Guillaume Apollinaire

Alcools


Zone

<p id="_Toc99463663">Zone</p>

À la fin tu es las de ce monde ancien


Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin


Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine


Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes

La religion seule est restée toute neuve la religion

Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation


Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme

L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X

Et toi que les fenêtres observent la honte te retient

D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin

Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut

Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux

Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventures policières

Portraits des grands hommes et mille titres divers


J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom

Neuve et propre du soleil elle était le clairon

Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes

Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent

Le matin par trois fois la sirène y gémit

Une cloche rageuse y aboie vers midi

Les inscriptions des enseignes et des murailles

Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent

J'aime la grâce de cette rue industrielle

Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l'avenue des Ternes


Voilà la jeune rue et tu n'es encore qu'un petit enfant

Ta mère ne t'habille que de bleu et de blanc

Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize

Vous n'aimez rien tant que les pompes de l'Église

Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette

Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège

Tandis qu'éternelle et adorable profondeur améthyste

Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ

C'est le beau lys que tous nous cultivons

C'est la torche aux cheveux roux que n'éteint pas le vent

C'est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère

C'est l'arbre toujours touffu de toutes les prières

C'est la double potence de l'honneur et de l'éternité

C'est l'étoile à six branches

C'est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche


C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs

Il détient le record du monde pour la hauteur


Pupille Christ de l'œil

Vingtième pupille des siècles il sait y faire

Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l'air

Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder

Ils disent qu'il imite Simon Mage en Judée

Ils crient s'il sait voler qu'on l'appelle voleur

Les anges voltigent autour du joli voltigeur

Icare Enoch Elie Apollonius de Thyane

Flottent autour du premier aéroplane

Ils s'écartent parfois pour laisser passer ceux que transporte la Sainte-Eucharistie

Ces prêtres qui montent éternellement élevant l'hostie

L'avion se pose enfin sans refermer les ailes

Le ciel s'emplit alors de millions d'hirondelles

À tire-d'aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux

D'Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts

L'oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes

Plane tenant dans les serres le crâne d'Adam la première tête

L'aigle fond de l'horizon en poussant un grand cri

Et d'Amérique vient le petit colibri

De Chine sont venus les pihis longs et souples

Qui n'ont qu'une seule aile et qui volent par couples

Puis voici la colombe esprit immaculé

Qu'escortent l'oiseau-lyre et le paon ocellé

Le phénix ce bûcher qui soi-même s'engendre

Un instant voile tout de son ardente cendre

Les sirènes laissant les périlleux détroits

Arrivent en chantant bellement toutes trois

Et tous aigle phénix et pihis de la Chine

Fraternisent avec la volante machine


Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule

Des troupeaux d'autobus mugissants près de toi roulent

L'angoisse de l'amour te serre le gosier

Comme si tu ne devais jamais plus être aimé

Si tu vivais dans l'ancien temps tu entrerais dans un monastère

Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière

Tu te moques de toi et comme le feu de l'Enfer ton rire pétille

Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie

C'est un tableau pendu dans un sombre musée

Et quelquefois tu vas le regarder de près


Aujourd'hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées

C'était et je voudrais ne pas m'en souvenir c'était au déclin de la beauté


Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m'a regardé à Chartres

Le sang de votre Sacré-Cœur m'a inondé à Montmartre

Je suis malade d'ouïr les paroles bienheureuses

L'amour dont je souffre est une maladie honteuse

Et l'image qui te possède te fait survivre dans l'insomnie et dans l'angoisse

C'est toujours près de toi cette image qui passe


Maintenant tu es au bord de la Méditerranée

Sous les citronniers qui sont en fleur toute l'année

Avec tes amis tu te promènes en barque

L'un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques

Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs

Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur


Tu es dans le jardin d'une auberge aux environs de Prague

Tu te sens tout heureux une rose est sur la table

Et tu observes au lieu d'écrire ton conte en prose

La cétoine qui dort dans le cœur de la rose


Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit

Tu étais triste à mourir le jour où tu t'y vis

Tu ressembles au Lazare affolé par le jour

Les aiguilles de l'horloge du quartier juif vont à rebours

Et tu recules aussi dans ta vie lentement

En montant au Hradchin et le soir en écoutant

Dans les tavernes chanter des chansons tchèques


Te voici à Marseille au milieu des pastèques


Te voici à Coblence à l'hôtel du Géant


Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon


Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laide

Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde

On y loue des chambres en latin Cubicula locanda


Je m'en souviens j'y ai passé trois jours et autant à Gouda


Tu es à Paris chez le juge d'instruction

Comme un criminel on te met en état d'arrestation


Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages

Avant de t'apercevoir du mensonge et de l'âge

Tu as souffert de l'amour à vingt et à trente ans

J'ai vécu comme un fou et j'ai perdu mon temps


Tu n'oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter

Sur toi sur celle que j'aime sur tout ce qui t'a épouvanté

Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants

Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants

Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare

Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages

Ils espèrent gagner de l'argent dans l'Argentine

Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune

Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre cœur

Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels

Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent

Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges

Je les ai vus souvent le soir ils prennent l'air dans la rue

Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs

Il y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque

Elles restent assises exsangues au fond des boutiques


Tu es debout devant le zinc d'un bar crapuleux

Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux


Tu es la nuit dans un grand restaurant


Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant

Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant


Elle est la fille d'un sergent de ville de Jersey


Ses mains que je n'avais pas vues sont dures et gercées


J'ai une pitié immense pour les coutures de son ventre


J'humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche


Tu es seul le matin va venir

Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues


La nuit s'éloigne ainsi qu'une belle Métive

C'est Ferdine la fausse ou Léa l'attentive


Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie

Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie


Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied

Dormir parmi tes fétiches d'Océanie et de Guinée

Ils sont des Christ d'une autre forme et d'une autre croyance

Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances


Adieu Adieu


Soleil cou coupé


Le pont Mirabeau

<p id="_Toc99463664">Le pont Mirabeau</p>

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours

Faut-il qu'il m'en souvienne

La joie venait toujours après la peine.


Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure


Les mains dans les mains restons face à face

Tandis que sous

Le pont de nos bras passe

Des éternels regards l'onde si lasse


Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure


L'amour s'en va comme cette eau courante

L'amour s'en va

Comme la vie est lente

Et comme l'Espérance est violente


Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure


Passent les jours et passent les semaines

Ni temps passé

Ni les amours reviennent

Sous le pont Mirabeau coule la Seine


La Chanson du Mal-Aimé

Aubade chantée à Laetare l'an passé

Beaucoup de ces dieux…

Réponse des Cosaques Zaporogues au Sultan de Constantinople

Voie lactée {1}

Les sept épées

Voie lactée {2}

<p id="_Toc99463665">La Chanson du Mal-Aimé</p>

A Paul Léautaud


Et je chantais cette romance

En 1903 sans savoir

Que mon amour à la semblance

Du beau Phénix s'il meurt un soir

Le matin voit sa renaissance.


Un soir de demi-brume à Londres

Un voyou qui ressemblait à

Mon amour vint à ma rencontre

Et le regard qu'il me jeta

Me fit baisser les yeux de honte


Je suivis ce mauvais garçon

Qui sifflotait mains dans les poches

Nous semblions entre les maisons

Onde ouverte de la Mer Rouge

Lui les Hébreux moi Pharaon


Oue tombent ces vagues de briques

Si tu ne fus pas bien aimée

Je suis le souverain d'Égypte

Sa sœur-épouse son armée

Si tu n'es pas l'amour unique


Au tournant d'une rue brûlant

De tous les feux de ses façades

Plaies du brouillard sanguinolent

Où se lamentaient les façades

Une femme lui ressemblant


C'était son regard d'inhumaine

La cicatrice à son cou nu

Sortit saoule d'une taverne

Au moment où je reconnus

La fausseté de l'amour même


Lorsqu'il fut de retour enfin

Dans sa patrie le sage Ulysse

Son vieux chien de lui se souvint

Près d'un tapis de haute lisse

Sa femme attendait qu'il revînt


L'époux royal de Sacontale

Las de vaincre se réjouit

Quand il la retrouva plus pâle

D'attente et d'amour yeux pâlis

Caressant sa gazelle mâle


J'ai pensé à ces rois heureux

Lorsque le faux amour et celle

Dont je suis encore amoureux

Heurtant leurs ombres infidèles

Me rendirent si malheureux


Regrets sur quoi l'enfer se fonde

Qu'un ciel d'oubli s'ouvre à mes vœux

Pour son baiser les rois du monde

Seraient morts les pauvres fameux

Pour elle eussent vendu leur ombre


J'ai hiverné dans mon passé

Revienne le soleil de Pâques

Pour chauffer un cœur plus glacé

Que les quarante de Sébaste

Moins que ma vie martyrisés


Mon beau navire ô ma mémoire

Avons-nous assez navigué

Dans une onde mauvaise à boire

Avons-nous assez divagué

De la belle aube au triste soir


Adieu faux amour confondu

Avec la femme qui s'éloigne

Avec celle que j'ai perdue

L'année dernière en Allemagne

Et que je ne reverrai plus


Voie lactée ô sœur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses


Je me souviens d'une autre année

C'était l'aube d'un jour d'avril

J'ai chanté ma joie bien-aimée

Chanté l'amour à voix virile

Au moment d'amour de l'année

<p id="_Toc99463666">Aubade chantée à Laetare l'an passé</p>

C'est le printemps viens-t'en Pâquette

Te promener au bois joli

Les poules dans la cour caquètent

L'aube au ciel fait de roses plis

L'amour chemine à ta conquête


Mars et Vénus sont revenus

Ils s'embrassent à bouches folles

Devant des sites ingénus

Où sous les roses qui feuillolent

De beaux dieux roses dansent nus


Viens ma tendresse est la régente

De la floraison qui paraît

La nature est belle et touchante

Pan sifflote dans la forêt

Les grenouilles humides chantent

<p id="_Toc99463667">Beaucoup de ces dieux…</p>

Beaucoup de ces dieux ont péri

C'est sur eux que pleurent les saules

Le grand Pan l'amour Jésus-Christ

Sont bien morts et les chats miaulent

Dans la cour je pleure à Paris


Moi qui sais des lais pour les reines

Les complaintes de mes années

Des hymnes d'esclave aux murènes

La romance du mal aimé

Et des chansons pour les sirènes


L'amour est mort j'en suis tremblant

J'adore de belles idoles

Les souvenirs lui ressemblant

Comme la femme de Mausole

Je reste fidèle et dolent


Je suis fidèle comme un dogue

Au maître le lierre au tronc

Et les Cosaques Zaporogues

Ivrognes pieux et larrons

Aux steppes et au décalogue


Portez comme un joug le Croissant

Qu'interrogent les astrologues

Je suis le Sultan tout-puissant

O mes Cosaques Zaporogues

Votre Seigneur éblouissant


Devenez mes sujets fidèles

Leur avait écrit le Sultan

Ils rirent à cette nouvelle

Et répondirent à l'instant

A la lueur d'une chandelle

<p id="_Toc99463668">Réponse des Cosaques Zaporogues au Sultan de Constantinople</p>

Plus criminel que Barrabas

Cornu comme les mauvais anges

Quel Belzébuth es-tu là-bas

Nourri d'immondice et de fange

Nous n'irons pas à tes sabbats


Poisson pourri de Salonique

Long collier des sommeils affreux

D'yeux arrachés à coup de pique

Ta mère fit un pet foireux

Et tu naquis de sa colique


Bourreau de Podolie Amant

Des plaies des ulcères des croûtes

Groin de cochon cul de jument

Tes richesses garde-les toutes

Pour payer tes médicaments

<p id="_Toc99463669">Voie lactée {1}</p>

Voie lactée ô sœur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses


Regret des yeux de la putain

Et belle comme une panthère

Amour vos baisers florentins

Avaient une saveur amère

Qui a rebuté nos destins


Ses regards laissaient une traîne

D'étoiles dans les soirs tremblants

Dans ses yeux nageaient les sirènes

Et nos baisers mordus sanglants

Faisaient pleurer nos fées marraines


Mais en vérité je l'attends

Avec mon cœur avec mon âme

Et sur le pont des Reviens-t'en

Si jamais reviens cette femme

Je lui dirai Je suis content


Mon cœur et ma tête se vident

Tout le ciel s'écoule par eux

O mes tonneaux des Danaïdes

Comment faire pour être heureux

Comme un petit enfant candide


Je ne veux jamais l'oublier

Ma colombe ma blanche rade

O marguerite exfoliée

Mon île au loin ma Désirade

Ma rose mon giroflier


Les satyres et les pyraustes

Les égypans les feux follets

Et les destins damnés ou faustes

La corde au cou comme à Calais

Sur ma douleur quel holocauste


Douleur qui doubles les destins

La licorne et le capricorne

Mon âme et mon corps incertains

Te fuient ô bûcher divin qu'ornent

Des astres des fleurs du matin


Malheur dieu pâle aux yeux d'ivoire

Tes prêtres fous t'ont-ils paré

Tes victimes en robe noire

Ont-elles vainement pleuré

Malheur dieu qu'il ne faut pas croire


Et toi qui me suis en rampant

Dieu de mes dieux morts en automne

Tu mesures combien d'empans

J'ai droit que la terre me donne

O mon ombre ô mon vieux serpent


Au soleil parce que tu l'aimes

Je t'ai menée souviens-t'en bien

Ténébreuse épouse que j'aime

Tu es à moi en n'étant rien

O mon ombre en deuil de moi-même


L'hiver est mort tout enneigé

On a brûlé les ruches blanches

Dans les jardins et les vergers

Les oiseaux chantent sur les branches

Le printemps clair l'Avril léger


Mort d'immortels argyraspides

La neige aux boucliers d'argent

Fuit les dendrophores livides

Du printemps cher aux pauvres gens

Qui resourient les yeux humides


Et moi j'ai le cœur aussi gros

Qu'un cul de dame damascène

O mon amour je t'aimais trop

Et maintenant j'ai trop de peine

Les sept épées hors du fourreau


Sept épées de mélancolie

Sans morfil ô claires douleurs

Sont dans mon cœur et la folie

Veut raisonner pour mon malheur

Comment voulez-vous que j'oublie

<p id="_Toc99463670">Les sept épées</p>

La première est toute d'argent

Et son nom tremblant c'est Pâline

Sa lame un ciel d'hiver neigeant

Son destin sanglant gibeline

Vulcain mourut en la forgeant


La seconde nommée Noubosse

Est un bel arc-en-ciel joyeux

Les dieux s'en servent à leurs noces

Elle a tué trente Bé-Rieux

Et fut douée par Carabosse


La troisième bleu féminin

N'en est pas moins un chibriape

Appelé Lul de Faltenin

Et que porte sur une nappe

L'Hermès Ernest devenu nain


La quatrième Malourène

Est un fleuve vert et doré

C'est le soir quand les riveraines

Y baignent leurs corps adorés

Et des chants de rameurs s'y trainent


La cinquième Sainte-Fabeau

C'est la plus belle des quenouilles

C'est un cyprès sur un tombeau

Où les quatre vents s'agenouillent

Et chaque nuit c'est un flambeau


La Sixième métal de gloire

C'est l'ami aux si douces mains

Dont chaque matin nous sépare

Adieu voilà votre chemin

Les coqs s'épuisaient en fanfares


Et la septième s'exténue

Une femme une rose morte

Merci que le dernier venu

Sur mon amour ferme la porte

Je ne vous ai jamais connue

<p id="_Toc99463671">Voie lactée {2}</p>

Voie lactée ô sœur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses


Les démons du hasard selon

Le chant du firmament nous mènent

A sons perdus leurs violons

Font danser notre race humaine

Sur la descente à reculons


Destins destins impénétrables

Rois secoués par la folie

Et ces grelottantes étoiles

De fausses femmes dans vos lits

Aux déserts que l'histoire accable


Luitpold le vieux prince régent

Tuteur de deux royautés folles

Sanglote-t-il en y songeant

Quand vacillent les lucioles

Mouches dorées de la Saint-Jean


Près d'un château sans châtelaine

La barque aux barcarols chantants

Sur un lac blanc et sous l'haleine

Des vents qui tremblent au printemps

Voguait cygne mourant sirène


Un jour le roi dans l'eau d'argent

Se noya puis la bouche ouverte

Il s'en revint en surnageant

Sur la rive dormir inerte

Face tournée au ciel changeant


Juin ton soleil ardente lyre

Brûle mes doigts endoloris

Triste et mélodieux délire

J'erre à travers mon beau Paris

Sans avoir le cœur d'y mourir


Les dimanches s'y éternisent

Et les orgues de Barbarie

Y sanglotent dans les cours grises

Les fleurs aux balcons de Paris

Penchent comme la tour de Pise


Soirs de Paris ivres du gin

Flambant de l'électricité

Les tramways feux verts sur l'échine

Musiquent au long des portées

De rails leur folie de machines


Les cafés gonflés de fumée

Crient tout l'amour de leurs tziganes

De tous leurs siphons enrhumés

De leurs garçons vêtus d'un pagne

Vers toi toi que j'ai tant aimée


Moi qui sais des lais pour les reines

Les complaintes de mes années

Des hymnes d'esclave aux murènes

La romance du mal aimé

Et des chansons pour les sirènes


A Paul Léautaud



Et je chantais cette romance

En 1903 sans savoir

Que mon amour à la semblance

Du beau Phénix s'il meurt un soir

Le matin voit sa renaissance.


