Isaac Asimov

Face aux feux du Soleil


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Une question se pose

<p>1</p> <p>Une question se pose</p>

Elijah Baley luttait obstinément contre la panique.

Depuis quinze jours ses appréhensions n’avaient cessé de croître ; depuis plus longtemps même, depuis le moment où on l’avait convoqué à Washington et, une fois là, informé de sa nouvelle affectation.

La convocation à Washington, en elle-même, était déjà assez troublante. Elle était arrivée sans explication : une véritable sommation, et cela ne faisait qu’aggraver les choses. Il y avait des bons de voyage, aller et retour par avion, joints : du coup, tout allait de mal en pis !

Ses appréhensions étaient partiellement dues au sentiment d’urgence que sous-entendait le trajet par voie aérienne et, d’un autre côté, à l’idée même qu’il dût effectuer le voyage par air : tout juste cela ; et pourtant ce n’était là que le début de ses craintes, donc des sentiments encore facilement contrôlables.

Après tout, Lije Baley avait circulé en avion quatre fois déjà ; une fois même, il avait survolé le continent de bout en bout. Aussi, quoiqu’un voyage aérien ne fût jamais agréable, ce ne serait pas toutefois un véritable passage dans l’inconnu.

De plus, le trajet de New York à Washington ne prendrait qu’une heure. Le décollage s’effectuerait de la rampe 2 de New York qui, comme toutes les rampes officielles, était convenablement close, avec un sas ne s’ouvrant à l’air libre qu’une fois la vitesse ascensionnelle atteinte. L’arrivée aurait lieu à la rampe 5 de Washington, enclose de la même façon.

Bien plus, et Baley ne l’ignorait pas, l’appareil ne comportait pas de hublot. L’éclairage artificiel y était bon, la nourriture correcte et tous les éléments d’un confort moderne y figuraient. Le vol, dirigé par radio, allait se passer sans histoire, avec à peine une sensation de mouvement une fois l’appareil en vol.

Il se répétait toutes ces excellentes raisons et les ressassait à Jessie, sa femme, qui, n’étant jamais montée en avion, envisageait ces périples avec terreur.

— Mais je n’aime pas que tu prennes l’avion, Lije, dit-elle. Ce n’est pas normal. Pourquoi ne peux-tu prendre l’express ?

— Parce que j’en aurais pour dix heures de trajet.

Et le visage de Baley se figea d’amertume.

— Et parce que j’appartiens aux forces de l’ordre de la ville, et que je dois obéir aux ordres de mes supérieurs. Du moins si j’entends conserver un échelon C. 6.

Qu’opposer à pareil argument ?

Baley monta dans l’avion et conserva les yeux fixés sur la bande d’actualités qui se déroulait uniformément et incessamment du kinescope placé à hauteur des yeux. La ville était fière de ce service actualités, articles, séries humoristiques ou éducatives, quelquefois des romans.

Un jour viendrait où les bandes seraient remplacées par des films, disait-on, parce que ainsi les passagers, en gardant les yeux sur les oculaires d’une visionneuse, seraient encore mieux séparés du décor réel.

Baley gardait obstinément les yeux fixés sur la bande qui se déroulait, non seulement pour se distraire, mais aussi parce que la politesse l’exigeait. Il y avait avec lui cinq autres passagers dans l’avion (il n’avait pu s’empêcher de le remarquer) et chacun d’eux avait le droit que les autres respectent toutes les craintes et les angoisses que sa nature et son éducation pouvaient lui faire éprouver.

Baley eût certainement mal accueilli l’intrusion de quiconque, alors qu’il se trouvait aussi mal à l’aise. Il ne voulait pas que d’autres yeux s’aperçussent de la blancheur de ses phalanges alors qu’il agrippait les accoudoirs, ou des taches de moiteur qu’elles laisseraient quand il ôterait ses mains.

Il se disait : « Je suis enfermé de toutes parts, l’avion n’est qu’une ville en miniature. »

Mais il n’arrivait pas à se convaincre : il y avait bien cinq centimètres d’acier sur sa gauche ; il pouvait le sentir en y appuyant l’épaule. Mais au-delà c’était le néant.

Oui, enfin, il y avait de l’air : mais ce n’était que du néant malgré tout.

Deux mille kilomètres à droite, autant à gauche, et en dessous de lui cinq mille, peut-être dix mille mètres.

Il eût presque souhaité pouvoir regarder en dessous de lui, jeter un coup d’œil à ce qui pouvait dépasser des cités ensevelies qu’il survolait : New York, Philadelphie, Baltimore, Washington. Il imaginait les amas ondulants à ras de terre de dômes qu’il n’avait jamais vus, mais qu’il savait là. Et, en dessous d’eux, à mille cinq cents mètres sous terre, et à des vingtaines de kilomètres à la ronde, les villes.

Les couloirs interminables et affairés des villes, pensait-il, grouillants de population : les logements, les cantines communautaires, les usines, les trains express : tout cela, bien confortable, bien tiède, à l’image de l’homme.

Alors que lui se trouvait isolé dans l’air froid et inerte, à l’intérieur d’une frêle capsule de métal le déplaçant au travers du vide.

Ses mains se mirent à trembler et il força son regard à se concentrer sur la bande de papier pour lire un peu.

C’était une nouvelle qui traitait d’aventures galactiques et il sautait aux yeux que le héros en était un Terrien.

Exaspéré, Baley marmonna une interjection, puis retint son souffle un moment, en se rendant compte, avec désarroi, de son impolitesse. Il avait osé émettre un son.

Mais quoi ! C’était vraiment trop ridicule ! Quel infantilisme de prétendre que des Terriens pouvaient envahir l’espace. Des conquêtes galactiques ! La Galaxie était interdite aux Terriens. Ceux qui s’y étaient établis étaient les hommes de l’Espace, dont les ancêtres, il y a des siècles, avaient été des Terriens.

Ces ancêtres avaient d’abord atteint les Mondes Extérieurs, s’y étaient confortablement installés, et leurs descendants avaient totalement interdit toute immigration. Ils avaient, en quelque sorte, encagé la Terre et leurs cousins Terriens. Et la civilisation de la Terre avait achevé le travail en emprisonnant les hommes à l’intérieur des villes par une muraille psychologique : la peur des grands espaces vides qui les séparaient des fermes et des zones minières, dirigées par les robots, sur leur propre planète ; même de cet espace-là, ils avaient peur !

« Jehoshaphat, pensait Baley avec amertume, si l’on n’aime pas ça, il faut y faire quelque chose ! Mais, en tout cas, ne pas perdre son temps à des contes de fées ! »

Malheureusement, il n’y avait rien à y faire, et il le savait bien. Puis l’avion se posa ; avec ses compagnons de voyage, il sortit, et tous s’égaillèrent chacun de leur côté, sans un regard.

Baley regarda sa montre et décida qu’il avait le temps de faire un brin de toilette avant de prendre le métro jusqu’au ministère de la Justice. Une vraie veine. Le bruit et l’animation de la ville, l’énorme salle voûtée de l’aéroport, avec les couloirs urbains débouchant sur tous les niveaux, tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il entendait, lui donnait l’impression rassurante d’être de nouveau bien au chaud, dans les entrailles et le sein de la ville. Ses appréhensions s’en trouvèrent diminuées. Il ne lui manquait plus qu’une douche et il en serait totalement débarrassé.

Il avait besoin d’un permis de transit pour utiliser les bains publics, mais toutes les difficultés s’évanouirent devant son ordre de mission. Il n’eut que l’estampille courante, donnant droit à une cabine personnelle, avec la date précisément indiquée pour prévenir tout abus, et une mince bande de papier portant les indications pour se rendre au lieu désigné.

Baley était heureux de sentir sous ses pieds la douceur des tapis roulants ; ce fut avec une sensation presque de luxe qu’il se sentit prendre de la vitesse, en passant de tapis en tapis, jusqu’au métro-express ; il y grimpa allègrement et prit le siège auquel son échelon lui donnait droit.

Ce n’était pas une heure de pointe ; il y avait de nombreux sièges libres. Les bains, lorsqu’il y arriva, n’étaient pas surpeuplés non plus. La cabine à laquelle il eut droit était dans un état convenable, avec un équipement de pressing individuel qui fonctionnait honorablement.

Après avoir utilisé à bon escient sa ration d’eau et repassé ses vêtements, il se sentit prêt à affronter le ministère de la Justice. Et même, avec une certaine ironie, dans un agréable état d’âme.

Le sous-secrétaire, Albert Minnim, était un homme petit, râblé, le teint vermeil, les cheveux grisonnants, aux formes atténuées et arrondies. Il respirait la netteté et sentait à peine la lavande. Tout en lui révélait les plaisirs de la vie que fournissent les rations élevées accordées aux gens haut placés dans l’administration.

A côté de lui, Baley se trouvait terne, rustique. Il avait conscience de ses grandes mains, de ses yeux caves, et se sentait presque un vagabond.

Minnim dit avec cordialité :

— Asseyez-vous, Baley. Vous fumez ?

La pipe seulement, monsieur, répondit Baley en la sortant de sa poche.

Aussi Minnim remit-il en place un cigare qu’il avait commencé d’extraire du tiroir.

Baley en eut aussitôt des regrets. Un cigare valait mieux que rien et il eût apprécié ce cadeau. Même avec une ration de tabac accrue avec sa récente promotion de C. 5 en C. 6, on ne pouvait dire qu’il eût du tabac en surabondance pour sa pipe.

— Je vous en prie, allumez-la, si vous en avez envie, dit Minnim, et il attendit avec une sorte de patience paternelle que Baley ait mesuré, avec soin, la quantité voulue de tabac et fixé le couvercle de sa pipe.

Baley dit, les yeux fixés sur l’extrémité de sa pipe.

— On ne m’a pas informé du motif de cette convocation à Washington, monsieur.

— Je le sais, dit Minnim avec un sourire, et je vais y remédier à l’instant. Vous avez une affectation extérieure, à titre temporaire.

— Hors de New York ?

— A une bonne distance, oui !

Baley leva les sourcils, l’air pensif.

Pour combien de temps ce détachement, monsieur ?

— Je ne le sais pas moi-même.

Baley n’ignorait pas les avantages et les inconvénients d’une affectation extérieure. En tant que détaché dans une ville où il ne résidait pas, il vivrait probablement sur un plus grand pied que son statut officiel ne l’y autorisait. D’un autre côté, il était extrêmement improbable que Jessie et leur fils Bentley fussent autorisés à l’accompagner dans ses déplacements. On prendrait bien soin d’eux évidemment à New York, mais Baley était un être très attaché à son foyer et l’idée de cette séparation ne lui souriait guère.

Et puis, aussi, une affectation extérieure signifiait un genre particulier d’enquête, ce qui était fort bien, et une responsabilité plus importante que d’habitude reposant sur le détective en tant qu’individu, ce qui pouvait se révéler fort ennuyeux. Baley, peu de mois auparavant, s’était plus que honorablement tiré de l’enquête sur le meurtre d’un Spacien, juste en dehors des limites de New York. Il ne débordait pas de joie à l’idée d’une enquête du même genre, ou plus ou moins similaire.

— Pourriez-vous m’indiquer où il va falloir que je me rende, dit-il, ainsi que l’objet de ce détachement ? De quoi s’agit-il donc ?

Il essayait d’évaluer la réponse du sous-secrétaire « à une bonne distance », et s’amusait à parier avec lui-même sur l’emplacement de cette nouvelle base d’opération. Le mot de distance lui avait paru particulièrement mis en valeur et Baley pensait : Est-ce Calcutta ou Sidney ?

Puis il s’aperçut qu’après tout Minnim avait pris le cigare et l’allumait avec soin.

Baley pensa : « Jehoshaphat ! Il ne sait comment me présenter la chose. Il n’ose pas le dire. »

Minnim retira le cigare de sa bouche, regarda s’envoler la fumée et dit :

— Le ministère de la Justice vous détache, à titre temporaire, pour une enquête à Solaria.

Pendant un instant, le cerveau de Baley chercha vainement une identification impossible : Solaria. En Asie ? En Australie ?

Puis il bondit de son siège, et la voix tendue :

— Vous voulez dire, un des Mondes Extérieurs ?

Minnim fuyait toujours le regard de Baley :

— Exactement.

Baley dit :

— Mais c’est impossible. Ils ne permettront jamais à un Terrien de poser le pied sur l’un des Mondes Extérieurs.

— Les circonstances obligent à raviser des attitudes, inspecteur Baley. Il y a eu un meurtre sur Solaria.

Les lèvres de Baley se crispèrent en une sorte de sourire réflexe :

— C’est légèrement en dehors de notre juridiction, n’est-ce pas ?

— Ils ont demandé notre aide.

— Notre aide ? A nous, Terriens !

Baley se débattait entre la confusion de ses pensées et une franche incrédulité. Qu’un Monde Extérieur prenne toute autre attitude qu’une froide arrogance vis-à-vis de la méprisable planète mère ou, en mettant tout au mieux, qu’une paternelle bienveillance, était totalement inconcevable. Demander de l’aide…

— L’aide de la Terre, répéta-t-il.

— C’est peu courant, certes, admit Minnim, mais enfin, c’est le cas. Ils désirent qu’un détective de la Terre prenne cette enquête en main. La demande est parvenue par les voies diplomatiques, à l’échelon le plus élevé.

Baley se rassit :

— Mais pourquoi moi ? Je ne suis plus jeune, j’ai quarante-trois ans. J’ai femme et enfant. Je ne saurais quitter la Terre.

— Ce n’est pas nous qui vous avons choisi, inspecteur. On a exigé que ce soit vous personnellement.

— Moi !

— Inspecteur Elijah Baley, C. 6, appartenant aux forces de police de la ville de New York. Ils savaient qui ils voulaient et vous devez bien avoir une idée de leurs raisons.

Baley dit, avec obstination :

— Je n’ai pas les qualifications nécessaires.

— Eux pensent que vous les avez. La manière dont vous avez résolu le meurtre du Spacien est apparemment parvenue jusqu’à eux.

— Ils doivent avoir tout mélangé. Tout cela a dû leur paraître bien supérieur à ce que ce fut en réalité.

Minnim haussa les épaules :

— Quoi qu’il en soit, c’est vous qu’ils ont demandé et nous avons accepté de vous détacher. Vous y êtes affecté. Tous les papiers nécessaires sont prêts et vous n’avez qu’à partir. Pendant votre absence, on s’occupera de votre enfant et de votre femme selon l’échelon C. 7, puisque telle sera votre promotion temporaire tant que vous vous occuperez de cette affaire.

Il fit une pause significative.

— Un succès total dans cette enquête peut vous obtenir cette promotion à titre permanent.

Tout cela arrivait trop vite pour Baley. Rien de tout cela ne tenait debout. Il ne lui était pas possible de quitter la Terre. Ils ne pouvaient donc pas arriver à comprendre cette évidence !

Il s’entendit demander d’une voix sans timbre, qui lui parut invraisemblable à lui-même :

— Mais quelle sorte de meurtre ? Quelles sont les circonstances ? Pourquoi ne peuvent-ils se charger eux-mêmes de l’enquête ?

Minnim redisposa quelques bibelots sur son bureau de ses doigts soigneusement manucurés. Il hocha la tête :

— Je ne sais absolument rien sur ce meurtre. J’ignore tout des circonstances.

— Mais alors qui sait quelque chose, monsieur ? Vous ne supposez pas que je vais m’y rendre de but en blanc, non ?

Et de nouveau, une voix intérieure se désespérait :

« Je ne peux pas quitter la Terre. »

— Personne ne sait rien là-dessus. Personne sur Terre. Les Solariens ne nous ont rien dit. Ce sera votre travail là-bas de découvrir pourquoi ce meurtre est si important qu’il leur faille un Terrien pour résoudre ce problème. Ou plutôt ce ne sera là qu’une partie de votre travail.

Baley était assez désespéré pour oser demander :

— Et si je refuse ?

Il n’ignorait pas la réponse, évidemment. Il savait exactement ce que signifierait une rétrogradation pour lui, et plus encore pour sa famille.

Minnim ne parla pas de rétrogradation. Il dit doucement :

— Vous ne pouvez pas refuser, inspecteur ! Vous avez une tâche à remplir.

— Pour les Solariens ? Qu’ils aillent au diable !

— Pour nous, Baley, pour nous.

Minnim fit une pause, puis reprit :

— Vous connaissez la position de la Terre vis-à-vis des Spaciens. Je n’ai pas à y revenir.

Baley, comme n’importe quel Terrien, n’ignorait rien de la situation politique. Les Mondes Extérieurs, en dépit d’une population qui, à eux tous, était inférieure à celle de la Terre seule, possédaient un potentiel militaire peut-être cent fois plus important. Sur leurs planètes sous-peuplées, dont l’économie reposait sur l’emploi intensif de robots positroniques, la production énergétique par tête était des milliers de fois supérieure à celle de la Terre. Et c’était cette capacité de production d’énergie par chaque habitant qui conditionnait la puissance militaire, le standard de vie et tous ses à-côtés.

Minnim dit :

— L’un des facteurs qui contribuent à nous maintenir dans cette situation humiliante est le manque d’informations. Rien que cela. Aucun renseignement. Eux, il n’y a rien qu’ils ne sachent sur nous. Grands Dieux ! Avec le nombre de missions diplomatiques ou autres qu’ils expédient sur Terre ! Mais nous, que savons-nous d’autre que ce qu’ils ont bien voulu nous dire ? Il n’y a pas un seul Terrien qui ait jamais mis le pied sur l’un des Mondes Extérieurs. Vous, enfin, vous allez pouvoir le faire.

— Mais, je ne peux… commença Baley.

— Vous allez le faire, répéta Minnim. Vous allez vous trouver dans une position unique : sur Solaria, à leur propre demande, poursuivant une enquête qu’ils vous auront confiée. A votre retour, vous ramènerez des quantités de renseignements utiles à la Terre.

Baley fixa un regard noir sur le sous-secrétaire :

— Si je comprends bien, je pars là-bas espionner au profit de la Terre.

— Il n’est pas question d’espionnage, voyons. Vous n’aurez rien d’autre à faire que ce qu’ils vous demanderont de faire. Seulement, gardez l’esprit lucide et les yeux bien ouverts. Observez. La Terre ne manquera pas de spécialistes qualifiés pour analyser et interpréter les observations que vous nous ramènerez.

— Il y aurait donc quelque chose dans l’air, monsieur, me semble-t-il, dit Baley.

— Qu’est-ce qui vous le fait croire ?

— L’envoi d’un Terrien sur un Monde Extérieur est une entreprise aléatoire : les Spaciens n’ont que mépris et méfiance à notre égard. Avec la meilleure volonté du monde, bien que je me rende là-bas à leur demande expresse, je puis être la cause d’incidents à l’échelle interstellaire. Le gouvernement de la Terre pouvait facilement se dispenser de déférer à leur requête. On pouvait prétendre que j’étais malade. Avec la peur pathologique qu’ils éprouvent pour les maladies, les Spaciens ne m’eussent accueilli sous aucun prétexte, de crainte d’une contagion possible.

— Suggérez-vous, dit Minnim, qu’il nous faille utiliser une telle échappatoire ?

— Non, bien sûr ! Si le gouvernement n’avait que ce seul motif de me détacher, quelqu’un aurait déjà pensé à cette ruse, on aurait découvert une réponse évasive encore plus subtile, sans mon avis. Il s’ensuit donc que ce rôle d’espion est le point crucial. S’il en est ainsi, pour justifier de pareils risques, je me refuse à croire qu’il s’agisse tout simplement d’observer tout ce qu’on me laissera voir.

Baley s’attendait à un éclat. Il l’aurait accueilli presque avec joie, comme un soulagement.

Mais Minnim se contenta d’un sourire glacial, en disant :

— Vous aimez aller au fond des choses, sans vous laisser berner par les apparences, n’est-ce pas ? Après tout, je n’en attendais pas moins de vous.

Le Sous-secrétaire se pencha par-dessus son bureau, les yeux dans ceux de Baley :

— Bien ! Voici donc des renseignements dont vous ne devrez parler à quiconque, pas même à d’autres fonctionnaires haut placés. Nos sociologues ont atteint plusieurs conclusions sur l’état actuel de la situation galactique. D’un côté, les Mondes Extérieurs, sous-peuplés, hyper-robotisés, puissants, dont les habitants jouissent d’une parfaite santé et d’une longévité extrêmement poussée. De l’autre, nous, surpeuplés, sous-développés du point de vue technologique, tôt décédés, à leur merci. C’est là une situation particulièrement instable.

— Bah ! Tout passe avec le temps.

— Avec le temps, cette instabilité va s’accentuer. Le maximum de temps dont nous disposons avant le conflit est au mieux un siècle. Bien sûr, tout cela se passera après nous ; nous n’y serons plus ; nos enfants, eux, seront au plein cœur de l’affaire. Car nous deviendrons forcément un danger trop tangible pour que les Mondes Extérieurs nous laissent vivre. Il y a déjà huit milliards de Terriens à haïr les Spaciens.

— Ils nous ont relégués hors de la Galaxie ; ils traitent toutes nos affaires de commerce extérieur à leur prix, nous imposent un système de gouvernement, au lieu de nous laisser faire à notre gré, et en plus ils n’ont que mépris pour nous. Ils désirent peut-être notre gratitude, non !

— Tout ceci est exact et un schéma s’en dégage. Révolte, d’où répression, d’où re-révolte, nouvelle répression, etc., et, en l’espace d’un siècle, la Terre ne figurera plus parmi les mondes habités. Tout au moins, voilà ce que prétendent les sociologues.

Baley s’agita, mal à l’aise. On ne pouvait mettre en doute la science des experts ni la logique des ordinateurs.

— Mais alors, qu’attendez-vous de moi, si tout est comme vous venez de le dire ?

— Rapportez-nous des renseignements, des renseignements précis ! Le point noir dans toute prédiction sociologique est une information insuffisante. Et nous, nous manquons de tous renseignements sur les Spaciens. Nous en avons été réduits à des extrapolations hasardeuses, à partir de ceux qui sont venus sur Terre. Nous avons dû nous fonder sur ce qu’ils voulaient bien nous dire de la vie sur leurs planètes. Aussi, y a-t-il une chose que nous commençons à connaître : leurs points forts, et quels points forts ! Leurs robots, leur faible densité humaine, leur longévité. Mais le Diable y serait s’ils n’avaient pas de points faibles. Y a-t-il un, ou des facteurs qui, si seulement nous en avions connaissance, pourraient entraver la certitude sociologique de notre anéantissement, quelque chose qui déciderait de notre manière d’agir et améliorerait les chances de survie de la Terre ?

— Est-ce qu’un sociologue ne serait pas plus qualifié que moi, monsieur ?

Minnim hocha la tête :

— Si nous pouvions envoyer là-bas qui nous voulons, il y a dix ans que quelqu’un serait sur place ; nous l’aurions envoyé dès que nous avons abouti à de telles conclusions. Vous êtes la première chance que nous ayons d’avoir un agent là-bas. Ils réclament un enquêteur : nous ne pouvions demander mieux. Un détective est un peu sociologue, croyez-moi ; un sociologue empirique et terre à terre, mais c’en est un tout de même, sinon ce ne serait pas un bon enquêteur. Et tout votre dossier prouve que vous en êtes un bon.

— Merci, monsieur, répondit mécaniquement Baley, mais si je me trouvais dans une fâcheuse situation…

Minnim haussa les épaules :

— Ce sont les risques du métier.

Et écartant l’objection d’un geste de la main, il ajouta :

— De toute façon, vous devez y aller. Le jour du départ est fixé. L’astronef qui doit vous transporter est prêt à partir.

— Déjà ! Quand ? dit Baley en se raidissant.

— Dans deux jours.

— Alors, il faut que je rentre aussitôt à New York, ma femme…

— Nous nous occuperons de votre femme. Elle n’a pas le droit de connaître la nature et l’objet de votre affectation spéciale. On l’informera qu’elle ne doit pas espérer de vos nouvelles avant votre retour.

— C’est inhumain. Il faut que je la voie, je ne la reverrai peut-être jamais plus.

— Au risque de vous paraître encore plus inhumain, dit Minnim, ne croyez-vous pas qu’il y ait un seul jour où, lorsque vous êtes en mission, vous n’êtes pas en droit de vous demander si elle vous reverra jamais, inspecteur Baley ? A chacun ses épreuves.

La pipe de Baley était éteinte depuis un quart d’heure. Il ne s’en était pas rendu compte.


Personne n’avait plus rien à lui dire. Personne ne savait rien de ce meurtre. Les employés se contentaient de le diriger hâtivement jusqu’au moment où il se trouva au pied de l’astronef, encore mi-incrédule, mi-abasourdi.

C’était une espèce de canon gigantesque, pointé sur le zénith, et Baley, par intervalles, frissonnait dans l’air frais des espaces libres. La nuit était tombée (et il en était bien heureux), formant une muraille d’un noir d’encre qui s’achevait au-dessus de sa tête en un plafond aussi obscur.

Le temps était couvert, mais une brillante étoile, profitant d’une éclaircie dans les nuages, vint le faire sursauter lorsqu’il l’aperçut. Et pourtant, il avait déjà visité des planétariums.

C’était une petite lueur, loin, bien loin. Il la regarda avec curiosité, sans presque éprouver de frayeur. Elle semblait toute proche et insignifiante. Et pourtant c’était autour de corps semblables qu’orbitaient des planètes, dont les habitants étaient les maîtres de la Galaxie. Le Soleil n’est qu’un corps semblable, pensa-t-il, mais il est plus près. Il est de l’autre côté de la Terre à cette heure-ci.

Il se mit soudain à concevoir la Terre comme une sphère de pierre, recouverte d’une pellicule d’humidité et d’atmosphère, entourée par le vide, encerclée par le néant ; et les villes à peine enfoncées dans la couche externe, faisant une transition précaire entre le roc et l’air. Il en eut la chair de poule.

L’astronef était évidemment un bâtiment des Spaciens : tout le commerce interstellaire passait par leurs mains. Il était tout seul maintenant, juste en dehors des remparts de la ville. On l’avait baigné, récuré, aseptisé, jusqu’à ce qu’on puisse le considérer comme suffisamment sain, d’après les normes spaciennes, pour pénétrer à bord. Même ainsi, c’est un robot qui était venu l’accueillir, car Baley était encore porteur de cent et un germes de maladies variées contractées dans la grouillante cité. Il était immunisé contre ces microbes, mais les Spaciens, nés et élevés en couveuse, y étaient sensibles.

La forme du robot se dessina vaguement dans la nuit, ses organes de vision luisant d’un rouge sombre.

— Inspecteur Elijah Baley ?

— C’est moi, dit Baley d’un ton sec, les cheveux se hérissant légèrement sur la nuque. Il était toujours aussi allergique aux robots remplissant des fonctions humaines, comme tous les Terriens d’ailleurs.

Bien sûr, il y avait eu R. Daneel Olivaw, avec qui il avait fait équipe dans l’enquête sur le meurtre du Spacien mais ce n’était pas la même chose. Daneel était, eh bien ! était…

— Suivez-moi, s’il vous plaît, dit le robot.

Un projecteur dessina un chemin de lumière jusqu’à l’astronef.

Baley suivit le robot. Il monta l’échelle de coupée, pénétra à l’intérieur, longea des couloirs et entra enfin dans une pièce.

— Voici votre chambre, inspecteur Baley, dit le robot. Vous êtes tenu d’y demeurer pendant toute la durée du voyage.

« Oh ! oui, pensait Baley. Enfermez-moi, que je sois bien à l’abri. Isolé de tout. »

Les couloirs qu’ils avaient longés étaient totalement vides. Des robots devaient les désinfecter maintenant et le robot qu’il avait en face de lui irait se plonger dans un bain désinfectant en s’en allant.

Le robot dit :

— Vous avez une réserve d’eau et tous instruments d’hygiène. On vous apportera vos repas. Il y a des bandes à visionner. Quant aux hublots, vous pouvez les manœuvrer sur ce tableau. Ils sont obturés pour le moment, mais si vous désirez avoir un aperçu de l’espace…

Avec une certaine agitation, Baley dit :

— Ca va très bien, mon garçon. Laisse les hublots obturés.

Il avait employé la dénomination péjorative que les Terriens utilisaient toujours pour s’adresser aux robots, mais l’autre n’avait pas eu de réaction. Il ne pouvait en avoir, bien sûr. Ses réponses étaient limitées et soumises aux Lois de la Robotique.

Le robot inclina son imposante carcasse métallique en guise de respectueuse déférence et sortit de la pièce.

Baley était maintenant seul dans sa chambre et pouvait l’étudier de fond en comble. Du moins, c’était mieux que l’avion : il pouvait voir ce dernier de bout en bout, prendre conscience de ses dimensions. Mais l’astronef était vaste, comportait des couloirs, des coursives, des chambres. C’était une véritable petite ville. Enfin, Baley pouvait presque respirer sans gêne.

Des lumières s’allumèrent et la voix métallique d’un robot résonna dans le haut-parleur, lui donnant des instructions détaillées pour éviter les malaises de l’accélération au décollage.

Il sentit l’inertie le repousser contre les sangles, l’amortisseur hydraulique s’enfoncer ; il entendit le grondement lointain des tuyères chauffées à blanc par la micropile protonique, puis le sifflement déchirant pendant la traversée de l’atmosphère qui s’amenuisait jusqu’aux ultra-sons, pour disparaître totalement au bout d’une heure.

Il voguait maintenant dans l’espace.

Il lui semblait ne plus éprouver la moindre sensation, que tout avait perdu sa réalité. Il avait beau se dire que chaque seconde l’éloignait de plusieurs milliers de kilomètres, le séparait plus encore des villes, de Jessie, son cerveau se refusait à l’admettre.

Le deuxième jour (ou le troisième – il n’y avait aucun moyen d’évaluer la course du temps, sinon par les périodes de repas et du sommeil), il éprouva la sensation fugitive et bizarre d’être retourné comme un gant. Ca ne dura qu’un instant et Baley savait bien que c’était le grand saut, ce passage invraisemblable, incompréhensible, presque mystique et si bref, dans l’hyperespace. Grâce à quoi l’astronef, et tout ce qu’il contenait, se trouvait transporté d’un point à l’autre de l’espace, à des années-lumière de distance.

Puis une période de temps s’écoulerait, puis un autre grand saut, une nouvelle période, puis un nouveau saut.

Baley se disait qu’il était à des années-lumière de la Terre, des dizaines d’années-lumière, des centaines, des milliers… Il ignorait les distances parcourues. Il n’y avait personne sur Terre capable de localiser Solaria dans l’Univers. Il était un ignorant, ils étaient des ignorants, tous les Terriens sans exception.

Il se sentit terriblement seul.

Il eut la sensation d’un ralentissement alors que le robot faisait de nouveau son apparition. Ses organes de vision, rouge sombre, détaillèrent l’arrimage de Baley ; il resserra, expertement, un écrou à oreilles et vérifia rapidement tous les éléments de l’amortisseur hydraulique.

— Nous toucherons le sol dans trois heures, dit-il. Vous voudrez bien rester consigné dans votre chambre. Un homme viendra vous faire sortir et vous escortera à votre lieu de séjour.

— Un instant, dit Baley la voix étranglée.

Ficelé comme il l’était, il se sentait totalement impuissant.

— A l’arrivée, ce sera quelle période du jour ?

Aussitôt le robot lui répondit : « Selon l’heure standard galactique, il sera…

— L’heure locale, mon garçon, l’heure locale, Jehoshaphat !

Le robot continua, d’un ton monocorde :

— Le jour, sur Solaria, a une durée de vingt-huit heures trente-cinq minutes. L’heure solarienne se divise en dix dixièmes, chaque dixième en cent centièmes. L’horaire prévoit notre arrivée à l’aéroport au vingtième centième du cinquième dixième.

Baley se mit à détester le robot pour son inaptitude à comprendre, car maintenant il se trouvait obligé de poser la question en termes nets et de révéler son point faible.

Il fallait la poser, et carrément :

— Fera-t-il jour ? !

Et après toutes ces circonlocutions précédentes, le robot répondit :

— Oui, monsieur.

Et il s’en fut.

Il ferait jour. Il allait sortir à l’air libre, sur la surface nue d’une planète, en plein jour !

Il n’était pas sûr de ce qu’il allait éprouver. Il avait eu l’occasion d’entrevoir des surfaces libres de sa planète, de certains points de la ville. Il lui était même arrivé de sortir à l’air libre un court instant. Mais, toujours, entouré de murs ou tout à proximité.

L’asile où se protéger était toujours à portée de main.

Mais où allait-il trouver asile maintenant ? Il n’y aurait même pas le mur fallacieux des ténèbres.

Et parce qu’il ne voulait pas faire montre d’une seule faiblesse devant les Spaciens – il s’en serait voulu sa vie durant – il se contracta contre les sangles qui le protégeaient des forces gravitationnelles, ferma les yeux et se mit à lutter obstinément contre la panique.


2

Un ami retrouvé

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Baley perdait pied. La raison seule ne suffisait pas à refréner sa panique.

Il se répétait inlassablement :

— Des hommes vivent au plein air toute leur vie. C’est ce que font les Spaciens maintenant ; c’est ce qu’autrefois ont fait nos ancêtres sur Terre. Il n’y a pas de danger réel à se trouver hors des murs. C’est mon esprit seul qui s’obstine à croire le contraire.

Mais rien n’y faisait. Quelque chose en lui, de plus fort, de supérieur à la raison, réclamait les murailles et refusait l’air libre.

A mesure que le temps passait, il sentait bien qu’il n’arriverait pas à contrôler sa frayeur. Il ne serait qu’une épave tremblante, lâche et pitoyable. Les Spaciens qu’on allait envoyer à sa rencontre (avec des masques faciaux pour se préserver des germes et gantés pour éviter tout contact) n’auraient même pas à le mépriser. Ils n’éprouveraient que du dégoût.

Il continua de lutter, en serrant les dents.

L’astronef se posa. Les sangles antigravitationnelles se relâchèrent automatiquement, tandis que l’amortisseur hydraulique basculait à l’intérieur de la paroi. Baley resta assis dans le fauteuil. Il avait une peur atroce mais était bien résolu à ne pas la montrer.

Il détourna la tête dès qu’il entendit le léger bruit que fit la porte de la pièce en s’ouvrant. Du coin de l’œil, il avait pu entrevoir une haute silhouette bronzée qui s’avançait : un Spacien, un de ces arrogants descendants de Terriens qui avaient renié leur planète mère.

Le Spacien parla : « Bonjour Elijah. »

Baley, avec un brusque sursaut, se retourna vers celui qui venait de parler ; son regard vacilla et il se leva de son siège presque à son insu.

Il dévisageait son interlocuteur, retrouvant les larges pommettes altières, les traits d’un calme marmoréen, la symétrie de tout le corps, et surtout ce regard droit et pur d’yeux bleus qui ne cillaient pas.

— Daneel !

L’être de l’Espace répondit :

— Il m’est agréable que vous veuillez bien vous souvenir de moi, Elijah.

« Me souvenir de vous. » Baley sentit un immense soulagement l’envahir : devant lui se dressait un écho de la Terre, un ami, un réconfort, un messie. Il avait un irrésistible désir de le serrer dans ses bras, de l’étreindre, de rire en lui tapant dans le dos, toutes ces stupidités si sentimentales que se font deux vieux amis qui se retrouvent après une séparation.

Mais il se contint. Ce n’était pas possible. Il ne pouvait que s’avancer, tendre la main et dire :

— Il est peu probable que je vous oublie jamais, Daneel.

— J’en suis très heureux, dit Daneel, hochant sérieusement la tête. Quant à moi, vous ne l’ignorez pas, tant que je serai en bonne condition, il me sera absolument impossible de vous oublier. Aussi, suis-je heureux de vous revoir.

Il prit la main de Baley dans la sienne, ferme et fraîche, ses doigts serrant, avec une force agréable, sans être douloureuse, puis relâchant leur pression.

Baley souhaitait ardemment que Daneel fût réellement incapable de capter les folles idées qui venaient juste de lui traverser l’esprit et qui n’étaient pas encore dissipées, ce cri intérieur d’une intense amitié, presque d’un véritable amour.

Après tout, on ne pouvait aimer comme un ami ce Daneel Olivaw ; ce n’était pas un homme, ce n’était qu’un robot humanoïde.

Le robot, qui avait tellement l’air d’un être humain, parla :

— J’ai demandé qu’un véhicule de surface, piloté par un robot, soit relié par sas externe.

Baley fronça les sourcils :

— Un sas externe ?

— Oui. C’est un engin courant, souvent utilisé dans l’espace pour transférer du personnel ou du matériel d’un astronef à l’autre sans qu’il soit besoin de l’équipement spécial antivide. Il semblerait que vous n’êtes pas familiarisé avec ce genre d’instrument.

— En effet, dit Baley. Mais je me représente assez bien la chose.

— Bien sûr, il est assez difficile de l’utiliser entre un astronef et un véhicule de surface, mais j’ai exigé que ce soit fait. Heureusement, la mission où vous et moi nous nous trouvons engagés a priorité absolue : les problèmes se résolvent très rapidement.

— Vous êtes désigné pour enquêter sur ce meurtre, vous aussi ?

— On ne vous l’avait pas dit ? Je regrette de n’avoir pas réparé aussitôt cette omission.

Evidemment, les traits impassibles du robot ne marquèrent aucun regret.

— C’est le Dr Han Fastolfe, que vous avez rencontré sur la Terre, au cours de notre précédente enquête en commun, et dont j’espère que vous vous souvenez, qui a suggéré le premier que vous seriez un enquêteur particulièrement qualifié pour ce genre d’affaire. Il mit comme condition que nous soyons, de nouveau, désignés tous les deux pour enquêter.

Baley réprima un sourire. Le Dr Fastolfe était originaire d’Aurore, le plus puissant des Mondes Extérieurs. Et visiblement l’avis d’un savant d’Aurore était chose d’importance.

— Il ne faut pas détruire une bonne équipe, hein, dit Baley.

La joie instinctive qu’il avait ressentie en voyant Daneel commençait à s’estomper et il se sentait de nouveau oppressé.

— Je ne sais pas s’il avait particulièrement cette idée en tête, Elijah. D’après la nature des ordres qu’il m’a donnés, je croirais plutôt que ce qui lui importait fût que votre coéquipier eût l’expérience de votre monde et, en conséquence, fût au courant de vos petites manies.

— Nos manies !

Baley fronça les sourcils, offensé. Ce n’était pas là un mot qu’il appréciait lorsqu’on le lui appliquait.

— Eh bien ! par exemple, cette question du sas externe. Je suis au courant de l’aversion que vous éprouvez pour les grands espaces libres. C’est une conséquence de votre éducation à l’intérieur des villes de la Terre.

Peut-être était-ce dû à ce mot de manie appliqué aux Terriens, mais Baley eut l’impression qu’il devait contre-attaquer ou perdre la face devant une machine. Aussi, changea-t-il brusquement de sujet – ou peut-être était-ce simplement l’expérience de toute sa vie passée qui lui interdisait d’ignorer un illogisme.

— Il y avait un robot à bord, dit-il, qui s’occupait de mon bien-être. Un robot (et là il mit quelque malice) qui a l’apparence d’un robot. Le connaissez-vous ?

— Je lui ai parlé avant de monter à bord.

— Comment s’appelle-t-il ? Comment puis-je entrer en contact avec lui ?

— C’est RX-24-75. Il est normal sur Solaria de n’appeler les robots que par leur matricule de série.

Les yeux calmes de Daneel se portèrent sur le tableau de contrôle près de la porte.

— Ce bouton doit l’appeler.

Baley appuya du doigt et, moins d’une minute plus tard, le robot, tout au moins celui à l’apparence de robot, entra.

Baley dit :

— Vous êtes RX-24-75 ?

— Oui, monsieur.

— Vous m’avez dit, tout à l’heure, que quelqu’un allait venir pour me faire sortir de L’astronef et m’escorter jusqu’à mon domicile. Est-ce celui dont vous parliez ? dit Baley en désignant Daneel.

Les deux robots se regardèrent et RX-24-75 affirma :

— Ses papiers confirment qu’il est bien la personne qui doit vous rencontrer.

— Vous avait-on prévenu d’autre chose avant son arrivée ? De son aspect, par exemple ?

— Non, monsieur. Je ne savais rien d’autre que son nom.

— Qui vous avait prévenu ?

— Le capitaine de l’astronef, monsieur.

— Un Solarien, je crois ?

— Oui, monsieur.

Baley s’humecta les lèvres. La prochaine question serait décisive :

— Quel nom devait porter celui que vos instructions désignaient devant me rencontrer ?

— Daneel Olivaw, monsieur, répondit le robot.

— C’est bien, mon garçon. Vous pouvez disposer.

Après une courbette façon robot, et un rapide demi-tour, RX-24-75 sortit de la pièce.

Baley se retourna vers son collègue et, d’un ton pensif :

— Vous ne m’avez pas dit toute la vérité, Daneel.

— Qu’entendez-vous par là, Elijah ? demanda Daneel.

— Tout à l’heure, lorsque nous parlions, il m’est revenu à l’esprit quelque chose de curieux. Lorsque RX-24-75 m’a dit que quelqu’un viendrait me chercher, il déclara qu’un homme allait venir. Je m’en souviens très bien.

Daneel écoutait paisible, sans un mot. Baley reprit :

— Je me suis dit, lorsque je vous ai vu, que le robot avait fait erreur, ou bien que l’homme primitivement désigné avait été au dernier moment remplacé, par vous, sans que RX-24-75 ait été prévenu du changement. Mais vous m’avez entendu vérifier ce point : c’est bien vos papiers qui lui avaient été communiqués, c’était bien votre nom qui était marqué. Mais le nom marqué n’était pas tout à fait exactement le vôtre, Daneel, n’est-ce pas ?

— En effet, mon nom n’y figurait pas en entier, reconnut Daneel.

— Car votre nom exact n’est pas Daneel Olivaw, mais R Daneel Olivaw, n’est-ce pas ?

— C’est tout à fait cela, Elijah.

— J’en conclus donc que RX-24-75 n’a jamais été prévenu du fait que vous étiez un robot. On lui a laissé croire que vous étiez un homme, ce qui, en raison de votre physique, est parfaitement plausible.

— Il n’y a rien à reprendre à votre raisonnement.

— Continuons donc.

Baley commençait d’éprouver les premiers frissons d’une espèce de plaisir intuitif. Il était sur la piste de quelque chose. Ce pourrait bien ne pas être quelque chose d’important, mais c’était le genre de piste qu’il savait relever, le genre d’enquête où il excellait, au point qu’on fasse appel à lui de l’autre bout de l’Univers.

— Pourquoi, dit-il, chercherait-on à tromper un vulgaire robot ? Que lui importe, à lui, que vous soyez homme ou robot ? De toute façon, il obéira aux ordres. Une conclusion logique s’impose : d’une part, le capitaine solarien qui a prévenu le robot de votre arrivée, et, d’autre part, les fonctionnaires solariens qui donnèrent ces instructions au capitaine ignoraient tous votre qualité de robot. Comme je viens de vous le dire, j’en tire là une conclusion logique, mais peut-être n’est-ce pas la seule qu’on puisse en extraire. En tout cas, celle-ci est-elle valable ?

— A mon avis, oui.

— Parfait ! Maintenant, quelle est la raison de cette supercherie ? Le Dr Han Fastolfe, en recommandant votre coopération, laisse croire aux Solariens que vous êtes un homme. Est-ce que ce n’est pas délicat ? Si les Solariens découvrent le pot aux roses, il y aura du grabuge. Pourquoi donc s’y être résolu ?

L’humanoïde dit :

— On me l’a expliqué, Elijah : votre coopération avec un homme des Mondes Extérieurs va vous faire prendre en considération par les Solariens, tandis que de vous associer avec un robot ne pourrait que vous amoindrir. Comme j’étais au courant de vos mœurs et pouvais travailler fructueusement en équipe avec vous, on a pensé qu’il était plus commode de laisser croire aux Solariens que j’étais un homme et qu’ils m’acceptent comme tel, sans pour autant les tromper en affirmant réellement que j’en étais un.

Baley n’en crut pas un mot. Tout cela dénotait une telle compréhension, un respect si poussé des sentiments terriens, que c’était invraisemblable de la part d’un Spacien, même de quelqu’un d’aussi évolué que Fastolfe.

Baley envisagea un autre point de vue et demanda :

— Les solariens ne sont-ils pas réputés pour la qualité de leur production de robots ?

— Je suis heureux de constater que l’on vous a mis au courant des affaires intérieures de Solaria, dit Daneel.

— Au courant de rien du tout ! J’ai une idée de l’orthographe du mot « Solaria » et à cela se bornent mes connaissances.

— Alors, je ne conçois pas ce qui a pu vous pousser à poser cette question, Elijah, mais elle est tout à fait à propos et vous êtes tombé en plein sur le problème. Ma mémoire magnétique comporte des références qui prouvent que, sur les quelque cinquante Mondes Extérieurs, la renommée de Solaria provient de la qualité et de la variété des robots fabriqués ici. Cette planète exporte des robots spécialisés dans tous les autres Mondes Extérieurs.

Baley hocha la tête, plein d’une amère satisfaction. Il était évident que Daneel ne pouvait suivre des intuitions paralogiques qui prenaient pour base les défauts de l’humanité. Et Baley n’avait pas la moindre envie de lui expliquer son raisonnement. Si Solaria se révélait un monde renommé pour ses robots, le Dr Han Fastolfe et ses collègues pouvaient avoir des motifs purement personnels et très humains pour mettre en valeur leur chef-d’œuvre en matière de robot. Ils n’avaient, en vérité, que faire de la sécurité ou des sentiments d’un Terrien. Mais ils allaient pouvoir ainsi démontrer leur supériorité en laissant croire aux Solariens qu’un robot fabriqué sur Aurore était un être humain et en le faisant l’accepter pour tel.

Baley se sentit beaucoup mieux. Mais que c’était étrange de n’avoir pu se débarrasser de ses angoisses malgré les efforts intellectuels déployés dans ce but, malgré toute sa force de volonté, et d’y parvenir en un clin d’œil parce que sa fatuité venait d’être agréablement chatouillée.

De s’apercevoir que les Spaciens n’étaient pas dépourvus d’infatuation y avait aussi contribué.

« Jehoshaphat ! pensa-t-il, nous sommes tous humains, même les Spaciens. »

Et à haute voix, presque agressif, il demanda :

— Mais jusqu’à quand attendrons-nous ce véhicule ? Je suis prêt.

Le sas externe semblait n’être qu’assez mal adapté à l’usage qu’on en faisait. L’homme et l’humanoïde sortirent de l’astronef très droits, marchant sur un réseau flexible, qui se pliait et ondulait sous leurs poids. (Dans l’espace Baley voyait confusément le tableau : les hommes libérés de la pesanteur pouvaient facilement glisser sur toute la longueur du couloir pour se rendre d’un astronef à un autre, propulsés par un simple saut en avant.) A l’autre extrémité, le couloir se rétrécissait maladroitement, les réseaux de mailles s’enchevêtraient comme si quelque main géante les avait comprimés. Daneel, tenant la torche électrique, se mit à quatre pattes, imité par Baley. Ils parcoururent les dix derniers mètres dans cette posture, pour arriver enfin dans ce qui était visiblement un véhicule de surface.

Daneel referma la porte par laquelle ils venaient de passer en la faisant glisser et l’assujettit avec soin. Il y eut un bruit assez fort de craquement métallique, produit probablement par le sas que l’on ôtait.

Baley regarda avec curiosité tout autour de lui. Le véhicule n’offrait rien de trop extraordinaire. Il y avait des banquettes, l’une derrière l’autre, où trois personnes pouvaient prendre place, des portières de chaque côté de la banquette. Les parties luisantes des portières qui d’habitude devaient servir de vitres, semblaient noires et opaques, ce qui probablement était dû à une excellente polarisation. Baley connaissait déjà ce genre de procédé.

L’intérieur de la voiture était éclairé par deux plafonniers jaunes et ronds ; en bref, la seule chose que Baley trouvait étrange était l’appareil de communication fixé à la cloison placée juste devant la banquette avant et aussi, bien sûr, le fait qu’il n’y eût pas de tableau de commande visible.

Baley dit :

— Je présume que le conducteur se trouve de l’autre côté de cette cloison.

— Exactement, répondit Daneel, et voici comment donner les ordres.

Il se pencha légèrement en avant et tourna un commutateur à rotule : aussitôt, une lampe rouge se mit à clignoter ; il prononça alors distinctement :

— Vous pouvez démarrer maintenant. Quand vous voudrez… (Baley entendit un vrombissement sourd, qui se dissipa presque aussitôt, une pression très légère et très passagère qui le repoussa contre le dossier, puis plus rien.)

De surprise, il dit :

— Sommes-nous en route ?

— Oui, dit Daneel, cette voiture n’a pas de roues et glisse portée par un champ magnétique. Sauf pendant les accélérations et les ralentissements, vous ne sentirez rien.

— Et dans les virages ?

— La voiture s’incline pour compenser la force centrifuge. De la même façon, elle reste horizontale dans les montées et les descentes.

— Les commandes doivent être compliquées, dit Baley, la gorge sèche.

— Tout est automatique. D’ailleurs, le conducteur est un robot.

— Hum !

Baley savait maintenant tout ce qu’il voulait savoir du véhicule ou presque.

— Nous en avons pour combien de temps ? demanda-t-il.

— Une heure environ. Par avion, c’eût été plus rapide, mais j’ai bien pris soin que vous fussiez dans un véhicule clos et les modèles d’avion en usage sur Solaria ne peuvent pas être clos avec autant d’étanchéité qu’un véhicule de surface comme celui que nous utilisons en ce moment.

Baley se sentit agacé des « bons soins » de l’autre : il se sentait comme un nourrisson confié à une infirmière. Et il s’agaçait presque autant des phrases de Daneel. Il lui semblait que cette phraséologie, inutilement impeccable, allait révéler aussitôt le côté robot de son coéquipier.

Pendant un moment il le dévisagea avec curiosité ; le robot, regardant droit devant lui, restait immobile et imperturbable en dépit de cet examen détaillé.

Le grain de la peau de Daneel était parfait, le système pileux et les cheveux avaient été repiqués avec amour et habileté. Le mouvement des muscles jouant sous la peau était vraiment réaliste. Aucun effort, aussi inutile qu’il pût paraître de prime abord, n’avait été épargné. Cependant, Baley savait, par expérience personnelle, que les membres et le torse pouvaient se séparer selon des lignes de couture invisibles, pour pouvoir opérer les révisions et réparations. Il savait que sous cette peau, d’aspect véritable, il n’y avait que métaux et silicones. Il savait qu’un cerveau positronique, le plus achevé techniquement parlant, mais seulement positronique, se cachait sous la calotte crânienne. Il savait que les « pensées » de Daneel n’étaient que d’éphémères courants positroniques qui couraient dans des circuits inflexiblement réglés et prédéterminés par les ingénieurs-constructeurs.

Mais quels signes pourraient révéler cette réalité à l’expert qui n’en aurait pas été prévenu ? Le léger manque de naturel des phrases de Daneel, l’impassible gravité qu’il observait en tout instant, la perfection sereine de ce spécimen d’humanité.

Mais il perdait son temps.

— Venons-en au fait, dit Baley. Je suppose, Daneel, que l’on vous a mis au courant des affaires solariennes.

— On m’y a mis, Elijah.

— Parfait ! C’est plus qu’on n’en a fait pour moi. Est-ce une planète assez vaste ?

— Elle fait seize mille kilomètres de diamètre. C’est la plus excentrique des trois planètes et la seule habitée. Elle ressemble à la Terre, tant en atmosphère qu’en climats. Sa proportion de terres fertiles est plus importante, ses ressources minières plus faibles, et d’ailleurs moins exploitées. C’est un monde qui peut se suffire à lui-même et qui, par l’exportation de ses robots, s’est assuré un standard de vie élevé.

— Quelle en est la population ?

— Vingt mille personnes.

Baley acquiesça un instant, puis reprit doucement :

— Vous voulez dire vingt millions, je pense.

Ses faibles connaissances sur les Mondes Extérieurs suffisaient à lui démontrer que, bien que ces mondes fussent sous-peuplés au regard des normes terrestres, la population de chacun se chiffrait par millions.

— Vingt mille personnes, Elijah, répéta le robot.

— C’est qu’elle vient juste d’être habitée, alors ?

— Pas du tout. Solaria est indépendante depuis bientôt deux siècles, et on a commencé de s’y installer un siècle, au plus, avant cette date. Le niveau de la population est volontairement réduit à vingt mille personnes, ce que les Solariens eux-mêmes considèrent comme le nombre optimal.

— Quelle surface de la planète occupent-ils donc ?

— Toute la surface fertile.

— C’est-à-dire, en superficie ?

— Environ quatre-vingts millions de kilomètres carrés, y compris les surfaces marginales.

— Et cela pour vingt mille personnes seulement !

— Il y a aussi quelque deux cents millions de robots positroniques en activité, Elijah !

— Jehoshaphat ! Mais… Mais c’est une proportion de dix mille robots par personne.

— C’est de loin le pourcentage le plus élevé de tous les autres Mondes Extérieurs, Elijah. Celui d’Aurore, qui vient immédiatement après, n’est que de cinquante robots par humain.

— Mais que diable ont-ils besoin de tant de robots ? Que font-ils d’une pareille quantité d’énergie ?

— L’énergie n’est qu’une question mineure dans l’ensemble : la plus grande partie des robots est employée dans les mines et plus encore dans l’industrie.

Baley se mit à penser à tous ces robots et en eut le vertige. Deux cents millions de robots. Un tel nombre pour si peu d’hommes. Les robots devaient pulluler sur la planète. Un observateur de l’extérieur pourrait croire que Solaria n’était peuplée que de robots et ne remarquerait pas la faible population humaine.

Il éprouva un urgent besoin de voir par lui-même. Il se souvenait de sa conversation avec Minnim et des prédictions des sociologues sur les dangers que courait la Terre. Cela lui semblait très lointain, un peu irréel, mais il s’en souvenait. Ses dangers personnels et les difficultés qu’il avait rencontrées depuis qu’il avait quitté la Terre avaient étouffé ses souvenirs de la voix de Minnim, proférant des énormités avec son élocution calme et précise, mais sans jamais les faire disparaître totalement.

Il y avait trop longtemps que Baley vivait pour son métier pour se laisser entraver dans ses objectifs par quelque chose d’aussi écrasant que les espaces libres eux-mêmes. Les faits recueillis de la bouche d’un Spacien, ou aussi bien d’un robot des Mondes Extérieurs, ne faisaient pas défaut aux sociologues de la Terre. Ce dont ils avaient un urgent besoin, c’était d’observations de première main, et son principal travail, quoi qu’il pût lui en coûter, était de se les procurer.

Il leva les yeux vers le haut du véhicule :

— Est-ce que cette voiture est un cabriolet, Daneel ?

— Excusez mon ignorance, Elijah, mais je ne vois pas ce que vous voulez dire.

— Peut-on repousser le toit en arrière, l’ouvrir sur le ciel ? (Par la force de l’habitude, il avait presque dit : le dôme.)

— Oui, on le peut.

— Bon, alors, faites-le, Daneel. Je veux jeter un regard au-dehors.

Le robot répondit avec gravité :

— Je regrette, mais je ne puis vous y autoriser.

Baley en fut tout décontenancé :

— Voyons, robot Daneel, dit-il, en appuyant sur le terme de robot, que je me fasse bien comprendre, je vous ordonne de repousser ce toit en arrière.

Bon sang, qu’il le paraisse ou non, ce n’était qu’un robot et il devait exécuter les ordres qu’on lui donnait.

Mais Daneel ne bougea pas et dit :

— Il faut que je vous explique que mon premier souci est de vous éviter tout danger. Tant par les instructions que l’on m’a données que par mon expérience personnelle, je sais que vous risqueriez de graves troubles si vous vous aventuriez dans de grands espaces libres. Aussi ne puis-je vous autoriser à vous y exposer.

Baley sentit son visage s’empourprer tout en reconnaissant la parfaite inutilité de sa colère. Daneel n’était qu’un robot et Baley connaissait bien le texte de la Première Loi de la Robotique : « Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger. »

Et toutes les autres possibilités inscrites dans le cerveau positronique des robots de n’importe quel monde, de n’importe quelle galaxie, devaient s’effacer devant cet objectif primordial. Bien sûr, un robot devait obéir aux ordres donnés, mais sous réserve que l’exécution des dits ordres puisse se faire sans restriction.

Ce n’était que la Deuxième Loi de la Robotique qui disait : « Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la Première Loi. »

Baley s’obligea au calme et dit doucement :

— Je pense que je puis supporter un tel spectacle pendant un court moment, Daneel.

— Ce n’est pas mon avis, Elijah.

— J’en suis seul juge, Daneel.

— Si c’est un ordre, Elijah, je ne puis obéir.

Baley se laissa retomber sur la banquette bien rembourrée. Il était hors de question, bien sûr, d’essayer la contrainte : la force de Daneel, si elle était utilisée à fond, était cent fois supérieure aux possibilités d’un être de chair et d’os. Il était parfaitement capable de maîtriser Baley sans lui causer une simple meurtrissure.

Baley était armé. Il pouvait pointer son arme sur Daneel, mais tout ce qu’il en tirerait, après une sensation momentanée d’avoir la situation en main, ne serait qu’un sentiment d’impuissance encore plus grand. La menace de les détruire n’avait aucun effet sur les robots. L’autodéfense n’apparaissait qu’avec la Troisième Loi : « Un robot se doit de protéger son existence dans la mesure où cette protection n’est pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième loi. »

Daneel se laisserait détruire sans résistance si l’autre terme du dilemme consistait à enfreindre la Première Loi. Et Baley n’éprouvait pas la moindre envie de détruire Daneel, non, pas la moindre.

Pendant un instant, il envisagea de porter l’arme à sa propre tempe : « Ouvrez le toit ou je me fais sauter la cervelle. » Mettre en contraste une phase d’application de la Première Loi et une autre, plus urgente et plus pressante. Mais Baley savait qu’il ne pourrait le faire : ç’eût été vraiment trop s’abaisser et la vision que cette pensée avait évoquée en lui l’écœurait.

D’un ton las, il dit :

— Voulez-vous, je vous prie, demander au conducteur quelle distance en kilomètres il nous reste à parcourir ?

— Certainement, Elijah.

Daneel se pencha et tourna le commutateur à rotule. Mais au même instant Baley se pencha lui aussi et dit :

— Conducteur, baissez la capote de la voiture.

Et d’un geste vif, il ramena le commutateur en place, le couvrant de ses doigts bien serrés.

Un peu haletant, Baley défia Daneel du regard. Pendant une seconde, Daneel resta immobile, comme si ses circuits positroniques défaillaient momentanément sous l’effort d’adaptation qu’exigeait la nouvelle situation. Mais ce temps mort fut très bref et la main du robot se leva.

Baley l’avait prévu. Daneel allait enlever la main humaine de dessus le commutateur (avec douceur, sans lui faire de mal), rouvrir l’interphone et donner l’ordre inverse.

— Vous ne me ferez pas ouvrir les doigts sans me blesser, dit Baley. Vous êtes prévenu. Vous serez obligé de me retourner les doigts.

Ce n’était pas vrai, bien sûr, et Baley ne l’ignorait pas. Mais le mouvement qu’avait ébauché Daneel s’arrêta : tort contre tort. Le cerveau positronique devait évaluer les probabilités respectives, puis les transformer en influx contraires : ce qui amenait une hésitation légèrement prolongée.

— Trop tard, dit Baley.

Il avait gagné Daneel de vitesse. La capote s’abaissa, l’éclat blanc éblouissant du soleil de Solaria vint illuminer l’intérieur de la voiture.

Dans un réflexe instinctif de terreur, Baley voulut fermer les yeux, mais refréna sa panique. Face à lui, il voyait un lavis de vert et de bleu, en quantité incroyable. Il pouvait sentir le souffle fougueux du vent contre son visage, mais était incapable de rien distinguer. Quelque chose passa comme un éclair devant ses yeux : ce pouvait être un robot, un animal, un objet que le vent avait balayé, il n’aurait su le dire ; la voiture allait bien trop vite.

Du bleu, du vert, de l’air, du bruit, du vent, et par-dessus tout cela, écrasant, furieux, implacable, épouvantable, l’éclat incandescent du globe de feu dans le ciel.

Pendant un instant très court, il rejeta la tête en arrière et fixa en plein le soleil de Solaria ; il le regarda sans être cette fois protégé par les verres polarisés des solariums, l’endroit le plus élevé des villes de la Terre. Il faisait enfin face aux pleins feux du soleil.

Et à ce même moment il sentit la main de Daneel sur son épaule. Son esprit brûlait d’un seul désir pendant cet instant irréel et vertigineux : il fallait qu’il voit, il fallait qu’il regarde tout ce qu’il pouvait voir ; et il y avait là Daneel pour l’empêcher de voir.

Mais jamais un robot n’aurait l’audace de faire violence à un être humain. Cette idée ne cessait de le hanter : Daneel ne pouvait l’en empêcher par la force, et pourtant Baley sentit les mains du robot l’obliger à se rasseoir.

Baley leva les bras pour écarter ces mains qui n’étaient pas de chair et perdit connaissance.


3

Quelques données sur la victime

<p>3</p> <p>Quelques données sur la victime</p>

Baley était de nouveau en sécurité, dans un espace bien clos. Le visage de Daneel paraissait flou à ses yeux, et marbré de taches plus sombres qui devenaient pourpres quand il clignait des yeux.

— Qu’est-il arrivé ? demanda Baley.

— Je regrette, dit Daneel, que vous vous soyez fait du mal bien que j’aie été présent. Les rayons du soleil, quand on les reçoit sans protection, sont nocifs aux yeux humains, mais je crois qu’en raison de la brièveté du moment où vous leur avez été soumis ils ne vous auront pas causé de troubles durables. Lorsque vous avez levé les yeux, il m’a fallu vous tirer en arrière, et c’est à cet instant que vous avez perdu connaissance.

Baley fit une grimace. Tout ceci ne résolvait pas la question de savoir s’il s’était évanoui de surexcitation, de terreur, ou après avoir été assommé. Il se tâta la mâchoire et la tête sans découvrir de point douloureux. Il préféra ne pas poser directement la question au robot. Dans un sens, il n’avait pas le moindre désir d’être édifié.

— Ce n’a pas été trop désagréable, dit-il.

— D’après vos réactions, Elijah, il me semble que vous ayez trouvé l’expérience déplaisante.

— Pas le moins du monde, répondit Baley avec entêtement.

Les marbrures qui dansaient devant ses yeux commençaient à se dissiper et ne lui causaient plus d’élancements.

— Je regrette simplement de n’avoir pu en voir davantage. Nous allions trop vite. Sommes-nous passés devant un robot ?

— Nous en avons dépassé un bon nombre. Nous traversons actuellement le domaine de Kinbald, qui est entièrement consacré à des vergers.

— Il faudra que j’essaye de nouveau, dit Baley.

— Vous ne le pourrez plus, moi présent, dit Daneel. Mais j’ai fait ce que vous aviez demandé.

— Qu’avais-je demandé ?

— Souvenez-vous, Elijah, avant d’ordonner au conducteur de baisser la capote, vous m’aviez demandé de me renseigner sur la distance en kilomètres qu’il nous restait à parcourir. Actuellement, nous sommes à quinze kilomètres de notre but et nous serons à destination dans six minutes environ.

Baley eut envie de demander à Daneel s’il était furieux de s’être laissé duper, n’eût été que pour le plaisir de voir ce visage imperturbable s’altérer, mais il se retint.

Evidemment, Daneel aurait répondu non, sans montrer de rancœur ou de gêne. Il aurait continué de demeurer assis, grave, calme, comme d’habitude, comme si rien ne s’était passé.

D’un ton parfaitement uni, Baley dit :

— Quoi qu’il en soit, Daneel, il faudra bien que je m’y fasse.

Le robot regarda son collègue humain :

— De quoi parlez-vous, s’il vous plaît ?

— Dieu Tout-Puissant, mais… mais de l’extérieur, puisqu’il n’y a que des espaces libres sur cette planète.

— Il n’y a nulle raison que vous fassiez attention à l’extérieur, dit Daneel.

Puis, comme si, pour lui, la question se trouvait résolue, il ajouta :

— Nous ralentissons, Elijah. Je crois que nous sommes à destination. Il va vous falloir attendre un peu, le temps que l’on applique un autre sas externe ; nous pourrons alors nous rendre à la demeure qui nous servira de centre pour notre enquête.

— Pas besoin de sas externe, Daneel. Il va bien falloir que je travaille à l’extérieur. Autant commencer l’entraînement tout de suite.

— Il n’y a nulle raison que vous travailliez à l’extérieur, Elijah.

Le robot se disposait à en dire davantage, mais Baley lui imposa silence d’un mouvement nerveux et définitif.

Pour l’instant, il n’était pas d’humeur à accepter les soins et les conseils de Daneel, ni les bonnes paroles ni les pieuses promesses que tout irait bien et qu’on prendrait bien soin de lui.

