolfe ! Et d’ailleurs, il aurait été incapable de comprendre ce que Fastolfe aurait pu lui expliquer.

— Vous ne savez pas avec certitude ce que Gremionis pouvait ou ne pouvait comprendre, et quant à ne pas connaître le Dr Fastolfe… Gremionis a dû venir assez souvent ici chez vous, s’il vous a tellement harcelée et…

— Fastolfe ne vient presque jamais chez moi. Hier soir, quand il est venu avec vous, ce n’était que la deuxième fois qu’il franchissait ma porte. Il avait peur de me chasser en étant trop près de moi. Il me l’a avoué une fois. C’est ainsi qu’il a perdu sa fille, pensait-il, une folie de ce genre… Voyez-vous, Elijah, quand on vit plusieurs siècles, on a tout le temps de perdre des milliers de choses. Alors… Alors fé… félicitez-vous d’avoir une vie courte, Elijah.

Elle sanglotait, maintenant, elle pleurait sans pouvoir se maîtriser.

Baley la contempla en ne sachant que faire.

— Pardonnez-moi, Gladïa. Je n’ai plus de questions. Dois-je appeler un robot ? Avez-vous besoin d’aide ? Elle secoua la tête et agita une main.

— Allez-vous-en, c’est tout… allez-vous-en, dit-elle d’une voix étranglée. Laissez-moi…

Baley hésita puis il sortit de la pièce, en jetant un dernier regard indécis à Gladïa. Giskard suivit sur ses talons et Daneel les rejoignit lorsqu’il sortit de la maison. Il le remarqua à peine. L’idée lui vint, vaguement, qu’il en arrivait à accepter leur présence à tous deux comme celle de son ombre ou de ses vêtements ; il en arrivait à un point où il se sentirait nu sans eux.

Les idées en plein chaos, il retourna d’un pas rapide chez Fastolfe. Au début, c’était en désespoir de cause qu’il avait voulu voir Vasilia, faute d’un autre objet de curiosité ; mais maintenant tout changeait. Il y avait une petite chance qu’il soit tombé sur quelque chose de capital.

<p>33</p>

La figure sans beauté de Fastolfe était sombre quand Baley revint.

— Du nouveau ? demanda-t-il.

— J’ai éliminé une partie d’une possibilité… peut-être.

— Une partie d’une possibilité ? Comment éliminez-vous les autres parties ? Mieux encore, comment établissez-vous une possibilité ?

— En trouvant une possibilité impossible à éliminer, je commence à en établir une ; c’est un premier pas.

— Et si vous êtes dans l’impossibilité d’éliminer les autres parties de cette possibilité que vous mentionnez si mystérieusement ?

Baley haussa les épaules.

— Avant de perdre notre temps en vaines considérations, je dois voir votre fille.

Fastolfe eut l’air contrit et navré.

— Ma foi, Baley, j’ai fait ce que vous m’avez demandé et j’ai essayé de la contacter. Il a fallu la réveiller.

— Vous voulez dire qu’elle est dans une région de la planète où il fait nuit ? Je n’avais pas pensé à ça, dit Baley, chagriné. J’ai peur d’être assez bête pour me croire encore sur la Terre. Dans les villes souterraines, le jour et la nuit perdent leur signification et le temps est uniforme.

— Ce n’est pas trop grave. Eos est le centre robotique d’Aurora et vous trouverez peu de roboticiens qui vivent au loin… Non, simplement elle dormait et ça n’a pas amélioré son humeur d’être réveillée, apparemment. Elle n’a pas voulu me parler.

— Rappelez-la ! insista Baley.

— J’ai parlé à son secrétaire robot, et il y a eu un relais de messages assez gênant. Elle a bien fait comprendre qu’elle ne me parlerait en aucune façon. Elle a été un peu plus indulgente avec vous. Le robot a annoncé qu’elle vous accorderait cinq minutes sur sa chaîne de télévision privée si vous l’appelez dans… (Fastolfe consulta la bande horaire au mur) dans une demi-heure. Elle refuse de vous voir en personne.

— Ces conditions sont insuffisantes et le temps aussi. Je dois la voir en personne et aussi longtemps que ce sera nécessaire. Lui avez-vous expliqué l’importance de cette entrevue, docteur Fastolfe ?

— J’ai essayé. Ça ne l’intéresse pas.

— Vous êtes son père. Sûrement…

— Elle aura encore moins tendance à assouplir son attitude pour moi que pour un étranger choisi au hasard. Je le savais, alors j’ai utilisé Giskard.

— Giskard ?

— Oui, elle adore Giskard, c’est son grand favori. Quand elle étudiait la robotique à l’université, elle prenait la liberté de régler et de modifier de petits aspects de sa programmation et rien ne peut nouer de liens plus intimes avec un robot… à part la méthode de Gladïa, naturellement. On aurait presque dit que Giskard était Andrew Martin…

— Qui est Andrew Martin ?

— Etait, pas est, répondit Fastolfe. Vous n’avez jamais entendu parler de lui ?

— Jamais !

— Comme c’est bizarre ! Toutes nos anciennes légendes ont la Terre pour décor et pourtant elles ne sont pas connues sur Terre… Andrew Martin était un robot qui, progressivement, pas à pas, était censé devenir humaniforme. Il est certain qu’il y a eu des robots humaniformes avant Daneel, mais c’était de simples jouets, guère mieux que des automates. Néanmoins, on a raconté des histoires fantastiques sur les facultés et les talents d’Andrew Martin, un signe indiscutable de la nature légendaire du récit. Il y avait une femme, qui faisait partie des légendes, et qu’on appelait généralement Petite Miss. Les rapports sont trop compliqués à décrire maintenant, mais je suppose que toutes les petites filles d’Aurora ont rêvé d’être Petite Miss et d’avoir Andrew Martin comme robot. Vasilia en rêvait et Giskard était son Andrew Martin.

— Et alors ?

— J’ai demandé à son robot de lui dire que vous seriez accompagné par Giskard. Il y a des années qu’elle ne l’a pas vu et j’ai pensé que cela pourrait la décider à vous recevoir.

— Mais ça n’a pas réussi, je présume ?

— Hélas non.

— Alors nous devons trouver autre chose. Il doit bien y avoir un moyen de la persuader de me voir.

— Peut-être en trouverez-vous un. Dans quelques minutes, vous la verrez à la télévision et vous aurez cinq minutes pour la convaincre qu’elle doit vous recevoir personnellement.

— Cinq minutes ! Qu’est-ce que je peux faire en cinq minutes ?

— Je ne sais pas. C’est mieux que rien, après tout.

<p>34</p>

Un quart d’heure plus tard, Baley se plaça devant l’écran de télévision, prêt à faire la connaissance de Vasilia Fastolfe.

Le savant était parti en déclarant, avec un sourire ironique, que sa présence rendrait certainement sa fille encore plus difficile à convaincre. Daneel n’était pas là non plus. Il ne restait que Giskard derrière Baley, pour lui tenir compagnie.

— La chaîne de télévision du Dr Vasilia est ouverte pour la réception. Etes-vous prêt, monsieur ?

— Aussi prêt que je peux l’être, répondit aigrement Baley.

Il avait refusé de s’asseoir, pensant qu’il serait plus imposant s’il restait debout. (Mais dans quelle mesure un Terrien pouvait-il être imposant ?)

L’écran devint lumineux alors que le reste de la pièce s’assombrissait et une femme apparut, assez floue au début. Elle était debout face à Baley, la main droite appuyée sur une table de laboratoire jonchée de tableaux et de graphiques. (Sans nul doute, elle cherchait elle aussi à être imposante.)

Quand l’image se précisa, les bords de l’écran parurent se fondre et disparaître ; l’image de Vasilia (comme si c’était elle-même) prit du relief et devint tridimensionnelle. Elle était là debout dans la pièce, avec toutes les apparences de la réalité, à cette différence près que le décor de la salle où elle se trouvait ne concordait pas avec celui de la pièce où était Baley et la coupure était très distincte.

Elle portait une jupe marron qui devenait une sorte de pantalon bouffant, à demi transparent, si bien que ses jambes étaient visibles, des pieds jusqu’à mi-cuisse. Elle avait un corsage serré, sans manches, laissant les bras nus jusqu’à l’épaule, et très décolleté. Ses cheveux blonds étaient coiffés en boucles serrées.

Elle n’avait rien hérité de la laideur de son père, surtout pas les grandes oreilles. Baley supposa que sa mère avait été très belle et qu’elle avait eu de la chance dans la répartition des gènes.

Elle était petite et Baley ne put éviter de remarquer sa ressemblance frappante avec Gladïa, mais elle avait une expression plus froide qui paraissait être la marque d’une personnalité dominatrice.

— C’est vous le Terrien qui venez résoudre le problème de mon père ? demanda-t-elle sèchement.

— Oui, docteur Fastolfe, répondit Baley sur le même ton sec.

— Vous pouvez m’appeler Dr Vasilia. Je ne veux pas qu’on me confonde avec mon père.

— Docteur Vasilia, je dois absolument avoir une chance de vous parler, en personne et face à face, pendant un temps peut-être assez long.

— Nul doute que vous le souhaitiez. Vous êtes un Terrien, et une source certaine de contagion.

— J’ai été médicalement traité et ne suis absolument pas contagieux, je ne représente un danger pour personne. Votre père a été constamment avec moi pendant plus d’une journée.

— Mon père prétend être un idéaliste et il est obligé de commettre des idioties pour soutenir cette prétention. Je ne tiens pas à l’imiter.

— Je suppose que vous ne lui voulez pas de mal. Vous lui en ferez beaucoup si vous refusez de me recevoir.

— Vous perdez votre temps. Je ne peux pas vous voir, sauf de cette manière et la moitié du temps que je vous ai accordé est passée. Si vous voulez, nous arrêterons là cet entretien, si vous le trouvez non satisfaisant.

— Giskard est ici, docteur Vasilia, et il aimerait vous persuader de me recevoir.

Giskard avança dans le champ visuel.

— Bonjour, Petite Miss, dit-il à voix basse.

Pendant quelques instants, Vasilia eut l’air gênée et, quand elle parla, ce fut sur un ton quelque peu radouci.

— Je suis très heureuse de te voir, Giskard, et je te recevrai quand tu voudras, mais je refuse de voir ce Terrien, même à ta prière.

— Dans ce cas, déclara Baley en jouant désespérément le tout pour le tout, je serai contraint de porter l’affaire Santirix Gremionis à la connaissance du public, sans avoir eu l’occasion de vous consulter à ce sujet.

Les yeux de Vasilia s’arrondirent et elle leva sa main de la table en serrant le poing.

— Que signifie cette histoire de Gremionis ?

— Simplement qu’il est un beau et séduisant jeune homme et qu’il vous connaît bien. Devrai-je m’occuper de cette affaire sans avoir entendu ce que vous avez à en dire ?

— Je peux vous dire tout de suite que…

— Non, interrompit Baley d’une voix forte. Vous ne me direz rien à moins que ce soit face à face, en personne.

Elle fit une grimace.

— Eh bien, je vous recevrai, mais je ne resterai pas avec vous une seconde de plus que je ne le voudrai. Et amenez Giskard.

La communication télévisée prit fin avec un déclic sec et Baley fut soudain pris de vertige alors que toute la pièce revenait à son état normal. Il chercha un siège à tâtons et s’assit.

Giskard lui avait pris légèrement le coude, pour s’assurer qu’il atteindrait le fauteuil sans encombre.

— Puis-je vous aider en quelque chose, monsieur ? demanda-t-il.

— Merci, ça va aller, murmura Baley. J’ai simplement besoin de reprendre haleine.

Le Dr Fastolfe était entré.

— Encore une fois, mes excuses pour avoir manqué à tous mes devoirs d’hôte. J’ai écouté sur un poste annexe équipé pour recevoir et non pour transmettre. Je voulais voir ma fille, même si elle ne me voyait pas.

— Je comprends, dit Baley en haletant un peu. Si la bonne éducation veut que ce que vous avez fait exige des excuses, alors je vous pardonne volontiers.

— Mais quelle est cette affaire Santirix Gremionis ? Ce nom ne me dit strictement rien.

Baley leva les yeux vers le savant.

— Docteur Fastolfe, son nom a été prononcé ce matin par Gladïa. Je sais très peu de choses sur lui mais j’ai quand même pris le risque de parler de lui à votre fille. Je n’avais aucune chance, apparemment, mais j’ai pourtant obtenu le résultat que je cherchais. Comme vous pouvez le constater, je suis capable de faire d’utiles déductions même quand j’ai très peu de renseignements, alors je vous conseille de me laisser continuer en paix. Je vous en conjure, collaborez entièrement avec moi à l’avenir et ne me parlez plus de sondage psychique.

Fastolfe ne répondit pas et Baley éprouva la sombre satisfaction d’avoir imposé sa volonté à la fille d’abord, au père ensuite.

Pendant combien de temps il pourrait continuer de le faire, il n’en savait rien.


30

<p>30</p>

Baley se réveilla en sursaut et aspira vivement avec une certaine méfiance. Il y avait dans l’air une légère odeur indéfinissable, qui se dissipa à sa seconde inspiration.

Daneel se tenait gravement à côté du lit.

— J’espère, camarade Elijah, dit-il, que vous avez bien dormi.

Baley regarda autour de lui. Les rideaux étaient toujours tirés mais il faisait manifestement jour dehors. Giskard disposait des vêtements entièrement différents, des souliers à la veste, de ce qu’il avait porté la veille.

— Très bien, Daneel, répondit-il. Est-ce que quelque chose m’a réveillé ?

— Il a été procédé à une injection d’antisomnine dans la circulation d’air de la chambre, camarade Elijah. Elle a activé le système d’éveil. Nous avons employé une plus petite dose que d’habitude, car nous étions incertains de votre réaction. Peut-être aurions-nous dû en utiliser moins encore.

— J’avoue que cela m’a fait l’effet d’un coup de bâton sur l’arrière-train. Quelle heure est-il ?

— Il est 7 h 05, selon les mesures auroraines. Physiologiquement, le petit déjeuner sera prêt dans une demi-heure, répondit Daneel sans la moindre nuance d’humour, mais un être humain aurait peut-être eu envie de sourire.

Giskard intervint, d’une voix un peu plus mécanique et moins modulée que celle de Daneel.

— Monsieur, l’Ami Daneel et moi n’avons pas le droit d’entrer dans la Personnelle. Si vous souhaitez y aller maintenant, et nous faire savoir s’il y a quelque chose dont vous auriez besoin, nous vous le fournirons immédiatement.

— Oui, certainement.

Baley se redressa, pivota et se leva du lit.

Aussitôt, Giskard commença à enlever draps et couvertures.

— Puis-je avoir votre pyjama, monsieur ?

Baley n’hésita qu’un instant. C’était un robot qui le demandait, rien de plus. Il se déshabilla et donna le pyjama à Giskard qui le prit avec un petit signe de tête de remerciement.

Baley se contempla sans aucun plaisir. Il avait soudain conscience de son corps, un corps d’un certain âge en moins bonne forme, certainement, que celui de Fastolfe qui était quatre fois plus vieux.

Machinalement, il chercha ses pantoufles mais il n’y en avait pas. On devait penser qu’il n’en avait pas besoin. Le sol était tiède et doux sous ses pieds.

Il passa dans là Personnelle et appela pour demander des instructions. De l’autre côté de la paroi illusoire, Giskard expliqua gravement le maniement de la douche, du distributeur de dentifrice, comment régler la chasse d’eau sur le système automatique, comment contrôler la température de la douche.

Tout était plus grandiose et plus luxueux que tout ce que la Terre avait à proposer et il n’y avait aucune cloison à travers laquelle filtreraient les mouvements et les sons involontaires de quelqu’un d’autre ; il devait s’efforcer de ne pas y penser, pour conserver l’illusion d’intimité.

C’était désuet, pensait sombrement Baley en se livrant à ses ablutions, mais d’une désuétude à laquelle (il le savait) il serait facile de s’habituer. S’il restait assez longtemps à Aurora, il éprouverait un choc culturel pénible en retournant sur la Terre, surtout pour tout ce qui touchait aux Personnelles. Il espérait que la réadaptation ne serait pas trop longue, et aussi que les Terriens qui s’établiraient dans les nouveaux mondes ne se sentiraient pas obligés de se cramponner à la coutume des Personnelles communautaires.

Peut-être, pensa-t-il, était-ce ainsi que l’on devait définir le mot « désuet »: une chose à laquelle on peut facilement s’habituer.

Baley sortit de la Personnelle, ayant accompli tous les gestes nécessaires, le menton bien rasé, les dents étincelantes, le corps douché et séché.

