Isaac Asimov

La fin de l'éternité


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Andrew Harlan entra dans la cabine. Elle avait une forme rigoureusement circulaire et elle s’encastrait parfaitement dans un puits vertical composé de baguettes largement espacées qui luisaient dans un invisible brouillard à six pieds au-dessus de la tête d’Harlan. Il régla le système de commande et appuya sur le levier de départ qui fonctionna sans à-coups.

La cabine ne bougea pas.

Harlan ne s’attendait pas à ce qu’elle bougeât, il ne s’attendait à aucun mouvement ; ni vers le haut ni vers le bas, ni vers la gauche ni vers la droite, ni en avant ni en arrière. Et pourtant les espaces entre les baguettes s’étaient fondus en un néant gris qui était solide au toucher, bien que tout à fait immatériel. Il y avait la petite crispation stomacale, le léger vertige (peut-être tout subjectif), qui lui disaient que tout ce que la cabine contenait, y compris lui-même, se précipitait en avant à travers l’Éternité.

Il avait pris place dans la cabine au 575e siècle, base d’opérations qui lui avait été assignée deux ans auparavant. À l’époque, le 575e siècle avait été le point le plus avancé où il eût jamais voyagé. Maintenant, il remontait vers le 2456e siècle.

Dans des circonstances ordinaires, il se serait senti sans doute un peu désorienté devant cette perspective. Le siècle où il était né, le 95e pour être exact, était loin en arrière.

C’était un siècle où l’utilisation de l’énergie atomique était strictement réglementée ; on y appréciait assez un mode de vie rustique, le bois naturel était un matériau de construction fort prisé, on exportait certaines catégories de boissons alcoolisées à presque toutes les époques et on y importait des graines de trèfle. Bien qu’Harlan ne fût pas revenu au 95e siècle depuis qu’il avait commencé de suivre un entraînement spécial et avait fait ses premières armes dès l’âge de quinze ans, il éprouvait toujours ce sentiment de malaise quand il s’éloignait de son époque d’origine. Au 2456e siècle, il se trouverait à près de 240 000 ans de celle-ci et c’est là une distance assez considérable, même pour un Éternel aguerri.

En des circonstances ordinaires, il en aurait été ainsi.

Mais cette fois, Harlan était dans un état d’esprit qui ne lui permettait guère de penser à autre chose qu’aux documents qui lui alourdissaient la poche et à sa mission qui le remplissait d’appréhension. Il était un peu effrayé, un peu tendu, un peu troublé.

Ce furent ses mains qui, faisant d’elles-mêmes les gestes nécessaires, amenèrent la cabine au siècle convenu.

Il était étrange qu’un technicien, quelle qu’en fût la raison, se sentît tendu ou nerveux. L’Éducateur Yarrow l’avait dit une fois :

« Avant tout un Technicien doit être sans passion. Le Changement de Réalité qu’il introduit peut affecter l’existence de cinquante milliards de personnes. Un million d’entre elles ou plus peuvent l’être de façon telle qu’elles en acquièrent une nouvelle personnalité. Dans ces conditions, une tendance émotionnelle constitue un handicap certain. »

Harlan chassa de sa mémoire la voix sèche de son instructeur avec un mouvement de tête presque sauvage. À l’époque, il n’avait jamais imaginé qu’il aurait lui-même les capacités voulues pour jouer un pareil rôle. Que lui importaient dans le Temps cinquante milliards d’individus ? Un seul être comptait. Un seul.

Il se rendit compte que la cabine était immobile et, se hâtant de remettre de l’ordre dans ses pensées, il redevint l’homme froid et impersonnel qu’un Technicien devait être et sortit. Naturellement, la cabine qu’il quitta n’était pas la même que celle où il avait pris place, en ce sens qu’elle n’était pas composée des mêmes atomes. Il ne s’en préoccupa pas plus qu’un autre Éternel ne l’aurait fait. S’intéresser à la mystique du voyage dans le Temps, plutôt que s’en tenir au fait lui-même, était le propre du débutant et du nouveau venu dans l’Éternité.

Il s’arrêta à nouveau à la barrière infiniment mince de non-Espace et de non-Temps qui le séparait de l’Éternité dans un sens et du Temps ordinaire dans l’autre.

Il s’agissait pour lui d’une section entièrement nouvelle de l’Éternité. Il en avait, bien sûr, une vague idée, s’étant renseigné sur elle dans le Manuel Temporel. Pourtant, rien ne pouvait remplacer l’expérience directe et il se prépara au choc initial lors de l’intégration.

Il régla les commandes, ce qui était une opération fort simple au moment du passage dans l’Éternité (et beaucoup plus complexe lors du saut dans le Temps, type de passage comparativement moins fréquent). Il traversa la barrière énergétique et l’éclat de la lumière le fit loucher. D’un geste instinctif, il se protégea les yeux avec la main.

Un homme se tenait devant lui. Harlan ne le distingua tout d’abord qu’à travers une sorte de brouillard.

L’homme dit : « Je suis le Sociologue Kantor Voy. Je suppose que vous êtes le Technicien Harlan. »

Harlan hocha la tête et dit : « Père Temps ! Est-ce que cette espèce de décor n’est pas réglable ? »

Voy regarda autour de lui et demanda d’un ton conciliant : Vous voulez parler des couches moléculaires ?

— Évidemment », fit Harlan. Le Manuel en avait fait mention, mais il n’avait rien dit d’une telle débauche de lumière réfléchie.

Harlan prit conscience que le désagrément éprouvé s’expliquait aisément. La civilisation du 2456e siècle était basée sur l’utilisation de la matière, comme c’était le cas pour la plupart des siècles, aussi pouvait-il s’attendre à une intégration immédiate. Il n’avait pas à redouter le complet désarroi suscité en tout individu provenant d’une époque où la culture était basée sur l’utilisation de la matière par les tourbillons d’énergie du 300e siècle ou les champs dynamiques du 600e. Au 2456e siècle, conformément à l’idée qu’un Éternel se faisait habituellement du confort, la matière était utilisée depuis les murs jusqu’au moindre clou.

Bien sûr, il y avait matière et matière. Un individu originaire d’un siècle où la culture était basée sur l’utilisation de l’énergie aurait pu ne pas s’en rendre compte et ne voir dans toute matière que des variations mineures à partir d’une structure dense, lourde et barbare. Toutefois, pour Harlan, venant d’une époque axée sur l’utilisation de la matière, il y avait du bois, du métal (avec ses subdivisions en lourd et léger), des plastiques, des silicates, du ciment, du cuir, etc.

Mais une matière composée uniquement de miroirs !

Telle fut sa première impression du 2456e siècle. Chaque surface réfléchissait la lumière et étincelait. Tout semblait n’être que surfaces parfaitement polies : c’était l’effet d’une mince couche moléculaire. Et dans la réflexion sans fin de lui-même, du Sociologue Voy, de tout ce qu’embrassait son regard, détails ou vision d’ensemble, sous tous les angles, régnait la confusion. Une confusion et une nausée horribles !

« Je suis confus, dit Voy. C’est la coutume du siècle et la Section qui est assignée à celui-ci considère que le fait d’adopter les usages partout où la chose est possible constitue un excellent entraînement. Au bout d’un certain temps, vous vous y habituerez. »

Voy allait d’un pas rapide, au-dessus de l’image renversée d’un autre lui-même qui le suivait comme une ombre. Il parvint près d’un indicateur ultra-sensible dont il ramena au point zéro le cadran à graduation en spirale.

Les réflexions disparurent ; l’excès de lumière s’éteignit. Harlan sentit son monde reprendre pied.

« Si vous voulez venir avec moi à présent », dit Voy.

Harlan le suivit à travers des corridors vides qui, il le savait, avaient dû être quelques instants plus tôt une véritable débauche de lumière et de reflets, gravit un plan incliné, traversa une antichambre et pénétra dans un bureau.

Durant ce bref trajet, il n’avait rencontré âme qui vive. Harlan y était habitué et trouvait la chose tellement naturelle qu’il aurait été surpris, presque choqué, si la vision fugitive d’une silhouette humaine se hâtant avait frappé son regard. Sans aucun doute, la nouvelle s’était répandue qu’un Technicien arrivait. Même Voy gardait ses distances et quand, accidentellement, la main d’Harlan frôla sa manche, il se recula avec un sursaut visible.

Harlan fut un peu surpris d’en éprouver quelque amertume. Il avait cru que l’armure qu’il s’était forgée intérieurement était plus solide et qu’elle constituait une barrière plus efficace contre tout excès de sensibilité. S’il se trompait, si cette protection était devenue insuffisante, il ne pouvait y avoir qu’une seule raison à cela.

Noÿs !

Le Sociologue Kantor Voy se pencha en avant vers le Technicien d’une manière qui semblait assez amicale, mais Harlan remarqua machinalement qu’ils étaient assis face à face, de part et d’autre d’une table longue et assez large.

Voy dit : « Je suis heureux qu’un Technicien de votre réputation s’intéresse au petit problème qui nous concerne.

— Oui », dit Harlan avec la froideur impersonnelle qu’on attendait de lui. « Il présente certains aspects intéressants. » (Était-il assez impersonnel ? Ses motifs réels devaient sûrement être apparents, et la sueur qui perlait à son front devait laisser voir sa culpabilité.)

Il sortit d’une poche intérieure le diagramme du Changement de Réalité projeté. C’était l’exemplaire même qui avait été envoyé au Comité Pan-Temporel un mois auparavant. Lors de ses rapports avec le Premier Calculateur Twissell (le grand Twissell lui-même), Harlan avait eu quelque difficulté à mettre la main dessus.

Avant d’ouvrir le pli, en le posant sur la table où il se déroulerait et serait maintenu par un champ paramagnétique de faible intensité, Harlan s’arrêta une fraction de seconde.

La couche moléculaire qui recouvrait la table avait été amincie, mais non supprimée. Le mouvement de son bras arrêta son regard et l’espace d’un instant son propre visage se reflétant sur la table sembla l’examiner d’un air sombre. Il avait trente-deux ans, mais paraissait plus âgé. Il en était parfaitement conscient. Peut-être était-ce en partie son long visage et son front sombre au-dessus d’yeux plus sombres encore qui lui donnaient cet air rébarbatif et ce regard froid associés à la caricature du Technicien dans l’esprit de tous les Éternels. Peut-être était-ce simplement dû au fait qu’il avait conscience d’être un Technicien.

Mais sans plus attendre, il fit passer le pli de l’autre côté de la table et en vint au fait.

« Je ne suis pas Sociologue, monsieur. »

Voy sourit. « Cela paraît extraordinaire, dit-il. Quand on commence par exprimer son manque de compétence en un domaine donné, cela implique habituellement qu’une platitude en ce domaine va suivre presque immédiatement.

— Non, dit Harlan. Il ne s’agit pas d’une affirmation. Juste une requête. Je me demande si vous voudriez bien examiner ce bref exposé et voir si vous n’avez pas commis une petite erreur quelque part par ici. »

Voy prit aussitôt un air grave. « J’espère que non », dit-il.

Harlan avait un bras sur le dossier de son siège et l’autre sur ses genoux. Il ne fallait pas qu’il laisse ses mains tapoter nerveusement. Il ne devait pas se mordre les lèvres. Il ne devait rien laisser voir de ses sentiments.

Depuis que l’orientation même de sa vie avait été ainsi modifiée, il avait examiné les projets des Changements de Réalité à mesure qu’ils passaient à travers les rouages grinçants de la voie hiérarchique aboutissant au Comité Pan-Temporel. En tant que Technicien affecté personnellement au service du Premier Calculateur Twissell, il pouvait arranger les choses en faisant une légère entorse à l’éthique professionnelle. D’autant plus que Twissell avait porté une attention toute particulière à son propre projet, qui était d’une extrême rigueur. (Ses narines frémirent : à présent, Harlan avait quelque idée de la nature de ce projet.)

Harlan n’avait eu aucune certitude de trouver jamais en un temps raisonnable ce qu’il cherchait. La première fois qu’il jeta les yeux sur le projet de Changement de Réalité concernant la période allant du 2456e au 2781e siècle, Série Numéro V-5, il fut presque enclin à croire que sa faculté de raisonnement était faussée par son désir. Il avait passé toute une journée à vérifier et revérifier les équations et les relations, plein d’une incertitude fébrile, mêlée à une excitation croissante, et le fait qu’on lui ait du moins appris les principes de base des psychomathématiques le remplissait d’une amère gratitude.

Voy examinait à présent ces mêmes documents codés d’un œil moitié étonné, moitié ennuyé.

Il dit : « Il me semble, je dis bien il me semble, que tout est parfaitement en ordre. »

Harlan reprit : « Je vous renvoie particulièrement à la question des caractéristiques des relations amoureuses au niveau de Réalité qui a cours dans la société de ce siècle. C’est là de la sociologie et je crois que c’est de votre ressort. C’est pourquoi je me suis arrangé pour vous voir quand j’arriverais, plutôt que quelqu’un d’autre. »

Maintenant Voy fronçait les sourcils. Il demeurait poli, mais avec une certaine froideur. Il dit : « Les Observateurs affectés à notre Section sont hautement qualifiés. J’ai l’absolue certitude que ceux qui ont été désignés pour ce projet ont fourni des renseignements exacts. Avez-vous la preuve du contraire ?

— Nullement, Sociologue Voy. J’accepte leurs données. C’est le développement de ces données que je conteste. N’avez-vous pas un complexe à tension alternative travaillant là-dessus, si les données concernant les relations amoureuses sont prises en considération de façon correcte ? »

Voy le regarda fixement, puis un sentiment de soulagement l’envahit visiblement. « Bien sûr, Technicien, bien sûr. Mais cela se résout en une identité. Il y a un circuit de petites dimensions totalement autonome. J’espère que vous me pardonnerez d’utiliser un langage imagé plutôt que des expressions mathématiques précises.

— Je vous en sais gré, dit Harlan froidement. Je ne suis pas plus Calculateur que Sociologue.

— Dans ce cas, c’est parfait. Le complexe à tension alternative auquel vous faites allusion, ou le croisement à bifurcations multiples comme nous pourrions l’appeler, n’a pas d’importance. Les branches se rejoignent à nouveau et cela forme une route unique. Il n’était même nullement besoin de le mentionner dans notre rapport.

— Si c’est vous qui le dites, monsieur, je m’en remets à votre jugement plus éclairé. Toutefois, il y a encore la question du C.M.N. »

À ces initiales, le Sociologue fit la grimace ainsi qu’Harlan s’y attendait. C.M.N. – Changement Minimum Nécessaire. Le Technicien était un expert en la matière. Un Sociologue pouvait se considérer comme au-dessus de toute critique venant de non-spécialistes en tout ce qui concernait l’analyse mathématique du nombre infini des Réalités Temporelles possibles, mais en matière de C.M.N., le Technicien constituait l’autorité suprême.

Les estimations fournies par un ordinateur ne suffisaient pas. Le plus vaste Computaplex jamais construit, confié au plus doué et au plus expérimenté des Calculateurs, ne pouvait faire mieux que d’indiquer les limites entre lesquelles le C.M.N. pouvait être localisé. C’était alors le Technicien, par l’examen des données, qui décidait du point exact à l’intérieur de ces limites. Un bon Technicien se trompait rarement. Un Technicien supérieur ne se trompait jamais.

Harlan ne se trompait jamais. Il reprit :

« Maintenant, le C.M.N. (il parlait froidement, d’un ton calme, prononçant en syllabes précises le Langage Intertemporel Standard) suggéré par votre Section implique qu’un accident spatial, entraînant la mort dans des conditions assez horribles d’une douzaine d’hommes au moins, devra se produire.

— C’est inévitable, dit Voy avec un haussement d’épaules.

— D’un autre côté, dit Harlan, je suggère que le C.M.N. puisse être réduit au simple déplacement d’un container d’un rayon à un autre. Voyez ! » Il pointa son long doigt et d’un ongle blanc et soigné souligna légèrement une série de perforations.

Silencieux et tendu, Voy considéra la situation avec une attention inquiète.

Harlan reprit : « Cela n’altère-t-il pas la situation en ce qui concerne votre « bifurcation » quelque peu hâtive ? Est-ce que ça ne fait pas pencher la balance, en changeant une probabilité minime en une presque certitude et cela ne mène-t-il donc pas à…

— Pratiquement à l’E.O.D., murmura Voy.

— Exactement à l’Effet Optimum Désiré », corrigea Harlan. Voy leva un visage sombre, hésitant entre l’inquiétude et la colère. Harlan remarqua machinalement qu’il y avait un espace entre les incisives supérieures de l’homme, cela lui donnait l’air d’un lapin, ce qui n’était guère en accord avec la violence contenue de ses paroles.

« Je suppose que je vais avoir des nouvelles du Comité Pan-Temporel ? dit Voy.

— Je ne le pense pas. Pour autant que je sache, le Comité ignore tout. Du moins, le Changement de Réalité projeté m’a été transmis sans commentaires. » Il n’expliqua pas le mot « transmis », pas plus que Voy ne le questionna à ce sujet.

« C’est vous qui avez découvert cette erreur alors ?

— Oui.

— Et vous n’avez pas fait de rapport au Comité ?

— Non, je n’en ai pas fait. »

Voy parut soulagé, puis il se durcit : « Pourquoi ?

— Très peu de gens auraient pu éviter cette erreur. J’ai senti que je pouvais la corriger avant que le dommage ne soit fait. C’est ce que j’ai fait. Pourquoi chercher plus loin ?

— Eh bien, merci, Technicien Harlan. Vous avez agi en ami. L’erreur de la Section qui, comme vous le dites, était pratiquement inévitable, aurait fait mauvais effet dans le dossier et aurait paru injustifiable. »

Il se tut un instant, puis reprit : « Bien sûr, vu les altérations de personnalité qui seront produites par ce Changement de Réalité, la mort préalable de quelques individus n’a pas grande importance. »

Harlan pensa avec indifférence : « Il n’a pas l’air vraiment reconnaissant. Il doit m’en vouloir. S’il s’arrête de penser, il sera encore plus mortifié de se voir sauvé de la catastrophe grâce aux remontrances d’un Technicien. Si j’étais Sociologue, il me serrerait la main, mais il ne le fera pas à un Technicien. Il justifie la condamnation d’une douzaine de personnes à l’asphyxie, mais il ne voudrait pas toucher à un Technicien. »

Et sachant qu’il serait fatal de laisser croître le ressentiment de Voy, Harlan dit sans attendre : « J’espère que votre gratitude ira jusqu’à faire effectuer par votre Section un petit travail pour moi.

— Un travail ?

— Il s’agit d’un Bio-diagramme. J’ai sur moi toutes les données nécessaires. J’ai aussi les éléments pour un Changement de Réalité concernant le 482e siècle. Je désire connaître l’effet du Changement sur la structure de probabilité d’une certaine personne.

— Je ne suis pas tout à fait sûr, dit le Sociologue lentement, de bien comprendre. Vous êtes certainement en mesure de faire cela dans votre propre Section.

— Bien entendu. Toutefois, ce en quoi je suis engagé est une recherche personnelle et je ne désire pas qu’elle figure dans les archives pour le moment. Il serait difficile de mener cette affaire dans ma propre Section sans… » Il fit un geste vague et laissa la phrase en suspens.

Voy dit : « Ainsi vous ne désirez pas que cela passe par le canal officiel.

— Je veux que cela reste confidentiel. Je désire une réponse confidentielle.

— Eh bien, ma foi, cela est tout à fait irrégulier. Je ne peux donner mon accord. »

Harlan fronça les sourcils : « Pas plus irrégulier que mon attitude lorsque j’ai évité de rapporter votre erreur au Comité Pan-Temporel. Vous n’avez élevé aucune objection à cela. Si nous devons être strictement réguliers en un cas, nous devons l’être tout autant dans l’autre. Vous me suivez, je pense ? »

Il lui suffit de regarder Voy pour s’en convaincre. Celui-ci tendit la main : « Puis-je voir les documents ? »

Harlan se détendit un peu. Le plus difficile était fait. Il examina avec attention le visage de Voy tandis que celui-ci se penchait au-dessus des feuillets qu’il avait apportés.

Une seule fois le Sociologue parla : « À l’échelle du Temps, c’est là un Changement de Réalité minime. »

Harlan saisit l’occasion et joua son va-tout : « C’est exact. Beaucoup trop petit, je pense. C’est là que réside le problème. C’est en dessous de la différence critique et j’ai choisi un individu comme cas-test. Naturellement, il ne serait guère prudent d’utiliser les moyens dont dispose notre propre Section jusqu’à ce que je sois certain d’avoir raison. »

Voy ne réagit pas et Harlan se tut. Il était inutile d’aller trop loin et de se montrer imprudent.

Voy se leva : « Je passerai cela à un de mes Bio-programmateurs. La chose restera entre nous. Vous comprenez toutefois qu’il ne faut pas considérer cela comme constituant un précédent.

— Bien entendu.

— Et si vous n’y voyez pas d’inconvénient, j’aimerais assister au Changement de Réalité. J’espère que vous nous ferez l’honneur de procéder vous-même au C.M.N. »

Harlan approuva de la tête : « J’en prendrai l’entière responsabilité. »

Deux des écrans de la salle de projection fonctionnaient quand ils entrèrent. Les ingénieurs les avaient déjà réglés selon les coordonnées spatio-temporelles correctes, puis étaient partis. Harlan et Voy étaient seuls dans la pièce étincelante. (Le dispositif à couche moléculaire réfléchissante était manifestement en marche, mais Harlan regardait les écrans.)

Les deux images étaient immobiles. On aurait dit que toute vie en était absente car elles représentaient des instants mathématiques du Temps.

L’une d’elles était en couleurs naturelles qui brillaient d’un vif éclat et elle montrait la chambre des moteurs de ce qu’Harlan savait être un vaisseau spatial expérimental. Une porte se fermait et il n’y avait plus de visible dans l’entrebâillement qu’une chaussure luisante faite d’une matière rouge à demi transparente. Elle ne bougeait pas. Rien ne bougeait. Si l’image avait été assez nette pour qu’on pût distinguer les poussières en suspension dans l’air, on aurait vu qu’elles étaient immobiles.

Voy dit : « Pendant deux heures et trente-six minutes à partir de l’instant visualisé, cette chambre des machines restera vide. Ceci, dans la Réalité « normale ».

— Je sais », murmura Harlan. Il était en train de mettre ses gants et d’un coup d’œil rapide il mémorisait déjà la position du container (but de son intervention) sur son étagère, évaluait le nombre de pas pour y parvenir, cherchait le meilleur endroit où il faudrait le transporter. Il jeta un regard à l’autre écran.

Si la chambre des machines, qui se situait dans ce qu’on pouvait appeler le « présent » par rapport à cette Section de l’Éternité dans laquelle ils se trouvaient maintenant, était claire et en couleurs naturelles, l’autre scène, située, elle, à quelque vingt-cinq siècles dans « l’avenir », baignait dans une sorte d’éclat bleuté propre à toute vision du « futur ».

C’était un port spatial. Un ciel d’un bleu profond, des immeubles tout de métal se dressant sur un terrain bleu-vert. Au premier plan, il y avait un cylindre bleu d’une forme bizarre, avec un renflement à la base, et deux autres semblables dans le fond. La partie supérieure, qui allait en s’effilant, s’enfonçait profondément dans les œuvres vives du vaisseau.

Harlan fronça les sourcils. « Ils ont une drôle d’allure.

— Électro-gravitique, dit Voy. Le 2481e siècle est le seul à utiliser ce principe pour la navigation spatiale. Pas de combustible chimique ou nucléaire. Au point de vue esthétique, la forme en est harmonieuse. Il est regrettable que nous devions introduire ici une modification. Bien regrettable. »

Ses yeux se fixèrent sur Harlan avec une désapprobation visible.

Harlan serra les lèvres. Il était normal que Voy ne soit pas d’accord puisque Harlan était le Technicien.

En fait, un Observateur avait fourni des renseignements détaillés concernant l’usage de la drogue. Un Statisticien avait démontré que les récents Changements de Réalité avaient accru à tel point la consommation des stupéfiants qu’elle atteignait à présent le plus haut niveau jamais enregistré au cours de l’histoire humaine. Un certain Sociologue, probablement Voy lui-même, avait interprété les faits selon le profil psychiatrique d’une société. Finalement, un Calculateur avait établi le Changement de Réalité nécessaire pour ramener le taux de toxicomanie à un niveau raisonnable et il avait découvert, comme effet concomitant, que cela affecterait le système de propulsion spatiale électro-gravitique. Une douzaine, une centaine d’hommes appartenant à tous les échelons du Corps des Éternels avaient participé au projet.

Mais c’était à présent à un Technicien comme lui d’intervenir. Se conformant aux données que tous les autres avaient réunies pour lui, ce devait être à lui de déclencher le Changement de Réalité. Et tous les autres le regarderaient dès lors avec une désapprobation hautaine. Leurs regards voudraient dire : « C’est vous, non pas nous, qui avez détruit cette chose magnifique. »

Et pour cela, ils le condamneraient et l’éviteraient. Ils reporteraient leurs propres fautes sur ses épaules et le mépriseraient.

Harlan dit d’un ton dur : « Ce ne sont pas les vaisseaux qui comptent. Ce qui nous intéresse, ce sont ces choses-là. »

Ces « choses » étaient des êtres humains qui paraissaient des nains à côté du vaisseau spatial, de même que la Terre et la Société Terrestre semblent bien petites à l’échelle du vol spatial.

On aurait dit de petits pantins disposés en groupes. Leurs bras et leurs jambes minuscules étaient dressés dans des positions qui semblaient artificielles, figés dans un instant du Temps.

Voy haussa les épaules.

Harlan était en train de régler le petit générateur de champ fixé à son poignet gauche. « Faisons d’abord ce travail.

— Une minute. Je désire entrer en contact avec le Bioprogrammateur pour savoir combien de temps il devra vous consacrer. Je veux que ce travail soit fait, lui aussi. »

Il manipula habilement un petit curseur mobile et il écouta d’une oreille exercée le cliquetis significatif qui en résulta. (Une autre caractéristique de cette Section de l’Éternité, pensa Harlan, les codes sonores non verbaux. C’était astucieux, mais d’un raffinement inutile, comme les couches moléculaires.)

« Il dit que cela ne prendra pas plus de trois heures », dit enfin Voy. Soit dit en passant, il est vivement intrigué par le nom de la personne en cause : Noÿs Lambent. « C’est une femme, n’est-ce pas ? »

Harlan se sentit soudain la gorge sèche. « Oui. »

Les lèvres de Voy s’incurvèrent en un lent sourire. « Intéressant. J’aimerais la rencontrer, sans qu’elle me voie. Nous n’avons pas eu de femme dans cette Section depuis des mois. »

Harlan ne se sentit pas assez maître de lui pour répondre. Il regarda fixement le Sociologue, puis se détourna brusquement.

S’il y avait un point faible dans l’Éternité, il concernait les femmes. Il s’en était rendu compte sans erreur possible presque depuis ses débuts dans l’Éternité, mais il n’en avait fait l’expérience personnelle que le jour où il avait rencontré Noÿs pour la première fois. Tout avait été facile jusque-là, mais depuis lors il avait trahi le serment qu’il avait prêté en tant qu’Éternel et tout ce à quoi il avait cru.

Pourquoi ?

Pour Noÿs.

Et il n’éprouvait aucun remords. C’était justement cela qui le mettait mal à l’aise. Il n’avait pas honte. Il ne se sentait nullement coupable devant les crimes de plus en plus graves qu’il avait commis, parmi lesquels le dernier en date, la modification d’un Bio-diagramme confidentiel dans un sens non conforme à l’éthique professionnelle, prenait presque figure de simple infraction sans gravité.

Il irait jusqu’au bout et ne reculerait devant rien.

Pour la première fois, cette idée s’imposa clairement à lui. Et bien qu’il la repoussât avec horreur, il savait que, étant venue une fois, elle reviendrait…

Il était simplement conscient d’une chose : c’est qu’il ruinerait l’Éternité s’il le fallait.

Le pire, c’est qu’il savait qu’il avait le pouvoir de le faire.


2

L’OBSERVATEUR

<p>2</p> <p>L’OBSERVATEUR</p>

Harlan se tenait sur le seuil au-delà duquel commençait le Temps et pensait à lui-même selon de nouveaux critères. Il existait des choses comme les idéaux, ou du moins les mots clefs, grâce auxquels et pour lesquels on vivait. Chaque période de la vie d’un Éternel avait sa raison d’être. Comment commençaient les « Principes de Bases » ?

« La vie d’un Éternel peut être divisée en quatre parties… »

Tout cela marchait parfaitement et pourtant tout avait changé pour lui, irrémédiablement.

Pourtant, il avait été fidèle à sa mission tout au long des quatre époques qui constituaient la vie d’un Éternel. Il y avait eu d’abord les quinze années durant lesquelles il n’était pas un Éternel, mais seulement un être temporel. Seul un être humain arraché au Temps, un Temporel, pouvait devenir un Éternel ; personne ne pouvait bénéficier de cette prérogative dès sa naissance.

À l’âge de quinze ans, il avait été choisi par un processus rigoureux d’élimination et de sélection dont il ignorait à l’époque sur quels critères il était fondé. Il franchit le Saint des Saints et accéda à l’Éternité après un dernier et bouleversant adieu à sa famille. (Même alors il eut parfaitement conscience que, quoi qu’il arrive, il ne reviendrait jamais. Il ne devait apprendre la vraie raison de cela que longtemps après.)

Une fois admis dans l’Éternité, il passa dix ans dans une école comme Novice, puis passa ses examens pour entrer dans sa troisième période, celle d’Observateur. Ce ne fut qu’après cela qu’il devint un Spécialiste et un véritable Éternel. La quatrième et dernière partie de la vie de l’Éternel : Temporel, Novice, Observateur et Spécialiste.

Lui, Harlan, s’en était fort bien tiré. Il pouvait même dire brillamment.

Il se rappelait avec une parfaite netteté le moment où son noviciat prit fin, celui où il devint membre à part entière de l’Éternité et, bien que non-Spécialiste, il avait déjà droit au titre d’« Éternel ».

Il n’avait pas oublié. L’école achevée, le noviciat terminé, il était debout avec les cinq autres qui complétaient leur entraînement avec lui, les mains derrière le dos, les jambes légèrement écartées, regardant droit devant eux, attentifs.

L’Éducateur Yarrow était derrière son bureau et leur parlait. Harlan se souvenait très bien de lui : c’était un homme de petite taille, vif, avec des cheveux roux en désordre et quelque chose d’un peu perdu dans le regard. (Il n’était pas rare de voir cette expression désemparée dans les yeux d’un Éternel – plus de foyer, plus d’attaches, le regret obsédant, inavoué et inavouable du seul siècle auquel il ne pourrait jamais revenir.)

Harlan ne se rappelait pas des paroles exactes de Yarrow, bien sûr, mais le sens de son discours était resté très clair dans son esprit.

Yarrow avait dit en substance : « Vous allez être des Observateurs désormais. Ce n’est pas une position très considérée. Les Spécialistes regardent ce travail comme celui d’un enfant. Peut-être vous, qui êtes des Éternels (il fit une pause délibérée après ce mot pour que chacun puisse se redresser et s’enorgueillir qu’un tel honneur lui fût échu), vous pensez de même. Sinon, vous êtes des fous qui ne méritent pas d’être des Observateurs. Les Calculateurs n’auraient aucun calcul à faire, les Bio-programmateurs aucun relevé biologique à effectuer, les Sociologues aucune société à mettre en diagrammes ; aucun des Spécialistes n’aurait quelque chose à faire s’il n’y avait l’Observateur. Je sais qu’on vous l’a déjà dit, mais je veux qu’il n’y ait aucun doute en votre esprit.

« C’est vous, les jeunes, qui retournerez dans le Temps, dans des conditions particulièrement difficiles, pour rapporter des faits. Des faits froids, objectifs, que ne coloreront ni vos opinions ni vos préférences, comprenez-vous ? Des faits suffisamment précis pour être introduits dans des machines à calculer. Des faits assez définis pour mettre sur pied les équations sociologiques. Des faits d’une rigueur telle qu’ils puissent servir de base à des Changements de Réalité.

« Et n’oubliez pas ceci. Votre période au titre d’Observateur n’est pas quelque chose qu’on traverse aussi rapidement et avec autant de facilité que possible. C’est en tant qu’Observateur que vous ferez vos preuves. Ce n’est pas ce que vous avez fait à l’école, mais ce que vous ferez en tant qu’Observateur qui déterminera votre Spécialité et le niveau que vous y atteindrez. Cela va être votre cours de formation supérieure, Éternels, et un échec, même un petit échec, vous maintiendra en Instance, quelque brillantes que paraissent maintenant vos possibilités. C’est tout. »

Il serra la main de chacun d’entre eux, et Harlan était plein de gravité, de fierté et de la volonté de se consacrer à sa tâche, persuadé que, parmi les privilèges qui s’attachaient à la condition d’Éternel, le plus grand résidait dans le fait qu’il allait être à présent responsable du bonheur de tous les êtres humains qui étaient ou qui seraient jamais dans la dépendance de l’Éternité. Il était pénétré d’une sorte de crainte respectueuse devant ses nouveaux pouvoirs.

Ses premières missions furent peu importantes et sous le contrôle étroit de ses supérieurs, mais ses talents s’affirmèrent grâce à l’expérience acquise au cours d’une douzaine de Changements de Réalité effectués dans autant de siècles.

Dans sa cinquième année d’Observateur, il fut promu Agent en titre en cours de mission et affecté au 482e siècle. Pour la première fois, il travaillerait sans surveillance et la connaissance de ce fait lui enleva quelque peu de son assurance quand il vint faire son premier rapport au Calculateur chargé de la Section.

C’était le Calculateur en Second Hobbe Finge, dont les lèvres pincées dans une expression de méfiance et l’air renfrogné semblaient ridicules dans un visage tel que le sien. Il avait un bouton rond pour nez, deux boutons plus larges pour joues. Il ne lui manquait qu’une touche de rouge et une frange de cheveux blancs pour être transformé en l’image du Mythe Primitif de saint Nicolas.

Ou du Père Noël ou de Kriss Kringle. Harlan connaissait ces trois noms. Il doutait qu’un seul Éternel sur cent mille eût jamais entendu parler d’eux. Harlan prenait un plaisir secret et un peu honteux à la connaissance de ce genre d’arcanes. Dès ses premiers jours à l’école, il avait enfourché le dada de l’Histoire Primitive et l’éducateur Yarrow l’avait encouragé. Harlan était devenu réellement friand de ces siècles étranges et pervertis qui s’étendaient non seulement avant le début de l’Éternité au 27e siècle, mais avant même l’invention du Champ Temporel lui-même, au 24e. Il avait utilisé de vieux livres et des périodiques dans ses études. Il voyagea même très loin en arrière vers les premiers siècles de l’Éternité, quand il put en obtenir l’autorisation, pour consulter de meilleures sources. Pendant plus de quinze ans, il s’était arrangé pour rassembler une remarquable bibliothèque, presque toute imprimée sur papier. Il y avait un volume écrit par un homme appelé H.G. Wells, un autre par un homme appelé W. Shakespeare, quelques manuels d’histoire en lambeaux. Par-dessus tout, il y avait surtout la collection complète d’un hebdomadaire reliée en volumes qui prenait une place considérable, mais que, par sentiment, il ne pouvait se résoudre à microfilmer.

Parfois, il se perdait dans un monde où la vie était la vie, et la mort la mort ; où on prenait des décisions irrévocables ; où le mal ne pouvait être empêché, ni le bien encouragé, et où la bataille de Waterloo, une fois perdue, était réellement perdue pour de bon. Il y avait même un fragment de poésie qu’il gardait comme un trésor, où on montrait qu’un doigt mouvant ayant écrit une fois ne pouvait jamais être ramené à effacer.

Et il était difficile ensuite – on en éprouvait presque un choc – de réadapter son esprit à l’Éternité et à un univers dans lequel la Réalité était quelque chose de fluctuant et d’évanescent, quelque chose que des hommes comme lui pouvaient tenir dans la paume de leurs mains et remodeler selon un meilleur schéma.

L’image de saint Nicolas s’effaça quand Hobbe Finge lui parla sans ambages et entra dans le vif du sujet. « Vous pouvez commencer dès demain par un travail de routine : l’examen méthodique du niveau de Réalité qui vous a été assigné. Je veux un rapport bien fait, consciencieux et exact. Aucune négligence ne sera admise. Votre premier diagramme spatio-temporel sera prêt pour vous demain matin. Compris ?

— Oui, Calculateur », dit Harlan. Il décida dès cet instant que lui et le Calculateur en Second Hobbe Finge ne s’entendraient pas et il le regretta.

Le lendemain matin, Harlan reçut son diagramme sous forme de cartes perforées fort complexes éjectées par le Computaplex. Il utilisa un décodeur de poche pour le traduire en Intertemporel Standard tant il était désireux de ne pas faire la moindre faute dès le début. Bien entendu, il avait atteint le stade où il pouvait lire les perforations directement.

Le diagramme lui disait où et quand il pouvait aller dans le monde du 482e siècle et où et quand il ne pouvait pas ; ce qu’il pouvait faire et ce qu’il ne pouvait pas faire ; ce qu’il devait éviter à tout prix. Il ne devait intervenir qu’aux lieux et aux époques où sa présence ne constituait pas un danger pour la Réalité.

Il n’allait pas se sentir très à l’aise au 482e siècle. Ce n’était pas comme son propre temps d’origine, austère et conformiste. C’était une époque sans éthique ni principes, selon l’idée qu’il se faisait des siècles possédant une culture analogue. Elle était hédoniste, matérialiste et matriarcale. C’était la seule époque (il le vérifia dans la documentation après des recherches approfondies) pratiquant l’ectogenèse sur une vaste échelle, à tel point que 40 % des femmes donnaient naissance à des enfants par la seule introduction d’un ovule fertilisé dans l’ovaire. Les mariages se faisaient et se défaisaient par consentement mutuel et ils n’avaient d’autre valeur juridique que celle d’un accord personnel sans force contraignante. L’union contractée dans le but de procréer n’avait évidemment rien à voir avec les fonctions sociales du mariage et il reposait sur des critères purement eugéniques.

Pour mille raisons, Harlan pensait que cette société était malade et qu’elle aspirait donc à un Changement de Réalité. Plus d’une fois, il lui apparut que sa propre présence dans ce siècle, en tant qu’individu venu d’une autre époque, pouvait faire dévier le cours de son histoire. Si sa simple présence, qui constituait un élément perturbateur, pouvait exercer une influence décisive à quelque point clef, une autre séquence de probabilités deviendrait réelle, une séquence dans laquelle des millions de femmes à la recherche du plaisir se trouveraient transformées en véritables mères, n’éprouvant que des sentiments purs. Elles seraient dans une autre Réalité, avec tous les souvenirs appartenant en propre à celle-ci, incapables de dire, de rêver ou d’imaginer qu’elles avaient jamais été autre chose.

Malheureusement, pour faire cela, il lui faudrait sortir des limites du diagramme spatio-temporel et c’était impensable. Même s’il n’en avait pas été ainsi, franchir les limites au hasard pouvait changer la Réalité de bien des manières. Elle risquait d’être pire. Seuls une analyse et des calculs minutieux étaient à même d’indiquer avec précision la nature d’un Changement de Réalité.

En apparence, quelles que fussent ses convictions personnelles, Harlan restait un Observateur, et l’Observateur idéal était simplement un ensemble de centres nerveux doués de sensibilité et de perception, reliés à un mécanisme moteur chargé de rédiger des rapports. Entre la perception et le rapport, aucun élément d’ordre émotif ne devait intervenir.

À cet égard, les rapports d’Harlan étaient la perfection même.

Le Calculateur en Second Finge le convoqua après son second rapport hebdomadaire.

« Je vous félicite, Observateur, dit-il d’une voix sans chaleur, pour l’exposé et la clarté de vos rapports. Mais que pensez-vous réellement ? »

Harlan chercha refuge dans une formule aussi impersonnelle que si elle avait été laborieusement taillée dans du bois du 95e siècle. Il dit : « Je n’ai aucune pensée personnelle sur cette question.

— Allons donc ! Vous êtes du 95e siècle et nous savons tous deux ce que cela signifie. Ce siècle doit certainement vous déconcerter. »

Harlan haussa les épaules. « Est-ce que quoi que ce soit dans mes rapports vous incite à penser que je suis troublé ? »

Cela frôlait l’impudence et le tapotement des ongles carrés de Finge sur le bureau le montrait. Il insista : « Répondez à ma question. »

Harlan dit : « Sociologiquement, maintes facettes du siècle représentent un extrême. Les trois derniers Changements de Réalité effectués dans les séquences temporelles proches ont accentué cela. En fin de compte, je pense qu’on pourrait redresser la situation. Les extrêmes sont toujours le signe d’un déséquilibre.

— Ainsi vous avez pris la peine de vérifier les Réalités passées concernant ce siècle ?

— En tant qu’Observateur, je dois vérifier tous les faits pouvant présenter quelque intérêt. »

C’était une dérobade. Harlan avait évidemment le droit et le devoir de vérifier ces faits. Finge devait le savoir. Chaque siècle était continuellement secoué par des Changements de Réalité. Aucune Observation, aussi minutieuse soit-elle, ne pouvait jamais demeurer longtemps sans revérification. Il était d’une pratique courante dans l’Éternité de soumettre chaque siècle à une Observation permanente. Et pour Observer de façon valable, on devait être à même de présenter non seulement les faits de la Réalité en cours, mais aussi leurs rapports avec ceux des Réalités précédentes.

Pourtant, il semblait bien à Harlan que ces questions indiscrètes sur ses opinions d’Observateur n’étaient pas une simple mesure vexatoire de la part de Finge. Celui-ci semblait délibérément hostile.

Une autre fois il dit à Harlan (après avoir envahi le petit bureau de ce dernier pour apporter les nouvelles) : « Vos rapports sont en train de créer une impression très favorable au sein du Comité Pan-Temporel. »

Harlan marqua un temps, incertain, puis murmura : « Merci.

— Tout le monde se plaît à reconnaître que vous faites preuve d’un degré de pénétration peu commun.

— Je fais de mon mieux. »

Finge demanda soudain : « Avez-vous jamais rencontré le Premier Calculateur Twissell ?

— Le Calculateur Twissell ? (Les yeux d’Harlan s’agrandirent). Non, monsieur, pourquoi me demandez-vous cela ?

— Il paraît particulièrement intéressé par vos rapports. » Les joues rondes de Finge s’affaissèrent, son visage s’assombrit et il changea de sujet, « Pour moi, il semble que vous ayez développé une philosophie qui vous est propre, une certaine conception de l’Histoire. »

La tentation démangea Harlan. La vanité et la prudence luttèrent en lui et la première l’emporta. « J’ai étudié l’Histoire Primitive, monsieur.

— L’Histoire Primitive ! À l’école ?

— Pas exactement, Calculateur. De moi-même. C’est mon… dada. C’est comme de regarder l’Histoire demeurer immobile, « gelée » ! On peut l’étudier en détail alors que les siècles de l’Éternité sont toujours changeants. » Il s’échauffa un peu à cette pensée. « C’est comme si l’on prenait une série de photogrammes extraite d’un film et qu’on étudie soigneusement chacun d’eux. On remarque ainsi nombre de choses qui n’apparaîtraient pas si l’on se contentait de regarder le film en cours de projection. Je pense que ça m’aide beaucoup pour mon travail. »

Finge le fixa avec ébahissement, haussant les sourcils et se retira sans mot dire.

Par la suite, il lui arriva de ramener la question sur le tapis et d’évoquer à nouveau l’Histoire Primitive. Il écoutait alors les propos réticents d’Harlan sans que son visage rebondi laissât rien voir de ses sentiments.

Harlan ne savait pas trop s’il devait regretter toute l’affaire ou s’il fallait y voir une possibilité de hâter son propre avancement.

Il opta pour le premier terme de l’alternative quand, le dépassant un jour dans le Couloir A, Finge dit abruptement et de façon à être entendu de tous : « Grand Temps, Harlan, ne souriez-vous donc jamais ? »

La pensée que Finge le haïssait traversa soudain l’esprit de Harlan. Dès cet instant, ses propres sentiments prirent le même cours et il se mit à détester cordialement le Calculateur.

Trois mois d’enquête à travers le 482e siècle lui avaient suffi pour découvrir pratiquement tout ce qui présentait quelque intérêt et il ne fut pas surpris de s’entendre appeler subitement au bureau de Finge. Il s’attendait à se voir confier un autre travail. Son rapport final était prêt depuis plusieurs jours. Le 482e siècle était désireux d’exporter davantage de textiles à base de cellulose à des siècles de déboisement intense, tel que le 1174e siècle, mais il répugnait à accepter du poisson fumé en échange. Il avait établi une longue liste de problèmes analogues, méthodiquement classés et analysés.

Il prit avec lui le brouillon de son rapport.

Mais il ne fut nullement question du 482e siècle. Au lieu de cela, Finge le présenta à un petit homme desséché et ridé, avec de rares cheveux blancs et une tête de gnome où se lisait un perpétuel sourire qui, passant d’un extrême à l’autre, exprima tour à tour l’anxiété et la bonne humeur sans jamais s’effacer complètement. Il tenait une cigarette allumée entre ses doigts jaunis.

C’était la première cigarette qu’Harlan eût jamais vue, autrement il aurait porté plus d’attention à l’homme, moins au cylindre fumant et il aurait été moins pris au dépourvu lorsque Finge le présenta.

« Monsieur le Calculateur Twissell, voici Andrew Harlan. »

Sous l’effet de la surprise, le regard d’Harlan passa de la cigarette du petit homme à son visage.

Le Premier Calculateur Twissell dit d’une voix aiguë : « Comment allez-vous ? Ainsi voilà le jeune homme qui écrit ces excellents rapports ? »

Harlan resta sans voix. Laban Twissell était une légende, un mythe vivant. Laban Twissell était un homme qu’il aurait dû reconnaître du premier coup. C’était le Calculateur le plus éminent de l’Éternité, ce qui était une autre manière de dire qu’il était le plus éminent Éternel vivant. Il était le doyen du Comité Pan-Temporel. Il avait dirigé plus de Changements de Réalité que n’importe quel autre homme dans l’histoire de l’Éternité. Il était… Il avait…

Harlan perdit pied et resta tout désemparé. Il hocha la tête avec un sourire stupide et ne dit rien.

Twissell porta sa cigarette à ses lèvres, aspira rapidement et l’écarta. « Laissez-nous, Finge. Je désire parler à ce garçon. »

Finge se leva, murmura quelque chose et sortit.

Twissell dit : « Vous paraissez nerveux, mon garçon. Il n’y a aucune raison de l’être. »

Mais rencontrer Twissell ainsi causait un choc. Il est toujours déconcertant de découvrir que quelqu’un que vous aviez imaginé comme un géant mesure en fait un mètre soixante à peine. Le cerveau d’un génie pouvait-il réellement tenir derrière ce front fuyant, chauve et lisse ? Était-ce une intelligence aiguë ou simplement de la bonne humeur qui rayonnait de ces petits yeux clignotant au milieu de milliers de rides ?

Harlan ne savait que penser. La cigarette sembla lui faire perdre le peu de présence d’esprit qui lui restait. Il fit visiblement la grimace quand une bouffée de fumée l’atteignit.

Les yeux de Twissell se rétrécirent comme s’il essayait de voir à travers le rideau de fumée et avec un accent horrible il demanda dans le dialecte du dixième millénaire : « Zeriez-fous blus à l’aise si en votre propre dialecte je parlais, garzon ? »

Harlan, sentant un rire hystérique le gagner, dit prudemment : « Je parle très bien l’Intemporel Standard, monsieur. » Il dit cela dans l’Intertemporel que lui et tous les autres Éternels avec qui il était entré en contact avaient toujours utilisé depuis ses premiers mois dans l’Éternité.

« Absurde, dit Twissell d’un ton impérieux. Peu m’importe l’Intemporel. Mon parler du dixième millénaire est plus que parfait. »

Harlan devina que, depuis plus de quarante ans, Twissell ne devait plus utiliser les dialectes particuliers à chaque époque.

Mais apparemment satisfait d’avoir donné son opinion, il se mit à parler l’Intertemporel et poursuivit : « Je vous offrirais bien une cigarette, mais je suis sûr que vous ne fumez pas. Bien rares sont les époques où l’on ne désapprouve pas l’usage du tabac. En fait, les bonnes cigarettes ne sont faites qu’au 72e siècle et les miennes doivent être importées de là. Je vous donne cette indication pour le cas où vous deviendriez jamais fumeur. Tout cela est bien triste. La semaine dernière, je me suis trouvé coincé au 123e siècle pendant deux jours. Rien à fumer. Même dans la Section de l’Éternité affectée à cette époque. Les Éternels de là-bas ont réformé les mœurs. Si j’avais allumé une cigarette cela aurait été comme si le ciel s’était effondré. Il m’arrive parfois de penser que j’aimerais établir les coordonnées d’un seul grand Changement de Réalité et balayer tous les tabous séculaires contre le tabac ; seulement tout Changement de Réalité tel que celui-ci provoquerait des guerres au 58e siècle ou une société esclavagiste au 1000e. Toujours un obstacle. »

Harlan fut d’abord intrigué, puis inquiet. Ce bavardage sans rapport avec ce qui l’amenait devait certainement cacher quelque chose.

La gorge un peu serrée, il dit : « Puis-je vous demander pourquoi vous avez voulu me voir, monsieur ?

— Vos rapports me plaisent, mon garçon. »

Il y eut un éclair de joie voilée dans les yeux d’Harlan, mais il ne sourit pas. « Merci, monsieur.

— C’est du travail d’artiste. Vous êtes intuitif. Vous sentez fortement. Je crois savoir quelle est la position qui vous convient dans l’Éternité et je suis venu vous l’offrir. »

Harlan pensa : « Je ne peux pas croire cela. »

Il s’efforça de garder un ton neutre. « Vous me faites grand honneur, monsieur », dit-il.

Sur ce, le Premier Calculateur Twissell ayant achevé sa cigarette en fit apparaître une autre dans sa main gauche comme par enchantement, et l’alluma. Tout en fumant, il reprit : « Par le Temps, mon garçon, vous parlez comme si vous récitiez un rôle. Grand honneur, bah ! Sottises ! Billevesées ! Dites ce que vous pensez en langage clair. Vous êtes content, hein ?

— Oui, monsieur, dit Harlan prudemment.

— Parfait. Vous pouvez l’être. Est-ce que ça vous dirait d’être Technicien ?

— Technicien ! s’exclama Harlan en se levant d’un bond.

— Asseyez-vous. Asseyez-vous. Vous semblez surpris.

— Je n’avais jamais songé à être Technicien, Calculateur Twissell.

— Non, dit Twissell d’un ton sec, en un sens, personne n’y songe. On s’attend à n’importe quoi sauf à cela. Pourtant les Techniciens sont durs à trouver et on en demande toujours. Aucune Section de l’Éternité ne considère qu’elle en a suffisamment.

— Je ne pense pas que je sois fait pour cela.

— Vous voulez dire que vous n’êtes pas fait pour accepter un travail qui comporte des difficultés. Par le Temps, si vous êtes dévoué à l’Éternité, comme je crois que vous l’êtes, vous ne vous en ferez pas pour cela. Ainsi les imbéciles vous éviteront et vous vous sentirez en butte à l’ostracisme. Vous vous y habituerez. Et vous aurez la satisfaction de savoir qu’on a besoin de vous, et diablement encore. Et moi en particulier.

— Vous, monsieur ? Vous spécialement ?

— Oui. » Le sourire du vieil homme se fit plus aigu. « Vous ne serez pas seulement Technicien. Vous serez mon Technicien personnel. Vous aurez un statut spécial. Qu’en pensez-vous à présent ?

— Je ne sais pas, monsieur. Peut-être n’ai-je pas la compétence voulue. »

Twissell hocha la tête d’un air convaincu. « J’ai besoin de vous. C’est exactement vous qu’il me faut. Vos rapports m’assurent que vous avez ce que j’exige là. » D’un geste vif, il se frappa le front de l’index (Harlan remarqua son ongle cannelé). « Votre dossier de Novice est bon ; les Sections pour lesquelles vous avez Observé ont fait des rapports favorables. Enfin, le rapport de Finge était le plus valable de tous. »

Harlan était vraiment surpris. « Le rapport du Calculateur Finge était favorable ?

— Vous ne vous attendiez pas à cela ?

— Je… je ne sais pas.

— En fait, mon garçon, je n’ai pas dit qu’il était favorable. J’ai dit qu’il était valable. Car le rapport de Finge n’était pas favorable. Il demandait instamment que vous soyez écarté de tout travail concernant les Changements de Réalité. Il insinuait qu’il serait plus prudent de vous maintenir dans le Service d’Entretien. »

Harlan rougit. « Quels motifs invoquait-il pour parler ainsi, monsieur ?

— Il semble que vous ayez un dada, mon garçon. Vous vous intéressez à l’Histoire Primitive, hein ? » Il gesticulait avec sa cigarette et Harlan, oubliant dans sa colère de régler sa respiration, avala un nuage de fumée et fut pris d’une toux incoercible.

Twissell regarda le jeune Observateur d’un œil indulgent et dit : « N’est-ce pas exact ? »

Harlan commença : « Le Calculateur Finge n’avait pas le droit…

— Allons, allons ! Je vous dis ce qu’il y avait dans le rapport parce que c’est en relation avec la raison pour laquelle j’ai le plus besoin de vous. En fait, le rapport était confidentiel et vous devez oublier que je vous ai dit ce qu’il contenait. De façon permanente, mon garçon.

— Mais qu’est-ce qu’il y a de mal à s’intéresser à l’Histoire Primitive ?

— Finge pense que votre intérêt en ce domaine révèle un fort Désir-du-Temps. Vous me comprenez, n’est-ce pas ? »

Harlan comprenait. Il était impossible d’éviter ce jargon de psychiatre. Cette phrase en particulier. Chaque membre de l’Éternité était supposé avoir une forte tendance, d’autant plus forte qu’elle était officiellement refoulée dans toutes ses manifestations, à retourner, non pas nécessairement à son propre Temps, mais à tout le moins à quelque époque définie ; à s’intégrer à un siècle particulier, plutôt qu’à voyager de siècle en siècle libre de toute attache temporelle. Bien entendu, chez la plupart des Éternels, cette tendance demeurait profondément enfouie dans l’inconscient.

— Je ne pense pas que ce soit le cas, dit Harlan.

— Moi non plus. En fait, je pense que votre dada est intéressant et précieux. Comme je l’ai dit, c’est pour cette raison que j’ai besoin de vous. Je veux que vous appreniez à un Novice que je vous présenterai tout ce que vous savez et tout ce que vous pouvez apprendre sur l’Histoire Primitive. Entre-temps, vous serez aussi mon Technicien personnel. Vous commencerez dans quelques jours. Cela vous convient-il ? »

Si cela lui convenait ? Avoir la permission officielle d’apprendre tout ce qu’il pouvait sur les jours d’avant l’Éternité ? Être l’assistant personnel du plus grand de tous les Éternels ? Même l’inconvénient que représentait le statut de Technicien paraissait supportable dans de telles conditions.

Sa prudence, toutefois, ne l’abandonna pas tout à fait. Il dit : « Si cela est nécessaire pour le bien de l’Éternité, monsieur…

— Pour le bien de l’Éternité ? » cria le petit gnome avec une excitation soudaine. Il jeta son mégot avec une telle énergie qu’il heurta le mur et rebondit dans un bouquet d’étincelles. J’ai besoin de vous pour l’existence même de l’Éternité. »


3

LE NOVICE

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Harlan était depuis plusieurs semaines au 575e siècle avant qu’il ne rencontre Brinsley Sheridan Cooper. Il avait eu le temps de s’habituer à son nouvel environnement et à la netteté glacée du verre et de la porcelaine. Il apprit à porter l’insigne de Technicien sans trop de répugnance et à ne pas envenimer les choses. Pour cela, il dérobait aux regards ledit insigne en le tournant du côté d’un mur ou en le dissimulant derrière un objet quelconque qu’il tenait bien en évidence.

Les gens souriaient avec dédain de le voir faire et devenaient plus froids comme s’ils le soupçonnaient de vouloir surprendre leur amitié sous de faux prétextes.

Le Premier Calculateur Twissell lui apportait quotidiennement des problèmes à résoudre. Harlan les étudiait et rédigeait ses analyses en projets qui étaient récrits quatre fois, ce qui ne l’empêchait pas de remettre la dernière version à contrecœur.

Twissell semblait apprécier son travail et hochait la tête en disant : « Bien, bien. » Puis de ses yeux bleus de vieillard il lançait un regard aigu et rapide à Harlan et avec un mince sourire il disait : « Je ferai analyser cette hypothèse par le Computaplex. »

Il appelait toujours l’analyse une « hypothèse ». Il ne révélait jamais à Harlan le résultat du test du Computaplex et Harlan n’osait lui poser de question. On ne lui demandait jamais de mettre une de ses propres analyses en pratique et il en éprouvait un certain découragement. Cela signifiait-il qu’on ne confiait pas ses déductions au Computaplex, qu’il n’avait pas choisi l’élément de base qu’il fallait pour procéder à un Changement de Réalité, qu’il n’avait pas l’art de voir quel Changement Minimum Nécessaire s’imposait dans une situation donnée ? (Ce n’est que plus tard qu’il devint suffisamment sophistiqué pour employer les initiales C.M.N.)


Un jour, Twissell entra dans son bureau avec un individu timide et gauche qui osait à peine lever les yeux pour croiser le regard d’Harlan.

Twissell dit : « Technicien Harlan, je vous présente le Novice B.S. Cooper. »

Harlan le salua d’un « Bonjour » machinal, jaugea l’homme du regard et ne fut pas impressionné. C’était un garçon de petite taille, avec des cheveux noirs et une raie au milieu. Il avait un menton étroit, des yeux bruns d’une nuance indéfinissable, des oreilles plutôt grandes et il se rongeait les ongles.

Twissell dit : « Voilà le garçon à qui vous aurez à apprendre l’Histoire Primitive.

— Grand Temps ! » dit Harlan avec un intérêt soudain accru. « Bonjour ! » Il avait presque oublié.

Twissell dit : « Vous conviendrez avec lui d’un emploi du temps, Harlan. Si vous pouviez trouver deux après-midi par semaine, je pense que ce serait parfait. Utilisez votre propre méthode d’enseignement. Je vous laisse les mains libres. Si vous aviez besoin de microfilms ou de vieux documents, dites-le-moi, et s’ils existent dans l’Éternité ou dans n’importe quelle partie du Temps qu’on puisse atteindre, nous les obtiendrons. D’accord ? »

Selon son habitude, il fit apparaître une cigarette allumée qui sembla jaillir du néant et l’air s’empuantit de fumée. Harlan toussa et, d’après la grimace que fit le Novice, il était évident que ce dernier en aurait fait autant s’il avait osé.

Après le départ de Twissell, Harlan dit : « Eh bien, asseyez-vous. » Il hésita un moment, puis ajouta d’un ton décidé : « Mon petit. Asseyez-vous, mon petit. Mon bureau n’est pas grand, mais vous y serez chez vous chaque fois que nous travaillerons ensemble. »

Harlan était dévoré d’impatience. Ce projet était le sien. L’Histoire Primitive était quelque chose qui lui appartenait en propre.

Le Novice leva les yeux (en fait pour la première fois) et dit d’une voix hésitante : « Vous êtes Technicien. »

L’excitation et l’ardeur de Harlan tombèrent presque d’un coup.

« Et alors ?

— Rien, dit le Novice. Simplement, je…

— Vous avez entendu le Calculateur Twissell s’adresser à moi comme à un Technicien, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur.

— Pensiez-vous que la langue lui avait fourché ? Qu’il disait quelque chose de trop péjoratif pour être vrai ?

— Non, monsieur.

— Vous semblez avoir du mal à vous exprimer, pourquoi ? » demanda Harlan brutalement et au moment même où il disait cela, il se sentit un peu honteux.

Cooper rougit. « Je ne suis pas très bon en Intertemporel Standard.

— Pourquoi ? Depuis combien de temps êtes-vous Novice ?

— Moins d’un an, monsieur.

— Un an ? Quel âge avez-vous, Grand Temps ?

— Vingt-quatre physio-années, monsieur.

Harlan écarquilla les yeux. « Êtes-vous en train d’essayer de me dire qu’ils vous ont pris dans l’Éternité à vingt-trois ans ?

