Isaac Asimov

Cailloux dans le ciel


A mon père

qui, le premier, m’a initié à la Science-Fiction


1. UN HOMME LÈVE LE PIED

<p>1. UN HOMME LÈVE LE PIED</p>

Deux minutes avant de disparaître pour toujours de la surface de la Terre qu’il connaissait, Joseph Schwartz déambulait le long des rues accueillantes de la banlieue de Chicago en se récitant des vers de Browning.

Ce qui, en un sens, était quelque peu étrange : une personne non avertie n’aurait jamais imaginé en le croisant que Schwartz fût un inconditionnel de Browning. Il ressemblait trait pour trait au personnage qu’il était : un tailleur à la retraite manquant entièrement de ce qu’il est convenu, aujourd’hui, d’appeler culture générale. Et cependant, doué d’une grande curiosité, il avait énormément lu et cette boulimie intellectuelle lui avait fait acquérir des aperçus dans pratiquement tous les domaines du savoir ; doué d’une mémoire exceptionnelle il n’avait rien oublié de ce qu’il avait appris.

Ainsi, par exemple, il avait lu deux fois Rabbi Ben Ezra de Browning dans sa jeunesse et, bien entendu, il connaissait cette œuvre par cœur. Une grande partie du poème lui demeurait obscure, mais depuis quelques années, les trois premiers vers chantaient dans son cœur.

Et ce jour-là, un jour d’été de l’an 1949 plein de soleil et de lumière, il se les récitait dans son for intérieur : Vieillissons ensemble !

Le meilleur, encore, est à naître.

L’apogée, la raison d’être de tout ce qui a été vécu. Schwartz était profondément d’accord avec le poète. Après les dures années de sa jeunesse européenne et les difficultés qu’il avait connues aux Etats-Unis où il avait émigré, la sérénité d’une vieillesse confortable était une plaisante perspective. Il avait une maison, il avait un peu d’argent… de quoi se retirer. Ce qu’il avait fait. Avec une femme en bonne santé, deux filles bien mariées, un petit-fils pour réjouir ses dernières années en ce bas monde – les plus délectables, quelles raisons aurait-il eues de se plaindre ?

Bien sûr, il y avait la bombe atomique et toutes ces discussions quelque peu choquantes sur l’éventualité d’une troisième guerre mondiale mais Joseph Schwartz croyait en la bonté intrinsèque de la nature humaine. Il n’imaginait pas qu’il pourrait y avoir un nouveau conflit. Il ne concevait pas que la Terre pourrait assister une seconde fois au déchaînement de la fureur de l’atome.

Aussi adressait-il un sourire indulgent aux enfants qu’il rencontrait sur son chemin en leur souhaitant silencieusement de passer vite et sans trop de difficultés le cap de la jeunesse pour entrer dans les eaux paisibles de la meilleure partie de l’existence.

Il leva le pied pour éviter une poupée de chiffons abandonnée au milieu du trottoir, enfant trouvée en attente de parents adoptifs. Il ne l’avait pas encore tout à fait reposé par terre quand…

Dans un autre quartier de Chicago était installé l’Institut de Recherches nucléaires. Là aussi, les gens avaient peut-être une opinion quant à la valeur essentielle de la nature humaine mais c’était à leurs yeux des théories dont ils ne se vantaient pas puisque l’on n’avait pas encore inventé l’instrument susceptible de mesurer quantitativement l’être humain. Et, quels que fussent leurs points de vue personnels, ils en étaient tous à espérer que la foudre du ciel empêcherait ladite nature (et la maudite ingéniosité) humaine de transformer la moindre découverte innocente et intéressante en une arme de mort.

Et pourtant, le chercheur atomiste qui, en dépit des tiraillements de sa conscience, était incapable, aiguillonné qu’il était par sa curiosité, de renoncer à des travaux susceptibles d’anéantir la moitié de la Terre, eût sans hésiter risqué sa vie pour sauver celle du plus falot de ses contemporains.

Ce fut la luminescence bleuâtre scintillant derrière le dos du chimiste qui attira l’attention du Dr Smith.

Il la remarqua en pénétrant dans le laboratoire dont la porte était entrouverte. Le chimiste, un jeune homme d’humeur folâtre, sifflotait tout en inclinant une éprouvette graduée contenant une solution volumétrique. Une poudre blanche flottait paresseusement dans le liquide où elle se dissolvait sans se presser. C’était tout. Soudain, l’instinct qui avait ordonné au Dr Smith de s’arrêter net le poussa à agir.

Il se rua à l’intérieur de la pièce, s’empara d’une règle métallique et balaya d’un seul coup tout ce qui se trouvait sur le bureau. Il y eut un sinistre sifflement de métal en fusion.

Une goutte de sueur glissa le long du nez du Dr Smith.

Le chimiste contempla d’un air hébété le sol cimenté sur lequel les éclaboussures métalliques s’étaient déjà solidifiées. Il en émanait encore une forte chaleur.

— Que s’est-il passé ? demanda-t-il d’une voix mal assurée.

Le Dr Smith haussa les épaules. Il était secoué, lui aussi.

— Je ne sais pas. Ce serait plutôt à vous de me le dire. Qu’est-ce qu’on fabrique ici ?

— Rien, répondit le jeune homme sur un ton plaintif. Ce n’était qu’un spécimen d’uranium brut. J’effectuais un dosage électrolytique au cuivre… je ne comprends pas ce qui a pu se produire.

— Ce qui s’est produit, je l’ignore, jeune homme, mais je vais vous dire ce que j’ai vu : une aura lumineuse émanant de ce creuset de platine. Il y avait là des radiations dures. C’est sur de l’uranium que vous travailliez, dites-vous ?

— Oui, mais de l’uranium à l’état brut ! Ce n’est pas dangereux. Je veux dire que la pureté de l’échantillon est l’une des conditions les plus importantes de la fission, n’est-ce pas ? (Il s’humecta les lèvres.) Pensez-vous qu’il y a eu fission, monsieur ? Ce n’était pas du plutonium et il n’y a pas eu de bombardement particulaire.

— Et le spécimen était inférieur à la masse critique, ajouta pensivement le Dr Smith. Inférieur à la masse critique telle que nous la connaissons, en tout cas. (Il laissa errer son regard sur le bureau au-dessus de marbre, sur les armoires noircies dont la peinture faisait des cloques, sur les traînées argentées qui striaient le plancher.) Toutefois, la température de fusion de l’uranium est d’environ 1 800° et nous ne connaissons pas suffisamment les phénomènes nucléaires pour nous permettre d’en parler à la légère. Après tout, cette pièce doit être saturée de radiations. Quand ce sera refroidi, il faudra récupérer ces parcelles pour les analyser à fond.

Le Dr Smith jeta un coup d’œil songeur autour de lui et, s’approchant du mur qui lui faisait face, il en toucha avec hésitation la surface à la hauteur de son épaule.

— Qu’est-ce que c’est ? Ça a toujours été là ?

— Quoi donc ?

Le chimiste le rejoignit précipitamment et examina ce que lui indiquait le Dr Smith. C’était un tout petit trou qui aurait pu avoir été fait par un clou mince. Mais qu’au lieu de retirer, on eût enfoncé dans l’épaisseur du mur à travers le plâtre et la brique. On apercevait, en effet, le jour de l’autre côté.

— C’est la première fois que je vois ça, fit le jeune homme en secouant la tête. Mais il faut bien dire que je n’y ai jamais fait attention non plus.

Smith ne répondit pas. Il recula lentement et, ce faisant, passa devant le thermostat, un boîtier parallélépipédique fait d’une tôle mince. L’eau qu’il contenait tourbillonnait sous l’action de l’agitateur qui la brassait avec une régularité de métronome atteint de schizophrénie tandis que, au fond du récipient, les ampoules servant de réchauffeur s’allumaient et s’éteignaient avec affolement au rythme du déclic d’un relais au mercure.

— Et cela ? Est-ce que ça y était ?

Le Dr Smith, tout en parlant, gratta du bout de l’ongle quelque chose sur la face la plus large du thermostat. Un petit cercle que l’on aurait dit fait à l’emporte-pièce dans la tôle un peu au-dessus du niveau de l’eau.

Le chimiste écarquilla les yeux.

— Je vous garantis que cela n’existait pas avant.

— Hum… Y a-t-il un second trou de l’autre côté ?

— Que le diable m’emporte ! Oui, monsieur, il y en a un !

— Bon ! Venez ici. Vous allez regarder à travers. Coupez le thermostat, je vous prie. Là… ne bougez plus. (Smith posa le doigt devant le trou du mur.) Que voyez-vous ?

— Votre doigt, monsieur. C’est là où le mur est percé ? Le Dr Smith ne répondit pas à la question.

— Regardez dans la direction opposée, dit-il avec un calme qu’il était loin d’éprouver. Qu’est-ce que vous voyez, maintenant ?

— Rien.

— Mais c’est là qu’était posé le creuset contenant l’uranium. Vous visez exactement cet endroit, n’est-ce pas ?

— Il me semble, murmura le chimiste avec réticence. Le Dr Smith jeta un coup d’œil au nom apposé sur la porte qu’il n’avait pas refermée et reprit sèchement :

— Cette affaire doit être considérée comme ultra-secrète, monsieur Jennings. Je vous interdis d’en parler à qui que ce soit. Vous m’avez compris ?

— Parfaitement, monsieur.

— Eh bien, allons-nous-en. On chargera le service de détection des radiations de visiter les lieux. Quant à nous, nous allons faire un tour à l’infirmerie.

L’autre pâlit.

— Vous croyez que nous avons été irradiés, monsieur ?

— Nous verrons bien.

Mais on ne décela aucun symptôme sérieux de brûlures par radiations. La numération globulaire des deux hommes était normale et l’examen de leurs racines capillaires se révéla négatif. Les nausées qu’ils ressentaient furent attribuées à une réaction psychosomatique et ce fut le seul syndrome qu’ils manifestèrent.

Dans tout l’Institut, personne, ni à ce moment ni plus tard, ne se révéla capable d’expliquer pourquoi un creuset contenant un échantillon d’uranium brut d’une masse très inférieure à la masse critique, et qui, par surcroît, n’était pas soumis à un bombardement direct de neutrons, s’était brusquement liquéfié en émettant une luminosité aussi dangereuse que significative.

La seule conclusion à laquelle on parvint fut que la physique nucléaire recelait encore de bizarres et inquiétantes zones d’ombres.

Pourtant, le Dr Smith ne put se résoudre à dire toute la vérité dans le rapport final qu’il rédigea. Il ne fit pas allusion aux trous dans le mur du laboratoire. Il ne précisa pas que celui qui se trouvait le plus près du creuset était à peine visible, que celui qui perforait le thermostat était sensiblement plus grand et que le dernier, trois fois plus éloigné du point d’origine, avait le diamètre d’un clou.

Un rayon se propageant en ligne droite pouvait franchir plusieurs kilomètres avant que la rotondité de la Terre intervienne pour l’empêcher de causer d’autres dommages. Il aurait alors trois mètres de large. A ce moment, il se ruerait à travers l’espace en s’affaiblissant à mesure qu’il s’épanouirait, créant une contrainte anormale dans le tissu même du cosmos.

Le Dr Smith ne souffla mot à personne de cette hypothèse fantastique.

Il ne dit à personne que le lendemain, à l’infirmerie, il s’était fait apporter les journaux du matin et les avait scrutés avec une idée bien précise en tête.

Mais un nombre considérable de gens disparaissent tous les jours dans les métropoles gigantesques telles que Chicago. Et nul témoin ne s’était présenté en hurlant dans aucun commissariat pour signaler en bafouillant qu’un homme (ou une moitié d’homme ?) s’était volatilisé sous ses yeux. En tout cas, la presse ne mentionnait rien de pareil.

Finalement, le Dr Smith parvint à oublier l’incident.

Pour Joseph Schwartz, la chose était arrivée à l’instant où il avait un pied en l’air. Le pied droit qu’il avait levé pour enjamber la poupée de chiffons. Il éprouva alors une fugitive impression de vertige – comme si pendant une fraction de seconde une tornade temporelle le soulevait et le retournait à la manière d’un gant. Quand il reposa le pied, ses poumons se vidèrent avec un râle, il s’affaissa lentement et tomba dans l’herbe.

Il attendit longtemps, les yeux fermés.

Puis il les rouvrit.

C’était vrai ! Il était assis dans l’herbe. Là où, un moment auparavant, il n’y avait que du macadam.

Les maisons, l’alignement de maisons blanches plantées sur leur carré de pelouse, avaient disparu. Toutes !

Ce n’était d’ailleurs pas sur une pelouse qu’il était assis, car cette herbe était dure et sauvage. Et il y avait des arbres aux alentours. Beaucoup d’arbres. Et encore davantage à l’horizon.

Ce fut alors que Joseph Schwartz éprouva le choc le plus violent : en effet, les feuilles de quelques-uns de ces arbres étaient rousses et il sentit sous sa main la forme d’une feuille morte, sèche et friable. C’était un citadin mais, quand même, l’automne, il connaissait.

L’automne ! Or, quand il avait levé le pied droit, c’était en juin et tout était d’un vert lumineux et frais.

Machinalement, il abaissa les yeux sur ses pieds et tendit le bras en poussant une exclamation… La petite poupée de chiffons qu’il avait enjambée, infime vestige de réalité…

Eh bien, non ! Il la tourna et la retourna entre ses mains qui tremblaient. Elle n’était pas entière. Mais pas déchiquetée, non plus : nettement sectionnée. Voilà qui était singulier ! Elle était tranchée dans le sens de la longueur et de façon si précise que la bourre qui la garnissait n’avait pas bougé d’un cheveu. Les fils étaient coupés ras.

Un reflet sur sa chaussure gauche attira son regard. Sans lâcher la poupée, il leva le genou. L’extrême pointe de sa semelle dépassant du bord de l’empeigne était sectionnée, elle aussi. Jamais un cordonnier terrestre armé d’un tranchet terrestre n’aurait pu décapiter ainsi la trépointe. La surface incroyablement égale de l’entaille luisait d’un éclat presque liquide.

Montant le long de sa moelle épinière, le désarroi gagna le cerveau de Schwartz où il se cristallisa, se muant en horreur.

Enfin, parce que le son de sa propre voix était un élément rassurant dans un monde complètement dément, il parla. Et la voix qu’il entendit était sourde, tendue, hachée :

— Premier point, je ne suis pas fou, disait-elle. Intérieurement, je me sens tel que je me suis toujours senti. Certes, si j’étais fou, je ne m’en rendrais peut-être pas compte. A moins que… Non ! (Il lutta contre la crise de nerfs qui menaçait d’avoir raison de lui.) Il doit y avoir une autre explication.

Il réfléchit. « Est-ce que je rêve ? Comment savoir si c’est un rêve ou pas ? (Il se pinça ; cela lui fit mal mais il secoua la tête.) Je peux aussi bien rêver que je sens un pinçon. Ce n’est pas une preuve. »

Il jeta un regard affolé autour de lui. Les rêves pouvaient-ils être aussi précis, aussi détaillés, aussi stables ? Il avait lu autrefois qu’ils dépassaient rarement cinq secondes, qu’ils étaient provoqués par d’infimes perturbations venant troubler le sommeil du dormeur, que leur durée apparente n’était qu’une illusion.

Belle consolation ! Il remonta le poignet de sa chemise et regarda sa montre. L’aiguille des secondes tournait, tournait, tournait… S’il s’agissait d’un rêve, ces cinq secondes étaient en passe de se prolonger de manière délirante.

Il détourna les yeux et essaya en vain d’essuyer la sueur froide qui lui engluait le front.

— Et si j’ai eu une crise d’amnésie ?

Il laissa la question sans réponse mais se prit la tête dans les mains.

S’il avait effectivement levé le pied et si son esprit avait au même moment quitté les rails familiers et bien graissés qu’il suivait fidèlement depuis si longtemps… si, trois mois plus tard, à l’automne – ou un an et trois mois plus tard. Ou dix ans et trois mois plus tard –, il était revenu sur ces rails à l’instant précis où il foulait ce paysage étrange… Eh bien, il aurait eu l’impression d’avoir fait un seul et unique pas, et tout cela… Mais où était-il allé, qu’avait-il fait durant l’intervalle ?

— Non ! s’exclama-t-il.

Ce n’était pas possible. Il examina sa chemise. C’était celle qu’il avait mise le matin même – ou ce qui aurait dû être le matin même – et elle était propre. Après une seconde de réflexion, il enfonça sa main dans la poche de son veston et en ressortit une pomme.

Il mordit rageusement dans le fruit. La pomme était mûre et la fraîcheur du réfrigérateur où il l’avait prise deux heures auparavant était encore sensible.

Et cette petite poupée ? Qu’est-ce que cela voulait dire ?

Il avait l’impression de perdre la raison. Si ce n’était pas un rêve, il était vraiment en train de devenir fou.

Il réalisa soudain que ce n’était plus la même heure. On était en fin de journée. En tout cas, les ombres étaient plus longues. D’un seul coup, le silence désolé du lieu lui fit l’effet d’une chape glacée.

Il se mit debout en chancelant. Pas de problème, il fallait trouver quelqu’un. Des gens. N’importe qui. Et une maison, c’était tout aussi impératif. Pour cela, le meilleur moyen était de chercher d’abord une route.

Machinalement, il se mit en marche dans la direction où les arbres étaient le plus clairsemés.

La fraîcheur du soir s’infiltrait sous sa veste et la cime des arbres s’encapait d’ombre quand il atteignit un impersonnel ruban d’asphalte. Il s’y rua avec des sanglots de soulagement, heureux d’en sentir le contact rugueux sous ses pieds.

Mais la route était absolument déserte dans les deux sens et il se sentit à nouveau glacé. Il avait espéré rencontrer des voitures. Rien n’aurait été plus simple que d’en arrêter une et de demander au conducteur (son exaltation était telle qu’il posa la question tout haut) : « Allez-vous par hasard à Chicago ? »

Et s’il était loin, très loin de Chicago ? Bah ! n’importe quelle ville importante où il pourrait téléphoner ferait l’affaire. Il n’avait que quatre dollars et vingt-sept cents en poche mais il y avait toujours la solution de la police… Il marchait au milieu de la chaussée en surveillant la route devant et derrière lui.

Pas une voiture ! Rien ! Et il commençait à faire vraiment noir.

Sur le moment, il crut être repris d’un accès de vertige quand il vit que, à sa gauche, l’horizon miroitait. Une lueur bleue et froide qui scintillait dans les trouées des arbres. Rien à voir avec les langues de feu rougeoyantes d’un incendie de forêt tel qu’il se l’imaginait. C’était une luminescence sourde et rampante. Et il avait l’impression que l’asphalte brasillait imperceptiblement. Il se baissa pour le tâter mais ne remarqua rien de particulier. Pourtant, il y avait ce faible reflet qui lui tirait l’œil…

Il s’élança à corps perdu. Ses pas éveillaient un martèlement feutré et irrégulier sur le sol. Se rendant compte qu’il étreignait toujours la poupée mutilée, il la balança derrière lui d’un geste irrité.

Vestige ricanant et narquois de la vie… Pris de panique, il s’arrêta net. En dépit de tout, la poupée était la preuve qu’il n’était pas fou. Et il avait besoin de cette preuve !

Il tâtonna, à genoux dans l’ombre, jusqu’à ce qu’il l’eût retrouvée. Elle faisait une tache sombre sur l’asphalte imperceptiblement lumineux. Distraitement, il égalisa la bourre qui se défaisait.

Et se remit en marche, trop désespéré pour courir.

Il commençait à avoir faim et peur, vraiment peur quand il distingua une lumière sur sa droite.

C’était une maison, bien sûr !

Personne ne répondit à ses appels frénétiques mais c’était bien une maison, une étincelle de réalité qui lui faisait signe dans ce désert atroce, le désert sans nom où il errait depuis des heures. Abandonnant la route, il se rua à travers champs, sauta des fossés, contourna des arbres, plongea dans des broussailles, franchit un ruisseau…

Comme c’était étrange ! Ce ruisseau lui-même était vaguement phosphorescent. Mais son esprit enregistra à peine le fait.

Enfin, il parvint à la maison, une bâtisse blanche qu’il palpa. Ce n’était ni de la brique, ni de la pierre, ni du bois, mais il n’y attacha aucune importance. Cela ressemblait plutôt à une sorte de porcelaine mate et dure au toucher. Il s’en moquait. Le tout, c’était de trouver la porte. Il la trouva. Ne voyant pas de sonnette, il frappa le battant à coups de pied en hurlant comme un forcené.

Quelqu’un bougea à l’intérieur et, merveille ! il entendit une voix. Une voix humaine autre que la sienne.

— Ohé, la maison ! cria-t-il.

La porte s’ouvrit avec un léger vrombissement d’engrenages bien huilés et une femme dans les yeux de laquelle brillait une lueur d’inquiétude apparut sur le seuil. Elle était grande et noueuse. Derrière elle, on apercevait la silhouette dégingandée d’un homme aux traits rudes en vêtements de travail… Non, ce n’était pas des vêtements de travail. En fait, Schwartz n’avait jamais rien vu qui ressemblât à de tels vêtements mais ils faisaient penser de façon indéfinissable à une tenue de travail.

Schwartz n’avait pas l’esprit d’analyse. A ses yeux, ce couple – et ces vêtements – étaient beaux. Beaux comme seuls des amis peuvent être beaux à la vue, d’un homme abandonné et solitaire.

La femme dit quelque chose. Sa voix avait des sonorités liquides mais le ton était péremptoire. Joseph Schwartz se cramponna à la porte pour ne pas tomber. Ses lèvres remuèrent inutilement et, d’un seul coup, ses frayeurs les plus bourbeuses revinrent à la charge, le faisant suffoquer et lui glaçant le cœur.

Car la femme s’exprimait dans une langue qu’il ignorait totalement.


2. DE LA MANIÈRE DE DISPOSER D’UN ÉTRANGER

<p>2. DE LA MANIÈRE DE DISPOSER D’UN ÉTRANGER</p>

Un peu plus tôt, ce même soir, à la fraîche, Loa Maren et son flegmatique époux, Arbin, jouaient aux cartes. Le vieux, assis dans son fauteuil à moteur dans un coin, froissa rageusement le journal qu’il lisait et appela : « Arbin ! »

Arbin Maren ne répondit pas tout de suite. Il palpa avec attention les minces et lisses rectangles en réfléchissant au coup suivant. Lentement, il prit sa décision et ce fut seulement alors qu’il demanda distraitement :

— Qu’est-ce qu’il y a, Grew ?

Le vieillard grisonnant lança un regard courroucé à son gendre par-dessus son journal qu’il froissa derechef. Il trouvait un je ne sais quoi d’apaisant dans ce bruit. Il faut bien, par l’Espace, qu’un homme débordant d’énergie obligé de rester cloué dans un fauteuil à roulettes avec ses deux jambes transformées en une paire de souches mortes fasse quelque chose pour s’exprimer ! Grew se servait de son journal. Il le froissait, le brandissait et, si nécessaire, en frappait tout ce qui se trouvait à sa portée.

Ailleurs, les gens avaient des machines qui éjectaient des rouleaux de microfilms servant de support aux télé-informations que l’on déchiffrait à l’aide d’un lecteur standard. Mais Grew, en son for intérieur, n’avait que mépris pour cette coutume décadente et dégénérée.

— Tu as lu ce qu’on dit à propos de la mission archéologique qu’ils envoient sur Terre ?

— Non, fit placidement Arbin.

La réponse n’était pas faite pour étonner Grew : les autres n’avaient pas encore lu le journal et la famille avait rendu sa vidéo l’année précédente. Mais, n’importe comment, sa question n’avait rien été de plus qu’un gambit d’ouverture.

— Eh bien, c’est comme ça. Ils nous en expédient une. Et qui bénéficie d’une subvention impériale. Tiens… qu’est-ce que tu dis de ça ?

Et le vieil homme se mit à débiter sur le ton curieusement raboteux que prennent automatiquement la plupart des gens quand ils lisent à haute voix : « Lors d’une interview qu’il a accordée à la Presse galactique, Bel Arvardan, chargé de recherche à l’Institut impérial d’Archéologie, a évoqué avec espoir les intéressantes perspectives ouvertes par les études archéologiques in situ que l’on projette d’effectuer sur la planète Terre, à la périphérie du secteur de Sirius (voir carte) et dont on est en droit d’attendre de fructueux résultats. « La Terre, a déclaré Bel Arvardan, en raison de sa civilisation archaïque et de son environnement unique en son genre, constitue une culture aberrante trop longtemps négligée par les spécialistes des sciences sociales qui n’y ont vu, tout au plus, qu’une difficile expérience d’administration locale. J’ai bon espoir que nous assisterons d’ici un an ou deux à des changements révolutionnaires dans nos conceptions prétendument fondamentales touchant l’évolution et l’histoire de l’homme. » Et cetera, et cetera, conclut Grew avec emphase.

— Qu’est-ce que ça veut dire, « culture aberrante » ? demanda Arbin qui n’avait écouté que d’une oreille.

— C’est à toi de jouer, Arbin, laissa simplement tomber Loa qui, elle, n’avait pas écouté du tout.

— Alors, tu ne me demandes pas pourquoi la Tribune a imprimé ça ? enchaîna Grew. Tu sais pourtant qu’elle ne passerait pas une dépêche de la Presse galactique pour un million de crédits impériaux s’il n’y avait pas une bonne raison.

Voyant qu’il ne déclenchait aucune réaction le vieux continua :

— Parce qu’ils publient un éditorial là-dessus. Un éditorial qui tient toute une page pour prendre ce type, Arvardan, à partie et le descendre en flammes. Voilà un bonhomme qui veut venir ici pour des motifs d’ordre scientifique et ils poussent des cris d’orfraie pour l’en dissuader. A en frôler l’apoplexie ! Quel tapage ! Tiens… lisez-moi un peu ça.

Grew brandit le journal en direction de sa fille et de son gendre.

Loa Maren posa ses cartes et serra les lèvres.

— Père, nous avons eu une dure journée. Alors, laissons la politique de côté pour le moment. On en reparlera plus tard, hein ? Je t’en prie, père.

— Je t’en prie, père ! Je t’en prie, père ! répéta-t-il en la singeant, la mine bougonne. M’est avis que pour refuser à ton vieux père une conversation anodine sur les événements d’actualité, c’est que tu dois en avoir joliment assez de sa présence. Probable que de me voir planté dans mon coin à ne pas bouger en vous laissant faire à vous deux le travail de trois, ça vous dérange. A qui la faute ? Je suis costaud, je ne demanderais pas mieux que de travailler. Et tu sais que je pourrais faire soigner mes jambes et recouvrer ma santé.

Tout en parlant, il s’assenait des claques sur les cuisses – des claques brutales et sonores qu’il ne sentait pas.

— Et si je ne le peux pas, c’est seulement parce qu’ils trouvent que je suis trop vieux pour que le traitement en vaille la peine. Ce n’est pas une « culture aberrante », ça ? Quel autre nom donner à une société où on ne veut pas qu’un homme qui en est capable ait le droit de travailler ? Par l’Espace, il commence à être temps d’en finir avec ces foutaises sur nos soi-disant « institutions originales ». Elles ne sont pas seulement originales : elles sont cinglées ! A mon avis…

Il agitait les bras et, sous l’effet de la colère, son visage était violacé.

Arbin s’était levé. Il agrippa d’une poigne ferme l’épaule du vieil homme.

— Allons, Grew, à quoi bon s’énerver ? Quand vous aurez fini le journal, je lirai cet article.

— Bien sûr, mais tu seras d’accord avec eux. Alors, à quoi ça servira ? Vous autres, les jeunes, vous n’êtes que des chiffes molles. De la cire dans la main des Anciens.

— Tais-toi, père, dit Loa sur un ton tranchant. Ne remets pas cela sur le tapis.

Elle demeura quelques instants l’oreille tendue. Elle n’aurait pas pu dire pourquoi exactement, mais…

Arbin sentit le petit frisson qui lui glaçait invariablement l’échine chaque fois qu’il était fait allusion à la Société des Anciens. Il était malsain de parler comme parlait Grew, de se moquer de l’antique culture de la Terre, de… de… Voyons ! C’était de l’assimilationnisme pur et simple ! Arbin avala précipitamment sa salive. Assimilationnisme était un mot grossier. Même s’il ne franchissait pas les lèvres.

Du temps de la jeunesse de Grew, évidemment, ces histoires idiotes d’abandonner les vieilles coutumes faisaient couler beaucoup de salive, mais maintenant, c’était une autre époque. Il aurait dû le savoir – et il le savait, probable – mais ce n’est pas facile d’être raisonnable quand on est prisonnier d’un fauteuil roulant et qu’on compte les jours qui vous restent avant le prochain recensement, sans avoir rien d’autre à faire.

Grew prenait peut-être cela plus à là légère, mais il n’ajouta rien. Peu à peu, il se calma et il commença à éprouver une difficulté grandissante à distinguer clairement les lettres imprimées. Avant d’avoir eu le temps de lire la page sportive avec une attention critique, son menton dodelinant s’affaissa. Un léger ronflement s’échappa de ses lèvres et le journal glissa de ses mains avec un dernier bruissement de papier froissé, mais involontaire, cette fois.

Loa dit alors à mi-voix sur un ton chagrin :

— Nous sommes peut-être cruels avec lui, Arbin. C’est une pénible existence pour un homme comme père. A côté de la vie qu’il menait avant, cela équivaut à être mort.

— Rien n’équivaut à la mort, Loa. Il a ses journaux et ses livres. Qu’il continue ! Quand il s’énerve un peu comme ça, ça le ragaillardit, Maintenant, il sera heureux et tranquille pendant quelques jours.

Arbin étudia à nouveau son jeu. Au moment où il allait poser une carte, des coups ébranlèrent la porte en même temps que retentissaient des cris gutturaux qui n’arrivaient pas tout à fait à former des mots.

Il eut un geste convulsif de la main et s’immobilisa. Loa regarda son mari avec des yeux effrayés. Sa lèvre inférieure tremblait.

— Fais sortir Grew ! lui ordonna Arbin. Vite !

Elle s’était déjà précipitée vers le fauteuil roulant avec de petits claquements de langue apaisants, mais dès qu’elle se mit à le pousser, le vieil homme se réveilla en sursaut et tendit machinalement la main pour reprendre son journal.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il sur un ton irascible – et c’était loin d’être un murmure.

— Chut ! Tout va bien, répondit évasivement Loa tout en halant le fauteuil dans la pièce voisine.

Cela fait, elle referma la porte, s’y adossa et son regard chercha celui de son mari. Sa poitrine plate se soulevait tumultueusement. On tambourina à nouveau.

Ils étaient debout l’un près de l’autre, presque sur la défensive en ouvrant et ce fut d’un regard chargé d’hostilité qu’ils enveloppèrent le petit bonhomme dodu qui leur souriait tant bien que mal.

— Que pouvons-nous faire pour vous ? demanda Loa avec une politesse toute protocolaire.

Mais elle fit un bond en arrière quand l’inconnu exhala une exclamation étranglée et se raccrocha à la porte pour ne pas tomber.

Arbin était dépassé.

— Qu’est-ce qu’il a ? Aide-moi à le faire rentrer.

Quelques heures plus tard, le couple se préparait sans hâte à se coucher.

— Arbin ! dit Loa.

— Quoi ?

— Tu crois que ce n’est pas risqué ?

— Risqué ?

Il feignit de ne pas comprendre.

— Je veux dire d’héberger cet homme. Qui est-ce ?

— Comment veux-tu que je le sache ? répondit-il avec irritation. Après tout, on ne peut pas refuser de donner asile à quelqu’un qui est malade. Demain, s’il n’a pas de pièces d’identité, j’avertirai la commission générale de sécurité et tout sera réglé.

Il se détourna, visiblement désireux de mettre un terme à la conversation. Mais la voix inquiète et pressante de Loa brisa le silence retombé :

— Tu ne crois pas que c’est peut-être un agent de la Société des Anciens ? C’est qu’il y a Grew, n’est-ce pas ?

— A cause de ce que ton père a dit ce soir ? Tu déraisonnes complètement ! Je ne veux même pas en discuter.

— Ce n’est pas à cela que je fais allusion et tu le sais très bien. Le fait est là : nous gardons Grew illégalement depuis bientôt deux ans, et tu n’ignores pas que nous violons ainsi la Coutume quasiment la plus importante.

— On ne fait tort à personne. Est-ce que nous ne remplissons pas notre quota bien qu’il ait été fixé sur la base de trois… de trois travailleurs ? Nous ne le laissons même pas mettre le nez dehors.

— Ils pourraient repérer son fauteuil. Tu as été forcé d’acheter le moteur et les pièces à l’extérieur.

— Tu ne vas pas recommencer ! Je t’ai expliqué je ne sais combien de fois que je n’ai acheté que des équipements de cuisine standards pour ce fauteuil. D’ailleurs, il est extravagant de voir dans ce type un agent de la Confrérie. Tu t’imagines qu’ils auraient recours à un stratagème aussi compliqué rien que pour un pauvre vieux cloué dans un fauteuil à roulettes ? Qu’est-ce qui les empêcherait de s’amener en plein jour avec un mandat de perquisition en bonne et due forme ? Réfléchis un peu, je t’en supplie !

— Si c’est ce que tu penses, Arbin (brusquement, les yeux de Loa brillaient d’excitation)… si c’est vraiment ce que tu penses… comme je l’espérais tellement… eh bien, c’est sûrement un Etranger. Il ne peut pas être un Terrien.

— Comment ça, il ne peut pas ? C’est encore plus ridicule. Pourquoi un homme de l’Empire serait-il venu ici, sur la Terre, alors qu’il aurait eu toutes les planètes à sa disposition ?

— Je ne sais pas. Si, je sais ! Peut-être qu’il a commis un crime là-bas. (L’hypothèse fantastique prit instantanément corps.) Pourquoi pas ? Ce serait logique. La Terre serait tout naturellement la planète qu’il aurait choisie. Qui aurait l’idée de le rechercher ici ?

— A condition que ce soit un Étranger… Quelle preuve as-tu qu’il en soit un ?

— Il ne parle pas notre langue, non ? Tu es bien forcé de l’admettre. As-tu compris un seul mot de ce qu’il a dit ? Donc, il vient certainement d’un coin éloigné de la galaxie où l’on emploie un dialecte inconnu. Il paraît que les gens de Fomalhaut sont pratiquement obligés d’apprendre une langue nouvelle pour se faire comprendre à la cour de l’Empereur, sur Trantor… Mais ne vois-tu pas tout ce que cela implique ? S’il n’est pas de la Terre, il n’est pas enregistré à la commission du recensement et il ne sera que trop heureux de couper à cette formalité. Nous pourrions le faire travailler à la ferme à la place de père et on serait à nouveau trois au lieu de deux. Trois qui devront fournir le quota de trois personnes à la saison prochaine. Il pourrait même nous donner d’ores et déjà un coup de main pour la moisson.

Elle scruta avec inquiétude la physionomie de son mari qui trahissait l’incertitude. Enfin, après avoir longuement médité, Arbin déclara :

— Allons-nous coucher, Loa. On reparlera de ça quand il fera jour et que nous aurons les idées plus claires.

Ils cessèrent de dialoguer à voix basse, éteignirent et le sommeil eut raison de toute la maisonnée.

Le lendemain matin, ce fut au tour de Grew d’étudier le problème. Arbin était plein d’espoir quand il lui posa la question. Il avait plus confiance en son beau-père qu’en lui-même.

— Tes soucis, Arbin, dit le vieil homme, viennent évidemment du fait que je suis enregistré comme travailleur et que, par conséquent, le quota à livrer est fixé en fonction de trois paires de bras. Je suis fatigué d’être une source d’ennuis pour vous. C’est la seconde année que je vis au delà de mon temps. Cela suffit.

— Ce n’est pas du tout la question, répliqua Arbin, embarrassé. Je n’ai jamais voulu sous-entendre que vous nous causiez des ennuis.

— D’ailleurs, quelle différence cela fait-il ? Le recensement aura lieu dans deux ans et, n’importe comment, je vous quitterai.

— Tu bénéficieras au moins de deux années supplémentaires pour lire tes livres et te reposer. Pourquoi t’en priverait-on ?

— Parce que c’est le sort commun. Sans compter qu’il y a vous deux. Quand ils viendront me chercher, ils vous emmèneront aussi, Loa et toi. Tu te figures que je suis homme à accepter de vivre quelques misérables années de mieux aux dépens de…

— Taisez-vous, Grew ! Pas de comédie ! Je vous ai répété cent fois que nous vous présenterons à la commission une semaine avant le recensement.

— Et le docteur n’y verra que du feu, je suppose ?

— Nous le soudoierons.

— Hem ! Et le nouveau, hein ? Ça fera deux délits au lieu d’un puisque vous le cacherez, lui aussi.

— On le lâchera dans la nature. Pourquoi se tracasser pour ça maintenant, par l’Espace ? Nous avons deux ans devant nous. Qu’allons-nous faire de lui ?

— Un étranger, murmura rêveusement Grew. Un étranger qui vient frapper à la porte. Il n’est de nulle part. Son langage est incompréhensible… Je ne sais que te conseiller.

— Il est doux et il a l’air de mourir de peur. Il ne peut nous faire aucun mal.

— Il a peur, tu dis ? Et si c’était un simple d’esprit ? Si son bredouillage n’était pas un jargon étranger mais un galimatias de fou ?

— Ça ne me paraît pas vraisemblable.

Mais Arbin s’agita sur son siège, mal à l’aise.

— Tu dis cela parce que tu veux l’utiliser. Eh bien, d’accord. Je vais t’expliquer ce qu’il faut faire. Tu vas le conduire en ville.

— A Chica ? s’exclama le fermier, horrifié. Ce serait le désastre.

— Pas du tout, répliqua Grew avec calme. L’ennui, chez toi, c’est que tu ne lis pas le journal. Moi, je le lis et c’est une chance pour la famille. Figure-toi que l’Institut de Recherches nucléaires a mis au point un appareil qui permet aux gens, à ce qu’on dit, d’apprendre plus vite. Il y avait toute une page consacrée à cette invention dans le supplément du dimanche. Et ils demandent des volontaires. Amène-leur ton bonhomme. Comme volontaire.

Arbin secoua énergiquement la tête.

— Vous êtes fou ! Ce n’est pas possible, Grew ! Pour commencer, ils lui demanderont son matricule. Ça les inciterait automatiquement à ouvrir une enquête parce qu’ils flaireraient du louche et ils apprendraient la vérité sur vous.

— Non. Tu te trompes dans les grandes largeurs, Arbin. Si l’Institut cherche des volontaires, c’est parce que la machine en est encore au stade expérimental. Elle a probablement tué quelques sujets et c’est pour cela que je suis sûr qu’ils ne poseront pas de questions. Et si ce type y passe, ce ne sera sans doute pas plus catastrophique pour lui que sa condition actuelle. Tiens, va me chercher le projecteur de lecture et règle-le sur la bobine 6. Et apporte-moi le journal dès qu’il s’éjectera, veux-tu ?

Il était plus de midi quand Schwartz se réveilla. Il éprouvait une souffrance sourde qui lui déchirait le cœur et se nourrissait de sa propre substance – la douleur de ne pas trouver sa femme à son côté en ouvrant les yeux, la douleur d’être exilé de son univers quotidien…

Cette souffrance, il l’avait déjà ressentie une fois et cette fugitive réminiscence lui remit en mémoire une scène oubliée qu’il revit dans toute sa précision. Il était adolescent… le village enneigé se tapissait sous le vent… le traîneau attendait… au bout du voyage, ce serait le train… et ensuite le grand bateau…

La nostalgie d’un monde familier dont il était frustré ramenait Joseph Schwartz à ce garçon de vingt ans qui émigrait alors en Amérique.

Cette souffrance était trop réelle. Il ne pouvait s’agir d’un rêve.

Il sursauta quand la lumière se mit à clignoter au-dessus de la porte et que s’éleva la voix de baryton de son hôte dont les paroles lui étaient incompréhensibles. Le battant s’ouvrit. C’était le petit déjeuner qu’on lui apportait – une bouillie farineuse qu’il n’identifiait pas mais dont le goût lui rappelait vaguement (mais en plus fin) la saveur du gruau et du lait.

— Merci, dit Schwartz avec un énergique hochement du menton.

Le fermier répondit quelque chose puis, saisissant la chemise que Schwartz avait accrochée au dossier de la chaise, il se mit en devoir de l’examiner avec attention dans tous les sens en s’intéressant tout particulièrement aux boutons. Il la remit à sa place et fit jouer la porte coulissante d’un placard. Pour la première fois, le visiteur, malgré lui, prit visuellement conscience de l’aspect chaud et laiteux des murs. « Plastique », murmura-t-il sur le ton péremptoire qu’emploient invariablement les profanes quand ils sortent ce vocable à tout faire. Il remarqua également que la pièce ne comportait ni coins ni angles. Toutes les surfaces se fondaient et s’intégraient en courbes douces.

Mais le fermier lui tendait des objets en faisant des gestes qui ne laissaient pas de place au doute : de toute évidence, il entendait que Schwartz fît sa toilette et s’habillât. Le tailleur obéit avec l’aide de son hôte. Toutefois, il n’y avait rien pour se raser et quand il se frotta le menton en une mimique expressive, il n’obtint en guise de réponse qu’un grognement inintelligible accompagné d’un regard où se lisait un dégoût manifeste. Il gratta les poils gris qui se hérissaient sur ses joues et poussa un bruyant soupir.

Puis l’autre le conduisit à un véhicule à deux roues, petit et allongé, et, toujours par gestes, lui ordonna d’y grimper.

Le sol glissait rapidement sous l’engin, la route déserte filait en arrière. Enfin, de scintillants édifices blancs et bas surgirent devant eux. Très loin. Schwartz distingua une eau bleue.

Il tendit vivement le bras. « Chicago ? »

C’était l’ultime étincelle d’espoir car, une chose était sûre : il n’avait jamais rien vu qui ressemblât à cette ville. Le fermier rie répondit rien.

Et la dernière étincelle d’espoir s’éteignit.


3. UN SEUL MONDE – OU BEAUCOUP ?

<p>3. UN SEUL MONDE – OU BEAUCOUP ?</p>

Après ses déclarations à la presse à propos de sa prochaine expédition sur la Terre, Bel Arvardan se sentait parfaitement en paix avec les cent millions de systèmes solaires constituant le tentaculaire empire galactique. Plus question d’être connu dans tel ou tel secteur. Que ses théories relatives à la Terre se révèlent exactes, et sa réputation serait assurée sur toutes les planètes habitées de la Voie lactée, sur chacune des planètes où l’Homme avait posé le pied au cours des centaines de milliers d’années de son expansion à travers l’espace.

Cette ascension vers le zénith de la renommée, cette conquête des cimes intellectuelles, pures et subtiles, de la science, si elles survenaient tôt dans sa carrière, avaient été ardues. Il avait à peine trente-cinq ans, mais ses travaux antérieurs avaient déjà été amplement controversés. Cela avait commencé par le séisme qui avait ébranlé l’université d’Arcturus quand, fait sans précédent dans les annales de cette institution, il avait reçu son diplôme d’archéologue à l’âge de vingt-trois ans. Ce séisme – qui, pour être immatériel n’en avait pas moins été réel – s’était manifesté par le refus du Journal de la Société d’ Archéologie Galactique de publier sa thèse. Cela ne s’était encore jamais produit auparavant. Et c’était aussi la première fois que cette revue professionnelle sérieuse et pondérée assortissait un refus de publication d’attendus formulés en termes d’une telle brutalité.

Aux yeux d’un profane, les raisons d’un pareil tollé contre un mémoire mince et aride intitulé De l’Antiquité des Objets façonnés du Secteur de Sirius et de Quelques Considérations Touchant à l’Application de l’Hypothèse du Rayonnement de l’Origine de l’Homme auxdits Objets pouvaient sembler mystérieuses. Le litige venait, cependant, de ce que Arvardan faisait d’emblée sienne une hypothèse jadis avancée par certains groupes mystiques plus préoccupés de métaphysique que d’archéologie, à savoir, que l’humanité était née sur une planète unique et avait progressivement rayonné dans toute la galaxie. Cette interprétation était le thème favori des écrivains de fiction à la mode et la bête noire de tous les archéologues respectables de l’empire.

Mais Arvardan se révéla être une force avec laquelle les plus respectables devaient compter : en moins de dix ans, en effet, il était devenu l’autorité reconnue en tout ce qui touchait les vestiges des cultures pré-impériales échoués sur les rives des bras morts stagnants de la galaxie.

C’est ainsi qu’il avait écrit une monographie sur la civilisation mécanique du secteur de Rigel où le développement de la robotique avait fait éclore une culture indépendante qui s’était maintenue pendant des siècles jusqu’à ce que la perfection même des esclaves de métal eût à tel point sapé l’initiative humaine que les puissantes escadres du seigneur de guerre Moray avaient remporté une victoire facile. L’archéologie orthodoxe soutenait, que les types humains avaient évolué de façon indépendante sur diverses planètes et citait l’existence de cultures atypiques, comme celle de Rigel, comme exemples de différences raciales que les mariages mixtes n’avaient pas encore gommées. Arvardan porta un coup décisif à cette doctrine en démontrant que la culture robotique de Rigel n’était que le résultat naturel du jeu des forces économiques et sociales à l’œuvre dans cette région à cette époque.

Il y avait aussi les mondes barbares d’Ophiuchus traditionnellement considérés par les orthodoxes comme des échantillons d’humanité primitive n’ayant pas encore atteint le stade du voyage interstellaire. Tous les manuels les présentaient comme la meilleure illustration de la théorie de la fusion : l’humanité était le sommet de l’évolution sur tous les mondes fondés sur une chimie eau-oxygène où la température et l’intensité de la pesanteur étaient incluses dans des limites données. Toutes les souches humaines indépendantes pouvaient se reproduire entre elles et la découverte du voyage interstellaire avait rendu ces métissages possibles.

Or, Arvardan exhuma les traces d’une civilisation antérieure à la barbarie d’Ophiuchus, vieille de dix mille ans, et apporta la preuve que les plus anciens documents faisaient état d’échanges interstellaires. Pour couronner le tout, il démontra de façon irréfutable que l’Homme était déjà civilisé quand il avait émigré dans cette région.

Ce fut après cela que le J.S.A.G. (abréviation traditionnelle du Journal) décida de publier la thèse d’Arvardan, plus de dix ans après sa soutenance.

Et voilà que la défense et l’illustration de sa chère théorie conduisaient ce dernier à la planète qui était sans doute la plus insignifiante de l’empire – la planète Terre.

Arvardan se posa sur la seule enclave que l’empire possédait sur la Terre au milieu des pics désolés des plateaux septentrionaux de l’Himalaya. Là, il n’y avait pas, et il n’y avait jamais eu, de radio-activité. Là, se dressait un étincelant palais dont l’architecture n’avait rien de terrien. C’était essentiellement une copie des résidences des vice-rois bâties sur les mondes plus fortunés. Ce domaine luxuriant avait été conçu pour l’agrément. Le paysage de rochers rébarbatifs avait été recouvert d’humus, irrigué, doté d’une atmosphère et d’un climat artificiels, et converti en pelouses et en jardins fleuris couvrant une surface de cinq mille mètres carrés.

La dépense en énergie qu’avait coûtée une telle prouesse était faramineuse en chiffres terriens, mais l’on avait disposé pour cette entreprise des incalculables ressources de dizaines de millions de planètes dont le nombre recensé ne cessait de croître. (On avait calculé qu’en l’an 827 de l’ère galactique, cinquante nouvelles planètes en moyenne se voyaient chaque jour octroyer la dignité du statut provincial qui exigeait comme condition préalable une population de cinq cent millions d’habitants.

Dans ce sanctuaire extraterritorial vivait le procurateur de la Terre qui, grâce à ce luxe artificiel, pouvait parfois oublier qu’il administrait un trou à rats et se rappeler seulement qu’il était un aristocrate, issu d’une ancienne et hautement honorable famille.

Son épouse était peut-être moins encline à se bercer d’illusions, surtout lorsque, comme c’était présentement le cas, elle distinguait au loin, du haut d’un tertre herbeux, la ligne de démarcation nette et tranchée isolant le domaine palatin des sauvages étendues du reste de la Terre. Dans des moments pareils, les fontaines multicolores (luminescentes la nuit – on aurait alors dit des flammes liquides et froides), les allées fleuries et les bosquets idylliques ne compensaient pas les tristesses de l’exil.

Aussi, l’accueil réservé à Arvardan dépassa-t-il peut-être les seules exigences du protocole. Après tout, il représentait pour le procurateur une bouffée de l’empire, une bouffée d’immensité sans limites.

Et Arvardan, quant à lui, ne cacha pas son émerveillement.

— C’est bien organisé, et avec goût. C’est extraordinaire comme la culture centrale imprègne les régions les plus reculées de l’empire, seigneur Ennius.

— Je crains, répondit Ennius en souriant, qu’il soit plus agréable de visiter la cour du procurateur de la Terre que d’y vivre. Ce n’est qu’une coquille qui sonne le creux quand on la touche. En dehors de ma famille et de moi-même, du personnel, de la garnison impériale basée ici et dans les centres importants de la planète, plus l’arrivée d’un visiteur occasionnel comme vous, la culture centrale brille par son absence. Et c’est vraiment bien peu, tout cela, en définitive.

Ils étaient assis sous les colonnades du patio dans le jour qui sombrait. Le soleil basculait derrière les dents de scie de l’horizon drapées de brumes empourprées et l’air était tellement gorgé de senteurs végétales que ses mouvements n’étaient que des soupirs de lassitude.

Certes, il n’était pas très convenable, fût-on un procurateur, de manifester trop de curiosité touchant aux affaires d’un hôte, mais ce précepte ne prenait pas en ligne de compte la coupure d’avec l’empire qu’Ennius vivait jour après jour.

— Envisagez-vous de rester quelque temps, docteur Arvardan ? demanda-t-il.

— Je ne puis vous répondre de façon précise, seigneur Ennius. J’ai précédé le reste de l’expédition pour me familiariser avec la culture de la Terre et remplir les indispensables formalités légales. Il me faut par exemple, obtenir votre autorisation officielle pour établir des camps sur les sites voulus… et cetera.

— C’est accordé ! Mais quand commencerez-vous les fouilles ? Et que diable espérez-vous trouver sur ce sinistre tas de détritus ?

— Je compte pouvoir installer le camp d’ici quelques mois si tout va bien. Quant à ce monde, ce n’est certainement pas un tas de détritus. Il est unique dans toute la galaxie. Absolument unique.

— Unique ? répéta le procurateur d’un air gourmé. En aucune façon ! C’est un monde très commun. Une porcherie, un dépotoir, un cloaque ou n’importe quelle autre formulation péjorative qui vous viendrait à l’esprit ! Et pourtant, en dépit de tous ses raffinements nauséeux, il n’est même pas capable d’être unique en son genre dans le domaine de l’ignoble. Ce n’est qu’un monde paysan, vulgaire et bestial.

— Il n’empêche qu’il est radio-actif, rétorqua Arvardan, quelque peu abasourdi par la véhémence avec laquelle son interlocuteur proférait ces affirmations dépourvues de logique.

— Et alors ? Il existe plusieurs milliers de planètes radio-actives dans la galaxie et certaines le sont infiniment plus que la Terre.

Sur ces entrefaites, le robot coffret mobile se propulsant d’un glissement coulé attira leur attention. L’objet fit halte à portée de la main.

— De quoi avez-vous envie ? s’enquit Ennius en tendant le bras vers le meuble. Je ne suis pas fixé. Disons de vin de citron.

— Rien de plus facile. Il doit sûrement y avoir les ingrédients nécessaires. Avec ou sans chensey ?

— Juste une goutte, alors, répondit l’archéologue en rapprochant son index de son pouce.

— Une petite minute.

Quelque part dans les entrailles du coffre (l’un des produits de l’ingéniosité humaine qui ait peut-être la popularité la plus universelle), un barman entra en action – un barman non humain dont l’âme mécanique effectuait les mélanges en comptant les atomes et non par le truchement de verres doseurs, dont les calculs étaient invariablement parfaits et avec lequel aucun artiste humain, si inspiré fût-il, ne pouvait rivaliser.

De hauts verres qui paraissaient émerger du néant se matérialisèrent dans les alvéoles prévus à cet usage. Arvardan prit celui qui contenait un liquide vert et l’appuya un instant contre sa joue pour en sentir la fraîcheur. Puis il le porta à ses lèvres.

— C’est exquis.

Il posa son verre dans la cavité capitonnée de l’accoudoir de son siège et enchaîna :

— Oui, il existe des milliers de planètes radio-actives comme vous le disiez, procurateur. Mais une seule est habitée. Celle-ci.

Ennius fit claquer ses lèvres et le velours de son breuvage sembla quelque peu adoucir son acidité.

— En ce sens, elle est peut-être unique, en effet, mais ce n’est pas une originalité enviable.

— Il ne s’agit pas simplement d’une unicité d’ordre arithmétique, dit lentement Arvardan, tout en sirotant sa boisson à petits coups. Cela va plus loin et ouvre des » perspectives inouïes. Les biologistes ont démontré – ou prétendent avoir démontré – que la vie n’éclot pas sur les planètes où l’intensité de la radio-activité de l’atmosphère et des mers se situe au delà d’un certain seuil. Or, la radio-activité de la Terre dépasse de beaucoup ce seuil critique.

— Intéressant ! Je l’ignorais. Je suppose que cela prouve de manière décisive que la vie sur la Terre est fondamentalement différente de la vie qu’on trouve dans le reste de la galaxie. Cela devrait vous faire plaisir, vous qui êtes de Sirius. (Ennius, qui avait l’air d’éprouver une gaieté sarcastique, ajouta en incidence sur le ton de la confidence :) Savez-vous que la plus grande difficulté que pose l’administration de cette planète est l’antiterrestrialisme acharné que professe le secteur de Sirus et auquel je me heurte ? Et c’est là un sentiment que les Terriens rendent avec intérêts. Je ne dis pas que l’antiterrestrialisme n’existe pas sous une forme plus ou moins édulcorée dans beaucoup d’endroits de la galaxie mais il n’est nulle part aussi violent que dans le secteur de Sirius.

— Je m’inscris en faux contre de telles insinuations, seigneur Ennius ! s’exclama Arvardan avec autant de fougue que d’agacement. Je suis aussi tolérant que n’importe qui. Je crois, et c’est là le fond même de mon credo scientifique, à l’unité intrinsèque de l’humanité, la Terre y compris. Toute vie est essentiellement une, en ce sens qu’elle a toujours pour assise des complexes protidiques en état de dispersion colloïdal que nous appelons protoplasme. Les effets de cette radio-activité que j’évoquais n’affectent pas simplement certaines formes de vie humaine ou certaines formes de vie particulières. Ils affectent le vivant sous toutes ses formes puisque la vie se fonde sur la mécanique quantique des molécules protidiques. Elle vous affecte, elle m’affecte, elle affecte les Terriens, les araignées et les microbes.

« Les protéines, voyez-vous, et je n’ai sans doute pas besoin de vous le dire, sont des combinaisons infiniment complexes d’acides aminés et de quelques autres composés spécialisés s’organisant selon des structures tridimensionnelles compliquées aussi instables que les éclaircies par temps couvert. C’est cette instabilité qui constitue la vie puisqu’elle se remanie perpétuellement pour conserver son identité – comme une longue perche en équilibre sur le nez d’un acrobate.

« Mais avant que la vie puisse éclore, la merveille chimique qu’est cette protéine doit se créer à partir de la matière inerte. Tout à fait au début, sous l’action du rayonnement solaire activant ces gigantesques solutions que sont les océans, la complexité des molécules organiques augmente peu à peu, allant du méthane au formaldéhyde pour aboutir aux sucres et aux amidons dans une direction, de l’urée aux acides aminés et aux protéines dans l’autre. Cet enchaînement de combinaisons et de désagrégations d’atomes est, bien entendu, le fruit du hasard. Sur une planète, le processus peut prendre des millions d’années et, sur une autre, seulement quelques centaines. Il va de soi que ce qui est beaucoup plus probable, c’est qu’il demande des millions d’années. En fait, le plus probable est encore qu’il ne parvienne jamais à son terme.

— Les physico-chimistes ont déterminé avec une grande exactitude l’ensemble de chaînes de réactions qui interviennent, notamment sur le plan énergétique – j’entends par là les transferts d’énergie qu’implique le déplacement de chaque atome. On sait maintenant sans l’ombre d’un doute que plusieurs des étapes cruciales de la marche à la vie exigent l’absence d’énergie radiante. Si cela vous étonne, procurateur, je ne puis que vous dire que la photochimie, c’est-à-dire la chimie des réactions induites par l’énergie radiante, est une discipline que l’on a fort bien maîtrisée et que l’on connaît d’innombrables exemples de réactions très simples qui se dirigent dans une voie ou dans l’autre selon qu’il y a ou n’y a pas de quanta d’énergie lumineuse.

— Sur les planètes banales, le soleil est la seule source d’énergie radiante – ou, tout au moins, la plus importante, et de loin. Sous la couche protectrice des nuages ou pendant la nuit, les composés carbonés et azotés se combinent et se recombinent selon certaines modalités et ce n’est possible que grâce à l’absence de ces infimes parcelles d’énergie dont le soleil les bombarde à la manière de boules lancées en nombre infini au milieu d’un amas de quilles infinitésimales.

Mais sur les planètes radio-actives, soleil ou pas, chaque goutte d’eau, même au cœur de la nuit la plus obscure, même à cinq milles de profondeur, chaque goutte émet des gerbes de rayons gamma qui bousculent les atomes de carbone – qui les excitent, comme disent les savants – et obligent les réactions clés à se faire uniquement dans des directions qui ne peuvent en aucun cas aboutir à la vie.

Arvardan posa sur le coffre son verre vide qui disparut instantanément dans le compartiment spécial pour y être lavé, stérilisé et placé en attente.

— Encore un ? lui proposa Ennius.

— Après le dîner. Pour le moment, cela me suffit. Le procurateur pianota sur son accoudoir du bout de ses ongles effilés.

— Cette description du phénomène est fascinante mais si le processus est bien conforme à ce que vous dites, comment se fait-il que la vie soit apparue sur la Terre ?

— Ah ! vous commencez à vous poser la question, vous aussi ! Mais la réponse, à mon sens, est simple. L’excédent de radioactivité qui interdit son émergence ne suffit cependant pas à détruire la vie déjà existante. Il peut la modifier, mais pas l’annihiler, sauf s’il atteint des proportions relativement énormes. C’est que les mécanismes chimiques ne sont pas les mêmes, en l’occurrence. Dans le premier cas, il s’agit d’interdire aux molécules simples de s’agréger, alors que, dans le second, il faut briser des molécules complexes déjà constituées. Ce n’est pas du tout la même chose.

— Je ne vois pas le rapport.

— C’est pourtant évident. La vie est née sur la Terre avant que la planète devienne radio-active. C’est la seule explication possible, mon cher procurateur, sauf à nier le fait même de la vie sur ce monde ou à désavouer assez de chimie théorique pour chambarder la moitié de la science.

Ennius le dévisagea avec une incrédulité mêlée de stupéfaction.

— Vous ne pouvez pas vouloir dire cela !

— Pourquoi ?

Comment un monde deviendrait-il subitement radio-actif ? La vie des éléments radio-actifs présents dans la croûte d’une planète se chiffre en millions ou en milliards d’années. J’ai appris cela, au moins, durant ma carrière universitaire. Ils existaient depuis un temps infini.