— Giskard, demanda-t-il, où est le désodorisant ?

— Je ne comprends pas, monsieur.

Daneel intervint vivement :

— Quand vous avez mis en marche le système de savonnage, camarade Elijah, cela a introduit un effet désodorisant. Excusez l’Ami Giskard de ne pas avoir compris. Il lui manque mon expérience de la Terre.

Baley haussa les sourcils, avec scepticisme, et commença à s’habiller avec l’aide de Giskard.

— Je vois, dit-il, que Giskard et toi restez encore avec moi à tout instant. A-t-on remarqué des signes d’une tentative pour se débarrasser de moi ?

— Aucun jusqu’ici, camarade Elijah, répondit Daneel. Néanmoins, il est plus sage que l’Ami Giskard et moi restions à tout moment auprès de vous, si c’est possible.

— Pourquoi, Daneel ?

— Pour deux raisons, camarade Elijah. Tout d’abord, nous pouvons vous aider à affronter tous les aspects de la culture humaine ou des usages qui ne vous sont pas familiers. Ensuite l’Ami Giskard, en particulier, peut enregistrer et reproduire chaque mot de toutes vos conversations. Cela peut vous être précieux. Vous vous souviendrez qu’il y a eu des moments, au cours de vos conversations avec le Dr Fastolfe et avec Miss Gladïa, où l’Ami Giskard et moi étions à une certaine distance ou dans une autre pièce…

— Si bien que ces conversations n’ont pas été enregistrées par Giskard ?

— A vrai dire si, elles l’ont été, camarade Elijah, mais avec assez peu de fidélité et il est possible que certaines parties ne soient pas aussi claires que nous le voudrions. Il vaudrait mieux que nous restions aussi près de vous que possible.

— Daneel, es-tu d’avis que je serais plus à l’aise si je vous considérais comme des guides et des systèmes d’enregistrement, plutôt que des gardes ? Pourquoi ne pas décider tout simplement que, en tant que gardes, vous êtes tous deux complètement inutiles ? Comme jusqu’à présent il n’y a eu aucune tentative contre moi, pourquoi ne serait-il pas possible d’en conclure qu’il n’y en aura aucune dans l’avenir ?

— Non, camarade Elijah, ce serait imprudent. Le Dr Fastolfe estime que ses ennemis considèrent votre présence avec une grande appréhension. Ils avaient tenté de persuader le président de ne pas accorder au Dr Fastolfe l’autorisation de vous faire venir et ils vont certainement tenter encore de le persuader de vous renvoyer sur Terre à la première occasion.

— Ce genre d’opposition pacifique ne nécessite pas de gardes du corps.

— Non, monsieur, mais si l’opposition a des raisons de craindre que vous parveniez à disculper le Dr Fastolfe, il est possible qu’elle se sente poussée à des extrémités regrettables. Vous n’êtes pas un Aurorain, après tout, et dans votre cas, par conséquent, les inhibitions de notre monde contre la violence seraient atténuées.

Baley répliqua avec mauvaise humeur :

— Le fait que j’ai passé ici une journée entière et qu’il ne s’est rien passé devrait vous rassurer et réduire considérablement toute menace de violence.

— Il le semblerait en effet, dit Daneel sans paraître remarquer la légère ironie dans la voix de Baley.

— D’un autre côté, reprit Baley, si j’ai l’air de progresser dans mon enquête, alors le danger que je cours augmentera.

Daneel réfléchit un moment.

— Ce serait sans doute une conséquence logique.

— Et dans ce cas, Giskard et toi m’accompagnerez partout, simplement au cas où j’arriverais à faire un peu trop bien mon travail.

Encore une fois, Daneel prit le temps de la réflexion.

— Vous formulez cela d’une manière qui me déroute, camarade Elijah, mais il me semble que vous avez raison.

— Eh bien alors, je suis prêt maintenant pour le petit déjeuner, déclara Baley. Encore que j’avoue avoir un peu perdu l’appétit à la pensée que je me trouve devant une affreuse alternative : ou j’échoue, ou je suis assassiné !


31

<p>31</p>

Fastolfe sourit à Baley, à la table du petit déjeuner.

— Avez-vous bien dormi, Baley ?

Baley examinait avec fascination sa tranche de jambon. Elle avait été coupée avec un couteau. Elle était un peu granuleuse et il y avait une discrète bande de gras le long d’un des côtés. En un mot, elle n’avait pas été traitée. Le résultat, c’était un goût de jambon plus prononcé.

Il y avait aussi des œufs poêlés, avec la demi-sphère aplatie du jaune au milieu, entourée de blanc, un peu comme les marguerites que Ben lui avait montrées dans les champs, sur la Terre. Intellectuellement, Baley savait à quoi ressemblait un œuf avant d’être traité, il savait qu’il contenait à la fois un jaune et un blanc, mais il n’en avait jamais vu encore séparés quand ils étaient prêts à être mangés. Même sur le vaisseau pendant le voyage, et même à Solaria, les œufs étaient toujours servis brouillés.

Il leva vivement les yeux vers Fastolfe.

— Je vous demande pardon ?

Fastolfe répéta patiemment sa question.

— Avez-vous bien dormi ?

— Oui, très bien. Je dormirais sans doute encore, sans l’antisomnine.

— Ah oui ! Ce n’est pas tout à fait l’hospitalité à laquelle un invité est en droit de s’attendre, mais j’ai pensé que vous voudriez peut-être commencer de bonne heure cette journée.

— Vous avez eu parfaitement raison. Et je ne suis pas précisément un invité, non plus.

Fastolfe mangea en silence pendant quelques instants. Il goûta sa boisson chaude, puis il demanda :

— Avez-vous un peu progressé pendant la nuit ? Vous ne vous êtes pas réveillé, par hasard, avec une nouvelle perspective, une nouvelle idée ?

Baley considéra Fastolfe avec méfiance, mais l’expression du savant n’avait rien d’ironique. Baley porta sa tasse à ses lèvres.

— Je crains que non, répondit-il. Je suis tout aussi perplexe que je l’étais hier soir.

Il but et ne put réprimer une grimace involontaire.

— Excusez-moi, dit Fastolfe. Vous n’aimez pas cette boisson ?

Baley grogna et goûta encore une fois, avec prudence.

— Ce n’est que du café, vous savez. Décaféiné. Baley fronça les sourcils.

— Cela n’a pas le goût du café et… Pardonnez-moi, docteur Fastolfe, je ne voudrais pas vous paraître paranoïaque, mais Daneel et moi venons d’échanger des propos, en plaisantant à moitié, sur la possibilité d’actes de violence contre moi – c’est moi, naturellement, qui plaisantais à moitié, pas Daneel – et j’ai dans l’idée qu’un moyen de m’atteindre serait de…

Il laissa sa phrase en suspens.

Les sourcils de Fastolfe se haussèrent. Il se pencha pour prendre la tasse de Baley, en murmurant des excuses, et la renifla. Puis il en prit une cuillerée et la goûta.

— Ce café est parfaitement normal, Baley, déclara-t-il. Aucune tentative d’empoisonnement.

— J’ai un peu honte de me conduire si sottement, puisque je sais qu’il a été préparé par vos propres robots… mais vous en êtes certain ?

Fastolfe sourit.

— Il est arrivé que l’on manipule des robots, mais je vous assure que cette fois il n’y a eu aucune manipulation. Tout simplement, le café, tout en étant universellement apprécié dans les divers mondes, vient de récoltes différentes. Il est notoire que chaque être humain préfère le café de son propre monde. Je suis navré, mais je n’ai aucun café terrestre à vous offrir. Préféreriez-vous du lait ? Cette boisson est relativement semblable d’un monde à l’autre. Un jus de fruits ? Le jus de raisin d’Aurora est jugé supérieur à celui des autres mondes, en général. Certaines personnes insinuent même, assez méchamment, que nous le laissons un peu fermenter mais bien entendu ce n’est pas vrai. De l’eau ?

— Je vais essayer votre jus de raisin, dit Baley en considérant dubitativement le café. Mais je suppose que je devrais tenter de m’habituer à cela.

— Pas du tout ! Pourquoi vous imposeriez-vous un désagrément alors que c’est inutile ?… Ainsi, dit Fastolfe en changeant de ton, avec un sourire vaguement contraint, la nuit et le sommeil ne vous ont pas porté conseil ?

— Je regrette…

Baley fronça alors les sourcils, en se rappelant un vague souvenir.

— Bien que…

— Oui ?

— J’ai eu l’impression, juste avant de m’endormir, alors que j’étais plongé dans les limbes du demi-sommeil et des associations d’idées… il m’a semblé que je tenais quelque chose.

— Vraiment ? Quoi donc ?

— Je ne sais pas. La pensée s’est échappée. Ou alors un bruit imaginaire m’a distrait. Je ne me souviens pas. J’ai essayé de rattraper la pensée, en vain. Je crois que ce genre de chose n’est pas rare.

Fastolfe prit un air songeur.

— Vous êtes certain de cela ?

— Pas tellement. La pensée est si vite devenue ténue que je ne pouvais même pas être sûr de l’avoir réellement eue. Et même si cette idée m’est venue, elle n’a paru avoir un sens que parce que j’étais dans un état de demi-sommeil. Si elle m’était répétée maintenant, en plein jour, il est possible que je la trouverais tout à fait ridicule.

— Même si c’était fugitif, cela aurait dû au moins laisser une trace.

— Probablement. Dans ce cas, elle me reviendra. J’en suis certain.

— Devons-nous attendre ?

— Que pourrions-nous faire d’autre ?

— Connaissez-vous ce que l’on appelle le sondage psychique ?

Baley se laissa retomber contre son dossier et considéra un moment Fastolfe.

— J’en ai entendu parler mais sur la Terre ce n’est pas utilisé dans le travail de la police.

— Nous ne sommes pas sur la Terre, Baley, murmura Fastolfe.

— Cela risque d’endommager le cerveau. N’ai-je pas raison ?

— Entre de bonnes mains, ce n’est guère vraisemblable.

— Mais pas impossible, même entre de bonnes mains, rétorqua Baley. Je crois savoir qu’à Aurora on ne peut pas y avoir recours, sauf dans des circonstances bien définies. Ceux sur qui cette méthode est utilisée doivent s’être rendus coupables d’un crime majeur ou doivent…

— Oui, Baley, mais cela se rapporte aux Aurorains. Vous n’êtes pas aurorain.

— Vous voulez dire que comme je suis terrien je dois être traité comme quelqu’un qui n’est pas humain ? Fastolfe sourit et écarta les mains.

— Allons, Baley ! Ce n’était qu’une idée. Hier soir, vous étiez assez désespéré pour suggérer d’essayer de résoudre notre dilemme en plaçant Gladïa dans une situation tragique, horrible. Je me demandais si vous étiez encore assez désespéré pour vous exposer vous-même.

Baley se frotta les yeux et, pendant une minute ou deux, il garda le silence. Puis il dit, d’une voix altérée :

— Hier soir, j’avais tort, je le reconnais. Quant à ce qui nous préoccupe en ce moment, rien n’assure que l’idée qui m’est venue dans mon demi-sommeil avait le moindre rapport avec le problème. Ce n’était peut-être qu’un pur fantasme, un non-sens illogique. Et il a pu n’y avoir aucune pensée du tout. Rien. Jugeriez-vous raisonnable, pour une aussi petite probabilité de découverte, de risquer d’endommager mon cerveau, alors que c’est sur ce cerveau que vous comptez pour trouver une solution au problème ?

Fastolfe hocha la tête.

— Vous plaidez votre cause avec éloquence. Et je ne parlais pas vraiment sérieusement.

— Je vous remercie, docteur Fastolfe.

— Cela ne nous dit pas ce que nous allons faire maintenant.

— Pour commencer, je veux encore parler à Gladïa. Il y a des points sur lesquels j’ai besoin de quelques éclaircissements.

— Vous auriez dû les aborder hier soir.

— Oui, j’aurais dû, mais j’en avais entendu plus que je n’étais capable d’absorber d’un coup et certaines choses m’ont échappé. Je suis un policier, un enquêteur, pas un ordinateur infaillible.

— Je ne voulais pas vous faire un reproche. Simplement, j’ai horreur de voir Gladïa troublée inutilement. D’après ce que vous m’avez révélé hier soir, je me doute qu’elle doit être dans une profonde détresse.

— C’est certain. Mais elle est aussi désespérément anxieuse de savoir ce qui s’est passé, de savoir qui, s’il y a un coupable, a tué celui qu’elle considérait comme son mari. C’est bien compréhensible aussi, il me semble. Je suis certain qu’elle ne demandera pas mieux que de m’aider… Et j’aimerais aussi parler à une autre personne.

— A qui ?

— A votre fille Vasilia.

— A Vasilia ? Pourquoi ? A quoi cela vous servirait-il ?

— Elle est roboticienne. Je voudrais parler à un roboticien, autre que vous.

— Cela ne me plaît pas, Baley.

Ils avaient fini de déjeuner. Baley se leva.

— Docteur Fastolfe, une fois encore je dois vous rappeler que je suis ici à votre demande. Je n’ai pas d’autorité officielle pour mener mon enquête de police. Je n’ai aucun contact avec les autorités auroraines. Ma seule chance d’arriver au fond de cette lamentable affaire est l’espoir que diverses personnes accepteront de collaborer avec moi et de répondre à mes questions.

 » Si vous me mettez des bâtons dans les roues, alors il est évident que je ne pourrai pas aller plus loin que là où je suis à présent, c’est-à-dire nulle part. Cela vous ferait le plus grand tort – et par conséquent à la Terre aussi – alors je vous conjure de ne pas me gêner dans mon enquête. Si vous vous arrangez pour que je puisse interroger qui je veux – ou même simplement si vous essayez de vous arranger en intercédant pour moi – alors le peuple d’Aurora considérera immanquablement que c’est la preuve que vous avez bien conscience de votre innocence. Si vous contrecarrez mon investigation, en revanche, quelle conclusion pourra-t-on en tirer, sinon que vous êtes coupable et craignez que je le prouve ?

Fastolfe répliqua avec un agacement mal dissimulé :

— Je comprends très bien, Baley. Mais pourquoi Vasilia ? Il y a d’autres roboticiens.

— Vasilia est votre fille. Elle vous connaît. Elle doit avoir des opinions bien arrêtées sur vos possibilités de détruire un robot. Comme elle est membre de l’Institut de Robotique et dans le camp de vos ennemis politiques, tout témoignage favorable qu’elle me donnerait serait convaincant.

— Et si elle témoigne contre moi ?

— Nous affronterons cela quand le moment sera venu. Pourriez-vous prendre contact avec elle et lui demander de me recevoir ?

— Je veux bien essayer pour vous faire plaisir, dit Fastolfe d’une voix résignée. Mais vous vous trompez si vous pensez que j’y parviendrai aisément. Il est possible qu’elle soit trop occupée, ou le croie. Elle a été absente d’Aurora. Et puis il est possible, plus simplement, qu’elle ne veuille pas être mêlée à cette affaire. Hier soir, j’ai tenté de vous expliquer qu’elle avait une raison – qu’elle pense avoir une raison – de m’en vouloir. Si c’est moi qui lui demande de vous recevoir, il se peut qu’elle refuse uniquement pour me manifester son animosité.

— Voulez-vous essayer, docteur Fastolfe ?

Le savant soupira.

— Je vais essayer pendant que vous serez chez Gladïa… Je suppose que vous voulez la voir directement ? Je vous ferai observer qu’une entrevue télévisée suffirait. L’image est d’une assez haute fidélité pour que vous ne fassiez aucune différence avec une présence personnelle.

— Je n’en doute pas, docteur, mais Gladïa est solarienne et les entrevues télévisées lui rappellent des souvenirs déplaisants. Et, pour ma part, j’estime qu’un face à face réel a une plus grande efficacité. La situation actuelle est trop délicate et les difficultés trop grandes pour que j’accepte de renoncer à cette efficacité supplémentaire.

— Eh bien, je vais avertir Gladïa…

Fastolfe se leva, fit quelques pas, hésita et revint.

— Mais, Baley…

— Qu’y a-t-il ?

— Hier soir, vous m’avez dit que la situation était assez grave pour que vous passiez outre à tout désagrément que l’on pourrait causer à Gladïa. Il y avait, disiez-vous, des choses beaucoup plus importantes en jeu.

— C’est exact, mais vous pouvez compter sur moi pour ne pas la bouleverser si je peux l’éviter.