— Oui, monsieur. »

Harlan s’assit et se frotta les mains. C’était tout simplement impossible. L’âge d’admission à l’Éternité était de quinze à seize ans. Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Twissell essayait-il à nouveau de le mettre à l’épreuve ?

Il dit : « Asseyez-vous et reprenons depuis le début. Votre nom en entier et votre temps d’origine ? »

Le Novice balbutia : « Brinsley Sheridan Cooper, du 78e siècle, monsieur. »

Harlan s’adoucit presque. Ce n’était pas très éloigné. À dix-sept siècles seulement de sa propre époque. Presque un voisin temporel.

Il reprit : « Vous intéressez-vous à l’Histoire Primitive ?

— Le Calculateur Twissell m’a demandé de l’apprendre. Je n’en sais pas grand-chose.

— Qu’étudiez-vous en dehors de cela ?

— Les mathématiques. Les principes et la technique du voyage temporel. Pour l’instant, je n’en suis qu’aux principes de base. Au 78e siècle, j’étais un Contrôleur de Compteur de Vitesse sous vide. »

Il n’était pas nécessaire de demander en quoi ça consistait. Il pouvait s’agir d’un système de nettoyage par aspiration, d’une machine à calculer ou d’un système de peinture au pistolet. N’importe quoi, en somme. Harlan n’était pas particulièrement intéressé.

Il demanda : « Avez-vous quelques connaissances d’Histoire ? Sur une époque ou un sujet particuliers ?

— J’ai étudié l’Histoire Européenne.

— De l’ère politique qui vous concerne, je suppose ?

— Oui, je suis né en Europe. Bien entendu, on nous a appris surtout l’Histoire moderne. Après les révolutions de 54, je veux dire de 7554.

— Très bien. La première chose que vous ayez à faire, c’est de l’oublier. Ça ne veut rien dire. L’Histoire qu’on essaie d’apprendre aux Temporels varie avec chaque Changement de Réalité. On ne s’en rend d’ailleurs pas compte. Dans chaque Réalité, l’histoire est la seule qui soit. C’est justement ce qui est si différent dans l’Histoire Primitive. C’est ce qui fait sa beauté. Christophe Colomb et Washington, Mussolini et Hereford, tous existent. »

Cooper sourit faiblement. Il passa son petit doigt sur sa lèvre supérieure et, pour la première fois, Harlan remarqua comme un duvet qui pouvait passer pour un embryon de moustache.

Cooper dit : « Je n’arrive pas tout à fait… à m’y habituer depuis que je suis ici.

— Vous habituez à quoi ?

— À être à cinq cents siècles de mon temps d’origine.

— J’en suis presque aussi loin moi-même. Je suis du 95e siècle.

— Ce n’est pas la même chose. Vous êtes plus âgé que je ne le suis et, d’une certaine manière, je suis pourtant de dix-sept siècles plus âgé que vous. Je pourrais être votre arrière-arrière-arrière-grand-père.

— Où est la différence ? Supposez que vous le soyez.

— Eh bien, il faut le temps de s’habituer à cette idée. » Il y avait une trace de rébellion dans la voix du Novice.

« Il en est ainsi pour chacun d’entre nous », dit Harlan d’un ton froid, et il se mit à parler des Primitifs. Trois heures s’étaient déjà écoulées et il était encore en train d’expliquer pourquoi il y avait des siècles avant le premier siècle.

(« Mais est-ce que le premier siècle n’est pas le premier ! » avait demandé plaintivement Cooper.)

Harlan termina en donnant un livre au Novice ; ce n’était pas un très bon livre, en fait, mais il lui servirait d’introduction. « Je vous donnerai de meilleurs documents à mesure que nous progresserons », dit-il.

Au bout d’une semaine, la moustache de Cooper était devenue une ligne broussailleuse un peu plus fournie qui lui donnait dix ans de plus et accentuait l’étroitesse de son menton. En fin de compte, décida Harlan, cette moustache ne lui allait guère.

Cooper dit : « J’ai fini votre livre.

— Quelles conclusions en avez-vous tirées ?

— En un sens… » Il fit une longue pause, puis il reprit : « À certains égards, le Primitif tardif ressemblait assez au 78e siècle. Cela m’a fait penser à mon époque, voyez-vous. À deux reprises, j’ai songé à ma femme. »

Harlan explosa : « Votre femme !

— J’étais marié avant de venir ici.

— Grand Temps ! Ont-ils amené votre femme aussi ? » Cooper secoua la tête. « Je ne sais même pas si elle a subi un changement l’année dernière. Si c’est le cas, je suppose qu’elle n’est pas réellement ma femme maintenant. »

Harlan se ressaisit. Évidemment, si le Novice avait vingt-trois ans quand il avait été admis dans l’Éternité, il était tout à fait possible qu’il ait été marié. Une chose sans précédent conduisait à une autre.

Qu’est-ce qui se passait ? Une fois que des modifications venaient bouleverser l’ordre établi, il n’y avait qu’un pas à franchir pour que tout se mette à aller de travers. L’Éternité constituait un tout d’un équilibre trop délicat pour supporter la moindre modification.

Ce fut peut-être sa colère devant cette violation des principes de base de l’Éternité qui fit s’exprimer Harlan avec une dureté involontaire : « J’espère que vous n’avez pas l’intention de retourner au 78e siècle pour vous renseigner au sujet de votre femme ? »

Le Novice leva la tête et son regard était ferme et assuré. « Non. »

Harlan s’agita, mal à l’aise. « Bon. Vous n’avez pas de famille. Rien. Vous êtes un Éternel et ne pensez jamais à qui que ce soit que vous ayez connu dans le Temps. »

Les lèvres pincées, Cooper répliqua d’un ton bref qui fit ressortir son accent : « Vous parlez comme un Technicien. »

Les poings d’Harlan se crispèrent de part et d’autre de son bureau. Il dit d’une voix rauque : « Que voulez-vous dire ? Que je suis un Technicien et que je procède ainsi aux Changements ? Donc que je les défends et que j’exige que vous les acceptiez ? Écoutez, mon petit, il n’y a même pas un an que vous êtes ici ; vous ne pouvez pas parler l’Intertemporel ; vous êtes complètement déphasé par rapport au Temps et à la Réalité, mais vous croyez tout connaître et pouvoir critiquer les Techniciens.

— Je m’excuse, dit Cooper d’un ton hâtif, je ne voulais pas vous offenser.

— Qui vous parle d’offense ? Vous vous contentez d’entendre tous les autres parler, n’est-ce pas ? Ils disent : « Froid comme un cœur de Technicien », hein ? Ou bien : « Un trillion de personnalités changées – juste un bâillement de Technicien. » Ou quelque autre formule du même genre. Quel est votre sentiment là-dessus, monsieur Cooper ? Êtes-vous à ce point influencé par l’opinion commune que vous fassiez chorus ? Cela fait-il de vous un grand homme ? Un rouage important de l’Éternité ?

— J’ai dit que je m’excusais.

— D’accord. Je veux simplement que vous sachiez que je suis Technicien depuis moins d’un mois et que je n’ai personnellement jamais procédé à un Changement de Réalité. Maintenant, reprenons notre travail. »

Le lendemain, le Premier Calculateur Twissell convoqua Harlan à son bureau.

Il lui dit : « Est-ce que ça vous dirait d’aller procéder à un C.M.N., mon garçon ? »

Ça ne pouvait pas mieux tomber. Toute la matinée, Harlan avait regretté d’avoir nié lâchement toute participation personnelle au travail de Technicien et de s’être écrié de façon puérile : « Je n’ai encore rien fait de mal, aussi ne me condamnez pas. »

Il semblait donc admettre qu’il y avait quelque chose de répréhensible dans le travail d’un Technicien, mais que lui-même était au-dessus de tout reproche pour la simple raison qu’il était trop nouveau dans la partie pour avoir eu le temps de se comporter en criminel.

À présent, il n’allait pas laisser passer l’occasion de racheter sa conduite. Ce serait presque une pénitence. Il pourrait dire à Cooper : « Oui, à cause de quelque chose que j’ai fait, des millions de gens ont de nouvelles personnalités, mais c’était nécessaire et je suis fier d’en être la cause. »

Aussi Harlan dit-il d’un ton enthousiaste : « Je suis prêt, monsieur.

— Bien, bien. Vous serez heureux de savoir, mon garçon (une bouffée et le bout de la cigarette brasilla) que chacune de vos analyses s’est avérée d’une précision remarquable.

— Merci, monsieur. (C’était des analyses maintenant, pensa Harlan, pas des hypothèses.)

— Vous avez du talent. Un fameux talent, mon garçon. J’attends beaucoup de vous. Commençons par ce problème du 223e siècle. La conclusion de votre rapport, où vous dites qu’une fois coincé l’embrayage d’un véhicule présenterait une fourche suffisante sans effets secondaires appréciables, est parfaitement correcte. Voulez-vous procéder au blocage ?

— Oui, monsieur. »

Ce fut là la véritable initiation d’Harlan à la Technicianité.

Après cela, il n’était plus seulement un homme portant un insigne vermeil. Il avait manipulé la Réalité. Il avait tripoté un mécanisme durant quelques brèves minutes enlevées au 223e siècle et il en résulta qu’un jeune homme ne put arriver à temps à une conférence sur la mécanique à laquelle il avait eu l’intention d’assister. Par voie de conséquence, il ne se spécialisa pas dans l’étude du rayonnement solaire et l’exploitation d’un procédé extrêmement simple fut retardée d’une dizaine d’années – qui constituèrent une période critique. Ce qui fait que, chose assez curieuse, une guerre qui, dans la précédente Réalité, avait éclaté au 224e siècle fut tout simplement annulée.

N’était-ce pas là une bonne chose ? Qu’importaient quelques modifications de personnalité ? Les nouveaux individus ainsi conditionnés participaient pareillement de l’humain et avaient le même droit à l’existence. Si certaines vies étaient raccourcies, un plus grand nombre étaient allongées et rendues plus heureuses. Une grande œuvre littéraire, un monument de l’intelligence et de la sensibilité de l’Homme ne fut jamais écrit dans la nouvelle Réalité, mais plusieurs exemplaires n’en furent-ils pas conservés dans les archives de l’Éternité ? Et de nouveaux chefs-d’œuvre ne virent-ils pas le jour ?

Pourtant, cette nuit-là, tenaillé par l’angoisse, Harlan resta éveillé pendant des heures et quand, enfin, il s’endormit comme une masse, il lui arriva une chose qui ne lui était pas arrivée depuis des années.

Il rêva de sa mère.

En dépit de cette défaillance lors de sa première intervention, une physio-année fut suffisante pour faire connaître Harlan à travers l’Éternité comme le « Technicien de Twissell » et – ceci avec une pointe de jalousie – « le Gars extraordinaire » et « Celui-qui-ne-se-trompait-jamais ».

Ses rapports avec Cooper devinrent presque cordiaux. Mais ils ne furent jamais complètement amis. (Si Cooper avait pu se résoudre à faire des avances, Harlan aurait bien pu ne pas savoir comment y répondre.) Néanmoins, ils travaillèrent bien ensemble et l’intérêt de Cooper pour l’Histoire Primitive crût au point de rivaliser presque avec celui d’Harlan.

Un jour, Harlan dit à Cooper : « Écoutez, Cooper, cela vous gênerait-il de revenir demain ? Je dois me rendre cette semaine au 3000e siècle pour vérifier une Observation et l’homme que je désire voir est libre cet après-midi. »

Une lueur d’envie s’alluma dans les yeux de Cooper : « Est-ce que je peux venir avec vous ?

— Vous en avez envie ?

— Pour sûr. Je ne suis jamais entré dans une cabine temporelle, excepté quand on m’a amené ici du 78e siècle et je ne savais pas alors comment ça se passait. »

Harlan utilisait habituellement la cabine du Puits C, qui était selon une coutume non écrite, entérinée par l’usage, réservée aux Techniciens tout au long de la succession infinie des siècles. Cooper ne montra aucun embarras à être conduit là. Il pénétra dans la cabine sans hésitation et prit place sur le siège plastique qui épousa parfaitement son corps.

Quand Harlan, toutefois, eut activé le Champ et imprimé à la cabine un mouvement en avant, le visage de Cooper se crispa en une expression de surprise presque comique.

« Je ne sens absolument rien, dit-il. Y a-t-il quelque chose qui ne va pas ?

— Tout va bien. Vous ne sentez rien parce que vous ne bougez pas réellement. Vous êtes projeté le long de l’extension temporelle de la cabine. En fait, dit Harlan en prenant un ton didactique, à ce moment précis, vous et moi ne sommes plus de la matière en dépit des apparences. Une centaine d’hommes pourraient utiliser cette même cabine en se déplaçant (si l’on peut dire) à différentes vitesses dans chacune des deux directions temporelles, passant de l’une à l’autre et ainsi de suite. Pour la simple raison que les lois de l’univers ordinaire ne s’appliquent pas aux stations temporelles ! »

Cooper esquissa un sourire et Harlan pensa avec un certain malaise : « Le gars suit des cours de génie temporel et il en sait plus que moi. Pourquoi ne pas me taire et cesser de me rendre ridicule ? »

Il se tint silencieux et examina Cooper d’un air sombre. La moustache du jeune homme avait atteint son plein développement depuis des mois. Les coins en retombaient de chaque côté de sa bouche « à la Mallansohn », comme disaient les Éternels – parce que sur la seule photographie reconnue pour authentique de l’inventeur du Champ Temporel (et encore s’agissait-il d’une épreuve médiocre et mal centrée) celui-ci portait exactement la même. C’est pour cela qu’elle était assez populaire parmi les Éternels bien qu’elle allât à peu d’entre eux.

Cooper regardait défiler les chiffres correspondant aux siècles parcourus. Il demanda : « Jusqu’à quelle époque du futur cette cabine peut-elle aller ?

— On ne vous l’a pas appris ?

— On a tout juste mentionné l’existence des cabines temporelles. »

Harlan haussa les épaules. « Il n’y a pas de fin à l’Éternité. Le puits de projection temporelle a un rayon d’action illimité.

— Jusqu’où êtes-vous allé ?

— Je n’ai jamais été aussi loin qu’aujourd’hui. Le Docteur Twissell est allé au 50000e siècle.

— Grand Temps ! murmura Cooper.

— Et cela n’est rien. Certains Éternels ont dépassé le 150000e siècle.

— À quoi cela ressemble-t-il ?

— À rien du tout, dit Harlan d’un air morne. Des formes de vie multiples, mais aucune n’est humaine. L’homme a disparu.

— Mort ? Exterminé ?

— Je crois que personne ne le sait exactement.

— Est-ce qu’on ne peut pas faire quelque chose pour changer cela ?

— Eh bien, à partir du 70000e siècle… », commença Harlan, puis il s’interrompit brusquement : « Au diable tout ça ! Parlons d’autre chose. »

S’il y avait un sujet à propos duquel les Éternels étaient presque superstitieux, c’était les « Siècles Cachés », la période s’étendant entre le 70000e siècle et le 150000e. C’était une question qu’on abordait rarement. Le peu qu’il en savait, Harlan le devait à son étroite collaboration avec Twissell. Cela se réduisait au fait que toute incursion temporelle dans les milliers de siècles compris entre ces deux dates était impossible pour les Éternels. La barrière existant entre le Temps et l’Éternité était infranchissable. Pourquoi ? Personne ne le savait.

Se fondant sur quelques remarques que Twissell avait faites en passant, Harlan pensait qu’on avait essayé d’introduire des Changements de Réalité dans les siècles immédiatement antérieurs au 70000e, mais faute d’Observation adéquate sur la période s’étendant au-delà, on ne pouvait pas faire grand-chose.

Une fois, Twissell s’était mis à rire et il avait dit : « Nous y arriverons un jour. En attendant, nous avons largement de quoi nous occuper avec 70 000 siècles sur les bras. »

Cela ne semblait pas très convaincant.

« Que devient l’Éternité après le 150000e siècle ? » demanda Cooper.

Harlan soupira. Décidément, il était dit qu’on ne changerait pas de sujet. « Rien, dit-il. Les Sections sont là, mais au-delà du 70000e siècle, il n’y a d’Éternels nulle part. Les Sections continuent à exister pendant des millions de siècles jusqu’à ce que toute vie ait disparu et même après, jusqu’à ce que le soleil devienne une nova et encore après cela ! Il n’y a aucune limite à l’Éternité. C’est pourquoi on l’appelle l’Éternité.

— Le Soleil devient vraiment une nova, alors ?

— Bien entendu. L’Éternité ne pourrait pas exister s’il n’en était pas ainsi. Cette nova constitue notre source d’énergie. Savez-vous quelle énergie il faut pour établir un Champ Temporel ? Le premier Champ de Mallansohn avait un rayon d’action limité à une seconde, tant vers le passé que vers le futur et il pouvait tout juste contenir une tête d’allumette ; et pour arriver à ce résultat, il fallut utiliser l’énergie fournie en un jour par une centrale thermonucléaire. On mit près d’un siècle pour installer un Champ Temporel de l’épaisseur d’un cheveu et l’envoyer assez loin dans le futur pour qu’il capte l’énergie émise par la Nova, afin qu’on puisse construire un Champ assez grand pour contenir un homme. »

Cooper soupira. « Je voudrais bien qu’on ne me fasse plus apprendre d’équations et faire de la mécanique appliquée et qu’on commence à me parler un peu de ce qui est intéressant. Si j’avais vécu à l’époque de Mallansohn…

— Vous n’auriez rien appris. Il vivait au 24e siècle, mais l’Éternité n’a commencé que vers la fin du 27e. Inventer le Champ est une chose et mettre en place l’Éternité en est une autre, vous savez, et les contemporains de Mallansohn n’avaient pas la moindre idée de ce que son invention signifiait.

— Il était en avance sur son époque alors ?

— De loin. Non seulement il inventa le Champ Temporel, mais il décrivit les relations de base qui rendirent l’Éternité possible et prédit presque chaque aspect de celle-ci, sauf le Changement de Réalité. Il n’en était d’ailleurs pas loin… Mais je crois que nous sommes arrivés, Cooper. Après vous. »

Ils sortirent.

Harlan n’avait encore jamais vu le Premier Calculateur Laban Twissell en colère. On disait toujours qu’il était incapable de la moindre émotion, qu’il était devenu un robot sans âme et qu’il s’était identifié à l’Éternité au point d’avoir oublié le chiffre exact de son siècle d’origine. On disait que, tout jeune, son cœur s’était atrophié et qu’il avait à la place un ordinateur de poche semblable à celui qu’il portait toujours sur lui.

Twissell ne faisait rien pour démentir ces rumeurs. En fait, la plupart des gens pensaient qu’il y croyait lui-même.

Aussi, au moment même où Harlan eut à supporter le poids de sa colère, il s’étonna que Twissell pût se livrer à une telle manifestation. Il se demanda si, lorsqu’il se serait un peu calmé, il se rendrait compte avec un certain sentiment de honte que son cœur, soi-disant froid comme une calculatrice électronique, n’était qu’une simple masse de muscles et de valvules nullement à l’abri d’un bouleversement émotif.

Twissell lui dit entre autres, d’une voix grinçante de vieillard : « Par le Père Temps, mon garçon, faites-vous partie du Comité Pan-Temporel ? Faites-vous la loi ici ? Est-ce vous qui me dites ce qu’il faut faire ou moi ? C’est vous qui décidez des incursions temporelles dans cette Section ? C’est à nous de venir vous demander l’autorisation maintenant ? »

Il entrecoupait sa mercuriale de « Répondez-moi », puis se remettait à le harceler de questions indignées.

Il conclut en disant : « Si jamais vous outrepassez encore vos droits de cette manière, je ferai de vous un plombier et pour de bon. Est-ce que vous me comprenez ? »

Pâle et mal à l’aise, Harlan répondit : « On ne m’a jamais dit qu’il ne fallait pas emmener le Novice Cooper dans la cabine. »

L’explication n’arrangea pas les choses. « Et vous croyez que cette double négation constitue une excuse, mon ami ? On ne vous a jamais dit de ne pas l’enivrer. On ne vous a jamais dit de ne pas lui raser les cheveux. On ne vous a jamais dit de ne pas l’embrocher à une courbe de Tav effilée. Père Temps, mon garçon, qu’est-ce qu’on vous a dit de faire avec lui ?

— On m’a dit de lui enseigner l’Histoire Primitive.

— Alors faites-le. Et tenez-vous-en là. » Twissell laissa tomber sa cigarette et la piétina d’un geste rageur comme si c’était le visage de son plus mortel ennemi.

« J’aimerais vous faire remarquer, Calculateur, dit Harlan, que beaucoup de siècles n’ayant subi aucun Changement de Réalité ne sont pas sans ressembler par certains côtés à des périodes déterminées de l’Histoire Primitive. Mon intention avait été de l’emmener faire une sorte de voyage d’étude jusqu’à ces époques, en prenant bien soin de créer une distorsion spatio-temporelle.

— Quoi ? Allez-vous finir par comprendre, espèce d’idiot, que vous devez me demander l’autorisation avant de faire quoi que ce soit ! Ce que vous dites là est hors de question. Contentez-vous de lui enseigner l’Histoire Primitive. Pas de voyages d’étude. Ni d’expériences de laboratoire. La prochaine fois, vous changerez la Réalité rien que pour lui montrer comment on procède. »

Harlan passa sur ses lèvres sèches une langue qui ne l’était pas moins, murmura d’un ton froissé quelques mots en signe d’obéissance et reçut finalement l’autorisation de se retirer.

Il lui fallut des semaines avant que le souvenir de l’humiliation reçue commençât à s’estomper.


4

LE CALCULATEUR

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Harlan était technicien depuis deux ans quand il retourna au 482e siècle pour la première fois depuis qu’il avait quitté Twissell. Il ne reconnut presque pas sa propre époque.

Ce n’était pas elle qui avait changé. C’était lui.

Deux ans de Technicianité, cela signifiait un certain nombre de choses. En un sens, ça avait accru son sentiment de stabilité. Il n’avait plus à apprendre une nouvelle langue, à s’habituer à de nouveaux styles d’habillement et à de nouveaux modes de vie avec chaque nouveau projet d’Observation. D’un autre côté, il en avait résulté pour lui un certain isolement. Il avait presque oublié à présent la camaraderie qui unissait tous les autres Spécialistes de l’Éternité.

Par-dessus tout, il s’était habitué au sentiment de puissance que lui donnait le fait d’être un Technicien. Il tenait le sort de millions de gens entre ses mains, et si cela obligeait à vivre solitaire, on pouvait aussi en tirer quelque orgueil.

Il regarda donc d’un œil froid le préposé aux Communications installé derrière le bureau d’entrée du 482e siècle et il se présenta d’une voix brève : « Andrew Harlan, Technicien. Je dois me présenter au Calculateur Finge pour une affectation temporaire au 482e », sans prendre garde au rapide coup d’œil que lui lança l’homme d’âge moyen qui lui faisait face.

C’était ce que certains appelaient le « regard du Technicien », un regard furtif à l’insigne vermeil cousu sur l’épaule du Technicien, suivi d’un effort visible pour ne plus le regarder.

Harlan examina l’insigne de l’autre. Ce n’était pas l’insigne jaune du Calculateur, le vert du Bio-programmateur, le bleu du Sociologue ou le blanc de l’Observateur. Il n’avait nullement la couleur franche du Spécialiste. C’était une simple ligne bleue sur fond blanc. L’homme était affecté aux Communications, une branche subalterne du Service d’Entretien, nullement un spécialiste.

Et il avait eu cependant le « regard du Technicien ».

Harlan demanda avec une pointe de tristesse dans la voix : « Eh bien ? »

L’homme dit rapidement : « J’appelle le Calculateur Finge, monsieur. »

Harlan avait gardé du 482e siècle le souvenir d’un monde prospère, mais à présent il lui semblait presque misérable.

Harlan s’était habitué au verre et à la porcelaine du 575e, à son culte de la netteté. Il s’était accoutumé à un monde de blancheur et de clarté, ponctué çà et là de quelques taches de couleur pastel.

Les lourdes volutes en stuc du 482e, ses teintes heurtées, ses surfaces de métal peint lui causaient presque de la répulsion.

Même Finge semblait différent, plus chétif aurait-on dit. Deux ans plus tôt, chaque geste de Finge avait paru à l’Observateur Harlan redoutable et tout-puissant.

À présent, pour quelqu’un habitué au « splendide isolement » de la Technicianité, l’homme semblait pitoyable et perdu. Harlan l’observa tandis qu’il feuilletait une liasse de documents et se préparait à lever les yeux avec l’air de quelqu’un qui commence à penser qu’il a fait attendre son visiteur juste le temps qu’il fallait.

Finge venait d’un siècle – aux alentours du 600e – axé sur l’utilisation des champs énergétiques. C’est ce que lui avait dit Twissell et cela expliquait beaucoup de choses. Les accès de mauvaise humeur de Finge pouvaient aisément s’expliquer par le sentiment d’insécurité qu’éprouvait un homme d’une certaine corpulence, habitué au caractère infrangible des champs de force, et malheureux de se mouvoir dans un monde où on ne rencontrait partout que la fragilité de la matière. Sa façon de marcher sur la pointe des pieds (Harlan se souvenait de sa démarche féline ; assis à son bureau, il lui arrivait souvent de lever les yeux et de voir Finge debout devant lui, en train de le regarder alors qu’il ne l’avait pas entendu approcher) n’avait rien de furtif ou de sournois. C’était plutôt la démarche timide et hésitante de quelqu’un qui vit dans la crainte perpétuelle, même si elle est inconsciente, que le sol ne s’effondre sous son poids.

Harlan pensa, avec une condescendance amusée : « Ce type-là est bien mal adapte à la Section. Une nouvelle affectation est probablement la seule chose qui puisse l’aider. »

Finge dit : « Bonjour, Technicien Harlan.

— Bonjour, Calculateur, répondit Harlan.

Finge reprit : Il semble que pendant les deux années que…

— Deux physio-années, l’interrompit Harlan.

Finge leva les yeux d’un air surpris : Deux physio-années, bien sûr. »

Dans l’Éternité, il n’y avait pas de temps au sens habituel du terme dans l’univers extérieur, mais l’organisme humain vieillissait, soumis qu’il était à la marche inexorable du Temps, même en l’absence de phénomènes physiques significatifs. Physiologiquement parlant, le Temps continuait de s’écouler et en une physio-année à l’intérieur de l’Éternité, l’homme vieillissait autant qu’il l’aurait fait au cours d’une année vécue dans le Temps ordinaire.

Pourtant, même le plus pédant des Éternels songeait rarement à marquer la différence lorsqu’il parlait. Il était plus pratique de dire : « Je vous vois demain » ou « je vous ai manqué hier » ou « je vous verrai la semaine prochaine », comme s’il y avait un demain ou un hier ou une semaine précédente qui ait une signification autre que physiologique. Et l’on avait fait en sorte de satisfaire les instincts biologiques de l’être humain en répartissant les activités des Éternels selon un arbitraire « physio-jour » de vingt-quatre heures et en conservant rituellement les notions de « jour », de « nuit », d’« aujourd’hui » et de « demain ».

Finge reprit : « Au cours des deux physio-années qui se sont écoulées depuis votre départ, le 482e siècle a traversé une crise qui a atteint un point critique. Une crise assez particulière. Une crise délicate. Pour ainsi dire, sans précédent. Jamais encore le besoin d’une Observation extrêmement précise ne s’était fait pareillement sentir.

— Et vous désirez que je m’en charge ?

— Oui. D’une certaine façon, c’est gâcher du talent que de demander à un Technicien de faire un travail d’Observation, mais vos Observations précédentes, pour la clarté et l’intuition, étaient parfaites. Nous avons de nouveau besoin de ça. Je vais maintenant vous donner quelques détails… »

Ce qu’étaient ces détails, Harlan ne devait le découvrir que plus tard. Finge parlait, mais la porte s’ouvrit et Harlan ne l’entendit pas.

Il regarda fixement la personne qui venait d’entrer.

Ce n’était pas qu’Harlan n’eût jamais vu de fille dans l’Éternité auparavant. Jamais était un mot trop fort. Rarement, oui, mais non jamais.

Mais une fille comme celle-ci ! Et dans l’Éternité.

Harlan avait vu de nombreuses femmes dans ses passages à travers le Temps, mais dans le Temps elles n’étaient que des objets pour lui, comme les murs et les ballons, les barres et les mares, les petits chats et les petits tas. Elles étaient des faits destinés à être Observés.

Dans l’Éternité, une fille, c’était autre chose. Et une fille comme celle-ci !

Elle était vêtue dans le style des classes supérieures du 482e, c’est-à-dire d’un fourreau transparent qui ne couvrait pas grand-chose au-dessus de la taille et d’un mince collant qui lui descendait jusqu’aux genoux et qui, bien que suffisamment opaque, moulait délicatement des courbes d’un galbe exquis.

Sa chevelure était d’un noir brillant et lui arrivait aux épaules, sa bouche d’un rouge vif était dessinée au pinceau : la lèvre supérieure s’amincissait tandis que la lèvre inférieure se gonflait en une moue un peu trop accentuée. Ses paupières et le lobe de ses oreilles étaient teintés de rose pâle et le reste de son visage juvénile (presque enfantin) était d’un blanc laiteux étonnant. Des pendentifs ornés de brillants descendaient jusqu’à mi-épaules et faisaient entendre un tintement argentin qui attirait l’attention sur une poitrine faite au moule.

Elle s’assit à une petite table dans un coin du bureau de Finge après que ses yeux sombres se furent posés l’espace d’un instant sur le visage d’Harlan.

Quand Harlan fit de nouveau attention à Finge, le Calculateur était en train de dire : « Vous trouverez tous les détails dans un rapport officiel et en attendant, vous pouvez occuper votre ancien bureau et votre chambre. »

Harlan se retrouva dehors sans bien se rendre compte de ce qui s’était passé. Il avait dû sortir sans s’en apercevoir.

L’émotion qui dominait en lui était la colère. Par le Temps, Finge ne devrait pas avoir le droit de faire cela. C’était moralement condamnable. C’était une provocation…

Il s’arrêta, cessa de serrer les poings et relâcha la crispation de ses mâchoires. Voyons voir, maintenant ! Ses pas résonnaient nettement à sa propre oreille tandis qu’il se dirigeait d’un pas décidé vers le préposé aux Communications assis derrière son bureau.

L’homme leva les yeux, sans oser franchement rencontrer son regard et s’enquit d’un ton circonspect : « Oui, monsieur ? »

Harlan dit : « Il y a une femme installée dans le bureau du Calculateur Finge. Est-elle nouvelle ici ? »

Il avait voulu s’enquérir d’un ton négligent, presque avec une indifférence ennuyée. Au lieu de cela, sa question sonna comme un coup de cymbales.

Elle agit comme un stimulant sur le préposé. Dans ses yeux s’alluma cette lueur qui rapproche tous les hommes. Son regard parcourut Harlan et se fit presque amical. Il répondit : « Vous voulez dire la belle gosse ? Tudieu ! Elle est bâtie comme un fuselage de champ de force, hein ? »

Harlan répliqua d’une voix quelque peu embarrassée : « Contentez-vous de répondre à ma question. »

L’homme le regarda et un peu de son excitation tomba. Il dit : « Elle est nouvelle. C’est une Temporelle.

— Quel est son travail ? »

Un lent sourire envahit le visage du préposé et se fit égrillard. « Elle est censée être la secrétaire du patron. Son nom est Noÿs Lambent. »

« Bien. » Harlan tourna les talons et s’en fut.

Son premier voyage d’Observation au 482e siècle eut lieu le jour suivant, mais il ne dura que trente minutes. Il s’agissait évidemment d’une simple mise en train destinée à le familiariser avec l’époque. Le lendemain, son incursion dura une heure et demie, et le troisième jour, il ne bougea pas.

Il occupait son temps en essayant de s’y retrouver dans ses premiers rapports ; il devait se remettre en mémoire ce qu’il avait appris jadis, revoir le système linguistique de l’époque, se familiariser à nouveau avec les coutumes locales.

Le 482e siècle avait subi un Changement de Réalité, mais il était insignifiant. Le clan politique qui était au pouvoir en avait été chassé, mais à part cela, il semblait n’y avoir rien de changé dans les structures sociales.

Sans bien se rendre compte de ce qu’il faisait, il se mit à rechercher dans ses anciens rapports des renseignements sur l’aristocratie. Il avait sûrement dû faire des Observations.

Il les retrouva. Mais comme il avait procédé avec un certain recul, elles lui parurent impersonnelles. Les éléments qu’il avait recueillis concernaient une classe sociale et non des individus.

Bien entendu, ses diagrammes spatio-temporels ne l’avaient jamais mis dans l’obligation d’observer l’aristocratie de l’intérieur (il n’en aurait même pas eu la possibilité). Quelles qu’en fussent les raisons, un Observateur n’avait pas à les connaître. La curiosité qu’il éprouvait à ce sujet l’emplissait à présent d’une certaine impatience.

Pendant ces trois jours, il avait entrevu Noÿs Lambent à quatre reprises. Au début, il n’avait été conscient que de ses vêtements et de sa parure. Maintenant, il remarquait qu’elle mesurait un mètre soixante-dix, une demi tête de moins que lui, mais sa minceur et l’élégance de sa démarche la faisait paraître plus grande. Elle était plus âgée qu’elle ne le paraissait au premier abord ; elle avait sûrement plus de vingt-cinq ans et devait approcher de la trentaine.

Elle était calme et réservée et lui sourit une fois quand il la croisa dans le couloir, puis baissa les yeux. Harlan s’écarta pour éviter de la toucher et, toujours irrité, il continua son chemin.

Vers la fin du troisième jour, Harlan commença à se dire que son devoir en tant qu’Éternel ne lui laissait qu’une seule ligne de conduite. Il était évident que cette fille jouissait d’une position enviable. Il était non moins évident que Finge suivait le règlement à la lettre. Cependant son manque de discrétion et sa négligence en trahissaient certainement l’esprit et il fallait faire quelque chose à cet égard.

Harlan conclut qu’en fin de compte il n’y avait personne dans l’Éternité qu’il détestait autant que Finge. Les excuses qu’il lui avait trouvées quelques jours plus tôt seulement lui parurent dérisoires.

Le matin du quatrième jour, Harlan demanda et obtint l’autorisation de voir Finge en privé. Il entra d’un pas décidé et, à sa propre surprise, dit immédiatement ce qu’il avait à dire : « Calculateur Finge, je suggère que Miss Lambent soit renvoyée dans le Temps. »

Les yeux de Finge se rétrécirent. Il fit signe à Harlan de s’asseoir, appuya son menton lisse et rond sur ses mains jointes et entrouvrit les lèvres. « Eh bien, asseyez-vous. Asseyez-vous. Vous estimez que Miss Lambent est incompétente ? Qu’elle ne fait pas l’affaire ?

— Le fait qu’elle soit incompétente ou inapte n’est pas de mon ressort, Calculateur, et je ne saurais me prononcer. Cela dépend des tâches qu’on lui confie et je ne lui ai rien donné à faire. Mais vous devez vous rendre compte que, du point de vue de la morale, sa présence dans cette Section est regrettable. »

Finge l’observa avec une froideur détachée comme si son esprit de Calculateur jonglait avec des abstractions qui dépassaient le niveau de compréhension d’un Éternel ordinaire. « En quoi choque-t-elle la morale, Technicien ?

— Je ne crois pas qu’il soit vraiment nécessaire de le demander, dit Harlan sentant croître sa colère. Elle s’exhibe dans une tenue plus que légère. Sa…

— Attendez, attendez. Un instant, Harlan. Vous avez été Observateur dans cette zone temporelle. Vous n’ignorez pas qu’elle est vêtue selon la mode du 482e siècle.

— Dans son propre entourage, dans son propre milieu culturel, je n’aurais rien à lui reprocher, bien que je m’empresse de dire que son costume est particulièrement audacieux même pour l’époque. Vous me permettrez d’être juge en la matière. Ici, dans l’Éternité, une personne comme elle n’est certainement pas à sa place. »

Finge hocha la tête lentement. Il paraissait vraiment s’amuser. Harlan se raidit.

« Elle est ici dans un but précis, répliqua Finge. Elle remplit une fonction essentielle. Ce n’est que provisoire. Essayez de la supporter en attendant. »

Harlan serra les mâchoires. Il avait protesté et on le renvoyait à ses affaires. Au diable la prudence ! Il dirait ce qu’il avait sur le cœur. Il attaqua : « Je puis imaginer ce qu’est la « fonction essentielle » de cette femme. On ne vous autorisera pas à l’afficher de la sorte. »

Il se détourna avec raideur et se dirigea vers la porte. La voix de Finge l’arrêta.

« Technicien, vos rapports avec Twissell vous ont peut-être donné une idée quelque peu erronée de votre propre importance. Tâchez de corriger ça. Et en attendant, dites-moi, Technicien, avez-vous jamais eu une… (il hésita, semblant choisir ses mots) petite amie ? »

Avec une précision appliquée et insultante, le dos toujours tourné, Harlan récita : « Pour éviter des interférences temporelles d’ordre affectif, un Éternel ne doit pas se marier. Pour éviter de nouer des liens affectifs d’ordre familial, un Éternel ne doit pas avoir d’enfants. »

Le Calculateur dit d’un ton grave : « Ma question n’avait trait ni au mariage ni aux enfants. »

Harlan cita encore : « Des liaisons temporaires peuvent être établies avec des Temporelles seulement après demande au Bureau Central de Planification du Comité Pan-Temporel pour un bio-diagramme en bonne et due forme de la Temporelle intéressée. À la suite de quoi, les liaisons ne seront autorisées que si elles sont conformes aux exigences d’un diagramme spatio-temporel déterminé.

— Tout à fait exact. Avez-vous jamais fait une demande pour une liaison temporaire, Technicien ?

— Non, Calculateur.

— En avez-vous l’intention ?

— Non, Calculateur.

— Peut-être vaudrait-il mieux. Cela vous donnerait une plus grande largeur de vue. Vous vous intéresseriez moins aux détails de la toilette d’une femme, vous seriez moins troublé à l’idée de ses relations possibles avec d’autres Éternels. »

Harlan se retira, muet de rage.

Il lui fut presque impossible d’effectuer ses expéditions presque quotidiennes dans le 482e siècle (la durée maximale étant d’environ deux heures).

Il se sentait troublé et il savait pourquoi. Finge ! Finge et ses idées choquantes sur les liaisons avec les Temporelles.

Des liaisons existaient. Chacun savait cela. L’Éternité avait toujours été consciente de la nécessité qu’il y avait à établir un compromis avec les appétits humains (ces simples mots causaient à Harlan un frisson de dégoût), mais les restrictions apportées dans le choix des maîtresses étaient telles que ce compromis n’était certes pas inspiré par la générosité et qu’il était rien de moins qu’un encouragement à la licence. Et on attendait de ceux qui avaient la chance de bénéficier d’une pareille mesure qu’ils fassent preuve d’une grande discrétion, par décence et par égard pour la majorité.

Parmi les Éternels préposés aux emplois subalternes, en particulier dans le Service d’Entretien, des rumeurs (où se mêlaient à doses égales l’espoir et l’envie) ne cessaient de circuler qui parlaient de femmes amenées sur une base plus ou moins permanente pour les raisons qu’on imagine. Le bruit courait que ce privilège était réservé aux Calculateurs et aux Bio-programmateurs. Eux seuls en effet étaient à même de décider quelles femmes il était possible de soustraire au Temps sans risquer de provoquer un Changement de Réalité révélateur.

Moins sensationnelles (et donc ne méritant guère qu’on s’y attarde) étaient les histoires concernant les employés Temporels que chaque Section engageait temporairement (quand l’analyse spatio-temporelle le permettait) pour accomplir les tâches fastidieuses de la cuisine et du nettoyage et les gros travaux.

Mais une Temporelle, surtout avec une pareille allure, employée comme secrétaire, ça ne pouvait signifier qu’une chose : c’est que Finge traitait par-dessus la jambe les idéaux qui faisaient de l’Éternité ce qu’elle était.

Même en ne tenant pas compte de certaines règles de vie ne nécessitant des Spécialistes de l’Éternité qu’une obéissance de pure forme, il n’en restait pas moins que l’Éternel idéal était un homme consacrant son existence à la mission qu’il avait à accomplir et à l’amélioration de la Réalité et œuvrant tout au long des âges au bonheur de l’Humanité. Harlan aimait à penser que l’Éternité était comme les monastères de l’ancien Temps.

Il rêva cette nuit-là qu’il parlait de l’affaire avec Twissell et que Twissell, l’Éternel idéal, partageait son horreur. Il rêva d’un Finge brisé, déchu de son rang. Il se voyait portant l’insigne jaune de Calculateur, instituant un nouveau régime au 482e siècle et d’un air digne nommant Finge à un nouvel emploi dans le Service d’entretien. Twissell était assis à côté de lui, souriant d’admiration, tandis qu’il mettait sur pied un nouveau statut administratif, clair, méthodique, bien conçu, et demandait à Noÿs Lambent d’en distribuer des exemplaires.

Mais Noÿs Lambent était nue et Harlan s’éveilla, tremblant et honteux.

Il rencontra un jour la jeune fille dans un couloir et s’écarta en détournant les yeux pour la laisser passer.

Mais elle s’arrêta et resta là à le regarder jusqu’à ce qu’il se décidât à lever les yeux et à rencontrer son regard. Elle était toute couleur et toute vie et Harlan perçut le délicat parfum qui émanait d’elle.

Elle parla la première : « Vous êtes le Technicien Harlan, n’est-ce pas ? »

Son premier mouvement fut de l’ignorer et de passer outre, mais après tout, se dit-il, elle n’était pour rien dans tout cela. Il serait d’ailleurs obligé de la frôler pour la dépasser.

Aussi hocha-t-il brièvement la tête : « Oui.

— On m’a dit que vous étiez spécialisé dans l’histoire de notre Temps ?

— J’y suis allé.

— J’aimerais en parler avec vous un de ces jours.

— Je suis très occupé. Je n’aurais pas le temps.

— Mais monsieur Harlan, vous pouvez sûrement arriver à le trouver. »

Elle lui sourit.

Harlan dit dans un murmure désespéré : « Voulez-vous passer, s’il vous plaît ? Ou voulez-vous vous écarter pour me laisser passer ? Je vous en prie ! »

Elle s’écarta avec un lent balancement des hanches qui lui mit le feu au visage.

Il était irrité contre elle à cause de l’embarras où elle l’avait mis, irrité contre lui-même à cause de l’embarras qu’il éprouvait, et irrité surtout, pour quelque raison obscure, contre Finge.

Finge le convoqua deux semaines plus tard. Sur son bureau, il y avait une mince feuille de papier perforé et Harlan comprit immédiatement, à voir les dimensions du document et la complexité des symboles, que cela ne concernait pas une incursion d’une demi-heure dans le Temps.

« Veuillez vous asseoir, Harlan, et examiner ceci tout de suite. Non, pas directement. Utilisez la machine. »

Harlan leva les sourcils d’un air indifférent et inséra soigneusement la feuille dans la fente du décodeur qui se trouvait sur le bureau de Finge. Elle fut lentement absorbée par la machine et la traduction en clair des perforations symboliques apparut au fur et à mesure sur le rectangle grisâtre de l’écran de lecture.

À mi-lecture à peu près, Harlan débrancha le décodeur d’un geste brusque. Il arracha la mince feuille de cellulose avec une telle violence qu’elle se déchira.

Finge dit calmement : « J’en ai un autre exemplaire. »

Mais Harlan tenait les restes entre le pouce et l’index comme si cela pouvait exploser. « Calculateur Finge, il doit y avoir une erreur. On n’attend sûrement pas de moi que j’effectue un séjour d’une semaine dans le Temps en utilisant comme base d’opérations la maison de cette femme. »

Le Calculateur serra les lèvres. « Pourquoi pas, si telles sont les exigences spatio-temporelles. S’il y a un problème personnel entre vous et Miss Lam…

— Pas le moindre problème personnel, interrompit vivement Harlan.

— Il doit bien y avoir quelque chose. Dans ces conditions, j’irai jusqu’à vous expliquer certains aspects de l’Observation dont il s’agit. Bien entendu, cela ne doit pas être considéré comme un précédent. »

Harlan resta assis sans souffler mot. Il se livrait à un intense travail de réflexion. En temps ordinaire, l’orgueil professionnel aurait dû l’obliger à refuser toute explication. En l’occurrence, un Observateur ou un Technicien faisait son travail sans poser de questions. Et un Calculateur n’aurait jamais songé à fournir d’explications.

Cette fois pourtant, il y avait quelque chose d’inhabituel. Harlan s’était plaint de cette fille, la prétendue secrétaire. Finge avait peur que la plainte n’allât plus loin. (« Le coupable est dénoncé par sa fuite avant même qu’il n’y ait poursuite », songea Harlan avec une sombre satisfaction et il essaya de se rappeler où il avait lu cette phrase.)

Les intentions de Finge étaient évidentes. En obligeant Harlan à résider chez la jeune femme, il serait en mesure de riposter à ses accusations si les choses allaient trop loin. Dès lors le témoignage d’Harlan serait sans valeur.

Et bien entendu, Finge allait devoir lui fournir quelque explication spécieuse pour justifier le choix d’une telle résidence. Harlan s’apprêta à l’écouter avec un mépris à peine déguisé.

« Comme vous le savez, reprit Finge, les divers siècles sont au courant de l’existence de l’Éternité. Ils savent que nous avons la haute main sur le commerce intertemporel. Ils considèrent cela comme notre principale fonction, ce qui est une bonne chose. Ils savent vaguement que notre présence a également pour but d’empêcher la catastrophe de frapper l’Humanité. Il s’agit plus d’une superstition que d’une notion précise, mais c’est plus ou moins exact et c’est là aussi une bonne chose. Les générations successives nous doivent le concept rassurant d’une sorte de tutelle paternelle et un certain sentiment de sécurité. Vous savez tout cela, n’est-ce pas ? »

Harlan pensa : « S’imagine-t-il que je suis encore un Novice ? »

Mais il eut un bref hochement de tête.

« Il y a certaines choses toutefois, continua Finge, qu’ils n’ont pas à connaître. Vient évidemment en premier lieu la manière dont nous altérons la Réalité quand cela est nécessaire. Une telle connaissance constituerait un facteur d’insécurité d’une exceptionnelle gravité. Aussi est-il nécessaire de supprimer tout élément de la Réalité susceptible de mettre les gens sur la voie et nous n’avons jamais eu d’ennuis de ce côté-là. Toutefois, il y a toujours d’autres croyances indésirables sur l’Éternité qui surgissent de temps en temps dans un siècle ou un autre. Habituellement, les croyances dangereuses sont celles que l’on rencontre surtout dans les classes dirigeantes de telle ou telle époque ; les classes qui ont eu le plus de contacts avec nous et qui portent la lourde responsabilité de ce qu’on appelle l’opinion publique. »

Finge s’arrêta comme s’il s’attendait à ce qu’Harlan fasse quelque commentaire ou pose quelque question. Mais celui-ci ne souffla mot.

Finge continua : « Jamais depuis le Changement de Réalité 433-486, Série Numéro F-2, qui eut lieu il y a environ un an – une physio-année – on a eu la preuve de l’implantation dans la Réalité d’une telle croyance indésirable. Je suis arrivé à certaines conclusions sur la nature de cette croyance et je les ai présentées au Comité Pan-temporel. Le Comité hésite à les accepter du fait qu’elles dépendent de la réalisation d’une structure de rechange d’une probabilité extrêmement réduite.

« Avant de prendre une décision dans le sens que j’ai indiqué, ils exigent une confirmation par Observation directe. C’est un travail des plus délicats, ce qui explique pourquoi je vous ai rappelé et pourquoi le Calculateur Twissell vous a laissé venir. J’ai en outre découvert un membre de l’aristocratie régnante (il s’agit d’une femme) qui pensait qu’il devait être passionnant de travailler dans l’Éternité. Je l’ai fait venir dans ce bureau et je l’ai surveillée de près pour voir si elle faisait l’affaire… »

Harlan pensa : « Surveillée de près ! Bien sûr ! »

De nouveau sa colère se concentra sur Finge plutôt que sur la jeune femme.

Finge parlait toujours. « Elle répond à toutes les conditions.

Nous allons maintenant la renvoyer dans le Temps. En utilisant sa demeure comme base d’Observation, vous serez à même d’étudier la vie sociale de son milieu. Comprenez-vous maintenant la raison de sa présence ici et pourquoi je veux que vous alliez vous installer chez elle ? »

Harlan dit avec une ironie à peine dissimulée : « Je comprends très bien, je vous prie de le croire.

— Alors vous allez accepter cette mission. »

Harlan se retira la rage au cœur et bien décidé à ne pas se laisser faire. Finge n’allait pas le posséder ainsi. Il n’allait pas le manœuvrer comme un imbécile.

C’était sûrement cette détermination farouche de déjouer les intentions de Finge et de le battre à son propre jeu qui lui causait une sorte d’excitation joyeuse à l’idée de sa prochaine incursion dans le 482e siècle.

C’était sûrement cela et rien d’autre.


5

LA TEMPORELLE

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Bien qu’à proximité de l’une des plus grandes villes du siècle, la demeure de Noÿs Lambent était assez isolée. Harlan connaissait bien cette ville ; il la connaissait mieux que ne pouvait le faire aucun de ses habitants. Au cours de ses Observations et des incursions qu’elles avaient nécessitées dans cette Réalité, il avait visité chaque quartier de la ville et chaque décennie entrant dans le cadre des attributions de la Section.

Il connaissait la ville à la fois dans l’Espace et dans le Temps. Il pouvait en assembler les éléments, la considérer comme un organisme vivant en plein développement, avec ses crises et ses périodes de calme, ses joies et ses peines. Il était à présent dans cette ville à un certain moment du temps ; il y resterait toute une semaine prise hors de la durée de cette lente vie minérale de béton et d’acier.

Et qui plus est, lors de ses incursions préliminaires, il avait de plus en plus porté son attention sur les « périœciens{Périœciens (du grec nzpi, autour, et oixetv habiter ; c’est-à-dire ceux qui « habitent autour (de l’axe du Pôle) ». Ce terme désigne les habitants du même parallèle terrestre, donc sous la même latitude, mais sous une longitude différente. (Note du Traducteur.)} », les habitants les plus en vue de la cité, qui vivaient cependant à l’extérieur dans un isolement relatif.

Le 482e siècle était un des nombreux siècles dans lesquels la fortune n’était pas également répartie. Les Sociologues désignaient ce phénomène par une équation (qu’Harlan avait eue sous les yeux, mais qu’il ne comprenait pas très bien). Elle permettait, pour tout siècle donné, d’établir trois relations, et pour le 482e siècle, ces relations étaient proches de la limite de sécurité. Les Sociologues hochaient la tête à ce sujet et Harlan avait entendu l’un d’eux dire un jour que toute nouvelle détérioration due à de nouveaux Changements de Réalité rendrait nécessaire « une Observation minutieuse ».

Il y avait cependant une chose qui limitait le côté défavorable que pouvait présenter la résolution de cette équation sur la répartition des richesses. C’était l’existence d’une société oisive et par là le développement d’un mode de vie non dénué d’attraits qui, et ce n’était pas le moindre de ses avantages, favorisait la culture et les arts. Tant qu’à l’autre bout de l’échelle sociale les conditions de vie n’étaient pas trop misérables, tant que les classes oisives ne négligeaient pas entièrement leurs responsabilités pour mieux jouir de leurs privilèges, tant que leur culture ne sombrait pas dans des formes trop visiblement décadentes, les Éternels avaient toujours tendance à ne pas tenir compte de l’écart existant entre l’équation idéale et la répartition réelle des richesses et à chercher d’autres signes, moins spectaculaires, de déséquilibre.

Bien malgré lui, Harlan commençait à se rendre compte de la situation. D’habitude, lorsqu’il devait séjourner dans un siècle donné, il passait la nuit à l’hôtel, dans les quartiers les plus pauvres, où un homme pouvait facilement passer inaperçu, où les étrangers étaient ignorés, où une présence de plus ou de moins n’avait aucune importance et ne provoquait donc dans la trame de la Réalité qu’une distorsion minime. Mais même cela était imprudent ; quand il y avait une forte chance pour que la distorsion dépasse le point critique et fasse s’écrouler une part non négligeable du château de cartes qu’était la Réalité, il n’était pas rare qu’il soit obligé de dormir à la belle étoile, derrière une haie.

Et il lui arrivait souvent d’en passer plusieurs en revue avant de trouver celle près de laquelle il risquait le moins d’être dérangé par les fermiers, les vagabonds ou même les chiens égarés au cours de la nuit.

Mais maintenant Harlan, à l’autre extrémité de l’échelle sociale, dormait dans un lit fait d’une matière traversée par un champ de force – une combinaison particulière de matière et d’énergie qui n’était utilisée qu’aux niveaux économiques les plus élevés de cette société. Tout au long du Temps, c’était moins fréquent qu’une technologie basée sur la seule matière, mais ça l’était davantage que l’utilisation de l’énergie pure. Quoi qu’il en soit, ce « matériau » alliait la souplesse à la fermeté, s’adaptant aux mouvements de son corps dès qu’il bougeait ou se retournait.

De mauvaise grâce, il devait reconnaître l’attrait d’un tel confort, mais il faisait sienne la sagesse avec laquelle chaque Section de l’Éternité choisissait de vivre dans le siècle qui lui était assigné selon le niveau de vie moyen plutôt que dans le luxe des classes dirigeantes. Les Éternels étaient ainsi à même de comprendre les problèmes et « l’esprit » de l’époque et ne risquaient pas de s’identifier trop étroitement avec une minorité privilégiée que constituait sociologiquement un extrême.

« Il est facile, pensa Harlan ce premier soir, de vivre avec des aristocrates. »

Et juste avant de s’endormir, il pensa à Noÿs.

Il rêva qu’il siégeait au Comité Pan-temporel, les doigts croisés devant lui d’un air digne. Il regardait de haut un Finge qui se faisait tout petit, écoutant avec terreur la condamnation qui le chassait de l’Éternité et lui confiait l’Observation perpétuelle de l’un des siècles inconnus du lointain, très lointain avenir. Les mots glacés de la sentence d’exil tombaient de la propre bouche d’Harlan et, immédiatement à sa droite, était assise Noÿs Lambent.

Il ne l’avait pas remarquée tout d’abord, mais ses yeux ne cessaient de glisser vers la droite et son verbe s’embarrassa.

Est-ce que personne d’autre ne la voyait ? Le reste des membres du Conseil regardaient calmement devant eux, à l’exception de Twissell. Il se tournait pour sourire à Harlan, regardant à travers la fille comme si elle n’était pas là.

Harlan voulait ordonner à celle-ci de s’en aller, mais il était incapable d’émettre un son. Il essaya de battre la fille, mais son bras se déplaça en un geste lent et elle ne bougea pas. Sa chair était froide.

Finge riait… de plus en plus fort…

Puis ce fut Noÿs Lambent qui se mit à rire.

Harlan ouvrit les yeux dans la lumière du matin et regarda la fille avec horreur avant de se rappeler où elle était et où lui-même se trouvait.

« Vous étiez en train de gémir et de frapper l’oreiller, dit-elle. Vous faisiez un mauvais rêve ? »

Harlan ne répondit pas.

« Votre bain est prêt, reprit-elle, ainsi que vos vêtements. Je me suis arrangée pour que vous assistiez à la réunion de ce soir. Je me suis sentie toute drôle de revenir dans ma vie ordinaire après un si long stage dans l’Éternité. »

Harlan éprouva un vif sentiment de malaise devant l’aisance avec laquelle elle s’exprimait. « Vous n’avez pas dit qui j’étais, j’espère, demanda-t-il.

— Bien sûr que non. »

Bien sûr que non ! Finge avait dû prendre toutes les précautions voulues en la soumettant à une suggestion hypnotique légère, s’il l’avait jugé nécessaire. Toutefois, il avait peut-être pensé que ça ne l’était pas. Après tout, il l’avait « observée de près ».

Cette pensée l’ennuya. Il dit : « Je préférerais être laissé à moi-même autant que possible. »

Elle le regarda un instant d’un air hésitant et sortit.

Harlan accomplit le rituel matinal de la toilette et de l’habillement avec mauvaise humeur. Il n’espérait guère passer une soirée passionnante. Il lui faudrait parler le moins possible, ne prendre aucune initiative et s’efforcer de passer inaperçu. Tout ce qu’il avait à faire, c’était d’ouvrir les yeux et les oreilles. Son esprit – et strictement parlant, il n’avait pas d’autre fonction – ferait ensuite la synthèse des informations ainsi recueillies.

Habituellement, il lui était égal, en tant qu’Observateur, de ne pas savoir ce qu’il cherchait. Un Observateur, lui avait-on appris quand il était Novice, ne devait pas avoir de notions préconçues ; il devait tout ignorer du genre d’informations désiré en haut lieu ainsi que des conclusions attendues. Cette connaissance, disait-on, déformerait automatiquement sa vision, quelque consciencieux qu’il essaie d’être.

Mais vu les circonstances, l’ignorance était irritante. Harlan soupçonnait fort qu’il n’y avait rien à observer et que, d’une certaine manière, il jouait le jeu de Finge. Entre cela et Noÿs…

Il regarda d’un œil irrité sa propre image projetée par le Réflecteur tridimensionnel à deux pas devant lui. Les vêtements étroitement ajustés du 482e siècle, sans coutures et aux couleurs vives, lui donnaient, pensait-il, un aspect ridicule.

Noÿs Lambent vint le trouver en courant juste après qu’il eut fini un déjeuner solitaire que lui avait apporté un Mekkano.

Elle dit sans reprendre sa respiration : « Nous sommes en juin, Technicien Harlan.

— N’utilisez pas ce titre ici, répliqua-t-il d’un ton sec. Quelle importance que ce soit juin ?

— Mais nous étions en février quand j’ai rejoint – elle hésita une seconde – l’endroit d’où nous venons et il n’y a de cela qu’un mois. »

Harlan fronça les sourcils : « Quelle année sommes-nous maintenant ?

— Oh ! c’est la bonne année.

— En êtes-vous sûre ?

— Absolument. Y a-t-il eu quelque erreur ? »

Elle avait l’habitude gênante de se tenir très près de lui pour lui parler et son léger zézaiement (qui était plus une caractéristique de l’époque qu’un défaut personnel) lui donnait un air enfantin et un peu perdu. Harlan ne s’y laissa pas prendre. Il s’écarta.

« Il ne s’agit pas d’une erreur. On vous a amenée ici parce que c’était ce qu’il y avait de mieux à faire. En fait, dans le Temps, vous avez toujours été ici.

— Mais comment est-ce possible ? » Elle eut l’air encore plus effrayée. « Je ne me souviens de rien à ce sujet. Y a-t-il une autre moi-même ? »

Les circonstances ne justifiaient pas l’irritation d’Harlan. Comment pouvait-il lui expliquer l’existence de micro-changements, produits lors de chaque interférence avec le Temps, qui pouvaient altérer les vies individuelles sans effet appréciable sur le siècle ? Même les Éternels oubliaient parfois la différence entre les micro-changements (avec un petit « c ») et les Changements (avec un grand « C ») qui modifiaient profondément la Réalité.

« L’Éternité sait ce qu’elle fait. Ne posez pas de questions », répliqua-t-il. Il dit cela avec un certain orgueil comme s’il était lui-même un Premier Calculateur et qu’il ait personnellement décidé que juin était le meilleur moment et que le micro-changement provoqué en sautant trois mois ne risquait pas d’aboutir à un Changement.

« Mais alors j’ai perdu trois mois de ma vie », fit-elle.

Il soupira : « Vos déplacements dans le Temps n’ont rien à voir avec votre âge physiologique.

— Voyons, est-ce vrai ou pas ?

— Quoi donc ?

— Que j’ai perdu trois mois.

— Par le Temps, jeune fille, c’est ce que je suis en train de vous dire aussi clairement que possible. Vous n’avez pas perdu une seconde de votre durée de vie. La chose est impossible. »

Elle recula en l’entendant crier, puis soudain eut un rire nerveux. « Vous avez un drôle d’accent. Surtout quand vous vous mettez en colère. »

Elle se dirigea vers la porte et il fronça le sourcil en la regardant s’éloigner. Quel accent ? Il parlait la langue du cinquantième millénaire aussi bien qu’aucun de ses collègues de la Section. Et même mieux.

Stupide fille !

