Frédéric Dard

Dis bonjour à la dame


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Honorable lecteur, salut !

Et va te faire foutre.

Il y a plus long que les nuits. Que celle de Valpurgis, que celle sur le mont Chauve, que celle même des temps.

Plus long que les nuits sont les journées quand les journées restent vides et statiques, quand elles ne t’apportent rien d’autre que le temps qui s’écoule et les heures fatidiques de la bouffe et de la dorme. Elles ressemblent à des entonnoirs. T’as beau griffer les parois, tu chutes en spirale.

Ah, que non : l’attente n’est pas trompeuse. Elle est stratifieuse. Te minéralise lentement de son calcaire sournois.

Des jours qu’on est parés pour la manœuvre éventuelle. Qu’on espère un client. Au début, il y a eu cette espèce de griserie de l’emménagement. Tout y était neuf, pimpant, chatoyant dans nos magnifiques locaux champs-élyséens de la Paris Detective Agency. On remettait les tableaux bien droits contre les murs clairs. On regardait naître et s’évaporer nos empreintes honnêtes sur les chromes des meubles modernes ultra-pop-knoll-ma-bibite-vasarélo de course. On joujouait avec les gadgets sous prétexte de s’y familiariser. On baisait les envapantes secrétaires sur leurs burlingues sans travaux. C’était la fiesta du tout nouveau, la liesse inauguratrice, le tourbillon de l’entrée en jouissance, avec des parfums de liberté bandante, à user, à consacrer, à dissiper au plus vite car la liberté, c’est comme le pognon pour un prodigue : faut la claquer fissa, pas qu’elle rancisse. Regarde les peuples qui se délivrent de leurs tyrannies, la manière, que vite ils s’en enclenchent une autre, d’urgence, pour pas tituber de leur ivresse d’être affranchis. Pas se fatiguer d’être fibres. Leur acharnement à dare-dare créer une nouvelle férule, leur génie à la faire jaillir de là qu’on la soupçonnait pas. Comme ils provoquent habilement les volontés oppressives en léthargie, en ignorance d’elles-mêmes.

On se disait : « les affaires vont affurer ». Une plaque comme celle qui miroite au bas de notre immeuble. La féroce campagne de pub dans tes grands hebdos et dans les postes périphériques. La gloire neuve, grandiloqueuse, dorée à la feuille de la Paris Detective Agency. Son slogan molto génial : « Une police ultra-moderne que vous pouvez acheter. » De moi ! Tout ça, tu penses, lecteur vénéré, que ça devait déclencher les foules, driver des catastrophes sur nos locaux, nous amener des secrets croustilleux, des histoires pas ordinaires, de celles qui mijotent au cœur des sociétés, qui emputrident doucement les bourgeoises masses peureuses.

On était sûrs, certains de son coup, nous ; la nouvelle ronflante équipe : Béru, Pinuche, Mathias, deux secrétaires du corps auxiliaire et aux corps principaux. On s’était refringués à mort, tête aux pieds, sans se concerter, manière de se ravaler pour figuer dans cet antre fabul. Qu’on soye bien beaux, tout frais et reniflant bon. Pinuche s’était fait refaire son dentier. Béru portait du sur mesure et ressemblait de ce fait à un notaire loqué en confection. Nos gentilles gonzesses : Maryse et Claudette, arboraient deux tenues identiques qui constituaient une espèce d’uniforme : jupe bleu marine, corsage rouge garibaldi frappé de l’écusson de l’agence « P.D.A. » sur fond d’Arc de Triomphe stylisé. Bioutifoule en plein…

Et dis, ô lecteur apprécié : mon burlingue. T’aurais vu ! Charogne, ce luxe ! Une table en verre fumé et acier chromé au plateau épais comme mes z’œuvres reliées peau de burnes. Murs beige pâle, canapé bleu pâle. Fauteuils de cuir blanc vif. Des aquarelles aux murs, et mieux que les aquarelles, une baie plus choucarde que l’abbé des Anges ou le bey de Tunis puisqu’elle donne en plein Champs-Zé. L’attirail sur ma table de travail, t’aurais maté ça ! Impressionnant comme le poste de pilotage d’un Concorde. Et des livres sur les rayons invisibles d’une bibliothèque suspendue. De grande beauté. Pas de ceux qu’on lit, oh que non : des vrais, bien superbes. De ceux qu’il faut pas toucher sous peine de leur ternir l’impeccablerie. D’ailleurs, à part mes polars, le prix Goncourt et le Michelin, les bouquins ne sont pas faits pour être lus.

Tu les magines, comme ça, tripotés, feuilletés, cornés ? Merde, j’en frissonne. Bon, mais je t’en reviens vite, Lecteur plein de componction et d’hémorroïdes, à la majesté de notre agence. Si disagne, comme on dit en français moderne. Alléchante.

Voilà.

Mais le gibier venait pas se piéger à nos mirifiques collets. Tu sais pourquoi ? Dans la publicité, partout, il était expressément déclaré qu’on ne s’occupait pas des affaires de cul. Cornards prohibited. L’œil du bidet ? Jamais de la life ! La savonnette à poils ? Pas notre zob ! L’hôtel de la tringlette ? On voulait pas connaître. On était pour la toute grande besogne. Les bigs affures enchevêtrées. Les gros délits ternationaux. Espionnage industriel. Morts suspectes. Or, pour les mœurs françaises, dans une agence de rousse privée, si tu refuses le cocu, tu te condamnes à l’inaction. Et c’est pas parce que t’as un pignon sur l’avenue des Champs-Elysées que ça y change quoi que ce soit.

Des jours…

On s’est mis à ravager du moral. A se branler couennes et roustons. A s’ennuyer de l’uniforme ôté. Que c’en devenait plus tenable, de tous nous retrouver dans nos 360 mètres carrés d’agency, avec nos téléphones internes, nos écrans de téloche secrets, notre labo miniature, nos archives électroniques et toutim. Un bigntz fou, pour ballepeau ! Mise de fond tentaculaire, monstres frais généraux. Tout ça pour inscrire mes couilles au tableau d’affichage ! Merci bien, m’sieur Jules ! On sombrait dans les morosités. Pinaud recommençait à ne plus se raser. Béru introduisait du beaujolpif en fraude dans son bureau malgré la très formelle interdisance. Mathias venait à chaque instant me mendier sa réintégration à la Cabane Poupoule. Et les deux sirènes qu’on avait plus le cœur à tringler se racontaient des histoires d’outre-cul en se faisant les ongles. Tu mords, dis, Lecteur Respecté ? La vraie débâcle ! Un calvaire silencieux. Que juste troublaient les informations que mon Luxembourg-matic bousculait dans mes trompes amorphes, comme pète un cheval, quand l’envie lui prenait de nous raconter le drogué défenestré ou la nuit de Giscard à l’Armée du Salut.

Tu sens bien la calamité de tout ça ? Nous autres, inactifs au milieu de ce luxe inutile ? Sentant l’espoir nous sortir du dedans comme une vilaine chiasse ! Présentant l’honteuse faillite. Le monumental bide. Et le retour au bercail, oreilles et queues basses, sous les quolibets faisandés des aminches si franchement heureux de notre échec. A s’en faire des bleus aux cuisses de trop se les frapper, les bas fumiers !

Et puis, il s’est produit quelque chose.

Un branle-bas. Juste à l’instant que Bérurier, déculotté, amusait la pauvre galerie en allumant les pets de son cassoulet. Il avait baissé les stores électriques en même temps que son futal, bien qu’on voie les flammettes bleues chalumer de son prose. Une pure féerie. Son et lumière sur le cul du Gros ! T’aurais cru un tracé phosphorescent dans la nuit. Spectacle complet : auditif, visuel, odorant. La perfection absolue. Probante. Patente, comme geignent les petits commerçants fiscarisés à moelle.

Rire, on ne pouvait s’empêcher. Mister Gradube en lance-flammes : une pure joie de l’esprit. Un ravissement de l’œil. Du grand art, bien insolite, troublant. On applaudissait à tout rompre quand v’là le mélodique timbre d’entrée qui nous susurre son lamento à quatre notes. Gring gling grang glong ! De toute beauté. Du Beethoven présourdingue ! Mathias a le réflexe. Il bizmute le contacteur d’apparition. Sur un écran se manifeste la silhouette d’un gus qu’était enfin ni le facteur, ni le gonzier des électrocités de France-Navarre.

Pour le coup, on a le guignol qui nous chavire. Le raisin nous escalade la frite ; raz de marée rouge. On a l’apoplexie qui chatoie sur nos fraises.

— Je sens que c’en est un ! bêle Pinuche.

Il a de la chance de sentir quelque chose en dehors des immonderies du Gros ! On aère en catastrophe, dissiper les miasmes. On rappuie le bouton des stores. Les gentes secrétaires se sucrent la gaufre en catastrophe. C’est Claudette qui va ouvrir en démenant de la croupe. Chacun regagne son poste, paré pour la manœuvre. Manque pas un bouton de braguette à la Paris Detective Agency. Pas une pointe du baron. Tout est en place. Les fleurs artificielles du salon d’attente se mettent à sentir bon. C’est une épanouisance générale. La brusque fiesta du gros lot.

Moi, je me rabats dans mon directorial burlingue. Je m’efforce au pédégisme. C’est dur quand t’as pas l’habitude. Faut prendre des mines, des airs, des attitudes. Se trouver la gravité aimable ad hoc. Bien inspirer confiance, mais rester avenant, surtout. Courtoisie française, gestes seizième, prunelle vigilante.

J’attends.

On sonne à ma lourde (tout est en sonneries, ici). J’enclenche le voyant vert annonçant qu’on peut. Claudette se la ramène, le corsage tendu par l’excitation. Certaines grognaces, si t’as remarqué, à la moindre émotion, les voilà qui dilatent de l’avant-scène. Donc, elle entre, précédée de sa poitrine.

— C’en est un ! elle me dit en frissonnant des dents, tellement que cette grande nouvelle la pâme.

Et, emportée par la liesse, elle se précipite contre moi, la menteuse tellement agile qu’elle en semble bifide. Je lui virgule machinalement une paluchette à médius pointé dans l’entregent, pour lui couronner la délirade.

— Quel nom ? je demande.

— Il n’a pas voulu dire.

— T’es sûr que c’est un clille, au moins ?

— Officiel.

— Dans cinq minutes tu l’introduiras.

— Et en attendant ? elle demande, la prunelle à l’horizontale, les cils affolés comme deux papillons autour d’un bec de gaz.

— En attendant, c’est moi qui t’introduis.

La liesse qui me porte au compucteur !

Les effets de la joie sont imprévisibles. T’en as qu’elle fait chialer, d’autres qu’elle fait pisser. Moi, elle me contraint à la tricotine. D’autant qu’avec une partante comme voilà Claudette, hein ? Bon, c’est la carambolette express, sur coin de bureau. On joue à bureau fermé, pas se coincer coquette dans un fâcheux tiroir. L’angle du meuble, déjà, c’est un élément propritiatoire. Il te soutient les joyeuses, t’expose bien facilement la moulanche à mademoiselle. Un vrai gâteau.

Bon, très bien, la Claudette a droit à son petit coup de bigougnot farceur. Ça ne nous prend pas cinq minutes. Le temps que met monsieur à caramboler la soubrette pendant que madame se farde dans la salle de bains. Ensuite on s’opère une remise en fraîcheur rapide dans mon lavabo contigu, et Claudette, sans cesser d’écrire Lolita, avec ses fesses, va me quérir ce premier, cet inoubliable client à marquer de tu vas voir quelle drôle de pierre blanche dans le courant de la suite du chef-d’œuvre que je t’élabore, ô mon Lecteur Somptueux.


Et il entre.

Il est grand, massif, presque beau. La soixantaine. Le poil rêche et blanc, le visage bronzé et égratigné de minuscules rides, si fines qu’elles ressemblent à des traits de plume. Il a les yeux clairs, directs ! On sent un mec qui fut un battant, mais dont l’âge a quelque peu émoussé l’énergie.

Je le salue et lui désigne le fauteuil qui fait face au mien.

Il parle. Avec un accent difficile à déterminer, à la fois guttural et chantant.

— Vous êtes le directeur de Paris Detective ?

— En personne.

L’arrivant regarde autour de lui d’un œil favorablement impressionné.

— Belle installation, complimente-t-il.

— Merci.

— On sent que tout cela est fonctionnel, n’est-ce pas ?

— Cela s’efforce en effet de l’être, monsieur ?…

Il feint de ne pas entendre mon implicite question. Tend le cou pour examiner une aquarelle de Folon accrochée derrière moi.

Je pianote mon bureau pour me calmer les nerfs, leur laisser une petite soupape libérateuse. La perte d’un pucelage, cette visite. Comme il continue de mater l’aquarelle, je murmure.

— C’est un Folon.

— Je ne connais pas, car je viens d’assez loin, mais c’est excellent.

— Et puis c’est très mode, ajouté-je.

Mon visiteur repose sur son fauteuil les quarante centimètres carrés de cul qu’il en avait décollés.

— Vous fûtes de la police… officielle, aux dires de votre plaque ? me demande-t-il.

L’instant du rengorgement est venu. Dans notre job (le nouveau) faut rouler un peu les mécaniques pour s’imposer.

— J’ai été, pendant plus de dix ans, commissaire spécial et je serais devenu le grand patron de la Police Française si celui qui occupe le poste présentement n’avait craint que je sois pressé. Un grave différend nous a opposés[1]. J’ai donné ma démission.

— A l’heure actuelle, vous êtes donc vraiment privé ?

— De bas en haut, cher monsieur… heu… ?

Il est fermement décidé à ne pas se nommer. Et tous mes points suspensifs ou interrogateurs n’y changeront rien.

— Si bien, enchaîne-t-il, que tout ce que je pourrais être amené à vous confier resterait secret, n’importe la gravité de ces confidences ?

— Cela va de soi…

Maintenant, ô Lecteur avisé de mes deux, il convient que je te précise quelque chose qui mérite d’être signalé. Devant moi, sur le bureau de verre, se trouve un calendrier électronique. Soudain, la date qu’il indique s’efface d’enchantement, proposant un petit écran rectangulaire. L’écran ne demeure pas vide longtemps. Des lettres s’y bousculent, s’y alignent, composant des mots.

« Pourquoi diable ne vous dit-il pas son nom, et qu’attendez-vous pour le lui demander ? »

Je pique une noire rognerie. Ainsi, il faut que le Vieux (qui reste en liaison phonique avec l’agence continuellement), vienne me foutre son saumâtre grain de sel d’emblée ! Il tient à établir son autorité occulte d’emblée, pas que je m’envoie à la tête de Paris Detective ! Bougre de sagouin, crocodile, négrier !

— Puis-je savoir votre nom, monsieur ?

— Inutile.

— Manque de confiance ?

Il me regarde gravement. Je lui trouve l’air fatigué. On dirait un vieux mâle qui en a quine de charrier sa vie et qui mourrait volontiers un peu, histoire d’avoir un prétexte pour se reposer.

A cet instant précis, comme on écrit dans les vrais romans policiers qui ont du corps (à la morgue) et le sang sur l’évier, mon bigophone intérieur ronronne. Ça fait le bruit menu et ronflant d’un toton lancé à toute vibure.

Je décroche. C’est Mathias.

— Patron ?

— Hmm ?

— Votre client s’appelle Hans Kimkonssern. Il est allemand et appartenait aux services de contre-espionnage nazis. Il a passé une partie de la guerre à Lisbonne. A la Libération, un tribunal allié l’a condamné à mort par contumace. Il avait eu le temps de s’expatrier en Uruguay et il vit depuis lors à Montevideo sous la fausse identité de Pietro Cavalo.

Je suis soufflé par la fulgurance du Rouquin.

— Chapeau. Tu n’aurais pas l’âge de sa concierge pour le même prix ?

Mathias rigole et raccroche.

Ce petit intermède, ô mon Lecteur de conneries, pour te signaler la couleur de notre boîte. Chaque client, pendant qu’il poireaute au salon, est flashé à son, tu sais quoi ? Insu ! Ses empreintes sont prélevées sur la sonnette de cuivre (toujours astiquée après une visite) et Mathias opère des recherches en catastrophe, vérifie le « papier » de l’arrivant, s’il en a un. Pour notre premier clille, t’avoueras qu’on tombe pile sur un zoizeau rare. C’est bon signe.

Un silence léger comme un duvet de pissenlit dans l’air matinal (ça fait bien dans un livre et ça ne me coûte rien) succède à ma brève communication.

Je croise mes mains énergiques et investigateuses devant moi et me mets à contempler mon vis-à-vis d’un œil nouveau. Il fait, effectivement, très nazi de la belle époque qu’on t’arrachait les burnes pour en faire du savon aux petits Allemands bien propres et que je sais encore des montres en or teutonnes faites avec des dents en or qui broyaient casher.

— Vous venez donc m’exposer un problème délicat, dis-je pour en terminer avec nos préambulades, mais en conservant l’incognito ?

— Exactement.

— Eh bien, je vous écoute.

Il gratte sa chevelure raide comme de la paille à coiffer les si bioutifoules maisons Northwood.

— Je vous préviens que c’est à la fois tragique et rocambolesque.

Je m’abstiens de lui répondre une culterie du style « J’y compte bien », ou « Ce n’est pas fait pour me déplaire ». Pas désarçonner un gus en instance de confidence, que sinon il recroqueville de l’épanchement, se colimaçonne l’élan, comprends-tu, Lecteur Motorisé ? Je le mitonne de la prunelle, l’ami Kimkonssern. L’avantage de connaître un secret que ton terlocuteur croit que tu ignores est incalculable. Depuis l’invention des chiffres romains par Jules César, on n’a rien découvert de plus bandant.

— Vous avez entendu parler de Stéphane Lhurma ? me demande-t-il.

— Le fabricant d’appareils sanitaires ? Concurrent de mes joyeux camarades, les duettistes Jacob et Delafon ?

— Donc, vous connaissez, enregistre l’Allemand.

Je connais, et suis surpris. Qu’est-ce que le fameux équipeur de salles de bains peut bien avoir à faire avec un ancien espion allemand expatrié ? Tu vois, Lecteur Sodomisé, dans mon job, ça reste intéressant non-stop (ou nonne-stop, comme disent les carmélites en vacances) ; t’imagines avoir épuisé le filon scabreux des stupéfiances, mais ça continue de pleuvre. Blasé, pas blasé, faut que tu passes à la moulinette de la surprenance. Un vrai cadeau, tout beurre, ruban doré, poil au paf !

Vu que je silence, il est contraint d’enchaîner, du moment qu’il représente la partie prenante. Quand t’entres dans un magasin, c’est pas à la vendeuse de causer en premier, mais à ta pomme.

— Stéphane est un vieil ami. Nous fûmes condisciples, jadis, en Suisse, au Rosay.

— Ça crée des liens, veux-je bien convenir, manière d’ouatiner son entonnoir à confidences.

— J’ai vécu longtemps à l’étranger.

Il toussote. Son regard couleur d’huîtres des mers du Sud se détourne de ma personne malgré la force attractive qui la caractérise.

— Stéphane Lhurma a fait récemment un voyage en Am… au pays que j’habite et le hasard a voulu que nous nous rencontrions dans un restaurant. Quelle émotion ! Nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. Bien entendu, mon ami m’a raconté sa vie. Plutôt sinistre malgré sa réussite sociale. Il est veuf, et son unique enfant s’est tué dans un accident. Lhurma m’a invité en France, j’ai accepté.

Il est bizarre, l’accent de Hans Kimkonssern. Voilà un pèlerin qui parle parfaitement le français. Au début il devait avoir l’accent germain, mais à vivre dans un pays espagnolisant, celui-ci s’est assoupli, arrondi. L’érosion latine l’a poli.

— J’ai débarqué chez Stéphane voici quatre jours. Il habite une confortable maison de La Celle-Saint-Cloud. Toutefois, cette propriété n’est pas en rapport avec sa situation. C’est une demeure « Ile-de-France », de six pièces, qu’une seule domestique suffit à entretenir. La vieille maison de famille, si vous voyez ? D’ailleurs, mon ami y est né.

Kimkonssern raconte bien. Campe doucement la situation, plante le décor. Maintenant, il va pouvoir éjaculer sa petite historiette.