Un soir de demi-brume à Londres

Un voyou qui ressemblait à

Mon amour vint à ma rencontre

Et le regard qu'il me jeta

Me fit baisser les yeux de honte


Je suivis ce mauvais garçon

Qui sifflotait mains dans les poches

Nous semblions entre les maisons

Onde ouverte de la Mer Rouge

Lui les Hébreux moi Pharaon


Oue tombent ces vagues de briques

Si tu ne fus pas bien aimée

Je suis le souverain d'Égypte

Sa sœur-épouse son armée

Si tu n'es pas l'amour unique


Au tournant d'une rue brûlant

De tous les feux de ses façades

Plaies du brouillard sanguinolent

Où se lamentaient les façades

Une femme lui ressemblant


C'était son regard d'inhumaine

La cicatrice à son cou nu

Sortit saoule d'une taverne

Au moment où je reconnus

La fausseté de l'amour même


Lorsqu'il fut de retour enfin

Dans sa patrie le sage Ulysse

Son vieux chien de lui se souvint

Près d'un tapis de haute lisse

Sa femme attendait qu'il revînt


L'époux royal de Sacontale

Las de vaincre se réjouit

Quand il la retrouva plus pâle

D'attente et d'amour yeux pâlis

Caressant sa gazelle mâle


J'ai pensé à ces rois heureux

Lorsque le faux amour et celle

Dont je suis encore amoureux

Heurtant leurs ombres infidèles

Me rendirent si malheureux


Regrets sur quoi l'enfer se fonde

Qu'un ciel d'oubli s'ouvre à mes vœux

Pour son baiser les rois du monde

Seraient morts les pauvres fameux

Pour elle eussent vendu leur ombre


J'ai hiverné dans mon passé

Revienne le soleil de Pâques

Pour chauffer un cœur plus glacé

Que les quarante de Sébaste

Moins que ma vie martyrisés


Mon beau navire ô ma mémoire

Avons-nous assez navigué

Dans une onde mauvaise à boire

Avons-nous assez divagué

De la belle aube au triste soir


Adieu faux amour confondu

Avec la femme qui s'éloigne

Avec celle que j'ai perdue

L'année dernière en Allemagne

Et que je ne reverrai plus


Voie lactée ô sœur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses


Je me souviens d'une autre année

C'était l'aube d'un jour d'avril

J'ai chanté ma joie bien-aimée

Chanté l'amour à voix virile

Au moment d'amour de l'année


Aubade chantée à Laetare l'an passé

<p id="_Toc99463666">Aubade chantée à Laetare l'an passé</p>

C'est le printemps viens-t'en Pâquette

Te promener au bois joli

Les poules dans la cour caquètent

L'aube au ciel fait de roses plis

L'amour chemine à ta conquête


Mars et Vénus sont revenus

Ils s'embrassent à bouches folles

Devant des sites ingénus

Où sous les roses qui feuillolent

De beaux dieux roses dansent nus


Viens ma tendresse est la régente

De la floraison qui paraît

La nature est belle et touchante

Pan sifflote dans la forêt

Les grenouilles humides chantent


Beaucoup de ces dieux…

<p id="_Toc99463667">Beaucoup de ces dieux…</p>

Beaucoup de ces dieux ont péri

C'est sur eux que pleurent les saules

Le grand Pan l'amour Jésus-Christ

Sont bien morts et les chats miaulent

Dans la cour je pleure à Paris


Moi qui sais des lais pour les reines

Les complaintes de mes années

Des hymnes d'esclave aux murènes

La romance du mal aimé

Et des chansons pour les sirènes


L'amour est mort j'en suis tremblant

J'adore de belles idoles

Les souvenirs lui ressemblant

Comme la femme de Mausole

Je reste fidèle et dolent


Je suis fidèle comme un dogue

Au maître le lierre au tronc

Et les Cosaques Zaporogues

Ivrognes pieux et larrons

Aux steppes et au décalogue


Portez comme un joug le Croissant

Qu'interrogent les astrologues

Je suis le Sultan tout-puissant

O mes Cosaques Zaporogues

Votre Seigneur éblouissant


Devenez mes sujets fidèles

Leur avait écrit le Sultan

Ils rirent à cette nouvelle

Et répondirent à l'instant

A la lueur d'une chandelle


Réponse des Cosaques Zaporogues au Sultan de Constantinople

<p id="_Toc99463668">Réponse des Cosaques Zaporogues au Sultan de Constantinople</p>

Plus criminel que Barrabas

Cornu comme les mauvais anges

Quel Belzébuth es-tu là-bas

Nourri d'immondice et de fange

Nous n'irons pas à tes sabbats


Poisson pourri de Salonique

Long collier des sommeils affreux

D'yeux arrachés à coup de pique

Ta mère fit un pet foireux

Et tu naquis de sa colique


Bourreau de Podolie Amant

Des plaies des ulcères des croûtes

Groin de cochon cul de jument

Tes richesses garde-les toutes

Pour payer tes médicaments


Voie lactée {1}

<p id="_Toc99463669">Voie lactée {1}</p>

Voie lactée ô sœur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses


Regret des yeux de la putain

Et belle comme une panthère

Amour vos baisers florentins

Avaient une saveur amère

Qui a rebuté nos destins


Ses regards laissaient une traîne

D'étoiles dans les soirs tremblants

Dans ses yeux nageaient les sirènes

Et nos baisers mordus sanglants

Faisaient pleurer nos fées marraines


Mais en vérité je l'attends

Avec mon cœur avec mon âme

Et sur le pont des Reviens-t'en

Si jamais reviens cette femme

Je lui dirai Je suis content


Mon cœur et ma tête se vident

Tout le ciel s'écoule par eux

O mes tonneaux des Danaïdes

Comment faire pour être heureux

Comme un petit enfant candide


Je ne veux jamais l'oublier

Ma colombe ma blanche rade

O marguerite exfoliée

Mon île au loin ma Désirade

Ma rose mon giroflier


Les satyres et les pyraustes

Les égypans les feux follets

Et les destins damnés ou faustes

La corde au cou comme à Calais

Sur ma douleur quel holocauste


Douleur qui doubles les destins

La licorne et le capricorne

Mon âme et mon corps incertains

Te fuient ô bûcher divin qu'ornent

Des astres des fleurs du matin


Malheur dieu pâle aux yeux d'ivoire

Tes prêtres fous t'ont-ils paré

Tes victimes en robe noire

Ont-elles vainement pleuré

Malheur dieu qu'il ne faut pas croire


Et toi qui me suis en rampant

Dieu de mes dieux morts en automne

Tu mesures combien d'empans

J'ai droit que la terre me donne

O mon ombre ô mon vieux serpent


Au soleil parce que tu l'aimes

Je t'ai menée souviens-t'en bien

Ténébreuse épouse que j'aime

Tu es à moi en n'étant rien

O mon ombre en deuil de moi-même


L'hiver est mort tout enneigé

On a brûlé les ruches blanches

Dans les jardins et les vergers

Les oiseaux chantent sur les branches

Le printemps clair l'Avril léger


Mort d'immortels argyraspides

La neige aux boucliers d'argent

Fuit les dendrophores livides

Du printemps cher aux pauvres gens

Qui resourient les yeux humides


Et moi j'ai le cœur aussi gros

Qu'un cul de dame damascène

O mon amour je t'aimais trop

Et maintenant j'ai trop de peine

Les sept épées hors du fourreau


Sept épées de mélancolie

Sans morfil ô claires douleurs

Sont dans mon cœur et la folie

Veut raisonner pour mon malheur

Comment voulez-vous que j'oublie


Les sept épées

<p id="_Toc99463670">Les sept épées</p>

La première est toute d'argent

Et son nom tremblant c'est Pâline

Sa lame un ciel d'hiver neigeant

Son destin sanglant gibeline

Vulcain mourut en la forgeant


La seconde nommée Noubosse

Est un bel arc-en-ciel joyeux

Les dieux s'en servent à leurs noces

Elle a tué trente Bé-Rieux

Et fut douée par Carabosse


La troisième bleu féminin

N'en est pas moins un chibriape

Appelé Lul de Faltenin

Et que porte sur une nappe

L'Hermès Ernest devenu nain


La quatrième Malourène

Est un fleuve vert et doré

C'est le soir quand les riveraines

Y baignent leurs corps adorés

Et des chants de rameurs s'y trainent


La cinquième Sainte-Fabeau

C'est la plus belle des quenouilles

C'est un cyprès sur un tombeau

Où les quatre vents s'agenouillent

Et chaque nuit c'est un flambeau


La Sixième métal de gloire

C'est l'ami aux si douces mains

Dont chaque matin nous sépare

Adieu voilà votre chemin

Les coqs s'épuisaient en fanfares


Et la septième s'exténue

Une femme une rose morte

Merci que le dernier venu

Sur mon amour ferme la porte

Je ne vous ai jamais connue


Voie lactée {2}

<p id="_Toc99463671">Voie lactée {2}</p>

Voie lactée ô sœur lumineuse

Des blancs ruisseaux de Chanaan

Et des corps blancs des amoureuses

Nageurs morts suivrons-nous d'ahan

Ton cours vers d'autres nébuleuses


Les démons du hasard selon

Le chant du firmament nous mènent

A sons perdus leurs violons

Font danser notre race humaine

Sur la descente à reculons


Destins destins impénétrables

Rois secoués par la folie

Et ces grelottantes étoiles

De fausses femmes dans vos lits

Aux déserts que l'histoire accable


Luitpold le vieux prince régent

Tuteur de deux royautés folles

Sanglote-t-il en y songeant

Quand vacillent les lucioles

Mouches dorées de la Saint-Jean


Près d'un château sans châtelaine

La barque aux barcarols chantants

Sur un lac blanc et sous l'haleine

Des vents qui tremblent au printemps

Voguait cygne mourant sirène


Un jour le roi dans l'eau d'argent

Se noya puis la bouche ouverte

Il s'en revint en surnageant

Sur la rive dormir inerte

Face tournée au ciel changeant


Juin ton soleil ardente lyre

Brûle mes doigts endoloris

Triste et mélodieux délire

J'erre à travers mon beau Paris

Sans avoir le cœur d'y mourir


Les dimanches s'y éternisent

Et les orgues de Barbarie

Y sanglotent dans les cours grises

Les fleurs aux balcons de Paris

Penchent comme la tour de Pise


Soirs de Paris ivres du gin

Flambant de l'électricité

Les tramways feux verts sur l'échine

Musiquent au long des portées

De rails leur folie de machines


Les cafés gonflés de fumée

Crient tout l'amour de leurs tziganes

De tous leurs siphons enrhumés

De leurs garçons vêtus d'un pagne

Vers toi toi que j'ai tant aimée


Moi qui sais des lais pour les reines

Les complaintes de mes années

Des hymnes d'esclave aux murènes

La romance du mal aimé

Et des chansons pour les sirènes


Les colchiques

<p id="_Toc99463672">Les colchiques</p>

Le pré est vénéneux mais joli en automne

Les vaches y paissant

Lentement s'empoisonnent

Le colchique couleur de cerne et de lilas

Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-la

Violatres comme leur cerne et comme cet automne

Et ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonne


Les enfants de l'école viennent avec fracas

Vêtus de hoquetons et jouant de l'harmonica

Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères

Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières

Qui battent comme les fleurs battent au vent dément


Le gardien du troupeau chante tout doucement

Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent

Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne


Palais

<p id="_Toc99463673">Palais</p>

A Max Jacob


Vers le palais de Rosemonde au fond du Rêve

Mes rêveuses pensées pieds nus vont en soirée

Le palais don du roi comme un roi nu s'élève

Des chairs fouettées des roses de la roseraie


On voit venir au fond du jardin mes pensées

Qui sourient du concert joué par les grenouilles

Elles ont envie des cyprès grandes quenouilles

Et le soleil miroir des roses s'est brisé


Le stigmate sanglant des mains contre les vitres

Quel archet mal blessé du couchant le troua

La résine qui rend amer le vin de Chypre

Ma bouche aux agapes d'agneau blanc l'éprouva


Sur les genoux pointus du monarque adultère

Sur le mai de son âge et sur son trente et un

Madame Rosemonde roule avec mystère

Ses petits yeux tout ronds pareils aux yeux des Huns


Dame de mes pensées au cul de perle fine

Dont ni perle ni cul n'égale l'orient

Qui donc attendez-vous

De rêveuses pensées en marche à l'Orient

Mes plus belles voisines


Toc toc Entrez dans l'antichambre le jour baisse

La veilleuse dans l'ombre est un bijou d'or cuit

Pendez vos têtes aux patères par les tresses

Le ciel presque nocturne a des lueurs d'aiguilles


On entra dans la salle à manger les narines

Reniflaient une odeur de graisse et de graillon

On eut vingt potages dont trois couleurs d'urine

Et le roi prit deux œufs pochés dans du bouillon


Puis les marmitons apportèrent les viandes

Des rôtis de pensées mortes dans mon cerveau

Mes beaux rêves mort-nés en tranches bien saignantes

Et mes souvenirs faisandés en godiveaux


Or ces pensées mortes depuis des millénaires

Avaient le fade goût des grands mammouths gelés

Les os ou songe-creux venaient des ossuaires

En danse macabre aux plis de mon cervelet


Et tous ces mets criaient des choses nonpareilles

Mais nom de Dieu!