Il se retrouva devant le Réflecteur, en train d’examiner son image, qui lui rendait son regard, des sillons verticaux profondément creusés entre les yeux.

Il détendit son visage pour les effacer et pensa : « Je ne suis pas beau. Mes yeux sont trop petits et mes oreilles décollées et j’ai le menton trop gros. »

Jusque-là, il ne s’était jamais préoccupé particulièrement de son apparence, mais il lui vint soudain à l’esprit qu’il devait être agréable d’être beau.

Tard dans la nuit, Harlan ajouta ses notes aux conversations qu’il avait enregistrées, pendant que tout était encore frais dans son esprit.

Comme toujours en pareil cas, il utilisa un enregistreur moléculaire fabriqué au 55e siècle. Il avait la forme d’un mince cylindre d’aspect banal, d’environ dix centimètres de long sur un centimètre de diamètre. Il était d’un brun foncé qui ne renseignait en rien sur son usage. Il pouvait tenir aisément dans une manchette, une poche ou la doublure d’un chapeau – cela dépendait de la façon de s’habiller –, on pouvait aussi le suspendre à la ceinture, à un bouton ou à un bracelet.

Quel que soit l’endroit où on le mettait ou la manière dont on le tenait, il était capable d’enregistrer quelque vingt millions de mots sur chacun de ses trois niveaux d’énergie moléculaire. Avec une des extrémités du cylindre connectée à un transcripteur en résonance de phase avec l’écouteur d’Harlan, et le générateur de champ fixé à l’autre extrémité relié à un petit microphone portatif, Harlan pouvait écouter et parler sur la même fréquence.

Chaque son émis au cours de la réunion, qui avait duré des heures, lui était retransmis à présent et, tout en écoutant, les mots qu’il prononçait s’enregistraient sur un second niveau, coordonné avec le premier, mais différent de celui sur lequel il avait enregistré. Sur ce second niveau, il décrivait ses impressions, dégageait l’importance de tel mot, soulignait telle corrélation. Finalement, quand il utiliserait l’enregistreur moléculaire pour écrire son rapport, il aurait non seulement un enregistrement son pour son, mais une reconstitution annotée.

Noÿs Lambent entra. Elle le fit avec une discrétion telle qu’aucun bruit ne signala sa présence.

Avec un sentiment d’ennui, Harlan ôta le micro et l’écouteur, les attacha à l’enregistreur moléculaire, mit le tout dans un étui et le referma.

« Pourquoi faites-vous preuve d’une telle irritation à mon égard ? » demanda Noÿs. Ses bras et ses épaules étaient nus et le plastoderme qui gainait ses jambes était légèrement luminescent.

« Je ne suis pas en colère, répondit-il. Je n’éprouve aucun sentiment particulier. » Sur le moment, il fut intimement persuadé que c’était là l’exacte vérité.

« Travaillez-vous encore ? reprit-elle. Vous devez sûrement être fatigué.

— Je ne peux pas travailler si vous êtes là, répondit-il d’un ton maussade.

— Vous êtes en colère contre moi. Vous ne m’avez pas adressé la parole de toute la soirée.

— J’ai parlé le moins possible. Je n’étais pas là pour discuter. » Il attendit qu’elle s’en aille.

Mais elle dit : « Je vous ai apporté un autre verre. Vous avez paru en apprécier un à la réunion et un ne suffit pas. Surtout si vous devez travailler. »

Il remarqua le petit Mekkano derrière elle, entrant en glissant sur un champ de force de faible intensité.

Il n’avait presque rien mangé ce soir-là, piquant par-ci par-là dans des plats sur lesquels il avait fait des rapports détaillés lors de ses Observations passées, mais que (à l’exception de quelques bouchées prélevées à titre « documentaire ») il s’était abstenu de toucher jusqu’alors. À contrecœur, il avait dû reconnaître que ça lui avait plu. Bien malgré lui, il avait apprécié la boisson mousseuse, d’un vert léger, à parfum de menthe (pas exactement alcoolisée, quelque chose d’autre plutôt) qui était d’un usage courant. Elle n’existait pas deux physio-années auparavant, avant le dernier Changement de Réalité.

Il prit le second verre que lui tendait le Mekkano et remercia Noÿs d’un bref signe de tête.

Mais pourquoi un Changement de Réalité qui n’avait eu virtuellement aucun effet physique sur le siècle avait-il amené une nouvelle boisson à l’existence ? De toute façon, il n’était pas Calculateur et il était inutile qu’il s’interroge là-dessus. Les calculs les plus poussés ne permettraient d’ailleurs jamais d’éliminer toute incertitude et toute interférence fortuite. S’il n’en avait pas été ainsi, il n’y aurait pas eu besoin d’Observateurs.

Ils étaient seuls, Noÿs et lui, dans cette grande demeure. Les Mekkanos étaient au faîte de leur popularité depuis deux décennies et le resteraient pendant une dizaine d’années encore dans cette Réalité-ci, aussi n’y avait-il aucun serviteur humain.

Bien entendu, étant donné que la femelle était, économiquement parlant, aussi indépendante que le mâle et qu’elle était à même de procréer, si elle le désirait, sans avoir à supporter les inconvénients de la grossesse, il n’y avait rien d’« indécent », pour l’époque du moins, dans le fait qu’ils fussent seuls.

Pourtant, Harlan se sentait dans une situation délicate.

La jeune fille était étendue, appuyée sur un coude, sur un sofa situé de l’autre côté de la pièce. La housse ornée de motifs s’enfonçait sous elle comme pour une étreinte. Elle avait ôté d’un geste vif les chaussures transparentes qu’elle portait et ses orteils jouaient librement dans le souple tissu de plastoderme – on eût dit d’un chat rentrant et sortant voluptueusement ses griffes.

Elle secoua la tête, défaisant ainsi sa coiffure qui s’étageait en encorbellements compliqués et dégageait les oreilles. Sa chevelure sombre croula sur son cou, mettant en valeur le grain adorablement ambré de ses épaules.

Elle murmura : « Quel âge avez-vous ? »

Il n’avait certainement pas à répondre à cela. C’était une question personnelle et la réponse ne la regardait en rien. Il aurait dû dire alors avec une fermeté polie : « Voulez-vous me laisser à mon travail ? » Au lieu de cela, il s’entendit dire : « Trente-deux ans. » Il voulait dire physio-années, bien sûr.

Elle reprit : « Je suis plus jeune que vous. J’ai vingt-sept ans. Mais j’imagine que je n’aurai pas toujours l’air plus jeune que vous. Je suppose que vous serez comme vous êtes en ce moment quand je serai une vieille femme. Pourquoi avez-vous choisi d’avoir trente-deux ans ? Pouvez-vous changer si vous le désirez ? N’aimeriez-vous pas être plus jeune ?

— De quoi parlez-vous ? » Harlan se frotta le front pour s’éclaircir les idées.

Elle dit doucement : « Vous ne mourrez jamais. Vous êtes un Éternel. »

Était-ce une question ou une constatation ?

« Vous êtes folle. Nous vieillissons et nous mourons comme tout le monde.

— Vous pouvez me dire la vérité. » Sa voix était basse et cajoleuse. La langue du cinquantième millénaire, qu’il avait toujours trouvée dure et déplaisante, paraissait harmonieuse après tout. Ou était-ce simplement qu’un estomac plein et l’air parfumé avaient émoussé sa sensibilité auditive ?

« Vous pouvez voir tous les Temps, reprit-elle, visiter tous les lieux. Je désirais tellement travailler dans l’Éternité. J’ai longtemps attendu avant qu’on me prenne. Je pensais qu’on ferait peut-être de moi une Éternelle et puis j’ai découvert qu’il n’y avait que des hommes. Certains d’entre eux ne voulaient même pas me parler parce que j’étais une femme. Vous ne vouliez pas me parler.

— Nous sommes tous très occupés, murmura Harlan, luttant contre un sentiment de contentement inavoué. J’étais très occupé.

— Mais pourquoi n’y a-t-il pas plus de femmes parmi les Éternels ? »

Harlan ne se sentait pas suffisamment maître de lui pour se risquer à répondre. Que pouvait-il dire ? Que les membres de l’Éternité étaient choisis avec un soin tout particulier du fait que deux conditions devaient être remplies. Ils devaient d’abord être intellectuellement aptes ; et leur retrait du Temps ne devait pas avoir de conséquences fâcheuses sur la Réalité.

La Réalité ! C’était là le mot qu’il ne devait mentionner en aucune circonstance. Il éprouvait une sensation de vertige qui allait croissant et il ferma les yeux un moment pour tâcher de la dissiper.

Combien de configurations temporelles particulièrement favorables avaient-elles été laissées intactes, car leur transfert dans l’Éternité aurait signifié qu’un certain nombre d’événements (naissances, morts, mariages…) ne se seraient pas produits, non plus que tel ou tel concours de circonstances, ce qui aurait fait dévier la Réalité dans des directions que le Comité Pan-temporel ne pouvait permettre.

Pouvait-il lui dire cela ? Bien sûr que non. Pouvait-il lui dire que les femmes n’étaient presque jamais admises dans l’Éternité parce que, pour une raison qu’il ne comprenait pas, (ce ne devait pas être le cas des Calculateurs, mais lui en était incapable), leur retrait du Temps risquait de provoquer une distorsion de la Réalité avec un coefficient de probabilité dix à cent fois plus élevé que lorsqu’il s’agissait d’un homme.

(Toutes ces pensées s’entremêlaient et tourbillonnaient dans sa tête, se succédant dans un ordre qui n’avait rien à voir avec la logique ; ce qui donnait des résultats bizarres, presque absurdes, mais pas tellement déplaisants. Noÿs s’était approchée de lui, souriante.)

Il entendit sa voix comme un souffle de vent dans les arbres : « Oh ! vous autres Éternels, vous êtes si secrets. Vous ne voulez rien partager. Faites de moi une Éternelle. »

À présent, sa voix n’émettait plus de mots distincts, mais juste un son délicatement modulé qui s’insinuait dans son esprit.

Il éprouvait l’envie irrésistible de lui dire : « L’Éternité n’est pas un amusement, madame. Nous travaillons ! Nous travaillons pour mettre au point tous les détails de chaque moment du Temps depuis le début de l’Éternité jusqu’à ce que la Terre ne soit plus qu’un globe sans vie, et nous essayons de déterminer avec précision le nombre infini des configurations temporelles possibles et d’en choisir une meilleure que celle existante. Nous décidons alors à quel point du Temps nous pouvons opérer une modification minime pour supprimer cette dernière et la réintégrer parmi les probabilités. Et nous continuons ainsi « éternellement », cherchant ce-qui-pourrait-être et le substituant à ce-qui-est. Il en est ainsi depuis que Vikkor Mallansohn a découvert le Champ Temporel au 24e siècle, ce qui a permis de faire démarrer l’Éternité au 27e siècle. Tout cela grâce à ce mystérieux Mallansohn que personne ne connaît et qui a donné l’Éternité à l’homme, mettant pour toujours à sa disposition le champ infini du possible… »

Il secoua la tête, mais ses pensées continuaient de tourner en une folle sarabande quand soudain surgit une illumination qui dura le temps d’un éclair avant de s’évanouir.

Cela calma un peu son agitation, mais il tenta vainement de retrouver cette illuminante certitude.

La boisson à la menthe ?

Noÿs s’était encore rapprochée et son visage lui apparaissait un peu flou. Il pouvait sentir sa chevelure contre sa joue, la pression légère et chaude de sa poitrine. Il aurait dû se reculer, mais – et c’était une impression étrange – il se rendit compte qu’il ne le désirait pas.

« Si je devenais une Éternelle… » murmura-t-elle dans un souffle tout près de son oreille, bien que les mots fussent à peine plus audibles que le battement de son cœur. Sa bouche s’entrouvrait, humide et chaude : « Cela vous déplairait-il tellement ? »

Il ne savait pas ce qu’elle voulait dire, mais soudain cela n’eut plus aucune importance. Tout son être brûlait. Il tendit maladroitement les bras, d’un geste incertain d’aveugle. Elle ne résista pas, mais s’abandonna et vint se fondre à lui.

Tout cela arriva comme en rêve, comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre.

C’était loin d’être aussi répugnant qu’il avait toujours imaginé que ce devait l’être. Ce fut comme un choc pour lui, une révélation et il s’aperçut que ce n’était pas du tout désagréable.

Plus tard même, quand elle s’appuya contre lui avec un sourire et un regard noyé de tendresse, il tendit spontanément une main tremblante et caressa lentement ses cheveux soyeux.

Il la voyait à présent d’un œil neuf et elle lui paraissait tout autre. Ce n’était plus une femme, un être distinct. Elle était soudain, d’une manière étrange et inattendue, un autre aspect et comme une autre partie de lui-même.

Le diagramme spatio-temporel était muet là-dessus et pourtant Harlan ne se sentait pas coupable. C’était seulement la pensée de Finge qui suscitait en lui une émotion violente. Et cela n’était pas un sentiment de culpabilité. Loin de là.

C’était un sentiment de satisfaction, et même de triomphe !

Allongé sur son lit, Harlan ne pouvait trouver le sommeil. L’impression de légèreté ressentie tout d’abord s’était atténuée, mais il y avait encore le fait inhabituel que, pour la première fois de sa vie adulte, une femme partageait son lit.

Il pouvait entendre son souffle léger, et dans la lueur diffuse qui avait remplacé l’éclairage cru irradiant des murs et du plafond, son corps ne lui apparaissait plus que comme une ombre reposant près de lui.

Il lui suffisait de bouger la main pour sentir la chaleur et la douceur de sa chair et il n’osait le faire de peur de l’éveiller et de troubler le rêve qu’elle était peut-être en train de faire. C’était comme si elle rêvait pour eux deux, rêvant d’elle-même et de lui et de tout ce qui était arrivé, et comme si son réveil devait renvoyer tout cela au néant.

Les pensées qui l’habitaient à présent semblaient prolonger celles, si étranges et si inhabituelles, dont il venait juste de faire l’expérience…

C’avait été là des pensées vraiment étranges, qui lui étaient venues dans une sorte d’état intermédiaire entre la lucidité et l’inconscience. Il essaya, sans succès, de les retrouver. Pourtant, il avait soudain la certitude qu’il était très important qu’il y parvienne car, bien qu’il ne pût se souvenir des détails, il se rappelait que, l’espace d’un instant, il avait compris quelque chose.

Il ne savait pas exactement de quoi il s’agissait, mais il y avait eu l’aveuglante clarté du demi-sommeil, quand l’œil et l’esprit humains semblent percevoir comme un message venu d’ailleurs.

Son anxiété grandit. Pourquoi ne pouvait-il pas se rappeler ? L’espace d’un instant, il avait eu accès à tant de choses.

Pour l’heure, même la jeune femme endormie à ses côtés s’estompait à l’arrière-plan de sa conscience.

Il pensa : « Si je pouvais retrouver le fil… J’étais en train de penser à la Réalité et à l’Éternité… oui, et à Mallansohn et au Novice ! »

Il marqua un temps d’arrêt. Pourquoi le Novice ? Pourquoi Cooper ? Il n’avait pas pensé à lui.

Mais dans ce cas, pourquoi fallait-il qu’il pense à présent à Brinsley Sheridan Cooper ?

Il fronça les sourcils. Quel était le fil conducteur de tout ceci ? Que cherchait-il au juste ? Qu’est-ce qui lui donnait la certitude qu’il y avait quelque chose à trouver ?

Harlan sentit un froid soudain le pénétrer. Car à force de s’interroger, il lui semblait percevoir tout au fond de son esprit comme un reflet lointain de cette illumination qu’il avait ressentie tout d’abord. Il touchait presque au but. Il allait savoir.

Il retint sa respiration, faisant le vide dans son esprit. Et il attendit.

Que la révélation vienne d’elle-même.

Et dans le calme de la nuit, une nuit qui avait déjà revêtu une importance unique dans sa vie, surgirent une explication et une interprétation des événements qu’il venait de vivre qu’en temps ordinaire il eût été incapable de concevoir, ne fût-ce qu’un instant.

Il laissa la pensée grandir et prendre forme en son esprit, jusqu’à ce qu’elle lui permît d’expliquer une centaine de points apparemment dépourvus de signification et qui, sans cela, seraient restés obscurs.

Il lui faudrait approfondir celui-ci, vérifier tel autre quand il serait de retour dans l’Éternité, mais au fond de son cœur, il était déjà convaincu qu’il connaissait un secret terrible qu’il n’avait pas à connaître.

Un secret qui embrassait toute l’Éternité !


6

LE BIO-PROGRAMMATEUR

<p>6</p> <p>LE BIO-PROGRAMMATEUR</p>

Un mois de physio-temps s’était écoulé depuis cette nuit du 482e siècle et cela lui avait suffi pour apprendre bien des choses. Il était à présent, si on calculait en temps ordinaire, à près de 2 000 siècles dans l’avenir de Noÿs Lambent et il essayait de savoir, en utilisant tour à tour la corruption et la persuasion, ce qu’il y avait en réserve pour elle dans une nouvelle Réalité.

C’était pire que contraire à l’éthique, mais il avait dépassé le point où l’on se préoccupe de telles choses. Dans le physio-mois qui venait de s’écouler, il était, à ses propres yeux, devenu un criminel. Il n’y avait pas moyen de se leurrer et de minimiser le fait. Il ne serait pas plus criminel en fermant les yeux sur son crime et il avait beaucoup à gagner en procédant ainsi.

Poursuivant ses agissements délictueux (il ne faisait aucun effort pour choisir une expression moins brutale), il se tenait à présent devant la barrière énergétique donnant accès au 2456e siècle. L’entrée dans le Temps était beaucoup plus compliquée que le simple passage entre l’Éternité et les cabines des stations temporelles. Pour cela, on devait faire concorder avec le plus grand soin les coordonnées relatives à l’endroit choisi à la surface de la Terre et l’instant, déterminé avec précision, où l’on désirait apparaître dans le siècle. Pourtant, en dépit de sa tension intérieure, Harlan manœuvra le système de commande avec l’aisance et l’assurance de quelqu’un de remarquablement doué et possédant une longue expérience.

Harlan se retrouva dans la salle des machines qu’il avait vue pour la première fois sur l’écran d’observation de l’Éternité. À ce physio-moment, le Sociologue Voy serait assis devant cet écran, attendant que se produise l’Intervention qu’allait effectuer le Technicien.

Harlan ne manifestait aucune hâte. La salle resterait vide pendant les 156 minutes à venir. D’après le diagramme spatio-temporel, il ne disposait certes que de 110 minutes, les 46 minutes restantes constituant la « marge » habituelle de 40 %. C’était une mesure de sécurité en cas de nécessité, mais en principe un Technicien ne devait pas avoir à l’utiliser. Un « mangeur de marge » ne restait pas Spécialiste longtemps.

Harlan, toutefois, s’attendait à ne pas utiliser plus de deux minutes sur les cent dix dont il disposait. Tenant le générateur de champ qu’il portait au poignet de telle sorte qu’il fût entouré d’une « aura » de physio-temps (une émanation de l’Éternité en quelque sorte) et par conséquent protégé de tout effet d’un Changement de Réalité, il fit un pas vers le mur, enleva un petit container de la place qu’il occupait sur un rayon et le plaça en un endroit soigneusement choisi du rayon du dessous.

Ce geste accompli, il réintégra l’Éternité d’une manière qui lui sembla aussi prosaïque que pouvait l’être le simple fait de passer par une porte. Si un Temporel l’avait regardé à ce moment précis, il lui aurait semblé qu’Harlan avait simplement disparu.

Le petit container resta où il l’avait placé. Il ne joua pas de rôle immédiat dans l’Histoire du monde. Une main d’homme, plusieurs heures après, chercha à l’atteindre, mais ne le trouva pas. On finit par le découvrir une demi-heure plus tard, mais dans l’intervalle, un champ de force avait cessé d’exister et un homme avait perdu le contrôle de lui-même. Une décision qui n’aurait pas été prise dans la Réalité précédente le fut maintenant dans un mouvement de colère. Une réunion n’eut pas lieu ; un homme qui aurait dû mourir vécut un an de plus et les circonstances de sa mort ne furent pas les mêmes ; un autre qui aurait vécu mourut quelque temps plus tôt.

Les répercussions s’étendirent plus loin par vagues successives, atteignant leur maximum au 2481e siècle, c’est-à-dire vingt-cinq siècles après l’Intervention. L’intensité du Changement de Réalité déclina ensuite. Les Théoriciens établirent qu’à aucun moment dans la suite infinie des siècles il ne deviendrait égal à zéro, mais cinquante siècles après l’Intervention, il était devenu trop petit pour être détecté par l’ordinateur le plus perfectionné et c’était là sa limite pratique.

Bien entendu, aucun être humain vivant dans le Temps réel ne pouvait jamais se rendre compte qu’un quelconque Changement de Réalité avait eu lieu. L’esprit changeait aussi bien que la matière et seuls les Éternels pouvaient s’en tenir à l’écart et y assister.

Le sociologue Voy regardait l’écran bleuté sur lequel un instant plus tôt il y avait eu l’image d’un port spatial en pleine activité, tel qu’il se présentait au 2481e siècle. Il leva à peine les yeux quand Harlan entra et se contenta de murmurer quelque chose qui pouvait passer pour un mot d’accueil.

On aurait dit qu’un cataclysme avait dévasté le spatiodrome. Alors qu’auparavant il était étincelant d’acier, les quelques bâtiments restés debout n’étaient plus les créations grandioses qu’ils avaient été. Un vaisseau spatial se rouillait dans un coin. Il n’y avait personne. Il n’y avait aucun mouvement.

Harlan esquissa un mince sourire qui ne tarda pas à s’effacer. L’E.O.D. était parfait. L’Effet Optimum Désiré. Et il s’était produit d’un seul coup. Le Changement ne prenait pas nécessairement place au moment précis de l’Intervention du Technicien. Si les calculs relatifs à celle-ci n’étaient pas suffisamment précis, des heures ou des jours pouvaient s’écouler avant que le Changement n’ait réellement lieu (en comptant, bien sûr, en physio-temps). Ce n’était que lorsque tous les degrés de la liberté s’évanouissaient que le Changement avait lieu. Tant qu’il y avait ne fût-ce qu’une chance mathématique pour que survienne un phénomène d’interférence, le Changement ne se produisait pas.

Un des titres d’orgueil d’Harlan était que, lorsqu’il calculait lui-même un E.O.D., qu’il déclenchait de sa propre main une Intervention, toute possibilité d’interférence était éliminée d’emblée et le Changement avait lieu immédiatement.

Voy dit d’une voix douce : « C’était pourtant très beau. »

La phrase sonna désagréablement aux oreilles d’Harlan, comme si la beauté de sa propre réussite s’en trouvait diminuée. « Je ne regretterais pas, dit-il, de voir les voyages dans l’espace complètement arrachés de la Réalité.

— Non ? fit Voy.

— Quel intérêt cela présente-t-il ? Ça ne dure jamais plus d’un ou deux millénaires. Les gens s’en fatiguent. Ils reviennent sur Terre et les colonies meurent. Puis au bout de quatre ou cinq mille ans, ou quarante, ou cinquante, ils essaient encore et ça rate à nouveau. C’est de l’intelligence gaspillée et des efforts dépensés en pure perte. »

Voy dit d’un ton sec : « Vous êtes vraiment un philosophe. »

Harlan rougit. Il pensa : « À quoi bon parler à ces gens-là ? » Changeant brusquement de sujet, il dit d’un ton irrité : « Au fait, le Bio-programmateur ?

— Eh bien ?

— Voudriez-vous voir où il en est ? Il devrait être assez avancé à présent. »

Une ombre de désapprobation passa sur le visage du Sociologue comme pour dire : « Vous êtes du genre impatient, n’est-ce pas ? » Mais il se contenta de répondre : « Venez avec moi, nous allons voir. »

La plaque fixée sur la porte du bureau portait le nom de Néron Feruque. L’œil et le cerveau d’Harlan enregistrèrent le fait à cause d’une vague ressemblance avec deux personnages importants de la région méditerranéenne pendant les Temps Primitifs. (À la suite de ses discussions hebdomadaires avec Cooper, son propre intérêt pour les Primitifs avait presque tourné à l’obsession.)

L’homme cependant ne ressemblait ni à l’un ni à l’autre de ces personnages pour autant qu’Harlan s’en souvînt. Il était d’une maigreur presque cadavérique et la peau de son visage se tendait sur son nez busqué. Il avait de longs doigts et des poignets noueux. Il passait une main distraite sur sa petite Calculatrice électronique ; on aurait dit la Mort effectuant la pesée des âmes.

Harlan s’aperçut qu’il regardait la Calculatrice avec une sorte d’avidité. C’était là les œuvres vives de la Bio-programmation ; le sort de bien des gens dépendait de ce mécanisme complexe. Qu’on lui fournisse toutes les données nécessaires retraçant l’histoire d’un individu et les équations de Changement de Réalité projeté, et il cliquettera et ricanera de façon obscène pendant un laps de temps pouvant aller d’une minute à un jour, puis il crachera l’éventail de tous les schémas d’existence possibles de la personne considérée (dans le cadre de la nouvelle Réalité) avec pour chacun d’eux son degré de probabilité.

Le Sociologue Voy présenta Harlan. Feruque, ayant examiné avec un ennui visible l’insigne du Technicien, hocha la tête et se remit au travail.

« Le Bio-diagramme de la jeune femme est-il terminé ? demanda Harlan.

— Pas encore. Je vous préviendrai quand il le sera. » Il était de ces gens qui poussaient le mépris du Technicien jusqu’à une grossièreté non déguisée.

« Prenez votre temps, Bio-programmateur », fit Voy.

Feruque avait des sourcils tellement minces qu’on ne les voyait presque pas. Cela augmentait la ressemblance de son visage avec celle d’un crâne. Ses yeux roulèrent dans ce qui aurait été des orbites vides tandis qu’il disait : « Vous avez détruit les astronefs ? »

Voy hocha la tête : « Nous les avons ramenés un siècle en arrière. »

Feruque remua les lèvres comme s’il formait un mot.

Harlan croisa les bras et regarda le Bio-programmateur qui finit par détourner les yeux et garder pour lui sa désapprobation.

Harlan pensa : « Il sait qu’il a sa part de responsabilité. »

Feruque dit à Voy : « Puisque vous êtes ici, que diable voulez-vous que je fasse au sujet des demandes de sérum anticancéreux ? Nous ne sommes pas le seul siècle qui en possède. Pourquoi recevons-nous toutes les demandes ?

— Tous les autres siècles sont aussi débordés que vous, vous le savez.

— Alors on n’a qu’à cesser d’envoyer de nouvelles demandes.

— Comment allons-nous nous y prendre ?

— Facile. Que le Comité Pan-temporel cesse de les recevoir.

— Je n’ai pas d’influence sur le Comité.

— Vous en avez sur le patron. »

Harlan écoutait la conversation d’une oreille distraite, sans intérêt réel. Ça avait du moins l’avantage de fixer son attention sur des problèmes sans importance et de détourner son esprit des ricanements de la machine. Il savait que le « patron » devait être le Calculateur responsable de la Section.

« J’ai parlé au patron, dit le Sociologue, et il a parlé au Comité.

— Foutaises. Il s’est contenté d’envoyer une bande magnétique – travail de routine. Il faut qu’il se batte pour cela. C’est une question de politique de base.

— Le Comité Pan-temporel n’est pas d’humeur ces temps-ci à examiner des changements de politique de base. Vous connaissez les bruits qui circulent.

— Oh ! bien sûr. Ils sont sur une grosse affaire. Chaque fois qu’ils veulent éluder un problème, le bruit court que le Comité s’occupe d’une question particulièrement importante. »

(S’il en avait eu le cœur, Harlan aurait souri à ce point de la conversation.)

Feruque se plongea dans ses réflexions pendant quelques instants, puis éclata : « Ce que la plupart des gens ne comprennent pas, c’est que le sérum anticancéreux n’a rien à voir avec une plantation forestière ou un générateur de champ. Je sais que la moindre pousse de pin doit être protégée contre les effets fâcheux s’exerçant sur la Réalité, mais le sérum anticancer concerne toujours une vie humaine et cela est cent fois plus compliqué.

Songez au nombre de gens qui meurent tous les ans du cancer dans chaque siècle ne possédant pas de sérum anticancéreux d’une espèce ou d’une autre. Vous pouvez imaginer combien de malades désirent mourir. Aussi les gouvernements Temporels de chaque siècle sont constamment en train de transmettre des demandes à l’Éternité : « On vous en supplie instamment, envoyez-nous soixante-quinze mille ampoules de sérum pour des hommes gravement atteints qui ont une importance vitale pour l’équilibre de notre société. Reportez-vous aux dossiers des intéressés ci-inclus. »

Voy eut un bref hochement de tête : « Je sais. Je sais. »

Mais l’indignation de Feruque ne céda pas pour autant. « Si vous lisez son curriculum, chaque homme apparaît comme un héros. Chacun représente pour son époque une perte considérable. Aussi vous devez prendre l’affaire à cœur. Vous voyez ce qui arriverait à la Réalité si chaque homme vivait et si différentes combinaisons d’hommes vivaient.

Le mois dernier, j’ai fait 572 requêtes concernant le cancer. Dix-sept, retenez bien ce chiffre, dix-sept Bio-diagrammes apparurent comme n’impliquant pas de Changements de Réalité indésirables. Rendez-vous compte qu’il n’y avait pas un seul cas de Changement de Réalité possible et souhaitable, mais le Comité a décidé que les cas neutres recevraient le sérum. Par humanité. Ainsi dix-sept personnes exactement, prises dans divers siècles, ont été guéries ce mois-là.

Et qu’arrive-t-il ? Les siècles sont-ils satisfaits ? Loin de là. Un homme est guéri et une douzaine, du même pays, du même Temps, ne le sont pas. Chacun dit : « Pourquoi celui-là ! » Peut-être que les types que nous n’avons pas traités ont-ils plus de valeur, peut-être s’agit-il de philanthropes aux joues roses aimés de tous, tandis que le seul homme que nous guérissons bat-il sa vieille mère toutes les fois qu’il s’arrête de frapper ses gosses. Ils ne savent rien sur les Changements de Réalité et nous ne pouvons les renseigner.

Tout ce que nous faisons, c’est nous attirer des ennuis, Voy, à moins que le Comité Pan-temporel ne se décide à passer au crible toutes les demandes et à n’approuver que celles qui aboutissent à des Changements de Réalité désirables. C’est tout. Ou bien on les soigne et l’humanité en tire quelque avantage, ou bien c’est hors de question. Et ne venez pas me dire : « Bah ! il n’en résulte aucun dommage. »

Le Sociologue avait écouté avec une expression légèrement peinée sur le visage. « Si c’était vous qui aviez le cancer…, commença-t-il.

— C’est là une remarque stupide, Voy. Nos décisions sont-elles basées sur ce genre d’argument ? Dans ce cas, il n’y aurait jamais de Changement de Réalité. Il y a toujours un pauvre bougre qui écope, n’est-ce pas ? Supposez que ce soit vous le pauvre bougre, hein ?

Autre chose encore. N’oubliez pas que chaque fois que nous faisons un Changement de Réalité, le suivant est d’autant plus difficile à établir. Chaque physio-année, le risque qu’un Changement fait à l’aveuglette soit pire que le précédent s’accroît. Cela signifie que la proportion de types que nous pouvons guérir devient de toute façon plus petite. Elle le deviendra de plus en plus. Il arrivera un jour où nous ne serons capables de guérir qu’un seul individu par physio-année, même en comptant les cas neutres. Mettez-vous bien ça dans la tête. »

Harlan cessa de prêter la moindre attention à ce qui se disait. C’était là le genre d’accrochage auquel il fallait s’attendre. Les Psychologues et les Sociologues, dans leurs rares études sur les formes d’introversion qu’on rencontrait chez certains Éternels, appelaient ça l’identification. Les hommes s’identifiaient au siècle auquel ils étaient professionnellement attachés. Bien trop souvent, ses combats devenaient leurs propres combats.

L’Éternité combattait le démon de l’identification autant qu’elle le pouvait. Aucun homme ne pouvait être nommé à une Section à moins de deux siècles de son temps d’origine, pour rendre l’identification plus difficile. La préférence était donnée à des siècles aux cultures nettement différentes de celles de leur propre Temps. (Harlan pensait à Finge et au 482e siècle.) Qui plus est, on les changeait d’affectation dès que leurs réactions devenaient suspectes. (Harlan n’aurait pas parié une pièce d’un grafen du 50e siècle sur les chances qu’avait Feruque de rester encore en fonction une physio-année au maximum.)

Et pourtant des hommes continuaient d’éprouver une attirance stupide pour un foyer « temporel » et cherchaient à s’intégrer à tel ou tel siècle (le désir du Temps : tout le monde était au courant). Pour une raison ou une autre, cela était particulièrement vrai pour les siècles ayant maîtrisé les voyages dans l’espace. C’était là un phénomène qui méritait d’être étudié et qui l’aurait été si l’Éternité n’avait manifesté une répugnance systématique à s’analyser elle-même.

Un mois plus tôt, Harlan aurait pu mépriser Feruque et ne voir en lui qu’un sentimental trouvant toujours matière à s’indigner, un lourdaud irascible qui, déplorant que la technique des champs électro-gravitiques subisse un recul (dans une nouvelle Réalité), couvrait d’invectives ceux qui, dans d’autres siècles, osaient réclamer du sérum anticancéreux.

Il aurait pu faire un rapport sur lui. Il aurait été de son devoir de le faire. On ne pouvait évidemment plus faire confiance aux réactions de l’homme.

Mais il ne pouvait plus agir ainsi à présent. Il se découvrait même de la sympathie pour cet homme. Son propre crime était plus grand.

Comme il lui était facile de revenir à ses préoccupations au sujet de Noÿs !


Il avait finalement réussi à s’endormir, cette nuit-là, et il faisait grand jour quand il s’éveilla. Les murs translucides laissaient passer la lumière de tous côtés et il eut l’impression de se retrouver en plein nuage par un matin brumeux.

Le rire de Noÿs résonna quelque part au-dessus de lui. « Bonté divine, tu en as mis du temps à t’éveiller ! »

Le premier geste instinctif d’Harlan fut de chercher à tâtons une couverture absente. Puis la mémoire lui revint et il la regarda, l’esprit en déroute et le sang au visage. Il se mit en devoir d’analyser ses impressions.

Mais à ce moment une autre idée lui vint à l’esprit et il s’assit d’un bond. « Il n’est pas plus d’une heure, n’est-ce pas ? Père Temps !

— Il n’est que 11 heures. Ton petit déjeuner t’attend et tu as largement le temps.

— Merci, murmura-t-il.

— La douche est réglée et tes vêtements sont prêts. » Que pouvait-il dire ? « Merci », murmura-t-il encore.

Il évita son regard pendant qu’il mangeait. Elle était assise en face de lui, sans manger, son menton enfoui dans la paume d’une main, ses cheveux noirs ramenés sur le côté en une lourde torsade et ses cils d’une longueur incroyable.

Elle suivait chacun de ses gestes tandis qu’il gardait les yeux baissés, cherchant en lui le vif sentiment de honte qu’il aurait dû éprouver, pensait-il. « Où vas-tu à une heure ? demanda-t-elle.

— Jeu d’aéroballe, murmura-t-il. J’ai le ticket.

— Voilà les accessoires. Dire que j’ai manqué toute la saison à cause de ces trois mois escamotés, tu te rends compte. Qui gagnera la partie, Andrew ? »

Il se sentit pris d’une étrange faiblesse en s’entendant appeler par son prénom. Il secoua brusquement la tête et essaya de prendre un air austère. (Jadis, cela lui était très facile.)

— Mais tu dois le savoir. Tu as inspecté toute cette période, n’est-ce pas ? »

À dire vrai, il aurait dû se borner à une simple dénégation froide, mais il se laissa fléchir et expliqua : « J’avais une quantité considérable d’Espace-Temps à parcourir. Il m’est impossible d’avoir connaissance de petits faits précis tels que des résultats de jeux.

— Dis plutôt que tu ne veux pas me le dire. »

Harlan ne répondit pas. Il inséra la pointe de son couteau dans le petit fruit juteux et le porta à ses lèvres.

Au bout d’un moment, Noÿs reprit : « As-tu vu ce qui se passait dans cette zone temporelle avant ton arrivée ?

— Aucun détail, N… Noÿs. » (Il s’obligea à prononcer son nom.)

La fille dit doucement : « Ne nous as-tu pas vus ? Ne savais-tu pas depuis le début que… »

Harlan balbutia : « Non, non. Je ne pouvais pas me voir moi-même. Je ne suis pas dans la Réa… je ne suis pas ici jusqu’à ce que je vienne. Je ne peux pas t’expliquer. » Il était doublement bouleversé. D’abord du fait qu’elle ait parlé de ça. Ensuite, parce qu’il s’était presque oublié jusqu’à dire « Réalité », le mot que, plus que tout autre, il était interdit de prononcer dans toute conversation avec des Temporels.

Elle leva les sourcils et ses yeux s’arrondirent en une expression légèrement étonnée. « As-tu honte ?

— Ce que nous avons fait ensemble n’était pas convenable.

— Pourquoi ? » Et dans le contexte du 482e siècle, sa question était parfaitement innocente. « C’est défendu aux Éternels ? » Elle disait cela presque en plaisantant, du ton qu’elle aurait pris pour demander si les Éternels avaient le droit de manger.

« N’emploie pas ce mot, dit Harlan. Par le fait, ça nous est interdit, d’une certaine manière.

— Eh bien, dans ce cas, ne leur dis rien. J’en ferai autant. » Elle contourna la table et vint s’asseoir sur ses genoux et repoussa le plateau d’un souple mouvement de hanche.

L’espace d’un instant, il se raidit et esquissa un geste comme pour la repousser. Mais il ne put aller jusqu’au bout.

Elle se courba et l’embrassa sur les lèvres et plus rien ne lui parut honteux. Rien de ce qui concernait Noÿs et lui-même.

Il n’était pas certain du moment où il commença à faire ce qu’un Observateur, du point de vue éthique, ne devait pas faire. C’est-à-dire qu’il se mit à réfléchir sur la nature des problèmes concernant la Réalité de fait et le Changement de Réalité qui devait être mis au point.

Ce n’était ni les mœurs relâchées de l’époque, ni l’ectogenèse, ni le matriarcat qui inquiétait l’Éternité. Il en était déjà ainsi dans la Réalité précédente et le Comité Pan-temporel n’y avait rien trouvé à redire alors. Finge avait dit que c’était un problème fort délicat.

Le Changement devrait donc l’être également et il faudrait qu’il affecte le groupe que lui-même Observait. Tant de choses semblaient évidentes.

Il devrait inclure l’aristocratie, les possédants, les classes supérieures, les bénéficiaires du système.

Ce qui l’ennuyait, c’était que Noÿs serait très certainement mise en cause.

Prévoyant que les difficultés ne faisaient que commencer, il passa les trois jours restants prévus par son ordre de mission dans une tension qui gâta même la joie d’être auprès de Noÿs.

« Qu’est-ce qui est arrivé ? interrogea-t-elle. Pendant, un moment, tu as semblé tout différent de ce que tu étais dans l’Éther… là-bas. Tu n’étais plus guindé du tout. Maintenant, tu parais inquiet. Est-ce parce que tu dois retourner ? »

Harlan dit : « En partie.

— Es-tu obligé ?

— Je le suis.

— Voyons, si tu étais en retard, qui s’en soucierait ? » Harlan sourit presque de sa naïveté. « Ça ne leur plairait guère », dit-il, et pourtant il pensa avec autant de nostalgie à la marge de deux jours qui lui restait.

Elle régla les commandes d’un instrument de musique équipé d’un mécanisme lui permettant de composer et de jouer ses propres lignes mélodiques en pinçant des cordes et en frappant des touches au hasard – hasard qui, grâce à des formules mathématiques complexes, ne pouvait produire que des combinaisons harmonieuses. La musique ne pouvait pas plus se répéter que ne se répètent les flocons de neige et il lui était pareillement impossible d’être sans beauté.

À travers les sons l’incitant à la rêverie, Harlan gardait son regard fixé sur Noÿs et ses pensées l’enveloppaient toute. Que serait-elle dans la nouvelle structure temporelle ? Une marchande de poissons, une ouvrière, une mère de six enfants, grasse, affreuse, malade ? Qui qu’elle fût, elle ne se souviendrait pas d’Harlan. Il ne ferait plus partie de sa vie dans une nouvelle Réalité et, de toute façon, elle ne serait plus Noÿs.

Ce n’était pas simplement une fille qu’il aimait. (Étrangement, il utilisa le mot « aimer » dans ses propres pensées pour la première fois et il ne se donna même pas le temps d’y réfléchir et de s’étonner de l’étrangeté de la chose.) Il aimait tout un monde de petits faits précis : sa façon de s’habiller, de marcher, de parler, ses gestes familiers. Tout cela était la résultante d’un quart de siècle de vie et d’expérience dans une Réalité donnée. Elle n’avait pas été sa Noÿs dans la Réalité précédente, antérieure d’une physio-année. Elle ne serait pas sa Noÿs dans la prochaine Réalité.

On pouvait logiquement présumer que la nouvelle Noÿs aurait des qualités que celle-ci ne possédait pas, mais il était absolument certain d’une chose. Il désirait cette Noÿs-ci, celle qu’il voyait en ce moment, celle de cette Réalité. Si elle avait des défauts, c’était ces défauts-là qu’il aimait.

Que pouvait-il faire ?

Plusieurs choses lui vinrent à l’esprit, toutes illégales. L’une d’elles était d’apprendre la nature du Changement et de découvrir de façon certaine comment Noÿs pouvait en être affectée. Après tout, on ne pouvait pas être certain que…

Un silence de mort arracha Harlan à ses pensées. Il se trouvait une fois de plus dans le bureau du Bio-programmateur. Le Sociologue Voy le surveillait du coin de l’œil. Feruque tournait vers lui son visage cadavérique.

Et le silence était oppressant.

Harlan mit un instant à réaliser ce qui se passait. Juste un instant. La Calculatrice électronique avait cessé son cliquetis antérieur.

Harlan bondit : « Vous avez la réponse, Bio-programmateur ? »

Feruque examina les diagrammes qu’il tenait à la main. « Ouais. Certainement. Il y a quelque chose de bizarre.

— Puis-je voir ? Harlan tendit la main, elle tremblait visiblement.

— Il n’y a rien à voir. C’est ce qu’il y a d’étrange.

— Que voulez-vous dire : rien ? » Harlan regarda Feruque avec des yeux qu’il sentit soudain devenir brûlants jusqu’à ce qu’il ne distinguât plus qu’une vague forme allongée là où se tenait Feruque.

La voix prosaïque du Bio-programmateur lui semblait parvenir de très loin. « La dame n’existe pas dans la nouvelle Réalité. Pas de changement de personnalité. Elle n’est plus là, c’est tout. Partie. J’ai vérifié les probabilités jusqu’à la millième décimale. Elle n’est nulle part. En fait – et il se frotta la joue de ses longs doigts maigres – avec la combinaison de facteurs que vous m’avez soumise, je ne vois pas très bien de quelle manière elle s’intègre dans l’ancienne Réalité. »

Harlan entendit à peine. « Mais… mais le Changement était si petit.

— Je sais. Une curieuse combinaison de facteurs. Tenez, vous voulez les diagrammes ? »

Harlan s’en empara d’un geste machinal. Noÿs disparue ? Noÿs n’existant plus ? Comment cela se pouvait-il ?

Il sentit une main sur son épaule et la voix de Voy retentit à son oreille. « Êtes-vous malade, Technicien ? » La main se retira comme si elle regrettait déjà d’avoir, dans un mouvement irréfléchi, touché le corps d’un Technicien.

Harlan avala sa salive et se composa péniblement un visage. « Je vais très bien. Voulez-vous me conduire à la Cabine ? »

Il ne devait pas montrer ses sentiments. Il devait se comporter comme s’il s’agissait d’une simple enquête de routine, ainsi qu’il l’avait prétendu. Il devait déguiser le fait qu’avec la non-existence de Noÿs dans la nouvelle Réalité, il était presque physiquement submergé par un flot de joie pure, une enivrante impression de triomphe.


7

LE PRÉLUDE AU CRIME

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Harlan entra dans la cabine au 2456e siècle et regarda en arrière pour s’assurer que la barrière énergétique qui la séparait de l’Éternité était vraiment sans faille, que le Sociologue Voy n’était pas en train de l’observer. Durant ces dernières semaines, c’était devenu chez lui une habitude, un geste automatique, de lancer un rapide coup d’œil par-dessus son épaule pour s’assurer qu’il n’y avait personne derrière lui dans les puits d’accès aux cabines.

De plus, bien que déjà dans le 2456e siècle, ce fut vers l’avenir qu’Harlan régla les commandes de la cabine. Il regarda défiler les chiffres sur le cadran du chronoscope. Malgré la rapidité – qui les rendait illisibles – avec laquelle ils passaient devant ses yeux, il aurait largement le temps de réfléchir.

Les découvertes du Bio-programmateur avaient singulièrement modifié la situation ! Jusqu’à la nature même de son crime qui avait changé !

Et tout cela avait tourné autour de Finge. La phrase s’imposa à lui avec ses assonances ridicules et son rythme lourd, elle tournait dans son crâne jusqu’à lui donner le vertige : tout tournait autour de Finge. Tout tournait autour de Finge…

Harlan avait évité tout contact personnel avec Finge depuis son retour dans l’Éternité, après ces journées passées au 482e siècle avec Noÿs. De même que l’Éternité s’était refermée sur lui, de même le sentiment de son crime le possédait tout entier. Un serment professionnel trahi, ce qui semblait une chose insignifiante au 482e siècle, était une faute énorme dans l’Éternité.

Évitant de se présenter, il avait envoyé son rapport par tube pneumatique et était rentré chez lui. Il avait besoin de réfléchir à tout cela, de gagner du temps pour analyser le changement qui s’était produit en lui et s’y habituer.

Finge ne l’avait pas permis. Il s’était mis en communication avec Harlan moins d’une heure après que le rapport avait été adressé au service intéressé et inséré dans le tube pneumatique.

Le virage du Calculateur apparut sur l’écran de la vidéo. « Je m’attendais à ce que vous fussiez dans votre bureau, fit-il.

— J’ai remis le rapport, monsieur. Peu importe l’endroit où me parviendra ma nouvelle affectation, répondit Harlan.

— Ah ! bon ? » Finge parcourut le rouleau de documents qu’il tenait à la main, le rapprocha de ses yeux au point d’en loucher et en examina la structure perforée.

« Il est à peine complet, continua-t-il. Puis-je visiter votre appartement ? »

Harlan hésita un instant. L’homme était son supérieur et refuser cette auto-invitation à ce moment frôlerait l’insubordination. Cela révélerait sa culpabilité, semblait-il, et il avait la conscience trop chargée pour oser se le permettre.

« Vous serez le bienvenu, Calculateur », dit-il avec raideur.

L’urbanité raffinée de Finge et son épicurisme introduisirent une note discordante qui ne cadrait pas avec le logement tout en angles d’Harlan. Le 95e siècle, son Temps d’origine, penchait vers une austérité toute Spartiate dans le choix du mobilier et la décoration et Harlan n’avait jamais complètement perdu son goût pour ce style. Les chaises en métal tubulaire étaient recouvertes d’un simple placage qui avait reçu artificiellement le grain et l’apparence du bois (bien que sans grand succès). Dans un des coins de la pièce, il y avait un petit meuble qui représentait un écart encore plus grand des coutumes du temps.

Cela frappa l’œil de Finge presque tout de suite.

Le Calculateur y posa un doigt boudiné comme pour en éprouver la texture. « Quel est ce matériau ?

— Du bois, monsieur, dit Harlan.

— Du bois réel ? Du vrai bois ? Étonnant ! Vous utilisiez du bois dans votre époque d’origine, je crois ?

— C’est exact.

— Je vois. Cela n’a rien d’illégal, Technicien. » Il essuya le doigt avec lequel il avait touché l’objet sur la jambe de son pantalon. « Mais je ne sais s’il est sage de se laisser influencer par la culture de son époque d’origine. Le véritable Éternel adopte n’importe quelle culture dans laquelle il se trouve plongé. Je ne crois pas, par exemple, m’être servi plus de deux fois en cinq ans d’un ustensile énergétique pour manger – il soupira – et pourtant, on a toujours considéré comme malpropre de mettre la nourriture en contact avec la matière. Mais je n’abandonne pas. Je n’abandonne pas. »

Son regard se porta à nouveau sur l’objet de bois, mais maintenant il avait mis les mains derrière son dos et il dit : « Qu’est-ce que c’est ? À quoi ça sert ?

— C’est une bibliothèque », répondit Harlan. Il eut l’impulsion de demander à Finge comment il se sentait maintenant que ses mains s’appuyaient fermement derrière son dos. Ne pensait-il pas que ce serait plus « propre » si ses vêtements et son corps lui-même étaient constitués uniquement de faisceaux d’énergie que ne viendrait souiller aucun contact matériel ?

Finge haussa les sourcils. « Une bibliothèque. Alors ces objets qui reposent sur les rayons sont des livres. Je ne me trompe pas ?

— Oui, monsieur.

— Des exemplaires authentiques ?

— Parfaitement, Calculateur. Je les ai rapportés du 24e siècle. Le petit nombre que j’ai ici datent du 20e. Si… si vous désirez les examiner, je vous demanderai d’en prendre soin. Les pages ont été restaurées et ont subi un traitement préservateur, mais ce n’est pas du métal. Elles doivent être manipulées avec précaution.

— Je n’y toucherai pas. Je n’ai pas l’intention d’y toucher. La poussière originelle du 20e siècle les recouvre, j’imagine. De vrais livres ! – il rit. – Des pages de cellulose aussi ? D’après ce que j’ai cru comprendre. »

Harlan hocha la tête. « De la cellulose modifiée par un traitement spécial en vue de la conserver, oui. » Il ouvrit la bouche pour prendre une profonde inspiration, se forçant à rester calme. Il était ridicule de l’identifier avec ces livres, de sentir qu’une critique contre eux était une critique contre lui-même.

« J’ose dire, dit Finge, toujours sur son sujet, que le contenu de ces livres tiendrait tout entier sur deux mètres de film et ce dernier sur le bout d’un doigt. Quel en est le sujet ? »

Harlan dit : « Ce sont des volumes reliés d’un magazine de nouvelles du 20e siècle.

— Vous lisez cela ? »

Harlan dit avec orgueil : « C’est là quelques volumes de la collection complète que je possède. Aucune bibliothèque de l’Éternité ne possède la même.

— Je sais, c’est votre marotte. Je me souviens à présent que vous m’avez fait part une fois de votre intérêt pour le Primitif. Je suis étonné que votre Éducateur vous ait jamais permis de vous intéresser à une telle chose. Un tel gaspillage d’énergie. »

Harlan serra les lèvres. Cet homme, se dit-il, était délibérément en train d’essayer de l’irriter et de le mettre hors de lui pour qu’il ne soit plus en état de raisonner calmement. S’il en était ainsi, il ne fallait pas lui permettre de réussir.

Harlan y alla carrément : « Je pense que vous êtes venu me voir au sujet de mon rapport ?

— Oui, c’est exact. » Le Calculateur regarda autour de lui, choisit un siège et s’assit avec précaution. « Il n’est pas complet, comme je vous l’ai dit par le communicateur.

— Dans quel sens, monsieur ? » (Du calme ! Du calme !) Finge grimaça un sourire. « Qu’est-ce qui est arrivé que vous n’avez pas mentionné, Harlan ?

— Rien, monsieur. » Et bien qu’il l’eût dit fermement, il se sentait mal à l’aise.

« Allons, Technicien. Vous avez passé plusieurs périodes de temps dans la société de la jeune femme. Ou vous l’avez fait si vous avez suivi les instructions spatio-temporelles. Vous les avez bien suivies, je suppose ? »

La culpabilité d’Harlan l’envahit au point qu’il se rendit à peine compte de cette attaque directe contre sa compétence professionnelle.

Il ne put que dire : « Je les ai suivies. »

« Et que s’est-il produit ? Vous ne dites rien de vos relations privées avec la jeune femme.

— Il ne s’est rien passé d’important, dit Harlan, la bouche sèche.

— C’est ridicule. À votre âge et avec votre expérience, je n’ai pas à vous dire que ce n’est pas à un Observateur déjuger de ce qui est important et de ce qui ne l’est pas. »

Les yeux de Finge transperçaient Harlan. Ils étaient plus durs et plus aigus que ne semblait l’exiger le ton modéré qu’il avait adopté pour le questionner.

Harlan s’en rendit parfaitement compte et ne se laissa pas abuser par la voix aimable de Finge, pourtant l’habitude du devoir le tracassait. Un Observateur devait tout rapporter. Un Observateur était simplement un pseudopode aux sens perceptifs jeté hors de l’Éternité dans le Temps. Il testait ce qui l’entourait et était retiré. Dans l’accomplissement de sa tâche, un Observateur n’avait pas d’individualité propre ; ce n’était pas réellement un homme.

Presque automatiquement, Harlan commença la narration des événements qu’il avait omis dans son rapport. Il le fit avec la mémoire exercée de l’Observateur, rapportant les conversations avec une exactitude littérale, mimant les attitudes et les intonations. Il le fit avec amour car, en le racontant, il le vivait de nouveau et oubliait presque, ce faisant, que l’attitude inquisitoriale de Finge, jointe à son propre sens du devoir, l’amenait à admettre sa culpabilité.

Ce fut seulement quand il approcha de la conclusion de cette première longue conversation qu’il hésita et que l’armure de son objectivité d’Observateur montra quelques failles.

Il n’eut pas à donner de plus amples détails car Finge leva soudain la main et dit de sa voix perçante et aiguë :

« Merci. C’est assez. Vous alliez me dire que vous avez fait l’amour avec la femme. »

Harlan se sentit gagner par la colère. Ce que disait Finge était la vérité littérale, mais le ton de voix de Finge la faisait paraître lubrique, grossière et, plus que tout, un lieu commun.

Quoi que ce fût, ou pût être, ce n’était pas un lieu commun.

Harlan s’expliquait l’attitude de Finge, son interrogatoire anxieux, le fait qu’il ait interrompu le rapport verbal au moment où il l’avait fait : Finge était jaloux ! Cela du moins Harlan aurait juré que c’était évident. Harlan avait réussi à séduire une fille que Finge était décidé à avoir.

Harlan goûta la saveur de sa victoire et la trouva douce. Pour la première fois de sa vie, il avait un but qui avait plus de signification pour lui que sa froide besogne d’Éternel. Finge serait jaloux longtemps puisque Noÿs Lambent allait être à lui de façon permanente.

Dans sa soudaine exaltation, il se risqua à formuler une requête qu’il avait décidé tout d’abord de présenter après un prudent délai de quatre ou cinq jours.

Il dit : « J’ai l’intention de demander la permission de contracter une union avec une Temporelle », dit-il.

Finge sembla soudain sortir de sa rêverie. « Avec Noÿs Lambent, je présume ?

— Oui, monsieur. En tant que Calculateur responsable de la Section, ma demande devra passer par vous… »

Harlan voulait qu’il en soit ainsi. Pour faire souffrir Finge. S’il désirait la jeune fille, qu’il le dise et Harlan pourrait insister pour qu’on permette à Noÿs de choisir elle-même. Il sourit presque à cette idée. Il espérait qu’on en viendrait là. Ce serait le triomphe final.

Habituellement, un Technicien ne pouvait certes espérer, en pareilles circonstances, passer outre aux désirs d’un Calculateur, mais Harlan était persuadé qu’il pouvait compter sur l’appui de Twissell et Finge avait beaucoup de chemin à faire avant de pouvoir rattraper Twissell.

Finge, cependant, ne semblait pas ému. « Il semblerait, dit-il, que vous ayez déjà illégalement pris possession de la fille. »

Harlan rougit et éprouva instinctivement le besoin de se défendre. « Le plan spatio-temporel insistait sur le fait que nous devions rester ensemble et seuls. Vu que rien de ce qui est arrivé n’était spécifiquement interdit, je ne me sens nullement coupable. »

Ce qui était un mensonge et, d’après l’expression à demi amusée de Finge, on pouvait voir qu’il n’était pas dupe. « Il va y avoir un Changement de Réalité, dit-il.

— S’il en est ainsi, je transformerai ma requête pour demander une liaison avec Miss Lambent dans la nouvelle Réalité, répliqua Harlan.

— Je ne pense pas que ce serait sage. Comment pouvez-vous être sûr d’avance ? Dans la nouvelle Réalité, elle peut être mariée, elle peut être difforme. En fait, je peux vous dire ceci : dans la nouvelle Réalité, elle ne voudra pas de vous. Elle ne voudra pas de vous. »

Harlan tressaillit : « Vous n’en savez rien.

— Ah ? Vous pensez que votre grand amour est une affaire de contact d’âme à âme ? Qu’il survivra à tous les changements extérieurs ? Avez-vous lu des romans venant du Temps ? »

Piqué, Harlan fit montre de quelque impudence. « Pour commencer, je ne vous crois pas. »

Finge dit d’un ton froid : « Je vous demande pardon ?

— Vous mentez. » Harlan perdait à présent toute retenue. « Vous êtes jaloux. Voilà le fin mot de l’affaire. Vous êtes jaloux. Vous aviez vos propres plans pour Noÿs, mais c’est moi qu’elle a choisi.

— Vous rendez-vous compte… commença Finge.

— Je me rends compte de beaucoup de choses. Je ne suis pas un idiot. Il se peut que je ne sois pas Calculateur, mais je ne suis pas non plus un ignare. Vous dites qu’elle ne voudra pas de moi dans la nouvelle Réalité. Comment le savez-vous ? Vous ne savez même pas encore ce que sera la nouvelle Réalité. Vous ne savez pas s’il doit vraiment y avoir une nouvelle Réalité. Vous avez simplement reçu mon rapport. Il doit être analysé avant qu’un Changement de Réalité puisse être calculé, sans compter qu’il faut qu’il soit soumis pour approbation. Aussi quand vous prétendez connaître la nature du Changement, vous mentez. »

Finge aurait pu réagir de bien des manières. L’esprit surexcité d’Harlan en pouvait imaginer plusieurs. Il n’essaya pas de choisir parmi elles. Finge pouvait affecter de monter sur ses grands chevaux ; il pouvait faire appel à un membre de la Sécurité et faire mettre Harlan sous bonne garde pour insubordination ; il pouvait s’emporter et se mettre à hurler avec autant de colère qu’Harlan ; il pouvait lancer un appel immédiat à Twissell et déposer une plainte en bonne et due forme ; il pouvait… il pouvait…

Finge ne fit rien de tout cela.

Il dit avec douceur : « Asseyez-vous, Harlan. Nous allons discuter de tout ça. »

Et parce que cette réaction était complètement inattendue, la mâchoire d’Harlan s’affaissa et il s’assit plein de confusion. Sa résolution faiblit. Qu’est-ce que ça signifiait ?

« Vous vous souvenez certainement, dit Finge, que je vous ai dit que le problème concernant le 482e siècle impliquait une attitude indésirable des Temporels de la Réalité en cours envers l’Éternité. Vous vous en souvenez, n’est-ce pas ? » Il parlait avec la douce fermeté d’un maître d’école envers un élève quelque peu arriéré, mais Harlan croyait bien déceler une sorte de dureté dans son regard.

— Bien sûr, répondit-il.

— Vous vous souvenez aussi que je vous ai dit que le Comité Pan-temporel hésitait à accepter mon analyse de la situation sans Observations spécifiques qui la confirment. Dès lors ne vous semble-t-il pas évident que j’avais déjà calculé le Changement de Réalité nécessaire ?

— Mais mes propres Observations en constituent la confirmation virtuelle ?

— C’est exact.

— Et il faudrait du temps pour les analyser correctement.

— Absurde. Votre rapport ne signifie rien. La confirmation se trouvait dans ce que vous m’avez dit oralement il y a quelques instants.

— Je ne vous comprends pas.

— Écoutez, Harlan, laissez-moi vous dire ce qui ne va pas au 482e siècle. Parmi les classes supérieures, en particulier chez les femmes, s’est développée la notion que les Éternels sont réellement éternels, littéralement parlant ; qu’ils vivent à jamais… Grand Temps, mon vieux, Noÿs Lambent vous l’a bien dit. Vous m’avez répété ses propos il n’y a pas vingt minutes. »

Harlan regarda Finge d’un air stupéfait. Il se rappelait la voix douce et caressante de Noÿs tandis qu’elle se penchait vers lui et cherchait son regard de ses yeux adorables : Vous vivez à jamais. Vous êtes un Éternel.