— Il y a une chose qui s’appelle la radio-activité artificielle, seigneur Ennius. Et elle peut atteindre une échelle gigantesque. Il existe des milliers de réactions nucléaires qui libèrent suffisamment d’énergie pour créer toute sorte d’isotopes radio-actifs. Supposons que des êtres humains puissent utiliser, sans les contrôler correctement, certaines réactions nucléaires à des fins industrielles ou même au cours d’une guerre… imaginez une guerre se déchaînant sur une planète. Il est tout à fait concevable que la plus grande partie de la couche superficielle du sol serait transformée en matériaux radio-actifs artificiels. Qu’avez-vous à répondre à cela ?

Le soleil mourant plongeait derrière les montagnes dans une flaque de sang dont les reflets faisaient rougeoyer l’étroit visage d’Ennius. La brise du soir frémissait et les murmures alanguis des insectes transplantés (dont les espèces avaient été soigneusement sélectionnées) étaient plus apaisants que jamais.

— Ça me paraît très tiré par les cheveux. D’abord, je ne peux imaginer qu’on utilise des réactions nucléaires à des fins militaires ou qu’on puisse les laisser échapper à tout contrôle dans de pareilles proportions…

— Vous avez tout naturellement tendance à sous-estimer ces réactions parce que vous vivez à une époque où rien n’est plus facile que de les contrôler. Mais si quelqu’un – quelqu’un ou une armée – employait un armement de ce type avant qu’on ait inventé la parade ? Ce serait comme si l’on se servait de bombes incendiaires avant que l’on sache que l’eau ou le sable éteignent le feu.

— On croirait entendre Shekt.

Arvardan leva vivement les yeux.

— Qui est-ce ?

— Un Terrien. Un des rares Terriens fréquentables… un Terrien avec lequel il est possible à un gentilhomme de parler, veux-je dire. C’est un physicien. Selon lui, la Terre n’aurait peut-être, pas toujours été radio-active.

Ah… Au fond, ce n’est pas tellement surprenant. Cette théorie ne m’est pas inconnue. Elle est formulée dans. Le Livre des Anciens qui contient les traditions ou les mythes de la préhistoire de la Terre. En un sens, je dis la même chose sauf que je traduis en termes scientifiques équivalents sa phraséologie assez elliptique.

— Le Livre des Anciens (Ennius avait l’air surpris et un peu ennuyé.) Comment le connaissez-vous ?

— J’ai fureté ici et là. Ça n’a pas été commode et j’ai seulement pu m’en procurer des fragments. Toutes ces données traditionnelles sur la non radio-activité, même quand elles sont dénuées de tout fondement scientifique, sont importantes pour mon projet. Pourquoi me posez-vous cette question ?

— Parce que c’est le texte sacré d’une secte de Terriens extrémistes. Sa lecture est interdite aux Etrangers. A votre place, je m’abstiendrais de crier sur les toits que je l’ai lu. Des non-Terriens – des Etrangers, comme ils les appellent – ont été lynchés pour moins que cela.

— A vous entendre, on pourrait croire que la police impériale est impuissante, ici.

— Uniquement en cas de sacrilège. A bon entendeur, salut, docteur Arvardan.

Un carillon mélodieux dont les vibrations étaient en harmonie avec le soupir des frondaisons s’éleva et mourut lentement. Ses échos s’attardèrent amoureusement comme s’ils refusaient de quitter le paysage.

Ennius se mit debout.

— Je crois que c’est l’heure du dîner. Voulez-vous m’accompagner et accepter l’hospitalité que peut offrir cette parcelle de l’empire sur la Terre ?

Les occasions de banqueter étaient rares et il ne fallait pas laisser échapper un prétexte à festin, si mince fût-il. Aussi les services étaient-ils nombreux, le cadre somptueux, les hommes tirés à quatre épingles et les femmes ensorcelantes. Et il convient d’ajouter que le rôle de vedette que tenait le Dr Bel Arvardan de Baronn, Sirius, était enivrant.

L’archéologue, heureux d’avoir un auditoire, profita de la seconde partie des agapes pour y répéter la plupart des choses qu’il avait dites à Ennius, mais le succès que rencontra son exposé fut nettement moins vif. Un colonel au teint fleuri se pencha vers lui avec la condescendance ostensible qu’affiche le militaire devant un intellectuel :

— Si je vous ai bien suivi, docteur Arvardan, vous cherchez à nous raconter que ces brutes de Terriens sont les représentants d’une race ancienne qui aurait peut-être été jadis le berceau ancestral de toute l’humanité ?

— J’hésite à formuler la chose en termes aussi nets, colonel, mais il y a une chance sérieuse pour que ce soit la vérité. J’ai bon espoir d’être en mesure de me prononcer définitivement d’ici un an.

— Si vous arrivez à cette conclusion, ce dont je doute fort, vous me surprendrez de façon inimaginable. Cela fait maintenant quatre ans que je suis affecté ici et l’expérience que j’ai de cette planète n’est pas négligeable. Je constate que les Terriens sont des coquins et des fourbes, et il n’y en a. pas un pour racheter l’autre. Ils nous sont incontestablement inférieurs sur le plan intellectuel. Il leur manque cette étincelle grâce à laquelle l’humanité a essaimé dans toute la galaxie. Ils sont paresseux, superstitieux, ladres et n’ont pas une ombre de noblesse d’âme. Je vous mets au défi, vous ou qui que ce soit, de me montrer un Terrien qui soit dans n’importe quel domaine l’égal d’un homme véritable – vous ou moi, par exemple. Alors seulement, j’admettrais qu’ils sont peut-être les représentants d’une race dont nous sommes la postérité. Mais d’ici là, excusez-moi : je refuse de faire une pareille hypothèse.

A l’autre bout de la table, un personnage solennel s’exclama :

— Pour moi, le seul bon Terrien, c’est le Terrien mort. Et même alors, en général, ils puent.

Et d’éclater d’un rire tonitruant.

Arvardan contempla son assiette en fronçant les sourcils et dit sans lever les yeux :

Je n’ai aucune envie de débattre des différences de races, d’autant qu’il n’est absolument pas question de cela. C’est le Terrien de la préhistoire qui m’intéresse. Ses actuels descendants ont été longtemps isolés, prisonniers d’un environnement extrêmement inhabituel. Pourtant, il ne faudrait pas les biffer d’un trait de plume trop négligent. (Il se tourna vers Ennius.) Je crois que vous avez fait allusion à un Terrien avant le dîner, seigneur Ennius ?

— Moi ? Je ne me rappelle pas.

— Un physicien du nom de Shekt.

— Oh oui… en effet.

— S’agirait-il d’Affret Shekt ?

— Oui. Avez-vous entendu parler de lui ?

— Il me semble. Cela n’a pas arrêté de me tracasser depuis que vous avez mentionné son nom. Mais je crois l’avoir identifié. Ne travaille-t-il pas à l’Institut de Recherche nucléaire de… comment donc s’appelle cet endroit ? (Arvardan se frappa une ou deux fois le front du plat de, la main.) De Chica ?

— C’est bien cela. En quoi vous intéresse-t-il ?

— La Revue de Physique a publié un article de lui dans son numéro d’août. Je l’ai remarqué parce que je compilais tout ce qui avait trait à la Terre et les articles de Terriens dans les publications à diffusion galactique sont très rares. Toujours est-il que ce chercheur affirme avoir mis au point quelque chose qu’il appelle un amplificateur synaptique et qui est censé accroître la capacité d’apprentissage du système nerveux des mammifères.

— Vraiment ? fit Ennius sur un ton un rien trop tranchant. Première nouvelle !

— Je vous trouverai la référence. C’est un article intéressant, encore que je ne prétendrai pas que j’en comprenne les bases mathématiques. Cependant, il a soumis à son appareil des formes de vie indigènes – que l’on appelle, je crois, des rats – et leur a fait résoudre ensuite un problème de labyrinthe. Vous voyez ce que je veux dire ? Il s’agit de leur apprendre à suivre le chemin conduisant à une friandise. Il a constaté que les rats traités mettaient trois fois moins de temps à résoudre le problème que les sujets témoins. Saisissez-vous l’importance de cette expérience, colonel ?

Le colonel, qui avait été à l’origine de la discussion, répondit avec indifférence :

— Non, docteur Arvardan, pas du tout. Eh bien, sachez que je crois fermement qu’un savant capable de réaliser un tel travail, même s’il est terrien, est indubitablement, et pour le moins, mon égal sur le plan intellectuel. Et – pardonnez ma présomption – le vôtre aussi.

— Excusez-moi, l’interrompit Ennius, mais j’aimerais que nous en revenions à cet amplificateur synaptique, docteur Arvardan. Shekt a-t-il fait des expériences sur des êtres humains ?

L’archéologue se mit à rire.

— J’en doute, seigneur Ennius. Neuf rats traités sur dix sont morts. Il n’aurait pas la témérité de faire appel à des sujets humains avant d’améliorer sa technique.

Le procurateur, le front barré d’un pli soucieux, se laissa aller contre le dossier de son siège et n’ouvrit plus la bouche jusqu’à la fin du repas, pas plus pour parler que pour manger.

Un peu avant minuit, il avait discrètement quitté ses hôtes et, ayant brièvement prévenu sa femme, était monté à bord de son croiseur personnel. Pendant les deux heures que lui prit le trajet de Chica, un pli soucieux ne quitta pas son front et l’inquiétude lui rongeait le cœur.

Le jour même où Arbin Maren conduisait Joseph Schwartz à Chica pour qu’il soit soumis à l’amplificateur synaptique de Shekt, ce dernier était resté enfermé plus d’une heure de temps avec le procurateur de la Terre en personne.


4. LA VOIE ROYALE

<p>4. LA VOIE ROYALE</p>

Arbin était mal à l’aise à Chica. Il avait une impression de claustrophobie. Quelque part dans la ville, l’une des plus peuplées de la Terre – on disait qu’elle comptait cinquante mille habitants – résidaient les représentants officiels du grand empire.

Il avait beau n’avoir jamais vu un homme de la galaxie, il ne cessait de se retourner avec effroi dans la crainte d’en rencontrer un. Mis au pied du mur, il aurait été bien incapable de dire comment il reconnaîtrait un Etranger d’un Terrien mais il était intimement convaincu qu’il y avait une différence.

Il jeta un coup d’œil derrière lui en pénétrant dans l’Institut. Sa biroue était rangée sur une esplanade avec, en évidence, un ticket de stationnement de six heures. Cette extravagance somptuaire était-elle de nature à faire naître des soupçons ? Ici, tout lui faisait peur. Il y avait des yeux et des oreilles partout.

Si seulement l’Etranger pouvait se rappeler qu’il lui fallait rester tapi au fond du compartiment arrière ! Il avait secoué la tête avec force, mais avait-il compris ? Brusquement, Arbin eut envie de s’envoyer des coups de pied. Pourquoi s’était-il laissé convaincre par Grew de se lancer dans cette folle entreprise ?

La porte s’ouvrit et une voix retentit, interrompant ses réflexions :

— Que voulez-vous ?

Le ton était impatient. Peut-être la question lui avait-elle déjà été posée plusieurs fois.

Il répondit d’une voix rauque :

— C’est ici qu’il faut s’adresser pour passer à l’amplificateur synaptique ?

Les mots avaient du mal à passer. Il avait la gorge sèche comme du buvard.

La réceptionniste lui décocha un regard aigu.

— Signez là.

Arbin mit ses mains derrière le dos et répéta :

— Où dois-je m’adresser pour l’amplificateur synaptique ?

Grew lui avait appris le vocable mais cela sonnait drôlement. Comme du charabia.

Je ne peux rien faire pour vous si vous ne signez pas le registre des visiteurs, rétorqua fraîchement l’hôtesse d’accueil. C’est le règlement.

Sans un mot, Arbin fit demi-tour. La jeune femme serra les lèvres et appuya sur la touche signal encastrée dans son fauteuil.

Arbin s’efforçait désespérément, mais sans succès, il en était persuadé, de ne pas se faire remarquer. La fille le scrutait. Elle se souviendrait encore de lui dans cent ans ! Il n’avait qu’un désir : se mettre à courir, rejoindre sa voiture, rentrer à la ferme…

Une personne en blouse de laboratoire sortit précipitamment d’une autre pièce et la réceptionniste désigna Arbin du doigt :

— Un volontaire pour l’amplificateur synaptique, mademoiselle Shekt, dit-elle. Il n’a pas voulu me donner son nom.

Arbin leva les yeux. C’était une autre fille. Jeune. Cela le déconcerta.

— C’est vous qui vous occupez de cette machine, mademoiselle ? s’enquit-il.

— Non, en aucune façon.

Devant son sourire chaleureux, l’inquiétude d’Arbin reflua quelque peu.

— Mais je peux vous conduire auprès de la personne responsable, reprit-elle. Vous êtes vraiment volontaire ?

— Je veux seulement voir le responsable, rétorqua-t-il avec obstination.

— Parfait.

Elle ne paraissait nullement vexée de cette rebuffade. Elle rentra dans la pièce d’où elle avait émergé et, après une courte attente, réapparut et fit signe à Arbin de la rejoindre.

Il la suivit, le cœur battant, dans une petite antichambre.

— Si vous voulez bien patienter un moment, le Dr Shekt vous recevra dans une demi-heure ou même moins. Il est très occupé pour l’instant. Désirez-vous quelques filmolivres et un lecteur pour passer le temps ?

Arbin fit non de la tête. Les quatre murs semblaient vouloir se rabattre sur lui. Il était raide comme un piquet. Etait-il tombé dans un piège ? Les Anciens allaient-ils venir le chercher ?

Ce fut l’attente la plus longue qu’il eût connue de sa vie.

Le seigneur Ennius, procurateur de la Terre, n’avait pas éprouvé les mêmes difficultés pour rencontrer le Dr Shekt, encore qu’il eût ressenti des émotions comparables à celles d’Arbin. Il était en fonction depuis quatre ans et, pourtant, une visite à Chica était encore un événement. Représentant direct du lointain empereur, il était légitimement l’égal des vice-rois qui régnaient sur les gigantesques secteurs galactiques englobant des centaines de parsecs cubes d’espace, mais en réalité, un tel poste équivalait quasiment à un exil.

Prisonnier comme il l’était de la désolation stérile de l’Himalaya, englué dans les querelles non moins stériles dressant une population qui le détestait contre l’empire qu’il incarnait, un simple voyage à Chica était déjà pour lui une évasion. De telles évasions étaient, certes, de courte durée. Forcément, puisqu’il était alors indispensable de porter constamment des vêtements imprégnés de plomb, même pour dormir, et d’absorber continuellement de la métaboline.

Et c’était précisément de ce produit qu’il parlait avec amertume à Shekt :

— La métaboline, lui disait-il en lui agitant la pilule vermillon sous le nez, la métaboline est peut-être le parfait symbole de tout ce que votre planète signifie à mes yeux, mon ami. Son rôle est d’accélérer tous mes processus métaboliques pendant je suis immergé dans le nuage radio-actif qui nous enveloppe et dont vous n’avez même pas conscience. (Il goba la pilule.) Et voilà ! Maintenant, mon cœur va battre plus vite, mes poumons vont prendre le pas de charge et mon foie va mijoter dans ce bouillon de synthèses chimiques qui, aux dires des médecins, font de lui l’usine la plus importante du corps. Après cela, je serai harcelé par la migraine et abattu. Le Dr Shekt l’écoutait, non sans un certain amusement. Il donnait l’impression d’être myope, non qu’il portât des lunettes ou souffrît de la moindre infirmité, mais pour la simple raison qu’une longue habitude le faisait inconsciemment regarder les choses de près et peser scrupuleusement toutes les données avant de dire quoi que ce soit. D’un âge respectable, il était grand, maigre et légèrement voûté.

Mais il avait une connaissance étendue de la culture galactique et était relativement dégagé de l’hostilité et de la méfiance universelle qui rendaient le Terrien moyen tellement rebutant, même pour un Impérial d’esprit aussi cosmopolite qu’Ennius.

— Je suis sûr que vous n’avez pas besoin de ces pilules, dit-il. La métaboline n’est qu’une de vos superstitions et vous le savez. Si je vous la remplaçais à votre insu par des pilules de sucre, vous ne vous en porteriez pas plus mal. Et le plus grave est que vous auriez ensuite les mêmes migraines psychosomatiques.

— Vous dites cela parce que vous êtes tout à fait à votre aise dans votre environnement. Nierez-vous que votre métabolisme basal soit plus élevé que le mien ?

— Bien sûr que non, mais quelle importance ? Je sais que l’empire croit superstitieusement que les hommes de la Terre sont différents des autres êtres humains. Toutefois, pour ce qui est de l’essentiel, il n’en est rien. Mais peut-être est-ce en missionnaire des antiterrestres que vous êtes venu ?

Par la vie de l’empereur, les meilleurs missionnaires sont vos propres compatriotes, soupira Ennius. En menant la vie qu’ils mènent, claustrés sur leur planète empoisonnée à couver leur hargne, que sont-ils sinon un ulcère perpétuel rongeant la galaxie ? Je parle sérieusement, Shekt. Quelle planète a-t-elle ritualisé à un tel point l’existence quotidienne et met-elle autant de rage masochiste à se cramponner à ses rites ? Pas un jour ne se passe sans que je reçoive une délégation de tel ou tel de vos corps constitués, venant réclamer la mort d’un pauvre diable dont le seul crime est d’être entré dans un territoire interdit, de s’être soustrait à la loi sexagésimale, voire d’avoir simplement mangé plus que sa ration.

— Oui, mais vous prononcez toujours la peine capitale. Apparemment, vos scrupules idéalistes capitulent dès qu’il s’agit de résister.

— Je m’efforce de mon mieux de refuser les exécutions, les étoiles m’en sont témoins. Mais que puis-je faire ? L’empereur tient expressément à ce que soient respectées les coutumes locales dans toutes les provinces de l’empire. Ce qui est juste et sage, puisque cela prive de l’appui populaire les fous qui, autrement, déclencheraient la rébellion un mardi et un jeudi sur deux. En outre, si je disais irrévocablement non chaque fois que vos. Conseils, vos Sénats, vos Assemblées exigent la mort de quelqu’un, il y aurait une telle levée de boucliers, de telles vociférations, de telles attaques contre l’empire et ses œuvres que je préférerais dormir vingt ans au milieu d’une légion de démons que d’affronter ce remue-ménage pendant dix minutes.

Shekt poussa un soupir et lissa ses cheveux clairsemés.

— Pour le reste de la galaxie, pour autant qu’elle se soucie de nous, la Terre n’est rien de plus qu’un caillou dans le, ciel. Nous, c’est notre patrie, la seule patrie que nous connaissions. Pourtant, nous ne sommes pas des habitants différents des autres mondes, sauf que nous sommes plus malheureux qu’eux. Nous nous entassons sur une planète pour ainsi dire morte, prisonniers d’un mur de radiations qui nous isole, entourés par une immense galaxie qui nous rejette. Que pouvons-nous faire contre le sentiment de frustration qui nous dévore ? Accepteriez-vous que notre excédent de population émigre, procurateur ?

Ennius haussa les épaules.

— Je n’y verrais pas d’inconvénient, en ce qui me concerne. Ce sont les populations des planètes extérieures qui ne seraient pas d’accord. Elles n’ont aucune envie de succomber à des maladies terrestres.

Des maladies terrestres ! répéta Shekt avec dépit. C’est une idée absurde qu’il faudrait extirper des esprits. Nous ne sommes pas porteurs de mort. Vous résidez parmi nous. Vous n’en êtes pas mort, que je sache.

— Dame ! répliqua Ennius en souriant. Je fais tout pour limiter les contacts.

— Parce que vous êtes victime d’une propagande qui, somme toute, a été créée par la stupidité de vos propres fanatiques.

— La théorie selon laquelle les Terriens eux-mêmes sont radio-actifs n’a donc aucune base scientifique. Shekt ?

— Oui, ils le sont, c’est certain. Comment pourraient-ils ne pas l’être ? Et c’est vrai pour chacun des habitants de chacune des cent millions de planètes de l’empire. Nous le sommes plus que les autres, je vous l’accorde, mais pas suffisamment pour mettre qui que ce soit en danger.

— Malheureusement, le Galactique moyen croit le contraire et n’a aucune envie de faire l’expérience pour en avoir le cœur net. Au demeurant…

— Au demeurant, allez-vous dire, nous sommes différents. Nous ne sommes pas des êtres humains parce que, du fait des radiations atomiques, nous mutons plus rapidement et avons par conséquent changé sous bien des rapports. Cela non plus n’est pas prouvé.

— Mais on le croit.

— Et aussi longtemps qu’on le croira, procurateur, aussi longtemps que les Terriens seront traités en parias, vous décèlerez, en nous les caractéristiques qui vous déplaisent. Si vous nous tourmentez de façon intolérable, est-il étonnant que nous nous rebiffions ? Pouvez-vous vous plaindre si nous répondons à la haine par la haine ? Nous sommes plus offensés qu’offenseurs.

Cet accès de colère qu’il avait lui-même déclenchée chagrinait Ennius. Le meilleur de ces Terriens portait les mêmes œillères, il voyait, lui aussi, la Terre, seule contre tous.

Pardonnez-moi d’avoir manqué de civilité, voulez-vous, Shekt ? dit-il avec diplomatie. Mettez mon impolitesse sur le compte de ma jeunesse et de l’ennui. Vous avez devant vous un homme infortuné, un garçon de quarante ans – et, dans l’administration civile, c’est l’âge d’un bébé – qui fait son dur apprentissage sur la Terre… Des années s’écouleront peut-être avant que ces ahuris du Bureau des Provinces extérieures se souviennent assez longtemps de moi pour m’affecter sur une planète un peu moins périlleuse. Nous sommes donc tous les deux prisonniers de la Terre et citoyens de cette vaste patrie intellectuelle où il n’existe ni discriminations planétaires ni discriminations ethniques. Allez ! Donnez-moi votre main et soyons amis.

Les rides qui plissaient le visage de Shekt s’effacèrent – ou, plus exactement, furent remplacées par d’autres exprimant davantage la bonne humeur. Il éclata de rire.

— Ce sont là les mots d’un suppliant, mais le ton est toujours celui d’un diplomate impérial. Vous êtes mauvais acteur, procurateur !

— Eh bien, contrez-moi en vous montrant bon professeur et parlez-moi de votre amplificateur synaptique. Shekt tressaillit visiblement et fronça les sourcils.

— Où en avez-vous entendu parler ? Seriez-vous, par hasard, physicien aussi bien qu’administrateur ?

— Je sais tout ! Mais sérieusement, Shekt, je voudrais être au courant.

Shekt le scruta avec attention, manifestement sceptique. Il se leva et, portant sa main noueuse à sa bouche, se mit à se tirailler la lèvre d’un air pensif.

— Je ne sais pas trop par où commencer.

— Par toutes les étoiles, si vous êtes en train de vous demander par quel niveau de votre théorie mathématique il faut débuter, je vais vous simplifier le problème ! Laissez tomber tout ce qui est mathématique. Vos fonctions, vos tenseurs et le reste, je n’y connais strictement rien.

Les yeux de Shekt scintillèrent.

— Eh bien, si on se limite au seul aspect descriptif, il s’agit simplement d’un instrument dont le but est d’augmenter la capacité d’apprentissage chez l’être humain.

— Chez l’être humain ? Vraiment ? Et comment marche cet appareil ?

J’aimerais le savoir ! Nous avons encore beaucoup de travail à faire là-dessus. Je vais vous expliquer l’essentiel, procurateur, et vous jugerez par vous-même. Le système nerveux de l’homme et des animaux – est constitué de neuroprotéines, c’est-à-dire d’énormes molécules dont l’équilibre électrique est très précaire. Le plus léger stimulus ébranle cette molécule qui, pour se remettre d’aplomb, ébranle la suivante, laquelle en fait autant et ainsi de suite jusqu’à ce que le cerveau soit affecté. Li cerveau est lui-même un immense agrégat de molécules analogues connectées entre elles de toutes les manières possibles. Comme il y a environ 10 puissance 20 neuroprotéines dans le cerveau – c’est-à-dire un 1 suivi de 20 zéros – le nombre des combinaisons possibles est de l’ordre de factorielle 10 à la puissance 20. Je vais vous donner une idée de la grandeur de ce nombre. Supposez que tous les électrons et tous les protons de l’univers deviennent chacun un univers, que tous les électrons et tous les protons de ces univers deviennent à leur tour chacun un univers… eh bien, la totalité des électrons et des protons de tous les univers ainsi créés ne serait encore rien en comparaison. Vous me suivez ?

— Absolument pas, grâce soit rendue aux étoiles ! Si jamais j’essayais, j’aurais si mal à la tête que je hurlerais comme un chien à la lune.

— Hmm… Prenons cela autrement. Ce que nous appelons impulsion nerveuse est tout simplement un déséquilibre électronique qui se propage le long des nerfs jusqu’au cerveau et revient en arrière par le même chemin. Vous saisissez cela ?

— Oui.

— Mes félicitations ! C’est que vous êtes un génie ! Tant que l’influx traverse une cellule nerveuse, sa propagation est rapide parce que les neuroprotéines sont pratiquement en contact. Toutefois, les cellules nerveuses sont en nombre limité et chacune est séparée de sa voisine par une très mince couche de tissu non nerveux. En d’autres termes, deux cellules nerveuses contiguës ne se touchent pas.

— Ah ! Et l’influx doit sauter l’obstacle.

Exactement ! La couche intercalaire a pour effet d’amoindrir la force de l’influx et de ralentir sa vitesse de propagation proportionnellement au carré de sa surface. Cela est également valable pour le cerveau. Imaginez maintenant qu’on parvienne à trouver le moyen d’abaisser la valeur de la constante diélectrique de la couche intercalaire.

— La constante… Comment dites-vous ?

— La capacité isolante de la membrane, tout bêtement. A ce moment, l’influx sauterait plus facilement l’obstacle.

— J’en reviens à ma première question : est-ce que votre système marche ?

— Je l’ai expérimenté sur des animaux.

— Et avec quels résultats ?

— La plupart sont morts très rapidement, du fait de l’altération des protéines du cerveau. De leur coagulation, si vous préférez : elles se sont en quelque sorte solidifiées comme le blanc d’un œuf à la coque.

Ennius fit une grimace.

— La froide insensibilité de la science a quelque chose d’indiciblement cruel. Et ceux qui ont survécu ?

— L’expérience n’est pas concluante puisque ce ne sont pas des êtres humains. En ce qui les concerne, les indications semblent favorables. Mais j’ai besoin de sujets humains. Tout dépend des propriétés électroniques naturelles du cerveau auquel on a affaire. Chaque cerveau engendre un certain type de microcourants et il n’y en a jamais deux qui soient exactement pareils. C’est comme les empreintes digitales ou le réseau des capillaires de la rétine. J’irai même jusqu’à dire que ces émissions sont encore plus individualisées. A mon avis, le traitement doit tenir compte de ce fait et, si j’ai raison, il n’y aura plus d’accidents. Mais je n’ai pas d’êtres humains comme sujets d’expérience. J’ai demandé des volontaires. Seulement…

Shekt leva les bras au ciel.

— Je comprends qu’ils soient réticents, vous savez ! Mais sérieusement, en admettant que vous amélioriez votre appareil, que comptez-vous en faire ?

— Le physicien haussa les épaules. Ce n’est pas à moi de le dire. La décision appartiendra naturellement au Grand Conseil.

— Vous n’envisageriez pas de mettre votre invention à la disposition de l’empire ?

— Moi ? Je n’y verrais aucun inconvénient. Mais seul le Grand Conseil est habilité à…

— Au diable votre Grand Conseil ! s’exclama Ennius avec impatience. J’ai déjà eu l’occasion de négocier avec lui. Accepteriez-vous de lui présenter cette suggestion le moment venu ?

— Je n’ai pas la moindre influence sur cette instance.

— Vous pourriez lui dire que si la Terre était en mesure de produire un amplificateur capable de traiter les êtres humains dans des conditions de sécurité absolue et que si l’appareil était diffusé à l’échelle galactique, certaines restrictions sur l’émigration seraient susceptibles d’être levées.

— Et les risques d’épidémie ? demanda Shekt sur un ton narquois. Et notre particularisme qui nous rend si différents des autres ? Et notre non-appartenance à l’humanité ?

— Il se pourrait même que vous soyez transférés en masse sur une autre planète, rétorqua Ennius sans se laisser émouvoir. Réfléchissez.

Au même instant, la porte s’ouvrit et une jeune femme entra comme un souffle de printemps qui chassa les miasmes de la pièce calfeutrée. A la vue du visiteur, elle rougit insensiblement et fit mine de battre en retraite. Mais Shekt l’en empêcha :

— Approche, Pola. Je crois, seigneur, que vous ne connaissez pas ma fille. Pola, je te présente le seigneur Ennius, procurateur de la Terre.

Le procurateur était déjà debout. Il s’inclina avec une galanterie pleine d’aisance qui interrompit net la révérence qu’ébauchait maladroitement Pola.

Chère demoiselle, vous êtes un ornement que je n’aurais pas cru la Terre capable de produire. En toute sincérité, vous seriez un ornement sur n’importe lequel des mondes que je connais. Il saisit la main que la jeune fille, répondant à son geste, lui avait tendue avec empressement et non sans quelque timidité. Un instant, on put croire qu’il allait la baiser comme l’exigeait la courtoisie raffinée de sa génération, mais si telle était bien l’intention du procurateur, il fit marche arrière et lâcha la main de la jeune fille. Un tout petit peu trop hâtivement, peut-être.

Pola eut un imperceptible froncement de sourcils :

— Je suis confondue, votre seigneurie, par tant de bonté envers une simple fille de la Terre. Vous êtes courageux et vaillant pour braver ainsi la contamination. Shekt toussota.

— Ma fille achève ses études à l’université de Chica, seigneur Ennius, et afin de se procurer quelques subsides pour ses recherches, elle travaille deux jours par semaine comme technicienne dans mon laboratoire. Elle est compétente et peut-être – mais il se peut que ce soit l’orgueil paternel qui me fasse parler –, peut-être sera-t-elle un jour à ma place.

— Père, j’ai quelque chose d’important à te communiquer, dit Pola à mi-voix.

— Voulez-vous que je vous laisse ? proposa Ennius.

— Mais non, mais non ! De quoi s’agit-il, Pola ?

— Nous avons un volontaire, père.

Shekt écarquilla les yeux d’un air presque ahuri.

— Pour l’amplificateur ?

— C’est ce qu’il dit.

— Eh bien, il semble que je vous porte bonheur, fit Ennius.

— En effet. Demande-lui d’attendre, veux-tu ? Emmène-le dans la salle C. Je le rejoindrai incessamment. Après le départ de Pola, il se tourna vers Ennius :

— Si vous voulez bien m’excuser, procurateur…

— Bien sûr. Combien de temps l’opération prend-elle ?

— Plusieurs heures, je le crains. Désirez-vous y assister ?

— Rien ne me donnerait autant la chair de poule, mon cher Shekt. Je serai jusqu’à demain à la Résidence. Auriez-vous l’obligeance de m’avertir du résultat ? Certainement.

Shekt paraissait soulagé.

— Parfait ! Et réfléchissez à ce que je vous ai dit à propos de votre amplificateur synaptique, cette nouvelle voie royale du savoir.

En repartant, Ennius n’était pas aussi à l’aise qu’à son arrivée. Il n’avait rien appris de plus et ses craintes avaient augmenté.


5. LE VOLONTAIRE INVOLONTAIRE

<p>5. LE VOLONTAIRE INVOLONTAIRE</p>

Une fois seul, le Dr Shekt appuya sur le bouton d’appel et un jeune technicien vêtu d’une scintillante blouse blanche, ses longs cheveux bruns soigneusement noués derrière la tête, entra d’un pas pressé.

— Est-ce que Pola vous a mis au courant ?

— Oui, docteur Shekt. Je l’ai observé sur l’écran. C’est sûrement un volontaire authentique, pas un de ces sujets qu’on nous envoie habituellement.

— A votre avis, faut-il que je le signale au Conseil ?

— Je ne sais que vous conseiller. Le Conseil verrait d’un mauvais œil une communication ordinaire. Tous les faisceaux sont susceptibles d’être interceptés, vous le savez. Et si je l’expédiais ? ajouta vivement le technicien. Il n’y a qu’à lui dire que nous avons besoin d’hommes de moins de trente ans. Il en a facilement trente-cinq.

— Non, non… Je préfère le voir.

L’esprit de Shekt était un tourbillon glacé. Jusqu’ici, l’opération avait été menée de main de maître. On avait laissé filtrer juste les informations qu’il fallait pour donner une trompeuse impression de franchise, et rien de plus. Et voilà qu’il y avait maintenant un vrai volontaire. Et cela immédiatement après la visite d’Ennius. Y avait-il un rapport ? Shekt n’avait lui-même qu’une connaissance extrêmement vague des gigantesques et obscures forces qui commençaient à s’agiter sur la planète calcinée, mais suffisante, néanmoins, pour qu’il se sente à leur merci. Et il en savait, en tout cas, plus que les Anciens ne le soupçonnaient.

Mais que pouvait-il faire puisque, de toute façon, sa vie était doublement menacée ?

Dix minutes plus tard, désemparé, il observait à la dérobée le fermier aux membres noueux qui se tenait debout devant lui, le chapeau à la main, la tête à demi tournée comme s’il s’efforçait d’échapper à un examen trop attentif. Il avait sûrement moins de quarante ans, mais la rude vie des paysans usait les hommes. Sous leur hâle, ses joues parcheminées étaient rouges et, bien que la pièce fût fraîche, on distinguait des traces de transpiration à la racine de ses cheveux et à ses tempes. Il croisait et décroisait nerveusement les doigts.

— Il paraît, mon ami, que vous refusez de donner votre nom ? dit Shekt avec douceur.

Arbin était un mur d’entêtement :

— On m’a dit qu’on ne posait pas de questions aux volontaires.

— Hemm… Vous n’avez absolument rien à déclarer ? Peut-être voulez-vous seulement être traité tout de suite ?

— Moi ? Holà ! s’exclama Arbin, pris de panique. Je ne suis pas le volontaire. J’ai rien dit pour vous donner cette idée.

— Ah bon ? C’est donc quelqu’un d’autre ?

— Dame ! Pourquoi est-ce que, moi, je…

— Je vois. Le sujet… cette autre personne. – vous accompagne-t-il ?

— En un sens, répondit Arbin avec circonspection.

— Parfait. Seulement, il va falloir que vous m’expliquiez exactement ce que vous désirez. Tout ce que vous pourrez être amené à me dire restera strictement confidentiel et nous vous aiderons autant que faire se pourra. Sommes-nous d’accord ?

— Le paysan inclina le menton en un fruste signe de respect. Merci. Eh bien, voilà, monsieur. On a un gars, à la ferme, un… euh… un parent éloigné. Il nous donne la main, vous comprenez ? (Arbin avala sa salive et Shekt hocha la tête avec gravité.) Il est plein de bonne volonté et c’est un très bon ouvrier… on avait un fils, pas ? mais il est mort… et ma femme et moi, on a besoin d’une paire de bras en plus, pas ?… elle est pas en bonne santé, la femme… on pourrait pas s’en sortir sans lui… pas facilement.

Arbin avait le sentiment que son histoire ne tenait pas debout. Mais ce grand échalas de savant acquiesça.

— Et c’est ce parent éloigné que vous désirez que nous traitions ?

— Ben oui, je croyais que je vous l’avais dit. Mais pardonnez-moi si ça me prend du temps. Le pauvre garçon, voyez-vous, il n’est pas tout à fait… enfin, ça tourne pas bien rond dans sa tête. (Arbin enchaîna précipitamment :) Il est pas malade, non. Pas infirme au point d’être éliminé. Simplement, il est … retardé. Il ne parle pas, vous comprenez ?

— Il ne sait pas parler ? fit Shekt, étonné.

— Oh si… il sait. C’est juste qu’il aime pas. Il ne parle pas bien.

— Et vous, voudriez que l’amplificateur améliore son intellect ? demanda le physicien sur un ton incertain. Arbin secoua lentement la tête.

— S’il était un peu plus savant, il pourrait faire un peu du travail que ma femme ne peut pas faire, pas ?

— Il faut que vous sachiez qu’il risquerait d’en mourir. Arbin le dévisagea avec égarement. Ses doigts s’agitèrent furieusement.

— Il me faut son consentement, reprit Shekt.

Il ne comprendrait pas, répliqua le fermier avec obstination. Mais vous, monsieur, je sais que vous comprenez, poursuivit-il presque dans un souffle sur un ton pressant. Vous avez l’air d’un homme qui sait ce que c’est que la dureté de l’existence Il vieillit, ce garçon. C’est pas la question de la sexagésimale, bien sûr, mais à supposer qu’au prochain recensement on le considère comme un simple d’esprit et qu’on nous l’enlève ? On voudrait pas le perdre. C’est ça qui m’amène. Si j’essaie de garder la chose secrète c’est parce que… parce que… (Involontairement, Arbin tourna la tête comme si, par l’effet de sa seule volonté, son regard pouvait traverser les murs et déceler les oreilles qui étaient peut-être aux aguets derrière)… Parce que peut-être bien que ça ne plairait pas trop aux Anciens. Peut-être qu’on jugerait que chercher à sauver un malheureux infirme est contraire aux Coutumes. Mais la vie est dure, mon bon monsieur… Et ça pourrait vous être utile à vous. Vous avez » demandé des volontaires, pas vrai ?

— Oui. Où se trouve votre parent ?

Arbin se décida à jouer le tout pour le tout.

— Il est dehors. Dans ma biroue… si personne ne l’a découvert. Dans ce cas, il serait incapable d’échapper…

— Espérons que tout va bien. Nous allons chercher votre véhicule et le mettre dans notre garage souterrain. Je m’arrangerai pour que personne ne soit au courant de la présence de votre parent en dehors de mes assistants. Et je vous promets que vous n’aurez pas d’ennuis avec la Confrérie.

Il prit amicalement Arbin par l’épaule et le fermier eut un sourire convulsif. Il avait l’impression d’un nœud coulant qui se desserrait.

Shekt contempla le personnage chauve et ventripotent allongé sur le lit. Le patient était inconscient. Sa respiration était profonde et régulière. Ses propos avaient été inintelligibles et il n’avait rien compris de ce qu’on lui disait. Pourtant, il ne présentait aucun des symptômes physiques de la débilité mentale. Ses réflexes étaient normaux pour un vieux.

Un vieux ! Hmm.

Le physicien se tourna vers Arbin qui regardait tout d’un œil fixe.

— Voulez-vous que nous effectuions une analyse des os ? Non ! cria le fermier avant d’ajouter ; un ton plus bas : Je veux qu’on ne fasse rien qui puisse servir à l’identifier.

— Cela pourrait pourtant nous aider. Si nous savions son âge, il y aurait moins de risque.

— Il a cinquante ans.

Shekt haussa les épaules. Cela n’avait pas d’importance. Il se pencha à nouveau sur l’homme endormi. Quand on l’avait fait entrer, le sujet était, ou paraissait être, en tout cas, abattu, replié sur lui-même et indifférent. Même les hypnopilules n’avaient pas éveillé ses soupçons. Quand on les lui avait présentées, il avait eu un bref et pâle sourire, et les avait avalées.

Le technicien entra en poussant le dernier des encombrants éléments dont l’ensemble constituait l’amplificateur synaptique. Il appuya sur un bouton et les fenêtres de la salle d’opération devinrent opaques, du fait du réarrangement moléculaire de leur substance. La seule source de lumière était maintenant la lampe à l’éclat éblouissant et froid, braquée sur le patient soutenu par le champ diamagnétique de plusieurs centaines de kilowatts qui le maintenait à cinq centimètres au-dessus de la table.

Arbin, assis dans l’ombre, ne comprenait rien à ce qui se passait mais il était farouchement résolu à empêcher par sa seule présence qu’on se livre à des micmacs dangereux qu’il se savait cependant trop ignorant pour prévenir.

Les physiciens ne lui prêtaient aucune attention. On fixa les électrodes au crâne du sujet. Ce fut long. Il fallait commencer par étudier soigneusement la conformation de la boîte crânienne par la technique d’Ulster permettant de déceler le méandre des fissures étroitement imbriquées. Shekt eut un sourire sans joie. Ces indentations n’étaient pas d’une fiabilité parfaite pour déterminer l’âge mais, en l’occurrence, elles suffisaient : cet homme avait plus des cinquante ans qu’on lui prêtait.

Mais le sourire du savant ne tarda pas à s’effacer. Il plissa le front. Ces fissures avaient quelque chose d’anormal. Elles étaient singulières… pas tout à fait… Il était prêt à jurer que ce crâne était primitif, que c’était une régression atavique. Mais somme toute, puisqu’on avait affaire à une intelligence infranormale… pourquoi pas ?

Brusquement, il poussa une exclamation de surprise :

— Ça alors ! Je n’avais pas remarqué. Cet homme a des poils sur la figure ! (Il se tourna vers Arbin :) A-t-il toujours été barbu ?

— Barbu ?

— Oui, du poil au menton ! Approchez… Vous ne voyez pas ?

— Si, monsieur.

Le fermier réfléchit à toute vitesse. Il l’avait effectivement remarqué le matin mais cela lui était sorti de la tête.

— Il est né comme ça. Je crois, ajouta-t-il par précaution.

— Enlevons-lui cela. Je suppose que vous n’avez pas envie qu’il ressemble à une bête brute ?

— Non, monsieur.

La pâte épilatoire appliquée par un technicien ganté eut vite raison de cette formation pileuse.

— Il en a aussi sur la poitrine, docteur Shekt, annonça l’opérateur.

— Galaxie ! Montrez-moi ça… Mais ce n’est pas un homme, c’est un paillasson ! Tant pis… Ça ne se verra pas sous la chemise et je voudrais qu’on place les électrodes. Nous allons les planter là. Et là. Et là.

On implanta une douzaine de filaments de platine, fins comme des cheveux. Ces sondes, traversant le cuir chevelu, auscultaient les fissures crâniennes pour recueillir l’écho ténu des microcourants qui se propageaient de neurone en neurone. Les opérateurs surveillaient avec attention les délicats ampèremètres qui, tour à tour, oscillaient et s’immobilisaient suivant les fluctuations électriques qu’ils captaient. De minuscules stylets traçaient d’immatériels réseaux en dents de scie sur les tambours millimétrés.

Enfin, on appliqua ces graphiques contre des plaques opalescentes et les opérateurs les interprétèrent en échangeant des commentaires à mi-voix : « … notez l’amplitude des cinquièmes pointes… mériteraient d’être analysées… il saute aux yeux que… »

Après quoi, l’on procéda à la mise en place de la machine. Ce fut interminable. Les techniciens tournaient les manettes, faisaient des réglages, l’œil collé aux verniers, bloquaient tout et lisaient leurs instruments. A maintes reprises, on contrôla les appareils de mesure et l’on affina les ajustements.

Enfin, Shekt se tourna en souriant vers Arbin :

— Ce sera bientôt fini.

La pesante machine avança au-dessus de l’homme endormi, tel un monstre engourdi et affamé. Quatre longs câbles pendaient maintenant aux poignets et aux chevilles du patient. Une sorte de coussinet d’un noir mat dont la substance ressemblait à du caoutchouc galvanisé fut minutieusement glissé sous sa nuque. Des étriers fixés à ses épaules le maintenaient solidement en place. Alors, les électrodes s’écartèrent et furent disposées de part et d’autre de sa tête, chacune pointée sur une de ses tempes. Son visage joufflu était pâle.

Shekt ne quittait pas le chronomètre des yeux. Sa main était posée sur un bouton. Il l’enfonça d’un coup de pouce. Rien de visible ne se produisit – même pour les sens d’Arbin aiguisés par l’effroi. Au bout de trois minutes, qui semblaient des heures, Shekt releva son pouce.

Vivement, son assistant se pencha sur Schwartz, toujours endormi, et, se redressant, lança triomphalement :

— Il est en vie !

Mais ce n’était pas terminé. Pendant encore plusieurs heures, les physiciens, qui dissimulaient mal leur surexcitation, recueillirent une multitude de données – de quoi remplir une bibliothèque. Il était plus de minuit quand on administra la piqûre au patient dont les paupières frémirent.

Shekt recula. Il était exsangue mais heureux.

Tout va bien, fit-il en essuyant son front d’un revers de main. (Se tournant vers Arbin, il ajouta d’une voix ferme :) Il devra rester quelques jours ici.

L’angoisse et l’affolement luisirent, soudain, dans les yeux du fermier.

— Mais… mais…

— Vous pouvez avoir une confiance totale en nous. Il ne lui arrivera rien de fâcheux, j’en mettrais ma tête à couper. D’ailleurs j’en mets ma tête à couper ! Confiez-le nous. Personne ne le verra en dehors de mes collaborateurs. Si vous l’emmenez tout de suite, cela risque de lui être fatal. Et s’il mourait, il vous faudrait expliquer la présence de son cadavre aux Anciens.

Ce dernier argument acheva de convaincre Arbin.

— Mais comment est-ce que je saurai quand venir le chercher ? Je ne veux pas vous donner mon nom ! Néanmoins, c’était une capitulation.

— Je ne vous le demande pas, répliqua Shekt. Revenez dans une semaine jour pour jour à 10 heures du soir. Je vous attendrai devant la porte du garage où nous avons mis votre biroue. Vous pouvez me croire, mon ami : vous n’avez rien à craindre.

Il faisait nuit quand Arbin quitta Chica. Vingt-quatre heures s’étaient écoulées depuis que l’inconnu avait frappé à sa porte et, au cours de ces vingt-quatre heures, il avait enfreint les Coutumes pour la seconde fois. Deux crimes au lieu d’un… Serait-il jamais en sécurité, désormais ?

La biroue filait sur la route déserte mais il ne pouvait s’empêcher de jeter des coups d’œil furtifs derrière son dos. Allait-on le suivre jusqu’à la ferme ? Le pister ? Etait-on déjà en train d’effectuer tranquillement des recoupements et des comparaisons dans la lointaine Washenn où étaient entreposées les archives de la Confrérie qui y conservait ses statistiques essentielles et où chaque Terrien vivant avait sa fiche pour l’application de la loi sexagésimale ?

Tous les Terriens finissaient un jour ou l’autre par devoir la subir. Arbin avait encore un quart de siècle à attendre avant d’atteindre la soixantaine fatidique mais il pouvait chaque jour être puni à cause de Grew. Et, maintenant, il y avait l’inconnu, en plus.

Et s’il ne remettait plus jamais les pieds à Chica ?

Non ! Loa et lui ne pouvaient pas continuer à produire pour trois personnes à eux deux et quand ils ne fourniraient pas le quota imposé, leur premier crime, celui d’avoir caché Grew, serait découvert. C’était l’engrenage. Une fois que l’on commençait à commettre un crime contre les Coutumes, d’autres suivaient.

Arbin savait que, quels que fussent les risques, il retournerait à Chica.

Il était plus de minuit quand Shekt se retira, et encore avait-il fallu pour qu’il s’y résolve toute l’insistance de Pola. Mais le sommeil ne venait pas. Son oreiller était une espèce d’étouffoir raffiné, ses draps se tortillaient et faisaient des nœuds. Cela lui mettait les nerfs en pelote. Il se leva et alla se planter devant la fenêtre. La ville était plongée dans l’obscurité mais l’on distinguait à l’horizon, de l’autre côté du lac, une vague luminescence bleuâtre, la lueur de la mort qui régnait sur toute la Terre, sauf en de rares endroits.

Les événements qui avaient marqué cette journée mouvementée menaient leur folle sarabande dans la mémoire du physicien. La première chose qu’il avait faite après avoir réussi à convaincre le fermier terrifié de s’en aller avait été de télévidéophoner à la Résidence. Ennius devait attendre son appel car il avait répondu lui-même. Il était toujours revêtu de sa lourde combinaison imprégnée de plomb.

— Ah, bonsoir, Shekt ! Votre expérience est achevée ?

— Oui, et mon volontaire aussi – ou presque ! Le pauvre homme.

Ennius n’avait pas l’air dans son assiette.

J’ai eu raison de ne pas rester. Il n’y a guère de différence entre vous et les assassins, messieurs les savants.

— Il n’est pas encore mort, procurateur, et il est possible que nous le sauvions, mais…

Il eut un haussement d’épaules.

— A votre place, je m’en tiendrais exclusivement aux rats, Shekt. Mais je ne vous trouve pas dans votre état normal, mon cher. Je ne suis peut-être pas endurci à ce genre de choses, mais vous, vous devriez l’être.

— Je vieillis, seigneur Ennius, se contenta de répondre le physicien.

— C’est là un passe-temps dangereux sur la Terre, rétorqua sèchement Ennius. Allez-vous coucher, Shekt.

Et maintenant, Shekt était posté devant la fenêtre à contempler la cité assombrie qui se dressait sur un monde agonisant.

Il y avait deux ans que l’on testait l’amplificateur synaptique et, depuis deux ans, il était l’esclave et le jouet de la Société des Anciens, la Confrérie comme on l’appelait.

Il avait sept ou huit communications toutes prêtes qui, publiées dans le Journal si rien de Neurophysiologie auraient rendu son nom illustre dans toute la galaxie s’il avait voulu. Mais elles moisissaient sur son bureau. Au lieu de cela, il n’y avait eu que cet article fumeux et volontairement fallacieux de la Revue de Physique. Telles étaient les voies de la Confrérie. Une demi-vérité était préférable à un mensonge.

Et pourtant, Ennius était venu aux informations. Pourquoi ?

Cette démarche était-elle liée à certaines choses que Shekt avait apprises ? L’empire nourrissait-il les mêmes soupçons que lui ?

En l’espace de deux siècles, la Terre s’était soulevée trois fois. Trois fois, elle s’était révoltée au nom d’une prétendue grandeur passée et avait attaqué les garnisons impériales. Trois fois, elle avait été écrasée – comme de juste ! — et si l’empire n’avait pas été essentiellement une monarchie éclairée, si les instances galactiques n’avaient pas été animées d’un profond sens politique, elle aurait été impitoyablement biffée de la liste des planètes habitées.

Mais maintenant, il en irait peut-être différemment. Etait-ce possible ? Quelle confiance prêter aux paroles aux trois quarts incohérentes d’un mourant ?

A quoi bon ? N’importe comment, il n’oserait rien faire. Il ne pouvait qu’attendre. Il vieillissait et, comme l’avait dit Ennius, c’était un passe-temps dangereux sur la Terre. Il avait presque soixante ans et les dérogations à la sexagésimale étaient rarissimes. Il n’y avait pas d’échappatoires.

Et même sur cette pitoyable boulette de boue corrosive qu’était la Terre, Ennius voulait vivre.

Finalement, il se recoucha et, juste avant de sombrer dans le sommeil, il se demanda vaguement si les Anciens avaient intercepté sa conversation vidéophonique avec Ennius. Il ne savait pas encore que la Confrérie possédait d’autres sources d’information.

Ce ne fut qu’au matin que l’assistant de Shekt arrêta irrévocablement sa décision.

Il admirait son patron, mais n’ignorait point que soumettre secrètement au traitement synaptique un volontaire non autorisé était en opposition avec les strictes directives de la Confrérie, directives auxquelles avaient été conféré le statut de Coutume. En conséquence, y désobéir était un crime capital.

Après tout, raisonnait-il, qui était ce sujet ? La campagne de recrutement des bénévoles avait été minutieusement organisée de façon à donner assez de renseignements sur l’amplificateur synaptique pour effacer les soupçons d’éventuels espions à la solde de l’empire sans encourager véritablement l’afflux des volontaires. La Société des Anciens envoyait des hommes à elle et c’était suffisant.

Alors, qui avait envoyé ce sujet ? La Confrérie ? En secret afin de s’assurer que Shekt était digne de confiance ? Ou Shekt était-il un traître ? Un peu plus tôt, il s’était enfermé en tête à tête avec un personnage portant les lourds vêtements que mettaient les Etrangers qui redoutaient l’empoisonnement par les radiations.

Dans les deux cas, il risquait fort de courir à sa perte. Et pourquoi, se demandait le technicien, me laisserais-je entraîner dans sa chute ? Il était jeune, il avait encore quarante ans à vivre. Pourquoi devancer la sexagésimale ?

D’ailleurs, cela se traduirait peut-être par de l’avancement pour lui… Et Shekt était si vieux qu’au prochain recensement, il y passerait sans doute. Cela ne lui porterait donc pas un très grand tort. Pratiquement aucun, même.

Le technicien avait pris sa décision. Il tendit la main vers le communicateur et composa la combinaison de la ligne privée du haut ministre de la Terre qui, sous couvert de l’empereur et du procurateur, disposait du pouvoir de vie et de mort sur tous les Terriens.

Ce fut vers la fin de la journée que les impressions brumeuses qui emplissaient le crâne de Schwartz prirent corps à travers l’engourdissement de la douleur. Il se rappela le voyage, les édifices bas pelotonnés devant le lac, la longue attente au fond du véhicule…

Et ensuite ? Que s’était-il passé ? Il s’efforça de secouer ses pensées somnolentes… Oui ! On était venu le chercher. Une pièce bourrée d’appareils et de cadrans… Et deux pilules. Voilà ! On les lui avait données et il les avait avalées avec joie. Qu’avait-il à perdre ? L’empoisonnement aurait été une bénédiction.

Après… rien !

Attention ! Il avait eu des éclairs de conscience… des gens qui se penchaient sur lui… Soudain, il se remémora le froid contact d’un stéthoscope sur sa poitrine… Une jeune fille qui le faisait manger…

Alors, c’est qu’il avait subi une opération ! Sous le coup de la panique, il repoussa les draps et se dressa sur son séant.

Une jeune fille se précipita et, le prenant par les épaules, le força à s’allonger à nouveau. Elle lui dit quelque chose d’une voix lénitive, mais il ne la comprenait pas. Il essaya de résister. En vain. Il était sans force.

Schwartz approcha ses mains de sa figure. Elles paraissaient normales. Quand il remua les jambes, il entendit le froissement des draps. Donc, on ne l’avait pas amputé.

— Est-ce que vous me comprenez ? demanda-t-il à la jeune fille sans beaucoup d’espoir. Savez-vous où je suis ?

C’était à peine s’il reconnaissait sa propre voix.

Elle sourit et se lança dans un discours précipité aux sonorités liquides. Il grommela. Sur ces entrefaites, un vieux monsieur entra – celui qui lui avait donné les pilules. Il s’entretint avec la fille qui, au bout de quelques instants, se tourna vers lui et tendit un doigt vers ses lèvres, accompagnant cette mimique de petits gestes d’invite.

— Quoi ? demanda Schwartz.

Elle opina avec ardeur, si radieuse que, en dépit de lui-même, il éprouva un certain plaisir à contempler son visage.

— Vous voulez que je parle ?

L’homme s’assit au bord du lit et lui fit signe d’ouvrir la bouche.

— Ah-h-h, fit-il.

— Ah-h-h, répéta Schwartz tandis que l’autre lui massait la pomme d’Adam. Qu’est-ce qui vous prend ? s’exclama-t-il avec hargne lorsque la pression se fut relâchée. Cela vous étonne que je sache parler ? Pour qui me prenez-vous donc ?

A mesure que les jours passaient, Schwartz découvrit un certain nombre de choses. L’homme était le Dr Shekt – c’était le premier être humain qu’il connaissait par son nom depuis qu’il avait rencontré la poupée de chiffons sur son chemin. Et la demoiselle, Pola, était sa fille.

Il constata qu’il n’avait plus besoin de se raser : sa barbe ne poussait pas. Il fut effrayé. En avait-il jamais eu ?

Ses forces lui revenaient rapidement. Maintenant, il était autorisé à s’habiller et marcher. Et on lui donnait autre chose à manger que de la bouillie. Etait-ce donc pour une amnésie qu’on le soignait ? Ce monde était-il le monde normal, le monde naturel, et celui dont il croyait se souvenir n’était-il, en revanche, qu’un fantasme né d’un cerveau amnésique ?

On ne lui permettait pas de sortir de sa chambré, ne serait-ce que pour faire quelques pas dans le couloir. Cela signifiait-il qu’il était prisonnier ? Avait-il commis un crime ?

Jamais un homme n’est plus perdu que lorsqu’il erre, égaré, à travers les immenses corridors enchevêtrés de son esprit solitaire où personne ne peut l’atteindre ni le sauver. Nul homme n’est aussi impuissant que celui dont les souvenirs sont défaillants.

Pola s’amusait à lui enseigner des mots et l’aisance avec laquelle il les comprenait et les retenait n’étonnait aucunement Schwartz. Autrefois, sa mémoire était fidèle. Ce souvenir-là, au moins, semblait être exact. Au bout de deux jours, il saisissait des phrases simples. Au bout de trois, il parvenait à se faire comprendre.

Mais le troisième jour, justement, il se produisit un événement stupéfiant. Shekt lui apprenait les chiffres et lui faisait résoudre des problèmes. Il était muni d’un chronomètre et notait les temps de réponse à l’aide d’un stylet. Soudain, après lui avoir expliqué le terme de « logarithme », il lui demanda quel était le logarithme de 2.

Schwartz choisi soigneusement ses mots et souligna sa réponse de gestes :

— Je… pas… dire. Réponse… pas … nombre.

Shekt hocha la tête avec enthousiasme et renchérit :

— Pas un nombre. Pas ceci, pas cela. Partie de ceci, partie de cela.

Schwartz comprit parfaitement. C’était la confirmation de sa réponse : il ne s’agissait pas d’un nombre entier mais d’un nombre fractionnaire. Aussi enchaîna-t-il :

— Zéro virgule trois zéro un zéro trois… et … d’autres … chiffres.

— Cela suffit.

Et ce fut à ce moment que Schwartz eut un sursaut de surprise. Comment connaissait-il la réponse ? Il était certain de n’avoir jamais entendu parler de logarithmes auparavant. Néanmoins, la question à peine posée, son esprit y avait répondu. Il n’avait aucune idée du mécanisme qui avait abouti à ce calcul. C’était comme si son cerveau était une entité indépendante dont lui-même n’était que le porte-parole.

A moins qu’il n’eût été mathématicien avant son amnésie ?

Cette claustration lui était suprêmement intolérable. Il éprouvait le besoin de plus en plus impératif de s’aventurer à l’extérieur pour essayer d’élucider le mystère. Jamais il n’y parviendrait dans cette chambre, cette prison où il n’était rien d’autre qu’un (la pensée jaillit brusquement en lui) un sujet d’expérience médicale.

La chance lui sourit le sixième jour de sa captivité. Les autres commençaient à avoir trop confiance en lui et, cette fois, Shekt ne referma pas la porte en sortant. En général, on ne distinguait même pas de fissure entre elle et le mur. Or, il y avait maintenant une fente d’un demi-centimètre.

Il attendit pour être sûr que le docteur ne reviendrait pas au bout de quelques instants, puis posa lentement la main devant la petite lumière scintillante comme il avait vu si souvent Shekt et Pola le faire. La porte coulissa sans bruit. Le couloir était vide.

Et c’est ainsi que Schwartz s’évada ».

Comment aurait-il pu deviner que, tout au long de ces six jours, les agents de la Société des Anciens surveillaient l’hôpital, surveillaient sa chambre, le surveillaient lui-même ?


6. APPRÉHENSIONS DANS LA NUIT

<p>6. APPRÉHENSIONS DANS LA NUIT</p>

La résidence du procurateur était rien de moins que féerique, la nuit. Les fleurs nocturnes (aucune n’était terrestre) s’ouvraient et l’arôme délicat de leurs guirlandes, festons de larges et blanches corolles, caressait les murs même du palais. Sous la lumière polarisée de la lune, les fils de silicate artificiel incorporés à l’alliage d’aluminium de l’édifice givraient de leur scintillement vaguement violet l’éclat métallique des surfaces.