Ventre affamé n'a pas d'oreilles

Et les convives mastiquaient à qui mieux mieux


Ah! nom de Dieu! qu'ont donc crié ces entrecôtes

Ces grands pâtés ces os à moelle et mirotons

Langues de feu où sont-elles mes pentecôtes

Pour mes pensées de tous pays de tous les temps


Chantre

<p id="_Toc99463674">Chantre</p>

Et l'unique cordeau des trompettes marines


Crépuscule

<p id="_Toc99463675">Crépuscule</p>

A Mademoiselle Marie Laurencin


Frôlée par les ombres des morts

Sur l'herbe où le jour s'exténue

L'arlequine s'est mise nue

Et dans l'étang mire son corps


Un charlatan crépusculaire

Vante les tours que l'on va faire

Le ciel sans teinte est constellé

D'astres pâles comme du lait


Sur les tréteaux l'arlequin blême

Salue d'abord les spectateurs

Des sorciers venus de Bohême

Quelques fées et les enchanteurs


Ayant décroché une étoile

Il la manie à bras tendu

Tandis que des pieds un pendu

Sonne en mesure les cymbales


L'aveugle berce un bel enfant

La biche passe avec ses faons

Le nain regarde d'un air triste

Grandir l'arlequin trismégiste


Annie

<p id="_Toc99463676">Annie</p>

Sur la côte du Texas

Entre Mobile et Galveston il y a

Un grand jardin tout plein de roses

Il contient aussi une villa

Qui est une grande rose


Une femme se promène souvent

Dans le jardin toute seule

Et quand je passe sur la route bordée de tilleuls

Nous nous regardons


Comme cette femme est mennonite

Ses rosiers et ses vêtements n'ont pas de boutons

Il en manque deux à mon veston

La dame et moi suivons presque le même rite


La maison des morts

<p id="_Toc99463677">La maison des morts</p>

A Maurice Raynal


S'étendant sur les côtés du cimetière

La maison des morts l'encadrait comme un cloître

A l'intérieur de ses vitrines

Pareilles à celles des boutiques de modes

Au lieu de sourire debout

Les mannequins grimaçaient pour l'éternité


Arrivé à Munich depuis quinze ou vingt jours

J'étais entré pour la première fois et par hasard

Dans ce cimetière presque désert

Et je claquais des dents

Devant toute cette bourgeoisie

Exposée et vêtue le mieux possible

En attendant la sépulture


Soudain

Rapide comme ma mémoire

Les yeux ses rallumèrent

De cellule vitrée en cellule vitrée

Le ciel se peupla d'une apocalypse

Vivace


Et la terra plate à l'infini

Comme avant Galilée

Se couvrit de mille mythologies immobiles

Un ange en diamant brisa toutes les vitrines

Et les morts m'accostèrent

Avec des mines de l'autre monde


Mais leur visage et leurs attitudes

Devinrent bientôt moins funèbres

Le ciel et la terre perdirent

Leur aspect fantasmagorique


Les morts se réjouissaient

De voir leurs corps trépassés entre eux et la lumière

Ils riaient de voir leur ombre et l'observaient

Comme si véritablement

C'eût été leur vie passée


Alors je les dénombrai

Ils étaient quarante-neuf hommes

Femmes et enfants

Qui embellissaient à vue d'œil

Et me regardaient maintenant

Avec tant de cordialité

Tant de tendresse même

Que les prenant en amitié


Tout à coup

Je les invitai à une promenade Loin des arcades de leur maison


Et tous bras dessus bras dessous

Fredonnant des airs militaires

Oui tous vos péchés sont absous

Nous quittâmes le cimetière


Nous traversâmes la ville

Et rencontrions souvent

Des parents des amis qui se joignaient

A la petite troupe des morts récents

Tous étaient si gais

Si charmants si bien portants

Que bien malin qui aurait pu

Distinguer les morts des vivants


Puis dans la campagne

On s'éparpilla

Deux chevau-légers nous joignirent

On leur fit fête

Ils coupèrent du bois de viorne

Et de sureau

Dont ils firent des sifflets

Qu'ils distribuèrent aux enfants


Plus tard dans un bal champêtre

Les couples mains sur les épaules

Dansèrent au son aigre des cithares


Ils n'avaient pas oublié la danse

Ces morts et ces mortes

On buvait aussi

Et de temps à autre une cloche

Annonçait qu'un autre tonneau

Allait être mis en perce

Une morte assise sur un banc

Près d'un buisson d'épine-vinette

Laissait un étudiant

Agenouillé à ses pieds

Lui parler de fiançailles


Je vous attendrai

Dix ans vingt ans s'il le faut

Votre volonté sera la mienne


Je vous attendrai

Toute votre vie

Répondait la morte


Des enfants

De ce monde ou bien de l'autre

Chantaient de ces rondes

Aux paroles absurdes et lyriques

Qui sans doute sont les restes

Des plus anciens monuments poétiques

De l'humanité


L'étudiant passa une bague

A l'annulaire de la jeune morte

Voici le gage de mon amour

De nos fiançailles

Ni le temps ni l'absence

Ne nous feront oublier nos promesses


Et un jour nous auront une belle noce

Des touffes de myrte

A nos vêtements et dans vos cheveux

Un beau sermon à l'église

De longs discours après le banquet

Et de la musique

De la musique


Nos enfants

Dit la fiancée

Seront plus beaux plus beaux encore

Hélas! la bague était brisée

Que s'ils étaient d'argent ou d'or

D'émeraude ou de diamant

Seront plus clairs plus clairs encore

Que les astres du firmament

Que la lumière de l'aurore

Que vos regards mon fiancé

Auront meilleure odeur encore

Hélas! la bague était brisée

Que le lilas qui vient d'éclore

Que le thym la rose ou qu'un brin

De lavande ou de romarin


Les musiciens s'en étant allés

Nous continuâmes la promenade


Au bord d'un lac

On s'amusa à faire des ricochets

Avec des cailloux plats

Sur l'eau qui dansait à peine


Des barques étaient amarrées

Dans un havre

On les détacha

Après que toute la troupe se fut embarquée

Et quelques morts ramaient

Avec autant de vigueur que les vivants


A l'avant du bateau que je gouvernais

Un mort parlait avec une jeune femme

Vêtue d'une robe jaune

D'un corsage noir

Avec des rubans bleus et d'un chapeau gris

Orné d'une seule petite plume défrisée


Je vous aime

Disait-il

Comme le pigeon aime la colombe

Comme l'insecte nocturne

Aime la lumière


Trop tard

Répondait la vivante

Repoussez repoussez cet amour défendu

Je suis mariée

Voyez l'anneau qui brille

Mes mains tremblent

Je pleure et je voudrais mourir


Les barques étaient arrivées

A un endroit où les chevau-légers

Savaient qu'un écho répondait de la rive

On ne se lassait point de l'interroger

Il y eut des questions si extravagantes

Et des réponses tellement pleines d'à-propos

Que c'était à mourir de rire

Et le mort disait à la vivante


Nous serions si heureux ensemble

Sur nous l'eau se refermera

Mais vous pleurez et vos mains tremblent

Aucun de nous ne reviendra


On reprit terre et ce fut le retour

Les amoureux s'entr'aimaient

Et par couples aux belles bouches

Marchaient à distances inégales

Les morts avaient choisi les vivantes

Et les vivants

Des mortes

Un genévrier parfois

Faisait l'effet d'un fantôme


Les enfants déchiraient l'air

En soufflant les joues creuses

Dans leurs sifflets de viorne

Ou de sureau

Tandis que les militaires

Chantaient des tyroliennes

En se répondant comme on le fait

Dans la montagne


Dans la ville

Notre troupe diminua peu à peu

On se disait

Au revoir

A demain

A bientôt

Bientôt entraient dans les brasseries

Quelques-uns nous quittèrent

Devant une boucherie canine

Pour y acheter leur repas du soir


Bientôt je restai seul avec ces morts

Qui s'en allaient tout droit

Au cimetière

Sous les Arcades

Je les reconnus

Couchés

Immobiles

Et bien vêtus

Attendant la sépulture derrière les vitrines


Ils ne se doutaient pas

De ce qui s'était passé

Mais les vivants en gardaient le souvenir

C'était un bonheur inespéré

Et si certain

Qu'ils ne craignaient point de le perdre


Ils vivaient si noblement

Que ceux qui la veille encore

Les regardaient comme leurs égaux

Ou même quelque chose de moins

Admiraient maintenant

Leur puissance leur richesse et leur génie

Car y a-t-il rien qui vous élève

Comme d'avoir aimé un mort ou une morte

On devient si pur qu'on en arrive

Dans les glaciers de la mémoire

A se confondre avec le souvenir

On est fortifié pour la vie

Et l'on n'a plus besoin de personne


Clotilde

<p id="_Toc99463678">Clotilde</p>

L'anémone et l'ancolie

Ont poussé dans le jardin

Où dort la mélancolie

Entre l'amour et le dédain


Il y vient aussi nos ombres

Que la nuit dissipera

Le soleil qui les rend sombres

Avec elles disparaîtra


Les déités des eaux vives

Laissent couler leurs cheveux

Passe il faut que tu poursuives

Cette belle ombre que tu veux


Cortège

<p id="_Toc99463679">Cortège</p>

A M. Léon Bailby


Oiseau tranquille au vol inverse oiseau

Qui nidifie en l'air

A la limite où notre sol brille déjà

Baisse ta deuxième paupière la terre t'éblouit

Quand tu lèves la tête


Et moi aussi de près je suis sombre et terne

Une brume qui vient d'obscurcir les lanternes

Une main qui tout à coup se pose devant les yeux

Une voûte entre vous et toutes les lumières

Et je m'éloignerai m'illuminant au milieu d'ombres


Et d'alignements d'yeux des astres bien-aimés


Oiseau tranquille au vol inverse oiseau

Qui nidifie en l'air

A la limite où brille déjà ma mémoire

Baisse ta deuxième paupière

Ni à cause du soleil ni à cause de la terre

Mais pour ce feu oblong dont l'intensité ira s'augmentant

Au point qu'il deviendra un jour l'unique lumière


Un jour

Un jour je m'attendais moi-même

Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes

Pour que je sache enfin celui-là que je suis

Moi qui connais les autres

Je les connais par les cinq sens et quelques autres

Il me suffit de voir leur pieds pour pouvoir refaire ces gens à milliers

De voir leurs pieds paniques un seul de leurs cheveux

De voir leur langue quand il me plaît de faire le médecin

Ou leurs enfants quand il me plaît de faire le prophète

Les vaisseaux des armateurs la plume de mes confrères

La monnaie des aveugles les mains des muets

Ou bien encore à cause du vocabulaire et non de l'écriture

Une lettre écrite par ceux qui ont plus de vingt ans

Il me suffit de sentir l'odeur de leurs églises

L'odeur des fleuves dans leurs villes

Le parfum des fleurs dans les jardins publics

O Corneille Agrippa l'odeur d'un petit chien m'eût suffi

Pour décrire exactement tes concitoyens de Cologne

Leurs rois-mages et la ribambelle ursuline

Qui t'inspirait l'erreur touchant toutes les femmes

Il me suffit de goûter la saveur de laurier qu'on cultive pour que j'aime ou que je bafoue

Et de toucher les vêtements

Pour ne pas douter si l'on est frileux ou non

O gens que je connais

Il me suffit d'entendre le bruit de leurs pas

Pour pouvoir indiquer à jamais la direction qu'ils ont prise

Il me suffit de tous ceux-là pour me croire le droit

De ressusciter les autres

Un jour je m'attendais moi-même

Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes

Et d'un lyrique pas s'avançaient ceux que j'aime

Parmi lesquels je n'étais pas

Les géants couverts d'algues passaient dans leurs villes

Sous-marines où les tours seules étaient des îles

Et cette mer avec les clartés de ses profondeurs

Coulait sang de mes veines et fait battre mon cœur

Puis sur cette terre il venait mille peuplades blanches

Dont chaque homme tenait une rose à la main

Et le langage qu'ils inventaient en chemin

Je l'appris de leur bouche et je le parle encore

Le cortège passait et j'y cherchais mon corps

Tous ceux qui survenaient et n'étaient pas moi-même

Amenaient un à un les morceaux de moi-même

On me bâtit peu à peu comme on élève une tour

Les peuples s'entassaient et je parus moi-même

Qu'ont formé tous les corps et les choses humaines


Temps passés Trépassés Les dieux qui me formâtes

Je ne vis que passant ainsi que vous passâtes

Et détournant mes yeux de ce vide avenir

En moi-même je vois tout le passé grandir


Rien n'est mort que ce qui n'existe pas encore

Près du passé luisant demain est incolore

Il est informe aussi près de ce qui parfait

Présente tout ensemble et l'effort et l'effet


Marizibill

<p id="_Toc99463680">Marizibill</p>

Dans la Haute-Rue à Cologne

Elle allait et venait le soir

Offerte à tous en tout mignonne

Puis buvait lasse des trottoirs

Très tard dans les brasseries borgnes


Elle se mettait sur la paille

Pour un maquereau roux et rose

C'était un juif il sentait l'ail

Et l'avait venant de Formose

Tirée d'un bordel de Changaï


Je connais des gens de toutes sortes

Ils n'égalent pas leurs destins

Indécis comme feuilles mortes

Leurs yeux sont des feux mal éteints

Leurs cœurs bougent comme leurs portes


Le voyageur

<p id="_Toc99463681">Le voyageur</p>

A Fernand Fleuret


Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant


La vie est variable aussi bien que l'Euripe


Tu regardais un banc de nuages descendre

Avec le paquebot orphelin vers les fièvres futures

Et de tous ces regrets de tous ces repentirs

Te souviens-tu


Vagues poissons arqués fleurs submarines

Une nuit c'était la mer

Et les fleuves s'y répandaient


Je m'en souviens je m'en souviens encore


Un soir je descendis dans une auberge triste

Auprès de Luxembourg

Dans le fond de la salle il s'envolait un Christ

Quelqu'un avait un furet

Un autre un hérisson

L'on jouait aux cartes

Et toi tu m'avais oublié


Te souviens-tu du long orphelinat des gares

Nous traversâmes des villes qui tout le jour tournaient

Et vomissaient la nuit le soleil des journées

O matelots ô femmes sombres et vous mes compagnons

Souvenez-vous-en


Deux matelots qui ne s'étaient jamais quittés

Deux matelots qui ne s'étaient jamais parlé

Le plus jeune en mourant tomba sur le côté


O vous chers compagnons

Sonneries électriques des gares chant des moissonneuses

Traîneau d'un boucher régiment des rues sans nombre

Cavalerie des ponts nuits livides de l'alcool

Les villes que j'ai vues vivaient comme des folles


Te souviens-tu des banlieues et du troupeau plaintif des paysages


Les cyprès projetaient sous la lune leurs ombres

J'écoutais cette nuit au déclin de l'été

Un oiseau langoureux et toujours irrité

Et le bruit éternel d'un fleuve large et sombre


Mais tandis que mourants roulaient vers l'estuaire

Tous les regards tous les regards de tous les yeux

Les bords étaient déserts herbus silencieux

Et la montagne à l'autre rive était très claire


Alors sans bruit sans qu'on pût voir rien de vivant

Contre le mont passèrent des ombres vivaces

De profil ou soudain tournant leurs vagues faces

Et tenant l'ombre de leurs lances en avant


Les ombres contre le mont perpendiculaire

Grandissaient ou parfois s'abaissaient brusquement

Et ces ombres barbues pleuraient humainement

En glissant pas à pas sur la montagne claire


Qui donc reconnais-tu sur ces vieilles photographies

Te souviens-tu du jour où une vieille abeille tomba dans le feu

C'était tu t'en souviens à la fin de l'été

Deux matelots qui ne s'étaient jamais quittés

L'aîné portait au cou une chaîne de fer

Le plus jeune mettait ses cheveux blonds en tresse


Ouvrez-moi cette porte où je frappe en pleurant


La vie est variable aussi bien que l'Euripe


Marie

<p id="_Toc99463682">Marie</p>

Vous y dansiez petite fille

Y danserez-vous mère-grand

C'est la maclotte qui sautille

Toutes les cloches sonneront

Quand donc reviendrez-vous Marie


Les masques sont silencieux

Et la musique est si lointaine

Qu'elle semble venir des cieux

Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine

Et mon mal est délicieux


Les brebis s'en vont dans la neige

Flocons de laine et ceux d'argent

Des soldats passent et que n'ai-je

Un cœur à moi ce cœur changeant

Changeant et puis encor que sais-je


Sais-je où s'en iront tes cheveux

Crépus comme mer qui moutonne

Sais-je où s'en iront tes cheveux

Et tes mains feuilles de l'automne

Que jonchent aussi nos aveux


Je passais au bord de la Seine

Un livre ancien sous le bras

Le fleuve est pareil à ma peine

Il s'écoule et ne tarit pas

Quand donc finira la semaine


La blanche neige

<p id="_Toc99463683">La blanche neige</p>

Les anges les anges dans le ciel

L'un est vêtu en officier

L'un est vêtu en cuisinier

Et les autres chantent


Bel officier couleur du ciel

Le doux printemps longtemps après Noël

Te médaillera d'un beau soleil

D'un beau soleil


Le cuisinier plume les oies

Ah! tombe neige

Tombe et que n'ai-je

Ma bien-aimée entre mes bras


Poème lu au mariage d'André Salmon

<p id="_Toc99463684">Poème lu au mariage d'André Salmon</p>

Le 13 juillet 1909


En voyant des drapeaux ce matin je ne me suis pas dit

Voilà les riches vêtements des pauvres

Ni la pudeur démocratique veut me voiler sa douleur

Ni la liberté en honneur fait qu'on imite maintenant

Les feuilles ô liberté végétale ô seule liberté terrestre

Ni les maisons flambent parce qu'on partira pour ne plus revenir

Ni ces mains agitées travailleront demain pour nous tous

Ni même on a pendu ceux qui ne savaient pas profiter de la vie

Ni même on renouvelle le monde en reprenant la Bastille

Je sais que seuls le renouvellent ceux qui sont fondés en poésie

On a pavoisé Paris parce que mon ami André Salmon s'y marie


Nous nous sommes rencontrés dans un caveau maudit

Au temps de notre jeunesse

Fumant tous deux et mal vêtus attendant l'aube

Epris épris des mêmes paroles dont il faudra changer le sens

Trompés trompés pauvres petits et ne sachant pas encore rire

La table et les deux verres devinrent un mourant qui nous jeta le dernier regard d'Orphée