Finge poursuivit : « Or une croyance telle que celle-ci est mauvaise, mais, en elle-même, pas trop mauvaise. Elle peut entraîner des inconvénients, accroître les difficultés pour la Section, mais le Calcul révélerait qu’un Changement ne s’impose que dans une minorité de cas. Pourtant, si un Changement est nécessaire, ne vous semble-t-il pas évident que les habitants du siècle qui doivent subir la modification la plus profonde sont ceux qui sont sujets à la superstition ? En d’autres termes, l’aristocratie féminine. Noÿs.

— Il se peut, mais je courrai ma chance, dit Harlan.

— Vous n’avez pas la moindre chance. Pensez-vous que votre fascination et votre charme ont persuadé la douce aristocrate de tomber dans les bras d’un Technicien sans importance ? Allons, Harlan, soyez réaliste sur ce point. »

Harlan serra les lèvres d’un air buté. Il ne dit rien.

Finge reprit : « Ne voyez-vous pas que ces gens, déjà persuadés qu’un Éternel vit « éternellement », ont ajouté à cela une superstition supplémentaire ? Grand Temps, Harlan ! La plupart des femmes croient que l’intimité avec un Éternel permettra à une mortelle (comme elles se qualifient elles-mêmes) de vivre à son tour éternellement. »

Harlan vacilla. Il croyait entendre encore la voix de Noÿs : Si j’étais rendue Éternelle…

Puis ses baisers.

Finge continua : « L’existence d’une telle superstition était difficile à croire, Harlan. C’était sans précédent. Cela faisait partie des erreurs comprises dans la marge d’incertitude, si bien qu’une vérification des Calculs concernant le précédent Changement ne donna aucun renseignement à ce sujet. Le Comité Pan-temporel désirait une preuve solide, une expérimentation directe. J’ai choisi Miss Lambent comme parfaitement représentative de sa classe. Je vous ai choisi comme second sujet… »

Harlan se dressa d’un bond : « Vous m’avez choisi, moi ! Comme sujet !

— Je suis désolé, dit Finge avec raideur, mais c’était nécessaire. Vous faisiez un très bon sujet. »

Harlan le regarda fixement.

Finge poussa la condescendance jusqu’à prendre un air confus devant ce regard muet : « Ne comprenez-vous pas ? Non, vous continuez à ne pas comprendre. Écoutez, Harlan, vous êtes un produit frigide de l’Éternité. Vous ne regardez jamais une femme. Vous considérez les femmes et tout ce qui les concerne comme contraire à l’éthique. Non, il y a un mot meilleur. Vous les considérez comme pécheresses. Cette attitude éclate dans tout ce que vous faites et pour n’importe quelle femme vous auriez le sex-appeal d’un maquereau mort depuis un mois. Pourtant, voilà que nous avons une femme, un beau produit mitonné d’une culture hédoniste, qui s’empresse de vous séduire lors de votre première soirée ensemble, mendiant pratiquement vos caresses. Ne comprenez-vous pas que cela est ridicule, impossible, à moins… eh bien, à moins que ce ne soit la confirmation de ce que nous cherchons. »

Harlan parvint péniblement à dire : « Vous avez dit qu’elle s’est vendue elle-même…

— Pourquoi cette expression ? Il n’y a pas de honte attachée au sexe dans ce siècle. La seule chose étrange est qu’elle vous ait choisi comme partenaire. Et ça, elle l’a fait pour vivre éternellement. C’est clair. »

Et Harlan, les bras dressés, les mains tendues comme des griffes, toute raison et tout sentiment abolis, se jeta instinctivement en avant dans le seul but de saisir Finge à la gorge et de l’étrangler.

Finge recula d’un bond. Il sortit un pistolet d’un geste rapide et mal assuré. « Ne me touchez pas. Arrière ! »

Harlan recouvra juste assez de lucidité pour bloquer son élan. Ses cheveux étaient emmêlés. Sa chemise était tachée de sueur. Ses narines pincées et blêmes laissaient passer une respiration sifflante.

Finge dit d’une voix altérée : « Je vous connais très bien, vous voyez, et j’ai pensé que votre réaction risquait d’être violente. Maintenant, je vais tirer s’il le faut. »

Harlan dit : « Sortez.

— C’est ce que je vais faire. Mais d’abord, vous allez m’écouter. Pour avoir attaqué un Calculateur, vous pouvez être déclassé, mais oublions cela. Vous comprendrez, toutefois, que je ne mentais pas. La Noÿs Lambent de la nouvelle Réalité, en mettant de côté toute autre considération, n’aura plus cette superstition. Tout le but du Changement aura été d’effacer toute trace de celle-ci. Et sans elle, Harlan – sa voix était presque un grognement – comment une femme comme Noÿs voudrait-elle d’un homme tel que vous ? »

Le petit Calculateur recula vers la porte d’entrée, l’arme toujours braquée.

Il s’arrêta pour dire, avec une sorte de gaieté sinistre : « Bien sûr, si elle était là maintenant, Harlan, si elle était là, vous pourriez jouir d’elle. Vous pourriez poursuivre votre liaison et la régulariser. Si elle était près de vous. Mais le Changement va se produire bientôt, Harlan, et après cela, vous ne l’aurez plus. Quel dommage, l’instant présent ne dure pas, même dans l’Éternité, n’est-ce pas, Harlan ? »

Harlan ne le regardait plus. Finge avait finalement gagné et il partait en décochant la flèche du Parthe. Harlan regardait sans le voir le bout de ses chaussures et, quand il leva les yeux, Finge était parti, depuis quelques secondes ou depuis un quart d’heure, il n’aurait su le dire.

Les heures avaient passé comme un cauchemar et Harlan se sentait pris au piège de ses propres pensées. Tout ce que Finge avait dit était si vrai, d’une vérité si évidente. Avec la lucidité de son esprit d’Observateur, Harlan voyait avec un certain recul les relations qu’il y avait eues entre Noÿs et lui et qui avaient été très brèves et inhabituelles, et elles prenaient une tout autre signification. Il ne s’agissait pas d’un engouement soudain. Comment avait-il pu croire une chose pareille ? Tomber amoureuse d’un homme comme lui ?

Bien sûr que non. Les larmes lui piquaient les yeux et il se sentait honteux. Il était tellement évident que tout avait été froidement calculé. La fille avait certains atouts physiques indéniables et aucun principe de morale pour l’empêcher d’en user. Aussi s’en servait-elle et cela n’avait rien à voir avec Andrew Harlan en tant qu’individu particulier. Il incarnait seulement l’idée erronée qu’elle se faisait de l’Éternité, avec ce que cela impliquait.

D’un geste machinal, les longs doigts d’Harlan caressèrent les volumes de sa petite bibliothèque. Il en prit un et l’ouvrit sans le voir.

Les lettres lui parurent brouillées. Les couleurs fanées des illustrations étaient des taches horribles et sans signification.

Pourquoi Finge avait-il pris la peine de lui dire tout cela ? Au sens le plus strict, il n’aurait pas dû le faire. Un Observateur, ou quiconque agissant comme Observateur, ne devait jamais connaître le but de son Observation. Cela l’éloignait par trop de son rôle idéal, celui d’un outil objectif, non humain.

C’était pour l’écraser, bien sûr ; pour prendre une revanche mesquine inspirée par la jalousie.

Harlan passa le doigt sur la page ouverte du magazine. Il se surprit à examiner une reproduction, d’un rouge agressif, d’un véhicule terrestre semblable autant aux véhicules caractéristiques du 45e, du 182e, du 584e et 590e siècle qu’à ceux des Temps Primitifs tardifs. C’était une sorte d’engin très commun avec un moteur à combustion interne. Dans l’Ère Primitive, la source d’énergie était un carburant provenant de la distillation du pétrole et du caoutchouc naturel entourait les roues. Bien entendu, dans aucun des siècles ultérieurs, il n’en était de même.

Harlan avait montré cela à Cooper. Il avait particulièrement insisté là-dessus et maintenant son esprit y revenait inconsciemment comme s’il cherchait à oublier l’instant présent. Des images sans rapport avec la situation venaient l’obséder comme pour le distraire de sa souffrance intérieure.

« Ces photos publicitaires, avait-il dit, nous en disent plus sur les Temps Primitifs que les prétendus articles de fond du même magazine. Les articles supposent une connaissance de base du monde dont ils parlent. On y trouve des termes que les auteurs ne jugeaient pas devoir expliquer. Qu’est-ce qu’une « balle de golf », par exemple ? »

Cooper avait de bonne grâce avoué son ignorance.

Harlan continua du ton didactique qu’il avait bien du mal à éviter en semblables circonstances : « Nous pourrions déduire que c’était une sorte de petite boule d’après certaines indications fournies par le contexte. Nous savons qu’on l’utilisait dans un jeu par le simple fait qu’elle est mentionnée dans un article portant en titre « Sport ». Nous pouvons même faire des déductions supplémentaires et dire qu’on tapait dessus avec une espèce de longue canne et que l’objet du jeu était d’amener la balle dans un trou du sol. Mais pourquoi se casser la tête avec des déductions et des raisonnements ? Regardez cette réclame ! Son but est seulement de pousser les lecteurs à acheter la balle, mais ce faisant, on nous présente une excellente reproduction grandeur nature de la balle, avec une coupe verticale pour montrer sa structure. »

Cooper, qui venait d’une ère où la publicité n’avait pas subi un développement aussi envahissant que dans les derniers siècles des Temps Primitifs, avait du mal à comprendre tout cela. « Ne trouvez-vous pas plutôt révoltant la façon dont ces gens entonnaient leurs propres louanges ? Qui pouvait être assez idiot pour croire les vantardises de quelqu’un sur ses propres produits ? En reconnaissait-il les défauts ? Est-ce qu’à un certain degré d’exagération il jugeait bon d’arrêter les frais ? »

Harlan, par le fait que la publicité se pratiquait sur une assez vaste échelle à son époque d’origine, leva des sourcils tolérants et se contenta de dire : « Il faudra que vous acceptiez la chose. Ça fait partie des mœurs du temps et nous n’intervenons jamais dans quelque culture que ce soit tant qu’elle ne porte pas préjudice, par tel ou tel de ses aspects, à l’Humanité considérée dans son ensemble. »

Mais l’esprit d’Harlan revint brusquement à l’instant présent et il se vit en train de regarder les réclames tapageuses du magazine. Il se demanda avec une soudaine excitation : les pensées qui venaient de lui traverser l’esprit étaient-elles vraiment sans rapport ? Ou était-il en train de trouver un moyen tortueux pour se tirer du mauvais pas où il était et pour rejoindre Noÿs ?

La publicité ! Un truc pour forcer ceux qui n’en avaient pas envie à suivre la norme. Était-il important pour un constructeur de véhicules que tel individu éprouvât un désir spontané pour son produit ? N’était-il pas tout aussi bien d’amener les gens au but (c’était le mot qui convenait) cherché en les incitant par un conditionnement venu de l’extérieur à désirer tel ou tel objet et en les persuadant d’agir en conséquence ? Dans ce cas, qu’est-ce que cela pouvait faire si Noÿs l’aimait par passion ou par calcul ? Qu’ils soient ensemble assez longtemps et elle se mettrait à l’aimer. Il la ferait l’aimer et, en définitive, ce qui comptait, c’était l’amour et non sa motivation. À présent, il regrettait de n’avoir pas lu quelques-uns de ces romans venus du Temps que Finge avait mentionnés avec mépris.

Il pensa soudain à une chose qui lui fit serrer les poings. Si Noÿs était venue à lui, Harlan, pour acquérir l’immortalité, cela ne pouvait signifier qu’une chose : c’est qu’elle n’avait pas encore rempli les conditions requises pour cela. Elle n’avait donc pas couché avec un Éternel auparavant. Et ses relations avec Finge n’avaient été rien de plus que celles de secrétaire à employeur. Autrement quel besoin aurait-elle eu d’Harlan ?

Pourtant Finge devait sûrement avoir essayé, il devait avoir tenté… (Harlan était incapable de poursuivre même dans le secret de son être.) Finge avait pu faire lui-même l’expérience de cette superstition. Il était impossible qu’il en soit autrement étant donné la tentation toujours présente que représentait Noÿs. Alors elle avait dû se refuser à lui. Il s’était donc servi d’Harlan et celui-ci avait réussi. C’est pour cette raison que Finge avait été amené à se venger par jalousie et à torturer Harlan en lui révélant que Noÿs avait agi par intérêt et qu’il ne pourrait jamais l’avoir.

Pourtant, Noÿs avait refusé Finge malgré la vie éternelle comme enjeu et avait accepté Harlan. Elle avait au moins ce choix-là et elle l’avait fait en faveur d’Harlan. Aussi n’avait-elle pas agi uniquement par calcul. L’émotion jouait un rôle.

Ses pensées se brouillaient dans sa tête et devenaient incohérentes et Harlan sentait croître son exaltation de minute en minute.

Il devait l’avoir, et maintenant. Avant tout Changement de Réalité. Qu’est-ce que Finge lui avait dit avec ironie : L’instant présent ne dure pas, même dans l’Éternité.

Était-ce bien vrai, en fait ? Était-ce bien vrai ?

Harlan savait exactement ce qu’il devait faire. Les reproches sarcastiques et irrités de Finge l’avaient piqué et mis dans un état d’esprit tel qu’il était prêt au crime et la raillerie finale de Finge lui avait, à tout le moins, inspiré la nature de l’acte qu’il devait commettre.

Il n’avait pas perdu un moment après cela. Ce fut avec une excitation presque joyeuse qu’il quitta son appartement d’un pas hâtif, pour commettre un crime majeur contre l’Éternité.


8

LE CRIME

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Personne ne lui avait posé de question. Personne ne l’avait arrêté. Il y avait du moins cet avantage dans l’isolement social d’un technicien. Il utilisa la cabine jusqu’à une issue temporelle et en actionna les commandes. Il y avait évidemment le risque de voir arriver quelqu’un pour une mission légitime et qu’il s’étonne que la porte soit en service. Il hésita, puis décida d’apposer son sceau à la plaque de contrôle. Une porte scellée attirerait peu l’attention. Une porte non scellée et en service serait un mystère sans pareil.

Bien sûr, ce pouvait être Finge qui tomberait sur la porte. Il devait en prendre le risque.

Noÿs se tenait toujours debout comme il l’avait laissée. Des heures pénibles (des physio-heures) s’étaient écoulées depuis qu’Harlan avait laissé le 482e siècle pour une Éternité solitaire, mais il revenait maintenant au moment même, à quelques secondes près, où il était parti. Pas un cheveu de la tête de Noÿs n’avait bougé.

Elle eut l’air effrayée : « Avez-vous oublié quelque chose Harlan ? »

Harlan la regarda d’un air avide, mais ne fit aucun mouvement pour la toucher. Il se souvenait des paroles de Finge et il n’osait pas risquer d’être repoussé. Il dit d’un ton froid : « Il faut que vous fassiez ce que je dis. »

Elle dit : « Mais alors, il y a quelque chose qui ne va pas ? Vous venez de partir il n’y a pas une minute.

— Ne vous inquiétez pas », dit Harlan. C’était tout ce qu’il pouvait faire pour s’empêcher de prendre sa main, essayer de la calmer. Au lieu de cela, il parla durement. C’était comme si quelque démon le forçait à faire tout de travers. Pourquoi était-il revenu dès son premier moment de libre ? Il ne faisait que la troubler par son retour presque instantané après son départ.

(Il connaissait la réponse à cela, en réalité. Le diagramme spatio-temporel lui avait accordé une marge de sécurité de deux jours. Les premières heures de ce laps de temps étaient les moins exposées et celles qui avaient le plus de chances de passer inaperçues.) Il avait eu envie tout naturellement d’en profiter le plus tôt possible. Il prenait malgré tout un risque idiot. Il aurait facilement pu commettre une erreur de calcul et revenir dans le Temps avant qu’il l’ait quitté, quelques physio-heures plus tôt. Que serait-il arrivé dans ce cas ? C’était une des premières règles qu’on lui avait apprises en tant qu’Observateur : une personne occupant deux points du même Temps dans la même Réalité court le risque de se rencontrer elle-même.

De toute façon, c’était une chose à éviter. Pourquoi ? Harlan savait qu’il ne désirait pas se rencontrer lui-même. Il ne désirait pas regarder dans les yeux un autre Harlan (antérieur ou ultérieur). Ce serait d’ailleurs un paradoxe et qu’est-ce que Twissell se plaisait à répéter ? « Il n’y a pas de paradoxes dans le Temps, mais seulement parce que le Temps évite délibérément les paradoxes. »

Pendant que ces pensées se bousculaient dans l’esprit d’Harlan, Noÿs le regardait de ses grands yeux lumineux.

Puis elle vint vers lui et posa des mains fraîches sur ses joues brûlantes et dit doucement : « Vous avez des ennuis. »

Son regard semblait à Harlan plein de gentillesse et de tendresse. Mais comment pouvait-il en être ainsi ? Elle avait ce qu’elle désirait. Que voulait-elle encore ? Il saisit ses poignets et dit d’une voix enrouée : « Voulez-vous venir avec moi ? Maintenant ? Sans poser aucune question ? En faisant exactement ce que je dis ?

— Le dois-je ? demanda-t-elle.

— Vous le devez, Noÿs. C’est très important.

— Alors je vais venir. » Elle le dit comme une chose allant de soi, comme si on lui présentait chaque jour une telle requête et qu’elle acceptait toujours.

À la porte de la cabine, Noÿs hésita un instant, puis entra.

« Nous allons en avant, Noÿs, dit Harlan.

— Cela veut dire le futur, n’est-ce pas ? »

La cabine était déjà en train de ronronner doucement tandis qu’elle y entrait et elle était à peine assise qu’Harlan mettait discrètement le contact.

Elle ne montra aucun signe de nausée au début de cette indescriptible sensation de « mouvement » à travers le Temps. Il avait craint que cela ne lui arrive.

Elle était assise, là, tranquillement, si belle et si à son aise qu’il souffrait en la regardant et se moquait pas mal d’avoir, en emmenant une Temporelle dans l’Éternité sans autorisation, commis une trahison.

« Est-ce que le cadran indique le nombre d’années parcourues, Andrew ? demanda-t-elle.

— Les siècles.

— Vous voulez dire que nous sommes à mille ans dans l’avenir ? Déjà ?

— C’est bien ça.

— On n’en a pas l’impression.

— Je sais. »

Elle regarda autour d’elle. « Mais comment bougeons-nous ?

— Je n’en sais rien, Noÿs.

— Vous n’en savez rien !

— Il y a beaucoup de choses concernant l’Éternité qui sont difficiles à comprendre. »

Les chiffres défilaient sur le temporomètre. Ils allaient de plus en plus vite et ils ne formèrent bientôt plus qu’une image confuse. De son coude, Harlan avait poussé la vitesse au maximum. Peut-être l’énergie dépensée causait-elle quelque surprise aux techniciens des générateurs de puissance, mais il en doutait. Personne ne l’attendait dans l’Éternité quand il revint avec Noÿs, ce qui signifiait qu’il avait pratiquement gagné la partie. À présent, il ne lui restait plus qu’à emmener Noÿs en lieu sûr.

À nouveau, Harlan la regarda : « Les Éternels ne savent pas tout.

— Et je ne suis pas une Éternelle, murmura-t-elle, j’en sais si peu. »

Le pouls d’Harlan s’accéléra. Pas encore une Éternelle ? Mais Finge avait dit…

« Laisse tomber, se dit-il à lui-même. Laisse tomber. Elle vient avec toi. Elle te sourit. Que désires-tu de plus ? »

Mais il parla tout de même. « Vous pensez qu’un Éternel vit à jamais, n’est-ce pas ?

— Eh bien, on les appelle Éternels, non ? Et chacun sait qu’ils se désignent ainsi. » Elle lui fit un chaud sourire. « Mais ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ?

— Vous ne le pensez pas alors ?

— Après un certain temps passé dans l’Éternité, je ne l’ai plus pensé. Les gens ne parlaient pas comme s’ils vivaient éternellement et il y avait là des vieillards.

— Pourtant vous m’avez dit que j’étais immortel – cette nuit. »

Elle se rapprocha de lui sur la banquette, souriant toujours : « Je me disais : « Qui sait ? »

Il dit, sans parvenir tout à fait à effacer toute trace de tension dans sa voix : « Comment un Temporel fait-il pour devenir un Éternel ? »

Le sourire s’évanouit et était-ce un effet de son imagination ou une légère rougeur avait-elle envahi son visage ? « Pourquoi demandez-vous cela ? dit-elle.

— Pour savoir.

— C’est stupide. Je préférerais ne pas en parler. » Elle examina ses mains fines ; le vernis incolore de ses ongles étincelait dans la lumière atténuée de la cabine. Harlan pensa distraitement et tout à fait hors de propos que, dans une soirée mondaine, avec une légère touche d’ultra-violet dans l’éclairage mural, ces ongles auraient des reflets d’un vert léger ou d’un pourpre sombre, selon l’angle d’inclinaison de ses mains. Une fille intelligente comme l’était Noÿs pouvait produire une demi-douzaine de nuances et donner l’impression que chacune reflétait son humeur du moment. Bleu pour l’innocence, jaune vif pour le rire, violet pour la tristesse et écarlate pour la passion.

Il dit : « Pourquoi avez-vous fait l’amour avec moi ? »

Elle ramena ses cheveux en arrière d’un mouvement de tête et le regarda avec un visage pâle et grave. « Si vous devez le savoir, c’est en partie en vertu de la théorie selon laquelle une fille peut devenir une Éternelle de cette manière. Ça ne me déplairait pas de vivre à tout jamais.

— Je pensais que vous aviez dit ne pas y croire.

— Je n’y croyais pas, mais cela ne pouvait faire de mal à une fille de tenter sa chance. D’autant plus… »

Il la regardait d’un air sévère, essayant de cacher sa souffrance et sa déception derrière un regard glacé et désapprobateur s’inspirant du puritanisme de son époque d’origine. « Eh bien ?

— D’autant plus que, de toute façon, j’en avais envie.

— Vous aviez envie de faire l’amour avec moi ?

— Oui.

— Pourquoi moi ?

— Parce que vous me plaisiez. Parce que je vous trouvais drôle.

— Drôle ?

— Eh bien, bizarre, si vous aimez mieux. Vous faisiez de tels efforts pour ne pas me regarder, mais vous me regardiez quand même. Vous essayiez de me haïr et je pouvais voir que vous me désiriez. J’avais un peu pitié de vous, je crois.

— Pourquoi aviez-vous pitié de moi ? » Il sentait que ses joues étaient brûlantes.

« Parce que l’envie que vous aviez de moi vous tourmentait. C’est une chose si simple. Vous vous contentez de le demander à une fille. Il est si facile d’être gentil. Pourquoi souffrir ? »

Harlan hocha la tête. Les mœurs du 482e ! « Vous vous contentez de demander à une fille, murmura-t-il, c’est si simple. Il n’y a rien d’autre à faire.

— Il faut que la fille soit consentante, bien sûr. La plupart du temps, elle l’est, si elle n’est pas engagée ailleurs. Pourquoi pas ? C’est très simple. »

Ce fut au tour d’Harlan de baisser les yeux. Évidemment, c’était très simple. Et il n’y avait rien de mal à cela non plus. Pas au 482e siècle. Qui dans l’Éternité devait mieux le savoir ? Il serait un imbécile, un indécrottable et parfait imbécile s’il l’interrogeait sur ses précédentes aventures. Il pourrait aussi bien demander à une fille de sa propre époque si elle avait jamais mangé en présence d’un homme et comment elle avait osé.

Au lieu de cela, il dit humblement : « Et que pensez-vous de moi maintenant ?

— Que vous êtes très gentil, dit-elle doucement, et que si seulement vous vous détendiez… Ne souriez-vous jamais ?

— Il n’y a aucune raison de sourire, Noÿs.

— Je vous en prie. Je veux voir si vos joues prennent le pli qu’il faut. Voyons. » Elle mit les doigts sur les coins de sa bouche et appuya de chaque côté. Surpris, il rejeta la tête en arrière et ne put s’empêcher de sourire.

« Vous voyez, vos joues ne se sont même pas plissées. Vous êtes presque beau. Avec un peu de pratique – debout devant un miroir, souriant et en allumant une étincelle dans vos yeux –, je parierais que vous pourriez être réellement beau. »

Mais le sourire, qui dès le début avait été hésitant, s’effaça. « Nous sommes dans une mauvaise passe, non ? reprit Noÿs.

— Oui, Noÿs. Une très mauvaise passe.

— À cause de ce que nous avons fait ? Vous et moi ? Ce soir-là ?

— Pas exactement.

— C’était ma faute, vous savez. Je le leur dirai, si vous le voulez.

— Jamais, dit Harlan avec énergie. Ne vous chargez d’aucune faute en tout ceci. Vous n’avez rien fait, rien dont vous puissiez vous sentir coupable. Il s’agit d’autre chose. »

Mal à l’aise, Noÿs regarda le temporomètre. « Où sommes-nous ? Je ne peux pas voir les chiffres.

— Quand sommes-nous ? » la corrigea machinalement Harlan. Il réduisit la vitesse et les chiffres apparurent.

Ses beaux yeux s’élargirent et les cils ressortirent sur la blancheur de sa peau. « Il n’y a pas d’erreur ? »

Harlan jeta un coup d’œil à l’indicateur. On y lisait 72 000. « Je suis sûr que c’est ça.

— Mais où allons-nous ?

— Vers quand allons-nous ? Loin dans le futur, dit-il d’un air sombre. Très loin, à une époque sûre. Où ils ne vous trouveront pas. »

En silence, ils regardèrent les chiffres défiler. En lui-même, Harlan ne cessait de se dire que la fille était innocente et l’accusation de Finge sans fondement. Elle avait avoué franchement ce qu’il y avait de vrai et elle avait admis, tout aussi franchement, la présence d’une attirance plus personnelle.

Il leva les yeux juste au moment où Noÿs changeait de position. Elle se dirigea de son côté, et d’un geste résolu, elle arrêta la cabine ; la décélération temporelle leur causa une impression très désagréable.

Harlan avala sa salive et ferma les yeux, attendant que la nausée se dissipe. « Que se passe-t-il ? » demanda-t-il.

Elle était d’une pâleur mortelle et resta un instant sans répondre. Puis elle dit : « Je ne veux pas aller plus loin. Les chiffres sont si élevés ! »

Sur le temporomètre, on lisait : 111 394.

« Nous sommes assez loin », approuva-t-il.

Puis il tendit la main d’un air grave : « Venez, Noÿs. Ceci sera votre demeure pour un certain temps. »

Ils errèrent le long des couloirs de la station temporelle comme des enfants, la main dans la main. Dans les principaux, les lumières brillaient et les pièces obscures s’éclairaient dès qu’ils effleuraient un commutateur. L’air était frais et on y sentait passer comme un souffle qui, sans qu’on puisse parler de courant d’air, indiquait cependant la présence de ventilation.

Noÿs murmura : « Il n’y a personne ici ?

— Personne », dit Harlan, s’efforçant de parler d’une voix forte et assurée. Il désirait rompre le charme car il se trouvait dans un « Siècle Caché », mais finalement il ne fit entendre qu’un murmure.

Il ne savait même pas quel nom donner à un avenir aussi éloigné. L’appeler le cent onze mille trois cent quatre-vingt-quatorzième siècle était ridicule. Il faudrait dire simplement, en restant dans le vague, « le siècle cent mille ».

Il était absurde de s’occuper d’un pareil problème, mais maintenant que l’exaltation due au départ et à la distance parcourue avait disparu, il se retrouvait seul dans une région de l’Éternité où aucun pied humain ne s’était aventuré et il n’aimait pas cela. Il avait honte, doublement honte du fait que Noÿs était témoin, de ressentir un petit froid intérieur qui était un frisson d’appréhension. « Tout est net. Il n’y a pas un grain de poussière, dit Noÿs.

— Nettoyage automatique », répondit-il. Avec un effort qui lui parut déchirer les cordes vocales, il éleva la voix jusqu’à un niveau presque normal. « Mais il n’y a personne ici, tant vers l’avenir que vers le passé, tout au long de milliers et de milliers de siècles. »

Noÿs parut se faire à cette idée. « Et tout est aménagé ? Nous avons dépassé des entrepôts de vivres et une cinémathèque. L’avez-vous remarquée ?

— J’ai vu. Oh ! c’est entièrement équipé. Elles sont toutes entièrement équipées. Toutes les Sections.

— Mais pourquoi, si jamais personne ne vient ici ?

— C’est logique », dit Harlan. Le fait d’en parler enlevait à la situation un peu de son étrangeté. Dire à voix haute ce qu’il connaissait déjà en théorie donnerait aux choses un aspect plus concret, les ramènerait au niveau du vécu. Il reprit : « Tôt dans l’histoire de l’Éternité, aux alentours du 300e siècle, on inventa le duplicateur de masse. En avez-vous entendu parler ? En installant un champ de résonance, l’énergie pouvait être convertie en matière, les particules subatomiques s’ordonnant rigoureusement selon une structure identique, compte tenu du principe d’incertitude, à celle du modèle utilisé. On obtient ainsi une copie exacte de celui-ci.

« Nous autres, dans l’Éternité, nous avons réquisitionné l’appareil pour notre propre usage. À cette époque, il n’existait guère que cent Sections. Nous avions des plans d’expansion, bien sûr. « Dix nouvelles Sections par physio-année » était un des slogans d’alors. Le duplicateur de masse rendit tout cela inutile. Nous avons construit une nouvelle Section complète avec nourriture, énergie, eau, équipement automatique perfectionné, installé la machine et reproduit la Section une fois par siècle tout au long de l’Éternité. Je ne sais pas jusqu’où on est allé, à des millions de siècles probablement.

— Toutes sont comme celles-ci, Andrew ?

— Toutes sont exactement pareilles. Et à mesure que l’Éternité progresse, nous n’avons plus qu’à les occuper, adaptant la construction aux structures culturelles du siècle considéré. Les seuls ennuis que nous ayons, c’est lorsque nous tombons sur un siècle dont la technologie est basée sur l’utilisation de l’énergie. Nous, nous n’avons pas encore atteint cette Section. » (Inutile de lui dire que les Éternels ne pouvaient pas pénétrer dans le Temps à l’ère des Siècles Cachés. Quelle différence cela faisait-il ?)

Il lui lança un regard ; elle semblait désemparée. Il se hâta de dire : « Rien n’a été négligé dans la construction de ces Sections. Elles utilisent de l’énergie, rien de plus, et avec la nova sur laquelle on peut tirer… »

Elle l’interrompit : « Non. Je n’arrive pas à me souvenir.

— Vous souvenir de quoi ?

— Vous avez dit que le duplicateur a été inventé dans les siècles 300. Nous ne l’avons pas au 482e siècle. Je ne me souviens pas avoir vu quoi que ce soit à son sujet dans l’histoire. »

Harlan devint pensif. Bien qu’il ne lui manquât que deux pouces pour être aussi grande que lui, il se sentit soudain d’une taille de géant en comparaison. Elle était un bébé, une enfant et il était un demi-dieu de l’Éternité qui devait l’instruire et l’amener avec précaution à la vérité.

Il dit : « Noÿs, mon petit, trouvons un endroit où nous asseoir et… et j’aurai quelque chose à vous expliquer. »

Le concept d’une Réalité variable, d’une Réalité qui n’était pas fixe, éternelle et inaltérable n’était pas de ceux que l’esprit humain pouvait assimiler comme en se jouant.

Au cours des réminiscences inconscientes du sommeil, parfois, Harlan se souvenait des premiers temps de son Noviciat et se rappelait ses efforts désespérés pour s’arracher à son siècle et au Temps.

Il fallait six mois au Novice moyen pour apprendre toute la vérité, pour découvrir qu’il ne pourrait jamais rentrer chez lui, littéralement parlant. Ce n’était pas seulement la loi de l’Éternité qui l’en empêchait, mais le fait déconcertant que sa demeure telle qu’il la connaissait pouvait très bien ne plus exister ou même, en un sens, n’avoir jamais existé.

Cela affectait les Novices différemment. Harlan se souvenait du visage soudain pâle et désemparé de Bonky Latourette le jour où l’Instructeur Yarrow leur avait finalement exposé, avec une précision ne laissant plus place au doute, tout ce qui concernait la Réalité.

Aucun des Novices ne mangea ce soir-là. Ils se serraient l’un contre l’autre à la recherche d’une sorte de chaleur psychique, tous, excepté Latourette qui avait disparu. Il y eut des rires qui sonnaient faux et quelques plaisanteries qui firent long feu.

Quelqu’un dit d’une voix tremblante et mal assurée : « Je suppose que je n’ai jamais eu de mère. Si je retourne au 95e siècle, on me dira : « Qui êtes-vous ? Nous ne vous connaissons pas. Nous n’avons aucune trace de vous. Vous n’existez pas. »

Ils sourirent faiblement et hochèrent la tête, en garçons solitaires à qui il ne restait rien d’autre que l’Éternité.

Ils trouvèrent Latourette à l’heure du coucher, plongé dans un sommeil comateux et respirant à peine. On remarqua heureusement une légère trace de piqûre au creux de son coude gauche.

Yarrow fut appelé et pendant un moment on put craindre que le Novice passât de vie à trépas, mais on parvint à le tirer d’affaire. Une semaine plus tard, il avait rejoint sa place. Mais cette épreuve l’avait profondément marqué et il ne fut plus jamais le même après cela, pour autant qu’Harlan s’en souvînt.

Et maintenant, Harlan devait expliquer la Réalité à Noÿs Lambent, une fille guère plus âgée que ces Novices, et lui dire tout d’un seul coup. Il le fallait. Il n’avait pas le choix. Elle devait apprendre exactement ce qui les attendait et exactement ce qu’elle aurait à faire.

Il le lui dit. Ils mangèrent des viandes en boîte, des fruits congelés et du lait à une longue table de conférence destinée à recevoir douze personnes, et là, il le lui dit.

Il le fit aussi doucement qu’il le put, mais il n’eut guère besoin de gentillesse. Elle réagissait vivement à chaque concept et avant qu’il en soit à la moitié, il se rendit compte à son grand étonnement qu’elle ne réagissait pas mal. Elle n’avait pas peur. Elle ne montra aucun désarroi. Elle paraissait simplement irritée.

La colère finit par lui rosir le visage et ses yeux noirs semblèrent s’obscurcir encore.

« Mais c’est criminel, dit-elle. Qui sont les Éternels pour agir ainsi ?

— Ils agissent ainsi pour le bien de l’Humanité », dit Harlan. Bien entendu, elle ne pouvait pas vraiment comprendre cela. Il réprouva quelque regret de voir qu’un Temporel était étroitement conditionné par une certaine conception du Temps.

« Vraiment ? Je suppose que c’est pour cela que le duplicateur de masse a été supprimé.

— Nous en avons encore des copies. Ne vous inquiétez pas pour cela. Nous l’avons conservé.

— Vous l’avez conservé. Mais nous, dans tout ça ? Nous, du 482e siècle, nous aurions pu l’avoir. » Elle gesticula de ses deux poings fermés.

« Ça ne vous aurait été d’aucun profit. Allons, ne vous énervez pas, mon petit, et écoutez-moi. » D’un geste presque convulsif (il lui faudrait apprendre à la toucher naturellement, sans cette gaucherie donnant l’impression qu’il s’attendait à une rebuffade), il prit ses mains dans les siennes et les tint fermement.

Pendant un moment, elle essaya de les libérer, puis elle se laissa faire. Elle eut même un petit rire. « Allez, nigaud, poursuivez, et n’ayez pas l’air si solennel. Je ne vous accuse pas.

— Vous ne devez accuser personne. Il n’y a aucun reproche à faire. Nous faisons ce qui doit être fait. Ce duplicateur de masse est un cas classique. Je l’ai étudié à l’école. Étant donné qu’on reproduit des objets, on peut aussi reproduire des êtres humains. Ce qui soulève des problèmes très compliqués.

— N’est-ce pas à la société de résoudre ses propres problèmes ?

— En effet, mais nous avons étudié cette société à travers le Temps et elle ne résout pas ses problèmes de façon satisfaisante. Souvenez-vous que son échec en ce domaine ne l’affecte pas seulement elle-même, mais toutes les sociétés qui en dérivent. En fait, il n’y a pas de solution satisfaisante au problème du duplicateur de masse. C’est une de ces choses comme les guerres atomiques et les utopies qu’on ne peut tout simplement pas permettre. La mise en pratique présente toujours des inconvénients.

— Qu’est-ce qui vous en rend si sûrs ?

— Nous avons nos machines à calculer, Noÿs. Des Computaplex beaucoup plus précis qu’aucun de ceux jamais mis au point dans chaque Réalité prise séparément. Ceux-ci Calculent les Réalités possibles et établissent dans l’ordre préférentiel leurs avantages respectifs en tenant compte de plusieurs milliers de variables.

— Des machines ! » fit-elle avec mépris.

Harlan fronça les sourcils, puis se radoucit aussitôt.

« Allons, ne réagissez pas ainsi. Évidemment, il vous déplaît d’apprendre que la vie n’a pas ce caractère de certitude que vous vous étiez toujours plu à lui reconnaître. Vous et le monde dans lequel vous vivez auraient pu n’être qu’une probabilité en puissance il y a un an, mais où est la différence ? Vous avez tous vos souvenirs, qu’ils soient des facteurs de probabilité ou non, n’est-ce pas ? Vous vous souvenez de votre enfance et de vos parents ?

— Bien sûr.

— En ce cas, c’est exactement comme si vous l’aviez vécu, non ? Non ? Je veux dire si c’était arrivé ou pas ?

— Je ne sais pas. Il faudra que j’y réfléchisse. Et si demain, c’est encore un monde de rêve ou une ombre ou comme il vous plaira de l’appeler ?

— Alors il y aurait une nouvelle Réalité avec un nouveau vous doué de nouveaux souvenirs. Ce serait exactement comme si rien n’était arrivé, sauf que la somme de bonheur humain aurait été encore accrue.

— Somme toute, cela ne me semble guère convaincant.

— En outre, se hâta de dire Harlan, rien ne vous arrivera maintenant. Il va y avoir une nouvelle Réalité, mais vous êtes dans l’Éternité. Vous ne serez pas changée.

— Mais vous dites que cela ne fait pas de différence, dit Noÿs d’un air sombre. Pourquoi se donner tout ce mal ? »

Avec une ardeur soudaine, Harlan dit : « Parce que je vous désire telle que vous êtes. Exactement telle que vous êtes.

« Je ne veux pas que vous soyez changée. En aucune manière. »

Il fut à un doigt de laisser échapper la vérité et de lui dire que s’il n’y avait pas eu la superstition relative aux Éternels et à la vie éternelle, elle ne se serait jamais sentie attirée vers lui.

Elle dit, en regardant autour d’elle avec un léger froncement de sourcils : « Je devrai donc rester ici à tout jamais ? Je serai… seule.

— Non, non. Ne croyez pas cela », dit-il avec emportement, agrippant ses mains si fort qu’elle fit une grimace, « Je découvrirai ce que vous serez dans la nouvelle Réalité du 482e siècle et vous y retournerez sous un déguisement, pour ainsi dire. Je prendrai soin de vous. Je vais demander une permission pour une union régulière et faire en sorte que vous restiez saine et sauve à travers les futurs Changements. Je suis un Technicien et un bon et je m’y connais en Changements. » Il ajouta d’un ton menaçant : « Et je connais un certain nombre d’autres choses aussi » et il s’interrompit.

« Tout cela est-il permis ? demanda Noÿs. Je veux dire, pouvez-vous emmener des gens dans l’Éternité et les soustraire à un Changement ? Ça ne me semble pas très régulier, d’après ce que vous m’avez dit. »

Pendant un moment, Harlan se sentit minuscule et perdu dans l’immense vide des milliers de siècles qui l’entouraient dans le passé et dans l’avenir. Pendant un moment, il se sentit coupé même de l’Éternité qui était sa seule demeure et sa seule foi, doublement rejeté par le Temps et par l’Éternité ; et il n’y avait près de lui que la femme pour qui il avait tout abandonné.

Il dit, et c’était une certitude profondément ancrée en lui : « Non, c’est un crime. C’est un très grand crime et j’en éprouve une grande honte. Mais je le ferais encore si j’avais à le faire, et autant de fois qu’il serait nécessaire.

— Pour moi, Andrew ? Pour moi ? »

Il ne leva pas les yeux vers les siens. « Non, Noÿs, pour moi-même. Je ne pourrais supporter de vous perdre.

— Et si nous sommes pris… » fit-elle.

Harlan connaissait la réponse à cela. Il connaissait la réponse depuis cet éclair d’intuition qu’il avait eu au 482e siècle, alors que Noÿs était endormie à ses côtés. Mais, même alors, il n’osait regarder en face l’effrayante vérité.

Il dit : « Je ne crains personne. J’ai des moyens de me protéger moi-même. Ils n’imaginent pas combien de choses je connais. »


9

INTERLUDE

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Ce fut, à la considérer avec le recul du temps, une période idyllique qui suivit. Des centaines de choses prirent place dans ces physio-semaines et tout se confondit inextricablement dans la mémoire d’Harlan, tellement qu’il eut l’impression, par la suite, qu’elles avaient duré beaucoup plus longtemps qu’en réalité. Ses moments de plus grande joie furent évidemment les heures qu’il put passer auprès de Noÿs, et cela illumina tout le reste.


Premier Point : au 482e siècle, il empaqueta lentement ses effets personnels ; ses vêtements et ses films, la plupart de ses magazines de l’Époque Primitive reliés en volumes – qu’il avait si souvent et si amoureusement caressés. Il surveilla anxieusement leur retour à sa station permanente du 575e siècle.

Finge était auprès de lui tandis que le dernier paquet était hissé à bord de la cabine de fret par des hommes du Service d’Entretien.

Finge dit, en termes d’une banalité voulue : « Vous nous quittez, à ce que je vois. » Son sourire était si faible qu’on ne voyait de ses dents qu’une mince ligne blanche. Il avait les mains serrées derrière le dos et son petit corps replet se balançait en avant sur ses larges pieds.

Harlan ne regarda pas son supérieur. Il murmura un machinai « Oui, monsieur ».

Finge reprit : « Je ferai un rapport au Premier Calculateur Twissell sur la façon particulièrement satisfaisante dont vous avez accompli votre mission d’Observation au 482e siècle. »

Harlan ne parvint même pas à articuler un seul mot de remerciement. Il resta silencieux.

Finge continua, d’une voix soudain beaucoup plus basse : « Je ne mentionnerai pas, pour l’instant, votre récente tentative de violence contre moi. » Et bien qu’il gardât le sourire et que son regard restât aimable, on sentait en lui une sorte de satisfaction cruelle.

Harlan lui lança un regard pénétrant et dit : « Comme vous voudrez, Calculateur. »


Deuxième Point : il se réinstalla au 575e siècle.

Presque tout de suite, il rencontra Twissell. Il fut heureux de voir ce petit bonhomme au visage ridé de gnome. Il fut même heureux de voir le cylindre blanc coincé entre deux doigts tachés, que Twissell portait à ses lèvres d’un geste vif.

Harlan dit : « Calculateur. »

Twissell, sortant de son bureau, regarda un moment sans voir et sans reconnaître Harlan. Son visage était hagard et ses yeux louchaient de fatigue.

Il dit : « Ah ! Technicien Harlan. Vous en avez fini avec votre travail au 482e siècle ?

— Oui, monsieur. »

Le commentaire de Twissell fut étrange. Il regarda sa montre qui, comme toute montre de l’Éternité, était réglée sur le physio-temps, donnant le quantième aussi bien que l’heure du jour, et dit : « Sur des roulettes, mon garçon, sur des roulettes. Merveilleux. Merveilleux. »

Harlan sentit son cœur faire un petit bond. La dernière fois qu’il avait vu Twissell, il n’aurait pas été capable de percevoir le sens de cette remarque. Maintenant, il croyait qu’il le pouvait. Twissell était fatigué, sans cela il ne se serait peut-être pas laissé aller si loin. À moins que, conscient du caractère hermétique de sa remarque, il ne craignît pas d’en avoir trop dit.

Harlan demanda, d’un ton aussi détaché que possible pour éviter que sa question ait l’air d’avoir le moindre rapport avec ce que Twissell venait de dire : « Comment va mon Novice ?

— Très bien, très bien », fit distraitement Twissell qui, l’esprit ailleurs, n’écoutait qu’à moitié. Il tira une courte bouffée du tube de tabac qui se raccourcissait, alla jusqu’à saluer Harlan d’un bref signe de tête et se sauva.


Troisième Point : le Novice.

Il paraissait plus âgé. Il semblait y avoir plus de maturité en lui quand il tendit la main et dit : « Heureux de vous voir de retour, Harlan. »

Ou était-ce simplement que, Harlan l’ayant jusque-là toujours considéré comme un élève, il paraissait maintenant plus qu’un Novice ? Il semblait à présent un instrument gigantesque entre les mains des Éternels. Naturellement, cela ne laissa pas d’impressionner Harlan quelque peu.

Il essaya de ne pas le montrer. Ils étaient dans l’appartement d’Harlan et le Technicien avait retrouvé avec plaisir les surfaces de porcelaine crémeuse qui l’entouraient, heureux d’être sorti du décor surchargé et aux couleurs trop vives du 482e siècle. Quand il essayait d’associer le baroque échevelé du 482e avec Noÿs, il ne réussissait qu’à évoquer Finge. À Noÿs, il associait un demi-jour rose et satiné et, de façon étrange, l’austérité nue des Siècles Cachés.

Il parla d’un ton bref, presque comme s’il était anxieux de cacher ses pensées dangereuses : « Eh bien, Cooper, qu’a-t-on fait de vous pendant que j’étais loin ? »

Cooper rit, brossa du doigt sa moustache tombante et dit d’un air un peu embarrassé : « Des maths. Toujours des maths.

— Oui ? J’imagine que vous devez en connaître un bout sur la question maintenant ?

— Ça commence à venir.

— Comment ça se passe ?

— Jusqu’à présent, c’est supportable. Ça rentre assez facilement, vous savez. Ça me plaît. Mais maintenant, ils mettent vraiment le paquet. »

Harlan hocha la tête et éprouva une certaine satisfaction. « Les matrices du Champ Temporel et tout ça ? »

Mais Cooper, les joues un peu rouges, se tourna vers les volumes entassés sur les rayons et dit : « Revenons aux Primitifs. J’ai quelques questions à poser.

— Sur quoi ?

— La vie urbaine au 23e siècle. Plus particulièrement Los Angeles.

— Pourquoi Los Angeles ?

— C’est une ville intéressante, vous ne trouvez pas ?

— Certes, mais prenons le 21e siècle alors. Elle était à son apogée à cette époque.

— Oh ! essayons le 23e.

— Eh bien, pourquoi pas ? » fit Harlan.

Son visage était impassible, mais si on avait pu lire en lui, on y aurait vu une détermination farouche. Sa grandiose hypothèse, à laquelle il était arrivé intuitivement, était plus qu’une hypothèse. Tout s’imbriquait parfaitement.


Quatrième Point : Recherche en deux temps.

Pour lui-même d’abord. Chaque jour, il devrait soigneusement parcourir les rapports sur le bureau du Twissell. Ils concernaient les divers Changements de Réalité prévus ou suggérés. Des copies en parvenaient automatiquement à Twissell puisqu’il était membre du Comité Pan-temporel et Harlan savait qu’il n’en manquerait pas un. Il chercha d’abord le Changement prévu pour le 482e siècle. En second lieu, il chercha d’autres Changements, n’importe lesquels, susceptibles de présenter un défaut, une imperfection, quelque déviation du modèle idéal, qui risquaient de ne pas échapper à ses yeux entraînés de Technicien hors ligne.

Strictement parlant, il n’avait pas à compulser ces dossiers, mais Twissell était rarement dans son bureau ces jours-là et personne n’aurait osé se mêler des affaires du Technicien personnel de Twissell.

C’était là une partie de ses recherches. L’autre avait pour cadre le Service des Archives de la Section du 575e siècle.

C’était la première fois qu’il s’aventurait hors du Service de Documentation qui monopolisait habituellement son attention. Dans le passé, il avait fréquenté la section concernant l’Histoire Primitive (très pauvre, en vérité, si bien que la plupart de ses références et de ses sources devaient être ramenées du lointain troisième millénaire comme il était normal qu’elles le fussent). Il avait encore plus fureté parmi les rayons consacrés au Changement de Réalité, à sa théorie, à sa technique et à son histoire ; une excellente collection (la meilleure dans l’Éternité en dehors des Archives centrales proprement dites, grâce à Twissell) et il était devenu expert en la matière.

Maintenant, il errait avec curiosité au milieu des classeurs contenant d’autres documents filmés. Pour la première fois, il Observa (au sens technique du terme) les rayons consacrés au 575e siècle lui-même ; sa géographie, qui variait peu de Réalité en Réalité, son histoire qui variait davantage, et sa sociologie qui variait encore plus. Ce n’était pas là les livres et les rapports écrits par des Observateurs et des Calculateurs de l’Éternité (il connaissait déjà ce genre de documents), mais par les Temporels eux-mêmes.

Il y avait les œuvres littéraires du 575e siècle et ceux-ci contenaient les thèses ahurissantes qu’il avait entendues concernant la valeur des Changements successifs. Ce chef-d’œuvre serait-il altéré ou non ? Si oui, comment ? De quelle manière les Changements passés affectaient-ils les œuvres d’art ?

Pourrait-on jamais se mettre d’accord sur une définition générale de l’art ? Pourrait-on jamais le réduire à des termes quantitatifs qui pussent être soumis à une évaluation mathématique par les machines à calculer ?

Un Calculateur du nom d’Auguste Sennor était le principal opposant de Twissell dans ce domaine. Harlan, aiguillonné par les dénonciations fiévreuses de Twissell à l’égard de cet homme et de ses vues, avait lu certains des papiers de Sennor et les avait trouvés remarquables.

Sennor demanda publiquement, ce qui déconcerta Harlan, si une nouvelle Réalité ne pouvait pas contenir une personnalité en elle-même analogue à celle d’un homme qui avait été enlevé à une Réalité antérieure pour être placée dans l’Éternité. Il analysa alors la possibilité d’un Éternel rencontrant son homologue dans le Temps, qu’il le connaisse déjà ou non, et spécula sur les résultats dans l’un et l’autre cas. (Cela touchait de très près l’une des craintes les plus puissantes de l’Éternité ; Harlan trembla et, mal à l’aise, s’arrangea pour faire dévier la discussion.) Il s’étendit naturellement sur le destin de la littérature et de l’art dans divers types et classifications de Changements de Réalité.

Mais Twissell n’était pas d’accord là-dessus. « Si les valeurs de l’art ne peuvent pas être calculées, s’emporta-t-il, à quoi bon en discuter alors ? »

Et les vues de Twissell, Harlan le savait, étaient partagées par la plupart des membres du Comité Pan-temporel.

Pourtant, Harlan se tenait à présent près des rayons consacrés aux romans d’Eric Linkollew, tenu habituellement pour le plus grand écrivain du 575e siècle, et il s’étonnait. Il compta quinze collections différentes de ses « Œuvres Complètes », chacune provenant certainement d’une Réalité différente, et il était persuadé qu’elles variaient légèrement entre elles. Une collection était nettement plus petite que les autres par exemple. Une centaine de Sociologues, pensait-il, devaient avoir écrit des analyses des variantes que présentait chacune d’elles, compte tenu du contexte sociologique de chaque Réalité, ce qui avait dû leur valoir une promotion.

Harlan se dirigea vers la section de la bibliothèque qui était consacrée aux inventions et aux découvertes des divers 575e. Nombre d’entre elles, Harlan le savait, avaient été éliminées lors des modifications temporelles et restaient inexploitées après avoir été placées dans les Archives de l’Éternité comme produits de l’ingéniosité humaine. L’homme devait être protégé des excès mêmes de son esprit inventif. C’était une tâche qui primait toutes les autres. Il ne se passait pas une physio-année sans que, quelque part dans le Temps, la technologie nucléaire s’approche d’une limite dangereuse et la menace devait être conjurée.

Il retourna à la bibliothèque proprement dite et aux rayons des mathématiques et de leur histoire (qui différait selon les siècles). Il effleura du doigt quelques titres particuliers et après un instant de réflexion, il en prit une demi-douzaine et signa le bon de retrait.


Cinquième Point : Noÿs.

C’était là le point vraiment important de la période préparatoire et le plus agréable.

Durant ses heures de liberté, quand Cooper était parti, quand, ordinairement, il aurait mangé seul, dormi seul, attendu le jour suivant dans la solitude, il se dirigeait vers les cabines.

En lui-même, il se réjouissait vivement de sa position de Technicien dans la société. Il se félicitait, comme jamais il n’aurait pensé pouvoir le faire, de la façon dont on l’évitait.

Personne ne posait de question sur son droit à utiliser une cabine, ni ne se préoccupait de savoir s’il allait vers l’avenir ou vers le passé. Aucun œil curieux ne le suivait, aucune main empressée ne s’offrait à l’aider, aucune bouche bavarde n’en discutait avec lui.

Il pouvait aller où il voulait et quand il voulait.

« Vous avez changé, Andrew. Dieu que vous avez changé », lui dit Noÿs.

Il la regarda et sourit : « De quelle manière, Noÿs ?

— Vous souriez, n’est-ce pas ? Voilà une des manières. Ne vous regardez-vous jamais dans un miroir pour vous voir sourire ?

— Cela me fait peur. Je dirais : « Je ne peux pas être aussi heureux que cela. Je suis malade. Je suis en délire. Je suis enfermé dans un asile. Je vis dans un rêve et je ne m’en doute pas. »

Noÿs se pencha tout près pour le pincer : « Vous sentez quelque chose ? »

Il attira sa tête vers lui, se sentit baigné dans sa chevelure douce et noire.

Quand ils se séparèrent, elle dit d’une voix haletante : « Vous avez changé en ceci également. Vous avez fait des progrès.

— J’ai un bon maître », commença Harlan et il s’arrêta court, craignant de montrer ce qu’il trouvait de déplaisir à la pensée de tous ceux qui avaient pu être à l’origine de sa compétence à elle.

Mais elle rit sans paraître troublée à cette idée. Ils avaient mangé et elle avait un éclat soyeux, chaudement blottie dans le vêtement qu’il lui avait apporté.

Elle suivit son regard et passa lentement son doigt sur sa jupe, la soulevant là où le tissu lisse moulait sa cuisse. Elle dit : « Vous ne devriez pas, Andrew. Vraiment, vous ne devriez pas.

— Ça ne présente aucun danger, fit-il avec insouciance.

— C’est dangereux. Ne soyez pas stupide. Je peux me débrouiller avec ce qui est ici jusqu’à… jusqu’à ce que vous ayez tout arrangé.

— Pourquoi n’auriez-vous pas vos propres vêtements et vos affaires personnelles ?

— Parce qu’ils ne valent pas la peine que vous alliez chez moi, dans le Temps, et que vous soyez pris. Qu’arriverait-il s’ils procédaient au Changement pendant que vous êtes ici ? »

Il éluda cette question avec un sentiment de malaise : « Je passerais au travers. » Puis s’animant un peu : « En outre, mon générateur de poignet me maintient dans le physio-temps de sorte qu’un Changement ne peut m’affecter, vous voyez. »

Noÿs soupira : « Je ne vois pas. Je me demande si j’y comprendrai jamais quelque chose.

— Ça n’a aucune importance. » Et Harlan se mit à lui expliquer et Noÿs écouta avec des yeux brillants qui ne révélaient jamais tout à fait si elle était vraiment intéressée ou amusée ou peut-être un peu des deux.

C’était une grande nouveauté dans la vie d’Harlan. Il avait quelqu’un à qui parler, quelqu’un avec qui discuter de sa vie, de ses actes et de ses pensées. C’était comme si elle avait été une partie de lui-même, mais une partie suffisamment distincte pour qu’il soit nécessaire d’utiliser la parole plutôt que la pensée pour communiquer. Et suffisamment distincte pour être capable de répondre de manière imprévue à partir de processus de pensée indépendants. Étrange, pensait Harlan, comme on pouvait Observer un phénomène social tel que la vie conjugale et cependant laisser échapper une vérité si capitale la concernant. Aurait-il pu prévoir, par exemple, que ce serait ces intermèdes passionnés que plus tard il associerait le moins souvent avec son idylle ?

Elle se pelotonna au creux de son bras et dit : « Et vos équations mathématiques, ça marche ? »

Harlan dit : « Vous voulez voir de quoi ça a l’air ?

— Ne me dites pas que vous vous promenez avec.

— Pourquoi pas ? Le voyage en cabine prend du temps. Inutile de le gaspiller. »

Il l’écarta, tira une petite visionneuse de sa poche, y inséra le film et sourit tendrement quand elle la porta à ses yeux.

Elle lui rendit l’appareil avec un hochement de tête. « Je n’ai jamais tant vu de fioritures. Je voudrais savoir lire votre Intertemporel Standard.

— En fait, dit Harlan, la plupart des fioritures dont vous parlez ne sont pas réellement de l’Intertemporel, mais des symboles mathématiques.

— Et vous les comprenez, n’est-ce pas ? »

Harlan détestait faire quoi que ce soit qui puisse atténuer la franche admiration qu’il y avait dans ses yeux, mais il fut obligé de dire : « Pas autant que je le voudrais. Pourtant, j’ai appris assez de maths pour faire ce que je souhaite. Je n’ai pas besoin de tout comprendre pour être capable de voir un trou dans un mur assez grand pour y faire passer une cabine pour le transport de matériel. »

Il lança la visionneuse en l’air, la rattrapa d’un geste prompt et la posa sur un coin de table.

Noÿs la suivit des yeux d’un air avide et une pensée soudaine traversa l’esprit d’Harlan.

« Père Temps ! Vous ne pouvez lire l’Intertemporel avec ça.

— Non. Bien sûr que non.

— Alors la bibliothèque de la Section ne vous servira à rien. Je n’y avais pas songé. Il vous faudrait vos propres films du 482e siècle. »

Elle dit rapidement : « Non, je n’en veux aucun.

— Vous les aurez, répliqua-t-il.

— Sincèrement, je n’en veux pas. Il est idiot de risquer…

— Vous les aurez ! »

Pour la dernière fois, il se tenait devant l’écran immatériel séparant l’Éternité de la demeure de Noÿs au 482e. Il avait pensé que la fois précédente serait la dernière. Le Changement était presque sur eux, maintenant, fait dont il n’avait pas prévenu Noÿs à cause du respect qu’il aurait eu pour les sentiments de n’importe qui, à plus forte raison quand il s’agissait de la femme qu’il aimait.

Pourtant, il s’était décidé sans peine à effectuer ce voyage supplémentaire. C’était en partie par bravade, pour briller devant Noÿs, qu’il allait lui chercher ses documents dans la gueule du loup ; par ailleurs, il éprouvait une folle envie de (quelle était l’expression en Langue Primitive ?) « de brûler la barbe au roi d’Espagne », si toutefois il pouvait désigner ainsi un Finge aux joues lisses.

Et puis il aurait également le plaisir de savourer une fois de plus l’atmosphère étrangement attirante qui entourait une maison condamnée.

Il l’avait sentie avant, quand il y était entré avec précaution pendant la marge de sécurité ménagée par le diagramme spatio-temporel. Il l’avait sentie en errant à travers ses pièces, récupérant les vêtements, les petits objets d’art, les vases curieux et les objets se trouvant sur la table de toilette de Noÿs.

Il y régnait le silence oppressant d’une Réalité condamnée, au-delà de la simple absence physique de bruit. Harlan n’avait aucun moyen de prévoir ce que serait son homologue dans une nouvelle Réalité. Ce pourrait être un petit pavillon de banlieue ou un appartement dans une rue de la ville. Ce pourrait être le néant, un terrain plein d’arbustes sauvages et rabougris remplaçant le jardin d’agrément au milieu duquel elle se dressait actuellement. Elle pouvait aussi, la chose était concevable, rester presque inchangée. Et (Harlan osa à peine envisager cette hypothèse) elle pourrait être habitée par l’homologue de Noÿs ou, bien entendu, ne pas l’être.