Ce qu’il voulait, c’était savoir s’il était capable de s’occuper de lui-même et de remplir sa tâche, sans qu’on soit sans cesse à le couver. Voir, sentir des espaces sans limite avait été un rude choc à supporter. Peut-être, quand le moment serait venu, n’aurait-il pas le courage de les regarder en face de nouveau, au risque d’avoir honte de lui-même à jamais et de mettre la Terre en danger. Et tout cela pour une question d’espace illimité.

Ses traits se durcirent à cette simple idée qui venait de l’effleurer : eh bien ! il ferait face au vent, au soleil, et au néant lui-même !

Elijah Baley se sentait dans l’état d’esprit de l’habitant d’une petite ville comme Helsinki, qui visite New York, et qui compte le nombre de niveaux avec un respect terrorisé. Il avait pensé que leur « demeure » allait consister en une simple pièce monobloc, mais ce n’était rien de comparable. Il passait de chambre en chambre, indéfiniment. Les fenêtres panoramiques étaient soigneusement voilées, ne laissant entrer aucune lueur dangereuse. Les lumières s’allumaient sans bruit par un dispositif dissimulé dès qu’ils passaient une porte et s’éteignaient avec la même discrétion quand ils sortaient de la pièce.

— Tant de pièces, dit Baley avec émerveillement, tant de salles. C’est presque une toute petite ville, Daneel.

— Si tel est votre avis, Elijah, dit Daneel sans se compromettre.

Tout cela semblait très étrange au Terrien. Pourquoi était-il donc nécessaire que tant de Spaciens vivent si près de lui ?

— Combien seront-ils à vivre dans cette demeure avec nous ? demanda-t-il.

— Il y aura moi, bien sûr, répondit Daneel, et un certain nombre de robots.

Il aurait dû dire : « Un certain nombre d’autres robots », pensa Baley. Et, de nouveau, il se rendit compte que Daneel avait bien l’intention de jouer le rôle d’un homme en tous points, même vis-à-vis de Baley, qui pourtant savait fort bien ce qu’il en était. Et d’un seul coup, cette idée disparut brusquement, écartée par une autre, plus pressante :

— Des robots, s’écria-t-il, mais combien d’humains ?

— Mais aucun, Elijah !

Ils venaient de pénétrer dans une pièce recouverte, du plancher au plafond, d’enregistrements visuels. Trois visionneuses à vues fixes, avec des écrans de soixante-dix centimètres, dressés verticalement, étaient installées dans trois coins de la pièce ; dans le quatrième, il y avait une chaîne vidéo.

Baley jeta un regard agacé sur toute la pièce.

— Ils ont fichu tout le monde à la porte pour me laisser traîner mes guêtres tout seul dans ce mausolée.

— Mais cette maison est réellement pour vous tout seul. Une résidence comme celle-ci, pour une seule personne, est très courante sur Solaria.

— Tout le monde vit ainsi ?

— Oui, bien sûr.

— Mais que font-ils de toutes ces pièces ?

— Il leur paraît normal d’utiliser chaque pièce pour un seul but bien défini : ceci est le salon de lecture : il y a également le salon de musique, la salle de gymnastique, la cuisine, la boulangerie autonome, la salle à manger, l’atelier de bricolage, diverses pièces consacrées aux réparations des robots et à leur réentraînement, deux chambres à coucher…

— Ca suffit, Daneel. Comment savez-vous tout cela ?

— Ce n’est qu’une partie de la documentation dont on m’a pourvu sur Aurore, avant que je parte, dit Daneel doucement.

— Jehoshaphat ! Et qui s’occupe de tout cet ensemble ? dit-il, en désignant la pièce d’un geste large.

— Il y a un grand nombre de robots domestiques : ils ont été mis à votre service et veilleront à votre confort.

— Mais je n’ai pas besoin d’autant de choses, dit Baley.

Il éprouvait un désir violent de s’asseoir et de ne plus bouger. Il en avait assez de voir des chambres, des pièces, des salles…

— Nous pouvons ne demeurer que dans une seule pièce, si tel est votre plaisir, Elijah. C’est une possibilité qui a été envisagée dès le début. Néanmoins, les mœurs solariennes étant ce qu’elles sont, on a jugé plus sage de faire construire cette maison dans…

— Construire, dit Baley suffoqué. Vous voulez dire que cette maison a spécialement été construite pour moi ? Avec tout ce qu’elle comporte ?

— Dans une économie complètement automatisée par les robots…

— Oui, oui, je sais ce que vous allez dire. Et qu’en feront-ils de ce palais quand l’affaire sera close ?

— Je pense qu’ils le démoliront complètement.

Baley se pinça les lèvres. Bien sûr : on le démolit complètement. On construit un édifice somptueux pour l’usage d’un seul Terrien, et puis on détruit totalement ce qu’il a touché. Il faut aseptiser le sol où cette maison s’est dressée et vaporiser d’antiseptiques l’air même qu’il a respiré. Les Spaciens pouvaient paraître des gens et des esprits forts, mais, eux aussi, ils avaient leurs craintes stupides.

Daneel semblait lire dans son esprit, ou du moins déchiffrer ses mimiques, car il dit :

— Il peut vous venir à l’esprit, Elijah, que c’est pour éviter la contagion qu’ils détruiront cette maison. Si c’est là ce que vous pensez, je vous suggère de ne pas vous inquiéter à ce propos. La crainte qu’ils éprouvent vis-à-vis des maladies n’est pas encore aussi vive. C’est simplement que, pour eux, l’effort nécessité par la construction de cette maison est tellement infime, et l’énergie perdue à la démolir leur paraît aussi mince. Et, selon les lois, Elijah, on n’a pas le droit de laisser cette maison debout. Elle est située sur le domaine de Hannis Gruer, et il n’y a légalement qu’une seule habitation par domaine : celle du propriétaire Il a fallu une dispense spéciale pour construire celle-ci, dans un but parfaitement défini : nous loger pendant une période de temps déterminée, qui est celle dont nous aurons besoin pour accomplir notre mission..

— Qui est cet Hannis Gruer ? demanda Baley.

— Le chef de la Sécurité Solarienne. Nous devons le contacter à notre arrivée.

— Vraiment ! Jehoshaphat ! Daneel, quand est-ce qu’enfin je vais pouvoir apprendre quelque chose de cette histoire insensée ? J’évolue dans le noir le plus complet, et je n’aime pas ça. Je ferais aussi bien de regagner la Terre, je ferais même mieux…

Il sentit qu’il se montait, sous l’effet de la colère, et s’arrêta net ; Daneel n’avait pas bronché et attendait simplement l’instant de pouvoir parler :

— Je regrette que tout cela vous ait agacé. Mes connaissances générales sur la vie à Solaria semblent plus complètes que les vôtres, mais, quant au meurtre, je n’en sais pas plus que vous. C’est l’inspecteur Gruer qui nous dira ce que nous devons savoir. Le gouvernement solarien en a ainsi décidé.

— Eh bien, voyons ce Gruer. Est-ce loin d’ici ?

Baley appréhendait cette idée d’avoir encore à se déplacer au-dehors, et le spasme se faisait sentir de nouveau dans sa poitrine.

Daneel dit :

— Nous n’avons pas besoin de nous déplacer, Elijah. L’inspecteur Gruer nous attend dans le salon de conversation.

— Ah ! parce qu’il y a aussi un salon de conversation, murmura Baley sardonique.

Puis à haute voix :

— Il nous attend ? Maintenant ?

— Je pense que oui.

— Eh bien ! allons-y donc, Daneel.

Hannis Gruer était chauve, et ce, sans restriction. Il n’y avait pas même de frange de cheveux sur les côtés du crâne : une véritable boule de billard. Baley avala sa salive avec difficulté et essaya, par politesse, de ne pas regarder ce crâne, mais ne put s’en empêcher.

Sur Terre, on avait coutume de considérer les Spaciens selon leurs propres idées : ils étaient indiscutablement les rois de la Galaxie, grands, la peau et les cheveux couleur bronze, beaux, imposants, distants : des aristocrates. Bref, tout ce qu’était Daneel Olivaw, mais avec, en plus, le fait d’être des humains. Et les Spaciens que l’on envoyait sur la Terre avaient souvent cet aspect ; peut-être, d’ailleurs, était-ce la raison pour laquelle on les choisissait.

Mais là, le Spacien qu’il avait en face de lui, eût par son physique, facilement passé pour un Terrien. Il était chauve ; par surcroît, son nez était un peu de travers ; pas beaucoup certes, mais sur un Spacien, la plus légère dissymétrie paraissait une anomalie.

— Bonsoir, monsieur, dit Baley. Excusez-moi si nous vous avons fait attendre.

La politesse n’a jamais fait de mal, surtout vis-à-vis de gens avec qui il va vous falloir travailler.

Il eut un instant l’idée de traverser toute la pièce (si ridiculement vaste) et de lui tendre la main pour le saluer. Mais c’était là une tentation facile à vaincre. Un Spacien jamais n’accepterait une telle salutation : une main infestée de microbes terrestres.

Gruer était assis, l’air grave, aussi loin de Baley qu’il lui était possible, les mains cachées par ses longues manches, et ayant probablement inséré des filtres dans ses narines avant l’entrevue, quoique Baley n’ait pu les distinguer. Il lui parut même que Gruer regardait Daneel d’un air de désapprobation comme pour dire : « Vous êtes un étrange Spacien pour vous tenir si près d’un Terrien. » Ce qui ne pouvait signifier qu’une chose : Gruer n’était pas au courant de la supercherie. Mais Baley s’aperçut alors, avec surprise, que Daneel se tenait à bonne distance, bien plus loin qu’il n’en avait coutume.

Evidemment, s’il était resté trop près, Gruer aurait pu trouver qu’une telle attitude était inconcevable. Et Daneel était bien décidé à passer pour un humain.

Gruer avait une voix amicale, agréable, mais il avait tendance à regarder furtivement Daneel, puis à regarder ailleurs pour y laisser revenir son regard.

— Je n’ai guère eu à attendre, dit-il. Soyez les bienvenus sur Solaria, messieurs. Faites comme chez vous.

— Merci bien, monsieur, répondit Baley.

Il se demandait si la courtoisie n’exigeait pas que ce fût Daneel, « Spacien », qui parlât pour eux deux, mais il rejeta cette éventualité avec force. Jehoshaphat ! C’était à lui, personnellement, qu’on avait fait appel pour cette enquête et Daneel n’était venu qu’ensuite. Dans les circonstances présentes, Baley se refusait à jouer les utilités au profit d’un véritable Spacien, à plus forte raison au profit d’un robot, même d’un robot comme Daneel.

Mais Daneel n’essaya même pas de s’assurer le monopole de la conversation, sans que Gruer en paraisse surpris ou gêné. Au contraire, il porta aussitôt son attention sur Baley, sans plus faire grand cas de Daneel.

— On ne vous a rien dit, inspecteur Baley, dit Gruer, au sujet de ce crime pour lequel nous avons fait appel à vos services. Je suppose que vous êtes impatient d’en apprendre davantage ?

Il secoua les bras pour remonter ses manches et se croisa les mains sur le ventre :

— Mais je vous en prie, asseyez-vous, messieurs.

Ce qu’ils firent, tandis que Baley répondait : « Nous sommes dévorés de curiosité », tout en remarquant que Gruer ne portait pas de gants pour protéger ses mains.

Gruer continua :

— C’est de propos délibéré que nous vous avons tenu dans l’ignorance, inspecteur. Nous désirions que vous arriviez l’esprit libre de toute idée a priori, seulement prêt à considérer toutes les données du problème. On va vous fournir incessamment le rapport intégral et détaillé du crime et des recherches auxquelles nous nous sommes livrés. Je crains bien, inspecteur que, à la lueur de votre expérience, vous ne trouviez notre enquête très incomplète, mais nous n’avons pas de forces de police sur Solaria.

— Vraiment, aucune ? demanda Baley.

Gruer eut un sourire et haussa légèrement les épaules.

— Il n’y a jamais de crime ici. Notre population est faible et trop clairsemée. Il n’y a pas d’occasion de commettre des crimes, et donc pas d’occasion pour qu’il faille une police pour les réprimer.

— Oui, je vois. Et malgré tout, il y a eu crime pourtant.

— Hélas ! Mais c’est le premier acte de violence criminelle en deux siècles d’Histoire.

— Il est bien triste, alors, que ce soit un meurtre qui en ouvre la liste.

— C’est bien triste, en vérité. D’autant plus triste même que la victime était une personne que nous ne pouvions nous permettre de perdre. Le dernier être à laisser tuer. Et le meurtre s’est déroulé dans des conditions particulièrement affreuses.

— Je présume que l’on ignore qui peut être l’assassin, dit Baley. Sinon, pourquoi faire venir un détective de la Terre ?

Gruer parut alors fort mal à son aise. Il jetait des regards de côté à Daneel, qui restait assis, sans bouger, une machine calme qui ne perdait pas un mot de la conversation.

Baley savait pouvoir compter sur Daneel à n’importe quel moment de l’avenir, pour lui restituer, mot pour mot, tout ce qui avait été dit, quelle que pût être la durée de l’entretien. C’était un magnétophone qui se déplaçait et parlait comme un homme.

Gruer le savait-il ? Les regards qu’il lançait à Daneel semblaient révéler une certaine inquiétude.

— Non, dit Gruer, je ne puis dire que nous ignorons qui est l’assassin, car, en fait, il n’y a qu’une seule personne qui ait eu la possibilité de commettre ce crime.

— Vous êtes bien sûr que cette personne n’a pas eu seulement une occasion de le commettre ?

Baley n’avait qu’une confiance très limitée dans les affirmations gratuites ; et aucune affection pour les détectives en chambre qui, par la seule logique, découvraient des certitudes et des évidences au lieu de simples probabilités.

Mais Gruer dit, secouant sa tête chauve :

— Non, il n’y a qu’une seule personne qui ait pu le faire. Il est impossible que ce soit quelqu’un d’autre, matériellement impossible.

— Matériellement impossible ?

— Je vous le certifie.

— Alors, il n’y a pas de problème.

— Bien au contraire, le problème est plus ardu que jamais. Car cette seule personne n’a pu commettre ce crime non plus.

Avec un calme olympien, Baley proféra :

— Donc, personne n’a commis de crime.

— Oui. Et pourtant ce crime a eu lieu, et Rikaine Delmarre est mort.

« C’est déjà quelque chose », pensa Baley. Jehoshaphat ! J’ai enfin un petit quelque chose : le nom de la victime. Me voilà bien avancé ! »

Il sortit néanmoins son carnet, et avec gravité nota le renseignement, en partie sous l’emprise d’un plaisir sardonique à montrer qu’enfin il avait pu dénicher ne serait-ce que le fait le plus insignifiant, et en partie, pour éviter de dévoiler, avec une netteté trop grande, qu’il était assis près d’un véritable magnétophone qui n’avait nul besoin de prendre des notes.

— Comment s’écrit le nom de la victime ? demanda-t-il.

Gruer l’épela.

— Quelle profession, je vous prie, monsieur ?

— Fœtologue.

Baley l’orthographia au son, mais n’insista pas.

— Maintenant, dit-il, qui pourrait me donner une version personnelle des circonstances du meurtre ? De préférence, un témoin direct.

Le sourire de Gruer tourna au rictus et de nouveau son regard se porta sur Daneel, pour se poser ailleurs.

— Sa femme, inspecteur.

— Sa femme… ?

— Oui. Elle s’appelle Gladia.

Gruer prononçait le prénom en trois syllabes, accentuant la seconde.

— Ont-ils des enfants ? dit Baley, le regard fixé sur ses notes.

N’obtenant pas de réponse, il leva la tête, en répétant : « Des enfants ? »

Mais Gruer faisait une épouvantable grimace, comme s’il avait mangé quelque chose d’amer. Il semblait prêt à vomir, et dit finalement avec effort :

— Comment le saurais-je ?

— Hein ! fit Baley.

Gruer se dépêcha d’ajouter :

— En tout cas, je pense qu’il vaut mieux différer à demain le début réel de l’enquête. Je sais que vous avez fait un voyage éprouvant, monsieur Baley, et que vous devez être passablement fatigué et avoir très faim.

Baley, qui allait se récrier, s’aperçut soudain que l’idée de manger le tentait terriblement et se contenta de dire : « Nous ferez-vous l’honneur de partager notre repas ? » tout en sachant bien que Gruer, Spacien, déclinerait l’invitation. (Cependant, il avait réussi à lui faire dire « monsieur Baley », au lieu « d’inspecteur Baley ». C’était déjà un point d’acquis.)

— Des engagements antérieurs rendent cela impossible. Il me faut vous quitter. Je vous prie de m’excuser.

Baley se leva. Il eût été poli de raccompagner Gruer jusqu’à la porte. Mais, en premier lieu, l’idée d’aller jusqu’au seuil et aux espaces découverts ne le tentait guère. Et de plus il ignorait totalement où se trouvait ladite porte. Aussi resta-t-il debout, ne sachant trop que faire.

Gruer fit un signe de tête, en souriant :

— J’aurai l’occasion de vous revoir. Vos robots connaissent la combinaison pour me toucher si vous désirez me parler.

Et il disparut.

Baley poussa un cri de surprise. Gruer et la chaise où il était assis s’étaient volatilisés. Le mur, derrière Gruer, le plancher sous ses pieds avaient complètement changé en l’espace d’un clin d’œil.

Daneel dit avec calme :

— De toute la conversation, il n’a jamais été là en chair et en os. Ce n’était qu’une image tridimensionnelle. Je pensais que vous le saviez : vous avez des récepteurs tridimensionnels sur Terre.

— Oui, mais pas comme celui-ci, murmura Baley.

L’image tridimensionnelle sur Terre était enfermée dans un champ de forme cubique, qui scintillait contre l’arrière-plan. L’image elle-même n’avait pas de stabilité et, sur Terre, on ne pouvait confondre l’apparence et la réalité ; mais ici…

Ce n’était pas étonnant que Gruer n’ait pas mis de gants et qu’il n’ait pas eu besoin de filtre dans les narines non plus.

Daneel dit :

— Voudriez-vous venir manger, maintenant, Elijah ?

Le repas fut pour Baley un calvaire imprévu : des robots ne cessaient d’apparaître : l’un pour mettre la table, un autre pour porter les plats…

— Mais combien donc y en a-t-il dans cette maison, Daneel ? s’enquit Baley.

— Une cinquantaine, Elijah.

— Et pourquoi restent-ils là, tandis que nous mangeons ? (L’un des robots s’était retiré dans un coin, sa tête de métal poli aux yeux luisants tournée dans la direction de Baley.)

— C’est la coutume, dit Daneel. L’un d’entre eux reste toujours présent, au cas où nous aurions besoin de ses services. Mais si sa présence vous gêne, ordonnez-lui simplement de partir.

Baley haussa les épaules : «Bon ! Qu’il reste ! »

Dans des circonstances normales, Baley eût trouvé la chère délicieuse. Mais maintenant, il mangeait sans goût. Il remarqua, par réflexe, que Daneel mangeait aussi avec une espèce de détachement impersonnel. Bien sûr, un peu plus tard, il irait vider le réceptacle de chlorure de vinyle qui lui servait « d’estomac » pour faire disparaître les aliments absorbés. Mais, de toute façon, Daneel continuait à bien jouer son rôle d’homme.

— Fait-il nuit dehors ? demanda Baley.

— C’est la nuit, en effet, répondit Daneel.

Baley jeta un regard sombre sur le lit. Il était trop vaste. Toute la chambre, d’ailleurs, était trop grande. Et puis, il n’y avait pas de couverture, rien que des draps. Tout cela ne lui donnerait guère l’illusion d’une protection.

Tout était si difficile. Il venait de traverser une expérience déprimante : il avait pris sa douche dans un bac attenant à la chambre. C’était peut-être le comble du raffinement mais, pour lui, cela lui paraissait plutôt un remarquable manque d’hygiène.

Il demanda d’un ton sec :

— Comment éteint-on la lumière ?

A la tête du lit luisait une veilleuse. C’était peut-être pour faciliter la lecture d’un livre sur la visionneuse avant de s’endormir, mais Baley n’était pas d’humeur à lire.

— On s’en occupera dès que vous serez couché, si vous manifestez l’envie de dormir.

— Qui, on ? Les robots qui surveillent, n’est-ce pas ?

— C’est leur travail.

— Jehoshaphat ! Mais qu’est-ce que ces Solariens peuvent faire par eux-mêmes ? grogna Baley. C’est merveille que je n’aie pas eu de robot pour me frotter le dos sous la douche !

Sans l’ombre d’un sourire, Daneel répondit :

— Vous en auriez eu un si vous en aviez manifesté le désir. Quant aux Solariens, ils font ce qu’ils ont envie de faire. Aucun robot ne remplira sa tâche si on lui donne l’ordre précis de ne pas le faire, sauf s’il est nécessaire qu’elle soit accomplie pour le bienêtre d’un humain.

— Bon bon ! Bonne nuit, Daneel.

— Je suis dans l’autre chambre, Elijah. Si, à n’importe quel moment, au cours de la nuit vous avez besoin de quelque…

— Oui, je sais. Les robots viendront.

— Il y a un bouton d’appel sur la table de nuit. Vous n’aurez qu’à le presser et je viendrai moi aussi.

Le sommeil fuyait Baley. Il ne cessait de se représenter la maison où il se trouvait, établie d’une manière si précaire sur l’écorce externe de ce monde, avec le vide tapi tout près comme un monstre.

Sur terre, sa pièce, si confortable, si douillette, si surpeuplée, était blottie parmi tant d’autres. Il y avait des douzaines de niveaux différents et des milliers de gens pour le séparer de la surface.

Mais, même sur Terre, essayait-il de se persuader, il y a des gens qui habitent le niveau le plus haut. Ils sont tout près de l’extérieur, sans autre protection. Bien sûr. Mais c’est pourquoi ils ont loué pour une bouchée de pain.

Puis il se mit à penser à Jessie, à des milliers d’années-lumière de lui.

Il avait terriblement envie de sortir du lit sur-le-champ, de s’habiller, d’aller la rejoindre. Ses pensées devenaient de plus en plus confuses. Si seulement il y avait un tunnel, un petit tunnel mignon, bien tiède, creusé dans le rocher et le métal, du solide, du sérieux, un petit tunnel pour aller de Solaria jusqu’à la Terre, eh bien ! il marcherait, marcherait, mar-che-rait.

Il reviendrait jusqu’à la Terre, à pied, jusqu’à Jessie, jusqu’au bien-être, jusqu’à la sécurité.

Sécurité ? Les yeux de Baley se rouvrirent d’un seul coup, ses bras se raidirent et il se redressa sur le coude, à peine conscient de ce qu’il faisait.

Sécurité – Sûreté – Cet homme, Hannis Gruer, était le chef de la Sûreté Solarienne. C’est ce qu’avait dit Daneel. Et qu’est-ce que ce mot de sûreté voulait dire ici ? Si c’était la même chose que sur Terre, et pourquoi eût-ce été différent, cet homme, ce Gruer, était responsable de la sécurité du territoire de Solaria, contre toute invasion venue de l’extérieur, et toute révolte à l’intérieur.

Pourquoi s’intéressait-il à une histoire de meurtre ? Etait-ce en raison du manque de police sur Solaria que le ministère de la Sûreté s’occupait d’un meurtre, parce que le plus proche, par ses attributions, d’un ministère de la Justice ?

Gruer avait semblé à l’aise tant qu’il s’adressait à Baley ; mais ses regards furtifs qu’il n’avait cessé de lancer à Daneel ?

Avait-il des soupçons sur les mobiles de Daneel ? Baley lui-même avait ordre de garder les yeux bien ouverts, et il était fort possible qu’on ait donné des instructions identiques à Daneel.

C’était tout naturel, de la part de Gruer, de craindre toute tentative d’espionnage : son travail lui faisait une règle d’avoir des soupçons dès qu’il s’agissait d’une question où il était normal qu’il pût en avoir. Et il n’aurait pas de grosses craintes vis-à-vis de Baley, un Terrien, un représentant du monde le moins redoutable de toute la Galaxie. Tandis que Daneel était un homme d’Aurore, le plus ancien, le plus vaste, le plus puissant des Mondes Extérieurs. Là était toute la différence. Et Gruer, Baley s’en souvenait maintenant, n’avait pas adressé la parole à Daneel.

De même, quelles raisons pouvaient pousser Daneel à se faire passer pour un homme, au point de singer si remarquablement les attitudes humaines ? L’explication précédente que s’était donnée Baley, une supercherie destinée à rehausser l’orgueil des gens qui avaient conçu et réalisé Daneel sur Aurore, pêchait par insignifiance. Il semblait évident maintenant que cela visait un but beaucoup plus sérieux.

Un homme pouvait s’attendre à bénéficier de l’immunité diplomatique, d’une certaine courtoisie, d’une certaine gentillesse, mais pas un robot.

Mais alors, pourquoi Aurore n’avait-elle pas envoyé un homme véritable ? Pourquoi jouer son va-tout sur un bluff pareil. La réponse sauta immédiatement à l’esprit de Baley. Un homme d’Aurore, un Spacien, n’aurait jamais accepté de faire équipe d’une manière aussi prolongée et aussi intime avec un Terrien.

Mais à supposer que toutes ces déductions fussent exactes, pourquoi fallait-il qu’on ait trouvé ce meurtre si important pour que Solaria admît sur son sol un Terrien et, plus encore, un Aurorain ?

Baley avait l’impression d’être pris au piège.

Il était pris au piège de Solaria, par les nécessités de sa mission, des dangers que courait la Terre. Il était pris au piège de mœurs qu’il pouvait difficilement supporter, et d’une responsabilité dont il ne pouvait se débarrasser. Et, en plus de tout cela, il se trouvait probablement pris au piège d’un conflit entre Spaciens alors qu’il se trouvait incapable d’en comprendre l’essence.


4

Vision d’une femme

<p>4</p> <p>Vision d’une femme</p>

Il finit par s’endormir. Il ne sut pas quand il passa de l’état de veille au sommeil : ses pensées, à un moment donné, devinrent de plus en plus floues, et il ouvrit les yeux alors que la tête de son lit luisait de tout son poli et que le plafond avait l’éclat frais du jour. Il regarda sa montre.

Des heures s’étaient écoulées. Les robots qui dirigeaient la maison avaient dû décider qu’il était temps que Baley s’éveille : aussi avaient-ils fait en sorte qu’il ouvre les yeux.

Il se demanda si Daneel était réveillé lui aussi, et se rendit compte immédiatement de l’illogisme de son idée : Daneel ne pouvait pas dormir. Il se demanda alors s’il avait feint de dormir pour bien jouer le rôle qu’on lui avait donné. S’était-il déshabillé ? Avait-il passé un pyjama ?

Comme si les pensées de Baley l’avaient évoqué, Daneel entra à ce moment :

— Bonjour, Elijah.

Le robot était habillé de pied en cap, la figure parfaitement reposée :

— Avez-vous bien dormi ? continua-t-il.

— Oui, fit Baley, d’un ton peu amène, et vous ?

Il sauta du lit et se précipita dans la salle de bains pour se raser et procéder à son habituelle toilette du matin, en criant :

— Si un robot se présente pour me raser, renvoyez-le ! Ils me rasent déjà assez, même quand je ne les vois pas !

Il se regardait, tout en se rasant, et s’émerveillait un peu de voir que le visage reflété dans le miroir était si semblable à celui qu’il voyait sur Terre. Ah ! si seulement ce reflet était un autre Terrien, avec lequel il pût parler, au lieu d’un simple jeu de lumière qui lui restituait son image familière ; s’il pouvait revoir avec lui en détail tout ce qu’il avait déjà appris, aussi mince et insignifiant que ce fût !

C’est trop mince, il en faudrait plus ! grommela-t-il en s’adressant à son image.

Il sortit en s’épongeant le visage et passa son pantalon sur des sous-vêtements tout neufs. (Les robots fournissaient tout ce qu’il lui fallait, que le diable les emporte !)

— Voudriez-vous répondre à quelques questions, Daneel ? demanda-t-il.

— Vous savez bien, Elijah, que je réponds à toutes vos questions dans la mesure de mes connaissances.

(Ouais ! ou d’après ce qu’on t’a dit de dire, pensa Baley.)

— Pourquoi n’y a-t-il que vingt mille personnes sur Solaria ? poursuivit-il.

— C’est là seulement un fait. Une évidence. La somme de toutes les personnes dénombrées, répondit Daneel.

— Oui, bien sûr. Mais vous répondez à côté de la question. La planète peut nourrir des millions d’habitants. Alors, pourquoi vingt mille seulement ? Vous m’avez dit que c’était le chiffre que les Solariens considéraient comme l’idéal. Pourquoi ?

— C’est leur manière de vivre.

— Vous voulez dire qu’ils pratiquent le contrôle dès naissances ?

— Oui.

— En laissant leur planète pour ainsi dire inoccupée ?

Baley ne savait pas lui-même pourquoi il appuyait tant et tant sur ce point, sinon que la population de la planète était l’un des seuls faits précis dont il ait eu connaissance et que c’était l’un des rares points sur lequel il pouvait poser des questions.

— La planète n’est pas inoccupée, répondit Daneel. Elle est divisée en domaines, dont chacun dépend d’un Solarien.

— Si je comprends bien, chaque Solarien vit sur son domaine. Il y a donc vingt mille domaines, autant que de Solariens.

— Il y a moins de domaines que cela, Elijah. Les épouses participent en communauté avec leur mari dans le domaine.

— Il n’y à pas de ville, dit Baley, un frisson dans le dos.

— Pas une seule, Elijah. Ils vivent totalement séparés les uns des autres et ne se rencontrent en personne que dans les circonstances les plus extraordinaires.

— Mais ce sont des ermites !

— Oui et non.

— Qu’est-ce à dire ?

— Hier, l’inspecteur Gruer nous a rendu visite par télévision tridimensionnelle. Les Solariens se rendent ainsi très souvent visite, mais jamais en personne.

Baley regarda Daneel, les yeux dans les yeux, et proféra :

— Nous compris ? Va-t-il falloir que nous vivions de cette façon ?

— Ce sont les us et coutumes d’ici.

— Mais alors, comment mener une enquête ? Si j’ai besoin de voir quelqu’un…

— A partir de cette maison, Elijah, vous pouvez obtenir une liaison par stéréovision avec n’importe qui sur la planète. Il n’y a pas le moindre problème. En fait, cela vous épargnera l’ennui de quitter la maison pour le dehors. C’est là la raison pour laquelle je vous avais dit, à votre arrivée, que vous n’auriez pas l’occasion de devoir vous habituer à sortir au grand air. Et ceci est très bien. Toute autre solution n’eût pu que vous être désagréable.

— Je suis encore capable de juger, tout seul, de ce qui m’est désagréable ou pas, répondit Baley. Bon, la première chose à faire ce matin, Daneel, est que j’entre en contact avec cette femme, Gladia, l’épouse de la victime. Si la liaison stéréo ne me donne pas satisfaction, j’irai personnellement la voir chez elle. Ceci relève du domaine de ma seule appréciation.

— Nous verrons bien ce qui est le mieux et aussi le plus faisable, Elijah, dit Daneel sans s’engager. Je vais demander le petit déjeuner.

Et il tourna le dos.

Baley regardait fixement le large dos du robot qui s’en allait. Il en restait ahuri. Daneel Olivaw jouait les grands chefs ! Mais si les instructions qu’on lui avait données intimaient que Baley n’en apprît pas plus que le nécessaire absolu, on ne s’était pas aperçu que Baley gardait en main un atout maître.

L’autre, après tout, n’était jamais que le robot Daneel Olivaw. Pour remettre tout à sa place normale, il lui suffisait de dire à Gruer, ou à n’importe quel Solarien, que Daneel était un robot et non l’homme qu’il paraissait être.

Et pourtant, d’un autre point de vue, cette pseudo-humanité de Daneel pouvait se révéler très utile. Il n’est pas nécessaire de jouer immédiatement un atout maître. Il est bien souvent plus avantageux de le conserver en main.

« Laissons venir pour le moment », pensa-t-il, et il suivit Daneel pour prendre son petit déjeuner.

— Et maintenant, dit Baley, comment se débrouille-t-on pour obtenir une liaison stéréo ?

— Nous n’avons pas à nous en préoccuper, Elijah, dit Daneel en cherchant du doigt l’un des boutons d’appel pour convoquer un robot.

Immédiatement, celui-ci se présenta.

« D’où diable sortent-ils ? » se demanda Baley. Lorsqu’il déambulait sans but à travers le labyrinthe de pièces inhabitées de la maison, il n’avait jamais l’occasion de voir le moindre robot. Se dépêchaient-ils donc de vider les lieux à l’approche d’un être humain, ou bien se prévenaient-ils l’un l’autre pour laisser la voie libre ?

Et pourtant, dès qu’on appelait, il y en avait toujours un qui se présentait aussitôt.

Baley inspecta des pieds à la tête le robot qui venait d’arriver : son corps était de métal poli, mais sans brillant : un ensemble terne, grisâtre, avec une immatriculation en damier sur l’épaule droite, le seul point coloré de toute sa surface : des carrés blancs et jaunes (en fait, or et argent, en raison de leur éclat) qui semblaient disposés selon un rythme aberrant.

— Menez-nous au salon de conversation, dit Daneel.

Le robot s’inclina, fit demi-tour, mais sans un mot.

— Un instant, mon garçon, dit Baley, comment vous nommez-vous ?

Le robot refit face à Baley, parlant d’une voix bien timbrée et sans hésitation :

— Je n’ai pas de nom, maître. Mon numéro d’immatriculation, dit-il, en portant son index métallique sur la plaque d’immatriculation de l’épaule, est ACX-27-45.

Daneel et Baley le suivirent dans une vaste pièce. Baley reconnut l’endroit où Gruer et son fauteuil s’étaient trouvés la veille.

Un autre robot les y attendait avec l’immuable patience des machines. Leur guide s’inclina et s’en fut.

Baley avait eu le temps de comparer les plaques d’immatriculation des deux robots avant que le premier soit reparti. Le rythme de disposition des carrés d’or et d’argent était différent. Le damier comportait six fois six cases, d’où une possibilité de combinaisons de deux puissances trente-six, soit quelque soixante-dix milliards : un chiffre plus que suffisant.

— Visiblement, dit Baley, il y a un robot pour chaque opération. L’un pour nous guider jusqu’ici, un autre pour manipuler le transmetteur stéréo.

— La spécialisation des robots est très poussée sur Solaria, Elijah, répondit Daneel.

— Quand il y en a tant, c’est compréhensible !

Baley se mit à contempler l’autre robot. Exception faite de la plaque d’immatriculation sur l’épaule, et vraisemblablement de la disposition des circuits positroniques invisibles dans son cerveau spongieux de platine irridié, c’était une réplique identique du précédent.

— Votre numéro d’identification ? demanda-t-il.

— ACC-11-29, maître.

— Bon ; je vous appellerai simplement mon garçon. Maintenant, je voudrais m’adresser à une certaine Gladïa Delmarre, veuve de feu Rikaine Delmarre. (Il se tourna vers Daneel.) Y a-t-il une adresse, un moyen quelconque de la localiser exactement ?

Avec douceur, Daneel dit :

— Je ne pense pas qu’il ait besoin de plus amples renseignements. Si vous voulez que j’interroge le robot…

— Je vais le faire moi-même, merci, dit Baley.

— Parfait, mon garçon. Savez-vous comment appeler cette dame ?

— Oui, maître. Je connais toutes les fréquences d’appel de tous les maîtres.

Ceci énoncé sans le moindre orgueil. Ce n’était, pour lui, qu’un fait aussi évident que s’il avait dit :

— Je suis un être de métal, maître.

Daneel intervint :

— Ceci n’a rien de surprenant, Elijah. Il y a moins de dix mille liaisons à effectuer, et pour sa mémoire magnétique ceci est un nombre très faible.

Baley acquiesça.

— Et si par hasard il y avait d’autres personnes du nom de Gladïa Delmarre ? Ce serait un risque de quiproquo.

— Maître ? et le robot demeura silencieux, dans l’expectative.

— Je crois bien, fit Daneel, que le robot n’a pas compris votre question. Les patronymes sont enregistrés à la naissance, et l’on ne peut adopter d’autre appellation, à moins que ce nom n’ait pas de titulaire à l’époque.

— Bien, bien, dit Baley. J’en apprends tous les jours ! Maintenant, comprenez-moi bien, mon garçon. Vous allez m’indiquer ce que je dois faire, s’il y a quelque chose à faire : donnez-moi la fréquence d’appel, ou ce qui en tient lieu dans votre langage, et puis déguerpissez.

Il y eut un temps mort assez long avant que le robot répondît :

— Vous désirez faire l’appel vous-même, maître ?

— Exactement.

Daneel retint doucement la manche de Baley :

— Un instant, Elijah.

— Allons bon ! Qu’y a-t-il ?

— Je crois que le robot pourrait établir la communication avec plus de facilité. Il est conditionné pour cela.

Baley rétorqua, peu amène :

— Eh ! Je le sais qu’il le fera mieux que moi. Si je le fais moi-même, je risque de faire un épouvantable méli-mélo.

Puis, le regard bien fixé dans les yeux impassibles de Daneel :

— Néanmoins, j’entends établir cette communication moi-même. Qui commande de nous deux, vous ou moi ?

— C’est vous qui commandez, Elijah, répondit Daneel, et tous vos ordres, quand la Première Loi n’y met pas d’obstacles, seront ponctuellement exécutés. Cependant, avec votre permission, j’aimerais pouvoir vous fournir tous les renseignements utiles dont je dispose en ce qui concerne les robots solariens. Ceux-ci sont bien plus spécialisés que ceux de n’importe quelle autre planète. Et, bien qu’ils soient physiquement à même d’accomplir de nombreuses tâches, ils ne sont mentalement bien conditionnés que pour une seule sorte d’occupation. Remplir des fonctions étrangères à leur spécialisation demande les énergies puissantes obtenues par une application directe de l’une des Trois Lois. De la même façon, ne pas effectuer le travail pour lequel ils sont conditionnés réclame également l’application directe de l’une des Trois Lois.

— Eh bien, donc, tout ordre direct que je lui donne met en jeu la Deuxième Loi, oui ou non.

— Oui, certes. Néanmoins, l’énergie qu’elle va mettre en action est désagréable pour le robot. Ordinairement, c’est un cas qui ne se présente jamais, car jamais, pour ainsi dire, un Solarien ne va se mêler des actions courantes d’un robot. D’un côté, il n’aurait nulle envie de remplir une tâche de robot et de l’autre il n’en éprouverait pas le besoin.

— Dois-je comprendre, Daneel, que le robot souffre lorsque j’exécute le travail qui est le sien ?

— Vous n’ignorez pas, Elijah, que la souffrance, dans l’acception humaine du mot, ne peut s’appliquer aux sensations que peut ressentir un robot.

Baley haussa les épaules.

— Eh bien, alors ?

— Néanmoins, continua Daneel, le robot subit, dans ces conditions, des sensations aussi éprouvantes que celles que doit ressentir un homme sous l’empire de la souffrance, dans la mesure où je puis m’en rendre compte.

— Mais, répondit Baley, moi, je ne suis pas un Solarien. Je suis un Terrien et je n’aime pas voir un robot accomplir quelque chose que je puis faire.

— Remarquez également, reprit Daneel, que causer un désagrément à un robot peut, de la part de nos hôtes, être considéré comme un acte inamical, étant donné que dans une société comme la leur il doit y avoir un code plus ou moins strict des manières à employer vis-à-vis d’un robot et des interdictions. Et causer offense à nos hôtes ne serait pas chose à nous rendre la tâche plus facile.

— Bon, bon, fit Baley. Eh bien, laissons le robot faire son travail.

Et il se rassit.

L’incident n’avait pas été sans utilité. C’était un exemple instructif de la rigidité implacable d’une société axée sur les robots. Une fois qu’ils avaient vu le jour, on ne pouvait facilement s’en défaire, et un être humain qui voulait se passer de leurs services, même temporairement, se rendait compte alors que c’était impossible.

Les yeux mi-clos, il regarda le robot s’approcher du mur. Que les sociologues, sur Terre, étudient ce qui venait de se passer et en tirent leurs conclusions. Il commençait, pour son compte, à entrevoir quelques lueurs.

La moitié du mur glissa de côté et le tableau de commandes ainsi dévoilé n’eût pas paru déplacé dans la centrale électrique d’un grand centre urbain.

Baley avait envie de fumer sa pipe. Mais on lui avait expliqué que de fumer sur une planète hostile au tabagisme, comme l’était Solaria, serait un épouvantable impair : aussi n’avait-il même pas été autorisé à emporter son cure-pipe !

Il soupira. Il y avait des moments où le goût d’un tuyau de pipe dans la bouche, serrée entre les dents, et la tiédeur du fourneau dans la main eussent été d’un grand réconfort.

Le robot s’activait, réglant des potentiomètres ici et là, et augmentant la densité du champ de force, selon un rythme régulier, par de légers attouchements.

Daneel expliqua :

— Il faut d’abord lancer un signal d’appel à la personne que l’on désire visionner. C’est, bien sûr, un robot qui reçoit cet appel. Si la personne demandée peut répondre et veut bien accepter l’entrevue, la vision intégrale se fait alors.

— Est-ce que tous ces contrôles sont indispensables ? demanda Baley, le robot se sert à peine de la moitié du tableau.

— Mes renseignements sur la question, Elijah, sont fort incomplets. Néanmoins, si l’occasion s’en présente, il faut pouvoir établir des liaisons stéréo en « Multiplex » ou en « Travelling ». Cette dernière, en particulier, réclame des mises au point ardues et ininterrompues.

Le robot dit :

— Maître, le contact est établi et accepté. Quand vous le désirerez, la liaison intégrale sera faite.

— Faites, grommela Baley, et comme si ce mot eût été un signal, la moitié la plus reculée de la pièce s’enflamma de lumière.

Aussitôt, Daneel s’excusa :

— J’ai oublié de faire signaler par le robot que toutes les ouvertures donnant sur l’extérieur devaient être voilées. J’en suis désolé et nous allons faire ce…

— Bah ! Laissez donc. Ne vous mêlez de rien.

Ce qu’il regardait, devant lui, représentait une salle de bains, ou du moins, il pensait que c’était cela, d’après les appareils. A une des extrémités se trouvait une espèce de salon d’esthétique, devina-t-il, et, dans son imagination, il se représentait un robot ou des robots s’activant avec une dextérité infaillible sur les détails de la coiffure d’une femme et sur les avantages qui composaient l’image d’elle-même qu’elle offrait au monde.

Quant à certains ustensiles et bricoles divers, il désespérait d’en saisir le sens. Il n’avait aucune possibilité de juger de leur utilité, faute d’expérience. Les murs étaient incrustés d’une mosaïque complexe, qui trompait l’œil et faisait croire à la représentation d’un objet réel, avant de se dissoudre en un ensemble non figuratif. Le résultat était agréable, reposant, presque hypnotique, dans la manière dont il séduisait l’attention.

Ce qui pouvait être la cabine de douche, assez vaste, était masqué de lumière qui établissait un véritable mur opaque et ondoyant. Il n’y avait pas d’être humain en vue.

Baley se mit à considérer le plancher : où s’achevait la pièce où il se trouvait, où commençait l’autre ? C’était assez facile à voir. Il y avait une ligne de démarcation où la lumière changeait d’intensité, ce devait être là.

Il s’avança jusqu’à cette ligne, puis après un instant d’hésitation, passa la main au-delà. Il n’éprouva aucune sensation, pas plus que s’il avait passé la main à l’intérieur d’un champ tridimensionnel aussi fruste que ceux fabriqués sur Terre. Mais là, du moins, il aurait pu voir encore sa main : floue, peut-être, masquée par l’image, mais il l’aurait vue. Tandis qu’ici elle avait complètement disparu. Pour ses yeux, son bras se terminait là, sectionné au poignet.

Et s’il traversait complètement la ligne, très probablement sa vision serait anéantie. Il se trouverait dans un monde de ténèbres parfaites. La pensée de se trouver dans une enceinte aussi bien close était presque agréable.

Une voix vint interrompre le cours de ses méditations. Il leva la tête et regagna sa place avec une hâte maladroite.

Gladïa Delmarre parlait. Du moins, Baley présumait que c’était elle. La partie supérieure du rideau de lumière qui fermait la cabine de douche s’était dissipée et une tête se détachait clairement.

Elle sourit à Baley :

— Je vous disais bonjour et m’excusais de vous faire patienter. Je serai sèche dans un instant.

Elle avait un visage triangulaire, s’élargissant aux pommettes (qui ressortaient quand elle souriait) et s’affinant en un dessin très pur jusqu’à un menton petit, surmonté de lèvres pleines. Elle n’était pas très grande, probablement un mètre soixante, estima Baley. (Une taille pareille n’était pas courante, tout au moins selon les idées de Baley qui s’imaginait que les Spaciennes devaient être de grande taille et avoir un port altier.) Ses cheveux non plus n’avaient pas le chaud mordoré des Spaciens : ils étaient châtain clair, tirant très légèrement sur le roux ; elle les portait assez longs, mais, pour le moment, ils étaient tout ébouriffés sous l’action de ce que Baley supposait être un jet d’air chaud. L’ensemble était très agréable à contempler.

Baley, confus, dit :

— Si vous désirez que nous interrompions la liaison jusqu’au moment où vous serez prête.

— Mais non, mais non. J’en ai tout de suite fini, et nous pouvons parler entre-temps. Hannis Gruer m’avait prévenue que vous voudriez entrer en contact avec moi. Vous venez de la Terre, je crois. (Elle le regardait bien en face, et semblait le boire des yeux.)

Baley acquiesça et s’assit :

— Mais mon collègue vient d’Aurore.

Elle sourit, mais sans détourner son regard de Baley, comme si, de toute façon, c’était lui l’élément intéressant de l’équipe.

Et après tout, pensait Baley, ce n’est que la vérité.

Elle leva les bras par-dessus la tête, se passant les doigts dans les cheveux, en les écartant, comme pour activer le séchage. Elle avait des bras minces et gracieux. Elle est très attirante, pensa Baley.

Puis une sorte de remords vint l’assaillir : « Jessie n’aimerait pas ça ! »

A ce moment d’ailleurs, Daneel demanda :

— Vous serait-il possible, madame Delmarre, de faire voiler ou polariser la fenêtre que nous voyons. Mon collègue est allergique à la lumière du jour. Sur Terre, comme vous l’avez peut-être…

La jeune femme (Baley pensait qu’elle avait à peine vingt-cinq ans, tout en se disant avec tristesse que l’âge apparent des Spaciens pouvait être trompeur) se prit les tempes entre les mains en s’écriant :

— Eh oui ! c’est vrai ! Je le sais bien. Comme c’est stupide de ne pas y avoir songé ! Excusez-moi, je vous prie, mais cela ne va demander qu’un instant. J’ai un robot ici qui va…

Elle sortit de sous le séchoir, la main tendue vers le bouton d’appel, tout en continuant de parler :

— J’ai toujours pensé qu’il me faudrait plus d’un bouton d’appel dans cette pièce. Ce n’est pas une maison bien conçue si vous n’avez pas de moyen d’appel à portée de la main à quelque endroit où l’on se trouve, disons à moins de deux mètres. C’est vraiment… Oh. ! qu’y a-t-il ?

Elle fixait, abasourdie, Baley, qui d’un bond s’était levé de son fauteuil, et s’était retourné précipitamment.

Daneel dit avec calme :

— Il vaudrait mieux, madame Delmarre, qu’après avoir appelé le robot, vous retourniez dans la cabine ou bien que vous passiez quelques vêtements.

Gladïa contempla avec surprise son anatomie sans voile et dit :

— Mais oui, bien sûr !


5

Discussion autour d’un meurtre

<p>5</p> <p>Discussion autour d’un meurtre</p>

— Après tout, cela n’a pas d’importance, puisqu’il ne s’agit que de vision stéréo, dit Gladia, l’air contrit.

Elle s’était enveloppée dans quelque chose qui lui laissait les épaules et les bras nus. On voyait une jambe jusqu’à mi-cuisse mais Baley, qui s’était repris et se sentait un prodigieux imbécile, faisait stoïquement semblant de ne rien voir.

— La surprise, madame Delmarre… m’a…

— Oh ! ce n’est rien. Appelez-moi Gladia, à moins que ce ne soit contraire à vos habitudes.

— Bien ! Donc, Gladia, il faut que je vous dise que vous n’aviez rien de repoussant. Comprenez-moi bien, c’est de surprise que j’ai réagi ainsi. (C’était déjà assez idiot d’avoir joué les imbéciles au naturel, pensait-il, sans qu’en plus il laisse la pauvre fille penser qu’il la trouvait horrible. En fait, il la trouvait, en quelque sorte…)

Bon, bon, il n’arrivait pas à énoncer sa pensée, mais il était bien sûr d’une chose : c’est qu’il ne saurait, en aucune façon, en parler à Jessie.

— Je me rends compte que je vous ai choqué, dit Gladia, mais c’était tout à fait involontaire. J’avais seulement l’esprit ailleurs. Bien sûr, je conçois qu’il faille respecter les usages des autres planètes, mais quelquefois leurs coutumes sont si bizarres ; non, pas bizarres, se reprit-elle hâtivement. Je ne veux pas dire bizarres mais différentes, vous comprenez, et c’est si facile de les enfreindre sans y penser. Comme je n’ai pas pensé, non plus, à faire voiler les fenêtres.

— Ne vous inquiétez pas, murmura Baley. (Elle était dans une autre pièce maintenant où toutes les ouvertures étaient voilées et où la lumière avait une valeur légèrement différente et, plus agréable, d’éclairage artificiel.)

— Mais, en ce qui concerne ma tenue, continua-t-elle très sérieusement, comme c’était simplement par stéréovision… Après tout, cela ne vous choquait pas de me parler quand j’étais sous le séchoir, et là non plus je n’avais rien sur le corps.

— Oui, fit Baley, en souhaitant qu’elle laisse enfin tomber la question, mais vous entendre parler est une chose et vous voir en est une autre.

— Mais c’est la même chose car il ne s’agit pas de voir.

Elle rougit légèrement et baissa les yeux :

— J’espère que vous ne pensez pas que je me livrerais à un acte tel, c’est-à-dire de sortir ainsi du séchoir, si quelqu’un s’était trouvé là pour me voir. Ici, ce n’était simplement que visionner.

— C’est du pareil au même, s’étonna Baley.

— Oh non ! Pas du tout. A l’instant même, vous me visionnez. Vous ne pouvez pas me toucher, n’est-ce pas ? ni sentir mon parfum, ni rien de tout cela. Vous le pourriez si vous me voyiez. Mais, pour l’instant, je me trouve au moins à trois cents kilomètres de l’endroit où vous êtes. Ce ne peut pas être la même chose, donc.

Baley commençait à trouver la question passionnante :

— Mais je vous vois de mes deux yeux.

— Non, vous ne me voyez pas. Vous ne voyez qu’une image de moi : vous me visionnez, c’est tout.

— Mais où cela fait-il la moindre différence ?

— C’est aussi différent que le blanc et le noir.

— Hum ! Je comprends ! (Et c’était vrai en un sens. Ce n’était certes pas un distinguo qui lui serait venu à l’esprit aisément, mais il ne manquait pas d’une certaine logique.)

Elle dit alors, en penchant légèrement la tête de côté :

— Vous comprenez réellement, donc.

— Oui.

— Est-ce que cela veut dire que ça ne vous ferait rien si j’ôtais ma serviette de bain. (Ceci dit avec un gentil sourire.)

Elle cherche à me taquiner, pensa Baley. Je devrais la prendre au mot. Mais, tout haut, il se contenta de dire :

— Non, cela risquerait de me distraire de mon travail. Nous en discuterons une autre fois.

— Est-ce que cela vous gêne que je ne sois qu’enveloppée dans une serviette, ou préférez-vous que je passe quelque chose de plus digne, sérieusement parlant ?

— Cela ne me gêne nullement.

— Puis-je vous appeler par votre prénom ?

— Si cela vous plaît.

— Et quel est alors votre prénom ?

— Elijah.

— Fort bien. (Elle alla se blottir dans un fauteuil qui paraissait dur et presque de marbre par son apparence, mais il fléchit lentement quand elle s’assit jusqu’à ce qu’elle se trouve douillettement nichée.)

— Parlons affaires, maintenant, dit Baley.

— Bien. Allons-y, répondit-elle.

C’était maintenant que commençaient les difficultés pour Baley : il ne voyait même pas l’ombre de ce qu’il allait pouvoir dire. Sur Terre, il eût demandé le nom, la situation sociale, la ville et le quartier de résidence, toute une gamme de questions purement de routine. Il pouvait même connaître les réponses d’avance ; mais il avait là une méthode d’approche pour attaquer le fond du problème. Cela lui permettait de prendre la mesure des gens qu’il interrogeait et de décider des tactiques à employer sur une base plus rationnelle qu’une simple intuition.

Mais ici, de quoi pouvait-il être sûr ? Jusqu’au verbe « voir » qui ne signifiait pas la même chose pour lui et pour cette femme. Et combien d’autres mots allaient se révéler autant de pièges ! Combien de fois allaient-ils engager un dialogue de sourds, sans en avoir la moindre conscience ?

— Depuis combien de temps étiez-vous mariée, Gladïa? demanda-t-il.

— Depuis dix ans, Elijah.

— Et vous avez quel âge, maintenant ?

— Trente-trois ans.

Baley se sentit en quelque sorte soulagé. Elle eût aussi bien pu en avoir cent trente-trois.

— Etait-ce un mariage heureux ?

Gladïa parut décontenancée :

— Qu’entendez-vous par là ?

— Eh bien ! (Un instant, Baley chercha ses mots. Comment définir un mariage heureux ? Et qui plus est, qu’est-ce qu’un Solarien appellerait un mariage heureux ?)

— Eh bien ! Est-ce que vous vous voyiez souvent ? demanda-t-il.

— Hein ! Non, et c’est heureux ! Nous ne sommes pas des animaux, dites-vous-le bien !

Baley tressaillit :

— Mais, pourtant, vous viviez dans la même demeure ! Je pensais que…

— Evidemment, nous vivions dans la même maison, puisque nous étions mariés. Mais j’avais mes appartements et lui les siens. La carrière qu’il suivait était très importante et lui prenait tout son temps. J’avais moi-même mes propres occupations. Nous nous visionnions l’un l’autre chaque fois que l’occasion s’en présentait.

— Mais il lui arrivait de vous « voir » en chair et en os, non ?

— Ce n’est pas un sujet dont on parle, mais il lui arrivait de me voir.

— Avez-vous des enfants ?

Gladïa bondit, dans un trouble extrême :

— C’en est trop ! De toutes les indécences dont…

— Un instant, je vous prie. Un instant, rugit Baley en abattant le poing sur le bras de son fauteuil. Ne faites pas votre mijaurée. J’enquête sur un meurtre, vous entendez bien, un meurtre. Et c’est votre mari qui a été assassiné. Est-ce que vous voulez qu’on découvre le meurtrier pour le châtier, oui ou non ?

— Eh bien, alors, posez-moi des questions sur le meurtre et non sur nos, sur nos…

— Je dois poser des questions sur toutes sortes de choses. Et en particulier je veux savoir si vous regrettez la mort de votre mari, car, ajouta-t-il avec un cynisme voulu, ça n’a pas l’air d’être le cas !

Elle le considéra avec hauteur.

— Je déplore la mort de tout être quel qu’il soit, surtout si c’est quelqu’un de jeune et de capable.

— Mais, est-ce que le fait qu’il était votre mari n’en exigerait pas un peu plus de votre part ?

— Il m’avait été imposé et… euh ! nous nous voyions chaque fois que ces obligations étaient prévues et… (elle bafouilla le reste de la phrase), et, si vous voulez le savoir, nous n’avons pas d’enfants car on ne nous avait pas désignés pour en avoir. Je me demande bien tout ce que cela peut avoir à faire avec le fait que je déplore peu ou prou la mort de quelqu’un.

Que cela eût à faire ou non, pensait Baley, dépendait des faits sociaux de la vie sur Solaria, et il n’en avait pas lui-même la moindre idée.

Il changea de sujet :

— Je me suis laissé dire que vous aviez personnellement été témoin des circonstances du meurtre.

Elle sembla un instant se raidir :

— J’ai… j’ai découvert le corps. Est-ce ainsi qu’il faut dire ?

— Vous n’étiez pas présente en personne quand le meurtre a été commis ?

— Oh non ! dit-elle faiblement.

— Bon ! Donc si vous me donniez votre version de ce qui s’est passé ? Prenez votre temps, utilisez les mots dont vous avez l’habitude.

Il se replaça dans le fauteuil et se prépara à écouter.

Elle commença :

— C’était le trente-deux centième du cinquième…

— C’est-à-dire, en heure standard galactique ? coupa Baley.

— Je ne sais pas exactement. Je l’ignore. Vous pourriez vérifier, je pense.

Sa voix paraissait trembler et ses pupilles s’étaient dilatées. Un peu trop gris pour qu’on les appelle des yeux bleus, remarqua Baley.

— Il était venu dans mes appartements, continua-t-elle. C’était le jour fixé pour nous voir, et je savais qu’il viendrait.

— Il venait toujours aux jours fixés ?

— Oh ! oui. C’était un homme très consciencieux. Un bon Solarien. Jamais il n’aurait manqué de venir au jour fixé, et il arrivait toujours à la même heure. Bien sûr, il ne restait jamais longtemps. On ne nous avait pas imposé d’avoir des ra… des rap…

Elle ne put achever le mot, mais Baley indiqua de la tête qu’il avait compris.

— Bref, reprit-elle, il arrivait toujours à la même heure, comme je vous le disais, de façon que tout se passe bien. Nous avons parlé pendant quelques minutes ; de se voir face à face est une telle torture… mais il me parlait toujours très normalement. C’était sa manière d’être. Puis il m’a quittée pour repartir s’occuper d’une question qu’il avait en train. Je ne saurais vous dire de quoi il s’agissait. Il avait fait monter un laboratoire spécial dans mes appartements où il se retirait les jours de visite. Bien sûr, chez lui, il avait un autre laboratoire, beaucoup plus important.

Baley se demandait ce qu’il fabriquait dans ces laboratoires. De la fœtologie, peut-être, ou Dieu sait quoi ?

— Semblait-il dans son état normal ou tracassé ? demanda-t-il.

— Oh non ! Il n’était jamais tracassé par quoi que ce fût. (Cela la fit presque sourire, mais elle se contint à temps.) Il avait toujours un parfait contrôle de lui-même, comme votre ami là-bas, dit-elle, en désignant de sa petite main Daneel, qui ne broncha pas.

— Bon, je vois. Continuez, s’il vous plaît.

Mais Gladïa s’abstint, et au lieu de reprendre son témoignage, murmura :

— Cela vous gênerait-il que je prenne un réconfortant ?

— Je vous en prie. Faites donc.

Gladïa laissa glisser sa main du bord du fauteuil un instant. Moins d’une minute plus tard, un robot faisait silencieusement son entrée, portant une boisson chaude (Baley pouvait voir la vapeur s’élever de la tasse) que Gladïa prit avec plaisir. Elle but à petites gorgées, puis reposa la tasse.

— Ca va un peu mieux, dit-elle. Puis-je à mon tour vous poser une question personnelle ?

— Je ne vous en empêche pas, sourit Baley.

— Eh bien, j’ai là tout un tas de choses traitant de la Terre, et cela m’a toujours beaucoup intéressée, vous savez ; c’est un monde si bizarre ; (puis elle rougit et se reprit aussitôt) ce n’est pas ce que je voulais dire.

Baley fronça les sourcils :

— Tout monde peut paraître bizarre à ceux qui n’y vivent pas.

— Non, je voulais dire : c’est un monde si différent. De toute façon, la question que je voulais poser peut paraître très impolie, mais j’espère que pour un Terrien ce n’est pas une question impolie. Mais je n’oserai jamais la poser à un Solarien, pour rien au monde.

— Quelle question, Gladïa?

— C’est à propos de vous et de votre collègue, M. Olivaw, je crois ?

— Oui.

— Vous ne vous visionnez pas, n’est-ce pas ?

— Qu’entendez-vous par là ?

— Je veux dire que vous ne vous visionnez pas de loin. Vous vous voyez, vous êtes là, en personne, tous les deux.

— Matériellement parlant, dit Baley, nous sommes effectivement dans la même pièce, tous les deux.

— Vous pourriez le toucher, si vous le vouliez ?

— Oui, bien sûr.

Son regard passa de l’un à l’autre, et elle fit : « Oh ! »

Ce qui pouvait signifier n’importe quoi : dégoût, intérêt ? Un instant, Baley caressa l’idée de se lever, d’aller jusqu’à Daneel et de placer sa main en plein sur le visage de Daneel. Etudier les réactions de Gladia, face à ce genre de choses, aurait pu être intéressant.

Il reprit néanmoins :

— Nous en étions à ce moment du jour fatal, lorsque votre mari venait vous voir. Que s’est-il passé ?

Il était moralement certain que la digression qu’elle venait de faire, aussi intéressante qu’elle pût être d’un point de vue spéculatif, n’avait d’autre but immédiat que d’éviter de répondre à cette question.

Elle reprit la tasse et avala une gorgée. Puis :

— Il n’y a pas grand-chose à ajouter, en fait. J’ai vu qu’il avait du travail en train. Je savais d’ailleurs qu’il en aurait, il en avait toujours ; du travail constructif. Aussi je m’en retournai à mes occupations. Puis, peut-être un quart d’heure après, j’entendis un cri.

Elle s’arrêta et Baley l’incita à continuer :

— Quelle sorte de cri était-ce ?

— C’était Rikaine qui l’avait poussé, dit-elle. Mon mari. Un seul cri, pas de mot. Une sorte de cri de surprise. Non, pas de surprise, de stupéfaction, ou quelque chose comme ça. Je ne l’avais jamais entendu crier jusqu’alors.

Elle se couvrit les oreilles des mains, comme pour étouffer jusqu’au son de ce cri qui résonnait encore dans sa mémoire.

La serviette en profita pour glisser jusqu’à sa taille. Mais elle n’y prit pas garde et Baley se remit à contempler délibérément son carnet.

— Qu’avez-vous fait alors ? demanda-t-il.

— J’ai couru, couru. Je ne savais pas où il était.

— Mais j’ai cru comprendre que vous m’aviez dit qu’il était parti au laboratoire, celui qu’il avait fait faire dans vos appartements ?

— Oui, c’est là où il était parti, Elijah ! Mais moi je ne savais pas où c’était. Pas exactement en fait. Je n’y étais jamais allée. C’était son domaine. J’avais bien une vague idée de la situation du laboratoire, quelque part dans l’aile ouest, mais j’étais si émue que je n’ai pas même pensé à appeler mon robot. Il m’aurait guidée tout de suite, mais évidemment il fallait l’appeler pour qu’il vienne. Quand je suis arrivée là, j’avais tant bien que mal réussi à découvrir l’endroit, il était mort.

Elle s’arrêta tout net de parler et, ce qui porta au paroxysme l’embarras et la gêne de Baley, baissa la tête et se mit à pleurer. Elle n’essaya même pas de cacher son visage dans ses mains. Elle avait juste fermé les yeux et les larmes coulaient doucement le long des joues, presque sans un sanglot. A peine ses épaules tremblaient-elles de mouvements spasmodiques.

Puis elle ouvrit les yeux et elle le regarda, le visage ruisselant de pleurs.

— Je n’avais jamais vu de mort avant cela. Il était couvert de sang et sa tête était toute !… oh !… J’ai réussi à appeler un robot et il a fait venir les autres. Et je suppose qu’ils se sont occupés de Rikaine et de moi. Je ne sais plus, je ne me rappelle plus.

— Qu’entendez-vous par « ils se sont occupés de Rikaine » ? demanda Baley.

— Eh bien ! ils l’ont emporté et ont tout nettoyé. (Il y avait une pointe d’indignation dans le ton de sa réponse ; c’était une femme soucieuse de l’apparence de sa maison.) Tout était si dégoûtant.

— Et qu’est-il advenu du corps ?

Elle hocha la tête :

— Je ne sais pas. Il a été incinéré, je pense, comme tous les cadavres.

— Pourquoi n’avez-vous pas appelé la police ?

Elle le regarda avec des yeux ronds, et Baley se souvint : « C’est vrai, il n’y a pas de police. »

— Vous avez dû prévenir quelqu’un, je pense, reprit-il, puisque l’on s’est aperçu du décès.

— Les robots ont appelé un docteur. Et il fallait que j’appelle le bureau de Rikaine. Il fallait que les robots de là-bas sachent qu’il ne viendrait plus.

— Le docteur, c’était pour vous, je suppose ?

Elle n’avait jamais vu de cadavre auparavant. Elle n’avait jamais eu à voir du sang répandu, un crâne fracassé. Et si les rapports entre époux, sur Solaria, ne représentaient qu’un fil ténu et sans grande consistance, c’était tout de même en face d’un être humain décédé qu’elle s’était trouvée.