Les verres tombèrent se brisèrent

Et nous apprîmes à rire

Nous partîmes alors pèlerins de la perdition

A travers les rues à travers les contrées à travers la raison

Je le revis au bord du fleuve sur lequel flottait Ophélie

Qui blanche flotte encore entre les nénuphars

Il s'en allait au milieu des Hamlets blafards

Sur la flûte jouant les airs de la folie

Je le revis près d'un moujik mourant compter les béatitudes

En admirant la neige semblable aux femmes nues

Je le revis faisant ceci ou cela en l'honneur des mêmes paroles

Qui changent la face des enfants et je dis toutes ces choses

Souvenir et Avenir parce que mon ami André Salmon se marie


Réjouissons-nous non pas parce que notre amitié a été le fleuve qui nous a fertilisés

Terrains riverains dont l'abondance est la nourriture que tous espèrent

Ni parce que nos verres nous jettent encore une fois le regard d'Orphée mourant

Ni parce que nous avons tant grandi que beaucoup pourraient confondre nos yeux et les étoiles

Ni parce que les drapeaux claquent aux fenêtres des citoyens qui sont contents depuis cent ans d'avoir la vie et de menues choses à défendre

Ni parce que fondés en poésie nous avons des droits sur les paroles qui forment et défont l'Univers