— Je ne vous parle pas de Gladïa, en ce moment. Je vous avertis simplement que votre point de vue, essentiellement raisonnable, doit aussi s’étendre à moi-même. Je ne vous demande pas de vous inquiéter de mes problèmes ou de ma fierté, si vous avez l’occasion de parler à Vasilia. Je n’attends pas grand-chose de bon des résultats, mais si vous arrivez à la rencontrer, je devrai supporter tout ennui qui en résulterait, et vous ne devez pas chercher à m’épargner. Vous comprenez ?

— Pour parler très franchement, docteur Fastolfe, je n’ai jamais eu l’intention de vous épargner. Si je devais peser d’un côté votre embarras ou votre honte et de l’autre la poursuite de votre politique et le bien de la Terre, je n’hésiterais pas un seul instant à vous humilier.

— Parfait !… Baley, cette attitude doit également s’étendre à vous-même. Vous ne devez pas laisser votre propre intérêt, votre amour-propre ou votre bien-être vous entraver.

— On ne m’a pas permis de les prendre en considération quand vous avez décidé de me faire venir ici sans me consulter.

— Je faisais allusion à autre chose. Si, après un temps raisonnable – pas très long, mais raisonnable – vous ne progressez pas vers une solution, alors nous devrons envisager les possibilités d’un sondage psychique, après tout. Notre dernière chance serait peut-être de découvrir ce que votre esprit sait que vous ignorez.

— Il se peut qu’il ne sache rien, docteur.

Fastolfe regarda tristement Baley.

— D’accord. Mais comme vous l’avez dit à propos de la possibilité que Vasilia témoigne contre moi, nous affronterons cela le moment venu.

Il se retourna de nouveau et, cette fois, il sortit de la pièce.

Baley le suivit des yeux d’un air songeur. Il lui semblait maintenant que s’il progressait, il affronterait des représailles physiques d’une nature inconnue mais vraisemblablement dangereuse ; et s’il ne progressait pas, alors il serait soumis au sondage psychique, ce qui ne valait guère mieux.

— Nom de Jehosaphat ! marmonna-t-il.


32

<p>32</p>

Le trajet à pied jusque chez Gladïa parut plus court que la première fois. La journée était de nouveau agréable et ensoleillée mais le paysage paraissait tout à fait changé. Le soleil brillait de la direction opposée, naturellement, et cela modifiait un peu les couleurs.

Baley se dit que peut-être la flore avait un aspect différent, le matin et le soir, ou d’autres odeurs. Il se souvenait qu’il avait pensé la même chose des plantes de la Terre.

Daneel et Giskard l’accompagnaient comme auparavant mais se tenaient plus près de lui et semblaient être moins sur le qui-vive.

— Est-ce qu’ici le soleil brille tout le temps ? demanda distraitement Baley.

— Non, camarade Elijah, répondit Daneel. S’il brillait continuellement, ce serait désastreux pour le monde des plantes et, par conséquent, pour l’humanité. D’après les prévisions, justement, le ciel devrait se couvrir au cours de la journée.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’écria soudain Baley en sursautant.

Un petit animal gris-brun était tapi dans l’herbe. En les voyant, il s’enfuit en sautant, sans se presser.

— Un lapin, monsieur, répondit Giskard.

Baley se détendit. Il en avait vu aussi dans les champs, sur la Terre.

Cette fois, Gladïa ne les attendait pas à sa porte mais elle avait été avertie de leur venue. Quand un robot les fit entrer, elle ne se leva pas mais dit, d’une voix à la fois lasse et irritée :

— Le Dr Fastolfe m’a appris que vous vouliez me revoir. Qu’est-ce qu’il y a encore ?

Elle portait une longue robe qui la moulait et n’avait manifestement rien dessous. Ses cheveux étaient tirés en arrière, sans forme ni grâce, et elle était très pâle. Elle avait les traits plus marqués que la veille et il était visible qu’elle avait très peu dormi.

Daneel, se rappelant l’incident, n’entra pas dans la pièce. Giskard, lui, y pénétra, regarda avec attention de tous côtés puis se retira dans une niche. Un des robots de Gladïa se tenait dans une autre.

— Je suis profondément navré, Gladïa, de venir encore vous ennuyer, dit Baley.

— J’ai oublié de vous dire hier soir qu’une fois qu’il aura été passé à la torche, Jander sera recyclé, naturellement, pour être de nouveau utilisé dans les usines de robotique. Ce sera amusant, je suppose, de me dire chaque fois que je verrai un robot neuf, que de nombreux atomes de Jander font partie de lui.

— Nous-mêmes, quand nous mourons, sommes recyclés et qui sait quels sont les atomes que nous avons en nous en ce moment, vous et moi, ou lesquels des nôtres seront dans d’autres personnes ?

— Vous avez raison, Elijah. Et vous me rappelez combien il est facile de philosopher sur les chagrins des autres.

— C’est vrai aussi, Gladïa, mais je ne suis pas venu pour philosopher.

— Faites ce que vous êtes venu faire, alors.

— Je dois vous poser des questions.

— Celles d’hier ne vous ont pas suffi ? Avez-vous passé le temps, depuis, à en inventer de nouvelles ?

— En partie, oui, Gladïa… Hier, vous m’avez dit que même lorsque vous étiez avec Jander, vivant comme mari et femme, d’autres hommes se sont offerts à vous et que vous avez refusé. C’est à ce propos que je dois vous interroger.

— Pourquoi ?

Baley laissa cette question de côté.

— Dites-moi combien d’hommes se sont offerts à vous, pendant que vous étiez mariée avec Jander ?

— Je ne tiens pas de livres de comptes, Elijah. Trois ou quatre.

— L’un d’eux a-t-il insisté ? Y en a-t-il qui sont revenus à la charge, qui se sont offerts plus d’une fois ?

Gladïa, qui avait évité jusque-là le regard de Baley, le regarda en face et demanda :

— Avez-vous parlé de cela à d’autres personnes ?

— Non. Je n’ai abordé ce sujet avec personne d’autre que vous. Mais votre question, cependant, me donne à penser qu’il y en a eu au moins un qui a été insistant.

— Oui. Santirix Gremionis, dit-elle en soupirant. Les Aurorains ont des noms si bizarres… et il était bizarre, lui, pour un Aurorain. Je n’en ai connu aucun qui soit aussi persévérant que lui à ce sujet. Il était toujours poli, il acceptait toujours mon refus avec un petit sourire et une inclinaison du buste mais, le plus souvent, il tentait encore sa chance le lendemain, et même le surlendemain. La simple répétition était un peu discourtoise. Un Aurorain correct accepte un refus définitivement, à moins que la partenaire convoitée laisse clairement voir qu’elle a changé d’idée.

— Dites-moi aussi… Est-ce que ceux qui se sont offerts étaient au courant de vos rapports avec Jander ?

— Ce n’était pas le genre de choses que je mentionnais dans la conversation courante.

— Eh bien alors, prenons le cas particulier de ce Gremionis. Savait-il, lui, que Jander était votre mari ?

— Je ne le lui ai jamais dit.

— N’écartez pas cela de cette façon, Gladïa. Il n’est pas question de ce qu’on lui a dit. Contrairement aux autres, il s’est offert plusieurs fois, avec insistance. Au fait, combien de fois ? Trois fois ? Quatre ? Combien de fois ?

— Je n’ai pas compté, répondit Gladïa avec lassitude. Peut-être dix, douze, ou plus. S’il n’avait pas été sympathique par ailleurs, je lui aurais fait interdire ma porte par mes robots.

— Ah ! Mais vous ne l’avez pas fait. Et il faut du temps pour faire de multiples offres. Il venait vous voir. Il vous rencontrait. Il avait le temps de remarquer la présence de Jander, votre comportement avec lui. Est-ce qu’il n’aurait pas pu deviner vos rapports ?

Gladïa secoua la tête.

— Je ne le crois pas. Jander n’apparaissait jamais quand j’étais avec un être humain, n’importe lequel.

— Etait-ce sur votre ordre ? Je le suppose.

— Oui, en effet. Et avant que vous cherchiez à insinuer que j’avais honte de ces rapports, c’était uniquement pour éviter d’ennuyeuses complications. J’ai conservé un certain instinct d’intimité des choses sexuelles, que ne possèdent pas les Aurorains.

— Réfléchissez bien. Aurait-il pu deviner ? Il vient ici, un homme amoureux…

— Amoureux ! s’exclama-t-elle avec un mépris écrasant. Qu’est-ce que les Aurorains savent de l’amour ?

— Disons un homme qui se croit épris. Vous restez insensible. N’aurait-il pu, avec la sensibilité et l’état d’esprit soupçonneux d’un amant déçu, tout deviner ? Réfléchissez ! N’a-t-il jamais fait une réflexion, une allusion qui aurait pu vous faire comprendre…

— Non ! Non ! C’est inconcevable qu’un Aurorain fasse des réflexions péjoratives sur les préférences sexuelles ou les habitudes d’un autre !

— Pas forcément péjoratives. Un commentaire ironique, peut-être, Une indication qu’il se doutait de vos rapports avec Jander.

— Non ! Si le jeune Gremionis avait soufflé un mot dans ce sens, il n’aurait plus jamais remis les pieds dans mon établissement, et j’aurais bien veillé à ce qu’il ne puisse plus jamais m’aborder ni s’approcher de moi… Mais il était incapable de faire quelque chose de pareil. Avec moi, il était l’image même de la politesse dévouée.

— Vous avez dit « jeune ». Quel âge a ce Gremionis ?

— A peu près mon âge. Peut-être même un an ou deux de moins. Trente-cinq ans.

— Un enfant, dit tristement Baley. Encore plus jeune que moi. A cet âge… Mais supposons qu’il ait deviné vos rapports avec Jander et n’ait rien dit, pas un mot. N’aurait-il pu, néanmoins, être jaloux ?

— Jaloux ?

L’idée vint à Baley que ce mot n’avait peut-être pas grande signification ni sur Aurora ni sur Solaria.

— Furieux que vous lui préfériez quelqu’un d’autre.

— Je sais ce que veut dire jaloux ! protesta sèchement Gladïa. Si je l’ai répété, c’est uniquement par étonnement que vous puissiez imaginer un Aurorain jaloux. A Aurora, les gens ne sont pas jaloux, pour ce qui a trait aux rapports sexuels. Pour d’autres choses, certainement, mais pas du tout pour ça, dit-elle avec un ricanement nettement dédaigneux. Et même s’il était jaloux, qu’est-ce que ça pouvait faire ? Qu’aurait-il pu faire ?

— Est-ce qu’il n’aurait pas pu dire à Jander que des rapports avec un robot vous compromettaient, menaçaient votre situation à Aurora…

— Cela n’aurait pas été vrai du tout !

— Jander a pu le croire si on le lui a dit, croire qu’il vous mettait en danger, qu’il vous faisait du mal. Est-ce que cela n’aurait pas pu être la raison du gel mental ?

— Jander n’aurait jamais cru ça ! Il m’a rendue très heureuse, chaque jour, tant qu’il était mon mari, et je le lui ai souvent dit.

Baley s’efforça de garder son calme. Gladïa refusait de comprendre. Alors il faudrait mettre les points sur les i.

— Je suis sûr qu’il vous croyait mais il a pu aussi se sentir contraint de croire une autre personne qui lui disait le contraire. S’il se trouvait alors prisonnier d’un intolérable dilemme à cause de la Première Loi…

Les traits de Gladïa se convulsèrent et elle glapit :

— C’est complètement fou ! Vous me racontez simplement le vieux conte de fées de Susan Calvin et de son robot télépathe ! Personne, au-dessus de dix ans, ne peut croire à des sornettes pareilles !

— N’est-il pas possible que…

— Non, ce n’est pas possible ! Je suis de Solaria et je connais les robots depuis assez longtemps pour savoir que ce n’est pas possible. Il faudrait un incroyable expert pour ligoter un robot dans des nœuds de Première Loi. Le Dr Fastolfe en serait peut-être capable mais certainement pas Santirix Gremionis. Gremionis est styliste. Il travaille avec des êtres humains. Il coupe les cheveux, crée des vêtements. J’en fais autant mais moi au moins, je travaille sur des robots. Gremionis n’a jamais touché un robot. Il ne sait rien d’eux, sauf ordonner à un robot de fermer la fenêtre ou d’ouvrir une porte. Et vous venez me raconter que c’est nos rapports, entre Jander et moi… moi ! répéta-t-elle en se frappant durement la poitrine, qui ont causé sa mort ?

Baley eût voulu se taire, s’arrêter, mais était incapable de renoncer à ce sondage.

— Vous n’avez certainement rien fait consciemment, mais… Et si Gremionis avait appris par le Dr Fastolfe comment…

— Gremionis ne connaissait pas le Dr Fastolfe ! Et d’ailleurs, il aurait été incapable de comprendre ce que Fastolfe aurait pu lui expliquer.

— Vous ne savez pas avec certitude ce que Gremionis pouvait ou ne pouvait comprendre, et quant à ne pas connaître le Dr Fastolfe… Gremionis a dû venir assez souvent ici chez vous, s’il vous a tellement harcelée et…

— Fastolfe ne vient presque jamais chez moi. Hier soir, quand il est venu avec vous, ce n’était que la deuxième fois qu’il franchissait ma porte. Il avait peur de me chasser en étant trop près de moi. Il me l’a avoué une fois. C’est ainsi qu’il a perdu sa fille, pensait-il, une folie de ce genre… Voyez-vous, Elijah, quand on vit plusieurs siècles, on a tout le temps de perdre des milliers de choses. Alors… Alors fé… félicitez-vous d’avoir une vie courte, Elijah.

Elle sanglotait, maintenant, elle pleurait sans pouvoir se maîtriser.

Baley la contempla en ne sachant que faire.

— Pardonnez-moi, Gladïa. Je n’ai plus de questions. Dois-je appeler un robot ? Avez-vous besoin d’aide ? Elle secoua la tête et agita une main.

— Allez-vous-en, c’est tout… allez-vous-en, dit-elle d’une voix étranglée. Laissez-moi…

Baley hésita puis il sortit de la pièce, en jetant un dernier regard indécis à Gladïa. Giskard suivit sur ses talons et Daneel les rejoignit lorsqu’il sortit de la maison. Il le remarqua à peine. L’idée lui vint, vaguement, qu’il en arrivait à accepter leur présence à tous deux comme celle de son ombre ou de ses vêtements ; il en arrivait à un point où il se sentirait nu sans eux.

Les idées en plein chaos, il retourna d’un pas rapide chez Fastolfe. Au début, c’était en désespoir de cause qu’il avait voulu voir Vasilia, faute d’un autre objet de curiosité ; mais maintenant tout changeait. Il y avait une petite chance qu’il soit tombé sur quelque chose de capital.


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La figure sans beauté de Fastolfe était sombre quand Baley revint.

— Du nouveau ? demanda-t-il.

— J’ai éliminé une partie d’une possibilité… peut-être.

— Une partie d’une possibilité ? Comment éliminez-vous les autres parties ? Mieux encore, comment établissez-vous une possibilité ?

— En trouvant une possibilité impossible à éliminer, je commence à en établir une ; c’est un premier pas.

— Et si vous êtes dans l’impossibilité d’éliminer les autres parties de cette possibilité que vous mentionnez si mystérieusement ?

Baley haussa les épaules.

— Avant de perdre notre temps en vaines considérations, je dois voir votre fille.

Fastolfe eut l’air contrit et navré.

— Ma foi, Baley, j’ai fait ce que vous m’avez demandé et j’ai essayé de la contacter. Il a fallu la réveiller.

— Vous voulez dire qu’elle est dans une région de la planète où il fait nuit ? Je n’avais pas pensé à ça, dit Baley, chagriné. J’ai peur d’être assez bête pour me croire encore sur la Terre. Dans les villes souterraines, le jour et la nuit perdent leur signification et le temps est uniforme.

— Ce n’est pas trop grave. Eos est le centre robotique d’Aurora et vous trouverez peu de roboticiens qui vivent au loin… Non, simplement elle dormait et ça n’a pas amélioré son humeur d’être réveillée, apparemment. Elle n’a pas voulu me parler.

— Rappelez-la ! insista Baley.

— J’ai parlé à son secrétaire robot, et il y a eu un relais de messages assez gênant. Elle a bien fait comprendre qu’elle ne me parlerait en aucune façon. Elle a été un peu plus indulgente avec vous. Le robot a annoncé qu’elle vous accorderait cinq minutes sur sa chaîne de télévision privée si vous l’appelez dans… (Fastolfe consulta la bande horaire au mur) dans une demi-heure. Elle refuse de vous voir en personne.