— J’ai passé trois jours de vraie détente en compagnie de mon vieux camarade. Nous étions restés trente-cinq ans sans nous voir et nous avions pas mal de choses à nous raconter… Et puis, hier après-midi, mon ami a dû s’absenter, appelé à Amsterdam pour ses affaires.

Hans Kimkonssern soupire et son regard blanchit un peu plus mieux.

— En fin d’après-midi, alors que je lisais des illustrés sur la terrasse, un scotch à portée de la main, on a sonné à la grille. La bonne a introduit une superbe fille, rousse aux yeux verts, habillée de façon un peu tapageuse. Elle m’a dit qu’elle se prénommait Julie et qu’elle représentait une « petite surprise pour moi » dépêchée par mon ami Lhurma. Il m’a fallu un moment pour comprendre et j’ai dû avoir l’air stupide. En fait, cette personne appartenait à une maison spécialisée dans la galanterie de luxe, et ce sacré Stéphane l’avait « commandée » à mon intention, pour distraire ma solitude pendant son absence, car je lui avais précisé que mes appétits sexuels restaient grands malgré mon âge.

— Délicate attention, fais-je, vous possédez des amis exquis, cher monsieur.

Il a un piètre sourire.

— Il n’empêche que ce genre de présent est quelque peu embarrassant. Non pas que je dédaigne le beau sexe, mais enfin, quand une fille vient se proposer de but en blanc, cela désoriente, n’est-ce pas ?

— Un moment de honte est vite passé, récité-je, en parfait Français moyen disposant d’un solide stock de lieux communs légués par ses aïeux.

Kimkonssern a une moue précieuse.

— La ravissante Julie a su, évidemment, me faire surmonter mon désarroi. Nous avons commencé par bavarder, en amis, ensuite ç’a été le dîner aux chandelles et, mon Dieu, les choses ont pris la tournure qu’elles devaient prendre.

— C’était chouette ? demandé-je étourdiment.

Sur le cadran de mon calendrier électronique, une phrase rageuse déferle :

« Surveillez votre langage, San-Antonio ! »

Le vieux Croqueminouche qui joue les pions ! Je pressens que ça ne va pas faire long avant que je flanque notre relais en rideau.

— Une grande technicienne, me répond l’Allemand, non formalisé. J’ai passé une nuit de grande qualité.

Bon, je catimine un chouille pour te livrer ma façon de penser, ô Lecteur Variqueux. Je sens venir la chute de l’aventure comme une garde-barrière cardiaque sent venir le Mistral pendant qu’elle compte ses gouttes de digitaline. A mon avis, la bath rouquine a engourdi l’artiche de Hans Kimkonssern, plus quelques bibelots précieux à son hôte. Vu sa situation en porte à faux, l’ancien nazi ne peut porter le suif, alors il vient me gilet-pleurer pour que je retrouve en loucedé sa pétroleuse. Décidément, j’ai eu tort de bandocher trop vite. En fait, mon premier client en qualité de « private » ne représente qu’une affaire vomique et merdouillarde. C’est fretaille, galoupe mineure, entourloupe touristique. Hübsch Mademoiselle, Gross Pariss, arnaquemitch, schön pigeon !

Y a pas suffi que je précise sur ma bathouze plaque que la Paris Detective Agency s’occupe pas des cornards. Reste tout de même les délits glandeux à détourner de ma tour de contrôle.

— Et alors ? exhalé-je dans un soupir déjà consterné.

L’Allemand accroche les deux trous bleus de ses yeux à mon regard proéminent de mépris, comme l’écrivait Alfred Proust dans « La Trouvaille du Temps Gagné » qui lui valut, je crois bon de le rappeler, le Prix Goncourt avec palme et une boîte de biscuits nantais.

— Alors ? répète Kimkonssern.

— Oui, alors ?

— Alors ce matin, tandis que je dormais, le téléphone a sonné. Le directeur de l’hôtel Van de Schishoon d’Amsterdam nous informait du décès de mon cher Stéphane Lhurma dans son établissement. Crise cardiaque au milieu de la nuit. Il a eu un malaise, il a sonné, mais quand le garçon d’étage s’est présenté, il était déjà mort, et le docteur appelé d’urgence npu que constater le décès.

Tiens : on bifurque. Ce n’est pas la fin que je prévoyais.

— Sale histoire, conviens-je en plaçant dans l’intonation tout ce que je peux trouver de volontiers.

— Hélas, cela n’est pratiquement rien en comparaison de la suite, ajoute mon visiteur.

Pour le coup, j’en ouvre un clap grand commak. Tu dirais un pélican qui voudrait gober le général Amin Dada.

— Disez ! Disez vite ! je lui supplie.

— Abasourdi par ce que je viens d’apprendre, je me tourne vers Julie, car elle avait partagé ma couche également pour dormir. Elle dormait sur le côté. Je l’appelle, mais elle ne répond pas. Je la secoue. Et alors je m’aperçois qu’elle est morte. Elle a la gorge tranchée et elle s’est vidée de son sang. Celui-ci avait traversé toute l’épaisseur du matelas et du sommier et formait une immense tache noire sur la moquette.

Là-dessus, Hans Kimkonssern se tait.

Il peut !

Je gamberge.

J’ai de quoi !

Bon, c’est à bibi de jacter, non ?

Faut !

Je cherche quelque chose de fulminamment pertinent à énoncer. Du senti, moulé bronze.

Je trouve.

— Vous avez le sommeil lourd ! je lui fais comme ça.


2

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Et maintenant, Lecteur Prostatique, un bout de silence, plize.

Une minute, quoi, bien classiquement (je suis un cacique, dans mon genre). Une minute de silence, en hommage à nos chers disparus : Julie la Rousse, morte au champ donneur, Stéphane Lhurma, le roi du bidet à injection directe, défunté cette nuit sous les ailes des moulins néerlandais.

De nouvelles lettres se précipitent sur le cadran du calendrier : « Et la domestique ? »

Merci du conseil, vieille Fripe ! Je connais mon turf.

Malgré tout, je répercute :

— Et la domestique ?

Hans Kimkonssern branle le chose.

— C’est aujourd’hui son jour de repos, elle est partie hier soir et ne rentrera que demain matin.

— Vous n’avez rien entendu ?

— Absolument rien.

— Quelqu’un a donc pénétré dans votre chambre et a égorgé votre compagne de lit sans que vous perceviez quoi que ce soit ?

— Ça paraît fou, mais c’est ainsi.

Je reprends la phrase qui terminait si spectaclement le chapitre précédent, mais en l’assortissant cette fois d’un ravissant point d’interrogation de manière à la transformer en question :

— Vous avez le sommeil lourd ?

— Plutôt le contraire.

— Alors on vous aurait médicamenté ?

Il réfléchit comme un miroir dûment fourbi.

— Heu… je ne le pense pas. J’ai certes eu quelques difficultés à répondre au téléphone, mais il était très tôt et nous avions pas mal bu de champagne, Julie et moi, au cours de la nuit.

Moi, tu me connais, Connissime Lecteur ? Quand le moment de théâtrer est venu, j’ai la soupape qui fait « tuuut ».

— Ce ne serait pas un coup du Shîn Bet, ça, monsieur Hans Kimkonssern ?

Bhooou ! Cette descente en vrille ! Il a les plumes des ailes qui font soudain la colle, mon copain d’outre-Rhin. Elles deviennent lourdes comme du marbre. Sa bouche aux lèvres minces s’ouvre pour me découvrir une incisive aurifiée et un plombage de molaire dans les tons sombres. Il ne sait plus par quel bout s’attraper. Il a envie de me poser des questions, de me faire des remarques, de se trouver ailleurs. Oh, oui, ça surtout : ailleurs ! A Montevideo par exemple. Il aurait dû y rester devant son Dubonnet ou sa Batida. Des ondes colorées passent et repassent sur son visage. Comme, tu sais, ces trucs glandeux, dans les vitrines, des fois, qui tourbillonnent mollement, épais, visqueux, magiques. Bleu, indigo, rouge… Dans un bocal… Au sein d’un bizarre liquide que je voudrais pas déguster sur mon grimpant. Il prend le parti le plus primaire : celui de silencer.

La ferme ! Attendre et voir.

Moi, dans ces cas-là, gentleman à en dégobiller sur l’Aubusson du salon, tu me connais, hein, mon Lecteur Malmené ? N’abuse pas de la situation. Ne tournique pas le couteau dans la plaie. Je pourrais jouer les matamores, et même les matadors, olé ! Lui faire des véroniques subtiles à ce vieux taureau teuton, banderillé au point de ressembler à un oursin.

— Vous ne séjournez pas en France sous votre véritable identité, n’est-ce pas ? Ce serait par trop téméraire. Vous vous appelez Pietro Cavalo, comme à Montevideo ?

Il remue la bouche, mais ça lui est difficult comme de marcher dans un marécage avec des chaussures de ski aux pinceaux.

— Heu… Je… Eh bien… En effet…

— Supposons que les services secrets israéliens soient au courant de votre présence à Paris et qu’ils vous aient joué ce vilain tour en assassinant Mlle Julie dans votre plumard, histoire de vous plonger dans une pistouille carabinée ?

Eperdu, le mec. Il glapite :

— Vous… croyez ?

— Avouez que ce serait drôlement perfide comme vengeance. Au lieu de vous kidnapper pour aller vous juger à Tel-Avoche, ce qui de nos jours serait assez mal vu, ils se contentent de vous flanquer un meurtre sur les bras. C’est, dans votre cas, la ruine de votre existence.

Je fais claquer mes doigts :

— Voulez-vous parier qu’ils vous ont fauché votre faux passeport, afin de vous empêcher de quitter la France précipitamment ?

Hans Kimkonssern opine.

— En effet.

— Ce qui motive votre présence dans mon bureau, n’est-ce pas ? Votre position est critique : une fille avec qui vous avez passé une nuit crapularde est égorgée dans votre lit. Vous ne disposez d’aucun papier et vous figurez sur d’anciennes listes de personnages recherchés pour crimes de guerre. De plus, votre hôte et unique soutien en Europe, le bon Stéphane Lhurma, est décédé malencontreusement. Du Kafka !

— Comment êtes-vous au courant de mon identité ?

— J’ai emporté une photocopie des principaux dossiers figurant aux sommiers de mon ancienne maison ; pendant que vous attendiez au salon, un collaborateur à moi vous a identifié sans peine.

Il se prend la tête à deux mains, parce que, dans le fond, hein, qu’est-ce que tu voudrais qu’il fasse d’autre ?

— Pouvez-vous quelque chose pour moi ?

— Oui, vous offrir un scotch, monsieur Kimkonssern. Car vous paraissez en avoir le plus urgent besoin.

Je me lève et vais faire coulisser un tableau de Georges Mathieu qui représente la signature d’un notaire de province sous une antenne de télévision, le tout en rouge et doré sur fond noir, et qui s’intitule « Monsieur, Frère du Roi, chassant la péripatéticienne dans les couloirs de Saint-Germain ».

L’œuvre donne un choc.

Ce qu’elle cache permet de s’en remettre, puisque aussi bien elle masque une niche emplie de flacons honorables.

— Sec et sans glace, je suppose ?

Il acquiesce.

Je me sens bien. Allègre comme pour un départ en vacances. Ma première enquête de privé. Un beurre ! Du tout chouette. Pas banal. Excitinge. Mon client ressemble à une tartine de déconfiture. Il pantelle dans son fauteuil. Son œil bleu, quand tu l’examines de près, tu t’aperçois qu’il est bordé de jaune. Il a dû picoler ferme, l’Hans, dans la sud Amérique, loin des saucisses de Frankfurt. Le Gross Berline d’Adolf lui est resté en travers de l’estom. Grâce à l’amitié du copain Lhurma, il s’est hasardé sur la pointe des pieds dans la vieille Europe pour y respirer un peu l’air de sa jeunesse avant de retourner canner chez les Uruguayens. Bien claquemuré dans la vénérable demeure de La Celle-Saint-Cloud, il se croyait à l’abri des anciens maléfices, Kimkonssern. Et puis tu vois… Pas de pot ! Le passé est un piège à loup. Quand il a été par trop merdique, pour s’en dépêtrer, c’est midi !

Pour un ancien crack du contre-espionnage, je le trouve un peu désemparé, Herr Hans. Le temps ne pardonne pas. Un boxeur sans ring devient vite une chiffe. Il me fait un peu pitié, Kimkonssern. Et toi, Lecteur Sagace, tu te dis « Non mais, il coupe dans les vannes de ce requin, le Sana. Il croit à l’histoire de la fille égorgée près de lui dans son sommeil ! Il a du caramel sous la coiffe, ou quoi ? ».

Eh bien, je vais t’en boucher une surface grande comme la place de la Concorde : je ne mets pas en doute sa version des faits. Il a un côté piégé, mon client, qui ne doit pas tromper. On sent le bonhomme coincé dans un collimateur épouvantable. Il a mis le doigt dedans sans s’en apercevoir.

On se porte un toast muet. Son regard décoloré adhère à ma personne. Il n’est pas suppliant, mais direct. C’est le regard d’un zig dépassé, mais qui est prêt à subir son destin s’il n’y a vraiment pas moyen de faire autrement. Seulement, s’il y a moyen de faire autrement, il est pour. A bloc !

— J’ai de l’argent, articule-t-il.

Je reste impavide.

— Beaucoup ! ajoute Kimkonssern.

Mon rôle voudrait que je me montre intéressé voire un tantisoit cupide. Le hic, c’est que la fraîche, tu le sais, ô Lecteur de mes fesses, est une denrée secondaire pour moi. J’appartiens à ceux qui en veulent suffisamment, pas à ceux qui en exigent beaucoup.

— Ça peut aider, conviens-je.

Hans Kimkonssern déboutonne sa chemise et me montre une ceinture de toile, à poches multiples.

— Deux cent mille dollars ! il annonce.

Je fais un rapide calcul. Malgré qu’il soit en baisse, le petit « s » barré, voilà qui représente plus d’une centaine d’anciens millions.

— On a sûrement moins froid, avec ce petit matelas autour du ventre.

— Il faut me tirer de là, monsieur Antonio. Je suis innocent du meurtre de cette fille !

— Comment imaginez-vous votre salut, monsieur Kimkonssern ?

— D’urgence, j’ai besoin d’un passeport et d’une place d’avion pour l’Amérique du Sud.

— Vous savez que l’extradition existe avec l’Uruguay pour les droits communs ?

— Peu importe. Une fois là-bas, je me débrouillerai, j’ai des relations importantes.

Je secoue la tête.

— Hélas, vous confondez mon agence avec une officine pour malfrats. Le faux document ne figure pas à notre catalogue.

Il paraît se voûter un peu.

Murmure : « Oui, bien sûr… »

Et il semble tout à coup infiniment misérable.

— Ainsi vous ne pouvez rien pour moi ?

— Je n’ai pas dit cela.

Je presse un timbre (à trois francs, mais en vente chez les quincailliers, celui-là). Hans Kimkonssern a redressé le chef. L’espoir est un soleil. Le voici qui sort de l’ombre de l’angoisse qui me frétille du regard en attendant ma bouée.

— L’adresse de Lhurma à La Celle-Saint-Cloud ?

Il me la refile. Je la note. Mathias frappe à la porte. Je lui dis d’entrer et lui désigne l’ancien contre-espion.

— Monsieur s’est réveillé ce matin au côté d’une demoiselle égorgée. Il pense que c’est une blague qu’on lui a faite. J’aimerais cependant que tu procèdes à un examen très poussé de ses mains.

Kimkonssern a un léger haut-le-corps. Mais il suit Mathias sans difficultés.

La porte ne s’est pas refermée sur leurs talons que le bigoche tinte comme un fou. C’est le Vieux.

— Eh bien, dites donc, pour une première affaire, voilà qui promet. Que comptez-vous faire, San-Antonio ?

Je baisse délibérément la manette du disjoncteur.

— Le nécessaire, monsieur, réponds-je.

Et je raccroche.

Manière qu’il comprenne bien que lorsqu’on est chef d’une agence privée, les z’hauts fonctionnaires de son acabit n’ont plus le droit de vous tenir la zézette quand vous allez faire pipi.


3

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Et même s’il prenait un coup de sang, qu’est-ce tu voudrais qu’il fasse, mon ex-dirluche, puisqu’il est « EX » ? Y aurait divergences de vues, et la Paris Detective éclaterait ; tu mords, d’où tu es, le scandale, dis, Lecteur Scabreux ? T’entends le mignon concert des journaux, à propos des polices parallèles et autres ? Sous la baguette du Canard, avec Minute en solo de flûte et l’Huma à la batterie ! Ce serait sa démission anticipée, au Vieux Melon.

Faut bien que je mette les choses au poing, d’entrée de jeu, sinon il s’occupera vite de tout, le Tondu. Viendra remplir les encriers et nettoyer les chiches. Regardera si nos ongles sont propres et la couleur de nos urines. Les commandeurs de son style, c’est vérolards et consort, investisseurs, violeurs, gardes-chiourme. Ils pénètrent dans ta personnalité comme dans une cabine téléphonique. Terrain conquis. T’as plus qu’à dire « yes, sir », le bout des doigts plaqué sur la couture du futal, le regard perdu dans l’infini de la soumission.

Content de mon coup de force, je me rends au labo. Pièce claire, encombrée d’un matériel dingue que si tu peux me citer le nom de trois des objets qui s’y trouvent, t’auras droit à un lavement à la lavande des Alpes.

Mathias a ses yeux de lapin albinos posés sur les lentilles d’un microscope bi-oculaire.

Il examine les avant-bras velus d’Hans Kimkonssern.

— Alors ? guilleré-je.

— Négatif ! répond Mathias en arrachant son regard des œilletons.

Il a les yeux tout pétris d’attention, comme l’écrivait Maurice Druon dans son essai (non transformé) sur la culture du partisan domestique en Angleterre.

— Pas la moindre éclaboussure de sang sur ses doigts ou ses ongles. En revanche, j’en ai découvert sur ses cheveux, derrière sa tête, ce qui confirmerait qu’il tournait le dos à sa compagne de lit pendant le meurtre.

— En ce cas, j’ai le plaisir de vous confirmer mon acceptation, monsieur Kimkonssern. Si vous voulez me suivre…

Il rabat ses manches. Je les lui laisse boutonner et l’entraîne dans le hall de l’agency. Maryse, derrière un bureau nickelé, retape une page du Point consacrée au cancer de la gorge chez les fumeurs pour se donner l’air affairé.

Je lui passe outre et vais ouvrir une porte sur laquelle est écrit archives, en caractères dorés d’un très joli effet. Une petite pièce garnie de rayonnages bourrés de dossiers neufs. Le fond pivote, exactement comme la bibliothèque du château hanté de Lord Branlburn dans « Le Vampire suce comme un dieu ». Il découvre une chambre élégante, style anglais.

— Vous allez vous installer ici pour quelque temps, monsieur Kimkonssern. La salle de bains se trouve là, vous voyez. Et dans le petit dressing attenant, une porte donne sur le palier d’un autre immeuble. Vous pourrez écouter la radio, regarder la télévision, lire les revues qui se trouvent sur la commode. Mes employées s’occuperont de votre nourriture et aussi de vous fournir les objets dont vous pourriez avoir besoin. Je vous tiendrai au courant du développement de mon enquête.

Je m’apprête à me retirer, mais il m’empoigne par une aile.

— Et… heu… les conditions ?

— Dix mille francs en cas d’échec, cent mille en cas de réussite, correct ?

Il caresse son menton et murmure :

— En cas de réussite, je vous donnerai bien davantage.


Hans est parti précipitamment, car toutes les portes sont ouvertes. Un facteur débonnaire remplit la boîte aux lettres pendant que le transistor arrimé au guidon de son vélo diffuse une merveilleuse chanson de Michel Delpoire, comme quoi il va à la chasse dans les roseaux.

Nous aussi. Sauf que des glycines et des ifs remplacent les roseaux au pied levé. Et que le gibier est déjà foudroyé. Raide comme ma zézette lorsqu’une dame de goût la confond avec un sorbet à la framboise. On la trouve sans grand mal, la Julie. Je te dis : suffit de prendre les lourdes qui béent. Pauvre gosse. Du marbre ! Ses chairs exsangues sont blêmes, jaspées délicatement de bleu. Long dix raies qu’elle porte un foulard lie-de-vin autour du cou. Le raisin séché forme un gros bourrelet sous son menton. Et c’est vrai qu’elle s’est vidée pendant la nuit et que le sang a en partie traversé la literie pour former une carte de l’Italie sur la moquette.