Ni parce que nous pouvons pleurer sans ridicule et que nous savons rire

Ni parce que nous fumons et buvons comme autrefois

Réjouissons-nous parce que directeur du feu et des poètes

L'amour qui emplit ainsi que la lumière

Tout le solide espace entre les étoiles et les planètes

L'amour veut qu'aujourd'hui mon ami André Salmon se marie


L'Adieu

<p id="_Toc99463685">L'Adieu</p>

J'ai cueilli ce brin de bruyère

L'automne est morte souviens-t'en

Nous ne nous verrons plus sur terre

Odeur du temps brin de bruyère

Et souviens-toi que je t'attends


Salomé

<p id="_Toc99463686">Salomé</p>

Pour que sourie encore une fois Jean-Baptiste

Sire je danserais mieux que les séraphins

Ma mère dites-moi pourquoi vous êtes triste

En robe de comtesse à côté du Dauphin


Mon cœur battait battait très fort à sa parole

Quand je dansais dans le fenouil en écoutant

Et je brodais des lys sur une banderole

Destinée à flotter au bout de son bâton


Et pour qui voulez-vous qu'à présent je la brode

Son bâton refleurit sur les bors du Jourdain

Et tous les lys quand vos soldats ô roi Hérode

L'emmenèrent se sont flétris dans mon jardin


Venez tous avec moi là-bas sous les quinconces

Ne pleure pas ô joli fou du roi

Prends cette tête au lieu de ta marotte et danse

N'y touchez pas son front ma mère est déjà froid


Sire marchez devant trabants marchez derrière

Nous creuserons un trou et l'y enterrerons

Nous planterons des fleurs et danserons en rond

Jusqu'à l'heure où j'aurai perdu ma jarretière

Le roi sa tabatière

L'infante son rosaire

Le curé son bréviaire


La porte

<p id="_Toc99463687">La porte</p>

La porte de l'hôtel sourit terriblement

Qu'est-ce que cela peut me faire ô ma maman

D'être cet employé pour qui seul rien n'existe

Pi-mus couples allant dans la profonde eau triste

Anges frais débarqués à Marseille hier matin

J'entends mourir et remourir un chant lointain

Humble comme je suis qui ne suis rien qui vaille


Enfant je t'ai donné ce que j'avais travaille


Merlin et la vieille femme

<p id="_Toc99463688">Merlin et la vieille femme</p>

Le soleil ce jour-là s'étalait comme un ventre

Maternel qui saignait lentement sur le ciel

La lumière est ma mère ô lumière sanglante

Les nuages coulaient comme un flux menstruel


Au carrefour où nulle fleur sinon la rose

Des vents mais sans épine n'a fleuri l'hiver

Merlin guettait la vie et l'éternelle cause

Qui fait mourir et puis renaître l'univers


Une vieille sur une mule à chape verte

S'en vint suivant la berge du fleuve en aval

Et l'antique Merlin dans la plaine déserte

Se frappait la poitrine en s'écriant Rival


O mon être glacé dont le destin m'accable

Dont ce soleil de chair grelotte veux-tu voir

Ma Mémoire venir et m'aimer ma semblable

Et quel fils malheureux et beau je veux avoir


Son geste fit crouler l'orgueil des cataclysmes

Le soleil en dansant remuait son nombril

Et soudain le printemps d'amour et d'héroïsme

Amena par la main un jeune jour d'avril


Les voies qui viennent de l'ouest étaient couvertes

D'ossements d'herbes drues de destins et de fleurs

Des monuments tremblants près des charognes vertes

Quand les vents apportaient des poils et des malheurs


Laissant sa mule à petits pas s'en vint l'amante

A petits coups le vent défripait ses atours

Puis les pâles amants joignant leurs mains démentes

L'entrelacs de leurs doigts fut leur seul laps d'amour


Elle balla mimant un rythme d'existence

Criant Depuis cent ans j'espérais ton appel

Les astres de ta vie influaient sur ma danse

Morgane regardait de haut du mont Gibel


Ah! qu'il fait doux danser quand pour vous se déclare

Un mirage où tout chante et que les vents d'horreur

Feignent d'être le rire de la lune hilare

Et d'effrayer les fantômes avants-coureurs


J'ai fait des gestes blancs parmi les solitudes

Des lémures couraient peupler les cauchemars

Mes tournoiements exprimaient les béatitudes

Qui toutes ne sont rien qu'un pur effet de l'Art


Je n'ai jamais cueilli que la fleur d'aubépine

Aux printemps finissants qui voulaient défleurir

Quand les oiseaux de proie proclamaient leurs rapines

D'agneaux mort-nés et d'enfants-dieux qui vont mourir


Et j'ai vieilli vois-tu pendant ta vie je danse

Mais j'eusse été tôt lasse et l'aubépine en fleurs

Cet avril aurait eu la pauvre confidence

D'un corps de vieille morte en mimant la douleur


Et leurs mains s'élevaient comme un vol de colombes

Clarté sur qui la nuit fondit comme un vautour

Puis Merlin s'en alla vers l'est disant Qu'il monte

Le fils de ma Mémoire égale de l'Amour


Qu'il monte de la fange ou soit une ombre d'homme

Il sera bien mon fils mon ouvrage immortel

Le front nimbé de feu sur le chemin de Rome

Il marchera tout seul en regardant le ciel


La dame qui m'attend se nomme Viviane

Et vienne le printemps des nouvelles douleurs

Couché parmi la marjolaine et les pas-d'âne

Je m'éterniserai sous l'aubépine en fleurs


Saltimbanques

<p id="_Toc99463689">Saltimbanques</p>

A Louis Dumur


Dans la plaine les baladins

S'éloignent au long des jardins

Devant l'huis des auberges grises

Par les villages sans églises


Et les enfants s'en vont devant

Les autres suivent en rêvant

Chaque arbre fruitier se résigne

Quand de très loin ils lui font signe


Ils ont des poids ronds ou carrés

Des tambours des cerceaux dorés

L'ours et le singe animaux sages

Quêtent des sous sur leur passage


Le larron

<p id="_Toc99463690">Le larron</p>

CHŒUR


Maraudeur étranger malheureux malhabile

Voleur voleur que ne demandais-tu ces fruits

Mais puisque tu as faim que tu es en exil

Il pleure il est barbare et bon pardonnez-lui


LARRON


Je confesse le vol des fruits doux des fruits mûrs

Mais ce n'est pas l'exil que je viens simuler

Et sachez que j'attends de moyennes tortures

Injustes si je rends tout ce que j'ai volé


VIEILLARD


Issu de l'écume des mers comme Aphrodite

Sois docile puisque tu es beau Naufragé

Vois les sages te font des gestes socratiques

Vous parlerez d'amour quand il aura mangé


CHŒUR


Maraudeur étranger malhabile et malade

Ton père fut un sphinx et ta mère une nuit

Qui charma de lueurs Zacinthe et les Cyclades

As-tu feint d'avoir faim quand tu volas les fruits


LARRON


Possesseurs de fruits mûrs que dirai-je aux insultes

Ouïr ta voix ligure en nénie ô maman

Puisqu'ils n'eurent enfin la pubère et l'adulte

De prétexte sinon de s'aimer nuitamment


Il y avait des fruits tout ronds comme des âmes

Et des amandes de pomme de pin jonchaient

Votre jardin marin où j'ai laissé mes rames

Et mon couteau punique au pied de ce pêcher


Les citrons couleur d'huile et à saveur d'eau froide

Pendaient parmi les fleurs des citronniers tordus

Les oiseaux de leur bec ont blessé vos grenades

Et presque toutes les figues étaient fendues


L'ACTEUR


Il entra dans la salle aux fresques qui figurent

L'inceste solaire et nocturne dans les nues

Assieds-toi là pour mieux ouïr les voix ligures

Au son des cinyres des Lydiennes nues


Or les hommes ayant des masques de théâtre

Et les femmes ayant des colliers où pendaient

La pierre prise au foie d'un vieux coq de Tanagre

Parlaient entre eux le langage de la Chaldée


Les autans langoureux dehors feignaient l'automne

Les convives c'étaient tant de couples d'amants

Qui dirent tour à tour Voleur je te pardonne

Reçois d'abord le sel puis le pain de froment


Le brouet qui froidit sera fade à tes lèvres

Mais l'outre en peau de bouc maintient frais le vin blanc

Par ironie veux-tu qu'on serve un plat de fèves

Ou des beignets de fleurs trempés dans du miel blond


Une femme lui dit Tu n'invoques personne

Crois-tu donc au hasard qui coule au sablier

Voleur connais-tu mieux les lois malgré les hommes

Veux-tu le talisman heureux de mon collier


Larron des fruits tourne vers moi tes yeux lyriques

Emplissez de noix la besace du héros

Il est plus noble que le paon pythagorique

Le dauphin la vipère mâle ou le taureau


Qui donc es-tu toi qui nous vins grâce au vent scythe

Il en est tant venu par la route ou la mer

Conquérants égarés qui s'éloignaient trop vite

Colonnes de clins d'yeux qui fuyaient aux éclairs


CHŒUR


Un homme bègue ayant au front deux jets de flammes

Passa menant un peuple infime pour l'orgueil

De manger chaque jour les cailles et la manne

Et d'avoir vu la mer ouverte comme un œil


Les puiseurs d'eau barbus coiffés de bandelettes

Noires et blanches contre les maux et les sorts

Revenaient de l'Euphrate et les yeux des chouettes

Attiraient quelquefois les chercheurs de trésors


Cet insecte jaseur ô poète barbare

Regagnait chastement à l'heure d'y mourir

La forêt précieuse aux oiseaux gemmipares

Aux crapauds que l'azur et les sources mûrirent


Un triomphe passait gémir sous l'arc-en-ciel

Avec de blêmes laurés debout dans les chars

Les statues suant les scurriles les agnelles

Et l'angoisse rauque des paonnes et des jars


Les veuves précédaient en égrenant des grappes

Les évêques noir révérant sans le savoir

Au triangle isocèle ouvert au mors des chapes

Pallas et chantaient l'hymne à la belle mais noire


Les chevaucheurs nous jetèrent dans l'avenir

Les alcancies pleines de cendre ou bien de fleurs

Nous aurons des baisers florentins sans le dire

Mais au jardin ce soir tu vins sage et voleur


Ceux de ta secte adorent-ils un signe obscène

Belphégor le soleil le silence ou le chien

Cette furtive ardeur des serpents qui s'entr'aiment


L'ACTEUR


Et le larron des fruits cria Je suis chrétien


CHŒUR


Ah! Ah! les colliers tinteront cherront les masques

Va-t'en va-t'en contre le feu l'ombre prévaut

Ah! Ah! le larron de gauche dans la bourrasque

Rira de toi comme hennissent les chevaux


FEMME


Larron des fruits tourne vers moi tes yeux lyriques

Emplissez de noix la besace du héros

Il est plus noble que le paon pythagorique

Le dauphin la vipère mâle ou le taureau


CHŒUR


Ah! Ah! nous secouerons toute la nuit les sistres

La voix ligure était-ce donc un talisman

Et si tu n'es pas de droite tu es sinistre

Comme une tache grise ou le pressentiment


Puisque l'absolu choit la chute est une preuve

Qui double devient triple avant d'avoir été

Nous avouerons que les grossesses nous émeuvent

Les ventres pourront seuls nier l'aséité


Vois les vases sont pleins d'humides fleurs morales

Va-t'en mais dénudé puisque tout est à nous

Ouïs du chœur des vents les cadences plagales

Et prends l'arc pour tuer l'unicorne ou le gnou


L'ombre équivoque et tendre est le deuil de ta chair

Et sombre elle est humaine et puis la nôtre aussi

Va-t'en le crépuscule a des lueurs légères

Et puis aucun de nous ne croirait tes récits


Il brillait et attirait comme la pantaure

Que n'avait-il la voix et les jupes d'Orphée

Et les femmes la nuit feignant d'être des taures

L'eussent aimé comme on l'aima puisqu'en effet


Il était pâle il était beau comme un roi ladre

Que n'avait-il la voix et les jupes d'Orphée

La pierre prise au foie d'un vieux coq de Tanagre

Au lieu du roseau triste et du funèbre faix


Que n'alla-t-il vivre à la cour du roi D'Edesse

Maigre et magique il eût scruté le firmament

Pâle et magique il eût aimé des poétesses

Juste et magique il eût épargné les démons


Va-t'en errer crédule et roux avec ton ombre

Soit! la triade est mâle et tu es vierge et froid

Le tact est relatif mais la vue est oblongue

Tu n'as de signe que le signe de la croix


Le vent nocturne

<p id="_Toc99463691">Le vent nocturne</p>

Oh! les cimes des pins grincent en se heurtant

Et l'on entend aussi se lamenter l'autan

Et du fleuve prochain à grand'voix triomphales

Les elfes rire au vent ou corner aux rafales

Attys Attys Attys charmant et débraillé

C'est ton nom qu'en la nuit les elfes ont raillé

Parce qu'un de tes pins s'abat au vent gothique

La forêt fuit au loin comme une armée antique

Dont les lances ô pins s'agitent au tournant

Les villages éteints méditent maintenant

Comme les vierges les vieillards et les poètes

Et ne s'éveilleront au pas de nul venant

Ni quand sur leurs pigeons fondront les gypaètes


Lul de Faltenin

<p id="_Toc99463692">Lul de Faltenin</p>

A Louis de Gonzague Frick


Sirènes j'ai rampé vers vos

Grottes tiriez aux mers la langue

En dansant devant leurs chevaux

Puis battiez de vos ailes d'anges

Et j'écoutais ces chœurs rivaux


Une arme ô ma tête inquiète

J'agite un feuillage défleuri

Pour écarter l'haleine tiède

Qu'exhalent contre mes grands cris

Vos terribles bouches muettes


Il y a là-bas la merveille

Au prix d'elle que valez-vous

Le sang jaillit de mes otelles

A mon aspect et je l'avoue

Le meurtre de mon double orgueil


Si les bateliers ont ramé

Loin des lèvres à fleur de l'onde

Mille et mille animaux charmés

Flairent la route à la rencontre

De mes blessures bien-aimées


Leurs yeux étoiles bestiales

Eclairent ma compassion

Qu'importe sagesse égale

Celle des constellations

Car c'est moi seul nuit qui t'étoile


Sirènes enfin je descends

Dans une grotte avide J'aime

Vos yeux Les degrés sont glissants

Au loin que vous devenez naines

N'attirez plus aucun passant


Dans l'attentive et bien-apprise

J'ai vu feuilloler nos forêts

Mer le soleil se gargarise

Où les matelots désiraient

Que vergues et mâts reverdissent


Je descends et le firmament

S'est changé très vite en méduse

Puisque je flambe atrocement

Que mes bras seuls sont les excuses

Et les torches de mon tourment


Oiseaux tiriez aux mers la langue

Le soleil d'hier m'a rejoint

Les otelles nous ensanglantent

Dans le nid des Sirènes loin

Du troupeau d'étoiles oblongues


La tzigane

<p id="_Toc99463693">La tzigane</p>

La tzigane savait d'avance

Nos deux vies barrées par les nuits

Nous lui dîmes adieu et puis

De ce puits sortit l'Espérance


L'amour lourd comme un ours privé

Dansa debout quand nous voulûmes

Et l'oiseau bleu perdit ses plumes

Et les mendiants leurs Ave


On sait très bien que l'on se damne

Mais l'espoir d'aimer en chemin

Nous fait penser main dans la main

A ce qu'a prédit la tzigane


L'ermite

<p id="_Toc99463694">L'ermite</p>

A Félix Fénéon


Un ermite déchaux près d'un crâne blanchi

Cria Je vous maudis martyres et détresses

Trop de tentations malgré moi me caressent

Tentations de lune et de logomachies


Trop d'étoiles s'enfuient quand je dis mes prières

Ô chef de morte Ô vieil ivoire Orbites Trous

Des narines rongées J'ai faim Mes cris s'enrouent

Voici donc pour mon jeûne un morceau de gruyère


Ô Seigneur flagellez les nuées du coucher

Qui vous tendent au ciel de si jolis culs roses

Et c'est le soir les fleurs de jour déjà se closent

Et les souris dans l'ombre incantent le plancher


Les humains savent tant de jeux l'amour la mourre

L'amour jeu des nombrils ou jeu de la grande oie

La mourre jeu du nombre illusoire des doigts

Saigneur faites Seigneur qu'un jour je m'énamoure


J'attends celle qui me tendra ses doigts menus

Combien de signes blancs aux ongles les paresses

Les mensonges pourtant j'attends qu'elle les dresse

Ses mains énamourées devant moi l'Inconnue


Seigneur que t'ai-je fait Vois Je suis unicorne

Pourtant malgré son bel effroi concupiscent

Comme un poupon chéri mon sexe est innocent

D'être anxieux seul et debout comme une borne


Seigneur le Christ est nu jetez jetez sur lui

La robe sans couture éteignez les ardeurs

Au puits vont se noyer tant de tintements d'heures

Quand isochrones choient des gouttes d'eau de pluie


J'ai veillé trente nuits sous les lauriers-roses

As-tu sué du sang Christ dans Gethsémani

Crucifié réponds Dis non Moi je le nie

Car j'ai trop espéré en vain l'hématidrose


J'écoutais à genoux toquer les battements

Du cœur le sang roulait toujours en ses artères

Qui sont de vieux coraux ou qui sont des clavaines

Et mon aorte était avare éperdument


Une goutte tomba Sueur Et sa couleur

Lueur Le sang si rouge et j'ai ri des damnés

Puis enfin j'ai compris que je saignais du nez

A cause des parfums violents de mes fleurs


Et j'ai ri du vieil ange qui n'est point venu

De vol très indolent me tendre un beau calice

J'ai ri de l'aile grise et j'ôte mon cilice

Tissé de crins soyeux par de cruels canuts


Vertuchou Riotant des vulves des papesses

De saintes sans tétons j'irai vers les cités

Et peut-être y mourir pour ma virginité

Parmi les mains les peaux les mots et les promesses


Malgré les autans bleus je me dresse divin

Comme un rayon de lune adoré par la mer

En vain j'ai supplié tous les saints aémères

Aucun n'a consacré mes doux pains sans levain


Et je marche Je fuis ô nuit Lilith ulule

Et clame vainement et je vois de grands yeux

S'ouvrir tragiquement Ô nuit je vois tes cieux

S'étoiler calmement de splendides pilules


Un squelette de reine innocente est pendu

A un long fil d'étoile en désespoir sévère

La nuit les bois sont noirs et se meurt l'espoir vert

Quand meurt les jour avec un râle inattendu


Et je marche je fuis ô jour l'émoi de l'aube

Ferma le regard fixe et doux de vieux rubis

Des hiboux et voici le regard des brebis

Et des truies aux tétins roses comme des lobes


Des corbeaux éployés comme des tildes font

Une ombre vaine aux pauvres champs de seigle mûr

Non loin des bourgs où des chaumières sont impures

D'avoir des hiboux morts cloués à leur plafond


Mes kilomètres longs Mes tristesses plénières

Les squelettes de doigts terminant les sapins

Ont égaré ma route et mes rêves poupins

Souvent et j'ai dormi au sol des sapinières


Enfin Ô soir pâmé Au bout de mes chemins

La ville m'apparut très grave au son des cloches

Et ma luxure meurt à présent que j'approche

En entrant j'ai béni les foules des deux mains


Cité j'ai ri de tes palais tels que des truffes

Blanches au sol fouillé de clairières bleues

Or mes désirs s'en vont tous à la queue leu leu

Ma migraine pieuse a coiffé sa cucuphe


Car toutes sont venues m'avouer leurs péchés

Et Seigneur je suis saint par le vœu des amantes

Zélotide et Lorie Louise et Diamante

Ont dit Tu peux savoir ô toi l'effarouché


Ermite absous nos fautes jamais vénielles

Ô toi le pur et le contrit que nous aimons

Sache nos cœurs sache les jeux que nous aimons

Et nos baisers quintessenciés comme du miel


Et j'absous les aveux pourpres comme leur sang

Des poétesses nues des fées des formarines

Aucun pauvre désir ne gonfle ma poitrine

Lorsque je vois le soir les couples s'enlaçant


Car je ne veux plus rien sinon laisser se clore

Mes yeux couple lassé au verger pantelant

Plein du râle pompeux des groseillers sanglants

Et de la sainte cruauté des passiflores


Automne

<p id="_Toc99463695">Automne</p>

Dans le brouillard s'en vont un paysan cagneux

Et son bœuf lentement dans le brouillard d'automne

Qui cache les hameaux pauvres et vergogneux


Et s'en allant là-bas le paysan chantonne

Une chanson d'amour et d'infidélité

Qui parle d'une bague et d'un cœur que l'on brise


Oh! l'automne l'automne a fait mourir l'été

Dans le brouillard s'en vont deux silhouettes grises


L'Émigrant de Landor Road

<p id="_Toc99463696">L'Émigrant de Landor Road</p>

A André Billy.


Le chapeau à la main il entra du pied droit

Chez un tailleur très chic et fournisseur du roi

Ce commerçant venait de couper quelques têtes

De mannequins vêtus comme il faut qu'on se vête


La foule en tous sens remuait en mêlant

Des ombres sans amour qui se traînaient par terre

Et des mains vers le ciel pleins de lacs de lumière

S'envolaient quelquefois comme des oiseaux blancs


Mon bateau partira demain pour l'Amérique

Et je ne reviendrai jamais

Avec l'argent gardé dans les prairies lyriques

Guider mon ombre aveugle en ces rues que j'aimais


Car revenir c'est bon pour un soldat des Indes

Les boursiers ont vendu tous mes crachats d'or fin

Mais habillé de neuf je veux dormir enfin

Sous des arbres pleins d'oiseaux muets et de singes


Les mannequins pour lui s'étant déshabillés

Battirent leurs habits puis les lui essayèrent

Le vêtement d'un lord mort sans avoir payé

Au rabais l'habilla comme un millionnaire


Au dehors les années

Regardaient la vitrine

Les mannequins victimes

Et passaient enchaînées


Intercalées dans l'an c'étaient les journées neuves

Les vendredis sanglants et lents d'enterrements

De blancs et de tout noirs vaincus des cieux qui pleuvent

Quand la femme du diable a battu son amant


Puis dans un port d'automne aux feuilles indécises

Quand les mains de la foule y feuillolaient aussi

Sur le pont du vaisseau il posa sa valise

Et s'assit


Les vents de l'Océan en soufflant leurs menaces

Laissaient dans ses cheveux de longs baisers mouillés

Des émigrants tendaient vers le port leurs mains lasses

Et d'autres en pleurant s'étaient agenouillés


Il regarda longtemps les rives qui moururent

Seuls des bateaux d'enfants tremblaient à l'horizon

Un tout petit bouquet flottant à l'aventure

Couvrit l'Océan d'une immense floraison


Il aurait voulu ce bouquet comme la gloire

Jouer dans d'autres mers parmi tous les dauphins

Et l'on tissait dans sa mémoire

Une tapisserie sans fin

Qui figurait son histoire


Mais pour noyer changées en poux

Ces tisseuses têtues qui sans cesse interrogent

Il se maria comme un doge

Aux cris d'une sirène moderne sans époux


Gonfle-toi vers la nuit O Mer Les yeux des squales

Jusqu'à l'aube ont guetté de loin avidement

Des cadavres de jours rongés par les étoiles

Parmi le bruit des flots et des derniers serments


Rosemonde

<p id="_Toc99463697">Rosemonde</p>

A André Derain


Longtemps au pied du perron de

La maison où entra la dame

Que j'avais suivie pendant deux

Bonnes heures à Amsterdam

Mes doigts jetèrent des baisers


Mais le canal était désert

Le quai aussi et nul ne vit

Comment mes baisers retrouvèrent

Celle à qui j'ai donné ma vie

Un jour pendant plus de deux heures


Je la surnommai Rosemonde

Voulant pouvoir me rappeler

Sa bouche fleurie en Hollande

Puis lentement je m'en allai

Pour quêter la Rose du Monde


Le brasier

Je flambe dans le brasier

Descendant des hauteurs

<p id="_Toc99463698">Le brasier</p>

A Paul-Napoléon Roinard


J'ai jeté dans le noble feu

Que je transporte et que j'adore

De vives mains et même feu

Ce Passé ces têtes de morts

Flamme je fais ce que tu veux


Le galop soudain des étoiles

N'étant que ce qui deviendra

Se même au hennissement mâle

Des centaures dans leurs haras

Et des grand'plaintes végétales


Où sont ces têtes que j'avais

Où est le Dieu de ma jeunesse

L'amour est devenu mauvais

Qu'au brasier les flammes renaissent

Mon âme au soleil se dévêt


Dans la plaine ont poussé des flammes

Nos cœurs pendent aux citronniers

Les têtes coupées qui m'acclament

Et les astres qui ont saigné

Ne sont que des têtes de femmes


Le fleuve épinglé sur la ville

T'y fixe comme un vêtement

Partant à l'amphion docile

Tu subis tous les tons charmants

Qui rendent les pierres agiles

<p id="_Toc99463699">Je flambe dans le brasier</p>

Je flambe dans le brasier à l'ardeur adorable

Et les mains des croyants m'y rejettent multiple innombrablement

Les membres des intercis flambent auprès de moi

Éloignez du brasier les ossements

Je suffis pour l'éternité à entretenir le feu de mes délices

Et des oiseaux protègent de leurs ailes ma face et le soleil


Ô Mémoire Combien de races qui forlignent

Des Tyndarides aux vipères ardentes de mon bonheur

Et les serpents ne sont-ils que les cous des cygnes

Qui étaient immortels et n'étaient pas chanteurs

Voici ma vie renouvelée

De grands vaisseaux passent et repassent

Je trempe une fois encore mes mains dans l'Océan


Voici le paquebot et ma vie renouvelée

Ses flammes sont immenses

Il n'y a plus rien de commun entre moi

Et ceux qui craignent les brûlures

<p id="_Toc99463700">Descendant des hauteurs</p>

Descendant des hauteurs où pense la lumière

Jardins rouant plus haut que tous les ciels mobiles

L'avenir masqué flambe en traversant les cieux


Nous attendons ton bon plaisir ô mon amie


J'ose à peine regarder la divine mascarade


Quand bleuira sur l'horizon la Désirade


Au-delà de notre atmosphère s'élève un théâtre

Que construisit le ver Zamir sans instrument

Puis le soleil revint ensoleiller les places

D'une ville marine apparue contremont

Sur les toits se reposaient les colombes basses


Et le troupeau de sphinx regagne la sphingerie

A petits pas Il orra le chant du pâtre toute la vie

Là-haut le théâtre est bâti avec le feu solide

Comme les astres dont se nourrit le vide


Et voici le spectacle

Et pour toujours je suis assis dans un fauteuil

Ma tête mes genoux mes coudes vain pentacle

Les flammes ont poussé sur moi comme des feuilles


Des acteurs inhumains claires bêtes nouvelles

Donnent des ordres aux hommes apprivoisés

Terre

Ô Déchirée que les fleuves ont reprisée


J'aimerais mieux nuit et jour dans les sphingeries

Vouloir savoir pour qu'enfin on m'y dévorât


A Paul-Napoléon Roinard



J'ai jeté dans le noble feu

Que je transporte et que j'adore

De vives mains et même feu

Ce Passé ces têtes de morts

Flamme je fais ce que tu veux


Le galop soudain des étoiles

N'étant que ce qui deviendra

Se même au hennissement mâle

Des centaures dans leurs haras

Et des grand'plaintes végétales


Où sont ces têtes que j'avais

Où est le Dieu de ma jeunesse

L'amour est devenu mauvais

Qu'au brasier les flammes renaissent

Mon âme au soleil se dévêt


Dans la plaine ont poussé des flammes

Nos cœurs pendent aux citronniers

Les têtes coupées qui m'acclament

Et les astres qui ont saigné

Ne sont que des têtes de femmes


Le fleuve épinglé sur la ville

T'y fixe comme un vêtement

Partant à l'amphion docile

Tu subis tous les tons charmants

Qui rendent les pierres agiles


Je flambe dans le brasier

<p id="_Toc99463699">Je flambe dans le brasier</p>

Je flambe dans le brasier à l'ardeur adorable

Et les mains des croyants m'y rejettent multiple innombrablement

Les membres des intercis flambent auprès de moi

Éloignez du brasier les ossements

Je suffis pour l'éternité à entretenir le feu de mes délices

Et des oiseaux protègent de leurs ailes ma face et le soleil


Ô Mémoire Combien de races qui forlignent

Des Tyndarides aux vipères ardentes de mon bonheur

Et les serpents ne sont-ils que les cous des cygnes

Qui étaient immortels et n'étaient pas chanteurs

Voici ma vie renouvelée

De grands vaisseaux passent et repassent

Je trempe une fois encore mes mains dans l'Océan


Voici le paquebot et ma vie renouvelée

Ses flammes sont immenses

Il n'y a plus rien de commun entre moi

Et ceux qui craignent les brûlures


Descendant des hauteurs

<p id="_Toc99463700">Descendant des hauteurs</p>

Descendant des hauteurs où pense la lumière

Jardins rouant plus haut que tous les ciels mobiles

L'avenir masqué flambe en traversant les cieux


Nous attendons ton bon plaisir ô mon amie


J'ose à peine regarder la divine mascarade


Quand bleuira sur l'horizon la Désirade


Au-delà de notre atmosphère s'élève un théâtre

Que construisit le ver Zamir sans instrument

Puis le soleil revint ensoleiller les places

D'une ville marine apparue contremont

Sur les toits se reposaient les colombes basses


Et le troupeau de sphinx regagne la sphingerie

A petits pas Il orra le chant du pâtre toute la vie

Là-haut le théâtre est bâti avec le feu solide

Comme les astres dont se nourrit le vide


Et voici le spectacle

Et pour toujours je suis assis dans un fauteuil

Ma tête mes genoux mes coudes vain pentacle

Les flammes ont poussé sur moi comme des feuilles


Des acteurs inhumains claires bêtes nouvelles

Donnent des ordres aux hommes apprivoisés

Terre

Ô Déchirée que les fleuves ont reprisée


J'aimerais mieux nuit et jour dans les sphingeries

Vouloir savoir pour qu'enfin on m'y dévorât


Rhenanes

Nuit rhénane

Mai

La synagogue

Les cloches

La Loreley

Schinderhannes

Rhénane d'automne

Les sapins

Les femmes

<p id="_Toc99463701">Rhenanes</p>
<p id="_Toc99463702">Nuit rhénane</p>

Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme

Écoutez la chanson lente d'un batelier

Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes

Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds


Debout chantez plus haut en dansant une ronde

Que je n'entende plus le chant du batelier

Et mettez près de moi toutes les filles blondes

Au regard immobile aux nattes repliées


Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent

Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter

La voix chante toujours à en râle-mourir

Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été


Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire

<p id="_Toc99463703">Mai</p>

Le mai le joli mai en barque sur le Rhin

Des dames regardaient du haut de la montagne

Vous êtes si jolies mais la barque s'éloigne

Qui donc a fait pleurer les saules riverains?