— Ces conditions sont insuffisantes et le temps aussi. Je dois la voir en personne et aussi longtemps que ce sera nécessaire. Lui avez-vous expliqué l’importance de cette entrevue, docteur Fastolfe ?

— J’ai essayé. Ça ne l’intéresse pas.

— Vous êtes son père. Sûrement…

— Elle aura encore moins tendance à assouplir son attitude pour moi que pour un étranger choisi au hasard. Je le savais, alors j’ai utilisé Giskard.

— Giskard ?

— Oui, elle adore Giskard, c’est son grand favori. Quand elle étudiait la robotique à l’université, elle prenait la liberté de régler et de modifier de petits aspects de sa programmation et rien ne peut nouer de liens plus intimes avec un robot… à part la méthode de Gladïa, naturellement. On aurait presque dit que Giskard était Andrew Martin…

— Qui est Andrew Martin ?

— Etait, pas est, répondit Fastolfe. Vous n’avez jamais entendu parler de lui ?

— Jamais !

— Comme c’est bizarre ! Toutes nos anciennes légendes ont la Terre pour décor et pourtant elles ne sont pas connues sur Terre… Andrew Martin était un robot qui, progressivement, pas à pas, était censé devenir humaniforme. Il est certain qu’il y a eu des robots humaniformes avant Daneel, mais c’était de simples jouets, guère mieux que des automates. Néanmoins, on a raconté des histoires fantastiques sur les facultés et les talents d’Andrew Martin, un signe indiscutable de la nature légendaire du récit. Il y avait une femme, qui faisait partie des légendes, et qu’on appelait généralement Petite Miss. Les rapports sont trop compliqués à décrire maintenant, mais je suppose que toutes les petites filles d’Aurora ont rêvé d’être Petite Miss et d’avoir Andrew Martin comme robot. Vasilia en rêvait et Giskard était son Andrew Martin.

— Et alors ?

— J’ai demandé à son robot de lui dire que vous seriez accompagné par Giskard. Il y a des années qu’elle ne l’a pas vu et j’ai pensé que cela pourrait la décider à vous recevoir.

— Mais ça n’a pas réussi, je présume ?

— Hélas non.

— Alors nous devons trouver autre chose. Il doit bien y avoir un moyen de la persuader de me voir.

— Peut-être en trouverez-vous un. Dans quelques minutes, vous la verrez à la télévision et vous aurez cinq minutes pour la convaincre qu’elle doit vous recevoir personnellement.

— Cinq minutes ! Qu’est-ce que je peux faire en cinq minutes ?

— Je ne sais pas. C’est mieux que rien, après tout.


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Un quart d’heure plus tard, Baley se plaça devant l’écran de télévision, prêt à faire la connaissance de Vasilia Fastolfe.

Le savant était parti en déclarant, avec un sourire ironique, que sa présence rendrait certainement sa fille encore plus difficile à convaincre. Daneel n’était pas là non plus. Il ne restait que Giskard derrière Baley, pour lui tenir compagnie.

— La chaîne de télévision du Dr Vasilia est ouverte pour la réception. Etes-vous prêt, monsieur ?

— Aussi prêt que je peux l’être, répondit aigrement Baley.

Il avait refusé de s’asseoir, pensant qu’il serait plus imposant s’il restait debout. (Mais dans quelle mesure un Terrien pouvait-il être imposant ?)

L’écran devint lumineux alors que le reste de la pièce s’assombrissait et une femme apparut, assez floue au début. Elle était debout face à Baley, la main droite appuyée sur une table de laboratoire jonchée de tableaux et de graphiques. (Sans nul doute, elle cherchait elle aussi à être imposante.)

Quand l’image se précisa, les bords de l’écran parurent se fondre et disparaître ; l’image de Vasilia (comme si c’était elle-même) prit du relief et devint tridimensionnelle. Elle était là debout dans la pièce, avec toutes les apparences de la réalité, à cette différence près que le décor de la salle où elle se trouvait ne concordait pas avec celui de la pièce où était Baley et la coupure était très distincte.

Elle portait une jupe marron qui devenait une sorte de pantalon bouffant, à demi transparent, si bien que ses jambes étaient visibles, des pieds jusqu’à mi-cuisse. Elle avait un corsage serré, sans manches, laissant les bras nus jusqu’à l’épaule, et très décolleté. Ses cheveux blonds étaient coiffés en boucles serrées.

Elle n’avait rien hérité de la laideur de son père, surtout pas les grandes oreilles. Baley supposa que sa mère avait été très belle et qu’elle avait eu de la chance dans la répartition des gènes.

Elle était petite et Baley ne put éviter de remarquer sa ressemblance frappante avec Gladïa, mais elle avait une expression plus froide qui paraissait être la marque d’une personnalité dominatrice.

— C’est vous le Terrien qui venez résoudre le problème de mon père ? demanda-t-elle sèchement.

— Oui, docteur Fastolfe, répondit Baley sur le même ton sec.

— Vous pouvez m’appeler Dr Vasilia. Je ne veux pas qu’on me confonde avec mon père.

— Docteur Vasilia, je dois absolument avoir une chance de vous parler, en personne et face à face, pendant un temps peut-être assez long.

— Nul doute que vous le souhaitiez. Vous êtes un Terrien, et une source certaine de contagion.

— J’ai été médicalement traité et ne suis absolument pas contagieux, je ne représente un danger pour personne. Votre père a été constamment avec moi pendant plus d’une journée.

— Mon père prétend être un idéaliste et il est obligé de commettre des idioties pour soutenir cette prétention. Je ne tiens pas à l’imiter.

— Je suppose que vous ne lui voulez pas de mal. Vous lui en ferez beaucoup si vous refusez de me recevoir.

— Vous perdez votre temps. Je ne peux pas vous voir, sauf de cette manière et la moitié du temps que je vous ai accordé est passée. Si vous voulez, nous arrêterons là cet entretien, si vous le trouvez non satisfaisant.

— Giskard est ici, docteur Vasilia, et il aimerait vous persuader de me recevoir.

Giskard avança dans le champ visuel.

— Bonjour, Petite Miss, dit-il à voix basse.

Pendant quelques instants, Vasilia eut l’air gênée et, quand elle parla, ce fut sur un ton quelque peu radouci.

— Je suis très heureuse de te voir, Giskard, et je te recevrai quand tu voudras, mais je refuse de voir ce Terrien, même à ta prière.

— Dans ce cas, déclara Baley en jouant désespérément le tout pour le tout, je serai contraint de porter l’affaire Santirix Gremionis à la connaissance du public, sans avoir eu l’occasion de vous consulter à ce sujet.

Les yeux de Vasilia s’arrondirent et elle leva sa main de la table en serrant le poing.

— Que signifie cette histoire de Gremionis ?

— Simplement qu’il est un beau et séduisant jeune homme et qu’il vous connaît bien. Devrai-je m’occuper de cette affaire sans avoir entendu ce que vous avez à en dire ?

— Je peux vous dire tout de suite que…

— Non, interrompit Baley d’une voix forte. Vous ne me direz rien à moins que ce soit face à face, en personne.

Elle fit une grimace.

— Eh bien, je vous recevrai, mais je ne resterai pas avec vous une seconde de plus que je ne le voudrai. Et amenez Giskard.

La communication télévisée prit fin avec un déclic sec et Baley fut soudain pris de vertige alors que toute la pièce revenait à son état normal. Il chercha un siège à tâtons et s’assit.

Giskard lui avait pris légèrement le coude, pour s’assurer qu’il atteindrait le fauteuil sans encombre.

— Puis-je vous aider en quelque chose, monsieur ? demanda-t-il.

— Merci, ça va aller, murmura Baley. J’ai simplement besoin de reprendre haleine.

Le Dr Fastolfe était entré.

— Encore une fois, mes excuses pour avoir manqué à tous mes devoirs d’hôte. J’ai écouté sur un poste annexe équipé pour recevoir et non pour transmettre. Je voulais voir ma fille, même si elle ne me voyait pas.

— Je comprends, dit Baley en haletant un peu. Si la bonne éducation veut que ce que vous avez fait exige des excuses, alors je vous pardonne volontiers.

— Mais quelle est cette affaire Santirix Gremionis ? Ce nom ne me dit strictement rien.

Baley leva les yeux vers le savant.

— Docteur Fastolfe, son nom a été prononcé ce matin par Gladïa. Je sais très peu de choses sur lui mais j’ai quand même pris le risque de parler de lui à votre fille. Je n’avais aucune chance, apparemment, mais j’ai pourtant obtenu le résultat que je cherchais. Comme vous pouvez le constater, je suis capable de faire d’utiles déductions même quand j’ai très peu de renseignements, alors je vous conseille de me laisser continuer en paix. Je vous en conjure, collaborez entièrement avec moi à l’avenir et ne me parlez plus de sondage psychique.

Fastolfe ne répondit pas et Baley éprouva la sombre satisfaction d’avoir imposé sa volonté à la fille d’abord, au père ensuite.

Pendant combien de temps il pourrait continuer de le faire, il n’en savait rien.


IX. Vasilia

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Baley s’arrêta à la portière de l’aéroglisseur et dit avec fermeté :

— Giskard, je ne veux pas que les vitres soient opacifiées. Je ne veux pas m’asseoir à l’arrière. Je veux être à l’avant et observer l’Extérieur. Comme je me trouverai entre Daneel et toi, il me semble que je serai suffisamment en sécurité, à moins que le véhicule lui-même soit détruit et, dans ce cas, nous le serons tous, que je sois à l’arrière ou à l’avant.

Giskard répondit à la force de ces instructions en se réfugiant dans un respect plus profond encore.

— Monsieur, si vous éprouviez un malaise…

— Alors tu arrêteras la voiture et je monterai à l’arrière. Tu pourras opacifier ces vitres-là. Ou tu n’auras même pas besoin de t’arrêter. Je peux très bien passer par-dessus le dossier du siège avant pendant que nous nous déplaçons. Le fait est, Giskard, qu’il est important que je me familiarise le plus possible avec Aurora et très important, aussi, que je m’habitue à l’Extérieur. Alors ce que je t’ai demandé est un ordre, Giskard.

Daneel intervint gentiment.

— La demande du camarade Elijah est tout à fait raisonnable, Ami Giskard. Il sera en sécurité entre nous.

Giskard céda, peut-être à contrecœur (Baley savait mal interpréter les expressions de sa figure pas tout à fait humaine) et prit sa place aux commandes. Baley le suivit et regarda par le pare-brise transparent avec moins d’assurance que ne laissait supposer la fermeté de ses ordres. Cependant, la présence d’un robot de chaque côté était réconfortante.

La voiture se souleva sur ses jets d’air comprimé et se balança légèrement, comme si elle cherchait son équilibre. Baley ressentit le mouvement au creux de l’estomac en s’efforçant de ne pas regretter sa petite manifestation de bravoure. Il ne servait à rien de se répéter que Daneel et Giskard ne présentaient aucun signe de frayeur. Ils étaient des robots et ne pouvaient connaître la peur.

Sur ce, la voiture avança brusquement et Baley fut rejeté avec force contre le dossier. En moins d’une minute, il filait déjà plus vite que cela ne lui était jamais arrivé sur les Voies Express de la Ville. Une large route herbue s’étirait devant eux à perte de vue.

La vitesse paraissait d’autant plus grande qu’il n’y avait pas, de chaque côté, les lumières et les structures rassurantes de la Ville mais d’assez vastes étendues de verdure et de formations irrégulières.

Baley faisait de vaillants efforts pour respirer régulièrement et pour parler aussi naturellement que possible de choses normales.

— On dirait que nous ne traversons ni cultures ni pâturages, dit-il. Toutes ces terres me paraissent incultes, Daneel.

— C’est le territoire de la Ville, camarade Elijah. Ces terres sont des parcs et des domaines appartenant à des particuliers.

La Ville ! Baley ne pouvait accepter ce mot. Il savait que c’était une Ville !

— Eos est la plus grande et la plus importante Ville d’Aurora, expliqua Daneel. La première à avoir été fondée. C’est le siège de la Législature du Monde. Le président de la Législature y a sa propriété et nous allons passer devant.

Non seulement une Ville mais la plus grande. Baley regarda à droite et à gauche.

— J’avais l’impression (lue les établissements du Dr Fastolfe et de Gladïa étaient dans la banlieue d’Eos. Il me semble que nous aurions déjà dû franchir les limites de la Ville.

— Pas du tout, camarade Elijah. Nous passons par le centre, en ce moment. Les limites sont à sept kilomètres et notre destination près de quarante kilomètres plus loin.

— Le centre de la Ville ? Je ne vois pas de bâtiments.

— Ils ne sont pas faits pour être vus de la route, mais il y en a un que vous pourrez distinguer entre les arbres. C’est l’établissement de Fuad Labord, un écrivain bien connu.

— Tu connais tous les établissements de vue ?

— Ils sont dans mes banques de mémoire, répondit solennellement Daneel.

— Il n’y a pas de circulation sur cette route. Pourquoi ?

— Les longues distances sont couvertes en véhicules atmosphériques ou en mini-voitures magnétiques. Les liaisons télévisées…

— A Solaria, on dit les visions, interrompit Baley.

— Ici aussi, plus familièrement, mais officiellement, c’est les LTV. Elles permettent une grande partie de la communication. Et puis aussi les Aurorains aiment beaucoup la marche et il n’est pas rare de faire à pied plusieurs kilomètres afin de rendre visite à des amis ou même pour aller à des réunions d’affaires si le temps n’est pas trop mesuré.

— Et comme nous devons nous rendre à une distance trop longue pour la marche, trop proche pour les atmosphériques, et que nous ne voulons pas de télévision… nous utilisons une voiture de sol.

— Un aéroglisseur, plus exactement, camarade Elijah. Mais oui, on pourrait l’appeler une voiture de sol, je suppose.

— Combien de temps nous faudra-t-il pour arriver chez Vasilia ?

— Pas très longtemps, camarade Elijah. Elle est à l’Institut de Robotique, comme vous le savez peut-être. Un silence tomba, que Baley finit par rompre :

— On dirait que le ciel se couvre, là-bas à l’horizon.

Giskard négocia un virage à pleine vitesse et l’aéroglisseur prit une gîte de plus de trente degrés. Baley ravala un cri d’effroi et se cramponna à Daneel qui lui mit un bras autour des épaules et le maintint solidement comme dans un étau. Quand l’aéroglisseur se redressa, Baley laissa lentement échapper le souffle qu’il retenait.

— Oui, répondit Daneel, ces nuages apporteront les précipitations que j’ai prédites, dans le courant de la journée.

Baley fronça les sourcils. Il avait été surpris par la pluie une fois – rien qu’une seule fois – pendant son travail expérimental dans les champs, dans l’Extérieur de la Terre. C’était comme si on passait sous une douche froide, tout habillé. Il avait eu un instant de panique, en s’apercevant qu’il ne pouvait tendre la main vers aucune commande pour la faire cesser. L’eau allait tomber éternellement ! Et puis tout le monde s’était mis à courir et il avait couru avec les autres, vers l’abri sec et contrôlable de la Ville.

Mais ici, c’était Aurora, et il ne savait pas du tout ce que l’on faisait quand il se mettait à pleuvoir. Et il n’y avait pas de Ville où se réfugier. Courait-on vers l’établissement le plus proche ? Ceux qui se réfugiaient étaient-ils automatiquement bien accueillis ?

Un autre petit virage se présenta et Giskard annonça :

— Monsieur, nous sommes dans le parking de l’Institut de Robotique. Nous pouvons maintenant entrer et visiter l’établissement que possède le Dr Vasilia sur les terres de l’Institut.

Baley acquiesça. Le trajet avait duré entre un quart d’heure et vingt minutes (autant qu’il pouvait en juger selon le temps terrestre) et il était content qu’il soit fini. Il dit, d’une voix légèrement essoufflée :

— J’aimerais savoir diverses choses sur la fille du Dr Fastolfe, avant de la rencontrer. Tu ne la connais pas, Daneel ?

— A l’époque où mon existence a commencé, le Dr Fastolfe et sa fille étaient séparés depuis un temps considérable. Je ne l’ai jamais vue.

— Mais toi, Giskard, tu la connaissais très bien, en revanche. C’est bien cela ?

— C’est cela, monsieur, répondit imperturbablement Giskard.

— Et vous vous aimiez beaucoup, tous les deux ?

— Je crois, monsieur, que la fille du Dr Fastolfe éprouvait du plaisir à être avec moi.

— Est-ce que cela te faisait plaisir d’être avec elle ?

Giskard parut choisir ses mots.

— Cela me procure une sensation qui est je crois celle que les êtres humains appellent « plaisir » d’être avec n’importe quel être humain.