Ennius regardait les étoiles. Elles étaient pour lui la véritable beauté, car elles étaient l’empire.

Le ciel de la Terre était de type intermédiaire. Il n’avait pas l’insoutenable somptuosité des cieux des mondes centraux où le pullulement des astres était si aveuglant que les ténèbres de la nuit capitulaient presque, écrasées par leur flamboiement. Il ne possédait pas non plus la grandiose solitude des cieux de la périphérie dont la noirceur sans faille n’était rompue que de loin en loin par l’éclat diffus d’une étoile orpheline et que barrait la tache lenticulaire laiteuse de la galaxie, poussière de diamants où se perdaient les soleils.

Sur la Terre, deux mille étoiles étaient visibles. Ennius distinguait Sirius autour duquel tournoyaient les dix planètes les plus peuplées de l’empire. Il distinguait aussi Arcturus, capitale du secteur où il était né. Le soleil de Trantor, capitale de l’empire, brillait quelque part dans la Voie lactée. Même au télescope, il se confondait avec la luminosité d’ensemble de celle-ci.

Une main se posa sur l’épaule du procurateur, qui la recouvrit de la sienne.

— Flora ? demanda-t-il à voix basse.

— Qui veux-tu que ce soit d’autre ? répondit sa femme d’une voix où perçait l’amusement. Sais-tu que tu n’as pas fermé l’œil depuis que tu es rentré de Chica ? Et sais-tu aussi que le jour va bientôt se lever ? Veux-tu que je te fasse apporter ton petit déjeuner ici ?

— Pourquoi pas ? (Il sourit tendrement à Flora et tâtonna à la recherche de la bouclette qui caressait sa joue et sur laquelle il tira.) Mais faut-il que tu veilles avec moi et que s’assombrissent les yeux les plus ravissants de la galaxie ?

— Elle dégagea ses cheveux. Tu me la bailles belle ! Ce n’est pas la première fois que je te vois dans cet état et je ne suis pas dupe. Qu’est-ce qui te tourmente ainsi, mon chéri ?

— Ce qui ne cesse de me tourmenter. Je me ronge à l’idée que je t’oblige à moisir dans ce trou alors que ta grâce pourrait être le fleuron de n’importe quelle cour vice-royale de la galaxie.

— Il n’y a pas que cela. Allons, Ennius, ne me raconte pas d’histoires !

Il secoua la tête.

— Je ne sais pas. Je pense que c’est une accumulation de petites choses bizarres qui finissent par me troubler. Il y a Shekt et son amplificateur synaptique. Il y a cet archéologue, Arvardan, et ses théories : Et encore d’autres choses. Oh ! A quoi bon, Flora ? Je ne fais rien de valable ici.

— Cette heure matinale est assurément mal choisie pour mettre ton moral à l’épreuve.

— Ah ! ces Terriens ! poursuivit le procurateur, les dents serrées. Pourquoi cette poignée de créatures pose-t-elle tant de problèmes à l’empire ? Te rappelles-tu ce que m’a dit mon prédécesseur, le vieux Faroul, quand j’ai été nommé ? Il avait raison de me mettre en garde. Et il n’a même pas été assez loin. A l’époque, j’ai ri de ses avertissements, j’ai cru qu’il était simplement atteint de sénilité. J’étais jeune, dynamique, entreprenant. J’étais convaincu que je ferais mieux que lui… (Il se tut, perdu dans ses pensées intimes, avant d’enchaîner, sautant du coq à l’âne :) Et pourtant, de nombreux indices sans liens apparents semblent montrer que les Terriens recommencent à rêver de révolte. (Il plongea son regard dans celui de Flora.) Sais-tu ce que professe la doctrine de la Société des Anciens ? Que la Terre fut autrefois le berceau unique de l’humanité, qu’elle est le centre légitime de la race humaine, le seul représentant authentique de l’Homme ?

— C’est ce qu’Arvardan nous a raconté, l’autre soir, non ?

— Dans ces cas-là, il valait toujours mieux laisser son mari s’épancher jusqu’au bout. Oui, fit Ennius, lugubre. Mais il ne parlait que du passé. La Société des Anciens pense aussi au futur. Elle annonce que la Terre redeviendra le lieu géométrique de la race humaine. Elle va même jusqu’à proclamer que le second règne mythique est proche, que l’empire sera détruit au cours d’une catastrophe générale d’où la Terre sortira triomphante dans toute sa gloire originelle… ce monde rétrograde, barbare, au sol pourri. (Sa voix tremblait.) A trois reprises, les mêmes insanités ont déclenché le soulèvement et le bain de sang qui s’ensuivit n’a jamais ébranlé cette croyance.

— Les hommes de la Terre ne sont que des créatures misérables. Que leur resterait-il s’il n’y avait leur foi ? Tout, en dehors de cela, leur a été arraché – un monde décent, une vie décente. Ils ne sont même pas acceptés sur un pied d’égalité par la galaxie. Alors, ils se réfugient dans leurs rêves. Peux-tu le leur reprocher ?

— Parfaitement ! rétorqua Ennius avec véhémence. Ils feraient mieux d’abandonner leurs rêves et de se battre pour l’assimilation. Ils ne nient pas qu’ils sont différents mais ils veulent remplacer le signe moins par le signe plus. On ne peut quand même pas espérer que la galaxie les laisse faire. Qu’ils renoncent à leur esprit de clan, à leurs Coutumes périmées et scandaleuses ! Qu’ils soient des hommes et ils seront considérés comme des hommes. Qu’ils soient terriens et ils seront considérés comme tels. Mais oublions cela. Tiens !… Que se passe-t-il avec cet amplificateur synaptique ? Voilà une des petites choses qui m’empêchent de dormir.

Le front plissé, Ennius s’abîma dans la contemplation du ciel noir dont le poli commençait à devenir plus mat, à l’est.

— L’amplificateur ? Mais n’est-ce pas cet instrument dont le Dr Arvardan nous a parlé lors de ce dîner ? C’est à cause de cela que tu es allé à Chica ?

Il acquiesça.

— Et qu’as-tu découvert, là-bas ? insista Flora.

Rien de rien. Je connais Shekt. Et même bien. Je sais quand il est à l’aise et quand il ne l’est pas. Or, je peux te dire que, du début à la fin de notre conversation, il mourait de peur. Quand je suis parti, il était tellement soulagé qu’il en suait par tous les pores. Il y a là un mystère qui m’inquiète, Flora.

— Mais sa machine marchera-t-elle ?

— Je ne suis pas neurophysicien. Il prétend que non. Il m’a vidéophoné pour me dire qu’elle a failli tuer un volontaire, mais je n’en crois pas un mot. Il était surexcité. Plus encore : triomphant ! Le volontaire a survécu et l’expérience a réussi. Ou alors, c’est que je ne sais pas ce qu’est un homme heureux. Mais pourquoi m’a-t-il menti, à ton avis ? L’amplificateur est-il opérationnel ? Peut-il créer une race de génies ?

— Je ne vois pas pourquoi, dans ce cas, on garderait le secret.

— Cela saute pourtant aux yeux. Pourquoi les révoltes de la Terre ont-elles toutes fait fiasco ? Les probabilités d’échec sont écrasantes. Mais multiplie par deux le coefficient moyen d’intelligence des Terriens. Multiplie-le par trois. Quelles seraient alors leurs chances de réussite ?

— Oh, Ennius !

— Nous serions exactement comme des gorilles affrontant des êtres humains.

— Tu te bats contre des ombres. Ils seraient dans l’incapacité de cacher une chose pareille. Et tu auras toujours la possibilité de demander au bureau des provinces extérieures d’envoyer quelques psychologues qui se livreront à des sondages sur des échantillons de Terriens. Une augmentation anormale de leur quotient intellectuel se révélerait aussitôt.

— Oui, peut-être. Ou peut-être pas. Je ne suis sûr de rien, Flora, sauf qu’une révolte est inéluctable. Quelque chose comme le soulèvement de 750 sauf que ce sera sans doute pire.

— Sommes-nous prêts à y faire face ? Je veux dire que si tu en es vraiment aussi certain…

Prêts ? (Le rire d’Ennius avait tout de l’aboiement.) Moi, je suis prêt. La garnison est sur pied de guerre et il ne manque pas un bouton de guêtre. J’ai fait tout ce qu’il était possible de faire avec le matériel dont nous disposons. Mais je ne veux pas avoir une rébellion sur les bras, Flora. Je ne veux pas entrer dans l’histoire comme le « procurateur de la rébellion ». Je ne veux pas que mon nom soit associé à la répression et au massacre. Certes, je serais décoré mais, dans un siècle, les livres d’histoire me qualifieraient de tyran sanguinaire. Rappelle-toi le vice-roi de Santanni, au sixième siècle. Il y a eu des millions de victimes mais aurait-il pu agir autrement ? Il a été couvert d’honneurs, à l’époque, mais qui, aujourd’hui, dirait un mot en sa faveur ? Je préférerais, pour ma part, être celui qui a étouffé la révolte dans l’œuf et sauvé la vie inutile de vingt millions d’imbéciles.

On aurait dit un homme aux abois.

— Es-tu vraiment sûr que ce soit impossible, Ennius ? Même encore maintenant ?

Flora s’assit à côté de lui et, du bout du doigt, lui caressa le saillant de la mâchoire. Ennius la serra contre lui.

— Que puis-je faire ? Tout est contre moi. Le bureau des P.E. lui-même se précipite au secours des fanatiques en envoyant Arvardan sur la Terre.

— Je ne vois pas du tout cet archéologue jouer les traîtres. Je reconnais que ses propos ne tiennent guère debout mais quel mal peut-il faire ?

— C’est pourtant clair comme de l’eau de roche ! Il veut qu’on l’autorise à démontrer que la Terre est le berceau originel de l’humanité. Son but est d’apporter la caution de la science à la subversion.

— Eh bien, tu n’as qu’à l’en empêcher.

Je ne vois pas du tout cet archéologue jouer les calment, les vice-rois peuvent faire n’importe quoi. L’ennui, c’est que, dans la pratique, il n’en est rien. Arvardan a une lettre patente du bureau des provinces extérieures, approuvée par l’empereur. Aussi, je n’ai plus rien à dire. Je ne peux rien faire sans en appeler d’abord au Conseil central, ce qui prendrait des mois. Et quelles raisons donner ? D’un autre côté, si j’essayais de l’arrêter par la force, ce serait un acte d’insubordination, et tu sais avec quelle facilité le Conseil central révoque les fonctionnaires quand il estime qu’ils n’en font qu’à leur tête. C’est comme cela depuis la guerre civile des années 80. Et que se passerait-il alors ? Je serais remplacé par quelqu’un qui ignorerait tout de la situation, et Arvardan aurait les mains libres. Mais ce n’est pas, encore le plus grave, Flora. Sais-tu comment il entend démontrer l’ancienneté de la Terre ? Devine un peu.

L’épouse du procurateur éclata d’un rire léger.

— Tu te moques de moi, Ennius. Comment veux-tu que je devine ? Je suppose qu’il cherchera à déterrer de vieilles statues ou des ossements, pour les dater en fonction de leur radio-activité… ou quelque chose d’approchant.

— Comme je le souhaiterais ! Arvardan m’a fait part de ses intentions, hier. Il entend pénétrer à l’intérieur des zones radio-actives de la Terre, y recueillir des objets de fabrication humaine, prouver qu’ils remontent à une époque reculée où le sol de la planète n’était pas encore devenu radio-actif— puisque, selon lui, c’est l’homme qui l’a rendu radio-actif— et les dater de cette manière.

— C’est à peu près ce que j’ai dit.

— Sais-tu ce que cela signifie de pénétrer dans les zones radio-actives ? Elles sont interdites d’accès. C’est là une des Coutumes les plus draconiennes des Terriens. Personne n’a le droit d’entrer dans les zones interdites et toutes les zones radio-actives sont interdites.

— Mais c’est parfait ! Ce seront les Terriens eux-mêmes qui arrêteront Arvardan.

— Mais voyons ! Il sera arrêté par le haut ministre en personne ! Veux-tu m’expliquer comment nous arriverons alors à convaincre ce personnage qu’il ne s’agissait pas d’un projet soutenu par le gouvernement ? Que l’empire ne s’est pas fait complice d’un sacrilège délibéré ?

— Le haut ministre n’est quand même pas chatouilleux à ce point-là !

— Crois-tu ?

Ennius se renversa sur son siège et dévisagea sa femme. Elle était à peine visible dans la nuit qui s’ardoisait.

Quelle touchante candeur ! Oh si ! il peut se montrer ombrageux ! Sais-tu ce qui est arrivé il y a une cinquantaine d’années ? Je vais te le raconter et tu pourras juger sur pièces.

« Figure-toi que la Terre est dispensée d’arborer les emblèmes représentatifs de l’hégémonie impériale en raison de l’insistance des Terriens à affirmer qu’elle est le chef de file légitime de la galaxie. Or, le jeune Stannel II l’enfant-empereur qui avait quelque peu le cerveau fêlé et qui fut assassiné après deux ans de règne – tu dois t’en souvenir – avait ordonné que les armes de l’empereur soient placées dans la Chambre du Conseil, à Washenn. En soi, ce n’était pas une exigence déraisonnable puisqu’elles sont présentes dans toutes les Chambres du Conseil planétaire en tant que symbole de l’unité de l’empire. Mais sais-tu ce qui est arrivé ? Le jour où elles ont été installées, l’émeute a éclaté. Les forcenés de Washenn ont jeté bas les armoiries impériales, ont pris les armes et ont attaqué la garnison. Stannell II fut assez fou pour refuser de revenir sur son ordre, cela dût-il entraîner le massacre de tous les Terriens vivants. Heureusement, il fut assassiné avant que les choses ne fussent allées aussi loin. Edard, son successeur, rapporta le décret et la paix fut rétablie.

— Tu veux dire que les armes impériales n’ont pas été remises en place ? demanda Flora sur le ton de l’incrédulité.

— Exactement. La Terre est la seule planète de l’empire, qui en compte des millions et des millions, dans la Chambre du Conseil de laquelle l’emblème impérial brille par son absence. Cette minable planète où nous sommes ! Si nous recommencions aujourd’hui, les Terriens se battraient encore jusqu’au dernier pour nous empêcher d’apposer notre emblème. Et tu me demandes s’ils sont susceptibles ! Je te dis qu’ils sont fous.

La lueur grise de l’aube envahissait lentement la nuit. Flora rompit le silence retombé :

— Ennius ?

Sa voix ténue manquait d’assurance.

— Oui ?

Ce ne sont pas seulement les conséquences de ce soulèvement que tu redoutes pour ta réputation. Je ne serais pas ta femme si je ne lisais dans tes pensées. J’ai l’impression que tu crains quelque chose qui menace effectivement l’empire. Il ne faut rien me cacher, Ennius. Tu as peur que les Terriens soient vainqueurs, n’est-ce pas ?

— Je ne peux en parler. (Le regard d’Ennius était hanté ») Ce n’est même pas une intuition. Quatre années sur cette planète, c’est peut-être trop pour conserver intact son équilibre mental. Mais pourquoi les Terriens affichent-ils une pareille confiance ?

— Comment le sais-tu ?

— Je ne me trompe pas. J’ai mes propres sources d’information, moi aussi. Après tout, ils ont été écrasés par trois fois. Ils ne peuvent garder d’illusions. Et pourtant, face à deux cents millions de mondes dont chacun les surclasse, ils ont confiance ! Est-il possible qu’ils soient si fermement ancrés dans leur foi en je ne sais quelle destinée, quelle force surnaturelle qui n’a de signification que pour eux ? Peut-être… peut-être.

— Peut-être quoi, Ennius ?

— Peut-être qu’ils ont des armes secrètes ?

— Des armes qui permettraient à un monde isolé de vaincre deux cents millions d’autres mondes ? Tu cèdes à la panique. Aucune arme ne serait capable d’une telle prouesse.

— Et l’amplificateur synaptique dont je t’ai parlé ?

— Je t’ai dit ce qu’il fallait que tu fasses à ce propos. As-tu eu vent de l’existence d’une arme d’un autre genre, susceptible d’être utilisée contre nous ?

— Non, répondit Ennius avec réticence.

Bien sûr. Parce qu’un tel armement ne peut pas exister. Maintenant, mon chéri, écoute-moi. Pourquoi ne pas prendre contact avec le haut ministre et le mettre au courant des projets d’Arvardan en gage de ta bonne foi ? Tu l’inciteras officieusement à ne pas accorder à l’archéologue l’autorisation qu’il sollicite. Personne ne soupçonnera alors le gouvernement impérial de prêter la main à cette ridicule violation des coutumes terriennes. Et tu feras d’une pierre deux coups en arrêtant Arvardan sans avoir l’air d’intervenir. Cela fait, tu demanderas au bureau des P. E. de te dépêcher deux bons psychologues – ou, plutôt, quatre : de cette façon tu seras sûr qu’il t’en enverra au moins deux – qui analyseront les possibilités de l’amplificateur synaptique. Quant au reste, nos soldats s’en chargeront et nous n’aurons pas à nous soucier du jugement de la postérité.

« Maintenant, tu devrais dormir. Ici même. Pourquoi pas ? Il n’y a qu’à basculer le dossier de ton fauteuil. Ma fourrure te servira de couverture et je donnerai des ordres pour qu’on t’apporte le petit déjeuner à ton réveil. Les choses t’apparaîtront sous un autre jour quand le soleil brillera.

Et c’est ainsi qu’après une nuit blanche, Ennius s’endormit, cinq minutes avant le lever du jour.

Huit heures plus tard, le haut ministre apprit de la bouche même du procurateur et l’existence de Bel Arvardan et l’objet de son expédition.


7. UNE CONVERSATION DE FOUS ?

<p>7. UNE CONVERSATION DE FOUS ?</p>

Arvardan, quant à lui, n’avait qu’un seul souci en tête : organiser ses vacances. Son navire, l’Ophiuchus, n’arriverait pas avant un mois, au moins, et il avait donc un mois de farniente dont il pourrait faire ce que bon lui plairait.

Aussi, six jours après son arrivée à Everest, il prit congé de son hôte et s’embarqua à bord du plus gros des jets stratosphériques de la Compagnie des Transports aériens reliant l’Himalaya à la capitale de la Terre, Washenn.

C’était délibérément qu’au croiseur rapide mis à sa disposition par Ennius il avait préféré un appareil commercial, poussé par la curiosité bien naturelle que suscitait en l’étranger et en l’archéologue qu’il était la vie quotidienne des habitants d’une planète comme la Terre. Il avait aussi une autre raison.

Arvardan était natif du secteur de Sirius où le préjugé antiterrestre était notoirement plus virulent que partout ailleurs dans la galaxie. Toutefois, il se flattait de n’y avoir personnellement jamais succombé. Un archéologue, un savant ne pouvait se permettre de céder au racisme. Certes, il s’était en grandissant formé une conception caricaturale et stéréotypée des Terriens et, encore maintenant, ce seul mot lui semblait repoussant. Mais ce n’était pas véritablement un préjugé.

Il ne le croyait pas, en tout cas. Par exemple, si un Terrien avait manifesté le désir de participer à l’une de ses expéditions ou de travailler sous sa direction dans un domaine ou un autre, Arvardan l’aurait engagé – à condition que le postulant eût la formation et les compétences voulues. Sous réserve qu’il y eût un poste à pourvoir, évidemment. Et si cela n’incommodait pas outre mesure les autres membres de l’expédition. Parce que c’était le hic. En général, le personnel n’était pas d’accord. Alors, que pouvait-on y faire ?

Il médita là-dessus. Il n’aurait certainement pas vu d’objections à manger ni même à dormir en compagnie d’un Terrien – pourvu que celui-ci fût raisonnablement propre et en bonne santé. En fait, il l’aurait, en tout, traité comme n’importe qui d’autre. Cependant, impossible de nier cette réalité : à ses yeux, un Terrien serait toujours un Terrien. Il n’y avait rien à faire. C’était la conséquence du fait d’avoir baigné durant toute son enfance dans une atmosphère de fanatisme si total qu’on n’en avait même plus conscience et que ses postulats étaient admis comme une seconde nature. C’était lorsqu’on échappait à ce climat et qu’on faisait un retour sur soi que l’on reconnaissait ce fanatisme pour ce qu’il était.

L’occasion était enfin offerte à Arvardan de se mettre lui-même à l’épreuve. Dans l’avion, il était exclusivement entouré de Terriens et il se sentait parfaitement à l’aise. Enfin… un peu gêné, mais à peine.

Il étudia les visages de ses compagnons de voyage. Des figures banales dont les traits n’avaient aucune caractéristique particulière. En principe, les Terriens étaient censés être différents des autres hommes, mais les aurait-il distingués, ces gens-là, en les croisant par hasard au milieu d’une foule ? Sans doute pas. Les femmes n’étaient pas vilaines… Il plissa le front. La tolérance devait forcément avoir une limite. Les mariages mixtes, par exemple, étaient quelque chose d’impensable.

En ce qui concernait l’avion, sa construction laissait à désirer. Il avait naturellement des moteurs atomiques, mais l’application du principe était bien imparfaite. Ainsi, la cellule génératrice était mal protégée. Arrivé à ce point de ses réflexions, Arvardan se rendit brusquement compte que la présence de rayons gamma non maîtrisés et une forte densité de neutrons dans l’atmosphère avaient peut-être beaucoup moins d’importance pour les Terriens que pour les autres.

Puis le paysage retint son regard. Dans le violet sombre et vineux de l’extrême stratosphère, la Terre offrait un spectacle fabuleux. Les vastes continents embrumés que l’on apercevait, occultés ici et là par des bancs de nuages que le soleil faisait miroiter, étaient comme un désert orangé. Au delà, s’éloignant lentement du stratoplane, la ligne moutonnante de la nuit fuyait et l’on voyait scintiller dans l’ombre les zones radio-actives.

Un éclat de rire vint distraire l’attention de l’archéologue qui se retourna. Un couple âgé, confortablement grassouillet et tout sourire, était apparemment l’objet de cette gaieté. Arvardan poussa son voisin du coude.

— Que se passe-t-il ?

L’autre répondit :

— Ils font la grande ronde pour fêter leurs quarante ans de mariage.

— La grande ronde ?

— Mais oui ! Le tour de la Terre, vous savez bien.

Le vieux monsieur, rouge de plaisir, racontait avec volubilité ses souvenirs et ses impressions de voyage. Sa femme l’interrompait à tout bout de champ pour rectifier méticuleusement des détails sans la moindre importance, et cela dans la plus parfaite bonne humeur. Les autres passagers écoutaient avec une vive attention. Décidément, songea Arvardan, les Terriens avaient l’air aussi chaleureux et humain que n’importe quel autre peuple de la galaxie.

— Et c’est pour quand, la sexagésimale ? demanda quelqu’un.

— D’ici un mois à peu près… le seize novembre. La réponse avait été faite sur un ton guilleret et sans l’ombre d’une hésitation.

— Eh bien, j’espère pour vous qu’il fera beau, ce jour-là. Le jour où mon père a eu ses soixante ans, il pleuvait des cordes. Je n’ai jamais vu un pareil déluge depuis. Je l’avais accompagné – dans ces cas-là, on aime bien ne pas être seul, vous savez – et il n’arrêtait pas de ronchonner contre la pluie. Nous avions une biroue découverte et nous étions trempés jusqu’aux os. « De quoi te plains-tu, papa ? je lui ai fait. Il va falloir que je revienne, moi ! »

Ce furent des hurlements de rire et les deux vieux ne furent pas les derniers à participer à l’hilarité générale. Mais un sentiment d’horreur s’empara d’Arvardan tandis qu’un désagréable soupçon se faisait jour en lui.

— Cette sexagésimale dont ils parlent, dit-il à son voisin… je présume qu’ils font allusion à une mesure d’euthanasie. Je veux dire… on vous retire de la circulation quand vous avez soixante ans, c’est bien cela ?

Il se tut quand l’autre, ravalant ses derniers soubresauts d’allégresse, se retourna et lui décocha un regard aussi appuyé que méfiant.

— Que voulez-vous que ça signifie ? finit-il par demander.

Arvardan fit un geste qui ne voulait rien dire et sourit niaisement. Il connaissait cette coutume, mais de façon purement théorique. Quelque chose qu’on lit dans les livres, qu’on évoque dans une publication scientifique. Mais brusquement, voilà qu’il réalisait que des êtres humains y étaient effectivement soumis, que les hommes et les femmes qui l’entouraient ne dépasseraient pas l’âge de soixante ans, parce que la coutume le voulait ainsi. Son voisin le dévisageait toujours.

— Mais d’où sortez-vous, l’ami ? On ne connaît pas la sexagésimale là d’où vous venez ?

— Nous l’appelons « le Temps », répondit Arvardan d’une voix qui chevrotait. Je viens de là-bas.

D’un geste saccadé, il tendit le pouce derrière lui. Quinze secondes s’écoulèrent avant que l’autre renonce à le fouiller de son regard intense et scrutateur.

Les lèvres d’Arvardan tremblaient. Ces gens-là étaient soupçonneux. Ce stéréotype, tout au moins, se révélait conforme à la réalité.

Le vieux monsieur continuait de discourir :

— Elle viendra avec moi, disait-il en désignant d’un coup de menton sa joviale moitié. Elle ne doit y passer que trois mois après moi, mais elle trouve qu’il n’y a pas de raison d’attendre et que c’est aussi bien qu’on y aille ensemble. Pas vrai, la maman ?

— Pour sûr, gloussa la femme en devenant toute rose. Les enfants sont tous mariés et établis. Je ne ferais que les ennuyer. D’ailleurs, je ne pourrais pas profiter de mon reste sans mon vieux. Autant partir tous les deux en même temps.

Sur ce, tous les passagers se plongèrent simultanément dans des supputations arithmétiques afin de calculer le temps qui leur restait aux uns et aux autres, opération impliquant des conversions de mois en jours qui provoquèrent quelques sérieuses prises de bec chez quelques couples mariés.

— J’ai droit exactement à douze ans trois mois et quatre jours, déclara impétueusement un petit bonhomme à la mise stricte et à l’expression déterminée. Douze ans trois mois et quatre jours, pas un de plus et pas un de moins.

— A moins que vous ne mourriez avant, corrigea quelqu’un avec bon sens.

Ridicule ! répliqua aussitôt l’autre. Je n’ai nulle intention de mourir avant. Est-ce que j’ai la tête à ça ? J’ai douze ans trois mois et quatre jours à vivre. Personne, ici, n’aura l’audace de le nier. Il avait vraiment l’air très féroce.

Un jeune homme à la taille bien prise, une cigarette crânement fichée entre les lèvres, laissa tomber sur un ton chagrin :

— Ceux qui sont capables de calculer leur temps au jour près ont bien de la chance. Il y en a beaucoup qui ont dépassé le leur.

— C’est bien vrai, approuva quelqu’un.

Tout le monde opina du chef, tandis qu’un sentiment diffus d’indignation se faisait sentir à bord.

— Non point que j’objecte à ce qu’un homme – ou une femme – recule d’un an son échéance, surtout s’il a des affaires à régler, poursuivit le jeune homme qui, entre deux bouffées, secouait sa cigarette d’un geste emphatique pour en faire tomber la cendre. C’est à ces coquins, à ces parasites qui tentent de passer au travers du recensement et accaparent la nourriture de la génération montante que j’en ai.

Il paraissait nourrir des griefs personnels.

— Mais l’âge de tout le monde n’est-il pas enregistré ? fit Arvardan. Il ne doit guère être facile de frauder.

Le silence qui suivit cette intervention disait bien le mépris dans lequel les passagers tenaient le sot idéalisme d’un pareil propos. Enfin, comme pour conclure le débat, l’un des voyageurs murmura avec diplomatie :

— Il n’y a guère de raison de vivre au delà de la soixantaine, je suppose.

— Surtout pour un fermier ! lança une voix véhémente. Quand on a travaillé la terre pendant un demi-siècle, il faudrait être fou pour ne pas se réjouir qu’on vous raye des cadres. Mais les administrateurs et les industriels… ça, c’est une autre paire de manches.

Le vieux monsieur dont l’anniversaire de mariage avait été à l’origine de la discussion se risqua alors à exprimer son opinion, peut-être enhardi par le fait que, tombant sous le coup de la loi sexagésimale, il n’avait rien à perdre :

Tout dépend des relations qu’on a, fit-il avec un clin d’œil chargé de sous-entendus. J’ai connu quelqu’un qui a eu soixante ans un an après le recensement de 810 et qui a vécu jusqu’à celui de 820. Il avait soixante-neuf ans quand il est parti. Soixante-neuf ! Vous vous rendez un peu compte ?

— Comment s’était-il débrouillé ?

— Il avait quelque argent et son frère était membre de la Société des Anciens. Dans ces conditions, il n’y a rien d’impossible.

Ces paroles rencontrèrent l’assentiment général.

— Moi, j’ai eu un oncle qui vécut un an de trop… juste un an, reprit le jeune homme à la cigarette. C’était un de ces sales égoïstes qui rechignent à tirer leur révérence, si vous voyez ce que je veux dire. Il se moquait comme d’une guigne de ceux qui restaient. Je n’en savais rien, sinon je l’aurais dénoncé, parce que j’estime, pour ma part, qu’on doit partir quand c’est l’heure. Par loyauté envers la génération suivante. N’empêche qu’il s’est quand même fait prendre et vous savez ce qui s’est passé ? La Confrérie nous est tombée sur le dos, à mon frère et à moi, pour nous demander des comptes. Elle voulait savoir pourquoi nous ne l’avions pas signalé. J’ai répondu que je n’étais pas au courant, que personne ne l’était dans la famille, que je ne l’avais pas vu depuis dix ans. Mon père nous a soutenus. Mais on a quand même écopé d’une amende de cinq cents crédits. C’est comme ça quand on n’a pas de piston.

L’expression de désarroi d’Arvardan était de plus en plus intense. Pour se résigner ainsi à la mort, pour en vouloir à leurs parents et à leurs amis qui essayaient d’échapper à ce sort, il fallait que ces gens-là soient fous ! Serait-il monté, par hasard, dans un avion transportant une bande de déments à l’asile… ou au centre d’euthanasie ? Ou étaient-ce tout simplement des Terriens ?

Son voisin le vrillait à nouveau du regard et le son de sa voix interrompit les réflexions de l’archéologue.

— Ho, l’ami… c’est où, « par là-bas » ?

— Pardon ?

Je vous ai demandé d’où vous veniez, vous m’avez répondu « de par là-bas ». Ça veut dire quoi, « de par là-bas ? » Hein ? Tous les regards convergeaient maintenant sur Arvardan et une lueur de méfiance s’était soudain allumée dans toutes ces prunelles. Ces gens se figuraient-ils qu’il appartenait à leur Société des Anciens ? Ses questions l’avaient-elles fait passer à leurs yeux pour un agent provocateur ? Jugeant que la meilleure parade était encore la vérité toute nue, il répondit :

— Je ne suis pas de la Terre. Mon nom est Bel Arvardan et je suis natif de Baronn, secteur de Sirius. Comment vous appelez-vous, vous ?

Et il tendit la main à son voisin.

On aurait pu croire qu’il avait lancé une capsule atomique explosive au beau milieu de la carlingue.

A l’horreur muette qui s’était peinte sur tous les visages succéda une âpre hostilité. L’homme auprès duquel il était assis se leva d’un air gourmé et alla s’installer sur une autre banquette dont les deux occupants se serrèrent pour lui faire de la place. Les voyageurs se détournèrent et il ne fut plus entouré, bientôt, que de dos qui faisaient comme une muraille autour de lui.

Une brûlante indignation s’empara alors d’Arvardan. Se faire traiter de la sorte par les Terriens ! Par des Terriens ! Il leur avait tendu la main de l’amitié. Lui, un Sirien, avait condescendu à nouer des rapports avec eux et ils l’avaient rembarré !

Enfin, et non sans effort, il recouvra sa maîtrise de soi. Il était évident que le fanatisme n’opérait jamais à sens unique, que la haine engendrait la haine !

Prenant soudain conscience d’une présence, il se retourna.

— Oui ? fit-il avec aigreur.

C’était le jeune homme à la cigarette.

— Bonjour, dit-il en en allumant une autre. Je me nomme Creen. Ne vous laissez pas impressionner par ces butors.

— Je ne me laisse impressionner par personne, répliqua laconiquement Arvardan.

Il ne se sentait pas en veine de sociabilité et n’était pas d’humeur à recevoir les conseils protecteurs d’un Terrien. Mais Creen n’avait pas le discernement qu’il eût fallu pour déceler les nuances subtiles. Il tirait de profondes bouffées et secouait sa cendre dans l’allée centrale.

— Ce sont des provinciaux, murmura-t-il, méprisant. Une bande de péquenots, rien de plus. Ils n’ont pas un horizon galactique. Ne vous formalisez pas, ils n’en valent pas la peine. Moi, en revanche, j’ai une autre philosophie. Vivre et laisser vivre, voilà ma formule. Je n’ai rien contre les Etrangers. S’ils sont aimables avec moi, je suis aimable avec eux. Que diable, s’ils sont des Etrangers, ce n’est pas leur faute pas plus que c’est ma faute si je suis terrien. Vous ne trouvez pas que j’ai raison ? conclut-il en tapotant familièrement le poignet d’Arvardan.

Ce dernier acquiesça. Cet attouchement lui donnait la chair de poule. Avoir un contact social avec un homme qui regrettait de ne pas avoir eu l’occasion de faire liquider son oncle, et cela indépendamment de son origine planétaire, était déplaisant.

Creen se laissa aller contre le dossier de la banquette.

— Vous vous rendez à Chica ? Comment m’avez-vous dit que vous vous appelez, déjà ? Albadan ?

— Arvardan. Oui, je vais à Chica.

— C’est de là que je suis. La plus chouette cité de la Terre. Vous comptez y séjourner longtemps ?

— Peut-être. Je n’ai pas de projets précis.

— Hmm… Dites voir, j’espère que vous ne m’en voudrez pas mais j’ai remarqué votre chemise. Ça ne vous embête pas que je la regarde de près ? Fabrication sirienne, hein ?

— Oui.

— Ça, c’est du beau tissu ! Pas moyen de trouver quelque chose de comparable sur la Terre. Ecoutez… vous n’en auriez pas une de rechange dans vos bagages ? Si vous vouliez la vendre, je serais preneur. Elle est tout ce qu’il y a de bath.

Arvardan secoua énergiquement la tête.

— Je regrette, mais ma garde-robe est assez réduite. J’ai l’intention d’acheter des vêtements sur place au fur et à mesure que j’en aurai besoin. Je vous en donnerais cinquante crédits.

Devant le silence de son interlocuteur, Creen ajouta avec un rien d’irritation :

— C’est un bon prix.

— Très bon mais, je vous le répète, je n’ai pas de chemises à vendre.

— Tant pis… (L’autre haussa les épaules) Je suppose que vous allez rester un bout de temps sur la Terre ?

— C’est possible.

— Et qu’est-ce que vous faites dans la vie ?

L’archéologue commençait à être sérieusement énervé.

— Je suis un peu fatigué, monsieur Creen, et si vous n’y voyez pas d’inconvénient, j’aimerais faire un petit somme. Cela ne vous dérange pas ?

Le Terrien se rembrunit.

— Non mais qu’est-ce qui vous prend ? Vous pourriez être courtois avec les gens, au moins ! Je vous pose poliment une question, c’est tout. Pas la peine de montrer les dents.

Jusque-là, il avait parlé à mi-voix. Maintenant, il criait presque. Des visages hostiles se braquèrent sur Arvardan qui se mordit les lèvres.

Il l’avait bien cherché, songea-t-il avec amertume. Il se serait épargné cette situation embarrassante si, dès le début, il avait gardé ses distances, s’il n’avait pas eu l’idée saugrenue de faire étalage de son esprit de tolérance envers des gens qui n’en avaient rien à faire.

— Monsieur Creen, reprit-il sur un ton uni, je ne vous ai pas demandé de vous asseoir à côté de moi et je n’ai pas été discourtois. Je suis fatigué, je vous le répète, et je voudrais me reposer. Je ne vois pas en quoi c’est extravagant.

Ecoutez, vous ! (Creen se leva, jeta sa cigarette d’un geste brutal et pointa son doigt sur l’archéologue.) Vous n’avez pas à me traiter comme si j’étais un chien ou je ne sais quoi. Vous, lés Etrangers puants, vous vous amenez ici avec vos jolis discours et votre morgue en vous figurant que ça sous donne le droit de nous marcher sur les pieds. Eh bien, sachez que nous n’avons pas à subir ça. Si vous ne vous plaisez pas ici, vous n’avez qu’à retourner d’où vous venez. Il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que je vous vole dans les plumes, vous savez. Vous croyez que vous me faites peur ?

Arvardan tourna la tête et, impassible, se perdit dans la contemplation du hublot. Creen n’insista pas mais il alla se rasseoir à son ancienne place.

Arvardan feignit d’ignorer les Conversations excitées qui lui parvenaient aux oreilles. Il sentait les coups d’œil acérés et venimeux que les passagers lui décochaient. Enfin, peu à peu, les choses s’apaisèrent.

Il n’ouvrit pas la bouche et il demeura seul jusqu’à la fin du voyage.

Ce fut avec satisfaction qu’il vit approcher l’aéroport de Chica où l’appareil se posa. Il sourit intérieurement au premier aperçu qu’il eut du haut des airs de « la plus chouette cité de la Terre » mais tout était néanmoins préférable à l’atmosphère tendue et hostile qui régnait à bord.

Il surveilla le déchargement de ses bagages et les fit transporter dans un taxi biroue. Il serait, au moins, le seul passager et s’il veillait à ne pas parler au conducteur sans nécessité, il aurait peu de chances de s’attirer de nouveaux ennuis.

— A la Résidence, ordonna-t-il.

Le taxi démarra.

Creen, un vague sourire aux lèvres, avait assisté au départ d’Arvardan. Il sortit un petit carnet de sa poche et l’étudia attentivement tout en tirant sur sa cigarette. Il n’avait pas soutiré grand-chose à ses compagnons de voyage en dépit de l’histoire de son oncle (qu’il avait déjà utilisée auparavant avec de bons résultats). Certes, le vieux avait fait allusion à un type qui avait dépassé l’échéance et accusé les Anciens de l’avoir pistonné. Cela pourrait être considéré comme une diffamation à l’égard de la Confrérie. Mais, n’importe comment, ce zozo était bon pour la sexagésimale dans un mois. Inutile de le dénoncer.

Mais l’Etranger, c’était différent. Creen relut ses notes avec un certain plaisir : « Bel Arvardan, Baronn, secteur de Sirius. A manifesté de la curiosité à propos de la sexagésimale. Garde le secret sur ses affaires personnelles. Arrivé à Chica à bord d’un appareil commercial à 11 heures, méridien local, ce 12 octobre. Attitude antiterrestre très marquée. »

Cette fois, peut-être bien qu’il avait mis dans le mille. Epingler ces petits braillards qui faisaient des remarques imprudentes était un travail fastidieux, mais quand on tombait sur un truc comme ça, c’était payant.

La Confrérie aurait son rapport avant une demi-heure. Creen sortit de l’aérogare d’un pas nonchalant.


8. CONVERGENCE A CHICA

<p>8. CONVERGENCE A CHICA</p>

Le Dr Shekt compulsa pour la vingtième fois son cahier de notes le plus récent. Il leva les yeux à l’entrée de Pola. La jeune fille, fronçant les sourcils, enfila sa blouse.

— As-tu mangé, père ?

— Hein ? Oh oui, bien sûr… Mais qu’est-ce que c’est que ça ?

— C’est ton déjeuner. C’était, plutôt. Ce que tu as mangé était sûrement ton breakfast. Voyons ! A quoi bon te faire apporter des repas si tu n’y touches pas ? Désormais, j’exigerai que tu rentres à la maison pour manger.

— Ne t’énerve pas, je le mangerai, ce déjeuner. Je ne peux quand même pas interrompre des expériences capitales chaque fois que tu estimes que c’est l’heure de manger, tu sais.

Sa gaieté lui revint quand il en arriva au dessert.

— Tu n’as pas idée de l’espèce d’homme qu’est ce Schwartz, Pola. Je t’ai parlé de ses sutures crâniennes insolites ?

— Oui, elles sont primitives, tu me l’as dit. Mais ça ne s’arrête pas là. Il a trente-deux dents : trois molaires en haut et en bas de chaque côté, dont une fausse de fabrication sûrement artisanale. En tout cas, c’est la première fois que je vois un bridge muni de broches métalliques prenant appui sur les dents voisines au lieu d’être greffé à la mâchoire. Mais as-tu jamais rencontré un homme qui ait trente-deux dents ?

— Je ne passe pas mon temps à compter les dents des gens, père. Quel est le nombre réglementaire ? Vingt-huit ?

— Bien entendu ! Mais attends, je n’ai pas fini. Nous avons effectué un examen interne, hier. Devine un peu ce que nous avons trouvé ?

— Des intestins ?

— Tu cherches délibérément à me faire endêver, Pola, mais cela m’est égal. Inutile de te creuser les méninges, je vais te dire. Schwartz possède un appendice vermiculaire de près de neuf centimètres de long. Et ouvert. Galaxie ! C’est absolument sans précédent ! J’ai pris des renseignements à l’école de médecine – discrètement, bien sûr. L’appendice vermiculaire n’a pratiquement jamais plus d’un centimètre et demi et il n’est jamais ouvert.

— Et cela veut dire quoi, au juste ?

— Que nous avons affaire à un récurrent intégral, à un fossile vivant. (Shekt s’était levé et il arpentait la pièce de long en large à pas pressés.) A mon sens, nous ne devrions pas nous en séparer, Pola. C’est un spécimen trop précieux.

— Non, père, tu ne peux pas faire cela. Tu as promis à ce fermier de lui rendre Schwartz et il faut tenir ta parole dans l’intérêt même de ce dernier. C’est un malheureux.

— Malheureux ! Allons donc ! Nous le traitons comme un riche Etranger.

— Qu’est-ce que cela change ? Le pauvre est habitué à sa ferme et à sa famille. C’est là qu’il a passé toute sa vie. Il a subi une expérience terrifiante – et douloureuse, j’en suis certaine – et son esprit fonctionne différemment, maintenant. On ne peut espérer qu’il comprenne. Il faut tenir compte de ses droits humains et le rendre aux siens.

— Mais la cause de la science, Pola : Quelle baliverne ! Quelle valeur a-t-elle pour moi ? Que penses-tu que dira la Confrérie quand elle aura vent de tes expériences clandestines ? Crois-tu qu’elle attache de l’importance à la cause de la science ? Et si tu ne veux pas penser à Schwartz, pense à toi. Plus longtemps tu le garderas, plus tu courras le risque de te faire prendre. Tu vas le renvoyer chez lui demain soir comme convenu, tu m’entends ? Sur ce, je vais aller voir s’il a besoin de quelque chose avant le dîner.

Mais cinq minutes plus tard, elle était revenue. Ses joues étaient livides.

— Père ! Il est parti !

— Qui est parti ? demanda Shekt, surpris.

— Schwartz. (Pola était au bord des larmes.) Tu as dû oublier de fermer la porte.

Le physicien se leva d’un bond et lança un bras en avant pour ne pas perdre l’équilibre.

— Depuis quand ?

— Je ne sais pas mais il ne doit pas y avoir bien longtemps. Quand l’as-tu quitté ?

Il y a moins d’un quart d’heure. J’étais ici depuis seulement une ou deux minutes quand tu es arrivée.

— Bon, fit Pola avec une soudaine résolution. Je vais à sa recherché. Il est peut-être tout simplement en train de se balader dans le voisinage. Toi, tu ne bouges pas. Si quelqu’un d’autre tombe sur lui, il ne faut surtout pas qu’on puisse établir de rapport avec toi. Tu m’as compris ?

Shekt ne put qu’acquiescer.

Après sa séquestration dans cet hôpital-prison, Joseph Schwartz marchait librement dans la ville mais il n’était pas pour autant vibrant d’enthousiasme. Il ne se leurrait pas : il n’avait aucun plan d’action. Il savait parfaitement qu’il était simplement réduit à improviser. La seule impulsion rationnelle qui le guidait (par opposition au désir purement aveugle de cesser d’être passif et de se lancer dans l’action, quel que soit le sens de cette action) était l’espoir que le hasard le mettrait en face d’un quelconque élément de son existence qui lui rendrait la mémoire. Car il était maintenant convaincu d’être amnésique.

Le premier aperçu qu’il eut de la ville fut, toutefois, décourageant. On était à la fin de l’après-midi et Chica était d’un blanc laiteux sous le soleil. Les bâtiments donnaient l’impression d’être en porcelaine comme la ferme sur laquelle il était tombé lors de son arrivée.

Quelque chose lui soufflait qu’une ville aurait dû être grise et rouge. Et beaucoup plus sale. C’était une certitude.

Il marchait lentement, assuré qu’il n’y aurait pas de recherches organisées pour le retrouver. Cela, il en était convaincu sans savoir pourquoi ni comment. Certes, au cours des jours précédents, il avait constaté qu’il était de plus en plus sensible à l’» atmosphère », à l’» aura » des choses qui l’entouraient. C’était fié à la façon étrange dont fonctionnait son esprit depuis… depuis…

Sa pensée se perdit.

En tout cas, c’était une « atmosphère » de secret qui imprégnait cet hôpital carcéral. De secret et de peur, semblait-il. Donc, on ne le pourchasserait pas à cor et à cri. Il le savait ! Mais pourquoi le savait-il ? Cette bizarre activité mentale était-elle associée aux cas d’amnésie ?

Il traversa à un carrefour. Les véhicules à roues étaient relativement rares. Les piétons étaient… eh bien, ils étaient des piétons. Leur tenue frisait le grotesque : bariolée, sans coutures ni boutons. Mais Schwartz était pareillement habillé. Il se demanda où étaient ses anciens vêtements. Puis s’il avait vraiment possédé les costumes dont il avait le souvenir. Il était très difficile d’être certain d’une chose quand, par principe, on commence à douter de sa mémoire.

Mais il se rappelait si nettement sa femme, ses enfants… Ce ne pouvait pas être des hallucinations. Il s’arrêta au milieu du trottoir pour se ressaisir. Peut-être que, dans cette vie réelle qui paraissait tellement irréelle, ces images remémorées étaient-elles la distorsion d’êtres réels qu’il devait absolument trouver.

Les passants le bousculaient, certains en ronchonnant. Il se remit en marche. Brusquement, il songea qu’il avait faim – ou ne tarderait pas à avoir faim – et n’avait pas d’argent. Il regarda autour de lui. Rien qui ressemblât à un restaurant dans les parages. Mais allez savoir… Il ne comprenait pas les enseignes.

Il examinait toutes les devantures au passage. Tout à coup, il aperçut à l’intérieur d’une boutique des tables installées dans des renfoncements. Deux hommes étaient assis à l’une d’elles, un solitaire à une seconde. Et tous les trois étaient en train de manger.

Au moins, cela n’avait pas changé. Pour manger, on en était toujours à mâcher et à déglutir.

Schwartz entra et s’immobilisa, paralysé par une intense stupéfaction. Il n’y avait pas de comptoir, rien qui mijotât, pas trace de cuisine. Il avait eu l’intention de proposer de faire la plonge en échange d’un repas mais… à qui se présenter ?

Il s’approcha d’un pas hésitant des deux dîneurs et, tendant le doigt, articula laborieusement :

— Manger. Où ? S’il vous plaît ?

Ils le regardèrent avec étonnement. L’un des convives dit sur un débit précipité quelque chose d’absolument incompréhensible en tapotant un appareil fixé au mur. L’autre l’imita d’un geste agacé.

Schwartz baissa la tête. Il fit demi-tour pour s’éloigner mais une main se posa sur sa manche…

Granz avait remarqué Schwartz derrière la vitrine. Un passant grassouillet à la mine mélancolique.

— Qu’est-ce qu’il veut ? demanda-t-il.

Messter, qui était assis en face de lui, tournant le dos à la rue, jeta un coup d’œil derrière lui, haussa les épaules et ne répondit rien.

— Il rentre, reprit Granz.

— Et alors ?

— .Rien. C’était juste pour dire.

Mais quelques instants plus tard, le nouveau venu, après avoir examiné les lieux d’un air désorienté, s’approcha d’eux, tendit le doigt vers leur ragoût et dit avec un drôle d’accent :

— Manger. Où ? S’il vous plaît ?

Granz leva les yeux.

— Ici, mon pote. Prends une chaise, choisis la table que tu veux et sers-toi de l’autalim. L’autalim ! Tu ne sais pas ce que c’est, un autalim ?… Regarde-moi ce pauvre paumé, Messter. Il me contemple comme s’il ne comprenait pas un mot. Ce machin-là, mon vieux… tu vois ? Tu n’as qu’à mettre une pièce. Et, maintenant, laisse-moi manger, veux-tu ?

— T’occupe, grommela Messter. C’est qu’un clodo qui demande l’aumône.

— Attends ! Ne te sauve pas. (Granz agrippa la manche de Schwartz qui s’apprêtait à faire demi-tour, et ajouta en aparté à l’adresse de Messter :) Par l’espace, autant qu’il mange. Il n’est sûrement pas loin de la soixantaine. Je peux bien lui faire une fleur, c’est la moindre des choses… Eh, l’ami, tu as de l’argent ? Je veux bien être damné… il ne comprend toujours rien ! De l’argent, vieux… Ça…

Granz sortit un demi-crédit de sa poche, lança la pièce brillante en l’air et la rattrapa.

— Tu en as ?

Schwartz secoua lentement la tête.

— Eh bien, c’est moi qui régale !

Il rempocha son demi-crédit et jeta une autre piécette, beaucoup plus petite, à Schwartz qui la tripota d’un air indécis.

— Eh bien, ne reste pas planté comme ça ! Mets-la dans l’autalim. Cet appareil…

D’un seul coup, la lumière se fit dans l’esprit de Schwartz. L’autalim comportait une série de fentes correspondant à différentes tailles de pièces et une série de boutons en face desquels étaient apposés de petits rectangles opalins portant des inscriptions pour lui indéchiffrables. Désignant la nourriture posée sur la table, il fit courir son index le long de la rangée de boutons en haussant interrogativement les sourcils.

Un sandwich n’est probablement pas assez bon pour lui, maugréa Messter. Il faut croire qu’on a des mendiants de luxe dans cette ville ! Etre charitable n’est pas payant, Granz.

— Bah ! Je ne suis pas à quelques sous près. D’ailleurs, demain, c’est la paye… Tiens !

Il glissa quelques piécettes dans l’appareil et sortit le large récipient de métal de sa niche.

— Mais installe-toi à une autre table. Non, garde ce décime. Tu t’offriras un café avec.

Schwartz posa délicatement le récipient sur la table voisine. Une cuiller y était fixée à l’aide d’une mince pellicule de substance transparente qui céda avec un léger bruit d’explosion sous la pression de son ongle. En même temps, le bord du couvercle se fendit et l’opercule s’enroula sur lui-même.

Le contenu, contrairement à ce que mangeaient les deux hommes, était froid, mais c’était là un détail. Ce ne fut qu’au bout d’une minute que Schwartz réalisa que la nourriture se réchauffait et que la boîte devenait brûlante. Il s’immobilisa alors, inquiet, et attendit.

La sauce se mit à fumer, puis à bouillonner doucement. Au bout d’un moment, elle se refroidit et il poursuivit son repas.

Granz et Messter étaient encore là quand il repartit. Le troisième homme, auquel il n’avait pas prêté attention, aussi.

Il n’avait pas remarqué non plus le petit bonhomme maigre qui était toujours resté à peu de distance de lui depuis qu’il avait quitté l’Institut.

Après avoir pris une douche et s’être changé, Bel Arvardan ne perdit pas de temps à mettre à exécution son projet, à savoir l’observation de l’animal humain, sous-espèce terrestre, dans son habitat originel. Il faisait doux, il soufflait une brise légère et fraîche, le village – pardon, la ville – était lumineux, tranquille et propre.

Ce n’était pas si mal que cela.

D’abord, Chica, le plus vaste rassemblement de Terriens de la planète. Ensuite, Washenn, la capitale locale. Senloo. Senfran. Bonair… L’itinéraire qu’il avait concocté sillonnait tout le continent occidental où vivait la quasi-totalité de la population clairsemée de la Terre. En passant deux ou trois jours dans chacune de ces agglomérations, il serait de retour à Chica à temps pour accueillir le navire de l’expédition. Ce serait une excursion instructive.

A l’heure où le jour commençait à décliner, Arvardan entra dans un autalim et, tout en se restaurant, il suivit le petit drame qui se jouait entre les deux Terriens arrivés un peu après lui et le vieil homme ventripotent qui avait surgi en dernier. Mais c’était avec détachement et désinvolture qu’il assistait à la scène, n’y voyant qu’un élément à noter pour compenser la pénible expérience qu’il avait connue dans le jet. Les deux consommateurs étaient manifestement des chauffeurs d’aérotaxi. Ils n’étaient pas riches et, pourtant, ils se montraient charitables.

Le mendiant sortit et, deux minutes plus tard, l’archéologue en fit autant.

Il y avait nettement plus de monde dans les rues. La journée de travail approchait de son terme.

Arvardan dut soudain faire un écart pour ne pas heurter une jeune fille.

— Pardonnez-moi, dit-il.

Sa tenue blanche était visiblement un uniforme et elle semblait n’avoir même pas remarqué qu’il avait failli la bousculer. Son expression anxieuse, la façon qu’elle avait de tourner vivement la tête dans tous les sens, son air préoccupé… il n’y avait pas à s’y méprendre. Arvardan lui tapota doucement l’épaule.

— Puis-je vous aider, mademoiselle ? Avez-vous des ennuis ?

Elle se retourna, surprise, et le dévisagea. Elle avait entre dix-neuf et vingt-deux ans à vue de nez, les cheveux châtains et les yeux noirs, les pommettes haut placées, le menton petit, la taille fine et son maintien était gracieux. Et Bel Arvardan se rendit brusquement compte que l’idée que ce petit brin de femme était une Terrienne ajoutait une sorte de piment pervers à ses attraits. Mais elle continuait de le regarder en écarquillant les yeux et, au moment où elle ouvrit la bouche pour répondre, quelque chose parut se casser en elle.

— Oh ! c’est inutile. Ne vous inquiétez pas de moi. Il est stupide d’espérer trouver quelqu’un quand on n’a pas la moindre idée de la direction qu’il a prise.

Sous l’effet du découragement, ses épaules s’affaissèrent. Elle avait les larmes aux yeux. Mais elle redressa les épaules et respira à fond.

— Avez-vous vu un homme dodu, taille un mètre soixante environ, vêtements vert et blanc, tête nue, plutôt chauve ?

Arvardan la considéra avec stupéfaction.

— Comment ? Habillé en vert et blanc ? Oh ! je ne crois pas que ce… Dites-moi, l’homme dont vous parlez s’exprime-t-il avec difficulté ?

— Oui ! Oh oui ! Vous l’avez donc vu ?

— Il n’y a pas cinq minutes, il était là, en train de manger avec deux hommes… Justement, les voilà… Hé ! vous autres ! appela-t-il en leur faisant signe d’approcher.

Granz arriva le premier.

— Taxi, monsieur ?

— Non, mais si vous racontez à cette jeune demoiselle ce qu’est devenue la personne avec qui vous avez dîné, vous recevrez quand même le prix de la course.

— Je ne demanderais pas mieux que de vous aider, mais je ne l’avais jamais vu de ma vie, répondit Granz sur un ton chagrin.

Arvardan se tourna vers la jeune fille.

— En tout cas, il n’est pas allé dans la direction d’où vous veniez, sinon vous l’auriez rencontré. Et il ne peut pas être bien loin. Je vous propose d’avancer un peu vers le nord. Si je le vois, je le reconnaîtrai.

Il avait parlé sans réfléchir, bien que, d’ordinaire, il ne fût pas un impulsif. Et il s’aperçut qu’il souriait à son interlocutrice.

— Qu’est-ce qu’il a fait, madame ? s’enquit subitement Granz. Il n’a pas enfreint les Coutumes, j’espère ? Non, non, se hâta-t-elle de répondre. Il est seulement un peu malade ; c’est tout.

Messter suivit des yeux le couple qui s’éloignait.

— Un peu malade ? (Il repoussa sa casquette en arrière et se tirailla le menton en faisant grise mine.) Qu’est-ce que tu penses de ça, toi ? Un peu malade…

Et il décocha un coup d’œil en biais à son collègue.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? lui demanda Granz, mal à l’aise.

— Quelque chose qui me rend malade, moi ! Sûr que ce type sortait tout droit de l’hôpital. C’était une infirmière, la fille qui le cherchait. Et une infirmière tout ce qu’il y a d’inquiète. Pourquoi aurait-elle été inquiète s’il était seulement un peu malade ? Il était presque incapable de parler et il ne comprenait quasiment rien à ce qu’on lui disait. Tu l’as remarqué, pas vrai ?

Une lueur d’affolement s’alluma dans les yeux de Granz.

— Tu ne penses quand même pas qu’il avait la Fièvre ?

— Je suis sûr et certain que c’est la Fièvre des Radiations ! Et il est en crise aiguë. En plus, il était à quelques centimètres de nous. Il n’est jamais recommandé…

Un petit homme maigre les avait rejoints, un gringalet aux yeux vifs et perçants, à la voix gazouillante, qui paraissait avoir surgi du vide :

— Qu’est-ce à dire, messieurs ? Qui a la Fièvre des Radiations ?

Les deux chauffeurs le dévisagèrent sans aménité.

— Qui êtes-vous ?

— Vous voulez le savoir ? Eh bien, apprenez que je suis un messager de la Confrérie. (Il retourna son revers auquel était fixé un insigne luminescent.) Et maintenant, au nom de la Société des Anciens, je vous prie de vous expliquer sur cette histoire de Fièvre.

— Je ne sais rien, moi, dit Messter d’une voix soumise et maussade. Il y a une infirmière qui cherche quelqu’un qui est malade et je me demandais si c’était la Fièvre des Radiations. Ce n’est pas contre les Coutumes, n’est-ce pas ?

C’est à moi qu’il fait la leçon sur les Coutumes ! Vous feriez mieux de vous rendre à vos affaires et de me laisser m’occuper des Coutumes, moi.

Le petit homme se frotta les mains, jeta un regard rapide autour de lui et s’éloigna d’un pas pressé en direction du nord.

— Le voilà !

Pola étreignit convulsivement le coude de son compagnon. Cela s’était fait rapidement, facilement et tout à fait par hasard. Schwartz venait de se matérialiser dans l’encadrement de la porte principale du magasin libre-service qui se trouvait à moins de trois blocs de l’autalim.

— Je le vois, murmura Arvardan. Restez derrière et laissez-moi le rattraper. S’il vous aperçoit et plonge dans la foule, nous ne le retrouverons jamais.

Ils emboîtèrent avec précaution le pas au fugitif. C’était comme une poursuite dans un cauchemar. La masse humaine qui remplissait le magasin était une étendue de sables mouvants qui pouvaient engloutir rapidement – ou lentement – leur proie, la cacher irrévocablement, la recracher à l’improviste, dresser des obstacles insurmontables. On l’aurait presque crue dotée d’une conscience, d’un esprit malveillant.

Enfin, Arvardan contourna avec circonspection un comptoir, jouant avec Schwartz comme si celui-ci était ferré au bout d’une ligne. Il allongea le bras et sa main massive se referma sur l’épaule de l’évadé de l’hôpital.