Or des vergers fleuris se figeaient en arrière

Les pétales tombés des cerisiers de mai

Sont les ongles de celle que j'ai tant aimée

Les pétales fleuris sont comme ses paupières


Sur le chemin du bord du fleuve lentement

Un ours un singe un chien menés par des tziganes

Suivaient une roulotte traînée par un âne

Tandis que s'éloignait dans les vignes rhénanes

Sur un fifre lointain un air de régiment


Le mai le joli mai a paré les ruines

De lierre de vigne vierge et de rosiers

Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers

Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes

<p id="_Toc99463704">La synagogue</p>

Ottomar Scholem et Abraham Lœweren

Coiffés de feutres verts le matin du sabbat

Vont à la synagogue en longeant le Rhin

Et les coteaux où les vignes rougissent là-bas


Ils se disputent et crient des choses qu'on ose à peine traduire

Bâtard conçu pendant les règles ou Que le diable entre dans ton père

Le vieux Rhin soulève sa face ruisselante et se détourne pour sourire

Ottomar Scholem et Abraham Lœweren sont en colère


Parce que pendant le sabbat on ne doit pas fumer

Tandis que les chrétiens passent avec des cigares allumés

Et parce qu'Ottomar et Abraham aiment tous deux

Lia aux yeux de brebis et dont le ventre avance un peu


Pourtant tout à l'heure dans la synagogue l'un après l'autre

Ils baiseront la thora en soulevant leur beau chapeau

Parmi les feuillards de la fête des cabanes

Ottomar en chantant sourira à Abraham


Ils déchanteront sans mesure et les voix graves des hommes

Feront gémir un Léviathan au fond du Rhin comme une voix d'automne

Et dans la synagogue pleine de chapeaux on agitera les loulabim

Hanoten ne Kamoth bagoim tholahoth baleoumim

<p id="_Toc99463705">Les cloches</p>

Mon beau tzigane mon amant

Écoute les cloches qui sonnent

Nous nous aimions éperdument

Croyant n'être vus de personne


Mais nous étions bien mal cachés

Toutes les cloches à la ronde

Nous ont vus du haut des clochers

Et le disent à tout le monde


Demain Cyprien et Henri

Marie Ursule et Catherine

La boulangère et son mari

Et puis Gertrude ma cousine


Souriront quand je passerai

Je ne saurai plus où me mettre

Tu seras loin Je pleurerai

J'en mourrai peut-être

<p id="_Toc99463706">La Loreley</p>

A Jean Sève


A Bacharach il y avait une sorcière blonde

Qui laissait mourir d'amour tous les hommes à la ronde


Devant son tribunal l'évêque la fit citer

D'avance il l'absolvit à cause de sa beauté


O belle Loreley aux yeux pleins de pierreries

De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie


Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits

Ceux qui m'ont regardée évêque en ont péri


Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries

Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie


Je flambe dans ces flammes Ô belle Loreley

Qu'un autre te condamne tu m'as ensorcelé


Evêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge

Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège


Mon amant est parti pour un pays lointain

Faites-moi donc mourir puisque je n'aime rien


Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure

Si je me regardais il faudrait que j'en meure


Mon cœur me fait si mal depuis qu'il n'est plus là

Mon cœur me fit si mal du jour où il s'en alla


L'évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances

Menez jusqu'au couvent cette femme en démence


Va t'en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants

Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc


Puis ils s'en allèrent sur la route tous les quatre

La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres


Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut

Pour voir une fois encore mon beau château


Pour me mirer une fois encore dans le fleuve

Puis j'irai au couvent des vierges et des veuves


Là-haut le vent tordait ses cheveux déroulés

Les chevaliers criaient Loreley Loreley


Tout là-bas sur le Rhin s'en vient une nacelle

Et mon amant s'y tient il m'a vue il m'appelle


Mon cœur devient si doux c'est mon amant qui vient

Elle se penche alors et tombe dans le Rhin


Pour avoir vu dans l'eau la belle Loreley

Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil

<p id="_Toc99463707">Schinderhannes</p>

Dans la foret avec sa bande

Schinderhannes s'est désarmé

Le brigand près de sa brigande

Hennit d'amour au joli mai


Benzel accroupi lit la Bible

Sans voir que son chapeau pointu

A plume d'aigle sert de cible

A Jacob Born le mal foutu


Juliette Blaesius qui rote

Fait semblant d'avoir le hoquet

Hannes pousse une fausse note

Quand Schulz vient portant un baquet


Et s'écrie en versant des larmes

Baquet plein de vin parfumé

Viennent aujourd'hui les gendarmes

Nous aurons bu le vin de mai


Allons Julia la mam'zelle

Bois avec nous ce clair bouillon

D'herbes et de vin de Moselle

Prosit Bandit en cotillon


Cette brigande est bientôt soûle

Et veut Hannes qui n'en veut pas

Pas d'amour maintenant ma poule

Sers-nous un bon petit repas


Il faut ce soir que j'assassine

Ce riche juif au bord du Rhin

Au clair des torches de résine

La fleur de mai c'est le florin


On mange alors toute la bande

Pète et rit pendant le dîner

Puis s'attendrit à l'allemande

Avant d'aller assassiner

<p id="_Toc99463708">Rhénane d'automne</p>

A Toussaint-Luca


Les enfants des morts vont jouer

Dans le cimetière

Martin Gertrude Hans et Henri

Nul coq n'a chanté aujourd'hui

Kikiriki


Les vieilles femmes

Tout en pleurant cheminent

Et les bons ânes

Braillent hi han et se mettent à brouter les fleurs

Des couronnes mortuaires


C'est le jour des morts et de toutes leurs âmes

Les enfants et les vieilles femmes

Allument des bougies et des cierges

Sur chaque tombe catholique

Les voiles des vieilles

Les nuages du ciel

Sont comme des barbes de biques


L'ait tremble de flammes et de prières

Le cimetière est un beau jardin

Plein de saules gris et de romarins

Il vous vient souvent des amis qu'on enterre

ah! que vous êtes bien dans le beau cimetière

Vous mendiants morts saouls de bière

Vous les aveugles comme le destin

Et vous petits enfants morts en prière


Ah! que vous êtes bien dans le beau cimetière

Vous bourgmestres vous bateliers

Et vous conseillers de régence

Vous aussi tziganes sans papiers

La vie vous pourrit dans la panse

La croix vous pousse entre les pieds


Le vent du Rhin ulule avec tous les hiboux

Il éteint les cierges que toujours les enfants rallument

Et les feuilles mortes

Viennent couvrir les morts


Des enfants morts parlent parfois avec leur mère

Et des mortes parfois voudraient bien revenir


Oh! je ne veux pas que tu sortes

L'automne est plein de mains coupées

Non non ce sont des feuilles mortes

Ce sont les mains des chères mortes

Ce sont tes mains coupées

Nous avons tant pleuré aujourd'hui

Avec ces morts leurs enfants et les vieilles femmes

Sous le ciel sans soleil

Au cimetière plein de flammes


Puis dans le vent nous nous en retournâmes


A nos pieds roulaient des châtaignes

Dont les bogues étaient

Comme le cœur blessé de la madone

Dont on doute si elle eut la peau

Couleur des châtaignes d'automne

<p id="_Toc99463709">Les sapins</p>

Les sapins en bonnets pointus

De longues robes revêtu

Comme des astrologues

Saluent leurs frères abattus

Les bateaux qui sur le Rhin voguent


Dans les sept arts endoctrinés

Par les vieux sapins leurs aînés

Qui sont de grands poètes

Ils se savent prédestinés

A briller plus que des planètes


A briller doucement changés

En étoiles et enneigés

Aux Noëls bienheureuses

Fêtes des sapins ensongés

Aux longues branches langoureuses


Les sapins beaux musiciens

Chantent des noëls anciens

Au vent des soirs d'automne

Ou bien graves magiciens

Incantent le ciel quand il tonne


Des rangées de blancs chérubins

Remplacent l'hiver les sapins

Et balancent leurs ailes

L'été ce sont de grands rabbins

Ou bien de vieilles demoiselles


Sapins médecins divagants

Ils vont offrant leurs bons onguents

Quand la montagne accouche

De temps en temps sous l'ouragan

Un vieux sapin geint et se couche

<p id="_Toc99463710">Les femmes</p>

Dans la maison du vigneron les femmes cousent

Lenchen remplis le poêle et mets l'eau du café

Dessus – Le chat s'étire après s'être chauffé

– Gertrude et son voisin Martin enfin s'épousent


Le rossignol aveugle essaya de chanter

Mais l'effraie ululant il trembla dans sa cage

Ce cyprès là-bas a l'air du pape en voyage

Sous la neige – Le facteur vient de s'arrêter


Pour causer avec le nouveau maître d'école

– Cet hiver est très froid le vin sera très bon

– Le sacristain sourd et boiteux est moribond

– La fille du vieux bourgmestre brode une étole


Pour la fête du curé La forêt là-bas

Grâce au vent chantait à voix grave de grand orgue

Le songe Herr Traum survint avec sa sœur Frau Sorge

Kaethi tu n'as bien raccommodé ces bas


– Apporte le café le beurre et les tartines

La marmelade le saindoux un pot de lait

– Encore un peu de café Lenchen s'il te plaît

– On dirait que le vent dit des phrases latines


– Encore un peu de café Lenchen s'il te plaît

– Lotte es-tu triste O petit cœur – Je crois qu'elle aime

– Dieu garde – Pour ma part je n'aime que moi-même

– Chut A présent grand-mère dit son chapelet


– Il me faut du sucre candi Leni je tousse

– Pierre mène son furet chasser les lapins

Le vent faisait danser en rond tous les sapins

Lotte l'amour rend triste – Ilse la vie est douce


La nuit tombait Les vignobles aux ceps tordus

Devenaient dans l'obscurité des ossuaires

En neige et repliés gisaient là des suaires

Et des chiens aboyaient aux passants morfondus


Il est mort écoutez La cloche de l'église

Sonnait tout doucement la mort du sacristain

Lise il faut attiser le poêle qui s'éteint

Les femmes se signaient dans la nuit indécise


Septembre 1901 – mai 1902


Nuit rhénane

<p id="_Toc99463702">Nuit rhénane</p>

Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme

Écoutez la chanson lente d'un batelier

Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes

Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds


Debout chantez plus haut en dansant une ronde

Que je n'entende plus le chant du batelier

Et mettez près de moi toutes les filles blondes

Au regard immobile aux nattes repliées


Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent

Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter

La voix chante toujours à en râle-mourir

Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été


Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire


Mai

<p id="_Toc99463703">Mai</p>

Le mai le joli mai en barque sur le Rhin

Des dames regardaient du haut de la montagne

Vous êtes si jolies mais la barque s'éloigne

Qui donc a fait pleurer les saules riverains?