— Mais encore plus avec Vasilia, je pense. Est-ce que je me trompe ?

— Son plaisir d’être avec moi, monsieur, semblait effectivement stimuler ces potentiels positroniques qui produisent en moi des actions qui sont l’équivalent de ce que le plaisir produit chez les êtres humains. Du moins c’est ce que m’a expliqué un jour le Dr Fastolfe.

Baley demanda alors, avec brusquerie :

— Pourquoi Vasilia a-t-elle quitté son père ?

Giskard ne répondit pas.

Avec soudain l’accent péremptoire d’un Terrien s’adressant à un robot, Baley gronda :

— Je t’ai posé une question, boy !

Giskard tourna la tête et regarda Baley qui, pendant un moment, crut voir la lueur dans les yeux du robot étinceler et devenir un brasier de ressentiment contre ce terme avilissant.

Cependant, Giskard répondit posément :

— J’aimerais vous répondre, monsieur, mais pour tout ce qui concerne cette séparation, Miss Vasilia m’a ordonné à l’époque de n’en rien dire.

— Mais je t’ordonne de me répondre et je peux te l’ordonner avec beaucoup de fermeté, si je le veux.

— Je regrette. Miss Vasilia, même en ce temps-là, était une habile roboticienne et les ordres qu’elle m’a donnés étaient suffisamment puissants pour être en vigueur encore aujourd’hui, en dépit de tout ce que vous pourrez me dire, monsieur.

— Elle devait vraiment s’y connaître en robotique, car le Dr Fastolfe m’a dit qu’elle avait été amenée à te reprogrammer.

— Ce n’était pas dangereux de le faire, monsieur. Le Dr Fastolfe aurait pu corriger des erreurs s’il y en avait eu.

— Et y en avait-il ?

— Aucune, monsieur.

— Quelle était la nature de la reprogrammation ?

— Des modifications mineures, monsieur.

— Peut-être, mais fais-moi plaisir. Qu’a-t-elle fait, au juste ?

Giskard hésita et Baley comprit immédiatement ce que cela signifiait. Le robot répliqua :

— Je crains de ne pouvoir répondre à aucune question concernant cette reprogrammation.

— On te l’a interdit ?

— Non, monsieur, mais la reprogrammation efface automatiquement ce qui s’est passé avant. Si je suis changé en quoi que ce soit, il m’est impossible de le savoir et je ne conserve aucun souvenir de ce que j’étais auparavant.

— Alors, comment sais-tu que la reprogrammation a été mineure ?

— Comme le Dr Fastolfe n’a vu aucune raison de corriger ce que Miss Vasilia avait fait – ou du moins il me l’a dit une fois – je ne puis que supposer que ces modifications ont été mineures. Vous pourriez peut-être demander cela à Miss Vasilia, monsieur.

— C’est bien ce que je compte faire.

— Je crains cependant qu’elle ne réponde pas.

Le cœur de Baley se serra. Jusqu’à présent, il n’avait interrogé que le Dr Fastolfe, Gladïa et les deux robots, qui tous avaient d’excellentes raisons de coopérer avec lui. Maintenant, pour la première fois, il allait affronter un sujet hostile.

<p>36</p>

Baley sortit de l’aéroglisseur, qui s’était posé sur un carré de pelouse, en éprouvant un certain plaisir à sentir de la terre ferme sous ses pieds.

Il regarda autour de lui avec étonnement, car les bâtiments étaient plutôt étendus et, sur sa droite, il y en avait un particulièrement grand, de construction fort simple, un peu comme un énorme bloc de métal et de verre aux angles droits.

— C’est l’Institut de Robotique ? demanda-t-il.

— Tout ce complexe est l’Institut, camarade Elijah, répondit Daneel. Vous n’en voyez qu’une partie et il est bâti d’une manière plus dense que la normale à Aurora, parce que c’est une entité politique en soi. Il contient des établissements particuliers, des laboratoires, des bibliothèques, un gymnase commun et d’autres bâtiments. Le plus grand, là, est le centre administratif.

— C’est si peu aurorain, avec tous ces bâtiments – du moins à en juger par ce que j’ai vu jusqu’ici d’Eos – qu’il me semble qu’il a dû y avoir pas mal d’objections.

— Je crois qu’il y en a eu, camarade Elijah, mais le directeur de l’Institut est l’ami du président, qui a une grande influence, et il paraît qu’il y a eu une dispense spéciale, à cause des nécessités de la recherche.

Daneel, l’air songeur, regarda aussi autour de lui.

— C’est en effet plus compact que ce que j’avais supposé.

— Que tu avais supposé ? Tu n’es donc encore jamais venu ici, Daneel ?

— Non, camarade Elijah.

— Et toi, Giskard ?

— Moi non plus, monsieur.

— Tu as trouvé ton chemin jusqu’ici sans encombre, et pourtant tu ne connais pas cet endroit.

— Nous avons été bien informés, camarade Elijah, dit Daneel, puisqu’il était nécessaire que nous venions avec vous.

Baley réfléchit un moment puis il demanda :

— Pourquoi le Dr Fastolfe ne nous a-t-il pas accompagnés ?

Mais aussitôt il se dit, une fois de plus, qu’il ne servait à rien d’essayer de prendre des robots par surprise. Si l’on passait une question rapidement, ou à l’improviste, ils attendaient simplement qu’elle soit absorbée et puis ils répondaient. Jamais ils n’étaient pris de court.

— Comme l’a dit le Dr Fastolfe, expliqua Daneel, il ne fait pas partie de l’Institut et il a jugé qu’il ne serait pas convenable de venir en visite sans y avoir été invité.

— Mais pourquoi n’en fait-il pas partie ?

— On ne m’a pas dit la raison de cela, camarade Elijah.

Baley se tourna vers Giskard qui répondit immédiatement.

— Ni à moi, monsieur.

Ils ne le savaient pas ? Leur avait-on dit de ne pas savoir ? Baley haussa les épaules. Peu importait. Les êtres humains pouvaient mentir et les robots recevoir des instructions.

Naturellement, il était possible d’impressionner des êtres humains ou de les manipuler pour leur soutirer une vérité, si on savait les interroger avec assez d’habileté ou de brutalité, et les robots pouvaient être manœuvrés pour leur faire oublier leurs instructions, à condition d’être assez adroit ou dépourvu de scrupules… mais les talents n’étaient pas les mêmes et Baley n’en avait aucun en ce qui concernait les robots.

— Où aurons-nous le plus de chances de trouver le Dr Vasilia Fastolfe ? demanda-t-il.

— Voici son établissement, juste devant nous, répondit Daneel.

— On vous a donc expliqué où il était ?

— Le site a été enregistré dans nos banques de mémoire, camarade Elijah.

— Parfait, alors montrez-moi le chemin.

Le soleil orangé était monté dans le ciel ; il ne devait pas être loin de midi. Ils se dirigèrent vers l’établissement de Vasilia, s’arrêtèrent dans l’ombre du bâtiment et Baley frissonna un peu en sentant aussitôt la baisse de température.

Ses lèvres se pincèrent à la pensée d’occuper des mondes sans Villes et de s’y établir, des mondes où la température n’était pas contrôlée, était soumise à des variations imprévisibles, à des changements stupides. Et, remarqua-t-il avec une sourde inquiétude, la masse de nuages à l’horizon se rapprochait insensiblement. Il pourrait pleuvoir d’un moment à l’autre, laissant cascader des trombes d’eau.

La Terre ! pensa-t-il. Les Villes lui manquaient.

Giskard entra le premier dans l’établissement et Daneel étendit le bras pour empêcher Baley de le suivre.

Naturellement ! Giskard partait en reconnaissance.

Daneel épiait aussi, d’ailleurs. Ses yeux observaient le paysage avec une intensité dont aucun être humain n’aurait été capable. Baley était certain que rien n’échappait à ces yeux robotiques.

Il se demanda pourquoi les robots n’étaient pas équipés de quatre yeux également distribués tout autour de la tête, ou d’une bande optique qui l’entourerait complètement. Pour Daneel c’était impossible, bien entendu, puisqu’il devait avoir une apparence humaine, mais pourquoi pas Giskard ? A moins que cela ne provoque des complications de la vision que les circuits positroniques ne pourraient pas rectifier ? Baley eut un instant un vague aperçu des complexités accablant la vie d’un roboticien.

Giskard reparut sur le seuil et fit un signe de tête. Le bras de Daneel exerça une pression respectueuse et Baley s’avança. La porte était entrouverte.

Il n’y avait pas de serrure à celle de Vasilia mais (Baley s’en souvint brusquement) il n’y en avait pas non plus à celles de Gladïa ou du Dr Fastolfe. Une population clairsemée et la séparation assuraient l’intimité et, sans aucun doute, la coutume de non-ingérence aidait aussi. De plus, tout bien réfléchi, l’omniprésence des gardes robots était plus efficace que n’importe quelle serrure.

La pression de la main de Daneel sur son bras arrêta Baley. Giskard, devant eux, parlait à voix basse à deux robots à peu près du même modèle que lui.

Une brusque froideur frappa Baley au creux de l’estomac. Et si une rapide manœuvre substituait un autre robot à Giskard ? Serait-il capable de reconnaître la substitution ? Distinguer l’un de l’autre deux de ces robots ? Se retrouverait-il avec un robot sans instructions particulières de le protéger et qui pourrait innocemment le mettre en danger et réagir ensuite avec une rapidité insuffisante quand une aide deviendrait nécessaire ?

Maîtrisant sa voix, il dit calmement à Daneel :

— Ces robots sont remarquablement semblables, Daneel. Peux-tu les distinguer ?

— Certainement, camarade Elijah. Leurs vêtements sont différents et leur numéro de code aussi.

— Je ne les trouve pas différents.

— Vous n’avez pas l’habitude de remarquer ce genre de détails.

Baley regarda attentivement les robots.

— Quels numéros de code ?

— Ils ne sont pas facilement visibles, camarade Elijah, sauf quand on sait où regarder et quand, de plus, les yeux sont plus sensibles aux infrarouges que les yeux des êtres humains.

— Dans ce cas, j’aurais bien des ennuis si je devais les identifier, n’est-ce pas ?

— Pas du tout, camarade Elijah. Vous n’auriez qu’à demander son nom entier et son numéro de série à un robot. Il vous les donnerait.

— Même s’il avait reçu l’ordre de donner un faux nom et un faux numéro ?

— Pourquoi un robot recevrait-il un tel ordre ? Baley préféra ne pas donner d’explications.

D’ailleurs, Giskard revenait. Il annonça à Baley :

— Vous allez être reçu, monsieur. Par ici, s’il vous plaît.

Les deux robots de l’établissement prirent les devants. Derrière eux venaient Baley et Daneel, ce dernier ne relâchant pas son étreinte protectrice.

Giskard fermait la marche.

Les deux robots s’arrêtèrent devant une porte à deux battants qui s’ouvrit, automatiquement sembla-t-il. La pièce était baignée d’une lumière tamisée grisâtre, celle du jour filtrant à travers d’épais rideaux.

Baley distingua, pas très clairement, une petite silhouette humaine au centre, à demi assise sur un haut tabouret, un coude reposant sur une table occupant toute la longueur du mur.

Baley et Daneel entrèrent et Giskard derrière eux. La porte se referma, plongeant la pièce dans une pénombre encore plus prononcée.

Une voix féminine dit sèchement :

— N’approchez pas davantage ! Restez où vous êtes !

Sur ce, la salle fut illuminée par la lumière de midi.

Baley cligna des yeux. Le plafond était vitré et, au travers, il vit le soleil. Mais ce soleil paraissait curieusement atténué et l’on pouvait le regarder en face, même si cela ne semblait pas diminuer l’éclairage intérieur. Il pensa que le verre (ou toute autre substance transparente) diffusait la lumière sans l’absorber.

Il abaissa les yeux sur la femme, qui gardait la même position sur le tabouret, et demanda :

— Docteur Vasilia Fastolfe ?

— Dr Vasilia Aliena, si vous voulez un nom complet. Je n’emprunte pas le nom des autres. Vous pouvez m’appelez simplement Dr Vasilia. C’est par ce nom que je suis couramment connue à l’Institut, dit-elle, et sa voix assez dure se radoucit. Comment vas-tu, mon vieil ami Giskard ?

Giskard répondit, sur un ton curieusement éloigné de sa voix habituelle :

— Je vous salue… (Il s’interrompit et se reprit :) Je te salue, Petite Miss.

— Et voici, je suppose, le robot humaniforme dont j’ai entendu parler ? Daneel Olivaw ?

— Oui, docteur Vasilia, répondit vivement Daneel.

— Et, finalement, nous avons le… le Terrien.

— Elijah Baley, docteur.

— Oui, je sais que les Terriens ont des noms et qu’Elijah Baley est le vôtre, dit-elle froidement. Vous ne ressemblez absolument pas à l’acteur qui jouait votre rôle dans ce spectacle en Hyperonde.

— Je le sais pertinemment, docteur.

— Celui qui jouait Daneel était assez ressemblant, cependant, mais je suppose que nous ne sommes pas ici pour parler de cette émission.

— Non, en effet.

— Si je comprends bien, Terrien, nous sommes ici pour parler de Santirix Gremionis. Quoi que vous ayez à dire, finissons-en. D’accord ?

— Pas tout à fait, dit Baley. Ce n’est pas la principale raison de ma visite, mais nous y viendrons sans doute.

— Vraiment ? Auriez-vous l’impression que nous sommes réunis pour nous livrer à une longue discussion compliquée sur tous les sujets qu’il vous plairait d’aborder ?

— Je pense, docteur Vasilia, que vous feriez mieux de me laisser procéder à cet entretien comme je l’entends.

— C’est une menace ?

— Non.

— Ma foi, je n’ai encore jamais rencontré de Terrien et ce sera peut-être intéressant de voir à quel point vous ressemblez à l’acteur qui a joué votre rôle… je veux dire autrement qu’en apparence. Etes-vous l’homme autoritaire et sûr de lui que dépeignait cette dramatique ?

— L’émission, dit Baley avec une répugnance manifeste, était outrageusement dramatisée et exagérait ma personnalité à tous les égards. J’aimerais mieux que vous m’acceptiez tel que je suis et me jugiez uniquement d’après ce que je vous parais en ce moment.

Vasilia éclata de rire.

— Au moins, je ne semble pas trop vous impressionner. C’est un bon point en votre faveur. A moins que vous ne pensiez que cette affaire Gremionis que vous avez à l’esprit vous mette en mesure de me donner des ordres ?

— Je ne suis pas venu pour autre chose que pour découvrir la vérité sur la mort du robot humaniforme Jander Panell.

— La mort ? Il était donc vivant ?

— J’emploie une seule syllabe de préférence à une locution telle que « rendu non fonctionnel ». Le mot « mort » vous dérouterait-il ?

— Vous êtes bon escrimeur, observa Vasilia. Debrett ! Apporte un siège au Terrien. Il va se fatiguer à rester debout ainsi, si notre conversation doit être longue. Et ensuite, retire-toi dans ta niche. Et tu peux t’en choisir une aussi, Daneel… Giskard, viens près de moi.

Baley s’assit.

— Merci Debrett… Docteur Vasilia, je n’ai aucune autorité pour vous interroger, je n’ai aucun moyen légal de vous forcer à répondre à mes questions. Cependant, la mort de Jander Panell a mis votre père dans une situation assez…

— A mis qui dans une situation ?

— Votre père.

— Sachez, Terrien, que j’appelle parfois un certain individu du nom de père, mais personne d’autre ne le fait. Employez son nom, s’il vous plaît.

— Le Dr Han Fastolfe. Il est bien votre père, n’est-ce pas ? C’est un fait avéré ?

— Vous utilisez un terme biologique. Je partage avec lui des gènes, d’une manière caractérisant ce que l’on considérerait, sur la Terre, comme une relation père-fille. A Aurora, cela est totalement indifférent, sauf en ce qui concerne les questions médicales et génétiques. Je conçois que je peux souffrir de certains états métaboliques dans lesquels il serait juste de considérer la physiologie et la biochimie de ceux dont je partage les gènes, parents, alliés, enfants et ainsi de suite. Autrement, ces rapports ne sont généralement pas évoqués dans la bonne société auroraine… Je vous explique cela parce que vous êtes terrien.

— Si j’ai péché contre la coutume, c’est par ignorance, répliqua Baley, et je vous fais mes excuses. Puis-je appeler le monsieur dont il est question par son nom ?

— Certainement.

— Dans ce cas, la mort de Jander Panell a mis le Dr Han Fastolfe dans une situation assez difficile et je pense que vous êtes suffisamment intéressée pour souhaiter l’aider.