Baley ne voyait guère que dire, ni que faire. Il avait eu, tout d’abord, un élan instinctif, un désir de s’excuser. Mais, après tout, il ne faisait que son travail d’enquêteur de police. Cependant, sur ce monde, la police n’existait pas. Allait-elle comprendre, la pauvre petite, qu’il ne faisait que son devoir ?

Doucement, d’un ton aussi amical qu’il le pouvait, il demanda :

— Gladia, avez-vous entendu quelque chose ? Quelque chose d’autre que le cri poussé par votre mari ?

Elle releva la tête, le visage toujours aussi attirant, malgré son extrême désarroi ou peut-être encore plus séduisant de ce fait, et dit :

— Rien, je n’ai rien entendu.

— Pas de bruit de pas. Pas de voix.

Elle secoua la tête :

— Rien, pas un bruit.

— Lorsque vous avez découvert votre mari, il était seul, tout seul ? Vous étiez les deux seules personnes présentes sur les lieux ?

— Oui.

— Pas la moindre trace de quiconque qui aurait pu être là antérieurement ?

— Pas que je sache. Je me demande bien d’ailleurs comment quelqu’un aurait pu s’y trouver à un moment donné.

— Pourquoi cette phrase ? Que voulez-vous dire ?

Sur le moment, elle parut étonnée, puis, avec résignation :

— Ah ! c’est vrai. Vous venez de la Terre et je l’oublie toujours. Eh bien : c’est tout simplement qu’il était matériellement impossible que quelqu’un se trouvât dans la pièce. Mon mari ne voyait personne, sauf moi. Et ce, depuis son enfance. Ce n’était vraiment pas le type d’homme à voir quelqu’un. Non, pas Rikaine. C’était un homme à principes, respectueux des usages.

— Il n’y pouvait peut-être rien. Si quelqu’un s’était présenté pour le voir, sans y être invité, totalement à son insu. Il n’aurait pas pu ne pas voir l’importun, aussi respectueux des usages que votre mari ait pu être.

— Peut-être, dit-elle, mais il aurait appelé les robots aussitôt pour expulser cette personne sur-le-champ. Et ça, j’en suis certaine. En outre, personne ne se serait risqué à venir voir mon mari sans y être invité. C’est absolument inconcevable ! Et, d’un autre côté, Rikaine n’aurait jamais invité personne à venir le voir. L’idée même en est ridicule.

— Votre mari a été tué par un coup d’instrument contondant, porté sur le crâne, n’est-ce pas ? dit doucement Baley. Vous êtes bien d’accord sur ce point ?

— Je suppose, oui. Il était tout couvert…

— Pour l’instant, je ne vous demande pas les détails. Y avait-il dans la pièce un instrument mécanique quelconque, qui eût permis à quelqu’un de fracasser le crâne de votre mari par télécommande ?

— Non. Bien sûr. Enfin, je n’en ai pas remarqué.

— Je puis vous assurer que s’il y avait eu là un engin de cette sorte, vous n’auriez pas manqué de le remarquer. Il s’ensuit donc que c’est une main qui tenait l’objet capable de fracasser un crâne d’homme et, deuxièmement, que c’est la même main qui l’a brandi et abattu. En conséquence, il devait y avoir quelqu’un à moins de deux mètres de votre mari pour commettre ce crime et, donc, être en présence de votre mari.

— Personne n’aurait pu être en sa présence, répondit-elle avec gravité. Un Solarien ne voit jamais personne.

— Si un Solarien voulait commettre un crime, ce n’est pas d’enfreindre le tabou de la « présence » qui le gênerait beaucoup, non ? (Il reconnaissait lui-même que cette affirmation manquait de fondement. Sur Terre, il avait connu le cas d’un meurtrier absolument amoral qui s’était laissé prendre parce qu’il n’avait pu se résoudre à violer la coutume du silence absolu à l’intérieur d’un bain public.)

Gladïa secoua la tête :

— Vous ne vous rendez pas compte de ce que représente la présence directe. Les Terriens voient en personne n’importe qui, n’importe quand, chaque fois que l’envie les en prend. Aussi, vous ne pouvez pas comprendre.

Elle semblait lutter contre une folle curiosité. Ses yeux reprirent un peu d’éclat.

— La vue, face à face, vous semble parfaitement normale, n’est-ce pas ?

— C’est une chose reconnue, répondit Baley.

— Cela ne vous gêne pas ?

— Pourquoi cela devrait-il nous gêner ?

— Eh bien ! les films ne disent rien là-dessus, et j’ai toujours voulu savoir… Puis-je vous poser une question ?

— Bon, allez-y, dit Baley flegmatique.

— Est-ce que l’on vous a assigné une épouse ?

— Je suis marié, mais non par assignation, autant que je sache.

— Et je ne me trompe pas en pensant que vous voyez votre femme chaque fois que vous en avez envie, et qu’elle aussi vous voit, et que, ni l’un ni l’autre, n’y trouvez à redire ?

Baley acquiesça d’un hochement de tête.

— Eh bien, lorsque vous la voyez, si vous avez seulement envie de… (Elle leva les mains. à hauteur des épaules, s’arrêtant comme pour chercher un vocable approprié. Puis elle essaya une autre tournure :) Pouvez-vous toujours, à n’importe quel moment… mais de nouveau sa phrase resta en suspens.

Baley n’offrait pas le moindre secours.

— Bon. Passons, dit-elle. Je ne sais pas pourquoi je vous ennuie avec ce genre de question pour l’instant. En avez-vous terminé avec l’interrogatoire ?

— Essayons encore une question, Gladïa, dit Baley. Laissons de côté le fait que personne ne pouvait voir votre mari. Supposez seulement que quelqu’un l’ait vu, qui aurait-ce pu être ?

— Inutile d’essayer de deviner. Personne, absolument personne.

— Pourtant, il y a eu quelqu’un. L’inspecteur Gruer m’a dit qu’il avait des raisons de soupçonner une personne. Vous voyez bien, donc, qu’il doit exister une personne pour avoir vu votre mari.

Un sourire las et sans joie s’ébaucha sur le visage de la jeune femme :

— Je sais bien à qui Gruer pense.

— Ouf ! A qui alors ?

Elle posa sa petite main sur sa poitrine.

— A moi.


6

Réfutation de la théorie

<p>6</p> <p>Réfutation de la théorie</p>

— J’aurais pu vous dire, Elijah, dit Daneel, prenant brusquement la parole, que cette conclusion était absolument évidente.

Baley lança un regard surpris à son coéquipier robot :

— Pourquoi était-ce si évident ? demanda-t-il.

— La dame elle-même reconnaît qu’elle était la seule personne qui avait, et la possibilité, et l’occasion de voir son mari. La situation sociale, sur Solaria, est telle qu’elle ne peut raisonnablement prétendre que quoi que ce soit d’autre puisse être la vérité. Il est certain que l’inspecteur Gruer est en droit de croire, et même doit croire, que la seule personne qu’un époux Solarien accepte de voir est sa propre épouse. Etant donné, alors, qu’une seule personne pouvait se trouver à distance de perception directe, une seule personne pouvait porter le coup fatal, une seule donc pouvait être le meurtrier, ou plus exactement la meurtrière.

« L’inspecteur Gruer, vous vous en souvenez, avait bien dit qu’une seule et unique personne pouvait avoir commis ce crime. Et toute autre était, à son avis, dans l’impossibilité matérielle la plus complète de le faire. Donc ?

— Il a dit aussi, rétorqua Baley, que cette même personne n’avait pu le commettre, elle non plus.

— Ce par quoi il voulait probablement dire que l’on n’avait pas trouvé d’arme sur les lieux du crime. Peut-être Mme Delmarre serait-elle en mesure d’expliquer cette anomalie ?

Il désigna avec la froide politesse des robots la direction où Gladïa se trouvait, assise, toujours dans le champ de vision des deux enquêteurs, les yeux baissés, les lèvres serrées.

Jehoshaphat ! pensa Baley, nous avons totalement oublié sa présence. C’était peut-être la contrariété qui la lui avait fait oublier, la contrariété causée par Daneel et ses considérations d’une froide logique et dépourvues de tout sentiment. Ou peut-être, se reprit-il, la contrariété de voir que lui, Baley, attaquait les problèmes sous un angle trop sentimental.

Il ne s’attarda pas à étudier le dilemme, mais dit :

— Je vous remercie, Gladia. Ce sera tout pour le moment. Vous pouvez faire couper la liaison de la manière qui convient. Au revoir.

Elle répondit doucement :

— En général, on se contente de dire : liaison terminée, mais je préfère cet « Au revoir ». Vous semblez gêné, Elijah. Je le regrette, parce que je me suis faite à l’idée que les gens pensaient que j’avais commis ce crime. Aussi, vous n’avez pas de raison de ressentir la moindre gêne.

— Est-ce vous qui l’avez commis, Gladïa? coupa Daneel.

— Non, dit-elle avec colère.

— Au revoir donc.

Elle disparut, alors que son visage restait encore marqué par la colère. Pendant un moment encore, Baley put ressentir l’emprise de ses extraordinaires yeux gris.

Elle pouvait bien dire qu’elle s’était faite à l’idée que les gens la prenaient pour une meurtrière, mais c’était un mensonge d’une évidence aveuglante. Sa colère parlait avec plus de sincérité.

Baley se demanda de combien d’autres mensonges elle avait pu se rendre coupable.

Maintenant, Baley se trouvait seul en compagnie de Daneel.

— Fort bien, Daneel, dit-il, mais je ne suis pas encore complètement stupide !

— Je n’ai jamais pensé que vous l’étiez, Elijah.

— Alors, dites-moi ce qui vous a poussé à prétendre qu’on n’avait pas trouvé l’arme du crime sur les lieux du meurtre. Jusqu’à présent, aucune preuve, rien de tout ce que j’avais pu apprendre ne pouvait nous induire à le croire.

— Vous avez parfaitement raison. Mais j’ai en ma possession des renseignements complémentaires dont vous n’aviez pas encore eu connaissance.

— C’est bien ce que je pensais. Et quels sont ces renseignements ?

— L’inspecteur Gruer avait dit qu’il nous adressait une copie du compte rendu de leur enquête. J’ai cette copie qui nous est arrivée ce matin.

— Et pourquoi ne pas me l’avoir montrée ?

— J’ai pensé qu’il serait probablement plus fructueux que vous meniez votre enquête, tout au moins les préliminaires, selon vos idées personnelles, sans être influencé par les conclusions d’autres personnes qui, de leur propre avis, n’ont pas obtenu de résultat concluant. C’est parce que je trouvais moi-même que mes déductions logiques risquaient d’être modifiées par ces conclusions que je n’ai pas pris part à la discussion.

« Déductions logiques. » Ces mots firent instantanément revenir à l’esprit de Baley un fragment d’une conversation qu’il avait eue avec un roboticien. Un robot, avait dit ce spécialiste, est une créature logique dépourvue d’intelligence.

— Vous avez tout de même pris part à la discussion sur la fin, remarqua-t-il.

— Certes, Elijah, mais seulement parce que j’avais alors obtenu des preuves supplémentaires qui venaient confirmer les assertions de l’inspecteur Gruer.

— Quelle sorte de preuves supplémentaires ?

— Celles qui pouvaient se déduire du comportement apparent de Mme Delmarre elle-même.

— Ne parlez pas par énigmes, je vous prie, Daneel.

— Considérez que, si cette dame était coupable et s’efforçait de prouver son innocence, il lui serait fort utile que l’enquêteur chargé de l’affaire soit porté à la croire innocente.

— Oui. Et après ?

— Si donc elle pouvait déformer le jugement de ce dernier en jouant sur ses points faibles, elle avait tout intérêt à le faire, n’est-ce pas ?

— Tout ceci n’est qu’une hypothèse.

— Pas le moins du monde, repartit calmement Daneel. Vous avez remarqué, je pense, qu’elle n’a pas cessé de concentrer sur vous toute son attention.

— Comme c’est moi qui parlais…

— Elle a fixé son attention sur vous dès le départ, bien avant même qu’elle puisse deviner que ce serait vous qui parleriez. En réalité on aurait pu croire, en bonne logique, qu’elle penserait que moi, Aurorain, allais mener l’enquête. Et pourtant, c’est sur vous qu’elle a fixé toute son attention.

— Et vous en déduisez ?

— Que c’était sur vous, Elijah, que reposaient tous ses espoirs. Vous étiez un Terrien.

— Qu’est-ce que cela vient faire là-dedans ?

— Elle avait étudié les mœurs de la Terre. Elle l’a laissé entendre à plusieurs reprises. Elle savait de quoi je parlais quand je lui ai demandé d’étouffer la lumière du jour, aux premiers instants de l’entrevue. Elle n’a pas paru surprise et n’a pas manifesté d’incompréhension, comme elle l’aurait certainement fait si elle n’avait eu une connaissance réelle des conditions de la vie sur la Terre.

— Eh bien ?

— Etant donné qu’elle a étudié les mœurs de la Terre, il est tout à fait rationnel de supposer qu’elle avait découvert un des points faibles des Terriens : elle ne doit pas ignorer que la nudité est taboue, et que de se montrer à un Terrien en cette tenue ne peut le laisser indifférent.

— Mais… Mais elle a expliqué qu’en vision stéréo…

— Oui, bien sûr. Trouvez-vous cette explication bien convaincante ? Et c’est à deux reprises qu’elle s’est laissé voir dans un état vestimentaire que vous considérez comme incorrect.

— Votre conclusion, donc, dit Baley, est qu’elle faisait tout son possible pour me séduire. Est-ce bien cela ?

— Tout au moins essayer, par séduction, de vous faire vous départir de votre impassibilité professionnelle : c’est ce qui me semble. Et quoiqu’il me soit impossible de partager les réactions humaines à des stimuli extérieurs, je croirais volontiers, si je m’en réfère à ce qui est gravé dans mes circuits mnémoniques, que cette dame possède tout ce qu’il faut pour exercer une puissante séduction physique. De plus, à en juger par votre attitude, il me semble que vous en avez pris conscience et que vous preniez plaisir à la contempler. J’ajouterai même que Mme Delmarre avait correctement conjecturé en supposant que cette façon d’être vous prédisposerait en sa faveur.

— Ecoutez-moi bien, dit Baley très mal à l’aise, il importe peu qu’elle ait eu tel ou tel effet sur moi. Je suis toujours un officier de paix, en pleine possession de mon sens du devoir et de la morale professionnelle. Mettez-vous bien cela dans la tête. Maintenant, voyons un peu ce compte rendu.

Silencieusement, Baley étudia le compte rendu, ligne à ligne, puis, ayant achevé sa lecture, le retourna et le relut.

— Ceci fait entrer en compte un nouvel élément, dit-il : le robot.

Daneel Olivaw approuva de la tête.

— Elle n’en a pas parlé, remarqua Baley, pensif.

— Vous n’avez pas posé correctement la question, dit Daneel. Vous lui avez demandé si la victime se trouvait seule au moment où elle a découvert le corps. Vous lui avez demandé si quelqu’un d’autre avait assisté au meurtre. Un robot n’est pas quelqu’un d’autre.

Baley acquiesça. S’il avait été, lui, le suspect, et qu’on lui ait demandé qui d’autre se trouvait sur les lieux du crime, il ne lui serait pas venu à l’idée de répondre : personne d’autre que cette table !

— Je pense, reprit-il, que j’aurais dû lui demander s’il y avait des robots présents. (Au diable tout ce fatras ! Quelles questions faut-il poser et de quelle manière sur un monde aux coutumes différentes du vôtre ?)

— Quelle est la valeur légale du témoignage d’un robot, Daneel ?

— Qu’entendez-vous par là ?

— Est-ce qu’un robot peut porter témoignage sur Solaria, et ses témoignages sont-ils recevables ?

— Pourquoi en douter ?

— Un robot n’est pas un être humain, Daneel ! Sur Terre, il ne peut être un témoin légalement acceptable.

— Oui, mais l’empreinte d’une chaussure est reçue comme témoignage valable, Elijah, quoique ce ne soit là quelque chose d’encore moins humain qu’un robot. Sur cette question, la position prise par les Terriens pèche par illogisme. Sur Solaria, le témoignage d’un robot, pourvu qu’il porte au fait, est recevable.

Baley ne discuta pas ce point de droit. Il se prit la tête à deux mains et repassa dans son esprit toute cette question de la présence d’un robot.

Au paroxysme de l’épouvante, Gladïa Delmarre, face au cadavre de son époux, avait appelé des robots. Le temps qu’ils répondent à son appel, elle s’était évanouie.

Les robots avaient déclaré l’avoir trouvée là, à côté du corps. Et il y avait, en outre, une autre présence : celle d’un robot, un robot qui n’avait pas été appelé et qui se trouvait déjà là. Ce n’était pas un robot de la domesticité habituelle. Nul autre robot ne l’avait vu antérieurement, ne connaissait ses capacités ou le rôle qu’il devait remplir.

Et l’on ne pouvait rien savoir de plus par le dit robot, il ne fonctionnait plus. Lorsqu’on l’avait découvert, ses mouvements n’étaient plus coordonnés, ni non plus, visiblement, le fonctionnement de son cerveau positronique. Il était incapable de réagir d’une façon normale, tant par mot que par acte, à n’importe quelle question, et, après une étude très approfondie par un expert en robots, avait été considéré comme irrécupérable irrémédiablement.

La seule activité révélant un semblant de coordination était une phrase qu’il répétait sans arrêt : Vous allez me tuer… Vous allez me tuer… Vous allez me tuer…

Nulle arme qui eût pu être utilisée pour fracasser le crâne de la victime n’avait été découverte.

— Bon ! Eh bien, je vais manger, Daneel, dit brusquement Baley, et ensuite nous irons voir de nouveau l’inspecteur Gruer, ou le visionner plutôt !

Hannis Gruer était encore à table quand la liaison fut établie. Il mangeait lentement, choisissant chaque bouchée avec soin, parmi tout un déploiement de plats, les scrutant avec anxiété, comme s’il eût été en quête d’un mélange secret qu’il trouverait succulent.

Baley pensa « Il doit bien avoir une paire de siècles derrière lui. Et manger doit être plutôt fastidieux à son âge. »

— Je vous salue, messieurs, dit Gruer. Vous avez bien reçu notre compte rendu à ce que je vois. (son crâne chauve luisait à chaque fois qu’il se penchait vers la table pour prendre un hors-d’œuvre.)

— Oui, merci. Et nous avons eu un entretien très intéressant avec Mme Delmarre également, dit Baley.

— Bien ! bien ! dit Gruer. Et alors, quelle conclusion en tirez-vous, si vous en avez trouvé une ?

— Celle qu’elle est innocente, monsieur, dit Baley.

Gruer releva la tête avec brusquerie :

— Hein ?

Baley répéta.

— Mais pourtant, reprit Gruer, elle est la seule à pouvoir l’avoir vu, la seule personne qui ait pu être à bonne distance pour…

— Tout ceci m’a déjà été démontré, coupa Baley, mais aussi strictes que puissent être les mœurs et les coutumes sociales sur Solaria, tout ceci n’apporte pas la moindre preuve formelle. Puis-je m’expliquer ?

Du coup, Gruer en revint à son repas.

— Mais bien sûr, je vous en prie.

— Il faut trois éléments pour un meurtre, dit Baley, et chacun d’eux est aussi important que les autres ; ce sont : le motif, le moyen, l’occasion. Pour établir une bonne instruction contre tout suspect, il faut avoir réponse à ces trois questions.

« Maintenant, je vous accorde que Mme Delmarre a eu l’occasion de commettre ce crime. Quant au motif, je n’en ai pas découvert jusqu’à présent.

Gruer haussa les épaules : « Nous non plus ! » Et pendant un instant ses yeux se portèrent sur Daneel, toujours silencieux.

— Bon. Le suspect n’a donc pas de motif connu, mais peut-être est-ce un meurtrier par démence temporaire. Nous pouvons laisser cette question de côté et continuer.

« Elle est dans le laboratoire, avec lui, et il y a présomption d’un motif qui la pousse à le tuer. Elle brandit quelque matraque, ou instrument contondant, d’un air menaçant. Il se rend compte, au bout d’un instant, que sa femme a réellement l’intention de le frapper. En plein désarroi, il lui crie : « Vous allez me tuer ! » et c’est ce qu’elle fait. Il se détourne pour courir au moment même où elle porte le coup : ce qui fracasse le bas du crâne. Au fait, un docteur a-t-il examiné le corps ?

— Oui et non. Les robots ont appelé un docteur pour s’occuper de Mme Delmarre et, cela va sans dire, il a regardé le cadavre également.

— Ceci ne figure pas au compte rendu.

— Ce n’était pas nécessaire. L’homme était mort. En fait, avant même que le docteur ait pu visionner le cadavre, celui-ci avait été dévêtu, lavé et préparé pour être incinéré, selon la coutume.

— En d’autres termes, les robots ont détruit toutes les preuves ? dit Baley avec irritation. Puis : Vous avez dit : « ait visionné ». Il ne l’a donc pas vu ?

— Grands Dieux ! dit Gruer, quelle idée morbide ! Il l’a visionné, évidemment, sous tous les angles voulus et du plus près possible, j’en suis sûr. Dans certaines conditions, les docteurs ne peuvent faire autrement que de voir leurs patients, mais je ne puis absolument pas me figurer par quelle aberration il faudrait qu’ils voient des cadavres. La médecine est une profession qui n’admet pas de répugnance, mais même les médecins ont leurs limites.

— Bon ! bon ! La question est la suivante : Le docteur a-t-il fait une déclaration sur la nature de la blessure ayant entraîné le décès du Dr Delmarre ?

— Je vois où vous voulez en venir. Vous pensez peut-être que la blessure était trop importante pour avoir pu être faite par une femme ?

— La femme est moins robuste que l’homme, monsieur, et Mme Delmarre est une femme de faible stature.

— Elle est petite certes, mais athlétique, je vous assure, inspecteur. En possession d’une arme de dimensions convenables, la force de gravité et le bras de levier feront la plus grande partie du travail. Et même, ceci écarté, on est surpris de ce dont une femme est capable dans une crise d’hystérie.

Baley haussa les épaules.

— Et cette arme dont vous parlez : où est-elle ?

Gruer changea de position. Il tendit la main vers un verre vide : un robot pénétra dans le champ de vision et emplit le verre d’un liquide incolore, qui se trouvait être probablement de l’eau.

Gruer conserva un moment le verre plein dans la main, puis le reposa, comme s’il avait changé d’avis et n’éprouvait plus le besoin de se rafraîchir.

— Comme vous avez pu le lire dans le compte rendu, nous avons été absolument incapables de la découvrir.

— Je sais bien ce qu’il y a dans le compte rendu. Mais je tiens à être plus que certain d’un petit nombre de choses. On a fait des recherches pour retrouver cette arme ?

— Des recherches très poussées.

— Vous-même ?

— Des robots, sous ma surveillance, par stéréovision tout le temps. Nous n’avons rien pu découvrir qui ait pu être utilisé comme arme.

— Ceci rend bien faible votre réquisitoire contre Mme Delmarre, n’est-ce pas ?

— Certes, répondit Gruer calmement. C’est une chose, entre d’autres, que nous n’arrivons pas à comprendre. C’est la seule raison pour laquelle nous n’avons pas entamé de poursuites vis-à-vis de Mme Delmarre. C’est la seule raison qui m’ait fait dire que la coupable, elle non plus, n’avait pu commettre le crime. Je devrais peut-être dire plutôt : n’avait, apparemment, pas pu le commettre.

— Apparemment ?

— Il faut qu’elle se soit débarrassée de l’arme d’une façon ou de l’autre. Et, jusqu’à présent, nous n’avons pas eu assez d’intelligence pour la découvrir.

Baley dit, d’un air revêche :

— Vous avez envisagé toutes les possibilités ?

— Oui, je pense.

— Je n’en suis pas si sûr. Voyons un peu. On a utilisé une arme pour fracasser le crâne d’un homme : mais elle ne se trouve pas sur les lieux du crime. L’autre branche de l’alternative est donc que « on » l’a emportée. Ce n’est pas Rikaine Delmarre qui a pu l’emporter, puisqu’il est mort. Est-ce donc Gladïa Delmarre ?

— Il faut que ce soit elle, répondit Gruer.

— Bon ! Alors comment ? Lorsque les robots sont arrivés, elle gisait évanouie sur le plancher, ou elle feignait peut-être d’être évanouie ? De toute façon, elle était là. Combien s’est-il écoulé de temps entre le meurtre et l’arrivée du premier robot ?

— Tout cela dépend de l’heure exacte du crime, et c’est ce que nous ignorons, fit Gruer avec une certaine gêne.

— J’ai lu votre compte rendu, monsieur. Il mentionne qu’un robot a fait état d’un remue-ménage et d’un cri qu’il a identifié comme poussé par le Dr Delmarre. Apparemment donc, il était le plus près des lieux. Le signal d’appel s’est allumé cinq minutes plus tard. Il a fallu à ce robot moins d’une minute pour arriver sur place. (Baley se rappelait assez ses émotions de voir arriver comme l’éclair un robot à peine avait-il été appelé.) En cinq minutes, même en dix, à quelle distance Mme Delmarre aurait-elle pu emporter l’arme et revenir à temps pour jouer l’évanouie ?

— Elle aurait pu s’en débarrasser dans un incinérateur à ordures.

— D’après le compte rendu, cet incinérateur a été visité. Le rayonnement gamma des résidus était insignifiant. Aucun objet des dimensions du poing n’y avait été détruit depuis vingt-quatre heures.

— Hé ! Je le sais bien, dit Gruer, mais je vous offre cette solution simplement comme un exemple de ce qu’il était possible de faire.

— D’accord, dit Baley, mais il y a peut-être une explication toute simple. Je suppose que tous les robots appartenant à la domesticité des Delmarre ont été vérifiés, tous, sans exception.

— Oui, bien sûr.

— Et tous étaient en bon ordre de marche ?

— Oui.

— Est-ce que l’un d’eux aurait pu emporter l’arme sans avoir conscience de ce que c’était ?

— Aucun d’eux n’a rien emporté des lieux du crime. Ni n’a touché à quoique ce soit d’ailleurs.

— Pardon, mais c’est faux. Ils ont certainement emporté le corps, et, avant, ils l’ont touché pour le préparer pour l’incinération.

— Mais oui, bien sûr. Mais cela n’a pas la moindre importance. Ils étaient censés agir ainsi.

« Jehoshaphat ! » jura Baley entre ses dents. Il avait beaucoup de mal à conserver son calme.

— Supposons maintenant, dit-il, que quelqu’un d’autre se soit trouvé sur les lieux.

— C’est impossible, se récria Gruer, comment quelqu’un aurait-il osé affronter la présence corporelle du Dr Delmarre ?

— J’ai dit « supposons », cria Baley. Il n’est jamais venu à l’esprit des robots qu’un importun ait pu être présent. Je ne pense pas qu’un seul d’entre eux se soit livré immédiatement à la moindre recherche sur les terrains qui entourent la maison. Du moins, cela ne figure pas au compte rendu.

— Il n’y a pas eu de recherches de faites jusqu’au moment où nous nous sommes inquiétés de l’arme. Mais cela est venu un long moment après.

— Pas de recherches des traces laissées par un véhicule de surface ou aérien sur le sol ?

— Non.

— Si donc quelqu’un s’était armé d’assez de culot pour affronter la présence corporelle du Dr Delmarre, comme vous dites, il aurait pu le tuer et repartir tout à son aise. Personne ne l’eût arrêté ou même remarqué. Et par la suite, il pouvait compter que tout un chacun affirmerait qu’il était impossible qu’il y eût quelqu’un.

— Parce que c’est impossible, affirma Gruer d’un ton péremptoire.

— Encore une chose, dit Baley, une seule chose. Il y a un robot impliqué dans l’affaire : un robot était présent lors du meurtre.

Pour la première fois, Daneel s’interposa : le robot n’était pas présent lors du crime. S’il avait été là, le meurtre n’aurait pu avoir lieu.

Baley se retourna stupéfait. Et Gruer, qui avait repris son verre, comme s’il se disposait à boire, le reposa pour regarder Daneel.

— N’est-ce pas ? reprit Daneel.

— Je suis tout à fait d’accord avec vous, dit Gruer. Un robot se serait interposé pour éviter qu’un être humain n’en blessât un autre. C’est la Première Loi.

— Bon, dit Baley, je vous l’accorde. Mais il devait se trouver tout près des lieux, puisqu’il s’y trouvait déjà quand les autres robots sont arrivés. Disons qu’il se trouvait dans la pièce à côté. Reprenons donc ainsi : Le meurtrier s’avance sur Delmarre et celui-ci s’écrie : « Vous allez me tuer. » Les robots de la domesticité n’ont pas entendu les paroles : tout au plus, ils ont entendu un cri. Aussi, comme on ne les avait pas appelés, ne sont-ils pas venus. Mais le robot en question, lui, a entendu la phrase, en a saisi le sens, et sous l’empire de la Première Loi est arrivé aussitôt, sans avoir été appelé. Mais trop tard. Très probablement, il a dû voir le meurtre se commettre.

— Il doit, en effet, avoir assisté aux derniers instants, reconnut Gruer. Et c’est ce qui l’a détraqué. De voir un humain subir une blessure, sans être intervenu, est enfreindre la Première Loi, et selon les circonstances une telle infraction entraîne des avaries plus ou moins graves dans le cerveau positronique. Et, dans le cas présent, les avaries ont été irrémédiables.

Et Gruer se mit à contempler le bout de ses ongles tandis qu’il faisait machinalement tourner son verre entre ses doigts.

— Donc, dit Baley, le robot a été témoin du crime. L’a-t-on interrogé ?

— Pour quoi faire ? Il était totalement détraqué. Il ne savait plus dire que « Vous allez me tuer ! » Je suis tout à fait d’accord, jusqu’à présent, avec la reconstitution que vous venez de faire. Cette phrase représente certainement les dernières paroles prononcées par Delmarre, qui se sont gravées dans la conscience du robot alors que tout le reste était détruit.

— Mais l’on m’a dit que la spécialité de Solaria porte sur les robots. N’y avait-il pas moyen de réparer ce robot ? Aucune possibilité de rafistoler tant soit peu ses circuits ?

— Absolument rien, affirma Gruer sans hésitation.

— Et où se trouve ce robot maintenant ?

— A la ferraille, répondit Gruer.

Baley leva les sourcils.

— C’est une affaire vraiment curieuse. Pas de motif, pas de possibilité, pas de témoin et pas de preuve ! Et là même où il y avait un début de preuve, on l’a détruit. Vous n’avez qu’une personne suspecte, que tout le monde s’accorde pour affirmer coupable : ou, tout au moins, tout le monde s’accorde pour prétendre que personne d’autre ne peut l’être. C’est visiblement une opinion que vous partagez vous aussi. Donc, reste une seule question : pourquoi m’avoir fait venir ?

Gruer fronça les sourcils :

— Vous semblez bien ému, monsieur Baley, et se tournant brusquement vers Daneel : Monsieur Olivaw ?

— Oui, inspecteur Gruer…

— Voudriez-vous, je vous prie, faire le tour de toute la maison et vérifier que toutes les fenêtres sont bien closes et voilées. L’inspecteur Baley ressent peut-être les effets, pernicieux pour lui, des espaces libres.

Cette affirmation ahurit Baley. Son premier mouvement fut de contredire Gruer et de prier Daneel de rester où il était, quand, alors même qu’il ouvrait la bouche, il se rendit compte que le ton de Gruer dénotait une grande anxiété et qu’il semblait le supplier du regard.

Il resta coi et laissa Daneel quitter la pièce.

Ce fut aussitôt comme si un masque était tombé, révélant le vrai visage transi et apeuré.

— Oui ! Plus facile que je ne l’imaginais ! J’avais retourné le problème sous toutes ses faces pour vous voir seul à seul. Mais je n’aurais jamais osé croire que l’Aurorain quitterait la pièce sur une simple demande. Pourtant, je n’ai rien trouvé d’autre à dire.

— Bon, fit Baley. Eh bien ! je suis tout seul maintenant.

— Je ne pouvais parler librement en sa présence, dit Gruer. C’est un Aurorain et il se trouve ici parce que nous avons été contraints d’accepter sa venue si nous voulions bénéficier de vos services.

Le Solarien se pencha :

— Il y a davantage dans cette affaire qu’un simple meurtre. Ce qui m’intéresse le plus n’est pas qui a commis le meurtre, mais il y a des divergences politiques sur Solaria, des organisations secrètes…

Baley ouvrit de grands yeux :

— Vous ne pensez pas que je puisse vous être utile dans ce genre de questions ?

— Si, vous le pouvez. Maintenant, écoutez bien ceci : le Dr Delmarre était un Traditionaliste. Il avait foi en les vieilles coutumes, les bonnes coutumes. Mais, parmi nous, se dressent maintenant de nouvelles forces, des forces éprises de changements, et on a fait taire définitivement le Dr Delmarre.

— C’est Mme Delmarre qui l’a tué ?

— Elle a dû être la main, mais peu importe. Ce qui est plus grave, beaucoup plus grave, c’est qu’il y a une conspiration derrière elle.

— Vous croyez ? En avez-vous des preuves ?

— Des preuves très vagues, hélas ! Et je n’y puis rien. Rikaine Delmarre avait découvert un petit quelque chose. Il m’avait affirmé que ses preuves tiendraient, et je le crois. Je le connaissais assez pour savoir qu’il n’était ni un illuminé ni un naïf. Malheureusement, il ne m’en avait dit que fort peu. Il voulait, bien sûr, avoir terminé son enquête avant de soumettre l’ensemble de la question aux autorités3 Il devait d’ailleurs toucher au but, sinon ils n’auraient pas osé courir le risque de s’en débarrasser par une pareille boucherie. Néanmoins, Delmarre m’avait prévenu d’une chose, toute l’humanité était en danger.

Baley se sentit pris de vertige. Pendant un instant, ce fut comme s’il écoutait Minnim de nouveau, mais à une autre échelle. Est-ce que tout un chacun, sans exception, allait s’en remettre à lui pour écarter les dangers d’envergure cosmique ?

— Pourquoi pensez-vous que je puisse vous apporter une aide quelconque ? demanda-t-il.

— Parce que vous êtes un Terrien, dit Gruer. Comprenez-vous ? Nous, sur Solaria, n’avons aucune expérience de cette sorte de choses. Pour ainsi dire, nous ne comprenons pas les gens. Nous sommes trop peu nombreux ici.

Il parut assez gêné :

— Ce que je vous dis là ne me plaît guère, monsieur Baley. Mes collègues se moquent de moi et même certains s’emportent, mais c’est vraiment là une idée à laquelle je tiens. Je crois que les Terriens se doivent de comprendre les gens infiniment mieux que nous, du simple fait qu’ils vivent tant les uns sur les autres. Et, parmi eux, un détective doit être celui qui les comprend le mieux. N’est-ce pas vrai ?

Baley hocha la tête, mais ne dit mot. Gruer continua :

— En un sens, ce meurtre a été quelque chose d’heureux. Je n’ai pas osé parler aux autres de l’enquête à laquelle se livrait Delmarre, étant donné que je ne savais pas s’il n’y en avait pas de compromis dans la conspiration, et Delmarre lui-même ne voulait donner aucun détail tant que son dossier n’était pas complet. Et même si Delmarre avait achevé sa tâche, comment aurions-nous dû traiter la question par la suite ? Comment doit-on agir vis-à-vis d’êtres humains qui vous sont hostiles ? Je l’ignore. Dès le début, j’ai senti qu’il nous fallait un Terrien. Quand j’ai entendu parler des résultats que vous aviez obtenus dans ce meurtre de Spacetown sur Terre, j’ai su que c’était vous dont nous avions besoin. Je me suis mis en rapport avec Aurore, parce que vous aviez travaillé en étroite coopération avec des personnes de chez eux, et par l’intermédiaire d’Aurore j’ai essayé d’entrer en contact avec les Gouvernements de la Terre. Mais mes collègues se refusaient absolument à y consentir. Puis ce meurtre est survenu, et ce fut un choc suffisant pour qu’ils m’accordent le consentement dont j’avais besoin. Dans l’état où ils étaient ils auraient consenti à n’importe quoi !

Gruer hésita, puis ajouta :

— Demander l’aide d’un Terrien n’est pas une chose agréable, mais il faut que je le fasse. Rappelez-vous bien, quoi qu’il puisse arriver, que l’humanité est en danger. La Terre comme les autres planètes.

— Alors, pensa Baley, la Terre est menacée de deux côtés.

Il n’y avait pas à s’y tromper, à la sincérité angoissée de Gruer.

Mais si ce meurtre avait été le fait d’un heureux hasard pour fournir à Gruer le prétexte dont il avait si ardemment besoin, pour réaliser ses desseins, était-ce uniquement le fruit du hasard ? Cela ouvrait quelques nouvelles perspectives qui ne transparurent ni dans le visage, ni dans les yeux, ni dans le timbre de Baley.

— On m’a envoyé ici, dit-il, pour vous aider, monsieur. Comptez sur toute mon aide dans la mesure de mes faibles moyens.

Finalement, Gruer porta à sa bouche la boisson si longtemps différée, puis, regardant Baley par-dessus le bord du verre :

— Bon. Merci, dit-il, mais pas un mot de tout cela à l’Aurorain, je vous prie. On ne sait jamais si Aurore ne fait pas partie de la conspiration. En tout cas, ils ont manifesté un intérêt extraordinairement marqué pour cette affaire. Ainsi ils ont insisté pour que M. Olivaw fasse équipe avec vous. Aurore est une planète puissante : nous nous sommes inclinés. D’après eux, la présence de M. Olivaw vient simplement de ce qu’il a travaillé avec vous, mais ce peut aussi bien être parce qu’ils entendent avoir sur place, un homme à eux sur lequel ils puissent compter. Hein !

Il but à petites gorgées, le regard toujours fixé sur Baley.

Baley passa la paume de sa main sur sa joue maigre, se massant d’un air pensif :

— Maintenant, si tel est votre…

Il n’acheva pas, mais bondit de son fauteuil et se précipitait déjà vers l’autre avant de se souvenir que ce n’était qu’une image qu’il avait en face de lui.

Car Gruer, les yeux fixés sur la boisson, se tenait la gorge à deux mains, haletant avec effort : ça… brûle… brûle. Le verre s’échappa de ses mains, se vidant de son contenu. Et Gruer tomba de tout son long, le visage tordu de souffrance.


7

Un praticien peu pressé

<p>7</p> <p>Un praticien peu pressé</p>

Daneel se tenait sur le pas de la porte :

— Que se passe-t-il, Eli… ?

Mais nulle explication ne fut nécessaire et la voix de Daneel devint brusquement un organe puissant et vibrant :

— Robots de Hannis Gruer. Votre maître est blessé. Robots !

Aussitôt une silhouette métallique se précipita dans la salle à manger, puis, une ou deux minutes ensuite, toute une douzaine entra. A trois ils emportèrent délicatement Gruer. Et les autres se mirent diligemment à réparer le désordre et à ramasser toute la vaisselle qui jonchait le sol.

Brusquement, Daneel leur cria :

— Vous là, les robots, laissez-moi toute cette vaisselle. Organisez des recherches. Fouillez toute la maison pour voir s’il s’y trouve un être humain. Alertez tous les robots qui peuvent se trouver à l’extérieur, qu’ils inspectent jusqu’aux plus petites portions du domaine. Si vous apercevez un maître, retenez-le. Sans le molester (avertissement superflu, pensa Baley), mais ne le laissez pas s’échapper non plus. Si vous ne découvrez la présence d’aucun maître, faites-le-moi savoir. Je reste branché sur cette fréquence de stéréovision.

Puis, comme les robots se dispersaient, Elijah murmura à l’adresse de Daneel :

— Ce n’est là qu’un commencement. Il a été empoisonné, c’est certain.

— Oui. C’est l’évidence même et la seule chose dont nous puissions être sûrs, Elijah.

Et Daneel s’assit avec difficulté, comme s’il éprouvait des douleurs dans le genou. Baley ne l’avait jamais vu se laisser aller ainsi, ou être un instant en proie à quelque chose d’aussi humain qu’un rhumatisme du genou.

— De voir un être humain subir une souffrance détraque mes rouages, se plaignit Daneel.

— Mais il n’y avait rien que vous puissiez faire pour l’éviter.

— Je le sais bien. Pourtant, j’ai l’impression d’avoir certains de mes circuits mentaux obstrués. En termes humains, j’éprouve ce qui pour vous serait un choc émotionnel.

— S’il en est ainsi, il vous faut le surmonter, conseilla Baley qui manquait totalement de patience et de compassion pour un robot émotif. Nous avons à nous préoccuper, pour le moment, d’une vétille : qui est responsable ? Car il n’y a pas d’empoisonnement sans empoisonneur.

— Ce peut être une intoxication alimentaire.

— Une intoxication alimentaire accidentelle ? Sur un monde aussi aseptisé que celui-ci ? Allons donc ! En outre, le poison était mélangé à un liquide, et les symptômes ont été brutaux et définitifs. C’était bel et bien une bonne dose de poison. Ecoutez, Daneel, je m’en vais faire un tour dans la pièce à côté, histoire de réfléchir un peu à tout cela. Vous, appelez Mme Delmarre. Assurez-vous qu’elle est bien chez elle et vérifiez la distance qui sépare ses domaines de ceux de Gruer.

— Penseriez-vous maintenant que…

Baley leva la main :

— Pour l’instant, trouvez-moi la réponse à ce que je viens de vous demander.

Il sortit de la pièce, en quête d’un peu d’isolement. Il était vraisemblable que, sur un monde comme Solaria, deux tentatives de meurtre, aussi étroitement liées dans le temps, n’aient pas d’autres corrélations entre elles. Et si donc il y avait une corrélation quelconque, le postulat le plus évident consistait à admettre pour vraie la théorie de Gruer sur une conspiration.

Baley sentit les petits frémissements habituels l’envahir. Il était venu sur ce monde avec, en tête, les seuls ennuis de la Terre en sus des siens : le meurtre, en lui-même, n’était alors qu’un épisode assez lointain, mais maintenant l’enquête allait réellement prendre corps et il en fit saillir ses maxillaires.

Après tout, le meurtrier, ou les meurtriers (ou la meurtrière) avait frappé, lui présent. Et cela l’irritait profondément. Etait-il donc une quantité si négligeable ? Son orgueil professionnel en était atteint, il s’en rendait compte et s’en félicitait. Enfin, il avait maintenant une autre raison d’aller jusqu’au bout de cette histoire de meurtres, sans même s’inquiéter des dangers qui pouvaient menacer la Terre.

Daneel avait réussi à le retrouver et s’avançait vers lui :

— J’ai fait ce que vous aviez demandé, Elijah. J’ai parlé à Mme Delmarre, par stéréovision. Elle est bien chez elle, à quelque quinze cents kilomètres du domaine de l’inspecteur Gruer.

— Je la verrai moi-même plus tard, dit Baley, oui, enfin je la visionnerai. (Puis, regardant Daneel d’un air pensif :) Croyez-vous qu’elle soit impliquée dans ce nouveau crime ?

— Pas d’une manière directe apparemment, Elijah.

— Ce qui sous-entend qu’elle le serait d’une manière indirecte, n’est-ce pas ?

— Elle peut avoir persuadé quelqu’un d’autre de le faire pour elle.

— Quelqu’un d’autre, sursauta Baley. Qui ?

— Je l’ignore absolument, Elijah.

— Si quelqu’un avait agi à sa place, le quidam en question devrait se trouver sur les lieux du crime.

— Oui, répondit Daneel. Il a bien fallu qu’il y ait quelqu’un sur place pour verser le poison dans le liquide.

— N’est-ce pas possible que la boisson empoisonnée ait été préparée plus tôt dans la journée ? Peut-être même beaucoup plus tôt ?

— C’est une question que j’ai déjà envisagée, Elijah, repartit Daneel avec calme. Et c’est pourquoi j’ai utilisé le mot d’apparemment quand j’ai affirmé que Mme Delmarre n’était pas directement impliquée dans ce crime. Il est du domaine du possible qu’elle ait été présente en cet endroit à un moment antérieur de la journée. Il serait bon, je pense, de vérifier son emploi du temps.

— D’accord, nous le ferons. Nous vérifierons si elle a été physiquement présente là à un moment quelconque.

Baley se mordait les lèvres de plaisir. Il s’était déjà douté que la logique des robots, par certains côtés, était assez déficiente. Maintenant, il en était convaincu. Comme disait le roboticien : « Ils sont logiques, mais non intelligents ».

— Revenons au salon de conversation, reprit-il, et remettez-moi en liaison avec le domaine de Gruer.

La pièce resplendissait d’ordre et de netteté. Il ne restait pas le moindre vestige du drame qui s’était déroulé moins d’une heure plus tôt, des affres d’un homme torturé par le poison.

Trois robots restaient là, le dos au mur, dans l’habituelle attitude des robots, témoignant d’un respectueux dévouement.

— Quelles nouvelles avez-vous de l’état de votre maître ? demanda Baley.

Le second des trois robots répondit :

— Le docteur s’occupe de lui, maître.

— Par stéréovision, ou à son chevet ?

— Par stéréovision, maître.

— Quelles sont les conclusions du docteur ? Survivra-t-il ?

— Ce n’est pas encore sûr, maître.

— La maison a-t-elle été fouillée ? reprit Baley, en changeant de sujet.

— De fond en comble, maître.

— Y avait-il le moindre signe de la présence d’un autre maître que le vôtre ?

— Non, maître.

— Ou le moindre vestige d’une présence étrangère dans les heures qui ont précédé ?

— Aucun maître.

— On fait des recherches sur les terres du domaine ?

— Oui, maître.

— Quels résultats, jusqu’à présent ?

— Aucun, maître.

Baley hocha la tête, et demanda :

— Je voudrais parler au robot qui a servi à table ce soir.

— Il a été mis de côté pour révision. Ses réactions sont désordonnées.

— Est-il en mesure de parler ?

— Oui, maître.

— Faites-le venir ici sans retard, dans ce cas…

Mais, du retard, il y en eut, et Baley allait commencer à dire : « J’ai demandé… » lorsque Daneel s’interposa doucement :

— Tous ces robots de type solarien sont reliés entre eux par radio. Le robot dont vous désirez la présence s’est trouvé appelé aussitôt. S’il se montre lent à venir, c’est en raison de troubles locomoteurs, dus à ce qui vient de se passer.

Baley n’insista pas. Il aurait dû penser de lui-même aux liaisons radio de robot à robot. Dans un monde aussi abandonné à l’emprise des robots, il fallait bien qu’il existât, entre eux, quelque moyen de communication indépendant pour éviter les incidents inhérents à ce système. Cela expliquerait pourquoi une douzaine de robots pouvaient arriver lorsque l’on avait appelé un robot, mais uniquement si leur présence se révélait nécessaire.

Un robot fit son entrée, boitant, une jambe paralysée. Baley se demanda pourquoi, puis haussa les épaules. Même chez des robots aussi primitifs que ceux fabriqués sur Terre, les réactions à une perturbation du cerveau positronique ne se manifestaient jamais d’une manière aussi évidente au profane. Un circuit hors d’état de fonctionner pouvait interdire l’usage d’une jambe, comme dans ce cas, et ce fait serait d’une signification aveuglante pour le roboticien, mais absolument incompréhensible pour quiconque d’autre.

En prenant mille précautions, Baley demanda :

— Vous rappelez-vous un liquide incolore, contenu dans une carafe posée sur la table de votre maître, dont vous avez versé une petite quantité dans un verre à lui destiné ?

— Vi, maîte, répondit le robot.

« Allons bon, il est retombé en enfance », pensa Baley.

— Quelle était la nature de ce liquide ?

— C’était l’eau, maîte.

— Juste de l’eau, rien d’autre ?

— Juste l’eau, maîte.

— Où la prenez-vous ?

— Au robinet du rézevoi, maîte.

— La carafe est-elle restée longtemps dans la cuisine avant que vous l’ameniez à table ?

— Le maîte il voulait boi pas trop froid, maîte. Il avait dit toujou qu’on ti l’eau une heur avant le epas.

« Mais, comment donc, pensa Baley. Comme-ça, ceux qui étaient au courant… »

— Bon, dit-il. Que l’un des robots m’appelle le docteur qui visionne votre maître dès que le praticien sera en mesure de me parler. Pendant ce temps, qu’un autre vienne m’expliquer le fonctionnement du robinet du réservoir. Je veux tout savoir de l’alimentation de cette maison en eau.

Le docteur se rendit libre assez rapidement. C’était l’homme de l’espace le plus âgé que Baley ait jamais rencontré, ce qui voulait dire, pensa Baley, qu’il avait peut-être plus de trois siècles d’existence. Les veines ressortaient sur ses mains, et ses cheveux, coupés en brosse, étaient d’un blanc neigeux. Il avait la manie de taper de l’ongle sur ses dents aurifiées de devant, ce qui donnait un petit cliquetis que Baley trouva exaspérant. Il s’appelait Altim Thool.

— Heureusement, dit le docteur, il a pu rejeter une grande partie du poison. Mais il n’est pas sûr qu’il vive. C’est un accident tragique.

Et il poussa un profond soupir.

— Quel poison est-ce, docteur ? demanda Baley.

— Je ne saurais vous le dire (clic-clic-clic-clic…).

— Hum ! fit Baley. Et comment le soignez-vous donc ?

— Une stimulation directe du système neuromusculaire pour éviter la paralysie, mais, à part cela, je laisse à la nature le soin de le guérir. (Sur son visage, à la peau légèrement olivâtre comme un cuir extrapatiné par le temps, se dessina une expression de désarroi :) Nous n’avons pas l’expérience de ce genre de choses. Je ne me souviens pas, en deux cents ans de pratique, avoir rencontré une histoire pareille.

Baley le dévisagea avec mépris :

— Vous savez, tout de même, qu’il existe des substances qui sont des poisons pour l’homme, non ?

— Oh ! oui (clic-clic). N’importe qui sait cela.

— Vous avez bien des dictionnaires de références, microfilmés : vous pourriez y trouver le moyen d’accroître vos connaissances en la matière.

— Mais cela prendrait des journées entières. Il existe une telle variété de poisons minéraux. Nous utilisons les insecticides chez nous, et il n’est pas impossible d’obtenir des toxiques bactériens. Même avec les symptômes intégralement microfilmés, il faudrait beaucoup trop de temps pour réunir l’équipement de laboratoire et découvrir les techniques permettant de les étudier.

— Eh bien, si sur Solaria personne ne sait rien, dit Baley, d’un air plutôt rébarbatif, je vous suggère de vous mettre en rapport avec d’autres mondes et de voir s’ils ont des connaissances plus complètes sur cette question. Entre-temps, vous feriez mieux d’analyser le réservoir d’eau du domaine et d’y rechercher des traces de poison.

Baley n’hésitait pas à malmener un vénérable Spacien lui enjoignant de faire telle et telle chose comme si le praticien n’eût été qu’un robot, sans se soucier le moins du monde d’une telle inconvenance. D’ailleurs, le Spacien ne la relevait pas non plus.

Le Dr Thool répondit, l’air dubitatif :

— Mais comment le réservoir pourrait-il bien avoir été empoisonné ? Je suis persuadé qu’il ne l’est pas.

— C’est probable, oui, reconnut Baley, mais analysez-le de toute façon, pour plus de sûreté.

Effectivement, la probabilité d’un empoisonnement du réservoir était fort mince. Les explications du robot lui avaient prouvé que c’était là encore un exemple type de l’autarcie solarienne. L’eau provenait de n’importe quelle source et était ensuite rendue potable. Les micro-organismes qu’elle pouvait contenir étaient filtrés, les matières inorganiques éliminées. On lui donnait, ensuite, l’oxygénation convenable, ainsi que les oligo-éléments à une concentration favorable aux besoins du corps humain. Il était hautement improbable que la moindre trace de poison puisse échapper aux différents filtres de contrôle.

Néanmoins, si l’on établissait irréfutablement la salubrité du réservoir, on avait alors en main un élément essentiel de l’enquête : le temps, c’est-à-dire cette question d’une heure, juste avant le repas, où la carafe (exposée à l’air libre, pensa Baley avec répulsion) avait été laissée à tiédir pour satisfaire aux manies de Gruer.

Mais le Dr Thool, fronçant les sourcils, était en train de demander :

— Comment vais-je faire pour cette analyse du réservoir ?

— Jehoshaphat ! Amenez un animal avec vous. Injectez-lui dans les veines, ou faites-lui boire, un peu d’eau prise au robinet de ce réservoir. Vous avez une cervelle, non ? Alors, servez-vous-en ! Et faites-en de même avec ce qui reste d’eau dans la carafe. Si celle-là est empoisonnée, ce qui est des plus certain, effectuez les analyses précisées dans les microfilms de références. Trouvez les expériences les plus simples, mais faites enfin quelque chose !

— Oui, oui, mais, mais quelle carafe ?

— La carafe contenant l’eau qu’il a bue. La carafe que le robot a utilisée pour lui servir à boire.

— Mais, mon Dieu ! Je pense qu’elle doit être rincée et rangée. Les domestiques ne l’ont certainement pas laissé traîner.

— Non, bien sûr, grommela Baley. (Impossible de conserver une preuve avec ces robots, toujours pressés de la détruire au nom de l’ordre qui doit régner dans la maison. Il aurait dû leur ordonner de mettre cette carafe de côté, mais, voilà, cette vie-là n’était pas la sienne et il réagissait toujours à contretemps.)

Finalement, on vint rendre compte que le domaine Gruer, fouillé dans tous ses recoins, s’était révélé vierge de toute présence humaine intruse.

— Cela ne fait qu’obscurcir l’énigme, Elijah, dit Daneel. Car il semble bien qu’alors personne n’a pu assumer le rôle d’empoisonneur.

Baley, plongé dans ses pensées, l’entendit vaguement et répondit : « Quoi ? Ah oui. Oh non, pas du tout, pas du tout, au contraire, cela simplifie les choses », sans donner de plus amples explications, car il n’ignorait pas que Daneel serait incapable de comprendre ce qui était une vérité évidente pour Baley, et plus encore d’y croire.

D’ailleurs, Daneel ne sollicita pas d’explications. Il eût empiété sur les pensées d’un humain, conduite inconcevable chez un robot.

Baley déambulait de long en large, sans repos. Il redoutait l’arrivée du sommeil, car alors ses craintes des grands espaces reprenaient vigueur, tandis que ses regrets de la Terre croissaient en proportion. Il se sentait pris d’un désir fiévreux d’action.

S’adressant à Daneel, il dit :

— Je ferais aussi bien de rencontrer de nouveau Mme Delmarre. Que le robot établisse la liaison en stéréovision.

Ils se dirigèrent vers le salon de conversation et Baley regarda le robot agir avec des gestes précis de ses doigts métalliques agiles. Il était dans une sorte de stupeur où ses pensées s’estompaient et il reprit conscience avec un sursaut d’étonnement lorsqu’une table délicatement dressée pour le dîner emplit brusquement la moitié de la pièce.

— Hello, fit la voix de Gladia, qui un instant plus tard pénétrait dans leur champ de vision et s’asseyait à la table.

— Comme vous paraissez étonné, Elijah ! C’est pourtant l’heure du dîner. Et je suis habillée d’une manière décente cette fois, n’est-ce pas ?

Effectivement, elle l’était. Sa robe, d’un bleu clair, descendait en plis moirés le long de ses membres jusqu’aux poignets et aux chevilles. Elle portait autour du cou et sur les épaules une écharpe jaune, légèrement plus claire que ses cheveux, maintenant coiffés en ondulations strictes.

— Je n’avais pas l’intention de vous troubler dans votre repas, dit Baley.

— Je n’ai pas encore commencé. Pourquoi ne me tiendriez-vous pas compagnie ?

— Vous tenir compagnie ? dit Baley en la considérant avec curiosité.

Elle se mit à rire :

— Que vous êtes drôles, vous les Terriens. Je ne vous dis pas de me tenir compagnie par votre présence effective. Comment seriez-vous en mesure de le faire ? Non, ce que je veux dire, c’est que vous alliez dans votre propre salle à manger, et là, vous et l’autre là-bas, pourrez dîner avec moi.

— Mais, si je quitte…

— Ne vous inquiétez pas. Votre technicien en stéréovision peut conserver la liaison.

Ce que Daneel approuva de la tête. Alors, quoique ayant des doutes, Baley tourna les talons et se dirigea vers la porte. Gladïa, la table, le couvert et les décorations de table suivirent.

Gladïa sourit pour l’encourager :

— Vous voyez. Votre technicien nous garde en liaison continue.

Baley et Daneel montèrent par un tapis roulant que Baley ne se souvenait pas avoir jamais emprunté. Visiblement, il y avait plusieurs chemins pour se rendre d’une pièce à l’autre dans cette demeure de cauchemar et il n’en connaissait que quelques-uns. Mais Daneel, bien sûr, les connaissait tous.

Et, se déplaçant au travers des murs, quelquefois en dessous du plancher, quelquefois planant au-dessus, suivaient toujours Gladïa et la table de salle à manger.

A un moment donné, Baley s’arrêta et murmura :

— Ceci demande un certain entraînement.

— Vous avez le vertige ? demanda aussitôt Gladïa.

— Oui, un peu.

— Bon, alors je vais vous dire ce que nous allons faire : pourquoi ne pas ordonner à votre technicien de bloquer la transmission ici même ? Puis, lorsque vous serez dans votre salle à manger et que vous serez prêts et tout en ordre, il nous remettra en liaison.

— Je vais m’en occuper, Elijah, dit Daneel.

Leur propre table était dressée lorsqu’ils arrivèrent dans la salle à manger, les assiettes pleines d’une soupe fumante, où nageaient, dans le brun potage, des morceaux de viande coupés en dés. En plein milieu de la table, une imposante volaille rôtie attendait d’être découpée.

Daneel donna quelques ordres brefs au robot qui faisait office de maître d’hôtel et, avec rapidité, sans heurt, les deux couverts, qui étaient déjà mis, furent côte à côte, au même bout de la table.

Comme si cette nouvelle disposition des convives avait été un signal, le mur d’en face sembla s’enfoncer, la table s’allonger et Gladïa se trouva assise à l’autre bout. Les deux salles, les deux tables se rejoignaient avec une telle perfection, que n’eussent été les différences des tapisseries au mur, des tapis sur le plancher et des services de table, on aurait facilement pu croire qu’ils dînaient tous trois à la même table.

— Voilà, dit Gladïa avec satisfaction. C’est confortable, n’est-ce pas ?

— Tout à fait, répondit Baley. (Avec précaution, il goûta au potage, le trouva succulent et se servit plus copieusement.)

— Vous savez ce qui vient d’arriver à l’inspecteur Gruer ?

Son visage, aussitôt, s’obscurcit de gêne et elle reposa sa cuiller.

— N’est-ce pas terrible ? Ce pauvre Hannis !

— Vous l’appelez par son prénom. Vous le connaissez bien ?

— Je connais tous les gens importants sur Solaria. Tous les Solariens, ou à peu près, se connaissent évidemment.

« Evidemment, bien sûr, se dit Baley. Combien y en a-t-il au fait ? »

— Peut-être, alors, connaissez-vous le Dr Altim Thool. C’est lui qui soigne Gruer, reprit-il.

Gladïa eut un petit rire discret. Le robot maître d’hôtel lui coupa sa viande et lui servit des petites pommes de terre dorées et des carottes en tranches.

— Mais bien sûr, que je le connais. C’est lui qui s’est occupé de moi.

— Il s’est occupé de vous quand ?

— Juste… Juste après l’histoire. Ce qui est arrivé à mon mari, veux-je dire.

Baley la regarda avec étonnement :

— Mais il n’y a donc qu’un seul docteur sur cette planète ?

— Non, bien sûr, et pendant un moment elle remua les lèvres comme si elle comptait intérieurement. Il y en a au moins dix. Et il y a un jeune homme, que je connais, qui fait des études de médecine. Mais le Dr Thool est l’un des meilleurs praticiens. C’est lui qui a le plus d’expérience. Pauvre vieux Dr Thool !

— Pourquoi pauvre ?

— Eh bien, vous voyez ce que je veux dire. C’est un travail répugnant d’être un docteur. Quelquefois, vous vous trouvez obligé de voir en personne les gens que vous soignez, même de les toucher. Mais le Dr Thool semble s’y être résigné et il n’hésite pas à voir ses clients en personne quand il estime qu’il le doit. C’est toujours lui qui s’est occupé de moi, depuis que j’étais toute gosse, il a toujours été si gentil, si doux et, franchement, je me dis que cela ne me ferait presque rien s’il se trouvait obligé de me voir effectivement. Ainsi, il m’a vue en réalité l’autre fois.

— Après la mort de votre mari, si je comprends bien ?

— Oui. Vous pouvez vous faire une idée de ce qu’il a dû éprouver en voyant le cadavre de mon mari et moi étendue à côté.

— Mais l’on m’avait dit qu’il s’était occupé du corps par stéréovision, dit Baley.

— Du corps, oui. Mais après s’être assuré que j’étais bien vivante, et hors de tout danger, il ordonna aux robots de me mettre un oreiller sous la tête, de me faire une piqûre quelconque puis de sortir de là. Et il est venu par avion à réaction. A réaction, vous entendez ! Cela lui a pris moins d’une demi-heure, et il s’occupa de moi et s’assura que tout allait bien. J’étais si étourdie quand il est venu que j’étais sûre que je ne l’apercevais que par stéréovision, vous vous rendez compte ; et ce n’est que lorsqu’il m’a touchée que je me suis aperçue qu’il était là, en personne. J’ai poussé un de ces cris ! Pauvre vieux doc ! Il était terriblement gêné mais je savais bien que c’était dans les meilleures intentions qu’il était venu.

Baley hocha la tête :

— Je suppose que les docteurs n’ont pas grand-chose à faire sur Solaria.

— Heureusement non.

— Je sais qu’il n’y a pas de maladies microbiennes, à proprement parler. Mais les troubles du métabolisme ? L’artériosclérose, le diabète, ou d’autres du même genre ?

— Oui, ça arrive, et ce n’est pas bien beau lorsque de pareils troubles se produisent. Les docteurs peuvent rendre la vie plus supportable à ces malheureux, tout au moins sur le plan physique. Mais c’est tout le moins.

— Hein !

— Bien sûr. Cela veut dire que l’analyse des chromosomes a été menée d’une façon insuffisante. Vous ne pensez pas que nous laissons des tares, comme le diabète, se développer librement. Le malheureux qui tombe victime de ce genre de chose doit subir une nouvelle analyse très détaillée. Le lien conjugal doit être brisé, ce qui est bien gênant pour l’autre époux. Et, bien sûr, cela signifie pas de… pas…, et sa voix se perdit en un murmure : Pas d’enfant.

— Pas d’enfant, répéta Baley sur un ton normal.

Gladïa s’empourpra :

— C’est une telle obscénité à prononcer. Quel mot : des… des enf… des enfants.

— Avec un peu d’entraînement, c’est un mot qui vient sans difficulté, dit sèchement Baley.

— Oui, mais si j’en prends l’habitude, un beau jour je le dirai devant un autre Solarien, et je ne saurai dans quel trou de souris disparaître ! En tout cas, si le couple a eu des enfants (là, vous voyez, je l’ai dit encore une fois), il faut découvrir quels sont ces enfants et les examiner – au fait, c’était là une des tâches de Rikaine  –, et… et puis cela fait des tas d’embarras.

« Bon, va pour Thool alors, pensa Baley. L’incompétence du praticien est la conséquence normale d’un tel genre de vie, et n’a rien de sinistre. Rien d’obligatoirement sinistre. Donc à rayer de la liste des suspects, mais d’un trait léger, pas d’une grande croix. »

Il regardait Gladïa se restaurer. Elle avait des mouvements précis et délicats, elle était propre et son appétit semblait normal. (Sa propre volaille était succulente. Sur un chapitre, tout au moins, la nourriture, il se laisserait volontiers gâter par ces Mondes Extérieurs.)

— Que pensez-vous de cet empoisonnement, Gladïa ? demanda-t-il.

Elle releva la tête :

— J’essaie de ne pas y penser. Il y a eu tellement de choses horribles récemment. Et puis, ce n’est peut-être pas un empoisonnement.

— C’en est un…

— Mais il n’y avait personne dans les environs.

— Comment le savez-vous ?

— Il était impossible qu’il y en eût. Il n’a pas de femme, maintenant, depuis qu’il a atteint le nombre fixé d’enf…, vous savez ce que je veux dire. Aussi, n’y avait-il personne pour verser le poison dans quoi que ce soit. Donc, comment aurait-on pu l’empoisonner ?

— Mais on l’a empoisonné. C’est un fait et nul ne peut aller contre.

Son regard se voila :

— Faut-il supposer qu’il l’aurait fait lui-même ?

— J’en doute. Pourquoi l’aurait-il fait ? Et en public ?

— Alors, il n’a pas pu l’être, Elijah. C’est une impossibilité majeure.

— Au contraire, Gladïa, répondit Baley, on pouvait le faire très facilement. Et je suis certain de connaître la manière dont on l’a fait.


8

Baley bluffe

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Gladïa sembla retenir sa respiration pendant un instant. Puis proféra, lèvres pincées, en une sorte de chuintement :

— Je suis sûre de ne pas voir comment. Savez-vous qui l’a empoisonné ?