Or des vergers fleuris se figeaient en arrière

Les pétales tombés des cerisiers de mai

Sont les ongles de celle que j'ai tant aimée

Les pétales fleuris sont comme ses paupières


Sur le chemin du bord du fleuve lentement

Un ours un singe un chien menés par des tziganes

Suivaient une roulotte traînée par un âne

Tandis que s'éloignait dans les vignes rhénanes

Sur un fifre lointain un air de régiment


Le mai le joli mai a paré les ruines

De lierre de vigne vierge et de rosiers

Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers

Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes


La synagogue

<p id="_Toc99463704">La synagogue</p>

Ottomar Scholem et Abraham Lœweren

Coiffés de feutres verts le matin du sabbat

Vont à la synagogue en longeant le Rhin

Et les coteaux où les vignes rougissent là-bas


Ils se disputent et crient des choses qu'on ose à peine traduire

Bâtard conçu pendant les règles ou Que le diable entre dans ton père

Le vieux Rhin soulève sa face ruisselante et se détourne pour sourire

Ottomar Scholem et Abraham Lœweren sont en colère


Parce que pendant le sabbat on ne doit pas fumer

Tandis que les chrétiens passent avec des cigares allumés

Et parce qu'Ottomar et Abraham aiment tous deux

Lia aux yeux de brebis et dont le ventre avance un peu


Pourtant tout à l'heure dans la synagogue l'un après l'autre

Ils baiseront la thora en soulevant leur beau chapeau

Parmi les feuillards de la fête des cabanes

Ottomar en chantant sourira à Abraham


Ils déchanteront sans mesure et les voix graves des hommes

Feront gémir un Léviathan au fond du Rhin comme une voix d'automne

Et dans la synagogue pleine de chapeaux on agitera les loulabim

Hanoten ne Kamoth bagoim tholahoth baleoumim


Les cloches

<p id="_Toc99463705">Les cloches</p>

Mon beau tzigane mon amant

Écoute les cloches qui sonnent

Nous nous aimions éperdument

Croyant n'être vus de personne


Mais nous étions bien mal cachés

Toutes les cloches à la ronde

Nous ont vus du haut des clochers

Et le disent à tout le monde


Demain Cyprien et Henri

Marie Ursule et Catherine

La boulangère et son mari

Et puis Gertrude ma cousine


Souriront quand je passerai

Je ne saurai plus où me mettre

Tu seras loin Je pleurerai

J'en mourrai peut-être


La Loreley

<p id="_Toc99463706">La Loreley</p>

A Jean Sève


A Bacharach il y avait une sorcière blonde

Qui laissait mourir d'amour tous les hommes à la ronde


Devant son tribunal l'évêque la fit citer

D'avance il l'absolvit à cause de sa beauté


O belle Loreley aux yeux pleins de pierreries

De quel magicien tiens-tu ta sorcellerie


Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits

Ceux qui m'ont regardée évêque en ont péri


Mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries

Jetez jetez aux flammes cette sorcellerie


Je flambe dans ces flammes Ô belle Loreley

Qu'un autre te condamne tu m'as ensorcelé


Evêque vous riez Priez plutôt pour moi la Vierge

Faites-moi donc mourir et que Dieu vous protège


Mon amant est parti pour un pays lointain

Faites-moi donc mourir puisque je n'aime rien


Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure

Si je me regardais il faudrait que j'en meure


Mon cœur me fait si mal depuis qu'il n'est plus là

Mon cœur me fit si mal du jour où il s'en alla


L'évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lances

Menez jusqu'au couvent cette femme en démence


Va t'en Lore en folie va Lore aux yeux tremblants

Tu seras une nonne vêtue de noir et blanc


Puis ils s'en allèrent sur la route tous les quatre

La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres


Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut

Pour voir une fois encore mon beau château


Pour me mirer une fois encore dans le fleuve

Puis j'irai au couvent des vierges et des veuves


Là-haut le vent tordait ses cheveux déroulés

Les chevaliers criaient Loreley Loreley


Tout là-bas sur le Rhin s'en vient une nacelle

Et mon amant s'y tient il m'a vue il m'appelle


Mon cœur devient si doux c'est mon amant qui vient

Elle se penche alors et tombe dans le Rhin


Pour avoir vu dans l'eau la belle Loreley

Ses yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil


Schinderhannes

<p id="_Toc99463707">Schinderhannes</p>

Dans la foret avec sa bande

Schinderhannes s'est désarmé

Le brigand près de sa brigande

Hennit d'amour au joli mai


Benzel accroupi lit la Bible

Sans voir que son chapeau pointu

A plume d'aigle sert de cible

A Jacob Born le mal foutu


Juliette Blaesius qui rote

Fait semblant d'avoir le hoquet

Hannes pousse une fausse note

Quand Schulz vient portant un baquet


Et s'écrie en versant des larmes

Baquet plein de vin parfumé

Viennent aujourd'hui les gendarmes

Nous aurons bu le vin de mai


Allons Julia la mam'zelle

Bois avec nous ce clair bouillon

D'herbes et de vin de Moselle

Prosit Bandit en cotillon


Cette brigande est bientôt soûle

Et veut Hannes qui n'en veut pas

Pas d'amour maintenant ma poule

Sers-nous un bon petit repas


Il faut ce soir que j'assassine

Ce riche juif au bord du Rhin

Au clair des torches de résine

La fleur de mai c'est le florin


On mange alors toute la bande

Pète et rit pendant le dîner

Puis s'attendrit à l'allemande

Avant d'aller assassiner


Rhénane d'automne

<p id="_Toc99463708">Rhénane d'automne</p>

A Toussaint-Luca


Les enfants des morts vont jouer

Dans le cimetière

Martin Gertrude Hans et Henri

Nul coq n'a chanté aujourd'hui

Kikiriki


Les vieilles femmes

Tout en pleurant cheminent

Et les bons ânes

Braillent hi han et se mettent à brouter les fleurs

Des couronnes mortuaires


C'est le jour des morts et de toutes leurs âmes

Les enfants et les vieilles femmes

Allument des bougies et des cierges

Sur chaque tombe catholique

Les voiles des vieilles

Les nuages du ciel

Sont comme des barbes de biques


L'ait tremble de flammes et de prières

Le cimetière est un beau jardin

Plein de saules gris et de romarins

Il vous vient souvent des amis qu'on enterre

ah! que vous êtes bien dans le beau cimetière

Vous mendiants morts saouls de bière

Vous les aveugles comme le destin

Et vous petits enfants morts en prière


Ah! que vous êtes bien dans le beau cimetière

Vous bourgmestres vous bateliers

Et vous conseillers de régence

Vous aussi tziganes sans papiers

La vie vous pourrit dans la panse

La croix vous pousse entre les pieds


Le vent du Rhin ulule avec tous les hiboux

Il éteint les cierges que toujours les enfants rallument

Et les feuilles mortes

Viennent couvrir les morts


Des enfants morts parlent parfois avec leur mère

Et des mortes parfois voudraient bien revenir


Oh! je ne veux pas que tu sortes

L'automne est plein de mains coupées

Non non ce sont des feuilles mortes

Ce sont les mains des chères mortes

Ce sont tes mains coupées

Nous avons tant pleuré aujourd'hui

Avec ces morts leurs enfants et les vieilles femmes

Sous le ciel sans soleil

Au cimetière plein de flammes


Puis dans le vent nous nous en retournâmes


A nos pieds roulaient des châtaignes

Dont les bogues étaient

Comme le cœur blessé de la madone

Dont on doute si elle eut la peau

Couleur des châtaignes d'automne


Les sapins

<p id="_Toc99463709">Les sapins</p>

Les sapins en bonnets pointus

De longues robes revêtu

Comme des astrologues

Saluent leurs frères abattus

Les bateaux qui sur le Rhin voguent


Dans les sept arts endoctrinés

Par les vieux sapins leurs aînés

Qui sont de grands poètes

Ils se savent prédestinés

A briller plus que des planètes


A briller doucement changés

En étoiles et enneigés

Aux Noëls bienheureuses

Fêtes des sapins ensongés

Aux longues branches langoureuses


Les sapins beaux musiciens

Chantent des noëls anciens

Au vent des soirs d'automne

Ou bien graves magiciens

Incantent le ciel quand il tonne


Des rangées de blancs chérubins

Remplacent l'hiver les sapins

Et balancent leurs ailes

L'été ce sont de grands rabbins

Ou bien de vieilles demoiselles


Sapins médecins divagants

Ils vont offrant leurs bons onguents

Quand la montagne accouche

De temps en temps sous l'ouragan

Un vieux sapin geint et se couche


Les femmes

<p id="_Toc99463710">Les femmes</p>

Dans la maison du vigneron les femmes cousent

Lenchen remplis le poêle et mets l'eau du café

Dessus – Le chat s'étire après s'être chauffé

– Gertrude et son voisin Martin enfin s'épousent


Le rossignol aveugle essaya de chanter

Mais l'effraie ululant il trembla dans sa cage

Ce cyprès là-bas a l'air du pape en voyage

Sous la neige – Le facteur vient de s'arrêter


Pour causer avec le nouveau maître d'école

– Cet hiver est très froid le vin sera très bon

– Le sacristain sourd et boiteux est moribond

– La fille du vieux bourgmestre brode une étole


Pour la fête du curé La forêt là-bas

Grâce au vent chantait à voix grave de grand orgue

Le songe Herr Traum survint avec sa sœur Frau Sorge

Kaethi tu n'as bien raccommodé ces bas


– Apporte le café le beurre et les tartines

La marmelade le saindoux un pot de lait

– Encore un peu de café Lenchen s'il te plaît

– On dirait que le vent dit des phrases latines


– Encore un peu de café Lenchen s'il te plaît

– Lotte es-tu triste O petit cœur – Je crois qu'elle aime

– Dieu garde – Pour ma part je n'aime que moi-même

– Chut A présent grand-mère dit son chapelet


– Il me faut du sucre candi Leni je tousse

– Pierre mène son furet chasser les lapins

Le vent faisait danser en rond tous les sapins

Lotte l'amour rend triste – Ilse la vie est douce


La nuit tombait Les vignobles aux ceps tordus

Devenaient dans l'obscurité des ossuaires

En neige et repliés gisaient là des suaires

Et des chiens aboyaient aux passants morfondus


Il est mort écoutez La cloche de l'église

Sonnait tout doucement la mort du sacristain

Lise il faut attiser le poêle qui s'éteint

Les femmes se signaient dans la nuit indécise


Septembre 1901 – mai 1902


Signe

<p id="_Toc99463711">Signe</p>

Je suis soumis au Chef du Signe de l'Automne

Partant j'aime les fruits je déteste les fleurs

Je regrette chacun des baisers que je donne

Tel un noyer gaulé dit au vent ses douleurs


Mon Automne éternelle ô ma saison mentale

Les mains des amantes d'antan jonchent ton sol

Une épouse me suit c'est mon ombre fatale

Les colombes ce soir prennent leur dernier vol


Un soir

<p id="_Toc99463712">Un soir</p>

Un aigle descendit de ce ciel blanc d'archanges

Et vous soutenez-moi

Laisserez-vous trembler longtemps toutes ces lampes

Priez priez pour moi


La ville est métallique et c'est la seule étoile

Noyée dans tes yeux bleus

Quand les tramways roulaient jaillissaient des feux pâles

Sur des oiseaux galeux


Et tout ce qui tremblait dans tes yeux de mes songes

Qu'un seul homme buvait

Sous les feux de gaz roux comme la fausse oronge

O vêtue ton bras se lovait


Vois l'histrion tire la langue aux attentives

Un fantôme s'est suicidé

L'apôtre au figuier pend et lentement salive

Jouons donc cet amour aux dés


Des cloches aux sons clairs annonçaient ta naissance

Vois

Les chemins sont fleuris et les palmes s'avancent

Vers toi


La dame

<p id="_Toc99463713">La dame</p>

Toc toc Il a fermé sa porte

Les lys du jardin sont flétris

Quel est donc ce mort qu'on emporte


Tu viens de toquer à sa porte

Et trotte trotte

Trotte la petite souris


Les fiançailles

Mes amis m'ont enfin avoué leur mépris

Je n'ai plus même pitié de moi

J'ai eu le courage de regarder en arrière

Pardonnez-moi mon ignorance

J'observe le repos du dimanche

A la fin les mensonges ne me font plus peur

Au tournant d'une rue je vis des matelots

Templiers flamboyants je brûle parmi vous

<p id="_Toc99463714">Les fiançailles</p>

A Picasso


Le printemps laisse errer les fiancés parjures

Et laisse feuilloler longtemps les plumes bleues

Que secoue le cyprès où niche l'oiseau bleu


Une Madone à l'aube a pris les églantines

Elle viendra demain cueillir les giroflées

Pour mettre aux nids des colombes qu'elle destine

Au pigeon qui ce soir semblait le Paraclet


Au petit bois de citronniers s'énamourèrent

D'amour que nous aimons les dernières venues

Les villages lointains sont comme les paupières

Et parmi les citrons leurs cœurs sont suspendus

<p id="_Toc99463715">Mes amis m'ont enfin avoué leur mépris</p>

Mes amis m'ont enfin avoué leur mépris

Je buvais à pleins verres les étoiles

Un ange a exterminé pendant que je dormais

Les agneaux les pasteurs des tristes bergeries

De faux centurions emportaient le vinaigre

Et les gueux mal blessés par l'épurge dansaient

Étoiles de l'éveil je n'en connais aucune

Les becs de gaz pissaient leur flamme au clair de lune

Des croque-morts avec des bocks tintaient des glas

A la clarté des bougies tombaient vaille que vaille

Des faux cols sur les flots de jupes mal brossées

Des accouchées masquées fêtaient leurs relevailles

La ville cette nuit semblait un archipel

Des femmes demandaient l'amour et la dulie

Et sombre sombre fleuve je me rappelle

Les ombres qui passaient n'étaient jamais jolies

<p id="_Toc99463716">Je n'ai plus même pitié de moi</p>

Je n'ai plus même pitié de moi

Et ne puis exprimer mon tourment de silence

Tous les mots que j'avais à dire se sont changés en étoiles

Un Icare tente de s'élever jusqu'à chacun de mes yeux

Et porteur de soleils je brûle au centre de deux nébuleuses

Qu'ai-je fait aux bêtes théologales de l'intelligence

Jadis les morts sont revenus pour m'adorer

Et j'espérais la fin du monde

Mais la mienne arrive en sifflant comme un ouragan

<p id="_Toc99463717">J'ai eu le courage de regarder en arrière</p>

J'ai eu le courage de regarder en arrière

Les cadavres de mes jours

Marquent ma route et je les pleure

Les uns pourrissent dans les églises italiennes

Ou bien dans de petits bois de citronniers

Qui fleurissent et fructifient

En même temps et en toute saison

D'autres jours ont pleuré avant de mourir dans des tavernes

Où d'ardents bouquets rouaient

Aux yeux d'une mulâtresse qui inventait la poésie

Et les roses de l'électricité s'ouvrent encore

Dans le jardin de ma mémoire

<p id="_Toc99463718">Pardonnez-moi mon ignorance</p>

Pardonnez-moi mon ignorance

Pardonnez-moi de ne plus connaître l'ancien jeu des vers

Je ne sais plus rien et j'aime uniquement

Les fleurs à mes yeux redeviennent des flammes

Je médite divinement

Et je souris des êtres que je n'ai pas créés

Mais si le temps venait où l'ombre enfin solide

Se multipliait en réalisant la diversité formelle de mon amour

J'admirerais mon ouvrage

<p id="_Toc99463719">J'observe le repos du dimanche</p>

J'observe le repos du dimanche

Et je loue la paresse

Comment comment réduire

L'infiniment petite science

Que m'imposent mes sens

L'un est pareil aux montagnes au ciel

Aux villes à mon amour

Il ressemble aux saisons

Il vit décapité sa tête est le soleil

Et la lune son cou tranché

Je voudrais éprouver une ardeur infinie

Monstre de mon ouïe tu rugis et tu pleures

Le tonnerre te sert de chevelure

Et tes griffes répètent le chant des oiseaux

Le toucher monstrueux m'a pénétré m'empoisonne

Mes yeux nagent loin de moi

Et les astres intacts sont mes maîtres sans épreuve

La bête des fumées a la tête fleurie

Et le monstre le plus beau

Ayant la saveur du laurier se désole

<p id="_Toc99463720">A la fin les mensonges ne me font plus peur</p>

A la fin les mensonges ne me font plus peur

C'est la lune qui cuit comme un œuf sur le plat

Ce collier de gouttes d'eau va parer la noyée

Voici mon bouquet de fleurs de la Passion

Qui offrent tendrement deux couronnes d'épines

Les rues sont mouillées de la pluie de naguère

Des anges diligents travaillent pour moi à la maison

La lune et la tristesse disparaîtront pendant

Toute la sainte journée

Toute la sainte journée j'ai marché en chantant

Une dame penchée à sa fenêtre m'a regardé longtemps

M'éloigner en chantant

<p id="_Toc99463721">Au tournant d'une rue je vis des matelots</p>

Au tournant d'une rue je vis des matelots

Qui dansaient le cou nu au son d'un accordéon

J'ai tout donné au soleil

Tout sauf mon ombre


Les dragues les ballots les sirènes mi-mortes

A l'horizon brumeux s'enfonçaient les trois-mâts

Les vents ont expiré couronnés d'anémones

O Vierge signe pur du troisième mois

<p id="_Toc99463722">Templiers flamboyants je brûle parmi vous</p>

Templiers flamboyants je brûle parmi vous

Prophétisons ensemble ô grand maître je suis

Le désirable feu qui pour vous se dévoue

Et la girande tourne ô belle ô belle nuit


Liens déliés par une libre flamme Ardeur

Que mon souffle éteindra O Morts à quarantaine

Je mire de ma mort la gloire et le malheur

Comme si je visais l'oiseau de la quintaine


Incertitude oiseau feint peint quand vous tombiez

Le soleil et l'amour dansaient dans le village

Et tes enfants galants bien ou mal habillés

Ont bâti ce bûcher le nid de mon courage


A Picasso



Le printemps laisse errer les fiancés parjures

Et laisse feuilloler longtemps les plumes bleues

Que secoue le cyprès où niche l'oiseau bleu


Une Madone à l'aube a pris les églantines

Elle viendra demain cueillir les giroflées

Pour mettre aux nids des colombes qu'elle destine

Au pigeon qui ce soir semblait le Paraclet


Au petit bois de citronniers s'énamourèrent

D'amour que nous aimons les dernières venues

Les villages lointains sont comme les paupières

Et parmi les citrons leurs cœurs sont suspendus


Mes amis m'ont enfin avoué leur mépris

<p id="_Toc99463715">Mes amis m'ont enfin avoué leur mépris</p>

Mes amis m'ont enfin avoué leur mépris

Je buvais à pleins verres les étoiles

Un ange a exterminé pendant que je dormais