Pour Harlan, la maison était déjà un fantôme, un spectre prématuré qui avait commencé à hanter les lieux avant de mourir effectivement. Et parce que la maison, telle qu’elle était, signifiait beaucoup de choses pour lui, il découvrit qu’il était irrité de sa disparition et qu’il en portait le deuil.

Une fois seulement, en cinq voyages, un bruit était venu troubler le silence pendant qu’il rôdait. Il était alors dans la dépense et il remerciait le ciel que la technologie de cette réalité et de ce siècle eût fait passer de mode les domestiques et écarté ce problème. Il avait, il s’en souvenait, fait son choix parmi les boîtes de conserve et il était en train de se dire qu’il en avait assez pour un seul voyage et que Noÿs serait sans aucun doute heureuse de varier le menu nourrissant mais insipide de la Section désaffectée et de goûter à quelques-uns de ses plats habituels. Il se mit même à rire tout haut à la pensée que, peu de temps auparavant, il avait jugé son régime décadent.

Ce fut au milieu de cet éclat de rire qu’il entendit un claquement distinct. Son sang se glaça !

Le bruit était venu de quelque part derrière lui et, pendant les quelques secondes durant lesquelles il resta paralysé de frayeur, il pensa d’abord qu’il pouvait s’agir d’un cambrioleur, auquel cas les risques étaient relativement minces. Sa seconde pensée fut qu’il s’agissait d’un Éternel en tournée d’inspection, et là, le danger était plus grave.

Ce ne pouvait être un cambrioleur. La période considérée dans le diagramme spatio-temporel, y compris la marge de sécurité, avait été soigneusement sélectionnée parmi d’autres périodes semblables de la même zone temporelle à cause de l’absence de facteurs compliquant la situation. D’un autre côté, il avait introduit un micro-changement (peut-être pas tellement minime après tout) en retirant Noÿs.

Le cœur battant, il se força à se retourner. Il lui sembla que la porte qui était derrière lui venait de se refermer et qu’elle reculait encore d’un dernier millimètre avant de se confondre avec le mur.

Il réprima le geste instinctif qui le poussait à ouvrir cette porte, à passer la maison au peigne fin. Emportant les friandises de Noÿs, il retourna dans l’Éternité et attendit les répercussions pendant deux jours pleins avant de se risquer dans l’avenir lointain. Il n’y en eut pas et il finit par oublier l’incident.

Mais maintenant, tandis qu’il réglait les commandes pour entrer dans le Temps une dernière fois, il y repensa de nouveau. Ou peut-être était-ce la pensée du Changement, presque sur lui maintenant, qui le tracassait. Lorsque, plus tard, il réfléchit à cet instant, il pensa que c’était une de ces deux raisons qui l’avait amené à mal régler les commandes. Il ne voyait aucun autre motif à cela.

Cette erreur de réglage n’apparut pas immédiatement. Harlan débarqua à l’endroit voulu et pénétra directement dans la bibliothèque de Noÿs.

Il était devenu assez décadent lui-même désormais pour ne pas être parfaitement dégoûté par la manière dont avaient été conçus les rayons contenant les films. Les lettres des titres s’ornaient d’entrelacs compliqués qui les rendaient attirantes mais presque illisibles. C’était un triomphe de l’esthétique sur l’utilitaire.

Harlan prit quelques films au hasard dans les rayons et fut surpris. Le titre de l’un d’eux était l’Histoire Sociale et Économique de notre Temps.

En un sens, c’était un côté de Noÿs auquel il avait accordé peu d’attention. Elle n’était certainement pas stupide et pourtant il ne lui était jamais venu à l’esprit qu’elle pût s’intéresser à des sujets graves. Il fut tenté de parcourir quelques pages de l’Histoire Sociale et Économique, mais s’en abstint. Il la trouverait dans la bibliothèque de la Section du 482e, si jamais il le désirait. Finge avait sans doute pillé les bibliothèques de cette Réalité pour les archives de l’Éternité des mois auparavant.

Il mit ce film-là de côté, parcourut le reste, choisit quelques ouvrages de fiction et une partie de ceux qui paraissaient traiter de sujets sérieux mais d’abord facile. Il y joignit deux visionneuses de poche et rangea soigneusement le tout dans un sac à dos.

C’est à cet instant qu’il entendit de nouveau un bruit dans la maison. Il n’y avait pas à s’y tromper cette fois. Ce n’était pas un simple son d’origine indéterminée. C’était un éclat de rire, l’éclat de rire d’un homme. Il n’était pas seul dans la maison.

Il ne se rendit pas compte qu’il avait laissé tomber le sac à dos. Pendant une seconde de vertige, il ne put penser qu’à une seule chose : il était pris !


10

PRIS !

<p>10</p> <p>PRIS !</p>

D’un seul coup, cela lui avait semblé inévitable. C’était dramatique et d’une cruelle ironie. Il avait pénétré dans le Temps une dernière fois, berné Finge une dernière fois, tenté le sort une dernière fois. Il fallait qu’il soit pris à ce moment précis.

Était-ce Finge qui riait ?

Qui d’autre que lui l’aurait suivi pas à pas, l’aurait attendu patiemment, serait resté dans la pièce à côté et aurait laissé éclater sa joie ?

Alors tout était perdu ? Et parce que, dans ce moment de nausée, il était sûr que tout était perdu, il ne lui vint pas à l’esprit de se mettre à courir ou d’essayer de fuir à nouveau dans l’Éternité. Il ferait face à Finge.

Il le tuerait, si cela était nécessaire.

Harlan se dirigea vers la porte derrière laquelle le rire avait retenti, marcha vers elle du pas silencieux et assuré du meurtrier qui prémédite son coup. Il dégagea doucement le loquet automatique et l’ouvrit à la main. Deux centimètres. Trois. Elle bougeait sans bruit.

L’homme qui était dans la pièce voisine avait le dos tourné. Sa silhouette semblait trop grande pour être celle de Finge et ce fait pénétra dans l’esprit surexcité d’Harlan et l’empêcha d’aller plus loin.

Puis, comme si la paralysie qui semblait maintenir les deux hommes immobiles cessait peu à peu, l’autre se tourna, centimètre par centimètre.

Harlan n’attendit pas qu’il ait achevé son mouvement. Le profil de l’autre n’était pas encore visible qu’Harlan, retenant une soudaine explosion de terreur grâce à un dernier reste de maîtrise de soi, se rejeta de l’autre côté de la porte. Son mécanisme, et non Harlan, la referma sans bruit.

Harlan, comme aveuglé, recula. Il ne pouvait respirer qu’en luttant violemment avec l’atmosphère, obligeant de toute sa force l’air à entrer et à sortir, tandis que son cœur battait follement comme s’il cherchait à s’échapper de son corps.

Finge, Twissell, tout le Comité ensemble n’auraient pu le déconcerter autant. Ce n’était pas une crainte d’ordre physique qui l’avait plongé dans un tel désarroi. C’était plutôt une horreur presque instinctive devant la nature de l’incident qui lui était arrivé.

Il rassembla le tas de livres filmés en une masse informe et parvint, après deux essais inefficaces, à rétablir la porte donnant sur l’Éternité. Il entra, ses jambes se mouvant mécaniquement. D’une façon ou d’une autre, il parvint au 575e, puis à son appartement. Le fait qu’il appartînt à la classe des Techniciens (et il s’en réjouit à nouveau) le sauva une fois de plus. Les quelques Éternels qu’il rencontra s’écartèrent instinctivement, tout en regardant obstinément par-dessus sa tête, à leur accoutumée.

C’était une chance, car il était absolument incapable d’effacer de son visage l’expression mortelle qui y était plaquée comme un masque et le sang refusait d’y affluer à nouveau. Mais ils ne regardèrent pas et il en remercia le Temps et l’Éternité et la chose aveugle, quelle qu’elle fût, qui tissait la Destinée et avait permis qu’il en soit ainsi.

Il n’avait pas vraiment reconnu l’autre homme dans la maison de Noÿs à son apparence, et pourtant il connaissait son identité avec une certitude effrayante.

La première fois qu’il avait entendu un bruit dans la maison, lui, Harlan était en train de rire et le bruit qui avait interrompu son rire était produit par quelque chose de pesant tombant dans la pièce voisine. La seconde fois, quelqu’un avait ri dans la pièce voisine et lui, Harlan, avait laissé tomber un sac à dos plein de livres filmés. La première fois, lui, Harlan, s’était retourné et avait aperçu une porte qui se fermait. La seconde fois, lui, Harlan, avait fermé une porte tandis qu’un étranger se retournait.

Il s’était rencontré lui-même !

Dans le même Temps et presque à la même place, lui et son Moi antérieur de plusieurs physio-jours s’étaient presque trouvés face à face. Il avait mal réglé les commandes, les orientant vers un instant du Temps qu’il avait déjà utilisé et lui, Harlan, s’était vu lui-même.

Au cours des jours qui suivirent, il accomplit son travail avec un sentiment d’horreur qui ne le quittait pas. Il se maudit et se traita de lâche, mais cela ne servait pas à grand-chose.

En fait, dès cet instant, les choses allèrent de mal en pis. Il pouvait toucher du doigt la Grande Séparation. Le moment clef était l’instant où il avait réglé les commandes pour pénétrer une dernière fois dans le 482e siècle et, d’une façon ou d’une autre, il avait commis une erreur. Dès lors, les choses allèrent mal, très mal.

Le Changement de Réalité du 482e siècle eut lieu pendant cette période d’abattement et l’accentua. Durant les deux dernières semaines, il avait relevé trois Changements de Réalité proposés qui présentaient peu de défauts, et maintenant, il choisit parmi eux, bien qu’il ne puisse rien faire pour passer à l’action.

Il choisit le Changement de Réalité 2456-2781 V-5 pour un certain nombre de raisons. Des trois, c’était le plus avancé dans l’avenir le plus éloigné. L’erreur était minime, mais non négligeable en termes de vie humaine. Une rapide incursion jusqu’au 2456e siècle suffirait cependant pour découvrir la nature de l’homologue de Noÿs dans la Nouvelle Réalité, grâce à la pression d’un petit chantage.

Mais l’échec de sa récente expérience le démoralisait. Cela ne lui semblait plus une chose aussi simple que cette démarche dans des circonstances pleines de risques. Et que ferait-il lorsqu’il aurait trouvé la nature de l’homologue de Noÿs ? Il mettrait Noÿs à sa place comme femme de ménage, couturière, ouvrière ou n’importe quoi. Bien. Mais que faire alors de l’homologue elle-même ? Et de son mari, de sa famille, de ses enfants si elle en avait ?

Il n’avait encore jamais pensé à tout cela. Il avait évité d’y penser. « On verrait le moment venu… »

Mais maintenant, il ne pouvait penser à rien d’autre.

Il se terrait ainsi dans sa chambre, se haïssant lui-même, lorsque Twissell l’appela, lui demandant d’une voix fatiguée et un peu intriguée :

— « Harlan, êtes-vous malade ? Cooper me dit que vous avez sauté plusieurs périodes de discussion. »

Harlan essaya de composer son visage. « Non, Calculateur Twissell. Je suis un peu fatigué.

— Eh bien, c’est pardonnable, en tout cas, mon garçon. » Et le sourire sur son visage fut plus près que jamais de s’effacer complètement. « Savez-vous que le 482e siècle a été Changé ?

— Oui, dit brièvement Harlan.

— Finge m’a appelé, reprit Twissell, et a demandé qu’on vous dise que le Changement a entièrement réussi. »

Harlan haussa les épaules, puis remarqua les yeux de Twissell qui le regardait fixement et durement sur l’écran vidéo. Il se sentit mal à l’aise et dit : « Oui, Calculateur ?

— Rien », fit Twissell, et peut-être était-ce le poids de l’âge qui s’appesantissait sur ses épaules, mais sa voix était inexplicablement triste. « Je croyais que vous alliez dire quelque chose.

— Non, dit Harlan. Je n’ai rien à dire.

— Bon. Eh bien, je vous verrai demain à l’ouverture dans la Salle des Ordinateurs, mon garçon. J’ai beaucoup de choses à vous dire.

— Oui, monsieur. » Harlan fixa pendant plusieurs minutes l’écran redevenu sombre.

On aurait presque dit une menace. Finge avait appelé Twissell, n’est-ce pas ? Ce qu’il avait dit, Twissell ne l’avait pas répété.

Mais une menace extérieure était ce dont il avait besoin. Combattre un malaise de l’esprit, c’était comme d’être dans du sable mouvant et de le frapper avec un bâton. Combattre Finge était une tout autre chose. Harlan s’était rappelé les armes dont il disposait et, pour la première fois depuis des jours, il reprit un peu confiance.

C’était comme si une porte s’était fermée et qu’une autre se soit ouverte. Harlan devenait aussi fiévreusement actif qu’il avait été précédemment abattu. Il effectua le trajet jusqu’au 2456e siècle et exigea du Sociologue Voy qu’il fît selon sa volonté.

Il y réussit parfaitement. Il obtint le renseignement qu’il cherchait.

Il obtint même plus. Beaucoup plus.

La confiance est récompensée, apparemment. Un proverbe de son siècle natal disait : « Empoigne fermement l’ortie et elle deviendra un bâton pour battre ton ennemi. »

En bref, Noÿs n’avait pas d’homologue dans la nouvelle Réalité. Pas d’homologue du tout. Elle pouvait s’intégrer dans la nouvelle société de la manière la plus discrète et commode possible ou elle pouvait rester dans l’Éternité. Il ne pouvait y avoir aucune raison d’empêcher Harlan de contracter une union, en dehors du fait – tout théorique – qu’il avait contrevenu à la loi – et il savait très bien comment contrer cet argument.

Il remonta rapidement le Temps pour mettre Noÿs au courant, pénétré de la certitude du succès d’une manière dont il n’aurait jamais osé rêver après quelques jours horribles d’échec apparent.

Et à ce moment, la cabine s’arrêta.

Elle ne ralentit pas ; elle stoppa simplement. S’il s’était agi d’un mouvement dans l’une des trois dimensions de l’espace, un arrêt aussi soudain aurait fracassé la cabine, porté le métal à l’incandescence et réduit Harlan en un tas d’os brisés et de chair pantelante.

En fait, il fut simplement pris d’une nausée et une douleur aiguë le traversa. Quand il retrouva l’usage de la vue, il se traîna jusqu’au temporomètre et fixa sur lui un regard vague. Il indiquait 100 000.

Cela l’effraya. C’était un chiffre trop rond.

Il revint fébrilement vers le panneau de contrôle. Qu’est-ce qui n’avait pas marché ?

Il ne vit rien de défectueux, ce qui accrut ses craintes. Rien n’avait accroché le levier de direction. Il restait fermement fixé en position de remontée vers le futur. Il n’y avait pas de court-circuit. Tous les cadrans indicateurs étaient sur la position noire de sécurité. Il n’y avait pas de panne d’énergie. La petite aiguille qui indiquait la consommation régulière de plusieurs milliards de coulombs confirmait que tout était normal de ce côté.

Qu’était-ce donc qui avait provoqué l’arrêt de la cabine ?

Lentement et avec beaucoup d’hésitation, Harlan toucha le levier de direction, l’entoura de sa main. Il le mit au point mort et l’aiguille de la jauge de puissance tomba à zéro.

Il ramena le levier en arrière dans la direction opposée. La jauge de puissance remonta de nouveau et cette fois, le temporomètre descendit le long de la ligne des siècles.

En arrière… en arrière… 99983… 99972… 99959…

À nouveau, Harlan déplaça le levier. En avant encore. Lentement. Très lentement.

Alors 99985… 99993… 99997… 99998… 99999… 100000…

Crac ! Rien après 100000. L’énergie de Nova Sol se consumait en silence à un taux incroyable, inutilement.

Il revint en arrière, plus loin. Il reprit son élan vers l’avant. Crac !

Les dents serrées, les lèvres crispées, la respiration sifflante, il se comparait à un prisonnier se ruant avec acharnement contre les barreaux d’une prison.

Lorsqu’il s’arrêta après une douzaine de tentatives, la cabine resta bloquée à 100000. Jusque-là, et pas plus loin.

Il changerait de cabine ! (Mais il n’y avait pas beaucoup d’espoir dans cette pensée.)

Dans le silence désert du 100000e siècle, Andrew Harlan sortit de sa cabine et en choisit une au hasard dans un autre puits.

Une minute plus tard, la main sur le levier de direction, il lut d’un œil hagard l’indication 100000 et sut que là non plus il ne pourrait pas passer.

Il était furieux ! Maintenant ! À ce moment ! Alors que les choses avaient tourné de façon si inespérée en sa faveur, arriver à un désastre si soudain. La malchance le poursuivait depuis cet instant d’erreur lors de son incursion au 482e siècle.

Il ramena brutalement le levier vers l’arrière, appuyant dessus de toutes ses forces et le maintenant dans cette position. Du moins, en un sens, il était libre à présent, libre de faire tout ce qu’il voulait. Avec Noÿs séparée de lui par une barrière et hors de son atteinte, que pouvaient-ils lui faire de plus ? Qu’avait-il encore à redouter ?

Il se transporta au 575e siècle et bondit hors de la cabine avec une indifférence pour son environnement qu’il n’avait jamais ressentie auparavant. Il se dirigea vers la bibliothèque de la Section, sans parler à personne, sans regarder personne. Il prit ce qu’il voulait sans jeter un coup d’œil alentour pour voir si on l’observait. Que lui importait ?

De retour à la cabine, il la dirigea vers le passé. Il savait exactement ce qu’il devait faire. Il regarda au passage la grande horloge qui mesurait le Physio-temps Standard, indiquait les jours et marquait les trois périodes de travail qui divisaient le physio-jour en parties égales. Finge devait être chez lui, et c’était bien mieux ainsi.

Il sembla à Harlan qu’il avait la fièvre lorsqu’il arriva au 482e siècle. Sa bouche était sèche et cotonneuse. Sa poitrine lui faisait mal. Mais il sentait le contact dur de l’arme sous sa chemise tandis qu’il la tenait fermement contre lui avec son coude, et c’était la seule sensation qui comptait.

Le Calculateur Assistant Hobbe Finge leva son regard vers Harlan et dans ses yeux la surprise fit lentement place à l’intérêt.

Harlan l’observa en silence un moment, laissant l’intérêt monter et attendant qu’il se transforme en peur. Il fit lentement le tour, se plaçant entre Finge et la Communiplaque.

Finge était partiellement dévêtu, le torse nu. Sa poitrine était peu poilue, ses seins adipeux et presque féminins. Son abdomen pansu débordait par-dessus sa ceinture.

Il n’a pas l’air digne, pensa Harlan avec satisfaction, ni digne ni appétissant. Cela n’en vaut que mieux.

Il mit sa main droite dans sa chemise et la referma solidement sur la crosse de son arme.

« Personne ne m’a vu, Finge, donc ne regardez pas vers la porte. Personne ne viendra ici. Vous devez vous rendre compte, Finge, que vous avez affaire avec un Technicien. Savez-vous ce que cela signifie ? »

Sa voix était rauque. Il sentait la colère monter en lui en voyant que la peur restait absente des yeux de Finge, qu’on n’y lisait que l’intérêt. Finge fit même un geste vers sa chemise et, sans un mot, commença à la mettre.

Harlan continua : « Savez-vous l’avantage qu’il y a à être Technicien, Finge ? Vous ne l’avez jamais été, par conséquent vous êtes mal placé pour l’apprécier. Cela veut dire que personne ne surveille où vous allez et ce que vous faites. Tout le monde regarde ailleurs et met tant d’ardeur à ne pas vous voir que c’est effectivement ce qui arrive. Je pourrais, par exemple, aller à la bibliothèque de la Section, Finge, et prendre quelque objet curieux pendant que le bibliothécaire se penche d’un air affairé sur ses catalogues et ne voit rien. Je peux parcourir les niveaux résidentiels du 482e siècle, tous les passants se détourneront de mon chemin et jureront par la suite n’avoir vu personne. C’est ce qui se passe automatiquement. Vous voyez, je peux faire ce que je veux, aller où je veux. Je peux pénétrer dans l’appartement privé du Calculateur Assistant d’une Section et le forcer à dire la vérité en braquant une arme sur lui et il ne se trouvera personne pour m’arrêter. »

Finge parla pour la première fois : « Qu’est-ce que vous tenez ?

— Une arme, dit Harlan en la sortant. Vous la reconnaissez ? » Sa gueule s’évasait légèrement et se terminait par un renflement de métal lisse.

« Si vous me tuez…, commença Finge.

— Je ne vous tuerai pas, dit Harlan. À une récente réunion, vous aviez un foudroyant. Ceci n’en est pas un. C’est une invention d’une Réalité modifiée du 575e siècle. Elle ne vous est peut-être pas familière. Elle a été retirée de la Réalité. Trop dangereuse. Elle peut tuer, mais à basse puissance, elle active les centres de la douleur du système nerveux central et peut aussi bien paralyser. Ça s’appelle, ou s’appelait, un fouet neuronique.

Il fonctionne. Celui-ci est à pleine charge. Je l’ai essayé sur un doigt. » Il leva sa main gauche au petit doigt raide. « C’est très désagréable. »

Finge s’agitait sans arrêt. « Qu’est-ce que tout ça veut dire, au nom du Temps ?

— Il y a une sorte de blocage dans les puits de projection au 100000e siècle. Je veux qu’on l’enlève.

— Un blocage dans les puits ?

— N’essayez pas de feindre la surprise. Hier, vous avez parlé à Twissell. Aujourd’hui, il y a ce blocage. Je veux savoir ce que vous avez dit à Twissell. Je veux savoir ce qu’on a fait et ce qu’on va faire. Par le Temps, Calculateur, si vous ne me le dites pas, je vais me servir du fouet. Mettez-moi au défi, si vous ne me croyez pas.

— Écoutez – Finge bredouillait un peu et les premiers signes de la peur apparurent ainsi qu’une sorte de colère désespérée –, si vous voulez la vérité, la voilà. Nous sommes au courant au sujet de vous et de Noÿs. »

Harlan cilla. « Qu’est-ce qu’il y a à propos de moi et Noÿs ? »

Finge dit : « Pensiez-vous que vous passeriez au travers de toutes les difficultés ? » Le Calculateur gardait les yeux fixés sur le fouet neuronique et son front commençait à briller de sueur. « Par le Temps, avec l’émotion que vous avez manifestée après votre période d’Observation, avec ce que vous avez fait durant cette même période, pensiez-vous que nous ne vous Observerions pas, vous ? J’aurais mérité d’être cassé comme Calculateur si j’avais laissé passer ça. Nous savons que vous avez emmené Noÿs dans l’Éternité. Nous le savions depuis le début. Vous vouliez la vérité. La voilà. »

À ce moment, Harlan se méprisa pour sa stupidité. « Vous saviez ?

— Oui. Nous savions que vous l’avez emmenée dans les Siècles Cachés. Nous savions chaque fois que vous alliez dans le 482e siècle pour lui rapporter les objets de luxe dont elle aime à s’entourer. Vous vous êtes conduit comme un insensé et vous avez complètement oublié votre Serment d’Éternel.

— Alors pourquoi ne m’avez-vous pas arrêté ? » Harlan buvait jusqu’à la lie la coupe de sa propre humiliation.

« Voulez-vous toujours la vérité ? » Finge s’animait un peu et paraissait reprendre courage à mesure qu’Harlan voyait ses espoirs réduits à néant.

« Continuez.

— Alors laissez-moi vous dire que, dès le début, je ne vous ai pas considéré comme un bon Éternel. Un Observateur brillant, peut-être, et un Technicien plein d’initiative. Mais pas un Éternel. Lorsque je vous ai muté ici dans ce dernier poste, c’était pour le prouver aussi à Twissell, qui vous estime pour quelque raison obscure. Je n’éprouvais pas seulement la société dans la personne de la jeune fille, Noÿs, je vous éprouvais aussi et vous avez failli comme je pensais que vous failliriez. Maintenant, éloignez cette arme, ce fouet ou je ne sais quoi, et sortez d’ici.

— Et vous êtes venu chez moi une fois », dit Harlan, le souffle coupé, s’efforçant avec difficulté de garder sa dignité et la sentant s’échapper comme si son intelligence et son esprit étaient aussi raides et insensibles que le petit doigt de sa main gauche frappé par le fouet, « pour m’inciter à faire ce que je faisais.

— Oui, bien sûr. Si vous voulez l’expression exacte, je vous ai tenté. Je vous ai dit exactement la vérité, que vous ne pouviez garder Noÿs que dans la Réalité présente. Vous avez choisi de vous conduire non comme un Éternel, mais comme un pleurnicheur. J’attendais que vous le fassiez.

— Je le ferai encore, dit Harlan d’un ton agressif, et puisque vous savez tout, vous vous rendez compte que je n’ai rien à perdre. » Il appuya son arme sur le ventre rebondi de Finge et dit à travers ses lèvres pâles et ses dents serrées : « Qu’est-il arrivé à Noÿs ?

— Je n’en ai aucune idée.

— Ne me racontez pas d’histoires. Qu’est-il arrivé à Noÿs ?

— Je vous dis que je ne sais pas. »

Le poing d’Harlan se crispa sur le fouet ; sa voix était basse. « Votre jambe d’abord. Ça va faire mal.

— Au nom du Temps, écoutez ! Attendez !

— Très bien. Que lui est-il arrivé ?

— Non, écoutez. C’est tout au plus une faute de discipline. La Réalité n’a pas été affectée. J’ai fait des vérifications. Un déclassement, c’est tout ce que vous aurez. Si vous me tuez, cependant, ou si vous me blessez avec l’intention de tuer, vous aurez attaqué un supérieur. C’est la peine de mort pour ça. »

Harlan sourit à la futilité de la menace. À côté de ce qui était déjà arrivé, la mort constituerait la solution la plus simple et la plus irrévocable.

Harlan se méprit manifestement sur les raisons de ce sourire. Il dit précipitamment : « Ne croyez pas que la peine de mort n’existe pas dans l’Éternité parce que vous n’en avez jamais rencontré d’exemple. Nous en connaissons des cas, nous, les Calculateurs. Et qui plus est, des exécutions ont eu lieu aussi. C’est simple. Dans toute Réalité, il se produit un certain nombre d’accidents fatals au cours desquels les corps ne sont pas retrouvés. Des fusées explosent en l’air, des paquebots aériens sombrent dans l’océan ou s’écrasent sur des montagnes. Un meurtrier peut être placé dans un de ces vaisseaux quelques minutes ou quelques secondes avant l’issue fatale. Est-ce que ça vaut la peine de risquer ça ? »

Harlan s’anima et dit : « Si vous cherchez à me donner le change pour sauver votre peau, c’est loupé. Laissez-moi vous dire : je n’ai pas peur du châtiment. Par ailleurs, j’ai l’intention d’avoir Noÿs. Je la veux tout de suite. Elle n’existe pas dans la Réalité existante. Elle n’a pas d’homologue. Il n’y a pas de raison pour que nous ne puissions pas contracter une union régulière.

— C’est contraire au règlement pour un Technicien…

— Nous laisserons le Comité Pan-temporel en décider, dit Harlan, laissant enfin parler son orgueil. Je n’ai pas peur d’une décision défavorable, pas plus que je n’ai peur de vous tuer. Je ne suis pas un Technicien ordinaire.

— Parce que vous êtes le Technicien de Twissell ? » Le visage rond et luisant de sueur de Finge avait une expression bizarre ; ce pouvait être de la haine ou un sentiment de triomphe ou un mélange des deux.

« Pour des raisons beaucoup plus importantes que ça. Et maintenant… » répondit Harlan.

Avec une détermination farouche, il toucha du doigt l’activateur de l’arme.

Finge cria : « Alors allez au Comité ! Au Comité Pan-temporel ! Ils sont au courant. Si vous êtes tellement important… » Haletant, il s’arrêta.

Pendant un instant, Harlan, indécis, hésita : « Quoi ?

— Croyez-vous que j’engagerais une action unilatérale dans un cas pareil ? J’ai rendu compte de toute l’affaire au Comité, en même temps que du Changement de Réalité. Tenez ! J’ai les doubles.

— Un instant, ne bougez pas ! »

Mais Finge ne tint pas compte de cet ordre. Avec une rapidité foudroyante, il bondit tel un démon et atteignit ses dossiers. D’un doigt, il repéra la combinaison codée du rapport qu’il voulait, de l’autre main, il appuya sur le classeur. La langue argentée d’une bande dont les perforations étaient à peine visibles à l’œil nu jaillit du bureau.

« Voulez-vous l’entendre ? » demanda Finge. Et sans attendre, il l’enfila dans le lecteur sonore.

Harlan écouta, pétrifié. C’était assez clair. Finge avait tout enregistré. Il avait énuméré chaque geste d’Harlan dans les puits de projection. Il n’avait rien oublié, pour autant qu’Harlan s’en souvînt, au moment de rédiger son rapport.

Finge cria, quand ce fut terminé : « Maintenant, allez donc au Comité. Je n’ai pas mis de blocage dans le Temps. Je n’aurais pas su comment. Et ne croyez pas qu’ils se désintéressent de la question. Vous disiez que j’ai parlé à Twissell hier. Vous avez raison. Mais je ne l’avais pas appelé, c’est lui qui m’a appelé. Allez donc demander à Twissell. Dites-leur quel important Technicien vous êtes. Et si vous voulez me tuer d’abord, tirez et allez au diable ! »

Harlan ne pouvait pas ne pas remarquer une exultation réelle dans la voix du Calculateur. À ce moment, il se sentait assez sûr de lui pour croire que même un coup de fouet neuronique le laisserait du bon côté de la pierre tombale.

Pourquoi ? Tenait-il tellement à la défaite d’Harlan ? Sa jalousie à l’égard de Noÿs était-elle une passion à ce point dévorante ?

C’est presque avec indifférence qu’Harlan se posa ces questions et toute l’affaire, Finge et le reste, lui parut soudain dénuée de sens.

Il empocha son arme, se précipita hors de la pièce et fila vers le puits de projection le plus proche.

C’était le Comité alors, ou Twissell, pour le moins. Il n’avait peur d’aucun d’eux, ensemble ou séparément.

Au cours du mois écoulé, chaque jour qui passait l’ancrait un peu plus dans sa conviction : il croyait être indispensable. Le Comité Pan-temporel lui-même n’aurait d’autre choix que d’en venir à un accommodement dans une affaire où il s’agissait d’échanger une fille contre l’existence de toute l’Éternité.


11

LA BOUCLE EST BOUCLÉE

<p>11</p> <p>LA BOUCLE EST BOUCLÉE</p>

Ce fut avec une surprise hébétée que le Technicien Andrew Harlan, en débouchant dans le 575e, se trouva dans la période nocturne. Le passage des physio-heures s’était effectué sans qu’il y prêtât attention, tandis qu’il se démenait de cabine en cabine tout au long des siècles. Il regarda d’un œil vide les couloirs à demi éclairés, ce qui indiquait une diminution de l’énergie utilisée pendant la nuit – chose assez rare au demeurant.

Mais restant encore sous l’emprise de sa rage, Harlan ne perdit pas son temps à regarder. Il se dirigea vers son logement. Il trouverait l’appartement de Twissell à l’étage des Calculateurs comme il avait trouvé celui de Finge et il ne craignait pas davantage d’être remarqué ou arrêté.

Le fouet neuronique était dur sous son coude lorsqu’il s’arrêta devant la porte de Twissell (dont le nom était gravé en lettres claires sur la plaque d’identité).

Harlan actionna hardiment le signal phonique et le vibreur bourdonna. Il relâcha la pression de sa main moite et laissa le son devenir continuel. Le son lui parvenait confusément.

Il entendit derrière lui un faible bruit de pas et il l’ignora dans la certitude que l’homme, quel qu’il fût, l’ignorerait (Oh ! insigne vermeil de Technicien !).

Mais le bruit de pas cessa et une voix dit : « Technicien Harlan ? »

Harlan pivota sur lui-même. C’était un Calculateur en Second assez nouveau dans la Section. Harlan ragea intérieurement. Il n’était plus au 482e siècle. Ici, il n’était pas simplement un Technicien, il était le Technicien de Twissell et les jeunes Calculateurs, dans leur ardeur à se faire bien voir du grand Twissell, se sentaient obligés de montrer un minimum de courtoisie à son Technicien.

Le Calculateur demanda : « Désirez-vous voir le Calculateur en chef Twissell ? »

Agacé, Harlan répondit : « Oui, monsieur. » (L’imbécile ! Pour quelle raison pensait-il qu’on se trouvait devant une porte en train de sonner ? Pour prendre une cabine au vol ?)

— Je crains que ce ne soit impossible.

— L’affaire qui m’amène est assez importante pour que je le réveille, dit Harlan.

— Peut-être, dit l’autre, mais il est en déplacement. Il n’est pas au 575e.

— Où est-il exactement alors ? » demanda Harlan impatienté. Le regard du Calculateur se fit dédaigneux. « C’est ce que j’ignore. »

Harlan dit : « Mais j’ai un rendez-vous important ce matin.

— Vous, vous avez… » dit le Calculateur, et Harlan se perdit en conjectures pour expliquer son évident amusement à cette idée.

Le Calculateur poursuivit, souriant franchement à présent : « Vous êtes légèrement en avance, non ?

— Mais je dois le voir.

— Je suis sûr qu’il sera là dans la matinée. » Le sourire s’élargit.

« Mais… »

Le Calculateur dépassa Harlan, évitant soigneusement tout contact, même de ses vêtements.

Harlan serra les poings convulsivement. Il suivit des yeux, sans espoir, le Calculateur, puis, simplement parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire, il retourna lentement, et sans avoir pleinement conscience de ce qui l’entourait, jusqu’à sa propre chambre.

Harlan eut un sommeil agité. Il se dit qu’il avait besoin de sommeil. Il essaya de se relaxer de force et, bien entendu, échoua. Son sommeil ne fut qu’une longue suite de pensées futiles.

Tout d’abord, il y avait Noÿs.

Ils n’oseraient pas lui faire de mal, pensait-il fiévreusement. Ils ne pouvaient la renvoyer dans le Temps sans calculer d’abord l’effet que cela aurait sur la Réalité et ça prendrait des jours, probablement des semaines. Autre solution : ils pouvaient lui faire à elle ce que Finge avait menacé de lui faire à lui : la faire périr au cours d’un accident qu’on ne pourrait expliquer.

Il ne s’arrêta pas à cette éventualité. Il n’y avait aucune nécessité d’agir de manière aussi définitive. Ils ne prendraient pas le risque de mécontenter Harlan en agissant ainsi. (Dans la tranquillité d’une chambre à coucher noyée d’ombre et dans cette phase de demi-sommeil où les choses deviennent souvent étrangement disproportionnées dans la pensée, Harlan ne trouva rien de grotesque à sa certitude que le Comité Pan-temporel n’oserait pas risquer de mécontenter un Technicien.)

Bien sûr, il y avait des choses auxquelles une femme en captivité aurait pu servir. Une belle femme venant d’une Réalité hédoniste…

Harlan s’empressait de chasser cette pensée dès qu’elle revenait. C’était à la fois plus probable et plus inadmissible que la mort et il ne voulait ni de l’une ni de l’autre.

Il pensa à Twissell.

Le vieil homme avait quitté le 575e siècle. Où était-il durant ces heures où il aurait dû dormir ? Un vieil homme a besoin de sommeil. Harlan était certain de la réponse. Le Comité continuait à délibérer. À propos de Harlan. À propos de Noÿs sur ce qu’il fallait faire d’un Technicien indispensable auquel on n’osait pas toucher.

Harlan tiqua. Si Finge rapportait l’agression d’Harlan au cours de la soirée, cela n’influencerait nullement sur leurs délibérations. Ses crimes pouvaient difficilement être aggravés par cela. Il n’en serait pas moins indispensable.

Et Harlan n’était pas certain que Finge ferait état de l’incident. Le fait d’admettre qu’il avait été forcé de s’humilier devant un Technicien mettrait le Calculateur Assistant dans une position ridicule et Finge ne pouvait prendre ce risque.

Harlan pensa aux Techniciens en tant que corporation, ce que, ces temps derniers, il avait rarement fait. Sa propre position quelque peu anormale d’assistant de Twissell et de semi-Éducateur l’avait tenu beaucoup trop éloigné des autres Techniciens. Mais les Techniciens manquaient de solidarité de toute façon. Pourquoi en était-il ainsi ?

Devait-il traverser le 575e et le 482e en voyant rarement un Technicien et en parlant rarement avec ? Devaient-ils s’éviter même entre eux ? Devaient-ils se conduire comme s’ils acceptaient la situation où les mettaient les superstitions des autres ?

En imagination, il avait déjà arraché la capitulation du Comité en ce qui concernait Noÿs et maintenant, il exprimait d’autres revendications. On accorderait aux Techniciens une organisation à eux, des réunions régulières, plus d’amitié, un meilleur traitement de la part des autres.

Il se voyait finalement lui-même en héroïque révolutionnaire social, avec Noÿs à ses côtés, lorsqu’il sombra enfin dans un sommeil sans rêve…

Le vibreur de la porte le réveilla. Il bourdonnait à son oreille avec une impatience enrouée. Il rassembla ses idées jusqu’à ce qu’il soit en mesure de regarder la petite pendule à côté de son lit et gémit intérieurement.

Père Temps ! Après toutes ces émotions, il avait dormi trop longtemps.

Il parvint à atteindre le bouton situé près de son lit et le panneau d’observation devint transparent. Il ne reconnut pas le visage, mais qui que ce fût, celui-ci exprimait l’autorité.

Il ouvrit la porte et l’homme, qui portait l’insigne orange de l’Administration, entra.

« Technicien Andrew Harlan ?

— Oui, Administrateur ? Vous avez affaire avec moi ? » L’Administrateur ne sembla nullement gêné par l’agressivité marquée de la question. Il dit : « Vous avez un rendez-vous avec le Premier Calculateur Twissell ?

— Eh bien ?

— Je suis ici pour vous informer que vous êtes en retard. » Harlan le regarda fixement. « Qu’est-ce que tout ça veut dire ?

Vous n’êtes pas du 575e siècle, n’est-ce pas ?

— Ma station se trouve au 222e, répliqua l’autre d’un ton froid. Administrateur Assistant Arbut Lemm. Je suis chargé d’aplanir les difficultés et j’essaie d’éviter toute agitation superflue en annonçant moi-même les notifications officielles normalement transmises par la Communiplaque.

— Quelles difficultés ? Quelle agitation ? Qu’est-ce que tout ça veut dire ? Écoutez, j’ai déjà eu des entrevues avec Twissell. C’est mon supérieur. Ça n’implique aucune agitation. »

Un éclair de surprise passa sur le visage volontairement impassible jusque-là de l’Administrateur. « Vous n’avez pas été informé ?

— À quel propos ?

— Eh bien, qu’une sous-commission du Comité Pan-temporel se réunit ici au 575e siècle. Cet endroit, m’a-t-on dit, a été mis au courant il y a plusieurs heures.

— Et ils veulent me voir ? » En même temps qu’il demandait cela, Harlan pensa : « Bien sûr qu’ils veulent me voir. Pourquoi la réunion aurait-elle lieu si ce n’est à mon sujet ? »

Et il comprit l’amusement du Calculateur en Second la nuit précédente, devant l’appartement de Twissell. Le Calculateur connaissait le projet de réunion de la commission et cela l’avait amusé de penser qu’un Technicien était capable d’espérer voir Twissell à un tel moment. « Très amusant », pensa amèrement Harlan.

L’Administrateur répondit : « J’ai mes ordres. Je ne sais rien de plus. » Puis, toujours surpris : « Vous n’êtes au courant de rien ?

— Les Techniciens, dit Harlan d’un ton sarcastique, mènent une existence à part. »


Cinq membres du Comité en plus de Twissell ! Tous Premiers Calculateurs, tous Éternels depuis trente-cinq ans au moins.

Six semaines plus tôt, Harlan aurait été confus de l’honneur qui lui était fait de déjeuner avec un tel groupe et il serait resté muet de saisissement devant la somme de responsabilités et de puissance qu’ils représentaient. Ils lui auraient semblé deux fois plus grands que nature.

Mais maintenant, c’était pour lui des adversaires, pire mêmes des juges. Il n’avait pas le temps d’être impressionné. Il devait mettre au point son système de défense.

Ils ne devaient pas savoir qu’il était au courant que Noÿs était en leur pouvoir. Ils ne pouvaient pas le savoir à moins que Finge leur ait parlé de sa dernière rencontre avec Harlan. Dans la claire lumière du jour, cependant, il était plus que jamais convaincu que Finge n’était pas homme à diffuser publiquement le fait qu’il avait été rudoyé et insulté par un Technicien.

Il sembla donc opportun à Harlan de ne pas utiliser pour le moment cet avantage possible, de les laisser, eux, faire le premier pas, prononcer la première phrase qui engagerait le combat réel.

Ils ne semblaient pas pressés. Ils l’examinaient tranquillement par-dessus un déjeuner frugal, comme s’il avait été un spécimen intéressant étendu sur une surface énergétique et maintenu par des répulseurs de faible intensité. En désespoir de cause, Harlan baissa les yeux.

Il les connaissait tous de réputation et par les portraits tridimensionnels figurant dans les films d’orientation physio-mensuels. Les films coordonnaient les activités des différentes Sections de l’Éternité et étaient obligatoirement vus par tous les Éternels à partir du grade d’Observateur.

August Sennor, le chauve (même pas de sourcils ni de cils), était bien sûr celui qui accaparait le plus l’attention d’Harlan. D’abord, parce que l’aspect singulier de ces yeux sombres et fixes sous des paupières et un front nus ressortait beaucoup plus au naturel que sur l’écran tridimensionnel. Ensuite, parce qu’il était au courant de certains affrontements de points de vue entre Sennor et Twissell. Enfin, parce que Sennor ne se contentait pas d’observer Harlan. Il lui posait des questions d’une voix aiguë.

Il était impossible de répondre à la plupart de ses questions, comme : Comment avez-vous commencé à vous intéresser aux Temps Primitifs, jeune homme ? Trouvez-vous que l’étude est payante, jeune homme ? »

Finalement, il sembla s’installer commodément sur son siège. Il poussa négligemment son assiette sur l’évacuateur automatique et croisa ses doigts épais devant lui. (Il n’a aucun poil sur le dos des mains, remarqua Harlan.)

« Il y a quelque chose que j’ai toujours voulu savoir. Peut-être pouvez-vous m’aider », fit Sennor.

Harlan pensa : « Ça y est, nous y voilà. »

Il dit tout haut : « Si je peux, monsieur. »

— Certains d’entre nous, ici, dans l’Éternité – je ne dirai pas tous, ni même assez (et il lança un regard rapide au visage fatigué de Twissell, pendant que les autres se rapprochaient pour écouter), mais un certain nombre tout de même – sont intéressés par la philosophie du Temps. Peut-être voyez-vous ce que je veux dire ?

— Les paradoxes du voyage dans le Temps, monsieur ?

— Eh bien, si vous voulez formuler la chose en termes mélodramatiques, oui. Mais ce n’est pas tout, bien sûr. Il y a le problème de la véritable nature de la Réalité, le problème de la conservation de la masse et de l’énergie au cours des Changements de Réalité, et ainsi de suite. Nous, dans l’Éternité, nous sommes influencés dans notre opinion là-dessus par notre connaissance des faits en matière de voyage dans le Temps. Vos créatures de l’Ère Primitive, cependant, ne connaissaient rien du voyage dans le Temps. Quelles étaient leurs théories dans ce domaine ?

Twissell murmura à l’autre bout de la table : « Billevesées ! » Mais Sennor l’ignora. « Voudriez-vous répondre à ma question, Technicien ? demanda-t-il.

— Les Primitifs ne se préoccupaient pratiquement pas du voyage dans le Temps, Calculateur, répondit Harlan.

— Ne les considéraient-ils pas comme possibles ?

— Je crois que si.

— N’échafaudaient-ils pas de théories ?

— Eh bien, fit Harlan d’un ton hésitant, je crois qu’il y avait des spéculations de cette sorte dans certains types de littérature d’évasion. Je ne suis pas très versé dans ce genre d’écrits, mais je crois qu’un thème qui revenait souvent était celui de l’homme qui remonte le Temps pour tuer son propre grand-père enfant. »

Sennor eut l’air ravi. « Merveilleux ! Merveilleux ! Après tout, c’est au moins une expression du paradoxe de base du voyage dans le Temps, si nous prenons une Réalité indéviante, hein ? Mais vos Primitifs, oserai-je affirmer, n’ont jamais considéré autre chose qu’une telle Réalité indéviante. Je ne me trompe pas ? »

Harlan attendit pour répondre. Il ne voyait pas le but de cette conversation ni quelles étaient les intentions profondes de Sennor et cela le démontait. « Je n’en sais pas assez pour vous répondre avec certitude, monsieur. Je crois qu’il y a dû y avoir des spéculations pour alterner les cours du Temps ou les plans d’existence. Je ne sais pas », répondit-il.

Sennor fit la moue. « Je suis sûr que vous vous trompez. Vous avez dû être induit en erreur en projetant vos propres connaissances sur les diverses ambiguïtés que vous avez pu rencontrer. Non, sans expérience réelle de voyage dans le Temps, la complexité philosophique de la Réalité dépasserait de beaucoup les facultés de compréhension de l’esprit humain. Par exemple, pourquoi la Réalité possède-t-elle de l’inertie ? Nous savons tous qu’il en est ainsi. Toute altération dans son cours doit atteindre une certaine importance avant qu’un Changement, un véritable Changement, soit effectué. Même alors, la Réalité a tendance à retourner à sa position originelle.

« Supposez, par exemple, un Changement ici, dans le 575e siècle. La Réalité changera avec des effets croissants peut-être jusqu’au 600e. Elle changera, mais avec des effets continuellement décroissants peut-être jusqu’au 650e. Après, la Réalité restera inchangée. Nous le savons tous, mais quelqu’un d’entre nous sait-il pourquoi il en est ainsi ? Un raisonnement intuitif suggérerait que tout Changement de Réalité augmenterait ses effets sans limite au cours des siècles, et pourtant il n’en est pas ainsi.

« Prenez un autre point. Le Technicien Harlan, me dit-on, sait excellemment choisir le Changement Minimum Requis exact pour toute situation. Je parierais qu’il ne peut pas expliquer comment il arrive à son propre choix.

« Songez à quel point les Primitifs devaient être impuissants. Ils s’inquiétaient d’un homme tuant son propre grand-père parce qu’ils ne comprenaient pas la vérité au sujet de la Réalité. Prenez un cas plus vraisemblable et plus facilement analysable et considérons l’homme qui, dans ses voyages à travers le Temps, se rencontre lui-même… »

Harlan dit avec brusquerie : « Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’homme qui se rencontre lui-même ? »

Le fait qu’Harlan interrompît un Calculateur était un manque de politesse en lui-même. Le ton de sa voix aggrava le manquement dans une proportion scandaleuse et tous les yeux se tournèrent d’un air réprobateur vers le Technicien.

Sennor s’éclaircit la voix, mais parla sur le ton forcé de quelqu’un décidé à être poli en dépit de difficultés presque insurmontables. Il dit, continuant sa phrase interrompue et donnant ainsi l’impression de répondre directement à la question qu’on lui avait si impoliment posée : « Et les quatre possibilités dans lesquelles un tel acte peut se produire. Appelons le premier individu dans le physio-temps A et l’autre B. Première possibilité : A et B peuvent ne pas se voir ou ne rien faire qui puisse les affecter mutuellement de façon significative. Dans ce cas, ils ne se sont pas réellement rencontrés et nous devons écarter ce cas comme ne présentant aucun intérêt.

« Ou B, le second individu, peut voir A, alors que A ne voit pas B. Ici non plus, aucune conséquence sérieuse ne doit être envisagée. B voyant A le voit dans une position et engagé dans une activité dont il a déjà connaissance. Rien de nouveau n’est impliqué.

« Les troisième et quatrième possibilités sont que A voit B, alors que B ne voit pas A, et que A et B se voient l’un l’autre. Dans chaque cas, le point important est que A a vu B ; l’homme à un premier stade de son existence physiologique se voit lui-même à un stade ultérieur. Notons qu’il a appris qu’il sera vivant à l’âge apparent de B. Il sait qu’il vivra assez longtemps pour accomplir l’action dont il a été le témoin. Maintenant, un homme connaissant son futur même dans les moindres détails peut agir suivant cette connaissance et, par conséquent il change son futur. Il s’ensuit que la Réalité doit être changée de façon à ne pas permettre à A et B de se rencontrer ou, tout au moins, d’empêcher A de voir B. Alors, tant que rien ne peut être détecté dans une Réalité rendue non Réelle, A n’a jamais rencontré B. De même, dans tout paradoxe apparent du voyage dans le Temps, la Réalité change toujours de façon à éviter le paradoxe et nous en arrivons à la conclusion qu’il n’y a pas de paradoxes dans le voyage dans le Temps et qu’il ne peut y en avoir aucun. »

Sennor semblait fort satisfait de lui-même et de son exposé, mais Twissell se leva.

« Je crois, messieurs, que le temps presse », dit-il.

Beaucoup plus soudainement qu’Harlan l’aurait pensé, le déjeuner était terminé. Cinq des membres de la sous-commission sortirent en le saluant, de l’air de ceux dont la curiosité, légère pour le moins, a été satisfaite. Seul Sennor lui tendit la main et ajouta un bourru : « Au revoir, jeune homme » à son salut.

C’est avec des sentiments mêlés qu’Harlan les regarda partir. Quel avait été le but du déjeuner ? Et surtout pourquoi cette référence aux hommes qui se rencontrent eux-mêmes ? Ils n’avaient fait aucune mention de Noÿs. Étaient-ils là, alors, seulement pour l’étudier ? L’examiner de haut en bas et l’abandonner au jugement de Twissell ?

Twissell revint vers la table, vide maintenant de nourriture et de vaisselle. Il était seul avec Harlan à présent et presque comme pour symboliser cela, il tenait une nouvelle cigarette entre ses doigts.

« Et maintenant, au travail, Harlan. Nous avons beaucoup à faire », dit-il.

Mais Harlan ne voulait plus, ne pouvait plus attendre. Il dit d’un ton décidé : « Avant de faire quoi que ce soit, j’ai quelque chose à dire. »

Twissell eut l’air surpris. La peau de son visage se fronça autour de ses yeux éteints et il tassa pensivement la cendre au bout de sa cigarette.

Il dit : « Soit, parlez si vous voulez, mais d’abord asseyez-vous, asseyez-vous, mon garçon. »

Le Technicien Andrew Harlan ne s’assit pas. Il se mit à arpenter la pièce sans s’éloigner de la table, détachant nettement ses phrases pour les empêcher de bouillonner et de déborder de façon incohérente. Le Premier Calculateur Laban Twissell suivait de la tête, jaunie par l’âge comme une pomme de reinette, les grandes enjambées nerveuses de l’autre.

Harlan commença : « Depuis des semaines maintenant, je visionne des films sur l’histoire des mathématiques. Je consulte des livres de plusieurs Réalités du 575e siècle. Les Réalités n’ont pas beaucoup d’importance. Les mathématiques ne changent pas. Elles se développent toujours suivant le même processus. La façon dont les Réalités ont changé n’a pas d’importance non plus, l’histoire des mathématiques est restée à peu près la même. Les mathématiciens ont changé, certains ont fait des découvertes, mais les résultats finaux… Quoi qu’il en soit, je me suis fourré tout ça dans la tête. Est-ce que ça ne vous frappe pas ? »

Twissell fronça les sourcils et dit : « Drôle d’occupation pour un Technicien.

— Mais je ne suis pas un simple Technicien, dit Harlan. Vous le savez.

— Continuez », dit Twissell en regardant sa montre. Les doigts qui tenaient sa cigarette jouaient avec elle avec une nervosité inaccoutumée.

Harlan dit : « Il y avait un homme nommé Vikkor Mallansohn qui vivait au 24e siècle. C’était encore pendant l’Ère Primitive, comme vous le savez. Il est surtout connu pour avoir été le premier à construire un Champ Temporel. Cela signifie, bien sûr, qu’il avait inventé l’Éternité, puisque l’Éternité n’est qu’un Champ Temporel immense qui court-circuite le Temps ordinaire et qui est libéré des limitations du Temps ordinaire.

— Vous avez appris ça quand vous étiez Novice, mon garçon.

— Mais on ne m’a pas dit qu’il était impossible que Vikkor Mallansohn ait pu inventer le Champ Temporel au 24e siècle. Personne n’aurait pu. Les bases mathématiques n’en existaient pas. Les équations fondamentales de Lefebvre n’existaient pas ; elles ne pouvaient d’ailleurs exister avant les recherches de Jan Verdeer au 27e siècle. »

S’il y avait une chose par laquelle le Premier Calculateur Twissell pouvait exprimer un complet étonnement, c’était de laisser tomber sa cigarette C’est ce qui arriva. Même son sourire avait disparu.

Il dit : « Vous a-t-on appris les équations de Lefebvre, mon garçon ?

— Non. Et je ne prétends pas les comprendre. Mais elles sont nécessaires pour le Champ Temporel. J’ai appris ça. Et elles n’ont pas été découvertes avant le 27e. Je sais ça aussi. »

Twissell se pencha pour ramasser sa cigarette et la regarda d’un air de doute. « Et si Mallansohn était tombé sur le Champ. Et si c’était simplement une découverte empirique ? Il y en a eu beaucoup comme ça.

— J’y ai pensé. Mais lorsque le Champ fut inventé, il fallut trois siècles pour résoudre ses implications et lorsque cela fut terminé, il n’y avait plus moyen d’améliorer le Champ de Mallansohn. Ça ne pouvait pas être une coïncidence. De cent façons, le projet de Mallansohn montrait qu’il avait dû utiliser les équations de Lefebvre. S’il les connaissait ou s’il les avait développées sans les travaux de Verdeer, ce qui est impossible, pourquoi ne l’a-t-il pas dit ?

— Vous tenez à parler comme un mathématicien. Qui vous a dit tout cela ? répliqua Twissell.

— J’ai vu des films.

— C’est tout ?

— Et j’ai réfléchi.

— Sans formation mathématique poussée ? Je vous ai observé de près pendant des années, mon vieux, et je ne vous aurais pas cru ce talent particulier. Continuez.

— L’Éternité n’aurait jamais pu être établie sans la découverte par Mallansohn du Champ Temporel. Mallansohn n’aurait jamais pu effectuer cette découverte sans une connaissance des mathématiques qui existaient seulement dans le futur. C’est le premier point. Par ailleurs, ici, dans l’Éternité, en ce moment, il y a un Novice qui a été choisi pour être Éternel à rencontre de toutes les règles, puisqu’il avait dépassé la limite d’âge et qu’il était marié par-dessus le marché. Vous lui enseignez les mathématiques et la Sociologie Primitive. C’est le second point.

— Eh bien ?

— Je dis que votre intention est de lui faire remonter le Temps, je ne sais comment, en deçà du point limite, atteint par l’Éternité jusqu’au 24e siècle. Votre intention est que ce Novice, Cooper, apprenne les équations de Lefebvre à Mallansohn. Vous voyez bien, ajouta Harlan avec une excitation contenue, que ma qualité d’expert en ce qui concerne les Primitifs, et la connaissance que j’ai de cette qualité me donnent droit à un traitement spécial. Un traitement très spécial.

— Père Temps ! murmura Twissell.

— C’est vrai, n’est-ce pas ? Nous bouclons le cercle, avec mon aide. Sans ça… » Il laissa la phrase en suspens.

« Vous êtes très près de la vérité, dit Twissell. Cependant, je peux jurer qu’il n’y avait aucun indice… » Il s’absorba dans une méditation où ni Harlan ni le monde extérieur ne semblaient avoir de part.

Harlan dit vivement : « Seulement près de la vérité ? C’est la vérité même. » Il ne pouvait pas dire pourquoi il était si sûr de l’essentiel de ce qu’il avait dit, même mis à part le fait qu’il avait si désespérément voulu qu’il en fût ainsi.

Twissell dit : « Non, non, pas exactement la vérité. Le Novice Cooper ne remontera pas au 24e siècle pour apprendre quoi que ce soit à Mallansohn.

— Je ne vous crois pas.

— Mais vous devez. Vous devez voir combien tout ceci est important. J’ai besoin de votre collaboration pour l’achèvement de ce projet. Voyez-vous, Harlan, la situation constitue un cercle vicieux plus encore que vous l’imaginez. Beaucoup plus que ça, mon vieux. Le Novice Brinsley Sheridan Cooper est Vikkor Mallansohn lui-même ! »


12

LE DÉBUT DE L’ÉTERNITÉ

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Harlan n’aurait pas pensé que rien de ce qu’aurait dit Twissell à ce moment-là pût le surprendre. Il avait tort. « Mallansohn. Il… », fit-il.

Twissell, ayant fumé sa cigarette jusqu’au bout, en sortit une autre et dit : « Oui, Mallansohn. Voulez-vous un rapide aperçu de la vie de Mallansohn ? Le voici. Il est né au 78e siècle, a passé quelque temps dans l’Éternité et est mort au 24e. »

La petite main de Twissell se posa légèrement sur le coude d’Harlan et son visage de gnome s’élargit en son sourire habituel tout entouré de rides. « Voyons, mon garçon, le physio-temps passe même pour nous et nous ne sommes pas encore complètement maîtres de nous-mêmes. Voulez-vous m’accompagner dans mon bureau ? »

Il montra le chemin et Harlan le suivit, sans bien faire attention aux portes qui s’ouvraient et aux rampes mobiles.

Il était en train d’intégrer la nouvelle information à son propre problème et à son plan d’action. Une fois passé le premier moment de désarroi, sa résolution s’affermit. Après tout, qu’est-ce que ça changeait, mis à part le fait que sa propre importance pour l’Éternité s’en trouvait accrue ainsi que sa valeur et que ses exigences avaient plus de chances d’être satisfaites et Noÿs de lui être rendue.

Noÿs !

Père Temps ! Ils ne devaient pas lui faire de mal ! Elle lui semblait la seule part réelle de sa vie. Toute l’Éternité à côté n’était qu’une fantaisie sans consistance et sans intérêt.

Quand il se trouva dans le bureau du Calculateur Twissell, il fut incapable de se rappeler clairement comment il avait fait pour parvenir jusque-là. Bien qu’il regardât autour de lui et essayât de se persuader de la réalité du lieu par la présence matérielle des objets qu’il contenait, il lui sembla qu’il s’agissait du décor d’un rêve qui aurait survécu à son utilité.

Le bureau de Twissell était une pièce vaste et nette comme un décor de porcelaine. Un des murs du bureau était encombré du sol au plafond et d’un mur à l’autre de micro-blocs ordinateurs qui, réunis, formaient le plus vaste Computaplex à usage privé de l’Éternité et, en fait, l’un des plus vastes qui soient. Le mur opposé disparaissait sous une masse de films de référence. Entre les deux, ce qui restait de la pièce n’était guère qu’un couloir occupé par un bureau, deux chaises, l’équipement d’enregistrement et de projection et un objet insolite dont la forme n’était pas familière à Harlan et dont l’usage n’apparut que lorsque Twissell y jeta les restes d’une cigarette.

Elle jeta un éclair silencieux et Twissell, avec son talent habituel de prestidigitateur, en tenait déjà une autre à la main.

Harlan pensa : « Venons-en au fait à présent. »

Il commença, d’une voix un peu trop haute et avec un peu trop de brutalité : « Il y a une fille au 482e… »

Twissell fronça les sourcils, agita vivement une main comme pour écarter une affaire déplaisante. « Je sais, je sais. Elle ne sera pas inquiétée, ni vous. Tout ira bien. J’y veillerai.

— Voulez-vous dire… ?

— Je vous dis que je suis au courant. Si vous en avez conçu quelque inquiétude, soyez à présent rassuré. »

Stupéfait, Harlan regarda le vieil homme en ouvrant de grands yeux. Était-ce là tout ? Bien qu’il eût longuement réfléchi à l’immensité de son pouvoir, il ne s’était pas attendu à une démonstration si évidente.

Mais Twissell n’avait pas fini de parler.

« Laissez-moi vous raconter une histoire », dit-il d’abord avec presque le ton qu’il aurait pris pour s’adresser à un Novice nouvellement instruit. « Je n’avais pas pensé que cela serait nécessaire, et peut-être ne l’est-ce pas encore, mais vos propres recherches et votre intuition le méritent. »

Il examina Harlan avec une expression railleuse et il poursuivit : « Vous savez, je n’arrive pas encore tout à fait à croire que vous ayez manigancé ça de vous-même.