Baley acquiesça :

— Celui-là même qui a tué votre mari.

— Vous en êtes sûr ?

— Vous ne l’êtes pas ? L’assassinat de votre mari fut le premier à se produire de toute l’histoire de Solaria. Puis, un mois plus tard, survient un autre meurtre. Simple coïncidence, croyez-vous ? Deux meurtriers frappant à un mois de temps sur un monde sans crimes. Considérez aussi que la seconde victime enquêtait sur le premier meurtre et représentait donc un redoutable danger pour le criminel.

— Oui ! fit Gladïa en commençant son dessert, ajoutant entre deux bouchées : Si vous le voyez de cette façon, je suis donc innocente.

— Et pourquoi donc, Gladïa ?

— Mais voyons, Elijah. Je n’ai jamais même approché du domaine de Gruer, jamais de toute mon existence. Aussi, j’aurais certes bien été incapable d’empoisonner l’inspecteur Gruer. Et si je n’ai pas… bref, je n’ai pas non plus tué mon mari.

Puis, comme Baley observait un silence glacial, sa vivacité sembla disparaître et des rides se formèrent aux commissures de ses lèvres :

— Ce n’est pas votre avis, Elijah.

— Je ne suis certain de rien, dit Baley. Comme je vous l’ai affirmé, je connais la méthode utilisée pour empoisonner Gruer. C’est ingénieux et n’importe qui, sur Solaria, peut l’avoir employée, n’importe qui, fût-il ou non sur les domaines de Gruer, les ait-il jamais approchés ou non.

Gladïa serra les poings :

— Prétendriez-vous que c’est moi ?

— Ce n’est pas ce que j’ai dit.

— C’est ce que vous sous-entendez ? (Ses lèvres blanchissaient de colère et ses joues se marbraient.) C’est là tout ce que vous espériez de cette rencontre ? Me poser des questions insidieuses ? Me prendre en défaut ?

— Mais écoutez !…

— Vous paraissiez si compatissant, si compréhensif… espèce de… espèce de Terrien.

Sa voix grave avait prononcé ce dernier mot avec un grincement de crécelle.

Le visage impassible de Daneel s’avança vers Gladïa.

— Si vous voulez bien me pardonner, madame Delmarre, vous serrez ce couteau avec trop de vigueur. Vous pourriez vous blesser. Faites plus attention, je vous prie.

Gladïa jeta un regard dément au petit couteau émoussé et visiblement inoffensif qu’elle tenait à la main. Puis elle le brandit d’un mouvement spasmodique.

— Vous ne pouvez m’atteindre, Gladïa, dit Baley.

— Qui voudrait vous atteindre ? Pouah ! glapit-elle, haussant les épaules avec une répulsion exagérée, et elle s’écria : « Coupez-moi cette liaison tout de suite. »

Cette dernière phrase devait s’adresser à un robot hors du champ de vision, car aussitôt Gladïa et le bout de sa salle à manger disparurent, remplacés par le mur normal de la pièce.

— Ai-je raison de croire que vous envisagez la culpabilité de cette femme maintenant ? demanda Daneel.

— Non, affirma Baley catégorique. Celui qui a commis ces crimes manifesterait d’autres traits de caractère que ceux de cette pauvre petite.

— Elle s’emporte vite.

— Et alors ! Bien d’autres aussi ! Souvenez-vous en outre qu’elle souffre d’une terrible tension nerveuse depuis un bon moment. Si je m’étais trouvé soumis à une telle tension et que quelqu’un se soit dressé contre moi comme elle s’imagine que je me suis dressé contre elle, je crois bien que je me serais livré à d’autres violences que de brandir un méchant petit couteau.

— Je n’ai pas été capable de déduire la technique de l’empoisonnement à distance, reprit Daneel, bien que vous disiez l’avoir découverte.

Baley trouva très agréable de pouvoir lui répondre :

— Je me doute bien que vous n’en êtes pas capable. Vous manquez d’un cerveau fait pour résoudre ce genre d’énigme.

Il prononça cette phrase d’un ton irrévocable et Daneel accepta la rebuffade aussi imperturbablement et gravement que d’habitude.

— J’ai besoin de vous pour deux choses, Daneel, dit Baley.

— Quelles sont-elles, Elijah ?

— Tout d’abord, mettez-vous en rapport avec ce Dr Thool et demandez-lui quel était l’état de santé de Mme Delmarre à l’époque où son mari fut assassiné. Quelle avait été la durée du traitement et tout ce qui s’y rapporte ?

— Est-ce quelque chose de bien défini que vous recherchez ?

— Non. J’essaie simplement de récolter une moisson de renseignements et, sur ce monde, ce n’est pas chose aisée.

« Secundo, trouvez-moi qui va prendre la place de Gruer en tant que Chef de la Sûreté et débrouillez-vous pour que, à la première heure demain matin, nous ayons avec lui une conversation par stéréovision.

« Quant à moi, ajouta-t-il, l’esprit morose et le ton très chagrin, je vais me coucher et peut-être, avec un peu de chance, trouver le sommeil. (Puis, brusquement, avec une certaine pétulance :) Pensez-vous que je puisse dénicher un roman microfilmé en ces lieux ?

— Je me permets de vous suggérer d’appeler le robot chargé de la bibliothèque, répondit suavement Daneel.

De se sentir obligé d’avoir affaire à un robot mit Baley de méchante humeur. Il aurait bien préféré feuilleter à loisir.


— Non, non, dit-il, pas de classiques ! Des petits romans quelconques, traitant de la vie courante sur Solaria, telle qu’elle se passe actuellement. Et sortez-m’en une demi-douzaine.

Le robot obéit (bien obligé), mais, tout en manipulant les contrôles voulus pour sortir de leurs casiers les microfilms demandés, les amener dans l’extracteur puis les remettre dans la main de Baley, il continuait de réciter, d’un ton respectueux, toutes les autres rubriques de son catalogue.

« Peut-être le maître désirait-il un roman d’aventures, des premiers temps de l’exploration du Cosmos, suggérait-il, ou un remarquable traité de chimie avec des atomes microfilmés et animés, ou un livre d’anticipation ou un atlas galactique. » La liste des ouvrages semblait interminable.

Baley attendait, avec une impatience croissante, d’avoir sa demi-douzaine de volumes. Quand il l’eut : « Cela suffira » dit-il, et il prit de ses propres mains (oui, ses propres mains !) une visionneuse et s’en fut.

Le robot ne manqua pas de le suivre, en demandant :

— Avez-vous besoin de mon aide, maître, pour la mise au point ?

Baley se retourna et, d’un ton sec :

— Non. Restez où vous êtes.

Le robot s’inclina et demeura sur place.

Couché dans son lit, la veilleuse allumée, Baley en vint presque à regretter sa décision. La visionneuse n’était pas d’un modèle qu’il connût et il se mit à l’utiliser sans même avoir la moindre idée de la manière dont on insérait le film. Mais, avec obstination, il s’employa à comprendre le mécanisme, démontant presque la visionneuse, puis la remontant pièce à pièce, et réussit tout de même à obtenir un résultat.

Il pouvait, tout au moins, déchiffrer le microfilm, et si la mise au point laissait encore à désirer, ce n’était qu’un petit inconvénient comparé au plaisir de se sentir débarrassé des robots pendant un moment.

Au cours de l’heure suivante, il passa quatre des six films et n’en éprouva que déception.

Il avait ébauché une théorie. Il n’y avait pas de meilleur moyen, s’était-il dit, de prendre conscience de la vie et de la pensée intrinsèques des Solariens que de lire leurs romans. Il avait besoin de ces aperçus s’il voulait mener son enquête intelligemment.

Mais maintenant, il lui fallait abandonner toute sa théorie. Il venait de visionner quatre romans et n’avait, jusqu’à présent, rien appris d’intéressant. Ce n’étaient que gens affligés de problèmes qui n’en étaient pas, qui se conduisaient comme des déments et agissaient de façon imprévisible.

Exemple : pourquoi une femme devait-elle se sentir obligée de démissionner parce qu’elle venait de découvrir que son enfant avait embrassé la même carrière ? Pourquoi refusait-elle de s’expliquer, jusqu’au moment où des complications incroyables et ridicules en découlaient ?

Autre exemple : pourquoi un docteur et une artiste se trouvaient-ils humiliés d’être unis l’un à l’autre et qu’y avait-il de si héroïque dans l’entêtement du docteur voulant se consacrer à des recherches de robotique ?

Il introduisit le cinquième roman dans la visionneuse, et régla la vision binoculaire. Il était abruti de fatigue.

Il était si épuisé, en fait, que par la suite il ne se rappela rien de ce cinquième roman (une histoire d’angoisse, croyait-il) sinon qu’au commencement le propriétaire d’un nouveau domaine entrait dans sa demeure et se faisait visionner, par un respectueux robot, les comptes d’exploitation du précédent propriétaire.

En tout cas, il avait dû s’endormir, la visionneuse en marche et toutes les lumières allumées. Probablement, un robot était entré respectueusement, avait ôté la visionneuse avec douceur et éteint la lumière. Mais, de toute façon, il dormit et rêva de Jessie. Tout était comme avant. Il n’avait jamais quitté la Terre. Ils se préparaient à aller à la cantine communautaire. Ensuite, ils iraient voir, avec des amis, un spectacle hyperpsychique. Ils prendraient les rames de circulation urbaine, verraient des gens, et tout le monde était heureux, personne n’avait le moindre souci en tête.

Et Jessie était si belle. Elle avait perdu du poids, semblait-il. Pourquoi était-elle si mince et si belle ?

Et il y avait aussi quelque chose d’assez curieux.

Le soleil semblait les baigner de son éclat. Etonné, il levait la tête, mais il n’y avait de visible que la voûte supportant le niveau supérieur. Et pourtant, ils étaient baignés de soleil, de son éclat flamboyant, qui allumait toute chose, et personne n’en avait peur.

Baley se réveilla, l’esprit en désarroi. Il laissa les robots servir le petit déjeuner et ne dit pas un mot à Daneel. Plongé dans ses pensées, il ne disait rien, ne posait pas de question et avala un excellent café, sans même en prendre conscience.

Pourquoi avait-il rêvé de ce soleil, à la fois visible et caché ? A la rigueur, il pouvait comprendre qu’il eût rêvé de la Terre et de Jessie, mais qu’est-ce que le soleil avait à faire là-dedans ? Et pourquoi, par-dessus le marché, s’en préoccupait-il ?

— Elijah, dit Daneel doucement.

— Hein ?

— Corwin Attlebish sera en liaison stéréo avec vous d’ici une demi-heure. J’ai pris toutes les dispositions nécessaires.

— Qui diable est Corwin Machintrucchouette ? explosa Baley, en remplissant sa tasse de café.

— C’était le Premier Adjoint de l’inspecteur Gruer, Elijah. Il fait, pour l’instant, fonction de Chef de la Sûreté.

— Bon, eh bien ! Allons-y.

— Comme je viens de vous le dire, le rendez-vous est pour dans une demi-heure.

— Je me fiche si c’est dans une heure ou dans un siècle. Allons-y tout de suite, c’est un ordre.

— Je vais essayer de le toucher, Elijah. Il est possible, néanmoins, qu’il ne veuille pas accepter d’entrer tout de suite en communication.

— Bah ! Essayons toujours, Daneel. On verra bien.

Le Chef de la Sûreté par intérim accepta la communication et, pour la première fois depuis qu’il était sur Solaria, Baley rencontra un Spacien, qui ressemblait à l’idée courante que s’en faisaient les Terriens.

Attlebish était grand, mince et bronzé. Il avait les yeux noisette, le menton puissant et dominateur.

Il ressemblait légèrement à Daneel. Mais, tandis que Daneel était en quelque sorte idéalisé, presque divin, Corwin Attlebish gardait sur son visage des stigmates d’humanité.

Attlebish était en train de se raser. Le petit crayon abrasif lançait son jet de microscopiques particules sur les joues et le menton, coupant nettement les poils, puis réduisait le tout en une poussière impalpable. Baley reconnut l’instrument qu’il n’avait jamais vu utiliser auparavant et qu’il ne connaissait que par ouï-dire.

— C’est vous le Terrien ? demanda Attlebish avec mépris, desserrant à peine les lèvres, la poussière abrasive attaquant les poils situés sous le nez.

— Je suis l’inspecteur Elijah Baley, C. 7, répondit Baley. Je viens effectivement de la Terre.

— Vous êtes en avance.

Attlebish referma son épilateur et le lança quelque part, hors du champ de vision de Baley :

— Qu’est-ce qui vous tracasse, Terrien ?

Dans la meilleure de ses humeurs, Baley n’aurait pas supporté sans peine le ton de l’autre. Aussi commençait-il à rager.

— Comment va l’inspecteur Gruer ? demanda-t-il.

— Il vit toujours. Il se peut qu’il survive, répondit Attlebish.

Baley hocha la tête :

— Vos empoisonneurs, sur Solaria, ne connaissent pas les quantités. Manque d’habitude. Ils en ont trop donné à Gruer. Résultat, il a restitué une grande partie du poison alors qu’une demi-dose l’aurait tué.

— Des empoisonneurs ? Rien n’indique qu’il y ait eu empoisonnement.

Baley ouvrit de grands yeux :

— Jehoshaphat ! Et qu’est-ce que c’est donc, à votre avis ?

— N’importe quoi. Il y a beaucoup de choses qui peuvent aller de travers chez un individu. (Il se passa la main sur le visage, cherchant, du bout des doigts, les endroits mal rasés.) Vous n’avez pas la moindre idée des ennuis de métabolisme qui surgissent passé deux cent cinquante ans !

— Si tel est le cas, avez-vous obtenu des conseils médicaux valables ?

— Le rapport du Dr Thool…

Ce nom déclencha tout : la bile que Baley n’avait cessé d’accumuler depuis le réveil déborda. Il s’écria, au maximum de ses capacités vocales :

— Je me fiche du Dr Thool ! J’ai dit des conseils médicaux valables. Vos docteurs sont intégralement ignares et vos détectives, si vous en aviez, ne le seraient pas moins. Il vous a fallu faire venir un détective de la Terre. Faites venir aussi un médecin !

Le Solarien le dévisagea froidement.

— Auriez-vous la prétention de me dire ce que je dois faire ?

— Oui, et pour pas un sou ! Gratis pro Deo ! Gruer a été empoisonné. J’ai été témoin de ce qui s’est passé. Il a bu, il a rejeté une partie de ce qu’il a bu, en criant qu’il avait la gorge en feu. Comment appelez-vous donc cela, quand on considère qu’il enquêtait sur… (et Baley s’arrêta tout net.)

— Il enquêtait sur quoi ? demanda Attlebish, impassible.

Baley était pleinement conscient de la présence gênante de Daneel, se tenant, comme d’habitude, à quelques pas en retrait. Gruer n’avait pas voulu que Daneel, un Aurorain, soit au courant de cette enquête. Aussi, reprit-il assez gêné « Il y avait des implications politiques ! »

Attlebish se croisa les bras, l’air distant, ennuyé et légèrement hostile :

— Nous n’avons pas de divergences politiques sur Solaria, comme on l’entend sur les autres mondes. Hannis Gruer a toujours été un bon citoyen, mais trop imaginatif. C’est lui qui, ayant entendu de vagues racontars à votre sujet, a insisté pour que nous vous fassions venir. Il a même accepté la condition sine qua non de recevoir un Aurorain comme co-enquêteur. Je n’ai jamais cru que ce fût nécessaire. Il n’y a pas d’énigme. Rikaine Delmarre a été tué par sa femme. Nous trouverons bien un jour le pourquoi et le comment. Et même si nous ne le trouvons pas, elle sera analysée du point de vue génétique et l’on prendra les mesures qui s’imposent. Quant à Gruer, les idées que vous pouvez vous faire sur un empoisonnement n’ont pas la moindre importance.

L’air incrédule, Baley demanda :

— Si je comprends bien, vous n’avez pas besoin de ma présence ici.

— Vous avez très bien compris. Si vous désirez retourner sur Terre, nous ne vous retenons pas. Je dirai même que nous en serions très heureux.

Baley fut le premier surpris de sa réaction :

— Non, monsieur, je ne bougerai pas ! s’insurgea-il.

— Vous êtes à notre service, inspecteur. Nous pouvons vous congédier. Vous allez repartir pour votre planète d’origine.

— Non. Ecoutez-moi bien, je vous le conseille. Vous êtes, vous, un gros bonnet de Spacien et je ne suis qu’un Terrien, mais, avec tout le respect que je vous dois, avec mes excuses les plus humbles et les plus marquées, vous avez la frousse, ni plus ni moins.

— Retirez cette affirmation, rugit Attlebish en se redressant de toute sa hauteur et en toisant le Terrien avec une assurance hautaine.

— Vous avez une frousse du tonnerre. Vous pensez que vous êtes le prochain à y passer si vous continuez cette enquête. Alors, vous laissez tomber pour qu’ils vous laissent tranquille, pour qu’ils vous laissent votre minable peau. (Baley n’avait pas la moindre idée de qui étaient les « ils » en question, ni de leur existence. Mais il frappait aveuglément sur l’arrogance d’un Spacien, jouissant de l’impact que faisaient ses affirmations, touchant l’autre au point sensible, en dépit de son empire sur lui-même.)

— Vous partez sur l’heure, dit Attlebish, le désignant du doigt avec une colère glacée. Et les conséquences diplomatiques ne nous gêneront pas, croyez-moi.

— Qu’ai-je à faire de vos menaces. Pour vous, la Terre n’est rien, je l’admets, mais n’oubliez pas que je ne suis pas seul ici. Permettez-moi de vous présenter mon collègue, Daneel Olivaw. Lui vient d’Aurore. Il ne parle pas beaucoup. Il n’est pas venu pour parler : c’est là mon rayon. Mais lui, il est formidable pour écouter. Il n’en perd pas un mot. Je vous le dis tout net, Attlebish (et Baley éprouva un indicible plaisir à proférer le nom tout simple et sans titre), quelque diableries qui se passent ici sur Solaria, elles intéressent tout particulièrement Aurore et une quarantaine d’autres Mondes Extérieurs. Et si vous nous fichez dehors, la prochaine députation qui viendra rendre visite à Solaria consistera en une flotte de guerre. Je suis un homme de la Terre et je connais la musique : malmenez des citoyens étrangers, et vous avez une flotte de guerre à vos portes le temps de faire le voyage.

Du coup, Attlebish reporta son attention sur Daneel et sembla manifester un peu plus de compréhension. D’un ton radouci, il expliqua :

— Mais il ne se passe rien ici qui puisse intéresser n’importe quelle autre planète.

— Ce n’était pas l’avis de Gruer et mon coéquipier l’a entendu tout comme moi.

Ce n’était pas le moment d’avoir peur d’un mensonge.

Daneel regarda Baley avec une certaine surprise en entendant cette affirmation du Terrien, mais Baley n’en eut cure et poursuivit, en martelant ses phrases :

— J’entends mener cette enquête jusqu’au bout. Sauf les circonstances, il n’y a rien qui m’oblige à retourner sur la Terre. D’en rêver seulement m’agite tellement que je ne puis rester assis. Si je possédais ce palais, envahi de robots, où je demeure pour l’instant, j’en ferais cadeau à n’importe qui, robots compris, et en vous y ajoutant, vous et votre planète infecte, pour faire bonne mesure, contre un aller simple pour la Terre.

« Mais croyez-moi bien : vous ne me ferez pas partir de force. Pas tant que l’enquête dont on m’a chargé ne sera pas close. Essayez de vous débarrasser de moi contre mon gré et vous vous trouverez face aux gueules des canons des croiseurs de l’Espace.

« Qui plus est, à partir de maintenant, l’enquête sur ce meurtre va se dérouler selon mes directives. C’est moi qui en prends la direction. Je verrai, en personne, les gens que j’entends voir. Vous avez bien compris, je les verrai : je ne leur parlerai pas par stéréovision. Je suis habitué à parler aux gens face à face, et c’est comme cela que je ferai dorénavant. J’entends avoir l’accord officiel de votre service sur cette question.

— Mais c’est impossible, invraisemblable…

— Daneel expliquez-lui !

Et l’humanoïde, d’un ton très posé :

— Comme mon collègue vient de vous le dire, inspecteur Attlebish, nous avons été envoyés ici pour mener l’enquête sur un meurtre. Il est essentiel que nous la menions à son terme. Certes, nous ne désirons pas enfreindre la moindre de vos coutumes ; peut-être les conversations en présence effective ne seront-elles pas absolument nécessaires. Mais il serait avantageux que vous veuillez bien donner votre accord à de telles entrevues au cas où elles se révéleraient impératives, ainsi que l’a demandé l’inspecteur Baley.

« Quant à quitter cette planète contre notre gré, nous estimons que ce serait peu judicieux ; acceptez néanmoins toutes nos excuses si notre présence est une gêne pour vous et pour tout citoyen de Solaria.

Baley écoutait le robot dérouler ses phrases diplomatiques avec un pli amer aux lèvres en guise de sourire. Pour quiconque savait que Daneel était un robot, un tel exposé montrait le désir de n’offenser aucun humain, ni Baley ni Attlebish. Mais pour qui considérait Daneel comme un Aurorain, un citoyen de la planète la plus anciennement colonisée et la plus puissante du point de vue militaire de tous les Mondes Extérieurs, toute cette diplomatie sous-tendait une série de menaces courtoisement voilées.

Attlebish se passa la main sur le front et dit :

— Je vais y réfléchir.

— N’y mettez pas trop de temps, reprit Baley, parce que j’entends rendre quelques visites dans l’heure qui suit ; et des visites en personne, pas par stéréovision. Liaison terminée.

Il fit signe au robot de couper la liaison et considéra, avec surprise et plaisir, l’endroit où s’était tenue l’image d’Attlebish. Il n’avait rien prémédité de tel. Tout était venu de son rêve et de l’arrogance inattendue d’Attlebish.

Mais maintenant que c’était fait il en était très heureux. C’était vraiment tout ce qu’il souhaitait : prendre enfin toute l’affaire en main, de A à Z.

« En tout cas, pensa-t-il, je lui ai servi tout ce que je pensais à ce salopard de Spacien. »

Il regrettait que toute la population de la Terre n’ait pu être là pour assister à la discussion. Attlebish était tellement l’incarnation du Spacien vu par les Terriens, ce qui n’en était que mieux, bien sûr, oh oui, bien mieux.

Mais, seulement, qu’est-ce qui avait pu le pousser à une telle véhémence sur cette question de présence effective ? Baley n’en revenait pas. Il savait bien que telle était son intention. Bon. Et pourtant, quand il avait parlé de voir en personne des Solariens, il s’était senti transporté, comme s’il était prêt à renverser les murs de la demeure, même si cela n’avait dû servir à rien.

Mais pourquoi diable ?

Il y avait quelque chose qui le poussait à agir, dans cette histoire, en dehors de toute considération touchant la sécurité de la Terre. Mais quoi ?

Bizarrement, son rêve lui revint à l’esprit : ce soleil qui le baignait de tous ses feux au travers de tous les niveaux opaques des gigantesques cités souterraines de la Terre.

D’un ton méditatif (dans la mesure où il était capable de montrer un sentiment humain), Daneel demanda :

— Je me demande, Elijah, si tout cela n’est pas sans danger ?

— Quoi ? D’avoir bluffé cet individu ? Mon bluff a pris, et d’ailleurs ce n’était pas que du bluff. Je pense qu’il est très important que Aurore sache à quoi s’en tenir sur ce qui se passe sur Solaria et je pense également qu’on s’en rend compte sur Aurore. Oh, à propos, merci de ne pas m’avoir démenti.

— C’était tout naturel. En vous soutenant, certes, je causais un léger tort indirect à Attlebish. Mais si je vous avais contredit, je vous aurais fait un tort beaucoup plus grand et plus direct.

— Toujours cette question des proportions entre contraires. Et l’influx le plus puissant l’emporte, n’est-ce pas, Daneel ?

— C’est cela même, Elijah. Je me suis laissé dire, d’ailleurs, que dans l’esprit humain, mais d’une façon moins nette, ce problème des contraires se pose également. Néanmoins, je vous répète que votre dernière proposition n’est pas sans danger.

— Quelle dernière proposition ?

— Je ne suis pas d’accord avec votre idée de voir les gens. J’entends par là les voir personnellement au lieu de les contacter par stéréovision.

— Je vous comprends fort bien, mais je ne vous ai jamais demandé votre approbation.

— J’ai mes instructions, Elijah. Je suis dans l’incapacité de savoir ce que vous a dit l’inspecteur Gruer pendant mon absence hier au soir. Mais il est évident qu’il vous a expliqué des choses d’importance, à voir votre changement d’attitude vis-à-vis de cette histoire de meurtre. Néanmoins, d’après les instructions que j’ai reçues, je suis en mesure d’échafauder quelques hypothèses. Il doit vous avoir mis en garde contre les dangers possibles pour d’autres planètes qui découleraient de la situation sur Solaria.

Baley se mit à chercher sa pipe. Cela lui arrivait encore de temps à autre et il se sentait toujours aussi agacé lorsqu’il découvrait qu’il ne l’avait pas et se souvenait qu’il ne pouvait fumer sur cette planète.

— Il n’y a que vingt mille Solariens, dit-il. En quoi peuvent-ils représenter le moindre danger ?

— Il y a déjà un certain temps que mes maîtres sur Aurore éprouvent des appréhensions en raison de la situation sur Solaria. On n’a pas mis à ma disposition tous les renseignements dont ils disposent, mais…

— Et le peu dont on vous a fait part, on vous a bien prévenu de ne pas me le répéter, n’est-ce pas ? demanda Baley.

— Il y a beaucoup de choses à découvrir avant de pouvoir discuter librement de cette question, répondit Daneel.

— Bon, bon. Alors qu’est-ce qu’ils fabriquent, ces Solariens ? De nouvelles armes ? De la subversion, chez vous ? Une campagne de terrorisme par assassinats ? Qu’est-ce que peuvent vingt mille individus face à des millions de Spaciens ?

Daneel observa le plus parfait mutisme.

— J’ai bien l’intention de le savoir, figurez-vous, reprit Baley.

— Je ne vois pas d’inconvénient à ce que vous vous renseigniez, Elijah. Par contre, je m’inquiète de la façon dont vous vous proposez d’obtenir ces renseignements. J’ai pour instructions formelles d’assurer votre sécurité.

— La Première Loi vous en fait une obligation de toute façon.

— C’est bien plus que la Première Loi n’en exige, car s’il s’élève un conflit mettant en péril votre sécurité personnelle vis-à-vis de n’importe qui d’autre, je dois prendre votre parti quoi qu’il en soit.

— Ouais. J’ai compris. S’il m’arrive quelque chose, il n’y a plus la moindre possibilité pour que vous demeuriez sur Solaria sans que ne s’élèvent des complications auxquelles Aurore n’est pas, pour l’instant, disposée à faire face. Tant que je suis en vie, je suis ici à la demande expresse de Solaria et, si c’est nécessaire, nous pouvons nous imposer et remuer autant de boue qu’il faut. Mais, dès l’instant où je disparais, toute la situation change d’aspect. Donc, vos ordres sont : « Gardez Baley en vie, à n’importe quel prix. » C’est bien ça, Daneel ?

— Je ne saurais me permettre d’interpréter les raisons des ordres que l’on m’a donnés, répondit Daneel.

— Bon, bon. Ne vous tracassez pas, reprit Baley. Les espaces libres ne me tueront pas si j’estime nécessaire de me déplacer pour rendre visite à quelqu’un. Je m’en tirerai et peut-être même m’y ferai-je à la longue.

— Ce n’est pas simplement la question des espaces libres, Elijah. C’est surtout cette idée d’affronter des Solariens face à face. Je ne saurais l’accepter.

— Vous voulez dire que les Solariens ne vont pas aimer ça ? Quel dommage ! Ils mettront des filtres dans leur nez et des gants à leurs mains. Ils désinfecteront l’atmosphère. Et si leur pudeur s’inquiète de me voir en chair et en os, qu’ils rougissent et se tortillent. Mais, moi, j’entends les voir en personne. J’estime que c’est une nécessité de l’enquête et je le ferai, que ça leur plaise ou non.

— Je ne puis vous y autoriser.

— Pardon ? Vous ne pouvez, vous, m’autoriser, moi, à quelque chose ?

— Je pense que vous voyez pourquoi, Elijah.

— Certes non.

— Considérez donc ce fait que l’inspecteur Gruer, le Solarien le plus en vue dans cette enquête de meurtre, a été empoisonné. N’en découle-t-il pas que si je vous laisse agir, selon le plan que vous avez en tête, vous exposer librement au contact de n’importe qui, la prochaine victime sera obligatoirement vous ? Comment donc me serait-il possible de vous laisser abandonner la sécurité que représente cette demeure ?

— Et comment m’en empêcheriez-vous, Daneel ?

— Par contrainte, si c’est nécessaire, Elijah, dit calmement Daneel. Même si je dois vous blesser, car autrement vous courez à une mort certaine.


9

Un robot roulé

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— Ainsi l’influx le plus puissant l’emporte cette fois encore, Daneel : vous me blesseriez pour me garder en vie.

— Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de vous blesser. Vous savez bien que je ne pense pas que vous voudriez vous livrer à une résistance futile. Néanmoins, si l’emploi de la force se révélait nécessaire, je me trouverais obligé d’y avoir recours, sans souci de vous blesser.

— Je pourrais vous anéantir à cet endroit même où vous êtes, dit Baley. Sur-le-champ. Et je n’aurai aucun scrupule de conscience pour m’en empêcher.

— J’ai déjà pensé que vous pourriez prendre une telle attitude au cours de notre présente intimité, Elijah. Plus exactement cette idée m’est venue à l’esprit pendant le trajet du spacioport à cette maison, lorsque vous vous êtes momentanément livré à des violences dans le véhicule. La destruction de ma personne est sans importance par rapport à votre sécurité, mais un tel anéantissement serait par la suite, pour vous, une cause de souci et irait à l’encontre des plans établis par mes maîtres. Aussi donc ai-je bien pris soin, au cours de la première nuit que vous avez passée à dormir, d’enlever la charge de votre atomiseur.

Baley serra les dents. Il se trouvait maintenant avec en main une arme déchargée. Aussitôt sa main se porta en réflexe à son étui, il retira l’arme et regarda l’indicateur de charge : bien entendu, l’aiguille stationnait sur zéro.

Un instant, il hésita à lancer cette masse inutile de métal à la tête de Daneel, la soupesant entre ses doigts. Mais à quoi bon ? Le robot esquiverait avec trop de facilité.

Il remit l’atomiseur dans l’étui. Il pourrait plus tard le recharger à loisir.

Lentement, pensivement, il dit :

— Ne comptez pas me berner plus longtemps, Daneel.

— En quoi faisant, Elijah ?

— Vous jouez trop bien le maître. Et je me trouve trop bien bloqué par votre faute. Etes-vous un robot, réellement ?

— Vous en avez déjà douté, répondit Daneel.

— Oui, sur Terre, l’an dernier. J’ai alors émis le doute que R. Daneel Olivaw fût, en tout état de cause, un robot. Il a été prouvé qu’il en était un. Je crois qu’il est toujours et à jamais robot. Ma question, en fait, est : Etes-vous réellement R. Daneel Olivaw ?

— Je le suis.

— Vraiment ? Daneel avait été construit de façon à passer pour un Spacien ; je ne vois pas pourquoi un Spacien ne pourrait pas se faire passer pour Daneel.

— Mais dans quel but ?

— Pour mener l’enquête sur cette planète avec plus d’initiative et de possibilités que ne saurait en avoir un robot. Néanmoins, en vous faisant passer pour Daneel, vous pouviez plus aisément me garder sous votre coupe en me donnant la fausse impression que vous me laissiez l’initiative et les décisions. Après tout, c’est par mon intermédiaire que vous êtes ici et il faut bien que je reste compréhensif.

— Tout ceci n’est qu’invention pure, Elijah.

— Expliquez-moi alors pourquoi tous les Solariens auxquels nous avons eu affaire vous ont pris pour un humain. Ce sont pourtant des experts en robots. Est-il si facile de les duper ? Il me semble bien curieux que je sois, moi tout seul, dans le vrai, et que tout le reste du monde se trompe. Il est beaucoup plus probable que ce sont les autres qui ont raison et moi qui ai tort.

— Pas du tout, Elijah.

— Eh bien, prouvez-le, dit Baley, se déplaçant insensiblement vers le bout de la table où il posa un élément de vide-ordures. C’est quelque chose qu’il vous est très facile de faire si vous êtes réellement un robot. Montrez-moi le métal sous votre peau.

— Mais, je vous assure, commença Daneel.

— Montrez-moi le métal, dit Baley incisif. C’est un ordre. Ou bien ne vous sentez-vous plus obligé d’obéir aux ordres ?

Daneel défit sa chemise. La peau lisse et bronzée de sa poitrine était recouverte par endroits de poils blonds. Les doigts de Daneel exercèrent une forte pression juste sous le sein droit et la peau et la chair se fendirent sur toute la longueur de sa poitrine sans la moindre effusion de sang, tandis qu’on entrevoyait le poli luisant du métal.

Et dans le temps que se déroulait cette opération, les doigts de Baley, qui reposaient en bout de table, se déplacèrent légèrement sur le côté et pressèrent un bouton d’appel. Presque aussitôt un robot entra.

— Ne bougez pas, Daneel, cria Baley. C’est un ordre. Immobilisation totale.

Et Daneel resta immobile, comme si la vie, ou l’imitation de vie qui animait les robots, l’avait quitté.

Baley cria au robot qui venait d’entrer :

— Pouvez-vous faire venir ici deux autres robots de la domesticité sans quitter vous-même cette pièce ? Si oui, exécution.

— Oui, maître, dit le robot.

Deux autres robots entrèrent, répondant à un appel radio du premier. Tous trois se mirent en ligne au coude à coude.

— Les gars, dit Baley, vous voyez bien cette créature que vous aviez cru être un maître.

Six yeux rougeoyants se tournèrent solennellement vers Daneel, puis à l’unisson les trois robots répondirent :

— Nous le voyons, maître.

— Voyez-vous également que ce prétendu maître n’est en fait qu’un robot comme vous-mêmes, puisqu’il est fait de métal à l’intérieur. Il a seulement été construit pour donner l’illusion d’être un homme.

— Oui, maître, nous le voyons.

— Vous n’êtes donc pas tenu d’obéir aux ordres qu’il peut vous donner. Est-ce compris ?

— Oui, maître, c’est compris.

— Mais, par contre, je suis un homme, réellement un être humain, reprit Baley.

Un moment, les robots hésitèrent et Baley se demanda si, de leur avoir montré qu’une chose à l’image de l’homme n’était en fait qu’un robot n’allait pas les pousser à croire que tout ce qui avait l’apparence d’un homme n’était pas un homme mais seulement une illusion.

Mais finalement, l’un des robots dit :

— Vous êtes réellement un homme, maître, et Baley put, de nouveau, avaler sa salive.

— Bon. Daneel, vous pouvez bouger maintenant, dit-il.

Daneel prit une position plus naturelle et dit calmement :

— Les doutes que vous exprimiez à propos de mon identité, tout à l’heure, n’étaient qu’une feinte destinée à me faire révéler ma véritable nature devant ceux-ci, j’imagine.

— Très exactement, dit Baley en détournant les yeux.

« Ce n’est qu’une machine, se morigénait-il, ce n’est pas un homme. On ne peut pas jouer un tour à une machine. »

Néanmoins, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver un sentiment honteux de culpabilité. Même avec Daneel, dressé là, le torse ouvert, l’humanoïde conservait un aspect si humain que Baley se disait, malgré tout, qu’il l’avait trahi.

— Refermez votre poitrine, Daneel, et écoutez-moi, reprit-il. Malgré toute votre force, vous ne pouvez lutter contre trois robots. Vous vous en rendez compte, n’est-ce pas ?

— C’est certain, Elijah.

— Bon. Maintenant, vous les gars, dit-il, en s’adressant de nouveau au trio : vous ne devrez dire à personne, homme, maître, ou qui que ce soit, que cette créature est un robot. Jamais, et en n’importe quelle circonstance, sauf instructions contraires de moi, et de moi seul.

— Merci, dit doucement Daneel.

— Néanmoins, continua Baley, le robot à l’apparence humaine ne doit pas être autorisé à entraver mes agissements de n’importe quelle manière. S’il s’y essaie, vous êtes tenus de l’en empêcher par contrainte physique, en prenant bien soin de ne pas l’endommager, à moins que ce ne soit absolument nécessaire. Ne le laissez pas lancer un appel de stéréovision à d’autres humains que moi-même, ou à d’autres robots que vous trois, ou s’adresser en personne à un humain. Ne le quittez à aucun moment. Qu’il reste dans cette pièce ainsi que vous trois. Vous êtes déchargés de tous vos autres travaux jusqu’à avis contraire de ma part. Est-ce bien clair ?

— Oui, maître, répondirent-ils en chœur.

Baley se retourna vers Daneel.

— Il n’y a rien que vous puissiez faire maintenant. Aussi n’essayez pas de m’empêcher d’agir à ma guise.

Les bras de Daneel pendaient inertes le long de son corps.

— Je ne puis, dit-il, par quelque inaction de ma part, vous laisser courir le moindre danger, Elijah. Néanmoins, en raison des circonstances présentes, rien d’autre que l’inaction n’est possible. Le dilemme est insoluble. Je ne ferai rien. Je souhaite et j’ai confiance que rien ne vous arrivera et que vous resterez en bonne forme.

« Et voilà, se dit Baley. La logique est une chose purement formelle, mais les robots n’ont rien d’autre. » La logique montrait à Daneel qu’il était intégralement bloqué. L’intelligence aurait pu lui laisser voir que tous les facteurs d’une situation ne sont pas immanquablement prévisibles, que l’adversaire peut commettre une faute.

Non, rien de tout cela. Les robots sont des êtres logiques, mais non des intelligents.

De nouveau, Baley éprouva quelque remords et ne put s’empêcher de manifester un peu de sympathie.

— Ecoutez, Daneel, dit-il, même si j’allais droit à un danger, ce qui n’est ab-so-lu-ment-pas-le-cas (ajouta-t-il précipitamment, en jetant un bref regard au trio toujours présent), ce ne serait là qu’un élément de mon travail. Je suis payé pour cela et mon travail consiste à préserver l’humanité tout entière du danger, comme le vôtre est d’empêcher un individu de courir à sa perte. Me comprenez-vous ?

— Non, je regrette, Elijah.

— Alors, c’est que vous n’êtes pas réglé pour le comprendre. Croyez-moi simplement sur parole, si je vous dis que vous l’auriez compris eussiez-vous été un homme.

Daneel inclina la tête et acquiesça, demeurant debout, immobile à la même place, tandis que Baley se dirigeait lentement vers la porte de la pièce. Les trois robots lui cédèrent le passage, conservant leur « yeux » photo-électriques braqués sur Daneel.

Baley enfin marchait vers une sorte de liberté et son cœur battait d’un rythme plus vif à cette idée ; il eut brusquement une angoisse : un autre robot approchait, venant de la porte opposée.

Qu’est-ce qu’il était encore arrivé ?

— Qu’y a-t-il, mon garçon ? grogna-t-il.

— Un message vient d’arriver pour vous, maître. Il émane du bureau du Chef de la Sûreté par intérim.

Baley prit la capsule personnalisée que le robot lui tendait. Elle s’ouvrit aussitôt, libérant une mince bande de papier, couverte de caractères finement imprimés. (Il ne s’en étonna pas. Solaria avait reçu son dossier avec ses empreintes digitales et la capsule avait été arrangée de façon à ne s’ouvrir qu’au contact de ses circonvolutions personnelles.)

Il lut le message et son visage chevalin resplendit de plaisir.

C’était l’autorisation officielle lui permettant de se livrer à des entrevues en présence effective, sous condition que les intéressés soient d’accord. On les pressait d’ailleurs d’offrir toute la coopération possible aux « inspecteurs Baley et Olivaw ».

Attlebish avait capitulé, au point même d’inscrire en premier le nom du Terrien. C’était un excellent présage pour commencer, sur le tard, une enquête et la mener comme elle devait l’être.


Baley se trouvait, de nouveau, en avion, comme lors de son voyage éclair de New York à Washington. Mais cette fois il y avait une différence, et de taille : les vitres restaient transparentes.

La journée était belle et claire et de l’endroit où se tenait Baley les vitres n’étaient que des taches de bleu, d’une monotonie parfaite. Il essaya de ne pas se blottir sur lui-même et ne se cacha la tête entre les genoux que quand vraiment il n’en put plus.

Il était le seul et unique responsable des affres qu’il endurait. La saveur de son triomphe, ce sentiment inhabituel de libération, parce qu’il l’avait emporté d’abord sur Attlebish, puis sur Daneel, l’impression d’avoir réaffirmé la dignité de la Terre vis-à-vis des Spaciens méritaient bien ces quelques désagréments.

Il avait commencé par marcher à ciel ouvert jusqu’à l’avion qui l’attendait, avec une espèce de vertige qui lui montait à la tête, comme une ivresse ; c’était presque désagréable et, dans un fol accès de confiance en soi, il avait ordonné que les vitres ne soient pas voilées.

« Il faut bien que je m’y fasse », pensait-il, et il regarda fixement le bleu du ciel, jusqu’à ce que son cœur batte la chamade et que la boule dans sa gorge ait grossi plus qu’il ne pouvait le supporter.

Il dut fermer les yeux et enfouir la tête entre ses bras, dans une illusoire protection à des intervalles de plus en plus rapprochés. Petit à petit, sa confiance en lui diminuait et même de toucher son étui, où reposait son atomiseur rechargé de frais, n’arrivait plus à enrayer la déroute de son moral.

Il essaya de garder l’esprit fixé sur son plan de bataille. Tout d’abord, se mettre au courant des mœurs de la planète. Faire une esquisse du décor sur lequel tout devait se placer ou n’avoir ni queue ni tête.

Donc, en premier lieu, voir un sociologue.

Il avait, en conséquence, demandé à un robot le nom du sociologue solarien le plus en vue ; il y avait au moins une chose de bien avec ces robots-là : ils ne vous posaient pas de question.

Le robot lui avait fourni : nom, curriculum vitae, puis avait marqué un temps d’arrêt avant de remarquer que, à cette heure du jour, le sociologue serait très probablement à table et qu’il demanderait éventuellement de repousser la communication à un peu plus tard.

— A table ! s’exclama Baley. Mais c’est ridicule il s’en faut de deux heures qu’il soit midi.

— J’utilise le fuseau horaire de son domicile, maître, répondit le robot.

Baley ouvrit de grands yeux, puis comprit. Evidemment, sur la Terre, avec les villes ensevelies dans les entrailles du globe, le jour et la nuit, c’est-à-dire les périodes de veille et de sommeil, étaient déterminés par l’homme de façon à répondre au mieux aux intérêts de la population et de la planète. Mais, sur un monde comme celui-ci, exposé en plein aux feux du soleil, le jour et la nuit n’étaient plus des questions où l’homme avait son mot à dire, mais des constantes qu’il devait supporter bon gré mal gré.

Baley essaya de se figurer Solaria comme une sphère éclairée, puis dans l’obscurité, suivant sa rotation. Il eut beaucoup de difficulté à se l’imaginer et du coup ressentit un dédain réconfortant pour ces Spaciens, soi-disant si supérieurs à lui, et qui se laissaient imposer une chose aussi importante que l’heure par les fantaisies de mondes en rotation.

— Bon. Eh bien demandez la communication tout de même, avait-il répondu au robot.

Des robots vinrent l’accueillir à sa descente d’avion et Baley, s’avançant de nouveau en plein air, s’aperçut qu’il tremblait de tous ses membres.

— Laissez-moi tenir votre bras, mon garçon, murmura-t-il au robot le plus proche.

Le sociologue l’attendait à l’autre extrémité du vestibule, un sourire crispé aux lèvres :

— Bonjour, monsieur Baley, dit-il.

— Bonsoir, monsieur, répondit Baley en claquant des dents. Voulez-vous avoir l’obligeance de faire voiler les fenêtres ?

— Elles le sont déjà, dit le sociologue. Je connais un peu les coutumes de la Terre. Voulez-vous me suivre ?

Baley réussit à le suivre sans l’aide d’un robot, marchant à bonne distance derrière le maître de céans, à travers un labyrinthe de couloirs. Lorsque finalement il put s’asseoir dans une vaste pièce élégamment décorée, il apprécia la chance de prendre quelque repos.

Dans les murs de la pièce étaient creusées de profondes ogives. Des statues rose et or occupaient chaque niche : des manifestations d’art abstrait qui plaisaient à l’œil, sans laisser entrevoir de signification. Une machine bizarre, vaste, cubique, comportant de nombreux objets cylindriques et un grand nombre de pédales, suggérait l’idée d’un instrument de musique.

Baley regarda le sociologue debout en face de lui. Le Spacien avait exactement le même aspect que lors de la communication antérieure par stéréovision.

Il était grand, mince et ses cheveux étaient d’un blanc éblouissant. Sa figure était extraordinairement triangulaire, avec un nez fort, des yeux enfoncés et pétillants.

Il s’appelait Anselmo Quemot.

Ils se regardèrent en silence, jusqu’au moment où Baley estima que sa voix avait dû reprendre un timbre normal. Et alors, les premières paroles qu’il prononça n’avaient strictement rien à faire avec l’enquête, et étaient pour lui, totalement imprévues.

— Puis-je avoir à boire ? demanda-t-il.

— A boire ? (La voix du sociologue était un peu trop aiguë pour être tout à fait agréable.) Voulez-vous de l’eau ?

— J’aimerais mieux un peu d’alcool.

Le regard du sociologue montra un certain désarroi comme si les lois de l’hospitalité étaient une chose qu’il ne connaissait qu’imparfaitement.

« Et, pensa Baley, c’est vraiment le cas : sur un monde où toute la vie sociale se passait par stéréovision, il n’y avait aucune raison de boire ou manger ensemble. »

Un robot lui apporta une petite tasse en émail : le contenu était d’une couleur vieux rose. Baley le huma avec précaution et le goûta avec plus de prudence encore. La petite gorgée de liquide lui laissa une chaleur agréable sur la langue et descendit dans sa gorge avec un délicat velouté. Aussi, la seconde gorgée fut-elle plus importante.

— Si vous en voulez davantage, commença Quemot.

— Non merci, pas maintenant. Je vous remercie beaucoup, monsieur, d’avoir bien voulu accepter cette rencontre.

Quemot essaya de sourire, mais ce ne fut qu’un lamentable échec.

— Il y a bien longtemps que ça ne m’était arrivé. Oui, bien longtemps en vérité.

C’est tout juste s’il ne se tortillait pas en parlant : Baley aurait juré qu’il était sur des charbons ardents.

— J’imagine que cela doit vous paraître assez pénible, dit-il.

— Très pénible. (Et Quemot se retourna brusquement et se réfugia dans un fauteuil à l’autre bout de la pièce.)

Il mit son fauteuil d’angle de façon à faire le moins possible face à Baley sans lui tourner le dos, et s’assit, joignant ses mains gantées tandis que ses narines semblaient frémir.

Baley avala le reste d’alcool dans sa tasse et sentit une douce chaleur l’envahir tout entier, lui rendant un peu de confiance en lui.

— Que ressentez-vous très exactement à me voir là, en face de vous, docteur Quemot ? demanda-t-il.

— C’est là une question par trop intime, murmura le sociologue.

— Je le sais. Mais je pense vous avoir expliqué, au cours de notre conversation antérieure par stéréovision, que je poursuis une enquête à propos d’un meurtre. Aussi ai-je à poser un grand nombre de questions, dont certaines, nécessairement, seront d’ordre intime.

— Je vous aiderai dans la mesure où j’en aurai la possibilité, dit Quemot. J’espère seulement que vos questions resteront dans les limites de la décence.

Il continuait de regarder ailleurs tout en parlant, et ses yeux, quand par hasard ils se portaient sur le visage de Baley, ne s’y attardaient.

— Ce n’est pas par simple curiosité, continua Baley, que je vous demande ce que vous ressentez. C’est un point essentiel de mon enquête.

— Je ne vois vraiment pas en quoi.

— Il me faut en savoir le plus possible sur cette planète. Je dois comprendre la manière dont les Solariens réagissent vis-à-vis de situations courantes. Vous voyez ce que je veux dire ?

Quemot ne regardait plus Baley du tout maintenant. Il dit, très lentement, les yeux dans le vague :

— Ma femme est morte il y a bien dix ans. La rencontrer n’était jamais une affaire très facile mais, bien sûr, c’est une chose à laquelle on s’accoutume avec le temps et, de plus, ce n’était pas une femme indiscrète. On ne m’a pas imposé d’autre épouse depuis, étant donné que j’avais passé l’âge de… de… (Et il regarda de nouveau Baley comme s’il lui demandait de terminer la phrase, mais voyant Baley attendre sans suggérer de terme, il l’acheva, sur un ton plus grave)… de procréer. Aussi, n’ayant plus même la présence d’une épouse, je me suis totalement déshabitué de ces manifestations d’une présence effective.

— Mais, qu’est-ce que vous ressentez, à proprement parler ? insista Baley. Eprouvez-vous une véritable panique ? dit-il, en pensant à ce qu’il avait lui-même souffert à bord de l’avion.

— Non, pas une véritable panique. (Quemot tourna légèrement la tête pour lancer un bref regard oblique à Baley, puis reprit aussitôt la même position.) Mais je vais être franc, monsieur Baley. Je m’imagine vous sentir.

Aussitôt Baley se rejeta dans son fauteuil, se sentant douloureusement gêné :

— Me sentir ? répéta-t-il.

— C’est évidemment un tour que me joue l’imagination, reprit Quemot. Je suis incapable de dire si vous avez réellement une odeur, ou si elle est forte ; et même, d’ailleurs, si c’était le cas, mes filtres olfactifs m’empêcheraient de l’apprécier. Néanmoins, l’imagination… (et il haussa les épaules.)

— Oui, je comprends.

— Non, je ne crois pas. C’est pire que cela. Pardonnez-moi, monsieur Baley, mais quand je me trouve effectivement en présence d’un être humain, j’éprouve fortement l’impression que quelque chose de visqueux va me toucher. Et, bien sûr, je fais tous les efforts pour m’en écarter. C’est vraiment très désagréable.

Baley se mit pensivement à triturer son oreille, histoire de lutter contre l’agacement qui le gagnait. Après tout, ce n’était là qu’une réaction névrotique de l’autre, face au plus simple des états de chose.

— S’il en est ainsi, je suis d’autant plus surpris que vous ayez accepté de me rencontrer sans plus de difficulté. Pourtant, vous deviez bien vous attendre à ces désagréments, dit Baley.

— Certes. Mais vous savez, je suis curieux : et vous êtes un Terrien.

Baley pensa, avec un certain cynisme, que cela aurait dû être un argument de plus à l’encontre de cette conversation, mais se contenta de dire :

— En quoi cela importe-t-il ?

Une sorte de frénésie saccadée se fit jour dans le ton de Quemot.

— Ce n’est pas quelque chose que je puisse facilement expliquer. Et même, pour moi, c’est encore assez flou. Mais je me passionne pour la sociologie depuis dix ans maintenant, et j’ai vraiment travaillé. J’ai échafaudé quelques hypothèses qui sont vraiment nouvelles et paradoxales, et pourtant foncièrement exactes. Et c’est l’une de ces hypothèses qui est cause de l’intérêt extraordinaire que je porte à la Terre et aux Terriens. Voyez-vous, si vous étudiez à fond la société de Solaria et la manière d’y vivre, il va vous sauter aux yeux que la dite société et sa manière d’agir sont modelées directement et intégralement sur celles de la Terre même.


10

Solaria vaut Sparte

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Baley ne put s’empêcher de s’écrier :

— Hein !

Quemot lui jeta un coup d’œil par-dessus l’épaule, laissa passer un moment de silence et finalement déclara :

— Non, je ne parle pas de la civilisation de la Terre.

— Ouf ! fit Baley.

— Mais d’une civilisation du passé, remontant à l’histoire ancienne de la Terre. En tant que Terrien, vous devez être au courant, non ?

— J’ai eu l’occasion de visionner quelques microfilms dans ce domaine, dit Baley prudemment.

— Ah ! fort bien. Alors vous devez comprendre ce que je veux dire.

Baley, qui n’en saisissait pas un traître mot, reprit :

— Laissez-moi vous expliquer exactement ce que je désire savoir, Quemot. J’aimerais que vous me disiez tout ce que vous savez qui puisse rendre compte du fait que Solaria diffère autant des autres Mondes Extérieurs, que les robots y soient aussi nombreux et que votre vie sociale soit ce qu’elle est. Excusez-moi si je parais tenir à changer de sujet.

Car, véritablement, Baley tenait à changer de sujet.

Toute discussion sur la similitude ou les dissemblances entre les civilisations solariennes et terrestres ne se révélerait que trop passionnante : il passerait toute sa journée à en parler mais n’en serait pas plus avancé dans son enquête faute d’éléments positifs.

Quemot eut un léger sourire :

— Vous avez envie de comparer Solaria avec les autres Mondes Extérieurs, et non Solaria avec la Terre.

— C’est que je connais bien la Terre, monsieur.

— Soit. A votre guise. (Le Solarien eut un léger toussotement :) Est-ce que cela vous gênerait que je vous tourne complètement le dos ? Ce serait plus… moins difficile pour moi.

— A votre guise, docteur Quemot, répondit à son tour Baley avec une certaine sécheresse.

— Merci.

Quemot donna un ordre à voix basse et un robot vint lui tourner son fauteuil. Une fois que le sociologue se sentit dissimulé aux yeux par le dos imposant du fauteuil, sa voix prit plus de vivacité, s’amplifia et prit un ton plus grave et plus agréable.

— Solaria est habitée depuis environ trois cents ans, commença Quemot. Les premiers à s’y installer furent les Nexoniens. Connaissez-vous les Nexoniens. Connaissez-vous la planète Nexon ?

— Non, je le regrette.

— C’est une planète assez proche de Solaria : environ deux parsecs. En fait, dans toute la Galaxie, Solaria et Nexon représentent le couple le plus rapproché de tous les mondes habités. Solaria, lors même qu’elle n’était pas encore colonisée par l’homme, comportait des êtres vivants et se prêtait admirablement à la venue des hommes. Elle offrait un endroit attirant pour les Nexoniens riches qui éprouvaient des difficultés à soutenir leur rang à mesure que croissait la population de leur planète.

Baley sursauta :

— La population augmentait ? Je croyais que les Spaciens pratiquaient le contrôle des naissances !

— Solaria contrôle les naissances avec soin, certes, mais en général les Mondes Extérieurs ne se livrent qu’à un eugénisme des plus sommaires. A l’époque dont je vous parle, la population de Nexon venait juste d’atteindre deux millions d’individus. C’était là une densité suffisante pour rendre nécessaire des lois établissant le nombre maximum de robots que pouvait posséder chaque famille. Aussi, ceux des Nexoniens qui en avaient les moyens vinrent-ils sur Solaria, qui était fertile, tempérée et sans faune dangereuse, pour y établir leur résidence d’été.

« Ceux qui s’étaient fixés sur Solaria pouvaient toujours se rendre sur Nexon sans trop de difficultés et, tant qu’ils résidaient sur Solaria, personne ne les empêchait de vivre comme il leur plaisait : ils pouvaient posséder autant de robots qu’ils voulaient, suivant leurs moyens et leurs besoins. Les domaines n’avaient d’autres limites que celles qu’ils voulaient bien leur fixer, puisque sur une planète vide l’espace vital était le moindre de tous les problèmes et que, avec un nombre illimité de robots, l’exploitation n’offrait guère de difficulté.

« Les robots en vinrent à être si nombreux qu’on dut les équiper de postes émetteurs-récepteurs les reliant entre eux. Ce fut là le début de nos fameuses fabrications de robots. Nous nous mîmes à créer d’autres variétés de robots, d’autres accessoires, d’autres possibilités : « De la civilisation naît l’invention. » C’est là un slogan que je crois avoir inventé moi-même.

Et Quemot eut un petit rire satisfait. Il reprit son exposé :

— Les avantages de la vie sur Solaria devinrent vite évidents à ceux qui s’y intéressaient. Solaria devint à la mode. Des Nexoniens de plus en plus nombreux vinrent y bâtir leur foyer et Solaria devint ce que j’appellerais volontiers : « Une planète résidentielles ». De plus en plus, ceux qui s’étaient établis sur Solaria décidèrent de s’y fixer toute l’année et de continuer leurs affaires sur Nexon par des fondés de pouvoir. Des usines de robots s’élevèrent sur Solaria. On se mit à exploiter les ressources agricoles et minières de la planète, si bien qu’en peu de temps les exportations devinrent possibles.

« Bref, monsieur Baley, il devint tristement évident qu’en un siècle ou deux Solaria allait devenir aussi peuplée que l’était Nexon. C’était vraiment ridicule, un gaspillage ahurissant ; on découvrait un nouveau monde aussi favorable pour l’homme et on allait en assurer la destruction par imprévoyance.

« Pour vous épargner tout un tas de considérations politiques compliquées, je vous dirai en substance que Solaria réussit à obtenir son indépendance, et à rester libre et autonome, sans guerre. Les services que nous rendions aux autres Mondes Extérieurs, en leur fournissant nos robots spécialisés, nous assurèrent des amis et bien sûr contribuèrent à notre indépendance financière.

« Une fois autonomes, notre premier soin fut de nous assurer que la population ne croîtrait pas d’une manière déraisonnable. Aussi l’immigration est-elle restreinte et le contrôle des naissances très strict. Quant aux nouveaux besoins qui peuvent se faire jour, nous les satisfaisons sans difficulté en augmentant le nombre de nos robots et en variant leurs spécialisations.

— Mais pourquoi les Solariens se refusent-ils à se voir les uns les autres ? demanda Baley.

Il se sentait agacé de la façon qu’avait Quemot d’exposer cette évolution sociologique.

De nouveau, Quemot lui jeta un bref regard par-dessus le côté du fauteuil, puis réintégra immédiatement son abri.

— C’est une conséquence inéluctable, voyons. Nous avons des domaines immenses. Un domaine de deux millions et demi d’hectares n’est pas une rareté, bien que les plus vastes propriétés comportent d’importantes surfaces stériles. Mon propre domaine s’étend sur deux cent cinquante mille hectares, mais tout est en bonnes terres.

« Mais, de toute façon, ce sont les dimensions du domaine, plus que toute autre chose, qui définissent la position sociale d’un homme. Et l’un des avantages d’un vaste domaine est celui-ci : vous pouvez vous y promener, sans but défini, sans grande chance de pénétrer sur celui de votre voisin, donc de rencontrer le dit voisin. Comprenez-vous ?

Baley haussa les épaules :

— Oui, évidemment, je le conçois.

— Bref, un Solarien s’enorgueillit de ne pas rencontrer ses voisins. D’ailleurs, le domaine est si bien mis en valeur par les robots et se suffit tant à lui-même que le Solarien n’a aucun motif de rencontrer d’autres personnes. Ce désir de ne pas les rencontrer a conduit à l’amélioration des installations de stéréovision ; ces améliorations à leur tour renforcèrent la répugnance des uns et des autres à se voir en chair et en os. C’était un cycle qui se renforçait par lui-même, une sorte de rétroaction. Vous me suivez bien ?

— Ecoutez, docteur Quemot, dit Baley, ce n’est pas la peine de vous échiner à me simplifier à ce point les choses. Je ne suis pas un sociologue, mais j’ai suivi des cours d’instruction de base à l’Université. Ce n’était bien sûr qu’une Université terrienne, ajouta-t-il, avec une humilité voulue, destinée à prévenir le même commentaire émis, mais en termes plus acerbes, par son interlocuteur, mais je suis capable de comprendre des mathématiques.

— Des mathématiques ? dit Quemot, prononçant en fausset la dernière syllabe.

— Oui, enfin, pas celles utilisées en robotique : celles-là je ne saurais les assimiler. Mais je peux me débrouiller assez bien dans les équations sociologiques. Tenez, par exemple, j’ai longuement pratiqué l’Equation Teramin.

— L’E… quoi ? s’il vous plaît, monsieur.

— Vous l’appelez peut-être d’un autre nom ; mais c’est toujours le quotient des inconvénients subis sur les privilèges obtenus :


Di ——— =… J

— De quoi diable parlez-vous donc ?

Ceci proféré du ton bref et péremptoire des Spaciens, stupéfiant littéralement Baley, qui en resta muet de saisissement.

— Voyons, les équations établissant la relation entre les inconvénients subis et les privilèges accordés étaient une partie essentielle de ce qu’il fallait savoir pour manier les gens sans causer d’explosion. Une cabine privée pour une personne, dans un bain public, accordée à bon escient, permet à une quantité X d’individus d’attendre, avec patience, que la même chance leur échoie, la valeur de X fluctuant selon des variables déterminées en fonction d’un environnement de l’Equation Teramin.

Mais, évidemment, sur un monde ne comportant que privilèges sans la contrepartie d’inconvénients, l’Equation Teramin se réduisait à une valeur très proche de 0.

Peut-être avait-il mal choisi son exemple.

Il essaya encore une fois :

— Ecoutez, monsieur. C’est une chose que d’obtenir des éléments qualitatifs sur cette progression du préjugé contre la présence effective, mais cela n’avance en rien mes affaires. Je tiens à obtenir une analyse exacte dudit préjugé afin de pouvoir le contrer d’une manière effective. Je désire persuader les gens de me voir comme vous le faites en ce moment.

— Monsieur Baley, dit Quemot, vous ne pouvez agir sur les émotions et les sentiments humains comme s’ils relevaient d’un cerveau positronique.

— Je n’ai jamais prétendu le pouvoir. La robotique est une science fondée sur des déductions tandis que la sociologie est purement intuitive. Mais les mathématiques peuvent s’appliquer également à l’une comme à l’autre.

Le silence dura un moment appréciable. Puis Quemot dit d’une voix qui chevrotait :

— Vous avez reconnu que vous n’étiez pas un sociologue.

— Non, bien sûr, mais vous en êtes un, vous, à ce que l’on m’a dit. Et le meilleur de la planète.

— Le seul, en fait. Vous pourriez presque dire que j’ai inventé tout de cette science, ici même.

— Oh ! (Baley hésita avant de poser la question suivante. Elle lui paraissait très impolie :) Avez-vous compulsé des documents à ce sujet ?

— J’ai regardé quelques livres d’Aurore.

— Avez-vous pris connaissance d’ouvrages venant de la Terre ?

— De la Terre ? (Quemot eut un rire gêné :) Il ne me viendrait jamais à l’esprit de compulser quoi que ce soit des publications scientifiques de la Terre, soit dit sans vous offenser.

— Eh bien, je le regrette. J’avais pensé que je pouvais obtenir de vous des renseignements très précis qui m’auraient permis d’aborder d’autres personnes face à face sans avoir à…

Quemot poussa un son bizarre, inarticulé, grinçant, et le vaste fauteuil, dans lequel il était assis, recula et bascula complètement en un fracas retentissant.

Baley entendit vaguement un : « Excusez-moi » marmonné et entrevit Quemot se ruant hors de la pièce d’un pas incertain.

Baley leva les sourcils. Que diable avait-il pu dire encore ? « Jehoshaphat. » Quel signal d’alarme avait-il encore déclenché ?

Il allait se lever de son siège, mais s’arrêta dans son mouvement comme un robot faisait son apparition.

— Maître, dit celui-ci, on m’a précisé de vous informer que le maître vous parlerait par stéréovision dans quelques instants.

— Par stéréovision, mon garçon ?

— Oui, maître. Pendant ce temps vous prendrez bien quelque rafraîchissement.

Et un autre gobelet de la liqueur rose fut déposé à portée de la main de Baley, accompagné cette fois d’une assiette de petits fours, tièdes et sentant bon.

Baley se cala confortablement dans le fauteuil, goûta sa liqueur avec sa prudence habituelle, puis reposa le gobelet. Les petits fours étaient fermes au toucher, tièdes, mais la croûte s’effritait agréablement dans la bouche et à l’intérieur étaient, à la fois, beaucoup plus chauds et plus mous. Il s’avoua incapable d’en définir exactement le goût et se demanda si cette pâtisserie n’était pas un produit composé d’arômes et d’ingrédients propres uniquement à Solaria.

Puis il pensa au régime alimentaire si strict de la Terre, fondé presque uniquement sur les levures et il se demanda s’il n’y aurait pas un marché pour des produits à base de levure, mais conçus pour imiter l’arôme des productions venant des Mondes Extérieurs.

Mais le fil de ses cogitations se coupa brusquement en voyant l’image du Dr Quemot apparaître, venant de nulle part, et lui faisant face : oui, cette fois, il le regardait en face. Il était assis dans un fauteuil moins vaste et la pièce où il se trouvait avait des murs et des parquets qui juraient épouvantablement avec ceux de la salle où se tenait Baley.