Schwartz dit quelque chose dans un galimatias incompréhensible et, affolé, fit un saut en arrière. Mais même un homme plus fort que lui n’aurait pu s’arracher à la poigne vigoureuse d’Arvardan qui se contenta de sourire et de s’exclamer le plus normalement du monde à l’intention des curieux :

— Salut, mon vieux ! Il y a des mois qu’on ne s’est vu. Comment vas-tu ?

— Compte tenu des bredouillements de l’autre, la supercherie devait sans doute sauter aux yeux, mais Pola les avait rejoints. Il faut que vous reveniez avec nous, Schwartz, fit-elle dans un souffle.

Schwartz se raidit, prêt à se rebiffer, mais cette velléité de résistance ne dura qu’un instant. Il baissa la tête et répondit faiblement :

— Je… vous… suis.

Mais un haut-parleur tonitruant noya ses paroles :

— ATTENTION ! ATTENTION ! La direction prie la clientèle de sortir en bon ordre par l’issue donnant sur la 5’ rue. Vous voudrez bien présenter vos cartes d’immatriculation aux gardes devant la porte. Il est essentiel que l’évacuation ait lieu rapidement. ATTENTION ! ATTENTION !

L’annonce fut répétée par trois fois avec, en fond sonore, les raclements de pieds des acheteurs qui commençaient à s’aligner derrière la porte tandis que la voix multiple de la foule posait de toutes les façons possibles la question à laquelle il ne serait jamais répondu : « Qu’est-ce qui est arrivé ?… Que se passe-t-il ? »

Arvardan haussa les épaules.

— Eh bien, mettons-nous à la queue, mademoiselle. N’importe comment, nous n’avons aucune raison de nous attarder.

Mais Pola secoua la tête.

— Ce n’est pas possible.

L’archéologue fronça le sourcil.

Pourquoi ?

La jeune fille se contenta de reculer. Comment lui expliquer que Schwartz n’avait pas de carte d’immatriculation ? Qui était ce personnage ? Pourquoi était-il venu à son aide ? Une marée de suspicion et de désespoir montait en elle.

— Il vaudrait mieux que vous me laissiez pour ne pas vous attirer d’ennuis, dit-elle d’une voix rauque.

Les étages supérieurs se vidaient et les ascenseurs vomissaient des torrents humains. Arvardan, Pola et Schwartz étaient un îlot battu des flots.

Plus tard, en se remémorant cet épisode, Arvardan se rendra compte qu’il, aurait pu à ce moment quitter la jeune fille. La quitter ! Il ne l’aurait jamais revue, il n’aurait pas eu à se reprocher de… Et alors, tout aurait été différent. Le grand empire galactique aurait sombré dans le chaos et la destruction.

Mais il ne la quitta pas. La panique la défigurait et elle était à peine jolie. Il en serait allé de même pour n’importe qui. Mais Arvardan était tout remué de la voir dans cet état.

Il avait fait un pas en direction de la sortie, mais il se retourna.

— Vous allez rester ?

Elle fit signe que oui.

— Mais pourquoi ?

— Parce que… (et les larmes jaillirent de ses yeux)… parce que je n’ai nulle part où aller.

Elle avait beau être une Terrienne, ce n’était qu’une petite fille terrifiée.

— Si vous me dites quel est votre problème, j’essaierai de vous aider, fit Arvardan d’une voix radoucie.

Mais elle ne répondit pas.

Ils faisaient un étrange tableau vivant, tous les trois. Schwartz s’était laissé glisser à terre et il demeurait prostré à croupetons, trop chamboulé pour tenter de suivre la conversation, pour s’étonner de ce brusque exode qui transformait le magasin en désert, pour faire autre chose que de se cacher la figure dans les mains avec un dernier et muet gémissement de désespoir. Pola, en larmes, ne savait qu’une chose : elle n’avait jamais pensé que quiconque puisse avoir aussi peur. Arvardan, intrigué, attendait en tapotant gauchement et bien inutilement l’épaule de la jeune fille afin de la réconforter et il avait conscience que c’était la première fois qu’il touchait une Terrienne.

C’est alors que le petit homme malingre surgit.


9. CONFLIT A CHICA

<p>9. CONFLIT A CHICA</p>

Le lieutenant Marc Claudy, de la garnison de Chica, bâilla longuement et contempla le décor avec un inexprimable ennui. C’était la seconde année qu’il était en poste sur la Terre et il attendait impatiemment la relève.

Nulle part dans la galaxie les problèmes posés par le maintien d’une garnison n’étaient aussi compliqués que sur ce monde affreux. Sur d’autres planètes, il existait certains contacts entre la troupe et les civils, les civiles, en particulier. Un sentiment de liberté et d’ouverture…

Mais être en garnison ici, c’était être en prison. C’étaient les casernes antiradiations. C’était l’atmosphère filtrée, vierge de poussières radio-actives. C’étaient les tenues au plomb, lourdes et froides, qu’on ne pouvait enlever sans courir des risques graves. Et, corollairement, pas question de fraterniser avec la population – en admettant que le cafard et la solitude puissent pousser le militaire à fréquenter une « Terreuse ».

Que restait-il ? De petits sommes et de longues siestes. Et la folie lente.

Le lieutenant Claudy secoua la tête dans un effort infructueux pour s’éclaircir les idées, bâilla encore, se dressa sur son séant et commença à se chausser. Il consulta sa montre. Ce n’était pas encore l’heure de la soupe.

Soudain, il sauta sur ses pieds – dont un seul était chaussé – et salua, désagréablement conscient d’avoir les cheveux hirsutes.

Le colonel le toisa d’un regard méprisant, mais ne fit pas de commentaires sur sa tenue. Au lieu de cela, il laissa tomber sur un ton métallique :

— Lieutenant, des troubles sont signalés dans le quartier commercial. Vous allez vous rendre aux magasins Dunham avec une escouade de décontamination et vous prendrez le commandement des opérations. Veillez à ce que tous vos hommes soient soigneusement protégés contre la Fièvre des Radiations.

— La Fièvre des Radiations ! s’écria le lieutenant Claudy. Pardonnez-moi, mon colonel, mais…

Le colonel l’interrompit sèchement.

— Tenez-vous prêt à partir dans quinze minutes.

Arvardan, le premier, vit le maigrichon et il se raidit quand celui-ci leva le bras dans un geste de salut.

— Bonjour, patron. Dites à la petite dame qu’elle peut fermer le bureau des pleurs, c’est pas la peine.

Pola leva vivement la tête, la respiration coupée. Machinalement, elle se rapprocha d’Arvardan qui, non moins machinalement, l’entoura d’un bras protecteur. Il ne réalisa pas que c’était la seconde fois qu’il touchait une Terrienne.

— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-il d’une voix tranchante.

Le petit bonhomme aux yeux perçants contourna avec méfiance un comptoir sur lequel s’empilaient des paquets – et répondit sur un ton tout à la fois patelin et impudent :

— Il se passe un truc pas ordinaire dehors, mais y a pas de raison que vous vous fassiez de la bile, mademoiselle. Je ramènerai votre type à l’Institut à votre place.

— Quel Institut ? fit craintivement Pola.

— Allons, racontez pas de salades. Je m’appelle Natter. C’est moi qui tiens l’échoppe de fruits juste en face de l’Institut de Recherche nucléaire. Je vous y ai vue souvent.

Arvardan l’interrompit :

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?

Le corps malingre de Natter fut parcouru d’un tressaillement de gaieté.

— Ils croient que ce mec qui est avec vous a la Fièvre des Radiations.

— La Fièvre des Radiations ? répétèrent en chœur l’archéologue et la jeune fille.

— L’autre opina : Tout juste. Y a deux chauffeurs de taxi qui ont mangé avec lui et c’est ce qu’ils ont dit. Une nouvelle comme ça se répand vite, vous savez.

— Les gardes cherchent seulement quelqu’un atteint de la Fièvre ? s’enquit Pola.

— Ma foi, oui.

— Mais pourquoi n’en avez-vous pas peur, vous ? lança Arvardan. Je présume que c’est la crainte de la contagion qui a incité les autorités à faire évacuer le magasin ?

— Dame ! Et elles sont dehors, les autorités. La trouille les empêche d’entrer. On attend l’escouade de décontamination des Etrangers.

— Et vous, vous ne redoutez pas d’attraper la Fièvre ?

— Pourquoi que je le redouterais ? Ce type ne l’a pas. Regardez-le. Est-ce qu’il a des plaies à la bouche ? Il n’est pas congestionné. Ses yeux sont normaux. Les gens qui l’attrapent, la Fièvre, je sais de quoi ils ont l’air. Allez… venez, mademoiselle… sortons d’ici.

Mais Pola n’était pas rassurée pour autant.

— Non… Ce n’est pas possible. IL… il est…

Elle ne put continuer.

— Je pourrais le faire sortir, moi, reprit insidieusement Natter. Sans qu’on pose de questions, sans qu’il soit besoin de carte d’immatriculation…

Pola fut incapable de retenir un cri étouffé.

— Comment se fait-il que vous soyez aussi influent ? demanda Arvardan avec un profond dégoût.

Natter eut un rire enroué et il retourna son revers.

— Je suis un messager de la Société des Anciens. Personne ne me demandera rien.

— Et qu’est-ce que cela vous rapportera ?

— De l’argent, tiens ! Vous êtes en difficulté et je suis en mesure de vous aider. C’est tout ce qu’il y a d’honnête comme marché. Ça vaut, disons, cent crédits pour vous – et cent pour moi. Cinquante tout de suite et le reste à la livraison.

Mais Pola murmura avec effroi :

— Vous le livrerez aux Anciens.

Pour quoi faire ? Pour eux, il est sans intérêt et pour moi, il représente cent crédits. Si vous attendez que les Etrangers s’amènent, il y a de fortes chances pour qu’ils liquident votre type avant de constater qu’il n’a pas la Fièvre. Vous savez comment ils sont. Tuer un Terrien, ça ne leur fait ni chaud ni froid. Au contraire, ça leur ferait même plutôt plaisir.

— Emmenez aussi cette jeune fille, dit Arvardan. Mais une lueur madrée brilla dans les yeux aigus de Natter.

— Que non ! Rien à faire, patron. Je prends un risque calculé, comme qui dirait. Je peux sortir avec une personne mais peut-être pas avec deux. Et si j’en fais sortir une, ce sera celle qui aura le plus de valeur pour moi. C’est pas raisonnable ?

— Et si je vous arrachais les jambes ? Que se passerait-il, hein ? rétorqua Arvardan.

Natter broncha, mais il réussit quand même à s’esclaffer :

— Ce serait que vous êtes un imbécile. Ils finiraient par vous pincer et vous y passeriez, vous aussi. Allons, patron… Vous feriez mieux de me lâcher.

Pola agrippa le bras d’Arvardan.

— Non, je vous en prie ! C’est une chance qu’il faut saisir aux cheveux. Laissez-le faire comme il a dit. Vous tiendrez vos engagements, n’est-ce pas, monsieur Natter ?

Les lèvres de ce dernier se retroussèrent.

— Votre grand costaud d’ami m’a tordu le bras. Il n’avait pas le droit de faire ça et j’aime pas qu’on me brutalise. Ça vous coûtera cent crédits de mieux. Deux cents en tout.

— Mon père vous paiera…

— Cent d’avance, répliqua-t-il avec entêtement.

— Mais je ne les ai pas ! gémit la jeune fille.

— Ne vous inquiétez pas, laissa tomber Arvardan, glacial. J’ai ce qu’il faut.

Il sortit quelques billets de son portefeuille et les lança à Natter.

— Partons. Allez avec lui, Schwartz, ordonna Pola dans un souffle.

Schwartz obéit sans faire de commentaires. Avec indifférence. S’il était descendu dans l’enfer, il aurait manifesté tout aussi peu d’émotion.

A présent, Pola et Arvarda n’étaient seuls, se dévisageant d’un air déconcerté. C’était peut-être la première fois que la fille de Shekt regardait vraiment l’archéologue et elle était confondue qu’il soit aussi grand et d’une beauté aussi virile, aussi calme et confiant. Jusqu’à présent, elle ne l’avait considéré que comme un vague sauveur, agissant sans motif particulier, mais brusquement… Elle se sentit soudain prise de timidité et son cœur se mit à battre à tout rompre tandis que les événements des dernières heures s’embrouillaient dans sa tête et lui sortaient subitement de l’esprit.

Ils ne se connaissaient même pas par leurs noms.

— Je m’appelle Pola Shekt, dit-elle en souriant.

Arvardan, qui ne l’avait pas encore vu sourire, fut fasciné. Le visage de la jeune fille était comme illuminé et cela lui donnait l’impression… Il se hâta de chasser la pensée qui lui était venue. C’était une Terrienne !

— Et moi, Bel Arvardan, se contenta-t-il de répondre avec peut-être moins de cordialité qu’il ne l’aurait voulu – et il tendit une main bronzée dans laquelle disparut la petite main de Pola.

— Je vous remercie de votre aide.

Il haussa les épaules.

— Si nous nous en allions ? Je veux dire… maintenant que votre ami est parti. Et qu’il est sain et sauf… j’en suis sûr.

— Je pense qu’il y aurait eu beaucoup de vacarme si on l’avait capturé, ne croyez-vous pas ?

Son regard le suppliait de la confirmer dans cet espoir mais Arvardan se raidit pour ne pas céder à la tentation de la douceur et il répéta :

— Si nous nous en allions ?

Pola parut se crisper et ce fut sur un ton sec qu’elle fit :

Pourquoi pas ? Mais un son plaintif, un gémissement strident et lointain retentit. Les yeux de Pola s’élargirent et sa main retomba.

— Où est-ce qui se passe encore ? s’enquit Arvardan.

— Ce sont les Impériaux.

— Et vous avez peur d’eux, vous aussi ?

C’était l’Arvardan conscient de sa non-appartenance aux Terriens, l’archéologue de Sirius qui avait parlé. Préjugé ou pas, et si malmenée que fût la logique, l’arrivée des soldats impériaux était un élément d’équilibre intellectuel, d’humanité. Fort de son sentiment de supériorité, il se fit plus indulgent :

— Ne vous inquiétez pas pour les Etrangers, dit-il, allant jusqu’à employer l’expression par laquelle les Terriens désignaient les Impériaux. Je me charge d’eux, mademoiselle Shekt.

— Oh non ! s’écria-t-elle avec une brusque inquiétude. N’essayez surtout pas de les provoquer. Ne leur parlez pas, ne les regardez même pas.

Le sourire d’Arvardan s’élargit.

Les gardes les aperçurent avant qu’ils n’eussent atteint la sortie principale et ils reculèrent. Pola et Arvardan émergèrent dans une petite enclave de vide où régnait un étrange silence. Les véhicules militaires hululants approchaient.

Les voitures blindées surgirent sur l’esplanade et des soldats, la tête prise dans un globe transparent, sautèrent à terre. Devant eux, la foule, soulevée de panique, s’égailla sous les hurlements rauques et les coups de manche des matraques neuroniques qui pleuvaient.

Le lieutenant Claudy, qui ouvrait la marche, s’approcha d’un garde terrien en faction devant la porte.

— Alors, toi… qui a la Fièvre ?

Derrière la sphère de verre retenant de l’air pur, ses traits étaient légèrement déformés et le radio-amplificateur donnait à sa voix des sonorités vaguement métalliques. Le garde inclina respectueusement la tête.

— S’il plaît à Votre Honneur, nous avons isolé le malade dans le magasin. Les deux qui étaient avec lui sont devant l’entrée.

— Ils sont là ? Bon. Qu’ils attendent. Pour commencer, je veux qu’on évacue les curieux. Sergent, faites dégager la place !

L’ordre fut exécuté avec autant de brutalité que d’efficacité. Le crépuscule s’assombrissait sur Chica tandis que les badauds se débandaient. Les rues commençaient à scintiller d’un éclat tamisé et artificiel.

Le lieutenant Claudy tapota ses lourdes bottes du manche de sa matraque neuronique :

— Tu es sûr que le Terreux malade est toujours à l’intérieur ?

— Je ne l’ai pas vu sortir, Votre Honneur. Il doit y être.

— Bien. Admettons. Et ne perdons pas de temps. Sergent ! Décontaminez-moi ce bâtiment. Exécution !

Un groupe de soldats, que leurs combinaisons étanches protégeaient de tout contact avec le milieu extérieur, s’élancèrent au pas de charge. Un long quart d’heure s’écoula. Arvardan observait ce qui se passait avec une vive curiosité. C’était pour lui une expérience de relations interculturelles sur le terrain et, en professionnel qu’il était, il s’en serait voulu d’en troubler le déroulement. Quand le dernier soldat fut ressorti, les ténèbres enveloppaient le magasin comme un suaire.

— Scellez les portes !

Quelques minutes s’égrenèrent encore, puis les conteneurs de désinfectant disposés en différents points du magasin et à tous les étages s’ouvrirent. D’épaisses vapeurs moutonnantes s’en échappèrent, léchant les murs, s’infiltrant dans les moindres recoins, s’accrochant à chaque centimètre carré de surface, s’incorporant à l’air. Aucune créature protoplasmique, microbe ou homme, ne survivait à ce produit.

— Le lieutenant tourna alors son attention vers Arvardan et Pola : Comment s’appelait-il ?

Il n’y avait même pas de cruauté dans sa voix, rien que de l’indifférence. Un Terrien avait été tué. Eh bien, pas plus tard qu’aujourd’hui, le lieutenant avait aussi tué une mouche. Cela faisait deux.

La question demeura sans réponse. Pola baissait la tête d’un air soumis, Arvardan observait la scène avec toujours autant de curiosité. L’officier impérial ne les quittait pas des yeux. Il fit un geste sec.

— Qu’on s’assure qu’ils ne sont pas contaminés.

Un autre officier, arborant l’insigne du corps médical, s’avança. L’examen fut sans douceur. Il enfonça une main gantée sous les aisselles de l’archéologue et de la jeune fille, leur retroussa les lèvres pour vérifier l’état de leur bouche.

— Ils ne sont pas infectés, lieutenant. S’ils avaient été contaminés dans le courant de l’après-midi, les stigmates de l’affection seraient manifestes à l’heure qu’il est.

— Bon.

Le lieutenant Claudy ôta son casque avec circonspection, heureux de sentir à nouveau l’air « vivant » sur sa peau, fût-ce celui de la Terre, le coinça dans le creux de son coude gauche et demanda rudement :

— Quel est ton nom, squaw terreuse ?

L’apostrophe était on ne peut plus injurieuse et le ton sur lequel elle était proférée n’était pas fait pour pallier l’outrage, mais Pola ne se regimba pas.

— Pola Shekt, monsieur, fit-elle dans un souffle.

— Papiers !

Elle sortit un carnet rose de sa poche. Le lieutenant le prit, l’ouvrit, le feuilleta à la lumière de sa torche puis le lança à la jeune fille. Le carnet tomba et Pola se baissa précipitamment pour le récupérer.

— Debout ! ordonna-t-il avec irritation.

Et, d’un coup de pied, il repoussa le livret. Pola, blême, retira vivement ses doigts.

Arvardan fronça les sourcils. Cette fois, c’était le moment d’intervenir.

— Dites donc un peu, vous ! L’officier pivota sur lui-même, un rictus aux lèvres.

— Plaît-il, Terreux ?

Pola s’interposa aussitôt entre les deux hommes :

— S’il vous plaît, monsieur… il n’a rien à voir avec ce qui s’est produit aujourd’hui. Je ne l’avais jamais vu auparavant…

Le lieutenant la repoussa.

— J’ai dit : plaît-il, Terreux ?

Arvardan lui rendit son regard glacé.

— Et moi, j’ai dit : dites donc un peu, vous ! Je me préparais à ajouter que je n’apprécie pas votre façon de vous conduire avec les dames et à vous conseiller de changer d’attitude.

Il était trop hors de lui pour corriger l’erreur que le lieutenant commettait sur son origine planétaire.

Claudy lui décocha un sourire dépourvu de gaieté.

— Et où as-tu été élevé, toi, Terreux ? Tu ne sais pas qu’on dit « monsieur » quand on s’adresse à un homme ? Tu ne sais pas te tenir à ta place, pas vrai. Figure-toi qu’il y a un bout de temps que je n’ai pas eu le plaisir d’apprendre à vivre à un péquenot malabar de ton espèce. Tiens ! Voilà comment…

Sa main partit comme un serpent qui se détend et il gifla par deux fois Arvardan à la volée. Un aller et retour. L’archéologue, surpris, recula. D’un seul coup, il vit rouge. Il empoigna le bras de l’officier que la stupéfaction fit grimacer.

Et les muscles de son épaule se contractèrent.

Le lieutenant s’abattit avec un bruit sourd et son casque vola en éclats. Il ne bougeait plus. Le demi-sourire d’Arvardan était féroce. Il s’essuya les mains.

— S’il y a encore des amateurs, j’en ai autant à leur service.

Mais le sergent avait levé sa matraque neuronique. Un éclair violacé fusa, qui atteignit l’archéologue en plein visage. Une douleur insupportable le tétanisa et, lentement, ses genoux ployèrent sous lui. Il s’affaissa, totalement paralysé, et perdit conscience. Lorsqu’il émergea du brouillard, la première impression d’Arvardan fut une agréable sensation de fraîcheur sur son front. Il voulut ouvrir les yeux, mais c’était comme si ses paupières étaient montées sur des gonds rouillés et il n’insista pas. Très lentement et par à-coups (chaque mouvement parcellaire de ses muscles lui faisait l’effet d’aiguilles s’enfonçant dans son corps), il leva le bras pour toucher sa figure.

Une serviette humide que manipulait une main minuscule…

Il se força à ouvrir un œil et à percer la brume qui l’enveloppait.

— Pola…

Une exclamation joyeuse lui répondit :

— Oui. Comment vous sentez-vous ?

— Comme si j’étais mort sans avoir l’avantage de ne plus avoir mal, fit-il d’une voix qui grinçait. Qu’est-il arrivé ?

— On nous a emmenés à la base militaire. Le colonel était là. Ils vous ont fouillé et… je ne sais pas ce qu’ils vont faire mais… Oh ! monsieur Arvardan, vous n’auriez vraiment pas dû frapper le lieutenant. Je crois que vous lui avez cassé le bras.

Une ébauche de sourire retroussa les lèvres d’Arvardan.

— Bravo ! Dommage que je ne lui ai pas cassé les reins.

— Mais résister à un officier impérial… C’est un crime capital !

— Vraiment ? Eh bien, nous verrons.

— Chut ! Ils viennent.

Arvardan referma les yeux et se détendit. Il entendit le petit cri lointain poussé par Pola et, quand l’aiguille hypodermique s’enfonça dans sa chair, il lui fut impossible de faire bouger ses muscles. Puis une merveilleuse onde de bien-être déferla le long de ses veines et de ses nerfs. Ses bras contractés se dénouèrent et son échine, raide et arquée, perdit peu à peu sa rigidité. Il battit des paupières et, prenant appui sur son coude, se dressa sur son séant. Le colonel le contemplait, songeur. Pola le regardait avec une appréhension mêlée de joie.

— Il paraît, docteur Arvardan, qu’il s’est produit un fâcheux incident ce soir, dit le colonel.

Docteur Arvardan ! Pola réalisa qu’elle connaissait bien peu de chose de lui. Même pas son métier. Elle n’avait encore jamais éprouvé ce qu’elle ressentait…

Arvardan exhala un rire bref.

— Fâcheux, dites-vous ? C’est un adjectif qui convient assez mal.

— Vous avez fracturé le bras d’un officier de l’empire dans l’exercice de ses fonctions.

— Il m’a frappé le premier. Ses fonctions ne l’autorisaient ni à m’insulter grossièrement ni à me brutaliser. Ce faisant, il cessait d’être en droit d’exiger d’être traité en officier et en gentilhomme. En tant que libre citoyen de l’empire, il était parfaitement normal que je me sente outragé par une façon d’agir aussi cavalière – pour ne pas dire illégale.

Le colonel se trémoussa et resta coi. Pola n’en croyait pas ses oreilles. Enfin, il recouvra l’usage de la parole :

— Inutile de vous dire que je considère cette péripétie comme fort regrettable. Les deux parties en ayant également pâti, je crois que le mieux est de tout oublier.

— Oublier ? Certes pas. Je suis l’hôte du procurateur et je ne doute pas qu’il trouvera intéressant de savoir de façon exacte comment la garnison maintient l’ordre sur la Terre.

— Je vous promets que vous recevrez des excuses publiques, docteur Arvardan.

— Je n’en ai que faire. Quelles sont vos intentions en ce qui concerne Mlle Shekt ?

— Que suggérez-vous ?

— Que vous la remettiez en liberté sur-le-champ, que vous lui rendiez ses papiers et que vous fassiez amende honorable… immédiatement.

Le colonel vira au cramoisi, puis dit avec effort :

Certainement. (Il se tourna vers Pola.) Si cette jeune demoiselle veut bien accepter mes plus vifs regrets… Ils tournaient le dos aux sombres murs de la base. Le trajet en aérotaxi n’avait pris que dix petites minutes. Ils étaient maintenant devant la masse obscure de l’Institut. La rue était déserte. Minuit était passé.

— Je ne comprends pas très bien, dit Pola. Vous devez être quelqu’un de très important. Je suis un peu honteuse de ne pas connaître votre nom. Je n’aurais jamais imaginé que les Etrangers pouvaient se conduire ainsi avec un Terrien.

Arvardan éprouvait une curieuse répugnance à rétablir la vérité. Pourtant, il s’y sentait obligé.

— Je ne suis pas un Terrien, Pola. Je suis archéologue et je suis originaire du secteur de Sirius.

Elle leva vivement la tête. Son visage était pâle sous la lune. Elle resta dix bonnes secondes sans rien dire. Puis :

— Ainsi, si vous avez tenu tête aux soldats, c’était seulement parce que vous saviez n’avoir rien à craindre. Et moi qui ai cru… j’aurais dû comprendre. (Elle était amèrement déçue.) Je vous prie humblement de me pardonner, monsieur, si, dans mon ignorance, j’ai pu vous manquer de respect en me montrant trop familière avec vous…

— Mais qu’est-ce qui vous prend, Pola ? s’écria Arvardan avec colère. Qu’est-ce que cela peut faire que je ne sois pas terrien ? En quoi cela me rend-il différent de ce que j’étais à vos yeux il y a cinq minutes ?

— Vous auriez dû me prévenir, monsieur.

— Je ne vous demande pas de m’appeler « monsieur ». Ne soyez donc pas comme les autres, voulez-vous ?

— Quels autres, monsieur ? Les répugnants animaux qui vivent sur la Terre ? Je vous dois cent crédits.

— Oubliez cela, répliqua-t-il avec écœurement.

— Je ne puis obéir à cet ordre. Si vous me donnez votre adresse, je vous enverrai un bon de remboursement aujourd’hui même.

— Vous me devez beaucoup plus que cent crédits, jetât-il avec une brusque violence.

— Pola se mordit les lèvres et répondit en baissant le ton : Ce n’est que la partie de ma grande dette envers vous dont je suis en mesure de m’acquitter, monsieur. Votre adresse, je vous prie ?

— La résidence gubernatoriale, répondit sans se retourner Arvardan qui s’éloignait.

La nuit l’engloutit.

Et Pola s’aperçut qu’elle pleurait !

Shekt se précipita à la rencontre de sa fille quand elle entra dans son bureau.

— Il est de retour, lui annonça-t-il. C’est un petit homme maigre qui l’a reconduit.

— Bien.

Elle avait du mal à parler.

— Il m’a demandé deux cents crédits. Je les lui ai donnés.

— Il ne devait en recevoir que cent mais cela ne fait rien.

Elle passa devant son père.

— J’étais terriblement inquiet, tu sais. Il y avait un tel remue-ménage… Je n’ai pas osé m’informer de crainte de te mettre en danger.

— Tout va bien. Il ne m’est rien arrivé… Laisse-moi dormir ici cette nuit, père.

Mais malgré sa fatigue, Pola fut incapable de trouver le sommeil. Parce que, en fait, quelque chose était arrivé. Elle avait rencontré un homme. Et c’était un Etranger.

Mais elle avait son adresse. Elle avait son adresse…


10. UNE INTERPRÉTATION DES ÉVÉNEMENTS

<p>10. UNE INTERPRÉTATION DES ÉVÉNEMENTS</p>

Les deux Terriens présentaient un contraste saisissant. L’un avait toutes les apparences de la puissance suprême, l’autre en possédait la réalité. Le haut ministre était l’homme le plus important de la Terre, le dirigeant incontesté de la planète reconnu comme tel par un décret direct et explicite signé de l’empereur de toute la galaxie, encore qu’il fût, bien entendu, soumis à l’autorité du procurateur d’empire. Son secrétaire, quant à lui, n’était apparemment rien. Simple membre de la Société des Anciens, il était théoriquement désigné par le haut ministre pour s’occuper de certaines questions de détail mal définies et théoriquement révocable à tout moment.

Le haut ministre était connu de la Terre entière et considéré comme l’arbitre décisif en matière de Coutumes. C’était lui qui décidait des dérogations à la loi sexagésimale, qui jugeait les violateurs des rites coupables d’avoir enfreint la réglementation sur le rationnement ou les normes de la production, d’avoir pénétré dans les territoires interdits, etc. Le secrétaire, en revanche, n’était connu de personne, même de nom, en dehors, évidemment des Anciens et du haut ministre lui-même.

Ce dernier, orateur éloquent, s’adressait fréquemment à la population en des discours passionnés où les grands sentiments coulaient à flots. Il avait des cheveux blonds qu’il portait longs et un port aristocratique et raffiné. Le secrétaire – nez camard et visage tordu – préférait un mot court à un mot long, un grognement à un mot et le silence au grognement – tout au moins, en public.

C’était évidemment le haut ministre qui détenait l’apparence du pouvoir et le secrétaire sa réalité. Ce qui sautait aux yeux dans l’intimité du bureau du premier.

Le haut ministre était en effet nerveux et décontenance, le secrétaire froid et indifférent.

— Ce que je ne vois pas, c’est le lien entre tous ces rapports que vous m’avez apportés. Des rapports, toujours des rapports ! (Le haut ministre, levant le bras, assena un coup violent sûr une imaginaire pile de papiers.) Je n’ai pas le temps de les étudier.

— Exactement, répliqua le secrétaire sans s’émouvoir. C’est pour cela que vous m’avez engagé. Je les lis, je les digère et je vous les transmets. Eh bien, mon bon Balkis, je vous écoute. Et faites vite car ce ne sont là que des affaires mineures.

— Mineures ? Si vous n’êtes pas plus perspicace, Votre Excellence, vous risquez d’en pâtir sérieusement. Voyons ce que ces rapports signifient et je vous demanderai après si vous jugez toujours qu’il s’agit d’affaires mineures. D’abord, le premier, qui remonte à sept jours, et que nous tenons de l’assistant de Shekt. C’est celui-là qui m’a mis sur la piste.

— Quelle piste ?

Un sourire aigrelet joua sur les lèvres de Balkis.

— Puis-je rappeler à Votre Excellence certains projets d’importance qui mûrissent depuis plusieurs années ?

— Chut !

Oubliant sa dignité, le haut ministre ne put s’empêcher de jeter un bref coup d’œil autour de lui.

— Ce n’est pas la nervosité mais la confiance qui nous garantira le succès, Votre Excellence. Et vous n’êtes pas sans savoir que le succès de notre entreprise repose sur l’usage judicieux du petit joujou de Shekt, l’amplificateur synaptique. Jusqu’ici, il ne l’avait employé, à notre connaissance, que sur nos ordres et à des fins précises. Et voilà que, sans crier gare, au mépris de nos directives, il a synaptifié un sujet inconnu.

— C’est un problème simple. Il n’y a qu’à prendre des mesures disciplinaires à l’encontre de Shekt, à jeter en prison le sujet qu’il a traité et tout sera réglé.

— Oh non ! Vous êtes trop fougueux, Votre Excellence. Vous passez à côté de la question. L’important n’est pas ce qu’a fait Shekt, c’est de savoir pourquoi il l’a fait. Notez cette coïncidence qui fait partie de tout un faisceau d’autres coïncidences ultérieures : le procurateur lui a rendu visite le même jour et Shekt nous a loyalement et sincèrement rapporté la teneur de la conversation. Ennius voulait que l’amplificateur soit mis à la disposition de l’empire, en échange de quoi nous bénéficierions d’une aide substantielle et de l’assistance gracieuse de l’empereur.

— Hum !… Cette offre vous intéresse ? Un compromis de ce genre vous paraît séduisant comparé aux dangers que comporte notre actuelle entreprise, c’est cela ? Vous rappelez-vous les promesses d’envoi de vivres qui nous ont été faites il y a cinq ans durant la famine ? Les fournitures ne nous ont pas été livrées parce que nous manquions de crédits impériaux et les produits manufacturés de fabrication terrienne ont été refusés comme paiement, sous prétexte qu’ils étaient contaminés par la radio-activité. Nous a-t-on fait des dons gratuits comme on s’y était engagé ? Nous a-t-on même proposé un prêt ? Cent mille personnes sont mortes de faim. Il ne faut pas se fier aux promesses de l’Etranger. Mais le problème n’est pas là. Il réside dans le loyalisme manifeste affiché par Shekt. Comment, après cela, aurions-nous pu avoir des doutes ? Il était pratiquement certain que nous ne pouvions l’accuser le même jour de haute trahison. Pourtant, il a trahi.

— C’est à cette expérience non autorisée que vous faites allusion, Balkis ?

— Oui, Excellence. Qui était le sujet qu’il a traité ? Nous avons des photographies de lui et, grâce à l’assistant de Shekt, ses empreintes rétiniennes. Or, nous n’avons pas trouvé trace de cet individu dans les archives du centre d’enregistrement planétaire. Conclusion : ce n’est pas un Terrien, mais un Etranger. En outre, Shekt devait le savoir puisque le contrôle rétinien interdit la falsification aussi bien que le transfert d’une carte d’immatriculation. Il s’ensuit fatalement qu’il a en toute connaissance synaptifié un Etranger. Mais pourquoi ? La réponse est peut-être d’une désarmante simplicité. Shekt n’est pas un instrument idéal pour la fin que nous nous proposons. Dans sa jeunesse, il était assimilationniste. Il s’est même présenté une fois à l’élection du conseil de Washenn avec un programme de conciliation envers l’empire. Il a d’ailleurs été battu.

— Je ne savais pas, l’interrompit le haut ministre.

— Qu’il avait été battu ?

— Non, qu’il avait été candidat. Pourquoi n’ai-je pas été informé ? Compte tenu de la position qu’il détient actuellement, c’est un homme très dangereux.

Balkis eut un léger sourire indulgent.

— Il a inventé l’amplificateur Synaptique et, pour le moment, il est le seul à savoir vraiment le faire fonctionner. On l’a toujours surveillé et nous le surveillerons désormais d’encore plus près que par le passé. N’oubliez pas qu’un traître connu comme tel peut faire plus de mal à l’ennemi qu’un homme loyal ne peut nous faire du bien à nous. Mais continuons d’examiner les faits. Shekt a donc traité un Etranger. Pourquoi ? A quoi peut servir cette machine ? A une seule chose : à améliorer les mécanismes intellectuels. Et c’est l’unique moyen de surclasser nos chercheurs dont les capacités ont déjà été exaltées grâce à elle. N’est-ce pas ? Cela signifie que l’empire soupçonne, au moins vaguement, ce qui se prépare. Est-ce là une affaire mineure, Votre Excellence ?

La sueur perlait au front du ministre.

— Vous le pensez vraiment ?

— Les faits sont les pièces d’un puzzle qui ne s’ajustent que d’une seule manière. L’Etranger qui a été traité par Shekt était un homme quelconque, je dirai même médiocre d’apparence. Ce qui ne manque pas d’astuce, car ce vieillard, obèse et chauve, peut être l’espion le plus adroit de l’empire. Oh oui ! A qui d’autre aurait-on confié une pareille mission ? Mais nous avons filé ce personnage – dont le pseudonyme est Schwartz, à propos. Passons maintenant au second groupe de rapports.

Le haut ministre leur jeta un coup d’œil.

— Ceux qui concernent Bel Arvardan ?

Oui, le Dr Bel Arvardan, éminent archéologue du fier secteur de Sirius, ce nid de vaillants et chevaleresques fanatiques, confirma Balkis (et l’on aurait dit qu’il crachait les derniers mots). Mais laissons cela. Toujours est-il qu’il fait étrangement pendant à Schwartz dont il est comme le reflet inversé. Nous avons en la personne de ces deux individus un contraste quasiment parfait. Loin d’être un inconnu, Arvardan est illustre. Il n’est pas venu secrètement sur la Terre mais, au contraire, porté par une vague de publicité. Ce n’est pas un obscur technicien qui nous a mis au courant de sa présence, mais le procurateur d’empire en personne.

— Vous croyez qu’il y a une relation, Balkis ?

— On peut supposer, Votre Excellence, que le rôle de l’un soit de détourner notre attention de l’autre. Ou bien, compte tenu de la dextérité manœuvrière des classes dirigeantes de l’empire, qu’il s’agit de deux méthodes de camouflage exemplaires. Pour ce qui est de Schwartz, on fait l’obscurité, mais pour l’autre, on nous braque les projecteurs dans les yeux. Dans les deux cas, l’objectif est dé nous aveugler. Que nous a donc dit Ennius à propos d’Arvardan ?

Le haut ministre se frotta pensivement le nez.

— Qui il dirigeait une mission archéologique sous le patronage de l’empereur et qu’il voulait se rendre dans les zones interdites pour des raisons d’ordre scientifique. Il a précisé que ce n’était nullement dans une intention sacrilège et que si nous pouvions l’en empêcher sans faire de vagues, il porterait notre intervention à la connaissance du Conseil impérial. Quelque chose comme ça…

— Donc, nous surveillerons Arvardan de près. Mais dans quel but ? Pour veiller à ce qu’il ne pénètre pas illégalement dans les zones interdites. A qui avons-nous affaire ? Au chef d’une expédition archéologique qui n’a ni personnel, ni véhicules, ni équipement. A un Etranger qui, au lieu de résider à Everest comme il eût été normal, excursionne sur la Terre – et commence par se rendre à Chica. Et comment détourne-t-on notre attention de cette situation pour le moins singulière et suspecte ? Eh bien, en nous invitant instamment à exercer notre vigilance sur quelque chose qui n’a aucune importance.

— Mais notez, Votre Excellence, que ce Schwartz est resté caché pendant six jours à l’Institut de Recherche nucléaire. Et qu’il s’est échappé. N’est-ce pas étonnant ? Comme par hasard, la porte n’était pas fermée. Comme par hasard, le couloir n’était pas gardé. Et quel jour s’échappe-t-il ? Le jour même où Arvardan arrive à Chica. Voilà encore une étrange coïncidence. Vous pensez alors que…

— Je pense que Schwartz est l’agent des Etrangers sur Terre, que Shekt assure le contact avec les traîtres assimilationnistes infiltrés dans nos rangs et qu’Arvardan est l’émissaire de l’empire. Songez à l’habileté avec laquelle la rencontre Schwartz-Arvardan a été organisée. On laisse Schwartz s’évader et au bout d’un laps de temps calculé, son infirmière – la propre fille de Shekt, soit dit en passant : encore une coïncidence qui n’a pas tellement de quoi nous surprendre – se lance à sa recherche. Il est évident que s’il y avait eu un accroc dans cet horaire minutieusement réglé, elle l’aurait immédiatement retrouvé. Ce n’aurait plus été qu’un pauvre malade – l’explication aurait satisfait la curiosité des éventuels témoins – et il aurait été ramené à l’Institut pour y attendre en toute sécurité le moment de faire une seconde tentative. En fait, il a été dit à deux chauffeurs trop curieux que c’était un malade et, ironie du sort, le plan s’est retourné contre ses auteurs.

— Suivez-moi bien, maintenant. Schwartz et Arvardan se retrouvent dans un autalim. Ils feignent de s’ignorer. Il s’agit là d’une rencontre préliminaire pour vérifier, simplement, que jusque-là, tout s’est déroulé de manière satisfaisante et qu’on peut passer à l’étape suivante. Une chose est sûre, en tout cas : ils ne nous sous-estiment pas, ce qui est flatteur.

— Puis Schwartz s’en va. Quelques minutes plus tard, Arvardan en fait autant et la fille Shekt le rejoint. L’affaire est chronométrée à la seconde près. Tous deux, après avoir joué leur petite comédie à l’intention des chauffeurs de taxi dont j’ai parlé, se rendent au magasin Dunham. A présent, le trio est réuni. Quel meilleur lieu de rendez-vous qu’un grand magasin ? On y est plus à l’abri que dans une grotte au fond de la montagne. C’est un endroit trop public pour être suspect et trop encombré pour qu’on vous suive. L’idée est remarquable… remarquable ! L’adversaire est fort.

Le haut ministre se tortilla dans son fauteuil.

— S’il est trop fort, il gagnera. Impossible, il est déjà vaincu. Et grâce à notre excellent Natter.

— Qui est ce Natter ?

— Un agent de second ordre qu’il nous faudra, désormais, utiliser au maximum de ses capacités. Personne n’aurait pu faire mieux qu’il a fait hier. Sa mission permanente était de surveiller Shekt et, pour cela, il tient une échoppe de fruits en face de l’Institut. Depuis une semaine, il avait l’ordre de suivre les développements de l’affaire Schwartz. Il était à son poste quand l’intéressé, qu’il connaissait par ses photos et pour l’avoir entr’aperçu le jour de son arrivée à l’Institut, s’est échappé. Il a tout vu sans se faire remarquer et tous les événements de la journée d’hier sont détaillés dans son rapport. Avec une incroyable intuition, Natter a pensé que l’» évasion » de Schwartz avait pour seul but de préparer une rencontre avec Arvardan. Comme, à lui seul, il n’était pas en position d’exploiter ce contact, il décida de l’empêcher. Les chauffeurs de taxi à qui la fille Shekt avait dit que Schwartz était malade se demandaient s’il ne s’agissait pas d’un cas de Fièvre des Radiations et Natter eut un coup de génie : il saisit la balle au bond. Dès que la jonction a eu lieu dans le magasin, il a signalé qu’il y avait un cas de Fièvre et les autorités locales eurent – la Terre soit louée ! – l’intelligence de coopérer sans perdre de temps.

— Ordre fut donné d’évacuer le magasin, ce qui coupa l’herbe sous le pied des conspirateurs. Ils se sont vus soudain privés du camouflage sous lequel ils comptaient pour comploter sans témoins. Ils étaient seuls dans l’établissement, aussi visibles que le nez au milieu de la figure. Natter est alors allé plus loin. Il les a approchés et les a persuadés de le laisser reconduire Schwartz à l’Institut. Ils ont accepté. Qu’auraient-ils pu faire d’autre ? C’est ainsi que pas une seule parole n’a pu être échangée entre Schwartz et Arvardan.

— Et Natter s’est bien gardé d’arrêter Schwartz. Les deux hommes ignorent toujours qu’ils sont repérés, et ils vont nous mener à plus gros gibier qu’eux.

Mais Natter ne s’en est pas tenu là. Il a alerté la garnison, ce qui est une initiative au-dessus de tout éloge, mettant ainsi Arvardan dans une situation totalement imprévue. Ou bien il révélait sa qualité d’Etranger et cessait du même coup d’être utile puisque sa mission sur la Terre exige apparemment qu’il se fasse passer pour un Terrien ; ou bien il conservait son secret, avec toutes les conséquences désagréables que cela impliquerait pour lui. Il fit le choix le plus héroïque, sans hésiter à casser le bras d’un officier impérial par souci de réalisme. Il faudra d’ailleurs s’en souvenir à titre de circonstance atténuante. Son attitude est significative. Pourquoi cet homme, un Etranger, se serait-il résigné à subir la caresse de la matraque neuronique pour les beaux yeux d’une Terrienne si l’enjeu n’était pas d’une importance suprême ?

Les deux poings du haut ministre s’abattirent sur le bureau. Ses yeux brillaient d’un éclat sauvage et l’angoisse chiffonnait son visage patricien.

— C’est très joli de tisser une telle toile d’araignée à partir de données si ténues, Balkis. Je vous félicite et vous m’avez convaincu. Il n’y a pas d’autre alternative logique. Mais cela veut dire qu’ils sont trop près du but, beaucoup trop près. Et, cette fois, ils ne feront pas de quartier.

Balkis haussa les épaules.

— Ils ne sont pas si près que ça. Sinon, confrontés à l’éventuelle destruction de l’empire, ils auraient déjà frappé. Et le temps travaille contre eux. Pour agir, il faut d’abord qu’une rencontre ait lieu entre Arvardan et Schwartz et je vais vous prédire ce qui va se passer.

— Parlez !

— Nous allons faire disparaître Schwartz et laisser maintenant les choses se calmer.

— Mais où l’enverrez-vous ?

Nous avons notre idée là-dessus. L’homme qui a conduit Schwartz à l’Institut était manifestement un fermier. L’assistant de Shekt et Natter nous ont l’un et l’autre fourni son signalement et nous avons vérifié les dossiers d’immatriculation de tous les fermiers dans un rayon de cent kilomètres autour de Chica. Natter a identifié l’individu, un certain Arbin Maren. L’assistant, interrogé séparément, a confirmé que c’était bien lui. Nous nous sommes livrés à une enquête discrète. Il semble que cet Arbin Maren héberge et entretient son beau-père, un infirme totalement impotent qui s’est soustrait à la sexagésimale.

Le haut ministre frappa la table du poing.

— Cela arrive beaucoup trop souvent, Balkis. Il faut renforcer l’arsenal des lois…

— Pour l’instant, la question n’est pas là, Excellence. Ce qui compte, c’est que, puisque ce fermier viole les Coutumes, on peut le faire chanter.

— Shekt et ses alliés, les Etrangers, ont besoin d’un moyen de pression de ce genre – si Schwartz doit demeurer caché trop longtemps pour qu’il soit possible de le garder sans risques à l’Institut, n’est-ce pas ? Ce fermier, probablement un pauvre bougre innocent, convient parfaitement. Il sera donc placé sous surveillance. Nous ne perdrons jamais Schwartz de vue. Et quand un nouveau rendez-vous sera arrangé, nous serons prêts. Est-ce que vous comprenez, maintenant ?

— Je comprends.

— La Terre en soit louée ! A présent, je vais me retirer. Avec votre permission, bien entendu, ajouta Balkis avec un sourire sardonique.

Insensible au sarcasme, le haut ministre lui fit signe qu’il lui donnait son congé.

En regagnant son modeste bureau, le secrétaire était seul et, quand il était seul, ses pensées échappaient parfois au rigide contrôle qu’il exerçait sur elles pour divaguer dans le secret de son esprit.

Et ses pensées n’avaient pas grand-chose à voir ni avec le Dr Shekt, ni avec Schwartz, ni avec Arvardan – et encore moins avec le haut ministre.

Non, c’était à un monde qu’il songeait, à Trantor et à sa gigantesque métropole d’échelle planétaire qui régissait la galaxie tout entière. Il imaginait le palais dont il n’avait jamais vu en réalité les flèches et les arches majestueuses. Aucun Terrien ne les avait jamais vues. Il pensait aux invisibles fils de la puissance et de la gloire lancés de soleil en soleil, se tressant en cordons, en cordes et en câbles pour aboutir à ce lieu central et à cette abstraction, l’empereur, qui, après tout, n’était qu’un homme.

Son esprit s’accrochait fixement à cette pensée – la pensée de ce pouvoir, seul capable de conférer une essence divine à un mortel, et qui se concentrait en quelqu’un qui n’était qu’un humain.

Rien qu’un humain ! Comme lui-même !

Il pourrait…


11. L’ESPRIT QUI CHANGEA

<p>11. L’ESPRIT QUI CHANGEA</p>

La conscience du changement était obscure dans l’esprit de Joseph Schwartz. Bien souvent, dans le silence total de la nuit – comme les nuits étaient silencieuses, à présent ! Avaient-elle jamais été bruyantes, illuminées, trépidantes de vie ? – dans ce silence nouveau, il s’efforçait de remonter à son origine. Il aurait bien voulu pouvoir dire : c’est arrivé à tel endroit, à tel moment précis.

Il y avait d’abord eu ce jour lointain, ce jour d’effroi où il s’était retrouvé seul dans un monde étrange, et qui était maintenant aussi brumeux dans sa mémoire que le souvenir même de Chicago. Puis le voyage à Chica et son singulier et complexe aboutissement. Il y pensait fréquemment.

Une machine… des pilules qu’il avait prises. Sa convalescence et son évasion, ses déambulations et les événements inexplicables qui avaient eu le magasin pour théâtre. Il lui était impossible de se remémorer clairement cet épisode. Pourtant, depuis deux mois, tout était parfaitement net et sa mémoire sans faille. Même durant cette période, les choses avaient commencé à lui sembler bizarres. Il avait été sensible à l’atmosphère. Le vieux docteur et sa fille étaient mal à l’aise. Effrayés, même. S’en était-il rendu compte, alors ? Ou n’avait-ce été qu’une impression fugitive que ses réflexions avaient renforcée après coup ?

Cependant, dans le magasin, juste avant que cet homme taillé en colosse ait surgi et l’ait pris au piège – juste avant –, il avait pressenti qu’on allait le kidnapper. L’avertissement avait été trop tardif pour le sauver mais c’était un indice incontestable du changement qui s’était opéré en lui.

Et depuis, il y avait les migraines. Non, ce n’étaient pas vraiment des migraines. Plutôt des trépidations, comme si une dynamo cachée au fond de son cerveau s’était mise à tourner, faisant vibrer tous les os de son crâne. Il n’avait rien connu de tel à Chicago – en admettant que le fantasme de Chicago eût un sens – ni même ici dans les premiers temps.

Lui avait-on fait quelque chose à Chica, ce jour-là ? La machine ? Les pilules… c’était un anesthésique. Avait-il subi une opération ? Pour la centième fois, arrivées à ce point, ses pensées s’interrompirent.

Il avait quitté Chica le lendemain de sa tentative d’évasion avortée et, désormais, son existence s’écoulait paisiblement à la ferme.

Grew, dans son fauteuil roulant, répétait à son intention des mots en levant le doigt ou en faisant des gestes exactement comme Pola, la jeune fille. Jusqu’au jour où il avait cessé de débiter des inepties et s’était mis à parler anglais. Non— c’était lui, Joseph Schwartz, qui avait cessé de parler anglais et s’était mis à dire des inepties. Sauf que ce n’étaient plus des inepties.

Ç’avait été d’une facilité déconcertante. Il avait appris à lire en quatre jours. Lui-même en avait été surpris. Autrefois, à Chicago, il avait une mémoire phénoménale – en tout cas, il en avait l’impression – mais il n’avait jamais été capable d’une pareille prouesse. Or, Grew n’avait pas eu l’air étonné. Schwartz renonça.

Quand l’automne avait revêtu ses ors, il avait commencé de travailler aux champs. L’aisance avec laquelle il comprenait était stupéfiante. C’était la même chose : il ne se trompait jamais. Après une seule explication, il faisait fonctionner les machines les plus compliquées, comme en se jouant.

Contrairement à son attente, les grands froids ne venaient pas. Il passa l’hiver à sarcler, à répandre de l’engrais, à préparer de bien des façons les semailles du printemps.

Il interrogea Grew, essaya de lui expliquer ce qu’était la neige, mais l’autre se contenta d’ouvrir de grands yeux.

— De l’eau gelée qui tombe comme la pluie, hein ? Oh ! Ça s’appelle la neige ? Il paraît que ça se passe comme ça sur d’autres planètes, mais pas sur la Terre.

Dès lors, Schwartz surveilla la température et constata qu’elle variait à peine d’un jour sur l’autre. Pourtant, les journées raccourcissaient, ce qui n’avait rien que de normal dans une région située au nord. Comme Chicago, par exemple. Il se demandait s’il se trouvait sur la Terre.

Il tenta de lire quelques-uns des livres-films de Grew, mais il y renonça. Les gens étaient toujours des gens mais les petits détails de la vie quotidienne, les connaissances tenues pour acquises, les allusions historiques et sociologiques qui n’avaient aucun sens pour lui le rebutaient.

Les énigmes continuaient. Les pluies uniformément chaudes, l’ordre formel qui lui était fait de ne pas s’approcher de certains endroits. Ainsi, un beau soir, intrigué par le brasillement de l’horizon, la luminescence bleuâtre qui scintillait en direction du sud, il n’avait pas pu résister et s’était éclipsé après le souper. Il avait à peine franchi un kilomètre que le bruissement presque inaudible d’une biroue s’éleva derrière lui et la voix courroucée d’Arbin retentit. Schwartz s’était arrêté et l’autre l’avait ramené à la ferme.

— Il ne faut pas s’approcher de ce qui brille la nuit, lui avait-il enjoint en arpentant la pièce.

— Pourquoi ? Parce que c’est interdit, avait répondu Arbin sur un ton âpre et incisif.

Et, après un long silence, il avait ajouté :

— Tu ne sais vraiment pas ce qu’il y a là-bas ?

Schwartz avait levé les bras au ciel et le fermier avait poursuivi :

— D’où viens-tu ? Es-tu un… Etranger ?

— Qu’est-ce qu’un Etranger ?

Arbin avait haussé les épaules et était sorti.

Mais cette nuit avait eu une grande importance pour Schwartz car pendant sa brève escapade les curieuses hantises qui l’habitaient avaient fusionné pour devenir ce qu’il appelait un « attouchement d’esprit ». Ni à ce moment ni plus tard il n’avait pu définir le phénomène.

Il était seul dans le crépuscule violet qui s’assombrissait. Le bruit de ses pas sur le revêtement élastique était feutré. Il n’avait vu personne, entendu personne. Il n’avait rien touché.

Pas tout à fait… Il avait éprouvé quelque chose comme un contact mais ce n’avait pas été physique. Cela avait eu lieu dans son esprit. Pas tout à fait un contact, plutôt une présence. Comme un chatouillement soyeux.

Il y en avait eu deux. Deux attouchements distincts, séparés. Et le second – comment les différenciait-il ? — avait été plus fort… non, ce n’était pas le mot juste. Plus net, plus délimité.

Et il avait su que c’était Arbin. Cinq minutes au moins avant de percevoir le bruit de la biroue, dix minutes avant de poser les yeux sur le fermier.

Cette expérience s’était renouvelée de plus en plus fréquemment.

Il commença alors à se rendre compte que lorsque Arbin, Loa ou Grew était dans un rayon de trente mètres, il le savait même quand il n’avait aucune raison de le savoir. Et même quand il avait toutes les raisons de supposer le contraire. Ce n’était pas facile à accepter, mais peu à peu, il finit par trouver cela naturel.

Il fit des essais et constata qu’il savait toujours et à tout moment où était chacun des membres de la famille Maren. Et il les identifiait car l’attouchement d’esprit variait avec les personnes. Mais il n’osa pas en parler à ses hôtes.

Il se demandait parfois à quoi avait correspondu le premier contact qu’il avait senti sur la route, alors qu’il se dirigeait vers la lueur. Il ne s’était agi ni d’Arbin, ni de Loa, ni de Grew. Et puis après ? Cela faisait-il une différence.

Cela en faisait une, il l’apprit plus tard. Il l’avait à nouveau éprouvé un autre soir en ramenant les bêtes au bercail.

— Qu’est-ce qu’il y a dans le petit bois derrière les collines du sud ? demanda-t-il à Arbin.

— Rien, grommela le fermier d’une voix bourrue. C’est un domaine ministériel.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Arbin prit un air ennuyé.

— Qu’est-ce que cela peut te faire ? On l’appelle comme ça, parce qu’il appartient au haut ministre.

— Pourquoi n’est-il pas cultivé ?

— Il n’est pas destiné à l’être, répliqua Arbin avec un haut-le-corps. C’était un grand centre dans le temps. C’est un lieu sacré auquel on ne doit pas toucher. Ecoute-moi bien, Schwartz : si tu veux rester ici et être tranquille, réfrène ta curiosité et occupe-toi de ton travail.

— Si ce domaine est sacré, personne ne peut donc y habiter ?

— Exactement.

— Vous en êtes sûr ?

— Tout à fait sûr. Et n’y va pas. Ce serait la fin de tout pour toi.

— Je n’irai pas.

Schwartz s’éloigna, pensif et bizarrement troublé. C’était de ce bois qu’était venu l’attouchement d’esprit. Un attouchement extrêmement puissant. Et qui avait quelque chose de plus. Ç’avait été un contact hostile. Menaçant.

Pourquoi ? Pourquoi ?

Mais il n’osait toujours pas aborder ce sujet. Les autres ne l’auraient pas cru et cela aurait eu des conséquences déplaisantes. Il le savait également. En fait, il savait trop de choses.

Par ailleurs, il avait rajeuni. Pas tellement sur le plan physique, certes. Il avait perdu du ventre et ses épaules s’étaient élargies, ses muscles étaient plus durs et plus souples, sa digestion meilleure. Parce qu’il travaillait au grand air. Mais c’était surtout sa façon de penser qui s’était transformée.

Les vieux ont tendance à oublier comment ils pensaient quand ils étaient jeunes. Ils oublient la rapidité des processus intellectuels, la hardiesse de l’intuition de la jeunesse, l’agilité de l’intelligence juvénile. Ils prennent l’habitude de raisonner lentement et, comme c’est plus que compensé par l’accumulation de l’expérience, les vieux se croient plus sages que les jeunes.

Mais pour Schwartz, l’expérience demeurait et c’était avec un vif plaisir qu’il constatait sa capacité à appréhender les choses d’un seul coup, qu’il anticipait peu à peu sur les explications d’Arbin et finissait par les précéder. Aussi se sentait-il jeune et d’une façon infiniment trop subtile pour que sa parfaite forme physique puisse, à elle seule, rendre compte de ce rajeunissement.

Ce fut au bout de deux mois, alors qu’il jouait aux échecs sous la charmille avec Grew, que toute la lumière se fit.

Les échecs n’avaient pas changé, sauf en ce qui concernait le nom des pièces. Le jeu était tel qu’il se le rappelait et cela lui était un réconfort. Dans ce domaine, au moins, sa mauvaise mémoire ne le trompait pas.

Grew lui avait parlé des variantes. Il y avait le jeu à quatre où chaque adversaire disposait d’un échiquier touchant le coin de deux autres, un cinquième placé au centre pour boucher le trou faisant office de no man’s land commun. Il y avait les échecs tridimensionnels où l’on utilisait huit échiquiers transparents superposés et où les pièces, évoluant dans les trois dimensions, étaient en nombre double ; pour gagner ; il fallait que les deux rois adverses soient mis simultanément mat. Il y avait encore d’autres variantes populaires où la position de départ des pièces était déterminée par les dés, par exemple, où certaines cases conféraient tels avantages ou tels handicaps aux pièces qui les atteignaient, où l’on introduisait des pièces nouvelles aux propriétés bizarres.

Mais les bons vieux échecs d’antan, immuables, n’avaient pas changé et le tournoi opposant Schwartz et Grew en était à la cinquantième partie.

Au début, le premier, qui connaissait tout juste les mouvements des pièces, perdait avec une belle constance, mais, maintenant, il gagnait presque toujours. Peu à peu, Grew était devenu plus prudent et il prenait son temps. Entre deux coups, il tirait sur sa pipe jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que de la braise au fond du fourneau – c’était une nouvelle habitude – et, finalement, il se résignait à perdre en protestant avec mauvaise humeur.

Il avait les blancs et un de ses pions était déjà en d4.

— Allons-y, lança-t-il sur un ton aigre à son partenaire.