— Vous pensez cela, vraiment ?

— Il est votre… Il vous a élevée. Il a pris soin de vous. Vous aviez une profonde affection l’un pour l’autre. Il a toujours énormément d’affection pour vous.

— Il vous a dit ça ?

— C’était évident, par certains détails de nos conversations… même du fait qu’il s’intéresse à la Solarienne, Gladïa Delamarre, parce qu’elle vous ressemble.

— Il vous a dit ça ?

— Oui, mais même s’il ne me l’avait pas avoué, la ressemblance saute aux yeux.

— Néanmoins, Terrien, je ne dois rien au Dr Fastolfe. Vos suppositions peuvent être écartées.

Baley s’éclaircit la gorge.

— A part les sentiments personnels que vous éprouvez ou non, il y a la question de l’avenir de la Galaxie. Le Dr Fastolfe souhaite que de nouveaux mondes soient explorés et colonisés pour les êtres humains. Si les répercussions politiques de la mort de Jander aboutissaient à l’exploration et à la colonisation des nouveaux mondes par des robots, ce serait catastrophique, pense le Dr Fastolfe, pour Aurora et pour l’humanité. Vous ne voudrez sûrement pas être en partie responsable d’une telle catastrophe.

Vasilia, en examinant attentivement Baley, répondit avec indifférence :

— Sûrement pas, si j’étais d’accord avec le Dr Fastolfe, mais je ne le suis pas. Je ne vois aucun mal à faire faire le travail par des robots humaniformes. C’est même la raison pour laquelle je suis ici à l’Institut, pour rendre cela possible. Je suis globaliste. Comme le Dr Fastolfe est humaniste, il est mon ennemi politique.

Elle s’exprimait par petites phrases courtes et sèches, avec des mots directs. A chaque fois, un net silence suivait, comme si elle attendait, avec intérêt, la question suivante. Baley avait l’impression qu’elle était curieuse de lui, qu’il l’amusait, qu’elle faisait des paris avec elle-même quant à ce que pourrait être la prochaine question, résolue à ne lui donner que le minimum de renseignements nécessaires pour le forcer à en poser encore une.

— Il y a longtemps que vous faites partie de cet Institut ? demanda-t-il.

— Depuis sa création.

— Y a-t-il beaucoup de membres ?

— Je crois qu’un tiers environ des roboticiens d’Aurora en font partie. Mais la moitié seulement d’entre eux vit et travaille dans le complexe de l’Institut.

— Est-ce que d’autres membres de cet Institut partagent votre opinion sur l’exploration robotique d’autres mondés ? S’opposent-ils tous sans exception au point de vue du Dr Fastolfe ?

— Je pense que la plupart sont globalistes mais je ne sais pas si nous avons procédé à un vote à ce sujet, ni même si nous en avons discuté officiellement. Vous feriez mieux de les interroger tous, individuellement.

— Est-ce que le Dr Fastolfe est membre de l’Institut ?

— Non.

Baley attendit quelques instants, mais elle n’ajouta rien à la négation.

— N’est-ce pas surprenant ? dit-il enfin. Il me semble que lui, entre tous les autres, devrait en faire partie.

— Il se trouve que nous ne voulons pas de lui. Ce qui est peut-être moins important, il ne veut pas de nous.

— N’est-ce pas encore plus étonnant ?

— Je ne crois pas…

Et puis, comme poussée à en dire plus par sa propre irritation, elle ajouta :

— Il habite dans la Ville d’Eos. Je suppose que vous connaissez la signification de ce nom, Terrien ?

— Oui. Eos est l’ancienne déesse grecque de l’aube ; comme Aurora était la déesse romaine de l’aurore.

— Précisément. Le Dr Han Fastolfe vit dans la Ville de l’Aube sur le Monde de l’Aurore, mais lui-même ne croit pas à l’Aube. Il ne comprend pas la méthode nécessaire d’expansion dans toute la Galaxie, pour convertir l’Aube en un grand Jour galactique. L’exploration robotique de la Galaxie est le seul moyen pratique de mener à bien cette tâche et il refuse de l’accepter… et de nous accepter.

Baley demanda lentement :

— Pourquoi est-ce le seul moyen pratique ? Aurora et les autres mondes spatiens ont été explorés et colonisés par des êtres humains, pas par des robots.

— Permettez-moi de rectifier. Par des Terriens. C’était un gaspillage, une procédure inefficace et maintenant il n’y a pas de Terriens à qui nous permettions de devenir de futurs colonisateurs. Nous sommes devenus des Spatiens, avec une longue espérance de vie et de santé et nous avons des robots infiniment plus variés et adaptables que ceux qu’avaient à leur disposition les êtres humains qui ont été à l’origine de la colonisation de nos mondes. Les temps et les circonstances sont absolument différents et aujourd’hui seule l’exploration robotique est réalisable.

— Supposons que vous ayez raison et que le Dr Fastolfe ait tort. Même alors, il a un point de vue logique. Pourquoi l’Institut et lui ne s’accepteraient-ils pas mutuellement ? Simplement parce que vous êtes en désaccord sur ce point ?

— Non, ce désaccord est relativement mineur. Il y a un conflit beaucoup plus fondamental.

Encore une fois, Baley attendit une suite mais elle n’ajouta rien à sa réflexion. Il ne jugea pas prudent de manifester son irritation. Il dit calmement, presque en hésitant :

— Quel est ce conflit plus fondamental ?

L’amusement qu’il y avait dans la voix de Vasilia perça quelque peu dans son expression. Cela adoucit ses traits et, pendant un instant, elle ressembla encore plus à Gladïa.

— Vous ne pourriez jamais le deviner, à moins qu’il ne vous soit expliqué, je pense.

— C’est justement pourquoi je pose la question, docteur Vasilia.

— Eh bien, Terrien, je me suis laissé dire que les gens de la Terre ont la vie courte. On ne m’a pas abusée, n’est-ce pas ?

Baley fit un geste vague.

— Certains d’entre nous vivent jusqu’à cent ans, en temps terrestre. Ce qui ferait… (Il calcula un instant.) Ce qui ferait dans les cent trente années métriques, peut-être.

— Et quel âge avez-vous ?

— Quarante-cinq ans terrestres ; soixante métriques.

— J’ai soixante-six ans métriques. Je compte vivre au moins trois siècles métriques de plus, si je suis prudente.

Baley écarta les bras et s’inclina.

— Je vous félicite.

— Il y a des inconvénients.

— On m’a dit ce matin même qu’en trois ou quatre siècles, on risque d’accumuler beaucoup, beaucoup de pertes.

— J’en ai peur, dit Vasilia. Et aussi d’accumuler beaucoup, beaucoup de gains. Dans l’ensemble, cela s’équilibre.

— Eh bien, donc, quels sont les inconvénients ?

— Vous n’êtes pas un savant, naturellement.

— Je suis un inspecteur. Un policier, si vous préférez.

— Mais peut-être connaissez-vous des savants, dans votre monde ?

— J’en ai rencontré quelques-uns, répondit Baley sans se compromettre.

— Vous savez comment ils travaillent ? On nous dit que, sur la Terre, ils collaborent par nécessité. Ils ont, au plus, un demi-siècle de travail actif dans le courant de leur courte existence. Moins de sept décennies métriques. On ne peut pas faire grand-chose dans ce laps de temps.

— Certains de nos savants ont accompli beaucoup en bien moins de temps.

— Parce qu’ils profitaient des découvertes que d’autres avaient faites avant eux, et parce qu’ils profitent de l’usage qu’ils peuvent faire des découvertes contemporaines des autres. N’est-ce pas ainsi que ça se passe ?

— Naturellement. Nous avons un milieu scientifique auquel ils contribuent tous, à travers les étendues de l’espace et du temps.

Exactement. Ça ne marcherait pas autrement. Chaque savant, sachant qu’il a peu de chances d’accomplir beaucoup de choses uniquement par lui-même, est forcé de contribuer aux travaux de tous, il ne peut pas éviter de faire partie du centre d’échanges. Ainsi, le progrès est infiniment plus grand que si cette collaboration n’existait pas.

— N’est-ce pas également le cas à Aurora et dans les autres mondes spatiens ? demanda Baley.

— En principe, si. Théoriquement. En pratique, pas tellement. Les pressions sont moins vives dans une société à longue vie. Les savants ont trois siècles, trois siècles et demi à consacrer à un problème. Alors l’idée vient que des progrès importants peuvent être accomplis durant ce temps par un chercheur solitaire. Il devient possible de ressentir une sorte de gloutonnerie intellectuelle, de vouloir accomplir quelque chose par soi-même, tout seul, de s’arroger un droit de propriété sur telle ou telle facette du progrès, d’accepter de ralentir l’avance générale plutôt que de renoncer à ce que l’on juge être à soi seul. Et l’avance générale est effectivement ralentie par cet état de choses, dans les mondes spatiens, au point qu’il est difficile de dépasser le travail effectué sur la Terre, malgré nos énormes avantages.

— Vous ne diriez pas cela, sans doute, si le Dr Han Fastolfe ne se conduisait pas de cette façon, n’est-ce pas ?

— C’est bien ce qu’il fait. C’est son analyse théorique du cerveau positronique qui a rendu possible le robot humaniforme. Il s’en est servi pour construire – avec l’aide du regretté Dr Sarton – votre ami robot Daneel. Mais il n’a pas publié les détails importants de sa théorie, il ne les a communiqués à personne, absolument personne. Ainsi la production de robots humaniformes est son exclusivité.

Baley plissa le front.

— Et l’Institut de Robotique s’est voué à la collaboration entre savants ?

— Exactement. Cet Institut est formé de plus de cent roboticiens de tout premier plan, d’âges, d’avancement et de talents différents, et nous espérons établir des branches dans d’autres mondes et en faire une association interstellaire. Nous avons tous fait vœu de communiquer nos découvertes ou nos hypothèses personnelles au fond commun, de faire de notre plein gré pour le bien général ce que vous faites sur la Terre par la force des choses, à cause de votre vie si courte.

 » Mais cela, le Dr Han Fastolfe s’y refuse. Je suis sûre que vous considérez le Dr Fastolfe comme un noble patriote aurorain idéaliste, mais il ne veut pas mettre sa propriété intellectuelle – comme il l’envisage – dans le fond commun et, par conséquent, il ne veut pas de nous. Et comme il détient un droit de propriété personnelle sur des découvertes scientifiques, nous ne voulons pas de lui… Je suppose que vous ne trouvez plus si singulière notre animosité mutuelle ?

Baley hocha lentement la tête puis il demanda :

— Vous croyez que ça marchera… ce renoncement volontaire à la gloire personnelle ?

— Il faut que ça marche ! déclara sévèrement Vasilia.

— Et est-ce que l’Institut, grâce aux recherches en commun, a repris le travail personnel du Dr Fastolfe et redécouvert la théorie du cerveau positronique humain ?

— Nous y arriverons, avec le temps. C’est inévitable.

— Et vous ne faites rien pour réduire le temps qu’il vous faudrait, en persuadant le Dr Fastolfe de vous livrer son secret ?

— Je pense que nous sommes en bonne voie de le persuader.

— Grâce au scandale Jander ?

— Je crois que vous n’avez vraiment pas besoin de poser cette question… Alors, est-ce que je vous ai dit tout ce que vous vouliez savoir, Terrien ?

— Vous m’avez appris des choses que je ne savais pas.

— Alors il est temps pour vous de me parler de Gremionis. Pourquoi avez-vous cité le nom de ce barbier en l’associant à moi ?

— Ce barbier ?

— Il se prétend styliste capillaire, entre autres choses, mais il n’est qu’un vulgaire barbier. Parlez-moi de lui, ou jugeons que cette entrevue est terminée.

Baley était fatigué. Il était évident que l’escrime verbale avait amusé Vasilia. Elle lui en avait dit assez pour aiguiser son appétit et maintenant il allait être forcé d’« acheter » de nouveaux renseignements avec une information à lui… Mais il n’en avait aucune. Ou du moins, il n’avait que des suppositions. Et si elles étaient toutes fausses, radicalement fausses, tout était fini pour lui.

Par conséquent, il eut à son tour recours à l’escrime.

— Vous devez comprendre, docteur Vasilia, que vous ne pourrez pas vous en tirer en prétendant qu’il est burlesque de supposer qu’il existe un rapport entre Gremionis et vous.

— Pourquoi, alors que justement c’est burlesque ?

— Oh non ! Si c’était si comique, vous m’auriez ri au nez et vous auriez coupé le contact télévisuel. Le simple fait que vous ayez accepté de renoncer à votre intransigeance première et de me recevoir, que vous veniez de me parler longuement et de m’apprendre beaucoup de choses, prouve bien que vous pensez qu’il serait bien possible que je vous tienne le couteau sur la gorge.

Les muscles de Vasilia se crispèrent et elle dit d’une voix basse et furieuse :

— Ecoutez un peu, petit Terrien ! Ma situation est vulnérable et vous le savez probablement. Je suis, en effet, la fille du Dr Fastolfe et il y en a ici, à l’Institut, qui sont assez bêtes, ou assez plats valets, pour se méfier de moi à cause de cela. Je ne sais pas quel genre d’histoire vous avez entendue, ou inventée, mais il est certain qu’elle est plus ou moins bouffonne. Néanmoins, malgré la bouffonnerie, elle pourrait être utilisée contre moi. Par conséquent, je consens à faire un échange. Je vous ai dit certaines choses et je vous en dirai encore, mais uniquement si vous me dites maintenant ce que vous avez dans la manche et si je suis convaincue que vous me dites la vérité. Alors racontez-moi cela tout de suite !

« Si vous essayez de jouer à de petits jeux avec moi, je ne serais pas dans une position pire qu’à présent si je vous jetais dehors et au moins j’en tirerais un grand plaisir. Et je me servirais de toute l’influence que je puis avoir sur le président pour obtenir de lui qu’il annule sa décision de vous laisser venir ici et qu’il vous réexpédie sur la Terre. Il subit en ce moment des pressions considérables pour faire justement cela, et vous ne voudriez pas que j’y ajoute les miennes.

« Alors parlez ! Immédiatement !

<p>37</p>

Le premier mouvement de Baley fut d’aller au but par des chemins détournés, en suivant sa voie à tâtons pour voir s’il avait raison. Mais il estima que cela ne donnerait rien. Elle verrait tout de suite la manœuvre – elle n’était pas bête – et l’arrêterait. Il savait qu’il était sur la piste de quelque chose et il ne voulait pas tout gâcher.

Ce qu’elle disait de sa position vulnérable, parce qu’elle était la fille de son père, était peut-être vrai, mais elle n’aurait quand même pas été effrayée au point de le recevoir si elle n’avait pas suspecté qu’une partie au moins de ce qu’il pensait était loin d’être burlesque.

Il devait donc trouver quelque chose, quelque chose d’important qui établirait, instantanément, une sorte de domination sur elle. Donc… le coup de dés.

— Santirix Gremionis s’est offert à vous, dit-il, et avant que Vasilia puisse réagir il augmenta la mise en ajoutant, avec plus de dureté : Et pas seulement une fois mais plusieurs fois.

Vasilia croisa ses mains sur un genou, puis elle se redressa et s’assit complètement sur le tabouret, comme pour être plus à l’aise. Elle regarda Giskard, qui se tenait immobile et impassible à côté d’elle.

Puis elle se tourna vers Baley et dit :

— Ma foi, cet imbécile s’offre à tous les gens qu’il voit, sans distinction d’âge ou de sexe. Je serais un phénomène s’il n’avait fait aucune attention à moi.

Baley fit le geste d’écarter ce propos. Elle n’avait pas ri. Elle n’avait pas coupé court à l’entretien. Elle ne s’était même pas mise en colère. Elle attendait de voir comment il élaborerait son idée à partir de cette première déclaration. Donc, il tenait bien quelque chose.

— C’est une exagération, docteur Vasilia. Nul être, même boulimique, ne peut manquer de faire des choix et, dans le cas de Gremionis, vous avez été choisie. Et en dépit de votre refus, il a continué à s’offrir, ce qui est tout à fait contraire à la coutume auroraine.

— Je suis heureux de constater que vous avez deviné mon refus. Il y en a qui pensent que, par courtoisie, n’importe quelle offre… enfin, presque n’importe laquelle, doit être acceptée. Ce n’est pas mon avis. Je ne vois aucune raison de me soumettre à un événement sans intérêt qui me fera simplement perdre du temps. Avez-vous une objection à faire à cela, Terrien ?

— Je n’ai aucune opinion dans l’affaire, favorable ou défavorable, rien à dire sur les coutumes auroraines.