« L’homme que l’Éternité connaît en général sous le nom de Vikkor Mallansohn a laissé le récit de sa vie lorsqu’il mourut. Ce n’était pas tout à fait un journal, pas tout à fait une biographie. C’était plutôt un guide, destiné aux Éternels qu’il savait devoir exister un jour. Il était enfermé dans un volume en stase temporelle qui ne pouvait être ouvert que par les Calculateurs de l’Éternité et qui, par conséquent, resta intact pendant trois siècles après sa mort, jusqu’à ce que l’Éternité fût établie et que le Premier Calculateur, Henry Wadsman, le premier des grands Éternels, l’ait ouvert. Le document a été transmis depuis, dans les meilleures conditions de sécurité, à toute une lignée de Premiers Calculateurs qui se termine avec moi. On le désigne sous le nom de mémoire de Mallansohn.

« Ce mémoire raconte l’histoire d’un homme nommé Brinsley Sheridan Cooper, né au 78e siècle, admis comme Novice dans l’Éternité à l’âge de vingt-trois ans, ayant été marié pendant un peu plus d’un an, mais n’ayant pas eu d’enfant jusqu’à présent.

« Après son entrée dans l’Éternité, Cooper fut instruit en mathématiques par un Calculateur nommé Laban Twissell et en Sociologie Primitive par un Technicien nommé Andrew Harlan. À la suite d’une formation approfondie dans ces deux disciplines, aussi bien que dans des matières telles que le génie temporel, il fut renvoyé au 24e siècle pour enseigner certaines techniques nécessaires à un savant Primitif nommé Vikkor Mallansohn.

« Une fois arrivé au 24e, il lui fallut un certain temps pour s’intégrer à la société de l’époque. En ceci, il profita beaucoup de la formation du Technicien Harlan et des conseils détaillés du Calculateur Twissell, qui paraissaient avoir une intuition peu banale de quelques-uns des problèmes auxquels il avait à faire face.

« Après deux ans écoulés, Cooper repéra un Vikkor Mallansohn, original vivant en ermite dans les forêts de Californie, sans relations et sans amis, mais doué d’un esprit hardi et sans préjugés. Cooper s’en fit peu à peu un ami, l’habitua progressivement à l’idée d’avoir rencontré un voyageur venu du futur et se mit à lui enseigner les mathématiques qu’il devait savoir.

« Avec le temps, Cooper adopta les habitudes de l’autre, apprit à assurer ses déplacements à l’aide d’un encombrant générateur à moteur Diesel doté d’un équipement électrique, qui les libérait de leur dépendance à l’égard des rayons d’énergie.

« Mais les progrès furent lents et Cooper découvrit qu’il n’était pas exactement ce qu’on pouvait appeler un pédagogue idéal. Mallansohn devint morose et refusa de coopérer, puis un beau jour mourut, d’une façon tout à fait imprévue, en tombant dans un canon de la contrée sauvage et montagneuse qu’ils habitaient. Cooper, après des semaines de désespoir, voyant échouer la tâche à laquelle il avait consacré sa vie – ce qui mettait en péril l’existence même de l’Éternité –, se lança dans une entreprise désespérée. Il ne fit pas de rapport sur la mort de Mallansohn. Au lieu de cela, il se mit patiemment à construire, à partir des matériaux dont il disposait, un Champ Temporel.

« Je n’entrerai pas dans les détails. Il réussit, malgré des difficultés et des obstacles sans nombre, et s’empara du générateur de l’Institut de Technologie de Californie, tout comme, des années auparavant, il avait attendu que le vrai Mallansohn le fasse.

« Vous connaissez l’histoire d’après vos propres études. Vous connaissez l’incrédulité et les rebuffades auxquelles il se heurta d’abord, sa période de mise en observation, sa fuite et la quasi-perte de son générateur, l’aide qu’il reçut de l’homme rencontré dans un restaurant et dont il ne sut jamais le nom, mais qui est maintenant un des héros de l’Éternité, et la démonstration finale pour le professeur Zimbalist au cours de laquelle une souris blanche se déplaça en avant et en arrière dans le Temps. Je ne vous fatiguerai pas avec tous ces détails.

« Cooper utilisa dans tout ceci le nom de Vikkor Mallansohn parce que cela lui donnait une base de départ et faisait de lui un authentique produit du 24e siècle. Le corps du véritable Mallansohn ne fut jamais retrouvé.

« Pendant le reste de sa vie, il fut aux petits soins pour son générateur, et coopéra avec les savants de l’Institut pour le reproduire. Il n’osa pas aller plus loin. Il ne pouvait leur apprendre les équations de Lefebvre sans esquisser trois siècles de développement mathématique encore à venir. Il ne pouvait ni n’osait faire allusion à sa véritable origine. Il n’osait faire plus que n’avait fait, à sa connaissance, le véritable Mallansohn.

« Les hommes qui travaillaient avec lui étaient déçus de voir qu’un homme qui pouvait accomplir de si brillants exploits était incapable d’expliquer le pourquoi de sa réussite. Et lui aussi était frustré parce qu’il prévoyait, sans être en aucune manière à même de les hâter, les travaux qui conduiraient petit à petit aux expériences classiques de Jan Verdeer et comment à partir de là le grand Antoine Lefebvre établirait les équations de base de la Réalité. Et comment, après cela, l’Éternité serait mise sur pied.

« Ce ne fut que vers la fin de sa longue vie que Cooper, les yeux fixés sur un coucher de soleil du Pacifique (il décrit la scène avec quelques détails dans son mémoire), en arriva à la grande révélation qu’il était Vikkor Mallansohn ! Il n’était pas un substitut, mais l’homme lui-même. Le nom pouvait bien ne pas être le sien, mais l’homme que l’Histoire appelait Mallansohn était réellement Brinsley Sheridan Cooper.

« Stimulé par cette pensée et par tout ce qu’elle impliquait, impatient de hâter de quelque manière l’établissement de l’Éternité, de l’améliorer et d’en accroître le coefficient de sécurité, il écrivit son mémoire et le plaça dans un étui en état de stase temporelle, dans le living-room de sa maison.

« Et ainsi le cercle fut fermé. Les intentions de Cooper-Mallansohn en écrivant le mémoire furent, bien entendu, ignorées. Cooper doit parcourir sa vie exactement comme il l’a parcourue. La Réalité Primitive ne permet pas de Changements. En ce moment, dans le physio-temps, le Cooper que vous connaissez n’a pas conscience de ce qui l’attend. Il croit que sa seule tâche est d’instruire Mallansohn et de revenir. Il continuera à croire cela jusqu’à ce que les années le détrompent et qu’il se mette à écrire son mémoire.

« L’intention du cercle dans le Temps est d’établir la connaissance du voyage temporel et la nature de la Réalité, de bâtir l’Éternité en avance sur son Temps normal. Laissée à elle-même, l’Humanité n’aurait pas appris la vérité sur le Temps avant que ses progrès technologiques dans d’autres domaines n’aient rendu le suicide de la race inévitable. »

Harlan écoutait intensément, pris par la vision d’un puissant cercle dans le Temps, refermé sur lui-même et traversant l’Éternité sur une partie de son parcours. Il fut aussi près d’oublier Noÿs, sur le moment, que cela lui était possible.

« Alors vous avez toujours su tout ce que vous alliez faire, tout ce que j’allais faire, tout ce que j’ai fait ? » demanda-t-il.

Twissell, qui semblait encore sous le charme de son propre récit, le regard perdu derrière l’écran bleuté de la fumée de sa cigarette, revint lentement à la réalité. Ses yeux, où se lisait toute la sagesse de l’âge, se fixèrent sur Harlan et il dit d’un ton de reproche : « Non, bien sûr que non. Il y eut un intervalle de plusieurs décennies de physio-temps entre le séjour de Cooper dans l’Éternité et le moment où il écrivit son mémoire. Il ne put se souvenir que de cela et seulement de ce qu’il avait vu lui-même. Vous devriez le comprendre. »

Twissell soupira et suivit d’un doigt noueux un mince filet de fumée, le brisant en petits tourbillons évanescents. « Ça s’est fait tout seul. D’abord, j’ai été découvert et amené dans l’Éternité. Quand, dans ma maturité (en termes de physio-temps), je devins Premier Calculateur, on m’a donné le mémoire et on m’a nommé à mon poste. On m’avait décrit comme l’occupant, aussi m’y a-t-on nommé. Alors que vous étiez parvenu vous-même à l’âge adulte, vous êtes apparu dans le Changement d’une Réalité (nous avions examiné avec soin vos homologues précédents), puis ce fut le tour de Cooper.

« J’ai complété les détails en utilisant mon bon sens et les services du Computaplex. Avec quel soin, par exemple, avons-nous formé l’Éducateur Yarrow à son rôle tout en ne trahissant rien de la vérité. Avec quel soin, à son tour, a-t-il stimulé votre intérêt pour le Primitif.

« Avec quel soin avons-nous dû empêcher Cooper de rien apprendre d’autre que ce que, en nous référant au mémoire, nous étions sûrs qu’il savait. » Twissell sourit tristement. « Sennor s’amuse avec des problèmes de ce genre. Il appelle cela le renversement de la cause et de l’effet. Connaissant l’effet, on ajuste la cause. Par bonheur, je ne suis pas le tisseur de toiles d’araignée qu’est Sennor.

« J’ai été heureux, mon petit, de trouver en vous un Observateur et un Technicien d’une telle valeur. Le mémoire n’avait pas mentionné cela puisque Cooper n’avait pas eu l’occasion d’observer votre travail ou de l’évaluer. Cela me convenait. Je pouvais vous utiliser à une tâche plus ordinaire qui rendrait moins visible votre tâche essentielle. Même votre stage récent auprès du Calculateur Finge concordait avec le reste. Cooper mentionnait une période de votre absence au cours de laquelle il était si avancé dans ses études mathématiques qu’il attendait votre retour avec impatience. Une fois cependant, vous m’avez effrayé. »

Harlan l’interrompit : « Vous voulez dire la fois où j’ai emmené Cooper dans les cabines temporelles.

— Comment êtes-vous arrivé à cette déduction ? demanda Twissell.

— Ça a été le seul moment où vous avez été réellement irrité contre moi. Je suppose maintenant que j’ai dû contrevenir à un certain point du mémoire de Mallansohn.

— Pas exactement. C’était simplement que le mémoire ne parlait pas des cabines. Il me semblait qu’éviter la mention d’un aspect si remarquable de l’Éternité signifiait qu’il en avait peu d’expérience. C’était donc mon intention de le tenir à l’écart des cabines autant qu’il serait possible. Le fait que vous l’ayez emmené dans l’avenir à bord de l’une d’elles m’inquiéta beaucoup, mais rien n’arriva par la suite. Les choses continuèrent comme elles le devaient, aussi tout est-il bien. »

Le vieux Calculateur frotta lentement une de ses mains sur le dos de l’autre en examinant le jeune Technicien d’un regard composé de surprise et de curiosité. « Et tout le temps, vous avez deviné cela. Cela me surprend vraiment. J’aurais juré que même un Calculateur ayant reçu une formation complète n’aurait pu faire les déductions qu’il fallait, avec les seules informations que vous aviez. Faire cela, pour un Technicien, voilà qui n’est pas banal. » Il se pencha en avant, tapota doucement le genou d’Harlan. « Le mémoire de Mallansohn ne dit rien de votre vie après le départ de Cooper, bien entendu.

— Je comprends, monsieur, dit Harlan.

— Par conséquent, nous serons libres, pour ainsi dire, de lui donner le cours que nous voudrons. Vous montrez un talent surprenant qui ne doit pas être gaspillé. Je pense que vous êtes fait pour être quelque chose de plus qu’un Technicien. Je ne vous promets rien maintenant, mais je présume que vous vous rendez compte que la place de Calculateur est une possibilité à envisager sérieusement. »

Il ne fut pas difficile à Harlan de garder son visage, naturellement austère, dénué d’expression. Il avait des années de pratique derrière lui.

Il pensa : « Une tentative de corruption de plus. »

Mais rien ne devait être laissé au hasard. Ses hypothèses, faites au hasard et sans que rien vienne les étayer au départ, formulées sous le coup de l’inspiration du moment au cours d’une nuit tout à fait inhabituelle et stimulante, s’étaient peu à peu vérifiées à la suite de recherches systématiques dans les Archives. Elles étaient devenues des certitudes maintenant que Twissell lui avait conté cette histoire. Pourtant, sur un point au moins, il avait fait fausse route. Cooper était Mallansohn.

Cela avait simplement amélioré sa position. Mais, se trompant sur un point, il pouvait se tromper sur un autre. Il ne devait donc rien laisser au hasard. Il devait tirer tout cela au clair ! Il fallait qu’il soit certain !

Il dit d’une voix égale, presque négligemment : « La responsabilité est grande pour moi, aussi, maintenant que je connais la vérité.

— Vous croyez ?

— Jusqu’à quel point la situation est-elle précaire ? Supposons que quelque chose d’inattendu arrive et que je vienne à manquer un jour où j’aurais dû enseigner à Cooper quelque chose de vital.

— Je ne vous comprends pas. »

(Était-ce un effet de son imagination ou une lueur d’inquiétude était-elle apparue dans les yeux fatigués de Twissell ?)

« Je veux dire, est-ce que le cercle peut se briser ? Laissez-moi présenter les choses de cette manière. Si un coup inattendu sur la tête me met hors d’état d’agir à un moment où le mémoire établit distinctement que je suis en bonne forme et actif, est-ce que le plan tout entier s’en trouve compromis ? Ou supposez que, pour une raison ou pour une autre, je choisisse délibérément de ne pas me conformer au mémoire. Que se passerait-il alors ?

— Mais qu’est-ce qui vous met tout cela dans la tête ?

— L’idée me paraît logique. Il me semble que, par une négligence ou un acte délibéré, je pourrais briser le cercle et ensuite ? Détruire l’Éternité ? Il le semble. S’il en est ainsi, ajouta tranquillement Harlan, il faudrait me le dire pour que je prenne bien soin de ne rien faire d’inconsidéré. Bien que j’imagine qu’il faudrait une circonstance plutôt inhabituelle pour m’amener à agir ainsi. »

Twissell rit, mais son rire sonna faux à l’oreille d’Harlan. « C’est purement académique, mon garçon. Rien de tout cela n’arrivera puisque ce n’est pas arrivé. Le cercle complet ne se brisera pas.

— Il le pourrait, dit Harlan. La fille du 482e

— Est saine et sauve », l’interrompit Twissell. Il se leva d’un air impatient. Il n’y a jamais de fin dans ce genre de discussion et j’en ai plus qu’assez d’entendre ergoter l’arrière-ban du sous-Comité chargé du projet. En attendant, il me reste encore à vous dire, ce pour quoi, à l’origine, je vous ai convoqué ici et le physio-temps continue à passer. Voulez-vous venir avec moi ? »

Harlan était satisfait. La situation était claire et son pouvoir évident. Twissell savait qu’Harlan pouvait dire, quand l’envie lui en prendrait : « Je ne veux plus rien avoir à faire avec Cooper. » Twissell savait qu’Harlan pouvait à n’importe quel moment détruire l’Éternité en donnant à Cooper des renseignements révélateurs concernant le mémoire.

Harlan en avait su assez pour faire cela la veille. Twissell avait pensé le réduire à l’impuissance en lui révélant l’importance de son rôle, mais si le Calculateur avait cru le contraindre ainsi à marcher droit, il se trompait.

Harlan avait rendu sa menace très claire en ce qui concernait la sécurité de Noÿs et l’expression de Twissell quand il avait dit d’un ton sec : « Elle est sauve » montrait qu’il se rendait compte de la nature de la menace.

Harlan se leva et suivit Twissell.

Harlan n’était jamais allé dans la pièce où ils pénétraient maintenant. Elle était grande et, à la voir, on avait l’impression que les murs avaient été jetés à bas pour la préserver. Ils étaient entrés par un couloir étroit et s’étaient heurtés à un écran énergétique qui ne leur livra passage que lorsque le visage de Twissell eut été soigneusement contrôlé par un sélecteur automatique.

La plus grande partie de la pièce était occupée par une sphère qui atteignait presque le plafond. Une porte était ouverte, laissant apparaître quatre petites marches conduisant à une plate-forme intérieure brillamment éclairée.

Des voix résonnaient à l’intérieur et, au moment précis où Harlan regardait, des jambes apparurent à l’entrée et descendirent les marches. Un homme émergea et une autre paire de jambes apparut derrière lui. C’était Sennor, du Comité Pan-temporel, et derrière lui venait un autre membre du groupe avec qui il avait déjeuné.

Twissell n’eut pas l’air de trouver cela à son goût. Il parla néanmoins d’un ton mesuré. « Est-ce que le sous-Comité est encore là ? »

« Seulement nous deux, dit Sennor d’un ton neutre. Rice et moi. Un bel appareil que nous avons là. Il a le niveau de complexité d’un vaisseau spatial. »

Rice était un homme ventripotent au regard perplexe de quelqu’un qui est habitué à avoir raison et pourtant se trouve, sans pouvoir l’expliquer, du côté perdant d’une discussion. Il frotta son nez bulbeux et dit : « Sennor s’intéresse fort au voyage dans l’espace, ces temps-ci. »

La tête chauve de Sennor brilla à la lumière. « C’est un problème intéressant, Twissell, fit-il. Je vous le soumets. Est-ce que le voyage dans l’espace est un facteur positif ou un facteur négatif dans le calcul de la Réalité ?

— La question n’a pas de sens, répondit Twissell d’un ton impatienté. Quel genre de voyage spatial, dans quelle société et dans quelles circonstances ?

— Voyons, il y a sûrement quelque chose à dire sur le voyage spatial d’un point de vue théorique.

— Seulement qu’il constitue un tout, dure un certain temps et cesse faute de carburant.

— Alors il est inutile, dit Sennor avec satisfaction, et par conséquent, il est un facteur négatif. Tout à fait mon opinion.

— S’il vous plaît, reprit Twissell, Cooper va bientôt être ici. Vous voudrez bien nous céder la place.

— Je vous en prie. » Sennor passa un bras sous celui de Rice et l’entraîna. Il se mit à discourir avec emphase tandis qu’ils se retiraient. « Périodiquement, mon cher Rice, tout l’effort mental de l’Humanité se concentre sur le voyage dans l’espace, qui est condamné à une fin sans espoir par la nature des choses. Je vous referais bien les calculs si je n’étais certain que cela est évident pour vous. Axer tous les efforts sur les problèmes spatiaux, c’est négliger le domaine des recherches proprement terrestres. Je suis en train de préparer une thèse que je soumettrai au Comité, où je recommande de modifier les Réalités de façon à éliminer systématiquement toutes les époques s’occupant de voyages dans l’espace. »

La voix de soprano de Rice se fit entendre : « Mais vous ne pouvez être aussi catégorique. Le voyage spatial est une soupape de sûreté très utile dans quelques civilisations. Prenez la Réalité 54 du 290e siècle, pour prendre un exemple au hasard. Là… »

Les voix s’éteignirent et Twissell dit : « Un homme étrange, ce Sennor. Intellectuellement, il en vaut deux d’entre nous, et au-delà, mais sa valeur s’égare sur des voies de garage et il s’enthousiasme pour des problèmes sans intérêt.

— Pensez-vous qu’il puisse avoir raison ? Au sujet du voyage spatial ? demanda Harlan.

— J’en doute. Nous serions mieux à même d’en juger si Sennor voulait vraiment soumettre la thèse qu’il vient de mentionner. Mais il ne le fera pas. Il se passionnera pour un nouveau problème avant d’avoir fini et laissera tomber l’ancien. Mais peu importe… »

Il frappa du plat de la main contre la sphère qui résonna bruyamment, puis écarta sa main afin de pouvoir ôter sa cigarette de ses lèvres. « Pouvez-vous deviner ce que c’est, Technicien ? »

Harlan dit : « Cela a l’air d’une cabine de grande taille fermée en haut.

— Exactement. Vous avez raison. Vous avez trouvé. Venez à l’intérieur. »

Harlan suivit Twissell dans la sphère. Elle était assez grande pour contenir quatre ou cinq personnes, mais l’intérieur ne contenait absolument rien de particulier. Le plancher était lisse, la paroi courbe percée de deux ouvertures. C’était tout.

« Pas de système de commande ? demanda Harlan.

— Commande à distance », dit Twissell. Il passa la main sur la surface lisse de la paroi. « Double paroi. Un Champ Temporel autonome occupe tout l’espace intermédiaire. Cet appareil est une cabine qui n’est pas tributaire des puits de projection temporelle, mais qui peut remonter dans le Temps au-delà du point-limite de l’Éternité. Sa conception et sa réalisation ont été rendues possibles grâce à des indications précieuses du mémoire de Mallansohn. Venez avec moi. »

Le bloc de commande se trouvait dans un renfoncement de la vaste salle. Harlan y pénétra et examina d’un air sombre d’immenses barres omnibus.

Twissell dit : « Pouvez-vous m’entendre, mon garçon ? »

Harlan ouvrit de grands yeux et regarda autour de lui. Il ne s’était pas rendu compte que Twissell ne l’avait pas suivi à l’intérieur. Il se dirigea instinctivement vers le hublot et Twissell lui fit signe de la main. Harlan dit : « Je peux vous entendre, monsieur. Voulez-vous que je sorte ?

— Pas du tout. Vous êtes enfermé. »

Harlan bondit vers la porte et son estomac se noua en une crampe glacée. Twissell avait raison. Mais par le Temps, qu’est-ce que ça signifiait ?

Twissell reprit : « Vous serez soulagé d’apprendre que votre responsabilité est terminée. Vous vous faisiez du souci à ce propos ; vous posiez des questions anxieuses ; et je pense que je sais ce que vous vouliez dire. Il ne s’agit plus à présent de votre responsabilité, mais de la mienne seule. Malheureusement, nous devons vous garder dans la salle de contrôle puisqu’il est établi que vous étiez là et avez manipulé les commandes. Le mémoire de Mallansohn en porte mention. Cooper vous verra à travers le hublot et la question sera réglée.

« En outre, je vais vous demander d’établir le contact final selon les instructions que je vous donnerai. Si vous sentez que cela aussi est une trop grande responsabilité, vous pouvez vous détendre. Un second système de commande, en parallèle avec le vôtre, est confié à un autre homme. Si, pour une raison quelconque, vous êtes incapable d’actionner le dispositif, il le fera. En outre, j’interromprai la transmission radio venant de l’intérieur de la salle de contrôle. Vous serez à même de nous entendre, mais non de nous parler. Inutile d’avoir peur, par conséquent, que quelque exclamation involontaire venant de vous brise le cercle. »

Harlan regarda sans espoir par le hublot.

Twissell continua : « Cooper sera ici dans quelques instants et son voyage vers le Primitif aura lieu dans quelques physio-heures. Après cela, mon garçon, tout sera terminé et vous et moi nous serons libres. »

Saisi de vertige, Harlan avait l’impression d’étouffer et de vivre un cauchemar. Est-ce que Twissell l’avait trompé ? Tout ce qu’il avait fait avait-il eu pour seul but d’enfermer tranquillement Harlan dans une salle de contrôle ? Ayant appris que celui-ci connaissait sa propre importance, avait-il improvisé avec une intelligence diabolique, l’entraînant dans une conversation, endormant sa vigilance avec des mots, le menant ici, le menant là, attendant l’occasion favorable pour l’enfermer ?

Cette rapide et facile reddition au sujet de Noÿs. On ne lui fera pas de mal, avait dit Twissell. Tout ira parfaitement.

Comment avait-il pu croire cela ! S’ils ne lui faisaient pas de mal ou ne la touchaient pas, pourquoi la barrière temporelle bloquant les puits de projection au 100000e siècle ? Cela seul aurait suffi pour démasquer complètement Twissell.

Mais parce que lui (l’imbécile !) ne demandait qu’à le croire, il s’était laissé mener aveuglément à travers ces dernières physio-heures, s’était placé à l’intérieur d’une salle fermée où on n’avait plus besoin de lui, même pour établir le contact final.

D’un seul coup, il avait été dépouillé de son rôle essentiel. Les atouts qu’il avait en main avaient été proprement transformés en mauvaises cartes et Noÿs était définitivement perdue pour lui. Le châtiment qu’on lui réservait lui était indifférent. Noÿs était perdue pour lui définitivement.

Il ne lui était jamais venu à l’esprit que le projet était si près de sa fin. C’était là, bien entendu, ce qui avait réellement rendu sa défaite possible.

La voix de Twissell lui parvint assourdie : « Vous allez être coupé, maintenant, mon garçon. »

Harlan était seul, sans espoir, impuissant…


13

REMONTÉE DANS LE TEMPS AU-DELÀ DU POINT-LIMITE

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Brinsley Cooper entra. L’excitation animait son fin visage et le rendait presque juvénile en dépit de l’épaisse moustache de Mallansohn qui couvrait sa lèvre supérieure.

(Harlan pouvait le voir à travers le hublot et l’entendre clairement par-dessus la radio de la pièce. Il pensa amèrement : « La moustache de Mallansohn ! Bien sûr ! »)

Cooper marcha vers Twissell. « Ils ne voulaient pas me laisser entrer, Calculateur.

— Très juste, dit celui-ci. Ils avaient leurs instructions.

— Maintenant, le moment est arrivé, malgré tout ? Je vais partir ?

— Bientôt.

— Et je reviendrai ? Je reverrai l’Éternité ? » Bien qu’il se tînt droit, il y avait une pointe d’incertitude dans sa voix.

(Dans la salle de contrôle, Harlan frappa rageusement de ses poings fermés la vitre renforcée du hublot, espérant parvenir à la briser pour crier : « Arrêtez ! Acceptez mes conditions ou je… » À quoi bon ?)

Cooper examina la pièce sans paraître s’apercevoir que Twissell s’était abstenu de répondre à sa question. Son regard tomba sur Harlan au hublot de la salle de contrôle.

Il agita vivement la main. « Technicien Harlan ! Venez. Je veux vous serrer la main avant de partir. »

Twissell s’interposa : « Pas maintenant, jeune homme, pas maintenant. Il est aux commandes.

— Ah ? fit Cooper. Il n’a pas l’air très à l’aise, on dirait.

— Je lui ai dit la véritable nature du projet. J’ai peur que cela suffise à rendre qui que ce soit nerveux, répliqua Twissell.

— Grand Temps ! oui ! Il y a maintenant des semaines que je suis au courant et je n’y suis pas encore habitué. » Il y avait presque une pointe d’hystérie dans son rire. « Je n’ai pas encore réussi à me mettre dans la tête que c’est réellement à moi de jouer. Je… je suis un peu effrayé.

— J’aurais de la peine à vous en blâmer.

— C’est mon estomac surtout, vous savez. C’est mon point faible. »

Twissell dit : « Allons, c’est tout naturel et ça passera. Quoi qu’il en soit, le moment de votre départ au niveau Intertemporel habituel a été fixé et il y a encore un certain nombre de détails à mettre au point. Par exemple, vous n’avez pas encore vu la cabine que vous allez utiliser. »

Pendant les deux heures qui suivirent, Harlan entendit tout, qu’ils fussent visibles ou non. Twissell chapitra Cooper d’une manière curieusement tendue et Harlan en connaissait la raison. Cooper était informé uniquement des points précis qu’il devait mentionner dans le mémoire de Mallansohn.

(Cercle complet. Cercle complet. Et aucun moyen pour Harlan de briser ce cercle en un seul et dernier défi, tel Samson détruisant le temple. Le cercle tourne en une ronde obsédante ; il tourne et tourne sans cesse.)

« Les cabines ordinaires, entendit-il dire à Twissell, sont à la fois poussées et tirées, si nous pouvons utiliser de tels termes dans le cas de Forces Intertemporelles. En voyageant du siècle X au siècle Y à l’intérieur de l’Éternité, il y a un point initial à pleine puissance et un point d’arrivée à pleine puissance.

« Ce que nous avons ici est une cabine alimentée en énergie au départ, mais arrivant à destination avec une puissance nulle. Elle ne peut être que poussée, non tirée. Pour cette raison, elle doit utiliser une quantité d’énergie plusieurs fois supérieure à celle utilisée par les cabines ordinaires. Des complexes de transfert de puissance spéciaux ont dû être installés le long des puits de projection pour amener de suffisantes concentrations d’énergie depuis Nova Sol.

« Cette cabine spéciale, son système de commande et sa source d’énergie forment une structure composite. Pendant des physio-décennies, les Réalités existantes ont été passées au crible en vue de découvrir des alliages spéciaux et des techniques spéciales. La 13e Réalité du 222e siècle nous fournit la solution. Elle mit au point le Condensateur Temporel sans lequel cette chaudière n’aurait pu être bâtie. La 13e Réalité du 222e. »

Il prononça ces mots en articulant soigneusement.

(Harlan pensa : « Souviens-toi de cela, Cooper ! Souviens-toi de la 13e Réalité du 222e siècle afin de pouvoir mettre cela dans le mémoire de Mallansohn et que les Éternels sachent où chercher de façon à savoir quoi te dire pour que tu puisses le mettre… » Et le cercle tourne en une ronde sans fin.)

Twissell poursuivit : « La cabine n’a pas été essayée au-delà du point-limite vers le passé, bien entendu, mais elle a fait de nombreux voyages à l’intérieur de l’Éternité. Nous sommes convaincus qu’il n’y aura pas de conséquences fâcheuses.

— Il ne peut y en avoir, n’est-ce pas, demanda Cooper. Je veux dire : je suis effectivement allé là-bas, sinon Mallansohn n’aurait pu réussir à bâtir le Champ et il a réussi.

— Exactement. Vous vous retrouverez en un endroit isolé et protégé dans une région à population clairsemée du sud-ouest des États-Unis d’Ammellique…

— Amérique, corrigea Cooper.

— Amérique, donc. Le siècle sera le 24e ; ou, pour le désigner au centième près, le 23,17e. Je suppose que nous pouvons même dire l’année 2317 si nous voulons. Comme vous avez pu le remarquer, la cabine est vaste, bien plus vaste qu’il ne vous est nécessaire. On est en ce moment en train de la remplir de vivres, d’eau, et de moyens de protection et de défense. Vous aurez des instructions détaillées qui, bien entendu, n’auront de sens pour personne d’autre que vous. Mettez-vous bien dans la tête à présent que votre première tâche sera de vous assurer qu’aucun des habitants indigènes ne vous découvre avant que vous ne soyez prêt pour eux. Vous aurez de puissantes excavatrices à l’aide desquelles vous serez à même de vous creuser un abri profond à flanc de montagne. Il faudra que vous déchargiez rapidement le contenu de la cabine. Tout sera disposé de manière à faciliter cette opération. »

(Harlan pensa : « Répète ! Répète ! On doit lui avoir dit cela avant, mais il faut répéter ce dont il faut qu’il se souvienne. » Et la ronde infernale recommence…)

Twissell continua : « Vous devrez décharger en vingt minutes. Après cela, la cabine retournera automatiquement à son point de départ, transportant avec elle tous les outils qui sont trop en avance pour le siècle. Vous en aurez une liste. Après le retour de la cabine, vous serez abandonné à vous-même.

— La cabine doit-elle retourner si vite ? demanda Cooper.

— Un retour rapide accroît les possibilités de succès », répondit le Calculateur.

(Harlan pensa : « La cabine doit revenir dans un délai de quinze minutes parce qu’elle est effectivement revenue au bout de quinze minutes. » Et le cercle…)

Twissell accéléra le mouvement. « Nous ne pouvons tenter de contrefaire leur monnaie d’échange ni aucune de leurs valeurs négociables. Vous aurez de l’or sous la forme de petites pépites. Vous serez à même d’expliquer comment vous les possédez d’après vos instructions détaillées. Vous aurez des vêtements indigènes à porter ou du moins des vêtements qui passeront pour tels…

— D’accord, dit Cooper.

— Maintenant, rappelez-vous. Allez-y lentement. Prenez des semaines s’il le faut. Adaptez-vous aux mœurs et à la psychologie de l’époque. Les instructions du Technicien Harlan sont une bonne base, mais elles ne sont pas suffisantes. Vous aurez un récepteur de radio construit selon les principes du 24e qui vous permettra de faire face aux événements courants et, ce qui est plus important, d’apprendre la prononciation et l’intonation convenables du langage du temps. Faites cela à fond. Je suis certain que la connaissance de l’anglais que possède Harlan est excellente, mais rien ne peut remplacer la prononciation indigène sur le terrain.

— Qu’arrivera-t-il si je ne débarque pas au point voulu ? C’est-à-dire en l’an 2317 ?

— Vérifiez cela très soigneusement, bien entendu. Mais tout ira bien. Tout ira bien. »

(Harlan pensa : « Tout ira bien parce que tout s’est bien passé. » Et le cercle…)

Cooper ne devait pas avoir l’air convaincu, pourtant, car Twissell ajouta : « Tout a été minutieusement mis au point et vérifié. J’avais l’intention d’expliquer nos méthodes et le moment est bien choisi. D’abord, cela aidera Harlan à comprendre le fonctionnement du dispositif de commande. »

(Harlan se détourna soudain du hublot et fixa ses regards sur les commandes. Il eut une lueur d’espoir. Que se passerait-il si…)

Twissell sermonnait toujours Cooper sur le ton méticuleux et didactique d’un professeur et Harlan continuait à l’écouter d’une oreille.

Il disait : « Évidemment, il y avait un problème sérieux, celui de déterminer jusqu’où un objet est envoyé dans l’Ère Primitive lorsqu’on lui a appliqué une poussée d’énergie donnée. La méthode la plus directe aurait été d’envoyer un homme dans le passé par cette cabine en dosant progressivement l’énergie utilisée. Mais procéder de cette façon aurait chaque fois nécessité un certain temps pour que l’homme détermine le siècle au centième près par une observation astronomique ou en obtenant les renseignements voulus à la radio. Cela aurait été lent et même dangereux puisque cet homme aurait très bien pu être découvert par les indigènes, ce qui aurait eu des conséquences probablement catastrophiques sur notre projet.

« Au lieu de cela, nous avons procédé ainsi : nous avons envoyé une masse connue de l’isotope radioactif du niobium 94, qui s’altère en émettant des particules bêta en un isotope stable, le molybdène 94. Le processus a une durée moyenne d’environ 500 siècles. L’intensité de radiation originelle était connue. Cette intensité décroît avec le temps en fonction de la relation simple impliquée par la cinétique du premier degré et, évidemment, cette intensité peut être mesurée avec une grande précision.

« Quand la cabine atteint sa destination dans les Temps Primitifs, l’ampoule contenant l’isotope est déposée sur une hauteur et la cabine retourne alors dans l’Éternité. Au moment où, en termes de physio-temps, l’ampoule est abandonnée, elle apparaît simultanément à tous les Temps futurs comme étant de plus en plus vieille. Au 575e siècle (en Temps réel et non dans l’Éternité), un Technicien détecte l’ampoule par les radiations émises et la récupère.

« On mesure l’intensité du rayonnement, son temps d’exposition est alors connu et le siècle jusqu’où la cabine est allée est déterminé également avec une approximation de deux décimales. Des douzaines d’ampoules ont ainsi été envoyées avec divers niveaux de poussée et une courbe d’étalonnage a été tracée. La courbe constituait une vérification pour les ampoules qui n’étaient pas envoyées jusqu’au Primitif, mais dans les premiers siècles de l’Éternité où des observations directes pouvaient également être faites.

« Naturellement, il y eut des échecs. Les premières ampoules furent perdues avant que nous apprenions à tenir compte des modifications géologiques par trop importantes survenues entre la fin du Primitif et le 575e. Puis trois des ampoules ultérieures ne se manifestèrent jamais au 575e siècle. Il est probable que quelque chose n’a pas fonctionné dans le mécanisme de largage et elles furent enterrées trop profondément dans la montagne pour être détectées. Nous avons arrêté nos expériences quand le taux de rayonnement est devenu tellement élevé que nous avons craint que des Primitifs puissent détecter cette radioactivité artificielle dans leur région et s’en étonnent. Mais nous en savions suffisamment et nous sommes certains que nous pouvons envoyer un homme à une année près dans n’importe quel siècle du Primitif si nous le désirons.

« Vous me suivez, n’est-ce pas, Cooper ?

— Parfaitement, Calculateur Twissell. J’avais vu la courbe d’étalonnage sans en comprendre l’objet à l’époque. C’est tout à fait clair maintenant », répondit ce dernier.

Mais Harlan était extrêmement intéressé à présent. Il fixait le chrono-compteur indiquant les siècles. Le cadran étincelant était de porcelaine sur métal et de fines lignes le divisaient en siècles, décisiècles et centisiècles. Le métal argenté luisait faiblement entre les lignes de porcelaine qui y étaient incrustées, les séparant nettement. Les chiffres étaient aussi finement indiqués et, en se penchant dessus, Harlan pouvait lire les siècles de 17 à 27. L’aiguille était fixée sur la marque 23, 17e siècle.

Il avait déjà vu des chrono-jauges analogues et presque automatiquement il tendit la main vers le levier de contrôle de la pression. Il essaya en vain de le déplacer. L’aiguille ne bougea pas.

Il sursauta quand la voix de Twissell s’adressa soudain à lui :

« Technicien Harlan ! »

Il cria : « Oui, Calculateur », puis se souvint qu’on ne l’entendait pas. Il alla à la fenêtre et fit un signe de tête.

Twissell dit, comme en réponse aux pensées de Harlan : « La chrono-jauge est réglée pour une poussée jusqu’au 23, 17e siècle. Elle n’a besoin d’aucune correction. Tout ce que vous avez à faire, c’est de déclencher le flux d’énergie au moment voulu en physio-temps. Il y a un chronomètre à droite de la jauge. Faites signe si vous le voyez. »

Harlan hocha la tête.

« Il va descendre au-dessous du point zéro. À moins quinze secondes, mettez le contact. C’est simple. Vous avez compris ? » Harlan acquiesça de nouveau.

Twissell continua : « La synchronisation n’est pas vitale. Vous pouvez le faire à moins quatorze ou moins treize ou même moins cinq secondes, mais s’il vous plaît, efforcez-vous de la faire avant moins dix pour plus de sûreté. Une fois que vous aurez mis le contact, un régulateur de puissance synchronisé fera le reste et grâce à lui la poussée d’énergie finale se déclenchera exactement à l’instant zéro. Compris ? »

Harlan fit signe une fois de plus. Il comprenait plus que ce que Twissell disait. S’il ne procédait lui-même au réglage des commandes à moins dix, on s’en occuperait à l’extérieur.

Serrant les dents, Harlan pensa : « Il n’y aura pas besoin d’outsiders. »

« Il nous reste trente physio-minutes. Cooper et moi allons sortir pour vérifier l’approvisionnement », reprit Twissell.

Ils sortirent. La porte se ferma derrière eux et Harlan resta seul avec le contrôle de poussée et le temps (qui s’écoulait déjà lentement à rebours vers zéro) ; il savait exactement ce qu’il fallait faire.

Il se détourna du hublot. Il mit la main dans sa poche et sortit à moitié le fouet neuronique qui y était toujours. Pendant tous ces événements, il l’avait gardé. Sa main tremblait un peu.

Une pensée qu’il avait déjà eue lui revint : la destruction du temple par Samson !

Dans un coin de son esprit, il se demandait vaguement : combien d’Éternels ont jamais entendu parler de Samson ? Combien savent comment il est mort ?

Il ne restait plus que vingt-cinq minutes. Il ne savait pas exactement combien de temps prendrait l’opération. Il n’était pas réellement certain que cela marcherait.

Mais quel choix avait-il ? Ses doigts moites laissèrent presque tomber l’arme avant qu’il arrivât à démonter la crosse.

Il travaillait rapidement, complètement absorbé. Il avait envisagé les conséquences de ce qu’il projetait et la possibilité de son propre passage dans la non-existence était la moindre de ses préoccupations et il ne s’en inquiétait nullement.


À moins une minute, Harlan se tenait aux commandes.

Il pensa avec détachement : « La dernière minute de vie ? »

Il ne voyait rien dans la pièce que le mouvement à rebours de l’aiguille rouge qui marquait le passage des secondes.

Moins trente secondes.

Il pensa : « Ça ne fera pas mal ; ce n’est pas la mort. »

Il essayait de penser seulement à Noÿs.

Moins quinze secondes.

Noÿs.

La main gauche d’Harlan s’abaissa vers un bouton de contact. Pas d’affolement !

Moins douze secondes.

Contact !

Le régulateur de puissance prendrait la relève maintenant. La poussée se produirait à l’instant zéro. Et cela lui laissait le temps d’une dernière manipulation. La destruction de Samson !

Sa main droite bougea. Il ne regardait pas sa main droite.

Moins cinq secondes.

Noÿs !

Sa main droite bou-ZÉRO-gea encore, spasmodiquement. Il ne la regarda pas.

Était-ce la non-existence ?

Pas encore. Pas encore la non-existence.

Harlan regarda par le hublot. Il ne bougeait pas. Le temps passait et il ne se rendait pas compte de ce passage.

La salle était vide. À l’endroit où se trouvait la cabine géante, il n’y avait rien. Les blocs de métal qui lui avaient servi de support restaient vides, dressant leur force immense dans les airs.

Twissell, étrangement petit et rabougri dans la salle qui était devenue une caverne d’attente, était la seule chose qui bougeât, arpentant la pièce d’un pas nerveux.

Harlan le suivit des yeux un moment puis regarda ailleurs.

Alors, sans qu’il y ait eu aucun bruit ni la moindre sensation de mouvement, la cabine fut de retour à l’endroit qu’elle avait quitté. Son passage marqué par l’aiguille du temps passé au temps présent ne dérangea même pas une molécule d’air.

Twissell était caché aux yeux d’Harlan par la masse de la cabine, mais il la contourna et fut alors visible. Il courait.

Une chiquenaude de la main lui suffit pour déclencher le mécanisme d’ouverture de la salle de contrôle. Il se précipita à l’intérieur en criant avec une excitation presque lyrique : « C’est fait ! C’est fait ! Nous avons bouclé le cercle ! » Il n’avait pas assez de souffle pour en dire plus.

Harlan ne répondit pas.

Twissell regarda par le hublot, les mains posées à plat sur la vitre. Harlan y remarqua les stigmates de l’âge et la façon dont elles tremblaient. C’était comme si son esprit n’avait plus la faculté ou la force de distinguer l’important du négligeable, mais choisissait ses objets de perception d’une façon purement aléatoire.

Il pensa avec lassitude : « Qu’est-ce que ça peut faire ? Qu’est-ce que tout ça peut faire maintenant ? »

Twissell dit (Harlan l’entendit confusément) : « Laissez-moi vous dire maintenant que j’étais plus anxieux que je ne voulais l’admettre. Sennor disait que tout ça était impossible. Il affirmait avec insistance qu’il se passerait quelque chose qui l’empêcherait… Qu’y a-t-il ? »

Il s’était retourné en entendant le grognement bizarre d’Harlan.

Harlan secoua la tête et réussit à dire d’une voix étranglée : « Rien. »

Twissell n’insista pas et lui tourna le dos. On pouvait se demander s’il s’adressait à Harlan ou s’il parlait tout seul. On aurait dit qu’il se laissait aller à parler comme pour se libérer de plusieurs années d’anxiété refoulée.

« Sennor, dit-il, était sceptique. Nous avons discuté avec lui et essayé de le convaincre. Nous nous sommes servis des mathématiques et nous lui avons montré les résultats de générations de chercheurs qui nous ont précédés dans le physio-temps de l’Éternité. Il ne voulait rien entendre et présentait son point de vue en citant le paradoxe de l’homme qui se rencontre lui-même. Vous l’avez entendu en parler. C’est son argument favori.

« Nous connaissons notre propre futur, disait Sennor. Moi, Twissell, je savais par exemple que je survivrais, en dépit de mon grand âge, jusqu’à ce que Cooper fasse son voyage dans le passé au-delà du point-limite. Je connaissais d’autres détails de mon futur, les choses que je ferais.

« Impossible, disait-il. La Réalité doit changer pour corriger votre connaissance, même si cela implique que le cercle ne soit jamais bouclé et l’Éternité jamais établie.

Pourquoi raisonnait-il ainsi, je ne sais pas. Peut-être était-il sincère, peut-être n’était-ce pour lui qu’un jeu intellectuel, peut-être était-ce juste le désir de nous choquer tous avec un point de vue impopulaire. De toute façon, le projet avançait et certaines parties du mémoire commençaient à concorder avec les événements. Nous avons localisé Cooper, par exemple dans le siècle et la Réalité que le mémoire nous avait indiqués. Ce qui suffit à ruiner la thèse de Sennor, mais cela ne le troubla pas. À ce moment, il était déjà en train de s’intéresser à autre chose.

« Et pourtant, pourtant (il eut un petit rire, manifestement embarrassé, sans se rendre compte que sa cigarette se consumait en se rapprochant de ses doigts), vous saurez que je n’avais jamais l’esprit tout à fait tranquille. Quelque chose pouvait arriver. La Réalité dans laquelle l’Éternité était établie pouvait changer d’une certaine façon pour éviter ce que Sennor appelait un paradoxe. Elle aurait pu changer en une Réalité dans laquelle l’Éternité n’existerait pas. Quelquefois, dans l’obscurité d’une période de sommeil, quand je ne pouvais pas dormir, j’arrivais presque à me persuader qu’il en était bien ainsi… Et maintenant, tout est fini et je ris de moi-même comme d’un vieux fou. »

Harlan dit à mi-voix : « Le Calculateur Sennor avait raison. »

Twissell se retourna vivement : « Quoi ?

— Le projet a échoué. » L’esprit d’Harlan sortait des ténèbres (pour quoi et pour entrer où, il ne le savait pas très bien). « Le cercle n’est pas fermé.

— De quoi parlez-vous ? » Les mains séniles de Twissell s’abattirent sur les épaules d’Harlan avec une force surprenante, « Vous êtes malade, mon garçon. C’est la fatigue.

— Pas malade. Écœuré. De vous. De moi. Pas malade. La jauge. Regardez vous-même.

— La jauge ? » L’aiguille indiquait le 27e siècle, bloquée à l’extrémité droite. « Que s’est-il passé ? » La joie avait disparu de son visage. L’horreur l’avait remplacée.

Harlan reprit peu à peu ses esprits. « J’ai détruit le mécanisme de blocage et libéré la commande de poussée.

— Comment avez-vous pu…

— J’avais un fouet neuronique. Je l’ai démonté et j’ai utilisé en une seule décharge, comme avec une torche, l’énergie qui lui était fournie par sa micro-pile. Voilà ce qu’il en reste. » Il poussa du pied un petit amas de métal dans un coin.

Twissell ne comprenait pas. « Au 27e ? Vous voulez dire que Cooper est au 27e

— Je ne sais pas où il est, dit Harlan d’une voix sourde. J’ai abaissé la commande de poussée plus bas que le 24e siècle. Je ne sais pas jusqu’où. Je n’ai pas regardé. Puis je l’ai ramenée en arrière. Je n’ai pas regardé non plus. »

Twissell le regardait fixement, le visage livide, la lèvre inférieure tremblante.

« Je ne sais pas où il est maintenant, reprit Harlan. Il est perdu dans le Primitif. Le cercle est brisé. Je croyais que ce serait la fin de tout quand j’ai tout déclenché. Au temps zéro. C’est idiot. Nous devons attendre. Il va y avoir un moment, en physio-temps, où Cooper va réaliser qu’il est dans le mauvais siècle, où il va faire quelque chose de contraire au mémoire, où il… » Il s’interrompit brusquement, puis éclata d’un rire forcé et grinçant. « Qu’est-ce que ça change ? Ce n’est plus qu’une question de temps avant que Cooper ne brise définitivement le cercle. Il n’y a pas moyen de l’arrêter. Des minutes, des heures, des jours. Quelle différence ? Quand le sursis sera écoulé, il n’y aura plus d’Éternité. Vous m’entendez ? Ce sera la fin de l’Éternité. »


14

LE PREMIER CRIME

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« Pourquoi ? Pourquoi ? »

Désemparé, Twissell reporta son regard sur le Technicien, ses yeux reflétant le même désarroi et le même sentiment d’impuissance que sa voix.

Harlan leva la tête. Il n’avait qu’un mot à dire : « Noÿs ! »

Twissell dit : « La femme que vous avez emmenée dans l’Éternité ? »

Harlan sourit amèrement et ne dit rien.

Twissell dit : « Qu’a-t-elle à voir avec ceci ? Grand Temps, je ne comprends pas, mon garçon.

— Qu’y a-t-il à comprendre ? » Harlan brûlait de détresse. « Pourquoi feignez-vous l’ignorance ? J’avais une femme. J’étais heureux et elle aussi. Nous ne faisions de tort à personne. Elle n’existait pas dans la nouvelle Réalité. Quelle différence cela aurait-il fait pour qui que ce soit ? »

Twissell essaya en vain de l’interrompre.

Harlan cria : « Mais il y a des lois dans l’Éternité, n’est-ce pas ? Je les connais toutes. Pour s’unir, il faut une autorisation ; pour s’unir, il faut faire des calculs ; pour s’unir, il faut un statut ; une union est une chose délicate. Que prépariez-vous pour Noÿs quand tout cela aurait été terminé ? Une place dans une fusée destinée à s’écraser ? Ou une position plus confortable comme patronne de lupanar pour Calculateurs méritants ? Vous ne ferez plus de projets à présent, je pense. »

Il acheva avec une sorte de désespoir et Twissell se dirigea rapidement vers la Communiplaque. Sa fonction de transmetteur avait évidemment été rétablie.

Le Calculateur cria dedans jusqu’à ce qu’il obtînt une réponse. Puis il dit : « Ici Twissell. Personne n’est autorisé à entrer ici. Personne. Personne. C’est bien compris ? Alors veillez-y. C’est valable pour tous les membres du Comité Pan-temporel. C’est valable pour eux tout particulièrement. »

Il se tourna vers Harlan et dit d’un ton préoccupé : « Ils m’obéiront parce que je suis âgé et membre du Comité depuis longtemps et parce qu’ils pensent que je suis bizarre et un peu maniaque. » Pendant un moment, il tomba dans un silence méditatif. Puis il demanda : « Pensez-vous que je sois bizarre ? » Et il tourna vivement son visage, ridé comme celui d’un singe, vers Harlan.

Harlan pensa : « Grand Temps, cet homme est fou ! Le choc l’a rendu fou. »

Il fit instinctivement un pas en arrière, effrayé à l’idée d’être enfermé avec un fou. Puis il se rassura. L’homme, aussi fou soit-il, était faible et même la folie se terminerait bientôt.

Bientôt ? Pourquoi pas tout de suite ? Qu’est-ce qui retardait la fin de l’Éternité ?

Twissell dit (il n’avait pas de cigarette à la main ; il ne fit aucun mouvement pour en prendre une) d’une voix tranquille et insinuante : « Vous ne m’avez pas répondu. Pensez-vous que je sois bizarre ? Je suppose que oui. Trop bizarre pour qu’on me parle. Si vous m’aviez considéré comme un ami et non comme un vieil homme fantasque, sujet à des sautes d’humeur et aux réactions imprévisibles, vous m’auriez parlé ouvertement de vos doutes. Vous n’auriez pas agi comme vous l’avez fait, pour rien au monde. »

Harlan fronça les sourcils. Cet homme pensait qu’Harlan était fou. Et voilà !

Il dit avec colère : « Mon action a été la bonne. Je suis tout à fait sain d’esprit.

— Je vous ai dit que la fille n’était pas en danger, rappelez-vous, rétorqua Twissell.

— J’ai été stupide de croire cela ne fût-ce qu’un instant.

J’ai été stupide de croire que le Comité se conduirait équitablement envers un Technicien.

— Qui vous a dit que le Comité savait quoi que ce soit de cela ?

— Finge était au courant et a envoyé un rapport à ce sujet au Comité.

— Et comment savez-vous cela ?

— Finge me l’a avoué sous la menace d’un fouet neuronique. Il a suffi d’un fouet pour abolir un état de fait qui n’avait rien de définitif.

— Le même fouet qui a fait cela ? » Twissell désigna le cadran de la jauge sur lequel on distinguait une goutte de métal fondu.

« Oui.

— Un fouet à usages multiples. » Puis d’un ton tranchant : « Savez-vous pourquoi Finge a porté l’affaire devant le Comité au lieu de s’en occuper lui-même ?

— Parce qu’il me haïssait et voulait être certain que je serais destitué. Il voulait Noÿs. »

Twissell dit : « Vous êtes naïf ! S’il avait désiré la fille, il aurait pu facilement arranger une liaison. Un Technicien n’aurait pas été un obstacle. L’homme me haïssait moi, mon garçon. » (Toujours pas de cigarette. Il avait l’air bizarre sans et le doigt taché qu’il posa sur sa poitrine en prononçant ce dernier pronom paraissait presque indécemment nu).

« Vous ?

— Il y a une chose, mon garçon, qu’on appelle la politique du Comité. Ce ne sont pas tous les Calculateurs qui sont nommés à ce dernier. Finge désirait en faire partie. C’est un ambitieux et il y tenait beaucoup. Je m’y suis opposé parce que je le jugeais émotionnellement instable. Par le Temps, je ne m’étais jamais rendu compte jusqu’à quel point j’avais raison… Écoutez, mon vieux. Il savait que vous étiez un de mes protégés. Il m’avait vu vous relever de vos fonctions d’Observateur et faire de vous un Technicien éprouvé. Il vous a vu travailler régulièrement pour moi. Quel meilleur moyen avait-il de m’atteindre et de détruire mon influence ? S’il pouvait prouver que mon Technicien préféré était coupable d’un terrible crime contre l’Éternité, cela rejaillirait sur moi. Cela pourrait m’obliger à démissionner du Comité Pan-temporel, et qui d’après vous deviendrait logiquement mon successeur ? »

Il porta ses mains vides à sa bouche et comme rien ne se produisit, il regarda d’un air déconcerté entre l’index et le pouce.

Harlan pensa : « Il n’est pas aussi calme qu’il essaie d’en donner l’impression. Ça lui est impossible. Mais pourquoi débite-t-il toutes ces sornettes maintenant ! Avec l’Éternité qui va disparaître ? »

Puis avec angoisse : « Mais pourquoi donc ne se termine-t-elle pas ? Maintenant ! »

Twissell reprit : « Quand je vous ai permis d’aller voir Finge tout récemment, je me doutais bien que c’était dangereux. Mais le mémoire de Mallansohn disait que vous étiez loin le dernier mois et il n’y avait aucun autre motif pour expliquer votre absence de façon naturelle. Par bonheur, Finge a commis une erreur.

— Comment cela ? » demanda Harlan avec lassitude. Au fond, peu lui importait, mais Twissell parlait, parlait, et il était plus facile de prendre part à la conversation que d’essayer de se boucher les oreilles.

Twissell répondit : « Finge a intitulé son rapport : « Conduite non professionnelle in re du Technicien Harlan. » Il jouait les Éternels fidèles, vous voyez, froids, impartiaux, méthodiques. Il laissait au Comité le soin de s’indigner et de me jeter ça à la figure. Malheureusement pour lui, il ne connaissait pas votre importance réelle. Il n’a pas compris que n’importe quel rapport vous concernant me serait immédiatement retransmis, à moins que son importance exceptionnelle n’apparaisse d’emblée dans la présentation même des choses.

— Vous ne m’avez jamais parlé de cela ?

— Comment le pouvais-je ? J’avais peur de faire quoi que ce soit qui risquerait de vous troubler dans l’état de crise provoqué par le projet en cours de réalisation. Je vous ai donné toutes les occasions de me présenter votre problème. »

Toutes les occasions ? La bouche d’Harlan fit une moue d’incrédulité, mais il se rappela alors le visage fatigué de Twissell sur l’Écran de Communication, lui demandant s’il n’avait rien à lui dire. C’était hier. Hier seulement.

Harlan secoua la tête, mais cette fois détourna le visage.

Twissell dit doucement : « J’ai compris du premier coup qu’il vous avait délibérément poussé à votre… coup de tête. »

Harlan leva les yeux. « Vous êtes au courant ?

— Cela vous surprend ? Je savais que Finge en avait après moi. Je le sais depuis longtemps. Je suis un vieil homme, mon petit. Je sais ces choses-là. Mais il existe des moyens de contrôler les gestes de Calculateurs douteux. Il y a des procédés défensifs, choisis dans telle ou telle Réalité, qui ne sont pas placés dans les musées. Il y en a qui ne sont connus que du seul Comité. »

Harlan pensa avec amertume au blocage temporel du 100000e siècle.

« D’après le rapport et d’après ce que je savais par ailleurs, il était facile de déduire ce qui devait arriver. »

Harlan demanda soudain : « Je suppose que Finge vous soupçonnait de l’espionner ?

— C’est fort possible. Je n’en serais pas surpris. » Harlan repensa à ses premiers jours avec Finge, quand Twissell avait montré pour la première fois son intérêt anormal pour le jeune Observateur. Finge n’avait rien su du projet Mallansohn et l’intervention de Twissell l’avait intrigué. « Avez-vous déjà rencontré le Premier Calculateur Twissell ? » avait-il demandé une fois et, en y repensant, Harlan se rappelait nettement l’inquiétude qui perçait sous la voix de l’homme. Dès ce moment, Finge devait avoir soupçonné Harlan d’être le bras droit de Twissell. Son hostilité et sa haine devaient avoir commencé dès cet instant.

Twissell parlait toujours : « Donc si vous étiez venu me trouver…

— Venu vous trouver ? cria Harlan. Et le Comité ?

— De tout le Comité, je suis le seul à savoir.

— Vous ne leur avez jamais rien dit ? » Harlan s’efforça de prendre un ton persifleur.

« Jamais. »

Harlan se sentit fiévreux. Ses vêtements l’étouffaient. Est-ce que ce cauchemar devait durer toujours ? Et ce bavardage idiot, sans aucun rapport avec la situation. Pour quelle raison ? Pourquoi ?

Pourquoi l’Éternité ne finissait-elle pas ? Pourquoi la grande paix de la non-Réalité ne les recouvrait-elle pas ? Grand Temps, qu’est-ce qui n’allait pas ?

« Me croyez-vous ? » demanda Twissell.

Harlan hurla : « Pourquoi le devrais-je ? Ils sont venus me voir, n’est-ce pas ? À ce petit déjeuner ? Pourquoi l’auraient-ils fait s’ils n’avaient pas eu connaissance du rapport ? Ils sont venus voir l’étrange phénomène qui avait violé les lois de l’Éternité, mais qu’on ne pouvait toucher pendant un jour encore. Un jour de plus et le projet aurait réussi. Ils sont venus triompher du lendemain qu’ils escomptaient.

— Mon garçon, il n’y avait rien de tout cela. Ils désiraient vous voir uniquement parce qu’ils étaient humains. Les membres du Comité sont humains eux aussi. Ils ne pouvaient assister au voyage final de la cabine parce que, d’après le mémoire de Mallansohn, ils n’avaient aucun rôle à jouer. Ils ne pouvaient interroger Cooper du fait que le mémoire ne faisait aucune mention de cela non plus. Pourtant, ils désiraient quelque chose. Père Temps, mon garçon, ne voyez-vous pas qu’ils désiraient quelque chose ? Vous étiez le seul qu’ils pouvaient approcher, c’est pourquoi ils l’ont fait et vous ont examiné des pieds à la tête.

— Je ne vous crois pas.

— C’est la vérité.

— Ah ! oui ? reprit Harlan. Et pendant que nous déjeunions, le membre du Comité Sennor a parlé d’un homme qui s’était rencontré lui-même. Il était évident qu’il était au courant de mes voyages illégaux au 482e et du fait que je m’étais presque rencontré moi-même. C’était sa manière de m’envoyer des pointes, de se réjouir astucieusement à mes dépens.

— Sennor ? répliqua Twissell. Vous vous êtes fait du souci à propos de Sennor ? Savez-vous quel personnage pitoyable il est ? Son époque d’origine est le 803e siècle, une des rares cultures dans lesquelles le corps humain soit délibérément enlaidi pour satisfaire aux exigences esthétiques du temps. On rend les gens chauves à l’adolescence.

« Savez-vous ce que cela signifie dans la continuité de l’homme ? Certainement, vous le savez. Une défiguration met les hommes à part de leurs ancêtres et de leurs descendants. Les hommes du 803e ne présentent que peu de risques comme Éternels ; ils sont trop différents du reste d’entre nous. Peu sont choisis. Sennor est le seul de ce siècle à avoir jamais siégé au Comité.