Les dents farouchement serrées sur le tuyau de sa pipe, il étudiait l’échiquier avec une vive attention.

Le jour tombait. Schwartz s’assit en soupirant. Il était de mieux en mieux capable de prévoir les manœuvres de Grew avant que celui-ci ne bouge ses pièces et ces parties commençaient à lui paraître vraiment dépourvues d’intérêt. C’était comme si son adversaire avait une lucarne embuée dans le crâne. Et le fait que Schwartz lui-même savait presque instinctivement quelle était la tactique adéquate à employer n’était qu’une autre facette de son problème.

Ils utilisaient un échiquier n9cturne dont les cases, respectivement bleues et orange, luisaient dans l’obscurité et les pièces, grossières figurines d’argile en plein jour, se métamorphosaient la nuit. La moitié d’entre elles irradiaient une phosphorescence laiteuse qui leur donnait l’aspect froid et lumineux de la porcelaine, les autres étaient semées de minuscules miroitements rouges.

Les premiers mouvements se succédèrent rapidement. Schwartz avança son pion du roi pour répondre au coup d’envoi. Grew plaça le cavalier du roi en fou 3 et Schwartz riposta en mettant son cavalier de la reine en fou 3. Le fou blanc alla à cavalier de la reine 5 et Schwartz fit avancer sa tour d’une case pour l’obliger à reculer, puis il plaça son second cavalier à fou 3.

Les pièces brillantes glissaient sur l’échiquier comme mystérieusement animées d’une volonté propre, les mains qui les bougeaient disparaissant dans l’ombre.

La peur étreignait Schwartz. Peut-être serait-ce mettre son insanité en évidence, mais il fallait absolument qu’il sache.

— Où suis-je ? demanda-t-il tout à trac.

Grew, qui se préparait à pousser son cavalier de la reine en fou 3, leva les yeux :

— Comment ?

Ignorant le mot correspondant à « pays » ou à « nation », Schwartz répondit :

— Comment s’appelle ce monde ?

Et il mit son fou en roi 2.

— La Terre, laissa laconiquement tomber Grew, qui roqua.

La réponse laissait Schwartz sur sa faim. Il avait traduit le terme que Grew avait employé par « Terre ». Mais qu’est-ce que cela signifiait ? Toutes les planètes sont la « Terre » pour leurs habitants. Il fit avancer son cavalier de la reine de deux cases et Grew dut à nouveau reculer le sien. Puis, tour à tour, les deux joueurs firent avancer leur pion de la reine d’une case afin de dégager leurs fous en vue de la bataille qui allait bientôt commencer au centre.

— En quelle année sommes-nous ? demanda Schwartz aussi négligemment qu’il le pouvait tout en roquant à son tour.

Grew s’immobilisa, vraisemblablement surpris.

— Mais qu’est-ce que tu me chantes aujourd’hui ? On joue ou on ne joue pas ? Nous sommes en 827 si ça peut te faire plaisir. 827 E.G., ajouta-t-il sur un ton sarcastique.

Le front plissé, il étudia l’échiquier et posa brutalement son fou en reine 5. C’était la première offensive de cette pièce. Schwartz se replia précipitamment : il plaça son propre fou en tour 4 pour contre-attaquer. L’escarmouche se développa pour de bon. Le cavalier de Grew prit le fou qui s’éleva dans un flamboiement rouge pour retomber avec un bruit sec dans la boîte où il reposerait, soldat mort au champ d’honneur, jusqu’à la prochaine partie. Aussitôt, le cavalier victorieux fut victime de la reine rouge. Echaudé, Grew renonça à poursuivre son offensive et ramena son dernier cavalier en roi 1 où il serait à l’abri, mais en même temps, relativement neutralisé. Schwartz répéta la même manœuvre. Son cavalier de la reine prit le fou et fut à son tour pris par la tour.

Profitant de la pause qui suivit, il demanda doucement :

— Qu’est-ce que cela veut dire, E.G. ?

— Hein ? maugréa Grew. Oh ! Tu en es encore à te poser des questions sur la date ? J’ai vu beaucoup de cerveaux fêlés mais… Oui, c’est vrai… j’oubliais que ça ne fait guère plus d’un mois que tu as appris à parler. Mais tu es intelligent. Tu ne sais vraiment pas ? Eh bien, ça veut dire qu’on est en l’an 827 de l’ère galactique. Ere galactique : E.G. Tu saisis ? 827 ans depuis la fondation de l’empire galactique, 827 depuis le couronnement de Frankenn I. Et maintenant, s’il te plaît, à toi de jouer !

Mais Schwartz ne lâcha pas tout de suite le cavalier qu’il tenait à la main. Il éprouvait un terrible sentiment de frustration.

— Une minute. (Il posa la pièce en reine 2.) Est-ce que ces noms vous disent quelque chose ? Amérique, Asie, Etats-Unis, Russie, Europe…

La pipe de Grew rougeoyait, maussade, dans l’obscurité. L’ombre indistincte de son buste qui se projetait sur l’échiquier scintillant paraissait moins vivante que celui-ci. Il avait sans doute secoué sèchement la tête, mais Schwartz n’avait pu le voir. Ce n’était d’ailleurs pas la peine : il perçut la dénégation aussi clairement que si l’autre avait parlé. Il fit une nouvelle tentative :

— Savez-vous où je pourrais me procurer une carte ?

Pas question d’en trouver, à moins que tu veuilles risquer ta peau en allant à Chica. Je ne suis pas géographe. Et je n’ai jamais entendu ces noms-là. Qu’est-ce que c’est ? Des gens ?

Risquer sa peau ? Pourquoi donc ? Schwartz eut soudain froid. Avait-il commis un crime ? Grew était-il au courant ?

— Le soleil possède bien neuf planètes, n’est-ce pas ? s’enquit-il dubitativement.

— Dix.

La réponse était nette et catégorique.

Il hésita. Peut-être qu’on en avait découvert une dont il n’avait pas entendu parler. Mais comment se faisait-il que Grew le sache ? Schwartz compta sur ses doigts.

— Et la sixième… a-t-elle des anneaux ?

Lentement, Grew fit avancer son fou du roi de deux cases. Schwartz effectua aussitôt la même manœuvre.

— Saturne, tu veux dire ? Bien sûr qu’il a des anneaux.

Le vieux calculait. Il avait le choix : ou prendre le pion du fou ou prendre celui du roi. Mais il ne discernait pas nettement les conséquences de ce mouvement.

— Y a-t-il une ceinture d’astéroïdes – de petites planètes – entre Mars et Jupiter ? Je veux dire entre la quatrième et la cinquième planète ?

— Oui, grommela Grew.

Il ralluma sa pipe en réfléchissant fiévreusement. Sentant l’incertitude qui le rongeait, Schwartz en éprouva un certain agacement. Pour lui, maintenant qu’il était sûr d’avoir identifié la Terre, la partie n’offrait strictement aucun intérêt. Les questions se pressaient dans sa tête et l’une d’elles fusa :

— Ce que disent vos livres-films est donc vrai ? Il y a d’autres mondes ? Avec des habitants ?

Cette fois, Grew leva les yeux et son regard scruta vainement l’obscurité.

— Tu parles sérieusement ?

— Y en a-t-il ?

— Par la galaxie ! Tune sais réellement rien !

Schwartz se sentit mortifié de son ignorance.

— S’il vous plaît…

Mais bien sûr qu’il y a d’autres mondes ! Des millions ! Toutes les étoiles que tu vois et la plupart de celles que tu ne vois pas possèdent des planètes dont l’ensemble constitue l’empire.

Schwartz sentait vibrer au fond de lui-même l’écho amorti des mots de Grew, qui jaillissaient de son esprit pour atteindre directement le sien. De jour en jour, les contacts mentaux gagnaient en force. Peut-être qu’il pourrait bientôt entendre intérieurement ces mots ténus, sans même que la personne qui les émettait ne parlât.

Et, pour la première fois, il songea qu’il y avait peut-être une autre explication que la folie. Avait-il fait un saut dans le temps ? En dormant, par exemple ?

— Combien de temps s’est-il écoulé depuis l’époque où il n’existait qu’une seule planète, Grew ? demanda-t-il d’une voix rauque.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? fit l’autre, pris d’une subite circonspection. Es-tu membre des Anciens ?

— Des quoi ? Je ne suis membre de rien du tout. Mais la Terre n’était-elle pas le seul monde habité, autrefois ? Hein ?

— Les Anciens le disent, mais qui sait ? Qui peut réellement savoir ? Pour autant que je le sache, ces mondes, là-haut, existent depuis le début de l’histoire.

— Cela fait combien ?

— Des milliers d’années, j’imagine. Cinquante mille ans, cent mille… je ne sais pas, moi.

Des milliers d’années ! Schwartz réprima le râle qui lui sortait de la gorge. Des millénaires entre le moment où il avait levé un pied et celui où il l’avait reposé… Le temps d’un soupir, d’un battement de paupières – et il aurait alors franchi des millénaires d’un seul bond ? Impossible. C’était sûrement son amnésie. L’identification qu’il avait faite du système solaire était certainement due à des souvenirs déformés qui avaient traversé son brouillard mental.

Grew avait joué. Il avait pris le pion du fou, et ce fut presque machinalement que Schwartz nota qu’il avait choisi la mauvaise stratégie. Tous les mouvements s’imbriquaient maintenant, sans qu’il eût besoin de faire d’efforts de réflexion conscients. Il prit avec sa tour le premier des deux pions blancs à présent alignés. Le cavalier blanc revint en fou 3. Schwartz plaça le sien en cavalier 2 pour qu’il ait le champ libre. Grew répondit en posant son fou en reine 2.

Schwartz ménagea une pause avant de lancer son attaque finale.

— C’est la Terre qui dirige, n’est-ce pas ?

— Qui dirige quoi ?

— L’emp…

Mais Grew l’interrompit d’un rugissement si tonitruant que les pièces en frémirent sur l’échiquier :

— J’en ai assez de tes questions ! Tu es complètement fou ou quoi ? Est-ce qu’elle a l’air d’être capable de diriger quelque chose, la Terre ? (Le fauteuil de l’infirme contourna la table avec un bruissement feutré et des doigts nerveux se refermèrent sur le bras de Schwartz.) Regarde ! Regarde là-bas ! (La voix du vieil homme était un soupir grinçant.) Tu vois l’horizon ? Tu vois cette lueur ?

— Oui.

— Eh bien, c’est ça la Terre. Elle est tout entière comme ça. Sauf dans des endroits disséminés ici et là, comme chez nous.

— Je ne comprends pas.

— L’écorce terrestre est radio-active. Le sol brille, il a toujours brillé, il brillera toujours. Rien n’y pousse. Personne ne peut y vivre. Tu ne le savais vraiment pas ? Sinon, pourquoi y aurait-il la sexagésimale, veux-tu me dire ?

Le paralytique se calma et il retourna à sa place.

— A toi de jouer.

La sexagésimale ! Encore un attouchement d’esprit dégageant une indéfinissable aura menaçante. Ses pièces manœuvraient toutes seules tandis que Schwartz, le cœur étreint d’angoisse, réfléchissait. Son cavalier du roi prit le pion du fou. Grew poussa le sien en reine 4. La tour rouge esquiva en se repliant sur cavalier 4. Le cavalier blanc repartit à l’assaut : il se plaça en cavalier 3 et la tour de Schwartz évita le combat en ralliant cavalier 5. Mais quand le pion de la tour blanche eut timidement avancé d’une case, la tour de Schwartz se rua en avant et prit le pion du cavalier, mettant le roi adverse en échec. Le roi blanc la prit, mais la reine rouge colmata instantanément la brèche en roi 4. Echec au roi. Grew plaça la pièce menacée en tour 1, mais Schwartz fit sauter son cavalier en roi 4. Grew, mobilisant résolument ses défenses, amena alors sa reine en roi 2, mais Schwartz riposta en faisant avancer la sienne de deux cases en cavalier 6. C’était maintenant le corps-à-corps. Grew n’avait pas le choix : il déplaça sa reine en cavalier 2. Les deux reines étaient à présent face à face. Le cavalier blanc battit en retraite, prenant son homologue en fou 6 et quand le fou blanc, vulnérable, se réfugia en fou 3, le cavalier le poursuivit. Il était en reine 5. Grew réfléchit longuement avant de faire avancer sa reine débordée en diagonale pour prendre le fou de Schwartz.

Il poussa un soupir de soulagement. Une menace d’échec pesait sur la tour de son rusé adversaire et la reine blanche était prête à faire du dégât.

— A toi de jouer, dit-il sur un ton satisfait.

— Qu’est-ce que… qu’est-ce que c’est que la sexagésimale ? lui demanda Schwartz.

— Pourquoi me poses-tu cette question ? rétorqua l’infirme d’une voix dépourvue d’aménité. Qu’est-ce que tu cherches ?

— Je vous en prie…, fit humblement Joseph Schwartz que l’accablement gagnait. Je ne suis pas homme à faire du tort à qui que ce soit. Je ne sais pas qui je suis, je ne sais pas ce qui m’est arrivé. Je souffre peut-être d’amnésie.

— Comme c’est vraisemblable ! laissa dédaigneusement tomber Grew. Est-ce que tu t’es soustrait à la sexagésimale ? Réponds-moi franchement.

— Mais puisque je vous dis que je ne sais pas ce que c’est !

— Cette dernière phrase emporta la conviction de l’autre. Il y eut un interminable silence. Il y avait quelque chose d’inquiétant dans l’attouchement que percevait Schwartz, mais il ne parvenait pas tout à fait à saisir les mots informulés. C’est le soixantième anniversaire d’un homme, dit lentement Grew. La Terre peut nourrir vingt millions de personnes, pas plus. Pour vivre, il faut produire. Si on ne peut pas produire, on ne peut pas vivre. Et après soixante ans, on ne peut plus produire.

— Et alors…

Schwartz restait bouche bée.

— On est éliminé. Sans douleur.

— On vous tue ?

— Ce n’est pas un meurtre, répondit Grew avec raideur. Il ne peut pas en aller différemment. Les autres mondes ne veulent pas de nous et il faut bien faire de la place aux jeunes d’une manière ou d’une autre.

— Et si on ne dit pas qu’on a soixante ans ?

— Pourquoi le ferait-on ? Vivre au delà de son temps, ce n’est pas drôle. Et, tous les dix ans, il y a un recensement qui permet de retrouver ceux qui ont été assez fous pour tenter de tricher. En outre, ton âge est inscrit dans ton dossier.

— Pas le mien, lâcha Schwartz étourdiment. D’ailleurs, je n’ai que cinquante ans… enfin, je les aurai à mon prochain anniversaire, se rattrapa-t-il.

— Cela ne change rien. Il suffit d’examiner la structure des os pour contrôler leur âge. Tu ne le sais pas ? Il n’y a aucun moyen de camouflage. Ils me prendront la prochaine fois. Bien… A toi de jouer.

Mais Schwartz fit la sourde oreille.

— Vous voulez dire que…

— Dame ! Je n’ai que cinquante-cinq ans, mais regarde mes jambes. Est-ce que je peux travailler ? La famille se compose de trois personnes qui sont enregistrées et notre quota est fixé en fonction de trois travailleurs. Quand j’ai été paralysé, j’aurais dû être déclaré et il aurait été réduit. Mais j’aurais été passible de la sexagésimale par anticipation et Arbin et Loa n’ont pas voulu faire ça. Ce qui était stupide, parce que cela les a obligés à se tuer à la tâche… avant pan arrivée. Et qu’importe comment, ils m’épingleront l’année prochaine. C’est à toi de jouer.

— Parce que le recensement aura lieu l’an prochain ? Tout juste. A toi de jouer.

— Attendez ! Est-ce que tout le monde est éliminé à soixante ans ? Il n’y a pas d’exceptions ?

— Pas pour des gens comme toi et moi. Le haut ministre vit jusqu’au bout de son existence. Les membres de la Société des Anciens aussi, de même que certains savants et des personnes qui ont rendu d’éminents services. Cela ne va pas bien loin. Il y a peut-être une dizaine de dérogations par an. Mais c’est à toi de jouer !

— Qui décide des exemptions ?

— Le haut ministre, naturellement. Tu joues, oui ou non ?

Mais Schwartz se leva.

— Ce n’est pas la peine. Echec et mat en cinq coups. Ma reine prend votre pion. Echec. Vous êtes forcé de mettre votre roi en cavalier 1. J’amène mon cavalier en roi 2. Echec. Vous êtes obligé de reculer en fou 2. Ma reine va en roi 6. Echec. Vous allez en cavalier 2, ma reine en cavalier 6, et quand vous vous réfugiez en tour 1, elle va en tour 6. Echec et mat. Bonne partie, ajouta-t-il automatiquement.

Grew contempla longuement l’échiquier puis, poussant une exclamation de dépit, il l’expédia au loin. Les pièces scintillantes roulèrent dans l’herbe.

— Tu m’as distrait avec ton foutu bavardage, glapit l’infirme.

Mais Schwartz ne l’entendit pas. Il n’avait plus qu’une seule pensée : il fallait à tout prix qu’il échappe à la sexagésimale.

Vieillissons ensemble !

Le meilleur, encore, est à naître…

Mais quand Browning avait dit cela, l’homme était légion sur la Terre et les réserves alimentaires étaient illimitées. Le « meilleur », à présent, c’était la soixantaine – et la mort.

Schwartz avait soixante-deux ans.

Soixante-deux…


12. L’ESPRIT QUI TUA

<p>12. L’ESPRIT QUI TUA</p>

La conclusion se forma avec une parfaite netteté dans son esprit méthodique. S’il ne voulait pas mourir, il fallait quitter la ferme. Autrement, ce serait le recensement et, par conséquent, la mort.

Donc, il devait partir. Mais pour aller où ?

Il y avait ce… qu’était-ce ? un hôpital ?… cet hôpital à Chica. On l’y avait déjà conduit. Et pourquoi ? parce qu’il était alors un « cas » médical. Mais n’en était-il pas toujours de même ? De plus, maintenant, il était capable de s’exprimer ; il pourrait décrire ses symptômes, ce qui lui avait été impossible précédemment. Il pourrait même faire état de l’attouchement d’esprit.

Mais n’était-ce pas un phénomène universellement répandu ? Comment le savoir ? Aucun des autres ne connaissait cette expérience. Ni Arbin, ni Loa, ni Grew. Schwartz en était certain. Ils n’étaient conscients de sa présence que s’ils le voyaient ou l’entendaient. Et battrait-il ainsi Grew aux échecs si celui-ci possédait…

Attention ! Les échecs étaient un jeu populaire. Si les gens avaient eu ce don, ils n’auraient pas pu y jouer. Pas vraiment.

Donc, Schwartz était par la force des choses une exception – un cas psychologique. Etre un cas ne serait peut-être pas une existence particulièrement joyeuse, mais cela lui assurerait la vie sauve.

Et si l’on examinait la possibilité nouvelle qui venait de lui apparaître, s’il était, non pas un amnésique, mais un voyageur temporel ? Outre l’attouchement mental, il était un homme venu du passé. Un spécimen historique, un témoin archéologique. Ils ne pourraient pas le tuer.

A condition qu’ils le croient ?

Hemm… A condition qu’ils le croient…

Le docteur le croirait. Le jour où Arbin l’avait emmené à Chica, Schwartz avait besoin de se raser. Il se le rappelait fort bien. Après, sa barbe n’avait plus jamais repoussé, ce qui signifiait qu’on lui avait fait quelque chose. Que ce docteur savait qu’il avait eu des poils sur les joues. Serait-ce déterminant ? Grew lui avait dit un jour que seuls les animaux avaient des poils sur la figure.

Il fallait donc se rendre auprès du docteur.

Comment s’appelait-il ? Shekt ? Oui, Shekt, c’était bien ça.

Mais il connaissait si mal ce monde horrible… En s’esquivant de nuit ou en s’enfuyant à travers champs, il plongerait dans l’inconnu, il risquerait de pénétrer dans les mortelles poches radio-actives dont il ignorait tout. C’est pourquoi il prit la route en début d’après-midi, avec la témérité d’un homme qui n’a pas d’autre choix. La famille Maren n’attendrait pas son retour avant l’heure du souper et, à ce moment-là, il serait loin.

Pendant la première demi-heure, il éprouva un sentiment d’exultation, pour la première fois depuis que tout avait commencé. Enfin, il agissait. Il faisait quelque chose, il luttait. Quelque chose qui avait un but. Ce n’était pas une fuite aveugle comme cela avait été le cas à Chica.

Et, pour un vieil homme, il se défendait plutôt bien. Il allait leur faire voir !

Brusquement, il s’arrêta. Au milieu de la route. Parce que quelque chose s’imposait à son attention, quelque chose qu’il avait oublié.

L’étrange et anonyme attouchement d’esprit qu’il avait décelé le soir où il se dirigeait vers l’horizon luminescent et où Arbin l’avait rattrapé. Celui qui provenait du domaine ministériel.

Et Schwartz le sentait à présent derrière lui. A l’affût.

Il écouta avec plus d’intensité – c’était, tout au moins, l’équivalent d’écouter. L’attouchement ne se rapprochait pas mais ne le quittait pas non plus. Vigilance, animosité mais pas de fureur.

Il décela d’autres choses. Il ne fallait pas que celui qui suivait Schwartz le perde de vue. Et il était armé. Prudemment, presque machinalement, le fugitif se retourna et balaya l’horizon d’un regard avide.

L’attouchement se modifia aussitôt. Il se fit méfiant, soupçonneux comme si la sécurité et le succès de l’entreprise, quelle qu’elle pût être, étaient mis en question. L’idée des armes que possédait l’inconnu passa au premier plan. Comme s’il songeait à en faire usage au cas où il tomberait dans un traquenard.

Schwartz, qui n’en avait pas et était réduit à l’impuissance, comprit que son suiveur le tuerait plutôt que de le laisser disparaître hors de sa vue, qu’il le tuerait au premier geste imprudent. Et il ne voyait personne.

Aussi reprit-il sa marche, conscient que l’autre restait assez près de lui pour pouvoir l’abattre, le cas échéant. Son échine se crispait dans l’attente de… il ne savait quoi. Quelle impression cela fait-il de mourir ? Quelle impression ? La question le lancinait au rythme de ses pas, lui mettait la tête à l’envers, lui taraudait l’esprit au point que c’en était presque intolérable.

La seule planche de salut était de se concentrer sur l’attouchement. Il décèlerait la brusque tension qui voudrait dire qu’une arme se braquerait, qu’un doigt presserait une détente, qu’un contact allait se fermer. Alors, il se jetterait à terre… il prendrait ses jambes à son cou.

Mais pourquoi ? S’il s’agissait de la sexagésimale, pourquoi l’autre ne l’exécutait-il pas sans autre forme de procès ?

La théorie du saut dans le temps perdait de sa consistance. En définitive, il devait effectivement souffrir d’amnésie. Peut-être était-il un criminel, un dangereux malfaiteur qu’il fallait surveiller. Peut-être avait-il été autrefois une notabilité que l’on ne pouvait simplement exécuter sans la juger d’abord. Peut-être cette amnésie était-elle la solution qu’avait trouvée son subconscient pour censurer quelque monstrueuse culpabilité.

Et Schwartz marchait sur une route déserte vers une destination inconnue, la mort à ses trousses. Le jour s’assombrissait et il soufflait un petit vent frais. Cela aussi était anormal. On devait être à la mi-décembre et il était naturel que le soleil se couche à 4 h 30. Mais dans le Midwest, la bise d’hiver était bien autrement mordante. Il y avait déjà un certain temps que Schwartz était parvenu à la conclusion que la douceur du climat tenait au fait que le soleil n’était pas la seule source de chaleur de cette planète (la Terre ?). La radio-activité du sol intervenait. Sur un mètre carré, le rayonnement calorique était faible, mais, sur des kilomètres, c’était énorme.

L’attouchement se rapprochait dans l’ombre. L’esprit inconnu était toujours attentif et prêt à un quitte ou double. L’obscurité rendait la filature plus aisée. L’homme avait déjà suivi Schwartz le jour où ce dernier s’était aventuré en direction de la phosphorescence. Avait-il peur de courir à nouveau le risque ?

— Eh ! L’ami…

La voix était nasillarde et haut perchée. Schwartz fit halte et, d’un seul mouvement, se retourna lentement. Il faisait trop sombre pour qu’il puisse distinguer avec netteté les traits de l’homme de petite taille qui s’avançait à sa rencontre sans hâte en agitant le bras. Schwartz attendit.

— Ah ! Content de vous voir. C’est pas tellement marrant de faire la route sans compagnie. On peut continuer ensemble.

— Bonsoir, dit Schwartz sans enthousiasme.

C’était bien le même attouchement. C’était bien son suiveur. Et son visage avait quelque chose de familier. Il évoquait le nébuleux épisode de Chica.

C’est alors que l’autre s’exclama, très sûr de lui :

— Oh mais ça alors ! Je vous connais ! Bien sûr… Vous ne vous souvenez pas de moi ?

Schwartz était incapable de dire si en d’autres circonstances et à un autre moment il aurait cru ou non à la sincérité de son interlocuteur, mais à présent, comment aurait-il pu ne pas voir combien mince et fragmentaire était l’artificiel vernis recouvrant l’attouchement dont les effluves profonds lui disaient – lui hurlaient – que ce petit homme aux yeux perçants savait dès le début à qui il avait affaire ? Et qu’il était prêt à l’abattre en cas de nécessité ?

Il secoua la tête.

— Mais si, insista l’autre. Nous nous sommes rencontrés dans le magasin. Je vous ai fait sortir. (Il se tordit de rire – un rire qui sonnait faux.) Ils croyaient que vous aviez la Fièvre des Radiations. Vous vous en souvenez sûrement.

Il se le rappelait en effet. Tout aussi vaguement. Un homme qui lui ressemblait, une foule qui les avait d’abord arrêtés, puis s’était ouverte pour les laisser passer…

— Oui. Enchanté de cette rencontre.

Ce n’était pas brillant, brillant, comme conversation, mais Schwartz ne pouvait faire mieux et le petit bonhomme n’avait pas l’air de s’en soucier.

— Je m’appelle Natter, se présenta-t-il en tendant à Schwartz une main molle. Nous n’avons pas eu l’occasion de parler beaucoup – dans une pareille situation, nous avions d’autres préoccupations, me direz-vous peut-être – et je suis ravi que le hasard nous ait remis l’un en face de l’autre. Allez ! On s’en serre cinq ?

— Mon nom est Schwartz.

Il secoua brièvement la main de Natter.

— Comment ça se fait que vous soyez à pied ? enchaîna ce dernier. Où c’est que vous allez ?

— Je me promène, tout simplement, répondit Schwartz en haussant les épaules.

— Vous aimez la marche ? Moi aussi. Je passe l’année à courir les routes. Ça décape.

— Quoi ?

— On se sent revivre. On respire et ça vous fouette le sang. Mais j’ai été trop loin, aujourd’hui. J’aime pas rentrer seul après la tombée de la nuit et j’accueille toujours avec joie un peu de compagnie. Où que vous allez ?

C’était la seconde fois qu’il posait la question et, à en juger par l’attouchement, il y attachait beaucoup d’importance. Schwartz se demanda comment il pourrait l’éluder. Inutile d’essayer de mentir : il connaissait trop mal ce monde pour qu’un mensonge soit crédible.

— Je vais à l’hôpital, répondit-il.

— A l’hôpital ? Quel hôpital ?

— Là où je me trouvais quand j’étais à Chica.

— L’Institut ? Où je vous ai ramené l’autre fois après l’affaire du magasin, je veux dire.

Angoisse et aggravation de la tension…

— Je vais voir le Dr Shekt. Vous le connaissez ?

— J’ai entendu parler de lui. C’est un gros bonnet. Vous êtes malade ?

— Non, mais je dois me faire examiner de temps en temps.

L’explication était-elle plausible ?

— Et vous y allez à pied ? Il n’envoie pas une voiture vous prendre ?

Apparemment, elle ne l’était pas. Schwartz jugea préférable de se murer dans le silence.

Mais Natter poursuivit allègrement :

— Ecoutez, mon vieux, dès qu’on rencontrera un ondiophone public, j’appellerai un taxi.

— Un ondiophone ?

— Oui. Il y en a partout le long de la route. Tenez ! En voilà justement un.

Natter fit un pas en direction de l’appareil et Schwartz hurla d’une voix perçante :

— Non ! Ne bougez pas !

Natter s’arrêta et se retourna. Son regard était étrangement froid.

— Quelle mouche vous pique, l’ami ?

Le nouveau langage convenait mal à l’impétuosité avec laquelle les mots se bousculaient dans la bouche de Schwartz :

— J’en ai assez de cette comédie. Je vous connais et je sais ce que vous allez faire. Vous voulez prévenir quel qu’un que je me rends auprès du Dr Shekt. On m’attendra à Chica et on enverra un véhicule me chercher. Et vous me tuerez si j’essaye de fuir.

Natter plissa le front et murmura : « Pour ça, tu as mis dans le mille… » Ce commentaire n’était pas destiné aux oreilles de Schwartz auxquelles il ne parvint d’ailleurs pas, mais les mots flottaient à la surface de l’attouchement.

— Je ne comprends rien à ce que vous racontez, dit-il tout haut.

Mais il prit du champ, tandis que sa main glissait nonchalamment vers sa hanche.

Schwartz perdit alors son sang-froid.

— Laissez-moi tranquille ! s’exclama-t-il en faisant de furieux moulinets avec ses bras. Pourquoi ne me laissez-vous pas en paix ? Qu’est-ce que je vous ai fait ? Allez-vous-en ! Allez-vous-en !

Sa voix se cassa. La rage et la peur s’amassaient derrière son front – la peur de cet être qui le traquait et dont l’esprit frémissait d’agressivité. Les émotions qui l’agitaient se lancèrent comme un bélier à l’assaut de l’attouchement pour le briser, pour le rompre…

Et il n’y eut soudain plus de contact. Un bref instant, Schwartz avait eu conscience d’une insupportable souffrance – pas en lui : en l’autre – et puis… plus rien. L’attouchement d’esprit s’était évanoui. Comme un poing serré dont l’étreinte mollit et meurt.

Natter gisait, recroquevillé, sur la chaussée, dans l’ombre qui s’épaississait. Schwartz s’approcha lentement de lui. Malingre comme il était, il ne fut pas difficile à Joseph de le retourner. Les affres de l’agonie marquaient profondément ses traits. Schwartz tâta la poitrine de l’homme au masque torturé : Je cœur ne battait plus.

Il se redressa, horrifié.

Il avait tué un être humain !

A l’horreur succéda une intense stupéfaction…

Il l’avait tué sans le toucher ! Uniquement en déchargeant sa haine, en frappant d’une façon ou d’une autre l’attouchement.

Quels autres pouvoirs possédait-il ?

Prenant rapidement une décision, il fouilla les poches de Natter et y trouva de l’argent. Bonne chose ! Cela pourrait toujours servir. Puis il tira le cadavre dans les champs où les hautes herbes le dissimuleraient. Il marcha encore deux heures sans percevoir le moindre contact mental. Cette nuit-là, il dormit à la belle étoile et, le lendemain matin, après deux nouvelles heures de marche, il parvint aux faubourgs de Chica.

Pour lui, ce n’était qu’un village et, par comparaison avec le Chicago qu’il se rappelait, la circulation était rare et sporadique. Cependant, et pour la première fois, les attouchements d’esprit étaient nombreux, si nombreux qu’ils le déconcertaient et l’embrouillaient.

Il y en avait des quantités ! Parfois paresseux et diffus, parfois accentués et intenses. De l’esprit de certains passants, fusaient d’infimes explosions, d’autres n’avaient rien dans le crâne, sinon, peut-être, un vague souvenir de petit déjeuner qui s’attardait.

Au début, chaque attouchement qu’il accrochait faisait sursauter et se retourner Schwartz comme si c’était un contact personnel, mais au bout d’une heure, il finit par ne plus y prêter attention. A présent, il entendait des mots, même non formulés. C’était une expérience nouvelle et il se surprit à tendre l’oreille. C’étaient des lambeaux de phrases désincarnés et mystérieux, décousus, semblables à des bouffées de vent. Et lointains, lointains… Et chargés d’émotions, de tout un grouillement de choses subtiles défiant la description, de sorte que ce conglomérat de mots était un panorama palpitant de vie qui n’était visible que pour lui.

Il constata qu’il pouvait s’introduire à l’intérieur des bâtiments qu’il longeait, y projeter son esprit comme une bête tenue en laisse capable de s’insinuer dans des recoins échappant aux regards pour en rapporter la substance même des pensées intimes des hommes.

Il fit halte devant un énorme édifice à la façade de pierre et se mit à réfléchir. On le pourchassait, encore qu’il ignorât qui était ce on. Il avait tué son suiveur, mais il y en avait forcément d’autres – ceux que sa victime voulait prévenir. Le mieux serait peut-être de ne pas bouger pendant quelques jours. Mais comment faire ? Trouver du travail ?

Il sonda l’édifice et capta un attouchement lointain qui lui apprit qu’il pourrait peut-être se faire embaucher. On cherchait des ouvriers du textile – et, autrefois, il était tailleur.

Il entra. Personne ne fit attention à lui.

— Où dois-je aller pour du travail ? demanda-t-il à quelqu’un.

— Prenez cette porte.

L’attouchement mental était grognon et méfiant.

Dans la pièce où il entra, il se trouva en présence d’un individu fluet au menton en pointe qui le bombarda de questions. Il enregistrait ses réponses en pianotant sur le clavier d’une machine de classement.

Schwartz débitait mensonges et vérités avec une égale incertitude, mais le chef du personnel qui l’assaillait du feu roulant de ses questions semblait parfaitement indifférent : « Age ? …Cinquante-deux ? Hmm. Etat de santé ?… Situation de famille ?… Expérience antérieure ? …Vous avez travaillé dans le textile ? …Quelle sorte de textiles ? …Les thermoplastes ? Les élastomères ? …Toutes les sortes ? Que voulez-vous dire ?… Quel était votre dernier employeur ?… Veuillez épeler ce nom …Vous n’êtes pas de Chica, n’est-ce pas ? …Où sont vos papiers ? …Il faudra les apporter si vous voulez qu’on vous engage …Quel est votre matricule ? »

Schwartz fit machine arrière. Il n’avait pas prévu que l’interrogatoire prendrait cette tournure. Et l’attouchement de son interlocuteur changeait. Il était maintenant chargé d’une méfiance quasiment obsessionnelle. Et de circonspection. Le vernis d’amabilité et de cordialité recouvrant l’animosité sous-jacente était si mince que c’était le détail le plus inquiétant de tous.

— Je ne pense pas que je ferai l’affaire, dit nerveusement Schwartz.

— Mais si, mais si… Ne vous en allez pas. Nous avons quelque chose pour vous. Laissez-moi seulement consulter les archives.

Il souriait, mais l’attouchement était plus clair et encore plus hostile.

L’homme avait appuyé sur un bouton de sonnette… Soudain pris de panique, Schwartz se rua vers la porte.

— Arrêtez-le ! cria aussitôt l’autre en se précipitant à ses trousses.

L’esprit de Schwartz cingla violemment l’attouchement. Le tailleur jeta un rapide coup d’œil derrière lui en entendant un râle : le chef du personnel, assis par terre, le visage tordu de douleur, se tenait les tempes. Quelqu’un se pencha sur lui, puis se redressa d’un mouvement brusque et se dirigea vers Schwartz qui ne demanda pas son reste.

Il se retrouva dans la rue. Il était sûr et certain qu’un mandat d’arrestation allait être lancé contre lui, que son signalement serait publié et que le chef du personnel, au moins, l’avait reconnu.

Il fuyait à l’aveuglette et attirait l’attention. De plus en plus. Il y avait davantage de monde dans les rues, à présent, et il sentait partout la suspicion – parce qu’il courait, parce que ses vêtements étaient fripés et lui allaient mal…

La multiplicité des contacts mentaux et la confusion qui régnait dans ses pensées, engendrée par la peur et le désespoir, étaient telles qu’il était incapable de détecter ses véritables ennemis, ceux qui n’étaient pas simplement soupçonneux mais savaient à quoi s’en tenir. Aussi la matraque neuronique qui le frappa le prit-elle totalement par surprise.

Il éprouva seulement une douleur atroce qui le cingla comme une mèche de fouet, comme une avalanche de rochers broyés. Il glissa pendant quelques secondes dans l’abîme de la souffrance puis sombra dans la nuit.


13. L’ARAIGNÉE TISSE SA TOILE

<p>13. L’ARAIGNÉE TISSE SA TOILE</p>

L’atmosphère qui baigne le domaine du Collège des Anciens, à Washenn, est calme, c’est le moins qu’on puisse en dire. Le maître mot, en ces lieux, est austérité, et une profonde gravité émane des petits groupes de novices qui font leur promenade vespérale sous les arbres du Tétragone que nul ne peut franchir hormis les Anciens. De temps en temps, on aperçoit un supérieur en robe verte qui traverse la pelouse, répondant aimablement aux révérences.

On peut aussi, mais la chose est rarissime, assister au passage du haut ministre.

Mais jamais on ne le voit, comme c’était à présent le cas, arriver presque au pas de course, en sueur, aveugle aux mains qui se tendaient respectueusement, indifférent aux regards prudents qui le suivaient, aux coups d’œil déconcertés qu’échangeaient les témoins, à leurs sourcils qui se haussaient.

Il s’engouffra par l’entrée privée de la Chambre législative, et dégringola l’hémicycle désert. La porte sur laquelle il tambourina s’ouvrit quand celui qui se trouvait de l’autre côté actionna la pédale de commande et le haut ministre entra.

Ce fut à peine si son secrétaire, assis derrière un modeste petit bureau, leva la tête. Penché sur un téléviseur miniature à protection de champ, il écoutait d’un air absorbé tout en promenant le regard sur la pile de messages d’allure officielle qui s’amoncelaient devant lui.

Le haut ministre frappa sèchement sur le bureau.

— Que se passe-t-il ?

Le secrétaire le considéra, glacial, et repoussa le téléviseur.

— Je vous présente mes compliments, Votre Excellence.

— Passons, rétorqua le ministre avec impatience. Je veux savoir ce qui se passe.

— En un mot comme en cent, notre homme s’est enfui.

— Vous parlez de celui que Shekt a traité à l’amplificateur synaptique… l’Etranger… l’espion… l’homme de la ferme…

Nul ne peut savoir quels autres qualificatifs le haut ministre aurait encore débités si le secrétaire ne l’avait interrompu d’un « Exactement prononcé sur un ton détaché.

— Pourquoi n’en ai-je pas été informé ? Pourquoi ne suis-je jamais tenu informé ?

— Une action immédiate s’imposait et vous aviez d’autres engagements. Je me suis donc substitué à vous au mieux de mes capacités.

— Oui, vous respectez scrupuleusement mes engagements quand vous désirez vous passer de moi. Mais cette fois, je ne marche pas. Je ne me laisserai pas court-circuiter et mettre sur une voie de garage. Je ne peux admettre que…

— Nous perdons du temps, répliqua le secrétaire sans hausser le ton et les protestations, presque les vociférations, du haut ministre s’étranglèrent dans sa gorge.

Il toussota, ne sachant trop que dire et finit par demander, dompté :

— Donnez-moi les détails, Balkis.

— Il n’y en a guère. Après avoir patiemment attendu deux mois sans susciter le moindre soupçon, notre homme, Schwartz, s’est sauvé. On l’a suivi. Et perdu.

— Perdu ? Comment cela ?

— Nous ne savons pas au juste, mais il y a une autre donnée de fait. Cette nuit, notre agent, Natter, n’a pas fait les trois rapports prévus. Son remplaçant est parti à sa recherche. Il l’a retrouvé à l’aube sur la route de Chica. Dans un fossé. Et tout ce qu’il y a de plus mort.

Le haut ministre pâlit.

— L’Etranger l’avait tué ?

— On peut le présumer, encore que nous ne puissions l’affirmer avec certitude. Il n’y avait aucun signe de violence visible en dehors du rictus d’agonie du cadavre. On procédera à l’autopsie, naturellement. Peut-être a-t-il succombé à une crise cardiaque survenue à ce moment malencontreux.

— Une telle coïncidence serait difficilement croyable.

C’est aussi mon avis, mais si Schwartz l’a liquidé, les événements qui ont suivi sont encore plus troublants. Voyez-vous, Excellence, il paraissait évident, en fonction de notre analyse, que Schwartz se rendrait à Chica pour voir Shekt. Le cadavre de Natter a été retrouvé entre la ferme Maren et Chica. Nous avons donc alerté la cité il y a trois heures et l’homme a été appréhendé.

— Schwartz ? s’exclama le haut ministre avec incrédulité.

— Bien entendu.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas dit tout de suite ? Balkis haussa les épaules.

— Il y a des choses plus importantes, Votre Excellence. Je vous répète que Schwartz est entre nos mains. Sa capture a été rapide et n’a pas présenté de difficultés, ce qui cadre assez mal, à mon sens, avec la mort de Natter. Comment a-t-il pu se montrer assez malin pour repérer et abattre cet agent dont la compétence n’était plus à démontrer et, en même temps, assez stupide pour aller dès le lendemain matin à Chica et se présenter ouvertement dans une usine, sans même se déguiser, pour demander du travail ?

— Il a fait ça ?

— Il a fait ça. Deux explications viennent alors à l’esprit. Ou il avait déjà transmis à Shekt ou à Arvardan les informations qu’il avait à leur communiquer et s’est volontairement laissé arrêter dans le but de brouiller les pistes, ou il y a d’autres émissaires que nous n’avons pas détectés et qu’il couvre. Dans les deux cas, gardons-nous de pécher par excès de confiance.

— Je n’y comprends rien, soupira la haut ministre dont l’anxiété déformait les traits réguliers. C’est trop fort pour moi. Je suis dépassé.

Balkis eut un sourire ostensiblement méprisant et il enchaîna :

— Vous avez rendez-vous dans quatre heures avec le Pr Bel Arvardan.

— Moi ? Pourquoi ? Que voulez-vous que je lui raconte ? Je ne veux pas le voir.

Calmez-vous, Excellence. Il faut que vous le voyiez. Il me paraît évident que, maintenant que la date à laquelle doivent commencer ses recherches fictives approche, il est obligé de jouer le jeu et de vous demander l’autorisation de faire des fouilles dans les zones interdites. Ennius nous a prévenus qu’il la solliciterait et il doit connaître les ficelles du scénario. Je suppose que vous serez capable de le contrer et d’être plus menteur que lui.

Le haut ministre baissa la tête :

— J’essaierai.

Bel Arvardan arriva en avance, ce qui lui permit d’observer les lieux. Pour quelqu’un qui connaissait bien les chefs-d’œuvre d’architecture de toute la galaxie, le Collège des Anciens n’était guère qu’un bloc de granit revêche de style archaïque, mais pour un archéologue, il pouvait aussi apparaître, dans son austérité rébarbative et presque sauvage, comme le lieu d’élection d’un mode de vie rébarbatif et presque sauvage. Son aspect primitif même évoquait un passé reculé.

Une fois de plus, les pensées d’Arvardan bifurquèrent. La tournée de deux mois qu’il avait faite sur les continents occidentaux de la Terre n’avait pas été vraiment… amusante. Ce qui était arrivé le premier jour avait gâché tout le reste.

Il s’en voulut aussitôt de revenir ainsi sur cette journée à Chica. La jeune fille s’était montrée impolie, c’était une fieffée ingrate. Une vulgaire Terrienne. Pourquoi aurait-il à se sentir coupable ? Et pourtant…

Avait-il tenu compte du choc qu’elle avait éprouvé en découvrant qu’il était un Etranger, tout comme cet officier qui l’avait insultée et dont il avait cassé le bras pour le punir de son arrogance et de sa brutalité ? Après tout, savait-il ce qu’elle avait déjà pu souffrir du fait des Étrangers ? Et apprendre d’un seul coup, sans préparation, qu’il en était un lui-même…

S’il avait eu davantage de patience… Pourquoi était-il parti aussi brusquement ? Il ne se souvenait même plus de son nom. Pola quelque chose. Bizarre ! En général, il avait meilleure mémoire. Essayait-il inconsciemment de l’oublier ? Pourquoi pas, au fond ? Oublier ! D’ailleurs, qu’y avait-il à se rappeler ? Une Terrienne. Une banale petite Terrienne.

Elle était infirmière et travaillait dans un hôpital. Et s’il tentait de localiser celui-ci ? Quand il l’avait quittée, ce n’était qu’une masse indistincte dans la nuit mais il ne devait pas être bien loin de l’autalim.

Il repoussa cette pensée avec irritation. Etait-il fou ? C’était une Terrienne. Jolie, gentille, assez attir…

Mais une Terrienne !

Le haut ministre fit son entrée et Arvardan en fut heureux. Cela allait éloigner ses pensées de l’épisode de Chica. Mais il savait au fond de lui-même que ce ne serait qu’un répit. Ce souvenir revenait toujours le hanter.

Le haut ministre s’était changé et sa robe scintillait de fraîcheur. Son front ne trahissait nul signe de hâte ou de doute et ne portait pas la moindre trace de transpiration. Il se montra d’une parfaite amabilité. Arvardan s’appliqua à transmettre les bons vœux de quelques hautes personnalités de l’empire au peuple de la Terre et son interlocuteur s’attacha à exprimer les sentiments de gratitude que la Terre tout entière ne manquait pas d’éprouver devant la générosité éclairée du gouvernement impérial.

Le premier insista sur l’importance de l’archéologie dans la philosophie impériale, sur la contribution qu’elle avait apportée à la doctrine capitale, affirmant que tous les humains peuplant la galaxie, quelle que fût leur planète natale, étaient frères. L’Excellence en convint de bonne grâce, soulignant que la Terre en était convaincue depuis longtemps, et formula l’espoir que l’heure sonnerait bientôt où la galaxie passerait de la théorie à la pratique.

A ces mots, Arvardan ébaucha un sourire :

— C’est justement dans ce but que j’ai sollicité cette audience, Votre Excellence. Les différences que l’on peut observer entre la Terre et certains dominions impériaux de son voisinage tiennent peut-être, pour une grande part, à des modes de pensée différents. Cependant, beaucoup de causes de friction disparaîtraient si l’on parvenait à démontrer que les Terriens ne sont pas ethnologiquement différents des autres citoyens de la galaxie.

— Et comment vous proposez-vous de faire cette démonstration ?

— Cela n’est pas facile à expliquer en quelques mots. Votre Excellence n’est pas sans savoir, je présume, que les deux principaux courants de la pensée archéologique sont respectivement le fusionnisme et la théorie du rayonnement, ainsi qu’on les appelle couramment.

— Je suis profane en la matière, mais je connais ces deux écoles.

— Bien. La théorie de la fusion implique tout naturellement que les divers types humains ayant suivi une évolution indépendante se sont mélangés du fait des unions mixtes dans un passé très lointain remontant aux temps héroïques du voyage dans l’espace, période sur laquelle nous possédons excessivement peu de documentation. Ce postulat est nécessaire pour rendre compte de la grande uniformité morphologique de l’humanité actuelle.

— Oui, laissa sèchement tomber le haut ministre. Et cette conception présuppose aussi l’existence de quelques centaines ou de quelques milliers d’êtres de type plus ou moins humain ayant évolué indépendamment et suffisamment proches du point de vue chimique et biologique pour que ces unions mixtes soient possibles.

— Exactement, dit Arvardan avec satisfaction. Vous mettez le doigt sur le point faible de cette construction. Pourtant, la plupart des archéologues refusent de voir cette faille et sont des partisans farouches du fusionnisme, d’où il découlerait, évidemment, que dans certaines régions isolées de la galaxie se trouvent peut-être des sous-espèces qui ont conservé leur originalité et ne se sont pas métissées…

— C’est à la Terre que vous pensez ?

— La Terre fait figure d’exemple. La théorie du rayonnement, en revanche…

— Professe que nous descendons tous d’un seul et même groupe planétaire d’humains.

— Précisément. Mon peuple, se fondant sur des preuves historiques et sur certains textes que nous tenons pour sacrés et qui ne sauraient être révélés aux yeux des Etrangers, croit que la Terre est le berceau originel de l’humanité.

— Je partage cette croyance et je vous demanderai de m’aider à en prouver la véracité à toute la galaxie.

— Vous êtes optimiste ! Eclairez-moi un peu.

— Je suis convaincu qu’il est possible de trouver de nombreux objets et vestiges architecturaux dans les territoires de la planète, aujourd’hui malheureusement masqués par la radio-activité. Il serait aisé de calculer avec précision l’âge de ces témoins à partir de leur état de déclin radio-actif présent comparé à…

Mais le haut ministre hocha la tête.

— C’est hors de question.

— Pourquoi ? s’exclama Arvardan ébahi en plissant le front.

— D’abord, qu’escomptez-vous obtenir ? Admettons que vous prouviez l’exactitude de votre thèse, admettons même que tous les mondes de la galaxie s’y rallient. Quelle importance aurait le fait que vous étiez tous des Terriens il y a un million d’années ? Après tout, nous étions aussi tous des singes, il y a quelques milliards d’années, mais nous n’acceptons pas la fréquentation des singes contemporains.

— Voyons, Votre Excellence… Cette analogie est extravagante !

— Nullement ! N’est-il pas raisonnable de penser que, au cours de leur long isolement, les Terriens ont tellement changé par rapport à leurs cousins migrateurs, notamment sous l’influence de la radio-activité, qu’ils constituent à présent une race différente ?

Arvardan se mordilla la lèvre et répondit avec réticence :

— Vous vous faites l’éloquent avocat de votre ennemi.

— Parce que je me demande ce que dira mon ennemi. Comprenez donc que vous n’arriverez à rien, sinon à exacerber davantage la haine de nos adversaires.

Mais il y a aussi l’intérêt de la science pure, le progrès de la connaissance… Le haut ministre secoua gravement le menton.

— Je suis navré de devoir refuser. Je vais vous parler maintenant comme un gentilhomme de l’empire s’adressant à un autre gentilhomme de l’empire. Personnellement, ce serait avec joie que je vous apporterais mon concours, mais les Terriens sont un peuple têtu et à la nuque roide qui s’est au cours des siècles replié sur lui-même en raison de… euh… de l’attitude déplorable qu’on a eue à son égard dans certaines régions de la galaxie. Ils ont des tabous, des Coutumes immuables que je ne peux moi-même me permettre d’enfreindre.

— Et les zones radio-actives…

— Sont l’un des tabous les plus importants. Si je vous accordais l’autorisation que vous demandez, et croyez bien que mon impulsion serait de vous l’accorder, cela provoquerait seulement des troubles et des émeutes qui, outre qu’ils mettraient en danger votre vie et celle des membres de votre expédition, entraîneraient à terme des représailles dont la Terre ferait les frais. En agissant de la sorte, je trahirais les devoirs de ma charge et la confiance de mes compatriotes.

— Mais je suis disposé à prendre toutes les précautions raisonnables. Si vous voulez me faire accompagner par des observateurs… Je peux aussi vous proposer de vous consulter avant de publier les résultats que j’aurai obtenus.

— Vous me tentez. Ce projet ne manque pas d’intérêt mais vous surestimez mes pouvoirs, même sans faire entrer le sentiment populaire en ligne de compte. Je ne suis pas un autocrate absolu. En réalité, mes pouvoirs sont rigoureusement limités et toutes les questions doivent être soumises à la Société des Anciens préalablement à la décision.

— C’est extrêmement fâcheux, fit Arvardan en hochant la tête. Le procurateur m’avait prévenu que je rencontrerais des difficultés, mais j’espérais quand même que… Quand pourrez-vous prendre l’avis de l’Assemblée, Excellence ?

Le présidium de la Société des Anciens se réunit dans trois jours. Toutefois, comme je suis dans l’impossibilité de modifier l’ordre du jour, cette affaire ne pourra pas être mise en discussion avant une semaine environ.

Arvardan acquiesça distraitement.

— Eh bien, s’il n’y a pas moyen de faire autrement… A propos, Excellence…

— Oui ?

— Je serais heureux de rencontrer un de vos savants, un certain Dr Shekt, de Chica. Je suis passé à Chica mais j’ai dû partir assez vite et je souhaiterais réparer cette omission. C’est sûrement un homme occupé et je vous serais obligé si vous pouviez me remettre une lettre d’introduction – si ce n’est pas trop demander.

Le haut ministre, qui s’était soudain raidi, ne répondit pas immédiatement.

— Puis-je savoir pourquoi vous voulez le voir ? finit-il par s’enquérir.

— Bien entendu. J’ai lu un article où il était question d’un appareil qu’il a inventé et qu’il a appelé amplificateur synaptique, je crois. Cela a trait à la neurochimie du cerveau et pourrait se révéler fort intéressant pour un de mes autres projets. J’ai plus ou moins cherché, en effet, à classer les types humains en groupes encéphalographiques… en fonction des ondes cérébrales, si vous voyez ce que je veux dire.

— Humm… J’ai vaguement entendu parler de cet instrument. Et je crois me souvenir que cela n’a pas été un succès.

— Sans doute, mais le Dr Shekt est un expert dans ce domaine et il me serait probablement très utile.

— Je vois. En ce cas, je vais vous faire préparer immédiatement un mot d’introduction. Il va sans dire que vous vous abstiendrez de toute allusion à vos intentions en ce qui concerne les zones interdites.

Vous pouvez compter sur moi, Votre Excellence. (Arvardan se leva.) Je vous remercie de votre amabilité et de votre bonté. Il ne me reste qu’à former le vœu que le Conseil des Anciens soit compréhensif à l’égard de mon projet. Le secrétaire entra après qu’Arvardan eut pris congé. Un sourire glacé et cruel flottait sur ses lèvres.

— C’est parfait, dit-il. Votre Excellence a eu un comportement digne de louanges.

Le haut ministre lui lança un regard sombre.

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire à propos de Shekt ?

— Cela vous intrigue ? Il n’y a pourtant pas de quoi. Les choses se présentent fort bien. Vous avez noté la mollesse de sa réaction devant votre fin de non-recevoir ? Est-ce celle d’un homme de science qui se voit refuser sans raison apparente une chose qui lui tient à cœur ? Ou celle de quelqu’un qui joue un rôle et est soulagé de ne plus avoir à le tenir ? Là encore, nous nous trouvons devant une curieuse coïncidence. Schwartz s’esquive et se rend à Chica. Le lendemain même, Arvardan surgit à Washenn et, après de vagues propos sans queue ni tête au sujet de son expédition, il vous laisse entendre, mine de rien, qu’il va à Chica pour voir Shekt.

— Mais pourquoi me l’a-t-il dit, Balkis ? Cela me paraît être une initiative imprudente.

— Parce que vous n’avez pas l’esprit calculateur. Mettez-vous à sa place. Il s’imagine que nous ne nous doutons de rien. Dans ce cas, l’audace paie. Il va voir Shekt. Bon ! Il l’avoue franchement. Il demande même une lettre d’introduction. Quelle meilleure garantie de son innocence et de la pureté de ses intentions ? Et cela soulève un autre point. Schwartz s’est peut-être rendu compte qu’il est surveillé. Il a peut-être tué Natter. Mais il n’a pas eu le temps d’avertir les autres. Sinon, le scénario ne se serait pas déroulé de cette façon. (Les paupières du secrétaire étaient à demi baissées tandis qu’il tissait ainsi sa toile.) On ne peut pas savoir quand ils commenceront à s’inquiéter de la disparition de Schwartz, mais nous pouvons au moins accorder sans risque à Arvardan le temps qu’il faut pour que sa rencontre avec Shekt ait lieu. Nous les prendrons ensemble. Ce sera déjà quelque chose qu’ils ne pourront pas nier. De quel délai disposons-nous ?

Le regard de Balkis se fit songeur.

— Le calendrier est souple, et depuis que nous avons découvert la trahison de Shekt, les équipes mettent les bouchées doubles. Et les choses vont bien. Nous attendons seulement les calculs d’orbites. Seul le rendement imparfait des ordinateurs nous retarde. Enfin, ce n’est peut-être plus qu’une question de jours, à présent.

— De jours ! répéta le haut ministre avec, dans la voix, un étrange mélange de triomphe et d’horreur.

— De jours, répéta le secrétaire. Mais n’oubliez pas que, même deux secondes avant l’heure H, il suffirait d’une seule bombe pour nous arrêter. Et il y aurait ensuite une période de représailles de un à six mois. Le risque n’est pas nul.

Une question de jours ! Et ce serait alors la bataille la plus incroyablement inégale jamais enregistrée dans l’histoire : la Terre attaquerait la galaxie tout entière.

Les mains du haut ministre tremblaient légèrement.

Arvardan était à nouveau à bord d’un stratoplane. Et il était dans un état de fureur noire. Il n’y avait apparemment aucune raison de penser que le haut ministre et la population de névrosés qu’il administrait lui donneraient l’autorisation officielle de pénétrer dans les zones radioactives. Mais l’archéologue s’y était attendu et, bizarrement, cela ne le tracassait même pas. Autrement, il se serait battu avec plus d’âpreté.

Puisque c’était comme ça, tant pis ! Il y pénétrerait illégalement. Il armerait son vaisseau et, si nécessaire, il tirerait. Et comment !

Les malheureux abrutis !

Pour qui se prenaient-ils, que diable ?

Oui, oui, il le savait. Ils croyaient être les humains originels, les habitants de LA planète…

Le pire était qu’Arvardan savait qu’ils avaient raison.

Le stratoplane décolla et l’archéologue fut plaqué contre le dossier capitonné de son siège. Dans moins d’une heure, il serait à Chica.

Non qu’il eût tellement envie d’y retourner, mais cet amplificateur synaptique pouvait avoir de l’importance et il aurait été ridicule de ne pas profiter de son séjour sur la Terre pour en tirer avantage. Il n’avait aucune intention de remettre les pieds sur cette planète.

Ce trou à rats !

Ennius avait dit vrai.

Cependant, ce Dr Shekt… Il tripota la lettre d’introduction, surchargée de formules protocolaires, que lui avait remise le haut ministre…

Et se dressa brusquement sur son séant – du moins, il essaya de se redresser en dépit de la force d’inertie qui le broyait, tandis que la Terre s’éloignait et que l’azur du ciel virait au violet.

Il se rappelait le nom de la fille. Pola Shekt !

Pourquoi l’avait-il donc oublié ? Il était furieux, il avait l’impression d’être floué. Son esprit conspirait contre lui. Il avait oblitéré ce patronyme jusqu’au moment où il était trop tard.

Mais tout au fond de lui-même, quelque chose s’en réjouissait, néanmoins.


14. SECONDE RENCONTRE

<p>14. SECONDE RENCONTRE</p>

Au cours des deux mois qui s’étaient écoulés depuis le jour où il avait traité Joseph Schwartz, le Dr Shekt avait changé de façon considérable. Pas tellement physiquement, encore qu’il fût peut-être un rien plus voûté et un rien plus maigre : c’était surtout sa manière d’être qui s’était modifiée. Il semblait rêveur, effrayé. Retranché en lui-même, coupé de tout le monde, même de ses collègues les plus proches, il vivait dans un état second d’où il ne sortait qu’avec une répugnance qui sautait aux yeux des moins observateurs.

Ce n’était qu’avec Pola qu’il pouvait se confier, probablement parce que sa fille était, elle aussi, curieusement enfermée dans sa tour d’ivoire depuis deux mois.

— Ils me surveillent, lui disait-il. Je le devine. Sais-tu à quoi ressemble ce sentiment ? Il y a des mutations dans le personnel à l’Institut depuis quelques semaines et ce sont les gens que j’aime bien et en qui j’ai confiance qui s’en vont. Je n’ai jamais une minute à moi, j’ai toujours quelqu’un sur le dos. On ne me laisse même pas rédiger de rapports.