Il était tout sourire maintenant, si bien que de petites rides s’accentuaient sur son visage, et, véritable paradoxe, lui donnaient un air plus jeune en soulignant la vivacité du regard :

— Mille et mille pardons, monsieur Baley, s’excusa-t-il. Je pensais tolérer sans difficulté une présence effective, mais ce n’était qu’une illusion de ma part. J’étais à bout de résistance nerveuse en très peu de temps et votre dernière phrase m’a fait sauter le pas, pour ainsi dire.

— De quelle dernière phrase s’agissait-il, monsieur ?

— Vous avez parlé d’aborder les gens face à… (Il secoua la tête, humectant ses lèvres d’un mouvement rapide de la langue.) Je préférerais ne pas avoir à le répéter. Je pense que vous voyez de quoi je veux parler. Cette phrase a fait surgir en moi la vision de nous deux, respirant… respirant l’air rejeté par l’autre. (Et le Solarien eut un frisson.) Vous ne trouvez pas cela répugnant ?

— Je ne me souviens pas l’avoir jamais considéré comme tel.

— Cela me semble une habitude si sale. Et au moment même où vous énonciez cette phrase et que cette vision me venait à l’esprit, j’ai pris conscience du fait qu’après tout nous étions tous les deux ensemble dans la même pièce. Certes, je ne vous faisais pas face, mais néanmoins des bouffées d’air, qui avaient passé par vos poumons, devaient arriver jusqu’à moi, qui les respirais. Dans mon état d’esprit, je fus particulièrement sensible à…

— Des molécules d’air de toute l’atmosphère de Solaria sont passées par des millions de poumons, interrompit Baley. Jehoshaphat ! elles sont même passées par les poumons des animaux et par les branchies des poissons !

— Oui, c’est vrai, reconnut Quemot, en se frottant la joue, l’air lugubre, mais j’aime mieux ne pas y penser non plus. Néanmoins, la situation se présentait sous un aspect direct, avec vous étant réellement présent et nous deux respirant et expirant le même air. Vous ne pouvez vous figurer le soulagement que j’éprouve en vous parlant par stéréovision.

— Mais je suis toujours dans votre maison, docteur Quemot.

— C’est là où le soulagement ne s’en révèle que plus étonnant. Vous êtes dans la même maison que moi et pourtant il suffit que nous nous visionnions pour que cela change du tout au tout. Du moins, cela m’aura appris quelles sont les émotions qu’on peut éprouver à voir un étranger en présence effective. Je ne le referai jamais plus.

— D’après vos dires, il me semble que cette entrevue en direct était une expérience en ce qui vous concerne.

— Dans un certain sens, oui, reconnut le Spacien. Je suppose que c’était un peu une expérience, ou, tout au moins, l’un des facteurs qui m’ait poussé à vous voir. Et les résultats en ont été intéressants, même s’ils se sont révélés également gênants du point de vue affectif. Un bon test, dans l’ensemble, que je vais enregistrer.

— Enregistrer quoi ? demanda Baley abasourdi.

— Mais mes émotions, mes sentiments ! répondit Quemot en rendant à Baley son regard stupéfait.

Baley poussa un soupir : un autre dialogue de sourds. Toujours des dialogues de sourds !

— J’ai simplement posé cette question parce que je supposais que vous aviez sans doute les instruments nécessaires pour mesurer l’amplitude de réactions émotionnelles : un genre d’électro-encéphalographe, si vous voulez. (Il jeta en vain un regard tout autour de lui.) Quoique je pense que vous pouvez voir une version miniaturisée de cet appareil fonctionnant sans électrodes directement appliquées. Sur Terre, nous n’avons pas encore d’appareils modèle réduit.

— J’imagine, répondit sèchement le Solarien, que je suis capable d’estimer la nature de mes sentiments sans avoir besoin d’un instrument quelconque. Mes émotions étaient, je crois, suffisamment marquées.

— Oui, évidemment, concéda Baley, mais du point de vue d’une analyse quantitative des…

— Je ne vois vraiment pas où vous voulez en venir, coupa Quemot d’un ton maussade. D’autant que j’essaye de vous expliquer quelque chose d’autre, ma propre théorie, ni plus ni moins, que je n’ai vue développée dans aucun microfilm ; quelque chose que je suis vraiment fier d’avoir.

— De quoi s’agit-il exactement, monsieur ? dit Baley de plus en plus nerveux.

— Mais voyons ! Je vous l’ai déjà dit : comment la civilisation de Solaria remonte à une civilisation très antérieure et terrestre.

Baley poussa un gros soupir : s’il ne laissait pas l’autre déballer tout ce qu’il avait en tête, il pourrait toujours compter sur sa coopération par la suite ! Autant avaler la pilule.

— Qui serait donc ? demanda-t-il.

— La civilisation de Sparte ! dit Quemot, en redressant la tête avec une telle vigueur qu’un instant ses blancs cheveux scintillant dans la lumière vinrent lui faire une auréole. Je suis bien sûr que vous avez entendu parler de Sparte !

Baley éprouva un certain soulagement. Dans sa jeunesse, il s’était toujours passionné pour l’Histoire Ancienne de la Terre (c’était un sujet d’études très intéressant pour nombre de Terriens, car alors la Terre était quelque chose de grand, parce qu’il n’existait qu’elle ; les Terriens étaient les maîtres du monde, parce qu’il n’y avait pas de Spaciens). Mais l’Histoire Ancienne de la Terre était vaste. Et Quemot aurait aussi bien pu lui parler d’une période dont Baley n’eût rien su. C’eût été fort gênant.

Pour l’instant, il se contenta de dire avec prudence :

— Oui. J’ai étudié des microfilms sur cette civilisation.

— Bon. Parfait. Donc Sparte, à son apogée, ne comportait qu’un petit nombre de Spartiates, les seuls citoyens à part entière ; un plus grand nombre d’individus de second rang, les Métèques, et un très grand nombre d’esclaves, totalement esclaves : les Ilotes. Il y avait environ vingt Ilotes pour un Spartiate, et c’étaient des êtres de chair et d’os, avec des sentiments humains et les défauts des hommes.

« Afin de s’assurer de l’échec de toute tentative de rébellion des Ilotes, en dépit de leur nombre écrasant, les Spartiates devinrent des spécialistes en matière militaire. Chacun vivait comme une machine militaire et leur société réalisa ses buts : jamais il n’y eut de révolte des Ilotes qui ait réussi.

« Maintenant, nous, êtres humains de Solaria, nous sommes en quelque sorte la contrepartie des Spartiates. Nous avons, nous aussi, nos Ilotes mais eux ne sont pas des hommes, mais des machines. Ils ne peuvent pas se révolter, et nous n’avons pas de raison de les craindre, bien qu’ils nous surpassent en nombre mille fois plus que les Ilotes humains par rapport aux Spartiates. Aussi bénéficions-nous de tous les avantages des Spartiates, sans avoir à nous sacrifier à une discipline aussi rigide que la leur.

« Au contraire, il nous est loisible de nous adonner à une manière de vivre artistique et culturelle, comme celle des Athéniens, des contemporains des Spartiates, qui…

— Oui, dit Baley, j’ai vu aussi des microfilms sur les Athéniens.

Quemot s’échauffait en parlant.

— Les civilisations ont toujours été en forme de pyramide. A mesure que l’on grimpe vers le sommet de l’édifice social, on bénéficie de loisirs accrus et de possibilités accrues de rechercher le bonheur. Mais, à mesure que l’on grimpe on rencontre aussi de moins en moins de gens capables de jouir de plus en plus de leur situation. Inévitablement, il se produit une surabondance de mal lotis. Et rappelez-vous bien ceci : il importe peu que les couches au bas de la pyramide soient bien ou mal à leur aise d’un point de vue absolu ; elles s’estiment toujours défavorisées par rapport à celles au-dessus d’elles. Par exemple, même les plus pauvres des propriétaires d’Aurore sont bien plus à leur aise que les aristocrates de la Terre, mais ils sont défavorisés par rapport aux aristocrates d’Aurore et c’est avec les maîtres de leur propre monde qu’ils accepteront de se comparer.

« Aussi y a-t-il toujours des conflits sociaux dans toutes les sociétés humaines courantes. Les actes de la révolution sociale, les réactions qui en découlent pour s’en préserver, ou la combattre une fois qu’elle a commencé, sont les causes des plus grandes misères que l’humanité ait jamais supportées depuis les premiers temps de l’Histoire.

« Or, ici, sur Solaria, pour la première fois, le sommet de la pyramide existe seul. En lieu et place des mécontents, il n’y a que des robots. Et nous avons, nous, la première société révolutionnaire, la seule qui le soit vraiment, la première grande découverte sociale depuis que les fermiers de Sumer et d’Egypte ont inventé les villes.

Il se rejeta dans le fond de son fauteuil, tout en souriant. Baley approuva de la tête et demanda :

— Avez-vous publié tout ceci ?

— Un de ces jours peut-être, répondit Quemot, en affichant une insouciance affectée. Je ne l’ai pas fait encore. Ceci est ma troisième œuvre.

— Les deux premières avaient-elles une pareille envergure ?

— Elles ne portaient pas sur la sociologie. Dans le temps, j’ai été sculpteur. Les statues que vous voyez autour de vous (il les désigna d’un geste large) sont mon œuvre. Et j’ai composé de la musique également. Mais, je me fais vieux et Rikaine Delmarre défendait toujours les arts d’application pratique contre les beaux-arts. Aussi je me suis décidé à étudier la sociologie.

— D’après ce que vous me dites, Rikaine Delmarre semble avoir été un grand ami à vous.

— Nous nous connaissions. A l’âge que j’ai, on connaît tous les Solariens adultes. Mais il n’y a pas la moindre raison pour que je ne vous accorde que Rikaine Delmarre et moi avions beaucoup de goûts communs.

— Quel genre d’homme était Delmarre ? (Assez étrangement, le nom même de l’homme évoqua, dans l’esprit de Baley, l’image de Gladïa et il se tourmenta au souvenir de la dernière vision qu’il avait eue d’elle, furieuse, le visage déformé par la colère.)

Quemot sembla réfléchir un instant avant de répondre :

— C’était un homme remarquable, dévoué à Solaria et à son mode de vie.

— Un idéaliste, en d’autres termes.

— Oui. Exactement. On peut s’en rendre compte en remarquant qu’il s’était porté volontaire pour son travail, en tant que… que fœtologue. C’était de l’art pratique, voyez-vous, et je vous ai déjà fait part de ses idées sur la question.

— Et y avait-il quelque chose d’inhabituel à se porter volontaire ?

— Comment osez-vous ? Excusez-moi, j’oublie toujours que vous êtes un Terrien. Oui, c’était très inhabituel. C’est l’une de ces tâches qu’il faut accomplir mais pour lesquelles on ne trouve jamais de volontaires. Ordinairement, il faut y assigner quelqu’un pour une durée donnée, quelques années en général, et ce n’est jamais agréable d’être désigné pour cet emploi. Delmarre, lui, s’est porté volontaire et pour assumer la charge sa vie durant. Il estimait que c’était quelque chose de trop important pour la laisser aux mains de gens désignés d’office et accomplissant leur besogne à contrecœur. Il m’avait fait partager ses vues sur ce problème aussi. Néanmoins, je ne crois pas que je me serais jamais porté volontaire. J’aurais été incapable d’une pareille abnégation. Et c’était un sacrifice d’autant plus méritoire de sa part qu’il était presque un fanatique de l’hygiène de soi.

— Je ne suis pas certain d’avoir encore bien compris la nature de sa tâche.

Les vieilles joues de Quemot s’empourprèrent légèrement.

— Ne croyez-vous pas que vous feriez mieux d’en discuter avec son assistant ?

— C’est ce que j’aurais déjà certainement fait, monsieur, répondit aussitôt Baley, si quelqu’un, avant vous, avait bien voulu prendre la peine de me prévenir que le Dr Delmarre avait un assistant.

— Je regrette que vous n’en ayez pas été informé, dit Quemot, mais la présence de cet assistant révèle mieux encore le sens qu’il avait de sa responsabilité sociale. Aucun titulaire du poste jusqu’alors n’en avait envisagé l’existence. Delmarre, par contre, estima nécessaire de découvrir un jeune ayant des dispositions pour cet emploi, et de le former lui-même, de façon à laisser derrière lui un successeur capable lorsque le moment serait venu pour lui de prendre sa retraite ou, après tout, de mourir. (Le vieux Solarien poussa un profond soupir :) Et pourtant, je lui survis, à lui, qui était mon cadet de tant d’années. J’avais l’habitude de jouer aux échecs avec lui. Bien des fois.

— Comment y arriviez-vous ?

Quemot leva les sourcils d’étonnement :

— Mais de la manière habituelle.

— Vous vous rencontriez réellement ?

Quemot parut horrifié :

— Quelle idée ! Si même j’avais pu endurer une pareille situation, jamais Delmarre n’y aurait consenti. D’être fœtologue n’avait pas émoussé sa sensibilité, et il était si vétilleux !

— Alors, comment diable…

— Mais, avec deux échiquiers, comme deux partenaires normaux jouent toujours ici. (Le Solarien haussa les épaules dans un mouvement brusque de tolérance.) Oui, évidemment, vous êtes un Terrien. Bon. Alors ses mouvements de pièces se répercutaient sur mon échiquier et les miens sur le sien. C’est quelque chose de très simple à réaliser.

— Connaissez-vous Mme Delmarre ? demanda Baley.

— Nous nous sommes parlé par stéréovision. Elle est une plastocoloriste, vous savez, et j’ai eu l’occasion de visionner certaines de ses œuvres mises en exposition. Du beau travail, en un sens, mais plus intéressant comme curiosités que comme œuvres d’art à proprement parler. Néanmoins, c’est intéressant et ça révèle un esprit alerte et intuitif.

— Est-elle capable d’avoir tué son mari, à votre avis ?

— La pensée ne m’a même pas effleuré l’esprit. Les femmes sont des êtres tellement surprenants ! Mais voyons, il n’y a guère matière à discussion, je crois. Seule Mme Delmarre était assez proche de Rikaine pour pouvoir le tuer. Jamais, sous aucun prétexte, Rikaine n’eût accordé à quelqu’un d’autre le privilège de lui parler en présence effective ; il était bien trop vétilleux. Peut-être vétilleux n’est pas le mot qui convient après tout : c’était simplement qu’il était dépourvu de toute anomalie, de toute dépravation. C’était un bon Solarien, bien équilibré.

— Vous considéreriez donc que d’avoir accepté de me voir était une dépravation ? demanda Baley.

— Oui, répondit Quemot, j’en suis persuadé. J’irai même jusqu’à dire que c’était du masochisme.

— Est-ce qu’on aurait pu tuer Delmarre pour des motifs politiques ?

— Hein ?

— Je me suis laissé dire qu’il était un Traditionaliste.

— Oui. Et alors ? Nous le sommes tous.

— Est-ce à dire qu’il n’y a pas de groupement Solarien qui ne soit Traditionaliste ?

— J’oserai dire, dit Quemot en mesurant ses mots, qu’il y en a certains qui pensent qu’il est dangereux d’être trop Traditionaliste. Ils se font une montagne du fait de notre faible démographie par rapport aux populations des autres mondes. Ils estiment que nous sommes sans défense contre toute agression éventuelle d’un autre des Mondes Extérieurs. Leurs craintes sont stupides et, d’ailleurs, ils ne sont pas nombreux. Je ne pense pas qu’ils représentent une force politique.

— Pourquoi les prétendez-vous stupides ? Y a-t-il quelque chose sur Solaria qui pourrait transformer l’équilibre des forces en dépit de votre grand désavantage numérique ? Quelque nouveau type d’arme, peut-être ?

— Une arme, oui, certes. Mais qu’elle soit nouvelle, non. Les gens dont je vous parle sont plus aveugles que stupides réellement. Ils ne se rendent pas compte que cette arme est sans arrêt en action et qu’elle est imparable.

Les yeux de Baley n’étaient plus que des fentes :

— Parlez-vous sérieusement ? dit-il.

— Très sérieusement.

— Connaissez-vous la nature de cette arme ?

— Tout le monde la connaît. Vous aussi, si vous voulez bien réfléchir un peu. Peut-être m’en suis-je rendu compte un peu plus tôt et un peu plus facilement que les autres étant donné que je suis sociologue. Certes, on ne l’utilise pas comme une arme est ordinairement employée. Elle ne tue ni ne blesse, mais même ainsi elle reste imparable. Et d’autant plus imparable que personne ne lui prête attention.

Baley, agacé, demanda :

— Et quelle est donc cette arme invincible et non meurtrière ?

— Le robot positronique, répondit Quemot.


11

La ferme aux fœtus

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Pendant un moment, Baley en eut froid dans le dos : le robot positronique était le symbole même de la supériorité des Spaciens sur les Terriens. Et, en fait d’arme, c’en était une de taille.

Néanmoins, il conserva le même timbre de voix pour dire :

— Ce n’est qu’une arme du point de vue économique. Solaria est nécessaire aux autres Mondes Extérieurs parce qu’elle fournit des robots très spécialisés et d’avant-garde. Aussi n’ont-ils aucun intérêt à vous causer le moindre tort.

— Cela va de soi, dit Quemot d’un ton léger. C’est d’ailleurs grâce à cela que nous avons obtenu notre indépendance. Non, ce que j’ai en tête est tout autre chose ; c’est beaucoup plus subtil et surtout à l’échelle cosmique.

Et Quemot se mit à considérer ses ongles avec l’esprit visiblement ailleurs, préoccupé d’abstractions.

— C’est encore une de vos théories sociologiques ? demanda Baley en manifestant un certain intérêt.

Le Terrien eut beaucoup de peine à réprimer un sourire devant le regard d’orgueil péniblement contenu que lui lança Quemot :

— Oui, elle est de moi. Et tout à fait originale, pour autant que je sache. Néanmoins, c’est d’une évidence aveuglante si l’on étudie avec soin les statistiques démographiques des Mondes Extérieurs. Mais, commençons par le commencement : depuis l’invention du robot positronique, on l’a mis de plus en plus à contribution partout.

— Pas sur Terre, dit Baley.

— Allons, allons, inspecteur. Je ne connais pas grand-chose de votre Terre, mais j’en sais assez pour me rendre compte que les robots commencent à s’intégrer à votre économie. Vous, les Terriens, vivez dans de vastes cités souterraines et laissez inoccupée la plus grande partie de la surface terrestre. Qui donc alors fait marcher vos fermes et vos usines ?

— Les robots, concéda Baley. Mais si vous attaquez le problème sous cet angle, permettez-moi de vous faire remarquer que ce sont les Terriens qui ont les premiers inventé le robot positronique.

— Vraiment ? Vous en êtes sûr ?

— Vérifiez si vous voulez. C’est l’exacte vérité.

— Très curieux. Et pourtant c’est là où ils ont fait le moins en raison de l’importante population de la Terre. Ce serait donc d’autant plus long… oui… Néanmoins, vous avez des robots dans vos cités ?

— Oui, dit Baley.

— Vous en avez davantage maintenant, disons qu’il y a cinquante ans ?

Baley acquiesça avec une certaine impatience.

— Vous voyez bien alors que les faits justifient ma théorie. Il n’y a simplement qu’une différence de temps. Les robots tendent à relever l’homme de tout effort physique et l’économie robotisée est monovectorielle. De plus en plus de robots, de moins en moins d’humains. J’ai étudié avec la plus grande attention les statistiques démographiques, j’en ai tracé la courbe et me suis livré à quelques extrapolations. (Et il s’arrêta net, avec surprise :) Mais au fait, c’est bien là une application des mathématiques à la sociologie, n’est-ce pas ?

— C’en est une, oui, dit Baley.

— Après tout, vous aviez peut-être raison tout à l’heure. Il faudra que j’y réfléchisse. Bref, quoi qu’il en soit, voici les conclusions auxquelles j’ai abouti, et je suis absolument persuadé de leur valeur intrinsèque : le rapport robots-humains dans toute économie qui a accepté l’emploi de travailleurs robots tend continuellement à s’accroître au détriment de l’homme, en dépit des lois qui peuvent être votées pour enrayer ce progrès des robots ; l’accroissement est ralenti, mais jamais stoppé. Tout d’abord, la population humaine s’accroît, mais le nombre de robots croît beaucoup plus rapidement. Puis lorsqu’on atteint un certain point critique…

Quemot s’arrêta de nouveau, puis dit :

— Voyons un peu. Je me demande s’il est possible de situer exactement ce point critique, si on peut le chiffrer. Nous en revenons toujours à vos mathématiques.

Baley s’agita :

— Qu’arrive-t-il une fois ce point critique atteint, docteur Quemot ?

— Hein ? Euh ! La population humaine se met alors réellement à baisser et la planète approche d’une véritable stabilité sociale. C’est ce qui arrivera obligatoirement à Aurore. C’est ce qui arrivera tout aussi inéluctablement à votre Terre. La Terre résistera peut-être quelques siècles de plus, mais devra céder, elle aussi, finalement.

— Qu’entendez-vous par stabilité sociale ?

— La situation telle qu’elle existe ici, sur Solaria ; un monde où les humains ne représentent plus que la classe oisive. Aussi, n’avons-nous aucune raison d’avoir peur des autres Mondes Extérieurs. Attendons seulement un siècle peut-être, et ils seront tous devenus semblables à Solaria. Je suppose qu’en un sens on peut dire que ce sera la fin de l’histoire de l’Homme, mais ce sera surtout sa réalisation dans le sens complet du mot. Les Hommes alors auront tout ce qu’ils peuvent désirer, tout ce dont ils peuvent avoir besoin. Vous savez, il existe une phrase qui, un jour, m’a frappé. Je ne sais d’où elle vient : c’est quelque chose à propos de la recherche du bonheur.

Baley dit, citant d’un ton pensif :

— Tous les hommes reçoivent à leur naissance, de leur Créateur, certains droits inaliénables… Parmi ceux-ci il y a le droit à la vie, à la liberté, à la recherche du bonheur.

— C’est cela même. D’où est-ce tiré ?

— De quelque vieux grimoire, dit Baley[1].

— Vous voyez comme tout cela est changé ici sur Solaria, et comme cela évoluera un peu plus tard dans toute la Galaxie ; la recherche sera terminée. Et les droits imprescriptibles dont jouira alors l’humanité seront la vie, la liberté, le bonheur. Rien que cela : le bonheur.

— Peut-être bien, rétorqua Baley d’un ton sec, mais pour le moment présent, un homme a été tué sur votre Solaria et un autre est entre la vie et la mort.

Il éprouva du regret de ces paroles au moment même où il les prononçait : le visage de Quemot sembla changer comme s’il venait de recevoir une gifle. Le vieillard courba la tête et dit, sans la relever :

— J’ai répondu à vos questions dans toute la mesure du possible. Y a-t-il autre chose que vous désirez savoir ?

— Merci, monsieur, j’en sais suffisamment. Excusez-moi de vous avoir dérangé dans votre chagrin d’avoir perdu votre ami.

Quemot releva la tête lentement :

— Il me sera bien difficile de trouver pareil partenaire aux échecs. Il observait méticuleusement tous nos rendez-vous et il avait un jeu extrêmement suivi. C’était vraiment un bon Solarien.

— Je comprends, murmura doucement Baley. Puis-je avoir votre permission d’utiliser votre appareillage de stéréovision pour entrer en liaison avec la prochaine personne que je dois voir ?

— Bien sûr, je vous en prie, dit Quemot. Mes robots sont à votre service. Et maintenant, permettez-moi de vous laisser. Liaison terminée.

Un robot fut à côté de Baley moins de trente secondes après que l’image de Quemot eût disparu. Une fois de plus Baley se demanda : comment faisait-on pour diriger ces créatures. Il avait vu les doigts de Quemot se poser sur un bouton avant de le quitter, et c’était tout.

Peut-être, après tout, le signal d’appel était-il très général, signifiant seulement : « Faites votre devoir. » Peut-être les robots écoutaient-ils tout ce qui se passait et étaient-ils au courant de ce qu’un humain pouvait désirer à un moment donné. Et si le robot nécessaire n’était pas appelé personnellement pour la tâche en question, le réseau radio, qui reliait entre eux tous les robots, entrait en action, convoquant aussitôt le robot voulu à pied d’œuvre.

Pendant un instant, Baley se figura Solaria comme une espèce de réseau de robots, avec de petits trous qui se rétrécissaient de plus en plus, avec dans chacun, bien ficelé par son entourage, un humain. Il imagina les Mondes dont avait parlé Quemot en train de se transformer en autant de Solaria ; des réseaux se déployant et se resserrant jusque sur la Terre, jusqu’à…

Le fil de ses pensées fut interrompu lorsque le robot qui était entré lui parla du ton uni et respectueux des machines.

— Je suis prêt à vous servir, maître.

— Savez-vous comment entrer en liaison avec l’endroit où feu Rikaine Delmarre travaillait ? demanda Baley.

— Oui, maître.

Baley haussa les épaules. Il n’arriverait jamais à s’empêcher de poser des questions inutiles. Les robots étaient omniscients un point c’est tout. Il lui vint à l’esprit que, pour manier les robots d’une manière vraiment efficace, il fallait être orfèvre en la matière, une espèce de roboticien. Comment diable se débrouille le Solarien moyen ? pensa-t-il. Probablement, comme-ci, comme-ça, sans plus.

— Bon, dit-il. Appelez-moi l’endroit où travaillait Delmarre et mettez-moi en liaison avec son assistant. Si celui-ci n’y est pas, trouvez-le-moi où qu’il soit.

— Oui, maître.

Comme le robot se détournait pour s’en aller, Baley le rappela :

— Un moment. Quelle heure est-il à l’endroit où il travaillait ?

— Environ six heures trente, maître.

— Du matin ?

— Oui, maître.

De nouveau, Baley se sentit agacé par ce monde qui se rendait esclave du lever et du coucher du soleil. Voilà à quoi menait de vivre sur la surface de la planète sans protection.

Il eut une pensée fugitive pour la Terre, mais se morigéna aussitôt. Tant qu’il se concentrait uniquement sur les questions immédiates, il se débrouillait bien… Mais s’il se laissait aller au cafard et à la nostalgie, c’en était fait de lui.

— Appelez-moi cet assistant, de toute façon, mon garçon, dit-il, et dites-lui que c’est pour raison d’Etat. Qu’un autre de vos congénères m’apporte un peu à manger ; un sandwich et un verre de lait feront l’affaire.

Il mâcha pensivement son sandwich, qui contenait une tranche d’un genre de jambon fumé, tout en se disant avec quelque ironie que Daneel Olivaw aurait certainement considéré comme suspecte toute espèce de nourriture après ce qui était arrivé à Gruer. Peut-être, après tout, était-ce Daneel qui avait raison.

Il acheva son sandwich sans en éprouver de fâcheuses conséquences (tout au moins sans fâcheuses conséquences immédiates) et but le lait. Il n’avait pas appris de Quemot ce qu’il était venu chercher, mais tout de même il avait appris quelque chose.

Et comme il se remémorait leur conversation, il lui parut que ce qu’il avait appris n’était pas négligeable.

Certes, il n’en savait guère plus sur le meurtre, mais sur l’autre question, beaucoup plus importante celle-là, il n’en était pas de même.

Le robot revint :

— L’assistant accepte la communication, maître.

— Bon. Il n’y a pas eu de difficultés ?

— L’assistant dormait, maître.

Et soudain l’assistant lui apparut, assis dans son lit, l’air maussade et vindicatif.

Baley sauta en arrière comme si une barrière à haute tension s’était brusquement dressée devant lui : encore une fois on lui avait caché un renseignement d’importance vitale. Ou plutôt, une fois encore, il n’avait pas su poser les questions qu’il fallait.

Car personne n’avait songé à lui dire que l’assistant de Rikaine Delmarre était une femme.

Ses cheveux étaient légèrement plus foncés que le blond habituel des Spaciens et elle en avait toute une masse qui, pour l’instant, partait dans tous les sens. Elle avait un visage ovale, le nez légèrement retroussé et le menton bien marqué. Elle était en train de se gratter doucement le flanc juste au-dessus de la taille, et Baley fit des vœux pour que le drap ne glisse pas ; il ne se souvenait que trop bien de l’attitude si légère de Gladïa, estimant que tout était correct du moment qu’il ne s’agissait que de stéréovision.

Il éprouva un amusement sardonique de se voir aussi vite dépouillé de ses illusions. Les Terriens croyaient, en règle générale, que toutes les Spaciennes étaient belles comme des déesses. Et Gladïa n’avait fait que confirmer cette idée. Mais cette femme-ci, même d’après les canons terrestres, était vraiment quelconque.

Et Baley n’en fut que plus surpris de l’agréable contralto de sa voix lorsqu’elle lui dit :

— Eh ! Vous ! Vous avez une idée de l’heure qu’il est ?

— Oui, parfaitement, répondit Baley, du tac au tac, mais puisque je dois venir vous voir, j’ai pensé qu’il valait mieux vous prévenir.

— Venir me voir ? Cieux éternels !… (Ses yeux s’agrandirent et elle porta la main à son menton. Elle avait une bague au doigt, le premier bijou personnel que Baley avait vu jusqu’à présent sur Solaria.) Eh, au fait, vous ne seriez pas mon nouvel assistant par hasard ?

— Non. Ni rien qui y ressemble. Je suis ici pour enquêter sur la mort de Rikaine Delmarre.

— Ah ? Bon. Enquêtez alors !

— Comment vous appelez-vous ?

— Klorissa Cantoro.

— Et vous travaillez avec le Dr Delmarre depuis ?…

— Trois ans.

— Je présume que vous êtes actuellement à votre lieu de travail. (Baley n’aimait pas employer ce genre de phrase imprécise, mais il ignorait comment on appelait l’endroit où travaillait un fœtologue.)

— Vous voulez savoir si je suis à la ferme, dit Klorissa, revêche. Oui, j’y suis hélas ! Je n’en ai pas bougé depuis que le patron s’est fait tuer et je ne suis pas prête d’en sortir, à ce qu’il paraît, tant qu’on ne m’aura pas attribué un assistant. Oh ! Au fait, vous ne pourriez pas faire quelque chose pour ça ?

— Je suis désolé, madame, mais ici, je n’ai pas la moindre influence.

— Bah ! On peut toujours demander.

Klorissa repoussa le drap et sortit du lit sans la moindre gêne. Elle portait un vêtement de nuit d’une seule pièce et sa main se porta à l’agrafe diamagnétique de la fermeture, juste au cou.

Baley dit précipitamment :

— Un instant, je vous prie. Si vous êtes d’accord pour me recevoir en personne, cela mettra un point final à notre entrevue présente et vous pourrez vous habiller dans votre privé.

— Dans mon privé ? (Elle avança la lèvre inférieure et dévisagea Baley avec curiosité.) Vous êtes vétilleux, vous aussi ? Comme le patron ?

— Acceptez-vous de me voir ? J’aimerais inspecter la ferme.

— Je ne comprends rien à cette histoire de me voir. Si vous voulez visionner la ferme, je vous guiderai. Laissez-moi seulement le temps de me laver, de ranger quelques affaires et de me réveiller un peu. C’est avec plaisir que j’accepterai cette interruption du train-train habituel.

— Je ne veux pas visionner quoi que ce soit. Je veux voir de mes yeux et en étant présent, en chair et en os.

La femme pencha la tête de côté et son regard incisif révélait un certain intérêt professionnel :

— Vous êtes détraqué ou quoi ? Y a-t-il longtemps qu’on ne vous a fait d’analyse chromosomique ?

— Jehoshaphat ! gronda Baley. Ecoutez donc. Je m’appelle Elijah Baley. Je viens de la Terre.

— De la Terre ! s’écria-t-elle avec véhémence. Cieux éternels ! Qu’est-ce que vous venez fabriquer ici ? Ou bien, est-ce une farce un peu trop poussée ?

— Je ne plaisante pas. On a fait appel à moi pour enquêter sur la mort de Delmarre. Je suis un inspecteur de police en civil, un détective, si vous préférez.

— Pour cette histoire-là ! Mais je pensais que tout le monde savait que c’était sa femme qui avait fait le coup.

— Non, madame. J’ai dans l’esprit pas mal de doutes là-dessus. Puis-je maintenant avoir l’autorisation de vous rendre visite et d’inspecter la ferme. Je suis un Terrien, voyez-vous, et je n’ai pas l’habitude de mener mes enquêtes par stéréovision. Je ne suis arrivé à rien de bon de cette façon-là. J’ai l’autorisation du Chef de la Sûreté en personne de voir les gens qui peuvent m’avancer dans cette enquête. Je puis vous montrer le papier officiel, si vous voulez.

— Voyons un peu.

Baley déploya le document officiel devant l’image des yeux de la femme…

Elle hocha la tête :

— Ouais. De voir ! Quelle saleté. Enfin, qu’est-ce qu’un peu plus de saleté dans ce boulot répugnant ? Mais écoutez-moi bien, vous : ne vous approchez pas trop de moi. Restez à bonne distance. Nous pourrons nous causer en gueulant, ou en nous adressant des messages par robot, si c’est nécessaire. C’est bien compris ?

— C’est entendu, répondit Baley.

Elle ouvrait la fermeture de son vêtement de nuit juste au moment où la liaison fut coupée et le dernier mot qu’il entendit prononcer fut un « Terrien » marmonné.


— Vous êtes assez près comme ça, dit Klorissa.

Baley, qui se tenait à sept ou huit mètres d’elle, dit :

— La distance me convient, mais j’aimerais me trouver à l’intérieur aussi rapidement que possible.

Pourtant, cette fois, le voyage ne s’était pas si mal passé. Il avait à peine fait attention au trajet par avion, mais ce n’était pas nécessaire de jouer trop longtemps avec le feu. Il devait d’ailleurs s’empêcher de dégrafer son col tant il éprouvait le besoin de respirer plus librement.

— Qu’est-ce que vous avez ? lui demanda Klorissa d’un ton sec. Vous n’avez pas l’air dans votre assiette.

— Je n’ai pas l’habitude de me trouver à l’extérieur, répondit Baley.

— Ah ! C’est vrai ! Ces Terriens ! Il vous faut vous sentir enfermés ou cloîtrés pour vous sentir tranquilles ! Cieux éternels ! (Elle se passa la langue sur les lèvres, comme si elle venait de goûter quelque chose de déplaisant.) Bon, alors, entrez, mais laissez-moi tout d’abord me tirer du chemin. Ca va, entrez maintenant.

Ses cheveux étaient tressés en deux grosses nattes enroulées autour de sa tête suivant le dessin d’une géométrie compliquée. Baley se demanda combien de temps il lui fallait pour se coiffer d’une telle façon puis se souvint que, selon toute probabilité, c’étaient les doigts agiles et précis d’un robot qui étaient responsables de la coiffure.

Les cheveux ainsi peignés mettaient en valeur l’ovale de son visage et en accentuaient la symétrie qui le rendait agréable, sinon joli. Elle ne portait pas du tout de maquillage et, dans le même ordre d’idées, ses vêtements n’avaient d’autre but que de l’habiller d’une manière pratique, sans souci d’élégance. Dans l’ensemble, ils étaient d’un bleu marine plutôt terne, à l’exception de ses gants, qui lui montaient jusqu’à mi-bras et étaient d’une couleur lilas qui jurait avec tout le reste. On voyait bien qu’ils ne faisaient pas partie de sa tenue habituelle. Baley remarqua l’épaisseur d’un des doigts de gant due à la présence sous-jacente de la bague.

Ils restèrent aux deux bouts de la pièce, se regardant en chiens de faïence.

— Cela ne vous plaît pas, n’est-ce pas, madame ? dit Baley.

Klorissa haussa les épaules.

— Pourquoi cela me plairait-il ? Je ne suis pas un animal. Mais je puis le supporter. Vous devenez à peu près imperméable à tout, lorsque vous vous occupez de… de… (Elle s’arrêta, puis releva agressivement le menton, comme décidée à dire ce qu’elle avait à dire, sans mâcher ses mots :) Des enfants, et elle prononça ce mot avec une précision bien marquée.

— A vous entendre, on dirait que vous n’aimez pas le travail que vous faites ici.

— C’est un travail qui a son importance, qu’il est essentiel de faire. Néanmoins, en effet, je ne l’aime pas.

— Et Rikaine Delmarre l’aimait-il, lui ?

— Je suppose que non, mais il ne l’a jamais montré. C’était un bon Solarien.

— Et il était vétilleux en diable.

Klorissa parut étonnée.

— C’est vous qui l’avez dit, continua Baley. Lors de notre conversation antérieure, par stéréovision, je vous ai dit que vous pourriez vous habiller dans votre privé et vous m’avez répondu que j’étais aussi vétilleux que votre patron.

— Oui ? Bah, c’est vrai : il était vétilleux en diable. Même par stéréovision, il ne se permettait absolument rien. Toujours d’une correction exemplaire.

— Un tel comportement est-il inusité ?

— Il ne devrait pas l’être. En théorie, vous êtes tenu à une correction de tous les instants. Mais personne ne se casse jamais la tête. Pas avec la stéréovision. Il n’y a pas de risque de présence effective, alors pourquoi se fatiguer ? Vous comprenez ? Même moi, quand je parle à quelqu’un par stéréovision, je ne me soucie guère de ma tenue, sauf avec le patron. Il fallait être impeccable avec lui.

— Admiriez-vous le Dr Delmarre ?

— C’était un bon Solarien.

— Vous avez appelé cet endroit une ferme, dit Baley en changeant de sujet, et vous venez de faire allusion à des enfants. Vous élevez des enfants ici ?

— Dès l’âge d’un mois. Tous les fœtus de Solaria arrivent ici.

— Des fœtus ?

— Oui. (Elle fronça les sourcils :) Nous les recevons un mois après leur conception. Ca vous gêne ?

— Pas du tout, coupa Baley. Pouvez-vous me piloter dans la ferme ?

— Je veux bien, mais restez à bonne distance.


Le visage chevalin de Baley se figea dans une immobilité marmoréenne lorsqu’il abaissa son regard sur la longue pièce qui s’étendait en dessous d’eux, protégée par une cloison de verre. De l’autre côté, il en était sûr, il régnait une température parfaitement réglée, une humidité parfaitement entretenue, une aseptie parfaitement réalisée. Ces cuves, qui s’étendaient sur plusieurs rangées étagées, contenaient chacune un petit être flottant dans un liquide aqueux, de composition chimique connue, qui contenait en suspension un mélange nutritif exactement dosé. Là, la vie et la croissance continuaient.

De petits êtres, certains encore moins grands que la moitié de son poing, enroulés sur eux-mêmes, avec des crânes proéminents, des bourgeons de membres, et des queues en voie de disparition, s’y développaient.

Klorissa, placée toujours à sept ou huit mètres de Baley, lui demanda :

— Qu’en pensez-vous, inspecteur ? Cela vous plaît-il ?

— Combien en avez-vous ?

— A la date d’aujourd’hui, cent cinquante-deux. Nous en recevons entre quinze et vingt par mois, et nous en libérons le même nombre arrivés à l’âge adulte.

— Est-ce le seul endroit de ce genre sur la planète ?

— Le seul, oui. Il suffit pour maintenir une population régulière, en se fondant sur une espérance de vie de trois cents ans, pour vingt mille habitants. Ce bâtiment est tout neuf. Le Dr Delmarre en a surveillé la construction et s’est livré à de nombreuses modifications dans notre manière d’élever les enfants. Aussi, avons-nous maintenant un pourcentage de mortalité fœtale pour ainsi dire nul.

Des robots déambulaient parmi les cuves, s’arrêtant à chacune, relevant les indications des compteurs, regardant les minuscules embryons à l’intérieur, d’une façon méticuleuse et inlassable.

— Qui opère les parturientes ? demanda Baley, je veux dire qui extrait ces petits êtres ?

— Des docteurs, répondit Klorissa.

— Le Dr Delmarre ?

— Non, bien sûr. Des docteurs en médecine. Vous ne pensez pas que le Dr Delmarre se serait jamais abaissé à… Bon, glissons.

— Pourquoi n’utilise-t-on pas des robots ?

— Des robots en chirurgie ? La Première Loi rend une telle chose particulièrement difficile, inspecteur. Un robot pourrait peut-être effectuer l’ablation d’un appendice pour sauver une vie humaine, s’il savait comment s’y prendre, mais je doute fort qu’après une telle expérience il serait encore bon à quelque chose sans de grosses réparations. Tailler dans de la chair humaine causerait un tel traumatisme à son cerveau positronique ! Des docteurs de chair et d’os peuvent réussir à s’y faire, à force de répétitions, et en arrivent même à supporter la présence effective obligée.

— Néanmoins, reprit Baley, je vois que ce sont des robots qui s’occupent des fœtus. Vous arrive-t-il à vous, ou avant au Dr Delmarre, de devoir intervenir ?

— Quelquefois, il le faut bien, quand tout va de travers : si, par exemple, un fœtus se met à avoir des troubles de croissance. On ne peut faire confiance aux robots pour agir avec bon sens quand une vie humaine est en jeu.

Baley hocha la tête :

— Oui, le risque d’une bévue est trop grand et ne peut que se solder par une vie de perdue, je pense.

— C’est tout le contraire ! C’est le risque de les voir prendre trop à cœur la survie d’une existence au point de la sauver envers et contre tout.

La sévérité du visage de la femme s’accentua :

— En tant que fœtologues, Baley, nous devons nous préoccuper de créer des enfants sains. Je répète sains. Même l’analyse la plus poussée des chromosomes du père et de la mère ne peut assurer une combinaison spécifiquement favorable de tous les gènes, sans parler des risques de mutations imprévisibles. C’est d’ailleurs là notre préoccupation majeure : les mutations inattendues ; nous en avons abaissé le taux à un peu moins d’un sur mille, mais cela signifie toujours, grosso modo, que nous avons des ennuis certains de ce côté une fois tous les dix ans.

Elle lui fit signe de la suivre le long de la galerie supérieure.

— Je m’en vais vous montrer la crèche du premier âge et les dortoirs des enfants, dit-elle. Ils nous posent beaucoup plus de problèmes que les fœtus. Avec eux, nous ne pouvons compter sur l’aide des robots que dans une mesure très limitée.

— Pourquoi cela ?

— Vous ne le sauriez que trop, Baley, si vous aviez jamais essayé de faire entrer dans le cerveau d’un robot l’importance de la discipline. La Première Loi les rend, pour ainsi dire, totalement obtus sur ce chapitre. Et figurez-vous que les jeunes drôles s’en rendent compte à peine savent-ils parler. J’ai vu un moutard de trois ans mettre une dizaine de robots dans les transes en gueulant : « J’ai bobo, tu m’as fait bobo ! » Il faut des robots très spéciaux et perfectionnés pour se rendre compte qu’un gosse est capable de mentir délibérément.

— Delmarre arrivait-il à se faire obéir des enfants ?

— Oui, en règle générale.

— Comment s’y prenait-il ? Est-ce qu’il sortait les secouer pour leur faire prendre un peu de plomb dans la tête ?

— Le Dr Delmarre ? Les toucher ? Cieux éternels ! Bien sûr que non. Mais il savait leur parler. Et il savait donner aux robots des ordres bien précis. Je me souviens l’avoir vu s’occuper d’un gosse par stéréovision un quart d’heure durant : il l’avait fait mettre sur les genoux du robot, en position pour la fessée, et a obligé le robot à administrer au gamin une solide raclée, pan, pan. Quelques expériences du même ordre et le gaillard ne se risquait plus à braver le patron. Et le Dr Delmarre avait suffisamment de connaissances dans ce domaine pour qu’après cela le robot fouettard n’ait à subir qu’une révision habituelle, sans plus.

— Et vous ? Allez-vous tancer vous-même les enfants ?

— Hélas, il le faut bien, de temps en temps. Je ne suis pas comme le patron. Peut-être un jour serai-je capable de les faire obéir à distance, mais si actuellement j’essayais ce genre de châtiment, je ne ferais que démolir les robots. C’est un art, croyez-moi, de savoir manier les robots. Pourtant, quand j’y songe… Aller secouer ces garnements moi-même. Les sales bêtes !

Elle regarda brusquement Baley :

— Je suppose que, vous, cela ne vous gênerait pas de les voir en personne.

— Pas le moins du monde.

Elle haussa les épaules et le considéra avec étonnement :

— Ah ! Ces Terriens ! (Elle se remit à marcher :) Et pourquoi diable je vous le demande ! Vous finirez bien par retomber sur Gladïa comme meurtrière. Vous ne pouvez pas faire autrement.

— Je n’en suis pas si sûr que vous, dit Baley.

— Mais c’est invraisemblable. C’est plus que du sûr, c’est du certain. Qui d’autre pourrait-ce matériellement être ?

— Les suspects ne manquent pas, madame.

— Qui, par exemple ?

— Eh bien, disons, vous, pour commencer.

La réaction de Klorissa à cette accusation stupéfia littéralement Baley.


12

Baley l’échappe belle

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Elle éclata de rire.

Son rire grandit, se développa en une sorte de hoquet qui lui coupa le souffle, laissant son visage potelé empourpré et presque violacé. Elle s’appuya au mur pour reprendre haleine.

— Non. Ne vous approchez pas plus, implora-telle. Je vais très bien.

— Cette éventualité vous paraît donc si amusante ? demanda Baley avec sévérité.

Elle essaya de répondre et de nouveau s’étouffa de rire. Puis, dans un chuchotement, elle réussit à dire :

— Oui, vous êtes un Terrien pour de vrai. Comment serait-il jamais possible que j’aie commis un tel acte ?

— Vous le connaissiez bien, reprit Baley. Vous étiez au courant de ses habitudes. Vous pourriez avoir prémédité ce crime.

— Et vous croyez que j’aurais pu le voir, lui. M’approcher suffisamment de lui pour lui fracasser la caboche avec quelque chose. Vous n’y connaissez rien, je vous assure, Baley !

Baley se sentit rougir :

— Pourquoi n’auriez-vous pu vous approcher, madame ? Vous aviez l’habitude de vous voir – euh – de près.

— Avec les enfants.

— Oui, mais de fil en aiguille ! Vous semblez supporter fort bien ma présence.

— Oui ! A dix mètres.

— Je viens juste de rendre visite à quelqu’un qui a manqué se trouver mal d’avoir dû supporter ma présence un court moment.

Klorissa se calma et dit :

— Bah ! ce n’est qu’une question de degré !

— Je n’en demande pas plus. Une différence de degré suffit. L’habitude de voir les enfants vous rend capable de supporter la présence de Delmarre juste le temps nécessaire.

— J’aimerais vous faire remarquer, monsieur Baley, dit Klorissa, qui ne semblait plus du tout s’amuser, que ce que je peux supporter, moi, n’importe pas du tout. C’est le Dr Delmarre qui était vétilleux. Il était presque aussi impossible que Leebig lui-même. Même si j’avais pu supporter de le voir, lui n’aurait jamais pu le souffrir. Mme Delmarre est la seule et unique personne qu’il ait jamais pu autoriser à le voir de près.

— Qui est ce Leebig dont vous venez de parler ? demanda Baley.

Klorissa haussa les épaules :

— Un de ces génies légèrement maboul, si vous voyez ce que je veux dire. Il a travaillé avec le patron à propos de robots.

Baley en prit bonne note dans sa mémoire et revint à l’interrogatoire en cours.

— On pourrait dire aussi que vous aviez un motif pour le tuer.

— Quel motif ?

— Sa mort vous donne la direction de ce centre, vous fait monter en grade.

— C’est ça que vous appelez un motif ? Cieux-éternels ! Qui diable pourrait désirer une pareille situation ? Quel est le phénomène, sur Solaria, qui… ? Mais c’était le meilleur des motifs de sauvegarder son existence, pour le protéger, le couvrir même. Non, vraiment, il vous faudra trouver quelque chose de mieux, monsieur le Terrien.

Baley se gratta le cou d’un doigt incertain : il voyait bien la valeur de l’argument.

— Avez-vous remarqué que je portais une bague, monsieur Baley ? demanda Klorissa, qui sembla un instant sur le point d’arracher son gant pour mieux montrer sa main droite. Mais elle s’en abstint.

— Oui, je l’ai remarqué, dit Baley.

— Je présume que vous ignorez ce que représente cet anneau ?

— Hum, oui. (Il n’en aurait donc jamais fini d’étaler son ignorance, pensa-t-il avec amertume.)

— Je puis vous en faire l’historique, si cela ne vous gêne pas.

— Si votre conférence peut m’aider à comprendre ce qui se passe sur votre foutue planète, explosa Baley, allez-y, je vous en conjure.

— Cieux éternels ! (Klorissa sourit :) Je suppose que, pour vous, nous sommes aussi bizarres que la Terre l’est pour nous. Bon. Imaginez ! Au fait, voilà une pièce vide. Entrez et nous allons nous asseoir pour… non, ce n’est pas assez grand. Tenez, voilà ce que nous allons faire. Vous vous asseyez là-dedans et je reste ici debout sur le pas de la porte.

Et elle s’engagea un peu plus dans le couloir, lui cédant la place pour le laisser pénétrer dans la pièce. Puis elle revint s’adosser au mur, face à lui, mais toujours à la même distance, pour reprendre leur conversation.

Baley s’assit sans que le plus infime scrupule de courtoisie vienne le troubler. Au contraire, en pleine révolte intérieure, il se disait : « Après tout, c’est une Spacienne. Qu’elle reste debout si ça lui chante. »

Klorissa croisa ses bras musclés et reprit :

— L’analyse génétique est la clé de voûte de notre société. Bien sûr, ce ne sont pas les gènes eux-mêmes que nous analysons ; mais comme chaque gène est responsable d’une enzyme, c’est à une recherche et à un dosage enzymatiques que nous nous livrons. Qui connaît les enzymes connaît le métabolisme. Qui connaît le métabolisme connaît l’être humain. Vous voyez le tableau ?

— Je suis au courant de la théorie, reconnut Baley, mais j’ignore tout des applications pratiques.

— Eh bien ! ici ce sont celles-ci que nous étudions. Des prélèvements sanguins sont opérés sur l’embryon au dernier stade de sa vie fœtale. Nous en tirons grosso modo la première évaluation. D’un point de vue idéal, nous devrions, dès cet instant, être capables de déceler toutes les mutations, et donc d’apprécier si nous avons le droit d’appeler le fœtus à la vie. Mais en fait, nous n’en savons pas encore assez pour éliminer intégralement les risques d’erreurs. Peut-être, un jour ? En tout cas, après la naissance proprement dite, les analyses continuent : prélèvements de tissus, de plasma, de liquides humoraux ; aussi, bien avant leur maturité, nous savons exactement de quoi sont faits nos gars et nos filles.

(De sucre et de miel !… Une comptine stupide vint spontanément à l’esprit de Baley).

— Nous portons des bagues codées qui indiquent notre programme génétique, continuait Klorissa. C’est une vieille coutume, une survivance primitive, remontant à l’époque où les Solariens ne contractaient pas encore de mariages eugéniques. Alors qu’aujourd’hui nous sommes tous des êtres sains.

— Mais, dit Baley, vous continuez de porter la vôtre. Pourquoi ?

— Parce que je suis une personne exceptionnelle, dit-elle avec un orgueil ingénu, sans fausse humilité. Le Dr Delmarre a cherché pendant longtemps quelqu’un qui soit capable d’être son assistant. Il avait besoin d’une personne exceptionnelle, réunissant en elle intelligence, esprit d’initiative, goût du travail, stabilité émotionnelle, cette dernière qualité surtout : une personne qui soit en mesure d’apprendre à se mêler aux enfants sans en être affectée.

— Lui en était incapable, n’est-ce pas ? N’était-ce pas là un indice de son instabilité émotionnelle ?

— Dans un sens, vous avez raison. Mais, tout au moins, c’était là un type recommandable d’instabilité pour la plupart des circonstances de la vie courante. Vous vous lavez les mains, vous, n’est-ce pas ?

Baley contempla ses mains : elles étaient aussi propres que d’habitude :

— Oui, dit-il.

— Bien. Je suppose que c’est aussi un indice d’instabilité que d’éprouver un dégoût des souillures tel qu’on puisse se refuser à toucher un mécanisme graisseux de la main, même dans un cas d’urgence. Pourtant, dans le cours habituel de la vie, la répulsion envers les saletés vous oblige à l’hygiène, ce qui est une bonne chose.

— Oui, je vois. Continuez.

— Il n’y a rien de plus. Du point de vue hygiène génétique, je suis la troisième personne la plus saine jamais rencontrée sur Solaria. J’en suis très fière ; aussi je porte ma bague. C’est un record dont j’éprouve, à garder le symbole sur moi, le plus grand plaisir.

— Toutes mes félicitations !

— Ne vous moquez pas de moi. Je n’y suis probablement pour rien : c’est dû, sans doute, à des interactions imprévisibles des gènes de mes parents. Néanmoins, c’est quelque chose dont on peut être fière. Et personne ne voudra jamais croire que j’aie pu me rendre coupable d’un acte aussi dément qu’un meurtre. C’est une chose inconcevable avec mon programme génétique. Aussi, vous perdez totalement votre temps en essayant de m’accuser.

Baley haussa les épaules, mais ne répondit pas : cette femme semblait confondre programme génétique et preuve formelle, mais tout Solaria réagirait probablement de la même façon.

— Voulez-vous venir voir les gosses, maintenant demanda Klorissa.

— Avec plaisir. Merci.

Les couloirs semblaient se poursuivre à l’infini visiblement, le bâtiment était de dimensions gigantesques ; certes, à côté des immeubles d’habitation des villes de la Terre, couvrant plusieurs niveaux d’un seul tenant, ce n’était pas grand-chose, mais pour un bâtiment unique, accroché à l’écorce d’une planète, il devait apparaître aux yeux comme un gratte-ciel imposant.

Il y avait des centaines de berceaux, où des bébés roses piaillaient de leur mieux, dormaient ou prenaient leur nourriture. Il y avait des salles de jeux pour ceux qui commençaient à se traîner à quatre pattes.

— Ils ne sont pas trop terribles à cet âge-là, reconnut Klorissa en bougonnant, quoique, avec eux, il faille une véritable armée de robots : grosso modo, un robot par bébé, jusqu’à ce qu’il marche.

— Pourquoi cela ?

— Ils dépérissent et tombent malades si l’on ne s’occupe pas d’eux individuellement.

Baley acquiesça :

— Oui, je suppose que le besoin d’affection est quelque chose dont ils ne peuvent se passer.

Klorissa fronça les sourcils et répéta d’un ton brusque :

— Les bébés ont besoin d’attention.

Mais Baley, suivant son idée :

— Je suis assez étonné que des robots puissent satisfaire les besoins affectifs des nourrissons.

Klorissa se détourna, la distance les séparant ne lui suffisait pas pour masquer son mécontentement :

— Ecoutez Baley, si c’est dans l’espoir de me choquer que vous vous montrez aussi grossier, vous vous fourvoyez complètement. Cieux éternels ! Ne faites donc pas l’enfant.

— Vous choquer ?

— Oh ! Moi aussi, je peux utiliser ce mot : affection. Là. Et si vous voulez un mot plus court, un mot de cinq lettres, n’ayez crainte : je sais le dire aussi : A-M-O-U-R : AMOUR… Et maintenant que vous voilà purgé, conduisez-vous correctement.

Baley négligea de poursuivre ces débats sur les mots, obscènes ou non.

— Est-ce que les robots peuvent leur dispenser l’attention nécessaire ? dit-il.

— C’est aussi visible qu’un nez au milieu d’une figure, non ? Ou alors pourquoi cette ferme réussit-elle si bien ? Oui, les robots chahutent avec les enfants ; ils les embrassent, ils les dorlotent. Les gosses, eux, se fichent que ce soit des robots ou pas. Mais les choses deviennent plus critiques de trois à dix ans.

« Pendant cette période, les enfants prétendent jouer les uns avec les autres, à leur gré, sans discrimination.

— Vous les laissez faire, je pense.

— Il le faut bien, hélas ! mais nous n’oublions jamais que notre devoir est de leur enseigner les obligations de l’adulte. Chacun a sa chambre individuelle, que l’on peut fermer. Dès le début, même, ils doivent dormir tout seuls : nous y veillons. Et tous les jours ils doivent, par stéréovision seulement, pendant la plus grande partie de la semaine, pratiquer un moment de solitude dont la durée s’accroît à mesure qu’ils grandissent. Lorsqu’un enfant atteint dix ans, il est capable de jouer. Oh ! bien sûr, les équipements de stéréovision sont très complets. Les gosses peuvent se visionner à l’extérieur, déplacer leur champ de vision, et cela toute la journée durant.

— Je suis vraiment très étonné que vous puissiez réfréner leur instinct d’une façon aussi poussée ; néanmoins, vous y êtes arrivés, je m’en rends compte, mais n’en suis pas moins surpris.

— Quel instinct ? s’étonna Klorissa.

— L’instinct grégaire : il n’y en a qu’un, d’ailleurs. Vous reconnaissez vous-même que dans leur prime enfance ils tiennent à jouer les uns avec les autres.

— C’est ça que vous appelez l’instinct, dit Klorissa en haussant les épaules. Et même si c’en est un, après tout, cieux éternels ! Un enfant éprouve bien une peur instinctive du vide sous lui. Mais on peut entraîner des adultes à travailler sur des points élevés, même s’ils sont sans arrêt dans une position où ils risquent la chute. N’avez-vous jamais vu de funambules évoluer sur un fil au-dessus du vide ? Il y a des mondes où les gens vivent dans des bâtisses d’une hauteur ahurissante. D’ailleurs, les enfants ont également peur, d’une façon irraisonnée, des bruits forts et soudains Et vous, en avez-vous peur ?

— Non, répondit Baley, à condition que ce bruit soit normal.

— Je vous parie tout ce que vous voulez que les habitants de la Terre ne pourraient pas dormir s’il n’y avait aucun bruit. Cieux éternels ! Il n’y a pas d’instinct chez l’être humain qui ne cède en face d’une éducation rationnelle de l’homme ; les instincts sont beaucoup trop atténués.

« En réalité, quand on sait s’y prendre, l’éducation devient de plus en plus facile à chaque génération : vous savez, l’hérédité des caractères acquis pendant l’évolution.

— Qu’est-ce encore que cela ? s’écria Baley.

— Vous ne voyez pas, vraiment ? Bon, chaque individu, en se développant, passe par tous les stades de l’évolution ! Ces fœtus que vous voyez, là-bas, ont des branchies et une queue. Cela ne dure qu’un temps, mais on ne peut l’éviter. De même, les jeunes doivent passer par le stade de la vie de groupe comme les animaux. Mais ces fœtus réalisent, en un mois, ce que l’évolution a accompli en quelque cent millénaires. Pourquoi les enfants ne pourraient-ils « brûler » ce stade tribal ? Le Dr Delmarre professait qu’au cours des générations cette éducation sociale durerait de moins en moins.

— Vraiment ?

— Dans trois mille ans, estimait-il, si, la courbe des progrès réalisés reste constante, nous aurons des enfants qui « mordront » à la stéréovision immédiatement. Le patron avait d’autres idées aussi dans le domaine éducatif. Il s’employait à améliorer les robots, au point que ces derniers puissent corriger les enfants, le cas échéant, sans se névroser. Et pourquoi pas ? Une correction aujourd’hui pour que la vie soit meilleure demain représente le véritable esprit de la Première Loi. Mais allez faire rentrer ça dans une caboche de robot !

— A-t-il réussi à construire de tels robots, jusqu’à présent ?

Klorissa secoua la tête :

— Je crois bien que non. Mais le Dr Delmarre et Leebig travaillaient dur dans ce sens, sur des modèles expérimentaux.

— Est-ce que le Dr Delmarre s’était fait envoyer quelques-uns de ces prototypes à son domaine ? Etait-il assez au courant de la robotique pour se livrer, en personne, à des expériences ?

— Oh ! oui. C’est souvent qu’il expérimentait les robots.

— Savez-vous qu’au moment de son assassinat il y avait un robot avec lui ?

— Je me le suis laissé dire.

— Savez-vous de quel modèle il s’agissait ?

— Demandez à Leebig. Comme je vous l’ai dit, c’est lui le roboticien qui travaillait avec le Dr Delmarre.

— Mais vous, savez-vous quelque chose sur ce robot ?

— Rien de rien.

— Si quelque idée vous venait à l’esprit, faites-le-moi savoir.

— D’accord. Ne pensez pas, d’ailleurs, que les prototypes de robots étaient la seule préoccupation du Dr Delmarre. Il répétait à qui voulait l’entendre qu’un jour viendrait où l’on conserverait, dans des « Banques », à la température de l’air liquide, des ovules non encore fertilisés. On les utiliserait ensuite pour l’insémination artificielle. Aussi pourrait-on, réellement, appliquer toutes les règles de l’eugénisme et nous débarrasser, une fois pour toutes, des derniers vestiges de la présence effective. Je suis loin, moi, de souscrire à ses théories jusqu’à un point pareil. Mais il avait des idées avancées. C’était vraiment un très bon Solarien !

Elle ajouta, très vite :

— Voulez-vous venir faire un tour dehors ? Les enfants de cinq à huit ans sont encouragés à jouer à l’extérieur et vous pourrez les voir s’y adonner.

— Je vais essayer, répondit Baley prudemment. Il se peut que je doive rentrer très précipitamment à l’intérieur.

— Oui, j’oublie toujours ! Peut-être, après tout, préférez-vous rester dedans.

— Non, dit Baley avec un sourire contraint. Il me faut m’éduquer moi aussi. Je vais essayer de m’habituer au grand air.

Le vent était difficile à supporter, rendant la respiration pénible. Ce n’était pas qu’il faisait froid dans l’acception thermométrique du terme. Non, mais cette sensation d’avoir le visage balayé, les vêtements plaqués au corps, donnait des frissons à Baley.

Ses dents se mirent à claquer lorsqu’il essaya de parler et il dut littéralement s’arracher les mots de la bouche, un à un. Ses yeux lui faisaient mal tant son regard portait loin sur un horizon vert embrumé de bleu. Regarder le sentier juste en avant de son pied ne lui apportait qu’un soulagement temporaire et limité. Mais, surtout, il évitait de lever la tête, de regarder le ciel bleu et vide, avec seulement quelques petits nuages blancs qui se donnaient la chasse, de faire face aux feux étincelants du soleil sans voile.

Néanmoins, il réussit à refréner ce besoin inné de courir, de revenir au plus tôt à un endroit bien clos.

Il passa devant un arbre alors qu’il suivait Klorissa à une dizaine de pas et ne put s’empêcher d’avancer prudemment la main pour le toucher. C’était rugueux, ferme au toucher. Plus haut les frondaisons bruissaient et s’agitaient dans la bise, mais il n’osa pas lever les yeux pour regarder : un arbre qui vivait !

— Comment vous sentez-vous ? lui cria Klorissa.

— Ca va, ça va.

— D’ici, vous pouvez voir un groupe de gosses. Ils sont occupés à Dieu sait quel jeu. Ce sont les robots qui organisent les jeux et qui veillent à ce que ces petites brutes ne s’arrachent pas les yeux. C’est un risque à courir, vous savez, quand ils sont en présence effective.

Baley releva lentement les yeux ; regardant le chemin cimenté, puis l’herbe du terrain de jeux, la pente vallonnée, portant son regard de plus en plus loin, avec précaution, prêt à contempler de nouveau la pointe de ses souliers à la moindre alerte, au moindre sentiment de peur, tâtonnant du regard.

Il y avait de minuscules silhouettes de garçons et de filles courant à perdre haleine, sans se douter que leur course se déroulait à l’extrême périphérie d’un monde. Au-dessus, rien d’autre que l’air et que l’éther. Tantôt on entendait le cliquetis d’un robot se déplaçant parmi leur cohue enfiévrée. Le bruit qu’ils faisaient était un vague piaillement incompréhensible et lointain.

— Ils adorent ça, dit Klorissa. Se pousser, se tirer, se bagarrer, tomber, se relever. Bref, entrer en contact les uns avec les autres. Cieux éternels ! Comment les enfants arrivent-ils à grandir, à devenir de grandes personnes ?

— Que font ceux-là ? dit Baley. Ils me paraissent plus âgés.

Il désignait un groupe d’enfants isolés qui se tenaient sur le côté.

— Ils regardent par stéréovision. Ils ne participent pas en présence effective. Mais, par stéréo, ils peuvent marcher, bavarder, courir et jouer de concert. Ils peuvent tout, à condition de ne pas être physiquement en contact.

— Et où vont ces enfants quand ils sortent d’ici ?

— Dans leur domaine à eux. Dans l’ensemble, le nombre des décès équilibre le nombre des adultes que nous avons formés.

— Dans le domaine de leurs parents ?

— Cieux éternels ! Non ! Ce serait une coïncidence stupéfiante, ne pensez-vous pas, qu’un père et une mère meurent juste au moment où leur rejeton atteint sa majorité. Non. Les enfants prennent le premier domaine libre. Je ne crois pas d’ailleurs qu’aucun d’eux serait très heureux de devoir habiter une demeure où vécurent ses parents. A condition, bien sûr, qu’il ait su qui étaient ses parents.

— Parce qu’ils ne le savent pas ?

— Pourquoi diable devraient-ils le savoir ? répondit-elle en fronçant les sourcils.

— Les parents ne viennent jamais voir leurs enfants ici ?