(Elle attendait toujours, en écoutant attentivement. Il se demanda ce qu’elle attendait. Etait-ce ce qu’il voulait dire ? Mais oserait-il ?)

Elle dit avec une légèreté forcée :

— Avez-vous vraiment quelque chose à me dire, ou en avez-vous fini ?

— Nous n’avons pas fini, répliqua Baley, et il était maintenant forcé de tenter un nouveau coup de dés. Vous avez remarqué cette persévérance si peu auroraine, chez Gremionis, et l’idée vous est venue que vous pourriez en profiter.

— Vraiment ? Quelle folie ! A quoi diable pouvait-il bien me servir ?

— Comme, manifestement, il était très vivement attaché à vous, ce ne serait pas difficile de vous arranger pour qu’il soit attiré par une autre, qui vous ressemblerait beaucoup. Vous lui avez conseillé de le faire, peut-être avec insistance et en promettant de l’accepter si l’autre le repoussait.

— Qui donc est cette pauvre femme qui me ressemble tant ?

— Vous ne le savez pas ? Allons donc ! Ne soyez pas naïve, docteur Vasilia. Je parle de la Solarienne, Gladïa, dont j’ai déjà dit qu’elle était devenue la protégée du Dr Fastolfe précisément à cause de cette ressemblance frappante. Vous n’avez exprimé aucune surprise quand j’en ai parlé au début de notre entretien. Il est trop tard maintenant pour feindre l’ignorance.

Vasilia lui jeta un coup d’œil aigu.

— Et, à cause de l’intérêt de Gremionis pour elle, vous avez déduit qu’il avait d’abord dû s’intéresser à moi ? C’est avec cette folle hypothèse que vous m’avez abordée ?

— Ce n’est pas entièrement une folle hypothèse. Il y a d’autres facteurs concluants. Est-ce que vous niez tout en bloc ?

Elle passa la main d’un air songeur sur la longue table à côté d’elle, comme pour l’épousseter, et Baley se demanda quels détails contenaient ces grandes feuilles de papier. Il distinguait, de loin, des schémas complexes qui n’auraient certainement aucune signification pour lui, même s’il les examinait et les étudiait pendant des heures ou même des jours.

— Vous commencez à me fatiguer, dit Vasilia. Vous me dites que Gremionis s’est intéressé d’abord à moi, puis à mon sosie, la Solarienne. Et maintenant vous voudriez que je le nie. Pourquoi prendrais-je la peine de le nier ? Et quelle importance ? Même si c’était vrai, comment est-ce que cela pourrait me faire du tort ? Vous dites que, j’étais agacée par des attentions que je jugeais importunes et que je les ai ingénieusement détournées. Et alors ?

— Ce n’est pas ce que vous avez fait qui est intéressant, mais pourquoi. Vous saviez que Gremionis était le genre de garçon qui insisterait. Il s’était offert à vous à plusieurs reprises et, de même, il s’offrirait inlassablement à Gladïa.

— Et elle le refuserait.

— Elle est solarienne, elle a des problèmes avec la sexualité, elle refusait tout le monde, ce que vous deviez bien savoir puisque j’imagine qu’en dépit de tout votre détachement de votre pè… du Dr Fastolfe, vous avez assez de sentiment pour garder un œil sur votre remplaçante.

— Eh bien dans ce cas, tant mieux pour elle ! Si elle a refusé Gremionis, c’est qu’elle a bon goût.

— Vous savez qu’il n’y a pas de « si ». Vous saviez qu’elle le repousserait.

— Encore une fois… et alors ?

— Alors, ces offres répétées signifieraient que Gremionis se rendrait fréquemment chez Gladïa, qu’il se cramponnerait à elle.

— Une dernière fois ! Et alors ?

— Alors, dans l’établissement de Gladïa, il y avait un objet très insolite, un des deux robots humaniformes qui existent dans l’univers, Jander Panell.

Vasilia hésita. Puis elle demanda :

— Où voulez-vous en venir ?

— Je crois que l’idée vous est venue que si, d’une façon ou d’une autre, le robot humaniforme était tué dans des circonstances qui incrimineraient le Dr Fastolfe, alors cela pourrait être utilisé comme une arme, pour lui arracher le secret du cerveau humaniforme positronique. Gremionis, irrité par les refus répétés de Gladïa et profitant de sa présence constante dans son établissement, a pu être poussé à chercher une effroyable vengeance en tuant le robot.

Vasilia cligna rapidement des yeux.

— Ce pauvre barbier pourrait avoir vingt mobiles de ce genre et vingt occasions, cela n’aurait aucune importance. Il ne saurait pas ordonner à un robot de lui serrer correctement la main. Comment pourrait-il s’arranger en moins d’une année-lumière à seulement tenter d’imposer un gel mental à un robot ?

— Voilà, dit Baley d’une voix aimable, ce qui nous amène au but. Un but que vous avez prévu, je crois, car vous vous êtes retenue de me jeter dehors, parce que vous deviez savoir avec certitude si c’était là mon dessein ou non. Donc, je dis que Gremionis a commis l’acte, avec l’aide de cet Institut de Robotique et en travaillant par votre intermédiaire !


35

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Baley s’arrêta à la portière de l’aéroglisseur et dit avec fermeté :

— Giskard, je ne veux pas que les vitres soient opacifiées. Je ne veux pas m’asseoir à l’arrière. Je veux être à l’avant et observer l’Extérieur. Comme je me trouverai entre Daneel et toi, il me semble que je serai suffisamment en sécurité, à moins que le véhicule lui-même soit détruit et, dans ce cas, nous le serons tous, que je sois à l’arrière ou à l’avant.

Giskard répondit à la force de ces instructions en se réfugiant dans un respect plus profond encore.

— Monsieur, si vous éprouviez un malaise…

— Alors tu arrêteras la voiture et je monterai à l’arrière. Tu pourras opacifier ces vitres-là. Ou tu n’auras même pas besoin de t’arrêter. Je peux très bien passer par-dessus le dossier du siège avant pendant que nous nous déplaçons. Le fait est, Giskard, qu’il est important que je me familiarise le plus possible avec Aurora et très important, aussi, que je m’habitue à l’Extérieur. Alors ce que je t’ai demandé est un ordre, Giskard.

Daneel intervint gentiment.

— La demande du camarade Elijah est tout à fait raisonnable, Ami Giskard. Il sera en sécurité entre nous.

Giskard céda, peut-être à contrecœur (Baley savait mal interpréter les expressions de sa figure pas tout à fait humaine) et prit sa place aux commandes. Baley le suivit et regarda par le pare-brise transparent avec moins d’assurance que ne laissait supposer la fermeté de ses ordres. Cependant, la présence d’un robot de chaque côté était réconfortante.

La voiture se souleva sur ses jets d’air comprimé et se balança légèrement, comme si elle cherchait son équilibre. Baley ressentit le mouvement au creux de l’estomac en s’efforçant de ne pas regretter sa petite manifestation de bravoure. Il ne servait à rien de se répéter que Daneel et Giskard ne présentaient aucun signe de frayeur. Ils étaient des robots et ne pouvaient connaître la peur.

Sur ce, la voiture avança brusquement et Baley fut rejeté avec force contre le dossier. En moins d’une minute, il filait déjà plus vite que cela ne lui était jamais arrivé sur les Voies Express de la Ville. Une large route herbue s’étirait devant eux à perte de vue.

La vitesse paraissait d’autant plus grande qu’il n’y avait pas, de chaque côté, les lumières et les structures rassurantes de la Ville mais d’assez vastes étendues de verdure et de formations irrégulières.

Baley faisait de vaillants efforts pour respirer régulièrement et pour parler aussi naturellement que possible de choses normales.

— On dirait que nous ne traversons ni cultures ni pâturages, dit-il. Toutes ces terres me paraissent incultes, Daneel.

— C’est le territoire de la Ville, camarade Elijah. Ces terres sont des parcs et des domaines appartenant à des particuliers.

La Ville ! Baley ne pouvait accepter ce mot. Il savait que c’était une Ville !

— Eos est la plus grande et la plus importante Ville d’Aurora, expliqua Daneel. La première à avoir été fondée. C’est le siège de la Législature du Monde. Le président de la Législature y a sa propriété et nous allons passer devant.

Non seulement une Ville mais la plus grande. Baley regarda à droite et à gauche.

— J’avais l’impression (lue les établissements du Dr Fastolfe et de Gladïa étaient dans la banlieue d’Eos. Il me semble que nous aurions déjà dû franchir les limites de la Ville.

— Pas du tout, camarade Elijah. Nous passons par le centre, en ce moment. Les limites sont à sept kilomètres et notre destination près de quarante kilomètres plus loin.

— Le centre de la Ville ? Je ne vois pas de bâtiments.

— Ils ne sont pas faits pour être vus de la route, mais il y en a un que vous pourrez distinguer entre les arbres. C’est l’établissement de Fuad Labord, un écrivain bien connu.

— Tu connais tous les établissements de vue ?

— Ils sont dans mes banques de mémoire, répondit solennellement Daneel.

— Il n’y a pas de circulation sur cette route. Pourquoi ?

— Les longues distances sont couvertes en véhicules atmosphériques ou en mini-voitures magnétiques. Les liaisons télévisées…

— A Solaria, on dit les visions, interrompit Baley.

— Ici aussi, plus familièrement, mais officiellement, c’est les LTV. Elles permettent une grande partie de la communication. Et puis aussi les Aurorains aiment beaucoup la marche et il n’est pas rare de faire à pied plusieurs kilomètres afin de rendre visite à des amis ou même pour aller à des réunions d’affaires si le temps n’est pas trop mesuré.

— Et comme nous devons nous rendre à une distance trop longue pour la marche, trop proche pour les atmosphériques, et que nous ne voulons pas de télévision… nous utilisons une voiture de sol.

— Un aéroglisseur, plus exactement, camarade Elijah. Mais oui, on pourrait l’appeler une voiture de sol, je suppose.

— Combien de temps nous faudra-t-il pour arriver chez Vasilia ?

— Pas très longtemps, camarade Elijah. Elle est à l’Institut de Robotique, comme vous le savez peut-être. Un silence tomba, que Baley finit par rompre :

— On dirait que le ciel se couvre, là-bas à l’horizon.

Giskard négocia un virage à pleine vitesse et l’aéroglisseur prit une gîte de plus de trente degrés. Baley ravala un cri d’effroi et se cramponna à Daneel qui lui mit un bras autour des épaules et le maintint solidement comme dans un étau. Quand l’aéroglisseur se redressa, Baley laissa lentement échapper le souffle qu’il retenait.

— Oui, répondit Daneel, ces nuages apporteront les précipitations que j’ai prédites, dans le courant de la journée.

Baley fronça les sourcils. Il avait été surpris par la pluie une fois – rien qu’une seule fois – pendant son travail expérimental dans les champs, dans l’Extérieur de la Terre. C’était comme si on passait sous une douche froide, tout habillé. Il avait eu un instant de panique, en s’apercevant qu’il ne pouvait tendre la main vers aucune commande pour la faire cesser. L’eau allait tomber éternellement ! Et puis tout le monde s’était mis à courir et il avait couru avec les autres, vers l’abri sec et contrôlable de la Ville.

Mais ici, c’était Aurora, et il ne savait pas du tout ce que l’on faisait quand il se mettait à pleuvoir. Et il n’y avait pas de Ville où se réfugier. Courait-on vers l’établissement le plus proche ? Ceux qui se réfugiaient étaient-ils automatiquement bien accueillis ?

Un autre petit virage se présenta et Giskard annonça :

— Monsieur, nous sommes dans le parking de l’Institut de Robotique. Nous pouvons maintenant entrer et visiter l’établissement que possède le Dr Vasilia sur les terres de l’Institut.

Baley acquiesça. Le trajet avait duré entre un quart d’heure et vingt minutes (autant qu’il pouvait en juger selon le temps terrestre) et il était content qu’il soit fini. Il dit, d’une voix légèrement essoufflée :

— J’aimerais savoir diverses choses sur la fille du Dr Fastolfe, avant de la rencontrer. Tu ne la connais pas, Daneel ?

— A l’époque où mon existence a commencé, le Dr Fastolfe et sa fille étaient séparés depuis un temps considérable. Je ne l’ai jamais vue.

— Mais toi, Giskard, tu la connaissais très bien, en revanche. C’est bien cela ?

— C’est cela, monsieur, répondit imperturbablement Giskard.

— Et vous vous aimiez beaucoup, tous les deux ?

— Je crois, monsieur, que la fille du Dr Fastolfe éprouvait du plaisir à être avec moi.

— Est-ce que cela te faisait plaisir d’être avec elle ?

Giskard parut choisir ses mots.

— Cela me procure une sensation qui est je crois celle que les êtres humains appellent « plaisir » d’être avec n’importe quel être humain.

— Mais encore plus avec Vasilia, je pense. Est-ce que je me trompe ?

— Son plaisir d’être avec moi, monsieur, semblait effectivement stimuler ces potentiels positroniques qui produisent en moi des actions qui sont l’équivalent de ce que le plaisir produit chez les êtres humains. Du moins c’est ce que m’a expliqué un jour le Dr Fastolfe.

Baley demanda alors, avec brusquerie :

— Pourquoi Vasilia a-t-elle quitté son père ?

Giskard ne répondit pas.

Avec soudain l’accent péremptoire d’un Terrien s’adressant à un robot, Baley gronda :

— Je t’ai posé une question, boy !

Giskard tourna la tête et regarda Baley qui, pendant un moment, crut voir la lueur dans les yeux du robot étinceler et devenir un brasier de ressentiment contre ce terme avilissant.

Cependant, Giskard répondit posément :

— J’aimerais vous répondre, monsieur, mais pour tout ce qui concerne cette séparation, Miss Vasilia m’a ordonné à l’époque de n’en rien dire.

— Mais je t’ordonne de me répondre et je peux te l’ordonner avec beaucoup de fermeté, si je le veux.

— Je regrette. Miss Vasilia, même en ce temps-là, était une habile roboticienne et les ordres qu’elle m’a donnés étaient suffisamment puissants pour être en vigueur encore aujourd’hui, en dépit de tout ce que vous pourrez me dire, monsieur.

— Elle devait vraiment s’y connaître en robotique, car le Dr Fastolfe m’a dit qu’elle avait été amenée à te reprogrammer.

— Ce n’était pas dangereux de le faire, monsieur. Le Dr Fastolfe aurait pu corriger des erreurs s’il y en avait eu.

— Et y en avait-il ?

— Aucune, monsieur.

— Quelle était la nature de la reprogrammation ?

— Des modifications mineures, monsieur.

— Peut-être, mais fais-moi plaisir. Qu’a-t-elle fait, au juste ?

Giskard hésita et Baley comprit immédiatement ce que cela signifiait. Le robot répliqua :

— Je crains de ne pouvoir répondre à aucune question concernant cette reprogrammation.

— On te l’a interdit ?

— Non, monsieur, mais la reprogrammation efface automatiquement ce qui s’est passé avant. Si je suis changé en quoi que ce soit, il m’est impossible de le savoir et je ne conserve aucun souvenir de ce que j’étais auparavant.

— Alors, comment sais-tu que la reprogrammation a été mineure ?

— Comme le Dr Fastolfe n’a vu aucune raison de corriger ce que Miss Vasilia avait fait – ou du moins il me l’a dit une fois – je ne puis que supposer que ces modifications ont été mineures. Vous pourriez peut-être demander cela à Miss Vasilia, monsieur.

— C’est bien ce que je compte faire.

— Je crains cependant qu’elle ne réponde pas.

Le cœur de Baley se serra. Jusqu’à présent, il n’avait interrogé que le Dr Fastolfe, Gladïa et les deux robots, qui tous avaient d’excellentes raisons de coopérer avec lui. Maintenant, pour la première fois, il allait affronter un sujet hostile.


36

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Baley sortit de l’aéroglisseur, qui s’était posé sur un carré de pelouse, en éprouvant un certain plaisir à sentir de la terre ferme sous ses pieds.

Il regarda autour de lui avec étonnement, car les bâtiments étaient plutôt étendus et, sur sa droite, il y en avait un particulièrement grand, de construction fort simple, un peu comme un énorme bloc de métal et de verre aux angles droits.

— C’est l’Institut de Robotique ? demanda-t-il.

— Tout ce complexe est l’Institut, camarade Elijah, répondit Daneel. Vous n’en voyez qu’une partie et il est bâti d’une manière plus dense que la normale à Aurora, parce que c’est une entité politique en soi. Il contient des établissements particuliers, des laboratoires, des bibliothèques, un gymnase commun et d’autres bâtiments. Le plus grand, là, est le centre administratif.