Tantôt Pola compatissait, tantôt elle se moquait de lui et répétait : « Mais quelles raisons auraient-ils d’agir ainsi ? D’accord, il y a eu cette expérience sur Schwartz mais ce n’est pas un crime si terrible. Tu risques seulement de te faire passer un savon. »

Mais ce fut avec un visage défait, que, ce jour-là, Shekt murmura :

— Ils ne me laisseront pas en vie. Mes soixante ans approchent et ils ne me laisseront pas en vie.

— Après tout ce que tu as fait ? Ne dis pas de sottises.

— J’en sais trop long, Pola, et ils ne me font pas confiance.

— Qu’est-ce que tu sais ?

Il se sentait si las, ce soir, et avait un tel besoin de s’épancher qu’il vida son cœur. Tout d’abord, Pola ne le crut pas mais quand il lui fallut se rendre à la raison, elle en demeura muette d’horreur.

Le lendemain, elle appela la Résidence d’une cabine téléondiophonique publique à l’autre bout de la ville. Plaçant un mouchoir devant sa bouche, elle demanda le Dr Bel Arvardan.

Il n’était pas là. Il se trouvait peut-être à Bonair, à neuf mille kilomètres de Chica, mais il prenait des libertés avec l’itinéraire qu’il avait établi… Oui, il devait revenir à Chica mais on ne savait pas au juste quand. Pouvait-elle laisser son nom ? On tâcherait de s’informer.

Pola coupa la communication et appuya la joue contre la paroi de verre dont la fraîcheur lui fit du bien. Ses yeux étaient remplis de larmes et son regard trahissait sa déception.

Idiote ! Pauvre idiote !

Il était venu à son secours et elle l’avait rembarré. Il avait risqué la matraque neuronique, et pis encore, pour défendre la dignité d’une petite Terrienne insultée par un Etranger et elle l’avait envoyé promener.

Les cent crédits qu’elle avait fait parvenir le lendemain à la Résidence lui avaient été retournés sans un mot d’accompagnement. Elle aurait alors voulu le joindre pour s’excuser, mais elle avait eu peur. L’accès de la Résidence était exclusivement réservé aux Etrangers. Comment aurait-elle pu y entrer ? Elle ne l’avait jamais vue que de loin.

Et maintenant… Il allait falloir qu’elle se rende au palais du procurateur lui-même pour… pour…

Arvardan seul était désormais en mesure de les aider. Lui, l’Etranger qui était capable de discuter sur un pied d’égalité avec des Terriens. Elle n’avait jamais deviné qu’il en était un avant qu’il ne le lui eût avoué. Il était si, fort, si sûr de lui… Il saurait ce qu’il convenait de faire.

Il fallait bien que quelqu’un le sache, sinon ce serait l’anéantissement de toute la galaxie.

Bien sûr, beaucoup d’Etrangers méritaient de subir ce sort. Mais le méritaient-ils tous ? Les femmes et les enfants, les malades et les vieillards ? Les méchants et les bons ? Les Arvardan ? Ceux qui n’avaient jamais entendu parler de la Terre ? C’étaient des êtres humains, après tout. Une si terrible vengeance plongerait la légitimité de la cause de la Terre dans une mer infinie de sang et de cadavres pourrissants.

Et puis Arvardan se présenta impromptu.

Le Dr Shekt secoua la tête.

— Je ne peux pas le lui dire.

— Il le faut, répliqua Pola sur un ton farouche.

— Ici ? C’est impossible. Ce serait notre condamnation à tous les deux.

— Eh bien, renvoie-le. Je me charge du reste.

Son cœur battait à tout rompre. Uniquement parce que c’était le moyen de sauver des milliards de milliards de vies humaines, bien entendu. Pola se rappelait son large, son éclatant sourire. Elle se rappelait comment, sans se départir de son calme, il avait obligé un colonel des forces impériales à s’incliner devant elle, une fille de la Terre, et à lui présenter ses excuses, à solliciter son pardon.

Bel Arvardan pouvait faire n’importe quoi !

Evidemment, Arvardan ne savait rien de tout cela. Il prit l’attitude de Shekt pour ce qu’elle paraissait être : une brutale et grossière rebuffade en harmonie avec l’insolence qu’il avait constatée chez tous les Terriens.

Il éprouvait une impression de gêne, dans l’antichambre du bureau impersonnel, à se sentir si ostensiblement considéré comme un indésirable.

— L’idée ne me serait jamais venue de vous importuner en vous rendant visite, Dr Shekt, si je n’étais pas professionnellement intéressé par votre amplificateur synaptique, dit-il en choisissant ses mots avec soin. Je crois savoir que, contrairement à beaucoup de Terriens, vous n’êtes pas hostile aux hommes de la galaxie.

Il avait apparemment commis une bévue, car le Dr Shekt bondit :

— J’ignore de qui vous tenez ce renseignement, mais votre informateur se trompe en me prêtant des sentiments amicaux particuliers à l’égard des Etrangers en tant que tels. Je n’ai ni sympathies ni antipathies. Je suis un Terrien…

Arvardan serra les dents et fit mine de prendre congé.

— Je suis désolé de vous paraître impoli, docteur Arvardan, reprit précipitamment le physicien en baissant le ton. Mais, vous comprenez, je ne peux absolument pas…

— Je comprends parfaitement, répondit sèchement Arvardan qui ne comprenait rien du tout. Je vous salue bien.

Le Dr Shekt sourit faiblement.

Je suis accablé de travail…

— Moi aussi, je suis très occupé, docteur Shekt.

L’archéologue avança vers la porte en pestant contre toute la tribu terrienne, en gros et en détail. Malgré lui, les aphorismes qui faisaient florès sur sa planète natale lui montaient aux lèvres : « La politesse est aussi répandue chez les Terriens que les étincelles dans la mer », « Un Terrien vous donne tout à condition que ça ne lui coûte rien et que ça vaille encore moins ».

Il avait déjà levé le bras pour couper le faisceau de la cellule photo-électrique commandant l’ouverture du portail donnant sur la rue quand il entendit des pas pressés derrière lui. Quelqu’un lui glissa un « chut ! » à l’oreille et on lui fourra un bout de papier dans la main. Lorsqu’il se retourna, il aperçut seulement une silhouette de rouge vêtue qui disparaissait.

Ce ne fut que dans le véhicule qu’il avait loué qu’il déplia le papier et lut ces mots griffonnés : « Soyez devant le Grand Théâtre ce soir à 8 heures. Assurez-vous qu’on ne vous suit pas. »

Il relut cinq fois de suite le message en fronçant farouchement les sourcils comme s’il espérait que quelque chose d’autre, écrit à l’encre invisible, allait se révéler. Machinalement, il se retourna. Il n’y avait personne dans la rue. Il fit le geste de jeter cette note ridicule par la fenêtre, mais se ravisant, la mit dans sa poche.

S’il avait eu la moindre des choses à faire, ce soir-là, il n’aurait certainement pas donné suite et quelques trillions de gens seraient peut-être passés de vie à trépas. Mais il se trouvait qu’il n’avait aucun projet.

Et qu’il se demandait si l’auteur de ce billet n’était pas…

A 8 heures, il avançait lentement, englué dans la longue file de véhicules qui se traînaient le long des méandres de la voie conduisant au Grand Théâtre. Il n’avait demandé son chemin qu’une seule fois et le passant qu’il avait interrogé lui avait décoché un regard soupçonneux (la méfiance était une caractéristique universellement répandue chez les Terriens) et s’était borné à répondre laconiquement : « Vous n’avez qu’à suivre les autres voitures. »

Apparemment, elles se dirigeaient toutes vers le Grand Théâtre car, quand Arvardan y arriva, il constata qu’elles s’engouffraient l’une après l’autre dans la, gueule béante du parc de stationnement souterrain. Il quitta donc la file et dépassa le bâtiment à petite allure, attendant il ne savait quoi.

Une silhouette élancée dégringola la rampe piétonnière et s’accrocha à la portière. L’archéologue, surpris, écarquilla les yeux, mais l’inconnu avait déjà ouvert et était monté à bord.

— Pardonnez-moi mais…

— Chut ! (Son passager se recroquevilla sur le siège.) Vous a-t-on suivi ?

— Parce que j’aurais dû l’être ?

— Ne plaisantez pas. Continuez tout droit. Je vous dirai quand il faudra tourner. Mais qu’est-ce que vous attendez ?

Il connaissait cette voix. Des cheveux châtain clair sortaient du capuchon qui descendaient jusqu’aux épaules de la jeune femme dont les yeux noirs étaient fixés sur lui.

— Vous feriez mieux de rouler, dit-elle doucement.

Il obéit. Pendant le quart d’heure qui suivit, elle ne prononça pas un mot sauf pour lui indiquer laconiquement la direction de temps en temps. Il la lorgnait en coulisse et songeait avec une bouffée de plaisir qu’elle était encore plus jolie que dans son souvenir. C’était singulier, mais maintenant, il n’éprouvait aucun ressentiment.

Ils s’arrêtèrent – plus exactement, Arvardan s’arrêta sur l’ordre de sa passagère – au coin d’un quartier résidentiel désert. Après avoir prudemment examiné les environs, la jeune fille lui fit signe de redémarrer et le véhicule s’engagea au pas dans l’allée en pente douce d’un garage privé dont la porte se referma. Il n’y avait pas d’autre source de lumière que le plafonnier de la voiture.

Pola le dévisagea avec gravité et dit :

Je suis désolée d’avoir été forcée de recourir à ce stratagème pour vous parler sans témoins, docteur Arvardan. Je sais que je n’ai pas à espérer votre estime…

— N’en croyez rien, s’exclama-t-il gauchement.

— J’y suis obligée. Je voudrais que vous sachiez que je me rends parfaitement compte de la mesquinerie et de la méchanceté de mon attitude lors de notre première rencontre. Je ne trouve pas de mots pour m’excuser…

— Je vous en supplie ! (Il se détourna.) J’aurais sans doute dû me montrer un peu plus diplomate.

— Bref… (Pola s’interrompit quelques instants pour recouvrer un minimum de calme.) Ce n’est pas pour cela que je vous ai fait venir ici. Vous êtes le seul Etranger, à ma connaissance, capable de faire preuve de bonté et de noblesse – et j’ai besoin de votre aide.

Un étau glacé se referma sur le cœur d’Arvardan. C’était donc seulement pour cela ?

— Oh ? fit-il sur un ton froid.

— Non ! s’écria-t-elle. Pas pour moi, docteur Arvardan. Pour la galaxie tout entière. Moi, je ne demande rien. Absolument rien !

— De quoi s’agit-il ?

— D’abord… je ne pense pas qu’on nous ait suivis mais si vous entendez le moindre bruit, voulez-vous… voulez-vous… (elle baissa les yeux)… me prendre dans vos bras et… et… vous comprenez ?

Il hocha sèchement la tête.

— Je crois pouvoir improviser sans difficulté. Mais est-il indispensable d’attendre qu’il y ait du bruit ? Pola rougit.

— Je vous en prie, ne vous moquez pas de moi et ne vous méprenez pas sur mes intentions. Ce sera le seul moyen d’éviter de faire naître des soupçons sur la véritable raison de notre présence ici, la seule chose convaincante.

— Est-ce donc tellement grave ?

Il la regarda avec curiosité. Elle semblait si jeune, si vulnérable. En un sens, ce n’était pas juste. Il s’enorgueillissait de n’avoir jamais agi à la légère. C’était un passionné, mais il avait toujours combattu et dompté ses émotions. Et voici que, simplement parce qu’une fille paraissait faible, il éprouvait impulsivement le besoin de la protéger.

— Oui, c’est extrêmement grave. Je vais vous dire quelque chose et je sais que, de prime abord, vous ne me croirez pas. Mais je vous demande d’essayer quand même de me croire, de vous persuader que je suis sincère. Et, surtout, je voudrais que vous décidiez de faire front avec nous quand vous saurez. Acceptez-vous d’essayer ? Je vous accorde un quart d’heure. Quand ce délai de réflexion sera écoulé, si vous estimez que je ne suis pas digne de confiance ou que vous ne souhaitez pas vous mêler de cela, je m’en irai et on n’en parlera plus.

— Un quart d’heure ? (Il eut un sourire involontaire, détacha sa montre et la posa devant lui.) C’est entendu.

Pola noua ses mains sur ses genoux et se perdit dans la contemplation du mur nu du garage, la seule chose que l’on voyait derrière le pare-brise.

Arvardan, songeur, la détailla – la ligne douce et lisse du menton démentant la raideur forcée qu’elle s’imposait, le nez mince et droit, l’éclat de la carnation, typique des Terriens…

Surprenant le regard qu’elle lui décochait à la dérobée, il tourna vivement la tête et lui demanda : « Qu’y a-t-il ? Elle lui fit face et se mordilla la langue.

— Je vous observais.

— Oui, je m’en suis aperçu. J’ai une tache sur le nez ?

— Non. (Elle sourit imperceptiblement pour la première fois depuis qu’elle avait pris place dans la voiture. Il était ridiculement frappé par d’insignifiants détails comme la façon dont sa chevelure ondoyait chaque fois qu’elle secouait la tête.) Simplement, je n’arrête pas de me demander depuis… depuis l’autre jour pourquoi vous ne portez pas de vêtements traités au plomb si vous êtes un Etranger. Je ne comprends pas. En général, les Etrangers ressemblent à des sacs de pommes de terre.

— Pas moi ?

Oh non ! (Il y avait soudain un frémissement d’enthousiasme dans la voix de Pola.) Vous ressemblez… vous ressemblez tout à fait à une antique statue de marbre, sauf que vous êtes plein de vie et que vous n’avez pas le froid du marbre. Pardonnez-moi. Je suis impertinente.

— C’est-à-dire que vous pensez que je trouve que vous êtes une Terrienne qui ne sait pas se tenir à sa place ? Si vous voulez que nous soyons bons amis, il va falloir que vous cessiez de m’attribuer cette manière de voir… Je ne crois pas à cette superstition au sujet de la radio-activité. J’ai mesuré la radio-activité atmosphérique de la Terre, j’ai fait des expériences sur des animaux de laboratoire et je suis absolument convaincu que, dans des conditions normales, je n’ai rien à craindre des radiations. Je suis sur la Terre depuis deux mois et je me porte toujours comme un charme. Mes cheveux ne tombent pas (il fit mine de s’en arracher une poignée), mes entrailles né font pas de nœuds et je doute que ma fertilité soit menacée bien que, je l’avoue, je prenne quelques petites précautions sur ce plan. Seulement, les caleçons au plomb ne se remarquent pas.

Il avait parlé sur un ton grave et la jeune fille sourit à nouveau.

— Je crois que vous êtes un peu fou.

— Vraiment ? Vous seriez surprise si vous saviez combien d’archéologues très intelligents et très célèbres ont dit la même chose – et dans des discours fleuves.

— Etes-vous disposé à m’écouter, maintenant ? Le quart d’heure est passé.

— Qu’en pensez-vous ?

— Que vous m’écouterez sans doute. Sinon, vous ne seriez plus là. Après la manière dont je me suis conduite…

— Avez-vous le sentiment que je dois faire de pénibles efforts pour rester assis à côté de vous ? lui demanda-t-il doucement. Si c’est le cas, vous êtes dans l’erreur. Savez-vous que je n’ai jamais vu, que je crois franchement n’avoir jamais vu une fille aussi ravissante que vous, Pola ?

Elle leva vivement les yeux, une lueur d’effroi dans le regard.

— Non, je vous en prie ! Ce n’est pas cela que je cherche. Vous ne me croyez pas ? Si, je vous crois. Dites-moi ce que vous voulez que je fasse. Je vous croirai et je vous aiderai.

Il était sincère. Ace moment, il aurait allègrement entrepris de renverser l’empereur. Il n’avait jamais été amoureux. Il se figea intérieurement. C’était la première fois qu’il utilisait ce mot.

Amoureux ? D’une Terrienne ?

— Vous avez vu mon père, docteur Arvardan ?

— Le Dr Shekt est votre père ?… Mais appelez-moi Bel. Je vous appelle bien Pola.

— Si vous voulez, j’essaierai. Je suppose que vous lui en voulez beaucoup ?

— Il n’a pas été très courtois.

— Il ne le pouvait pas. On le surveille. A vrai dire, nous avions décidé tous les deux qu’il vous mettrait à la porte et que je prendrais contact ici avec vous. C’est notre demeure, vous savez. Ecoutez-moi… (Sa voix s’était muée en un chuchotement.) La Terre va se révolter.

Arvardan ne put résister à l’envie de s’amuser un instant.

— Non ! s’exclama-t-il en ouvrant de grands yeux. La Terre tout entière ?

Mais la raillerie déchaîna la fureur de Pola :

— Ne vous moquez pas de moi ! Vous avez dit que vous m’écouteriez et que vous me croiriez. La Terre va se soulever et c’est grave parce qu’elle peut détruire l’empire.

— Pas possible ! (Arvardan réussit à réprimer son fou rire.) Pola, connaissez-vous bien votre galactograhie ?

— Aussi bien que n’importe qui, monsieur le professeur. Mais je ne vois pas le rapport.

— Je vais vous l’expliquer. Le volume de la galaxie est de plusieurs millions d’années-lumière-cubes. Elle contient deux cent millions de planètes habitées et sa population est approximativement de cinq cents quadrillions de personnes. C’est bien cela ?

— Probablement puisque vous le dites.

C’est exact, faites-moi confiance. La Terre, quant à elle, est une planète unique de vingt millions d’habitants et elle est démunie de ressources. En d’autres termes, il y a pour chaque Terrien vingt-cinq milliards de citoyens galactiques. Quel mal la Terre peut-elle faire à un empire doit l’avantage est de vingt-cinq milliards contre un ?

Pendant un instant, Pola parut se rendre à ces raisons mais son hésitation fut brève.

— Je ne peux pas réfuter cet argument, Bel, mais mon père le peut. Il ne m’a pas donné les détails cruciaux, craignant que ma vie soit alors en danger, mais il est prêt à le faire maintenant, si vous venez avec moi. Il m’a seulement affirmé que la Terre a les moyens de détruire toute vie extérieure et il ne doit pas se tromper. Il ne s’est jamais trompé.

Sa véhémence était telle que ses joues étaient devenues roses et Arvardan mourait d’envie de les caresser. (Dire que la première fois qu’il l’avait touchée, il avait été horrifié ! Que lui arrivait-il donc ?)

— Est-il plus de 10 heures ? reprit Pola.

— Oui.

— Alors, il doit être en haut… s’ils ne l’ont pas arrêté. (Elle regarda autour d’elle avec un frisson involontaire.) On peut rentrer directement dans la maison par le garage et si vous m’accompagnez…

Elle avait déjà la main sur la poignée de la portière. Elle se figea brusquement et dit dans un murmure rauque :

— Il y a quelqu’un qui approche… Oh ! Vite…

Elle n’alla pas plus loin. Arvardan n’eut aucune difficulté à se rappeler la consigne qu’elle lui avait donnée. Il l’entoura de ses bras et son corps tiède et souple se plaqua contre le sien. Les lèvres de la jeune fille tremblaient sous les siennes et une mer de douceur sans limites…

Pendant une dizaine de secondes, il fit rouler ses yeux autant qu’il le pouvait pour apercevoir la première lueur de la lampe, il tendit l’oreille pour entendre le premier bruit de pas, mais il succomba à l’exaltation qui le submergeait, aveuglé d’étoiles, assourdi par les battements de son propre cœur.

Les lèvres de Pola quittèrent les siennes, mais il les reprit sans complexe. Il la serra plus étroitement et elle s’abandonna à son étreinte jusqu’à ce que son cœur batte à l’unisson du sien.

Ils restèrent longtemps enlacés. Enfin, ils se séparèrent, mais demeurèrent encore un moment joue contre joue.

Arvardan n’avait encore jamais été amoureux. Cette fois, le mot ne le fit pas sursauter. Terrienne ou pas, Pola n’avait pas d’égale dans toute la galaxie.

— Ce devait seulement être un bruit de circulation, laissa-t-il tomber d’une voix heureuse et alanguie.

— Non, répondit-elle dans un souffle. Je n’avais rien entendu.

Il la prit par les épaules et la repoussa à bout de bras, mais le regard de Pola ne vacilla pas.

— Petit démon ! Vous parlez sérieusement ?

Les yeux de Pola scintillèrent.

— Je voulais que vous m’embrassiez. Je ne regrette rien.

— Non mais, pour qui me prenez-vous ? Pour la peine, vous allez encore m’embrasser. Parce que c’est moi qui le veux, cette fois.

Le second baiser se prolongea longtemps, très longtemps. Enfin, elle se dégagea brusquement, remit de l’ordre dans ses cheveux et rajusta le col de sa robe à petits gestes précis.

— Je crois qu’il vaudrait mieux monter, maintenant. Eteignez le plafonnier. J’ai une lampe-stylo.

Arvardan sortit de la voiture derrière elle. Elle n’était qu’une ombre indistincte dans la petite flaque lumineuse dont sa minuscule lampe trouait l’obscurité.

— Prenez ma main, Bel. Il y a un escalier.

— Je vous aime, Pola, chuchota l’archéologue.

Les mots étaient venus tout seuls – et ils sonnaient juste.

Il répéta :

— Je vous aime.

— Vous me connaissez à peine, répliqua-t-elle à mi-voix.

— Pas du tout ! Je vous connais depuis toujours, Pola, je vous le jure. Depuis deux mois, je ne fais que penser à vous, que rêver de vous. Je vous le jure. Je suis une Terrienne, monsieur.

Eh bien, qu’à cela ne tienne ! Je serai un Terrien. Mettez-moi à l’épreuve.

Il s’arrêta et l’obligea avec douceur à lever la main jusqu’à ce que le pinceau de lumière éclaire son visage empourpré et ruisselant de larmes.

— Pourquoi pleurez-vous ?

— Parce que lorsque mon père vous aura tout dit, vous comprendrez que vous ne pouvez pas aimer une Terrienne.

— Sur ce point aussi, je ne demande pas mieux que d’être mis à l’épreuve.


15. LES ARMES DE LA TERRE

<p>15. LES ARMES DE LA TERRE</p>

Shekt reçut Arvardan au premier étage dans une pièce du fond dont il avait pris soin de dépolariser les fenêtres afin qu’elles fussent complètement opaques. Pola était installée dans un fauteuil au rez-de-chaussée, surveillant la rue obscure et déserte.

La silhouette voûtée du biophysicien n’était plus tout à fait la même que dix heures plus tôt. Son expression était toujours hagarde et infiniment lasse mais au lieu de l’incertitude et de la crainte qu’avait précédemment observées Arvardan, il en émanait à présent comme un air de farouche défi.

— Je dois vous prier d’excuser l’accueil que je vous ai réservé ce matin, docteur Arvardan, dit-il d’une voix ferme. J’avais espéré que vous comprendriez…

— J’avoue ne pas l’avoir compris sur le moment, monsieur, mais ce n’est plus le cas maintenant.

Shekt s’assit et tendit la main vers la bouteille de vin posée sur la table, mais l’archéologue refusa d’un geste.

Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je préférerais plutôt un de ces fruits. Qu’est-ce que c’est ? Il ne me semble pas en avoir jamais vu de pareils.

— Une sorte d’oranges. Je ne pense pas qu’elles poussent autre part que sur la Terre. La peau s’enlève facilement.

Il en fit là démonstration et Arvardan, après avoir humé l’orange avec curiosité, mordit dans la chair violacée. Il poussa une exclamation :

— Mais c’est délicieux, docteur Shekt ! La Terre n’a jamais essayé d’exporter ces fruits ?

— Les Anciens n’aiment guère que l’on fasse du commerce avec l’Extérieur, répondit le savant d’un air sombre. Et nos voisins de l’espace n’aiment guère faire du commerce avec nous. Ce n’est là qu’un des aspects des difficultés qui se posent à nous.

Arvardan eut un moment d’irritation.

— C’est d’une stupidité insigne ! Quand je vois ce qui peut habiter l’esprit des hommes, je désespère parfois de l’intelligence humaine.

Shekt haussa les épaules avec une résignation qui s’était forgée au cours des années.

— Je crains que ce soit l’un des éléments du problème quasi insoluble que constitue l’antiterrestrialisme.

— S’il est quasi insoluble, c’est parce que personne ne semble réellement vouloir lui trouver une solution ! Combien de Terriens réagissent-ils à la situation qui leur est faite en vouant aux gémonies tous les citoyens galactiques sans distinction ? C’est un mal presque universel – haine pour haine. Les Terriens veulent-ils vraiment l’égalité et la tolérance mutuelles ? Non ! La plupart désirent uniquement pouvoir tenir à leur tour le haut du pavé.

Il y a sans doute beaucoup de vrai dans ce que vous dites, je ne le nie pas, répliqua tristement le Dr Shekt. Mais ce n’est qu’une vue fragmentaire des choses. Donnez-nous-en seulement la possibilité et la prochaine génération de Terriens, libérée de l’insularisme, croira de tout cœur à l’unicité de l’Homme. Les assimilationnistes, partisans de la tolérance et adeptes du compromis, ont été plus d’une fois une puissance avec qui compter. J’en suis – ou, plutôt, j’en étais – un. Mais ce sont aujourd’hui les zélotes qui ont pris la Terre sous leur coupe. Nationalistes ultras, ils sont obsédés par leurs rêves de domination, passée et à venir. C’est contre eux qu’il faut protéger l’empire.

Arvardan fronça les sourcils.

— Vous faites allusion à cette révolte dont Pola m’a parlé ?

— Convaincre quelqu’un que l’éventualité apparemment ridicule de la conquête de la galaxie par la Terre est, possible n’est pas une tâche facile, docteur Arvardan, rétorqua sombrement le physicien. C’est pourtant l’expression de la vérité. Le courage physique n’est pas mon fort et je souhaite ardemment vivre. Aussi pouvez-vous imaginer la gravité de la situation présente, puisqu’elle me contraint à commettre une trahison, avec les risques que cela comporte, alors que les yeux des autorités locales sont déjà fixés sur moi.

— Si c’est tellement sérieux, mieux vaut que je vous prévienne tout de suite. Je vous aiderai volontiers, mais seulement en ma qualité de simple citoyen galactique. Je n’occupe pas de fonctions officielles et je n’ai aucune influence particulière à la cour ni même auprès du procurateur. Je suis exactement celui que je parais – un archéologue à la tête d’une expédition scientifique ayant pour objet des recherches d’ordre strictement personnel. Puisque vous êtes, me dites-vous, prêt à commettre un acte de trahison, ne serait-il pas préférable de vous adresser au procurateur ? Lui, il pourrait vraiment faire quelque chose.

— Je ne le peux pas, justement. C’est pour parer à une telle éventualité que les Anciens me surveillent. Quand vous êtes venu me voir, ce matin, j’ai même pensé que vous étiez un intermédiaire. J’ai cru qu’Ennius avait des soupçons.

— Peut-être en a-t-il mais je ne saurais vous l’affirmer. En tout cas, je ne suis pas un intermédiaire. Je suis désolé. Si vous tenez absolument à faire de moi votre confident, je vous promets d’aller le voir à votre place. Je vous remercie. C’est tout ce que je demande. Et aussi d’intercéder pour que les représailles contre la Terre ne soient pas trop brutales.

— Comptez sur moi.

Arvardan était gêné. Il avait la conviction de discuter avec un vieil excentrique paranoïaque, peut-être inoffensif, mais dont le cerveau était sérieusement fêlé. Mais il n’avait pas le choix. Il devait rester, écouter et tenter d’apaiser ce doux délire – pour Pola.

— Vous m’avez dit ce matin que vous êtes au courant de l’existence de l’amplificateur synaptique, docteur Arvardan ?

— Oui, j’ai lu votre article dans la Revue de Physique. J’ai, en outre, parlé de votre invention, avec le procurateur et le haut ministre.

— Avec le haut ministre ?

— Bien entendu. Je lui avais demandé audience pour qu’il me donne la lettre d’introduction que… que vous avez refusé de regarder.

— Je vous renouvelle mes excuses. Mais j’aurais préféré que vous ne… Que savez-vous au juste de cet instrument ?

— Que c’est un intéressant échec. Il est destiné à améliorer la faculté d’apprentissage et a réussi dans une certaine mesure sur les rats, mais a fait fiasco sur les êtres humains.

— Oui, vous ne pouviez évidemment pas penser autre chose à partir de cet article, fit le Dr Shekt sur un ton morose. On a répandu le bruit que c’était un échec et les résultats éminemment positifs ont été étouffés de façon délibérée…

— Hemm… Voilà un singulier accroc à l’éthique scientifique, docteur Shekt.

— Je le reconnais. Mais j’ai cinquante-six ans et si vous connaissez peu ou prou les coutumes en vigueur sur la Terre, vous n’ignorez pas qu’il ne me reste plus longtemps à vivre.

La loi sexagésimale ? Oui, on m’en a parlé – plus que je l’aurais souhaité, à dire vrai, confirma Arvardan en se remémorant son premier voyage à bord d’un stratoplane terrien. Je crois savoir qu’il y a des dérogations en faveur, notamment, des savants célèbres.

— En effet, mais ce sont le haut ministre et le Conseil des Anciens qui en décident sans appel. L’empereur lui-même est sans pouvoir dans ce domaine. J’ai été prévenu que le prix à payer pour bénéficier du privilège de la vie était de garder le secret sur l’amplificateur et de travailler d’arrache-pied à son perfectionnement. (Le vieil homme leva les bras dans un geste d’impuissance.) Comment aurais-je su à quel usage serait destinée ma machine ?

— A quel usage l’est-elle ?

Arvardan prit une cigarette et en offrit une à Shekt qui la refusa.

— Je vous prie de patienter encore quelques instants. Lorsque mes expériences m’eurent finalement convaincu que des êtres humains pouvaient être traités sans danger, un certain nombre de biologistes terriens sont passés à l’amplificateur. Uniquement des hommes que je savais être des zélotes des extrémistes. Tous ont survécu, bien que, au bout d’un certain temps, il y eût des effets secondaires. Un sujet chez qui ils s’étaient manifestés m’a été ramené pour que je le soigne. Je n’ai pas réussi à le sauver, mais dans le délire de l’agonie, il m’a tout révélé.

Minuit approchait. La journée avait été longue et fertile en événements mais quelque chose excitait la curiosité d’Arvardan qui dit d’une voix tendue :

— J’aimerais que vous en veniez au fait.

— Je vous supplie d’être patient. Il faut que j’aille au fond des choses pour que vous me croyiez. Vous savez, bien sûr, que la Terre possède un environnement particulier – sa radio-activité…

— Oui, je connais assez bien la question.

— Et les conséquences de cette radio-activité sur la planète et son économie ?

— Egalement.

Dans ce cas, je n’insisterai pas sur ce point. Je me bornerai à noter que l’incidence des mutations est plus forte sur la Terre que dans le reste de la galaxie. Ainsi, quand nos ennemis prétendent que les Terriens sont différents, cette affirmation correspond dans une certaine mesure à la vérité scientifique. Certes, les mutations sont mineures et ont pour la plupart une valeur de survivance. La seule modification définitive qu’ont subie les Terriens a affecté certains aspects de leur chimisme interne en leur conférant une plus grande résistance face à l’environnement qui est le leur. Ils sont moins vulnérables aux radiations, les tissus brûlés cicatrisent plus rapidement…

— Je sais tout cela, docteur Shekt.

— Mais avez-vous songé que ces processus mutatoires interviennent chez d’autres espèces que l’homme, sur la Terre ?

— Non, à dire vrai, répondit Arvardan après un court silence. Pourtant, maintenant que vous me le dites, cela me paraît évidemment inévitable.

— Eh oui. La diversité de notre cheptel est plus riche que sur n’importe quel autre monde habité. L’orange que vous avez goûtée tout à l’heure est une variété mutante que l’on ne trouve nulle part ailleurs. C’est une des raisons qui interdisent l’exportation de ce fruit. Les Etrangers se méfient de ces agrumes tout comme ils se méfient de nous – et, de notre côté, nous les gardons jalousement pour nous-mêmes à l’égal d’une richesse précieuse et exclusive. Et ce qui s’applique aux animaux et aux plantes est également valable, bien entendu, pour les formes de vie microscopique.

Cette fois, une bouffée d’effroi monta en Arvardan.

— C’est aux… bactéries que vous pensez ?

— A la totalité de la vie primitive. Les protozoaires, les bactéries et les protéines autoreproductrices que certains appellent virus.

— Et où voulez-vous en venir ?

— Si je ne m’abuse, vous en avez déjà une idée, docteur Arvardan. Vous avez l’air soudain intéressé. Il existe chez les non-Terriens, voyez-vous, une croyance selon laquelle les Terriens sont porteurs de mort, que les fréquenter est un suicide, que les Terriens sont des oiseaux de mauvais augure, qu’ils ont le mauvais œil, en quelque sorte… Je le sais bien, mais ce n’est qu’une superstition.

— Pas entièrement, et tout le drame est là. Comme toutes les croyances populaires, si entachée de superstition, si déformée et pervertie qu’elle soit, cette notion contient un grain de vérité. Il peut arriver qu’un Terrien recèle dans son organisme un parasite mutant microscopique se différenciant de tous ceux qui sont répertoriés et auquel, parfois, les Etrangers sont vulnérables. Ce qui s’ensuit est du ressort de la simple biologie, docteur Arvardan.

Comme l’archéologue gardait le silence, le docteur Shekt poursuivit :

— Naturellement, nous sommes quelquefois atteints. Une nouvelle espèce de germes naît des brouillards radioactifs et une épidémie se répand sur la planète. Mais les Terriens ont du répondant. Au fil des générations, nous avons développé des défenses contre chaque variété de germes et de virus et nous survivons. Les Etrangers n’en ont pas eu l’occasion.

— Vous voulez dire, murmura Arvardan pris d’une étrange faiblesse, vous voulez dire que le contact que nous avons à présent…

Il écarta son siège. Il pensait aux baisers que Pola et lui avaient échangés.

— Mais non, fit Shekt en secouant la tête. Bien sûr que non ! Nous ne créons pas la maladie, nous en sommes seulement les vecteurs. Et encore est-il rarissime que nous en soyons porteurs. Si je vivais sur votre monde, je ne serais pas plus porteur de germes que vous, je n’ai pas d’affinité spéciale pour eux. Même ici, il n’y a qu’un seul germe dangereux sur un quadrillion, voire sur un quadrillion de quadrillions. Les risques pour que vous soyez contaminé sont moins élevés que le risque que vous courrez d’être frappé de plein fouet par une météorite qui fracasserait le toit de cette maison. A moins que l’on ne recherche, isole et concentre délibérément les germes en question.

Le silence retomba, un silence qui se prolongea plus que la première fois. Enfin, Arvardan demanda d’une voix étranglée :

Les Terriens ont fait cela ? Il avait cessé de voir en son interlocuteur un homme atteint de paranoïa. Il était prêt à le croire.

— Oui, mais c’était, au départ, pour des raisons innocentes. Nos biologistes, comme c’est naturel, s’intéressent tout particulièrement aux caractéristiques propres à la vie sur la Terre et ils ont récemment isolé le virus de la fièvre banale.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Une maladie endémique bénigne. Plus exactement, elle est toujours bénigne pour nous. La plupart des Terriens l’ont dans leur enfance et ses symptômes ne sont pas très graves : un peu de température, une éruption de boutons passagère, l’inflammation des articulations, le tout accompagné d’une soif gênante. L’affection disparaît en l’espace de quatre à six jours et, dès lors, l’immunité est acquise. Je l’ai eue, Pola aussi. Il existe une forme plus virulente de cette maladie qui se manifeste occasionnellement – provoquée, vraisemblablement, par une souche légèrement modifiée du virus – et que l’on appelle la Fièvre des Radiations.

— La Fièvre des Radiations ? J’en ai entendu parler.

— Vraiment ? Ce nom vient de ce que l’on croit à tort qu’on l’attrape quand on pénètre dans les zones radioactives.

— En fait, si l’on en est souvent atteint après avoir été exposé à l’environnement qui règne dans ces poches, c’est parce que le virus y a davantage tendance à muter pour prendre sa forme virulente. Mais c’est le virus qui est responsable de la maladie, par les radiations. Les symptômes de cette affection apparaissaient au bout de deux heures. Les lèvres sont tellement endommagées que le malade peut à peine parler, et il risque de mourir en quelques jours.

— J’en arrive au point capital, docteur Arvardan. Les Terriens se sont adaptés à la fièvre banale, mais pas les Etrangers. Il arrive de temps à autre qu’un membre de la garde impériale l’attrape et, dans ce cas, il réagit comme un Terrien à la Fièvre des Radiations. En général, le patient meurt dans les douze heures. Le cadavre est alors incinéré – par les Terriens –, car tous les soldats qui s’en approcheraient mourraient à leur tour.

« Le virus, comme je vous le disais, a été isolé il y a dix ans. C’est une nucléoprotéine comme la plupart des virus filtrants, mais qui a la propriété remarquable de contenir une proportion singulièrement élevée de carbone, de soufre et de phosphore radio-actifs. C’est à bon escient que je parle d’une proportion singulièrement élevée : cinquante pour cent de carbone, de soufre et de phosphore radioactifs. On considère que les effets sur l’organisme hôte sont plus ceux du rayonnement de ses corps que des toxines du virus. Il paraissait logique de considérer que les Terriens, adaptés aux rayons gamma, n’étaient que légèrement atteints. Les premières recherches sur ce virus visaient à déterminer le mécanisme de concentration des isotopes radio-actifs. Comme vous le savez, il est impossible de séparer des isotopes par des moyens chimiques sinon en recourant à une procédure très longue et très lente. En dehors de ce virus, on ne connaît aucun organisme qui puisse y parvenir. Mais les travaux changèrent de direction.

« Je serai bref, docteur Arvardan. Je pense que vous devinez le reste. L’expérimentation était possible sur des animaux d’origine extraterrienne, mais non sur les Etrangers eux-mêmes. Ils sont trop peu nombreux pour que la disparition de plusieurs d’entre eux passe inaperçue. De plus, on ne pouvait se permettre de révéler prématurément le projet. Aussi, un groupe de bactériologistes m’ont été envoyés pour être traités à l’amplificateur synaptique, ce qui a abouti à un développement prodigieux de leurs processus intellectuels. Ce sont eux qui ont mis au point une attaque mathématique nouvelle de la chimie des protéines et de l’immunologie, grâce à laquelle ils ont créé une souche artificielle du virus n’affectant que les Etrangers. Il existe à présent des tonnes de ce virus sous forme cristallisée.

Arvardan était atterré. Des gouttes de sueur coulaient paresseusement sur ses tempes et sur son front.

— Si je vous comprends bien, balbutia-t-il, la Terre a l’intention de lâcher ce virus sur la galaxie, de déclencher une gigantesque guerre bactériologique…

— Que nous ne pouvons pas perdre et que vous ne pouvez pas gagner. Exactement. Une fois l’épidémie déclarée, des millions d’êtres humains mourront quotidiennement et rien ne pourra l’arrêter. Les réfugiés qui, dans leur affolement, fuiront dans l’espace, emporteront le virus dans leurs bagages, et si vous tentez de faire sauter des planètes entières, le mal fera sa réapparition dans d’autres centres de population. Il n’y aura aucune raison de voir la main de la Terre derrière cette épidémie. Quand on commencera à avoir des soupçons parce que nous n’aurons pas été touchés par le fléau, les ravages auront pris une telle ampleur, le désespoir des Etrangers sera si profond que cela n’aura plus aucune importance.

— Et nous périrons tous ?

C’était tellement horrifiant que l’esprit d’Arvardan renâclait.

— Peut-être pas. La nouvelle bactériologie fonctionne dans les deux sens. Nous possédons aussi l’antitoxine et nous avons les moyens de la produire. Elle pourra être utilisée en cas de capitulation rapide. Et il n’est pas impossible que les habitants de quelques régions reculées et isolées de la galaxie passent au travers et qu’il y ait même quelques cas d’immunité naturelle.

La voix de Shekt était frêle et lasse. Arvardan, paralysé, ne doutait pas de la véracité de ses propos, de l’effroyable vérité qui, d’une chiquenaude, faisait s’écrouler l’avantage numérique – vingt-cinq millions contre un – en faveur de l’empire.

— Ce n’est pas la Terre qui prend cette initiative, enchaîna le physicien, mais une poignée de dirigeants dévoyés par la pression titanesque qui les a exclus de la galaxie, qui haïssent ceux qui les ont frappés d’ostracisme, qui veulent se venger à tout prix avec une rage démentielle…

« Lorsqu’ils auront commencé, la Terre sera obligée de suivre. Que pourra-t-elle faire d’autre ? Le crime sera si phénoménal qu’elle devra aller jusqu’au bout afin de ne pas risquer d’être châtiée plus tard si l’on accordait grâce à une partie de la galaxie.

« Cependant, avant d’être un Terrien, je suis un homme. Faut-il que des trillions d’individus meurent au nom de quelques millions ? Faut-il qu’une civilisation s’étendant sur une galaxie entière s’écroule à cause de la vindicte, si légitime soit-elle, d’une unique planète ? Et en serons-nous mieux lotis pour autant ? La puissance continuera d’être entre les mains des mondes nantis et nous n’avons pas, nous, les ressources nécessaires. Les Terriens régneront peut-être à Trantor pendant une génération mais leurs enfants deviendront des Trantoriens et, à leur tour, ils considéreront avec mépris les hommes de la Terre. Et puis, l’humanité a-t-elle avantage à échanger la tyrannie d’une galaxie contre la tyrannie de la Terre ? Non… non… Il doit y avoir pour tous les hommes une voie menant à la justice et à la liberté.

Shekt se cacha le visage entre les mains et se mit à se balancer doucement d’avant en arrière.

Arvardan, qui l’avait écouté comme à travers une brume, murmura :

— Ce que vous avez fait n’est pas une trahison, docteur Shekt. Je pars immédiatement pour Everest. Le procurateur me croira. Il faut qu’il me croie.

Comme il disait ces mots, un bruit de pas précipités retentit et Pola, la peur peinte sur les traits, surgit en trombe, laissant la porte ouverte.

— Père… des hommes arrivent. Ils sont dans l’allée. Le physicien blêmit.

— Vite, docteur Arvardan ! Par le garage ! (Il le poussa violemment.) Emmenez Pola et ne vous inquiétez pas pour moi. Je les retiendrai.

Mais quand ils se retournèrent, ce fut pour se trouver face à face avec un homme en robe verte, un mince sourire aux lèvres, qui tenait négligemment une matraque neuronique. Des poings tambourinèrent sur la porte d’entrée, une cavalcade ébranla l’escalier.

Qui êtes-vous ? demanda Arvardan à l’homme en vert sur un ton de défi incertain. Il s’était placé devant Pola.

— Moi ? Je ne suis que l’humble secrétaire de Son Excellence le haut ministre. (Il s’avança.) J’ai presque attendu trop longtemps. Presque ! Tiens ! Il y a aussi une femme ! C’est imprudent.

— Je suis citoyen galactique, répliqua Arvardan d’une voix égale. Et je vous dénie le droit de me retenir – et même celui de vous introduire dans cette maison – sans mandat légal.

Le secrétaire se tapota la poitrine de sa main libre.

— J’incarne l’autorité et la loi sur cette planète et, avant peu, ce sera sur toute la galaxie. Apprenez que nous vous avons tous appréhendés, y compris Schwartz.

— Schwartz ! s’exclamèrent le Dr Shekt et Pola presque d’une même voix.

— Vous êtes étonnés ? Venez, je vais vous conduire auprès de lui.

Le sourire élargi de l’homme en vert fut la dernière chose dont Arvardan eut conscience avant la fulgurante déchirure de la matraque. Il sombra, évanoui, dans le rouge brasier de la douleur.


16. CHOISISSEZ VOTRE CAMP

<p>16. CHOISISSEZ VOTRE CAMP</p>

Au même moment, Schwartz s’impatientait, assis sur un banc inconfortable dans une des petites salles souterraines du « Palais de Redressement ».

Le « Palais », comme on l’appelait communément, symbole suprême du pouvoir du haut ministre et de son entourage, se dressait au sommet d’un piton rocheux et escarpé, masse sinistre dont l’ombre s’appesantissait sur les casernes de la garnison exactement comme elle planait sur les délinquants terriens que dédaignait l’autorité impériale. Au cours des siècles, de nombreux Terriens avaient attendu derrière ses murs d’être jugés pour avoir falsifié les quotas de production ou s’y être soustraits, pour avoir vécu au delà de la limite impartie ou pour avoir été complices de tel ou tel de ces crimes perpétré par un tiers, pour s’être rendus coupables de menées subversives contre les autorités locales. Parfois, quand le gouvernement impérial, sophistiqué et généralement blasé, trouvait particulièrement insignifiants les méfaits sur lesquels s’était prononcée la justice terrienne, le procurateur décidait de surseoir à la condamnation mais cela provoquait des insurrections ou, pour le moins, de violentes émeutes. Aussi, quand le Conseil réclamait la peine de mort, le représentant de l’empereur cédait-il le plus souvent. Après tout, ce n’étaient jamais que des Terriens qui pâtissaient…

Naturellement, Joseph Schwartz ne savait rien de tout cela. La seule réalité immédiate se limitait pour lui au décor qu’il avait sous les yeux – une petite pièce dont les murs n’émettaient qu’une lumière diffuse, meublée de deux bancs durs et d’une table, et comportant un renfoncement servant de cabinet de toilette. Il n’y avait pas la moindre fenêtre par où l’on aurait pu distinguer un coin de ciel, et la gaine de ventilation ne laissait passer qu’un faible courant d’air.

Schwartz frotta sa tonsure. Sa tentative d’évasion (pour aller où puisqu’il n’était nulle part en sécurité sur la Terre ?) avait fait long feu et avait abouti ici.

Il lui restait cependant l’attouchement d’esprit pour se distraire.

Etait-ce un bien ? Etait-ce un mal ?

A la ferme, ç’avait été un talent bizarre et troublant dont il ignorait la nature, dont les possibilités lui échappaient. A présent, c’était un don d’intérêt pratique qu’il convenait d’étudier.

N’ayant rien à faire depuis vingt-quatre heures sinon de ruminer sur son emprisonnement, il aurait pu devenir fou. En fait, il parvenait à contacter les geôliers qui passaient, à atteindre les gardes en faction dans les couloirs adjacents, à projeter d’ultimes tentacules mentaux jusqu’au lointain bureau du commandant de la place. Il feuilletait délicatement leurs esprits comme un livre, les sondait, et les esprits s’ouvraient comme des coquilles de noix desséchées d’où les émotions et les pensées tombaient à l’instar d’une pluie soyeuse.

Il avait appris de cette façon bien des choses sur la Terre et sur l’empire, beaucoup plus qu’il n’en avait appris – ou aurait pu en apprendre – pendant ces deux mois à la ferme. Evidemment, il y avait dans toutes ces choses un détail qui revenait inlassablement et sur lequel aucun doute n’était permis : il était condamné à mort.

C’était irréfutable, c’était clair, net et précis.

Ce serait peut-être pour aujourd’hui, ce serait peut-être pour demain, mais de toute façon, il allait mourir.

Schwartz s’était fait à cette idée et c’était presque avec soulagement qu’il acceptait son sort.

Quand la porte s’ouvrit, il bondit sur ses pieds, vibrant d’effroi. La raison peut se résigner à la mort, mais le corps est une bête brute imperméable à la raison. Le moment était venu !

Non ! Pas encore. La mort était absente de l’attouchement que Schwartz percevait. Le nouveau venu était un garde. Il étreignait une tige de métal. L’ancien tailleur savait ce que c’était.

— Suivez-moi, ordonna sèchement le garde.

Schwartz lui emboîta le pas tout en réfléchissant à l’étrange pouvoir qui était le sien. Il pouvait frapper et exterminer le garde sans un bruit, sans avertissement bien avant que celui-ci fasse usage de son arme ou même se rende compte qu’il eût fallu s’en servir. Son esprit était dans les mains mentales de Schwartz. Il suffisait de les serrer un peu et tout serait dit.

Mais à quoi bon ? Il y avait les autres. Combien d’adversaires était-il en mesure de neutraliser instantanément ? De combien de ces mains mentales disposait-il ?

Il suivit docilement le garde.

La pièce où il fut conduit était vaste. Deux hommes et une femme était allongés sur des bancs surélevés comme des cadavres. Et pourtant ce n’étaient pas des cadavres à en juger par l’activité de leur cerveau.

Ils étaient paralysés ! Et n’avaient-ils pas quelque chose de familier ?

Schwartz fit mine de se pencher pour les examiner mais le garde l’empoigna par l’épaule.

— Etendez-vous.

Il y avait un quatrième bat-flanc inoccupé. Comme il ne décelait toujours aucune idée de mort dans l’esprit de l’autre, Schwartz s’exécuta. Il savait ce qui l’attendait.

Le garde l’effleura du bout de sa baguette d’acier. L’ancien tailleur éprouva un picotement dans les bras et dans les jambes, puis cessa de sentir ses membres. Il n’était plus qu’une tête flottant sur une mer de néant.

Il tordit le cou.

Et cria :

— Pola ! Vous êtes Pola, n’est-ce pas ? La jeune fille qui…

Elle acquiesça. Il n’avait pas reconnu son attouchement en tant que tel. Deux mois auparavant, l’attouchement n’existait pas encore. Son mental n’était alors sensible qu’aux « atmosphères ». C’était l’étape initiale de son développement. Maintenant, à la lumière de ses facultés magnifiées, il se rappelait.

Mais le contenu de ces esprits était un réservoir d’informations. L’homme qui gisait à côté de la fille était le Dr Shekt et l’autre le Dr Bel Arvardan. Schwartz enregistrait leur nom, sentait leur désespoir, ressentait l’horreur et la peur dont les vestiges hantaient l’esprit de la jeune fille.

Il eut un mouvement de pitié mais, se remémorant qui ils étaient et ce qu’ils étaient, il se cuirassa contre cette faiblesse.

Qu’ils meurent tous les trois !

Il y avait près d’une heure que les trois autres captifs étaient là. La salle où on les avait abandonnés était manifestement prévue pour contenir plusieurs centaines de personnes rassemblées et les prisonniers étaient écrasés par son immensité. Et ils n’avaient rien à dire. Arvardan, la gorge sèche et brûlante, bougeait la tête de droite à gauche avec nervosité. Ce mouvement dérisoire était le seul qu’il pouvait encore faire.

Shekt gardait les yeux fermés. Ses lèvres exsangues étaient pincées.

— Shekt ! appela Arvardan dans un murmure farouche. Shekt ! Répondez-moi !

— Hein ? Comment ?

C’était à peine un soupir.

— Qu’est-ce que vous faites ? Vous dormez ? Il faut réfléchir, mon ami !

— Pourquoi ? Et à quoi ?

— Qui est ce Joseph Schwartz ?

La voix de Pola s’éleva, sourde et lasse :

— Vous ne vous souvenez pas, Bel ? Le magasin où nous nous sommes rencontrés pour la première fois… il y a si longtemps…

Arvardan se tortilla comme un forcené et parvint péniblement à soulever la tête de cinq centimètres. De cette façon, il apercevait un fragment du visage de Pola.

— Pola ! Pola !

Le sourire qu’elle lui adressait était pâle comme un sourire de statue.

— Nous gagnerons finalement la partie, Pola. Vous verrez.

Mais elle secoua le menton dans un signe de dénégation et, Arvardan, les tendons de son cou tendus à craquer, incapable de conserver plus longtemps cette position, laissa retomber sa tête.

— Shekt, appela-t-il à nouveau. Ecoutez-moi. Comment avez-vous connu ce Schwartz ? Etait-ce un de vos patients ?

— Il s’est présenté comme volontaire pour l’amplificateur synaptique.

— Et vous l’avez traité ?

— Oui.

Arvardan médita sur cette réponse.

— Pourquoi est-il venu vous voir ? Je ne sais pas.

— Mais… c’est peut-être un agent de l’empire.

(Schwartz suivait parfaitement le cheminement de la pensée d’Arvardan. Il sourit intérieurement mais garda le silence. Et il était bien décidé à continuer de le garder.)

Le physicien bougea la tête.

— Un agent de l’empire ? Vous dites cela parce que le secrétaire du grand prêtre le prétend, mais c’est ridicule. D’ailleurs, qu’est-ce que cela changerait ? Il est tout aussi impuissant que nous. Ecoutez, Arvardan, si nous leur, sortions une histoire quelconque, nous obtiendrions un sursis. Et qui sait si, au bout du compte, nous n’aurions pas…

Arvardan éclata d’un rire caverneux qui lui déchira la gorge.

— Si nous n’aurions pas la vie sauve ? C’est ce que vous voulez dire ? Alors que la galaxie sera morte et la civilisation détruite ? Je préfère la mort.

— Je pense à Pola.

— Moi aussi. Posez-lui donc la question ! Pola, devons-nous baisser pavillon et essayer de survivre ?

— J’ai choisi mon camp, répondit la jeune fille d’une voix ferme. Je n’ai pas envie de mourir mais si mon camp périt, je périrai avec lui.

Arvardan éprouva comme un sentiment de triomphe. Peut-être ses compatriotes la traiteraient-ils de Terrienne quand il l’amènerait à Sirius, mais elle était leur égale et ce serait avec un immense plaisir qu’il ferait sauter les dents du premier qui…

Puis il se rappela qu’il y avait peu de chances pour qu’il l’emmène à Sirius – elle ou n’importe qui d’autre. Sirius serait vraisemblablement rayé de la carte.

Pour ne plus penser à cela, il hurla :

— Eh, vous ! Comment encore ?… Schwartz !

L’interpellé souleva un instant la tête et le lorgna du coin de l’œil mais n’ouvrit pas la bouche.

— Qui êtes-vous ? reprit Arvardan. Comment êtes-vous mêlé à tout cela ? Quel est votre rôle ?

A cette question, Schwartz se sentit brusquement accablé par l’injustice de son sort. Le contraste entre l’innocence de son passé et l’horreur sans fond du présent éclata en lui, et ce fut avec fureur qu’il répondit :

— Moi ? Comment je me suis trouvé mêlé à tout cela ? Je vais vous le dire. Autrefois, j’étais un homme de rien, un honnête et laborieux tailleur. Je ne faisais de mal à personne, je n’embêtais personne, je m’occupais de ma famille. Et puis, sans raison, sans aucune raison, je suis arrivé ici.

— A Chica ? interrogea Arvardan qui suivait difficilement.

— Non, non, pas à Chica ! s’exclama Schwartz avec une âpre dérision. Je parle de ce monde délirant. Que vous me croyiez ou pas, je m’en moque. Mon monde à moi appartient au passé. Il avait de la terre, de la nourriture et deux milliards de gens y vivaient. Et c’était le seul qui existait.

Restant coi devant tant d’impétuosité, Arvardan se tourna vers Shekt.

— Comprenez-vous quelque chose à ce qu’il raconte ?

— Savez-vous qu’il possède un appendice vermiculaire de plus de huit centimètres de long ? fit le vieux savant non sans un certain émerveillement. Tu te rappelles, Pola ? Et une dent de sagesse. Et il avait la figure velue.

— Oui, s’écria Schwartz d’une voix vibrante de défi. Et je regrette de ne pas avoir une queue à vous montrer. Je suis venu du passé. J’ai franchi le temps. Mais je ne sais ni comment ni pourquoi. Maintenant, laissez-moi en paix. (Mais il ajouta subitement :) Ils vont bientôt venir nous chercher. Cette attente est simplement destinée à nous briser.

— Comment le savez-vous ? s’enquit Arvardan. Qui vous l’a dit ?

Comme Schwartz demeurait muet, il insista :

— Le secrétaire ? Un individu trapu au nez camard ?

Schwartz ne pouvait connaître l’aspect physique de ceux qu’il ne touchait que par le truchement de son esprit mais ce titre de secrétaire… Il avait eu un contact fugace mais intense avec un homme puissant, et il avait bien l’impression qu’il exerçait les fonctions de secrétaire.

— Balkis ? demanda-t-il avec curiosité.

— Quoi ?

Mais Shekt interrompit Arvardan :

— C’est le nom du secrétaire.

— Ah ! Que vous a-t-il dit ?

— Il ne m’a rien dit, laissa tomber Schwartz. Je sais. Nous mourrons tous et il n’y a pas moyen d’y échapper.

— Il est fou, vous ne croyez pas ? fit l’archéologue en baissant la voix.

— Je me le demande… Ses sutures crâniennes étaient primitives… très primitives.

Arvardan était interloqué.

— Vous voulez dire… Mais voyons, c’est impossible !

— Je l’avais toujours supposé.

L’intonation de Shekt était plus proche de la normale, comme si l’existence d’un problème scientifique faisait reprendre à sa pensée l’ornière du détachement objectif étranger aux questions d’ordre personnel.

— On a calculé la quantité d’énergie qui serait nécessaire pour déplacer la matière le long de l’axe temps et la valeur que l’on a obtenue était supérieure à l’infini et l’on a toujours considéré que c’était un projet utopique. Mais des chercheurs ont émis l’hypothèse de la présence éventuelle de « failles temporelles » analogues aux failles géologiques. D’abord, il y a des vaisseaux qui se sont volatilisés presque sous les yeux de témoins. Il y a eu, à une époque ancienne, le cas célèbre de Hor Devallow qui, un jour, est rentré dans sa maison et n’en est jamais ressorti. Il n’était pas non plus à l’intérieur… Il y a aussi cette planète répertoriée dans les manuels galactographiques du siècle dernier, que trois expéditions ont explorée et décrite par le menu… et que l’on n’a plus jamais revue.

« Par ailleurs, certaines directions prises par la chimie nucléaire semblent démentir la loi de la conservation du rapport énergie-masse. On a tenté d’expliquer cette anomalie en postulant une certaine déperdition de la masse sur l’axe temps. Par exemple, sous l’influence d’un léger rayonnement gamma, les noyaux d’uranium combinés en proportions infimes, mais non négligeables, au cuivre et au baryum édifient un système de résonance…

— Je t’en prie, père ! Cela ne sert à rien…, supplia Pola. Mais Arvardan coupa de façon péremptoire la parole à la jeune fille :

— Attendez ! Laissez-moi réfléchir. C’est moi qui suis le plus qualifié pour voir clair dans cette histoire. Je voudrais vous poser quelques questions, Schwartz.

Schwartz le regarda.

— Il n’y avait pas d’autres mondes que le vôtre dans la galaxie ?

— Non, confirma le tailleur, maussade.

— Mais vous n’en aviez pas la preuve. Je veux dire que vous ne pouviez pas le vérifier puisque la navigation spatiale n’était pas inventée. Peut-être y avait-il d’autres planètes habitées.

— Comment voulez-vous que je le sache ?

— Evidemment. Quel dommage ! Et l’énergie atomique ?

— Nous avions une bombe atomique. A l’uranium. Et au plutonium. J’imagine que c’est cela qui a rendu ce monde radio-actif. Après tout, il y a probablement eu une nouvelle guerre… après mon départ. Des bombardements atomiques.

Schwartz était à nouveau à Chicago dans son univers d’autrefois, le monde d’avant les bombes. Et il avait de la peine. Pas pour lui mais pour ce monde merveilleux…

— Naturellement, vous aviez une langue ? reprit Arvardan.

— Nous en avions même beaucoup.

— Laquelle parliez-vous, vous ?

— L’anglais. Mais j’étais déjà adulte quand je l’ai appris.

Dites-moi quelque chose en anglais.

Schwartz n’avait pas prononcé un mot d’anglais depuis deux mois et ce fut amoureusement qu’il dit :

— Je veux retourner chez moi et retrouver mes contemporains.