— Ah ! Vous alors ! Quel entêtement ! Mais pourquoi en éprouveraient-ils l’envie ?

— Excusez-moi de vous poser cette question, reprit Baley, mais j’aimerais bien élucider une bonne fois ce problème. Est-ce impoli de demander à quelqu’un s’il a des enfants ?

— C’est une question assez intime, ne trouvez-vous pas ?

— Oui, si vous voulez.

— Moi, je suis endurcie. Ma profession m’oblige à m’occuper des enfants. Mais les autres personnes n’ont pas mon entraînement.

— Et vous, avez-vous des enfants ? demanda Baley.

Klorissa sembla éprouver des difficultés à déglutir.

— Je l’ai bien cherché, il me semble. Et vous, vous voulez une réponse ? Non, je n’en ai pas.

— Etes-vous mariée ?

— Oui ; j’ai même un domaine à moi, et croyez bien que j’y serais actuellement s’il n’y avait pas eu cet accident. Je n’ai pas assez confiance en moi pour savoir contrôler les robots si je ne suis pas là en personne.

Elle se détourna, l’air malheureux et, lui montrant un enfant du doigt.

— Tenez ! En voilà un qui s’est flanqué par terre ! Et bien sûr il braille !

Un robot se précipitait déjà à grandes enjambées.

— Et voilà ! gémit Klorissa. Il va relever le gamin, le dorloter, et s’il y a vraiment de la casse, c’est à moi qu’on fera appel ! (Et elle ajouta nerveusement :) J’espère bien que non.

Baley prit une large gorgée d’air. Il avait remarqué, sur sa gauche, trois arbres qui formaient un petit triangle. Il marcha dans cette direction, sentant l’herbe souple et répugnante sous ses chaussures, écœurante de mollesse. (C’était comme de marcher sur des chairs en putréfaction, et cette sensation le fit presque vomir.)

Enfin, il était entre les arbres, adossé au tronc de l’un d’eux. En quelque sorte, il se sentait entouré de murs, insuffisants, certes, mais des murs tout de même. Le soleil n’était plus qu’un scintillement inconstant, tamisé par les feuilles au point d’être dépourvu de son éclat redoutable.

Klorissa, du chemin, le regarda faire, puis se rapprocha lentement de lui, jusqu’à mi-distance.

— Cela ne vous dérange pas, si je reste un moment ici ? demanda Baley.

— Faites donc ! répondit-elle.

— Mais une fois que les jeunes sont sortis, avec leur diplôme, de votre « ferme », dit Baley, comment arrivez-vous à les faire se fréquenter ?

— Se fréquenter ? Que voulez-vous dire ?

— Eh bien, qu’ils apprennent à se connaître, dit Baley, qui se demandait bien comment exprimer son idée en termes corrects mais explicites, pour pouvoir se marier.

— Ils n’ont pas à se préoccuper de ces questions-là, dit Klorissa, on les marie d’après leur programme génétique, en général quand ils sont très jeunes. C’est la manière la plus rationnelle d’agir, ne croyez-vous pas ?

— Sont-ils toujours d’accord ?

— Pour se marier ? Jamais. C’est un tel traumatisme. Il leur faut d’abord s’habituer l’un à l’autre, se voir un peu chaque jour. Mais avec le temps, une fois les premières peurs surmontées, on obtient des merveilles.

— Mais s’ils n’aiment absolument pas leur partenaire ?

— Et alors ? Si l’analyse génétique indique que cette union est souhaitable, quelle différence cela peut-il…

— Bon, bon ! J’ai compris, fit Baley précipitamment.

Il pensa à ce qui se passait sur Terre et poussa un gros soupir.

— Y a-t-il autre chose que vous désiriez savoir ? dit Klorissa.

Baley se demanda s’il avait intérêt à prolonger sa visite. Il n’aurait pas été fâché d’en avoir fini avec Klorissa et le fœtologisme en général, pour se consacrer à un autre aspect de l’enquête. Mais il n’avait pas encore ouvert la bouche pour lui signifier la fin de l’entretien que Klorissa interpellait une vague silhouette dans le lointain.

— Eh toi, le gosse là-bas ! Qu’est-ce que tu fabriques là ? (Puis, sans se retourner :) Terrien ! Baley ! Attention ! Atten !…

Baley l’entendit à peine, mais réagit au ton anxieux de sa voix. La tension nerveuse qui lui avait permis de maîtriser ses émotions céda d’un seul coup et Baley s’adonna à la panique. Toutes ses terreurs de l’air libre et de l’infinie voûte des cieux se déchaînèrent dans son esprit.

Il se mit à délirer. Il s’entendait proférer des sons inarticulés, sans signification. Il se sentit tomber sur les genoux, puis basculer sur le côté comme s’il avait été un témoin assistant de loin à la scène.

Il entendit, comme dans un rêve, un chuintement rapide au-dessus de sa tête, suivi d’un claquement sec.

Baley ferma les yeux. Ses doigts agrippèrent une mince racine qui affleurait la surface du sol, tandis que ses ongles griffaient la terre.

Il rouvrit les yeux (quelques instants après, sans doute). Klorissa était en train d’admonester un jeune garçon qui restait à quelques pas. Un robot, silencieux, se tenait à côté de Klorissa. Baley eut juste le temps de remarquer que le gamin tenait un objet muni d’une ficelle dans sa main, avant que ses yeux se révulsent.

Respirant avec difficulté, Baley réussit tout de même à se remettre debout. Il contempla le dard de métal luisant qui était resté planté dans l’arbre auquel Baley s’était adossé. Il le retira et la flèche vint sans difficulté : elle n’était pas entrée très profondément. Il regarda la pointe, mais sans y toucher. Elle était émoussée, mais elle eût suffi à lui égratigner la peau s’il n’était pas tombé à terre.

Il s’y reprit à deux fois pour se déplacer : il s’avança d’un pas vers Klorissa, et appela :

— Vous ! hé, vous, le garçon !

Klorissa se retourna, le visage empourpré :

— C’était un accident. Vous n’êtes pas blessé ?

— Non ! Qu’est-ce que c’est que ce machin-là ?

— C’est une flèche. On la lance avec un arc ; la tension de la corde fournit l’énergie nécessaire à la propulsion.

— On fait comme ça, dit le gamin, avec un parfait cynisme, en décochant une autre flèche en l’air.

Puis il éclata de rire. Il avait des cheveux blonds, le corps souple et agile.

— Tu seras puni. Maintenant file, dit Klorissa.

— Attendez un instant ! s’écria Baley en se frottant le genou qu’il avait meurtri en cognant une pierre lorsqu’il était tombé. J’ai quelques questions à lui poser. Comment vous appelez-vous ?

— Bik, répondit le garçon avec insouciance.

— C’est vous qui m’avez lancé cette flèche, Bik ?

— Exactement.

— Vous rendez-vous compte que vous m’auriez touché si l’on ne m’avait averti à temps pour que j’esquive ?

Bik haussa les épaules :

— C’est vous toucher que je voulais.

Klorissa se mêla brusquement à la conversation :

— Il faut que je vous explique : le tir à l’arc est un sport que nous encourageons. C’est un sport de compétition qui n’exige pas de contact humain. Nous avons des concours de tir entre les garçons, en n’utilisant que la stéréovision. D’accord, je crois bien que certains des garçons s’exercent à viser les robots : cela les amuse et ne gêne pas les robots. Comme je suis le seul être humain de toute la ferme, lorsque ce garçon vous a vu, il a dû vous prendre pour un robot.

Baley écoutait. Ses esprits commençaient à se clarifier et l’amertume habituelle de son visage chevalin se marqua plus encore.

— Bik, dit-il, pensiez-vous que j’étais un robot ?

— Non, dit le gamin. Vous êtes un Terrien.

— Parfait. Vous pouvez partir maintenant.

Bik tourna les talons avec désinvolture et s’en fut en sifflotant. Quant à Baley, il s’adressa cette fois au robot.

— Et vous ? Comment se fait-il que ce gamin ait su que j’étais un Terrien ? N’étiez-vous pas avec lui lorsqu’il a décoché cette flèche ?

— J’étais avec lui, maître. C’est moi qui lui ai dit que vous étiez un Terrien.

— Lui avez-vous expliqué ce qu’est un Terrien ?

— Oui, maître.

— Bon. Alors, qu’est-ce donc qu’un Terrien ?

— Une espèce inférieure d’humains que l’on n’aurait jamais dû admettre sur Solaria, parce qu’elle apporte des maladies, maître.

— Qu’est-ce qui vous a raconté ça, mon garçon ?

Le robot conserva le silence.

— Savez-vous qui vous l’a dit ? reprit Baley.

— Non, maître. Simplement mon bloc de références.

— Bon, passons. Donc, vous avez dit à ce garçon que j’étais un être inférieur, porteur de germes épidémiques. Aussitôt, il m’a lancé une flèche. Pourquoi ne l’en avez-vous pas empêché ?

— Je l’aurais bien empêché, maître. Je n’aurais laissé aucun mal survenir à un être humain, même à un Terrien. Mais il a agi trop vite et je n’ai pu réagir assez tôt.

— Peut-être pensiez-vous qu’après tout je n’étais qu’un Terrien, pas tout à fait un être humain. Aussi avez-vous hésité un instant ?

— Non, maître.

Ceci dit avec le calme et l’impassibilité habituels, mais Baley eut un triste rictus. En toute bonne foi, le robot pouvait nier une telle pensée, néanmoins Baley se rendait trop bien compte que c’était là le facteur crucial.

— Que faisiez-vous avec ce garçon ? continua Baley.

— Je portais ses flèches, maître.

— Puis-je les voir ?

Il tendit la main. Le robot s’approcha et lui en remit une douzaine. Baley déposa soigneusement la première flèche, celle qui s’était fichée dans l’arbre à ses pieds et examina les autres, une à une. Puis il les rendit au robot et reprit la première flèche en main.

— Pourquoi avez-vous donné précisément cette flèche au garçon ? demanda Baley.

— Aucune raison déterminée, maître. L’enfant m’avait demandé une flèche quelques instants plus tôt et il s’est trouvé que c’est celle-là que ma main a prise en premier. Le garçon cherchait une cible : il vous a remarqué et m’a demandé qui était cet étrange être humain. Je lui ai dit…

— Oui, je sais ce que vous lui avez dit. Mais expliquez-moi plutôt pourquoi cette flèche que vous lui avez tendue est la seule à empennage gris. Toutes les autres ont un empennage noir.

Le robot se contenta de le regarder, sans un mot.

— C’est vous qui avez conduit le garçon par ici ? continua Baley.

— Nous avons marché au hasard, maître.

Le Terrien regarda l’intervalle séparant les deux arbres par où la flèche était passée en filant droit sur son but, et demanda :

— Est-ce que, par hasard, ce garçon, Bik, ne serait pas le meilleur archer que vous ayez ici ?

Le robot inclina la tête :

— C’est le meilleur, oui, maître.

Klorissa en resta bouche bée :

— Comment diable avez-vous pu le deviner ?

— C’était forcé, dit Baley sèchement. Observez, je vous prie, cette flèche à empennage gris, d’un côté, et les autres. Elle est la seule à avoir la pointe légèrement luisante, comme passée à l’huile. Excusez-moi si je vous parais mélodramatique, madame, mais j’ose dire que votre avertissement m’a sauvé la vie. Cette flèche, qui m’a manqué de si peu, a été empoisonnée.


13

Un roboticien rébarbatif

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— C’est impossible, s’écria Klorissa. Cieux éternels ! C’est radicalement impossible.

— Qu’ils soient éternels, éphémères ou patafiolés, à votre goût ! Simplement y a-t-il un animal dans cette ferme que l’on puisse sacrifier ? Si oui, prenez-le, égratignez-le avec cette flèche. On verra bien le résultat.

— Mais pourquoi est-ce qu’on voudrait attenter…

— Moi, je sais pourquoi, dit Baley d’un ton bourru. Mais j’aimerais savoir qui.

— Personne.

Baley sentit ses vertiges revenir. Il devint franchement insolent et lança la flèche aux pieds de Klorissa. Elle regarda d’un œil hébété l’endroit où le dard était tombé.

— Mais ramassez-la donc ! s’écria Baley. Et si vous ne voulez pas faire l’expérience que je vous ai indiquée, détruisez-moi cet engin. Mais si vous le laissez là, vous aurez un accident parce que les gosses le trouveront.

Elle ramassa la flèche précipitamment, la tenant entre le pouce et l’index.

Baley se précipita vers la porte du bâtiment le plus proche et Klorissa tenait toujours la flèche avec précaution, en le suivant à l’intérieur.

Baley sentit son calme lui revenir peu à peu en se trouvant de nouveau confortablement entre des murs.

— Qui a empoisonné cette flèche ? dit-il.

— Je n’en ai pas la moindre idée.

— Je crois fort improbable que ce soit le gosse lui-même qui l’ait fait. Y a-t-il un moyen quelconque de savoir qui sont ses parents ?

— On peut regarder aux archives, dit Klorissa, lugubre.

— Alors, donc, vous avez des archives concernant les parentés.

— Il le faut bien, pour les analyses de chromosomes.

— Et le jeune garçon, peut-il savoir qui étaient ses parents ?

— Jamais de la vie, déclara Klorissa avec énergie.

— N’y a-t-il aucune possibilité qu’il y parvienne ?

— Il lui faudrait entrer par effraction dans la salle des Archives. La probabilité est nulle.

— Supposons qu’un adulte vienne visiter cette ferme et désire savoir quel enfant est de lui.

Klorissa rougit jusqu’aux oreilles :

— C’est invraisemblable !

— Je vous ai dit : « Supposons ». Est-ce qu’on le lui dirait s’il le demandait ?

— Je n’en sais rien. Ce n’est pas que ce soit illégal qu’il l’apprenne. Mais ce n’est certainement pas courant.

— Et vous, est-ce que vous le lui diriez ?

— Je ferais mon possible pour éluder ses questions. Je sais, en tout cas, que le Dr Delmarre ne l’aurait pas dit. Il était d’avis que la connaissance des liens de parenté était seulement utile aux analyses génétiques. Peut-être, avant lui, les choses se passaient-elles d’une manière plus souple.

« Pourquoi me demandez-vous tout cela, d’ailleurs ?

— Je n’arrive pas à concevoir que ce gosse, par lui-même, ait eu un motif d’attenter à ma vie. Je pensais que ses parents pouvaient lui en avoir fourni un.

— Tout ceci est horrible. (Dans son désarroi, Klorissa s’approcha de lui plus qu’elle ne l’avait jamais fait auparavant. Elle étendit même le bras dans sa direction :) Comment tout cela peut-il arriver ? Le patron tué. Vous, qui manquez de l’être. Et pourtant, sur Solaria, nous n’avons pas de motifs pour nous livrer à la violence. Nous avons tous tout ce que nous pouvons désirer : il n’y a donc pas d’ambition personnelle. Nous ignorons tout de nos liens de parenté : il n’y a donc pas d’ambition familiale. Nous sommes tous génétiquement sains.

Son visage se rasséréna d’un seul coup :

— Un instant. Cette flèche ne peut pas avoir été empoisonnée. Vous n’arriverez pas à m’en persuader maintenant.

— Qu’est-ce qui vous a brusquement convaincue de mon erreur ?

— Le robot était avec Bik. Il n’aurait jamais autorisé qu’une flèche soit empoisonnée. Il est inconcevable qu’il puisse avoir fait quelque chose qui mette en danger un être humain. La Première Loi de la Robotique y a amplement pourvu.

— Vraiment, dit Baley. Je me demande bien, moi, ce qu’elle raconte, cette Première Loi.

Klorissa le regarda d’un air ahuri :

— Que voulez-vous dire ?

— Rien, laissons cela. Faites l’expérience que je vous ai indiquée, vous verrez que cette flèche est empoisonnée.

La question d’ailleurs n’intéressait que médiocrement Baley. Il savait que la flèche était empoisonnée et considérait cette histoire comme close. Il ajouta simplement :

— Etes-vous toujours persuadée que Mme Delmarre soit coupable du meurtre de son mari ?

— Elle était la seule personne présente.

— Hon, hon ! Je vois. Mais vous êtes, vous, le seul adulte humain en ces lieux au moment même où l’on me décoche une flèche empoisonnée.

— Mais, je n’ai rien à y voir ! s’écria-t-elle avec la dernière énergie.

— Peut-être que oui, peut-être que non. Peut-être aussi Mme Delmarre est-elle innocente ?… Puis-je me servir de votre appareil de stéréovision ?

— Oui, bien sûr. Faites donc.

Baley savait exactement qui il voulait contacter par stéréovision : ce n’était certes pas Gladïa. Aussi fut-il tout surpris de s’entendre demander au robot : « Mettez-moi en communication avec Gladïa Delmarre. »

Le robot obéit, sans commentaire, et Baley le regarda procéder aux diverses manipulations, l’esprit ailleurs. Il n’arrivait pas à se figurer pourquoi il avait donné cet ordre.

Etait-ce parce que le cas de la jeune femme venait juste d’être discuté ? Etait-ce parce que la conclusion de leur précédent entretien l’avait perturbé, ou simplement était-ce de voir, en face de lui, depuis un moment, la silhouette robuste, massive et exagérément rustique de Klorissa : pour contrecarrer l’agacement qu’elle lui causait, son subconscient l’avait décidé à se reposer les yeux en contemplant la gracieuse féminité de Gladïa.

Il se chercha des excuses : « Jehoshaphat ! Il faut bien, de temps à autre, se laisser aller à ses impulsions ! »

Gladïa fut en face de lui d’un seul coup : elle était assise dans un grand fauteuil bergère qui la faisait paraître encore plus gracile et menue que jamais. Ses cheveux étaient rejetés en arrière et tordus en une espèce de chignon lâche. Elle portait des pendants d’oreilles en pierres précieuses : des diamants, semblait-il ; sa robe, toute simple, se fronçait à la taille.

— Je suis heureuse que vous m’ayez contactée, Elijah ! dit-elle d’une voix sourde. J’ai moi-même essayé plusieurs fois, mais sans succès.

— Bonjour, Gladïa. (Au fait, était-ce le matin, l’après-midi, le soir ? Il ignorait l’heure qu’il pouvait être sur le domaine de Gladïa et la tenue qu’elle portait ne pouvait lui fournir le moindre éclaircissement.) Et pourquoi avez-vous essayé de me contacter ?

— Oh ! pour vous dire que je regrettais de m’être mise en colère, vous savez, la dernière fois… Et M. Olivaw n’a pu me dire où je pouvais vous toucher.

Baley s’imagina sans peine Daneel, toujours gardé à vue par les robots et incapable d’agir. Il refréna un sourire.

— Oui, bien sûr. Ce n’est pas grave. De toute façon, je vais venir vous voir dans un moment.

— Bien sûr… hein, me voir ?

— Oui, en chair et en os, moi-même, dit Baley gravement.

Ses yeux s’agrandirent et elle enfonça ses ongles dans le plastique souple recouvrant le fauteuil.

— Mais, quelle raison y a-t-il à cela ?

— C’est nécessaire.

— Mais je ne pense pas que…

— Acceptez-vous, oui ou non ?

Elle détourna les yeux :

— C’est absolument nécessaire, c’est vrai ?

— Oui. Mais tout d’abord, j’ai quelqu’un d’autre à voir. Votre mari s’intéressait aux robots. Vous me l’avez dit et j’en ai eu confirmation par d’autres personnes. Mais ce n’était pas un roboticien, n’est-ce pas ?

— Ce n’était pas sa profession, Elijah.

Néanmoins, elle continuait d’éviter son regard.

— Mais il travaillait avec un roboticien, non ?

— Jothan Leebig, dit-elle aussitôt. C’est un bon ami à moi.

— C’est un ami à vous ? reprit Baley, en appuyant sur les mots.

Gladïa parut surprise :

— N’aurais-je pas dû dire cela ?

— Pourquoi pas, si c’est la vérité ?

— Toujours, semble-t-il, il faut que je dise des choses pouvant faire croire à ma… Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est quand tous les gens vous croient coupable d’un crime.

— Allons, allons. Calmez-vous. Comment se fait-il que Leebig soit un ami à vous ?

— Eh bien, il vit sur le domaine juste à côté. C’est déjà un point. L’énergie nécessaire pour la stéréovision est quasi nulle : aussi avons-nous la possibilité de nous trouver ensemble par stéréovision toute la journée, dans n’importe quel endroit, quand nous le voulons, sans aucune difficulté. Nous faisons de longues promenades ensemble ; oui, enfin, nous en faisions autrefois.

— Je n’aurais jamais pensé que vous puissiez vous promener avec qui que ce soit.

Gladïa rougit jusqu’à la racine des cheveux.

— Mais je vous ai dit : par stéréovision ! Oh ! j’oublie toujours que vous êtes un Terrien. Bon, alors, que je vous explique : la vision par déplacement libre s’effectue par une mise au point uniquement centrée sur la personne : aussi, pouvons-nous aller où nous voulons, sans interrompre la liaison. Je me promène dans mon domaine, lui dans le sien, et pourtant ainsi nous nous promenons ensemble.

Et redressant le menton :

— C’est d’ailleurs très agréable !

Brusquement, elle eut un petit rire :

— Ce pauvre Jothan !

— Pourquoi : pauvre ?

— Je viens de me rendre compte de ce que vous pensiez tout à l’heure : nous promener ensemble, sans utiliser la vision simultanée. Il en mourrait s’il savait que quelqu’un a pu s’imaginer pareille chose !

— Pourquoi ?

— Dans ce domaine-là, il est impossible. Il m’a raconté qu’il a cessé de voir les gens en présence effective, alors qu’il avait à peine cinq ans. Il ne voulait entretenir de rapports avec eux que par stéréovision. Il y a des enfants comme ça. Rikaine (elle s’arrêta, toute confuse, puis reprit :) Oui, Rikaine, mon mari, m’a expliqué, un jour où je lui avais parlé de Jothan, qu’au fur et à mesure, il y aurait de plus en plus d’enfants comme lui. Il m’a raconté que c’était dû à une espèce d’évolution favorisant la sélection des êtres agoraphobes. Qu’en pensez-vous ?

— Je ne saurais vous dire, je suis d’une ignorance totale en ce domaine.

— Jothan n’a même pas voulu se marier, Rikaine lui a fait une scène à ce propos, l’a accusé d’être un élément asocial, puisqu’il avait des éléments génétiques nécessaires au fonds commun qu’il se refusait à laisser utiliser. Mais Jothan n’a rien voulu entendre.

— Mais, a-t-il le droit de refuser de se marier ?

— Non, je ne crois pas, dit Gladïa en hésitant. Mais c’est un roboticien de tout premier ordre, vous savez, et les ingénieurs en cette matière sont très influents sur Solaria. Je pense qu’on lui a fait un passe-droit en ergotant sur les textes. C’est, à mon avis, la raison pour laquelle Rikaine allait cesser de travailler avec Jothan. Il m’a dit, un jour, que Jothan était un mauvais Solarien.

— Est-ce qu’il l’a dit à Jothan ?

— Je l’ignore. En tout cas, jusqu’à sa fin, il travaillait toujours avec lui.

— Il estimait que Jothan était un mauvais Solarien parce qu’il refusait de se marier ?

— Rikaine m’a dit, un jour, que le mariage était la pire épreuve que vous réservait la vie, mais que, néanmoins, il fallait l’accepter.

— Et vous, qu’en pensez-vous ?

— Qu’est-ce que je pense de quoi, Elijah ?

— Eh bien, du mariage. Pensez-vous que ce soit la pire épreuve dans une vie ?

Son visage devint progressivement inexpressif, comme si elle s’efforçait de le vider de tout sentiment :

— Je n’y ai jamais songé, dit-elle.

— Vous m’avez dit tout à l’heure que vous faites des promenades en compagnie de Jothan, continua Baley. Puis vous vous êtes reprise et avez mis le verbe au passé. Je dois donc conclure que vous n’avez plus l’occasion de faire ces promenades, n’est-ce pas ?

Gladïa secoua négativement la tête : de nouveau, son visage exprimait ses sentiments qui, pour l’instant, se résumaient à un seul : une profonde tristesse.

— Non ! l’occasion ne s’est plus présentée. Je l’ai contacté une fois ou deux, mais il semblait toujours être plongé en plein travail et je n’ai pas voulu… Vous comprenez ?

— Est-ce ainsi depuis la mort de votre mari ?

— Non. Antérieurement. Quelques mois avant ce décès.

— Pensez-vous que le Dr Delmarre lui ait ordonné de ne plus s’occuper de vous ?

Gladïa parut toute surprise :

— Pourquoi l’aurait-il fait ? Ni Jothan ni moi ne sommes des robots : nous n’aurions pas accepté d’ordre, et d’ailleurs il ne lui serait pas venu à l’idée d’en donner.

Baley n’essaya même pas de lui expliquer pourquoi. Il n’aurait pu le faire qu’en se rapportant à des références terrestres, ce qui n’aurait rien éclairci pour Gladïa. Et même si elle y avait vu un peu clair, elle n’en aurait été que plus choquée.

— Bah ! Je voulais simplement savoir, Gladïa, dit Baley. Je vous contacterai de nouveau après en avoir fini avec Leebig. Quelle heure est-il à propos ?

Il regretta aussitôt sa question. Les robots lui auraient répondu suivant les normes solariennes et Baley était fatigué de révéler à tout instant l’étendue de son ignorance.

Mais, heureusement, Gladïa, comme une femme terrienne, répondit en termes imprécis :

— Le milieu de l’après-midi.

— Ceci est valable également pour le domaine de Leebig ?

— Oui, bien sûr.

— Parfait. Je vous contacterai de nouveau dès que possible et nous conviendrons alors des modalités de l’entrevue effective.

De nouveau, elle parut s’effaroucher :

— Est-ce vraiment bien nécessaire ?

— Oui. Très.

— Bon, alors… répondit-elle à voix basse.

Il fallut un certain temps pour établir la liaison avec Leebig et Baley en profita pour absorber un autre sandwich, qui lui fut apporté scellé dans son emballage d’origine. Mais il était devenu encore plus méfiant et vérifia très soigneusement le sachet et la fermeture avant d’ouvrir, puis inspecta le contenu avec mille précautions.

Il accepta du lait en berlingot plastique et déchira un coin du récipient avec ses dents. Il but, à même, le liquide glacé. Tout au fond de son esprit s’agitaient des pensées moroses : il y avait des poisons inodores indécelables au goût, agissant avec retard, qu’il était facile d’introduire d’une façon presque invisible grâce à une seringue hypodermique ou à un pulvérisateur à haute vélocité. Il se morigéna et refoula ces idées comme relevant d’un pur infantilisme.

Jusqu’à présent, le meurtre et les différentes tentatives de meurtre avaient été commis de la façon la plus directe. Il n’y avait pas de raffinements, pas de subtilité, lorsqu’on vous assenait un coup sur la tête, qu’on déversait dans un seul verre assez de poison pour liquider une douzaine d’hommes, ou qu’on vous décochait une flèche empoisonnée.

Puis des pensées à peine moins lugubres vinrent le hanter : tant qu’il continuerait à passer sans transition d’un fuseau horaire à d’autres, il avait peu de chance de prendre des repas normaux. Ni non plus, si ces démarches devaient continuer, de prendre un tant soit peu de repos.

Le robot s’approcha de lui :

— Le Dr Leebig vous invite à ne l’appeler que demain. Il est occupé actuellement par un travail important.

Baley bondit sur ses pieds et hurla :

— Allez dire à cet individu que…

Il s’arrêta net. Ce n’était pas la peine de hurler en s’adressant à un robot. Oui, enfin, on pouvait crier, si l’envie vous en prenait, mais on n’obtenait pas plus de résultat, ni plus rapidement qu’en chuchotant.

Il reprit le ton de la conversation :

— Allez dire au Dr Leebig, ou à son robot, si vous n’avez pu contacter que ce dernier, que j’enquête sur le meurtre d’un homme qui travaillait avec le Dr Leebig et qui était un bon Solarien. Dites-lui également que je ne puis attendre son bon plaisir. Si je ne suis pas en liaison stéréo avec le Dr Leebig d’ici cinq minutes, je monte en avion et je serai en personne sur son domaine d’ici moins d’une heure. Vous direz bien que j’y serai en chair et en os, qu’on ne s’y trompe pas.

Puis il reprit son sandwich.

Les cinq minutes n’étaient pas écoulées que Leebig, ou du moins un Solarien que Baley pensa être Leebig, le fixait avec colère.

Baley rendit regard pour regard. Leebig était mince, très droit, comme maintenu par un corset. Ses yeux noirs, à fleur de peau, semblaient contempler des abstractions tout en révélant, pour le moment, une fureur rentrée. Une des paupières était légèrement tombante.

— C’est vous le Terrien ? dit-il.

— Elijah Baley, dit Baley, inspecteur, échelon C. 7, chargé de l’enquête sur le meurtre de feu le Dr Rikaine Delmarre. Comment vous appelez-vous ?

— Je suis le Dr Jothan Leebig. Comment osez-vous venir me distraire dans mon travail ?

— Très facile, croyez-moi, répondit Baley calmement. Je fais mon travail.

— Allez-vous faire voir ailleurs !

— J’ai tout d’abord quelques questions à vous poser, docteur. Je crois que, vous étiez assez intime avec le Dr Delmarre. Oui ou non ?

L’une des mains de Leebig se ferma brutalement en un poing. Il marcha rapidement vers une fausse cheminée où de minuscules rouages d’horlogerie cliquetaient en des mouvements récurrents compliqués. L’œil s’y attachait en une sorte d’hypnose.

La mise au point restait fixée sur Leebig, si bien que la silhouette ne bougea pas du centre du bloc tridimensionnel, même en marchant. Mais la pièce, derrière lui, semblait se déplacer à reculons avec de légers mouvements de haut en bas et de bas en haut, réglés sur les pas du roboticien.

— Si c’est vous l’étranger que Gruer nous a menacé de faire… commença Leebig.

— C’est moi, coupa Baley.

— Vous êtes là contre mon gré. Communication terminée.

— Non, pas encore. Ne coupez pas la liaison, proféra Baley en élevant sèchement le ton, accompagnant son ordre du geste ; il dirigea son index droit vers le roboticien, qui se recula visiblement, ses lèvres fortes s’écartant en un rictus de dégoût.

— J’ai dit que j’irai vous voir en personne, dit Baley. Ce n’est pas du bluff, croyez-moi.

— Dispensez-vous de votre obscénité terrienne, je vous prie.

— Mon intention est seulement de vous donner un avertissement direct et net : je répète que je vous verrai, vous, en personne, s’il n’y a pas d’autre moyen de me faire entendre de vous. Et lorsque je vous aurai pris par le collet, vous serez bien obligé de m’écouter.

Leebig le dévisagea avec fureur :

— Espèce de sale bête répugnante.

— Peu m’importent vos qualificatifs, mais sachez bien que ce que je dis, je le fais.

— Si vous essayez de pénétrer sur mes terres, je vous… je vous…

Baley leva les sourcils :

— Je vous tue ? Dites-le donc, et dites-moi aussi si vous avez couramment l’habitude de proférer de telles menaces ?

— Je n’ai pas fait de menace.

— Alors, parlez maintenant. Avec tout le temps que vous venez de perdre, nous aurions déjà pu voir pas mal de choses. Je reprends : Vous étiez intime avec le Dr Delmarre. Vrai ou faux ?

Le roboticien baissa la tête. Ses épaules se soulevèrent de nouveau légèrement au rythme d’une respiration lente mais régulière. Lorsqu’il redressa la tête, il avait repris tout son sang-froid et réussit à esquisser un bref sourire sans joie.

— Vrai.

— Delmarre s’intéressait à de nouveaux modèles de robots, ai-je pu comprendre ?

— Oui.

— Quels modèles ?

— Etes-vous roboticien ?

— Non. Expliquez, en vous mettant au niveau du profane.

— Je doute que ce me soit possible.

— Essayez. Par exemple, je crois qu’il voulait obtenir des robots capables de châtier des enfants. Quels changements cela nécessite-t-il ?

Leebig eut un battement de cils et répondit :

— En exprimant ce changement de la manière la plus succincte et en laissant de côté toutes les subtilités nécessaires, il exige un renforcement de l’intégrale C gouvernant le circuit réponse-écho de Sikorovich, au niveau de W 65.

— Ca, c’est du baratin, dit Baley.

— La stricte vérité, pourtant.

— Pour moi, c’est du baratin. Exprimez-moi ça plus clairement.

— Cela veut dire un léger assouplissement de la Première Loi.

— Pourquoi un assouplissement ? Il est nécessaire de châtier un enfant dans son propre intérêt pour l’avenir. C’est bien ça la théorie ?

— Ah ! Son propre intérêt ! Plus tard !

Les yeux de Leebig flamboyaient d’excitation et il sembla moins conscient de l’attention de son auditeur, et de ce fait, plus disposé à parler.

— Une idée très simple, pensez-vous ? Combien y a-t-il d’êtres humains qui accepteront de bon cœur le moindre dérangement à leurs habitudes pour leur propre bien un peu plus tard ? Combien de temps faut-il pour démontrer à un enfant que ce qui a si bon goût lui vaudra des crampes d’estomac une heure après, tandis que ce remède insipide qu’il va prendre maintenant guérira ses crampes au bout d’un moment ? Et vous voudriez qu’un robot soit capable de concevoir de pareilles subtilités ?

« Le châtiment qu’un robot inflige à un enfant déclenche une énergie puissante et destructrice qui agit sur le cerveau positronique. Pour y faire échec, par une énergie égale, mais de raison inverse, qui soit mise en œuvre par l’anticipation d’intérêt, il faut tant de circuits et de condensateurs que cela équivaudrait à augmenter de moitié la masse du cerveau positronique, sauf si l’on sacrifie d’autres capacités.

— Vous n’avez donc pas réussi à construire un robot de ce genre ? demanda Baley.

— Non. Il est improbable que j’y réussisse jamais, ni personne d’ailleurs.

— Le Dr Delmarre expérimentait-il un prototype de robot de ce genre au moment de sa mort ?

— Pas un robot de ce genre, non. Nous nous intéressions aussi à des questions plus réalisables.

Baley dit, très calmement :

— Je crois, docteur Leebig, que j’ai pas mal à apprendre en ce qui concerne la Robotique ; aussi, je vous demande de bien vouloir être mon professeur.

Leebig secoua la tête violemment, et sa paupière tombante tressauta dans une grotesque parodie de clin d’œil. « Il devrait vous paraître évident qu’un cours de Robotique ne s’improvise pas et ne se fait pas en un instant. Et moi, je n’ai pas le temps.

— Je regrette, mais il faut que vous me documentiez. L’odeur de robot est la seule chose que l’on respire sur toute l’étendue de Solaria. Si c’est du temps qu’il vous faut, plus que jamais il faut que je vous voie. Je suis un Terrien et ne puis travailler ni réfléchir correctement en poursuivant une conversation par stéréovision.

Baley aurait cru impossible que Leebig pût se figer davantage dans son attitude glaciale. Pourtant, il le fit et dit :

— Je n’ai cure de vos phobies de Terrien. Il est impossible que nous nous voyions.

— Je pense que vous changerez d’avis quand je vous aurai énoncé la question pour laquelle je voudrais votre avis.

— Cela n’y changera rien. Absolument rien.

— Non ? Eh bien ! Ecoutez-la tout de même. Voici : je crois et je prétends que, d’un bout à l’autre de l’histoire du robot positronique, on a délibérément falsifié le sens de la Première Loi de la Robotique.

Leebig eut un sursaut spasmodique :

— Falsifié ? Vous êtes fou, complètement fou à lier ! Pourquoi l’aurait-on fait ?

Et Baley, avec un calme olympien :

— Pour cacher le fait que des robots peuvent assassiner des humains !


14

Un motif de meurtre

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La bouche de Leebig s’ouvrit lentement. Tout d’abord, Baley crut qu’il s’agissait d’une grimace de fureur, puis, avec une extrême surprise, il se rendit compte que c’était l’esquisse la plus lamentable d’un sourire qu’il ait jamais vue.

— Ne dites pas cela, dit Leebig. Ne dites jamais cela.

— Et pourquoi donc ?

— Parce que la moindre chose, aussi minime soit-elle, qui encourage la méfiance vis-à-vis des robots est dangereuse. Le manque de confiance dans les robots est une véritable maladie de l’humanité.

On aurait dit qu’il faisait une remontrance à un enfant, qu’il disait une chose avec douceur et patience alors qu’il brûlait de la vociférer : qu’il essayait de persuader, alors qu’au fond de lui-même il aurait voulu décréter une obéissance inconditionnelle sous peine de mort.

— Connaissez-vous l’histoire de la Robotique ? reprit Leebig.

— Un peu.

— Oui, sur Terre, vous devriez bien la connaître. Mais savez-vous qu’à l’origine les robots commencèrent leur existence face à un complexe de Frankenstein ? Ils étaient suspects. Les Hommes se méfiaient des robots. Ils en avaient peur. Et, résultat prévisible, la Robotique fut presque une science clandestine. Aussi, créa-t-on chez les robots les Trois Grandes Lois, dans un effort pour surmonter la méfiance des Hommes. Même ainsi, jamais la Terre n’a laissé se développer une société fondée sur les robots. Et l’une des raisons pour lesquelles les premiers pionniers quittèrent la Terre et allèrent coloniser le reste de la Galaxie fut leur désir de fonder des sociétés où l’on utiliserait les robots pour libérer l’homme de la pauvreté et du labeur. Même là, il est toujours resté une méfiance latente, aux portes de la conscience, prête à se réaliser aussitôt au moindre prétexte.

— Et vous-même, avez-vous eu à surmonter cette méfiance vis-à-vis des robots ? demanda Baley.

— Nombre de fois, répondit Leebig tristement.

— Est-ce la raison pour laquelle vous et les autres roboticiens n’hésitez plus à falsifier les faits, juste un tout petit peu, pour éviter à ces soupçons de prendre corps, dans la mesure du possible ?

— Nous ne falsifions rien du tout !

— Par exemple, ne donne-t-on pas un sens erroné aux Trois Grandes Lois ?

— Non et non.

— Eh bien, moi, je peux démontrer qu’on le fait, et à moins que vous n’arriviez à me convaincre du contraire, je le démontrerai aussi à toute la Galaxie, si j’en ai les moyens.

— Vous êtes totalement fou. Tous les arguments que vous croyez avoir ne sont que des chimères, je vous le certifie.

— Voulez-vous que nous en discutions ?

— Si cela ne prend pas trop de temps.

— Face à face ? En présence l’un de l’autre ?

Le maigre visage de Leebig se tordit :

— Non !

— Bien, au revoir, docteur Leebig. D’autres voudront bien m’écouter.

— Mais, attendez ! Par le froid du Néant, attendez donc, bon sang ! Les mains du roboticien remontèrent involontairement vers son visage, caressèrent son menton. Lentement, il porta un pouce à sa bouche et l’y laissa. Il fixait Baley d’un regard absent.

« En revient-il à la période d’avant ses cinq ans, pensa Baley, pour que le fait de me voir lui paraisse légitime ? » Et il répéta :

— Vous voir, chez vous ?

Mais Leebig hocha la tête de gauche à droite :

— Je ne peux pas. Peux pas, gémit-il, les mots presque étouffés par l’obstacle du pouce. Faites ce que vous voudrez…

Baley contemplait toujours Leebig : il le vit se détourner et faire face au mur. Il vit le dos rigide du Solarien s’incliner tandis que Leebig cachait son visage entre ses mains tremblantes.

— Bien donc. J’accepte que cela ne se passe que par stéréovision, dit Baley.

Et Leebig répondit, le dos toujours tourné :

— Excusez-moi un instant. Je vais revenir.

Baley profita de l’interruption pour faire sa toilette. Tout en regardant son visage rasé de frais dans le miroir de la salle de bains, il se demandait s’il commençait enfin à saisir la mentalité des Solariens et l’ambiance générale de Solaria. Il était loin d’en être sûr.

Il soupira puis pressa un bouton d’appel. Un robot parut. Sans se retourner Baley demanda : « Y a-t-il un autre appareil de stéréovision dans cette ferme en plus de celui que j’utilise actuellement ?

— Il y en a encore trois autres, maître.

— Bon, alors veuillez dire à Klorissa Cantoro, à votre maîtresse, que j’utiliserai celui-ci jusqu’à la notification du contraire, et que sous aucun prétexte on ne doit venir me déranger.

— Oui, maître.

Baley revint dans la pièce où l’appareil de stéréovision était resté focalisé sur l’endroit de son salon où s’était tenu Leebig : il n’y avait toujours personne et Baley s’installa confortablement pour patienter.

Il n’eut pas longtemps à attendre. Leebig revint et, de nouveau, l’image de la pièce se trémoussa au rythme de ses pas. Evidemment, la mise au point avait été aussitôt rectifiée, passant du centre de la pièce à l’homme qui venait d’arriver. Baley se souvint de la complexité des réglages sur l’appareil tridimensionnel et éprouva quelque admiration pour la dextérité du robot manipulateur.

Apparemment, Leebig était redevenu maître de lui-même. Il avait les cheveux coiffés en arrière et avait changé de costume : ses nouveaux vêtements, plus amples, l’habillaient mieux : faits d’un tissu moiré, ils réfléchissaient les reflets de l’éclairage. Leebig s’assit sur une chaise mince qui s’était dépliée hors du mur.

Il dit d’un ton pénétré :

— Maintenant, qu’est-ce donc que l’idée que vous avez sur le contenu de la Première Loi ?

— Risquons-nous que quelqu’un surprenne notre conversation ?

— Non, je m’en suis assuré.

Baley approuva d’un signe de tête et dit :

— Laissez-moi vous citer la Première Loi.

— Croyez-vous donc que je ne la connaisse pas ?

— Je n’en doute pas, mais je préfère vous la citer moi-même quoi qu’il en soit : Un robot ne peut nuire à un être humain ni laisser sans assistance un être humain en danger.

— Oui, et alors ?

— Eh bien, lorsque j’ai débarqué à Solaria, on m’a conduit au domaine qui m’était réservé, dans un véhicule de surface. Ce véhicule avait été arrangé spécialement à mon usage, m’enfermant de toutes parts pour m’éviter d’être exposé à l’air libre. Les Terriens, vous savez…

— Je sais, je sais, coupa Leebig avec impatience. Mais qu’est-ce que cela peut avoir à faire avec ce qui nous intéresse ?

— Oui, vous, vous savez, mais les robots qui conduisaient le véhicule ne le savaient pas, eux. Lorsque j’ai demandé que l’on ouvre le toit, ils ont obéi aussitôt. La Deuxième Loi leur en faisait l’obligation : ils doivent exécuter les ordres donnés. Et, bien sûr, de ce fait, je me suis trouvé très gêné, au point de perdre presque conscience, tant que le véhicule ne fut pas refermé. A votre avis, les robots ne m’ont-ils pas causé de tort ?

— Vous le leur aviez demandé ! riposta Leebig.

— Bon. Je vous cite maintenant la Deuxième Loi : Un robot doit obéir aux ordres qui lui sont donnés par les êtres humains, sauf quand ces ordres sont incompatibles avec la Première Loi.

« Donc, vous voyez bien, ils n’auraient jamais dû exécuter l’ordre que j’avais donné.

— Mais vous déraisonnez. Comme les robots ne pouvaient pas savoir que c’était…

Baley se pencha en avant :

— Eh bien ! nous y voilà, et la Première Loi devrait s’énoncer ainsi : Un robot ne peut nuire à un être humain, DE PROPOS DELIBERE, ni laisser sans assistance, SCIEMMENT, un être humain en danger.

— Cela va de soi.

— Eh bien, non. En tout cas, pas pour le commun des mortels, car si cela était évident, n’importe quel humain pourrait se rendre compte aussitôt que des robots ne sont pas incapables d’assassiner !

Leebig était pâle comme un mort :

— C’est de la folie furieuse, vous délirez totalement.

Baley se mit à contempler ses ongles d’un air distrait :

— Un robot peut accomplir une tâche inoffensive, je suppose, une tâche qui n’a pas d’effet destructeur vis-à-vis d’un être humain ?

— Si on lui en donne l’ordre, dit Leebig.

— Oui, bien sûr. Pourvu qu’on lui en donne l’ordre. Et, je suppose toujours, un deuxième robot peut accomplir une autre tâche inoffensive, une tâche qui, elle non plus, n’a pas d’effet destructeur vis-à-vis d’un être humain ? Si on lui en donne l’ordre, bien sûr.

— Oui.

— Mais, si ces deux tâches, chacune totalement inoffensive en elle-même, lorsqu’elles se complètent en arrivent à causer un meurtre ?

— Hein ? glapit Leebig, la bouche déformée par un rictus menaçant.

— J’ai besoin de l’opinion d’un expert comme vous sur ce délicat problème, continua Baley paisiblement. Prenons un cas hypothétique : supposons qu’un homme dise à un robot : « Placez une certaine quantité de ce liquide dans un verre de lait que vous trouverez à tel endroit. Ce liquide est inoffensif, je veux simplement savoir les réactions qu’il entraîne sur le lait. Une fois que je connaîtrai les résultats, je jetterai le mélange. Lorsque vous aurez effectué ce que je vous demande, oubliez tout de cette affaire. »

Leebig, toujours aussi menaçant, ne fit pas de commentaires.

— Si j’avais dit au robot, continua Baley, d’ajouter un mystérieux liquide à du lait, puis d’offrir le breuvage ainsi composé à un homme, la Première Loi l’aurait contraint à demander : « Quelle est la nature de ce liquide ? Est-il inoffensif pour l’homme ? » Et même assuré de son innocuité, la Première Loi pouvait encore obliger le robot à hésiter, même à refuser d’offrir le lait trafiqué. Mais, au contraire, si je lui dis que ce lait va être jeté, la Première Loi n’a aucune raison d’entrer en action. Le robot fera donc ce qu’on lui a ordonné, n’est-ce pas ?

Leebig lui lança un regard meurtrier, mais continua de se taire.

— Venons maintenant au second robot qui, lui, a placé le lait à l’endroit où le premier l’a trouvé. Il ignore que ce lait vient d’être trafiqué. En toute innocence de cause, il l’offre donc à un homme, et ce dernier, buvant la mixture, en meurt.

— Non, s’écria Leebig.

— Allons donc ! Les deux actions sont chacune inoffensives en elles-mêmes. C’est seulement leur conjonction qui est meurtrière. Niez-vous qu’un tel cas puisse se présenter ?

— Mais ce ne sont pas les robots, c’est l’homme qui a donné les ordres qui est un meurtrier, s’écria Leebig.

— D’un point de vue purement spéculatif, oui. Néanmoins, ce sont les robots qui sont les meurtriers directs, les auteurs du meurtre, puisqu’il ne peut être commis que par leur intervention.

— Jamais personne ne donnerait des ordres pareils.

— Je vous demande bien pardon. Quelqu’un en donnerait puisque, en fait, quelqu’un les a donnés c’est exactement de cette façon que la tentative de meurtre sur la personne de l’inspecteur Gruer a dû être commise. Vous avez entendu parler de cette affaire, je pense.

— Sur Solaria, murmura Leebig, tout le monde est au courant de tout.

— Vous devez alors savoir que Gruer a été empoisonné à sa table, pendant son repas, sous les yeux de mon coéquipier, M. Olivaw, d’Aurore, et de moi-même. Pouvez-vous me suggérer toute autre façon dont on ait pu lui verser le poison ? Il n’y avait pas un être humain sur son domaine, lui excepté. En tant que Solarien, il vous est facile d’apprécier cette circonstance.

— Je ne suis pas un détective. Je n’ai pas de théorie.

— Je viens de vous en avancer une et je désire savoir si la réalisation en est possible. Ce que je veux savoir, c’est si deux robots sont capables de faire deux actions distinctes, chacune inoffensive par elle-même, mais dont la conjonction donne un meurtre. C’est vous l’expert, docteur Leebig, je vous le demande. Est-ce possible, oui ou non ?

Et Leebig harcelé, poussé dans ses derniers retranchements, répondit : « Oui » d’une voix si faible que Baley l’entendit à peine.

— Fort bien, donc, dit Baley. Voilà qui fait justice de la Première Loi.

Leebig contemplait Baley d’un air hagard. Sa paupière tombante clignota une ou deux fois sous l’effet d’un tic. Ses mains, qu’il tenait jointes, se séparèrent tout en gardant les doigts recourbés, comme si chaque main se joignait encore à une autre main fantôme. Les paumes se retournèrent et vinrent se poser sur les genoux. Alors seulement les doigts reprirent leur mobilité.

Baley restait perdu dans la contemplation de ces mouvements crispés.

— En théorie, oui, reprit ardemment Leebig. Mais ce n’est qu’une théorie. On ne se débarrasse pas aussi facilement de la Première Loi, monsieur le Terrien. Il faut donner des ordres très astucieux aux robots pour enfreindre impunément la Première Loi.

— Tout à fait d’accord, répondit Baley. Je ne suis qu’un Terrien. Je ne connais pour ainsi dire rien sur la manière de manier les robots. Ce que j’ai dit, comme je l’ai dit, tout cela n’avait qu’une valeur d’exemple. Un Solarien s’y prendrait certainement d’une façon beaucoup plus subtile et beaucoup plus efficace, j’en suis certain.

Leebig n’avait probablement rien écouté de cette phrase ; il continua, en s’animant à mesure qu’il parlait.

— Si l’on peut ainsi manier un robot de façon qu’il mette un être humain en danger, cela veut dire seulement qu’il nous faut étendre les possibilités du cerveau positronique. Bien sûr, on pourrait dire aussi qu’il faudrait rendre les humains meilleurs. Mais c’est du domaine de l’impossible ; aussi ce seront les robots que nous rendrons insensibles aux ordres des déments.

« Nous progressons sans arrêt. Nos robots sont plus diversifiés, plus spécialisés, plus capables, plus inoffensifs encore qu’il y a un siècle. Dans un siècle d’ici, nous aurons fait d’autres progrès encore plus grands. Pourquoi laisser un robot manier des commandes alors qu’il est possible de brancher directement un cerveau positronique sur le tableau de commandes ? Ceci relève de la spécialisation, certes, mais l’on peut tout aussi bien généraliser. Pourquoi ne pas fabriquer des robots aux membres détachables et interchangeables ? Hein, pourquoi pas ? Si nous devons…

— Etes-vous le seul roboticien sur Solaria ? interrompit Baley.

— Ne dites donc pas d’âneries.

— C’était simplement une question que je posais. Après tout, le Dr Delmarre était bien le seul… ah oui, fœtologue de la planète, mis à part son assistant.

— Solaria compte plus de vingt roboticiens.

— Et c’est vous le meilleur ?

— En effet, C’est moi, rétorqua Leebig, sans la moindre gêne.

— Delmarre travaillait avec vous ?

— Oui.

— J’ai cru comprendre, continua Baley, que dans ses derniers jours il avait l’intention de cesser toute association avec vous.

— Première nouvelle ! Qu’est-ce qui a pu vous mettre ça en tête ?

— J’ai cru comprendre qu’il condamnait votre célibat obstiné.

— C’est possible. C’était un Solarien convaincu. Mais cela n’affectait en rien nos relations de travail.

— Bon. Changeons de sujet. Outre l’étude de nouveaux robots prototypes, fabriquez-vous aussi et réparez-vous des modèles déjà existants ?

— La fabrication et la réparation sont, dans l’ensemble, menées par des robots, répondit Leebig. Sur mon domaine, il existe une importante usine de fabrication et un atelier de réparations.

— A propos, est-ce qu’il faut souvent réparer les robots ?

— Très rarement.

— Est-ce que la réparation des robots relèverait plutôt du bricolage que de la science à proprement parler ?

— Pas le moins du monde, rétorqua Leebig avec hauteur.

— Et qu’est-il advenu du robot qui se trouvait présent lorsque le Dr Delmarre fut assassiné ?

Leebig détourna son regard et ses sourcils se rapprochèrent comme s’il refusait de laisser reparaître, dans son esprit, un souvenir douloureux.

— Il ne valait plus rien du tout.

— Rien du tout ? Il ne pouvait répondre à la moindre question ?

— A aucune. Je vous le dis, il était totalement hors d’usage. Son cerveau positronique avait été complètement brûlé. Il ne restait plus un circuit intact. Réfléchissez : il avait été témoin d’un meurtre auquel il avait été incapable de s’opposer.

— Pourquoi n’avait-il pu s’y opposer, au fait ?

— Qui peut le dire ? Le Dr Delmarre était en train de se livrer à des expériences sur ce robot. J’ignore totalement dans quelle condition mentale il l’avait laissé. Ainsi, par exemple, il pouvait lui avoir ordonné de suspendre toute activité mentale pendant qu’il vérifiait une connexion particulière d’un circuit déterminé. Si quelqu’un, que ni le Dr Delmarre ni le robot n’avaient de raison de soupçonner d’intentions homicides, s’est brusquement livré à des voies de fait, il a pu se passer un intervalle appréciable avant que le robot soit en mesure de mobiliser l’énergie de la Première Loi, pour enfreindre l’ordre d’immobilisation donné par le Dr Delmarre. La durée de cet intervalle dépendrait de la nature de l’attaque et de la manière dont le Dr Delmarre avait ordonné l’immobilisation. Je pourrais vous fournir une douzaine d’autres raisons pour expliquer que le robot ait été dans l’incapacité d’intervenir et d’empêcher ce meurtre.

« Néanmoins, cette incapacité à protéger un humain violait la Première Loi et cela seul a suffi pour brûler tous les circuits positroniques du robot.

— Mais, si le robot était matériellement incapable de prévenir ce meurtre, était-il responsable ? La Première Loi exige-t-elle des choses impossibles à exécuter ?

Leebig haussa les épaules :

— La Première Loi, en dépit de tous vos efforts pour minimiser sa portée, protège l’humanité avec toute l’énergie possible. Elle n’accepte, ni n’excuse, ni n’atténue. Si la Première Loi est enfreinte, le robot est bon pour la ferraille.

— Est-ce une règle universelle, monsieur ?

— Aussi universelle que les robots.

— Bien, alors j’ai appris quelque chose, dit Baley.

— Apprenez donc aussi quelque chose d’autre : c’est que votre théorie de meurtre par une série d’actions de plusieurs robots, dont chacune en elle-même est inoffensive, ne pourra vous aider à résoudre le problème de la mort du Dr Delmarre.

— Ah ! Pourquoi ?

— Sa mort ne fut pas due à un empoisonnement, mais à un écrasement du crâne. Il fallait bien que quelque chose manie cet instrument contondant, et nécessairement c’était une main humaine. Pas un robot ne pourrait lever un gourdin pour fracasser un crâne.

— Mais supposons, dit Baley, que le robot ait appuyé sur un bouton d’apparence innocente et que, de ce fait, un poids ait dégringolé sur la tête de Delmarre.

Leebig eut un sourire amer :

— Monsieur le Terrien, j’ai visionné les lieux du crime. J’ai été au courant de tout ce qui s’est dit à ce propos. Ce meurtre, savez-vous, a eu une très grande importance sur Solaria. Et je puis certifier qu’il n’y avait pas la moindre trace sur les lieux du crime d’un objet pesant qui fût tombé.

— Ni du moindre instrument contondant, non plus, ajouta Baley.

— C’est vous le détective. Cherchez-le, dit Leebig avec mépris.

— A supposer qu’aucun robot ne soit responsable de la mort du Dr Delmarre, qui le serait donc à votre avis ?

— Tout le monde le sait, cria Leebig. C’est le secret de Polichinelle. Mais sa femme, bien sûr, Gladïa !

« Là, au moins, tout le monde est d’accord, pensa Baley. »

Tout haut, il dit :

— Et qui serait alors caché derrière les robots qui ont empoisonné Gruer ?

— Je suppose… et Leebig s’arrêta, indécis.

— Vous ne croyez pas qu’il y ait deux meurtriers différents, non ? Si Gladïa est responsable du premier crime, elle est également responsable de la seconde tentative de meurtre.

— Oui, oui, vous devez avoir raison. (Puis sa voix prit de l’assurance.) Oui, cela ne fait pas l’ombre d’un doute.

— Pourquoi, pas de doute ?

— Personne d’autre n’aurait pu s’approcher assez près du Dr Delmarre pour le tuer. Il ne supportait pas plus que moi la présence effective de quelqu’un. Il tolérait seulement par exception celle de sa femme, tandis que moi, je ne fais aucune exception. Je ne m’en trouve que mieux, n’est-ce pas ?

Et le roboticien eut un rire grinçant.

— Je crois que vous la connaissez bien, reprit Baley avec sécheresse.

— Qui ?

— Eh bien, elle. Nous ne parlons que d’une seule femme, pour le moment : Gladïa.

— Qui vous a dit que je la connaissais mieux que je n’en connais d’autres ? demanda Leebig. (Il porta la main à sa gorge : ses doigts bougèrent légèrement et desserrèrent la fermeture diamagnétique de son col pour respirer plus librement.)

— C’est Gladïa elle-même qui me l’a dit. Elle a ajouté que vous vous promeniez ensemble.

— Et alors ? Nous sommes voisins. Cela se fait couramment. Elle me paraissait une personne agréable.

— Elle vous plaisait alors ?

Leebig haussa les épaules :

— De parler avec elle me reposait l’esprit.

— De quoi parliez-vous ?

— De Robotique. (Leebig prononça ce mot avec une légère surprise, comme s’il s’étonnait qu’on pût poser une telle question.)

— Et elle parlait de Robotique, elle aussi ?

— Elle n’y connaissait rien. Totalement ignare en la matière. Mais elle écoutait. Elle a une espèce de machin qui utilise des champs de force avec lequel elle ne cesse de jouer. Elle appelle ça du plasto-colorisme. Ca m’agace au plus haut point, mais je l’écoutais, moi aussi.

— Tout cela sans que vous vous trouviez en présence effective l’un de l’autre.

Leebig parut écœuré et ne répondit pas.

Baley essaya encore une fois :

— Est-ce qu’elle vous attirait ?

— Hein ?

— La trouviez-vous séduisante, attirante ? D’un point de vue physique ?

Même la mauvaise paupière de Leebig se souleva. Ses lèvres frémirent :

— Espèce de bête répugnante, grommela-t-il.

— Bon, essayons de nous exprimer d’une autre manière. Quand avez-vous cessé de trouver Gladïa une personne agréable ? C’est vous qui avez employé ce mot tout à l’heure, souvenez-vous.

— Où voulez-vous en venir ?

— Vous m’avez dit que vous la trouviez agréable. Maintenant, vous croyez qu’elle a assassiné son mari. Ce n’est pas là le propre d’une personne agréable.

— Eh bien, je m’étais trompé sur son compte.

— Mais vous vous êtes aperçu que vous vous trompiez sur son compte dès avant qu’elle ait tué son mari, si toutefois c’est elle la coupable. Vous aviez cessé de vous promener en sa compagnie quelque temps avant le meurtre. Pourquoi donc ?

— Est-ce bien important ? demanda Leebig.

— Tout est important jusqu’à preuve du contraire.

— Ecoutez-moi bien. Si vous désirez des renseignements que je puis fournir en tant que roboticien, allez-y. Mais je ne répondrai pas aux questions d’ordre personnel.

— Vous étiez associé d’une manière intime tant avec la victime qu’avec le principal suspect. Ne voyez-vous pas qu’il est impossible d’éviter les questions d’ordre personnel ? Je répète donc : Pourquoi avez-vous cessé vos promenades avec Gladïa ?

— Il est venu un moment où je me suis trouvé à court de choses à lui dire, répondit Leebig d’un ton sec. Un moment où j’étais débordé de travail. Bref, un moment où je n’ai plus trouvé de raison de continuer ces promenades.

— En d’autres termes, quand elle a cessé de vous paraître une compagnie agréable.

— Si vous voulez, oui.

— Et pourquoi a-t-elle cessé de vous paraître une compagnie agréable ?

— Je n’en sais fichtre rien, cria Leebig.

Baley fit comme s’il ne remarquait pas l’énervement de l’autre.

— Bien. Mais néanmoins vous êtes quelqu’un qui avez bien connu Gladïa à l’époque. Quel motif aurait-elle pu avoir ?

— Quel motif de quoi ?

— Personne, jusqu’à présent, n’a pu me soumettre de motif en ce qui concerne ce crime. Et évidemment Gladïa n’aurait pas commis de meurtre sans motif.

— Célestes tourbillons ! (Leebig rejeta la tête en arrière, comme s’il allait éclater de rire, mais s’en abstint.) Personne ne vous a rien dit ? Oh ! après tout, personne ne savait rien, peut-être. Mais moi, je le sais. Elle me l’a dit. Elle me l’a dit tant de fois.

— Que vous a-t-elle tant dit, docteur Leebig ?

— Mais voyons, qu’elle se disputait avec son mari. Qu’ils se chamaillaient sans cesse. Elle ne pouvait pas le souffrir, inspecteur. Et personne ne vous en a rien dit. Pas même elle ?


15

Un portrait en plasto-color

<p>15</p> <p>Un portrait en plasto-color</p>

Baley encaissa, en faisant tout son possible pour ne pas le montrer.

Probablement, en raison de leur mode de vie, les Solariens considéraient comme sacro-sainte la vie privée de chacun. Il était de très mauvais goût de poser des questions sur le mariage, sur les enfants. Baley se dit donc que les disputes chroniques entre mari et femme pouvaient exister comme partout ailleurs, tout en étant un sujet proscrit pour la curiosité d’autrui.

Même lorsqu’un crime avait été commis ? Personne n’oserait donc commettre d’infraction aux règles sociales en demandant au suspect s’il se disputait avec son conjoint ? Ou ne ferait état du fait en l’ayant appris par hasard ? Quel monde !

Enfin, Leebig, lui, avait mis les pieds dans le plat.

— A quel propos ces disputes ? demanda Baley.

— Je crois que c’est à elle que vous devriez poser cette question.

« Oui, évidemment, il vaudrait mieux la poser à l’intéressée », se dit Baley. Il se leva et avec une politesse de commande :

— Je vous remercie de votre coopération, docteur Leebig, dit-il. Il est possible que, par la suite, j’aie encore recours à votre aide. Je souhaiterais être en mesure de vous contacter aussitôt, si besoin est.

— Liaison terminée, dit Leebig, et d’un seul coup son image et celle de la portion de pièce qu’il occupait disparurent.

Pour la première fois de sa vie, Baley n’éprouva pas d’appréhension à effectuer un voyage aérien à ciel ouvert. Vraiment, aucune gêne, cette fois-là. Il se sentait presque dans son élément.

Il ne pensait pas même à la Terre, ni à Jessie. Il n’y avait que quelques semaines qu’il avait quitté la Terre, mais c’eût aussi bien été depuis des années. Il n’y avait pas trois jours qu’il se trouvait sur Solaria et pourtant il avait l’impression d’y être depuis une éternité.

Un homme s’adapte-t-il si vite à vivre dans un cauchemar perpétuel ?

Ou était-ce parce qu’il allait bientôt se trouver en présence de Gladïa, au lieu de contempler son image par stéréovision. Etait-ce cela qui lui donnait ce sentiment de confiance et ce mélange bizarre d’expectative agréable et de léger malaise ?

« Pourra-t-elle supporter ma présence, se demandait-il, ou bien lui faudra-t-il s’éclipser après une entrevue de quelques instants, en s’excusant comme c’est arrivé avec Quemot ? »

Elle se tenait debout, à l’autre extrémité d’une pièce toute en longueur, lorsqu’il entra. Elle aurait aussi bien pu passer pour une image impressionniste d’elle-même, tant, tout en elle, se trouvait réduit à l’essentiel.

Ses lèvres étaient très légèrement fardées, ses sourcils à peine ombrés, ses oreilles imperceptiblement bleuies. Tout cela excepté, elle ne portait aucun maquillage. Elle paraissait diaphane, un peu craintive, et si jeune !

Ses cheveux blonds étaient coiffés en arrière, et ses yeux gris-bleu révélaient une certaine timidité. Sa robe était d’un bleu si foncé qu’elle paraissait presque noire, soulignée d’une mince bordure blanche qui descendait en arabesques de chaque côté. C’était une robe à longues manches. Gladïa était gantée de blanc et chaussée de ballerines. Pas un centimètre de sa peau n’était à découvert, le visage excepté. Encore, son cou était-il recouvert d’une sorte de « modestie » en ruche.

Baley s’arrêta sur le pas de la porte :

— Ne suis-je pas trop près ainsi, Gladïa ?

Sa respiration était faible mais précipitée :

— J’avais oublié ce que c’était vraiment, dit-elle. C’est exactement comme par stéréovision, n’est-ce pas ? Je veux dire si vous ne vous mettez pas en tête que c’est une personne que vous avez en face de vous, et non plus une image.

— Pour moi, c’est quelque chose de tout à fait habituel.

— Oui, sur Terre, bien sûr… (Elle ferma les yeux.) Quelquefois j’essaye de me l’imaginer. Simplement des foules de gens, partout. Vous marchez sur une route et vous avez d’autres personnes qui vont dans le même sens et d’autres encore qui viennent en sens inverse. Des douzaines.