Mathias se met au turf, frémissant comme le chien à Michel Delprune dans la chanson. Ils m’ont tous voulu escorter, les croquants. Notre first affure, tu parles s’ils allaient rater le coche, accepter de continuer de faire tapisserie au burlingue. On est les quatre au tas, mon Lecteur Frivole. Kif l’étroit mousquetaire.

Pinuche furète dans la chambre. Béru, après un regard au cadavre, va fouinasser dans la masure. Moi, tu sais quoi ? Je décroche le bigophe et je réclame, aux renseignements internationaux, le numéro de l’hôtel Van de Schishoon. Ensuite, une gentille opératrice me communique avec le palace hollandais, après m’avoir traité de pauvre mec, d’enfoiré, de sale con, d’enc… de frais parce que j’ai eu l’audace de lui prétendre que j’étais pressé.

Bon. La réception. Comme je ne connais du néerlandais que le cacao Van Houten, j’exprime en anglais. J’annonce « police française » et aussi que je dois entretenir le dirlo rapport au décès de cette noye. On me le passe sans rebecca. Le taulier du Van de Schishoon a une voix qui fait penser à une plaque de tôle sur laquelle tu jetterais des pincées de riz. Les mots crépitent à ses lèvres avec une sonorité fluide et métallique.

Je lui demande des précisions, quant au décès de Stéphane Lhurma, et il m’explique tout bien, avec patience, soucieux de fournir un maximum de précision avec un minimum de vocabulaire. D’où il appert : que, oui, Lhurma était un habitué de son établissement… Qu’il a sonné le gardien de nuit… Que ce dernier l’a trouvé sans connaissance et a appelé le docteur… Qu’hélas le docteur Van Trilock n’a pu que constater le décès par suite d’une défaillance cardiaque. Que la police amsterdamaise, mandée, a fait transporter le corps au Médikatenlégaluche Institutenderlischsproof et apposer les scellés sur la porte de sa-chambre.

Et il ajoute qu’il se tient à notre entière disposition pour toutes démarches ou renseignements complémentaires et que, si ça nous intéresse, il peut nous expédier les dépliants de son hôtel dont toutes les fenêtres donnent sur le Lisbrock Kanal.

Je remercie cet incomparable personnage et je carillonne la rousse d’Amsterdam où je connais le kommissairium Mhoudepaaf, un énergique policier. Je l’ai illico. Lui fais un brin de causette sans lui révéler mes nouvelles activités et lui demande de me rancarder sur le décès de Lhurma. Ce n’est pas lui qui s’occupe de cette affaire, mais il va voir qui de droit et me rappellera dans quelques minutes.

Ces différentes converses m’ont mobilisé un bon quart d’heure. Mes équipiers continuent de s’activer comme des fourmis. C’est beau à voir, de vrais enquêteurs à pied d’œuvre. Pas besoin de leur lancer des ordres, chacun sait ce qu’il a à faire et prend des initiatives à sa mesure. Le biniou vibre. Ce ne peut déjà être Mhoudepaaf qui vient tout juste de raccrocher.

— J’écoute ?

Une voix de femme. S’il existait des dames évêques, la personne qui turlute porterait un complet de tweed et un polo, comme tous les évêques d’à présent, au lieu de la robe violette qu’elle a peut-être sur les endosses. Son timbre est ouaté, onctueux.

— Je vous prie de bien vouloir m’excuser, gabadouille l’inconnue, je souhaiterais parler à Mlle Julie.

— De la part de qui ?

— Madame Angèle.

La taulière, sûrement.

— Julie est occupée pour l’instant, dis-je.

La voix se flétrit.

— C’est fort fâcheux, je crains qu’elle n’ait oublié un rendez-vous important. Dans combien de temps peut-elle me rappeler ?

— Hmmm, ça… Elle fait un solo de clarinette à un monsieur qui a beaucoup de retenue, vous savez…

— Mon Dieu, et son client qui l’attend au salon vert ! Pouvez-vous lui dire que le pédégé des conserves est là, déjà en tenue de travail ?

— Voulez-vous qu’elle vous rappelle ?

L’interlocutrice invisible perd un peu de son urbanité.

— Ce n’est pas d’un coup de téléphone que j’ai besoin !

— Donnez-moi toujours votre fil, madame Angèle, je vais la bousculer et je vous appellerai dès qu’elle sera sur le point de rentrer à Paris.

La personne s’exécute (sa collaboratrice, quant à elle, ayant déjà été exécutée). Je prends note.

Mathias s’annonce, tout flamboyant, comme un Van Gogh qu’on viendrait de ripoliner.

— Du positif, Rouillé ?

Il opine.

— Le champagne a été drogué. J’ai trouvé des traces de délirium 12 dans le fond des deux bouteilles que l’Allemand et sa copine ont éclusées.

— C’est tout ?

— La fille a eu la gorge tranchée avec un rasoir qu’on a jeté ensuite dans la cuvette des vouatères. Il est resté bloqué dans le siphon.

Il me montre l’instrument du crime, enveloppé dans une feuille de plastique.

— Marque française ?

Il secoue la tête.

— Argentine.

— Fichtre, lancé-je élégamment, comme dans les beaux romans du début de ce siècle, les « autres » font bien les choses. Comment as-tu eu l’idée de regarder dans les chiottes ?

— Le Petit Poucet…

— C’est-à-dire ?

— Des gouttelettes de sang allaient du lit aux lavabos.

— Autre chose, encore ?

— Le meurtre a eu lieu entre quatre et cinq heures du matin. La fille ne s’est rendu compte de rien. Un technicien : couic ! Ils étaient deux.

— Des traces de chaussures ?

— Si l’on peut dire, car les meurtriers avaient enfilé d’énormes chaussons de feutre par-dessus leurs godasses.

— Comment le sais-tu ?

— Ces chaussons devaient se trouver en vrac dans le coffre d’une voiture ayant transporté du sucre en poudre.

Du sucre en poudre ?

Disons que dans un panier à provisions il devait y avoir un paquet de sucre qui a crevé. Les grains de sucre se sont pris dans le feutre des chaussons et la moquette de la chambre les en a délogés. Oh, à l’œil nu, tout ça reste très ténu, mais un examen poussé permet de déterminer la nature et le nombre des chaussons.

« Bon, quoi d’autre encore ? Vous dire que la fille avait eu des rapports sexuels avant de s’endormir ne vous surprendra pas.

« Les assassins portaient des gants, bien entendu… »

Il gamberge encore, matant autour de lui en fronçant ses sourcils en poils de carottes.

On n’a fouillé aucune pièce, aucun meuble. Le ménage est très sommairement fait ici et une légère couche de poussière recouvre les surfaces planes, ce qui me permet d’être formel sur la question.

Pinaud se pointe, en relais, brandissant une photographie qui représente deux trapézistes photographiés à l’instant où, ayant lâché l’un et l’autre leur trapèze, ils se croisent au cours d’une trajectoire impressionnante. A y regarder de plus près, on constate qu’il s’agit d’un trucage de fête foraine. Le corps des trapézistes est peint. Un garçon et une fille hilares ont passé leurs têtes connes par les orifices prévus.

— La domestique et son petit jules, présente Pinuchet. J’ai également son adresse à Mantes où son père est matelassier.

— O.K., demande un taxi et fais-toi conduire à la gare. Tâche de ramasser la môme et de l’amener à l’agence sans rien lui dire de ce qui s’est passé ici.

Le téléphone nous fait tressaillir. Je décroche. Une opératrice de longue distance m’annonce la Hollande. Et pouf, revoici le kommissairium Mhoudepaaf.

— On vient d’achever l’autopsie du Français, me dit-il, oubliant que, personnellement, je ne suis ni Batave ni Cambodgien. Il est réellement décédé de mort naturelle : rupture d’anévrisme. Il n’y a aucun doute sur ce point.

Je le remercie d’autant plus chaudement qu’il fait dans son patelin un froid de canard en ce moment, au point que l’éclosion des tulipes qui devait avoir lieu le 28 avril en vue des fêtes du 1er Mai, a été reporté au 12 mai, sauf contrordre, alors tu vois que je déconne pas. Je m’attaque au bureau de Lhurma. J’explore ses secrétaires, classeurs, tiroirs, machins-choses. Prends quelques notes, ne trouve rien de passionnant, et pourquoi que je trouverais du passionnant, tu peux me dire, dis, Lecteur Aphrodisiaque ?

Bérurier rapplique des extérieurs, l’air pimpant comme un pommier en fleur.

Il tient un mouchoir par ses quatre coins. Et quel ! D’une crasserie, d’une répugnantise, d’une abominerie tellement indescriptibles que si je te les descriptais, t’irais au refile en catastrophe, recta.

Sa Majesté dépose son tire-gomme sur la table, près du biniou.

— Les meurtriers ont laissé des traces, il annonce. Et sais-tu because pourquoi ? Parce que ton Boche n’avait pas baissé l’estore roulant de sa fenêtre. Comme tu veux y voir, le rideau était simplement tiré à la va-vite, et, depuis dehors, comme la turne est au reste-chaussé, on peut mater par l’embrassement de la croisée tout c’est qu’il se passe dans la pièce. Pour peu que Kimkonssern aura pas éteint la loupiote, tu parles d’un jeton de seigneur qu’ils ont pris, ces messieurs. Y s’tenaient juste devant la fenêtre, dans une bordure d’œillets. Devaient z’attendre la fin des opérations pour interviendre. En piatant dans la nuit, devant la maison, y z’ont largué ça…

Et de désigner l’intérieur du mouchoir qui ressemble au plancher d’un poulailler. Outre un lot d’intéressantes expectorations plus ou moins déshydratées, figurent une pochette d’allumettes réclame, deux mégots, une pièce de cent lires de la Repubblica Italiana émise en 1956 et le papier d’emballage d’un caramel à la menthe. Belle provende, comme disent les gens au parler organisé.

Mylord Mammouth tire la leçon de ses trouvailles.

— Des gonzes qui poireautent pendant des heures, y z’ont beau s’surveiller, ils font comme la petite vérole : y laissent des traces…


4

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Et maintenant, Véritable Lecteur, suis-moi ! On va pérégriner.

Dans cette enquête pire mieux que celles de Mme Alasachristie, faut se remuer le panier. Oublille pas, Lecteur à Tête de Linotte chercheuse, que désormais j’agis en marge de la Rousse et que je dois donc fonctionner avec mes propres éléments. Et fonctionner vite, pour pouvoir obtenir un résultat avant que mes anciens collègues n’interviennent.

Comprends-tu cela, ô Lecteur Insexué ?

Oui ? C’est vrai ? C’est bien vrai ? Alors, bon, je continue.

Béru aux talons.


Dans les vastes et clairs burlingues de la Société Lhurma, reine incontestée du bidet naufrageur, façon Versailles, c’est la fièvre de bon ton. Chacun sait ce qu’il a à faire et fait semblant de le faire avec une telle conscience professionnelle que c’est comme s’il le faisait pour de bon. D’ailleurs, le rendement est éloquent chez Lhurma, et sa courbe de rendement évoque irrésistiblement le tracé d’une étape de montagne du Tour à la page sportive de ton canard habituel.

Je suis reçu par un monsieur dont c’est la fonction, puisqu’il justifie ses émoluments derrière un bureau vitré où est écrit « Réception ». Visiblement, personne ne sait encore le décès du big boss et chacun comporte comme si l’ami de mon ancien espion pouvait surgir inopinément, ce qui est la garcerie favorite des patrons, même à notre époque que la révolution économique leur pend aux noix comme des hémorroïdes.

Après quelques parlementations énergiques, on consent à m’annoncer au directeur commercial, petit homme gras et vilainement chauve qui pousse son besoin de ressembler à une savonnette de bain jusqu’à ne pas avoir de cils et à se parfumer à la violette.

Il m’annonce d’entrée qu’il est terriblement pris, et je lui réponds que je n’ai qu’une idée en tête : le laisser ; seulement qu’auparavant, j’ai besoin de quelques renseignements.

L’homme-savonnette fait un pli amer avec sa bouche, comme ça, tu vois ? Et jette une œillade hostile à Bérurier, lequel vient de s’installer confortablement sur le canapé, avec une jambe sur l’accoudoir, ce qui donne à craquer au fond de son futal.

— L’on m’informe que vous êtes de la police, attaque le vieux Bébé Cadum, qui, celui-là, entretient également la beauté, mais dans un meublé des Ternes.

— L’on vous informe bien, cher monsieur. Je voudrais savoir quelles raisons ont amené Stéphane Lhurma à se rendre à Amsterdam, hier ?

— Pourquoi ?

— Parce que j’aimerais le savoir.

— Qu’est-ce qui motive ce questionnaire ?

Un grincheman. T’as les gonziers qui prennent la vie par le manche, d’autres qui cherchent à l’empoigner par la tête, histoire de compliquer le jeu. Mon terlocuteur appartient à la seconde catégorie. C’est l’instant que choisit Béru pour évacuer un borborygme capable de démastiquer les vitres de la fenêtre. Le dirlo sursaute. Il va probablement se fâcher rouge et mousser. Alors je le foudroie opportunément.

— La mort de M. Lhurma, je jette en baissant le ton.

Tu le verrais, comme il est rigolo, avec sa bouille toute lisse, qui devient rouge, puis violette, ses yeux de goret cocu, son cou absent (il serait inguillotinable, cézigue), ses petites manuches potelées.

— La momo… la momo…

Ne peut en proférer davantage.

Glutit. Déglutit. S’agglutine. S’englue. Glousse. Glapit. Glaglate. Glougloute. Glatit. Glabrit. Glaireuse. Déglande.

— La momo…

— Oui, monsieur : la momo de Stéphane Lhurma. Décédé à un âge qui n’était point trop avancé en l’hôtel Van de Schishoon, face au Licebrock Kanal. Rupture de, devinez quoi ? D’anévrisme. Ploum !

« Et moi, je vous demande quelles raisons l’ont fait se rendre en ce vaillant pays de Hollande dont Louis Napoléon fut roi, je me plais à vous le rappeler au passage.

Le dir-com finit par répondre, mais comme on répond que l’on entend encore à l’anesthésiste qui vient de vous injecter une dose massive de sirop de dorme :

— Les affaires…

— Son voyage était-il prévu ?

— Nnnnnnnn…

— Il a été décidé brusquement ?

— L’un de nos gros foufou… fourni… sseurs de là-bas. Spécialisé dans le Delft… Faillite… Nos intérêts… Urgent… Le papa… tron… Immédiatement…

— Donc, ce voyage a été décidé brutalement ?

— En cinq mimi… miminutes…

— Merci. M. Lhurma avait de la famille ?

— Non. Plus. Fini. Femme. Morts. N’avait ni froeurs ni sères. Un oncle. Si : oncle ! Tonton. On l’appelait Tonton… Il vit t’encore t’en Touraine. Très beaucoup vieux. Tonton Lhurma… à Saint-Jurier… A droite quand on arrive… Dites, c’est vraiment vrai ce que vous me dites là ? Le patron est mort ?

— Oui, mon cher, fais-je en me dressant, vous pouvez mettre les bidets en berne.


Tu vois la rue Dunœud ?

Eh ben, pas celle-là, l’autre !

Au troisième. Immeuble moderne qui comporte un ascenseur. Le tire-viande va vite. T’appuies sur le trois et t’as pas le temps de compter jusqu’à trois que tu y es.

Un couloir, ambiance clinique cossue. Gris et blanc. Portes laquées bordeaux (à la tienne)… Sur la celle de Maâme Angèle, il y a une délicate plaque argentée « Soins du Visage ». Dieu qu’en termes de galanterie ces choses-là sont tues !

On sonne… Le froissement d’une tenture soulevée. Le cliquetis neutre d’un judas dont on écarte le disque obturateur. La porte s’ouvre enfin, furtive, vicelarde déjà.

Nous nous trouvons en présence d’une personne en blouse blanche, grande, quinquagénaire, blonde platinée qui ressemble à une Marilyn Monroe qui aurait quitté le cinoche au lieu de la vie pour se lancer dans les produits laitiers. Sa bouche a été peinte par un Japonais, avec une laque sombre. Ses pommettes sont ocre, sur un fond blafard, ses paupières d’un vert à la Renoir, et ses sourcils totalement épilés ont été remplacés par deux traits de crayon gras pour clown blanc.

Elle rechigne qu’on soit deux, la mère. Et aussi que Bérurier pue le flic et l’étable. Faut lui voir arrondir la bouche pour formuler un hostile :

— Vous désirez, messieurs ?

— Ce serait pour un massage de prostate, blague l’Incorrigible.

— Je vous en prie ! fait la Marilyn enrouée.

Moi, pas fou, j’ai conservé ma brème policière. La produis séance à la tenancière.

— Je suis en règle ! elle objecte.

— Je n’en doute pas, ma bonne dame.

Et d’entrer en l’écartant d’un geste souple mais ferme, comme t’écartes le rideau de perles pour pénétrer dans le troquet à Titin.

Nous voici dans une vaste pièce, très fraîche, très agréable, avec des canapés modernes et des sous-verres consacrés à la flore alpestre. Deux dames en jupe et pull, d’exquis maintien, s’activent en devisant, l’une sur une broderie d’inspiration hongroise, l’autre sur un jeu de cartes dont elle attend qu’il lui fournisse les grandes lignes de son futur.

Elles abandonnent leurs occupations en nous voyant débouler dans l’appartement, nous sourient, mais avec mesure. Pas du tout le côté : « Tu viens, chéri ? ». On se sent tout de suite en présence de personnes bien élevées, pour qui accorder l’usage de son cul en échange d’espèces sonnantes n’est pas chose trébuchante.

Un regard de la dame en blouse blanche les renseigne : nous sommes des poulets. Elles nous saluent brièvement et se rassoient.

— Ecoutez, messieurs… attaque notre bonne Angèle.

Je la jugule de ma dextre placée à la verticale entre nous.

— Non : vous allez, vous, écouter, madame.

Bérurier, à qui personne ne fera jamais perdre ses manières de soudard, ouvre les portes à la ronde. Les pièces voisines sont désertes. Il désigne la tireuse de cartes, une gentille personne bien prise, comme on dit (et pour elle, tu parles si c’est vrai !).

— Du temps que tu causes avec maâme, j’ pourrais mettre à profit pour déguster cette colombe ? implore le cher Goret.

Je feins de ne pas avoir entendu la question afin de ne pas y apporter de réponse. Prenant mon silence pour un assentiment — et comme il a raison ! — il fait claquer ses doigts.

— C’est cent cinquante francs ! prévient la jeune femme convoitée.

— J’ sus flic, répond Béru.

— Pas une raison pour qu’on majore les tarifs, répond l’autre sans s’émouvoir.

Il en est cisaillé, le Formide.

— Dis, ma gosse, t’as le valseur prétentieux, déclare-t-il enfin. Bon, d’ac, t’as du volume et une gentille frime, mais réclamer quinze tickets pour te laisser bilboquer le fouinozoff, c’est de l’abus, môme. Un manque d’esprit réaliss à une époque qu’on récesse à tout crin. Quoi, merde, tu vas pas me dire que t’as des frais d’entretien ! De l’eau chaude et un savon, c’est pas féroce : comme frais généraux ! Et c’est pas, non plus, le temps perdu, qui va loin pour c’qu’est de l’immobilisation du matériel. Moi, en cinq minutes, inclus le tombage du calbute, je te joue à l’aise d’Eden. Un cul neuf, c’t’un gain de temps. Tu déclenches l’alarme illico. Y a que sur les baigneurs de l’habitude que t’étales, que tu rêvasses à aut’ chose. Quand l’aut’ chose t’arrive, tu peux pas promener Popaul dans les langueurs. Il s’emballe aussi sec, le gredin.

— Cent cinquante francs, obstine la gueuse, insensible à l’exposé. On ne discute pas.

Comprenant qu’il n’obtiendra aucun rabais, Béru soupire et demande à Mme Angèle :

— Vous prenez les chèques ?


— C’est, pour vous entretenir d’un de vos clients, madame Angèle, annoncé-je, en accompagnant d’un sourire large de trente-trois centimètres, stéréo.

— Si je parlais de mes clients, il y a belle lurette que ma boîte serait fermée, répond la chère femme.