« Ne voyez-vous pas comment cela l’affecte ? Vous devez comprendre ce que signifie l’insécurité. Vous est-il jamais venu à l’esprit qu’un membre du Comité pouvait ne pas être en sécurité ? Sennor est tenu d’assister à des discussions portant sur la suppression de sa Réalité à cause de cette particularité même qui le distingue du reste d’entre nous. Il serait alors une des très rares personnes de toute cette génération à être enlaidie de la sorte. C’est ce qui arrivera un jour.

« Il trouve refuge dans la philosophie. Il surcompense en dirigeant la conversation, en exposant délibérément des points de vue impopulaires ou irrecevables. Son paradoxe de l’homme-qui-se-rencontre-lui-même en est un exemple. Je vous ai dit qu’il s’en est servi pour prédire le désastre du projet et c’est nous, les membres du Comité, qu’il essayait d’embarrasser, non vous. Cela n’avait rien à voir avec vous. Rien ! »

Twissell s’était échauffé. Emporté par son sujet, il semblait oublier où il était et la crise qui les menaçait car il était redevenu le gnome aux gestes vifs et difficile à émouvoir qu’Harlan connaissait si bien. Il sortit même une cigarette de l’étui dissimulé dans sa manche et peu s’en fallut qu’elle ne s’enflammât.

Mais il s’arrêta, pivota et regarda de nouveau Harlan, cherchant au-delà de ses propres paroles ce qu’Harlan avait dit en dernier, comme s’il n’y avait guère prêté attention jusqu’à cet instant.

« Que voulez-vous dire, vous vous êtes presque rencontré ? » Harlan le mit brièvement au courant et continua : « Vous n’étiez pas au courant ?

— Non. »

Il y eut quelques instants de silence qui furent aussi les bienvenus au fiévreux Harlan que de l’eau l’aurait été.

Twissell dit : « Vous en êtes certain ? Et si vous vous étiez bel et bien rencontré ?

— Ça ne s’est pas produit. »

Twissell ignora la remarque. « Il peut toujours se produire quelque événement fortuit. Avec un nombre infini de Réalités, on ne peut plus tabler sur le déterminisme. Supposez que dans la Réalité de Mallansohn, dans la phase antérieure du cycle…

— Le cercle continue pour toujours ? » demanda Harlan avec tout l’étonnement dont il pouvait encore être capable.

— Ne pouvez-vous donc envisager que deux éventualités ? Pensez-vous que deux est un nombre magique ? Il s’agit d’un cercle se répétant à l’infini dans un physio-temps fini. De même que vous pouvez faire tourner indéfiniment un crayon selon la circonférence d’un cercle, tout en décrivant une surface finie. Cette fois, l’incertitude statistique des choses vous a permis de vous rencontrer vous-même. La Réalité a dû changer pour empêcher la rencontre et dans la nouvelle Réalité vous n’avez pas renvoyé Cooper au 24e siècle, mais… »

Harlan cria : « Qu’est-ce que toute cette histoire ? Où voulez-vous en venir ? Les dés sont jetés. Laissez-moi seul maintenant. Laissez-moi seul !

— Je désire que vous sachiez que vous vous êtes trompé. Je désire que vous réalisiez que vous avez pris le mauvais parti.

— Ce n’est pas vrai. Et même si ce l’était, c’est fait.

— Mais ce n’est pas fait. Écoutez-moi encore une minute. Twissell se trémoussait, parlant presque sur un ton de complainte tant il était anxieux de convaincre Harlan. « Vous aurez votre fille. Je vous l’ai promis. Je le promets encore. On ne lui fera pas de mal. Je vous le promets. Je m’en porte garant. »

Harlan le scruta en ouvrant de grands yeux. « Mais il est trop tard. À quoi bon ?

— Il n’est pas trop tard. Les choses ne sont pas irréparables. Avec votre aide, nous pouvons encore réussir. J’ai besoin que vous m’aidiez. Vous devez comprendre que vous avez mal agi. Je suis en train d’essayer de vous l’expliquer. Vous devez vouloir défaire ce que vous avez fait. »

Harlan passa sur ses lèvres desséchées une langue qui ne l’était pas moins et pensa : « Il est fou. Son esprit ne peut accepter la vérité – ou est-ce que le Comité en sait plus ? »

En savait-il plus ? Était-ce bien cela ? Pouvait-il renverser le cours des événements ? Les Changements n’étaient-ils pas irrévocables ? Pouvait-on arrêter le Temps ou le renverser ?

« Vous m’avez enfermé dans la salle de contrôle où vous pensiez m’avoir neutralisé jusqu’à ce que tout soit terminé, dit-il.

— Vous disiez que vous aviez peur que quelque chose puisse mal tourner pour vous ; vous craigniez de ne pas être capable de jouer votre rôle.

— Dans mon esprit, il s’agissait d’une menace.

— Je l’ai pris au pied de la lettre. Ne m’en veuillez pas. Il faut que vous m’aidiez. »

On en revenait là. Il fallait l’aide d’Harlan. Était-il fou ? La folie avait-elle un sens ? Y avait-il encore quelque chose qui ait un sens ?

Le Comité avait besoin de son aide. Pour l’obtenir, on lui promettait n’importe quoi. Noÿs. La place de Calculateur. Que ne lui promettrait-on pas ? Et une fois son aide accordée, qu’obtiendrait-il ? Il n’allait pas se laisser avoir une seconde fois.

« Non ! dit-il.

— Vous aurez Noÿs.

— Vous voulez dire que le Comité acceptera de transgresser les lois de l’Éternité une fois le péril passé ? Je n’y crois pas. » Comment le péril pouvait-il être écarté, se demandait-il avec ce qui lui restait de raison. À quoi tout cela rimait-il ?

« Le Conseil n’en saura rien.

— C’est vous qui seriez prêt à transgresser les lois ? Vous êtes l’Éternel idéal. Le danger passé, vous vous conformeriez à la loi. Vous ne pourriez agir autrement. »

Le sang afflua aux pommettes de Twissell dont la peau se marbra. Sur son vieux visage, toute vivacité et toute énergie s’effacèrent. Il n’y resta qu’une étrange tristesse.

« Je tiendrai ma parole et transgresserai la loi, répliqua-t-il, pour une raison que vous n’imaginez pas. Je ne sais pas combien de temps nous est laissé avant que l’Éternité ne disparaisse. Ce peut être des heures ; ce peut être des mois. Mais j’ai passé tant de temps dans l’espoir de vous faire entendre raison que j’en passerai encore un peu. Voulez-vous m’écouter ? Je vous en prie. »

Harlan hésita. Puis, autant par conviction de l’inutilité de toutes choses que pour toute autre raison, il dit avec lassitude : « Allez-y. »

« J’ai entendu dire, commença Twissell, que je suis né vieux, que je me suis cassé les dents sur un micro-Computaplex, que je garde ma calculatrice portative dans une poche spéciale de mon pyjama quand je dors, que mon cerveau est composé d’une infinité de petits relais-moteurs branchés sur un circuit de transmission et que chaque corpuscule de mon sang est un plan spatio-temporel microscopique flottant dans de l’huile de machine{Jeu de mots intraduisible, reposant sur le fait que le même mot « Computer » désigne à la fois un « calculateur » (homme) et une « calculatrice » (machine). (Note du Traducteur.)}.

« Toutes ces histoires finissent par arriver jusqu’à moi et je pense que je dois en tirer quelque fierté. Peut-être ai-je fini par y croire moi-même. C’est une chose stupide chez un vieil homme, mais cela rend la vie un peu plus supportable.

« Cela vous étonne ? Qu’il me faille trouver un moyen de me rendre la vie plus supportable ? Moi, le Premier Calculateur Twissell, le membre le plus ancien du Comité Pan-temporel ?

« Peut-être est-ce pour cela que je fume. Jamais pensé à ça ? Je dois avoir une raison, vous comprenez. L’Éternité est essentiellement une société qui ne fume pas, ainsi que la plupart des époques Temporelles. J’y ai souvent réfléchi. Je pense quelquefois que c’est une révolte contre l’Éternité. Quelque chose qui remplace une rébellion plus importante qui a tourné court…

« Non, ça va très bien. Une larme ou deux ne me feront pas de mal et ce n’est pas de l’affectation, croyez-moi. C’est simplement que je n’y avais pas pensé depuis longtemps. Ce n’est pas agréable.

« Il y avait une femme, bien sûr, comme dans votre histoire. Ce n’est pas une coïncidence. C’est presque inévitable, si vous y réfléchissez bien. Un Éternel, qui doit renoncer aux satisfactions normales de la vie de famille pour une poignée de fiches perforées, est mûr pour la contagion. C’est une des raisons pour lesquelles l’Éternité doit prendre des précautions comme elle le fait. Et, apparemment, c’est également pour cela que les Éternels sont si ingénieux pour déjouer ces précautions de temps en temps.

« Je me rappelle ma femme. C’est peut-être ridicule. Je ne peux me rappeler rien d’autre de ce physio-temps-là. Mes anciens collègues ne sont plus que des noms dans les archives ; les Changements que j’ai supervisés – tous sauf un – ne sont plus que des enregistrements magnétiques dans la mémoire du Computaplex. Je me souviens très bien d’elle, pourtant. Peut-être pouvez-vous me comprendre.

« Ma demande d’union régulière avait attendu longtemps dans les registres et lorsque je parvins au grade de Calculateur Assistant, c’est cette jeune fille qui fut désignée pour être ma compagne. Elle était de ce siècle-ci, le 575e. Je ne l’avais jamais vue avant qu’elle me soit attribuée, bien sûr. Elle était intelligente et gentille. Pas belle ni même jolie, mais en ce temps-là, même jeune (oui, j’ai été jeune, n’en déplaise à la légende), mon aspect n’avait rien de particulièrement attirant. Nous étions bien assortis de tempérament, elle et moi, et si j’avais été un Temporel, j’aurais été fier de l’avoir pour épouse. Je le lui ai souvent dit. Je crois que ça lui faisait plaisir. Je sais que c’était la vérité. Tous les Éternels, qui doivent prendre leur femme au moment et de la manière indiqués par les organigrammes, n’ont pas cette chance.

« Dans cette Réalité particulière, elle était destinée à mourir jeune, bien sûr, et aucune de ses homologues n’était disponible pour une liaison. D’abord, je pris la chose avec philosophie. Après tout, c’était la brièveté de sa vie qui lui permettait de vivre avec moi sans que cela ait d’effet fâcheux sur la Réalité.

« J’ai honte à présent de songer que j’étais heureux qu’elle ait peu de temps à vivre. Ce n’est qu’au début qu’il en fut ainsi. Au début seulement.

« J’allais la voir aussi souvent que le diagramme spatiotemporel le permettait. Je profitais de chaque minute, sacrifiant les repas et le sommeil au besoin, me débarrassant sans honte du fardeau de mon travail chaque fois que je le pouvais. Sa gentillesse dépassait toutes mes espérances et j’étais amoureux. Je le dis carrément. Mon expérience de l’amour est très mince et je ne pense pas que l’Observation temporelle permette de faire beaucoup de progrès en la matière. Pour autant que je l’aie compris, cependant, j’étais amoureux.

« Ce qui, au début, n’était que la satisfaction d’un besoin émotionnel et physique devint beaucoup plus que cela. Sa mort imminente cessa d’être un avantage et devint une catastrophe. J’établis son Bio-diagramme. Je n’allai pas cependant au Service de Bio-Programmation. Je le fis moi-même. Cela vous surprend, j’imagine. C’était un délit, mais ce n’était rien comparé aux crimes que j’ai commis plus tard.

« Oui, moi, Laban Twissell. Le Premier Calculateur Twissell.

« À trois reprises différentes, il y eut un instant dans le physio-temps pendant lequel un simple geste de ma part pouvait altérer sa Réalité personnelle. Naturellement, je savais qu’un tel Changement, induit pour des motifs personnels, ne pouvait être autorisé par le Comité. Cependant, je commençais à me sentir personnellement responsable de sa mort. C’est ce qui explique en partie mon comportement ultérieur, voyez-vous.

« Elle devint enceinte. Je ne pris aucune initiative, alors que j’aurais dû. J’avais établi son Bio-diagramme, le modifiant de façon à y inclure ses relations avec moi et je savais que la grossesse était une conséquence hautement probable. Comme vous le savez peut-être, les Temporelles sont quelquefois fécondées par des Éternels en dépit des précautions. C’est déjà arrivé. Cependant, puisqu’un Éternel ne doit pas avoir d’enfant, lorsque de telles grossesses se produisent, elles sont interrompues sans douleur ni danger. Les méthodes ne manquent pas.

« Mon Bio-diagramme avait indiqué qu’elle mourrait avant l’accouchement, je ne pris donc pas de précautions. Elle était heureuse de sa grossesse et je ne voulais pas gâter sa joie. Aussi je me surveillais et m’efforçais seulement de sourire quand elle me disait qu’elle sentait la vie remuer en elle.

« Mais alors il se passa une chose. Elle accoucha prématurément…

« Ça ne m’étonne pas que vous fassiez cette tête. J’avais un enfant. Un enfant réel à moi. Vous ne trouverez peut-être aucun autre Éternel qui puisse en dire autant. C’était plus qu’un délit. C’était un crime grave, mais ce n’était encore rien.

« Je n’avais pas prévu ça. La naissance et ses problèmes étaient un aspect de l’existence auquel j’étais peu préparé.

« Pris de panique, je consultai à nouveau le Bio-diagramme et je découvris que l’enfant vivrait dans une fourchette à série alternée de faible probabilité que j’avais négligée. Un Bio-Programmateur professionnel ne l’aurait pas négligée et j’avais eu tort de me fier à ma propre compétence à ce point.

« Mais que pouvais-je faire à présent ?

« Je ne pouvais tuer l’enfant. La mère avait deux semaines à vivre. Laissons l’enfant vivre avec elle jusque-là, pensai-je. Deux semaines de bonheur, ce n’est pas une faveur exagérée à demander.

« La mère mourut comme prévu et de la manière prévue. Je restai dans sa chambre pendant tout le temps permis par le diagramme spatio-temporel, profondément affligé d’avoir attendu cette mort, en toute connaissance de cause, pendant plus d’un an. Dans mes bras, je tenais mon fils et le sien.

« Oui, je le laissai vivre. Pourquoi vous exclamez-vous ainsi ? Allez-vous me condamner, vous ?

« Vous ne pouvez pas savoir ce que cela représente de tenir un petit atome de votre propre vie dans vos bras. J’ai peut-être un Computaplex à la place de nerfs et des diagrammes spatio-temporels dans les veines, mais je sais ce que c’est.

« Je le laissai vivre. Je commis ce crime aussi. Je le confiai à un organisme approprié et j’y retournais quand je pouvais (dans la même séquence temporelle, à intervalles réguliers du physio-temps) pour effectuer les paiements nécessaires et pour voir l’enfant grandir.

« Deux années passèrent ainsi. Périodiquement, je vérifiai le Bio-diagramme de l’enfant pour voir s’il n’y avait pas de signes d’effets fâcheux sur la Réalité du moment à un degré de probabilité supérieur à 0,0001. L’enfant apprenait à marcher et à prononcer quelques mots. On ne lui apprenait pas à m’appeler « papa ». Je ne sais quelles suppositions les Temporels de cette institution pour enfants pouvaient faire à mon sujet. Ils prenaient leur argent et ne disaient rien.

« Puis, lorsque ces deux années furent écoulées, la nécessité d’un Changement incluant le 575e fut soudain portée devant le Comité Pan-temporel. J’avais été récemment promu Calculateur en Second et on me chargea de ce travail. C’était le premier Changement dont j’avais l’entière responsabilité.

« J’étais fier, bien sûr, mais aussi inquiet. Mon fils était un intrus dans la Réalité. On pouvait difficilement espérer qu’il avait des homologues. L’idée de son passage dans la non-existence m’attristait.

« Je travaillai sur le Changement et je me flatte d’avoir fait dès ce moment un travail sans défaut. Mon premier travail. Mais je succombai à une tentation. J’y succombai d’autant plus facilement que ça devenait alors une habitude pour moi. J’étais un criminel endurci, un habitué du crime. J’établis pour mon fils un nouveau Bio-diagramme en accord avec la nouvelle Réalité, certain de ce que je trouverais.

« Mais alors, pendant vingt-quatre heures, sans manger ni dormir, je restai dans mon bureau, m’acharnant sur le Bio-diagramme terminé, m’efforçant désespérément d’y trouver une erreur.

« Il n’y avait pas d’erreur.

« Le lendemain, gardant pour moi ma solution au Changement, j’établis un diagramme spatio-temporel, en utilisant une méthode plus qu’approximative (après tout, la Réalité n’allait plus durer longtemps), et je pénétrai dans le Temps en un point situé à plus de trente ans après la naissance de mon fils.

« Il avait trente-quatre ans, le même âge que moi. Je me présentai comme un parent éloigné et me servis de ma connaissance de la famille de sa mère. Il n’avait aucune connaissance de son père, il ne se souvenait pas de mes visites dans son enfance.

« Il était ingénieur en aéronautique. Le 575e siècle connaissait une demi-douzaine de façons de voyager dans l’air (comme c’est encore le cas dans la Réalité actuelle) et mon fils était un membre heureux de sa société où il avait bien réussi. Il était marié avec une fille passionnément amoureuse, mais il ne devait pas avoir d’enfant. Quant à la fille, elle ne se serait jamais mariée dans une Réalité où mon fils n’aurait pas existé. Je savais ça depuis le début. Je savais qu’il n’y aurait pas d’effet fâcheux sur la Réalité. Sans cela, je n’aurais pas pu me résoudre à laisser vivre l’enfant. Je ne suis pas complètement dépravé.

« Je passai la journée avec mon fils. Je lui parlai cérémonieusement, lui souris poliment et pris congé calmement quand le diagramme spatio-temporel l’exigea. Mais derrière ce comportement apparent, j’observai et enregistrai chacun de ses gestes, me remplissant de lui et essayant de vivre au moins une journée de cette Réalité qui, le lendemain (en physio-temps), n’existerait plus.

« J’avais très envie également d’aller voir ma femme une dernière fois, dans cette partie du Temps où elle vivait, mais il ne me restait plus une seule seconde de disponible. Je n’osai même pas entrer dans le Temps pour la voir sans être vu.

« Je retournai à l’Éternité et passai une dernière nuit horrible en m’escrimant inutilement contre ce qui devait arriver. Le lendemain matin, je remis mes calculs et mes suggestions concernant le Changement. »

La voix de Twissell avait baissé jusqu’au murmure et maintenant il s’était tu. Il était assis là, les épaules voûtées, les yeux fixés au sol entre ses pieds, croisant et décroisant lentement ses doigts.

Harlan, attendant vainement que le vieil homme prononçât une autre phrase, s’éclaircit la voix. Il se découvrait plein de compassion pour cet homme, le plaignant en dépit des nombreux crimes qu’il avait commis. Il dit : « Et c’est tout ? »

Twissell murmura : « Non. Le pire… le pire… c’est qu’il y avait un homologue de mon fils. Dans la nouvelle Réalité, il était… paraplégique depuis l’âge de quatre ans. Quarante-deux ans couché, dans des circonstances qui ne me permettaient pas de lui faire appliquer les techniques de régénération nerveuse du 900e siècle, ou même de lui ménager une fin d’existence sans souffrance.

« Cette nouvelle Réalité existe toujours. Mon fils y est toujours, dans sa propre séquence temporelle. C’est moi qui lui ai fait ça. C’est mon intelligence et mon Computaplex qui ont découvert cette nouvelle vie pour lui et c’est moi qui ai ordonné le Changement. J’ai commis de nombreux crimes pour lui et pour sa mère, mais cette dernière action, bien qu’elle s’accordât strictement avec mon serment d’Éternel, m’est toujours apparue comme mon grand crime, le crime. »

Il n’y avait rien à dire, et Harlan ne dit rien.

Twissell reprit : « Mais vous voyez maintenant pourquoi je comprends votre cas, pourquoi je consens à ce que vous gardiez cette jeune fille. Cela ne fera aucun tort à l’Éternité et, d’une certaine façon, ce serait une expiation pour mon crime. »

Et Harlan le croyait. D’un seul coup, il avait changé d’avis, il le croyait !

Il tomba à genoux et porta ses poings fermés à ses tempes. Il pencha la tête et se balança lentement tandis qu’un désespoir atroce le submergeait.

Il avait sacrifié l’Éternité et perdu Noÿs, alors que sans son désastre de Samson, il aurait pu sauver l’une et conserver l’autre.


15

RECHERCHES À TRAVERS LES SIÈCLES PRIMITIFS

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Twissell secouait Harlan par les épaules. La voix du vieil homme prononçait son nom avec insistance.

« Harlan ! Harlan ! Pour le salut du Temps, homme ! »

Lentement, très lentement, Harlan émergea de l’abîme. « Qu’allons-nous faire ?

— Certainement pas cela. Pas désespérer. Pour commencer, écoutez-moi. Oubliez que vous êtes Technicien et essayez de considérer l’Éternité à travers les yeux d’un Calculateur. C’est une optique plus sophistiquée. Quand vous changez quelque chose dans le Temps et créez un Changement de Réalité, ce Changement peut prendre place immédiatement. Comment cela se fait-il ? »

Harlan dit d’une voix tremblante : « Parce que votre altération a rendu le Changement inévitable ?

— Vous en êtes sûr ? Vous pourriez revenir en arrière et renverser votre altération, n’est-il pas vrai ?

— Je suppose que oui. Je ne l’ai jamais fait pourtant. Et je n’ai jamais entendu dire que quelqu’un l’ait fait.

— Exact. En principe, on ne désire pas renverser une altération et par conséquent elle se poursuit comme convenu. Mais ici, nous avons quelque chose d’autre. Une altération non intentionnelle. Vous avez envoyé Cooper dans un mauvais siècle et maintenant j’ai la ferme intention de renverser cette altération et de ramener Cooper ici.

— Par le Temps, comment cela ?

— Je n’en suis pas sûr encore, mais il doit y avoir un moyen. S’il n’y avait pas de moyen, l’altération serait irréversible ; le Changement se produirait d’un seul coup. Mais le Changement ne s’est pas produit. Nous sommes encore dans la Réalité du mémoire de Mallansohn. Cela signifie que l’altération est réversible et sera renversée.

— Quoi ? » Tout se brouillait et tourbillonnait dans sa tête. Il lui semblait s’enfoncer dans un cauchemar qui le submergeait peu à peu.

« Il doit exister un moyen de relier à nouveau le cercle du Temps. Nous devons le trouver et notre réussite doit présenter un coefficient de probabilité très élevé. Tant que notre Réalité existe, nous pouvons être certains que la solution demeure hautement probable. Si, à un moment donné, vous ou moi prenons la mauvaise décision, si la probabilité de réparer le cercle tombe au-dessous d’un certain seuil critique, l’Éternité disparaît. Comprenez-vous ? »

Harlan n’était pas sûr de bien comprendre. Il ne faisait pas beaucoup d’efforts dans ce sens. Lentement, il se mit sur ses pieds et trébucha jusqu’à une chaise, « Vous voulez dire que nous pouvons ramener Cooper…

— Et l’envoyer au bon endroit, oui. Qu’on le cueille au moment où il quitte la cabine et il a des chances de se retrouver à l’endroit convenu au 24e siècle, plus âgé de quelques physio-heures seulement, tout au plus de quelques physio-jours. Ce sera une altération, bien sûr, mais sans aucun doute une altération insuffisante. La Réalité sera ébranlée, mais non renversée, mon garçon.

— Mais comment mettrons-nous la main dessus ?

— Nous savons qu’il y a un moyen ou l’Éternité n’existerait pas en cet instant. Quant à ce qu’est ce moyen, c’est là que j’ai besoin de vous. Voilà pourquoi j’ai combattu pour que vous reveniez de mon côté. Vous êtes un spécialiste de l’Histoire Primitive. Répondez-moi.

— Je ne peux pas, gémit Harlan.

— Vous pouvez », insista Twissell.

Il n’y avait soudain plus aucune trace d’âge ou de fatigue dans la voix du vieil homme. Ses yeux brillaient d’ardeur combative et il brandissait sa cigarette comme une lance. Bien que sa faculté de perception ait été émoussée par le remords, Harlan s’aperçut que le vieil homme semblait éprouver une sorte d’excitation joyeuse maintenant que l’instant du combat approchait.

« Nous pouvons tout recommencer à zéro, dit Twissell. Voici le contrôle de poussée. Vous vous tenez devant, attendant le signal. Il vient. Vous mettez le contact et, en même temps, vous envoyez une décharge d’énergie en direction du passé. Jusqu’où ?

— Je ne sais pas, je vous dis. Je ne sais pas.

— Vous ne savez pas ? Mais vos muscles savent. Mettez-vous là et saisissez les commandes. Allons, remettez-vous. Prenez-les, mon garçon. Vous attendez le signal. Vous me haïssez. Vous haïssez le Comité. Vous haïssez l’Éternité. Vous vous rongez les sangs pour Noÿs. Replacez-vous à ce moment-là. Essayez d’éprouver ce que vous éprouviez alors. Maintenant, je vais remettre le chronomètre en marche. Je vous donne une minute, mon petit, pour vous souvenir de vos émotions et les ramener de force dans votre thalamus. Puis, avant que l’aiguille soit sur zéro, laissez votre main droite s’abattre sur le contact comme elle l’a déjà fait. Puis enlevez-la ! Ne la remettez pas en place. Êtes-vous prêt ?

— Je ne pense pas que je puisse le faire.

— Vous ne pensez pas… Père Temps, vous n’avez pas le choix. Y a-t-il un autre moyen de retrouver votre fille ? »

Il n’y en avait pas. Harlan s’obligea à revenir près du tableau de commande et, ce faisant, l’émotion l’envahit de nouveau. Il n’eut pas à la rappeler. Répéter les mouvements physiques la fit renaître. La marque rouge du chronomètre commença à bouger.

Il pensa avec une sorte d’indifférence : « La dernière minute de vie ? »

Moins trente secondes.

Il pensa : « Cela ne fera pas mal. Ce n’est pas la mort. »

Il essaya de penser uniquement à Noÿs. Encore quinze secondes. Noÿs !

La main gauche d’Harlan bougea légèrement vers le contact.

Encore douze secondes.

Contact !

Sa main droite bougea.

Cinq secondes.

Noÿs !

Sa main droite bou-ZÉRO-gea spasmodiquement.

Il s’écarta d’un bond, haletant.

Twissell s’avança pour examiner le cadran : « 20e siècle, dit-il. 19,38 pour être exact. »

Harlan dit d’une voix étranglée : « Je ne sais pas. J’ai essayé de sentir la même chose, mais c’était différent. Je savais ce que j’étais en train de faire et cela a rendu les choses différentes.

— Je sais, je sais, répondit Twissell. Peut-être tout est-il faux. Appelons cela une première approximation. » Il s’arrêta un moment pour calculer, tira un ordinateur portatif de son étui et le remit vivement en place sans le consulter. « Au diable les décimales. Disons que la probabilité est de 0,99 que vous l’ayez renvoyé au second quart du 20e. Quelque part entre 19,25 et 19,50. Exact ?

— Je ne sais pas.

— Eh bien, maintenant, regardez. Si je prends la ferme décision de me concentrer sur cette partie du Primitif à l’exclusion de tout le reste, et si j’ai tort, il est probable que j’aurai perdu la chance que j’avais de maintenir le cercle en circuit fermé et synchronisé sur le Temps et que l’Éternité disparaîtra. La décision elle-même sera la point critique, le Changement Minimum Nécessaire, le C.M.N., qui provoquera l’altération. Je prends maintenant la décision. Je décide, irrévocablement… »

Harlan regarda autour de lui avec précaution, comme si la Réalité était devenue si fragile qu’un brusque mouvement de tête pouvait la réduire en miettes.

Harlan dit : « Je suis profondément conscient de l’Éternité. » (L’assurance de Twissell l’avait influencé au point que sa voix sonnait ferme à ses propres oreilles.)

« Alors l’Éternité existe encore », dit Twissell d’une manière brutale et terre à terre, « et nous avons pris la bonne décision. Nous n’avons plus rien à faire ici pour l’instant. Allons dans mon bureau. Nous pouvons laisser le sous-Comité envahir les lieux, si cela peut leur faire plaisir. En ce qui les concerne, le projet s’est terminé par un succès. Si c’est faux, ils ne le sauront jamais. Ni nous non plus. »

Twissell examina sa cigarette et dit : « La question qui se présente à nous maintenant est la suivante : que fera Cooper quand il se trouvera dans le mauvais siècle ?

— Je n’en sais rien.

— Une chose est évidente. C’est un garçon brillant, intelligent, imaginatif. N’êtes-vous pas d’accord ?

— Ma foi, il est Mallansohn.

— Exactement. Et il se demandait si rien ne clocherait. Une de ses dernières questions fut : « Qu’arrivera-t-il si je ne débarque pas au bon endroit ? » Vous souvenez-vous ?

— Eh bien ? » Harlan ne voyait pas du tout où l’autre voulait en venir.

« Donc il est mentalement préparé à être déplacé dans le Temps. Il fera quelque chose. Essayer de nous atteindre. Essayer de laisser des traces pour nous. Rappelez-vous-en, pendant une partie de sa vie, il a été un Éternel. C’est là un point important. » Twissell souffla un rond de fumée, le perça avec son doigt et le regarda s’enrouler et se briser. « Il est habitué à la notion de communication à travers le Temps. Il est peu probable qu’il accepte l’idée d’être abandonné dans le Temps. Il saura que nous le recherchons.

— Sans cabine et alors que l’Éternité n’existe pas au 20e siècle, comment s’y prendrait-il pour communiquer avec nous ?

— Avec vous, Technicien, avec vous. Utilisez le singulier. Vous êtes notre spécialiste de l’Ère Primitive. Vous avez inculqué vos connaissances à Cooper. Il pensera que vous êtes la seule personne capable de découvrir ses traces.

— Quelles traces, Calculateur ? »

Twissell leva les yeux sur Harlan ; des rides se creusèrent dans son visage usé mais rayonnant d’intelligence. « Le but était de laisser Cooper dans le Primitif. Il n’est pas protégé par une barrière énergétique l’entourant de son propre physio-temps. Il est plongé tout entier dans la structure temporelle de l’époque et il le restera jusqu’à ce que vous et moi renversions l’altération. De la même manière, tout objet, signe ou message, qu’il peut avoir laissé pour nous baigne dans le Temps. Il doit sûrement y avoir des sources particulières d’information que vous avez utilisées en étudiant le 20e siècle. Documents, archives, films, objets fabriqués, ouvrages de référence. Je veux dire des documents originaux datant du Temps lui-même.

— Oui.

— Et il les a étudiés avec vous ?

— Oui.

— Et y a-t-il un élément de référence particulier, dont vous ayez fait une analyse approfondie et qui pourrait vous permettre de remonter jusqu’à lui ?

— Je vois où vous voulez en venir, bien sûr », dit Harlan. Il s’absorba dans ses réflexions.

« Eh bien ? » demanda Twissell avec une pointe d’impatience.

Harlan répondit : « Mes revues d’information, presque certainement. Les revues d’information étaient un phénomène des premières années du 20e siècle. Celle dont j’ai la collection presque complète date du début du 20e et va jusqu’au 22e.

— Bon. Maintenant, y a-t-il quelque façon, selon vous, pour Cooper d’utiliser cette revue d’information pour transmettre un message ? Souvenez-vous, il doit savoir que vous liriez ce périodique, que vous seriez familiarisé avec, que vous sauriez vous y reconnaître.

— Je ne sais pas. » Harlan secoua la tête. « Le magazine affectait un style recherché. Il était sélectif plutôt qu’exhaustif et les sujets traités étaient tout à fait imprévisibles. Il serait difficile ou même impossible de confier à son impression quelque chose que vous voudriez faire paraître. Il serait difficile à Cooper de rédiger des informations et d’être sûr de leur parution. Même s’il s’est arrangé pour obtenir un poste dans son comité de rédaction, ce qui est fort improbable, il ne pouvait être certain que ses écrits seraient approuvés tels quels par les divers rédacteurs. Je ne le pense pas, Calculateur.

— Par le Temps ! dit Twissell, réfléchissez ! Concentrez-vous sur cette revue d’information. Vous êtes au 20e siècle et vous êtes Cooper avec son éducation et sa formation. Vous avez enseigné le garçon, Harlan. Vous avez moulé sa pensée. Maintenant, que feriez-vous ? Comment vous y prendriez-vous pour faire paraître quelque chose dans le magazine, exactement dans les termes qu’il désire ? »

Les yeux d’Harlan s’agrandirent : « Une petite annonce !

— Quoi ?

— Une petite annonce. Une notice payée qu’ils seraient obligés d’imprimer exactement selon la demande. Cooper et moi en avons discuté à l’occasion.

— Ah ! bon. Ils ont cette sorte de chose au 186e siècle, dit Twissell.

— Pas comme au 20e. Le 20e représente un sommet en cette matière. Le milieu culturel…

— Si nous considérons maintenant la petite annonce, l’interrompit hâtivement Twissell, à quoi ressemblerait-elle ?

— Je voudrais bien le savoir. »

Twissell examina le bout allumé de sa cigarette comme s’il y cherchait l’inspiration. « Il ne peut rien dire directement. Il ne peut dire : « Cooper du 78e, échoué au 20e et appelant l’Éternité. »

— Comment pouvez-vous en être sûr ?

— Impossible ! Donner au 20e des informations que nous savons qu’ils n’avaient pas serait aussi dangereux pour le cercle de Mallansohn qu’une erreur de notre part. Nous sommes encore ici, donc au cours de toute sa vie dans la Réalité originelle du Primitif, il n’a fait aucun dégât de cette sorte.

— D’autant plus », dit Harlan en s’éloignant du mode de raisonnement circulaire qui paraissait si peu préoccuper Twissell, « que la revue ne sera certainement pas d’accord pour publier quelque chose qui lui semble fou ou qu’elle ne peut pas comprendre. Ils suspecteraient une supercherie ou quelque forme d’illégalité et ne désireraient pas y être mêlés. Donc Cooper ne pourrait utiliser l’Intertemporel Standard pour son message.

— Il faudrait que ce soit quelque chose de subtil, dit Twissell. Il faudrait qu’il se serve d’un détour. Il faudrait qu’il mette une petite annonce qui semblerait parfaitement normale aux hommes du Primitif. Parfaitement normale ! Et pourtant quelque chose qui soit évident pour nous, une fois que nous savons ce que nous cherchons. Très évident. Évident au premier regard parce qu’il faudrait le trouver parmi des petites annonces sans nombre. Quelle longueur pensez-vous qu’elle aurait, Harlan ? Est-ce que ces petites annonces coûtent cher ?

— Très cher, je crois.

— Et Cooper devrait économiser son argent. En outre, pour éviter d’attirer une attention malsaine, il faudrait qu’elle soit petite de toute façon. Devinez, Harlan, quelle dimension ? »

Harlan écarta les mains. « Une demi-colonne ?

— Colonne ?

— C’était des magazines imprimés, comprenez-vous, sur papier. Avec les caractères disposés en colonne.

— Ah ! bon. Je crois que je suis incapable de faire la distinction entre la littérature et le film… Eh bien, nous avons une première approximation d’un autre genre, maintenant. Nous devons chercher une petite annonce d’une demi-colonne qui, pratiquement à première vue, donnera la preuve que l’homme qui l’a placée venait d’un autre siècle (dans la direction de l’avenir, bien sûr) et pourtant qui sera une petite annonce si normale qu’aucun homme de ce siècle ne verra rien de suspect en elle.

— Et si je ne la trouve pas ? dit Harlan.

— Vous la trouverez. L’Éternité existe, non ? Aussi longtemps qu’elle existera, nous serons sur la bonne piste. Dites-moi, pouvez-vous vous rappeler une petite annonce de cette sorte dans votre travail avec Cooper ? Quoi que ce soit qui vous ait frappé, même momentanément, comme bizarre, étrange, inhabituel, une sorte de fausse note à peine perceptible.

— Non.

— Je ne désire pas de réponse si rapidement. Prenez cinq minutes et réfléchissez.

— Inutile. À l’époque où je feuilletais les magazines avec Cooper, il n’avait pas été dans le 20e siècle.

— Je vous en prie, mon garçon, servez-vous de votre tête. Envoyer Cooper au 20e introduit une altération. Il n’y a pas de Changement. C’est une altération irréversible. Mais il y a eu quelques changements (avec un petit « c ») ou micro-changements comme on dit habituellement en sociologie appliquée. À l’instant où Cooper a été envoyé au 20e, la petite annonce a paru dans le numéro approprié du magazine. Votre propre Réalité a microchangé en ce sens qu’il se peut que vous ayez regardé la page qui porte la petite annonce plutôt qu’une qui ne la porte pas, comme vous l’avez fait dans la Réalité précédente. Comprenez-vous ? »

Harlan était une fois de plus abasourdi presque autant par la facilité avec laquelle Twissell trouvait son chemin à travers la jungle de la logique temporelle que par les « paradoxes » du Temps. Il secoua la tête : « Je ne me souviens de rien de semblable.

— Bon. Alors où gardez-vous les piles de ce périodique ?

— Je me suis fait construire une bibliothèque spéciale au Deuxième Niveau, en me servant de la priorité de Cooper.

— Parfait, dit Twissell. Allons-y. Maintenant. »

Harlan regarda Twissell examiner curieusement les vieux volumes reliés de la bibliothèque, puis en prendre un. Ils étaient si vieux que le papier fragile devait être traité par des méthodes spéciales et ils craquaient entre les mains de Twissell qui ne les manipulait pas avec suffisamment de délicatesse.

Harlan fit la grimace. En d’autres circonstances, il aurait ordonné à Twissell de s’écarter des livres, tout Premier Calculateur qu’il était.

Le vieil homme parcourut les pages qui craquaient et ses lèvres formèrent silencieusement les mots archaïques. « C’est là l’anglais dont les linguistes parlent toujours, n’est-ce pas ? demanda-t-il en frappant une page.

— Oui. De l’anglais », marmonna Harlan.

Twissell remit le volume en place. « Lourd et encombrant. »

Harlan haussa les épaules. Bien sûr, la plupart des siècles de l’Éternité étaient des ères de films. Une minorité respectable était des ères d’enregistrement moléculaire. Pourtant, l’imprimerie et le papier n’étaient pas ignorés.

« Les livres n’exigent pas une technologie aussi coûteuse que les films », dit-il.

Twissell se frotta le menton. « Très juste. Alors, on commence ? »

Il prit un autre volume sur l’étagère, l’ouvrant au hasard et regardant la page avec une curieuse intensité.

Harlan pensa : « Est-ce que ce type s’imagine qu’il va trouver la solution par un coup de chance ? »

Il ne devait pas être loin de la vérité car Twissell, croisant le regard scrutateur d’Harlan, rougit et remit le livre en place.

Harlan prit le premier volume de 19,25 centisiècle et commença à tourner les pages d’un mouvement régulier. Seuls sa main droite et ses yeux bougeaient. Le reste de son corps gardait une attention raide.

À des intervalles qui lui semblaient durer des éternités, Harlan se levait en grognant pour prendre un autre volume. Tous deux profitaient alors de l’occasion pour boire un café, manger un sandwich ou prendre un instant de répit.

Harlan dit d’un ton décidé : « Il est inutile que vous restiez.

— Est-ce que je vous dérange ?

— Non.

— Alors je reste », murmura Twissell. De temps à autre, il se dirigeait vers les rayons de livres, examinant avec impuissance les reliures. Il fumait une cigarette après l’autre et les étincelles lui brûlaient parfois le bout des doigts, mais il n’y faisait pas attention.

Un physio-jour s’acheva.

Leur sommeil fut bref et entrecoupé. Vers le milieu de la matinée, entre deux volumes, Twissell s’attarda sur sa dernière goutte de café et dit : « Je me demande parfois pourquoi je n’ai pas jeté aux orties ma place de Calculateur après l’affaire de ma… vous savez. »

Harlan hocha la tête.

« J’en avais envie, continua le vieil homme. J’en avais envie. Pendant des physio-mois, j’ai souhaité désespérément qu’on ne me demande plus de m’occuper d’un Changement. Ça me rendait malade. Je commençais à me demander si les Changements étaient justes. Bizarre, les tours que la sensibilité peut vous jouer.

« Vous connaissez, vous, l’Histoire Primitive, Harlan. Vous savez à quoi elle ressemble. Sa Réalité se déroulait inconsciemment suivant la ligne de probabilité maximale. Si cette probabilité maximale comprenait une épidémie ou dix siècles d’économie basée sur l’esclavage, un arrêt dans les progrès technologiques ou même un… un… – voyons voir, quelque chose qui soit réellement mauvais – même une guerre atomique si cela avait été possible alors, eh bien, par le Temps, cela arrivait. Il n’y avait rien pour l’empêcher.

« Mais là où l’Éternité existe, cela a été arrêté. En allant vers le futur à partir du 28e siècle, des choses comme cela n’arrivent pas. Père Temps, nous avons élevé notre Réalité à un niveau de bien-être bien au-dessus de tout ce que les Temps Primitifs pouvaient imaginer ; à un niveau auquel, sans l’intervention de l’Éternité, il aurait été bien improbable qu’on atteigne. »

Harlan pensa avec un certain sentiment de honte : « Qu’est-il en train d’essayer de faire ? Me faire travailler plus dur ? Je fais de mon mieux. »

Twissell reprit : « Si nous ratons notre chance maintenant, l’Éternité disparaît, et probablement pendant tout le physio-temps. Et en un seul vaste Changement, toute la Réalité revient à une probabilité maximale avec, j’en suis convaincu, la guerre atomique et la fin de l’homme.

— Je ferais mieux de regarder le volume suivant », fit Harlan. Lors de la pause suivante, Twissell dit avec impuissance :

« Il y a tant à faire. N’y a-t-il pas un moyen plus rapide ?

— Trouvez-le, répliqua Harlan. Je pense quant à moi que je dois examiner chaque page séparément. Et en détail, qui plus est. Comment puis-je aller plus vite ? »

Méthodiquement, il tourna les pages. « À la fin, reprit-il, les lettres ont tendance à se brouiller et cela signifie qu’il est temps de dormir. » Un second physio-jour s’acheva.

À 22 h 22, en physio-temps Standard, du troisième physio-jour de ses recherches, Harlan examina une page avec un étonnement tranquille et dit : « Ça y est ! »

Twissell ne comprit pas tout de suite. « Quoi ? » fit-il.

Harlan leva les yeux, le visage déformé par l’étonnement. « Vous savez, je n’y croyais pas. Par le Temps, je n’y ai jamais vraiment cru, même quand vous débitiez votre tirade au sujet des périodiques d’information et des petites annonces. »

Twissell avait compris à présent : « Vous avez trouvé ! »

Il bondit vers le volume qu’Harlan tenait et voulut s’en emparer d’une main tremblante.

Harlan tint le livre hors de portée et le referma d’un coup sec. « Un instant. Vous ne le trouveriez pas, même si je vous montrais la page.

— Que faites-vous ? s’écria Twissell. Vous l’avez perdue !

— Pas du tout. Je sais où c’est. Mais d’abord…

— D’abord quoi ?

— Il y a un autre détail non résolu, Calculateur Twissell. Vous dites que je peux avoir Noÿs. Amenez-la-moi alors. Laissez-moi la voir. »

Twissell le regarda en ouvrant de grands yeux, sa mince chevelure blanche en bataille. « Est-ce que vous plaisantez ?

— Non, dit Harlan d’un ton sec. Je ne plaisante pas. Vous m’avez assuré que vous prendriez des mesures – est-ce que vous, vous plaisantez ? – Noÿs et moi, nous serions ensemble. Vous me l’avez promis.

— Oui, je l’ai promis. C’est une question réglée.

— Alors montrez-la-moi vivante, en bonne santé, saine et sauve.

— Mais je ne vous comprends pas. Je ne l’ai pas. Personne ne l’a. Elle est toujours dans le lointain avenir où Finge a déclaré qu’elle était. Personne ne l’a touchée. Grand Temps, je vous ai dit qu’elle était saine et sauve. »

Harlan regarda fixement le vieil homme et sa tension monta. Il dit, en s’étranglant : « Vous jouez sur les mots. D’accord, elle est dans l’avenir lointain, mais quel intérêt pour moi ? Abaissez la barrière au 100000e siècle…

— La quoi ?

— La barrière. La cabine ne peut pas la franchir.

— Vous ne m’en avez jamais rien dit, dit Twissell avec emportement.

— Je ne l’ai pas fait ? » dit Harlan stupéfait. N’avait-il rien dit ? Il y avait pensé assez souvent. N’en avait-il jamais dit un mot ? Il ne pouvait s’en souvenir à présent. Mais il serra les dents.

« D’accord, fit-il. Maintenant, je vous le dis. Abaissez-la.

— Mais la chose est impossible. Une barrière contre la cabine ? Une barrière temporelle ?

— Voulez-vous dire que vous n’en avez pas placé une ?

— Je n’en ai pas placé. Par le Temps, je le jure !

— Alors… alors… » Harlan se sentit pâlir. « Alors c’est le Comité qui l’a fait. Ils connaissent toute cette affaire et ils ont agi indépendamment de vous et… et il n’y a pas de Temps et de Réalité qui tiennent, ils peuvent toujours courir pour leur petite annonce et pour Cooper, pour Mallansohn et toute l’Éternité. Ils n’auront rien du tout. Rien du tout.

— Attendez ! Attendez ! » Twissell tira désespérément Harlan par le coude. « Gardez votre sang-froid. Réfléchissez, mon petit, réfléchissez. Le Comité n’a placé aucune barrière.

— Elle est là.

— Mais ils ne peuvent pas avoir placé une telle barrière. Personne ne l’a pu. C’est théoriquement impossible.

— Vous ne savez pas tout. Elle est là.

— J’en sais plus que n’importe qui au Comité et une telle chose est impossible.

— Mais elle est là.

— Dans ce cas… »

Et Harlan prit suffisamment conscience de ce qui l’entourait pour réaliser qu’il y avait une sorte de peur abjecte dans les yeux de Twissell ; une peur qui ne s’était pas trouvée là même quand il avait appris pour la première fois l’erreur de destination concernant Cooper et la fin imminente de l’Éternité.


16

LES SIÈCLES CACHÉS

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Andrew Harlan regardait s’affairer les hommes d’un œil distrait. Ils l’ignoraient poliment parce qu’il était un Technicien. En temps ordinaire, lui-même les aurait ignorés un peu moins poliment parce que c’était des hommes du Service d’Entretien. Mais maintenant, il les regardait et, dans sa souffrance, il se prenait même à les envier. C’était du personnel de service du Département de la Déportation Intertemporelle en uniforme d’un gris terne, aux pattes d’épaules portant une flèche rouge à deux pointes sur fond noir. Ils utilisaient des générateurs de champ de force complexes pour tester le système de propulsion des cabines et pour voir jusqu’à quel point le transfert d’énergie s’effectuait sans encombre tout le long des puits de projection. Harlan pensait qu’ils avaient peu de connaissances théoriques en matière de « génie temporel », mais il était évident qu’ils avaient une vaste connaissance pratique du sujet.

Harlan n’avait pas appris grand-chose sur le Service d’Entretien quand il était Novice. Ou, pour être plus exact, il n’avait pas réellement désiré apprendre. Les Novices qui ne satisfaisaient pas aux épreuves étaient versés dans le Service d’Entretien. Cette « profession non spécialisée » (tel était l’euphémisme employé) était le symbole de l’échec et tout Novice évitait systématiquement le sujet.

À présent cependant, tandis qu’il regardait travailler ces « mécaniciens », Harlan s’aperçut qu’ils s’activaient sans nervosité, méthodiquement, et qu’ils semblaient raisonnablement heureux.

Pourquoi pas ? Ils étaient plus nombreux que les Spécialistes, « les vrais Éternels », dans la proportion de dix contre un. Ils vivaient selon une structure sociale qui leur était propre ; ils avaient des niveaux résidentiels qui leur étaient réservés et occupaient leurs loisirs à leur guise. Leur travail était fixé à tant d’heures par physio-jour et il n’y avait pas de pression sociale sur eux pour leur faire lier leurs activités de loisirs à leur profession. Ils avaient du temps, ce que les Spécialistes n’avaient pas, à consacrer à la littérature et aux chroniques filmées choisies dans les diverses Réalités.

C’était eux, après tout, qui avaient probablement les personnalités les plus équilibrées. Les Spécialistes, eux, avaient une existence tourmentée, fiévreuse, artificielle, en comparaison de la vie simple et régulière des gens du Service d’Entretien.

Le Service d’Entretien était le fondement de l’Éternité. Étrange qu’un fait aussi évident ne l’ait pas frappé plus tôt. Il s’occupait de l’importation de nourriture et d’eau venant du Temps, de l’élimination des déchets, du bon fonctionnement des centrales d’énergie. Il maintenait en état toute la machinerie de l’Éternité. Si tous les Spécialistes venaient à mourir d’une attaque à leur poste, le Service d’Entretien pourrait continuer à faire marcher l’Éternité indéfiniment. Par contre, si le Service d’Entretien venait à disparaître, les Spécialistes devraient abandonner l’Éternité en peu de jours ou mourir misérablement.

Les hommes du Service d’Entretien regrettaient-ils d’avoir quitté leurs époques d’origine ou de mener une vie sans femmes et sans enfants ? Le fait d’être à l’abri de la pauvreté, de la maladie et des Changements de Réalité était-il une compensation suffisante ? Leur demandait-on jamais leur avis en n’importe quel domaine de quelque importance ? Harlan sentait en lui un peu de l’ardeur du réformateur social.

Le Premier Calculateur Twissell interrompit ses réflexions en entrant en coup de vent, l’air encore plus égaré que lors de son départ, une heure plus tôt, alors que les réparateurs étaient déjà au travail.

Harlan pensa : « Comment tient-il le coup ? C’est un vieillard. »

Twissell jeta autour de lui un regard aigu d’oiseau de proie tandis que les hommes se redressaient automatiquement dans une attitude respectueuse.

« Qu’y a-t-il au sujet des puits de projection ? » demanda-t-il.

L’un des hommes répondit : « Aucune avarie, monsieur. La voie est libre, le flux énergétique passe normalement.

— Vous avez tout vérifié ?

— Oui, monsieur. Aussi loin dans l’avenir qu’il y a des stations intertemporelles.

— Bien, vous pouvez disposer », dit Twissell.

Il n’y avait pas à se méprendre sur la brusque insistance de son renvoi. Ils s’inclinèrent respectueusement, tournèrent les talons et se hâtèrent de sortir.

Twissell et Harlan étaient seuls dans les puits de projection.

Twissell se tourna vers lui. « Vous allez rester là. Je vous le demande. »

Harlan secoua la tête. « Je dois partir. »

Twissell reprit : « Comprenez-moi bien. Si quoi que ce soit arrive, vous savez encore comment trouver Cooper. Si quoi que ce soit vous arrive, que puis-je livré à moi-même ou que peut n’importe quel Éternel ou combinaison d’Éternels ? »

Harlan secoua de nouveau la tête.

Twissell glissa une cigarette entre ses lèvres. « Sennor se méfie. Il m’a convoqué plusieurs fois au cours des deux derniers physio-jours. Il veut savoir pourquoi je m’isole. Quand il découvrira que j’ai ordonné une révision complète du mécanisme des puits de projection… Je dois partir à présent, Harlan. Je ne puis m’attarder davantage.

— Je ne désire pas de délai. Je suis prêt.

— Vous insistez pour partir ?

— S’il n’y a pas de barrière, il n’y aura pas de danger. Même s’il y en a une, je suis déjà allé là-bas et j’en suis revenu. Que craignez-vous, Calculateur ?

— Je ne veux pas prendre de risques inutiles.

— Alors servez-vous de votre logique, Calculateur. Décidez vous-même que je dois partir avec vous. Si l’Éternité existe encore après cela, alors ça signifie que le cercle peut encore être refermé. Cela signifie que nous survivrons. Si c’est une mauvaise décision, alors l’Éternité passera à la non-existence, mais elle le fera n’importe comment si je ne pars pas, parce que sans Noÿs je ne bougerai pas le petit doigt pour retrouver Cooper. J’en fais le serment.

— Je vous la ramènerai, répliqua Twissell.

— Si c’est aussi simple et aussi peu dangereux, il n’y a aucun inconvénient à ce que je vous accompagne. »

Visiblement, Twissell hésitait. Il dit enfin d’un ton brusque : « Soit. Allons-y. » Et l’Éternité survécut.

Twissell garda la même expression tourmentée une fois qu’ils furent à l’intérieur de la cabine. Il regarda fixement défiler les chiffres sur le temporomètre ; même le chrono-compteur sériel, dont l’unité de mesure était le Kilosiècle et qui avait été mis au point tout spécialement pour la circonstance, cliquetait à intervalles rapprochés.

« Vous n’auriez pas dû venir », dit-il.

Harlan haussa les épaules. « Pourquoi donc ?

— Cela me trouble. Sans raison définie. Appelez cela une de mes vieilles superstitions. Ça me rend inquiet. »

Il joignit les mains, les serrant très fort.

« Je ne vous comprends pas », fit Harlan.

Twissell semblait avoir envie de parler comme pour exorciser quelque démon intérieur. Il commença : « Peut-être, après tout, comprendrez-vous ce que je vais dire. Vous êtes le spécialiste du Primitif. Combien de temps l’homme a-t-il existé dans le Primitif ?

— Dix mille siècles. Peut-être quinze mille.

— Oui. Une sorte de créature simiesque pour commencer et Homo Sapiens pour finir. Exact ?

— Tout le monde sait cela. Oui…

— Alors tout le monde doit savoir que l’évolution progresse à un rythme relativement rapide. Quinze mille siècles du singe à l’Homo Sapiens.

— Eh bien ?

— Eh bien, je suis né aux alentours du 30000e siècle. » (Harlan ne put s’empêcher de sursauter. Il n’avait jamais connu l’époque d’origine de Twissell ou entendu dire que quelqu’un la connaissait.)

« Je suis né aux alentours du 30000e siècle, répéta de nouveau Twissell, et vous êtes du 95e. L’intervalle existant entre nos époques d’origine est égal à deux fois la durée totale de l’Ère Primitive de l’Humanité. Et pourtant quelle différence y a-t-il entre nous ? Je suis né avec quatre dents de moins que vous et sans appendice. Les différences physiologiques s’arrêtent à peu près là. Notre métabolisme est presque le même. La principale différence est que votre corps peut synthétiser le nucléus des stéroïdes et que le mien ne le peut pas, si bien que j’ai besoin de cholestérol dans mon régime et vous non. J’ai été capable de procréer avec une femme du 575e siècle. Vous voyez à quel point l’espèce reste indifférenciée tout au long des âges »

Harlan n’était pas impressionné. Il n’avait jamais mis en question l’identité fondamentale de l’homme à travers les siècles. C’était une de ces choses avec lesquelles vous viviez et que vous considériez comme allant de soi. « Il y a eu des cas d’espèces vivantes inchangées durant des millions de siècles », dit-il.

« Pas beaucoup cependant. Et il n’en reste pas moins que l’arrêt de l’évolution biologique de l’humanité semble coïncider avec le développement de l’Éternité. Simple coïncidence ? C’est une question qu’on n’étudie guère, sauf quelques personnes çà et là, comme Sennor, et je n’ai jamais été un Sennor. Je n’ai pas cru que la spéculation était recommandable. Si un problème ne pouvait être disséqué par un Computaplex, un Calculateur n’avait pas de temps à perdre dessus. Et pourtant, quand j’étais jeune, j’ai quelquefois pensé… »

« À quoi, pensa Harlan. Enfin, c’est quelque chose qui vaut la peine d’être écouté. »

« J’ai quelquefois pensé à l’Éternité telle qu’elle était au début, quand elle a été établie. Elle ne s’étendait qu’à quelques siècles, jusqu’au 30e et 40e, et son principal but était le négoce. Elle s’intéressait au reboisement des sols dénudés, apportant et envoyant de la terre arable, de l’eau pure, des produits chimiques sélectionnés. Tout était simple alors.

« Mais alors nous avons découvert les Changements de Réalité. Le Premier Calculateur Henry Wadsman, de la manière spectaculaire que nous connaissons tous, a évité une guerre en enlevant le frein de sûreté du véhicule terrestre d’un membre du Congrès. Après cela, délaissant le commerce, l’Éternité s’est de plus en plus axée sur les Changements de Réalité. Pourquoi ?

— Pour une raison évidente : l’amélioration de l’humanité répondit Harlan.

— Oui, bien sûr. En temps ordinaire, je pense de même. Mais je parle de mon cauchemar. Qu’en serait-il s’il y avait une autre raison, une raison non exprimée, une raison inconsciente. Un homme qui peut voyager aussi loin qu’il le veut dans l’avenir peut rencontrer des hommes aussi en avance sur lui que lui l’est par rapport à un singe. Pourquoi pas ?

— Peut-être, mais les hommes sont des hommes…

— … même au 70000e siècle. Oui, je sais. Est-ce que nos Changements de Réalité ont eu quelque chose à voir avec cela ? Nous avons engendré l’inhabituel. Même l’époque d’origine de Sennor, avec ses créatures sans cheveux, est continuellement en question et c’est pourtant assez anodin. Peut-être qu’en toute honnêteté, en toute sincérité, nous avons empêché l’évolution de l’Humanité parce que nous ne désirons pas rencontrer les surhommes. »

Une fois de plus, l’étincelle n’avait pas jailli. Harlan dit : « À présent, c’est fait. Quelle importance ? »

« Mais alors si le surhomme existe tout de même, plus loin dans l’avenir que nous ne pouvons atteindre ? Notre contrôle ne s’étend que jusqu’au 70000e. Au-delà se trouvent les Siècles Cachés ! Pourquoi sont-ils cachés ? Parce que l’homme évolué ne désire pas traiter avec nous et nous interdit son temps ? Pourquoi leur permettons-nous de rester cachés ? Parce que nous ne désirons pas traiter avec eux et qu’ayant échoué lors de notre première tentative pour entrer en contact, nous refusons même d’en faire de nouvelles. Je ne dis pas que ce soit notre raison consciente, mais consciente ou inconsciente, c’est une raison.

— Admettons tout cela, dit Harlan d’un ton maussade. Ils sont hors de notre portée et nous sommes hors de la leur. Vivons et laissons vivre. »

Twissell parut frappé par cette formule. « Vivons et laissons vivre. Mais nous ne le faisons pas. Nous introduisons des Changements. Les Changements s’étendent seulement à travers quelques siècles avant que l’inertie temporelle n’en fasse disparaître les effets. Vous vous souvenez que Sennor a soulevé cette question au petit déjeuner comme l’un des problèmes irrésolus du Temps. Ce qu’il aurait pu dire, c’est que tout cela est une affaire de statistique. Quelques Changements affectent plus de siècles que d’autres. Théoriquement, n’importe quel nombre de siècles peut être affecté par le Changement convenable ; cent siècles, mille, cent mille. L’homme évolué des Siècles Cachés peut savoir cela. Supposez qu’il soit troublé par la possibilité qu’un jour un Changement puisse l’atteindre directement jusqu’au 200000e siècle.

— Il est inutile de s’inquiéter à propos de telles choses », dit Harlan avec l’air d’un homme qui avait de bien plus grands soucis.

« Mais supposez, continua Twissell en un murmure, qu’ils soient restés relativement calmes tant que nous avons laissé vides les Sections des Siècles Cachés. Cela signifiait que nous ne les agressions pas. Supposez que cet armistice, ou comme vous voudrez l’appeler, ait été rompu et que quelqu’un soit apparu comme ayant établi une résidence permanente au-delà du 70000e. Supposez qu’ils aient pensé qu’il s’agissait peut-être du signe avant-coureur d’une invasion d’envergure ? Ils peuvent nous interdire leur Temps, donc sur ce point leur science est en avance sur la nôtre. Imaginez qu’en outre ils puissent faire ce qui nous semble impossible et établir une barrière en travers des puits de projection, nous coupant d’eux… »

Pour le coup, Harlan se dressa, glacé d’horreur. « Ils ont Noÿs ?

— Je ne sais pas. C’est de la spéculation. Peut-être n’y a-t-il pas de barrière. Peut-être y avait-il quelque chose qui n’allait pas dans votre cab…

— Il y avait une barrière ! hurla Harlan. Quelle autre explication y a-t-il ? Pourquoi ne m’avez-vous pas dit cela avant ?