— Des centaines de gens, corrigea Baley. Avez-vous déjà visionné des scènes prises sur la Terre et microfilmées ? Ou bien un roman qui se déroulait dans un décor terrestre ?

— Nous n’en avons pas beaucoup dans ce genre, mais j’ai visionné des microfilms qui se passaient sur d’autres Mondes Extérieurs, où les gens vivent en contact physique permanent. Mais, dans un roman, ce n’est pas comme dans la réalité. Cela ressemble tout bonnement à de la multi-stéréovision.

— Et dans les romans, est-ce que les gens s’embrassent ?

Elle rougit, avec une gêne marquée :

— Je ne m’occupe pas de ce genre de littérature.

— Jamais ?

— Eh bien, oh, il y a toujours quelques microfilms pornos, vous savez, et il m’est arrivé, oh, par simple curiosité… Mais c’est vraiment écœurant.

— Ah oui ?

Avec une animation soudaine, elle reprit :

— Mais la Terre, c’est tellement différent. Il y a tant de gens. Quand vous vous promenez, Elijah, je suppose qu’il vous arrive de… de toucher d’autres personnes. Je veux dire par accident, sans le faire exprès.

Baley eut un demi-sourire.

— Il arrive même que, sans le faire exprès, on envoie des gens par terre.

Il eut une pensée émue pour les foules, dans les express, se bousculant, se cognant, courant çà et là, sur les tapis roulants, et inévitablement, pendant un instant, il fut en proie aux affres de la nostalgie.

— Vous n’avez pas besoin de rester planté là, dit Gladïa.

— Mais cela ne va-t-il pas vous gêner si je me rapproche ?

— Non, je ne le pense pas. Je vous dirai quand je trouverai que vous êtes assez près.

En mesurant ses pas, Baley se rapprocha, tandis que Gladïa le regardait, les yeux écarquillés.

Elle dit brusquement :

— Voudriez-vous voir quelques-unes de mes œuvres en plasto-color ?

Baley était à deux mètres d’elle. Il s’arrêta net et la regarda. Elle semblait si menue, si frêle. Il essaya de se la représenter, tenant quelque chose dans sa main (mais quoi, vraiment ?) et frappant furieusement le crâne de son mari. Il essaya de se l’imaginer, folle de rage, en proie à une fureur homicide, sous l’effet de la colère.

Il dut reconnaître en son for intérieur qu’il y arrivait. Même une petite bonne femme de cinquante kilos pouvait fracasser un crâne si elle tenait une arme appropriée et était suffisamment hors d’elle-même. Et Baley avait connu des meurtrières (sur Terre bien sûr) qui, dans leur état normal, étaient aussi inoffensives que des agneaux.

— Qu’est-ce que c’est ce plasto-colorisme, Gladïa ? demanda-t-il.

— Des formes esthétiques, répondit-elle.

Baley se souvint de ce qu’avait dit Leebig à propos des œuvres de Gladïa. Il acquiesça :

— Oui, j’aimerais bien en voir quelques-unes.

— Eh bien, suivez-moi alors.

Baley conserva les deux mètres de distance qui les séparaient. Après tout, ce n’était jamais que le tiers de ce que Klorissa avait exigé.

Ils entrèrent dans une pièce qui rutilait de lumière : elle brillait de mille feux, dans toutes les directions, déployant le spectre de l’arc-en-ciel.

Gladïa avait un air satisfait de propriétaire. Elle se retourna vers Baley, quêtant son appréciation du regard.

La réponse de Baley dut correspondre à ce qu’elle espérait, bien qu’il n’eût dit mot. Il pivota lentement sur lui-même, essayant de comprendre ce que ses yeux voyaient, car ce n’était que purs jeux de lumière, sans objet matériel.

Les émanations lumineuses reposaient sur de vastes socles. C’était de la géométrie animée, des « mobiles » faits de lignes et de courbes de couleurs pures, se fondant en un tout bariolé, mais conservant cependant des identités distinctes. Il n’y avait pas la plus vague ressemblance entre deux spécimens.

Baley chercha ses mots et, n’arrivant pas à s’exprimer, se contenta de dire :

— Est-ce prévu pour avoir une signification quelconque ?

L’agréable contralto de Gladïa s’enfla de rire :

— Aucune autre signification que celle que vous voulez bien lui accorder. Ce ne sont que des jeux de lumière qui évoquent la colère, le bonheur, la surprise ou n’importe quel sentiment que j’éprouvais lorsque je les ai créés. Je pourrais fabriquer un lieu de lumière spécialement pour vous, une sorte de portrait si vous voulez. Mais je crains qu’il ne soit pas très bon, cependant, car je devrais improviser sous l’impulsion du moment.

— Vraiment ? Mais ce serait très intéressant.

— Comme vous voudrez, dit-elle, et se précipitant vers une émanation lumineuse, dans un coin de la pièce, elle passa près de lui, presque à le frôler. Elle ne parut pas s’en apercevoir d’ailleurs.

Elle toucha quelque chose sur le socle qui soutenait le « mobile » de lumière et toute la splendeur éthérée des couleurs s’évanouit sans vaciller.

— Oh, ne faites pas ça ! s’écria Baley, haletant de surprise.

— Bah, ce n’est rien. J’en étais fatiguée, de toute façon. Pour les autres, je vais me contenter de les atténuer pour que leur éclat ne vienne pas me troubler.

Elle ouvrit une porte dissimulée dans la paroi et déplaça un rhéostat. Aussitôt les couleurs pâlirent jusqu’à devenir presque invisibles.

— Vous n’avez pas un robot pour le faire à votre place ? demanda Baley. Un robot pour manier les commandes.

— Chut, allons ! dit-elle avec une certaine impatience. Je ne veux aucun robot dans cette pièce. C’est mon petit domaine à moi.

Elle le regarda et fronça les sourcils.

— Je ne vous connais pas assez. C’est là où gît la difficulté.

Elle ne regardait pas le socle, mais ses doigts reposaient légèrement sur la surface polie de la plaque supérieure. Ses dix doigts étaient crispés dans l’attente.

Elle déplaça un doigt, décrivant un demi-cercle au-dessus de la plaque polie. Un segment d’une lumière jaune soutenu grandit et se plaça à l’oblique, au-dessus du socle. Le doigt recula imperceptiblement et la lumière prit une teinte légèrement moins accentuée.

Elle la contempla alors un instant.

— Je crois que ça y est. Une espèce de puissance, mais sans lourdeur.

— Jehoshaphat ! dit Baley.

— Vous aurais-je offensé ?

Ses doigts se relevèrent et la flèche oblique de lumière dorée demeura immobile et solitaire.

— Oh non, pas du tout. Mais qu’est-ce que c’est ? Comment réalisez-vous cela ?

— C’est assez difficile à expliquer, dit Gladïa en considérant le socle d’un air méditatif, d’autant plus que je ne le comprends pas très bien moi-même. A ce que l’on me dit, c’est une sorte d’illusion d’optique. Nous érigeons des champs de force à différents niveaux énergétiques. En fait, ce sont des proliférations de l’hyperespace, qui n’ont aucune des propriétés de l’espace normal. Selon leur niveau énergétique, l’œil humain aperçoit des lumières de plusieurs teintes. Je contrôle formes et couleurs par la chaleur de mes doigts, touchant des endroits précis du socle. Il y a tout un réseau de relais à l’intérieur du socle.

— Vous voulez dire que si je mettais mon doigt là… dit Baley en s’avançant.

Gladïa lui laissa la place. Il posa son index hésitant sur la surface du socle et sentit une légère vibration.

— Allez-y, Elijah ! Déplacez votre doigt, dit Gladïa.

Ce que fit Baley, et un zig-zag de lumière d’un gris sale grimpa en dents de scie, coupant la lumière dorée. Baley enleva son doigt comme s’il s’était brûlé et Gladïa éclata d’un rire frais, pour se montrer aussitôt toute contrite.

— Je n’aurais pas dû rire, dit-elle. C’est vraiment très difficile à réaliser, même pour des gens qui ont une longue pratique.

Et sa main se déplaça d’un mouvement léger, mais trop rapide pour que Baley la suive des yeux. La monstruosité qu’il venait de créer disparut, laissant la barre de lumière jaune à sa solitude originelle.

— Mais comment avez-vous appris à réaliser de tels tours de force ? s’étonna Baley.

— J’ai essayé, encore et sans me lasser. C’est un nouvel aspect de l’art, vous le voyez bien, et il n’y a qu’une ou deux personnes à posséder véritablement le tour de…

— Oui, et vous êtes la meilleure dans ce domaine, dit Baley, l’air sombre. Sur Solaria, tous ceux à qui je m’adresse sont uniques dans leur spécialité.

— Mais il n’y a pas de quoi rire ! Certaines de mes œuvres ont été vues. J’ai réalisé des spectacles de lumière.

Elle releva agressivement le menton. Elle était visiblement très fière d’elle-même.

— Laissez-moi continuer votre portrait, reprit-elle.

De nouveau, ses doigts se déplacèrent sur le socle.

Il y avait bien peu de lignes courbes dans la structure luminescente qui se manifestait sous la pression de ses doigts. Tout était à angles aigus, irradié d’un bleu dominant.

— C’est la Terre, en quelque sorte, dit Gladïa en mordillant sa lèvre inférieure. Je m’imagine toujours la Terre bleue. Avec tous ces gens qui se voient, se croisent, se rencontrent. Ce qui se passe avec la stéréovision, je le vois en rose. Et vous, que vous en semble ?

— Jehoshaphat ! Je ne me représente pas les choses sous forme de couleurs.

— Ah oui, vraiment, dit-elle distraitement. Il vous arrive de dire de temps à autre ce mot « Jehoshaphat » ; c’est tout juste une petite bille violette. Une petite bille bien nette, parce qu’elle arrive comme ça, click, sans crier gare.

Et la petite bille se matérialisa, click, luisante, un peu décentrée par rapport à l’ensemble.

— Là, dit-elle. Et maintenant, la touche finale.

Et un cube lisse, terne, d’un gris ardoise, jaillit pour enclore irrémédiablement le tout. Les lumières luisaient toujours à l’intérieur de ce parallélépipède, mais avec moins d’éclat, prisonnières en quelque sorte.

Baley en éprouva une sorte de tristesse, comme si c’était lui qui se trouvait prisonnier à l’intérieur, éloigné de quelque chose qu’il désirait.

— Qu’est-ce donc que ça ? Votre dernière idée ?

— Mais, voyons, les murs qui vous entourent, répondit Gladïa, C’est le principal en vous, ce besoin que vous avez de fuir l’extérieur, de vous réfugier entre les parois. Ici même, vous êtes bien à l’intérieur. Comprenez-vous ?

Baley ne comprenait que trop et n’était pas d’accord.

— Ces parois n’existent pas tout le temps, dit-il. La preuve, je suis sorti à l’extérieur aujourd’hui même.

— Ah oui ! Et qu’est-ce que ça vous a fait ?

Il ne put s’empêcher de lui renvoyer la balle :

— A peu près ce que de m’avoir en face de vous peut vous faire. Ce n’est pas qu’on aime ça, mais enfin c’est supportable.

Elle le regarda d’un air pensif.

— Et maintenant voulez-vous sortir ? Avec moi ? Pour faire un tour.

Le premier mouvement de Baley fut presque de s’exclamer :

— Jehoshaphat ! Non !

Elle continuait :

— Vous savez, je n’ai jamais fait de promenade en la compagnie effective de quelqu’un. Il fait encore jour et le temps est beau.

Baley regarda le portrait non figuratif qu’elle venait de faire de lui, et dit :

— Vous enlèverez ce machin gris, si je sors ?

Elle sourit.

— Tout dépendra de votre comportement.

La sculpture luminescente demeura telle qu’elle était. Ils sortirent de la pièce, la laissant là, retenant emprisonnée l’âme de Baley, dans le gris sale des villes. Baley frissonna légèrement. L’air semblait peser sur lui et la température était fraîche.

— Avez-vous froid ? s’inquiéta Gladïa.

— Ce n’était pas comme cela tout à l’heure, marmonna Baley.

— Le jour s’achève maintenant, mais il ne fait pas vraiment froid. Voulez-vous un manteau ? Un robot peut en apporter un tout de suite.

— Non, ça ira. (Ils s’avançaient sur une étroite allée empierrée :) Est-ce ici où vous aviez coutume de vous promener avec le Dr Leebig ? demanda Baley.

— Non, nous allions au loin, dans les champs, où il arrive qu’on voie quelquefois un robot au travail, mais où l’on peut entendre les bruits des animaux. Néanmoins, aujourd’hui, vous et moi allons rester près de la maison, au cas où…

— Où quoi ?

— Eh bien, au cas où vous voudriez rentrer.

— Ouais. Ou bien au cas où, vous, vous en auriez assez de ma présence.

— Vous ne me gênez pas le moins du monde, dit-elle avec la plus grande insouciance.

On entendait au-dessus le vague murmure des feuilles agitées par le vent. Tout était vert ou jaune. Il y avait, dans l’air, autour d’eux, des pépiements, des jacassements, et, sur le sol, des stridulations continues, et des ombres, des ombres aussi.

Car Baley prenait surtout conscience de ces ombres. Il y en avait une qui s’étirait devant lui, avec des contours humains, et qui se déplaçait comme lui en une imitation grotesque et horrible.

Bien sûr, Baley avait entendu parler des ombres, il n’ignorait pas ce que c’était, en réalité, mais dans la lumière indirecte et tamisée des villes il n’en avait jamais pris réellement conscience.

Derrière lui, il le savait, se dressait le Soleil de Solaria. Il prenait bien soin de ne pas le regarder, mais il savait qu’il était ici, oh oui.

L’espace est vaste, la solitude de l’espace. Pourtant il sentait que l’espace l’attirait à lui. Dans son esprit, il se représentait en train de fouler la surface d’un monde, avec, tout autour de lui, des milliers de kilomètres, et au-dessus de lui… l’immensité de multiples années-lumière.

Pourquoi se complaisait-il dans ces pensées d’isolement ? Il ne voulait pas de la solitude. Il voulait la Terre, la chaleur et la promiscuité des villes, bondées d’humains.

Mais cette image refusait de s’implanter dans son esprit. Il essaya d’évoquer dans sa mémoire New York, avec le bruit, la densité humaine, et s’aperçut qu’il ne pouvait distraire son attention de l’air calme, mais frais et mouvant, de la surface de Solaria.

D’un mouvement quasi involontaire, il se rapprocha de Gladïa, jusqu’à se trouver à moins d’un mètre d’elle. Il s’aperçut alors de son visage surpris.

— Oh ! je vous demande pardon, dit-il aussitôt en s’écartant de nouveau.

Elle reprit bruyamment son souffle :

— Ca va bien. Si nous allions par-là ? Nous avons des parterres de fleurs qui pourraient vous intéresser.

La direction qu’elle indiquait laissait toujours à Baley le soleil dans son dos. Aussi suivit-il en silence.

Gladïa parlait toujours :

— Dans quelques mois, ce sera merveilleux. Quand il fait chaud, je puis courir jusqu’au lac et m’y baigner, ou m’évader à travers champs tout simplement en courant aussi vite que possible, jusqu’au moment où, hors d’haleine, je suis heureuse de m’étendre et de rester tranquille ! (Et, jetant un regard à ses habits :) Mais aujourd’hui, je n’ai pas la tenue voulue pour des distractions de ce genre. Avec tout ce que j’ai sur le dos, je ne puis rien faire d’autre que de marcher paisiblement, vous voyez.

— Quelle est donc votre tenue préférée ? demanda Baley.

— Un corsage et un short… tout au plus, s’écria-t-elle en lançant les bras en l’air, comme si, dans son imagination, elle éprouvait déjà les plaisirs d’une tenue sommaire. Quelquefois moins encore. Et parfois, même, rien d’autre qu’une paire de spartiates. C’est alors que vous sentez la caresse du vent sur la moindre portion de votre… oh, excusez-moi. Je vous ai encore choqué.

— Non, non, dit Baley. Ca ne me choque plus. Mais n’étiez-vous pas plus vêtue que cela au cours de vos promenades avec le Dr Leebig ?

— Ma tenue variait, vous savez. Tout était fonction du temps qu’il faisait. Il m’arrivait parfois d’être vêtue d’une façon des plus sommaires. Mais comme c’était par stéréovision… Vous me comprenez, n’est-ce pas ?

— Oui, je comprends. Mais lui, le Dr Leebig ? Etait-il, lui aussi, sommairement vêtu ?

— Jothan, sommairement vêtu ! (Gladïa eut un sourire qui découvrait toutes ses dents.) Certes non ! En toutes circonstances, il avait une telle solennité.

Son visage revêtit une expression faussement grave, une paupière mi-close : sa mimique rappelait Leebig avec une telle vérité que Baley ne put réprimer une exclamation admirative.

— Et voici comment il parle, poursuivit-elle. « Ma chère Gladïa, si nous considérons l’effet énergétique d’un ordre de première magnitude sur un flux positronique… »

— Est-ce la seule chose dont il vous entretenait, uniquement de Robotique ?

— Oui, la plupart du temps. Oh ! vous savez, ce sujet lui tient tellement à cœur. Il était toujours à essayer de m’expliquer ça. Jamais il n’a abandonné.

— Et vous, avez-vous appris quelque chose ?

— Rien de rien. Pas même les bases les plus élémentaires. Tout cela m’a toujours paru un tel fatras. Alors, parfois il se mettait en colère. Mais quand il se mettait à m’en raconter, je plongeais dans l’eau, si nous étions à proximité d’un lac, et je l’arrosais d’éclaboussures.

— Vous l’arrosiez ? Mais vous venez de me dire que vous ne vous parliez qu’en stéréovision.

— Quel Terrien entêté, dit-elle en riant. J’arrosais son image, si vous préférez, qu’il se tînt dans sa pièce, ou sur ses domaines. Bien sûr, l’eau ne pouvait l’atteindre, mais il se courbait pour l’éviter malgré tout. Regardez-moi cela !

Baley regarda. Ils avaient fait le tour d’un endroit boisé et arrivaient maintenant à une clairière au milieu de laquelle s’étendait une pièce d’eau purement ornementale. De petites murettes en brique rayonnaient, séparant la clairière en plusieurs parties. Des fleurs poussaient à profusion, mais en parterres méthodiques.

Baley sut que c’était des fleurs d’après les microfilms qu’il avait visionnés.

En quelque sorte, elles s’apparentaient aux formes lumineuses que créait Gladïa, et Baley pensa que Gladïa s’inspirait des fleurs pour les concevoir. Il en effleura une, avec précaution, puis regarda tout autour de lui. Les jaunes et rouges étaient en majorité.

En se retournant pour jeter un regard circulaire, Baley entrevit le soleil. Il dit, avec une certaine gêne.

— Le soleil est bas sur l’horizon.

— C’est la fin de l’après-midi, répondit Gladïa de loin. (Elle avait couru jusqu’à la pièce d’eau et s’était assise sur un banc de pierre au bord du bassin.) Venez donc ici, lui cria-t-elle en agitant la main. Vous pourrez toujours rester debout si vous n’aimez pas le contact de la pierre.

Baley s’avança lentement :

— Chaque jour, descend-il aussi bas ? s’inquiéta-t-il et aussitôt il regretta d’avoir posé la question. Si la planète tournait sur elle-même, le soleil devait obligatoirement être bas sur l’horizon le matin et le soir. Ce n’était qu’à midi qu’il était haut dans le ciel.

Néanmoins, de se morigéner ne pouvait faire disparaître une image mentale stéréotypée remontant à sa prime enfance. Il savait bien qu’il existait un quelque chose qui s’appelait la nuit ; il en avait même fait l’expérience tout récemment, avec toute la masse de la planète s’interposant heureusement entre le soleil et lui. Il savait aussi qu’il y avait des nuages qui masquaient d’une grisaille protectrice l’effrayant éclat des extérieurs. Néanmoins, à chaque fois qu’il se représentait la surface d’une planète, il avait toujours la même vision d’une fournaise de lumière, avec un soleil au zénith.

Il jeta un bref regard par-dessus son épaule, tout juste suffisant pour lui permettre une vision fugitive du soleil. Il se demanda à quelle distance pouvait se trouver la maison, s’il éprouvait le besoin de rentrer.

Gladïa lui désignait du doigt l’autre bout du banc.

— C’est plutôt près de vous, ne croyez-vous pas ? dit Baley.

Elle écarta ses mains fluettes, paumes en dehors.

— Je m’y fais. C’est vrai, vous savez.

Baley s’assit, la regardant en face pour tourner le dos au soleil.

Elle se pencha en arrière, vers l’eau du bassin, et cueillit une petite fleur ressemblant à une tulipe dont l’extérieur était jaune et l’intérieur veiné de blanc, l’ensemble plutôt pastel.

— C’est une plante indigène, dit-elle, mais la plupart des fleurs qui sont là ont une origine terrienne.

Des gouttelettes s’écoulaient de la tige brisée tandis que timidement Gladïa offrait la fleur à Baley.

Celui-ci tendit la main avec non moins de timidité.

— Vous avez tué cette fleur, dit-il.

— Ce n’est qu’une fleur ! Il y en a des milliers d’autres. (Puis, brusquement, alors que les doigts de l’inspecteur n’avaient fait qu’effleurer le calice doré, elle retira brutalement sa main ; ses yeux lançaient des éclairs :) Ou, peut-être sous-entendez-vous que je pourrais aussi facilement tuer un être humain parce que j’ai coupé une fleur ?

— Mais, je ne sous-entends rien du tout, dit Baley de son ton le plus conciliant. Puis-je la voir de plus près ?

Ce n’était pas que Baley éprouvât, en fait, un désir quelconque de toucher cette fleur. Elle avait poussé dans un sol humide, et des effluves marécageux s’en dégageaient encore. Comment se faisait-il que ces gens si désireux d’éviter le moindre contact d’un Terrien, et même d’un des leurs, puissent être aussi insoucieux de la plus élémentaire saleté ?

Néanmoins, il tint la tige entre le pouce et l’index et regarda la fleur. Le calice se composait de plusieurs morceaux minces à la texture veloutée, incurvée, et réunis au cœur de la fleur. A l’intérieur, il y avait un renflement blanchâtre et convexe, humide de liquide, et frangé de cils sombres qui ondulaient légèrement sous la brise.

— Vous sentez son odeur ? demanda Gladïa.

Immédiatement, Baley prit conscience du parfum qui s’en dégageait. Il s’inclina un peu plus pour mieux le respirer et dit :

— Elle a comme un parfum de femme.

Gladïa, d’amusement, applaudit :

— Comme c’est bien d’un Terrien ! Ce que vous vouliez dire, en réalité, c’est que le parfum d’une femme a la même odeur que cette fleur.

Baley acquiesça, la mine lugubre. Il commençait à se fatiguer d’être à l’extérieur. Les ombres s’allongeaient, le paysage s’assombrissait. Néanmoins, il était résolu à ne pas céder. Il voulait qu’elle enlevât ces murailles de lumière grisâtre qui obscurcissait le portrait que Gladïa avait fait de lui. C’était une idée parfaitement farfelue, mais il y tenait.

Gladïa reprit la fleur à Baley, qui la laissa faire, quoique à regret. Lentement, elle effeuillait les pétales :

— Chaque femme a son odeur personnelle, je suppose, dit-elle.

— Tout dépend du parfum qu’elle emploie, répondit Baley avec une sereine indifférence.

— Imaginez que vous êtes assez près pour le sentir. Je ne me mets pas de parfum, parce qu’il n’y a jamais personne assez près pour l’apprécier, sauf aujourd’hui. Mais, j’y pense, vous respirez souvent des parfums, vous en respirez même tout le temps. Sur la Terre, votre femme est toujours avec vous, n’est-ce pas ? (Elle restait les yeux baissés, s’intéressait à la fleur, en fronçant les sourcils, tout en la mettant soigneusement en menus morceaux.)

— Ma femme n’est pas toujours avec moi, dit Baley. Pas à chaque instant.

— Mais la plupart du temps, oui ? Et chaque fois qu’il vous prend envie de…

Brusquement, Baley changea de sujet :

— Pourquoi le Dr Leebig essayait-il de vous faire comprendre la Robotique ? En avez-vous idée ?

La fleur effeuillée ne comportait plus que la tige et le renflement interne. Gladïa la fit tourner entre ses doigts, puis la jeta dans le bassin : elle flotta un instant à la surface de l’eau.

— Je pense qu’il désirait me prendre comme aide, dit-elle finalement.

— Il vous l’a dit lui-même, Gladïa ?

— En quelque sorte, oui, vers la fin. Je pense qu’il s’impatientait. De toute façon, il me demanda si je ne trouverais pas intéressant de travailler sur des robots. Bien sûr que non, lui ai-je répondu : je ne saurais trouver travail plus ingrat. Alors, il s’est mis en colère, mais vraiment.

— Et, après cela, il n’a plus jamais fait de promenade avec vous ?

— Vous savez, dit-elle, je crois que vous avez bien mis le doigt dessus. Je suppose que je l’ai froissé dans ses espérances. Mais, vraiment, que vouliez-vous que j’y fasse ?

Mais c’est avant cette période que vous lui aviez déjà parlé de vos disputes avec le Dr Delmarre ?

Elle serra les poings et les tint crispés en une sorte de spasme. Son corps conserva la même position rigide, la tête penchée légèrement sur le côté. Sa voix prit une tonalité suraiguë :

— Quelles disputes ?

— Vos disputes avec votre époux. J’ai cru comprendre que vous le détestiez.

Son visage était crispé et marbré lorsqu’elle le fixa d’un regard glacé :

— Qui vous a raconté ça ? Jothan ?

— Oui. Le Dr Leebig m’en a parlé. Mais je pense que c’est vrai.

Cette dernière phrase la secoua visiblement.

— Vous êtes toujours à vouloir prouver que c’est moi qui ai tué. Dans mon esprit, je croyais parler à un ami et je parle à un… à un flic.

Elle leva les deux poings. Baley attendait.

— Vous savez bien que vous ne pouvez pas me toucher, dit-il.

Ses mains retombèrent et elle se mit à pleurer silencieusement. Elle détourna la tête.

Baley pencha la tête de côté et ferma les yeux pour se soustraire à l’influence gênante des ombres démesurément allongées.

— Le Dr Delmarre n’était pas un homme particulièrement affectueux, n’est-ce pas ? reprit-il.

D’une voix étranglée, elle se contenta de répondre :

— C’était un homme très occupé.

— Mais vous, continua Baley, tout au contraire, vous avez une nature très affectueuse. Vous trouvez l’homme un personnage très intéressant. Vous voyez ce que je veux dire ?

— Je n’y puis rien. Je le sais bien que c’est ré… répugnant, mais c’est plus fort que moi. C’est même répugnant d’en… d’en parler.

— Néanmoins, vous en avez parlé avec le Dr Leebig, non ?

— Il fallait bien que j’en parle. Jothan était là ; ces conversations ne semblaient pas le gêner et j’étais tellement mieux après en avoir parlé.

— Est-ce là le motif de vos disputes avec votre mari ? Etait-ce parce que le Dr Delmarre était froid, peu sentimental et que son attitude vous froissait ?

— Oh ! même, parfois, je le détestais. (Elle haussa les épaules dans un geste de lassitude.) C’était tout simplement un bon Solarien, et notre mariage ne devait pas comporter d’en… d’enf… et elle fondit en sanglots.

Baley attendit. Il était glacé jusqu’aux os et l’air libre l’oppressait beaucoup. Lorsque les sanglots de Gladïa eurent diminué d’intensité, il demanda, aussi doucement que possible :

— Est-ce que vous l’avez tué, Gladïa ?

— N… Non. (Puis, brusquement, comme si toute sa résistance s’était effritée :) Mais je ne vous ai pas tout dit.

— Eh bien, dites-le-moi maintenant, je vous prie.

— Nous étions encore en train de nous disputer, cette fois-là, la fois où il est mort. Toujours la même dispute éternelle. Je tempêtais après lui, mais jamais il ne me répondait en criant, lui aussi. C’est tout juste même s’il disait quelque chose, ce qui ne faisait que m’exaspérer. J’étais dans une colère, une de ces colères… Je ne me souviens de rien, ensuite…

— Jehoshaphat ! (Baley vacilla légèrement et chercha des yeux le soutien neutre de la pierre du banc.) Que diable voulez-vous dire par là ? Vous ne vous rappelez rien ?

— Je veux dire qu’il était mort, que moi je criais, que les robots sont venus…

— L’avez-vous tué ?

— Je ne m’en souviens pas, Elijah. Je m’en souviendrais si je l’avais tué, non ? Mais je ne me souviens plus de rien, non plus, j’ai eu si peur… Aidez-moi, aidez-moi, Elijah, je vous en supplie.

— Bon, ne vous tracassez pas, Gladïa, je vous aiderai.

L’esprit en désarroi, Baley s’accrochait désespérément. L’arme du crime, qu’était-elle devenue ? On avait dû l’enlever. Si c’était le cas, seul le meurtrier avait pu le faire. Etant donné qu’on avait trouvé Gladïa inconsciente, immédiatement après le meurtre, sur les lieux mêmes, elle ne pouvait pas avoir commis le meurtre. Le meurtrier avait été quelqu’un d’autre. Qu’importait l’avis de tous les gens de Solaria, obligatoirement, c’était quelqu’un d’autre.

De plus en plus oppressé, Baley pensa : Il faut que je rentre… que je rentre tout de suite…

— Gladïa, commença-t-il.

Et il se retrouva en train de fixer le soleil qui était presque sur l’horizon. Baley avait dû tourner la tête pour le regarder et ses yeux restaient rivés par une fascination morbide. Il ne l’avait jamais vu ainsi : énorme, rougeoyant, mais d’un faible éclat néanmoins, si bien qu’on pouvait le contempler sans être aveuglé et voir les nuages empourprés s’allonger en lignes minces au-dessus de lui. Un nuage même rayait son disque d’une barre sombre.

— Le soleil est si rouge… murmura Baley d’une voix pâteuse.

Il entendit la voix étouffée de Gladïa répondre avec lassitude.

— Il est toujours rouge au coucher, rouge et mourant.

Et une vision gagna l’esprit de Baley. Le soleil descendait sur l’horizon parce que la surface de la planète s’écartait de lui, à deux mille kilomètres heure, tournoyant sous l’éclat nu du soleil, tourbillonnant sans rien pour sauvegarder ces microbes qu’on appelle des hommes qui grouillaient sur sa surface tournoyante, tournoyant à jamais comme une toupie folle, tournoyant, tournoyant…

Sa tête se mit à tournoyer aussi ; le banc de pierre s’inclinait sous lui, le ciel se soulevait, le ciel bleu, bleu sombre. Le soleil avait disparu. Les cimes des arbres, le sol se précipitaient vers lui. Et il y avait le faible cri de Gladïa, et puis un autre bruit.


16

Une solution trop simpliste

<p>16</p> <p>Une solution trop simpliste</p>

Baley prit tout d’abord conscience d’un espace clos ; il n’était plus à l’extérieur, un visage se penchait vers lui.

Il contempla un moment le visage sans le reconnaître. Puis, brusquement : Daneel.

Le visage du robot ne montra aucun signe de soulagement ou de toute autre émotion visible en s’entendant reconnaître. Il dit simplement :

— Il est heureux que vous ayez repris conscience, Elijah ! Je ne pense pas que vous ayez subi de troubles physiques graves.

— Je vais très bien, dit Baley avec humeur en se dressant sur le coude. Jehoshaphat ! Je suis dans un lit. Mais qu’est-ce que je fais là ?

— Vous vous êtes exposé à l’air libre à plusieurs reprises aujourd’hui. Les effets nocifs de ces sorties se sont accumulés et vous avez besoin de repos.

— Ouais, ouais. J’ai d’abord besoin de quelques réponses.

Baley agita la tête à droite et à gauche et essaya de ne pas admettre que la tête lui tournait encore un peu. Il ne reconnaissait pas la pièce. Les rideaux étaient fermés. L’éclairage confortable ne faisait appel qu’à la lumière artificielle. Il se sentait beaucoup mieux.

— Tout d’abord, où suis-je, là ?

— Dans une pièce de la demeure de Mme Delmarre.

— Bien. Maintenant, voyons un peu, je vous prie. Qu’est-ce que vous me fichez là ? Comment avez-vous échappé aux robots à qui j’avais confié votre surveillance ?

— Il m’a bien semblé, dit Daneel, que vous ne manqueriez pas d’être mécontent de cette situation. Néanmoins, tant dans l’intérêt de votre propre sécurité qu’en raison des ordres à moi donnés, j’ai pris conscience du fait que je n’avais pas le choix et que…

— Comment avez-vous échappé aux robots ? Jehoshaphat !

— Il semble que Mme Delmarre a essayé de vous parler par stéréovision, il y a quelques heures.

— Oui, je sais.

Baley se souvenait que Gladïa le lui avait dit elle-même, alors qu’il se trouvait encore à la ferme aux fœtus.

— L’ordre que vous aviez donné aux robots pour qu’ils me tinssent à vue s’énonçait ainsi, suivant vos propres mots : « Ne le laissez pas (c’est-à-dire, ne me laissez pas, moi) lancer un appel de stéréovision à d’autres humains que moi-même (c’est-à-dire, vous, Elijah) ou à d’autres robots que vous trois, ou s’adresser en personne à un humain. »

« Néanmoins, Elijah, votre ordre ne leur interdisait pas de me laisser accepter une communication en stéréovision provenant d’un humain, ou d’autres robots. Vous voyez la nuance ?

Baley poussa un grognement pour toute réponse.

— Il n’est nul besoin de vous désoler, Elijah. L’omission incluse dans vos ordres a été l’instrument même de votre salut, puisque de cette façon j’ai pu me trouver à temps sur les lieux.

« Voyez-vous, lorsque Mme Delmarre m’a contacté, les robots gardiens n’ont pu que me laisser accepter la communication. Elle s’enquit de vous et je lui répondis, avec la plus grande sincérité, que j’ignorais tout de vos déplacements, mais que je pouvais essayer de me renseigner. Elle semblait extrêmement désireuse que je le fasse sur-le-champ.

Je lui ai dit, alors, qu’il était possible que vous ayez momentanément quitté la maison et que j’allais m’en informer. Je lui ai demandé de bien vouloir, sur ces entrefaites, ordonner aux robots qui se tenaient avec moi dans la pièce de vérifier, par toute la maison, si vous vous y trouviez.

— Ne se montra-t-elle pas étonnée que vous ne donniez pas vous-même cet ordre aux robots ?

— Je crois lui avoir donné l’impression que moi, un Aurorain, je n’avais pas, comme elle, l’habitude de commander à des robots, qu’en conséquence il lui était loisible de donner lesdits ordres avec une autorité plus marquée, entraînant une obéissance plus prompte. Les Solariens, c’est visible, s’enorgueillissent de leur habileté à manier les robots et manifestent un souverain mépris pour les capacités des habitants d’autres planètes en ce domaine. Ne partagez-vous pas cette opinion, Elijah ?

— Elle leur a donc ordonné de quitter la pièce ?

— Non sans difficulté. Ils opposèrent les ordres antérieurement reçus, mais, bien entendu, ne purent en préciser la nature et l’objet puisque vous-même leur aviez fait interdiction de communiquer à qui que ce fût ma véritable identité. Mme Delmarre passa donc outre à leurs protestations, bien qu’elle ait été contrainte de vociférer avec colère pour se faire enfin obéir.

— Et vous, alors, vous êtes parti ?

— C’est ce que j’ai fait, Elijah.

« Bien dommage, en vérité, pensa Baley, que Gladïa n’ait pas mesuré l’importance de cet épisode et ne lui en ait pas fait part, lors de leur communication. »

— Vous avez mis bien du temps à me découvrir, Daneel, dit-il seulement.

— Les robots de Solaria ont un réseau d’information qui les relie entre eux par liaison d’ondes courtes. Un Solarien bien entraîné eût été capable d’obtenir les renseignements désirés sur-le-champ. Mais, comme ils étaient relayés par des millions de machines individuelles, quelqu’un comme moi, sans expérience de la question, devait patienter un certain temps avant d’être en mesure de découvrir un seul fait. Il me fallut plus d’une heure pour obtenir les renseignements afférents à vos déplacements. Je perdis également du temps à visiter l’endroit où travaillait le Dr Delmarre, alors que vous en étiez déjà parti.

— Qu’est-ce que vous êtes allé y faire donc ?

— J’ai effectué des recherches personnelles. Je regrette d’avoir été contraint de les faire en votre absence, mais les exigences de l’enquête ne me laissaient pas d’autre solution.

— Et Klorissa Cantoro, demanda Baley, l’avez-vous vue en personne ou seulement contactée par stéréovision ?

— Par stéréovision, mais d’une autre pièce des bâtiments de la ferme, non d’un salon de notre demeure propre. Il y avait là des archives que je tenais à étudier. En temps ordinaire, j’aurais pu compulser ces documents par stéréovision, mais, dans le cas présent, demeurer sur notre domaine risquait d’entraver mon enquête puisque trois robots connaissaient ma véritable nature et pouvaient facilement me contraindre de nouveau à l’impuissance.

Baley se sentait maintenant presque en forme. Il sortit ses jambes du lit et s’aperçut qu’il était revêtu d’une sorte de chemise de nuit. La considérant avec répugnance : « Amenez-moi mes vêtements », ordonna-t-il.

Daneel obéit.

Tout en s’habillant, Baley demanda :

— Où est Mme Delmarre ?

— Assignée à résidence chez elle, Elijah.

— Hein ! Et sur l’ordre de qui ?

— Par mon ordre. Elle est consignée dans sa chambre sous la surveillance de robots. Son droit à enjoindre, sauf pour la satisfaction de besoins strictement personnels, a été neutralisé.

— Neutralisé par vous ?

— Les robots de ce domaine ne sont pas informés de ma véritable identité.

Baley achevait de s’habiller.

— Je sais bien comment se présente cette affaire si l’on prend Gladïa comme coupable, dit-il. Elle a eu l’occasion, une occasion meilleure encore que nous ne le pensions de prime abord : elle ne s’est pas précipitée sur les lieux au bruit du cri poussé par son mari comme elle l’avait prétendu. Non, elle se trouvait là antérieurement au meurtre.

— Avoue-t-elle avoir assisté au meurtre ? Prétend-elle avoir vu le meurtrier ?

— Non. Elle ne se souvient de rien qui ait pu se passer au moment crucial. Oh ! ça arrive, vous savez. Mais il se révèle aussi qu’elle avait un motif de le tuer.

— Quel était-il, Elijah ?

— Un motif que, dès le début, j’avais envisagé comme possible. Je m’étais dit alors : Supposons que nous soyons sur Terre, que le Dr Delmarre ait été réellement tel qu’on nous l’avait décrit et que Gladïa Delmarre soit vraiment telle qu’elle paraît être. J’oserais dire qu’elle était éprise de lui, ou l’avait été, mais que, lui, ne nourrissait d’autre affection que pour lui-même. Mais l’ennui était de savoir si les Solariens pourraient éprouver de l’amour ou réagir à un sentiment amoureux de la même façon que les Terriens. Je ne pouvais pas faire confiance à mes idées a priori, en ce qui concernait leurs émotions ou leurs réactions émotives. C’est pourquoi il fallait que je voie, en chair et en os, quelques Solariens, et non leur image tridimensionnelle.

— Je m’avoue incapable de saisir votre propos, Elijah.

— Je ne sais pas si je puis vous l’expliquer, en fait. Vous voyez, ces gens, dès avant leur naissance, ont leurs possibilités génétiques soigneusement estimées. On vérifie le schéma général réel immédiatement après leur naissance.

— Oui, je savais cela.

— Mais, malheureusement, les gènes ne sont pas tout. Le milieu a son importance aussi. Et leur milieu social suffit à transformer en véritable psychose ce qui, du point de vue de la génétique pure, n’était qu’une tendance. Aussi, vous avez remarqué l’intérêt particulier que Gladïa porte à la Terre ?

— Je m’en suis rendu compte, en effet, Elijah, et j’ai estimé que ce n’était qu’un intérêt fallacieux, qui lui permettrait d’influencer vos points de vue.

— Mais si nous supposons que c’est un intérêt véritable, et même plus, une sorte de fascination ? Supposons qu’il y ait quelque chose, dans les foules de la Terre, qui la passionne. Supposons toujours qu’elle se sente attirée, malgré elle, par quelque chose que son éducation lui fait considérer comme obscène. Il y a là une possibilité d’anomalie.

« Il me fallait soumettre cette idée à l’épreuve des faits en voyant réellement des Solariens et en étudiant leurs réactions devant cette situation, puis ensuite en la voyant, elle, et en comparant ses réactions à celles des autres. C’est pourquoi il me fallait me débarrasser de vous, Daneel, quoi qu’il pût m’en coûter. C’est pourquoi il me fallait abandonner les entrevues par stéréovision pour mener cette enquête.

— Mais vous ne m’avez pas, à l’époque, fait part de toutes ces considérations, Elijah.

— Et si je vous en avais fait part, est-ce que, pour autant, mes explications vous eussent empêché de faire ce que vous estimiez être votre devoir selon la Première Loi ?

Daneel observa un mutisme très éloquent.

Baley reprit :

— Et l’expérience a confirmé ma théorie. J’ai vu ou essayé de voir quelques personnes. Un sociologue âgé essaya une conversation en vis-à-vis, et dut l’interrompre peu après. Un roboticien, lui, même sous la pression la plus forte, se refusa à m’entretenir face à face : l’idée même d’une telle rencontre le plongea dans une crise d’affolement quasi infantile. Il se mit à sucer son pouce et à pleurer. L’assistante du Dr Delmarre se trouvait de par sa profession, accoutumée à des présences effectives : aussi me supportait-elle, mais à plusieurs mètres de distance. Mais Gladïa, par contre…

— Oui, Elijah ?

— Eh bien, Gladïa, elle, consentit à me recevoir en sa présence, avec tout juste une légère hésitation. Elle supporta, sans gêne, ma présence, et, en fait, montra, à mesure que le temps s’écoulait, de moins en moins de tension nerveuse. Tout concorde pour définir un syndrome psychotique. Récapitulons : elle n’était pas gênée de m’avoir en face d’elle, elle était passionnée par la Terre. Il était des plus probables qu’elle avait éprouvé, pour son mari, une affection normale. On peut expliquer tout ceci par un violent intérêt et, pour ce monde, par une véritable psychose pour la présence charnelle de personnes du sexe opposé. Mais le Dr Delmarre, lui, n’était pas le genre d’homme à encourager un tel débordement affectif, encore moins à y participer. Ce qui, pour elle, a dû déclencher un véritable refoulement.

Daneel approuva d’un hochement de tête.

— Oui, un refoulement assez puissant pour la porter au meurtre sous l’empire de la colère.

— Eh bien, non, malgré tout, je ne le pense pas, Daneel.

— Ne vous laisseriez-vous pas influencer par des motifs étrangers et strictement personnels, Elijah ? Mme Delmarre est une femme séduisante, et vous êtes un Terrien pour qui la présence charnelle d’une femme séduisante n’offre rien de répréhensible du point de vue moral.

— J’ai d’autres raisons encore de ne pas croire à sa culpabilité, des raisons encore plus fortes, dit Baley gêné (le regard de Daneel était trop pénétrant, trop capable de séparer le vrai du vraisemblable. Jehoshaphat ! Après tout ce n’était qu’une machine). Ainsi, dit-il, si elle se trouvait être coupable du meurtre de son mari, il est également certain qu’elle serait coupable de la tentative de meurtre commise sur la personne de Gruer.

Il eut presque envie de lui expliquer comment on pouvait commettre un meurtre sous le couvert de robots, mais s’en abstint. Il ne savait quelles seraient les réactions de Daneel face à une théorie qui démontrait que des robots pouvaient, à leur corps défendant, se révéler d’authentiques assassins.

— Et également coupable de la tentative de meurtre perpétrée sur votre personne, ajouta Daneel.

Baley fronça les sourcils. Jamais il n’avait eu l’idée d’informer Daneel de cette flèche empoisonnée qui avait manqué son but. Il ne tenait aucunement à renforcer le complexe de sécurité déjà trop marqué que l’autre nourrissait à son égard.

— Qu’est-ce que vous a raconté Klorissa ? dit-il sèchement.

Il aurait dû avertir la fœtologue de taire l’incident, mais comment aurait-il pu s’imaginer Daneel libre de tous ses mouvements et furetant çà et là ?

— Mme Cantoro n’a pas le moindre rapport avec cette tentative, répondit Daneel calmement. J’ai moi-même été témoin de cet assassinat manqué.

— Mais vous n’étiez pas dans les parages, dit Baley qui ne comprenait plus rien devant une telle déclaration.

— C’est moi qui vous ai rattrapé et porté ici, il y a une heure de cela, dit Daneel.

— Mais, enfin, de quoi parlez-vous donc ?

— Vous ne vous souvenez pas, Elijah ? C’était presque le crime parfait. Mme Delmarre ne vous a-t-elle pas suggéré de venir faire un tour à l’extérieur ? Je n’étais pas présent à ce moment-là, mais je suis certain que c’est elle qui a proposé cette sortie.

— En effet, oui, c’est elle.

— Peut-être même vous avait-elle amené à désirer sortir de la maison ?

Baley pensa au « portrait » que Gladïa avait fait de lui, et des murailles grisâtres donnant la touche finale. Etait-il possible qu’une Solarienne possédât une connaissance intuitive aussi poussée de la psychologie d’un Terrien ?

— Non, dit-il à haute voix.

— Est-ce elle, poursuivit Daneel, qui a suggéré que vous alliez tous deux vous asseoir sur ce banc au bord de la pièce d’eau ?

— Oui.

— Vous est-il venu à l’esprit qu’elle pouvait vous surveiller du coin de l’œil et remarquer que vous étiez gagné par le vertige ?

— Elle m’a demandé une ou deux fois si je désirais rentrer.

— Ces offres avaient peut-être un tout autre but. Elle pouvait remarquer que vous vous sentiez de plus en plus oppressé, assis sur ce banc. Peut-être même vous a-t-elle poussé, à moins qu’un tel geste ne se soit pas révélé nécessaire. Quoi qu’il en soit, au moment même où je suis arrivé sur les lieux et ai réussi à vous prendre dans mes bras, vous étiez déséquilibré, prêt à choir du banc de pierre, la tête la première, dans trois mètres d’eau. Vous n’auriez pas manqué de vous noyer.

Pour la première fois depuis qu’il avait repris conscience, Baley se souvint de ces dernières sensations fugaces.

— Jehoshaphat ! s’exclama-t-il.

— Qui plus est, continua Daneel, calme mais implacable, Mme Delmarre restait assise à côté de vous, et vous voyant sur le point de choir, elle n’a pas fait un geste pour vous en empêcher. Pas plus d’ailleurs qu’elle n’aurait essayé de vous sortir de l’eau. Elle vous aurait laissé vous noyer. Peut-être aurait-elle appelé un robot, mais le temps qu’un robot arrive sur les lieux, il eût été certainement trop tard. Par la suite, elle aurait tout simplement expliqué que, bien sûr, il lui était impossible de vous toucher, même au péril de votre vie.

« Assez vrai, reconnut intérieurement Baley. Personne ne mettrait en doute son incapacité à toucher un autre être humain. » La surprise, si tant est qu’on en eût, proviendrait de ce qu’elle ait supporté de l’avoir, lui, si près d’elle.

Daneel poursuivait son raisonnement.

— Voyez donc, Elijah, que sa culpabilité en la matière n’offre pas l’ombre d’un doute. Vous avez spécifié, il y a un moment, qu’il fallait également qu’elle soit l’auteur de la tentative de meurtre commise contre la personne de l’inspecteur Gruer. Vous sembliez croire que pour autant vous aviez là un argument tendant à une présomption d’innocence. Vous voyez, maintenant, qu’elle a dû également se rendre coupable de ce forfait. Le seul motif d’attenter à votre personne qu’elle peut avoir est le même qui l’a incitée à se défaire de l’inspecteur Gruer : le besoin d’en avoir fini avec un enquêteur gênant au sujet du crime initial.

— Mais cette promenade, cet arrêt près de la pièce d’eau, tout cela peut aussi bien être survenu sans préméditation, dit Baley. Elle ne s’est tout bonnement pas rendu compte des effets que l’extérieur pouvait avoir sur moi.

— Elle a étudié ce qui se passe sur Terre. Elle connaît les habitudes particulières aux Terriens.

— Mais, moi, je lui avais assuré que j’avais déjà été à l’extérieur aujourd’hui même et que je commençais à m’y faire.

— A plus forte raison : mieux que vous, elle savait ce qu’il adviendrait.

Baley frappa du poing dans sa paume.

— Vraiment, vous la considérez comme plus rusée qu’elle ne l’est. Il y a quelque chose qui ne concorde pas et je ne puis y croire. Mais, de toute façon, votre accusation de meurtre ne peut pas tenir tant que l’arme du crime fait toujours défaut, ou tant qu’on ne s’explique pas sa disparition d’une manière plausible.

Daneel continua, imperturbable, les yeux dans ceux du Terrien.

— Je puis également expliquer l’absence de toute arme sur les lieux du crime, Elijah.

Abasourdi, Baley regarda son collègue robot avec de grands yeux.

— Comment cela ?

— Votre raisonnement, Elijah, si vous vous en souvenez, tient en ceci : à supposer que Mme Delmarre soit la meurtrière de son mari, l’arme, quelle qu’elle fût, a dû rester sur les lieux du crime. Les robots qui sont survenus presque immédiatement n’ont rien vu qui ressemblât à une arme. Donc, c’est que la dite arme a été enlevée ; le meurtrier est celui qui l’a enlevée. Par conséquent, Mme Delmarre ne peut être la coupable du meurtre. C’est bien cela, n’est-ce pas ?

— C’est exact.

— Néanmoins, poursuivit l’humanoïde, il existe un endroit où les robots n’ont pas songé à chercher une arme.

— Où donc ?

— Sur la personne même de Mme Delmarre. Elle gisait à terre, évanouie, en raison du choc nerveux survenant après sa colère, qu’elle ait commis le crime ou non. L’arme, quelle qu’elle fût, se trouvait sous elle, hors de vue.

— Mais alors, dit Baley, on aurait aussitôt retrouvé cette arme lorsque les robots ont déplacé Mme Delmarre.

— Très certainement, dit Daneel. Mais ce ne sont pas les robots qui ont déplacé Mme Delmarre. Elle-même nous a dit hier, au dîner, que le Dr Thool avait ordonné aux robots de placer un oreiller sous sa tête et de la laisser en paix. C’est le Dr Altim Thool, lui-même, qui la déplaça pour la première fois lorsqu’il vint l’examiner.

— Et alors ?

— Il s’ensuit donc, Elijah, une nouvelle chaîne de possibilités. Mme Delmarre est la meurtrière. L’arme du crime se trouve bien toujours sur les lieux, mais le Dr Thool l’enlève et s’en défait pour protéger Mme Delmarre.

Baley reprit un air dédaigneux. Il s’était presque laissé prendre à la démonstration du robot et attendait une solution plus sensée de l’énigme :

— Mais, et le motif ? Voyons ? Pourquoi le Dr Thool se serait-il livré à un acte pareil ?

— Pour une excellente raison. Souvenez-vous des remarques de Mme Delmarre à son sujet : « C’est toujours lui qui s’est occupé de moi, depuis que j’étais toute gosse. Il a toujours été si gentil, si doux. » Aussi, me suis-je demandé s’il n’avait pas un motif spécial de prendre un tel soin d’elle. C’est la raison pour laquelle je me suis rendu à la ferme aux fœtus et ai étudié les archives. Et, ce que j’avais vaguement entrevu comme une éventualité incertaine s’est révélé la très exacte vérité.

— Qu’est-ce à dire ?

— Le Dr Altim Thool est le père de Gladïa Delmarre et, bien plus, il est au courant des liens de parenté entre eux.

Pas un instant, Baley n’eut l’idée de mettre en doute les paroles du robot. Il éprouvait par contre une vive contrariété de ce que ce fût le robot Daneel Olivaw, et non lui-même, qui ait poussé jusqu’à son terme l’analyse intégrale des données de l’enquête. Et même ainsi, d’ailleurs, il sentait que quelque chose manquait à cette brillante théorie.

— Avez-vous parlé au Dr Thool ? demanda-t-il.

— Oui. Je l’ai également consigné en sa demeure.

— Et que dit-il ?

— Il reconnaît qu’il est le père de Mme Delmarre. Je lui ai mis sous les yeux les preuves du fait et les preuves de ses nombreuses démarches au sujet de la santé de sa fille lorsqu’elle était encore une enfant. De par sa profession, il avait, sur ce chapitre, plus de liberté qu’on n’en eût accordé à un quelconque Solarien.

— Pourquoi s’était-il inquiété de la santé de sa fille ?

— C’est un aspect de la question qui m’a également frappé, Elijah. Il était déjà assez âgé lorsqu’il obtint une dispense spéciale l’autorisant à avoir un enfant supplémentaire. Qui plus est, il réussit à procréer à cet âge avancé. Il attribue le fait à la valeur de ses gènes et à sa bonne forme physique. Et il tire plus de fierté de cette paternité qu’il n’est courant sur cette planète. De plus, sa profession de médecin qui, sur Solaria, est assez mal considérée en raison de la présence effective qu’elle requiert, lui rend plus nécessaire encore le besoin de chérir cette fierté. Aussi, a-t-il toujours maintenu des liens discrets avec sa descendante.

— Et Gladïa, elle, sait-elle quoi que ce soit de tout ceci ?

— De l’aveu même du Dr Thool, Elijah, elle n’est au courant de rien.

— Le Dr Thool reconnaît-il avoir subtilisé l’arme ? continua Baley.

— Non. Cela, il ne l’avoue pas.

— Alors, mon cher Daneel, je puis vous dire que vous n’avez rien en main.

— Rien ?

— A moins que vous ne puissiez découvrir l’arme et prouver qu’il s’en est emparé, ou au minimum que vous réussissiez à obtenir son aveu, vous n’avez aucune preuve en main. C’est très bien, une démonstration logiquement enchaînée, mais ce n’est pas une preuve.

— Le docteur n’avouera visiblement pas, sans un interrogatoire très poussé d’un genre auquel je ne puis me livrer. Sa fille est chère à son cœur.

— Mais non, mais non, dit Baley. Ses sentiments vis-à-vis de sa fille ne sont pas ceux auxquels nous sommes habitués, vous et moi. Solaria est un monde à part.

Il marchait de long en large dans la pièce, histoire de se détendre les nerfs.

— Daneel, dit-il, vous venez de me faire un brillant exposé d’une logique irréfutable. Malheureusement, tout cela ne tient pas debout. (Un être logique, mais non intelligent. N’était-ce pas là la définition type du robot ?) Le Dr Thool est un vieil homme, reprit-il, et ses meilleures années sont derrière lui, même si, il y a quelque trente ans, il s’est montré capable de procréer une fille. Même les Spaciens deviennent séniles. Maintenant, représentez-vous ce vieillard examinant sa fille évanouie et son gendre décédé de mort violente. Pouvez-vous-vous imaginer tout ce qu’une telle situation a pour lui d’inhabituel ? Pouvez-vous, un instant, supposer qu’il ait gardé tout son sang-froid au point même de se livrer à une série d’actes véritablement ahurissants ?

« Voyons, en premier lieu : il faut qu’il remarque qu’il y a une arme sous le corps de sa fille, une arme si bien dissimulée que des robots ne l’ont pas remarquée. Secundo : à partir d’un petit bout d’objet qui aurait dépassé, il faut qu’il ait déduit qu’il s’agissait là de l’arme mortelle et qu’il ait immédiatement compris que s’il subtilise cette arme à l’insu de tous il sera difficile de prouver la culpabilité de sa fille dans ce meurtre. C’est là un raisonnement vraiment très subtil, une présence d’esprit rare. Puis, tertio : il lui faut mettre un plan à exécution, ce qui n’est pas non plus une mince affaire pour un vieil homme affolé. Et maintenant, pour conclure, il faut qu’il ose porter la complicité à son comble en maintenant un mensonge. Voyons, Daneel, tout cela est peut-être le résultat de processus mentaux très logiques mais néanmoins ne tient pas debout.

— Avez-vous une autre solution pour ce crime, Elijah ? demanda Daneel.

Au cours de son exposé, Baley s’était assis et il essayait maintenant de se relever. Mais la fatigue unie à la profondeur du fauteuil déjouèrent ses efforts. Aussi, tendit-il la main avec irritation.

— Donnez-moi la main, voulez-vous, Daneel ?

Daneel contempla sa propre main avec étonnement.

— Je vous demande pardon, Elijah ?

Baley pesta silencieusement après l’esprit littéral de l’autre et reprit :

— Aidez-moi donc à m’extraire de ce fauteuil !

Le bras puissant de Daneel le retira sans effort du fauteuil.

— Merci, reprit Baley. Non, je n’ai pas d’autre solution. Enfin, si, j’en ai une, mais tout repose sur l’emplacement de cette arme.

Il marcha d’un pas nerveux, vers les lourdes tentures qui recouvraient la plus grande partie d’un mur et en souleva un pan sans bien se rendre compte de ce qu’il faisait. Il regardait d’un œil vague la paroi obscure en verre, jusqu’au moment où il prit conscience que ce qu’il avait devant les yeux étaient les ténèbres du début de la nuit. Il laissa retomber la tenture alors que Daneel, qui s’était approché sans bruit, s’apprêtait à la lui enlever des mains.

Dans cette fraction de seconde où Baley vit la main du robot se porter sur le rideau pour le remettre en place, avec la sollicitude inquiète d’une mère protégeant sa progéniture du feu, une véritable révolution se déclencha en lui.

Il se saisit brusquement de la tenture, l’arrachant aux mains de Daneel et, de toute sa force appuyée par l’énergie nerveuse qu’il avait accumulée, il la déchira, laissant la fenêtre vierge de toute draperie, quelques lambeaux restant seuls accrochés.

— Elijah ! dit Daneel, avec douceur. Voyons ! vous savez bien maintenant quels effets nocifs les espaces libres ont sur vous.

— Oui, répondit Baley, mais je sais encore mieux quels effets positifs ils auront.

Et il reprit sa position devant la fenêtre. Il n’y avait rien à voir sinon l’obscurité. Mais cette obscurité à même l’air libre. C’était le noir absolu de l’espace sans entraves, sans lueur. Et Baley lui faisait face.

Et, pour la première fois, il faisait face à l’espace par son libre choix, non plus par bravade, ni par curiosité morbide ni pour y découvrir la solution d’un meurtre. Il lui faisait face parce qu’il savait maintenant que l’air libre était pour lui un besoin, une nécessité vitale. C’était dans cette prise de conscience que se trouvait toute la différence.

Les murs n’étaient que des béquilles. L’obscurité, les foules, des béquilles encore ! Dans son subconscient, il devait déjà avoir compris leur utilité réelle et les avait d’autant plus haïes en ces moments mêmes où il croyait le plus les aimer, où il estimait à tort en avoir le plus besoin.

Sinon, pourquoi avait-il autant souffert de voir Gladïa enclore son portrait dans ces murailles grisâtres ?

Il sentit monter en lui un sentiment de triomphe, et, comme si cette victoire sur lui-même était contagieuse, une idée, une idée nouvelle lui vint à l’esprit, avec la force brutale d’un cri de tout son être.

Baley tourna vers Daneel un regard brouillé d’exaltation :

— Je sais, murmura-t-il. Jehoshaphat, je sais enfin !

— Que savez-vous donc, Elijah ?

— Je sais enfin ce qu’il est advenu de l’arme. Je sais qui est responsable du meurtre. Brusquement, d’un seul coup, toutes les pièces de l’énigme se sont emboîtées.


17

Une réunion, une révélation

<p>17</p> <p>Une réunion, une révélation</p>

Daneel se refusa à toute action immédiate.

— Demain, répétait-il avec une respectueuse insistance, demain… Croyez-moi, Elijah. Il se fait tard et vous avez grand besoin de repos.

Baley dut reconnaître le bien-fondé de ces suggestions. De plus, il lui fallait également préparer son réquisitoire, et le préparer à fond. Il avait maintenant la solution du crime, il en était certain, mais tout l’échafaudage d’arguments ne tenait que par des déductions, tout comme la théorie de Daneel et, pour la même raison, avait aussi peu de valeur probante. Il faudrait que les Solariens y mettent du leur.

Et, puisqu’il devait leur faire face, lui, Terrien, et seul vis-à-vis d’une demi-douzaine de Spaciens, il lui fallait être en pleine possession de tous ses moyens. Donc, il était nécessaire qu’il prît du repos d’abord, et qu’ensuite son dossier fût bien préparé.

Pourtant, il ne voulait pas dormir. Il était certain de ne pouvoir dormir. Ni la douceur voluptueuse du lit que des robots efficaces avaient spécialement monté pour lui, ni les parfums prenants, ni la musique si douce qui se déversait dans cette chambre réservée de la demeure de Gladïa ne pourraient rien y faire, il en était sûr et certain.

Daneel s’installa discrètement dans un coin obscur de la chambre.

— Alors, vous avez toujours peur de Gladïa ? dit Baley.

— Je ne pense pas qu’il serait très sage, en les circonstances présentes, de vous laisser dormir tout seul, sans protection, répondit l’humanoïde.

— Bon, bon ! Faites comme vous l’entendez. Vous avez bien compris ce que, vous, vous aurez à faire demain.

— Oui, Elijah ! J’agirai comme vous me l’avez prescrit.

— Vous n’avez pas de réserves à faire en raison d’impératifs de la Première Loi, j’espère ?

— Quelques-unes pourtant, qui concernent cette réunion que vous voulez faire. Serez-vous armé et prendrez-vous bien soin de votre propre sécurité ?

— Soyez-en certain, je serai sur mes gardes.

Daneel poussa un soupir résigné qui était si humain que Baley, un instant, tenta de scruter l’obscurité pour étudier le visage parfait de cette machine humanoïde.

— J’ai eu plusieurs fois l’occasion de constater l’illogisme des humains dans leur comportement, dit Daneel.

— Oui, je crois que, nous aussi, nous aurions bien besoin de Trois Lois dans ce domaine, répondit Baley, mais je suis bien content que nous ne les ayons pas !

Baley se mit à contempler le plafond. Tout dépendait pour beaucoup de Daneel, et pourtant il ne pouvait lui laisser entrevoir que des bribes de la vérité tout entière. Dans cette histoire, il y avait des robots terriblement compromis. Le Gouvernement d’Aurore avait peut-être d’excellentes raisons de détacher un robot pour défendre ses intérêts, mais, dans le cas présent, c’était une erreur. Les robots ont des limites.

Néanmoins, si tout se passait bien, l’affaire pouvait être totalement réglée en douze heures. Et dans vingt-quatre heures, il serait en route pour la Terre, porteur de grands espoirs. De curieux espoirs certes ; il avait assez de mal à y croire lui-même, et pourtant c’était la seule solution pour la Terre, la solution qui s’imposerait à la Terre.

La Terre ! New York ! Jessie et Ben ! Le confort, l’intimité, la tendre quiétude du foyer.

Il se remémorait toutes ces images, dans un demi-sommeil ; pourtant l’idée de la Terre ne réussissait plus à lui apporter le réconfort qu’il en attendait. Ce lien entre les villes et lui s’était rompu, rompu…

Et, à un moment indéterminé, toutes ses pensées s’estompèrent dans le flou du sommeil.


Baley, rafraîchi par un bon sommeil, s’éveilla en excellente forme physique, prit sa douche et s’habilla. Pourtant, il ne se sentait pas sûr de lui. Ce n’était pas que ses déductions lui parussent moins logiques à la lueur froide du matin. Non, c’était plutôt cette obligation de s’adresser à des Solariens.

Pouvait-il être certain de leurs réactions, après tout, ou bien allait-il lui falloir encore tâtonner à l’aveuglette ?

Gladïa fut la première à se manifester. Evidemment, pour elle, rien n’était plus simple. Son image apparut sur le circuit intérieur, puisqu’elle se trouvait dans sa demeure même. Son visage était pâle, sans expression. Elle était vêtue d’une tunique blanche qui la drapait comme une statue antique.

Elle regarda Baley d’un air désespéré. Il lui répondit par un sourire affectueux, et elle sembla en tirer quelque réconfort.

Puis, l’un après l’autre, tous les autres apparurent. D’abord Attlebish, assurant l’intérim du Chef de la Sûreté, peu après Gladïa. Mince et hautain, il redressait le menton d’un mouvement désapprobateur. Puis ce fut le tour de Leebig, le roboticien, nerveux et rageur, sa paupière tombante clignotant par saccades. Quemot, le sociologue, semblait un peu las, mais il sourit à Baley de ses yeux profondément enfoncés dans l’orbite avec une certaine condescendance :

« Nous nous sommes vus déjà, nous sommes presque intimes », semblait-il sous-entendre.

Klorissa Cantoro, lorsqu’elle se manifesta, parut gênée par la présence des autres Solariens. Elle jeta un regard sans aménité à Gladïa, puis, dédaigneuse, se mit à contempler le plancher. Le Dr Thool, le médecin, fut le dernier à joindre son image. Il semblait quelque peu hagard, près de se trouver mal.