— Est-ce cet idiome qu’il employait quand vous l’avez traité, docteur Shekt ? Je suis incapable de vous l’affirmer, répondit le physicien, interloqué. Les sonorités étaient tout aussi bizarres. Mais comment voulez-vous que je sache si ce sont les mêmes ?

— Cela ne fait rien. Comment dit-on « mère » dans votre langue, Schwartz ?

Schwartz le lui dit.

— Humm. Et « père »… « frère »… « un » — le chiffre numéral, n’est-ce pas … « deux » « trois »… « maison »… « homme »… « femme »…

Cela dura un bon moment ainsi et quand, enfin, Arvardan s’interrompit pour reprendre son souffle, il affichait une expression d’intense stupéfaction.

— Docteur Shekt, ou cet homme est un génie ou je suis victime du cauchemar le plus affolant qu’on puisse concevoir. La langue qu’il parle est pratiquement équivalente à celle des inscriptions que l’on a découvertes dans les strates vieilles de cinquante mille ans dans les secteurs de Sirius, d’Arcturus, d’Alpha du Centaure et de dizaines d’autres. Il la parle ! Son déchiffrement ne date que d’une génération et, en dehors de moi, il n’y a pas dix hommes dans toute la galaxie qui la comprennent.

— Vous en êtes sûr ?

— Dame ! Je suis archéologue. C’est mon métier de le savoir.

L’espace d’un instant, la cuirasse de morgue dont Schwartz se protégeait craqua. Pour la première fois, il retrouvait sa personnalité perdue. Son secret était éventé : il était un homme du passé et les autres l’admettaient. Cela prouvait qu’il était sain d’esprit, cela portait un coup fatal au doute qui le rongeait et il en était heureux. Néanmoins, il ne se départit pas de sa réserve.

Il me le faut, enchaîna Arvardan, repris par le feu sacré. Vous n’avez pas idée de ce que cela signifie pour un archéologue, Shekt. Un homme venu du passé ! Par l’espace ! Ecoutez… il va être possible de conclure un marché. Il est la preuve vivante de la thèse que la Terre soutient. Les Terriens, grâce à lui, pourront… Schwartz l’interrompit pour laisser tomber sur un ton sardonique :

— Je sais ce que vous pensez. Que la Terre démontrera grâce à moi qu’elle est le berceau de la civilisation et qu’elle vous en sera reconnaissante. Eh bien, laissez-moi vous détromper ! Cette idée m’est venue, à moi aussi, et j’étais tout prêt à faire le même marché pour avoir la vie sauve. Mais ils ne me croiront pas – et vous pas davantage.

— Il y a une preuve formelle.

— Ils n’écouteront pas. Pourquoi ? Parce qu’ils se font du passé un certain nombre d’idées immuables. Tout changement que l’on y apporterait serait à leurs yeux un blasphème, même si c’est la vérité. Ce n’est pas la vérité qu’ils veulent mais le maintien de leurs traditions.

— Je crois qu’il a raison, Bel, dit Pola.

Arvardan grinça des dents.

— On peut toujours essayer.

— Nous ne réussirons pas, insista Schwartz.

— Qu’est-ce que vous en savez ?

— Je le sais !

Il s’était exprimé avec une force telle qu’Arvardan en fut réduit au silence. C’était maintenant Shekt qui le dévisageait avec une lueur étrange dans son regard las.

— Votre passage à l’amplificateur synaptique a-t-il provoqué des effets fâcheux ? lui demanda-t-il doucement.

Schwartz ignorait les mots « amplificateur synaptique » mais il en saisit la signification. On l’avait opéré. Au niveau du cerveau. Que de choses il apprenait !

— Aucun effet fâcheux.

— Cependant, vous avez maîtrisé rapidement notre langage. Vous le parlez très bien. En fait, vous pourriez passer pour un autochtone. Cela ne vous surprend-il pas ?

— J’ai toujours eu une excellente mémoire, rétorqua sèchement Schwartz.

— Vous n’avez donc pas remarqué de différence après le traitement ?

— Non.

— Les yeux de Shekt se durcirent. Pourquoi mentir ? Vous savez que je suis certain de savoir ce que vous pensez.

— Que je suis capable de lire dans l’esprit des gens ? ricana Schwartz. Bon… et alors ?

Mais Shekt, pâle et désespéré, s’était tourné vers Arvardan :

— Il capte les pensées, Arvardan. Je pourrais faire des choses énormes avec lui. Et être là, réduit à l’impuissance…

— Co… comment… bégaya l’archéologue avec affolement.

— C’est vrai ? s’enquit Pola avec un regain d’intérêt.

Schwartz acquiesça. La jeune fille avait pris soin de lui et maintenant on allait la tuer. Pourtant, elle était un traître.

Shekt reprit la parole :

— Arvardan, vous rappelez-vous ce bactériologiste dont je vous ai parlé… celui qui est mort après avoir été traité ? L’un des premiers symptômes d’effondrement mental était qu’il prétendait pouvoir lire dans les pensées. Et il le pouvait. Je l’ai découvert avant son décès et j’ai gardé le secret là-dessus. Je n’en ai parlé à personne. Mais c’est possible, Arvardan, c’est possible ! Quand la résistance des cellules cérébrales est abaissée, il se peut que le cerveau soit capable de capter les champs magnétiques induits par les microcourants des pensées d’autrui et de les reconvertir en vibrations identiques. C’est le principe même de l’enregistrement classique. Ce serait alors de la télépathie dans toute l’acception du terme.

Arvardan tourna lentement la tête vers Schwartz, muré dans un silence buté et hostile.

— S’il en est ainsi, nous pourrions peut-être en tirer parti, docteur Shekt. (Il réfléchissait furieusement, jaugeant le possible et l’impossible.) Il doit y avoir – il faut qu’il y ait – une issue. Pour nous et pour la galaxie.

Mais Schwartz demeurait impassible devant l’attouchement tumultueux qu’il percevait avec une parfaite clarté.

Vous vous demandez si je pourrais lire dans leur esprit et comment cela vous aiderait ? Je peux faire encore plus. Ceci, par exemple.

Ce ne fut qu’un léger choc mais la soudaine souffrance arracha un cri à Arvardan.

— C’est moi. Vous voulez que je recommence ?

— Vous pouvez faire cela aux gardes ? balbutia l’archéologue d’une voix étranglée. Au secrétaire ? Pourquoi les avez-vous laissés vous faire prisonnier ? Galaxie ! Il n’y a plus de problème, Shekt ! Ecoutez-moi, Schwartz…

— Non. C’est vous qui allez m’écouter. Pourquoi chercherais-je à fuir ? Où irais-je ? Je serais toujours sur ce monde mort. Je veux retourner chez moi et je ne le peux pas. Je veux mon monde à moi, mes contemporains et je ne peux pas les avoir. Je veux mourir.

— Mais c’est la galaxie tout entière qui est en jeu, Schwartz. Vous ne pouvez pas ne penser qu’à vous seul.

— Vraiment ? Et pourquoi pas ? Moi, me tourmenter pour votre galaxie ? Je souhaite qu’elle pourrisse et qu’elle crève. Je sais ce que la Terre projette et j’en suis fort aise. Cette jeune personne disait tout à l’heure qu’elle avait choisi son camp. Eh bien, j’ai choisi le mien, moi aussi. Et mon camp, c’est la Terre.

— Comment ?

— Dame ! Je suis un Terrien !


17. CHANGEZ DE CAMP

<p>17. CHANGEZ DE CAMP</p>

Une heure s’était écoulée depuis qu’Arvardan avait péniblement émergé de l’état d’inconscience où il était englué pour se retrouver gisant comme un quartier de bœuf sur l’étal dans l’attente du couperet. Et il ne s’était rien passé. Rien sauf cette conversation fébrile et sans conclusion qui n’avait fait que meubler intolérablement une intolérable attente. Une attente qui, d’ailleurs, avait sa raison d’être. Un captif paralysé, frappé d’incapacité, devait rester, sans un garde pour le surveiller, ce qui aurait été admettre qu’il représentait un éventuel danger et aurait, si peu que ce soit, ménagé sa dignité. Le captif se rendait alors terriblement compte de son impuissance. Un esprit entêté ne pouvait y résister et quand l’inquisiteur arrivait, il n’avait plus la force de le braver.

Il fallait absolument rompre le silence.

— Je suppose qu’il y a des faisceaux espions partout, dit Arvardan. Nous n’aurions pas dû autant parler.

— Il n’y en a pas, répondit Schwartz d’une voix neutre. Personne n’écoute.

L’archéologue retint le « Comment le savez-vous ? » qui lui montait automatiquement aux lèvres.

Dire qu’un tel pouvoir existait ! Et que ce n’était pas lui qui en bénéficiait, mais un homme du passé qui s’affirmait Terrien et voulait mourir !

Son champ de vision n’embrassait qu’un fragment du plafond. En tournant la tête d’un côté, il apercevait le profil anguleux de Shekt et, de l’autre, un mur nu. S’il la soulevait, il avait la brève vision du visage pâle et défait de Pola.

Par moments, une pensée lancinante comme une brûlure le taraudait : il était un homme de l’empire – de l’empire, par les étoiles ! un citoyen galactique ! — et si cet emprisonnement était une injustice particulièrement révoltante, le fait qu’il avait laissé des Terriens la lui infliger, était une souillure particulièrement abjecte.

Et cela aussi finit pas s’estomper.

Ils auraient pu le placer à côté de Pola… Non, c’était mieux ainsi. Il n’offrait pas un spectacle propre à engendrer l’enthousiasme.

— Bel ?

Son nom, prononcé d’une voix tremblante, sonnait avec une singulière douceur à ses oreilles, alors qu’il se débattait dans les affres de la mort.

— Oui, Pola ?

— Pensez-vous qu’ils tarderont encore longtemps ? Peut-être pas, ma chérie… Quelle tristesse ! Nous avons perdu deux mois, n’est-ce pas ?

— C’est ma faute, chuchota-t-elle. C’est ma faute. Nous aurions pu avoir au moins ces dernières minutes à nous. C’est tellement… inutile.

Arvardan fut incapable de répondre. Son esprit tournait en rond comme sur une roue bien graissée. Fiait-il le jouet de son imagination ou sentait-il réellement le dur contact du plastique sur lequel il gisait, inerte. Combien de temps la paralysie durerait-elle ?

Il fallait absolument convaincre Schwartz de les aider. S’efforçant de masquer ses pensées – et sachant que c’était vain –, il l’appela :

— Schwartz…

Si Schwartz était dans le même état d’impuissance, sa torture était incommensurablement plus raffinée : il était quatre esprits en un.

Seul, il aurait continué d’aspirer à la paix infinie, au silence de la mort, il aurait combattu les derniers feux de cet amour de la vie qui, encore deux jours plus tôt – ou trois ? — l’avait incité à s’enfuir de la ferme. Mais comment eût-ce été possible, alors qu’il ressentait aussi la triste horreur de la mort qui flottait comme un suaire au-dessus de Shekt, la peine et la révolte intenses habitant le dur et actif esprit d’Arvardan ; la profonde et pathétique désolation de la jeune fille ?

Il aurait dû faire le barrage. Quel besoin avait-il de connaître les souffrances des autres ? Il avait sa propre vie à vivre, sa propre mort à mourir.

Mais elles l’assaillaient sourdement, inlassablement, s’insinuaient dans son esprit qu’elles fouaillaient.

Quand Arvardan prononça son nom, Schwartz sut qu’ils voulaient qu’il les sauve. Pourquoi le ferait-il ? Pourquoi ?

— Schwartz, répéta l’archéologue sur un ton insidieux, Schwartz, sous pouvez être un héros vivant. Vous n’avez aucune raison de mourir ici. Pas pour ces hommes-là.

Mais Schwartz rassemblait ses souvenirs de jeunesse auxquels s’accrochait farouchement son esprit hésitant, étrange amalgame où le passé se mêlait au présent et qui, finalement, provoqua en lui un sursaut d’indignation. Mais ce fut d’une voix calme et contenue qu’il répondit :

— Oui, je peux vivre dans la peau d’un héros… et d’un traître. Ces hommes-là, comme vous me dites, veulent me tuer. Vous leur donnez le nom d’hommes, mais seulement du bout des lèvres. Dans votre for intérieur, vous utilisez un autre qualificatif que je n’ai pas saisi, mais qui était infâme. Pas parce qu’ils sont infâmes, mais parce que ce sont des Terriens.

— C’est un mensonge ! rétorqua Arvardan avec véhémence.

— Ce n’est pas un mensonge et, ici, tout le monde le sait. Ils veulent me tuer, c’est vrai, mais parce qu’ils croient que je suis l’un des vôtres, que je fais partie de ceux qui peuvent condamner d’un trait de plume toute une planète, l’abreuver de leur mépris, l’étouffer lentement sous le poids de leur insupportable supériorité. Eh bien, défendez-vous vous-mêmes contre cette vermine qui est parvenue à menacer leurs suzerains de droit divin. Ne demandez pas à un de ses insectes de venir à votre secours.

— Vous parlez comme un zélote, s’étonna Arvardan. Pourquoi ? Avez-vous souffert, vous ? Vous apparteniez, dites-vous, à une planète vaste et indépendante. Vous étiez un Terrien lorsque la Terre était l’unique réservoir de la vie. Vous êtes à présent des nôtres, vous faites partie des maîtres. Pourquoi vous solidariser avec ces pitoyables résidus du passé ? Cette planète n’est pas celle dont vous gardez le souvenir. La mienne ressemble plus à l’ancienne Terre que ce monde malade.

Schwartz éclata de rire.

Comme ça, je fais partie des maîtres ? Je n’insisterai pas là-dessus, ce serait peine perdue. Mais prenons vous, par exemple. Vous êtes un parfait échantillon du produit que nous envoie la galaxie. Vous êtes tolérant, vous avez un cœur grand comme ça et vous êtes rempli d’admiration envers vous-même parce que vous traitez le Dr Shekt en égal. Mais sous cette surface – pas assez profondément pour que je ne puisse le discerner dans votre esprit –, vous n’êtes pas à l’aise devant lui. Vous n’appréciez ni son langage ni son aspect. En fait, vous n’avez pas de sympathie pour lui bien qu’il se propose de trahir la Terre à votre profit… Oui, et tout récemment vous avez embrassé une Terrienne et vous considérez cela comme une faiblesse. Vous en avez honte…

— Par toutes les étoiles, je ne… Ne le croyez pas, Pola ! s’exclama Arvardan avec désespoir. Ne l’écoutez pas !

— Ne niez pas et ne vous tourmentez pas pour cela, Bel, répondit doucement la jeune fille. Ce qu’il voit sous la surface, c’est ce qui subsiste de votre enfance. Il verrait la même chose chez moi. Et il verrait des choses semblables dans son propre esprit s’il le sondait aussi indélicatement qu’il sonde le nôtre.

Schwartz se sentit rougir.

S’adressant directement à lui, Pola reprit sur le même ton calme et serein :

— Si vous pouvez explorer les esprits, explorez le mien, Schwartz. Dites-moi si j’ai l’intention de trahir. Sondez mon père. Voyez s’il n’est pas vrai qu’il aurait pu facilement être dispensé de la sexagésimale en coopérant avec les fous qui se préparent à détruire la galaxie. Qu’a-t-il gagné en les trahissant ? Regardez encore et voyez si un seul d’entre nous désire faire tort à la Terre ou aux Terriens.

« Vous dites que vous avez entr’aperçu l’esprit de Balkis. Je ne sais si vous avez eu le temps de fouiller dans la lie qu’il contient, mais lorsqu’il reviendra, et qu’il sera trop tard, passez ses pensées au crible. Vous découvrirez alors qu’il est fou. Et vous mourrez !

Schwartz ne répondit pas et Arvardan s’exclama précipitamment :

— Eh bien, soit ! Explorez mon esprit. Aussi profond que vous le voulez. Je suis né sur Baronn, dans le secteur de Sirius. J’ai passé mes années de formation dans une ambiance d’antiterrestrialisme et ce n’est pas ma faute si de la pourriture et des sottises se sont enracinées dans mon subconscient. Mais regardez en surface et dites-moi si, à partir de l’âge adulte, je n’ai pas combattu le fanatisme qui était en moi. Pas chez les autres – ç’aurait été facile – mais en moi et de toutes mes forces.

— Vous ne connaissez pas notre histoire, Schwartz. Vous ignorez tout des milliers, des dizaines de milliers d’années au cours desquelles l’Homme a essaimé à travers la galaxie. Des années de guerres et de détresse. Vous ne savez pas ce qu’ont été les premiers siècles de l’empire quand le despotisme ne reculait que pour laisser place au chaos. Il n’y a que deux cents ans que le gouvernement galactique est devenu un gouvernement représentatif. Sous son égide, les planètes qui constituent l’empire se sont vu reconnaître leur autonomie culturelle, leur souveraineté et le droit de participer au travail de légifération de l’ensemble.

— Jamais au cours de l’histoire l’humanité n’a été libérée comme elle l’est de la guerre et de la misère, jamais l’économie galactique n’a été aussi sagement ajustée, jamais les perspectives d’avenir n’ont été aussi brillantes. Laisserez-vous anéantir tout cela pour que l’on reparte à zéro ? Et sur quelles bases ? Celles d’une théocratie tyrannique fondée sur une défiance et une haine malsaines.

— Les griefs de la Terre sont légitimes et le tort qui lui a été fait sera réparé un jour, pourvu que vive la galaxie. Mais ce que ces gens-là veulent faire n’est pas une solution. Savez-vous quelles sont leurs intentions ?

Si Arvardan avait possédé le don de Schwartz, il aurait décelé le combat qui se livrait dans l’esprit de celui-ci. Néanmoins, il devina intuitivement que le moment était venu de ménager une pause.

Schwartz était troublé. Tous ces mondes condamnés à périr… à pourrir et à disparaître sous les coups d’un mal atroce… Somme toute, était-il un Terrien ? Dans sa jeunesse, il avait quitté l’Europe et émigré en Amérique, mais n’était-il pas resté malgré tout le même homme ? Et si, après son départ, les hommes avaient légué aux mondes d’outre-ciel une planète déchirée et blessée, étaient-ils moins terriens pour autant ? La galaxie tout entière n’était-elle pas sienne ? Ses habitants – tous ses habitants – n’étaient-ils pas ses descendants et les descendants de ses frères ?

— D’accord, dit-il pesamment. Je suis avec vous. Comment puis-je vous aider ?

— Jusqu’à quelle distance captez-vous ? demanda fébrilement Arvardan en toute hâte, comme s’il craignait encore que Schwartz change d’avis.

— Je ne sais pas. Je perçois des esprits au-dehors. Des gardes, je suppose. Je crois même être capable de me projeter dans la rue mais plus c’est loin, moins c’est net.

— Evidemment. Mais le secrétaire ? Vous est-il possible d’identifier son esprit ?

— Je ne sais pas.

Quelques minutes s’écoulèrent, interminablement.

— Vos pensées me gênent. Ne me regardez pas. Pensez à autre chose.

Il y eut un nouveau silence. Puis Schwartz murmura :

— Non… je ne peux pas… je ne peux pas…

— Galaxie ! s’exclama soudain Arvardan avec force. J’arrive à bouger un peu. Je remue les pieds… Ouille ! (Chaque mouvement se traduisait par une douleur déchirante.) Pouvez-vous faire très mal à quelqu’un, Schwartz ? Plus mal que vous ne m’avez fait tout à l’heure ?

— J’ai tué un homme.

— Vraiment ? comment vous y êtes-vous pris ?

— Je ne sais pas. Ça se produit comme ça, voilà tout. C’est… c’est…

Son impuissance à exprimer l’inexprimable avec des mots était presque comique.

— Pouvez-vous vous attaquer à plus d’un adversaire à la fois ?

— Je n’ai jamais essayé, mais je ne crois pas. Je ne peux pas lire dans deux esprits en même temps.

Pola les interrompit :

— Ne lui demandez pas de tuer le secrétaire, Bel. Cela ne servirait à rien.

— Pourquoi ?

Comment sortirions-nous d’ici ? Même si on le trouvait seul et qu’on le tuait, ils seraient encore des centaines à nous attendre dehors, ne comprenez-vous pas ? Mais Schwartz lança d’une voix rauque :

— Je le tiens !

— Qui ? demandèrent-ils en chœur.

Même Shekt le regardait avec affolement.

— Le secrétaire. Je crois reconnaître son attouchement d’esprit.

— Ne le lâchez pas !

Arvardan avait mis tant de véhémence dans son exhortation qu’il roula sur lui-même et tomba lourdement sur le sol où il resta affalé, s’efforçant vainement de prendre appui sur sa jambe à demi paralysée pour se remettre debout.

— Vous vous êtes blessé ! cria Pola.

Quand elle se dressa sur un coude, elle s’aperçut que ses articulations jouaient.

— Non, ce n’est rien. Pompez-le à fond, Schwartz. Arrachez-lui toutes les informations que vous pourrez.

Schwartz sondait si intensément que sa tête bourdon, – nait douloureusement. Il projetait au loin ses tentacules mentaux avec furie – aveuglément, maladroitement comme un petit enfant tendant les doigts qui ne lui obéissent pas tout à fait vers un objet qu’il ne peut pas atteindre tout à fait. Jusqu’ici, il s’était borné à glaner ce qu’il pouvait trouver. Maintenant, il cherchait… cherchait…

Laborieusement. Des bouffées de pensées lui parvinrent.

— Le triomphe ! Il est sûr du résultat… Quelque chose à propos de projectiles spatiaux. Il les a lancés… Non, il ne les a pas lancés. C’est autre chose… Il va les lancer.

— Ce sont des missiles à guidage automatique contenant le virus, Arvardan, gémit Shekt. Ils sont pointés sur différentes planètes.

— Mais où sont-ils basés, Schwartz ? insista l’archéologue. Cherchez !

— Il y a un bâtiment. Je… vois… mal… Cinq points… Une étoile… Un nom. Sloo, peut-être…

C’est cela ! s’exclama à nouveau Shekt. Par tous les astres de la galaxie, c’est cela ! Le temple de Senloo. Il est ceinturé de toute part par des poches radio-actives. Personne ne s’y risquerait jamais, hormis les. Anciens. Est-il situé au confluent de deux grands fleuves, Schwartz ?

— Je ne… Oui ! Oui !

— Quand ? Quand les missiles seront-ils mis à feu ?

— Je ne distingue pas le jour, mais ce sera bientôt… bientôt. Cette pensée éclate dans son esprit… C’est pour très bientôt.

Il avait l’impression, si intenses étaient ses efforts, que c’était sa propre tête qui s’apprêtait à éclater.

Arvardan, la bouche sèche, parvint enfin à se mettre à quatre pattes, bien que ses bras et ses jambes flageolants se dérobassent sous lui.

— Il vient ?

— Oui, il est derrière la porte.

Schwartz se tut tandis que celle-ci s’ouvrait.

— Docteur Arvardan, ne vaudrait-il pas mieux que vous repreniez votre place ?

La voix glacialement ironique de Balkis vibrait triomphalement. Arvardan, conscient de l’indignité de sa position, le regarda mais demeura muet. Il n’y avait rien à répondre. Ses muscles douloureux cédèrent et il s’affaissa lentement. Alors, il attendit, la respiration rauque. Si ses forces pouvaient lui revenir, s’il pouvait faire un dernier bond, s’emparer des armes de l’autre…

Ce n’était pas une matraque neuronique qui se balançait à la ceinture de flexiplast retenant la robe du secrétaire, mais un éclatron de belle taille, capable de réduire un homme en ses atomes constitutifs en un clin d’œil.

Le secrétaire considéra les prisonniers avec une satisfaction sauvage. La fille ne comptait guère, mais les trois autres étaient de bonne prise : le Terrien traître, l’agent de l’empire et le mystérieux personnage que l’on surveillait depuis deux mois. Etait-ce tout ?

Certes, il y avait encore Ennius et l’empire. Leurs bras, en la personne de ces espions et renégats, étaient ligotés mais le cerveau était quelque part, actif et, peut-être, prêt à faire donner d’autres bras.

Le secrétaire, très à l’aise, les mains derrière le dos comme si la nécessité de dégainer rapidement n’était même pas une possibilité à envisager, laissa tomber d’une voix sereine et douce :

— Il est indispensable, à présent, que tout soit parfaitement clair. Il y a état de guerre entre la Terre et la galaxie – une guerre qui n’est pas encore déclarée mais une guerre néanmoins. Vous êtes nos prisonniers et vous serez traités comme l’exigeront les circonstances. Il va de soi que le châtiment des espions et des traîtres est la mort…

— Seulement en cas de guerre légale et déclarée, dit farouchement Arvardan.

— Guerre légale ? répéta Balkis avec un évident mépris. Qu’est-ce qu’une guerre légale ? La Terre a toujours été en guerre contre la galaxie, que nous ayons ou non poliment mentionné ce fait.

— Ne prenez pas la peine de discuter avec lui, Bel, murmura Pola. Qu’il dise ce qu’il a à dire et qu’on en finisse.

Arvardan lui sourit – un sourire caricatural et convulsif car, au prix d’un immense effort, il se remit debout en vacillant.

Balkis, secoué d’un rire muet, s’approcha de lui sans hâte, posa sans se presser la main sur la poitrine de l’archéologue et le poussa.

Arvardan, dont les muscles douloureux et engourdis ne réagissaient qu’avec une lenteur d’escargot, s’écroula. Pola émit une exclamation étranglée. Bien que sa chair et ses os se rebellassent, elle réussit à glisser du banc où elle gisait, avec une lenteur infinie.

Balkis la laissa se traîner vers Arvardan.

— Le bel amant que voilà ! Le bel amant et vigoureux Etranger ! Cours le rejoindre, fillette ! Pourquoi attends-tu ? Serre ton héros dans tes bras et oublie dans son étreinte l’odeur de la sueur et du sang des millions de Terriens martyrs qui l’imprègne. Regarde-le, ton fier et vaillant héros. Il a suffi de la chiquenaude d’un Terrien pour lui faire mordre la poussière.

Pola, à genoux devant Arvardan, lui palpait le cuir chevelu, redoutant de sentir sous ses doigts l’humidité du sang ou la mortelle flaccidité du crâne broyé. Les yeux du Sirien s’ouvrirent lentement et ses lèvres formèrent une phrase silencieuse :

— Ce n’est rien.

— Celui qui s’attaque à un homme paralysé et se vante de sa victoire est un lâche. Peu de Terriens sont de cette trempe, croyez-moi, mon bien-aimé.

— Je sais. Sinon, vous ne seriez pas une Terrienne. Balkis se raidit.

— Comme je vous le disais, vos vies sont perdues. Cependant, vous pouvez les racheter. Vous intéresserait-il de savoir à quel prix ?

— Si vous étiez à notre place, vous ne demanderiez pas mieux, rétorqua fièrement Pola. Je n’en doute pas.

— Chut, Pola, dit Arvardan qui n’avait pas encore entièrement recouvré sa respiration. Quelle est votre proposition ?

— Tiens ! Vous êtes prêt à vous vendre ? Comme je me vendrais, par exemple, moi, le vil Terrien que je suis ?

— Ce que vous êtes, vous le savez mieux que moi. Cela étant dit, je ne me vends pas. Je l’achète, elle.

— Je refuse d’être achetée, protesta la jeune fille.

— Quel touchant spectacle ! railla le secrétaire. Il s’aplatit devant nos femmes, nos squaws terreuses, et trouve encore le moyen de jouer les âmes, nobles qui se sacrifient.

— Quelles sont vos propositions ?

— Les voici. Il est évident qu’il y a eu des fuites. Il n’est pas difficile de deviner comment le Dr Shekt a eu vent de nos plans. Mais comment l’empire a-t-il été mis au courant ? Cela est déconcertant. Nous voulons donc que vous nous disiez ce que l’empire sait au juste. Pas ce que vous avez appris, Arvardan, mais ce que l’empire sait à l’heure actuelle.

— Je suis un archéologue, pas un espion, répliqua Arvardan sur un ton mordant. J’ignore totalement ce que sait l’empire – mais je souhaite qu’il en sache sacrément long. Je n’en doute pas. Mais peut-être changerez-vous encore d’avis. Réfléchissez bien – tous.

Jusque-là, Schwartz n’avait pas ouvert la bouche. Il n’avait même pas levé les yeux.

Balkis ménagea une pause avant de reprendre avec, peut-être, un soupçon de fureur :

— Puisque c’est comme cela, je vais vous indiquer le prix que vous coûterait votre refus de coopérer. Ce ne sera pas simplement la mort puisque vous êtes tous préparés, j’en suis convaincu, à ce désagréable et inévitable aboutissement. Le Dr Shekt et sa fille qui, malheureusement pour elle, mérite la mort pour sa complicité, sont citoyens de la Terre. Eu égard à cette situation, il sera tout indiqué de les soumettre à l’amplificateur synaptique. Vous m’avez compris, docteur Shekt ?

Les yeux du physicien étaient des lacs de pure terreur.

— Oui, je vois que vous comprenez. Il est possible, évidemment, de faire en sorte que l’appareil endommage les tissus cérébraux juste ce qu’il faut pour transformer le sujet en un crétin décérébré qui devient alors quelque chose d’absolument répugnant. Si on ne l’alimente pas, il meurt de faim. Si on ne le nettoie pas, il croupit dans ses déjections. Si on ne l’enferme pas, il est un phénomène monstrueux offert à la vue de tous. Cela servira peut-être de leçon aux autres dans la perspective du grand jour qui approche.

« Quant à vous (le secrétaire se tourna vers Arvardan) et à votre ami Schwartz, vous êtes sujets de l’empire et, à ce titre, tout désignés pour une intéressante expérience. Nous n’avons jamais essayé notre virus concentré sur vous autres, chiens galactiques. Bonne occasion pour nous de prouver l’exactitude de nos calculs. Une petite dose, n’est-ce pas ? pour que vous ne mouriez pas trop vite. Sous une dilution suffisante, la maladie peut se prolonger une semaine avant l’issue fatale. Ce sera très douloureux.

Balkis s’interrompit et étudia les captifs en plissant les paupières.

Voilà. Ou cela ou la réponse à quelques questions. A vous de choisir. Qu’est-ce que l’empire sait exactement ? Y a-t-il d’autres agents au travail présentement ? Existe-t-il des plans de contre-offensive et, dans ce cas, lesquels ?

— Comment pouvons-nous avoir l’assurance que vous ne nous exécuterez pas quand même lorsque vous aurez appris ce que vous souhaitez ? murmura le Dr Shekt.

— Je vous garantis que vous périrez dans des conditions affreuses si vous refusez. C’est un pari à faire. Qu’en dites-vous ?

— Pouvons-nous avoir un peu de temps ?

— Du temps ? Mais je viens de vous en donner. Dix minutes se sont écoulées depuis que je suis entré ici et je suis encore en train de vous écouter. Alors, qu’avez-vous à répondre ? Comment ? Rien ? Vous vous rendez compte que ma patience ne sera pas éternelle ? Vous bandez vos muscles, Arvardan. Peut-être pensez-vous que vous pourrez me sauter dessus avant que je n’aie le loisir de sortir mon éclatron. A supposer même que vous y parveniez, il y a des centaines de Terriens dehors et l’opération se poursuivra sans moi. Et vous subirez quand même le châtiment dont je vous ai précisé les différentes modalités. Et vous, Schwartz ? Vous avez tué notre agent. C’était vous, n’est-ce pas ? Peut-être pensez-vous que vous pouvez me tuer aussi ?

Schwartz regarda Balkis pour la première fois et répondit sèchement :

— Je le pourrais mais je ne le ferai pas.

— Grande est votre bonté !

— Ce n’est nullement de la bonté. C’est très cruel, au contraire. Vous avez dit vous-même qu’il y a pire que la mort pure et simple.

Soudain, ce fut le cœur battant d’un immense espoir qu’Arvardan dévisagea Schwartz.


18. LE DUEL

<p>18. LE DUEL</p>

L’esprit de Schwartz était un tourbillon. Il éprouvait un singulier sentiment de bien-être trépidant. Une partie de lui-même avait parfaitement la situation sous son contrôle et une autre partie, plus vaste, n’arrivait pas à y croire. Il avait été paralysé plus tard que les autres. Le Dr Shekt lui-même était en train de s’asseoir alors que lui ne pouvait guère que bouger un bras.

Plongeant dans l’esprit sardonique, infiniment nauséabond et infiniment maléfique de Balkis, il engagea le duel.

— Au début, commença-t-il, vous aviez beau être décidé à me tuer, j’étais de votre côté. Je croyais comprendre vos sentiments et vos intentions. Mais si l’esprit des autres est relativement pur et innocent, le vôtre est un cloaque défiant toute description. Ce n’est même pas pour les Terriens que vous combattez, mais pour satisfaire vos ambitions égoïstes. Je ne vois pas dans vos rêves une Terre libérée, mais une Terre à nouveau dans les fers. Je ne vois pas l’empire démantelé, mais une dictature personnelle s’instaurant à sa place.

— Vous en voyez des choses ! Eh bien, ne vous gênez pas. Regardez tout votre saoul. Après tout, je n’ai pas besoin de vos informations. Pas au point de supporter votre insolence. Nous avons avancé l’heure de l’attaque. Aviez-vous prévu cela ? Etonnant ce que l’on arrive à obtenir des gens pour peu qu’on insiste un peu, même de ceux qui jurent leurs grands dieux qu’il n’est pas possible d’aller plus vite ! Avez-vous vu cela, espèce de médium de foire ?

— Non, répondit Schwartz. Je ne recherchais pas ce renseignement et il m’a échappé. Mais je peux le dépister, présent. Deux jours… moins que cela… attendez ! … mardi… à 6 heures du matin. Le secrétaire avait déjà dégainé. Il fit vivement quelques pas et s’immobilisa devant Schwartz.

— Comment le savez-vous ?

Schwartz se raidit. Ses tentacules mentaux se ramassèrent, prêts à jaillir. Ses mâchoires se crispèrent, ses sourcils se froncèrent mais ce n’étaient là que les manifestations physiques subsidiaires totalement involontaires accompagnant le véritable effort auquel il s’astreignait. Son cerveau tenait à sa merci celui du secrétaire.

Pour Arvardan, la scène ne signifiait rien, la brusque immobilisation et le silence de Balkis ne voulaient rien dire et il perdit ainsi de précieuses secondes.

— Je le tiens…, haleta Schwartz. Prenez-lui son arme. Je ne pourrai pas le neutraliser encore très…

La phrase s’acheva par un borborygme.

Alors, Arvardan comprit. Il se jeta à quatre pattes et péniblement, laborieusement, il réussit tant bien que mal à se mettre debout. Pola tenta de l’imiter, mais avec moins de succès. Shekt se laissa glisser au bas de son banc et tomba à genoux. Seul Schwartz, le visage grimaçant, demeurait allongé.

On eût pu croire que Balkis était pétrifié par la vue de la Méduse. Des gouttes de sueur perlait sur son front lisse que ne déparait pas la moindre ride et les émotions qui l’agitaient ne transparaissaient pas sur son visage dénué d’expression. Seule, sa main qui étreignait l’éclatron présentait des signes de vie. Si on la regardait avec attention, on pouvait la voir tressauter imperceptiblement, on pouvait voir l’étrange flexion du pouce sur le bouton de contact. Une pression légère, trop faible pour être efficace, mais qui s’obstinait opiniâtrement.

— Tenez-le bien, haleta Arvardan avec une féroce exultation. (Se cramponnant au dossier d’une chaise, il essaya de reprendre son souffle.) Jusqu’à ce que je l’atteigne.

Il avança en traînant les pieds. Comme dans un cauchemar. Il pataugeait dans de la mélasse, il nageait dans le goudron. Les muscles tordus de crampes, il progressait avec une atroce lenteur. Il n’était pas – il ne pouvait être – conscient du duel terrible qui se jouait sous ses yeux.

Le secrétaire n’avait qu’une seule idée en tête : contraindre son pouce à appliques ; une infime pesée sur le bouton. Une poussée de 85 grammes fort exactement, la force nécessaire pour actionner l’éclatron. Il suffisait simplement d’ordonner à un tendon déjà à moitié contracté de frémir juste ce qu’il fallait, de… de…

Et la seule idée de Schwartz était de l’empêcher d’exercer cette pression mais au milieu du fouillis de sensations qui s’enchevêtraient dans l’attouchement de Balkis, il était incapable de discerner l’aire mentale correspondant à son pouce. C’était la raison pour laquelle tout son effort tendait à provoquer une stase générale.

L’attouchement se rebellait pour échapper à cette emprise. C’était à une intelligence rapide et follement acérée que Schwartz, encore inexpérimenté dans ce domaine, avait affaire. Pendant quelques secondes, l’esprit du secrétaire restait au repos. Dans l’attente. Et, d’un seul coup, il lançait un ordre impétueux à tel muscle ou à tel autre avec une force effrayante.

C’était comme si Schwartz devait maintenir à tout prix une prise d’immobilisation en dépit des soubresauts frénétiques de son adversaire.

Mais rien de tout cela ne transparaissait. Il n’y avait que la crispation de sa mâchoire, le tremblement de ses lèvres qu’il se mordait au sang et, de temps en temps, l’imperceptible tension du pouce du secrétaire.

Arvardan s’arrêta pour se reposer. Il ne le voulait pas, mais il ne pouvait faire autrement. Il effleurait du bout de ses doigts tendus le vêtement de Balkis, mais était incapable de faire un mouvement de plus. Ses poumons brûlants ne parvenaient plus à envoyer à ses membres morts l’oxygène dont ils avaient besoin. L’effort qu’il faisait était tel que les larmes brouillaient-sa vue et que la souffrance embrumait son cerveau.

— Encore quelques minutes, Schwartz, balbutia-t-il. Juste quelques minutes. Tenez-le. Tenez-le…

— Schwartz secoua lentement, très lentement la tête. Je ne peux… pas…

En effet, le monde tout entier était en train de chavirer dans un brouillard chaotique et confus. Ses tentacules mentaux se durcissaient, perdaient leur élasticité.

Le pouce du secrétaire se posa à nouveau sur le bouton de contact. La tension ne faiblit pas. Progressivement, insensiblement, elle s’accentua.

Schwartz sentait ses yeux s’exorbiter et saillir les veines sur son front. Sentait l’horrible sentiment de triomphe qui montait dans l’esprit de Balkis…

C’est alors qu’Arvardan se rua en avant, les bras tendus, les doigts crispés. Son corps ankylosé le trahit et il s’écroula.

Le secrétaire à la volonté enclouée tomba avec lui et son arme, lui échappant, alla rouler au loin. Presque dans le même instant, il s’arracha à l’emprise mentale de Schwartz qui s’affaissa, l’esprit en déroute.

Balkis s’efforça avec une énergie farouche de se dégager du poids mort d’Arvardan qui l’écrasait. Il lança un furieux coup de genou dans le bas-ventre de l’archéologue en même temps qu’un coup de poing latéral à la mâchoire. Alors, il se releva d’une poussée et Arvardan, terrassé par la douleur, s’effondra comme une poupée de chiffons.

Haletant, échevelé, le secrétaire se remit debout en titubant – et s’immobilisa.

Shekt, à plat ventre, tenait l’éclatron dans la main droite. Elle tremblait et il la maintenait de son autre main mais l’arme, même si elle frémissait, était pointée sur Balkis.

— Mais qu’espérez-vous encore, imbéciles ! s’exclama ce dernier d’une voix que la fureur étranglait. Je n’ai qu’à appeler…

— Et ce sera votre arrêt de mort – à vous, en tout cas, fit faiblement Shekt.

Me tuer ne vous servira à rien et vous le savez. Vous ne sauverez pas l’empire que vous nous avez livré et vous ne vous sauverez même pas vous-mêmes. Donnez-moi cet éclatron et vous pourrez repartir libres. Il tendit la main, mais Shekt se contenta de rire mélancoliquement.

— Je ne suis pas assez fou pour vous croire.

— Peut-être, mais vous êtes à moitié paralysé.

Et le secrétaire fit un écart à droite, beaucoup trop vite pour que le poignet débile du physicien puisse suivre le mouvement.

Mais Balkis qui s’apprêtait à bondir ne pensait plus à autre chose qu’à l’éclatron dont il fallait qu’il se tienne à couvert. Schwartz en profita pour lancer un ultime assaut. Son esprit frappa. Le secrétaire trébucha et bascula en avant comme s’il avait été assommé.

Arvardan avait péniblement réussi à se relever. Sa joue était violette et enflée et il marchait en boitillant.

— Pouvez-vous remuer, Schwartz ? demanda-t-il.

— Un peu, répondit le tailleur d’une voix cassée en se laissant glisser à bas de son banc.

— Personne ne vient ?

— Je ne décèle rien.

Arvardan, baissant les yeux, adressa un sourire crispé à Pola. Il avait posé la main sur les cheveux soyeux de la jeune fille qui le contemplait d’un regard noyé. Maintes fois, depuis deux heures, il avait été sûr et certain qu’il ne toucherait jamais plus sa chevelure, qu’il né verrait jamais plus son regard.

— Finalement, peut-être aurons-nous quand même un après, Pola.

Elle ne put que secouer la tête et répondre :

— Il n’y a pas assez de temps. Nous n’avons que jusqu’à mardi 6 heures.

— Pas assez de temps ? Eh bien, nous allons voir. (Arvardan se pencha sur l’Ancien prostré et lui releva la tête sans douceur.) Est-il vivant ? (De ses doigts gourds, il essaya en vain de trouver le pouls de Balkis et finit par lui poser la main à plat sur la poitrine.) Son cœur bat. Vous possédez un singulier pouvoir, Schwartz. Pourquoi n’avez-vous pas commencé par le réduire dans cet état, d’abord ?

Parce que je voulais seulement l’immobiliser. (Le visage décomposé de Schwartz témoignait de la torture qu’il avait subie.) Je pensais que si je parvenais à le paralyser, nous pourrions nous servir de lui comme d’un rempart, sortir sur ses talons.

— C’est possible ! s’écria Shekt avec une soudaine animation. Il y a le fort Dibburn où est stationnée la garnison impériale. C’est à moins d’un demi-mille d’ici. Une fois là-bas, nous serions en sécurité et nous pourrions prévenir Ennius.

— Une fois là-bas ! Il doit y avoir une centaine de gardes dans ce bâtiment et combien de centaines d’autres entre lui et le fort ? Et que voulez-vous qu’on fasse avec cet impotent ? Qu’on le porte ? Qu’on le pousse dans une petite voiture ?

Arvardan eut un rire sans joie.

— D’ailleurs, ajouta Schwartz sur un ton morne, je ne pourrai pas le neutraliser très longtemps. Vous avez vu… je n’y suis pas parvenu.

— Parce que vous manquiez d’expérience, rétorqua vivement le physicien. Maintenant, écoutez-moi, Schwartz. Je crois savoir comment vous opérez. Votre esprit est un récepteur qui capte les champs électromagnétiques du cerveau. Je pense que vous pouvez aussi émettre. Comprenez-vous ?

Schwartz semblait incertain.

— Il faut que vous compreniez, insista Shekt. Vous allez vous concentrer pour lui enjoindre de faire ce que nous voulons qu’il fasse. Et, pour commencer, nous allons lui rendre son éclatron.

— Quoi ! s’insurgèrent les trois autres en chœur.

— Il faudra qu’il nous fasse sortir d’ici et qu’il ouvre la marche, enchaîna le vieil homme en haussant le ton. Il n’y a pas d’autre solution, n’est-ce pas ? Et s’il est ostensiblement armé, comment se doutera-t-on de quelque chose ?

— Mais je ne pourrai pas le tenir, je vous le répète. (Schwartz se donnait des claques sur les bras, les pliait et les dépliait pour leur rendre leur souplesse.) Je me moque de vos théories, docteur Shekt. Vous ne savez pas de quoi il retourne. L’emprise est difficile à garder, c’est douloureux. Et malaisé. Je sais, nous devons courir le risque. Essayez, Schwartz. Quand il reprendra connaissance, faites-lui bouger le bras.

Le secrétaire gémit et Schwartz sentit renaître l’attouchement. Muet, il le laissa prendre force, presque avec effroi. Puis il lui parla. Son discours ne faisait pas appel aux mots. C’était l’ordre informulé que l’on donne à son bras quand on veut qu’il bouge, un ordre tellement silencieux qu’on n’en a même pas conscience.

Mais ce ne fut pas son bras qui bougea : ce fut celui de Balkis. Le Terrien venu du passé leva la tête avec un sourire éperdu, mais les autres n’avaient d’yeux que pour le secrétaire qui gisait sur le sol, la tête dressée, dont la prunelle reprenait vie et dont le bras s’était convulsivement levé, faisant un angle incongru de 90° avec son corps.

Schwartz se remit à sa tâche.

Le secrétaire se leva avec des mouvements hachés. Il faillit basculer, mais conserva l’équilibre. Et il se mit à danser d’une façon curieusement mécanique.

Ses pas n’avaient ni rythme ni élégance pour Shekt, Pola et Arvardan qui voyaient son corps, mais pour Schwartz qui voyait son corps et son esprit, c’était quelque chose d’extraordinairement impressionnant. Car le corps de Balkis était à présent contrôlé par un esprit auquel il n’était pas matériellement relié.

Shekt s’approcha d’un pas lent et circonspect de l’homme transformé en une sorte de robot et, non sans appréhension, lui tendit l’éclatron en le lui présentant par la crosse.

— Qu’il le prenne, Schwartz.

Balkis, à son tour, tendit la main et saisit gauchement l’arme. L’espace d’un instant, une lueur dévorante s’alluma dans ses prunelles, mais elle s’éteignit presque aussitôt. Avec raideur, il glissa l’éclatron dans sa ceinture et son bras retomba.

— Il a presque réussi à se libérer, dit Schwartz. Il eut un rire strident – mais il était livide.

— Pouvez-vous le maîtriser ? Il se débat comme un beau diable, mais c’est moins pénible que tout à l’heure.

— Parce que vous savez ce que vous faites, lui expliqua Shekt avec plus d’assurance qu’il n’en éprouvait. Maintenant, vous allez émettre. N’essayez pas de le tenir. Faites comme si c’était vous qui agissiez.

— Pouvez-vous le faire parler ? s’enquit Arvardan.

Il y eut un temps mort, puis un grognement sourd et grinçant sortit de la gorge du secrétaire. Nouvelle pause. Nouveau grognement.

— C’est tout, balbutia Schwartz.

— Mais pourquoi n’y arrivez-vous pas ? demanda Pola, visiblement soucieuse.

Son père haussa les épaules.

— Parler fait jouer des muscles extrêmement délicats et complexes. Ce n’est pas comme de faire mouvoir les muscles longs des membres. Ne vous inquiétez pas, Schwartz. On se débrouillera sans ça.

Aucun des participants de l’étrange odyssée qui s’ensuivit ne put se rappeler exactement les événements qui se déroulèrent deux heures durant. Le Dr Shekt, par exemple, était en proie à une singulière distanciation. Toute ses frayeurs étaient balayées et il ne subsistait en lui qu’un étrange sentiment de sympathie impuissante à l’égard du combat intérieur que menait Schwartz. Il n’avait d’yeux que pour le visage rondouillard de l’homme du passé que l’effort tordait et faisait grimacer. Quant aux autres, ils n’avaient guère le temps de le regarder.

Les gardes de faction derrière la porte rectifièrent la position à l’apparition de la robe verte du secrétaire, symbole de son autorité. Balkis leur rendit gauchement leur salut et on les laissa passer sans problème.

Ce ne fut qu’en émergeant du palais qu’Arvardan prit vraiment conscience de la folie de cette aventure. D’un côté, l’immense, l’inimaginable danger qui menaçait la galaxie. Et de l’autre, la fragilité de l’aléatoire roseau qui, peut-être, était un pont jeté au-dessus du gouffre. Pourtant, même alors, l’archéologue ne voyait que les yeux de Pola. Peut-être sa vie lui serait-elle arrachée, peut-être son avenir serait-il anéanti. Pourtant, il n’avait jamais connu pareille douceur. Nulle créature au monde ne lui avait jamais paru aussi totalement, aussi désespérément désirable.

Il n’y avait qu’elle qui comptait. Elle était la somme de ses souvenirs.

Le soleil matinal était si éclatant que Pola distinguait mal les traits d’Arvardan qui gardait la tête baissée. Elle lui sourit, heureuse de sentir sous sa main qui l’effleurait le bras musclé du Sirien. Plus tard, le souvenir lui en restera : le contact de ses muscles solides sous l’étoffe de plastique lisse et fraîche…

Schwartz souffrait comme un damné. L’allée incurvée sur laquelle ils s’étaient engagés en sortant par une porte latérale du bâtiment était quasiment déserte, ce dont il éprouvait un profond soulagement. Il était seul à savoir ce que signifierait un échec. Il sentait l’intolérable humiliation, la haine sans égale, l’odieuse résolution peuplant l’esprit ennemi qu’il contrôlait. Il devait sonder cet esprit afin de recueillir les informations nécessaires pour les guider – la situation géographique des locaux officiels, l’itinéraire qui y conduisait – et, en en fouillant les replis, il se rendait compte du sursaut meurtrier et vengeur qu’ils auraient à subir si, par malheur, le contrôle qu’il exerçait vacillait un dixième de seconde. Les secrets méandres de cet esprit qu’il était forcé de fouiller demeureraient gravés de façon indélébile dans sa mémoire. Maintes et maintes fois, plus tard, dans la grisaille innocente de l’aube, il se reverra guidant les pas d’un forcené au cœur du bastion de l’ennemi.

Quand ils parvinrent au véhicule, n’osant se détendre suffisamment pour proférer des phrases cohérentes, il balbutia d’une voix hachée : « Je ne… peux pas… peux pas… l’obliger à… piloter. Conduire… une voiture… trop compliqué…

Shekt qui, de soit côté, n’osait ni le toucher ni s’adresser à lui sur un ton normal pour ne pas distraire son attention, émit un claquement de langue rassurant et chuchota :

— Faites seulement en sorte qu’il s’asseye derrière, Schwartz. Je sais conduire. A partir de maintenant, qu’il ne bouge pas, c’est tout.

La voiture du secrétaire était un modèle spécial et, par conséquent, différent des autres. Elle attirait l’attention. Son gyrophare vert qui pivotait de droite à gauche et de gauche à droite avec une précision de métronome dardait ses éclairs d’émeraude. Les passants s’arrêtaient pour regarder. Les véhicules venant d’en face se hâtaient de se ranger respectueusement.

Si la voiture avait, été plus discrète, les passants auraient peut-être eu le temps de remarquer l’Ancien au visage blême assis, rigide et pétrifié, à l’arrière. Ils auraient pu se poser des questions, flairer quelque chose d’anormal.

Mais ils ne voyaient que la voiture.

Un soldat gardait l’étincelant portail de chrome qui s’élevait à une hauteur incongrue avec ce luxe ostentatoire propre à l’architecture impériale et qui offrait un tel contraste avec les bâtiments trapus et rébarbatifs caractéristiques de la civilisation terrienne. Il pointa son impressionnant fusil neutronique et la voiture s’arrêta.

Arvardan se pencha à la portière.

— Je suis citoyen de l’empire, sentinelle. Je voudrais avoir un entretien avec l’officier commandant la place.

— Veuillez me montrer vos pièces d’identité, monsieur.

— On me les a prises. Je suis Bel Arvardan de Baronn, secteur de Sirius. Je suis chargé de mission par le procurateur et je suis pressé.

Le soldat porta son poignet à la hauteur de sa bouche et parla dans son émetteur. Quand la réponse lui parvint au bout de quelques instants, il abaissa son arme et l’effaça. Le portail s’ouvrit lentement.


19. AVANT L’HEURE H

<p>19. AVANT L’HEURE H</p>

Les heures qui suivirent furent tumultueuses à Fort Dibburn et ailleurs. L’agitation fut même encore plus intense à Chica.

A midi, le haut ministre, à Washenn, appela son secrétaire par ondiophone. Il fut impossible de trouver Balkis. Le haut ministre fut mécontent, les autorités du Palais de Redressement troublées.

On fit une enquête. Les gardes affectés à la surveillance de l’amphithéâtre se montrèrent catégoriques : le secrétaire était sorti avec les prisonniers à 10 h 30. Il n’avait pas laissé d’instructions. Les factionnaires étaient incapables de dire où il était allé. Il ne leur appartenait pas, évidemment, de poser de questions.

On interrogea d’autres gardes qui se révélèrent aussi peu informés. L’atmosphère se tendait et l’anxiété montait.

A 14 heures, un premier rapport signala que la voiture du secrétaire avait été aperçue dans la matinée. Personne ne savait si Balkis était à bord. Certains pensaient qu’il conduisait mais, recoupements faits, il s’avéra que ce n’était là qu’une simple supposition.

A 14 h 30, on apprit, et la nouvelle fut confirmée, que le véhicule était entré à Fort Dibburn.

Finalement, un peu avant 15 heures, on décida de prendre contact avec le commandant. Ce fut un lieutenant qui répondit.

« Il était pour le moment impossible, dit l’officier, de révéler quoi que ce soit à ce sujet. Toutefois, les officiers de Sa Majesté Impériale demandaient que, en tout état de cause, l’ordre soit maintenu et que la nouvelle de la disparition d’un membre de la Société des Anciens ne soit pas rendue publique jusqu’à plus ample informé. »

Il n’en fallut pas davantage pour créer une situation qui allait à l’encontre des souhaits des Impériaux. Des hommes engagés dans une entreprise de subversion ne prennent pas de risques quand, quarante-huit heures avant l’heure H, l’un des chefs occupant une position clé dans la conjuration tombe aux mains de l’ennemi. Ou le complot est découvert, ou il y a trahison. Une médaille ne possède qu’un avers et qu’un revers. Dans les deux cas, c’est la mort.

Aussi le mot d’ordre passa-t-il de bouche à oreille.

La population de Chica s’émut.

Les démagogues professionnels haranguèrent la foule aux coins des rues. On ouvrit les arsenaux secrets et l’on distribua les armes. Les émeutiers se dirigèrent vers le fort et, à 18 heures, un nouveau message fut adressé au commandant d’armes. Cette fois, ce fut un émissaire qui l’apporta personnellement.

Le fort était le théâtre d’une fébrilité égale, encore que plus restreinte. Tout commença de façon spectaculaire quand le jeune officier qui s’était porté à la rencontre de la voiture voulut désarmer le secrétaire.

— Remettez-moi cet éclatron, ordonna-t-il d’une voix sèche.

— Laissez-le faire, Schwartz, dit Shekt.

La main du secrétaire se souleva et l’officier s’empara de l’arme. Alors, Schwartz, exhalant un sanglot de soulagement, lâcha prise.

Arvardan était prêt. Quand le secrétaire bondit comme un ressort d’acier longtemps comprimé qui se détend, l’archéologue se jeta sur lui et le martela de ses poings.

L’officier aboya des ordres, des soldats se précipitèrent, empoignèrent brutalement Arvardan par le col de sa chemise et dégagèrent le secrétaire qui demeura inerte, affalé sur le siège. Un peu de sang suintait de sa bouche. La joue déjà meurtrie d’Arvardan saignait, elle aussi.

Remettant en place ses cheveux d’une main tremblante, il désigna Balkis du doigt et dit d’une voix ferme :

J’accuse cet homme de conspirer en vue de renverser le gouvernement impérial. Il faut que j’aie immédiatement une entrevue avec le commandant de la place.

— Nous allons nous en occuper, monsieur, répondit courtoisement l’officier. Si vous voulez bien me suivre… tous les quatre.

Et les choses restèrent au point mort pendant des heures. Les locaux où ils avaient été conduits étaient situés à l’écart et raisonnablement propres. Pour la première fois depuis douze heures, on leur apporta à manger et, en dépit de tout, ils mangèrent avec appétit. Ils eurent même droit à cet autre symbole du confort de la civilisation, un bain.

Mais des soldats montaient la garde devant la porte et les heures succédaient aux heures. Perdant patience, Arvardan s’exclama soudain :

— Nous n’avons fait que changer de prison !

La routine monotone et absurde, propre à tout établissement militaire, se poursuivait comme s’ils n’existaient pas. Schwartz dormait. Comme Arvardan posait les yeux sur lui, Shekt hocha la tête.

— Non. Humainement, c’est impossible. Il est épuisé. Laissons-le dormir.

— Mais il ne nous reste que trente-neuf heures.

— Je sais. Il faut attendre.

Une voix cinglante et vaguement narquoise résonna :

— Quel est celui d’entre vous qui se prétend citoyen de l’empire ?

Arvardan bondit sur ses pieds.

— C’est moi. Je…

Mais, reconnaissant celui qui avait parlé, il s’interrompit. L’homme arborait un sourire figé. Il leva imperceptiblement le bras gauche comme pour rappeler à l’archéologue leur précédente rencontre.

— Bel, murmura Pola, c’est l’officier… celui du magasin.

Dont il a cassé le bras, précisa l’intéressé sur un ton caustique. Je suis le lieutenant Claudy et… mais oui, c’est bien vous. Ainsi, vous êtes Sirien ? Et cela ne vous empêche pas de frayer avec ces gens-là ! Galaxie ! Jusqu’où un homme peut-il donc tomber ! Et cette fille est toujours avec vous. La squaw, ajouta-t-il d’une voix lente et délibérée après une pause.

Arvardan eut la tentation de se rebiffer mais il se domina. Il ne le pouvait pas. Pas encore.

— Puis-je voir le colonel, lieutenant ? demanda-t-il avec une humilité forcée.

— Je regrette, mais le colonel n’est pas présentement de service.

— Dois-je comprendre qu’il est absent ?

— Je n’ai pas dit cela. On peut le joindre… si l’affaire est suffisamment urgente.

— Elle l’est. Puis-je voir l’officier de jour ?

— C’est moi.

— Alors, prévenez le colonel.

Le lieutenant Claudy secoua la tête.

— Il faudrait pour cela que je sois convaincu de la gravité de la situation.

— Au nom de la Galaxie, cessez ce petit jeu ! C’est une question de vie ou de mort.

— Vraiment ? (Le lieutenant balança son jonc avec une élégance affectée.) Vous pourriez peut-être me solliciter de vous accorder audience.

— Soit. Je suis à vos ordres.

— J’ai dit : solliciter.

— Puis-je avoir une audience, lieutenant ?

Mais Claudy ne souriait plus.

— Je répète : il faut la solliciter. Devant la demoiselle. Humblement.

Arvardan avala sa salive et recula. Pola lui posa la main sur le bras.

— Je vous en supplie, Bel… ne vous mettez surtout pas en colère.

— Bel Arvardan, de Sirius, grommela-t-il, sollicite humblement une audience de l’officier de jour.

— Cela dépend, rétorqua le lieutenant.

Il fit un pas vers Arvardan et sa main s’abattit brutalement sur le pansement qu’Arvardan avait à la joue.

— L’archéologue poussa une exclamation étouffée et refoula le cri de douleur qui lui montait aux lèvres. La dernière fois, vous vous êtes senti offensé. Et aujourd’hui ?

Arvardan ne répondit pas.

— Audience accordée.

Quatre soldats encadrèrent Arvardan. Le lieutenant Claudy prit la tête du détachement.

Shekt et Pola étaient seuls avec Schwartz endormi.

— Je ne l’entends plus, dit le physicien. Et toi ? La jeune fille secoua la tête.

— Cela fait un bon moment que je ne l’entends pas, moi non plus. Penses-tu qu’il fera quelque chose à Bel, père ?

— Comment le pourrait-il ? répondit doucement le vieil homme. Tu oublies qu’Arvardan n’est pas vraiment l’un des nôtres. C’est un citoyen de l’empire et, à ce titre, il n’a pas grand-chose à redouter. Tu l’aimes, je suppose ?