— Je n’y croyais pas, gémit Twissell. Je n’y crois toujours pas. Je n’aurais pas dû dire un mot de toutes ces élucubrations. Mes propres peurs – la question de Cooper – tout. Mais attendez seulement quelques minutes. »

Il désigna le temporomètre. La jauge indiquait qu’ils étaient entre le 95000e et le 96000e siècle.

La main sur les commandes, Twissell ralentit l’allure. Le 99000e était dépassé. Les mouvements de la jauge s’arrêtèrent. On pouvait lire les siècles un par un.

99726… 99727… 99728…

« Qu’allons-nous faire ? » murmura Harlan.

Twissell secoua la tête en un geste qui en disait long et qu’exprimait à la fois la patience et l’espoir, mais peut-être aussi l’impuissance.

99851… 99852… 99853…

Harlan se raidit dans l’attente du choc contre la barrière et pensa avec désespoir : « Est-ce que préserver l’Éternité serait le seul moyen de trouver le temps de résister aux créatures des Siècles Cachés ? Comment récupérer Noÿs autrement ? Il faut retourner en vitesse, en vitesse, jusqu’au 575e et travailler avec acharnement pour… »

99938… 99939… 99940…

Harlan retint sa respiration. Twissell ralentit encore la cabine, la laissa ramper. Elle répondit parfaitement aux commandes.

99984… 99985… 99986…

« Allez, allez, allez », dit Harlan dans un souffle sans se rendre compte s’il avait émis le moindre son.

99998… 99999… 100000… 100001… 100002…

Les chiffres augmentaient et les deux hommes les regardaient continuer à augmenter dans un silence paralysé.

Puis Twissell cria : « Il n’y a pas de barrière ! »

Et Harlan répondit : « Il y en avait une ! » Puis, avec angoisse : « Peut-être qu’ils la tiennent et n’ont plus besoin de barrière. »

111394e !

Harlan bondit hors de la cabine et éleva la voix. « Noÿs ! Noÿs ! » Les échos rebondirent sur les murs de la Section déserte en syncopes sonores.

Twissell, sortant plus calmement, appela le jeune homme : « Attendez, Harlan… »

Ce fut inutile. Harlan, courant comme un fou, se précipitait à travers les couloirs vers cette portion de la Section dont ils avaient fait une sorte de maison.

Il pensa vaguement à la possibilité de rencontrer un des « hommes évolués » de Twissell et, l’espace d’un instant, il eut un frisson. Mais cette impression fut bientôt balayée par son urgent besoin de trouver Noÿs.

« Noÿs ! »

Et tout à coup, si vite qu’elle fut dans ses bras avant qu’il soit sûr de l’avoir seulement vue, elle était là avec lui et ses bras l’entouraient et le serraient et sa joue était contre son épaule et sa chevelure sombre était douce contre son menton.

« Andrew ? » dit-elle, la voix assourdie par la pression de son corps. « Où étiez-vous ? Cela a duré des jours et je commençais à avoir peur. »

Harlan la tint à bout de bras, la fixant avec une sorte de solennité affamée. « Est-ce que vous allez bien ?

— Je vais très bien. Je pensais que quelque chose avait pu vous arriver. Je pensais… »

Elle s’interrompit, les yeux soudain emplis de terreur et haleta : « Andrew ! »

Harlan tourna vivement sur lui-même.

Ce n’était que Twissell, tout essoufflé.

Noÿs avait dû reprendre confiance en voyant l’expression d’Harlan. Elle dit d’un ton plus calme : « Le connaissez-vous, Andrew ? Tout va bien ? »

Il répondit : « Tout va bien. C’est mon supérieur, le Premier Calculateur Laban Twissell. Il a entendu parler de vous.

— Un Premier Calculateur ? » Noÿs s’écarta.

Twissell avança lentement. « Je veux vous aider, mon petit.

Je veux vous aider tous deux. Le Technicien a ma promesse, si seulement il voulait y croire.

— Je vous fais mes excuses, Calculateur », dit Harlan avec raideur et pas encore entièrement repentant.

« Vous êtes pardonné », répondit Twissell. Il tendit la main, prit celle, hésitante, de la jeune fille. « Dites-moi, mon petit, tout s’est-il bien passé pour vous ici ?

— Je me suis fait du souci.

— Il n’y a eu personne ici, depuis la dernière fois qu’Harlan vous a quittée ?

— N-non, monsieur.

— Absolument personne ? Rien ? »

Elle secoua la tête. Ses yeux sombres cherchèrent ceux d’Harlan. « Pourquoi me posez-vous cette question ?

— Pour rien, mon petit. Un cauchemar idiot. Venez, nous allons vous ramener au 575e siècle. »

De retour dans la cabine, Andrew Harlan tomba peu à peu dans un silence préoccupé et lourd d’angoisse. Il ne leva pas les yeux quand le 100000e siècle fut dépassé en direction du passé et que Twissell eut fait entendre un grognement de soulagement évident comme s’il s’était à moitié attendu à être coincé dans le futur. Andrew bougea à peine quand la main de Noÿs se glissa dans la sienne et il répondit à la pression de ses doigts de façon mécanique.

Noÿs dormait dans une autre pièce et à présent Twissell brûlait littéralement d’impatience.

« La petite annonce, mon garçon ! Vous avez votre femme. Ma part de l’accord est remplie. »

Silencieusement, encore perdu dans ses pensées, Harlan tourna les pages du volume sur le bureau. Il trouva la bonne.

« C’est assez simple, dit-il, mais c’est en anglais. Je vais vous le lire et ensuite vous le traduire. »

C’était une brève annonce dans le coin supérieur gauche de la page numéro 30. Sur une ligne irrégulière, en arrière-fond, se détachaient en lettres majuscules toutes simples les mots suivants :


TOUT LE MONDE EN PARLE DANS LE COMMERCE

Dessous, en lettres plus petites, on lisait : « Informations sur les investissements, B.P. 14, Denver, Colorado. »

Twissell écouta avec attention la traduction d’Harlan et fut visiblement déçu. « Qu’est-ce que le commerce ? Qu’entendent-ils par là ? demanda-t-il.

— Le marché des changes, dit Harlan impatiemment, un système par lequel le capital privé était investi dans les affaires. Mais le problème n’est pas là. Ne voyez-vous pas la ligne contre laquelle l’inscription est placée ?

— Si. Le nuage en forme de champignon de l’explosion d’une bombe A. C’est une chose qui attire l’attention. Qu’est-ce que ça signifie ? »

Harlan explosa : « Grand Temps, Calculateur, qu’est-ce qui vous arrive ? Regardez la date du magazine ? »

Il désigna la première ligne, juste à gauche du numéro de la page. On lisait 28 mars 1932.

Harlan reprit : « Cela n’a guère besoin de traduction. Les chiffres sont à peu près ceux de l’Intertemporel Standard et vous voyez que c’est le 19, 32e siècle. Ne savez-vous pas qu’à cette époque aucun être humain vivant n’avait vu de champignon atomique ? Personne ne pouvait le reproduire si exactement, sauf…

— Attendez, attendez. Ce n’est qu’un croquis », dit Twissell qui essayait de garder son calme. « La ressemblance avec le nuage en forme de champignon n’est peut-être qu’une coïncidence.

— Vous croyez ? Voulez-vous regarder de nouveau la formule ? » Les doigts d’Harlan soulignèrent les courtes lignes en anglais. « All the Talk Of the Market. « Mises côte à côte, les initiales forment le mot ATOM qui, en anglais, signifie atome. Est-ce là une coïncidence également ? C’est impossible.

« Ne voyez-vous pas, Calculateur, que cette petite annonce remplit les conditions que vous avez fixées vous-même ? Cela a immédiatement attiré mon attention. Cooper savait qu’un simple anachronisme suffirait. Par ailleurs, cela n’a aucune signification en soi, pas la moindre, pour tout individu du 19, 32e siècle.

« Aussi il doit s’agir de Cooper. C’est là son message. Nous avons la date, à une semaine près, d’un Centisiècle. Nous avons son adresse postale. Il ne reste plus qu’à aller le retrouver et je suis le seul qui ait assez de connaissance du Primitif pour pouvoir le faire.

— Et vous allez y aller ? » Le visage de Twissell brillait de soulagement et de bonheur.

« Je vais y aller – à une condition. » Twissell fronça les sourcils dans un soudain revirement d’émotion. « Encore des conditions ?

— La même condition. Je n’en ajoute pas de nouvelle. Noÿs doit être à l’abri. Elle doit venir avec moi. Je ne la laisserai pas en arrière.

— Vous ne me faites pas encore confiance ? En quoi ai-je manqué à ma promesse ? Que peut-il y avoir encore qui vous inquiète ?

— Une chose, Calculateur, dit Harlan gravement, une chose encore. Il y avait bel et bien une barrière au travers du 100000e siècle. Pourquoi ? C’est là ce qui m’inquiète encore. »


17

LE CERCLE QUI SE REFERME

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Cela ne cessait de le tourmenter. C’était une obsession qui ne faisait que croître en lui à mesure que les jours de préparation s’écoulaient rapidement. Elle s’interposait entre lui et Twissell ; puis entre lui et Noÿs. Quand le jour du départ arriva, il s’en aperçut à peine.

Tout ce qu’il put faire, ce fut de montrer une ombre d’intérêt quand Twissell rentra d’une réunion du sous-Comité. « Comment ça s’est passé ? » demanda-t-il.

Twissell répondit d’un ton las : « Ce ne fut pas exactement la conversation la plus agréable que j’ai jamais eue. »

Harlan avait presque envie d’en rester là, mais après un instant de silence, il murmura : « Je suppose que vous n’avez rien dit de…

— Non, non, répondit Twissell d’un ton irrité. Je n’ai rien dit de la fille ou de votre rôle dans l’erreur de destination de Cooper. Ce fut une erreur malencontreuse, une faute mécanique. J’en ai pris l’entière responsabilité. »

La conscience d’Harlan, chargée comme elle l’était, fut encore capable d’accuser le coup. « Ça ne va pas arranger vos affaires. »

« Que peuvent-ils faire ? Ils doivent attendre que la correction soit faite avant de pouvoir me toucher. Si nous échouons, nous sommes tous au-delà du bien ou du mal. Si nous réussissons, le succès lui-même me protégera probablement. Et s’il ne le fait pas… » Le vieil homme haussa les épaules. « De toute façon, j’ai l’intention de me retirer ensuite de toute participation active aux affaires de l’Éternité. » Mais il tripota sa cigarette et s’en débarrassa avant qu’elle ne soit à moitié consumée.

Il soupira : « J’aurais préféré ne pas les mettre au courant de tout ceci, mais il n’y aurait pas eu moyen autrement d’utiliser la cabine spéciale pour d’autres voyages dans le passé au-delà du point-limite. »

Harlan se détourna. Ses pensées revenaient à nouveau vers les problèmes qui l’avaient obsédé pendant des jours et l’avaient rendu incapable de s’intéresser à autre chose. Il entendit vaguement la question que Twissell lui posa ensuite et ce n’est que lorsque celui-ci la répéta qu’il sursauta : « Pardon ? »

« Je dis : est-ce que votre femme est prête, mon garçon ? Sait-elle à quoi elle s’expose ?

— Elle est prête. Je lui ai tout dit.

— Comment a-t-elle pris la chose ?

— Quoi ?… Oh ! oui, euh, comme je m’y attendais. Elle n’a pas peur.

— Il reste moins de trois physio-heures maintenant.

— Je sais. »

Ce fut tout pour le moment et Harlan resta seul avec ses pensées. Il était parfaitement conscient de ce qu’il devait faire et il en était malade.

Le chargement de la cabine une fois fait et les instruments vérifiés, Harlan et Noÿs revêtirent un costume qui était à peu de choses près celui d’une zone urbanisée au début du 20e siècle.

Noÿs n’avait pas tout à fait suivi les instructions d’Harlan pour sa garde-robe en vertu d’un sentiment instinctif qui, disait-elle, était l’apanage des femmes en matière d’habillement et d’esthétique. Après mûre réflexion, elle fit son choix parmi les gravures publicitaires figurant dans les volumes appropriés de la collection d’Harlan et elle se fit apporter des articles – qu’elle examina minutieusement – d’une douzaine de siècles différents.

De temps en temps, elle disait à Harlan : « Qu’en pensez-vous ? »

Il haussait les épaules : « Si c’est une connaissance instinctive, je vous laisse juge. »

« C’est mauvais signe, Andrew, disait-elle, avec une gaieté qui ne sonnait pas tout à fait juste. Vous êtes trop influençable. Qu’est-ce qui ne va pas au juste ? Vous n’êtes pas vous-même. Ça fait plusieurs jours que ça dure.

— Je vais très bien », dit Harlan d’un ton machinal.

La première fois que Twissell les vit dans leur rôle d’indigènes du 20e siècle, il se risqua à prendre un ton badin : « Père Temps, dit-il, quels horribles costumes ils avaient dans le Primitif ! Et pourtant ils ne sauraient parvenir à dissimuler votre beauté… ma chère. »

Noÿs lui sourit chaudement et Harlan, qui était resté impassible et silencieux, fut forcé de reconnaître que la galanterie un peu poussiéreuse de Twissell n’était pas dénuée de fondement. Les vêtements de Noÿs l’enveloppaient sans accentuer ses formes comme c’était le cas habituellement. Son maquillage consistait seulement en taches de couleur toutes simples sur les lèvres et sur les joues et en une modification horrible de la ligne des sourcils. Son adorable chevelure (c’était là le pire) avait été coupée sans pitié. Et pourtant elle était belle.

Harlan lui-même s’accoutumait déjà à sa ceinture incommode, à l’empiècement trop ajusté qui le gênait sous les bras et à l’entrejambe et au gris souris de son vêtement terne au tissu râpeux. Porter d’étranges costumes pour s’adapter à un siècle n’était pas une chose nouvelle pour lui.

Twissell disait : « Ce que j’aurais voulu faire, c’était d’installer des commandes manuelles à l’intérieur de la cabine comme nous en avions discuté ensemble, mais ce n’est évidemment pas possible. Les ingénieurs doivent simplement avoir une source d’énergie assez puissante pour permettre le déplacement temporel et celle-ci n’est pas utilisable en dehors de l’Éternité. Une tension temporelle pendant votre séjour dans le Primitif, c’est tout ce qu’on peut installer. Toutefois, nous avons un levier de retour. »

Il les conduisit à l’intérieur de la cabine, se frayant un chemin au milieu des réserves entassées, et leur montra le doigt de métal qui faisait saillie et déparait à présent la surface lisse de la paroi intérieure de la cabine.

« Il s’agit d’un simple disjoncteur, dit-il. Au lieu de retourner automatiquement dans l’Éternité, la cabine restera indéfiniment dans le Primitif. Mais si vous dirigez le levier vers votre point de départ, vous reviendrez. Il y aura alors le problème du second et – du moins, je l’espère – dernier voyage…

— Un second voyage ? » demanda aussitôt Noÿs. Harlan intervint : « Je ne vous ai pas expliqué ça. Vous voyez, ce premier voyage est destiné surtout à déterminer le moment de l’arrivée de Cooper avec précision. Nous ne savons pas combien de Temps il y a entre son arrivée et la rédaction du message. Nous l’atteindrons par la boîte postale et nous essaierons de savoir, si possible, la minute exacte de son arrivée ou d’obtenir du moins le maximum de précision. Nous pourrons alors retourner à ce moment, plus quinze minutes pour permettre à la cabine d’avoir laissé Cooper… »

Twissell l’interrompit : « La cabine ne peut pas être au même endroit au même moment en deux points du physio-temps, vous comprenez. » Et il essaya de sourire.

Noÿs parut assimiler : « Je vois », dit-elle d’un ton pas très convaincu.

Twissell reprit : « Prendre Cooper au moment de son arrivée renversera tous les micro-changements. Le signal de la bombe A disparaîtra de nouveau et Cooper saura seulement que la cabine, qui avait disparu comme nous le lui avions annoncé, a réapparu de manière inattendue. Il ne saura pas qu’il était dans le mauvais siècle et on ne le lui dira pas. Nous lui dirons que nous avions oublié de lui donner certaines instructions vitales (il va falloir que nous en fabriquions) et nous pouvons seulement espérer qu’il accordera assez peu d’importance à la chose pour ne pas mentionner qu’il a été envoyé deux fois lorsqu’il rédigera son rapport. »

Noÿs fronça ses sourcils épilés : « C’est très compliqué.

— Oui. Malheureusement. » Il se frotta les mains et regarda les autres comme s’il conservait un doute caché. Puis il se redressa, prit une cigarette et manifesta même une certaine insouciance en disant : « Et maintenant, mon garçon, bonne chance. »

Twissell serra brièvement la main d’Harlan, salua Noÿs de la tête et sortit de la cabine.

« Partons-nous maintenant ? » demanda Noÿs à Harlan lorsqu’ils furent seuls.

« Dans quelques minutes », dit Harlan.

Il lui lança un regard de côté. Elle le regardait en souriant, sans crainte. Un instant, son propre cœur fut sensible à cela. Mais c’était l’émotion, non la raison, se dit-il, l’instinct, non la pensée. Il regarda ailleurs.

Le voyage ne fut rien ou presque rien ; aucune différence avec un voyage ordinaire en cabine. À mi-chemin, il y eut une sorte de choc interne qui était peut-être le point-limite du passé ou quelque chose de purement psychosomatique. C’était à peine sensible.

Puis ils arrivèrent dans le Primitif et sortirent dans un monde rocailleux et solitaire, éclairé par un splendide soleil d’après-midi. Un vent léger soufflait avec une pointe de fraîcheur et par-dessus tout régnait le silence.

D’énormes rochers nus gisaient en masses confuses, colorés de traînées mates par des composés du fer, du cuivre et du chrome. Harlan se sentait tout petit, écrasé par la grandeur de ce paysage sauvage et presque sans vie. L’Éternité, qui n’appartenait pas au monde de la matière, n’avait pas de soleil et seulement de l’air importé. Ses souvenirs de son temps d’origine étaient vagues. Ses Observations dans les différents siècles concernaient les hommes et leurs villes. Il n’avait jamais eu l’expérience de cela.

Noÿs lui toucha le coude.

« Andrew ! J’ai froid. »

Il se retourna vers elle en sursautant.

« Est-ce qu’on ne ferait pas mieux d’installer le Radiant ? demanda-t-elle.

— Oui. Dans la caverne de Cooper.

— Tu sais où elle est ?

— C’est ici, dit-il brièvement.

Il n’avait aucun doute à ce sujet. L’étude l’avait localisée et Cooper d’abord, lui ensuite, avaient été dirigés dessus.

Il ne doutait pas de la précision de l’orientation des voyages dans le Temps depuis l’époque de son Noviciat. Il se souvenait qu’alors il avait dit sérieusement, devant l’Éducateur Yarrow : « Mais la Terre tourne autour du Soleil et le Soleil tourne autour du Centre galactique et la Galaxie se déplace aussi. Si vous partez d’un point du Globe pour remonter une centaine d’années, vous serez dans l’espace vide car il faut cent ans à la Terre pour atteindre ce point. »

Et l’Éducateur Yarrow avait rétorqué : « Vous ne séparez pas le Temps de l’Espace. En vous déplaçant dans le Temps, vous suivez le déplacement de la Terre. Ou bien croyez-vous qu’un oiseau qui vole dans l’atmosphère s’engouffre dans l’espace parce que la Terre tourne autour du Soleil à trente kilomètres à la seconde et qu’il disparaît de la Création ? »

Il est hasardeux de raisonner par analogie, mais Harlan obtint par la suite une preuve plus rigoureuse et maintenant, après un voyage sans précédent dans le Primitif, il pouvait avoir confiance et ne ressentir aucune surprise en trouvant l’ouverture exactement où on lui avait dit qu’elle serait.

Il écarta le camouflage de pierres branlantes et de rochers et entra.

Il fouilla l’obscurité en se servant du rayon blanc de sa lampe presque comme d’un scalpel. Il balayait les parois, la voûte, le sol, chaque centimètre.

Noÿs, qui se tenait juste derrière lui, murmura : « Qu’est-ce que vous cherchez ?

— Quelque chose. N’importe quoi. »

Il trouva son quelque chose tout au fond de la grotte, sous la forme d’une pierre plate qui recouvrait des feuilles de papier verdâtres comme un presse-papier.

Harlan enleva la pierre et passa le pouce sur les feuilles.

« Qu’est-ce que c’est ? demanda Noÿs.

— Des billets de banque. Un moyen d’échange. De l’argent.

— Vous saviez que c’était là ?

— Je ne savais rien. J’espérais seulement. »

Il suffisait d’utiliser la logique inductive de Twissell, de déterminer la cause par l’effet. L’Éternité existait, Cooper devait donc prendre des décisions correctes lui aussi. En supposant que le signal ferait venir Harlan à l’époque voulue, la caverne était évidemment un moyen de communication supplémentaire.

C’était encore mieux que ce qu’il aurait osé espérer. Plus d’une fois pendant la préparation de son voyage dans le Primitif, Harlan avait pensé que circuler dans une ville en n’ayant que de l’or à sa disposition entraînerait la suspicion et des pertes de temps.

Cooper s’en était occupé pour plus de sûreté, mais il avait eu le temps. Harlan soupesa le tas de billets. Cela avait dû prendre du temps pour en amasser autant. Il avait bien fait, ce jeune homme, merveilleusement bien fait.

Et le cercle se refermait !

Les vivres avaient été transportés dans la grotte, à la lueur de plus en plus, rougeoyante du soleil descendant à l’Ouest. La cabine avait été recouverte d’une pellicule réfléchissante diffuse qui la cacherait à tous les yeux sauf aux plus curieux et aux plus proches, mais Harlan avait un pistolet pour s’en charger si c’était nécessaire. Le Radiant était installé dans la grotte et son rayon était calé dans une crevasse, de telle sorte qu’ils avaient chaleur et lumière.

Dehors régnait une froide nuit de mars.

Noÿs examinait pensivement la surface lisse du paraboloïde tandis que le Radiant tournait doucement. « Andrew » quels sont vos projets ? demanda-t-elle.

— Demain matin, je partirai pour la ville la plus proche. Je sais où elle est – ou devrait être. » (Il revint à « est » dans son esprit. Il n’y aurait aucun ennui. De nouveau la logique de Twissell.)

« Je viendrai avec vous, n’est-ce pas ? »

Il secoua la tête. « D’une part, vous ne parlez pas la langue et puis la randonnée sera assez difficile pour un seul. »

Noÿs avait l’air étrangement archaïque avec ses cheveux courts et la colère soudaine qui brilla dans ses yeux obligea Harlan à détourner son regard avec malaise.

Elle dit : « Je ne suis pas idiote, Andrew, c’est à peine si vous me parlez. Vous ne me regardez pas. Qu’y a-t-il ? Est-ce le puritanisme de votre époque d’origine qui reprend le dessus ? Avez-vous l’impression d’avoir trahi l’Éternité et m’en rendez-vous responsable ? Pensez-vous que je vous ai dévoyé ? Qu’y a-t-il ?

— Vous ne savez pas ce que je ressens, dit-il.

— Alors décrivez-le-moi. Vous feriez aussi bien. Vous n’aurez jamais une occasion aussi favorable que celle-ci. Éprouvez-vous de l’amour ? Pour moi ? Vous n’avez pu ou voulu m’utiliser comme bouc émissaire. Pourquoi m’avez-vous emmenée ici ? Dites-le-moi. Pourquoi ne pas m’avoir laissée dans l’éternité puisque je ne vous suis d’aucune utilité ici et puisqu’il semble que vous puissiez à peine supporter ma vue ? » Harlan murmura : « Il y a du danger.

— Allons, je vous en prie.

— C’est plus que du danger. C’est un cauchemar. Le cauchemar du Calculateur Twissell. C’est pendant notre dernière fuite panique dans l’avenir jusqu’aux Siècles Cachés qu’il m’a ouvert son cœur concernant ces Siècles. Il spéculait sur la possibilité de spécimens évolués de l’humanité, de nouvelles espèces, de surhommes peut-être, se cachant dans l’avenir lointain, évitant tout contact avec nous, complotant pour mettre fin à nos altérations de la Réalité. Il pensait que c’était eux qui avaient construit la barrière au travers du 10000e siècle. Puis nous vous avons trouvée et le Calculateur Twissell a abandonné son cauchemar. Il a décidé qu’il n’y avait jamais eu de barrière. Il est revenu au problème plus immédiat du sauvetage de l’Éternité.

« Mais moi, comprenez-vous, j’avais été contaminé par son cauchemar. J’avais fait l’expérience de la barrière, aussi je savais qu’elle existait. Aucun Éternel ne l’avait bâtie car Twissell disait qu’une telle chose était impossible sur le plan théorique. Peut-être les théories de l’Éternité n’allaient pas assez loin. La barrière était là. Quelqu’un l’avait construite. Ou quelque chose. »

« Bien sûr, continua-t-il pensivement, Twissell se trompait en plusieurs points. Il pensait que l’homme doit évoluer, mais il n’en est pas ainsi. La paléontologie n’est pas une des sciences qui intéressent les Éternels, mais elle intéressait les Primitifs tardifs, aussi l’ai-je étudiée un peu moi-même. Je connais au moins cela : les espèces évoluent seulement pour faire face aux pressions de nouveaux milieux. Dans un milieu stable, une espèce peut rester inchangée pendant des millions de siècles. L’homme primitif évoluait rapidement parce que son milieu était dur et changeant. Mais une fois que l’Humanité a appris à créer son propre milieu, elle en a créé un d’agréable et de stable et c’est pourquoi tout naturellement elle a cessé d’évoluer.

— Je ne sais pas de quoi vous parlez », dit Noÿs qui ne paraissait pas le moins du monde adoucie, « et vous ne dites rien de nous et c’est de ça que je voulais parler. »

Harlan s’efforça de garder une apparence calme. « Alors, dit-il, pourquoi cette barrière au 100000e ? À quoi servait-elle ? On ne vous a pas fait de mal. Quelle autre signification pouvait-elle avoir ? Je me suis demandé : « Qu’est-il arrivé à cause de sa présence qui ne serait pas arrivé si elle avait été absente ? »

Il s’arrêta, regardant ses informes et lourdes bottes en cuir naturel. Il lui vint à l’esprit qu’il serait plus à son aise s’il les ôtait pour la nuit, mais pas maintenant, pas maintenant…

Il reprit : « Il n’y avait qu’une seule réponse à cette question. L’existence de cette barrière me fit revenir fou furieux vers le passé pour m’emparer d’un fouet neuronique afin d’attaquer Finge. J’étais dans un tel état d’excitation que je songeais à risquer l’Éternité pour vous récupérer et à mettre l’Éternité en pièces quand j’ai pensé que j’avais échoué. Vous comprenez ? »

Noÿs l’observa avec un mélange d’horreur et d’incrédulité. « Vous voulez dire que les gens de l’avenir voulaient que vous fassiez tout cela ? Que leur plan était tracé ?

— Oui. Ne me regardez pas ainsi. Oui. Et ne voyez-vous pas que ça change tout ? Aussi longtemps que j’agissais de mon propre chef, pour des raisons personnelles, j’étais prêt à accepter toutes les conséquences matérielles et spirituelles. Mais être trompé, être amené par ruse à agir, par des gens tenant et manipulant mes émotions comme si j’étais un Computaplex dans lequel il suffirait d’insérer les fiches perforées appropriées… »

Harlan se rendit soudain compte qu’il criait et s’arrêta brusquement. Il laissa passer quelques instants, puis reprit : « Cela est impossible à accepter. Il faut que je défasse ce que j’ai fait comme une marionnette. Et quand je l’aurai défait, je serai en mesure de me reposer de nouveau. »

Et il le ferait – peut-être. Il sentait se dessiner la venue d’un triomphe impersonnel, dissocié de la tragédie personnelle qui s’étendait derrière et devant. Le cercle se refermait !

La main de Noÿs s’avança avec incertitude comme pour prendre la sienne, raide et crispée.

Harlan s’écarta, repoussant sa sympathie. Il dit encore : « Tout avait été arrangé. Ma rencontre avec vous. Tout. Mes capacités émotives avaient été analysées. C’est évident. Action et réaction. Poussez ce bouton et l’homme fera ceci. Poussez celui-là et il fera cela. »

Harlan parlait avec difficulté, du fond de sa honte. Il secoua la tête, essayant de se débarrasser de cette horreur comme un chien le ferait de l’eau, puis continua : « Une chose que je n’ai pas comprise d’abord. Comment en suis-je venu à deviner que Cooper devait être renvoyé dans le Primitif ? C’était une conjecture des plus hasardeuses. Je n’avais pas de base. Twissell ne comprit pas. Plus d’une fois, il se demanda comment j’avais pu faire avec une si faible compréhension des mathématiques.

Pourtant, je l’avais fait. La première fois fut cette… cette nuit. Vous dormiez, mais je ne dormais pas. J’eus la sensation alors qu’il y avait quelque chose dont je devais me rappeler, quelque remarque, quelque pensée, quelque chose que j’avais perçue dans l’excitation et la joie de la soirée. Comme j’y pensai longtemps, toute l’importance de Cooper m’apparut d’un coup et, seconde évidence, le fait que j’étais en position de détruire l’Éternité. Plus tard, je vérifiai dans l’histoire des mathématiques de plusieurs Réalités, mais cela n’était pas vraiment nécessaire. Je savais déjà. J’en étais certain. Comment ? Comment ? »

Noÿs le regardait avec une attention soutenue. Elle n’essayait pas de le toucher maintenant. « Vous voulez dire que les hommes des Siècles Cachés ont arrangé cela aussi ? Qu’ils vous ont mis tout dans l’esprit, puis vous ont manœuvré en conséquence ?

— Oui. Oui. Et ils n’ont pas fini. Il leur reste encore des choses à faire. Sans doute le cercle se referme-t-il, mais il n’est pas encore fermé.

— Comment peuvent-ils faire quoi que ce soit maintenant ? Ils ne sont pas ici avec nous ?

— Non ? » Il dit ce mot d’une voix si profonde que Noÿs pâlit.

« Des super-êtres invisibles ? murmura-t-elle.

— Pas des super-êtres. Pas invisibles. Je vous ai dit que l’homme n’évoluerait pas tant qu’il contrôlerait son propre milieu. Les gens des Siècles Cachés sont des Homo Sapiens. Des gens ordinaires.

— Alors ils ne sont certainement pas ici. » Harlan dit tristement : « Vous êtes ici, Noÿs.

— Oui. Et vous. Et personne d’autre.

— Vous et moi approuva Harlan. Personne d’autre. Une femme des Siècles Cachés et moi… Ne jouez plus la comédie, Noÿs. Je vous en prie. »

Elle le regarda avec horreur. « Que dites-vous, Andrew ?

— Ce que je dois dire. Qu’est-ce que vous disiez ce soir-là quand vous m’avez donné cette boisson à la menthe ? Vous me parliez. Votre voix douce, des mots tendres… Je n’entendais rien, pas consciemment, mais je me souviens de votre voix délicate murmurant. Au sujet de quoi ? Du voyage vers le passé de Cooper ; de l’effondrement de l’Éternité comme la destruction du temple par Samson. Ai-je raison ?

— Je ne sais même pas ce que la destruction du temple par Samson signifie, dit Noÿs.

— Vous pouvez très bien le deviner, Noÿs. Dites-moi, quand êtes-vous entrée dans le 482e ? Qui avez-vous remplacé ? Ou vous y étiez-vous simplement… glissée. J’ai fait établir votre Bio-diagramme par un expert du 2456e siècle. Dans la nouvelle Réalité, vous n’aviez pas d’existence du tout. Pas d’homologue. Étrange pour un si petit Changement, mais pas impossible. Et alors le Bio-programmateur dit une chose que j’entendis avec mes oreilles, mais non avec mon esprit. Curieux que je puisse m’en souvenir. Peut-être que même alors quelque chose a résonné dans mon esprit, mais j’étais trop plein de… de vous pour écouter. Il a dit : « Avec la combinaison de facteurs que vous m’avez fournie, je ne vois pas du tout comment elle cadre avec l’ancienne Réalité.

« Il avait raison. Vous ne cadriez pas. Vous étiez une transfuge de l’avenir lointain, manipulant moi et Finge, lui aussi, à votre convenance. »

Noÿs dit d’une voix pressante : « Andrew…

— Tout cadrait, si j’avais eu les yeux ouverts pour voir. Un livre filmé dans votre maison, intitulé Histoire Économique et Sociale. Cela m’a surpris la première fois que je l’ai vu. Vous en aviez besoin, n’est-ce pas, pour apprendre le meilleur moyen d’être une femme du siècle. Autre point : notre voyage dans les Siècles Cachés. Vous vous en souvenez ? C’est vous qui avez arrêté la cabine du 111394e siècle. Vous l’avez arrêtée au quart de seconde, sans tâtonner. Où avez-vous appris à diriger une cabine ? Si vous étiez ce que vous paraissiez être, cela aurait été votre premier voyage en cabine. Pourquoi le 111394e siècle au fait ? Était-ce votre époque d’origine ? »

Elle dit doucement : « Pourquoi m’avez-vous emmenée au Primitif, Andrew ? »

Il cria soudain : « Pour protéger l’Éternité. Je ne pouvais savoir quels dégâts vous feriez là-bas. Ici, vous êtes impuissante, parce que je vous connais. Reconnaissez que tout ce que je dis est la vérité. Reconnaissez-le ! »

Il se leva dans un paroxysme de fureur, le bras levé. Elle ne cilla pas. Elle était profondément calme. Elle aurait pu être modelée en une chaude et belle cire. Harlan n’acheva pas son geste.

Il répéta : « Reconnaissez-le ! »

Elle dit : « Seriez-vous si peu sûr de vous après toutes vos déductions ? Quelle importance cela aura pour vous que je le reconnaisse ou non ? »

Harlan sentit sa violence croître. « Reconnaissez-le quand même, afin que je ne ressente pas la moindre souffrance. Pas la moindre.

— De la souffrance ?

— Parce que j’ai un fulgurant, Noÿs, et que j’ai l’intention de vous tuer. »


18

LE DÉBUT DE L’INFINITÉ

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Il y avait en lui une incertitude sourde, une irrésolution qui le consumait. Il avait le fulgurant à la main. Il était braqué sur Noÿs.

Mais pourquoi ne disait-elle rien ? Pourquoi persistait-elle dans cette attitude impassible ?

Comment pouvait-il la tuer ?

Comment pouvait-il ne pas la tuer ?

Il dit d’une voix rauque : « Eh bien ? »

Elle bougea, mais ce ne fut que pour reposer ses mains sur ses genoux en un geste souple, pour avoir l’air plus détendue et comme indifférente. Quand elle parla, ce fut à peine si sa voix sembla celle d’un être humain. Face au canon d’un fulgurant, elle gagnait encore en assurance et laissait paraître une certaine qualité de force impersonnelle, presque mystique.

Elle dit : « Vous ne pouvez désirer me tuer afin de protéger l’Éternité. Si tel était votre désir, vous m’assommeriez, m’attacheriez fermement, me laisseriez dans cette grotte et dès l’aube vous effectueriez tous vos déplacements. Ou vous pourriez avoir demandé au Calculateur Twissell de me garder enfermée, isolée, pendant votre absence dans le Primitif. Ou bien vous pourriez m’emmener avec vous à l’aube et me perdre dans les solitudes. Si vous aviez seulement envie de me tuer, c’est parce que vous pensez que je vous ai trahi, que je vous ai joué la comédie de l’amour, afin de mieux vous pousser à la trahison ensuite. C’est un meurtre né de l’orgueil blessé et pas du tout le juste châtiment que vous prétendez. »

Harlan était au supplice. « Venez-vous des Siècles Cachés ? Dites-le-moi. »

Noÿs dit : « J’en viens. Allez-vous tirer maintenant ? »

Le doigt d’Harlan trembla sur le contact du fulgurant. Pourtant, il hésitait. Quelque chose d’irrationnel en lui pouvait encore plaider la cause de Noÿs et lui montrer les restes de son amour pour elle et de ses regrets, tous aussi futiles. Était-elle désespérée de le voir la rejeter ? Bravait-elle délibérément la mort en mentant ? Prenait-elle des attitudes héroïques absurdes parce qu’elle était désespérée de le voir douter d’elle ?

Non !

Les documents filmés évoquant les traditions littéraires à l’eau de rose du 289e siècle pouvaient présenter les choses sous ce jour, mais pas une fille comme Noÿs. Ce n’est pas elle qui attendrait la mort des mains d’un faux amoureux avec le masochisme joyeux d’un lys brisé et saignant.

Ou alors le bravait-elle par mépris, persuadée qu’il serait incapable, pour une raison ou pour une autre, de la tuer ? Se fiait-elle à l’attirance que – elle en était consciente – elle exerçait encore sur lui, même à présent, certaine que cela l’arrêterait et qu’il resterait paralysé de faiblesse et de honte ?

C’était là le point sensible, mais elle allait trop loin. Son doigt pressa un peu plus fort sur le contact.

Noÿs parla à nouveau : « Vous ne tirez pas. Cela signifie-t-il que vous attendez que je présente ma défense ?

— Quelle défense ? » Harlan essaya de mettre du mépris dans sa voix et pourtant il accueillit avec satisfaction cette diversion. Elle pouvait repousser le moment où il devrait abaisser les yeux sur son corps foudroyé, sur les restes problématiques de chair frémissante qui seraient là, conscient que ce qui avait été fait à sa belle Noÿs l’avait été de sa propre main.

Il trouva des excuses pour ce retard. Il pensa avec fièvre : « Qu’elle parle, qu’elle dise ce qu’elle peut sur les Siècles Cachés. Autant de protection gagnée pour l’Éternité. »

Cela donnait une apparence de rigueur réfléchie à son comportement et il put la regarder avec un visage presque aussi calme que celui qu’elle avait pour le regarder, lui.

On aurait dit que Noÿs avait lu dans sa pensée. « Vous voulez savoir au sujet des Siècles Cachés ? dit-elle. Si ça m’est compté comme défense, c’est facile à faire. Aimeriez-vous savoir par exemple pourquoi la Terre est vide d’Humanité après le 150000e siècle ? Cela vous intéresserait-il ? »

Harlan n’avait pas l’intention de plaider pour savoir, ni celle d’acheter la connaissance. Il avait le fulgurant. Il était fermement décidé à ne montrer aucune faiblesse.

Il dit : « Parlez ! » et rougit devant un petit sourire qui fut la première réponse à son exclamation.

Elle dit : « À un moment donné dans le physio-temps, avant que l’Éternité ne soit montée bien loin, avant même qu’elle ait atteint le 10000e siècle, nous, de notre siècle – et vous aviez raison, c’était le 111394e –, nous avons appris l’existence de l’Éternité. Nous aussi nous avions le voyage à travers le Temps, voyez-vous, mais il était fondé sur un ensemble de postulats complètement différents du vôtre et nous préférions voir le Temps plutôt que bouger la masse. En outre, nous ne nous occupions que de notre passé, de ce qu’il y avait derrière nous.

« Nous avons découvert l’Éternité indirectement. D’abord, nous avons développé le calcul des Réalités et testé notre propre Réalité par ce moyen. Nous avons été stupéfaits de découvrir que nous vivions dans une Réalité de probabilité plutôt basse. C’était une situation inquiétante. Pourquoi une Réalité aussi improbable ?… Vous semblez plongé dans vos pensées, Andrew ! Ça ne présente pour vous aucun intérêt ? » Harlan l’entendit prononcer son nom avec toute la tendresse dont elle avait usé au cours des semaines passées. Cela aurait dû le mettre en colère à présent, l’irriter de sa déloyauté cynique. Et pourtant, il n’éprouva rien de tout cela.

Il dit désespérément : « Allez-y et finissons-en, femme. » Il essayait de contrebalancer la chaleur avec laquelle elle avait dit son nom, « Andrew », par la colère froide avec laquelle il prononça le mot « femme » et pourtant elle se contenta de sourire à nouveau, toute pâle.

« Nous avons fouillé le passé, reprit-elle, et nous sommes tombés sur l’Éternité en pleine expansion. Il nous sembla évident presque tout de suite qu’il y avait eu, à un point donné du physio-temps (une conception que nous avions aussi, mais sous un autre nom) une autre Réalité. Cette autre Réalité, celle dont la probabilité est maximale, nous l’appelons l’État de Base. L’État de Base nous a compris une fois, ou avait compris nos homologues à tout le moins. À cette époque, nous ne pouvions dire quelle était la nature de l’État de Base. Il ne nous était pas possible de le savoir.

« Nous savions toutefois qu’un certain Changement mis en route par l’Éternité dans le passé lointain avait réussi, grâce à l’intervention d’une probabilité statistique, à altérer l’État de Base tout le long de l’histoire temporelle jusqu’à notre siècle et au-delà. Nous nous mîmes à déterminer l’État de Base avec l’intention de défaire le mal, si mal il y avait. D’abord, nous installâmes l’ère de quarantaine que vous appelez les Siècles Cachés, isolant les Éternels du côté du passé d’avant le 70000e siècle. Cette barrière d’isolement ne laisserait filtrer jusqu’à nous qu’un pourcentage tendant vers zéro des Changements en cours. Ce n’était pas la sécurité absolue, mais cela nous donnait du temps.

« Nous fîmes ensuite quelque chose que notre culture et notre éthique ne nous permettaient pas ordinairement de faire. Nous fîmes des investigations dans notre propre futur, notre avenir. Nous apprîmes la destinée de l’homme dans la Réalité qui existait de fait afin de pouvoir la comparer finalement avec l’État de Base. Quelque part après le 125000e siècle, l’humanité résolvait le secret du voyage interstellaire. Elle apprenait à faire le Saut à travers l’hyper-espace. L’Humanité pouvait enfin atteindre les étoiles. »

Harlan écoutait, de plus en plus absorbé, ces explications méthodiques. Quelle était la part de vrai dans tout ceci ? Jusqu’à quel point essayait-elle de l’induire en erreur ? Il essaya de briser l’envoûtement en parlant, en interrompant le flot tranquille de ces phrases. Il dit :

« Et une fois que l’Humanité a pu atteindre les étoiles, elle le fit et quitta la Terre. Certains d’entre nous ont deviné cela.

— Alors certains d’entre vous se sont trompés. L’homme a essayé de quitter la Terre. Malheureusement, nous ne sommes pas seuls dans la Galaxie. Il y a d’autres étoiles avec d’autres planètes, ne l’oubliez pas. Il y a même d’autres intelligences. Aucune, dans cette Galaxie du moins, n’est aussi ancienne que l’Humanité. Mais jusqu’au 125000e siècle, l’homme resta sur la Terre, des esprits plus jeunes nous rattrapèrent et nous dépassèrent, développèrent le voyage interstellaire et colonisèrent la Galaxie.

« Quand nous avons commencé d’aller dans l’espace, les pancartes étaient dressées : Occupé ! Passage interdit ! Dégagez la route ! L’Humanité retira ses patrouilles d’exploration et resta chez elle. Maintenant, elle connaissait la Terre pour ce qu’elle était : une prison entourée d’une infinité de liberté… et l’Humanité s’éteignit ! »

Harlan dit : « S’éteignit comme ça ? Absurde.

— Elle ne s’éteignit pas comme ça ; cela prit des milliers de siècles. Il y eut des hauts et des bas, mais dans l’ensemble, il y avait un manque d’ambition, un sens de la futilité, un sentiment de désespoir qui ne purent être surmontés. Il y eut ensuite un déclin du taux des naissances et, pour finir, l’extinction. Voilà ce qu’a fait votre Éternité. »

Harlan pouvait défendre l’Éternité maintenant avec d’autant plus d’intensité et d’extravagance qu’il l’avait attaquée avec plus de violence si peu de temps auparavant. Il dit : « Restons-en aux Siècles Cachés et nous allons corriger cela. Nous n’avons pas raté encore, nous n’avons jamais manqué de faire le maximum de bien dans les siècles que nous avons pu atteindre.

— Le maximum de bien ? » demanda Noÿs d’un ton détaché qui semblait donner à ces paroles un contenu ironique. « Qu’est-ce que cela ? Vos machines vous le disent. Vos Computaplex. Mais qui met au point les machines et leur dit ce qu’il faut peser dans la balance ? Les machines ne résolvent pas les problèmes avec plus de perspicacité que les hommes, mais seulement plus vite. Seulement plus vite ! Alors qu’est-ce que c’est que les Éternels considèrent comme bon ? Je vais vous le dire. La tranquillité et la sécurité. Le sens de la mesure. Ne jamais aller aux extrêmes. Pas de risques sans la certitude accablante d’un effort correspondant. »

Harlan avala sa salive. Avec une soudaine acuité, il se souvint des paroles de Twissell dans la cabine tandis qu’ils s’entretenaient de l’homme évolué des Siècles Cachés. Il dit : « Nous avons engendré l’inhabituel. »

N’en était-il pas ainsi ?

« Allons, dit Noÿs, on dirait que vous vous mettez à réfléchir. Réfléchissez à ceci alors : dans la Réalité qui existe maintenant, comment se fait-il que l’homme soit continuellement en train de tenter de voyager dans l’espace et échoue continuellement ? Chaque ère de voyage dans l’espace doit certainement connaître les échecs précédents. Pourquoi essayer encore dans ce cas ?

— Je n’ai pas étudié la question », répondit Harlan. Mais il pensa avec malaise aux colonies établies sur Mars les unes après les autres et qui toujours rataient. Il pensa à l’étrange attraction que le vol spatial avait toujours même pour les Éternels. Il pouvait entendre le sociologue Kantor Voy du 2456e siècle regrettant la perte du voyage spatial à propulsion électro-gravitique en un certain siècle et disant avec regret : « Cela a été vraiment beau. » Et le Bio-programmateur Néron Feruque qui avait juré amèrement à sa disparition et avait violemment critiqué, pour se soulager, l’usage que l’Éternité faisait des sérums anticancéreux.

Existait-il une chose telle qu’une tendance instinctive de la part des êtres intelligents à se répandre à l’extérieur, à atteindre les étoiles, à laisser derrière eux la prison de la gravitation ? Était-ce cela qui poussait l’homme à développer le voyage interplanétaire des douzaines de fois, le poussait à voyager sans cesse vers les mondes morts d’un système solaire où seule la Terre était vivante ? Était-ce l’échec final, la connaissance qu’on devait retourner à la prison natale qui apportait les inadaptations contre lesquelles l’Éternité luttait toujours ? Harlan pensa à l’usage des drogues dans ces mêmes siècles futiles des électro-gravitiques.

« En balayant les désastres de la Réalité, dit Noÿs, l’Éternité supprime aussi les triomphes. C’est en faisant face aux grandes épreuves que l’Humanité peut avec le plus de succès s’élever à de grandes hauteurs. Du danger et de l’insécurité permanente vient la force qui pousse l’Humanité à de nouvelles et toujours plus difficiles conquêtes. Pouvez-vous comprendre cela ? Pouvez-vous comprendre qu’en évitant les chutes et les misères qui assaillent l’Humanité, l’Éternité empêche les hommes de trouver leurs propres solutions, meilleures quoique amères, les vraies solutions qui viennent des difficultés surmontées et non de la dérobade devant l’obstacle. »

S’obstinant, Harlan commença : « Le plus grand bien du plus grand nombre…{Formule célèbre de Jérémie Bentham (1748-1832), philosophe anglais, et qui résume son « arithmétique des plaisirs ». (Note du Traducteur.)} »

Noÿs l’interrompit : « Supposez que l’Éternité n’ait jamais été établie ?

— Eh bien ?

— Je vais vous dire ce qui serait arrivé. Les énergies qui ont été dépensées dans le génie temporel seraient allées à la nucléonique. L’Éternité n’aurait pas été inventée, mais le voyage interstellaire, si. L’homme aurait atteint les étoiles plus d’une centaine de milliers de siècles avant qu’il ne l’ait fait dans cette Réalité existante. Les étoiles auraient été alors occupées et l’Humanité se serait établie dans toute la Galaxie. Nous aurions été les premiers.

— Et qu’est-ce qu’on en aurait retiré ? demanda Harlan avec entêtement. Serions-nous plus heureux ?

— Qu’entendez-vous par « nous » ? L’homme n’aurait pas un monde, mais un million de mondes, un milliard de mondes. Nous aurions l’Infini à notre portée. Chaque monde aurait sa propre tranche de siècles, chacun ses propres valeurs, la possibilité de chercher le bonheur à sa manière et dans le milieu culturel et social qu’il aurait lui-même édifié. Il y a beaucoup de bonheurs, beaucoup de biens, une infinie variété… Voilà l’État de Base de l’Humanité.

— Pures conjectures », dit Harlan. Il était en colère contre lui-même de se sentir attiré par la vision qu’elle avait tirée du néant, ce Comment pouvez-vous dire ce qui serait arrivé ? »

Noÿs dit : « Vous souriez de l’ignorance des Temporels qui ne connaissent qu’une Réalité. Nous sourions de l’ignorance des Éternels qui pensent qu’il y a de nombreuses Réalités, mais qu’il n’en existe qu’une seule à la fois.

— Que signifie ce charabia ?

— Nous ne calculons pas les Réalités alternantes. Nous les voyons dans leur état de non-Réalité.

— Une sorte de fantomatique Terre de jamais-jamais où les ce-qui-aurait-pu-être jouent avec les si.

— Le sarcasme en moins, c’est ça.

— Et comment faites-vous cela ? »

Noÿs fit une pause, puis dit : « Comment puis-je expliquer cela, Andrew ? J’ai été éduquée pour savoir certaines choses sans réellement tout comprendre à leur sujet, tout comme vous. Pouvez-vous m’expliquer le fonctionnement d’un Computaplex ? Pourtant vous savez qu’il existe et qu’il fonctionne. »

Harlan rougit. « Bon, et après ? »

Noÿs reprit : « Nous avons appris à voir les Réalités et nous avons découvert que l’État de Base était tel que je l’ai décrit. Nous avons trouvé aussi le Changement qui a détruit l’État de Base. Ce n’était pas seulement le Changement que l’Éternité avait mis en route ; c’était l’établissement de l’Éternité elle-même – le simple fait de son existence. N’importe quel système tel que l’Éternité qui permet aux hommes de choisir leur propre avenir se terminera par le choix de la tranquillité et de la médiocrité et, dans une telle Réalité, les étoiles sont hors d’atteinte. La simple existence de l’Éternité a balayé d’un coup l’Empire Galactique. Pour le rétablir, il faut en finir avec l’Éternité.

« Le nombre de Réalités est infini. Le nombre de n’importe quelle sous-classe de Réalités est également infini. Par exemple, le nombre de Réalités contenant l’Éternité est infini ; le nombre de celles dans lesquelles l’Éternité n’existe pas est infini ; le nombre dans lequel l’Éternité existe bel et bien mais est abolie est également infini. Mais mon peuple a choisi dans l’infini un groupe qui me comprenait.

« Je n’y suis pour rien. Ils m’ont éduquée pour mon travail comme vous et Twissell avez éduqué Cooper pour son travail. Mais le nombre de Réalités dans lesquelles j’étais l’agent de la destruction de l’Éternité était également infini. On m’a offert un choix parmi cinq Réalités qui paraissaient les moins complexes. J’ai choisi celle-ci qui vous comprend, le seul système de Réalité qui vous comprenne.

— Pourquoi avez-vous choisi ? » fit Harlan.

Noÿs détourna les yeux. « Parce que je vous aimais, si vous voulez le savoir. Je vous aimais longtemps avant de vous rencontrer. »

Harlan fut secoué. Elle le disait avec une sincérité qui venait du fond du cœur. Il pensa, sans conviction : « Elle joue la comédie… », puis à voix haute : « Tout ça est plutôt ridicule.

— Ah ! oui ? J’ai étudié les Réalités à ma disposition. J’ai étudié la Réalité dans laquelle je suis retournée au 482e, où j’ai rencontré d’abord Finge, puis vous. Celle dans laquelle vous êtes venu à moi et vous m’avez aimée, dans laquelle vous m’avez emmenée dans l’Éternité et l’avenir éloigné de mon propre siècle, dans laquelle vous avez mal dirigé Cooper et dans laquelle vous et moi, ensemble, sommes retournés dans le Primitif. Nous avons vécu dans le Primitif pour le reste de nos jours. Je voyais nos vies ensemble et elles étaient heureuses et je vous aimais. Ainsi ce n’est pas du tout ridicule. J’ai fait ce choix afin que notre amour puisse être vrai.

— Tout cela est faux, répliqua Harlan. C’est faux. Comment pouvez-vous espérer que je vous croie ? » Il s’arrêta, puis dit soudain : « Attendez ! Vous dites que vous saviez tout cela d’avance ? Tout ce qui arriverait ?

— Oui.

— Alors il est évident que vous mentez. Vous auriez dû savoir que je vous aurais là, à la pointe de mon fulgurant, vous auriez su que vous échoueriez. Qu’avez-vous à répondre à ça ? »

Elle soupira légèrement : « Je vous ai dit qu’il y avait un nombre infini de n’importe quelle sous-classe de Réalités. Peu importe la précision avec laquelle nous mettons au point une Réalité donnée : elle représente toujours un nombre infini de Réalités très similaires. Il y a des points flous. Plus nous mettons au point, moins il y a de flou. Mais la netteté parfaite ne peut jamais être obtenue. Moins il y a de flou, plus est basse la probabilité qu’une variation de hasard vienne gâcher le résultat. Mais la probabilité n’est jamais nulle. Un seul point de flou a gâché tout.

— Lequel ?

— Vous deviez revenir dans l’avenir lointain après que la barrière du 100000e siècle eut été abaissée et vous l’avez fait. Mais vous deviez revenir seul ; c’est pour cette raison que j’ai été momentanément si surprise de voir le Calculateur Twissell avec vous. »

De nouveau, Harlan fut troublé. Comme elle s’arrangeait pour que les choses concordent !

Noÿs continua : « J’aurais été encore plus alarmée si j’avais réalisé pleinement la signification de cette altération. Si vous étiez venu seul, vous m’auriez remmenée au Primitif comme vous l’avez fait. Alors, pour l’amour de l’Humanité, pour l’amour de moi, vous auriez laissé Cooper sans y toucher. Votre cercle aurait été brisé, l’Éternité finie et nous serions restés ensemble ici, en préservant nos vies. Mais vous êtes venu avec Twissell, une variation de hasard. En venant, il vous fit part de ses réflexions sur les Siècles Cachés, et à partir de là, de déduction en déduction, vous en vîntes à mettre en doute ma bonne foi. Cela se termina avec un fulgurant entre nous… Voilà Andrew, voilà toute l’histoire. Vous pouvez tirer. Il n’y a rien pour vous arrêter. » La main d’Harlan lui faisait mal à force d’être crispée sur le fulgurant. Avec une impression de vertige, il le fit passer dans l’autre main. N’y avait-il pas de faille dans son histoire ? N’aurait-il pas dû être fortifié dans sa résolution depuis qu’il savait avec certitude qu’elle était une créature des Siècles Cachés ? Plus que jamais il se sentait déchiré par un conflit intérieur et l’aube approchait.

Il dit : « Pourquoi deux interventions sont-elles nécessaires pour mettre fin à l’Éternité ? Pourquoi n’a-t-elle pu s’arrêter une fois pour toutes quand j’ai renvoyé Cooper au 20e siècle ? Tout serait terminé à présent et il n’y aurait pas eu cette incertitude torturante.

— Parce que, répondit Noÿs, il ne suffit pas d’en finir avec cette Éternité. Nous devons nous efforcer, autant que faire se peut, de réduire la probabilité d’existence de toute autre forme d’Éternité et de la faire tendre vers zéro. Ainsi, il y a une chose que nous devons faire ici, dans le Primitif, un petit Changement. Une petite chose. Vous savez ce que c’est qu’un Changement Minimal Nécessaire. Il s’agit seulement d’une lettre destinée à une péninsule appelée Italie, ici, au 20e siècle. Nous sommes maintenant en 1932. Dans quelques années, pourvu que j’envoie cette lettre, un homme d’Italie commencera à expérimenter le bombardement neutronique de l’uranium. »

Un sentiment d’horreur envahit Harlan. « Vous voulez altérer l’Histoire Primitive ?

— Oui. C’est notre intention. Dans la nouvelle Réalité, la Réalité finale, la première explosion nucléaire aura lieu non pas au 30e siècle, mais en 1945.

— Mais connaissez-vous le danger ? Pouvez-vous seulement l’évaluer ?

— Nous connaissons le danger. Nous avons vu l’éventail de Réalités qui en découlent. Il y a une probabilité, non une certitude bien sûr, pour que la Terre finisse avec une écorce en grande partie radioactive. Mais avant d’en arriver là…

— Vous voulez dire qu’il peut y avoir un phénomène de compensation ?

— Un Empire Galactique. Une intensification réelle de l’État de Base.

— Pourtant, vous accusez les Éternels d’intervenir…

— Nous les accusons d’intervenir maintes fois pour maintenir l’Humanité tranquillement entre ses quatre murs, en prison. Nous intervenons une fois, une seule, pour l’aiguiller prématurément vers la physique nucléaire afin quelle ne puisse jamais, au grand jamais, établir l’Éternité.

— Non, dit Harlan avec désespoir. Il doit y avoir une Éternité.

— Si vous le voulez. C’est à vous de choisir. Si vous désirez voir des psychopathes dicter l’avenir de l’homme…

— Des psychopathes, explosa Harlan.

— Ce n’en est pas ? Vous en êtes sûr ? Réfléchissez bien ! » Harlan la regarda avec une horreur outragée. Pourtant il ne put s’empêcher de penser. Il pensa aux Novices apprenant la vérité sur la Réalité et au Novice Latourette qui essayait de se tuer. Latourette avait survécu pour devenir un Éternel dont la personnalité profonde portait quelles cicatrices, personne n’aurait pu le dire, et qui pourtant intervenait dans les décisions prises au sujet des Réalités alternées.

Il songea au système de castes prévalant dans l’Éternité, à la vie anormale qui transformait les sentiments de culpabilité en colère et en haine contre les Techniciens. Il songea aux Calculateurs se battant contre eux-mêmes, à Finge intriguant contre Twissell et à Twissell espionnant Finge. Il pensa à Sennor combattant sa tête chauve en combattant tous les Éternels.

Il pensa à lui-même.

Puis il pensa à Twissell, au grand Twissell qui transgressait aussi les lois de l’Éternité.

C’était comme s’il avait toujours su que l’Éternité était tout cela. Sinon pourquoi aurait-il été si désireux de la détruire ? Pourtant il ne l’avait jamais admis pleinement ; il n’avait jamais regardé les choses en face comme il le faisait à présent, en cet instant décisif.

Et l’Éternité lui apparut avec une aveuglante certitude comme un dépotoir de psychoses qui allaient s’aggravant, un enfer grimaçant de motivations anormales, une masse de vies désespérées arrachées à leur contexte. En plein désarroi, il regarda Noÿs.

Elle dit doucement : « Vous comprenez ? Venez avec moi à l’entrée de la grotte, Andrew. »

Il la suivit, hypnotisé, presque effrayé de voir qu’il s’était produit en lui un revirement aussi complet. Son fulgurant s’écarta pour la première fois de la ligne qui le reliait au cœur de Noÿs.

Les pâles raies de l’aube tachaient de gris le ciel et la masse imposante de la cabine, située juste à l’entrée de la grotte, formait une ombre menaçante dans la clarté fragile. Sa silhouette était estompée et comme brouillée par la pellicule protectrice qui l’entourait.

Noÿs dit : « Voici la Terre. Non l’éternelle et seule demeure de l’Humanité, mais seulement le point de départ d’une aventure infinie. Tout ce qu’il vous reste à faire, c’est de prendre la décision. C’est à vous de décider. Vous et moi et tout ce que contient cette grotte, nous serons protégés contre le Changement par un champ de physio-temps. Cooper disparaîtra avec sa petite annonce. L’Éternité cessera d’exister avec la Réalité de mon siècle, mais nous, nous resterons pour avoir des enfants et des petits-enfants et l’Humanité restera pour atteindre les étoiles. »

Il tourna la tête pour la regarder et elle lui souriait. C’était Noÿs telle qu’elle avait été et son cœur à lui battait comme il l’avait toujours fait.

Il ne se rendit même pas compte qu’il avait pris sa décision jusqu’à l’instant où la grisaille envahit soudain tout l’horizon tandis que la sphère de la cabine cessait de se découper sur le ciel.

Avec cette disparition – il le sut tandis que Noÿs tombait lentement dans ses bras – venait la fin, la fin définitive de l’Éternité.

Et le début de l’Infinité.



[3]