Les agneaux les pasteurs des tristes bergeries

De faux centurions emportaient le vinaigre

Et les gueux mal blessés par l'épurge dansaient

Étoiles de l'éveil je n'en connais aucune

Les becs de gaz pissaient leur flamme au clair de lune

Des croque-morts avec des bocks tintaient des glas

A la clarté des bougies tombaient vaille que vaille

Des faux cols sur les flots de jupes mal brossées

Des accouchées masquées fêtaient leurs relevailles

La ville cette nuit semblait un archipel

Des femmes demandaient l'amour et la dulie

Et sombre sombre fleuve je me rappelle

Les ombres qui passaient n'étaient jamais jolies


Je n'ai plus même pitié de moi

<p id="_Toc99463716">Je n'ai plus même pitié de moi</p>

Je n'ai plus même pitié de moi

Et ne puis exprimer mon tourment de silence

Tous les mots que j'avais à dire se sont changés en étoiles

Un Icare tente de s'élever jusqu'à chacun de mes yeux

Et porteur de soleils je brûle au centre de deux nébuleuses

Qu'ai-je fait aux bêtes théologales de l'intelligence

Jadis les morts sont revenus pour m'adorer

Et j'espérais la fin du monde

Mais la mienne arrive en sifflant comme un ouragan


J'ai eu le courage de regarder en arrière

<p id="_Toc99463717">J'ai eu le courage de regarder en arrière</p>

J'ai eu le courage de regarder en arrière

Les cadavres de mes jours

Marquent ma route et je les pleure

Les uns pourrissent dans les églises italiennes

Ou bien dans de petits bois de citronniers

Qui fleurissent et fructifient

En même temps et en toute saison

D'autres jours ont pleuré avant de mourir dans des tavernes

Où d'ardents bouquets rouaient

Aux yeux d'une mulâtresse qui inventait la poésie

Et les roses de l'électricité s'ouvrent encore

Dans le jardin de ma mémoire


Pardonnez-moi mon ignorance

<p id="_Toc99463718">Pardonnez-moi mon ignorance</p>

Pardonnez-moi mon ignorance

Pardonnez-moi de ne plus connaître l'ancien jeu des vers

Je ne sais plus rien et j'aime uniquement

Les fleurs à mes yeux redeviennent des flammes

Je médite divinement

Et je souris des êtres que je n'ai pas créés

Mais si le temps venait où l'ombre enfin solide

Se multipliait en réalisant la diversité formelle de mon amour

J'admirerais mon ouvrage


J'observe le repos du dimanche

<p id="_Toc99463719">J'observe le repos du dimanche</p>

J'observe le repos du dimanche

Et je loue la paresse

Comment comment réduire

L'infiniment petite science

Que m'imposent mes sens

L'un est pareil aux montagnes au ciel

Aux villes à mon amour

Il ressemble aux saisons

Il vit décapité sa tête est le soleil

Et la lune son cou tranché

Je voudrais éprouver une ardeur infinie

Monstre de mon ouïe tu rugis et tu pleures

Le tonnerre te sert de chevelure

Et tes griffes répètent le chant des oiseaux

Le toucher monstrueux m'a pénétré m'empoisonne

Mes yeux nagent loin de moi

Et les astres intacts sont mes maîtres sans épreuve

La bête des fumées a la tête fleurie

Et le monstre le plus beau

Ayant la saveur du laurier se désole


A la fin les mensonges ne me font plus peur

<p id="_Toc99463720">A la fin les mensonges ne me font plus peur</p>

A la fin les mensonges ne me font plus peur

C'est la lune qui cuit comme un œuf sur le plat

Ce collier de gouttes d'eau va parer la noyée

Voici mon bouquet de fleurs de la Passion

Qui offrent tendrement deux couronnes d'épines

Les rues sont mouillées de la pluie de naguère

Des anges diligents travaillent pour moi à la maison

La lune et la tristesse disparaîtront pendant

Toute la sainte journée

Toute la sainte journée j'ai marché en chantant

Une dame penchée à sa fenêtre m'a regardé longtemps

M'éloigner en chantant


Au tournant d'une rue je vis des matelots

<p id="_Toc99463721">Au tournant d'une rue je vis des matelots</p>

Au tournant d'une rue je vis des matelots

Qui dansaient le cou nu au son d'un accordéon

J'ai tout donné au soleil

Tout sauf mon ombre


Les dragues les ballots les sirènes mi-mortes

A l'horizon brumeux s'enfonçaient les trois-mâts

Les vents ont expiré couronnés d'anémones

O Vierge signe pur du troisième mois


Templiers flamboyants je brûle parmi vous

<p id="_Toc99463722">Templiers flamboyants je brûle parmi vous</p>

Templiers flamboyants je brûle parmi vous

Prophétisons ensemble ô grand maître je suis

Le désirable feu qui pour vous se dévoue

Et la girande tourne ô belle ô belle nuit


Liens déliés par une libre flamme Ardeur

Que mon souffle éteindra O Morts à quarantaine

Je mire de ma mort la gloire et le malheur

Comme si je visais l'oiseau de la quintaine


Incertitude oiseau feint peint quand vous tombiez

Le soleil et l'amour dansaient dans le village

Et tes enfants galants bien ou mal habillés

Ont bâti ce bûcher le nid de mon courage


Clair de lune

<p id="_Toc99463723">Clair de lune</p>

Lune mellifluente aux lèvres des déments

Les vergers et les bourgs cette nuit sont gourmands

Les astres assez bien figurent les abeilles

De ce miel lumineux qui dégoutte des treilles

Car voici que tout doux et leur tombant du ciel

Chaque rayon de lune est un rayon de miel

Or caché je conçois la très douce aventure

J'ai peur du dard de feu de cette abeille Arcture

Qui posa dans mes mains des rayons décevants

Et prit son miel lunaire à la rose des vents


1909

<p id="_Toc99463724">1909</p>

La dame avait une robe

En ottoman violine

Et sa tunique brodée d'or

Était composée de deux panneaux

S'attachant sur l'épaule


Les yeux dansants comme des anges

Elle riait elle riait

Elle avait un visage aux couleurs de France

Les yeux bleus les dents blanches et les lèvres très rouges

Elle avait un visage aux couleurs de France


Elle était décolletée en rond

Et coiffée à la Récamier

Avec de beaux bras nus


N'entendra-t-on jamais sonner minuit


La dame en robe d'ottoman violine

Et en tunique brodée d'or

Décolletée en rond

Promenait ses boucles

Son bandeau d'or

Et traînait ses petits souliers à boucles


Elle était si belle

Que tu n'aurais pas osé l'aimer


J'aimais les femmes atroces dans les quartiers énormes

Où naissaient chaque jour quelques êtres nouveaux

Le fer était leur sang la flamme leur cerveau

J'aimais j'aimais le peuple habile des machines

Le luxe et la beauté ne sont que son écume

Cette femme était si belle

Qu'elle me faisait peur


A la Santé

<p id="_Toc99463725">A la Santé</p>

I


Avant d'entrer dans ma cellule

Il a fallu me mettre nu

Et quelle voix sinistre ulule

Guillaume qu'es-tu devenu


Le Lazare entrant dans la tombe

Au lieu d'en sortir comme il fit

Adieu adieu chantante ronde

Ô mes années ô jeunes filles


II


Non je ne me sens plus là

Moi-même

Je suis le quinze de la

Onzième


Le soleil filtre à travers

Les vitres

Ses rayons font sur mes vers

Les pitres


Et dansent sur le papier

J'écoute

Quelqu'un qui frappe du pied

La voûte


III


Dans une fosse comme un ours

Chaque matin je me promène

Tournons tournons tournons toujours

Le ciel est bleu comme une chaîne

Dans une fosse comme un ours

Chaque matin je me promène


Dans la cellule d'à côté

On y fait couler la fontaine

Avec les clefs qu'il fait tinter

Que le geôlier aille et revienne

Dans la cellule d'à côté

On y fait couler la fontaine


IV


Que je m'ennuie entre ces murs tout nus

Et peints de couleurs pâles

Une mouche sur le papier à pas menus

Parcourt mes lignes inégales


Que deviendrai-je ô Dieu qui connais ma douleur

Toi qui me l'as donnée

Prends en pitié mes yeux sans larmes ma pâleur

Le bruit de ma chaise enchaînée


Et tous ces pauvres cœurs battant dans la prison

L'Amour qui m'accompagne

Prends en pitié surtout ma débile raison

Et ce désespoir qui me gagne


V


Que lentement passent les heures

Comme passe un enterrement


Tu pleureras l'heure où tu pleures

Qui passera trop vitement

Comme passent toutes les heures


VI


J'écoute les bruits de la ville

Et prisonnier sans horizon

Je ne vois rien qu'un ciel hostile

Et les murs nus de ma prison


Le jour s'en va voici que brûle

Une lampe dans la prison

Nous sommes seuls dans ma cellule

Belle clarté Chère raison


Septembre 1911.


Automne malade

<p id="_Toc99463726">Automne malade</p>

Automne malade et adoré

Tu mourras quand l'ouragan soufflera dans les roseraies

Quand il aura neigé

Dans les vergers


Pauvre automne

Meurs en blancheur et en richesse

De neige et de fruits mûrs

Au fond du ciel

Des éperviers planent

Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines

Qui n'ont jamais aimé


Aux lisières lointaines

Les cerfs ont bramé


Et que j'aime ô saison que j'aime tes rumeurs

Les fruits tombant sans qu'on les cueille

Le vent et la forêt qui pleurent

Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille

Les feuilles

Qu'on foule

Un train

Qui roule

La vie

S'écoule


Hôtels

<p id="_Toc99463727">Hôtels</p>

La chambre est veuve

Chacun pour soi

Présence neuve

On paye au mois


Le patron doute

Payera-t-on

Je tourne en route

Comme un toton


Le bruit des fiacres

Mon voisin laid

Qui fume un âcre

Tabac anglais


Ô La Vallière

Qui boite et rit

De mes prières

Table de nuit


Et tous ensemble

Dans cet hôtel

Savons la langue

Comme à Babel


Fermons nos Portes

À double tour

Chacun apporte

Son seul amour


Cors de chasse

<p id="_Toc99463728">Cors de chasse</p>

Notre histoire est noble et tragique

Comme le masque d'un tyran

Nul drame hasardeux ou magique

Aucun détail indifférent

Ne rend notre amour pathétique


Et Thomas de Quincey buvant

L'opium poison doux et chaste

À sa pauvre Anne allait rêvant

Passons passons puisque tout passe

Je me retournerai souvent


Les souvenirs sont cors de chasse

Dont meurt le bruit parmi le vent


Vendémiaire

<p id="_Toc99463729">Vendémiaire</p>

Hommes de l'avenir souvenez-vous de moi

Je vivais à l'époque où finissaient les rois

Tour à tour ils mouraient silencieux et tristes

Et trois fois courageux devenaient trismégistes


Que Paris était beau à la fin de septembre

Chaque nuit devenait une vigne où les pampres

Répandaient leur clarté sur la ville et là-haut

Astres mûrs becquetés par les ivres oiseaux

De ma gloire attendaient la vendange de l'aube


Un soir passant le long des quais déserts et sombres

En rentrant à Auteuil j'entendis une voix

Qui chantait gravement se taisant quelquefois

Pour que parvînt aussi sur les bords de la Seine

La plainte d'autres voix limpides et lointaines


Et j'écoutai longtemps tous ces chants et ces cris

Qu'éveillait dans la nuit la chanson de Paris


J'ai soif villes de France et d'Europe et du monde

Venez toutes couler dans ma gorge profonde


Je vis alors que déjà ivre dans la vigne Paris

Vendangeait le raisin le plus doux de la terre

Ces grains miraculeux qui aux treilles chantèrent


Et Rennes répondit avec Quimper et Vannes

Nous voici ô Paris Nos maisons nos habitants

Ces grappes de nos sens qu'enfanta le soleil

Se sacrifient pour te désaltérer trop avide merveille

Nous t'apportons tous les cerveaux les cimetières les murailles

Ces berceaux pleins de cris que tu n'entendras pas

Et d'amont en aval nos pensées ô rivières

Les oreilles des écoles et nos mains rapprochées

Aux doigts allongés nos mains les clochers

Et nous t'apportons aussi cette souple raison

Que le mystère clôt comme une porte la maison

Ce mystère courtois de la galanterie

Ce mystère fatal fatal d'une autre vie

Double raison qui est au-delà de la beauté

Et que la Grèce n'a pas connue ni l'Orient

Double raison de la Bretagne où lame à lame

L'océan châtre peu à peu l'ancien continent


Et les villes du Nord répondirent gaiement


Ô Paris nous voici boissons vivantes

Les viriles cités où dégoisent et chantent

Les métalliques saints de nos saintes usines

Nos cheminées à ciel ouvert engrossent les nuées

Comme fit autrefois l'Ixion mécanique

Et nos mains innombrables

Usines manufactures fabriques mains

Où les ouvriers nus semblables à nos doigts

Fabriquent du réel à tant par heure

Nous te donnons tout cela


Et Lyon répondit tandis que les anges de Fourvières

Tissaient un ciel nouveau avec la soie des prières


Désaltère-toi Paris avec les divines paroles

Que mes lèvres le Rhône et la Saône murmurent

Toujours le même culte de sa mort renaissant

Divise ici les saints et fait pleuvoir le sang

Heureuse pluie ô gouttes tièdes ô douleur

Un enfant regarde les fenêtres s'ouvrir

Et des grappes de têtes à d'ivres oiseaux s'offrit


Les villes du Midi répondirent alors


Noble Paris seule raison qui vis encore

Qui fixes notre humeur selon ta destinée

Et toi qui te retires Méditerranée

Partagez-vous nos corps comme on rompt des hosties

Ces très hautes amours et leur danse orpheline

Deviendront ô Paris le vin pur que tu aimes


Et un râle infini qui venait de Sicile

Signifiait en battement d'ailes ces paroles


Les raisins de nos vignes on les a vendangés

Et ces grappes de morts dont les grains allongés

Ont la saveur du sang de la terre et du sel

Les voici pour ta soif ô Paris sous le ciel

Obscurci de nuées faméliques

Que caresse Ixion le créateur oblique

Et où naissent sur la mer tous les corbeaux d'Afrique

Ô raisins Et ces yeux ternes et en famille

L'avenir et la vie dans ces treilles s'ennuyent


Mais où est le regard lumineux des sirènes

Il trompa les marins qu'aimaient ces oiseaux-là

Il ne tournera plus sur l'écueil de Scylla

Où chantaient les trois voix suaves et sereines


Le détroit tout à coup avait changé de face

Visages de la chair de l'onde de tout

Ce que l'on peut imaginer

Vous n'êtes que des masques sur des faces masquées


Il souriait jeune nageur entre les rives

Et les noyés flottant sur son onde nouvelle

Fuyaient en le suivant les chanteuses plaintives

Elles dirent adieu au gouffre et à l'écueil

A leurs pâles époux couchés sur les terrasses

Puis ayant pris leur vol vers le brûlant soleil

Les suivirent dans l'onde où s'enfoncent les astres


Lorsque la nuit revint couverte d'yeux ouverts

Errer au site où l'hydre a sifflé cet hiver

Et j'entendis soudain ta voix impérieuse

Ô Rome

Maudire d'un seul coup mes anciennes pensées

Et le ciel où l'amour guide les destinées


Les feuillards repoussés sur l'arbre de la croix

Et même la fleur de lys qui meurt au Vatican

Macèrent dans le vin que je t'offre et qui a

La saveur du sang pur de celui qui connaît

Une autre liberté végétale dont tu

Ne sais pas que c'est elle la suprême vertu


Une couronne du trirègne est tombée sur les dalles

Les hiérarques la foulent sous leurs sandales

Ô splendeur démocratique qui pâlit

Vienne le nuit royale où l'on tuera les bêtes

La louve avec l'agneau l'aigle avec la colombe

Une foule de rois ennemis et cruels

Ayant soif comme toi dans la vigne éternelle

Sortiront de la terre et viendront dans les airs

Pour boire de mon vin par deux fois millénaire


La Moselle et le Rhin se joignent en silence

C'est l'Europe qui prie nuit et jour à Coblence

Et moi qui m'attardais sur le quai à Auteuil

Quand les heures tombaient parfois comme les feuilles

Du cep lorsqu'il est temps j'entendis la prière

Qui joignait la limpidité de ces rivières


O Paris le vin de ton pays est meilleur que celui

Qui pousse sur nos bords mais aux pampres du nord

Tous les grains ont mûri pour cette soif terrible

Mes grappes d'hommes forts saignent dans le pressoir

Tu boiras à longs traits tout le sang de l'Europe

Parce que tu es beau et que seul tu es noble

Parce que c'est dans toi que Dieu peut devenir

Et tous mes vignerons dans ces belles maisons

Qui reflètent le soir leurs feux dans nos deux eaux

Dans ces belles maisons nettement blanches et noires

Sans savoir que tu es la réalité chantent ta gloire

Mais nous liquides mains jointes pour la prière

Nous menons vers le sel les eaux aventurières

Et la ville entre nous comme entre des ciseaux

Ne reflète en dormant nul feu dans ses deux eaux

Dont quelque sifflement lointain parfois s'élance

Troublant dans leur sommeil les filles de Coblence


Les villes répondaient maintenant par centaines

Je ne distinguais plus leurs paroles lointaines

Et Trèves la ville ancienne

A leur voix mêlait la sienne

L'univers tout entier concentré dans ce vin

Qui contenait les mers les animaux les plantes

Les cités les destins et les astres qui chantent

Les hommes à genoux sur la rive du ciel

Et le docile fer notre bon compagnon

Le feu qu'il faut aimer comme on s'aime soi-même

Tous les fiers trépassés qui sont un sous mon front

L'éclair qui luit ainsi qu'une pensée naissante

Tous les noms six par six les nombres un à un

Des kilos de papier tordus comme des flammes

Et ceux-là qui sauront blanchir nos ossements

Les bons vers immortels qui s'ennuient patiemment

Des armées rangées en bataille

Des forêts de crucifix et mes demeures lacustres

Au bord des yeux de celle que j'aime tant


Les fleurs qui s'écrient hors de bouches

Et tout ce que je ne sais pas dire

Tout ce que je ne connaîtrai jamais

Tout cela tout cela changé en ce vin pur

Dont Paris avait soif

Me fut alors présenté


Actions belles journées sommeils terribles

Végétation Accouplements musiques éternelles

Mouvements Adorations douleur divine

Mondes qui vous rassemblez et qui nous ressemblez

Je vous ai bus et ne fut pas désaltéré


Mais je connus dès lors quelle saveur a l'univers


Je suis ivre d'avoir bu tout l'univers

Sur le quai d'où je voyais l'onde couler et dormir les bélandres


Écoutez-moi je suis le gosier de Paris

Et je boirai encore s'il me plaît l'univers


Écoutez mes chants d'universelle ivrognerie


Et la nuit de septembre s'achevait lentement

Les feux rouges des ponts s'éteignaient dans la Seine

Les étoiles mouraient le jour naissait à peine


(1898 – 1912)