Tous assistaient maintenant à la réunion, tous, sauf Gruer, qui se rétablissait lentement et pour qui l’effort de suivre la discussion eût été impossible. (Eh bien, pensa Baley avec un certain détachement, nous nous passerons de lui.) Tous étaient vêtus de la façon la plus stricte et étaient assis dans des pièces aux rideaux complètement fermés, masquant l’extérieur.

Daneel avait bien fait les choses, Et c’est avec ardeur que Baley souhaita que tout ce que l’humanoïde avait encore à faire n’offrît pas plus de difficulté.

Baley regarda tous ces Spaciens, l’un après l’autre. Le cœur lui battait. Chaque image lui faisait face d’une pièce différente et le heurt des éclairages, des mobiliers divers et des décorations murales était véritablement étourdissant.

Baley commença :

— Je tiens à discuter du meurtre de feu le Dr Rikaine Delmarre sous les rubriques suivantes : le motif, l’occasion, le ou les instruments du crime, dans cet ordre…

— Avez-vous l’intention de faire un long discours ? coupa Attlebish.

— C’est possible, rétorqua sèchement Baley. On a fait appel à moi pour mener une enquête de meurtre. Un tel travail relève de mes compétences et de ma profession. Je suis donc mieux qualifié qu’aucun de vous pour juger des éléments de ce crime. (Ne rien accepter, se disait-il en lui-même. A partir de maintenant, ne plus rien accepter, ou toute l’affaire est dans le lac. Il faut que je leur en impose, que je les domine.)

Il continua, de son ton le plus confiant.

— Tout d’abord, le motif. Des trois éléments, c’est celui qui apporte le moins de choses satisfaisantes. L’occasion, les instruments sont des faits objectifs, on peut les étudier en tant que réalités tangibles. Le ou les motifs sont des choses purement subjectives : il arrive que ce soit quelque chose que d’autres personnes ont pu observer : la vengeance pour une humiliation publique, par exemple. Mais il arrive aussi que ce soit quelque chose qui échappe entièrement à l’attention d’autrui : ainsi une haine irrationnelle et homicide, qui chez une personne suffisamment maîtresse d’elle-même n’apparaîtra jamais au grand jour.

« Maintenant, tous, ou presque, vous m’avez à un moment où à un autre fait part de votre conviction de la culpabilité de Gladïa Delmarre en cette affaire. Mais personne, je dis bien, personne, n’a suggéré d’autre suspect.

« Gladïa a-t-elle un motif suffisant. Le Dr Leebig a émis l’idée qu’elle en avait un : il m’informa des nombreuses disputes qu’elle avait avec son mari : ses dires me furent confirmés par la suite des lèvres mêmes de l’intéressée. La rage qu’une dispute déclenche peut, cela se conçoit, pousser quelqu’un au crime. Argument valable, passons.

« Mais il reste la question suivante néanmoins. Est-elle la seule qui ait eu le motif ? Et là, moi je me le demande. Ainsi le Dr Leebig, lui-même…

Le roboticien bondit instantanément, la main tendue en un geste coléreux vers Baley :

— Surveillez vos paroles, Terrien !

— Pour le moment, je fais des suppositions, dit Baley froidement. Vous, docteur Leebig, travailliez, à l’époque, avec le Dr Delmarre sur de nouveaux prototypes de robots. Vous êtes la personne la plus qualifiée sur Solaria sur les questions de Robotique. Vous le dites, je vous crois.

Leebig sourit avec une fatuité remarquable.

Baley continua :

— Mais j’ai appris que le Dr Delmarre avait l’intention de rompre son association avec vous, en raison de votre conduite, qu’il désapprouvait.

— C’est faux, je répète, c’est faux.

— Peut-être. Mais si c’était vrai ? N’auriez-vous pas eu un motif suffisant de vous défaire de lui avant qu’il vous humilie publiquement en rompant avec vous ? J’ai dans l’idée que vous n’auriez pas accepté d’un cœur léger une telle humiliation.

Et Baley enchaîna rapidement, pour ne pas laisser à Leebig le temps de répondre :

— Et vous, madame Cantoro, la mort du Dr Delmarre vous laisse, à vous seule, toute la charge de la fœtologie : vous voilà dans une situation d’importance.

— Cieux éternels ! Nous avons déjà discuté de ça ! s’exclama Klorissa au supplice.

— Je n’en disconviens pas, mais de toute façon cette question mérite considération. Quant au Dr Quemot, il jouait régulièrement aux échecs avec le Dr Delmarre. Peut-être s’est-il irrité de perdre trop de parties.

— Voyons, inspecteur, dit calmement le sociologue. Perdre aux échecs n’est tout de même pas un motif suffisant.

— Tout dépend de l’importance qu’ont les parties d’échecs dans votre vie. Aux yeux du meurtrier, ses motifs semblent tout un monde, alors que, pour tout autre, il ne s’agit que de bagatelles. Mais passons, là n’est pas le problème. Ce que je veux démontrer, c’est qu’un motif, à lui seul, ne suffit pas à résoudre un meurtre, surtout lorsque la victime est un homme comme le Dr Delmarre.

— Qu’entendez-vous par cette remarque ? s’étonna Quemot, avec indignation.

— Mais tout simplement que le Dr Delmarre était un « bon Solarien ». Tous, vous me l’avez décrit comme tel. Il s’acquittait exactement de toutes les exigences des coutumes solariennes. C’était l’homme idéal, presque une entité métaphysique. Qui pourrait éprouver de l’amour ou même seulement de l’intérêt pour un homme pareil ? Un homme sans défaut ne sert qu’à rendre tous les autres encore plus conscients de leurs imperfections. Un poète des temps primitifs, du nom de Tennyson, a écrit un jour ces mots : « Il n’est qu’imperfection celui qui est parfait. »

— Personne n’irait tuer un homme parce qu’on le trouve trop vertueux, dit Klorissa en fronçant les sourcils.

— C’est vous qui le dites ! rétorqua Baley, qui poursuivit son exposé sans s’appesantir sur ce problème de psychologie.

« Le Dr Delmarre avait pris conscience d’une conspiration qui se développait sur Solaria ; tout au moins, il croyait qu’il y en avait une, qui se préparait à donner l’assaut au reste de la Galaxie, qu’elle entendait conquérir. Il était décidé à empêcher ce complot d’aboutir. Et pour ce motif, les personnes compromises dans cette conjuration ont pu estimer qu’il était essentiel de mettre un terme a ses efforts et à ses jours. N’importe lequel d’entre vous peut avoir participé à ce complot, y compris Mme Delmarre, mais aussi y compris le Chef de la Sécurité par intérim, Corwin Attlebish.

— Moi, dit Attlebish, sans s’émouvoir.

— N’avez-vous pas essayé de clore l’enquête aussitôt que l’accident survenu à Gruer vous en mît à même ?

Baley prit quelques gorgées de liquide (à même le récipient d’origine, que nulle main de robot ou d’homme, autre que la sienne, n’avait touché) et rassembla toute son énergie. Jusqu’à présent, ce n’avait été que temporisation et il se réjouissait de voir les Solariens subir ses démonstrations sans broncher. Ils n’avaient pas l’expérience du Terrien dans ces contacts humains à faible distance. Ils ignoraient tout des joutes de prétoire.

— Bon, reprit-il. Passons maintenant aux occasions permettant la perpétration du crime. D’avis unanime, il semble que seule Mme Delmarre en ait eu l’occasion du fait qu’elle était la seule personne à pouvoir approcher physiquement son époux.

« Mais je suis loin d’être convaincu. Supposons que quelqu’un d’autre que Mme Delmarre ait pris la résolution d’assassiner le Dr Delmarre. Est-ce qu’une décision aussi désespérée ne rend pas secondaire la gêne provenant de la présence effective ? Si n’importe lequel d’entre vous se trouvait résolu à commettre un meurtre, ne supporteriez-vous pas d’être en présence de votre victime, juste le temps nécessaire pour accomplir ce dessein ? N’était-il donc pas possible de s’introduire subrepticement dans la demeure du Dr Delmarre et…

Attlebish interrompit Baley avec froideur :

— Vraiment, vous ignorez tout de la question, monsieur le Terrien. Que nous puissions ou non supporter la présence de la victime ne fait rien à l’affaire. Ce qui importe, c’est que le Dr Delmarre, lui, n’aurait jamais accepté d’avoir quelqu’un en sa présence. Si quelqu’un s’était présenté à lui, le Dr Delmarre, sans faire le moindre cas de l’amitié durable et de l’estime qu’il pouvait avoir pour cette personne, l’aurait immédiatement mise à la porte et, le cas échéant, eût appelé des robots pour procéder à l’expulsion.

— D’accord, répondit Baley, mais à la condition que le Dr Delmarre se soit rendu compte que la personne en question se trouvait effectivement en sa présence.

— Que voulez-vous dire ? s’enquit avec surprise le Dr Thool, dont la voix chevrotait.

Baley regarda l’interpellateur bien dans les yeux :

— Lorsque, vous, docteur, sur les lieux mêmes du meurtre, avez donné vos soins à Mme Delmarre, elle a présumé que vous agissiez par stéréovision, jusqu’au moment où vous l’avez touchée. C’est ce qu’elle m’a dit et ce que je crois vrai. Pour mon compte, j’ai l’habitude de voir les gens et non de voir leur image tridimensionnelle. Lorsque, arrivé sur Solaria, j’eus l’occasion de faire la connaissance de l’inspecteur Gruer, j’ai cru l’avoir, lui, en face de moi. Lorsque, à la fin de notre entrevue, il disparut d’un seul coup, je fus véritablement stupéfié par la surprise.

« Maintenant, supposons le cas inverse, supposons que pendant toute sa vie d’adulte cet homme ne soit entré que par stéréovision en contact avec d’autres êtres humains que sa femme, et ce, encore rarement. Supposons également que quelqu’un d’autre que son épouse aille jusqu’à lui en présence effective. Est-ce que, automatiquement, par réflexe acquis, il ne pensera pas qu’il s’agit d’une image tridimensionnelle, en particulier si, par l’intermédiaire d’un robot, on a fait prévenir Delmarre que la liaison stéréo était établie ?

— Certes non, pas un instant, répondit aussitôt Quemot. La similitude du décor révélerait immédiatement la supercherie.

— Peut-être. Mais combien d’entre vous ont conscience du décor en ce moment ? Il se serait écoulé une bonne minute au moins avant que le Dr Delmarre ait pris conscience de quelques bizarreries ; pendant ce temps, son ami, quel qu’il fût, aurait pu arriver jusqu’à lui, lever un gourdin et lui fracasser le crâne !

— C’est impossible, répéta Quemot avec obstination.

— Je ne suis pas de votre avis, rétorqua Baley. Et je pense qu’il nous faut également ne pas considérer cet élément comme prouvant indiscutablement la culpabilité de Mme Delmarre. Certes, elle a eu l’occasion de commettre ce meurtre, mais elle n’est pas la seule.

Baley, de nouveau, fit une pause. Il sentait des gouttes de transpiration perler à son front, mais s’essuyer l’aurait fait paraître faiblir. Il fallait à tout prix qu’il conservât la direction des débats. La personne qu’il visait devait se placer d’elle-même en position d’infériorité. Ce qui, de la part d’un Terrien vis-à-vis d’un Spacien, représentait un beau tour de force.

Baley les regarda tous, un à un, et estima que, jusqu’à présent du moins, tout se déroulait de façon satisfaisante. Il n’y avait pas jusqu’à Attlebish qui ne manifestât quelque humanité et quelque anxiété.

— Ainsi, nous en arrivons maintenant aux instruments du crime, reprit-il. Et nous avons là le facteur le plus déroutant de toute l’enquête. L’arme qui servit à perpétrer ce meurtre n’a jamais été retrouvée.

— Oui, et nous le savons, dit Attlebish. Cette question ne se serait-elle pas posée, nous aurions considéré que la culpabilité de Mme Delmarre en cette affaire était flagrante. Nous n’aurions jamais sollicité le concours extérieurs pour une enquête.

— C’est possible, dit Baley. Mais analysons donc cette question de l’instrument du crime. De deux choses l’une : ou bien Mme Delmarre est l’auteur du meurtre, ou bien c’est quelqu’un d’autre. Dans le premier cas, l’arme devait se trouver sur les lieux du crime, à moins qu’on ne l’ait enlevée plus tard. Mon collègue, M. Olivaw, d’Aurore, qui n’est pas présent à cette réunion pour l’instant, a émis la suggestion suivante : Le Dr Thool a été en mesure de faire disparaître l’arme. Je demande donc au Dr Thool, devant vous tous, de nous dire s’il l’a fait, s’il a enlevé une arme tandis qu’il examinait Mme Delmarre évanouie.

Le docteur Thool tremblait de tous ses membres :

— Non, non, je le jure. Je subirai tous les interrogatoires que vous voudrez, mais je jure que je n’ai rien enlevé du tout.

— Y a-t-il quelqu’un, dit Baley, qui désire prétendre que le Dr Thool a travesti la vérité ?

Tous restèrent silencieux, sauf Leebig, qui, portant son regard sur quelque chose qui était en dehors du champ de vision de Baley, marmonna que le temps passait.

— Bien, dit Baley. Donc, reste la seconde partie de l’alternative : c’est quelqu’un d’autre qui a perpétré ce crime et qui a emporté l’arme avec lui. Mais, s’il en était ainsi, on se demande vraiment pourquoi : en effet, la disparition de l’arme prouve, d’une manière évidente, l’innocence de Mme Delmarre. Si donc le criminel est un intrus, il faudrait qu’il fût totalement stupide pour n’avoir pas abandonné l’arme près du cadavre, étant donné que c’est la seule chose qui aurait pu transformer en certitude les soupçons planant sur Mme Delmarre. Donc, d’un côté comme de l’autre, une évidence s’affirme : l’arme devait toujours être sur les lieux. Mais on ne l’a pas vue.

— Selon vous, dit Attlebish, nous ne serions donc que des débiles mentaux ou des aveugles !

— Pas du tout, répondit Baley calmement. Vous êtes des Solariens, un point c’est tout. Et donc incapables de vous figurer que l’arme déterminée qui se trouvait encore sur les lieux pouvait être une arme.

— Je ne comprends pas un traître mot à cette histoire-là, gémit Klorissa abasourdie.

Et Gladïa même, qui n’avait pas cillé tout au long des exposés de Baley, le dévisageait maintenant avec étonnement.

Il reprit :

— Le mari mort, l’épouse évanouie n’étaient pas les deux seuls individus présents sur les lieux. Il y avait aussi un robot, hors de fonctionnement.

— Et alors, dit Leebig avec colère.

— N’est-il pas évident donc que l’impossible étant éliminé, tout ce qui reste alors, aussi improbable que ce soit, n’est autre que la vérité. J’affirme que le robot présent sur la scène même du meurtre a été l’arme du crime. Une arme que, par la force d’habitude, vous étiez incapable de concevoir comme telle.

Ils se mirent tous à parler aussitôt, sauf Gladïa qui ouvrait de grands yeux.

Baley leva la main :

— Un instant, un peu de calme. Je vais vous expliquer…

Et une fois de plus, il fit le récit de la tentative d’empoisonnement sur la personne de Gruer, et la méthode par laquelle on avait pu la réaliser. Mais cette fois, il ajouta le récit de l’autre tentative ; celle qui avait attenté à sa vie propre lors de sa visite à la ferme aux fœtus.

Leebig, avec une certaine impatience, s’en mêla :

— Je présume qu’on s’est arrangé pour qu’un robot empoisonne la flèche sans se douter qu’il maniait du poison, et pour qu’un autre robot remette la flèche empoisonnée au gamin, après lui avoir dit que vous étiez un Terrien, mais en ignorant absolument que ladite flèche était empoisonnée.

— Oui, quelque chose de ce genre. Les deux robots ayant reçu chacun des instructions très précises.

— C’est du machiavélisme, dit Leebig.

Quemot était livide et semblait prêt à se trouver mal d’un instant à l’autre :

— Aucun Solarien n’aurait jamais l’idée d’utiliser un robot pour faire du mal à un être humain, gémit-il.

— Oui et non, répondit Baley en haussant les épaules, mais le fait est là : on peut jouer sur l’ignorance d’un robot. Demandez au Dr Leebig. C’est lui le roboticien.

— Oui, rétorqua Leebig, mais cela ne s’applique pas au meurtre du Dr Delmarre. Je vous l’ai déjà dit hier. Comment pourrait-on s’arranger pour qu’un robot fracasse le crâne d’un homme ?

— Désirez-vous que je vous explique ?

— Oui, certes, si vous le pouvez.

— Le robot dont s’occupait alors le Dr Delmarre était un prototype, dit Baley. La signification propre de ce fait ne s’était pas imposée à moi jusqu’à hier au soir. J’ai eu l’occasion, à ce moment-là, de dire à un robot, pour solliciter son aide à me sortir d’un fauteuil : « Donnez-moi la main. » Le robot a regardé sa main avec stupéfaction, comme s’il pensait que je lui avais dit de la détacher et de me la remettre. J’ai dû répéter mon ordre d’une façon moins familière et plus explicite. Mais cette réaction me remit à l’esprit quelque chose que le Dr Leebig m’avait dit dans la journée. On était en train d’expérimenter des robots prototypes, à membres détachables.

« Supposons que ce soit un tel robot que le Dr Delmarre ait été en train d’étudier, capable de se servir d’un certain nombre de membres interchangeables de formes diverses, appropriés à certaines tâches bien définies. Supposons encore que le meurtrier soit au courant d’un tel état de choses et ait dit brusquement au robot : « Donnez-moi votre bras ». Obéissant à l’injonction, le robot détache son bras et le lui tend : ce bras va faire une arme remarquable. Une fois le Dr Delmarre mort, le meurtrier raccroche l’arme à l’épaule du robot et le tour est joué.

Au silence horrifié du début fit place un torrent d’objections à mesure que Baley poursuivait sa démonstration ; il dut littéralement hurler sa dernière phrase et, même ainsi, elle fut presque noyée dans le tohu-bohu.

Attlebish, le visage empourpré, se leva de sa chaise et s’avança :

— Même si ce que vous dites est vrai, la culpabilité de Mme Delmarre ne s’en trouve que plus flagrante. Elle était présente. Elle s’est disputée avec son mari, elle l’avait vu en train de travailler sur le robot et se trouvait donc au fait des possibilités qu’offraient les membres détachables (ce que, pour l’instant, je ne crois pas encore). Sous quelque angle qu’on envisage le problème, monsieur le Terrien, tout concorde et démontre sa culpabilité.

Gladïa se mit à pleurer doucement.

Baley ne tourna pas son regard vers elle, mais, fixant Attlebish, riposta :

— Au contraire, il m’est très facile de vous montrer que, si quelqu’un est coupable de ce meurtre, ce ne peut pas être Mme Delmarre.

Jothan Leebig, brusquement, se croisa les bras et laissa une expression de mépris total envahir son visage.

Baley s’en aperçut et en profita :

— D’ailleurs, docteur Leebig, vous allez m’aider à le prouver. Vous, un roboticien, êtes mieux que quiconque à même de savoir que, pour se jouer ainsi des robots et leur faire commettre des actes aussi contraires à leur nature qu’un meurtre, il faut déployer une ingéniosité prodigieuse. J’ai eu, hier, l’occasion d’essayer de placer un individu en résidence forcée sous la surveillance de trois robots. Je donnai à ceux-ci des instructions détaillées qui, selon moi, n’offraient plus à l’individu en question la moindre échappatoire. Chose fort simple, mais je suis d’une maladresse insigne avec les robots. Mes instructions pouvaient être tournées ; le prisonnier ne s’en fit pas faute et prit le large.

— Qui était ce prisonnier ? demanda Attlebish.

— Cela n’a rien à voir ici, rétorqua Baley avec impatience. Mais le fait est que des amateurs ne peuvent manier des robots sans risque d’erreur. Et j’ose dire que, dans ce domaine, quelques Solariens sont aussi peu doués que moi-même. Ainsi, qu’est-ce que Gladïa Delmarre connaît aux robots… Eh bien, docteur Leebig ?

— Rien, fit le roboticien, en ouvrant de grands yeux.

— Vous avez bien essayé d’expliquer la Robotique à Mme Delmarre ? Quel genre d’élève était-elle ? A-t-elle retenu quoi que ce soit à vos explications ?

— Elle n’a rien comp !… dit Leebig, en jetant des regards gênés autour de lui, puis s’arrêtant tout net.

— Une élève indécrottable, n’est-ce pas ? Ou préférez-vous ne pas répondre ?

Elle pouvait jouer l’ignorance, répondit Leebig avec raideur.

— Oseriez-vous prétendre, en tant que roboticien, qu’à votre avis Mme Delmarre avait suffisamment d’habileté pour amener des robots à commettre indirectement un meurtre ?

— Comment voulez-vous que je réponde à une pareille question ?

— Bien, alors je vais vous poser cette question sous une autre forme. La personne, quelle qu’elle soit, qui a tenté de me faire assassiner à la ferme aux fœtus a, tout d’abord, dû me localiser grâce au réseau d’intercommunication des robots. Après tout, je n’avais informé aucun être humain de mes déplacements et, seuls, les robots qui m’avaient conduit d’un endroit à l’autre savaient où je me trouvais. Mon collègue M. Daneel Olivaw, réussit un peu plus tard dans la journée à retrouver ma trace, mais au prix de difficultés considérables. Or, le meurtrier, lui, a pu le faire très facilement, puisque, outre le fait de me localiser, il a eu le temps de faire empoisonner la flèche, de la faire remettre à l’enfant qui l’a décochée, et ce, avant que j’aie quitté la ferme pour me rendre ailleurs. Vraiment, pensez-vous que Mme Delmarre possède assez d’habileté pour réaliser un pareil programme ?

Corwin Attlebish se pencha en avant :

— Qui, monsieur le Terrien, peut, à votre avis, être doué d’une habileté suffisante ?

— Le Dr Jothan Leebig, de son propre aveu, est le meilleur expert en robot de toute la planète, répondit Baley.

— Suis-je mis en accusation ? s’écria Leebig.

— Oui, s’écria Baley à son tour.

La colère s’estompa peu à peu dans les yeux de Leebig, et fit place à quelque chose qui n’était pas le calme à proprement parler, mais une espèce de tension contenue :

— J’ai étudié le robot de chez les Delmarre après le meurtre, dit-il. Il n’avait pas de membre détachable, ou, plus exactement, pour les détacher, fallait-il, comme pour tous les autres robots, des outils spéciaux et des mécaniciens capables. Aussi, ce robot n’a-t-il pas été l’arme utilisée pour tuer Delmarre. Et votre argument n’a pas de valeur.

— Qui d’autre peut confirmer la validité de vos propos ? répondit Baley.

— On ne met pas ma parole en doute.

— Eh bien, moi je la mets. Je vous accuse formellement de meurtre, et votre objection, non corroborée en ce qui concerne ce robot particulier, n’a pas de valeur. Si quelqu’un acceptait de confirmer vos dires, ce serait différent. A propos, vous vous êtes bien vite débarrassé de ce robot. Pourquoi ?

— Il n’y avait aucune bonne raison de le conserver. Il était absolument hors d’usage, sans la moindre utilité pratique.

— Mais, pourquoi ?

Leebig brandit le poing vers Baley et, avec violence :

— Vous m’avez déjà posé la question, Terrien, et, moi, je vous ai répondu : il avait assisté à un meurtre qu’il avait été incapable d’empêcher.

— Oui, et vous m’avez dit également qu’un tel acte entraînait toujours la destruction intégrale du cerveau positronique, que la règle ne souffrait pas d’exception. Pourtant, lorsque Gruer fut empoisonné, le robot qui lui avait offert le breuvage empoisonné s’en tira avec des troubles cérébro-moteurs des membres inférieurs et des organes de phonation. Or, en tout état de cause, il avait été l’agent même de ce qui, sur le moment, parut un meurtre. L’auteur, dis-je, et non un simple témoin. Et, lui, a conservé suffisamment l’usage de son cerveau pour répondre à mes questions !

« Aussi j’affirme que l’autre robot, celui présent chez le Dr Delmarre, doit être mêlé au meurtre d’une façon beaucoup plus intime que le robot de l’inspecteur Gruer. Et je répète ce que j’ai dit :

« Le robot du Dr Delmarre a eu son propre bras utilisé comme arme du meurtre. »

— Fatras ridicule, glapit Leebig. Vous ne connaissez rien à la Robotique !

— Je vous l’accorde, répondit Baley. Mais je suggère, néanmoins, que le Chef de la Sûreté, Attlebish, mette sous séquestre les archives de votre usine et de votre atelier de réparations de robots. Ainsi pourrons-nous savoir de façon sûre si vous avez construit des robots à membres détachables et, si oui, si vous en avez envoyé au Dr Delmarre et à quelle date.

— Personne ne touchera à mes archives, s’écria Leebig.

— Et pourquoi ? Si vous n’avez rien à craindre ?

— Mais pourquoi, par tous les corps célestes, voulez-vous que j’aie tué Delmarre ? Dites-le-moi. Pour quel motif ?

— J’en vois deux, répliqua Baley. Tout d’abord, vous étiez très ami avec Mme Delmarre. Extrêmement ami. Et, après tout, les Solariens sont des êtres humains. Vous ne vous êtes uni à aucune femme, c’est vrai, mais cela ne vous rendait pas, pour autant, insensible à, disons, des impulsions animales. Vous avez vu Mme Delmarre, oh pardon, vous l’avez visionnée, alors qu’elle se trouvait assez légèrement vêtue et de…

— Non, s’écria Leebig au supplice.

Et Gladïa murmura, mais avec énergie :

— Non !

— Peut-être ne vous êtes-vous pas rendu compte de la nature de vos sentiments, poursuivit Baley sans s’inquiéter des dénégations, ou, si vous en avez vaguement pris conscience, vous vous êtes méprisé en raison de cette faiblesse et avez pris en haine Mme Delmarre qui vous l’avait inspirée. De plus, vous pouviez n’avoir que haine pour le Dr Delmarre qui, lui, en était le légitime époux. Vous avez demandé à Mme Delmarre d’être votre assistant ; vous avez pactisé avec votre libido jusqu’à ce point. Mme Delmarre refusa et votre haine n’en fut que plus vive. En assassinant le Dr Delmarre de telle façon que les soupçons aillent se porter sur Mme Delmarre, vous vous êtes vengé des deux êtres en même temps.

— Qui voudrait croire à de pareilles insanités, à de telles ordures ? demanda Leebig d’une voix rauque, presque inaudible : un autre terrien, une autre bête répugnante peut-être. Mais pas un Solarien.

— Je ne compte pas sur ce seul motif, répondit Baley, bien que je sois persuadé de son existence, plus ou moins inconsciente. Mais vous aviez aussi un motif beaucoup plus net : le Dr Rikaine Delmarre gênait vos plans et il vous fallait vous en défaire.

— Quels plans ? demanda Leebig.

— Les plans visant à une conquête de la Galaxie, docteur Leebig, répondit froidement Baley.


18

La réponse est donnée

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— Ce Terrien est fou s’écria Leebig en se tournant vers le reste de l’auditoire. C’est visible, non ?

Personne ne répondit. Certains regardèrent Leebig, d’autres Baley. Baley ne leur laissa pas le temps de se faire une opinion.

— Allons donc, docteur Leebig, dit-il. Reconnaissez-le une bonne fois, le Dr Delmarre allait rompre son association avec vous. Mme Delmarre pensait que son attitude venait de votre refus de vous marier. Moi, je ne le pense pas, le Dr Delmarre, lui-même, était en train de faire des plans pour un avenir où l’ectogenèse serait possible et le mariage, par conséquent, inutile. Mais le Dr Delmarre travaillait avec vous et donc savait, ou tout au moins pouvait deviner, plus que n’importe qui d’autre, quelles étaient vos préoccupations. Il pouvait savoir que vous étiez en train de vous livrer à des expériences dangereuses par leurs conséquences. Il a essayé de vous en dissuader. Lui-même fit part de ses craintes à l’inspecteur Gruer, mais sans donner de détails, parce qu’il n’était pas encore certain des détails. Il est visible que vous avez eu vent de ses soupçons et vous l’avez tué.

— De la folie, répéta Leebig. Je n’en écouterai pas davantage.

Mais Attlebish s’interposa :

— Vous écouterez jusqu’au bout, Leebig !

Baley se mordit la lèvre pour ne pas déployer prématurément toute la satisfaction qu’il ressentait au ton acerbe du Chef de la Sécurité.

— Au cours de cette même discussion dans laquelle vous m’avez parlé de robots à membres détachables, reprit Baley, vous avez également fait mention d’astronefs comportant des cerveaux positroniques incorporés. Vraiment, à ce moment-là, vous avez trop parlé. Peut-être vous êtes-vous dit que je n’étais qu’un Terrien incapable de comprendre tout ce qu’implique la Robotique ? Ou bien, comme je vous avais menacé de venir vous voir en présence effective, puis, ensuite, avais accepté de ne pas mettre cette menace à exécution, peut-être étiez-vous un peu hors de vous-même de soulagement ? Mais de toute façon, le Dr Quemot m’avait déjà dit que l’arme secrète sur laquelle les Solariens comptaient pour se rendre maîtres des Mondes Extérieurs était le robot positronique.

Quemot, de se voir ainsi mis en avant à l’improviste, réagit vigoureusement en s’écriant :

— Mais je voulais dire…

— Oui, vous l’entendiez d’un point de vue purement sociologique, je le sais bien. Mais cela m’a donné à penser. Considérons un astronef à cerveau positronique incorporé, par comparaison avec un astronef à équipage humain. Ce dernier, en cas de guerre ouverte, ne pourrait avoir recours aux robots, car un robot serait incapable de détruire des êtres humains à bord d’un astronef ennemi ou sur une planète ennemie. Il se révélerait totalement inapte à saisir la différence entre humains ennemis et humains alliés.

« Bien sûr, on peut lui dire que l’astronef adverse n’a pas d’humains à son bord. On peut lui raconter que c’est une planète inhabitée qu’il faut bombarder. Mais ce serait difficile de le lui faire croire. Car le robot voit bien que l’astronef où il se trouve a un équipage humain, il sait pertinemment que le monde sur lequel il vit est peuplé d’humains. Aussi va-t-il avoir tendance à postuler qu’il en est de même chez les ennemis. Il n’y aura qu’un expert en Robotique, et encore un excellent, tel que vous, docteur Leebig, pour le contraindre, sans trop de difficultés, à agir selon les directives données. Mais il existe bien peu d’experts qualifiés en ce domaine.

« Tandis qu’un astronef comportant uniquement un cerveau positronique incorporé attaquera gaillardement tout autre astronef qu’il a pour mission d’attaquer, à mon avis. Pour lui, naturellement, l’astronef adverse ne comporte pas d’équipage humain, il le considérera comme identique à lui-même. Il est facile de rendre un tel astronef incapable de recevoir des messages en provenance de bâtiments ennemis qui pourraient le détromper. Son armement, tant offensif que défensif, dépendant entièrement du cerveau positronique lui fournira une maniabilité bien supérieure à celle d’un astronef piloté. Il n’y aura pas à se préoccuper des quartiers de l’équipage, de l’approvisionnement alimentaire, de la régénération de l’air : aussi, pourra-t-il être mieux blindé, mieux armé, plus invincible qu’un autre bâtiment. Un seul astronef à cerveau positronique incorporé peut venir aisément à bout de flottes entières de bâtiments pilotés. Croyez-vous que je délire, maintenant ?

Il avait lancé cette dernière apostrophe au Dr Leebig, qui s’était dressé et restait debout, rigide, comme en catalepsie : sous l’effet de la colère ? ou de l’horreur ?

Baley n’obtint pas de réponse. Du reste, il n’aurait rien pu entendre. Quelque chose avait cédé et tous les Solariens hurlaient comme des déments. Klorissa avait le visage d’une furie et il n’était pas jusqu’à Gladïa qui, debout, ne brandît, elle aussi, un poing menaçant, mais si frêle.

Tous accusaient Leebig.

Baley relâcha son emprise sur lui-même. Il ferma les yeux. Il essaya, aussi, pendant quelques instants de détendre ses muscles, de calmer ses nerfs.

Enfin, le coup avait porté. Il avait finalement pressé le bon déclic. Quemot s’était livré à une analogie entre les robots solariens et les Ilotes de Sparte. Il avait dit que les robots étaient dans l’incapacité de se révolter, afin que les Solariens n’aient pas à s’en méfier.

Mais si quelque humain s’avisait à vouloir apprendre aux robots le moyen de malmener les humains, de vouloir, en d’autres termes, les rendre capables de se révolter ?

N’était-ce point là le crime par excellence ? Sur un monde tel que Solaria, est-ce que tous les habitants, jusqu’au dernier, ne se dresseraient pas comme un seul homme, avec la pire violence, contre celui qu’on soupçonnerait seulement de vouloir rendre les robots capables de malmener des humains ? Sur Solaria, où l’on comptait vingt mille robots pour un homme ?

Attlebish criait :

— Vous êtes en état d’arrestation. Il vous est formellement interdit de toucher à vos livres et à vos archives avant que le gouvernement ait eu le temps de les consulter.

Il continuait, s’étranglant presque, au milieu d’un infernal brouhaha.

Un robot s’approcha de Baley.

— Un message, Maître. Message du maître Daneel Olivaw.

Baley prit le message avec gravité, se retourna et cria :

— Un instant, je vous prie.

Sa voix eut un effet quasi magique. Ils se retournèrent tous vers lui, et tous ces visages graves et tendus (excepté le regard halluciné de Leebig) ne montraient rien d’autre que l’attention la plus soutenue pour les paroles du Terrien.

— Il serait vain de croire que le Dr Leebig va bien vouloir laisser intactes ses archives, dit Baley, et qu’il va gentiment attendre qu’un envoyé gouvernemental vienne s’en saisir. Aussi, dès le début de cette réunion, mon collègue, M. Daneel Olivaw, était-il parti pour le domaine du Dr Leebig. Je viens de recevoir de ses nouvelles. Il est actuellement à pied d’œuvre et va arriver chez le Dr Leebig d’un instant à l’autre, afin de s’assurer de sa personne et de l’incarcérer.

— M’incarcérer, moi, hurla Leebig, saisi d’une terreur quasi animale. (Ses yeux s’ouvrirent démesurément, la pupille dilatée :) Quelqu’un va venir ici ? En ma présence ? Oh ! non. Non !

Le second « non » fut crié d’une voix hystérique.

— Il ne vous sera fait aucun mal, répondit froidement Baley, si vous ne résistez pas.

— Mais je ne veux pas le voir. Je ne peux pas le voir. (Le roboticien tomba à genoux, sans même s’en rendre compte. Il joignait les mains en une poignante supplication désespérée :) Mais que voulez-vous donc ? C’est une confession que vous voulez ? J’avoue, oui, j’avoue, oui, le robot de Delmarre avait des membres détachables, oui, oui. C’est moi qui ai prémédité l’empoisonnement de Gruer. J’ai fait empoisonné la flèche qui vous était destinée, oui. J’ai même étudié les astronefs dont vous avez parlé, mais sans succès. Oui, j’avoue, j’avoue tout. Mais qu’il ne vienne pas. Ne le laissez pas venir. Faites qu’il s’en aille…

Il bredouillait.

Baley hocha la tête. Le bon déclic, là aussi. La menace de la présence effective d’un autre avait plus fait, pour obtenir l’aveu, que ne l’aurait fait toute torture physique.

Mais, brusquement, à quelque bruit ou mouvement en dehors du champ de vision et d’audition des autres, Leebig tourna la tête. Sa bouche s’ouvrit, béante d’effroi. Il leva les mains, comme pour tenir quelque chose à distance.

— Allez-vous-en, supplia-t-il. Partez. Non, ne venez pas. Pitié, n’approchez pas. Pitié…

Il essayait de s’enfuir à quatre pattes, mais semblait pétrifié. Alors, il plongea brusquement la main dans sa poche de veste. Elle en ressortit tenant quelque chose qu’il porta rapidement à la bouche. Il vacilla d’un côté, puis de l’autre, et s’abattit face contre terre.

Baley aurait voulu crier :

« Espèce d’idiot ! Ce n’est pas un être humain qui vient. C’est un de ces robots que vous aimez tant. »

Daneel Olivaw entra, tout soudain, dans le champ de vision. Un instant, il resta à contempler la silhouette crispée à terre.

Baley retint son souffle. Si Daneel arrivait à se rendre compte que c’était son apparence humaine qui avait forcé Leebig au suicide, les effets en seraient catastrophiques sur son cerveau asservi à la Première Loi.

Mais Daneel s’agenouilla seulement et ses doigts effleurèrent délicatement le corps de Leebig, ici et là. Puis, soulevant doucement la tête de Leebig, comme si elle lui était infiniment précieuse, il la prit contre lui et la caressa.

Son visage, aux traits merveilleusement sculptés, faisait face aux regards de tous. Il murmura :

— Un être humain est mort.


Baley attendait Gladïa. Elle lui avait demandé une ultime entrevue. Mais il ouvrit de grands yeux lorsqu’elle fit son apparition.

— Mais, je vous vois là, devant moi, en chair et en os ! s’exclama-t-il.

— Oui, répondit Gladïa. Comment l’avez-vous deviné ?

— Vous avez mis des gants.

— Oh ! (Toute confuse, elle regarda ses mains. Puis doucement :) Cela vous gêne-t-il ?

— Non, bien sûr. Mais qu’est-ce qui a pu vous décider à venir plutôt qu’à me parler par stéréovision.

— Eh bien ! (Elle eut un faible sourire.) Il faut bien que je m’y habitue, n’est-ce pas, Elijah ? Je veux dire, si je pars pour Aurore.

— Bon, alors tout s’arrange bien ?

— M. Olivaw semble avoir beaucoup d’influence. Tout s’est très bien arrangé. Je ne reviendrai jamais plus ici.

— Parfait. Vous n’en serez que plus heureuse, Gladïa. Vous pouvez me croire.

— J’ai un peu peur tout de même.

— Oui, je sais bien. Il vous faudra toujours vous trouver en présence des gens et vous n’aurez pas tout le confort que vous aviez sur Solaria. Mais vous vous y ferez et, ce qui est beaucoup plus important, vous oublierez toutes les épreuves par lesquelles vous venez de passer.

— Mais je ne voudrais rien oublier de tout cela, dit doucement Gladïa.

— Vous oublierez, croyez-moi. (Baley regarda la mince jeune femme, debout devant lui, et ajouta, non sans un petit pincement au cœur :) Et puis, vous vous marierez, un jour ou l’autre. Mais un vrai mariage, cette fois.

— Peut-être, dit-elle d’un ton triste, mais pour le moment je vous avouerai que cela ne m’attire guère.

— Bah ! vous changerez d’avis.

Et ils restèrent là, face à face, se regardant dans les yeux, en silence, un moment.

— Je ne vous ai jamais remercié, dit Gladïa.

— Ce n’était que mon travail, répondit Baley.

— Vous repartez pour la Terre, maintenant, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Je ne vous reverrai jamais ?

— Probablement pas, en effet. Mais pourquoi vous tracasser pour cela. Dans quarante ans au plus, je serai mort et vous n’aurez pas changé d’un iota. Vous serez toujours aussi séduisante que maintenant.

Son visage changea d’expression :

— Oh ! Ne dites pas cela !

— Puisque c’est la vérité.

Elle dit, rapidement, comme se sentant contrainte de changer de sujet :

— Vous savez, c’était vrai tout ce que vous aviez dit sur Jothan Leebig.

— Oui, je sais. D’autres roboticiens ont étudié ses archives et ont relevé des expériences portant sur des astronefs autopilotés. Ils ont découvert également d’autres robots aux membres détachables.

Gladïa eut un frisson d’horreur :

— Pourquoi a-t-il fait des choses aussi horribles, à votre avis ?

— Il avait peur des gens. Il s’est suicidé pour éviter le contact de quelqu’un et il était prêt à détruire d’autres mondes pour s’assurer que Solaria et son tabou contre la présence effective seraient à jamais respectés.

— Comment pouvait-il avoir des idées pareilles ? murmura-t-elle, alors que la présence de quelqu’un peut-être si…

De nouveau, il y eut un moment de silence, tandis qu’ils se faisaient face à dix pas de distance.

Puis Gladïa s’écria brusquement :

— Oh ! Elijah, vous allez me trouver si dévergondée.

— Pourquoi vous trouverais-je dévergondée ?

— Puis-je vous toucher, Elijah ? Je ne vous reverrai plus jamais.

— Si cela peut vous faire plaisir.

Elle s’approcha de lui, pas à pas, les yeux brillants, mais restant craintive et effarouchée tout de même. Elle s’arrêta à trois pas de lui, puis lentement, comme plongée dans une transe, elle se mit à ôter le gant de sa main droite.

Baley ébaucha un geste apaisant :

— Pas d’acte inconsidéré, Gladïa !

— Je n’ai pas peur, dit Gladïa.

Sa main était dénudée. Elle tremblait en la lui tendant. Baley tremblait lui aussi en prenant sa petite main dans la sienne. Ils restèrent ainsi un moment, la main de Gladïa, une petite chose timide, tout effarouchée de se trouver prise dans la sienne. Il ouvrit la main et elle la retira vivement, puis, d’un mouvement vif et imprévisible, elle effleura d’une légère caresse, la joue de Baley un bref instant.

— Merci et adieu, Elijah ! dit-elle.

— Adieu, Gladïa, dit-il en la regardant partir.

La pensée même qu’un astronef l’attendait pour le ramener sur Terre n’effaça pas le sentiment d’une perte irrémédiable qu’il éprouva à cet instant.


Le regard que lui lança le sous-secrétaire Albert Minnim prétendait à un accueil chaleureux, quoique légèrement guindé.

— Je suis heureux de vous voir de retour sur Terre. Votre rapport, bien sûr, nous est parvenu avant votre arrivée et est actuellement à l’étude. Vous avez fait du bon travail. Cette enquête va encore améliorer votre dossier.

— Merci, monsieur, dit Baley.

Toute l’ivresse du succès avait disparu en lui. Il se trouvait de nouveau à Terre, à l’abri des cavernes d’acier ; il avait entendu la voix de Jessie (il lui avait déjà parlé) et, pourtant, il se sentait étrangement vide.

— Néanmoins, continua Minnim, votre rapport ne portait que sur l’enquête du meurtre. Mais il y avait une autre question qui nous préoccupait. Pourriez-vous me faire votre rapport sur ce problème ? Verbalement, s’entend.

Baley hésita et sa main se porta automatiquement à sa poche intérieure où il pouvait, de nouveau, trouver le tiède réconfort de sa pipe.

— Vous pouvez fumer, Baley, dit aussitôt Minnim.

Baley étira quelque peu en longueur le rituel du bourrage et de l’allumage de sa pipe :

— Je ne suis pas sociologue, dit-il finalement.

— Vraiment ? (Minnim eut un bref sourire.) Il me semble que nous en avons déjà discuté. Un détective qui réussit doit être un bon sociologue, empirique certes, mais sociologue tout de même, qu’il connaisse, ou non, l’équation de Hackett. Je pense que, si j’en juge par votre gêne présente, vous avez vos idées à vous sur les Mondes Extérieurs, mais ne savez trop ce que, moi, je penserai.

— Si vous l’envisagez sous cet aspect, monsieur… Lorsque vous m’avez envoyé sur Solaria, vous m’avez posé une question : vous m’avez demandé de découvrir quels étaient les points faibles des Mondes Extérieurs. Leurs points forts étant : leurs robots, leur faible densité démographique, leur longévité, quels pouvaient être leurs points faibles ?

— Eh bien ?

— Je crois connaître les points faibles des Solariens, monsieur.

— Vous pouvez donc répondre à ma question. Parfait. Allez-y !

— Eh bien, leurs points faibles, monsieur, sont également leurs robots, leur faible densité démographique, leur longévité.

Minnim fixa Baley sans changer d’expression. Ses doigts dessinaient machinalement des figures géométriques sur les papiers du bureau.

— Qu’est-ce qui peut vous le faire croire ? demanda-t-il simplement.

Baley avait passé des heures à mettre de l’ordre dans ses idées pendant le voyage de retour. Il avait mis en balance, d’un côté, la thèse officielle et, de l’autre, des arguments solides, fortement charpentés. Mais, pour le moment, il se trouvait pris de court.

— Je ne sais trop comment expliquer clairement ce qui m’a conduit à cette idée, dit-il.

— Aucune importance. Racontez ça à votre manière. De toute façon, il ne s’agit que d’une première approximation.

— Eh bien, monsieur, dit Baley, les Solariens ont perdu, délibérément, quelque chose que l’humanité possède depuis des millénaires, quelque chose qui est plus important encore que la puissance atomique, que les villes, que l’agriculture, que les outils, que le feu même ! oui, car c’est ce quelque chose qui a rendu tout le reste possible.

— Je ne suis pas doué pour les devinettes, Baley. De quoi s’agit-il ?

— Ils ont perdu l’instinct tribal, monsieur : ils font fi de la coopération entre individus. Solaria s’est entièrement débarrassé de toute vie communautaire : c’est un monde peuplé d’individus solitaires, et le seul sociologue de la planète se réjouit qu’il en soit ainsi. Au fait, ce sociologue ignore tout de la sociologie statistique, car il découvre, par lui-même, sa propre science. Il n’y a personne pour le guider, personne pour l’aider, encore moins personne pour lui suggérer des possibilités qu’il n’a pas envisagées. La seule science qui se développe avec succès sur Solaria, c’est la Robotique et, même dans ce domaine, ils ne sont qu’une poignée à s’en occuper. D’ailleurs, lorsqu’il s’est agi d’interaction entre hommes et robots, c’est à un Terrien qu’ils ont dû faire appel pour analyser leur problème.

« L’art solarien est abstrait. Sur Terre, nous avons aussi des œuvres abstraites, mais elles ne représentent qu’un des aspects de l’Art. Par contre, sur Solaria, l’art non figuratif est la seule manifestation esthétique. Le sentiment humain a complètement disparu. L’avenir que les Solariens recherchent et désirent repose sur l’ectogenèse et l’isolement intégral dès la naissance.

— Cela me semble assez horrible, dit Minnim. Mais là n’est pas la question. Est-ce dangereux ?

— Je crois que cet état de choses est nocif, oui. Sans contacts réels entre humains, le principal attrait de la vie disparaît ; la plus grande partie des valeurs intellectuelles également ; la plupart des raisons de vivre font défaut. La vision tridimensionnelle ne peut pas remplacer l’entrevue directe. D’ailleurs, les Solariens eux-mêmes se rendent bien compte du sentiment d’éloignement que comporte cette forme artificielle de relations humaines.

« Et s’il ne suffisait pas de cet isolement de l’individu pour déclencher une stagnation de la culture, le phénomène de leur longévité vient y contribuer. Sur Terre, nous avons un flot continu de jeunes qui aiment le changement parce qu’ils n’ont pas eu le temps de s’encroûter dans leurs habitudes. Je suppose qu’il existe un point d’équilibre entre une vie assez longue pour réaliser quelque chose et assez courte pour le renouvellement constant de la jeunesse, à un rythme qui ne soit pas trop lent. Mais, sur Solaria, le rythme de renouvellement est bien trop lent.

Minnim continuait à dessiner des figures géométriques du bout du doigt.

— Intéressant. Très intéressant. (Il releva la tête ce fut comme si un masque était tombé : son regard brillait de joie :) Vous avez l’esprit très pénétrant, inspecteur.

— Merci, dit Baley, avec une certaine raideur.

— Voulez-vous savoir pourquoi je vous ai poussé à me faire part de vos idées ? (Comme un petit garçon, il se cramponnait à son plaisir. Il continua, sans attendre la réponse de Baley :) Nos sociologues se sont déjà livrés à une analyse préliminaire de votre rapport et je me demandais si vous aviez une vague idée des bonnes nouvelles que vous aviez rapportées pour la Terre. Je vois bien que vous vous en étiez rendu compte.

— Mais, dit Baley, un instant. Le problème comporte d’autres aspects.

— Certes, reconnut Minnim, transporté de joie : Solaria ne peut pas remédier à cet état de choses. La stagnation ne peut que s’accentuer maintenant que le point critique est dépassé. Les Solariens dépendent trop des robots, ils comptent trop sur eux, alors qu’un robot quelconque est dans l’incapacité formelle de corriger un enfant : cette correction pourrait avoir des effets bénéfiques pour l’avenir de l’enfant, mais le robot est aveugle à toute autre considération que la douleur présente qu’il devrait infliger. De même, du point de vue collectif, les robots ne peuvent pas corriger toute une planète en faisant table rase de toutes les institutions établies lorsqu’elles se sont révélées nocives. Ils sont aveugles à toute autre conception que l’idée immédiate du chaos qui en résulterait. Aussi, la seule issue pour les Mondes Extérieurs est-elle une stagnation perpétuelle et la Terre se trouvera peu à peu libérée de leur emprise. Ces nouveaux faits changent toutes les données du problème. Une révolte ouverte ne sera même pas nécessaire. La liberté nous reviendra progressivement.

— Un instant, répéta Baley, un ton plus haut. Pour le moment, c’est de Solaria seule que nous parlions, non d’aucun autre Monde Extérieur.

— Mais c’est du pareil au même. Votre sociologue solarien, Kimot…

— Quemot, monsieur.

— Oui, Quemot. Il vous a bien dit, n’est-ce pas, que les autres Mondes Extérieurs étaient en train de suivre la même voie que Solaria ?

— Effectivement, c’est ce qu’il m’a dit, mais il n’avait aucun renseignement de première main sur les autres Mondes Extérieurs et, de plus, ce n’était pas un sociologue. Tout au moins, pas un véritable sociologue scientifique. Je pensais m’être suffisamment expliqué là-dessus.

— Nos sociologues à nous vérifieront ses théories.

— Mais, eux aussi, vont se trouver à court de renseignements exacts. Nous ignorons tout des Mondes Extérieurs vraiment importants.

« Tenez, prenons Aurore, par exemple : le monde de Daneel. A mon avis, il semble peu rationnel de s’attendre qu’un tel monde soit comme Solaria. En fait, il n’y a qu’un seul monde pour ressembler à Solaria et c’est…

Mais Minnim écartait le sujet d’un mouvement gracieux et satisfait de sa main manucurée :

— Nos sociologues vérifieront, vous dis-je, et je suis sûr qu’ils seront d’accord avec les théories de Quemot.

Le regard de Baley s’assombrit ; si les sociologues de la Terre étaient assez impatients d’obtenir des nouvelles rassurantes, ils tomberaient d’accord avec Quemot, ça ne faisait pas un pli. On fait dire tout ce qu’on veut aux statistiques, pourvu qu’on en établisse un assez grand nombre, avec un but bien déterminé en tête, surtout si l’on fait fi de documents probants, mais gênants.

Il hésita : valait-il mieux parler tout de suite, alors qu’il avait l’oreille d’un membre important du gouvernement, ou bien…

Son hésitation avait duré un instant de trop. Minnim reprenait la parole, farfouillant dans ses papiers et s’inquiétant de questions plus terre à terre.

— Encore quelques petites questions, inspecteur, à propos de l’affaire Delmarre proprement dite, et vous pourrez disposer. Aviez-vous l’intention de pousser Leebig au suicide ?

— Je voulais simplement le contraindre à l’aveu, monsieur. Je n’avais pas prévu ce suicide, étant donné que la personne qui approchait de lui n’était qu’un humanoïde ; à proprement parler, un robot n’enfreignait pas le tabou de la présence effective. Mais, à dire vrai, sa mort ne me cause aucun remords : c’était vraiment quelqu’un de très dangereux : il se passera bien du temps avant qu’on retrouve un homme à la fois aussi brillant et aussi névrosé.

— Je suis bien d’accord avec vous sur ce point, dit sèchement Minnim, et me félicite de sa mort. Mais, n’avez-vous pas envisagé dans quelle situation gênante vous vous seriez trouvé si les Solariens avaient pris le temps de réfléchir ? Ils se seraient facilement rendu compte de l’impossibilité matérielle où se trouvait Leebig d’assassiner Delmarre.

Baley ôta sa pipe de sa bouche, mais se ravisa et ne dit rien.

— Allons, inspecteur, continua Minnim, vous savez pertinemment que ce n’est pas lui l’assassin. Un tel meurtre exigeait la présence effective du meurtrier et Leebig serait mort plutôt que d’envisager pareille éventualité. Il s’est d’ailleurs suicidé pour ce motif.

— C’est vrai, monsieur, répondit Baley. J’ai tablé sur le fait que les Solariens allaient être trop horrifiés par les agissements de Leebig avec des robots pour s’inquiéter du reste.

— Bon. Alors, qui a tué Delmarre, en fin de compte ?

Baley dit, en mesurant ses mots :

— Si vous entendez par là qui a porté le coup fatal, c’est évidemment la personne que tous les Solariens considéraient comme coupable : Gladïa Delmarre, la propre épouse de la victime.

— Et vous l’avez laissée s’enfuir ?

— D’un point de vue moral, dit Baley, la responsabilité de ce meurtre ne lui incombe pas. Leebig savait que Gladïa se disputait tant et plus avec son mari, à là moindre occasion. Il a dû apprendre dans quel état de fureur elle pouvait se mettre au cours de ces querelles. Leebig voulait que la mort du mari incriminât automatiquement l’épouse. Aussi fit-il parvenir à Delmarre un robot auquel, à mon avis, il avait donné des instructions très précises : habile comme il l’était, il a dû ordonner au robot de tendre à Gladïa, au comble de la fureur, l’un de ses bras détachables. Ayant une arme entre les mains, au moment crucial, elle a brandi cette matraque improvisée dans une espèce d’état second et a frappé avant que, ni le robot ni Delmarre, puissent intercepter son geste. Gladïa se trouve avoir été, entre les mains de Leebig, un instrument aussi inconscient que le robot lui-même.

— Le bras du robot devait être souillé de sang et de cheveux, dit Minnim.

— Très certainement, répondit Baley. Mais c’est Leebig qui s’est occupé de ce robot. Il a pu facilement donner ordre aux autres robots qui auraient remarqué ce détail d’oublier tout ce qui concernait leur semblable. Le Dr Thool aurait pu, lui aussi, s’en apercevoir, mais il ne s’est occupé que du cadavre et de la femme évanouie. L’erreur de Leebig fut de croire que la culpabilité de Gladïa s’étalerait d’une manière si flagrante que l’absence d’une arme quelconque sur les lieux du crime ne pourrait la sauver. De plus, il ne pouvait pas prévoir qu’on ferait appel à un Terrien pour mener l’enquête.

— Aussi, une fois Leebig mort, vous vous êtes arrangé pour faire évader la meurtrière de Solaria. Etait-ce pour la sauver au cas où les Solariens se seraient mis à réfléchir à toute cette histoire ?

Baley haussa les épaules :

— Elle en avait assez enduré. Elle avait toujours été une victime : incomprise de son mari, le jouet de Leebig, la paria de tout Solaria.

— Et vous, vous avez accommodé la loi à votre idée pour satisfaire un caprice personnel ?

L’âpre visage de Baley se durcit :

— Ce n’était pas un caprice. J’étais au-dessus des lois de Solaria. Pour moi, les intérêts de la Terre étaient primordiaux et, pour les défendre, il a bien fallu que je fasse en sorte qu’on se débarrasse de Leebig. Lui, il était dangereux. Quant à Mme Delmarre… (Il fit face à Minnim, en pleine conscience du pas décisif qu’il faisait.) Quant à Mme Delmarre, reprit-il, elle m’a servi de cobaye pour une expérience.

— Quelle expérience ?

— Je voulais savoir si elle oserait vivre dans un monde où la présence effective des gens est courante, et même de règle. J’étais curieux de savoir si elle aurait le courage de se dégager d’habitudes aussi profondément ancrées en elle. J’avais peur qu’elle ne refuse de partir, qu’elle insiste pour demeurer sur Solaria, qui, pour elle, était un vrai purgatoire, au lieu de renoncer au mode de vie artificiel des Solariens. Mais elle a choisi le dépaysement, avec tout ce qu’il comporte. J’en suis heureux ; pour moi, c’est une espèce de symbole. Son geste m’a paru ouvrir toutes grandes les portes du salut, de notre salut.

— De notre salut ! dit énergiquement Minnim. Que diable voulez-vous dire ?

— Pas du vôtre personnellement, ni du mien, monsieur, dit Baley avec gravité, mais du salut de l’humanité tout entière. Vous vous trompez en ce qui concerne les autres Mondes Extérieurs : ils ont peu de robots, la présence effective est de règle et, eux aussi, ont procédé à l’enquête sur Solaria ; R. Daneel Olivaw était là-bas, avec moi, souvenez-vous, et, lui aussi, il va rendre compte. Il y a le danger qu’un jour ils deviennent comme Solaria, mais il est probable qu’ils se rendront compte assez tôt du péril. Ils trouveront un compromis entre une démographie démentielle et un malthusianisme redoutable. Aussi, resteront-ils les chefs de l’humanité.

— C’est votre opinion à vous, dit Minnim, très sec.

— Oui, et autre chose encore : il existe un monde comme Solaria : la Terre.

— Inspecteur Baley !

— Je vous l’assure, monsieur. Nous sommes comme les Solariens, mais à rebours. Eux, ils se sont retirés dans leur isolement les uns des autres. Nous, nous sommes isolés du reste de la Galaxie, par notre volonté propre. Ils ne peuvent aller au-delà de leurs domaines inviolables. Nous ne pouvons aller au-delà de nos cités souterraines. Ce sont des Généraux, sans troupes, avec juste des robots, qui ne peuvent pas répondre. Nous sommes des Troupes sans généraux, avec juste des cités où nous nous murons par peur du dehors. (Baley crispait les poings.)

Minnim dit d’un ton désapprobateur :

— Inspecteur, vous avez traversé de lourdes épreuves. Vous avez grand besoin de repos. Je vous l’accorde. Vous avez un mois de vacances à plein salaire, avec une promotion au bout.

— Merci, monsieur, mais ce n’est pas ce que je désire le plus. Je désire que vous m’écoutiez. Il n’y a qu’une seule issue au cul-de-sac où nous nous trouvons : vers le haut, vers l’Espace. Il y a là-bas des millions de Mondes. Les Spaciens n’en occupent que cinquante. Ils sont peu nombreux, ils ont une grande longévité. Nous sommes légion et notre temps est court. Nous sommes bien mieux armés qu’eux pour partir en exploration et coloniser. Nous avons, une croissance démographique suffisante pour nous pousser en avant et les générations se succèdent à un rythme assez rapide pour nous donner des réserves inépuisables d’éléments jeunes et téméraires. N’oublions pas qu’en premier lieu ce sont nos ancêtres qui colonisèrent les Mondes Extérieurs.

— Oui, oui. Je vois, mais je crains de n’avoir pas le temps de vous entendre davantage.

Bien que Baley sentît parfaitement l’impatience qu’avait son interlocuteur d’être débarrassé de lui, il demeura imperturbable, à la même place.

— Lorsque les premières colonies bâtirent là-bas des mondes supérieurs au nôtre, en technique pure, nous avons bâti sous terre des cocons où nous nous sommes réfugiés. Les Spaciens nous faisaient prendre conscience de notre infériorité : alors, nous nous sommes cachés. Mais ce n’est pas là une bonne réponse. Pour éviter le cycle destructeur des révoltes et des répressions, il faut entrer en compétition avec eux : suivre leurs traces s’il le faut, et devenir leur chef si nous le pouvons. Mais, pour cela, il nous faut faire face au vide : il faut que nous apprenions à faire face à l’espace. Il est trop tard pour que, nous, nous l’apprenions. Mais nous devons l’apprendre à nos enfants. C’est une question de vie ou de mort.

— Prenez du repos, inspecteur.

— Ecoutez-moi, monsieur, s’écria violemment Baley. Si les Spaciens sont forts et que, nous, nous restions où nous en sommes, alors, dans moins d’un siècle, la Terre sera détruite : Cela a été mathématiquement prévu. C’est vous qui l’avez dit vous-même. Si réellement les Spaciens étaient faibles et s’affaiblissaient de jour en jour, nous pourrions peut-être nous en sortir. Mais qui dit que les Spaciens sont faibles ? Les Solariens, un point c’est tout. Nous n’en savons pas plus.

« Je n’ai pas fini. Il y a une chose que nous pouvons changer, que les Spaciens soient faibles ou forts. Nous pouvons changer ce que nous sommes. Faisons face à l’espace, et jamais nous n’aurons besoin de nous révolter. Nous pouvons, nous aussi, nous répandre sur des foules de mondes à nous. Nous deviendrons, nous aussi, des Spaciens. Mais, si nous restons ici, sur Terre, blottis comme des lapins, alors il sera impossible d’enrayer le cycle infernal des révoltes inutiles et fatales. Et ce ne sera que pis si les gens se bercent d’espoirs fallacieux, en croyant à la faiblesse des Spaciens. Allez-y. Consultez les sociologues : présentez-leur mes arguments. Et, s’ils ne sont pas convaincus, trouvez le moyen de m’expédier sur Aurore. Je vous rendrai compte de ce que sont réellement les Spaciens, et nous verrons alors ce que la Terre doit faire.

Minnim acquiesça :

— Oui, oui. Au revoir, maintenant, inspecteur Baley.

Baley s’en fut, le cœur plein d’enthousiasme. Il ne s’était pas attendu à obtenir une franche victoire sur Minnim. On ne remporte pas, en un jour, ni en un an, la victoire sur des réflexes conditionnés. Mais il avait vu l’expression de curiosité, d’hésitation, de réflexion, passer sur les traits de Minnim et obscurcir, tout au moins un instant, sa jubilation précédente.

Baley envisageait l’avenir sous l’aspect suivant : Minnim allait consulter les sociologues. Il y en aurait bien un ou deux qui allaient hésiter. Ils allaient se poser des questions. Ils feraient appel aux lumières de Baley.

Dans un an, pensait Baley, un an pas plus, je serai en route pour Aurore et, dans une génération, les Terriens affronteront de nouveau l’Espace.

Baley monta sur l’express du Nord. Bientôt, il allait voir Jessie. Mais, est-ce qu’elle comprendrait ? Et aussi Bentley, son fils de dix-sept ans ? Est-ce qu’à dix-sept ans le fils de Ben se tiendrait sur un monde nouveau, vide, pour une vie, face à l’Espace ?

Quelle pensée effrayante ! Baley avait toujours peur des espaces libres. Mais il n’avait plus peur de sa peur. Ce n’était plus quelque chose à fuir, cette peur, mais quelque chose à combattre, à maîtriser.

Baley sentît qu’une espèce de démence s’était retirée de lui. Dès le premier instant, les espaces libres avaient exercé sur lui leur magique attrait, dès cet instant même où dans le véhicule de surface il avait joué Daneel : il avait fait ouvrir le toit pour pouvoir se dresser à l’air libre.

A l’époque, il n’avait pas compris ce qui l’avait poussé. Daneel avait estimé que c’était un sentiment morbide. Lui, Baley, il avait cru qu’il devait faire face au vide par conscience professionnelle, pour résoudre ce crime. C’était seulement le dernier soir, sur Solaria, lorsqu’il avait déchiré la tenture voilant la fenêtre qu’il avait enfin compris. Il avait besoin de faire face au vide sans autre raison que l’attrait qu’il exerçait, que la promesse de libération qu’il évoquait.

Ils seraient légion, sur la Terre, à éprouver ce même besoin, si seulement on attirait leur attention sur l’Espace, si on leur faisait franchir le premier pas.

Il regarda autour de lui.

L’express continuait sa course. Tout, autour de lui, baignait dans une lumière artificielle : les immenses immeubles qui défilaient devant lui, les enseignes flamboyantes, les vitrines illuminées, les usines et la foule. La foule, le bruit, les lumières, encore plus de foule, de bruit, de gens, et de gens, et de gens…

Et, maintenant, tout lui paraissait étranger.

Il ne pouvait plus s’y incorporer, s’y perdre.

Il était parti pour résoudre un meurtre et il lui était arrivé quelque chose.

Il avait dit à Minnim que les villes étaient des cocons, et c’est bien ce qu’elles étaient. Mais quelle est la première chose qu’un papillon doit faire avant d’être un vrai papillon ? Il lui faut quitter le cocon, briser le cocon. Et une fois qu’il en est sorti, il ne peut plus y rentrer.

Baley avait quitté la ville. Il ne pouvait plus y rentrer. Il ne participait plus à la cité, les cavernes d’acier lui étaient étrangères. Et ceci était comme il devait l’être.

Il en serait de même pour d’autres. La Terre renaîtrait à la vie de surface et les Hommes de la Terre vogueraient vers l’Espace.

Il sentait son cœur battre à coups précipités et le bruit de la vie tout autour de lui s’estompa en un murmure inaudible.

Il se souvenait de son rêve sur Solaria. Il comprenait enfin. Il leva la tête, et au travers de l’acier, du béton, de l’humanité, au-dessus de lui, il le vit. Il vit ce phare planté dans l’Espace pour attirer les hommes vers ailleurs.

Il voyait son éclat rayonner jusqu’à lui, l’éclat éblouissant des pleins feux du soleil.