— C’est si peu aurorain, avec tous ces bâtiments – du moins à en juger par ce que j’ai vu jusqu’ici d’Eos – qu’il me semble qu’il a dû y avoir pas mal d’objections.

— Je crois qu’il y en a eu, camarade Elijah, mais le directeur de l’Institut est l’ami du président, qui a une grande influence, et il paraît qu’il y a eu une dispense spéciale, à cause des nécessités de la recherche.

Daneel, l’air songeur, regarda aussi autour de lui.

— C’est en effet plus compact que ce que j’avais supposé.

— Que tu avais supposé ? Tu n’es donc encore jamais venu ici, Daneel ?

— Non, camarade Elijah.

— Et toi, Giskard ?

— Moi non plus, monsieur.

— Tu as trouvé ton chemin jusqu’ici sans encombre, et pourtant tu ne connais pas cet endroit.

— Nous avons été bien informés, camarade Elijah, dit Daneel, puisqu’il était nécessaire que nous venions avec vous.

Baley réfléchit un moment puis il demanda :

— Pourquoi le Dr Fastolfe ne nous a-t-il pas accompagnés ?

Mais aussitôt il se dit, une fois de plus, qu’il ne servait à rien d’essayer de prendre des robots par surprise. Si l’on passait une question rapidement, ou à l’improviste, ils attendaient simplement qu’elle soit absorbée et puis ils répondaient. Jamais ils n’étaient pris de court.

— Comme l’a dit le Dr Fastolfe, expliqua Daneel, il ne fait pas partie de l’Institut et il a jugé qu’il ne serait pas convenable de venir en visite sans y avoir été invité.

— Mais pourquoi n’en fait-il pas partie ?

— On ne m’a pas dit la raison de cela, camarade Elijah.

Baley se tourna vers Giskard qui répondit immédiatement.

— Ni à moi, monsieur.

Ils ne le savaient pas ? Leur avait-on dit de ne pas savoir ? Baley haussa les épaules. Peu importait. Les êtres humains pouvaient mentir et les robots recevoir des instructions.

Naturellement, il était possible d’impressionner des êtres humains ou de les manipuler pour leur soutirer une vérité, si on savait les interroger avec assez d’habileté ou de brutalité, et les robots pouvaient être manœuvrés pour leur faire oublier leurs instructions, à condition d’être assez adroit ou dépourvu de scrupules… mais les talents n’étaient pas les mêmes et Baley n’en avait aucun en ce qui concernait les robots.

— Où aurons-nous le plus de chances de trouver le Dr Vasilia Fastolfe ? demanda-t-il.

— Voici son établissement, juste devant nous, répondit Daneel.

— On vous a donc expliqué où il était ?

— Le site a été enregistré dans nos banques de mémoire, camarade Elijah.

— Parfait, alors montrez-moi le chemin.

Le soleil orangé était monté dans le ciel ; il ne devait pas être loin de midi. Ils se dirigèrent vers l’établissement de Vasilia, s’arrêtèrent dans l’ombre du bâtiment et Baley frissonna un peu en sentant aussitôt la baisse de température.

Ses lèvres se pincèrent à la pensée d’occuper des mondes sans Villes et de s’y établir, des mondes où la température n’était pas contrôlée, était soumise à des variations imprévisibles, à des changements stupides. Et, remarqua-t-il avec une sourde inquiétude, la masse de nuages à l’horizon se rapprochait insensiblement. Il pourrait pleuvoir d’un moment à l’autre, laissant cascader des trombes d’eau.

La Terre ! pensa-t-il. Les Villes lui manquaient.

Giskard entra le premier dans l’établissement et Daneel étendit le bras pour empêcher Baley de le suivre.

Naturellement ! Giskard partait en reconnaissance.

Daneel épiait aussi, d’ailleurs. Ses yeux observaient le paysage avec une intensité dont aucun être humain n’aurait été capable. Baley était certain que rien n’échappait à ces yeux robotiques.

Il se demanda pourquoi les robots n’étaient pas équipés de quatre yeux également distribués tout autour de la tête, ou d’une bande optique qui l’entourerait complètement. Pour Daneel c’était impossible, bien entendu, puisqu’il devait avoir une apparence humaine, mais pourquoi pas Giskard ? A moins que cela ne provoque des complications de la vision que les circuits positroniques ne pourraient pas rectifier ? Baley eut un instant un vague aperçu des complexités accablant la vie d’un roboticien.

Giskard reparut sur le seuil et fit un signe de tête. Le bras de Daneel exerça une pression respectueuse et Baley s’avança. La porte était entrouverte.

Il n’y avait pas de serrure à celle de Vasilia mais (Baley s’en souvint brusquement) il n’y en avait pas non plus à celles de Gladïa ou du Dr Fastolfe. Une population clairsemée et la séparation assuraient l’intimité et, sans aucun doute, la coutume de non-ingérence aidait aussi. De plus, tout bien réfléchi, l’omniprésence des gardes robots était plus efficace que n’importe quelle serrure.

La pression de la main de Daneel sur son bras arrêta Baley. Giskard, devant eux, parlait à voix basse à deux robots à peu près du même modèle que lui.

Une brusque froideur frappa Baley au creux de l’estomac. Et si une rapide manœuvre substituait un autre robot à Giskard ? Serait-il capable de reconnaître la substitution ? Distinguer l’un de l’autre deux de ces robots ? Se retrouverait-il avec un robot sans instructions particulières de le protéger et qui pourrait innocemment le mettre en danger et réagir ensuite avec une rapidité insuffisante quand une aide deviendrait nécessaire ?

Maîtrisant sa voix, il dit calmement à Daneel :

— Ces robots sont remarquablement semblables, Daneel. Peux-tu les distinguer ?

— Certainement, camarade Elijah. Leurs vêtements sont différents et leur numéro de code aussi.

— Je ne les trouve pas différents.

— Vous n’avez pas l’habitude de remarquer ce genre de détails.

Baley regarda attentivement les robots.

— Quels numéros de code ?

— Ils ne sont pas facilement visibles, camarade Elijah, sauf quand on sait où regarder et quand, de plus, les yeux sont plus sensibles aux infrarouges que les yeux des êtres humains.

— Dans ce cas, j’aurais bien des ennuis si je devais les identifier, n’est-ce pas ?

— Pas du tout, camarade Elijah. Vous n’auriez qu’à demander son nom entier et son numéro de série à un robot. Il vous les donnerait.

— Même s’il avait reçu l’ordre de donner un faux nom et un faux numéro ?

— Pourquoi un robot recevrait-il un tel ordre ? Baley préféra ne pas donner d’explications.

D’ailleurs, Giskard revenait. Il annonça à Baley :

— Vous allez être reçu, monsieur. Par ici, s’il vous plaît.

Les deux robots de l’établissement prirent les devants. Derrière eux venaient Baley et Daneel, ce dernier ne relâchant pas son étreinte protectrice.

Giskard fermait la marche.

Les deux robots s’arrêtèrent devant une porte à deux battants qui s’ouvrit, automatiquement sembla-t-il. La pièce était baignée d’une lumière tamisée grisâtre, celle du jour filtrant à travers d’épais rideaux.

Baley distingua, pas très clairement, une petite silhouette humaine au centre, à demi assise sur un haut tabouret, un coude reposant sur une table occupant toute la longueur du mur.

Baley et Daneel entrèrent et Giskard derrière eux. La porte se referma, plongeant la pièce dans une pénombre encore plus prononcée.

Une voix féminine dit sèchement :

— N’approchez pas davantage ! Restez où vous êtes !

Sur ce, la salle fut illuminée par la lumière de midi.

Baley cligna des yeux. Le plafond était vitré et, au travers, il vit le soleil. Mais ce soleil paraissait curieusement atténué et l’on pouvait le regarder en face, même si cela ne semblait pas diminuer l’éclairage intérieur. Il pensa que le verre (ou toute autre substance transparente) diffusait la lumière sans l’absorber.

Il abaissa les yeux sur la femme, qui gardait la même position sur le tabouret, et demanda :

— Docteur Vasilia Fastolfe ?

— Dr Vasilia Aliena, si vous voulez un nom complet. Je n’emprunte pas le nom des autres. Vous pouvez m’appelez simplement Dr Vasilia. C’est par ce nom que je suis couramment connue à l’Institut, dit-elle, et sa voix assez dure se radoucit. Comment vas-tu, mon vieil ami Giskard ?

Giskard répondit, sur un ton curieusement éloigné de sa voix habituelle :

— Je vous salue… (Il s’interrompit et se reprit :) Je te salue, Petite Miss.

— Et voici, je suppose, le robot humaniforme dont j’ai entendu parler ? Daneel Olivaw ?

— Oui, docteur Vasilia, répondit vivement Daneel.

— Et, finalement, nous avons le… le Terrien.

— Elijah Baley, docteur.

— Oui, je sais que les Terriens ont des noms et qu’Elijah Baley est le vôtre, dit-elle froidement. Vous ne ressemblez absolument pas à l’acteur qui jouait votre rôle dans ce spectacle en Hyperonde.

— Je le sais pertinemment, docteur.

— Celui qui jouait Daneel était assez ressemblant, cependant, mais je suppose que nous ne sommes pas ici pour parler de cette émission.

— Non, en effet.

— Si je comprends bien, Terrien, nous sommes ici pour parler de Santirix Gremionis. Quoi que vous ayez à dire, finissons-en. D’accord ?

— Pas tout à fait, dit Baley. Ce n’est pas la principale raison de ma visite, mais nous y viendrons sans doute.

— Vraiment ? Auriez-vous l’impression que nous sommes réunis pour nous livrer à une longue discussion compliquée sur tous les sujets qu’il vous plairait d’aborder ?

— Je pense, docteur Vasilia, que vous feriez mieux de me laisser procéder à cet entretien comme je l’entends.

— C’est une menace ?

— Non.

— Ma foi, je n’ai encore jamais rencontré de Terrien et ce sera peut-être intéressant de voir à quel point vous ressemblez à l’acteur qui a joué votre rôle… je veux dire autrement qu’en apparence. Etes-vous l’homme autoritaire et sûr de lui que dépeignait cette dramatique ?

— L’émission, dit Baley avec une répugnance manifeste, était outrageusement dramatisée et exagérait ma personnalité à tous les égards. J’aimerais mieux que vous m’acceptiez tel que je suis et me jugiez uniquement d’après ce que je vous parais en ce moment.

Vasilia éclata de rire.

— Au moins, je ne semble pas trop vous impressionner. C’est un bon point en votre faveur. A moins que vous ne pensiez que cette affaire Gremionis que vous avez à l’esprit vous mette en mesure de me donner des ordres ?

— Je ne suis pas venu pour autre chose que pour découvrir la vérité sur la mort du robot humaniforme Jander Panell.

— La mort ? Il était donc vivant ?

— J’emploie une seule syllabe de préférence à une locution telle que « rendu non fonctionnel ». Le mot « mort » vous dérouterait-il ?

— Vous êtes bon escrimeur, observa Vasilia. Debrett ! Apporte un siège au Terrien. Il va se fatiguer à rester debout ainsi, si notre conversation doit être longue. Et ensuite, retire-toi dans ta niche. Et tu peux t’en choisir une aussi, Daneel… Giskard, viens près de moi.

Baley s’assit.

— Merci Debrett… Docteur Vasilia, je n’ai aucune autorité pour vous interroger, je n’ai aucun moyen légal de vous forcer à répondre à mes questions. Cependant, la mort de Jander Panell a mis votre père dans une situation assez…

— A mis qui dans une situation ?

— Votre père.

— Sachez, Terrien, que j’appelle parfois un certain individu du nom de père, mais personne d’autre ne le fait. Employez son nom, s’il vous plaît.

— Le Dr Han Fastolfe. Il est bien votre père, n’est-ce pas ? C’est un fait avéré ?

— Vous utilisez un terme biologique. Je partage avec lui des gènes, d’une manière caractérisant ce que l’on considérerait, sur la Terre, comme une relation père-fille. A Aurora, cela est totalement indifférent, sauf en ce qui concerne les questions médicales et génétiques. Je conçois que je peux souffrir de certains états métaboliques dans lesquels il serait juste de considérer la physiologie et la biochimie de ceux dont je partage les gènes, parents, alliés, enfants et ainsi de suite. Autrement, ces rapports ne sont généralement pas évoqués dans la bonne société auroraine… Je vous explique cela parce que vous êtes terrien.

— Si j’ai péché contre la coutume, c’est par ignorance, répliqua Baley, et je vous fais mes excuses. Puis-je appeler le monsieur dont il est question par son nom ?

— Certainement.

— Dans ce cas, la mort de Jander Panell a mis le Dr Han Fastolfe dans une situation assez difficile et je pense que vous êtes suffisamment intéressée pour souhaiter l’aider.

— Vous pensez cela, vraiment ?

— Il est votre… Il vous a élevée. Il a pris soin de vous. Vous aviez une profonde affection l’un pour l’autre. Il a toujours énormément d’affection pour vous.

— Il vous a dit ça ?

— C’était évident, par certains détails de nos conversations… même du fait qu’il s’intéresse à la Solarienne, Gladïa Delamarre, parce qu’elle vous ressemble.

— Il vous a dit ça ?

— Oui, mais même s’il ne me l’avait pas avoué, la ressemblance saute aux yeux.

— Néanmoins, Terrien, je ne dois rien au Dr Fastolfe. Vos suppositions peuvent être écartées.

Baley s’éclaircit la gorge.

— A part les sentiments personnels que vous éprouvez ou non, il y a la question de l’avenir de la Galaxie. Le Dr Fastolfe souhaite que de nouveaux mondes soient explorés et colonisés pour les êtres humains. Si les répercussions politiques de la mort de Jander aboutissaient à l’exploration et à la colonisation des nouveaux mondes par des robots, ce serait catastrophique, pense le Dr Fastolfe, pour Aurora et pour l’humanité. Vous ne voudrez sûrement pas être en partie responsable d’une telle catastrophe.

Vasilia, en examinant attentivement Baley, répondit avec indifférence :

— Sûrement pas, si j’étais d’accord avec le Dr Fastolfe, mais je ne le suis pas. Je ne vois aucun mal à faire faire le travail par des robots humaniformes. C’est même la raison pour laquelle je suis ici à l’Institut, pour rendre cela possible. Je suis globaliste. Comme le Dr Fastolfe est humaniste, il est mon ennemi politique.

Elle s’exprimait par petites phrases courtes et sèches, avec des mots directs. A chaque fois, un net silence suivait, comme si elle attendait, avec intérêt, la question suivante. Baley avait l’impression qu’elle était curieuse de lui, qu’il l’amusait, qu’elle faisait des paris avec elle-même quant à ce que pourrait être la prochaine question, résolue à ne lui donner que le minimum de renseignements nécessaires pour le forcer à en poser encore une.

— Il y a longtemps que vous faites partie de cet Institut ? demanda-t-il.

— Depuis sa création.

— Y a-t-il beaucoup de membres ?

— Je crois qu’un tiers environ des roboticiens d’Aurora en font partie. Mais la moitié seulement d’entre eux vit et travaille dans le complexe de l’Institut.

— Est-ce que d’autres membres de cet Institut partagent votre opinion sur l’exploration robotique d’autres mondés ? S’opposent-ils tous sans exception au point de vue du Dr Fastolfe ?

— Je pense que la plupart sont globalistes mais je ne sais pas si nous avons procédé à un vote à ce sujet, ni même si nous en avons discuté officiellement. Vous feriez mieux de les interroger tous, individuellement.

— Est-ce que le Dr Fastolfe est membre de l’Institut ?

— Non.

Baley attendit quelques instants, mais elle n’ajouta rien à la négation.

— N’est-ce pas surprenant ? dit-il enfin. Il me semble que lui, entre tous les autres, devrait en faire partie.

— Il se trouve que nous ne voulons pas de lui. Ce qui est peut-être moins important, il ne veut pas de nous.

— N’est-ce pas encore plus étonnant ?

— Je ne crois pas…

Et puis, comme poussée à en dire plus par sa propre irritation, elle ajouta :

— Il habite dans la Ville d’Eos. Je suppose que vous connaissez la signification de ce nom, Terrien ?

— Oui. Eos est l’ancienne déesse grecque de l’aube ; comme Aurora était la déesse romaine de l’aurore.

— Précisément. Le Dr Han Fastolfe vit dans la Ville de l’Aube sur le Monde de l’Aurore, mais lui-même ne croit pas à l’Aube. Il ne comprend pas la méthode nécessaire d’expa