— Oh ! Terriblement, père. C’est bête, je le sais.

— Evidemment. (Shekt eut un sourire amer.) Il est honnête, je ne dis pas le contraire, mais que peut-il faire ? Vivre avec nous sur la Terre ? T’emmener chez lui ? Présenter une Terrienne à ses amis ? A sa famille ?

— Je sais, sanglota Pola. Mais il est bien possible qu’il n’y ait pas d’après pour nous.

Shekt bondit à nouveau sur ses pieds comme si cette réplique l’avait rappelé à la réalité. Il répéta :

— Je ne l’entends plus.

C’était du secrétaire qu’il parlait. On avait enfermé Balkis dans une pièce adjacente qu’il arpentait comme un ours en cage. Ses pas faisaient grand bruit. Mais maintenant, le silence régnait.

C’était là un détail secondaire, mais le secrétaire était devenu, corps et âme, un peu comme le symbole des forces destructrices, épidémiques, qui s’apprêtaient à déferler sur le gigantesque lacis des étoiles vivantes. Shekt secoua doucement Schwartz.

— Réveillez-vous.

— Schwartz s’étira. Que se passe-t-il ?

Il se sentait à peine reposé. La fatigue battait au plus profond de lui avec des pulsions et des saccades désordonnées.

— Où est Balkis ?

— Oh… oh oui !

L’ancien tailleur jeta un regard déconcerté autour de lui. Brusquement, il se rappela que ce n’était pas avec ses yeux qu’il voyait le plus clairement. Il projeta ses tentacules mentaux qui palpèrent à la ronde en quête de l’esprit qu’ils connaissaient si bien.

Schwartz trouva ce qu’il cherchait, mais prit soin de s’en tenir à l’écart. Le contact intime qu’il avait eu avec cet esprit malade et immonde, gluant, lui avait laissé un souvenir qu’il n’était pas prêt d’oublier.

— Il est à un autre étage, murmura-t-il. Il parle à quelqu’un.

— A qui ?

— Je n’ai encore jamais touché cet esprit. Attendez… Laissez-moi écouter. Peut-être que le secrétaire va… oui, il l’appelle « colonel ».

Shekt et Pola échangèrent un coup d’œil.

— Il ne peut s’agir d’une trahison, n’est-ce pas ? fit la jeune fille dans un souffle. Je veux dire… un officier de l’empire ne peut pas comploter avec un Terrien contre l’empereur, n’est-il pas vrai ?

— Je ne sais pas, répondit lugubrement Schwartz. Je suis prêt à croire n’importe quoi.

Le lieutenant Claudy avait le sourire aux lèvres. Il était derrière le bureau, un éclatron à portée de sa main, et les quatre soldats se tenaient derrière lui. Il parlait avec toute l’assurance que lui donnait son sentiment de supériorité.

Je n’aime pas les terreux, disait-il. Je ne les ai jamais aimés. Ils sont la lie de la galaxie. Ils sont infectés, superstitieux et paresseux. Ce sont des créatures dégénérées et stupides. Mais, par les Etoiles, ils savent généralement se tenir à leur place. En un sens, je les comprends. Ils sont nés comme ça et ils n’y peuvent rien. Certes, si j’étais l’empereur, je ne supporterais pas ce que sa Majesté supporte – je veux parler de leurs maudites coutumes et traditions. Mais ce n’est pas grave. Un jour, nous…

— Ecoutez ! exposa Arvardan. Je ne suis pas venu pour…

— C’est vous qui allez m’écouter. Je n’ai pas fini. J’allais dire que ce que je ne comprends pas, c’est la façon dont fonctionne l’esprit des pro-terreux. Quand un homme – un homme considéré comme un homme véritable – s’abaisse au point de ramper dans la boue avec eux et de courir après leurs femmes, je n’ai aucun respect pour lui. Il se montre plus vil qu’eux…

— Allez au diable, vous et votre répugnante idéologie ! s’écria farouchement Arvardan. Savez-vous qu’une trahison contre l’empire est en train de se tramer ? Savez-vous à quel point la situation est critique ? Chaque minute de retard met en danger chacun des milliards de milliards d’habitants de la galaxie.

— Non, je ne sais pas, docteur Arvardan. Vous êtes bien docteur, n’est-ce pas ? Il rie faut pas que j’oublie votre titre. J’ai une petite théorie à moi, voyez-vous ? Vous êtes l’un d’entre eux. Vous êtes peut-être né dans le secteur de Sirius, mais vous avez le cœur noir d’un Terrien et vous mettez votre qualité de citoyen galactique au service de leur cause. Vous avez kidnappé un de leurs officiels, un Ancien. Ce n’est pas une mauvaise idée en soi, soit dit en passant, et, s’il n’y avait que cela, je ne me mettrais pas martel en tête. Mais les Terriens se sont lancés à sa recherche sans perdre de temps. Ils nous ont fait parvenir un message.

— Déjà ? Alors, à quoi bon cette discussion ? Il faut que je voie le colonel si je dois…

Qu’attendez-vous ? Une émeute ? Des désordres ? Peut-être avez-vous vous-même organisé cet incident pour déclencher une insurrection, hein ?

— Etes-vous fou ? Pourquoi aurais-je fait une chose pareille ? Dans ce cas, vous ne verrez sans doute pas d’inconvénient à ce que nous remettions l’Ancien en liberté ?

— Surtout pas !

Arvardan s’était redressé et, l’espace d’un instant, on eût dit qu’il allait se ruer sur son interlocuteur. Mais le lieutenant Claudy empoigna son éclatron.

— Nous ne pouvons pas, vraiment ? Ecoutez-moi. Je n’en ai pas fini avec vous. Je vous ai giflé et je vous ai forcé à vous mettre à plat ventre sous les yeux de vos petits copains terreux. Je vous ai craché à la face tout le mépris que j’ai pour le vil cancrelat que vous êtes. Et maintenant, je serais enchanté d’avoir un prétexte pour vous volatiliser un bras. Ce serait un prêté pour un rendu. Alors, ne vous gênez pas. Faites encore un geste…

Arvardan se figea sur place. Le lieutenant s’esclaffa et reposa son arme.

— Dommage que je doive vous épargner. Le colonel veut vous voir. Il vous recevra à 17 h 15.

— Vous… vous le saviez depuis le début ?

La frustration d’Arvardan était telle qu’il avait la gorge aussi râpeuse que du papier de verre.

— Bien sûr.

— Si le temps ainsi perdu scelle notre destin, il ne nous reste plus longtemps à vivre, lieutenant Claudy. (La voix de l’archéologue était si glaciale qu’elle était atrocement déformée.) Mais vous mourrez avant moi parce que je consacrerai les dernières minutes de mon existence à vous réduire le crâne et la cervelle en bouillie.

— Je demeure à votre disposition, espèce de collabo. Quand vous voudrez !

L’officier commandant la place de Dibburn s’était, au fil du temps, quelque peu rouillé au service de l’empire. Depuis des générations, il régnait une paix absolue et les chemins de la gloire étaient bouchés. Sur ce plan, comme ses pairs, le colonel était resté dans l’ombre. Mais au cours de sa longue carrière marquée par une promotion poussive, il avait été en garnison dans toutes les régions de la galaxie. Aussi, être affecté sur cette planète névrosée qu’était la Terre n’était pour lui qu’un nouvel et fastidieux avatar. Il n’aspirait qu’à une chose : à la paisible routine d’une occupation sans histoire. Il ne demandait rien de plus et, pour ne pas avoir de complications, il était prêt à s’aplatir – au point de présenter ses excuses à une fille de la Terre si cela se révélait nécessaire.

En entrant dans son bureau, Arvardan lui trouva l’air fatigué. Le colonel avait ouvert le col de sa chemise et sa tunique, frappée du flamboyant emblème de l’empire – le Soleil et l’Astronef était accrochée au dossier de son fauteuil. Il fit craquer distraitement ses phalanges en enveloppant l’archéologue d’un regard solennel.

— C’est une affaire bien troublante, commença-t-il. Je me souviens de vous, jeune homme. Vous êtes Bel Arvardan, de Baronn, et vous nous avez déjà causé bien du souci. Vous ne pouvez donc pas éviter les ennuis ?

— Ce n’est pas seulement moi qui ai des ennuis, mon colonel, mais la galaxie tout entière.

— Oui, je sais, répliqua l’officier non sans quelque agacement. Je sais, en tout cas, que c’est ce que vous prétendez. Il paraît que vous n’avez plus de pièces d’identité ?

— On me les a prises, mais je suis connu à Everest. Le procurateur peut se porter garant de moi et j’espère qu’il le fera avant ce soir.

— Nous verrons. (Le colonel croisa les bras sur sa poitrine et se carra dans son fauteuil.) Je vous serais reconnaissant de bien vouloir me donner votre version des faits.

— J’ai eu connaissance d’un grave complot ourdi par un petit groupe de Terriens décidés à renverser par la force le gouvernement impérial, et qui, si les autorités compétentes ne sont pas prévenues sur-le-champ, risque fort de détruire non seulement le régime, mais une grande partie de l’empire lui-même.

Vous y allez un peu fort, mon jeune ami. Pareille affirmation est inconsidérée et peu crédible. J’admets volontiers que les Terriens pourraient fomenter des émeutes gênantes, assiéger le fort et causer des dommages considérables, mais je ne saurais imaginer qu’ils soient capables de chasser les forces impériales de cette planète et encore moins d’abattre le gouvernement de Trantor. Néanmoins, je suis disposé à entendre les détails de… euh… de cette conspiration.

— Malheureusement, l’affaire est d’une telle gravité que je ne peux donner les détails essentiels qu’au procurateur en personne. Aussi, je vous serais reconnaissant de bien vouloir me mettre en communication avec lui sans délai, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.

— Hemm… gardons-nous d’agir de façon précipitée. Savez-vous que l’homme que vous nous avez amené est, le secrétaire du haut ministre de la Terre ? Qu’il fait partie de la Société des Anciens et que c’est un personnage très important aux yeux des Terriens ?

— Je le sais fort bien.

— Et, selon vous, c’est une clé de voûte de la conspiration à laquelle vous faites allusion ?

— Absolument.

— Avez-vous des preuves de ce que vous avancez ?

— Vous me comprendrez, j’en suis sûr, si je vous dis que je ne peux les dévoiler qu’au procurateur lui-même.

Le colonel fronça les sourcils et s’abîma dans la contemplation de ses ongles.

— Cela signifie-t-il que vous mettez ma compétence en doute ?

— Aucunement, colonel. Simplement, le procurateur est la seule autorité habilitée à prendre les mesures décisives qu’exige la situation.

— Quelles mesures décisives, d’après vous ?

— Un édifice de la Terre doit être bombardé et totalement anéanti dans un délai de trente heures, faute de quoi la plupart des citoyens de l’empire, sinon tous, périront.

— Quel édifice ? s’enquit le colonel d’une voix lasse.

— Puis-je être mis en contact avec le procurateur, je vous prie ? rétorqua sèchement Arvardan.

C’était l’impasse. Le colonel brisa le silence qui avait suivi ces derniers mots en demandant sur un ton gourmé :

— Vous rendez-vous compte qu’en vous rendant coupable du rapt d’un Terrien, vous avez commis un délit qui vous rend passible des tribunaux terriens. En général, les autorités impériales protègent leurs ressortissants et tiennent à ce qu’ils soient jugés par des tribunaux galactiques. — c’est une question de principe. Mais la situation est délicate sur la Terre et mes instructions sont précises : j’ai ordre d’éviter les risques d’affrontement dans toute la mesure du possible. En conséquence, si vous refusez de répondre pleinement à ma question, je serai dans l’obligation de vous remettre, vous et vos compagnons, à la police locale.

— Mais ce serait nous condamner, nous et vous, à mort ! Je suis citoyen de l’empire et j’exige d’avoir une audience avec le pro…

Le vrombissement du ronfleur interrompit Arvardan. Le colonel enfonça une touche.

— J’écoute.

— Mon colonel, une troupe d’indigènes a encerclé le fort, annonça une voix retentissante. On croit qu’ils sont armés.

— Y a-t-il eu des actes de violence ?

— Non, mon colonel.

Nulle émotion ne se lisait sur la physionomie de l’officier. Sur ce point, au moins, l’entraînement qu’il avait subi avait été efficace.

— Que l’artillerie et l’aviation se tiennent prêtes à intervenir. Que chacun regagne son poste de combat. Interdiction d’ouvrir le feu sauf en cas de légitime défense. C’est compris ?

— Oui, mon colonel. Un Terrien sous la protection du drapeau blanc désire être reçu.

— Envoyez-le-moi. Et faites également revenir le secrétaire du ministre.

Le colonel décocha un regard glacé à l’archéologue.

— J’espère que vous vous rendez compte des conséquences catastrophiques de vos menées ?

J’exige d’assister à cette entrevue, s’écria Arvardan dont la fureur était telle qu’il avait du mal à s’exprimer de façon cohérente. Et j’exige aussi de savoir pour quelle raison vous m’avez laissé croupir pendant des heures sous bonne garde, alors que vous discutiez en tête à tête avec un indigène qui, de surcroît, est un traître. Car je sais fort bien que vous avez eu une entrevue avec lui avant de me parler.

— Est-ce une accusation ? demanda le colonel en haussant le ton. Si tel est le cas, exprimez-vous clairement.

— Non, ce n’est pas une accusation. Mais je vous rappelle que, à partir de maintenant, vous aurez à rendre compte de vos actes et que la postérité, si nous devons avoir une postérité, vous tiendra peut-être pour responsable de la destruction de votre peuple du fait de votre entêtement.

— Silence ! En tout cas, ce n’est pas à vous que j’ai des comptes à rendre. L’affaire sera menée comme je l’entends. Avez-vous compris ?


20. L’HEURE H

<p>20. L’HEURE H</p>

Le secrétaire entra, introduit par un soldat. Un sourire glacé joua fugitivement sur ses lèvres violacées et enflées. Il s’inclina devant le colonel et fit mine de ne pas s’apercevoir de la présence d’Arvardan.

— J’ai averti le haut ministre que vous étiez parmi nous et je lui ai fait part des circonstances de votre arrivée, commença l’officier. Votre détention dans cette enceinte, est, bien sûr, totalement… euh… anormale et je me propose de vous rendre la liberté au plus vite. Cependant, ce monsieur, que vous connaissez sans doute, a porté contre vous une très grave accusation et nous sommes dans l’obligation d’enquêter à ce sujet.

Je comprends, colonel, répondit calmement le secrétaire. Toutefois, comme je vous l’ai déjà exposé, cet individu n’est sur la Terre que depuis deux mois environ, si je suis bien informé, et sa connaissance de notre politique intérieure est nulle. C’est là, en vérité, une base bien fragile pour porter des accusations.

— Je suis archéologue de métier, rétorqua Arvardan avec colère, et je suis spécialiste de la Terre et de ses coutumes. Mes connaissances relatives à la politique terrienne sont loin d’être nulles. En outre, il n’y a pas que moi qui accuse.

Balkis n’accorda pas un coup d’œil à Arvardan et, tout au long de la confrontation, il ne le regarda, même pas. Ce fut exclusivement au colonel qu’il s’adressa :

— Un savant terrien est mêlé à cette affaire. Il approche de la soixantaine, le terme fatal, et il souffre de délire de la persécution. Il y a également un autre personnage dont les antécédents sont inconnus et qui est un idiot congénital. Des accusations venant d’un tel trio ne sauraient être sérieusement prises en considération.

Arvardan se leva d’un bond :

— Je demande à être entendu…

— Asseyez-vous, laissa sèchement tomber le colonel. Vous avez refusé de discuter de cette question avec moi. J’ai pris acte de votre refus. Faites entrer le plénipotentiaire.

Le porteur du drapeau blanc était, lui aussi, un Ancien. Ce fut à peine s’il cilla à la vue du secrétaire. Le colonel se leva :

— Etes-vous le porte-parole des gens qui sont dehors ?

— Oui.

— Donc, je présume que ce rassemblement séditieux et illégal vise à réclamer la libération de votre compatriote ici présent ?

— Oui. Nous exigeons qu’il soit immédiatement libéré.

Il le sera. Néanmoins, la loi, l’ordre et le respect dus aux représentants de Sa Majesté Impériale sur cette planète interdisent toute négociation aussi longtemps que cette foule hostile et armée sera réunie. Je vous demande de donner à vos hommes l’ordre de se disperser.

— Le colonel a parfaitement raison, frère Cori, dit le secrétaire d’une voix amène. Veuillez calmer les esprits. Je suis parfaitement en sécurité ici et personne ne court de danger. Vous m’avez compris ? Personne. Je vous en donne ma parole d’Ancien.

— C’est parfait, frère. Je suis heureux que vous soyez en sécurité.

Le plénipotentiaire fut reconduit.

— Nous veillerons à ce que vous repartiez sain et sauf dès que la situation en ville sera redevenue normale, reprit le colonel à l’adresse de Balkis. Je vous remercie de la coopération dont vous venez de faire preuve.

Arvardan se leva à nouveau :

— Je proteste ! Alors que vous vous apprêtez à relâcher cet homme qui se prépare à commettre un génocide, vous m’empêchez d’avoir un entretien avec le procurateur, ce qui est en contradiction avec mes droits élémentaires de citoyen galactique. Montrerez-vous donc plus de considération envers un chien terrien qu’envers moi ? conclut-il au paroxysme de la frustration.

— Ce sera avec joie, colonel, que je resterai ici pour m’expliquer devant le procurateur si c’est là ce que veut cet énergumène, dit le secrétaire avant même qu’Arvardan, qui en balbutiait de fureur, eût terminé. Une accusation de trahison est chose sérieuse et un tel soupçon s’attachant à moi, si immatériel qu’il soit, suffirait peut-être à ruiner les possibilités que j’ai d’être utile à mon peuple. Je serais satisfait de pouvoir prouver au procurateur que personne dans tout l’empire n’est plus loyal que moi.

— Je vous admire, fit le colonel d’un air guindé, et j’avoue que, à votre place, mon attitude serait fort différente. Vous faites honneur à votre race, monsieur. Je vais essayer d’entrer en contact avec le procurateur.

Arvardan n’ouvrit plus la bouche avant qu’on ne l’eût ramené dans sa cellule.

— Evitant le regard des autres, il resta longtemps immobile, un poing sous le menton, à grincer des dents. Alors ? demanda finalement Shekt.

L’archéologue secoua la tête.

— Je crains d’avoir tout gâché.

— Comment cela ?

— J’ai perdu mon sang-froid, j’ai vexé le colonel et je ne suis arrivé à rien. Je ne suis pas un diplomate, docteur Shekt. Mais que pouvais-je faire ? s’exclama-t-il, éperonné par le désir de se justifier. Balkis avait déjà parlé avec le colonel. Je ne pouvais donc pas avoir confiance en celui-ci. Le secrétaire lui avait peut-être promis de lui laisser la vie sauve ? Peut-être est-il depuis le début dans le complot ? Je sais que c’est une hypothèse saugrenue, mais je ne pouvais pas prendre ce risque. Il était trop méfiant. Je voulais voir Ennius en personne.

Le physicien se leva et croisa ses mains flétries derrière son dos.

— Et est-ce qu’Ennius va venir ?

— Je le pense. Mais seulement à la demande de Balkis. J’avoue que je ne comprends pas.

— A la demande de Balkis ? Dans ce cas, Schwartz a sûrement raison.

— Ah bon ? Qu’est-ce qu’il a dit ?

Le tailleur grassouillet était assis sur son lit. Il haussa les épaules quand les autres se tournèrent vers lui et leva les bras dans un geste d’impuissance.

— J’ai capté l’attouchement d’esprit du secrétaire tout à l’heure quand il est passé devant cette pièce. Il a eu une longue conversation avec l’officier qui vous a reçu.

— Je le sais.

— Mais il n’y a pas de traces de trahison dans l’esprit de cet officier.

— Alors, je me suis trompé, fit piteusement Arvardan. Et Balkis ?

Je n’ai décelé ni inquiétude ni peur en lui. Rien que de la haine. Une haine qui est, maintenant, surtout dirigée contre nous parce que nous l’avons capturé et conduit ici contre sa volonté. Nous avons terriblement blessé sa vanité et il a l’intention de se venger. J’ai eu la vision des rêves éveillés auxquels il se complaît. Il se voit empêchant à lui tout seul la galaxie tout entière de l’arrêter en dépit de nos efforts à nous qui connaissons ses projets. Il nous donne toutes les cartes, tous les atouts pour, finalement, nous écraser et triompher.

— Voulez-vous dire qu’il risquerait de voir s’écrouler ses plans, ses rêves d’accession au trône impérial uniquement pour satisfaire une misérable rancune ? C’est de la démence !

— Je sais. C’est un dénient.

— Et il pense qu’il réussira ?

— Il le pense.

— En ce cas, Schwartz, nous avons besoin de vous et de vos pouvoirs. Ecoutez-moi…

Mais Shekt hocha la tête.

— Non, Arvardan. Ce n’est pas possible. J’ai réveillé Schwartz après votre départ et nous en avons discuté. Il est évident qu’il ne contrôle pas de façon parfaite ses pouvoirs mentaux qu’il ne peut décrire que de manière vague. Il est capable d’étourdir ou de paralyser un homme, voire de le tuer. Il est même capable de contrôler les grands muscles moteurs contre la volonté du sujet mais c’est tout. Dans le cas du secrétaire, il n’a pas pu le faire parler. Les petits muscles commandant les cordes vocales lui échappent. Il n’a pas été capable de coordonner suffisamment les mouvements de Balkis pour que celui-ci puisse conduire une voiture. Il a même eu les plus grandes difficultés à le faire marcher sans qu’il perde l’équilibre. Aussi ne pourrions-nous en aucun cas manipuler Ennius, par exemple, pour lui faire donner ou écrire un ordre. L’idée m’en est venue, comme vous voyez.

Shekt se tut et hocha à nouveau la tête.

Arvardan eut alors douloureusement conscience de la vanité de leurs efforts.

— Où est Pola ? demanda-t-il, pris d’une soudaine inquiétude.

— Elle dort dans l’alcôve.

Comme il aurait voulu la réveiller. Il y avait tant de choses encore qu’il désirait… Il consulta sa montre. Il était presque minuit et il ne restait que trente heures.

Il dormit quelque temps. Quand il se réveilla, le jour pointait. Personne ne vint. Le désespoir le rongeait jusqu’à l’âme. Il se rendormit.

Arvardan consulta sa montre. Il était presque minuit et il ne restait que six heures.

Il regarda autour de lui, l’esprit embrumé, désespéré. Ils étaient tous là, maintenant. Même le procurateur qui était enfin arrivé. Pola était à côté de lui ; il sentait la chaleur de ses doigts sur son poignet, et la frayeur et l’épuisement qu’il lisait sur les traits de la jeune fille lui donnaient plus que n’importe quoi d’autre l’envie de vouer la galaxie entière aux gémonies.

Peut-être méritaient-ils tous de mourir, ces imbéciles…

Il remarqua à peine Shekt et Schwartz, assis à sa gauche. Et il y avait Balkis, l’odieux Balkis. Ses lèvres étaient encore enflées, sa joue tuméfiée et parler devait lui faire affreusement mal. A cette pensée, Arvardan eut un sourire farouche et ses poings se nouèrent. Il eut l’impression que sa propre joue lui faisait un peu moins mal.

Ennius leur faisait face, le front plissé, incertain, presque ridicule dans ses lourds et informes vêtements imprégnés de plomb.

Un imbécile, lui aussi ! Arvardan éprouva une bouffée de haine en songeant à tous ces opportunistes qui n’aspiraient qu’à leur tranquillité et à leur confort. Où étaient-ils, les conquérants d’il y avait trois siècles ? Où ?

Plus que six heures…

Ennius avait reçu l’appel de la garnison de Chica quelque dix-huit heures auparavant et il avait fait la moitié du tour du globe pour s’y rendre. Les motifs auxquels il avait obéi étaient obscurs, mais néanmoins puissants. Somme toute, si l’on allait au fond des choses, s’était-il dit, il ne s’agissait de rien d’autre que de l’enlèvement d’un de ces « robes vertes » du folklore terrien. Cela et des accusations extravagantes dénuées de tout fondement. Rien que le colonel n’eût pu régler sur place. Pourtant, il y avait Shekt. Et Shekt n’était pas l’accusé, mais l’accusateur. Tout cela était fort troublant.

Et, maintenant, en face de tout ce petit monde, Ennius était conscient que, dans ces circonstances, sa décision pouvait précipiter une rébellion, affaiblir son crédit à la cour, anéantir ses chances de promotion. Dans quelle mesure fallait-il prendre au sérieux le long discours d’Arvardan parlant de souches virales et d’épidémies ? Si le procurateur agissait en fonction de pareils propos, aurait-il l’approbation de ses supérieurs ?

Néanmoins, Arvardan était un archéologue célèbre. Aussi Ennius préféra-t-il remettre sa décision à plus tard et il demanda au secrétaire :

— Je présume que vous avez quelque chose à répondre ?

— Fort peu de chose, en réalité, dit Balkis avec sérénité. Je voudrais seulement savoir quelles sont les preuves existant à l’appui de cette accusation.

— Je vous ai déjà dit, Excellence, fit Arvardan à bout de patience, que cet homme a tout admis dans les moindres détails avant-hier quand nous étions incarcérés.

— Peut-être ajouterez-vous foi à cette affirmation, Votre Excellence, mais c’est, encore une fois, une allégation dépourvue de fondement, contra le secrétaire. En réalité, tous les témoignages se ramènent à ceci : c’est moi qui ai été mis en état d’arrestation par la violence et non pas eux. C’est ma vie qui a été mise en péril et non pas la leur. Cela étant dit, je souhaiterais que mon accusateur explique comment il a pu découvrir toute cette conspiration en neuf semaines puisqu’il n’y a que neuf semaines qu’il est arrivé, alors que vous, procurateur en fonction depuis des années, vous n’avez jamais relevé quoi que ce soit contre moi.

— Il y a de la logique dans cet argument, reconnut Ennius. Comment avez-vous fait pour apprendre cela ?

Avant la confession de l’accusé, j’avais été mis au courant du complot par le Dr Shekt, répondit Arvardan avec raideur. Ennius se tourna vers le physicien.

— Est-ce vrai, docteur Shekt ?

— C’est vrai, Votre Excellence.

— Et comment avez-vous eu vent de cette affaire ?

— Le Dr Arvardan a décrit avec une parfaite précision et de façon exhaustive l’usage qui a été fait de l’amplificateur synaptique et il a rapporté fidèlement les dernières paroles prononcées par le bactériologiste Smitko avant sa mort. Ce Smitko était mêlé à la conspiration. Ses déclarations ont été enregistrées et les enregistrements sont à votre disposition.

— Les déclarations d’un mourant qui délirait – si ce que le Dr Arvardan a dit est vrai – n’ont guère de valeur probante. Vous n’avez pas d’autres éléments ?

Arvardan frappa du poing l’accoudoir de son fauteuil et s’exclama :

— S’agit-il d’un procès en correctionnelle ? Est-on en train de juger une infraction au code de la route ? Nous n’avons pas le temps de peser les preuves sur une balance de précision ou de les mesurer avec un micromètre. Je vous répète que vous avez jusqu’à 6 heures du matin, qu’il vous reste, si vous préférez, un délai de cinq heures et demie pour juguler l’immense péril qui nous menace. Ce n’est pas d’aujourd’hui que vous connaissez le Dr Shekt, Votre Excellence. Pensez-vous que ce soit un menteur ?

Le secrétaire ne laissa pas Ennius répondre :

— Personne n’a accusé le Dr Shekt de mentir délibérément, Votre Excellence. Seulement, ce bon docteur vieillit et, depuis un certain temps, il est très affecté par l’approche de son soixantième anniversaire. Je crains que le vieillissement se combinant à cette appréhension n’ait provoqué chez lui des tendances quelque peu paranoïaques. C’est un syndrome fort répandu sur la Terre. Regardez-le : trouvez-vous qu’il ait l’air tout à fait normal ?

Shekt n’avait évidemment pas l’air normal. Il était crispé, tendit, traumatisé par tout ce qui s’était passé et tout ce qui risquait de survenir. Pourtant, le physicien rétorqua en s’efforçant de s’exprimer sur son ton habituel, de paraître calme :

— Je pourrais dire que, depuis deux mois, je suis continuellement surveillé par les Anciens, que l’on ouvre mon courrier et que l’on censure mes lettres. Mais il va de soi que ces griefs seraient attribués à ma prétendue paranoïa. Cependant, j’ai à mes côtés Joseph Schwartz, le volontaire que j’ai traité à l’amplificateur le jour où vous êtes venu me voir à l’Institut, Votre Excellence.

— Je m’en souviens. (Ennius était un peu soulagé que Shekt ait changé de sujet.) C’est cet homme ?

— Oui.

— Il ne semble pas avoir pâti de cette expérience.

— Bien au contraire ! La réussite a même dépassé tous les espoirs car il avait, au départ, une mémoire photographique, chose que je ne savais pas à ce moment. Et, maintenant, son esprit est capable de capter les pensées d’autrui.

Ennius se pencha en avant et s’exclama avec ahurissement :

— Comment ? Voulez-vous dire qu’il lit dans l’esprit des gens ?

— La démonstration est facile à faire, Votre Excellence. Mais je crois que le frère est en mesure de vous le confirmer.

Le secrétaire décocha à Schwartz un regard haineux si intense qu’on aurait dit un éclair.

— C’est absolument vrai, Votre Excellence, dit-il d’une voix qui chevrotait imperceptiblement. Cet homme possède certaines facultés hypnogènes, encore que j’ignore si elles sont ou non le résultat du traitement qu’il a subi. J’ajouterai que son passage à l’amplificateur n’a pas été enregistré, ce qui, vous en conviendrez, est extrêmement louche.

— Il n’a pas été enregistré conformément aux consignes du haut ministre, répliqua benoîtement Shekt.

Le secrétaire haussa simplement les épaules en guise de réponse.

Revenons-en à l’objet de cet entretien et faites taire vos querelles, ordonna Ennius d’une voix péremptoire. Qu’est-ce que les pouvoirs télépathiques ou les talents d’hypnose de ce Schwartz ont à voir avec notre affaire ?

— Shekt veut dire qu’il peut lire mes pensées, laissa tomber Balkis.

— Vraiment ? (Pour la première fois, le procurateur s’arrêta à Schwartz :) Eh bien, qu’est-il en train de penser ?

— Que nous n’avons aucun moyen de vous convaincre que ce que nous affirmons est vrai, répondit l’ancien tailleur.

— Tout à fait exact, railla le secrétaire. Encore que des pouvoirs mentaux particuliers ne s’imposent pas pour faire une pareille déduction.

— Il pense aussi, continua Schwartz, que vous êtes un pauvre imbécile, que vous avez peur d’agir, que vous désirez simplement qu’il n’y ait pas de vagues, que vous espérez que votre justice et votre impartialité s’imposeront aux Terriens. Et que vous êtes d’autant plus stupide d’entretenir cet espoir.

Le secrétaire devint cramoisi.

— J’oppose un démenti formel à ces allégations ! C’est là manifestement une tentative en vue de vous prévenir contre moi, Votre Excellence.

— Je ne me laisse pas circonvenir aussi facilement que cela. (Ennius se tourna à nouveau vers Schwartz :) Et moi, qu’est-ce que je pense ?

— Que même si je vois clairement ce qui se passe dans le crâne d’un homme, cela ne signifie pas forcément que je dis la vérité.

Le procurateur, surpris, haussa les sourcils.

— C’est exact. Tout à fait exact. Maintenez-vous que les dires du Dr Arvardan et du Dr Shekt sont conformes à la vérité ?

— De bout en bout.

Soit. Toutefois, à moins de trouver quelqu’un possédant les mêmes facultés que vous et qui soit étranger à cette affaire, une telle preuve ne saurait être tenue comme juridiquement valide. Même si vous étiez reconnu comme télépathe.

— Il ne s’agit pas d’un point de droit mais de la sauvegarde de la galaxie ! s’égosilla Arvardan.

Le secrétaire se leva.

— Votre Excellence, j’ai une requête à formuler. Je voudrais que ce Joseph Schwartz sorte de cette pièce.

— Pourquoi ?

— En dehors de ses dons télépathiques, il possède d’autres pouvoirs mentaux. C’est parce qu’il m’a paralysé que j’ai pu être capturé et je crains qu’il ne tente quelque chose du même genre contre moi ou même contre vous, Votre Excellence.

Arvardan se leva à son tour mais Balkis, haussant le ton, l’empêcha de parler.

— On ne saurait porter un jugement serein en présence d’un homme susceptible d’influencer subtilement l’esprit de l’arbitre en usant de facultés paranormales.

Ennius prit rapidement sa décision. Un planton entra et fit sortir Joseph Schwartz qui ne résista pas. Son visage lunaire ne trahissait pas le plus léger trouble.

Pour Arvardan, ce fut le coup final.

Le secrétaire, toujours debout, débordant d’assurance, reprit la parole :

— Votre Excellence, commença-t-il sur un ton grave et protocolaire, les conjectures et les affirmations du Dr Arvardan reposent sur le témoignage du Dr Shekt. La conviction de ce dernier repose, à son tour, sur les divagations d’un mourant qui délirait. Or, il n’a jamais été fait allusion à quoi que ce soit avant que Joseph Schwartz n’ait été traité par l’amplificateur.

« Qui est donc ce Joseph Schwartz ? Avant qu’il entre en scène, le Dr Shekt était un individu normal et sans problèmes. Vous avez vous-même passé un après-midi avec lui, Votre Excellence, le jour où Schwartz a subi ce traitement. Le Dr Shekt vous a-t-il paru avoir un comportement insolite ? Vous a-t-il mis en garde contre une trahison qui se tramait contre l’empire ? De propos incohérents tenus par un biochimiste avant de mourir ? Vous a-t-il fait l’effet d’être inquiet ? De nourrir des soupçons ? Il prétend maintenant que le haut ministre lui a donné l’ordre de falsifier les expériences d’amplification synaptique, de ne pas enregistrer le nom des sujets. Vous en a-t-il fait part lors de cette visite ? Ou seulement maintenant, après l’apparition de Schwartz ?

— Je repose la question : qui est Joseph Schwartz ? Il ne parlait aucun langage connu quand il a surgi. Nous l’avons appris plus tard lorsque nous avons commencé à nous interroger sur l’équilibre mental du Dr Shekt. Schwartz a été amené à l’Institut par un fermier qui ne connaissait ni son identité ni même ses antécédents. Il ne savait rien de lui. Et nous en sommes toujours au même point.

— Or, cet homme possède d’étranges pouvoirs. Il peut neutraliser une personne à trente mètres et la tuer à courte distance par la seule force de sa pensée. Il m’a moi-même paralysé. Il a manipulé mes bras et mes jambes et, s’il l’avait voulu, il aurait tout aussi bien manipulé mon esprit.

— J’ai l’absolue conviction qu’il a manipulé l’esprit du Dr. Arvardan, du Dr Shekt et de sa fille. Selon eux, je les aurais fait prisonniers et j’aurais proféré à leur encontre des menaces de mort, je leur aurais avoué que je trahissais l’empire et que je briguais le pouvoir. Demandez-leur donc ceci, Votre Excellence : n’ont-ils pas été longuement en présence de Schwartz – c’est-à-dire un homme capable de contrôler leur esprit ? Peut-être que Schwartz n’est pas un traître. Mais alors, qui est-il ?

Le secrétaire se rassit. Il était placide, presque jovial.

Arvardan avait l’impression que son cerveau était monté sur un cyclotron et qu’il tournait de plus en plus vite. Que répondre ? Que Schwartz venait du passé ? Comment le prouver ? En disant qu’il parlait un langage indiscutablement primitif ? Mais Arvardan était le seul à pouvoir en juger. Son esprit n’avait-il pas été manipulé ? Comment être sûr du contraire, après tout ? Qui était donc Schwartz ? Pourquoi l’archéologue avait-il si facilement cru à ces colossaux projets de conquêtes galactiques ? Il se creusa encore la cervelle. Pourquoi était-il à ce point convaincu de la véracité de cette histoire de conspiration ? Archéologue, il était par sa profession enclin au doute. Or… qu’est-ce qui l’avait convaincu ? La parole d’un homme ? Un baiser de femme ? Ou Joseph Schwartz ?

Il n’arrivait plus à penser !

— Eh bien ? fit Ennius avec impatience. Avez-vous quelque chose à répondre ? Docteur Shekt ? Ou vous, docteur Arvardan ?

Ce fut Pola qui brisa le silence :

— Pourquoi leur demander cela ? Ne voyez-vous pas que c’est un mensonge ? Ne voyez-vous pas que cet hypocrite se joue de nous tous ? Nous allons tous mourir et, maintenant, ça m’est égal… mais nous pourrions empêcher cela. Nous le pourrions ! Au lieu de cela, que faisons-nous ? Nous parlons ! Nous parlons… parlons…

Elle éclata en sanglots.

— Nous voilà réduits aux larmoiements d’une hystérique ! dit le secrétaire. J’ai une proposition à vous faire, Votre Excellence. Selon mes accusateurs, cette opération – le prétendu virus et tout le reste – est prévue pour une heure précise… 6 heures du matin, je crois. Je vous suggère de me garder en détention pendant une semaine. Si ce qu’ils affirment est vrai, la nouvelle d’une épidémie dans la galaxie devrait parvenir sur la Terre d’ici quelques jours. En ce cas, la planète sera encore sous le contrôle des forces impériales.

— La Terre en échange de tous les humains qui peuplent la galaxie ! murmura Shekt dont le visage était blême. Voilà un marché intéressant !

— J’attache de la valeur à ma propre vie et à celle de mon peuple. Nous sommes vos otages pour prouver notre innocence. Je suis disposé à informer sur-le-champ la Société des Anciens que je resterai ici pendant une semaine de mon plein gré et à prévenir les troubles qui, autrement, risqueraient d’éclater.

Balkis croisa les bras sur sa poitrine.

— Ennius leva les yeux. Il paraissait troublé. Je ne trouve aucun grief à formuler contre cet homme…

Arvardan ne put en supporter davantage. Avec une fureur tranquille et farouche, il se leva et se rua en direction du procurateur. Personne ne sut jamais quelles étaient ses intentions. Plus tard, il sera lui-même incapable de s’en souvenir. D’ailleurs, cela ne changeait rien. Ennius avait une matraque neuronique et il s’en servit.

Pour la troisième fois depuis son arrivée sur la Terre, l’univers qui entourait Arvardan, que déchirait la douleur, s’embrasa, bascula, s’évanouit.

Tandis qu’il était inconscient, le temps continua de s’écouler. 6 heures sonnèrent. Le délai fatidique était atteint…


21. APRÈS L’HEURE H

<p>21. APRÈS L’HEURE H</p>

Et dépassé !

Lumière…

Une lumière brouillée, des ombres floues qui s’enchevêtraient se précisaient.

Un visage. Des yeux fixés sur lui.

— Pola !

D’un seul coup, tout se mit en place avec une clarté et une netteté parfaite.

— Quelle heure est-il ?

Il lui serra si fort le poignet qu’elle fit une grimace involontaire.

— Plus de 7 heures. Le délai est dépassé.

Il la contempla avec affolement et se leva d’un bond, malgré la protestation de ses articulations qui le brûlaient douloureusement. Shekt, tassé au fond d’un fauteuil, hocha le menton d’un air dubitatif.

— C’est fichu, Arvardan.

— Mais Ennius…

— Ennius n’a pas voulu prendre de risques. N’est-ce pas rigolo ? (Le physicien émit un bref éclat de rire grinçant.) A nous trois, nous avons découvert un gigantesque complot contre l’humanité. Sans aide extérieure, nous avons capturé le chef de la conspiration et l’avons remis aux mains de la justice. Exactement comme dans les télé-feuilletons ! Les super-héros qui triomphent juste au dernier moment. En général, c’est la fin de l’histoire. Mais, dans notre cas, le feuilleton a continué et que s’est-il passé ? Personne ne nous a crus. Cela ne se passe jamais comme ça dans les vrais feuilletons. Tout s’y termine bien. Comme c’est rigolo, vous ne trouvez pas ?

Shekt éclata en sanglots et ne put continuer.

Arvardan, la nausée au cœur, se détourna. Les yeux de Pola étaient deux univers ténébreux, noyés de larmes. L’espace d’un instant, il y sombra – ses yeux étaient réellement des univers fourmillant d’étoiles. Et de petits projectiles aux reflets métalliques fonçaient vers ces étoiles, dévorant les années-lumière, filant à travers l’hyperespace selon leur mortelle trajectoire précisément calculée. Bientôt, si ce n’était déjà fait, ces missiles pénétreraient dans l’atmosphère de multiples planètes et se désagrégeraient. Alors, le virus pleuvrait en cataracte…

Tout était consommé.

Rien ne pouvait plus faire obstacle à l’inévitable.

— Où est Schwartz ? s’enquit Arvardan d’une voix faible.

Pola se contenta de secouer la tête.

— Ils ne l’ont pas ramené.

La porte s’ouvrit. Arvardan avait beau se résigner à l’imminence de la mort, il ne put s’empêcher de se retourner, une lueur d’espoir dans les yeux.

Mais ce n’était qu’Ennius. Son expression se durcit et il regarda ailleurs.

Ennius s’avança. Il regarda le père et la fille. Mais même en cet instant, Shekt et Pola étaient avant tout des Terriens et ils ne pouvaient rien dire au procurateur et pourtant ils savaient qu’une mort brutale les attendait pour bientôt, qu’une mort encore plus brutale et plus rapide attendait Ennius.

Ce dernier tapota l’épaule d’Arvardan.

— Docteur Arvardan ?

— Votre Excellence ? répondit l’archéologue sur un ton aussi grinçant, aussi amer.

— L’heure fatale est passée.

Ennius n’avait pas dormi de la nuit. Si, officiellement, Balkis était lavé de tous soupçons, on ne pouvait être absolument sûr que ceux qui l’avaient accusé étaient réellement fous – ou n’étaient pas mentalement contrôlés. Le procurateur était resté à l’écoute de l’inhumain chronomètre qui grignotait petit à petit la vie de la galaxie.

— Oui, il est plus de 6 heures et les étoiles brillent encore.

— Mais vous persistez à penser que vous aviez raison ?

— Dans quelques heures, les premières victimes périront, Votre Excellence. Cela passera inaperçu. Il y a tous les jours des hommes qui meurent. Dans une semaine, des centaines de milliers d’êtres auront péri. Le pourcentage des guérisons sera voisin de zéro. Il n’existe aucun remède connu. Un certain nombre de planètes lanceront des S.O.S. Dans quinze jours, il y en aura des dizaines et des dizaines, et l’état d’urgence sera déclaré dans les secteurs avoisinants. Dans un mois, la galaxie tout entière sera dans les affres de l’agonie. Dans deux mois, il ne restera pas vingt planètes épargnées. Dans six mois, la galaxie aura vécu. Et qu’allez-vous faire quand les premiers rapports arriveront ?

« Je vais vous le dire. Vous signalerez que l’épidémie a peut-être eu la Terre pour origine. Cela ne sauvera pas une seule vie. Vous déclarerez la guerre aux Anciens. Cela ne sauvera pas une seule vie. Vous liquiderez tous les Terriens. Cela ne sauvera pas une seule vie… A moins que vous n’agissiez en intermédiaire entre votre ami Balkis et le Conseil galactique – ou les survivants de cette instance. Peut-être aurez-vous alors l’honneur de livrer au secrétaire les pitoyables restes de l’empire en échange de l’antitoxine, qui ne sera peut-être même pas fournie à temps pour sauver un seul être humain sur une multitude de planètes.

— Ne croyez-vous pas que vous dramatisez la situation de façon ridicule ? demanda Ennius avec un sourire sans conviction.

— Oh que si ! Que si ! Je suis un homme mort et vous êtes un cadavre. Mais donnons-nous le gant d’être flegmatique et impérial, n’est-ce pas ?

— Si vous me tenez rigueur de m’être servi d’une matraque neuronique…

— Absolument pas, rétorqua ironiquement Arvardan. J’en ai l’habitude, maintenant. Maintenant, je ne sens pour ainsi dire plus rien.

— Je vais m’efforcer d’être le plus logique possible. Cela a été une sale histoire. Il serait difficile de relater les événements de façon convaincante et tout aussi difficile de les taire sans raison. Cela étant dit, en dehors de vous, les accusateurs sont des Terriens. Votre témoignage est le » seul qui aurait du poids. Pourquoi ne pas signer une déclaration affirmant que lorsque vous avez porté cette accusation, vous n’étiez pas dans votre… enfin, nous trouverons une formulation qui expliquera les choses sans faire allusion à cette histoire de contrôle mental.

— Rien de plus simple ! Disons que j’étais fou, ivre, hypnotisé ou drogué. N’importe quelle explication suffira.

Je vous en prie, soyez raisonnable. Ecoutez-moi…’ Vous avez été manipulé, poursuivit Ennius à voix basse et sur un ton crispé. Vous êtes un Sirien. Comment se fait-il que vous soyez tombé amoureux d’une Terrienne ?

— Quoi ?

— Ne criez pas ! Je m’explique. Si vous aviez été dans votre état normal, vous seriez-vous laissé séduire par une indigène ?

Ennius tendit imperceptiblement le menton vers Pola.

Arvardan le dévisagea, les yeux écarquillés tellement il était stupéfait. Puis il prit à la gorge le plus haut dignitaire impérial en fonction sur la Terre. Ce fut en vain qu’Ennius se débattit frénétiquement pour se libérer.

— Voilà donc ce que vous avez en tête ? grinça Arvardan. C’est à Mlle Shekt que vous faites allusion ? Dans ce cas, je veux que vous parliez d’elle avec le respect qui lui est dû. Allez, disparaissez ! N’importe comment, vous êtes un homme mort.

— Docteur Arvardan, bégaya le procurateur, considérez que vous êtes en état d’ar…

La porte se rouvrit et le colonel fit irruption.

— Votre Excellence, la populace est revenue.

— Comment ? Balkis n’a-t-il donc pas donné de consignes aux autorités locales ? Il était entendu qu’une trêve d’une semaine serait proclamée.

— Il a pris langue avec ses compatriotes et il est toujours ici. Mais la foule aussi. Nous sommes prêts à ouvrir le feu et, en tant que commandant de la place, je recommande que nous tirions dans le tas. Quels sont vos ordres, Votre Excellence.

— Ne bougez pas avant que je n’ai vu Balkis. Faites-le venir. (Ennius se retourna.) Je m’occuperai de vous plus tard, docteur Arvardan.

Balkis avait le sourire aux lèvres quand il entra. Il s’inclina protocolairement devant le procurateur qui se borna à un signe de tête imperceptible.

— J’apprends que vos hommes se massent autour de Fort Dibburn, attaqua-t-il sèchement. C’est en contradiction avec notre accord. Nous ne voulons pas que le sang coule, mais notre patience a des bornes. Pouvez-vous leur ordonner de se disperser pacifiquement ?

— Si cela me chante.

— Si cela vous chante ? Je vous conseille fortement d’intervenir. Et vite !

— Ne comptez pas sur moi pour cela, Votre Excellence. (Le secrétaire, toujours souriant, leva le bras. Son accent était farouche et sa joie, longtemps contenue, se donnait libre cours.) Imbécile ! Vous avez attendu trop longtemps et vous le paierez de votre vie ! A moins que vous ne passiez le reste de votre existence en esclavage – mais je vous préviens que cela manquera d’agrément.

Ces propos exaltés et le choc qu’il éprouva ne démontèrent pas Ennius. Certes, c’était là un coup terrible porté à sa carrière mais son flegme de diplomate impérial ne l’abandonna pas. Simplement, la lassitude brouilla quel que peu son regard.

— Ma prudence m’a donc trahi ? Cette histoire de virus était vraie ? (L’étonnement qui perçait dans sa voix était presque abstrait, détaché.) Mais vous-même et la Terre tout entière êtes mes otages.

— Pas du tout ! répliqua triomphalement le secrétaire. C’est vous et les vôtres qui êtes mes otages. Le virus qui est présentement en train de contaminer la galaxie n’a pas épargné la Terre. Déjà, il sature l’atmosphère de toutes les villes de garnison. Mais les Terriens sont immunisés. Comment vous sentez-vous, procurateur ? N’éprouvez-vous pas une certaine faiblesse ? Votre gorge n’est-elle pas sèche ? N’êtes-vous pas fiévreux ? Cela ne sera pas long, je vous le garantis. Et ce n’est qu’auprès de nous que vous pourrez vous procurer l’antidote.

Ennius resta longtemps sans rien dire. Une expression incroyablement altière s’était peinte sur son visage effilé. Enfin, il se tourna vers Arvardan et laissa tomber d’une voix calme et précieuse :

— Docteur Arvardan, il ne me reste qu’à m’excuser d’avoir douté de votre parole. Docteur Shekt, mademoiselle Shekt, je vous prie d’agréer mes regrets.

Un rictus découvrit les dents d’Arvardan.

— Merci pour cette amende honorable. Voilà qui va bien être utile à tout le monde.

— Je mérite votre ironie. Si vous voulez bien m’excuser, je vais regagner Everest pour mourir parmi les miens. Aucun compromis avec ce personnage n’est possible, bien entendu. Les soldats de la procurature impériale feront leur devoir avant de mourir, je n’en doute pas, et nombreux seront les Terriens qui nous précéderont. Adieu. Attendez ! Ne partez pas.

Ennius se retourna lentement.

C’était Joseph Schwartz. Sa physionomie était sombre et la fatigue le faisait chanceler.

Le secrétaire se raidit et fit un bond en arrière. Ce fut avec une soudaine méfiance qu’il dévisagea l’homme venu du passé.

— Non, grinça-t-il. Vous ne me soutirerez pas le secret de l’antidote. Une poignée d’hommes triés sur le volet sont seuls à le connaître et il n’y en a que quelques-uns qui ont été formés pour pouvoir s’en servir. Tous demeureront hors de votre atteinte jusqu’au moment où le virus aura fait son effet.

— Ils sont effectivement hors d’atteinte à présent, mais sachez qu’il n’y a pas besoin d’antitoxine pour juguler le virus.

Arvardan ne saisit pas pleinement la signification de cette déclaration. Une idée se fit soudain jour en lui, bouleversante. Avait-il été effectivement manipulé ? Tout cela n’avait-il été qu’une gigantesque manœuvre d’intoxication à laquelle le secrétaire s’était fait prendre comme lui ? Mais alors, pourquoi ?

— Que voulez-vous dire ? demanda Ennius. Vite… répondez.

— Ce n’est pas compliqué, dit Schwartz. Hier soir, je savais qu’il ne me servait à rien de rester là à vous écouter parler. Alors, j’ai agi doucement sur l’esprit du secrétaire. Cela m’a demandé longtemps. Il ne fallait surtout pas qu’il s’en rende compte. Finalement, il a demandé qu’on me fasse sortir. C’était ce que je voulais, naturellement. Le reste a été facile.

« J’ai neutralisé mon garde du corps et je me suis rendu à la piste d’envol. L’état d’alerte permanente était déclaré. Le stratojet était prêt à décoller. Le plein était fait et les bombes étaient à bord. Les pilotes attendaient. J’en ai choisi un et nous sommes partis en direction de Senloo.

Le secrétaire voulut dire quelque chose, mais il ne put qu’ouvrir et refermer la bouche. Il était incapable d’articuler un seul mot.

— Mais vous ne pouviez pas contraindre quelqu’un à piloter un appareil, Schwartz ! s’exclama Shekt. Vous êtes tout juste capable de faire marcher un homme.

— Oui, quand c’est contre sa volonté. Mais j’avais lu dans l’esprit du Dr Arvardan et je savais à quel point les Siriens haïssent les Terriens. J’ai donc cherché un pilote originaire du secteur de Sirius et j’ai trouvé le lieutenant Claudy.

— Le lieutenant Claudy ? s’écria Arvardan.

— Oui. Ah ! Je vois que vous le connaissez. C’est tout à fait clair dans votre esprit.

— Si je le connais ? Et comment ! Continuez, Schwartz.

— Même moi, j’avais du mal à comprendre avec quelle intensité il exécrait les Terriens. Et pourtant, j’étais dans son esprit. Il voulait les bombarder. Il voulait les anéantir. Seule, l’habitude de la discipline l’empêchait de sauter dans son avion.

« Les mentalités de ce genre sont très particulières. Un rien de suggestion, une légère impulsion – et adieu la discipline ! Je ne crois même pas qu’il se soit rendu compte que j’étais monté à bord avec lui.

— Comment avez-vous trouvé Senloo ? murmura Shekt.

— De mon temps, il y avait une ville appelée St Louis. Elle était située au confluent de deux fleuves. Nous avons localisé Senloo. Il faisait nuit, mais il y avait une tache noire au milieu de l’océan de la radio-activité – et le Dr Shekt avait dit que le temple était une oasis au sol, non contaminé. Nous avons lancé une fusée éclairante – ce fut une suggestion mentale de ma part – et nous avons repéré un édifice en forme d’étoile à cinq branches. Cela concordait avec l’image que j’avais lue dans l’esprit du secrétaire. Maintenant, à l’emplacement de ce bâtiment, il y a un trou d’une profondeur de cent pieds. Cela s’est passé à 3 heures du matin. Les missiles chargés de virus n’avaient pas encore été lancés. L’univers est sauvé.

Le secrétaire exhala un hurlement de bête. On aurait dit la plainte stridente d’un démon. Il se ramassa pour bondir… et s’affaissa. Un peu d’écume suintait entre ses lèvres.

— Je ne l’ai pas touché, dit Schwartz. (Les yeux fixés sur le corps inanimé de Balkis, il poursuivit sur un ton pensif :) J’étais de retour avant 6 heures, mais il fallait que j’attende que l’heure fatidique soit passée. Il était forcé que Balkis fasse cocorico. Je le savais parce que j’avais sondé son esprit et c’était le seul moyen que j’avais de le convaincre. Et maintenant, le voilà sans vie.


22. LE MEILLEUR ENCORE EST A NAITRE

<p>22. LE MEILLEUR ENCORE EST A NAITRE</p>

Trente jours s’étaient écoulés depuis la nuit où il avait décollé un peu avant l’heure H qui devait être l’heure 0 de la destruction de la galaxie. L’éther grésillait d’ordres frénétiques l’appelant à faire demi-tour, mais il n’avait pas rebroussé chemin.

Pas avant d’avoir anéanti le temple de Senloo.

Cet acte d’héroïsme était maintenant officiel. Il avait en poche la médaille de première classe de l’Ordre de l’Astronef et du Soleil. En dehors de lui, il n’y avait que deux hommes dans toute la galaxie qui s’étaient vu décerner cette décoration de leur vivant.

C’était quand même quelque chose pour un tailleur à la retraite.

Certes, en dehors d’une poignée de très hauts dignitaires, personne ne savait au juste ce qu’il avait fait, mais c’était sans importance. Un jour, les livres d’histoire témoigneraient à jamais de cet exploit.

Dans le silence du soir, il se rendait chez le Dr Shekt. La ville était calme, aussi calme que le ciel constellé au-dessus d’elle. Dans certains endroits isolés de la Terre, des bandes de zélotes s’agitaient encore, mais leurs chefs étaient morts ou prisonniers et les Terriens modérés pouvaient eux-mêmes se charger de ces commandos.

Les premiers et gigantesques convoyeurs chargés d’humus non radio-actif étaient en route. Ennius avait renouvelé sa proposition originelle, mais la population de la Terre avait refusé d’émigrer sur une autre planète. Les Terriens ne demandaient pas la charité. Ils voulaient qu’on leur accorde une chance de remodeler leur monde, de reconstruire la patrie de leurs ancêtres, le berceau originel de l’humanité. Ils voulaient peiner sang et eau, faire disparaître le sol contaminé et le remplacer par un sol sain, ils voulaient voir les étendues mortes exploser de verdure, les déserts refleurir dans toute leur beauté.

C’était une œuvre de titans qui demanderait un siècle. Eh bien, tant pis ! La galaxie leur prêterait des machines, la galaxie leur livrerait des vivres, la galaxie leur fournirait l’humus. Compte tenu de ses incalculables ressources, ce serait une bagatelle – et un investissement qui rapporterait.

Et, plus tard, les Terriens redeviendraient un peuple parmi les peuples, habitant une planète parmi les planètes, et ils seraient sur un pied d’égalité avec le reste de l’humanité.

C’était une telle merveille que le cœur de Schwartz battait tandis qu’il gravissait le perron. Dans une semaine, il partirait avec Arvardan pour visiter les grands mondes centraux de la galaxie. Quel homme de sa génération avait jamais quitté la Terre ?

Un instant, il se prit à songer à la vieille Terre, sa Terre à lui, morte depuis si longtemps.

Pourtant, il n’avait vieilli que de trois mois et demi…

Au moment où il levait la main pour signaler sa présence, des mots résonnèrent dans sa tête et il s’immobilisa. A présent, il entendait les pensées avec une extraordinaire clarté. On eût dit des clochettes.

C’était Arvardan, bien sûr, et de simples mots étaient incapables de traduire, tout ce qui s’agitait dans son esprit.

— Pola, j’ai attendu et j’ai réfléchi, j’ai réfléchi et j’ai attendu. Cela suffit comme ça. Tu vas venir avec moi. La même passion habitait Pola mais ce fut à regret qu’elle répondit :

— C’est impossible, Bel. Absolument impossible. Je ne suis qu’une provinciale et je me sentirais toute sotte sur ces grandes planètes. D’ailleurs, je ne suis qu’une Tern.

— Tais-toi ! Tu es ma femme, et c’est tout. Si quelqu’un te demande qui tu es, tu répondras que tu es née sur la Terre et que tu es citoyenne de l’empire. Et si l’on te demande d’autres détails, tu ajouteras que tu es mon épouse.

— Soit, mais quand tu auras fait ta communication à la société archéologique de Trantor, que se passera-t-il ?

— Ce qui se passera ? Pour commencer, nous prendrons un an de congé et nous visiterons les principales planètes de la galaxie. Nous n’en négligerons pas une seule, même s’il faut pour cela emprunter des fusées postales. Tu feras la connaissance de la galaxie et tu auras la plus belle lune de miel qu’on puisse s’offrir avec l’argent du gouvernement.

— Et ensuite ?

— Ensuite, nous reviendrons sur la Terre, nous nous engagerons dans les bataillons du travail et nous passerons les prochaines quarante années de notre existence à faire de la terrasse pour régénérer les régions radio-actives.

— Mais pourquoi veux-tu faire cela ?

— Parce que… (A ce moment, l’attouchement mental d’Arvardan ressembla à un profond soupir.) Parce que je t’aime, parce que c’est ce que tu désires et parce que je suis un Terrien patriote comme mes papiers de naturalisation honoraire en font foi.

— Bien…

La conversation prit fin.

Mais, évidemment, le contact mental se poursuivit et Schwartz, tout heureux mais un peu gêné, s’éloigna. Il pouvait attendre. Il serait toujours temps de les déranger quand ils auraient retrouvé leur sérénité. Il attendit dans la rue. Les étoiles luisaient de leur éclat glacé dans le ciel. Toute une galaxie d’astres visibles et invisibles.

Alors, pour lui-même, pour la Terre nouvelle, pour les millions de planètes lointaines, Joseph Schwartz récita à mi-voix le vieux poème qu’il était désormais le seul à connaître :

Vieillissons ensemble !

Le meilleur, encore, est à naître.

L’apogée, la raison d’être de tout ce qui a été vécu…