— Les silences ne sont pas toujours d’or, il en est d’empoisonnés.

Sa moue dubitative m’informe qu’elle jouit d’un condé à toute épreuve. Seulement, moi, tu me connais ? j’aime qu’on me prenne au sérieux, et ceux qui ont tendance à me prendre pour une noisette véreuse s’en repentent toujours.

Je la prends, non a rebrousse-poil, car ceux de son pétard usagé doivent ressembler à un paillasson de concierge d’immeuble pauvre, mais à rebours, comme le faisait le cher Napoléon avant d’être baisé en levrette par Blücher.

— Le pédégé des conserves a perdu patience ? demandé-je tout de ce que tu sais quoi ? Go ! Tout de go, oui.

Parfaite, cette phrase. Si inattendue. Confondante. Basourdisseuse. La blondinette retapée en a un mouvement de dentier téméraire qui pourrait donner à croire qu’elle va glavioter ses dominos sur le tapis de tout beauté, ocre avec un motif aux quatre z’angles qui représente un éléphant blanc stylisé. Dans un claque, l’éléphant est de rigueur : il apporte la note phallique.

— Pourquoi me demandez-vous ça ? Oh ! c’est vous que j’ai eu au téléphone, naguère ?

Naguère ! C’est rare dans la bouche d’une personne qui a plutôt l’accoutumé d’y héberger des pafs. C’est un mot élégant, qui te pose. Pour peu que tu réussisses une bath concordance de temps tout de suite derrière, ton capital standing se met à gonfler comme la braguette d’un collégien dans un sex-shop.

— Bravo, madame Angèle. En effet, c’est moi.

C’est une femme d’instinct, mistress Angèle. Elle flaire les choses.

— Julie ? s’écrie-t-elle.

La Pénélope largue sa tapisserie pour se dresser, tout angoissée.

— Elle a des ennuis ?

— Assez, oui. Enfin, disons qu’elle en a eu.

— Vous voyez, madame Angèle, quand je vous disais que Juju n’est pas le genre de fille à oublier un rendez-vous important, lance la donzelle brodeuse.

— Qu’est-il arrivé ? demande la taulière, s’efforçant au calme et y accédant.

— Je vous ai prévenue que c’était moi qui posais les questions. Julie a été expédiée à La Celle-Saint-Cloud sur la demande de Stéphane Lhurma, n’est-ce pas ?

— Oui.

Tant que je la surprendrai, elle ne regimbera pas. Aussi dois-je ménager mes munitions. L’intriguer pour la dominer, cette maîtresse femme.

— Car Lhurma est un de vos habitués ?

— Monsieur, le secret professionnel…

— Tombe, madame ! Lhurma est décédé cette nuit dans un hôtel d’Amsterdam. Vous n’aurez plus jamais à craindre de représailles de sa part.

— Il est mort !

— Subitement, donc proprement, sans importuner ses contemporains. C’était un client régulier ?

— Assez, oui.

— Du genre à manies ?

— Pas particulièrement. De temps en temps il s’enfermait avec deux demoiselles en même temps, mais son comportement restait normal.

— Lui est-il déjà arrivé d’engager l’une de vos aimables collaboratrices pour la nuit ?

Elle me sait gré du mot « collaboratrices » et m’en remercie d’un battement de cils de gazelle humide.

— Une ou deux fois, mais pour son propre compte. Il les recevait chez lui, à La Celle, pendant l’absence de sa domestique.

— Ce fut le cas pour Julie ?

— Et pour Maud, complète la claquetière en montrant la brodeuse.

Je me tourne vers la désignée.

— Ça se passait comment ?

Elle quête une approbation de sa patronne.

— Parlez, petite, l’engage Mme Angèle dont la bienveillance à mon égard s’accentue à la vitesse grand « S » (supersonique).

Maud s’empresse.

— Il était très gentil. Il me faisait habiller avec des fringues ayant appartenu à sa femme et on regardait la télé. Dans le noir, il me caressait. Ensuite on allait se coucher. On faisait l’amour gentiment, papa-maman, si vous voyez… et le lendemain matin, il m’apportait le petit déjeuner au lit.

Une histoire d’homme seul. Donc, une histoire triste.

— Revenons à la journée d’hier, il vous a donc « commandé » Julie ?

— Pas elle particulièrement. Il m’a appelé d’Orly. J’entendais les appels dans le hall. Il m’a expliqué qu’il partait en voyage en laissant un vieil ami d’enfance étranger, seul, chez lui. Qu’il voulait lui faire une agréable surprise en lui dépêchant une dame de compagnie. Et qu’il me réglerait les frais dès son retour. J’ai envoyé Julie parce qu’elle connaissait déjà la maison.

Je pose la question idiote de la dame qui a offert deux cravates à son singe et qui, lui en voyant mettre une, lui dit : « Alors l’autre ne te plaît pas ? »

— Pourquoi pas Maud ?

— Parce que Maud était en main au moment du coup de fil.

Dans la pièce voisine, une discussion rageuse éclate. Les portes étant capitonnées, l’on perçoit mal l’objet du conflit. Mais la lourde s’ouvre et Béru surgit dans une tenue que je serais impardonnable de ne te point décrire, ô mon Lecteur Compétent. Magine-toi que le Gros a posé son futiau et son calbute, mais en gardant tout le reste : chapeau, souliers, veston, cravate. Il a le panoche qui sonne le tocsin. Un bath chibroque chevalin qui vient de se déglander les tourments, mais conserve encore des volumes qui impressionneraient la femme d’un cornac.

— Dites, la mère, je vous préviens que j’vas faire supposition à mon chèque ! barrit le Jumbo des salons. Y a estorsion de foutre caractérisé. M’est déjà arrivé de me faire éponger à la sauvette, mais je douillais pas 15 lacsés pour ! Faut pas prend’ Bérurier pour un mouflet de la maternuche ! Vot’ gueuse comporte av’c moi comme av’c un maquignon.

— Qu’est-ce qui motive ce différend, Mathilde ? s’enquiert dame Angèle avec quelque humeur.

— Dites, la vioque, permettez : c’est moi le plaignant ! enrogne le Mastar. Si vous l’oublilleriez, je porte le pet pour copulation de fonctionnaire, fausses agaceries et usage de branlette ! Non, mais, nous à témoins-prend-il, voualatil pas que cette carne, du temps que je me décarpis l’entresol, me montre une revue dégueulasse, dannemarkaise, j’ crois bien, ou suédine, enfin brèfle slave comme qu’il en soye. Comme quoi ça montre une partouze en couleurs, avec des gros plans qui te feraient goder une photo du général Franco. Et tandis qu’elle la feuillette d’une main, de l’autre, elle me démarre à la manivelle, dont moi, ça me porte aux sens, un traitement de c’t’ampleur, rendez-vous compte. Surtout qu’elle a les mains chaudes, l’infamure !

— J’ai une angine ! plaide l’accusée.

— C’est pas un prétesque valable pour escroquer le client ! égosille mon pote. Ce qui devait pas arriver arrive. Moi, dans la foulée, j’y vais au yaourt, le moillien de comporter autrement quand une gonzesse t’astique le pommeau en te montrant des revues que si je serais le pape, j’interdirais qu’on les vendisse dans les églises à la fin de la grand-messe. Hein ? Le moillien ? Répondez ! Bon, bien que je fusse dégorgé au dépourvu, je fais bonne bouille. Je me dis, tiens, elle a eu raison après tout de me faire un petit abattement au pré à l’able, de cette manière, j’épanouirai mieux ma vraie crampette. Et vous savez quoi ? Non, je vous jure, des choses pareilles… C’est là que t’aperçois combien les époques révolent, et la mesquinerie des gens. Cette morue m’annonce tranquillement que je peux rentrer dans mon bénouze, que la représentation est finie.

La fille mise en cause y va au pétard.

— Sans blague, fait-elle, pour quinze sacs, je t’assure une mise à jour, pas une liaison ! Vous l’entendez, ce gros sac ? Parce qu’il a casqué cent cinquante balles, il se figure avoir maqué Juliette Drouet ! Non mais, mon gros bonhomme, regarde-toi : t’es pas Victor Hugo !

Cette violente réaction littéraire sidère le Gros. Lui cisaille les rancœurs. L’abat. Albatros au soi, il a des flageolances dans la voix :

— Ah, j’ sus pas Victor Hugo ! bougonne-t-il.

— Non, mon loup, t’es pas Victor Hugo !

Béru me mendie de l’aide.

— Tu l’entends, Sana ? J’ sus pas Victor Hugo ! Elle est raide, celle-là : j’ sus pas Victor Hugo ! Se laisser traiter de pas Victor-Hugo par une pute qui fait son boulot du bout des doigts, merde !

Soudain, le naturel reprenant le dessus, il beigne le museau de la Mathilde et, d’un coup de son genou frisé aux fesses, la refoule dans la piaule.

— Je te vais montrer, salope, si j’ sus pas Victor Hugo !


5

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Le Bar Aka (y a une astuce dans l’enseigne) avoisine les Champs-Zé. Rue Agénor de la Cramouille, au 18, juste à côté du teinturier, tu peux pas te gourer. Ce qui le caractérise, c’est son côté feutré. Les vitres de sa devanture sont en bois, ce qui, tu dois bien le comprendre, ô Lecteur Abscons, ne facilite pas l’ensoleillement intérieur.

Au moment où je vais pousser la porte, Sa Majesté Béru Ier, roi incontesté des cocus de France et de Navarre, pose trois kilogrammes de main sur mon avant-bras et demande :

— Qu’est-ce on vient glander là ?

Je sors d’une poche la pochette d’aloufs réclame qu’il a dénichée devant la fenêtre de Kimkonssern.

— Français, vous avez la mémoire courte ! lui dis-je.

« Bar Aka, 18, rue Agénor de la Cramouille, Paris 8e. » C’est écrit en caractères un tantisoit mauresques.

Il secoue le récipient de dix litres qui lui sert de tête et m’entre sur les talons.

L’endroit est confidentiel. Rancard pour amoureux. Ya du reste broutage de mufles dans un coin retiré de la petite salle. Au rade, deux messieurs qui ne doivent pas redouter les affres du chômage jouent aux dés sans parler, sous le regard morne d’une fille pas plus locdue que ta femme mais qui doit mieux baiser. On n’entend que le bruit des bobs s’entrechoquant sur la piste feutrée. Les flambeurs nous accordent une œillade retapisseuse. Ils enregistrent notre curriculum sans allégresse et continuent leur partie. Mais je te fous mon bif qu’ils n’en recommenceront pas une autre et qu’ils décarreront sobrement après celle-ci.

On va se jucher sur des tabourets, non loin d’eux. Béru commande un pastaga et moi un Irish-Coca. Ensuite, silence. Dans le fond, le couple d’amoureux : un vieux kroumir déplumé et une friponne de vingt piges recommencent de s’entrelanguer ; lui en espérant goder, elle en se retenant de dégueuler. C’est la vie. La barmaid me guigne du coin de la prunelle, semblant, tu m’excuseras, mon Lecteur Hypospade, me trouver fort et fort à son goût. J’ai un bref moment de méditation sur l’aspect souvent incohérent de notre profession qui nous oblige à vivre des instants creux, comme celui-ci. Il est normal que j’y vienne, puisque, apparemment, les meurtriers de La Celle-Saint-Cloud fréquentent ce bar équivoque. Mais que puis-je y faire de positif ? Interroger la nana du rade ? Lui demander la liste de ses habitués ? Tu parles qu’elle me poufferait au nez.

Comme prévu, les deux rouleurs de dés abandonnent la piste verte. Ils jettent un bif sur le zinc et s’en vont sans même terminer leurs goduches, avec des airs affairés de gars qui se rappellent brusquement qu’ils ont rendez-vous chez leur notaire.

Le Gros me genouille du genou.

— Bon ? demande-t-il.

Il déteste l’inaction, Pépère. Lui faut sans cesse aller de l’avant.

Je téléphone un sourire irrésistible à la gonzesse plantée derrière le comptoir de faux acajou.

— C’est sympa, chez vous, dis-je.

Elle a un court haussement d’épaules.

Curieux comme dans certains endroits, les gens sont peu bavards. Comme si la moindre de leurs paroles pouvait se retourner contre eux, les trahir, les réduire… Comme si le bruit même de leur voix risquait d’actionner un détonateur.

— Vous devez marcher à l’apéro du soir, surtout, non ? je continue.

— Plutôt, admet la préposée.

— Pourquoi Bar Aka, le taulier est originaire d’Afrique du Nord ?

— Je ne crois pas…

— Vous ne le connaissez pas ?

— A peine, je suis nouvelle.

Pour l’accoucher, celle-là, tu peux d’emblée envisager la césarienne. Avec elle, c’est motus et va te faire mettre ! Elle me visionne avec moins d’agrément depuis que je lui parle. Elle me préférait beau et silencieux, que beau et causant.

Sans me décourager, je lui vote mon regard le plus langoureux. Un solo de violon à lui tout seul. Il ferait mouiller une paire de béquilles. Elle le subit sans flancher.

A cet instant, la porte s’ouvre. Quelqu’un va pour entrer, mais se ravise et referme précipitamment.

— Attends-moi ! crié-je à mister Dunœud en m’élançant.

Les Champs-Zé sont tumultueux, mais tu remarqueras que les petites artères d’alentour sont peinardes. Comme par réaction. La rue Agénor de la Cramouille est la plus quiète de toutes. Peu de commerces, des immeubles cossus, s’il n’y avait le va-et-vient des tomobilistes en mal de place où remiser leurs caisses, on croirait tous les jours que c’est dimanche. Une fois par semaine, il arrive que ce soit dimanche, alors on s’imagine presque en province.

Je mate droite gauche. Je fonce à gauche. Il était temps. Une seconde de plus et je n’aurais su pour quelle direction opter.

Le sprint des grandes performances ! En moins de pas longtemps, j’ai moi aussi obliqué dans la rue Henri-Tachan. La môme trace en direction d’une station de bahuts où un taxi, par miracle, est rangé. Je force l’allure et la rejoins au moment où elle mettait la patte sur la poignée.

— Laissez-moi ! hurle-t-elle, comme je la cueille par une aile.

Et au chauffeur :

— Aidez-moi, ce satyre fait rien que m’embêter !

Le driveur est un petit vioque à béret-mégot et Loulou poméranien dormeur sur le siège à côté. Pas partant pour les interventions chevaleresques. L’héroïsme, il a donné sa part en quatorzedixhuit. Depuis, il se garde pour lui.

— Allons, allons, morigène-t-il, faut pas se chamailler…

J’ouvre la portière arrière, sans lâcher la môme de ma poigne d’airain. L’oblige à prendre place et m’assois à son côté.

Le crabe du volant est emmouscaillé. Il aimerait qu’on faille faire ça plus loin.

— Champs-Elysées ! lui lancé-je.

— Mais on y est presque !

— J’ai des cors aux pieds, allez, filez, l’ancêtre, vous aurez un pourliche en rapport.

Apaisé, il démarre.

La gonzesse a cessé de rétiver.

— Qu’est-ce qui vous permet de m’emballer ? bafouille-t-elle, j’ai rien fait de mal.

— Je te dis pas le contraire, ma petite Maud.

— Ben alors, de quel droit…

— Ça y est, les grands mots, tout de suite : « le droit » ! Merde, on peut bavarder sans avoir besoin d’un avocat, non ?

— Je suis pressée.

— Penses-tu.

— Je vous jure.

— T’avais un rendez-vous ?

— Oui.

— Au Bar Aka ?

— Heu… oui.

— Avec qui ?

— Un client.

— Tu fais des extras ?

— Y a des michetons qui n’aiment pas venir chez Angèle.

— T’auras un peu de retard, voilà tout. Pourquoi as-tu fait demi-tour ? Parce que tu nous as aperçus ?

— Dites, je vais tout de même pas passer ma vie avec vous ! En vous apercevant, je me suis dit : « Mince, encore eux ! » et sans réfléchir j’ai fait demi-tour… C’est humain, non ?

— En effet, conviens-je, c’est humain. Et que je te coure après aussi, non ?


6

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O mon Lecteur Tentaculaire, la scène suivante se passe dans mon bureau époustouflant.

Au lever du rideau, on est seuls en scène, Maud et moi. Elle, dans un canapé de velours orangé, profond comme un tombeau, mais beaucoup plus moelleux. Moi, assis en face d’elle, sur un siège Knoll, d’où j’aperçois sa chaglatte, comme je te vois, sauf qu’elle est, soit dit sans te vexer, un peu plus engageante d’aspect. Vu sa profession, qui fait que rien de ce qui est humain ne lui échappe, elle a abandonné les funestes collants pour adopter le bas de soie, Maud. Rien que ça, et je me sens enclin à la sympathie à son endroit, et même à son envers, lequel, viens te mettre à ma place et conviens-en, vaut largement son endroit. Tu parles ! avec un slip aussi menu, rien qu’en fine dentelle… Aussi menu qu’une coiffe bretonne, de ces légères de la région de Pen’ Ajouir. J’m’régale ! Y a des spectacles, tu t’en lasses pas. Tu vas, ô mon Lecteur Tant-acculé, m’objecter que le fouinozoff d’une pute professionnelle ne devrait pas faire déclamer le regard d’un beau garçon aux conquêtes faciles. Alors t’objectes aussi mal que tu baises, ô mon Lecteur Tant-Enc… Car, pour ne pas apprécier la physionomie d’une jolie minouche, il faut être un con soi-même, n’importe sa propriétaire. J’ai dit ! On n’y revient plus. Je ne suis pas d’humeur à supporter l’ergotage, sinon je monte sur mes ergots.

Donc, face à face, fesses à face.

Un silence préambulatoire.

Qu’elle rompt, comme Jésus rompit le pain avant de le distribuer à ses apôtres en leur disant ceci-cela, comme quoi… Enfin bref, tu sais la suite.

— On est où, ici ? me demande-t-elle après un regard admiratif.

— Dans mon pied-à-terre…

— Ça gagne tant que ça, un poulet ?

— Plus.

Elle ricane, ouvre son sac, en sort une cigarette mentholée que je lui allume galamment.

Elle expulse la fumaga, raide dans ma direction, mais le nuage se dissipe avant de m’annezrir.

— Tu veux que je te dise, Maud, pourquoi nous sommes des mal-aimés, nous autres poultocks ?

— Allez-y !

— C’est parce qu’on ne croit pas au hasard, petite.

— Deux points à la ligne ?

— Que les tâtonnements d’une enquête me conduisent dans ton clandé, puis dans un bar où tu rappliques peu après, voilà qui me branche sur le secteur illico. Toi, tu vas me dire « pur hasard », ce qui est ton rôle, au début du moins. Moi, je vais te répondre : « mon cul ».

— En attendant cessez un peu de mater le mien, grogne-t-elle en serrant ses jambes.

Ce qui indiquerait qu’elle a de la présence d’esprit, la mâtine, et que je l’impressionne peu.

Entrée fracassante de Béru, rouge de rage.

— T’en as de bonne, Técolle ! Me mouler comme un colombin à ce rade, sans explicances, j’ai eu l’air glandu ! Un quart d’heure et tu reviens pas, mais qu’est-ce y t’a pris ?

— Il m’a pris cette petite chérie, Gros. Qui s’apprêtait à entrer au Bar Aka mais qui s’est taillée en nous y voyant.

— Voiliez-vous ça, glapatouille Sa Majesté, soudain calmée. Et qu’est-ce é donne comme raison de son altitude ?

— On en était là au moment de ta forte intrusion, Alexandre-Benoît.

Le Mammouth prend place sur le canapé, auprès de Maud que cet impact fait basculer contre lui.

— J’arrive donc en début de séance, fait-il. J’aime.

Il croise dix énormes saucisses sur un bide d’une capacité de deux hectolitres et attend, comme un maquignon qui s’apprête à écouter la lecture d’un testament le concernant.

Maud rame un peu en arrière pour échapper à la zone d’attraction du Monolithique.

— Ecoutez, fait-elle, ne vous préparez pas à prendre un pied de toute beauté, les hommes, parce que j’ai pas grand-chose à vous dire…

— C’est toi qui le dis, susurre l’Epouvantable.

La jeune fille de bonne famille hoche la tête.

— Je le dis parce que c’est vrai. J’ai jamais eu de turbin avec la Rousse, vous pouvez vérifier…

Sonnerie du téléphone intérieur. Je sais qu’il s’agit de Mathias. Je décroche et branche la communication sur l’ampli d’ambiance afin que tout le monde puisse en profiter.

— Patron ?

— Je t’écoute, Rouquemoute !

— Elle s’appelle Madeleine Ladurite, domiciliée Cité Bergère. Travaille dans la galanterie depuis cinq ans, après avoir divorcé d’un certain Duchelin, comptable. Casier judiciaire vierge. Elle paraît vivre seule et on ne lui connaît aucune attache dans le Milieu.

— O.K., merci, fils.

Je raccroche.

La « Maud » paraît stupéfaite.

— Eh ben dites donc, c’est plaisant dans votre garçonnière. Et les nouvelles vont vite. En tout cas, vous voyez que je ne vous bourrais pas le mou !

— Effectivement, y a préjugé favorable, ma poule. C’est pourquoi il ne faut pas gâcher sottement une si bonne impression par des menteries. Raconte-nous ce que tu sais et on restera amis à la vie à la mort.

— Mais le hic c’est que je ne sais rien !

— On croit parfois ignorer des choses parce qu’on n’a pas pris conscience de ces choses, ma gosse.

Elle secoue la tête. J’aime bien ses taches de rousseur à la Jobert (pas Michel, Marlène) et son regard noisette, un peu triste. D’après ce qui se dessine, cette grognasse a dû se foutre au tapin par fatalisme. Désabusée, elle s’est dit que, pour assurer la matérielle, autant ce procédé qu’un autre.

— Ecoutez, Julie était une copine. Elle venait souvent dans ce bar…

— Elle y avait des relations ?

— Pas précisément, seulement elle habitait dans le même immeuble. Alors c’était devenu son point de chute.

— Elle vivait comment, Julie ?

— Comme moi : seule. C’est pour ça qu’on était devenues amies. Oh, elle avait eu deux ou trois amants, mais ils la faisaient chier. Elle me disait toujours : « On se tape trop de jules dans une journée pour avoir envie de s’en faire un de plus en rentrant et de lui repasser ses chemises en supplément de programme. » Elle avait raison. Vous savez, la pute drivée par un mac, c’est de plus en plus de l’histoire ancienne. Sans faire partie du M.L.F. on peut tenir à son indépendance. Ce qui nous empêche pas, de temps à autre, les week-ends ou aux vacances, de se payer un petit matou pour jouer à l’honnête bourgeoise.

Je lui souris. Quand je te disais que c’était une sceptique, cette fille. Un mauvais départ l’a faussée. Elle a choisi la solution de facilité en se forgeant une philosophie sommaire. Sûrement mal baisée au début. Si bien que l’acte physique, pour elle, ne tire pas à conséquence.

— Allez, on revient au Bar Aka, fillette.

— Et alors ?

— Raconte !

— Mais raconter quoi ? J’y prenais souvent un pot en compagnie de Julie. On taillait une bavette avec Laura, la barmaid. Un mot gentil aussi avec des habitués. Ils nous ont baratinées au début, mais on leur a annoncé qu’on était des putes et ils n’ont pas insisté. Les hommes aiment les putes quand elles sont dans leur élément, pas quand elles sont « en civil ». Ils redoutent des complications.

— Parmi ces habitués, vous êtes devenues particulièrement potes avec certains ?

— Pas particulièrement. En tout cas, moi non.

— Et Julie ?

— Elle me l’aurait dit.

— Pourquoi as-tu rappliqué au Bar Aka, puisque ta copine est morte ?

— Justement : pour annoncer la nouvelle.

— Tu n’avais pas de rendez-vous ?

— Non.

Mon regard lui fait détourner le sien.

— Oui, reprend-elle, je sais, je vous ai dit que j’avais un rancard, mais c’était pour avoir la paix. J’ai répondu au plus vite, quoi. Vous devez piger, non ?

— Bon, tu voulais annoncer la nouvelle, mais à qui ?

— A Laura, la barmaid.

— Ça urgeait ?

— Pas une question d’urgence. La mort de ma copine nous a bouleversées, chez Angèle. Moi j’ai eu envie de venir parler d’elle, c’est humain, non ?

Avec elle, tout est « humain », « logique », « normal ». Et elle te prend à témoin. Elle fait partie de ces gens qui, bon gré, mal gré, te foutent dans leurs coups en requérant ton approbation tacite. Ils te mettent devant le fait accompli de l’acquiescement préalable. Font appel à ton bon sens dont ils feignent de ne point douter.

Rien de ce qui est humain ne m’est étranger, assuré-je, car je cause couramment les pages roses du Larousse. Allez, viens, ma poulette !

— Où ça ?

— Au Bar Aka.

Elle paraît pas emballée chouchouille.

— Pour quoi faire ?

— Ben… Parler de Julie. C’est humain, non ?

Elle sourit, sans rancune, soumise (c’est son job, non ?) à ma volonté poulardine.

Je murmure deux trucs à l’oreille en forme de cratère d’Etna du Mammouth.

Lequel opine.

Et puis on s’en va.

Tu viens aussi, ou tu te fais une pogne en nous attendant ?


7

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Rien n’a changé au bar, sauf que les deux amoureux démonstratifs ont mis les adjas et qu’ils sont remplacés par un vieux bonze, style officier supérieur en retraite (y a d’ailleurs pas que les officiers âgés qui connaissent la retraite, hein ? Bon, j’insiste pas).

La Laura écoute son transistor à l’intérieur duquel un jeune faon brame qu’il m’aime : « Je t’aime, je t’aime, je t’âaime… » D’une voix à recevoir une paire de beignes pour qu’il cesse un peu ses conneries vocales.

En nous voyant radiner, elle garde un self-control que tu serais étonné. La manière qu’elle imperturbe, vraiment, ça touche au grand art. Exactely comme si elle ne connaissait pas Maud. Faut qu’icelle lui gazouille un gentil : « B’jour, Laulau » pour qu’elle décide un sourire à huit francs vingt-cinq la botte.

Je me rejuche sur tabouret girafien. Maud idem. Les deux polkas n’osent se défrimer. Y a gêne caractérisée entre elles. A cause de ma présence.

— Ce sera quoi, ma gosse ? posé-je la question à Maud.

Qui répond :

— Gin-tonic.

— Deux !

La Laura ouvre son réfrigé et cueille deux petites boutanches.

— Eh bien, tu ne lui annonces pas la nouvelle ? engagé-je.

Maud hausse les épaules.

— Si vous trouvez qu’on peut être d’humeur causante, avec un chaperon comme vous.

— Quelle nouvelle ? ronchonne la môme Laura.

Alors Maud :

— Julie est morte !

Laura marque un temps d’arrêt.

— Ah bon ! c’est pour ça…

— Pour ça, quoi ? je m’empresse.

— Que je ne l’ai pas vue de la journée.

— C’est un motif valable, non ? tais-je en la regardant.

Elle ne cille pas.

— Accident ? questionne Laura.

— Causé par un rasoir. Elle a eu la gorge tranchée.

— Ah bon ! c’est pour ça, répète-t-elle, peu soucieuse de faire étalage de son vocabulaire.

Et moi, derechef :

— Pour ça quoi ?

— Que la volaille drague dans le secteur…

— Mettez-vous à sa place, à la volaille.

— Je préfère la mienne.

Elle nous sert. Avec cette foutue bougresse, la converse s’engage aussi mal qu’un zob d’âne dans le chas d’une aiguille. Elle regarde derrière moi, fait un geste d’acquiescement, et va à la table de l’ancien officier à rosette et à dentier bâclé.

— Douze francs !

Le monsieur sort de la vaisselle de poche et règle son écot. Puis se lève et rajuste son loden grisâtre avant de sortir. Comme il parvient à ma hauteur, j’étends le bras.

— Partez pas tout de suite, m’sieur, lui lancé-je, on ne s’est encore rien dit.

Malgré qu’il soit en contrebas de ma personne, il le prend de haut :

— Dites donc, vous !..

— D’accord, je vais dire…

Ma carte, pour lui clouer le bec. Il semble paniquer de la prunelle en lisant les six lettres si moelleuses, si rondes, si lubrifiées.

— Mais, qu’ai-je fait ? demande le cher vieilloque d’une voix où frémit un début d’épouvante avec effet rétroactif.

— Nous ne nous intéressons pas uniquement aux gens qui ont « fait quelque chose », mon colonel.

Il cabre.

— Vous me connaissez ?

Dis : j’ai mis juste. Poum ! Colonel… Ça me fait poirer. J’aime bien. J’aime que mon petit doigt ne me balance pas de vannes. Pour le récompenser, la prochaine fois que j’explorerai le slip d’une dame, il sera du voyage, le chérubin.

— Maud, murmuré-je, fais-moi plaisir, va t’asseoir au fond du bar. Et vous, colonel, venez par ici. Vous, miss Laura, n’abandonnez pas votre tiroir-caisse, les temps ne sont pas sûrs.

Ayant ainsi dispersé mes effectifs de manière à interrompre toute communication entre ces trois personnes, j’entreprends le colon :

— Vous aviez rendez-vous avec Maud, n’est-ce pas ?

— Avec qui, dites-vous ?

— La charmante polissonne qui m’accompagne. J’ai vu votre mouvement quand nous sommes entrés. Vous avez commencé de vous lever, mais vous vous êtes ravisé en constatant qu’elle n’était point seule. Vous êtes un homme d’honneur, mon colonel, vous n’allez pas vous mettre à nier ou à ergoter comme un petit loulou de banlieue. Je suis flic, mais homme avant tout ; un policier et un militaire sont faits pour se comprendre, s’assister au besoin. Où irait la doulce et belle France, sinon ? Elle, déjà tant bafouée de toutes parts ? Bernée, écumée, mise à sac ! Je comprends fort bien que vous n’avez pas rendez-vous avec cette galante enfant pour enfiler des perles, à moins que vous ne considériez son aimable popotin comme une perle de culture. Je sais les exigences de la nature humaine. Votre femme n’est plus jeunette et a maintenant d’autres soucis que ceux de l’alcôve. Mais à vous, vos appétits sexuels sont intacts. Vous êtes resté jeune, mon colonel, ardent comme un saint-cyrien. Donc, vous avez besoin de compensations…

Son regard pour prises d’armes en tout genre reste fixé sur la ligne bleue d’un porte-jarretelles. Il est en conflit ouvert avec sa conscience. Il a l’honneur qui fait des bulles, comme de l’aspirine effervescente.

— L’objet de ce préambule, de grâce ? il me demande authentiquement.

— Mon colonel, n’intervertissez pas l’ordre des réponses. Satisfaites à ma question, je satisferai à la vôtre d’un même cœur honnête, dégagé de toute arrière-pensée.

Gagné par ce mimétisme de langage (je suis le caméléon du parler), mon terlocuteur a un bref affaissement du maxillaire, comme pour libérer une jugulaire invisible.

— Soit, se soumet-il, j’accepte de faire droit à vos questions.

Un élan joyeux déplace légèrement sur la droite la fermeture Eclair de ma braguette. Tu croiras si tu pourras, mais depuis que je suis officiellement flic privé, ma psychologie a changé. Je prends les choses et les gens par le travers, me sentant moins bulldozer de la vérité que lorsque j’étais poulardin en titre, commissaire réputé, à la solde d’un gouvernement susceptible de se modifier d’un jour l’autre. Maintenant, j’agis en nom. Je suis M. San-Antonio, quidam. Mes pouvoirs tournent en fumée, s’estompent. Vont devoir être remplacés par des astuces.

— Donc, cette aimable personne contribue à votre équilibre sensoriel ?

— Affirmatif ! répond l’ancien officier (mais un officier de carrière devient-il jamais un « ex »-officier ?) comme s’il exprimait devant la passoire d’un walkie-talkie.

— Comme vous êtes un être plein de fantaisie, vos ébats ne se limitaient pas à deux, et vous vous assuriez la participation active d’une seconde jeune fille : MlleJulie ?

Léger sursaut. La mâchoire saille à nouveau. L’œil se minéralise. Mais un mot sort de ses lèvres minces, comme une piécette d’une tirelire à la renverse !

— Vrai.

— Cela se passait dans le logement de Julie, au-dessus ?

— Affirmatif.

— Puisque vous me recevez cinq sur cinq, mon colonel, reconnaissez que vous êtes ici présentement pour subir le charmant assaut de ces donzelles ?

— Exact.

— Habituellement, les choses se déroulaient de quelle façon ? Vous les attendiez dans ce bar ?

— Juste.

— Elles arrivaient ensemble ?

— Pas nécessairement. Cela dépendait de leurs…

— Occupations.

— Voilà.

— Et quand, comme aujourd’hui, c’était Maud qui arrivait la première ? Vous attendiez Julie ?

— Non, nous prenions un verre et nous montions.

— Maud avait la clé ?

— Elle la demandait à la barmaid.

— Merci. Un instant, je vous prie…

Je m’approche du rade. La fille écoute la crise de foie d’un chanteur pop à son transistor. Rappelle-toi que le gars a dû picoler comme une vache, et des drôles de saloperies, tellement qu’il est malade, qu’il fait des beurgs, des rrhâo, des huggg, entrecoupés de grands cris de souffrance, voire de mots désespérés : « Oh non ! Au s’c’rs ! J’ mal ! Touâ ! Mouâ ! Holala ! » Il crie à s’en péter les ficelles. Qu’on sent bien, le malheureux, qu’il se roule à terre, tout en causant. Qu’il a pas que la gorge d’atteinte, mais aussi le tube, l’estom’, la tripouille, tout bien, jusque z’au fond des burnes pour avoir pareillement mal. Et tu croirais qu’on lui porte secours ? Zob ! Les gugus de sa formation font comme si rien n’était, comme si de rien n’était, comme si de rien n’étron. Ils musiquent pour essayer de couvrir ses hurlements, sa lamentation. Non-assistance à chanteur en danger, ça pourrait leur valoir des ennuis dans un pays moins civilisé que le nôtre !

J’avance ma main par-dessus le comptoir et j’enfonce la touche noire du transistor. Silence.

— Ça fait du bien quand ça s’arrête, non ? dis-je à Laura.

Et je lui fredonne, très Sinatra de la belle époque, avant que le Franky se mette à ressembler à un vieux loufiat renvoyé pour alcoolisme :

« O Laura, visage entrevu… »

Elle décolle sa prunelle de mon faciès ensorceleur.

— Que voulez-vous ?

— La clé.

— Quelle clé ?

— Celle de Julie.

— Ça ne va pas, non ?

— Si. Paraît que vous avez la clé de sa taule, aboulez, jouvencelle.

— Julie me l’a confiée, et je n’ai pas le droit de la remettre à quelqu’un qui…

Le téléphone sonne. Elle marque un temps d’incertitude, puis tend la main sous le comptoir pour emparer le combinoche.

— Bar Aka ! annonce-t-elle.

On lui dit quelque chose d’assez court pour sembler bref. Elle reste impavide et raccroche sans avoir proféré en réponse, le brouillon d’un projet de syllabe.

Je réitère mon solo de charme. Velours, miel et mandoline.

« O Laura, visage entrevu… »

Ecoute, mon Lecteur Epileptique, est-ce mon timbre qui lui donne quittance de ses scrupules ? Ou mon regard de braise auquel la vipère la plus chevronnée ne résisterait pas ? Ou encore la force tranquille et rayonnante qui me part de l’épicentre pour irradier ma périphérie ? Toujours est-il qu’elle prend une clé dans un tiroir-caisse et me la tend. Une clé plate, numérotée, munie d’un porte-clés ayant comme breloque une minuscule bouteille de champagne en plastique.

— Merci, douce Laura. Si vous me proposiez la clé de votre propre appartement, je serais le plus heureux des hommes.

Elle ne me vote même pas une grimace.

Tant pis. Pourtant, au départ, j’avais l’air d’être son genre. Peut-être le redeviendrai-je ?


J’avoue ne pas comprendre, muronchonne le colonel, dans l’escalier qu’il gravit d’un pas de chasseur alpin.

La grinche lui revient, à mesure du fur que le temps s’écoule. Les gens à dignité, tu parviens à les effaroucher, mais ils retrouvent leur assiette au bout de pas longtemps. Chez eux, la dignité est un contrepoids. Un contrepoids, t’as beau faire, il est là, joue implacablement son rôle et rétablit l’ordre.

Pas que je le laisse partir à ébullition, ce birbe, que sinon il va bientôt me mettre aux arrêts de vigueur.

— Tiens, c’est vrai, dis-je, comme me parlant à moi-même.

Le ton est tel que l’officier s’arrête, comme un chien de chasse sur le point de lever un faisan et se retourne.

J’ai un sourire ineffable.

— Je ne vous ai même pas demandé votre identité, dis-je, désinvolte.

Il s’étrangle.

— Est-ce vraiment indispensable ?

Sa voix a dégringolé de dix octaves et de douze gustaves.

— Ben, dites…

Ma réponse qui n’en est pas vraiment une lui démolit le mental.

Il se tient à la rampe pour terminer son ascension. Je surprends un sourire apitoyé sur les lèvres de Maud. Elle connaît bien les hommes, y compris les messieurs. Plus elle avance dans les vits, plus elle connaît les messieurs respectables. Et plus elle connaît les messieurs respectables, plus elle se fait une idée juste de la respectabilité. Elle sait à quel point ils y tiennent. Elle sait aussi qu’elle et ses compagnes sont à la charnière de cette respectabilité, et qu’elles la font craquer un peu, sans bruit, discrètement.

— C’est ici !

Elle désigne une lourde de bonne apparence, épaisse, cossue comme un cercueil bourgeois. De fortes moulures pleines, du cuivre encaustiqué.

J’ouvre. Le colon se coule dans le logement, les épaules en retraite de juin 40. Il a l’habitude de cette plongée dans le déshonneur. Dans le fond, il ne déteste pas ce frisson qui lui monte de l’oigne au cervelet au moment où il cesse de vaquer pour devenir « un client vicieux ».

Il est là, dans une petite entrée tendue de papier de riz clair, essoufflé par l’âcre émotion. Peureux, lui, l’homme de bravoure, effrayé par lui-même — et par qui donc pourrait-il l’être, cet anti-lâche ?

Appartement charmant, sans histoire, coquet, personnalisé dans un certain sens. Quelques meubles Charles X, clairs. Des coussins gais. Des lithos de Léonor Fini… Un grand — mais alors vachement grand — canapé où il doit faire bon batifoler. Sympa. Bien sûr, comparé à l’austère logis du colonel, y a un monde, un demi-monde de félicités.

Il se tient tout foutriquet contre le montant d’une porte. Horriblement gêné de se retrouver sur le terrain de ses exploits en présence d’un policier.

Et moi, tu sais quoi ? Faut me croire, sinon je te confierai plus jamais rien, ô mon Lecteur Papelard, moi, je me demande ce qui m’a pris d’entraîner ce vieux nœud jusqu’ici. L’humilier ? Pas mon genre. Jamais à mal escient. Alors, pourquoi ? De quelle utilité peut-il m’être, cet ancien aboyeur ? Ce crève-bonshommes en fin de parcours ?

— Ça se passait comment, la séance ? demandé-je à Maud.

Elle hausse les épaules, mécontente. Elle non plus, elle pige pas. Je la surprends, la déroute. Pas en bien. Elle me croyait pas gratuit dans mes actes. Et là, ça tourne à la basse brimade. C’est aussi con que lorsque le bonhomme qui nous accompagne obligeait des jeunes gens à se traîner dans la boue à plat ventre simplement pour les crépir de merde, les « aguerrir ». Alors qu’on devrait plutôt « apairir » les jeunes.

— Qu’est-ce que vous voulez qu’on vous dise ?

Moi, rien. Moi, en tant que personnellement, comme dit Béru l’authentique, je m’en tamponne. C’est mon instinct qui a décidé de savoir. C’est lui qui nous commande, à tous. Nous contraint.

— A trois, cela se passait de quelle façon ?

Elle soupire, furax :

— Oh, merde, c’est du vice, ou quoi ?

Du vice ! Les prouesses matelassières du vieux guerrier à roulettes !

— Admettons, rétorqué-je sobre et sombrement.

Elle accentue sa désapprobation d’une lippe dont je me contrebranle.

— On lui montait un petit spectacle, dit-elle, n’est-ce pas, Gros Lapin ?

Le colonel Gros Lapin regarde ailleurs. Ailleurs, là qu’il aimerait se trouver présentement. Tiens : sa première caserne, malgré qu’il n’y eut pas de chasses d’eau dans les vouatères…

— Genre Casino de Paris ?

— Plutôt quatorze Juillet.

— C’est-à-dire ?

Elle va à un minicassette posé sur une commode en bois fruitier (on devrait la placer sur un compotier), vérifie la plaquette engagée et la branche.

Une musique militaire éclate : Sambre et Meuse. Maud se met à genoux et retire un truc assez long de sous ladite commode. Il s’agit d’un drapeau français enroulé sur sa hampe.

Le colonel rectifie la position. C’est physique. Un cheval de cirque, il entend Dzim boum boum, le v’là qui travaille du prosibe. Le colon Gros Lapin, lui, de voir les trois couleurs déroulées, pendouillantes, bien propres, il est en hypnose instantanée. Fixe ! Garrrrrde à vous ! « Si tu ne m’aimes pas je vous aime, et si je t’aime prends garde à vous ! Carmencita ! Olé !

Maud m’agrippe de la prunelle.

— Ça lui fait de l’effet. On se filait à poil, Julie et moi. Je tenais le drapeau, comme à un défilé, le bout de la hampe calé dans mon nombril. Pendant ce temps, ma copine le suçait. Il jouissait en faisant le salut militaire. Ça ne manquait pas d’une certaine grandeur.

La sexualité prolongeant le patriotisme. Servitude et grandeur militaire !

« Le régiment de Sambre et Meuse marche toujours au cri de Liberté. De liberté ! Cherchant, la route glori-euse, qui nous conduit à l’immortalité. »

Lui, elle le conduisait au fade, la route glori-euse. Il mouille, le colon. Son regard perdu dans la légende française apprivoise déjà des visions paradisiaques. Faudrait pas lui bousculer la membrane pour qu’il écope sa glandaille. L’instinct, que je te dis… L’irremplaçable instinct.

Comme moi, en ce moment, que je ressens l’état d’alerte dans ma personne, haut en bas, partout, jusque z’en ses profondeurs énigmatiques…

Sambre et Meuse se termine dans une fulmidarde envolée de cuivres-rantamplans.

— Après, c’est la Marseillaise, prévient Maud, on avait pris l’habitude de baisser le son à ce moment-là, à cause des voisins.

La cassette mouline en silence. Puis une voix d’homme demande :

« Tu repiques directement sur tourne-disque avec ce machin-là, chérie ? »

On n’a pas le temps de capter la réponse. « Elle » éclate, vibrante comme au bon vieux temps qu’elle ressemblait encore au Goût suave du Singe de sa Majesté Britannigugusse.

Je coupe, rembobine de quelques centimètres. Renclenche.

« … rectement sur tourne-disque avec ce machin-là, chérie ? » De ces scories qui subsistent dans les enregistrements d’amateurs. Après, on trouve que la suite est parfaite, et on s’hasarde plus à l’effacer…

Je retire la cassette de l’appareil, la coule dans ma fouille.

— Ça vous intéresse ? demande Maud.

— J’adore la musique militaire, moi aussi. Seulement, moi, au lieu de me faire triquer, comme Césarin, elle me donne à réfléchir.

Je les défrime.

— Donne-moi ton adresse, Maud. Et vous aussi, mon colonel.

Il éternue une protestation.

— Moi, mon, ma, que je… Est-ce vraiment indispensable ? Car enfin… Ma carrière est là… Bon, une fantaisie de retraité parfois, je ne dis pas. Mais les états de service, hein ? Dites, mon garçon ? Le service ?

— Il est compris, réponds-je.

Ça ne fait que l’hargniser, cette bouture de plan de boutade qui monte au nez.

— Ne vous gaussez pas, policier ! J’ai droit au respect. Deux blessures, onze citations. Médaille militaire, officier de la Légion d’honneur, maire de mon village dans le Calvados. J’ai des appuis, des relations, le bras long, l’oreille de deux ministres…

— Un vrai toréador ! Je ne vous demande pas votre curriculum, mon colonel, mais seulement votre adresse. Cela dit, rassurez-vous, ce n’est pas pour faire éclater un scandale, simplement la vérité. Tout me porte à croire que vous n’entendrez plus parler de moi. Mais je dois envisager le cas où… N’est-ce pas ?

Il pousse un petit gémissement. Tire son portefeuille solennel, en veau frileux. Dans un compartiment, il y a quelques cartes de visite. Il en pêche une, la dissimule dans le creux de sa main, me la tend, comme on file pudiquement un pourboire à son député qui vous a obtenu une faveur.

Le rectangle de bristol est constellé de signes. Ça ressemble à la page informateuse des guides culinaires, là qu’on explique ce que veut dire une maison avec trois tours, deux toques juxtaposées ou quatre fourchettes à la queue leu leu. Des décorations. Les importantes et puis les autres, des inconnues, pas vibrantes, mais dont les rubans sont si jolis, et qui font si bien nombre dans une batterie de cuisine. Colonel Alexandre Legrand, Saint-Jobard, Calvados.

Maud a griffonné ses coordonnées sur une feuille de bloc. Elle ne se donne même pas la peine de l’arracher pour me la présenter.

— Programme ? demande-t-elle.

— Vous pouvez aller vous aimer ailleurs, mes amis.

Une identique détente se lit sur leurs bouilles préoccupées.

Ils se débinent, sans un mot.

Le colon me hoche la tête avant de sortir.

La porte se referme.

Je me laisse tomber dans un fauteuil tendu de velours beige. A côté dudit, se trouve une table de verre à roulettes lestée de boutanches diverses et de verrerie comme on en trouve dans les boutiques à cadeau.

Je me verse une belle rasade de vodka. Dommage qu’elle soit tiède. Note qu’il doit bien y avoir un réfrigérateur dans l’appartement. Mais j’ai la flemme. Ce studio me plaît. Il est gai. Devait faire bon s’y attarder en compagnie de celle qui l’occupait.

Ma pensée va au cadavre dont la gorge bée… A ce beau visage vide, blanc de marbre, anéanti pour toujours.

L’appartement, pour sa part, continue de vivre sa vie douillette et accueillante.

De mes deux pieds simiesques, je parviens à choper le cassettophone sur la table basse. Je le propulse en l’air, le rattrape. Rebranche la cassette…

Marrant, cette fois, j’ai la phrase dans son entier : « Tu repiques directement sur tourne-disque avec ce machin-là, chérie ? »

Non, aucune erreur n’est permise : c’est bien la voix de Hans Kimkonssern, son accent bizarre, à la fois germanique et latin…

Puis, Marseillaise.

Tu crois, toi, que le jour de gloire est arrivé ?


8

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Ecoute, ô mon Lecteur Fécond, je déplorerais que tu me prisses pour un ivrogne, mais faut tout de même que je t’avoue une chose, j’ai liquidé la bouteille de vodka.

Elle était à peu près pleine lorsque je l’ai entreprise. Et maintenant elle est aussi déserte que le képi d’un vieux-douanier-corse-ayant-souffert-d’une-méningite-étant-enfant.

Pourquoi cette éclusade ?

Parce que. Ça s’est produit naturellement. Un besoin. Ma première enquête de « private ». Me sens tout bête dans ma garcerie de peau. Désemparé. Un peu ce que ressent l’élève pilote qu’on lâche seul pour la première fois et qui regarde le sol, d’en haut, en se disant qu’il va devoir s’y poser en n’ayant à sa disposition que les commandes de l’appareil et son acte de contrition dont il se rappelle davantage l’air que les paroles.

Paris Detective Agency ! Pompeux, non ? Gosserie, comme toujours… Les hommes ne peuvent pas s’empêcher de jouer à être des grandes personnes pour rire.

J’en compose le numéro que je n’ai pas encore parfaitement mémorisé, comme on dit dans le langage d’aujourd’hui, me goure, recommence, et obtiens l’organe affairé de miss Claudette.

Elle doit être en train de se passer une crème Carita sur un point quelconque de sa géographie, car je sens qu’elle tient le combiné juste avec le petit doigt, les autres étant gras.

— Paris Detective Agency écoute ! récite la donzelle d’un ton concentré.

— Passe-moi Béru, salope ! et planque ton pot de crème hydratante, que si quelqu’un venait, ça ferait agence Lancôme, notre gourbi !

Merde, je savonne en parlant. La vodka ! Liquidée en solitaire, rien de plus traître, t’as la causance qui se fourvoie sans que tu puisses t’en rendre compte. Tu te crois impec, mais dès que tu as un contact externe, tu mesures ta délabrance. Me v’là beurré tartine, Lecteur de mon Calbute-le-plus-surmené. Une bouteille de Moskovskaïa, en bectant, je l’efface en beauté, sans turbulences du zygomatique. Mais à cru, commak…

— Qu’est-ce qui vous prend, patron ! indigne Claudette.

— Ose prétendre que t’es pas en train de t’oindre les miches ou les bajoues ?

— D’abord je n’ai pas de bajoues !

— Allez, aboule le Gros et va te faire aimer par ton gazier de service.

Un tutuuuuttt. Puis le bruit d’un mixer en action qui se débat avec de la viande nerveuse.

— Qu’ c’ t’ l’app’reil ? s’informe le Gros qui doit être occupé à bouffer un caïd sandwich aux rillettes attardées.

— Lui, Infamure !

— Ah bon, j’ t’ dais t’n’ app’l.

— Alors ?

— J’ t’ léphoné à la barman. J’y ai dit la sgfrahjgfbngklitgj…

— Finis ce que tu as dans la gueule !

— C’est ce dont je faisais.

— Ne remords plus dans ton tas de canigou avant de m’avoir expliqué.

— Inquiète-toi pas. Je t’ disais donc que j’ai dit à la barman la phrase que c’était convenu : « La môme Julie s’est fait rectifier. Prévenez les autres dare-dare. »

— Et puis ?

— Et puis rien, mec. Elle a raccroché sans répondre. J’avais demandé par l’autruchement de Mongamind qu’on mite le turlu du Bar Aka à la table d’écoute. Personne ne l’a tutilisé depuis ma propre escommunication.

Je soupire.

— T’es déçu, grand ?

— J’ sais pas…

— T’as une drôle de voix.

— Je dis rien !

— Alors t’as un drôle de silence. On dirait qu’ tu te fais chier la bite, mon Loulou, vrai ou faux ? C’est la Grande Carrée qui t’ manque, avoue ? A propos, mister le Vieux a appelé, il est furax, il dit comme ça qu’on se fout de sa poire. Et qu’on a tort de se prendre pour des…

— S’il rappelle, dis-lui merde. Rien d’autre à signaler ?

— Si : Pinuche est de retour avec la bonniche à Lhurma. Une mistoune assez marrante, pas le genre que je m’imaginais. Délurée, si tu vois ? Elle renaude comme quoi faut qu’elle rentre à son bercail pour le boulot… Nous, on lui a rien appris. Pour la faire tenir tranquille j’ sus été y acheter des pâtisseries. Qu’est-ce on en fait ?

De la bonniche en conserve. Gardez-la-moi au chaud jusqu’à ce que j’arrive.

— T’en as pour long ?

— J’ sais pas.

— T’es loin ?

— Au-dessus du Bar Aka.

— Une planque ?

— Même pas.

— Alors qu’est-ce tu branles ?

— Personne. Je gamberge.

— Seul ?

— Avec une bouteille de vodka.

Popomme Pomme Pomme glousse.

— Ah bon, je m’esplique ta voix mélanco. Dis, elle doit plus beaucoup gamberger, ta bouteille, quant à elle, car je devine qu’elle a la tête vide !

Il rit, je raccroche.

Combien de temps ai-je passé dans ce fauteuil, à boire et réfléchir ? Plus d’une plombe. D’ailleurs je pensais à quoi ? A l’affaire ou à ma vie ?

Faut te secouer, mon Totonio. Une nouvelle existence, c’est pas en buvant de la vodka que tu te l’organises.

Je me lève. Me semble que le plancher a un léger frémissement. Et puis non : il se stabilise.

Rassuré, je me rassois. Du moment que ça colle maintenant, ça collera aussi bien plus tard.

Ce qui me surprend le plus, dans tout ça, comme toujours, c’est moi. Je comporte si bizarrement, sans toujours avoir une idée maîtresse. Je procède à l’intuition. Au bon plaisir de mes indécisions. Ainsi, tiens, pourquoi ai-je fait grimper le colon et la pute dans cet appartement ? D’accord, ça m’a conduit à une découverte ; mais celle-ci n’était pas prévisible, pas même envisageable. Donc, en agissant gratuitement, j’ai obtenu du positif. Trop simple, mon lapin. Un locdu s’arrêterait là. Ne raisonnerait pas plus loin. Il se dirait : « Bon, ben c’est comme ça ! » Alors que ça n’est jamais comme ça. Ou si rarement…

Faut que je me contraigne à filer plus loin. Que j’explore les limbes de mon sub. En v’là un qui en sait chouille sur le sujet.

Alors j’essaie. Maintenant, ô mon Lecteur Détrempé, c’est la bouteille de whisky qui me fait de l’œil.

Un flacon d’Irish à étiquette noire et dorée, très véry nice. Elle clignote comme un feu d’ambulance.

Mais non, si je l’affronte, ce sera Fort Alamo dans ma soupente.

Je te disais quoi ?

A propos de mon subconscient ? T’ t’ rappelles déjà plus ? Oh, oui : il a commandé l’opération à cause de tu sais quoi ? Une obscure association d’idées. Le processus, si j’essaie de le reconstituer, c’est environ ça : colonel-Julie… Julie-ancien espion nazi… Une vague parente, somme toute. La guerre. Julie la radasse s’est épongé deux anciens ennemis. Et puis après ? Si on se contentait de points communs aussi faiblards, dans notre job, on n’irait pas loin.

Je caresse la bouteille pleine. Je sais exactement le léger claquement qui se produirait si je dévissais le bouchon de métal pour la dévirginiser, cette quille.

Alors, quoi ? Rien qu’un mignon, un « baby » comme ils disent ces pafs-à-rade. Pour justifier l’effraction du goulot ? Un seul, promis, juré, foie de Santantonio !

Je tourne d’un coup sec. Le petit bruit charmeur se produit.

Dévisse. Renifle. Y a bono. Je préfère l’Irish au scotch, à cause d’une affiche de voyage sur l’Irlande, que ça représentait une roulotte pour touristes dans un paysage de verdures indicibles.

Un doigt. Pas en large : en long ! Comme ça, y aura plus à y revenir…

Sur ce, le téléphone retentit. Je mets un instant à trouver l’appareil, posé derrière le canapé, à même le sol. Le combiné est gainé d’un truc en feutrine verte qui ne le fait pas plus beau, mais le rend d’un maniement plus difficile. Cette masse inhabituelle, dans la main, a quelque chose de balourd.

— Oui ?

C’est tout ce que je profère. Voix d’eunuque. Je pourrais passer pour une gonzesse à ton grave ou pour un gus à timbre frêle.

— Vous êtes toujours là ? demande une voix de femme.

Je vais pour demander de qui elle cause, mais je me contente de grommeler un « hmmm » affirmatif.

— Je peux venir ?

— Bien sûr.

Déjà raccroché.

Je goûte au whisky. Tiens, il ne me fait pas plaisir. Sur la vodka c’est pas indiqué. Je te déconseille le mariage !

On gratte à la porte. Mince, déjà !

Je vais ouvrir. Sur l’instant je tarde à la reconnaître car elle a changé de fringues. Elle porte un tailleur Cacharel, dans les teintes orange et noir. Sa coiffure n’est plus exactement la même, mais ses yeux, si. D’une espèce de gris-vert intéressant, avec des pépites d’or dedans.

« O Laura, visage entrevu… »

— C’est votre leitmotiv ?

— En vous regardant, oui. Spontanément. Vous aviez vu le film ?

— Quel film ?

— Donc, vous ne l’avez pas vu. Un truc avec Humphrey Bogart. Tiens, il se trouvait, crois-je me souvenir, dans une situation identique à la mienne.

— C’est-à-dire ?

— Un homme qui cherche à comprendre, qui renifle, qui sent un trouble grandir en lui… Y avait une musique sublime. « O Laura, visage entrevu. » Comment savez-vous que j’étais ici ?

— Vous ne m’avez pas rendu la clé.

— Vous savez que Julie est morte ?

— On me l’a appris par un coup de fil anonyme, oui. Et en partant d’ici Maud m’a raconté.

— Donc, vous savez de quelle manière elle a défunté ?

— C’est épouvantable. Un meurtre de sadique ?

— Qu’est-ce que j’en sais ! Ben, asseyez-vous. Vous prenez un verre ?

— Ici, comme ça ?

— Les héritiers de Julie ne doivent pas être à quelques centilitres de whisky près.

Elle lance son sac à main sur un siège, prend place sur un autre, croise les jambes sans ostentation ni la moindre intention provocante. Elle a de jolies jambes.

— Votre comptoir est un beau fumier !

— Comment ?

— De nous priver de ça…

Et je montre ses admirables jambes.

— Je vous préfère en pied qu’en buste. Vous avez achevé votre service ?

— Je dispose de deux heures avant l’apéritif.

— Et vous me consacrez un peu de ce temps ? Merci, Laura. Vous êtes montée pour la clé ?

— Et aussi parce que j’aimais bien Julie.

— C’est-à-dire ?

— Peut-être puis-je vous aider…

— J’avais cru comprendre que vous n’aimiez pas les flics ?

— Je n’ai guère d’inclination pour eux, c’est exact, mais j’aime encore moins les égorgeurs.

Je lui présente un verre pas mal tassé. Elle le refuse d’un signe de tête.

— Le quart suffira pour moi.

Je rectifie le tir. On se porte un toast muet. On boit. Et puis, je ne sais pas comment ça se goupille, mais voilà qu’un drôle de silence s’abat sur nous, comme une couverture molletonnée.

Cela, en ce qui me concerne, porte un nom : cela s’appelle le trouble. Un trouble capiteux, suave. Un état d’émotion physique et mental que j’éprouve rarement à ce si haut degré.

On dirait qu’elle le comprend ; ou du moins le sent. Qui sait : peut-être le partage-t-elle ?

Les bruits extérieurs nous parviennent, rumeur familière de Paris. Bagnoles, ronrons, clapotement des populations en déambulation sur les trottoirs. Parfois, un éclat de voix, un cri d’enfant, l’enflement brusque d’une radio dont par erreur on monte le niveau sonore, croyant la fermer. Fausse manœuvre.

Et pendant ce temps-là, à la Paris Detective Agency ? hein ? Qu’est-ce qu’ils foutent, mes plombiers, avec la bonniche ? Et Herr Kimkonssern, dans notre séjour secret ? Il attend quoi ? Que je le sorte de l’auberge ? Mais de quelle auberge ? Si c’est vraiment sa voix qui figure sur la cassette, toutes les données sont chamboulées. Car cela signifie qu’il connaissait Julie avant la séance d’hier à La Celle Saint-Cloud. Et aussi qu’il se trouve en France depuis plus longtemps qu’il ne le dit, la cassette du colonel ayant été préparée depuis un bon bout de moment, je suppose.

Voilà que je recause :

— Il vient ici depuis longtemps, le vieux birbe de tout à l’heure ?

— Il venait déjà avant que je travaille ici.

— Et vous y travaillez depuis combien de temps ?

— Un mois et demi.

— Que faisiez-vous, auparavant ?

— Je vivais avec un con qui tenait un club équestre. Je m’occupais du bar, de la comptabilité.

— Et le con en question ?

— Lui s’occupait des chevaux, bien sûr. Il ne pensait qu’à ça. Je l’appelais le centaure. J’ai fini par comprendre que je n’étais pas une jument et je l’ai quitté, cet idiot. Il avait les jambes arquées comme un bulldog et vivait en bottes. Il puait l’écurie, trouait les tapis de ses éperons et gardait sa cravache à la main même pour pisser. Un type pas plus grand que ça. Ridicule. Nom à particule…

Chose curieuse, elle éclate de rire à l’évocation de son ancien amant. Je devine qu’avec le recul, elle le réalise enfin, le con équestre, l’admet tel qu’il devait être, une fois dissipés les sortilèges de l’amour. Cet amour dingue qui fait que tu ne vois pas qui tu aimes, que tu en fais ce que tu as envie qu’il soit.

— C’est chouette que ça vous fasse marrer…

— Oui.

— Comment ça s’est fait, le Bar Aka ?

— Par Julie.

— Vous étiez copines ?

— Disons seulement qu’on se trouvait « en sympathie ». Elle montait au « club » du con, chaque dimanche.

Marrant pour une pute.

— Vous saviez ce qu’elle faisait ?

— Je l’avais compris, elle s’en cachait si peu. Un jour au manège, elle a rencontré un de ses clients. Un quinquagénaire grave comme un conclave. Il venait au club avec sa femme et sa grande fille, une gourde qui, sous sa bombe, ressemblait à un crapaud ahuri. Sa gêne ! Que dis-je : son effroi… Julie s’est amusée comme une folle et, ne pouvant garder la chose pour elle, m’a raconté ce qui se passait.

— Vous aviez son adresse ?

— Son téléphone, comme nous avions celui de tous nos chers « membres ».

— Et vous lui avez téléphoné, après avoir quitté le centaure ?

— Voilà.

— Vous mijotiez d’entrer dans la galanterie ?

Elle tressaille, me regarde… Puis elle détourne les yeux.

— Probablement.

— Et Julie vous en a dissuadée ?

— Elle m’a dit que je n’étais pas faite pour… Qu’il fallait posséder une forte dose de connerie ou une psychologie particulière et que je n’entrais dans aucune de ces catégories. On a pris rendez-vous, néanmoins.

— Au Bar Aka ?

— Oui. Le patron s’y trouvait. Elle a eu l’idée de lui parler de moi ; tout de suite il m’a engagée comme barmaid.

— C’est quoi, le taulier du Bar Aka ?

— Oh, rien de bien particulier. Un fils à papa pied-noir à qui sa riche maman a acheté cet établissement pour dire de lui fournir un semblant d’occupation. Il s’en occupe à peine et préfère déconner en compagnie d’une bande de minets.

— Pédoque ?

— A ses heures, sûrement. En fait, il n’est rien qu’un oisif qui cherche à se créer un personnage.

— Il y a du louche, dans ce rade ?

— Qu’appelez-vous du louche ?

— Au plan de la clientèle ?

— C’est mêlé. Des truands des Champs-Elysées y viennent volontiers, ça, il faudrait être aveugle pour ne pas les voir. Mais il ne s’y passe rien d’illégal, si c’est ce que vous voulez dire.

— C’est pourtant un habitué du Bar Aka qui a égorgé Julie.

— Vous êtes sûr ?

Je brandis la pochette d’alloufs.

— Il a paumé ça sur les lieux de ses exploits.

— Ç’aurait aussi bien pu être Julie qui l’ait perdu, non ?

— Oui, ç’aurait pu, quoiqu’on ait découvert cette pochette au pied de la fenêtre d’où les meurtriers observaient leur future victime.

— Les allumettes, c’est comme le feu qu’elles détiennent : ça se transmet. J’ai dans mes sacs à main des pochettes portant les noms d’établissements où je n’ai jamais mis les pieds.

— Bien sûr, mais enfin Julie et Bar Aka, ça n’a pas un côté fortuit, n’est-ce pas ?

Elle ne répond rien.

Regarde sa montre.

— Vous êtes pressée ?

— J’ai le temps.

Un moment d’un nouveau silence, moins « spécial » que le premier, mais aussi ravageur.

— On est bien, non ? soupiré-je après beaucoup de temps passé.

Elle murmure, tout bas :

— Oui, c’est vrai.

Alors je vais m’agenouiller à côté d’elle et je pose ma bouche sur la sienne.


9

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Ce qui s’ensuit, à quoi bon te le décrire minutieusement ? Pour te faire goder ? T’en es plus là tout de même, à ton âge. T’as ta self-bandoche, non ? Tu panardes en autonomie totale, circuit fermé, sans connivences extérieures. Ou alors faut t’aller faire psychanalyser, mon tout petit. Raconter tes problos à un mironton sentencieux, qui t’expliquera tout bien, détails inclus, le pourquoi du comment tu jouis.

Moi, une gonzesse, dès le premier ras-bord, je sens si je vais me l’afficher gagnante ou non. Un premier regard : le mien. Un second : le sien. Et c’est parti, marché conclu, lu et approuvé, bon pour accouplement ! La courroie de transmissure fonctionne. Message parvenu, mon commandant !

La manière qu’elle me noue son bras à la nuque, me décapsule la menteuse, tu la croirais en manque de radaduche depuis des immémoralités de temps, Laura. Après tout, son homme-bourrin l’avait trop déçue. Elle a fait une fixation chevaline, la pauvrette, ça arrive. A assimilé tous les bonshommes à son cavalier à roulettes. Elle a dû désenchanter du frifri, à morfondre au club pendant que Dupaf faisait faire à dada aux demoiselles brise-miches de la high société et à celles du demi-monde. Pas la première fois que San-A. redonne le goût de la tringle à une dame perturbée. Qu’il la reconnecte d’autorité. Je suis conscient de porter une écrasante responsabilité à cet instant. Suppose que je lui rate l’enchantement, à Laura, et c’est le verrouillage complet de ses sens. Fermeture définitive pour cause de liquidation ! Alors, le big numerous, please, pour madame. Pas de précipitation. Prends ton temps, gamin. Vas-y des labiales, très à fond. Fais-lui un « complet », question bouche-à-bouche. Lésine pas. Voluptas goûte-moi, je te goûte. Ça t’émouste, hein, ma poule ? Tu chavires du caberlingue. T’hydrates de l’entresol. Miam, miam, bono ! Bouge pas que je te fasse le traitement antigingivite, doucement, pardessus tes croqueuses, du bout de la menteuse. Là, c’est chouettos, hein, ma gosseline ? Ça papouille. Ça trifise. Ça glanuche… T’en as de la chance d’avoir de la veine ! Mince, t’opères ta reprise avec un seigneur. T’aurais pu emballer sur un minable à triczir féroce. Un de ces trousse-volailles qui rebrousse-plument comme des miteux et t’inséminent à la volée : braque auguste du semeur, sans s’inquiéter de ce qui répércute chez la partenaire.

Vise un peu la conscience au gentil Sana, chérie. Tortillage de languettes. Nos grumeuses doivent ressembler à ces cigares tressés qu’on voit, gadgets de Nicot, chez les buralistes de Suisse ou de Belgique. Tu trouves bon ? J’ai le clapoir net, hein, poupée ? C’est pas de l’entonnoir à Munster, ça. Gargarisé à l’eau de pêche ça ne serait pas mieux. Et décapé, je te dis que ça. Tu parles : une bouteille de vodka. Tu gémis, hein, belle enfant ? Tu supplies pour mieux. T’as le fou désir que je te pousse un avantage de vingt et quelques centimètres. Brûle pas les étapes, chacune de mes choses en leur temps. Fais pas comme la plupart de ces connes qui, au premier baiser, se dessapent aussi vite que t’ouvres un pébroque, si bien que tu te retrouves tout crétin, devant ce repas servi complet, style plateau Air France pour petit vol de banlieue.

La souris qui se déloque d’un trait, tu parles d’une gourde inexperte. Après elle regimbe que Zozo la compucte en piqué, aller-simple-course. T’imagines une strip-teaseuse qui larguerait ses hardes en tournemain, poum, commako. Le monstrueux bide qu’elle ferait !

En amour, c’est plus velouté encore, la progression, chez les fervents. Nuancé, par palier. Tu décompresses suavement. Tout doux. La main par-ci, la langue par-là. Le bilboque qu’hasarde un petit coup métronomique, tic tac, tic tac… Et qu’on stoppe pour plus tard, le conserver chaud et parisien, en réserve de la raie biblique, comme disait ce pauvre Pompidou que personne déjà ne sait plus qu’il a été.

La main chaude ? Au chaud… Reptation, gain de terrain. Nous y voici donc ! Bonjour, toi !

Qu’il est mignon ! Et cet emballage délicat, madame ! Ah, il craignait pas la casse, trésor ! Chérubin, va ! Bien coiffé, gentil, c’est Pantène ou Pétrole Hahn bleu que tu mets dessus pour lubrifier ? Bon, t’insinues… Mollo, Médius avant-coureur. Estafette ? Dérape pas, guignol. Premier de cordée ! Une phalange de cour… Voilà, te laisse pas embarquer, sinon ça va être la grande fâcheuse glissade. Méprise pas mister Bitougnet qu’est là, tout guilleret, et qui pimpante en attendant la caresse circulaire. Le néglige pas, ce gentil intrépide. Il a droit à son tarif concurrentiel. Oh là ! Oh ! là là ! L’embellit. Mademoiselle la dame déclenche. Elle s’impatiente. Laura, visage entrevu… La goumille, tiens, pour ta peine ! Je te lapsuce. J’aime le con du sort, le soir au fond des poils. Et t’aurais voulu qu’ils eussent l’Alsace et la Lorraine ? Qu’est-ce qu’elle réclame, Laura ? Quoi ? Encore ! Encore et à cris ! Présent. La réponse du jury est « oui » à toutes les questions.

La suite ne regarde personne. C’est notre affaire, à nous deux, moi et Laura. Une belle affaire ! Une grosse affaire ! Une affaire qui pourrait devenir de père de famille !

On s’aime frénétique, elle et moi. Total. Sans retenue à la source. Pourquoi qu’on retiendrait, dis, Bazu ? Tout fonctionne : les cordes, les cuivres, les instruments à percussion, à componction, à accupunction. L’orchestre sous la baguette magique du maestro San-Antonio, directeur de la Paris Detective Agency. Pas grognote, ça, demoiselle. La chaîne du bonheur. Elle pousse des plaintes déchirantes. Moi, j’entendrais ça, en forêt, je déclenche une battue aussi sec. Alerte la gendarmerie.

Ah, ce que c’est bon. Tiens, par ici. Et puis par là. Et ça en même temps. Le grand fourmilier, dis, ma brune. Encore ? Soit ! N’en voici. T’aimes ? Je t’en remets chauffer une portion ? Banco ! « O Laura, visage entrevu. » Ça valait les coups, n’est-ce pas ? Quel bonheur. Et si bon marché, dis donc. T’en as qui paient fortune pour aller voir les pyramides ou le mont Athos. Alors que là, pas un laranqué. Gratuit pour Déo.

Et Déo est dans la combine, tu penses, pour que ça soye si good, my God !

On frictionne une heure pleine. Archipleine bourrée ! Après, ma môme pantelle sur le canapé où on a fini par se poser dans le feu du séisme.

Elle a les yeux fermés, le souffle haletant.

Puis, alors que je la crains inanimée, elle me tend les deux bras pour un nouveau baiser, un vrai. Un qu’a rien à voir avec la zifolette. De reconnaissance, quoi, osons le dire.

— Chéri, quel bonheur !

C’est pas gentil, ça ? Tu ferais pas enregistrer pour passer à ta concierge, en fin d’année, en guise d’étrennes ?

« Quel bonheur ! »

Ça m’a dessoûlé. Je me sens net, nouveau, guéri de mes anxiétés.

Laura va tutoyer le sanitaire dans la salle d’eau. Et ça me remet en mémoire l’affaire Lhurma. Lhurma, le roi du bidet à pédale, jet sous pression à deux atmosphères (sur le catalogue, il est qualifié « modèle Genève »).

Lhurma, mort de mort naturelle dans un hôtel d’Amsterdam après avoir dépêché à son vieux copain retrouvé une gonzesse que celui-ci connaissait vraisemblablement déjà ; et qu’il connaissait intimement !

Dis, j’y pense : la pochette d’allumettes, ça ne serait pas voulu, après tout ? A part dans les romans de la Mme Christie, notre grand-mère à tous, il est rare qu’un assassin sème des indices sur le terrain de ses exploits.

Pendant que Laura s’époussette la crinière, j’explore le logement. Mais je n’y découvre rien d’éclairant. C’est banal, les « papiers » sont représentés par des factures, des quittances d’eau, de gaz, de téléphone, de feuilles d’impôts, une ou deux cartes d’Espagne ou d’Italie, signées de Mme Angèle…

Au moment que ma Laura radine, bien réparée, cadumée, nickel, je file un z’œil à ma breloque.

— Tu pourrais m’accorder encore une demi-heure, chérie ?

— Oui, pourquoi ?

P’t’être qu’elle escompte une remise de couvert ? Encore qu’après un déploiement de forces comme je lui ai fait montre, Ninette peut se passer de brosser pendant six mois, histoire de se reforger le glandulard.

— J’aimerais que tu vinsses avec moi.

— Où ça ?

— A deux pas d’ici, sur les Champs-Zé.

— Quoi fiche ?

— J’aimerais te montrer quelqu’un.

— Qui ?

— Quelqu’un.

Elle hausse des épaules fatalisées par la passion que je lui inspire. Me suivrait au bout du monde, cette poule, c’est-à-dire jusqu’ici, puisque la terre est ronde !

D’après ce qu’on dit.


10

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Quand tu amènes des inconnus chez toi, à l’improviste, tu aimes bien que la maison soit en ordre, le ménage bien fait.

Bon. Alors ‘magine ce que peut ressentir un honnête citoyen de ma trempe, bien élevé au lait Guigoz, culottes Bateau changées deux fois par jour, avec des mouchoirs sans cesse renouvelés en période de rhume de cerveau, lorsqu’il déboule dans des bureaux ultra-chics-modernes-fonctionnels-et-bada-boumes pour y trouver ses plus valeureux, ses plus chers, ses plus considérables collaborateurs dans la tenue que je vais avoir l’avantage et le déshonneur de te décrire brièvement, mais avec mon sens du raccourci, tu crains pas de laisser passer de l’essentiel.

Ces deux messieurs jouent aux brèmes en compagnie d’une déluronne de vingt-cinq carats tout juste, pas laubée, mais sympa. Elle est grande, maigre, pâle, avec de longs cheveux châtain-roux liés en queue de bourrin. Un regard de souris bordé de ciels farineux, et une grande bouche sans lèvres, d’une extrême mobilité, qui chavire de gauche et de droite, au gré de la pensée, dont elle est l’extériorisation. Près d’elle, je te signale Pinuche, privé de ses godasses, de son pantalon, de son veston, de sa chemise. Bien ravissant, avec son calcif long, ses chaussettes à fixe-chaussettes de teinte mauve fané, son maillot de corps qui découvre un thorax osseux de poulet étique et des bras misérables, fripés de peau, comme l’écrivait la comtesse de Ségur dans le « Général Boulgamine », et sa cravate isolée à son cou en manche de marteau.

Béru complète le trio. Ses pertes au strip-poker ont été plus sévères. Lui, c’est bien simple : il ne lui reste plus que son veston. Mais alors, rien que. Uniquement que. Un tas de hardes s’amoncelle au soi. Dont un pucierman ne voudrait pas pour un empire, et un éboueur non plus.

Ma confusion de subordination, madoué, devant un tel spectacle ! A cause de Laura, tu comprends, Lecteur Interlope ? Amener une nana toute fraîche cueillie dans son antre pour lui découvrir un tel spectacle, voilà qui te dévisse le couvercle ! Tu mollotes du badoufle, aussi sûr que con et con font toi !

Pinuche, confus, se lève, ce qui — son caleçon à manches longues béant de l’avant —, nous démasque une espèce de mollusque fossilisé, de l’époque tertiaire (au fait, y avait des mollusques, en ce temps-là, toi qu’as connu ?) sur un coussinet de poils gris, tristes comme un portrait en pied de la reine d’Angleterre.

— Veuillez excuser notre tenue, gazouille-t-il à Laura. Cette jeune personne (il désigne la soubrette), pour tromper l’attente, nous initiait aux Joies de la belote-poker, jeu auquel elle excelle…

— Si bien que tu nous plumes comme des poulets, rigole Béru qui fait de l’esprit sans le savoir, comme Monsieur Machin, etc., etc.

Il se dresse à son tour. En ce dont il le concerne, ses appliques d’origine, crois-moi, c’est pas de la plaisanterie. Il se trimbale le gourdin Tarzan, le Gros. Même au repos, son goumi garde des proportions désobligeantes pour au moins les onze dixièmes des mortels.

— Tiens, la sauteuse du Bar Aka ! continue l’Intarissable, en avisant Laura ! visage entrevu…

Je sévis.

— Rhabillez-vous, bande de branques ignobles ! Infâmes sous-produits d’une espèce qui s’étiole ! Reliquat d’une humanité dégénérée ! Vils aboutissements de singes tombés de leur arbre et qui se sont mal reçus !

Mon Papouf ne s’émeut pas.

— Ecoutez-le dégoiser, blague-t-il. Les sargasses, il est fortiche. Un de ces quatre, moi aussi je vas préparer des mots soignés pour y appliquer la loi du tabellion !

Pinaudère me montre la rate au visage triangulaire.

— Permets-moi de te présenter Ninon Lanclôt, l’exquise soubrette de Stéphane Lhurma.

La greluse me frime d’un œil glacial.

— C’est vous qu’on m’oblige d’attendre depuis des éternités ?

— Il paraît.

— Bon, alors déballez-moi votre marchandise, j’en ai ma claque de jouer les G.O. avec vos deux apôtres. Je devrais rentrer à la maison, prendre mon service. Monsieur plaisante pas avec l’horaire, si par hasard il est de retour, je vais m’entendre sonner les cloches. Avec ça que j’aurai passé une partie de mon jour de congé à beloter en compagnie de deux crêpes, merde !

Bérurier, vexé, l’alpague par une aile.

— Hé, mollo, gosse, joue pas les dessalées, ça fait morue. D’ici que la crêpe t’envoye une tarte, y a pas la distance de Lille-Nice !

— Je vais vous demander d’attendre encore un instant, mademoiselle, coupé-je avec une froideur qui déguiserait un feu de bûches en sorbet.

Et j’entraîne Laura, ébauhie, vers l’appartement clandestin de Hans Kimkonssern.

Nous n’y pénétrons pas. Il suffit d’ôter trois dossiers d’un rayon et de faire coulisser un volet pour avoir une vue d’ensemble de la chambre.

L’Allemand est assis dans un fauteuil, face à nous, les jambes croisées. Il lit distraitement une revue. N’a guère l’air heureux de vivre. Deux plis barrent en permanence son front, et une moue écœurée tord ses lèvres.

— Vous connaissez cet homme, Laura ?

Elle regarde.

— Non.

— Vous êtes certaine de ne l’avoir jamais vu en compagnie de Julie ?

— Certaine. Il m’est totalement inconnu. De qui s’agit-il ?

Que veux-tu que je lui réponde ?

Je m’en tire par un geste évasif.

— Bon, si je puis me permettre de vous dire ça, après ce qui s’est passé : je n’ai plus besoin de vous pour aujourd’hui. Vous ne m’en voudrez pas de ne pas vous raccompagner, mais vous l’avez vu, on m’attend.

Elle a un acquiescement un peu triste. Une fois à la porte, elle s’arrête et demande, sans me regarder :

— On se reverra ?

— J’espère bien.

Je pose un baiser dans son écrin à baisers. Il y fait très bel effet. On échange une œillade mouillante, prometteuse, croulante de lendemains qui devraient chanter.


Mathias, dans son labo, c’est une flamme dans son flambeau. Il brille autant, d’une lumière tranquille, protégée.

Il est en train de s’énucléer sur un microscope grand comme un percolateur de brasserie.

Moi, par moments, j’essaie de mater aussi dans l’œilleton de son bigntz. Zobanche ! Ça reste brouillardeux. Je ne peux rien déceler que des fantasmagories laiteuses de lentilles déréglées, avec, ci de là, des éclats qu’on prend pour une amorce de chose grossie, mais qui s’anéantissent.

— C’est beau, ce que tu vois là-dedans, Rouillé ?

— C’est beau, mais c’est triste, patron.

— Que regardes-tu ?

— Des brins de feutre laissés par les fameux chaussons portés par les assassins.

— Ils ne t’enseignent rien ?

— Pas grand-chose. Il semblerait pourtant que ce soit des chaussons qu’on enfile avant de chausser d’énormes sabots bretons, comme les pêcheurs en utilisent.

Je dépose la cassette devant lui.

— Qu’est-ce que c’est, patron ?

— J’ai besoin d’une expertise éclair. Entre Sambre et Meuse et la Marseillaise, tu entendras une voix d’homme. Elle ne profère qu’une phrase très banale. J’aimerais être assuré que cette voix est bien celle de Kimkonssern, possible ?

— Facile.

— Avec quel pourcentage de certitude ?

— A peu près cent pour cent, ça vous convient ?


11

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— Alors, ma gentille demoiselle ?

Ninon Lanclôt qui boudait sur le canapé de Béru déjà constellé de taches et de brûlures de mégots, relève la tête.

Puis elle atémoigne Pinaud, le cher bêlant, qui, je le soupçonne, est ému par la jeunesse acide de la soubrette.

— Pourquoi qu’il cause comme un ancien curé, vot’chef ?

Pinuchet rit mièvre, découvre qu’il n’a pas boutonné entièrement le décolleté de sa braguette et y pourvoit.

Le « bon vieux curé d’autrefois » que je suis fait de même : pas pour la braguette, pour ce qui est du sourire.

— Il y a longtemps que tu grattes chez le père Lhurma, môme ?

Elle est interloquée par mon changement de parler, mais s’y adapte parfaitement et, dominée par le regard intense qui l’accompagne, répond. :

— Un an. Un peu plus : quatorze mois…

— Où étais-tu, auparavant, ma poule ?

— Je faisais vendeuse dans un Uniprix des Yvelines, mais ça me tartait. Moi, j’aime bien mon indépendance.

— Et parce que tu aimes ton indépendance, tu as décidé de « faire » domestique ?

Elle n’aime pas le mot. Moi non plus d’ailleurs. Ça l’aiguillonne.

— Domestique, c’est vite dit : j’sus gens de maison, nuance ! Chez m’sieur Lhurma, je fais mon travail à mon idée, je le prends par le bout qui me plaît.

— M. Lhurma ?

Elle sursaute.

— Dites, pour qui vous m’ prendriez ? Si je faisais pute, je ferais pute et pas gens de maison !

— Il est chouette, Lhurma ?

— Impec. Pas chiant, quoi, si vous voyez ce que je veux dire ? Il a des trucs qu’il faut pas lui démordre, et le reste, il laisse quimper.

— Et quels sont les trucs dont il ne démord pas ?

Elle me flofloutte une moue en pets de chèvres.

— Plff… Son bureau, par exemple : pas que j’y touche. Son petit déjeuner : maniaque. L’heure pile ! Les deux œufs coque cuits recta à point et les mouillettes toutes de la même longueur, beurrées pareilles avec du persil haché dessus. Son lit fait au rasoir, le pyjama bien posé sur l’oreiller. Des fleurs toujours renouvelées devant la photo de sa femme et de son fils. Des bricoles. Sinon c’est pas le type à passer le doigt sur les meubles pour vérifier la poussière, ni à s’inquiéter de la consommation de mazout ou à éplucher la note de l’épicier. D’ailleurs les factures sont toutes transmises directo à ses bureaux et on les règle depuis là-bas.

— Il reçoit beaucoup ?

— Pratiquement jamais. Et puis, non, pas « pratiquement », vraiment jamais. Quand il reçoit, c’est au restaurant à Paris. En ce moment, y a un de ses amis d’enfance à la maison. La première personne qui couche à La Celle depuis que j’y suis…

— En dehors d’une dame, de temps à autre ?

Elle sourcille.

— Dites, ça le regarde. De quel droit vous me tirez les vers du nez sur la vie de mon patron ? J’étais à carder, chez mon papa qu’est surchargé de boulot, quand vot’ vieux croûton s’annonce avec sa carte de police et sa vue basse et m’embarque sans vouloir me dire de quoi il retourne. J’ai rien fait. Y a disparu des petites cuillers à la maison, ou quoi ?

Une bonne fille pétroleuse de caractère, mais sûrement très gentille, voire affectueuse. Elle aime bien son papa, son patron, Michel Sardou, les pommes frites et trouve son président de République séduisant.

Je lui tâche la meute :

— M. Lhurma est mort.

Tu la verrais, cette gosse… Pâlir affreusement, se voûter, se cerner, se contracter, défaillir presque et se foutre à pleurer.

Comme ça, à forts sanglots. Elle se jette sur mon épaule, si spontanément que j’en reste baba. Bien entendu, Baderne-Baderne qui ne perd jamais une occase de mouilloter de quelque orifice, y va recta de sa larmichette.

Moment singulier. Lhurma aura été pleuré par quelqu’un.

— Tu l’aimais tant que ça, petite ? murmuré-je en caressant ses cheveux épais qui sentent simultanément la friture et la laque Elnett.

Elle hoquette :

— C’est pas que je l’aimais tant, mais je l’aimais bien. Et surtout ma place…

« Mes gages ! Mes gages » comme dans Dom Juan.

J’attends qu’elle se remette.

— Il est mort de quoi ? demande-t-elle derrière un torrent de pleurs et de morves.

— Crise cardiaque.

— En n’Hollande ?

— Oui, à son hôtel.

— Ça m’étonne pas : souvent, il s’arrêtait de lire pour se masser la poitrine.

— Parle-moi de son copain…

— A cause ?

— Comme ça. Qu’en penses-tu ?

— De M. Cavalo ?

— Oui.

— C’t’un bel homme. Très gentil. Discret.

— Il y a longtemps qu’il habite la maison ?

— Quelques jours.

— Il vit à l’étranger ?

— En Amérique du Sud, paraît-il.

— Il s’entendait bien avec Lhurma ?

— Ben, v’s’êtes dingue : son meilleur ami ! Cavalo venait de l’aut’bout du monde pour le voir. C’ s’rait malheureux qu’y s’ s’raient pas entendus ! Ils causaient de leur passé, de leurs affaires aussi…

— Cavalo sortait beaucoup ?

— Jamais. Un soir y sont allés bouffer dans un restaurant de Bougival. Sinon, l’ami de Monsieur restait claquemuré. Même que je lui demandais pourquoi ça n’ le tentait pas d’aller vadrouiller un peu dans Paris. Quand on vient de dache après des années d’absence, moi je comprends pas que, même si on aurait de la bouteille, on se paie pas la tournée des viaducs à Montmartre.

— Il recevait des visites ?

— Jamais !

— Il en a cependant reçu une, hier, en fin de journée ?

Elle hoche la tête :

— C’tait pas une visite, c’tait une pouffe.

— Une quoi ?

— Une pouffiasse. Ces vieux bonshommes, c’est un peu dégueulasse sur les bords. Faut dire qu’y z’ont des retintons à éponger, hein ?

— Ton patron aussi recevait des filles ?

— Si rarement.

— Mais enfin ça se produisait ?

— En tout cas, il restait digne. Pas de papouilles ni mamours à la con. Il serait été l’hôte d’une duchesse, il aurait comporté pareillement.

— La fille d’hier entre autres était déjà venue ?

— Une ou deux fois. Pas plus…

— Ecoute, je vais te poser une question, réfléchis bien avant de répondre, ma Ninon, car c’est très important. La gonzesse d’hier soir, tu l’as introduite auprès de… Cavalo, n’est-ce pas ?

— Videmment, puisqu’elle demandait après lui !

— As-tu eu le sentiment qu’ils s’étaient déjà vus ?

Déjà elle secoue négativement la tête.

Je la stoppe.

— Je t’ai demandé de bien réfléchir avant de répondre, rassemble tes souvenirs pour reconstituer la scène.

— C’est tout réfléchi, tout rassemblé : y s’ connaissaient pas.

— Peut-être, devant toi, ont-ils feint ?

— Non, j’vous dis. M’sieur Cavalo paraissait tout surpris. Il s’inclinait, comme ça, à grands coups secs, que vous auriez juré un Allemand. Il attendait des explications en disant des « Mademoiselle ? Charmé, Mademoiselle ? »

Elle me mime la scène, et ça devient tout de suite cocasse. Marrante gosseline. Elle va tomber sur un locdu qui passera à côté d’elle sans la voir, sans l’exploiter au sens humain de la chose. P’t-être que c’est pour cela que je ne me marie pas, tu crois pas, ô mon Lecteur Cultivé ? Parce que je voudrais pouvoir épouser toutes les femmes qui mériteraient de l’être convenablement.

Elle poursuit, après s’être laissée choir sur son siège :

— D’ailleurs, je peux vous avouer une chose. Moi, j’ai un côté pie-borgne. Mon défaut, c’est de bien aimer savoir. Je m’ai embusquée derrière la porte de la terrasse pour les écouter. Eh ben franchement, mais parole, hein ? Y s’ connaissaient absolument pas. Je me marrais, même, d’entendre la pouffe fournir des explications, ceci-cela, que Monsieur voulait faire une surprise à son copain. Quelle surprise ? Ben lui passer agréablement le temps, la nuit. Et elle disait son prénom, demandait le sien. Des mômeries, somme toute. Quand les adultes s’y mettent, ils sont plus cons que les gosses. Beaucoup plus cons ! Selon moi, notez. Ça, je peux jurer sur la tête de mon papa que pour ce qui est de se connaître, y s’connaissaient pas.

On frappe.

Mathias. Quand le soir tombe, il est plus roux que jamais.

— Qu’y a-t-il, fils ?

— C’est à propos de la cassette, patron. Aucun doute : c’est bien la même voix.


12

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Bon, bien, parfait. Après ça, t’as qu’une chose à faire : tu prends de l’aspirine et t’attends que ta migraine se débine.

C’est ainsi que j’opère. Mais la migraine, elle est signée vodka Machinchouinoff.

Mathias me regarde agir, curieux de mes réactions. La gosse aussi est troublée. Pinaud rallume un mégot enfoui loin sous sa moustache roussie.

— On pourrait allumer ? suggère-t-il avec l’angle gauche de son râtelier.

Ça, pour avoir besoin de lumière, je !

Mathias commutate et le bel éclairage somptueux, orangé, délicat, ramène plein de luxe autour de nous.

Mon Folon, ça représente des gratte-ciel en forme de robots. J’aime bien les bleus pâles et les orangés clairs à Folon. C’est bath d’avoir des idées en bleu et orange.

Un œil maintenant sur Ninon.

Qui dit non, en somme. Non : Julie et Kimkonssern ne se connaissaient pas.

Un autre sur Mathias qui dit oui. Oui : ils se connaissaient puisqu’ils étaient ensemble pour composer le programme de la cassette.

Le moyen de ne pas devenir chèvre ? Tu le connais, toi ? Dis, mon Lecteur Chevrotant ?

Le silence fait un bruit de silence en train de se solidifier. Il est heureusement anéanti par l’arrivée bourrasqueuse du Mastar.

— C’te fois, c’est pas la mobilisation, mais la guerre ! annonce le Prépondérant.

Il en pousse un rot qui inciterait le lion le plus féroce à faire le beau.

— Qu’est-ce à dire ? demandé-je, nullement impressionné par cette répugnante ventriloquie.

— Il est-ce à dire que je viens d’envoyer rebondir le Vieux carabinément, mon pote. Il rappelait pour hixénième fois, en gueulant qu’on allait voir du saignant. Alors j’y ai répondu comme quoi il aille vite dans le quartier de la Goutte-d’Or se faire chibrer par un Arbi, et qu’ensuite, si ça lui suffirait pas, on pourrait toujours y enfoncer une bouteille de Perrier dans l’oigne. Je m’ai permis d’ajouter que ses gueulanches, dorénavant et désormais, pour nous autres tous, c’était ras-le-bol et contour. Et comme il essayait d’en placer une et que je venais providentiellement de boire gazeux, je te lui ai mis une série de beurg-beurg à bout portant dans les baffles, que ç’a dû lui écorcher les trompes d’Eugène. Après avoir accroché les wagons, j’ai raccroché le téléphone. Si bien, mes mecs, qu’y va falloir nous attendre à des représailles sanglantes.

Il torche la sueur de son courroux d’un revers de manche. Regarde la petite Ninon en goguenardant.

— Alors, la balayette de chiottes ? il lui fait aimablement.

— Elle t’emmerde, gros sac ! rétorque la douce interpellée.

Puis, nous le montrant de son pouce aux empreintes tailladées par l’épluche-patates.

— Y s’ prend pour quéqu’un, votre pandore, hein ? Le ministre de l’Intérieur la ramène sûrement moins haut. T’es pas Poniatoski, gros père !

Mister Mastar prend cette belle couleur du fer à cheval placé au plus ardent de la forge.

— Non, mais, vous l’entendez, cette belette de luzerne ! Une branleuse qu’est pas finie de faire, me traiter de j’ sus-pas-Panotoski ! J’ sus pas Panotoski, moi ! On les entendra toutes, c’t été ! Viens seulement dix minutes dans mon burlingue av’c moi, mauviette, que j’t’ montre si je sus pas Panotoski ! Ça sent encore la crevette que ça vous vient insulter les hommes aboutis, nom de Dieu ! Ça ne saurait pas seulement faire une pipe convenable que ça a tout de même la bave aux lèvres, misère de mes noix ! Je te jure, on vit une époque qu’on n’a encore jamais vivue. Elle fait l’effrontée, la gueusette, elle mijaure devant vous, mais qu’elle vienne en tête-à-tête et ça changerait.

Sans se démonter, Ninon rétorque :

— Ce ne serait pas un tête-à-tête.

— Ah non ?

— Non.

— Ce serait quoi t’est-ce, alors ?

— Un tête-à-cul, mon gros. Parce que mon cul ne ressemble même pas à vot’ figure, sinon je mettrais des culottes de cheval !

Je retiens, in extremis, la beigne que Sa Majesté allait balancer.

— Suffit, les gars ! hurlé-je. On ne joue pas guignol !

Non, on ne joue pas guignol.

On jouerait plutôt Grand-guignol.

Tu sais pourquoi, ô mon Lecteur Morphinomane ?

Parce que Maryse entre sans frapper, plus chavirée que le Titanic. Elle tient un plateau de victuailles sur lequel la verrerie produit un gentil bruit de castagnettes.

Elle a envie de vomir, c’est visible d’après ses spasmes. Pinuche lui saisit le plateau et notre brune auxiliaire se laisse écrouler sur le canapé.

Béru qui a reçu des notions de secourisme dégrafe Frédéric-Frédéric[2] son corsage.

L’altruisme, chez Béru, est toujours dévêteur. Du moins quand il se porte au secours des dames. Il voit illico la nécessité d’un déboutonnage, le Gros. Express. Quand elle a les frères Karamazoff à l’air, Maryse, il en trifouille les pointes, comme un qui s’acharnerait à trouver Europun sur son transistor depuis la cordillère des Andes.

L’effet est positivement magique, puisque voilà la ravissante qui se récupère.

— Ah, c’est épouvantable, dit-elle avec une jolie voix bien timbrée pour la réponse. J’ai failli mourir de saisissement.

Nous nous enquérons de la nature de cette vive émotion, et elle nous raconte l’histoire suivante en quatre mots, mais est-il besoin de plus ?

— Kimkonssern a été assassiné.


13

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Il ne faut pas avoir peur d’avoir peur, dans la vie. C’est un peu comme de pleurer : ça soulage. Les héros ne sont pas des gens qui n’ont pas peur, mais des gens qui réagissent contre leur peur.

Pourquoi mon premier sentiment est-il d’effroi ? Tu le sais, toi, mon Lecteur Constipé ?

Moi non plus. Toujours voilà qu’une brusque chocotance me point. Et que je me souhaite petit mercier dans une bourgade perdue. Là, oui, l’existence serait comestible ; pas bilieuse, fastoche. J’aurais une dolente épouse bourrée de chiares, qui ferait des confitures et tricoterait des conneries avec de la laine couleur de temps enfui. Je bandocherais derrière ma caisse à mater les luronnes s’essayant des soutien-loloches. Je ferais partie du conseil municipal et j’écrirais pour demander d’assister aux jeux de Pierre Bellemare lorsque j’irais à Paris. Un pied somptueux. Tandis que me voilà à la tête d’une agence de police que je sais pas par quel bout fonctionner, au cœur d’une enquête sanglante, avec un cadavre dans ma boutique qui risque fort de m’ouvrir à deux battants les grandes portes de l’emmerderie.

On est en tout cas très sobres, nous autres, du trio Finéquipe. On s’écrie pas des « Pas possible ! Se peut-ce ! C’est une blague ». On ne titube pas. Ne porte pas sa main à son front. Ne s’appuie pas à l’un les autres pour se soutenir l’éberluance.

Stricts, j’te dis.

Pinaud, le premier, sort, avec Bérurier aux chausses, suivi de moi-même. On arpente les différentes pièces conduisant à l’appartement clandestin. Juste avant qu’on fasse pivoter le machin des archives, on découvre que la môme Ninon nous a filé la tortille. Courroux du Gros :

— Barre ton cul, salope ! hurle-t-il en la bourradant un grand coup, comme dans du Zola.

Et la soubrette recule, puis se casse, épouvantée par l’expression massacreuse de cette trogne vultueuse.

On actionne le passage secret.

Très juste ; Hans Kimkonssern est bien mort.

Et assassiné. La gorge ouverte, comme sa partenaire de la noye passée. Il ne lui aura pas survécu vingt-quatre plombes. Travail superbe. Commako, on le croirait nanti de deux bouches, la plus large étant l’inférieure. Il paraît rigoler avec son cou.

C’est tout frais, tout chaud. Ça gloute encore, Raisine partout sur la belle moquette neuve. C’est l’éclaboussement copieux. Comme au jet. Tout est aspergé : le lit, les meubles, les murs, le poste de tévé sur lequel il s’était mis à visionner un truc passionnant sur la migration du colibri.

J’enjambe le corps à gué, faisant gaffe de ne pas marcher dans le raisin.

— Appelez Mathias ! enjoins-je.

Je me rends dans le dressing, là que s’ouvre une porte donnant sur l’immeuble voisin. Celle-ci n’est même pas fermée.

« Sale con, me traité-je in petto, afin de ne pas inciter mes subordonnés à renchérir, tu aurais pu faire poser un verrou, au lieu de te contenter d’une simple serrure ! »

Je déboule sur le palier. L’immeuble s’élève dans une petite rue perpendiculaire aux Champs-Zé, qu’à quoi bon j’irais t’en dire le nom, pauvre branque, ça te ferait une belle jambe, boudin comme t’es, hein, navrance ?

C’est une maison tranquille. Deux locataires par étage, escalier de bois et il n’y a un tapis dans l’escadrin que jusqu’au deuxième étage, les gus d’en dessus devant être jugés pelures et malformés par le proprio.

C’est d’une quiétude quasi provinciale. Les gonziers de la brousse s’imaginent Paris comme un concasseur, un tohu vachement bohu, une espèce de lave-vaisselle bourré de bagnoles et de pèlerins et qui centripète et fuge en folie. C’est vrai seulement pour les axes. Les grandes artères. Mais dès que tu leur fais trois pas en marge, à ces voies grondantes, tu trouves la simili-paix des zones épargnées.

Je dévale l’escandre. Une allée peinte en faux marbre écaillé. Une porte avec du fer forgé au moule. Et puis la rue peinarde : tutures garées double file, petits magasins pour habitués : « Bon appétit, M’sieur Paul ! A demain, Mâme Mathieu ! » L’innocence. Un homme vient d’être assassiné, mais ça ne se sent pas. Tout un chacun chacune fonctionne au rythme de sa petite vie lépreuse. Vaque à ses mignards problèmes contidiens. Le journal, la botte de cresson, les rhumatismes, Jojo qui revient de son cours de piano ou de judo. Des taxis qu’engueulent. Les prix qui montent, qui montent, vilaines bébêtes…

Et puis Kimkonssern est mort, sous ma protection. A la tienne, Etienne ! Tu repasseras pour ce qui est de la sécurité ! Il aurait eu meilleur temps d’aller à l’hôtel du Zob-en-Transe, au coin de la rue, le Chleuh-sud-amerloque. Merde, quand le Vieux va apprendre, ce sera la fin prématurée de la Paris Detective Agency. Clamsée à la fleur de l’âge, et tout son brillant personnel au trottoir, implorant l’aumône ou proposant des pipes au passant pressé.

Je remonte. Mathias est au turbin.

— Le même assassin, hein ?

— Naturellement.

— T’as une idée ?

— Kimkonssern n’a pas dû se rendre compte de grand-chose. Il regardait la télévision. Le meurtrier lui a bondi dessus par-derrière. C’est un spécialiste. Un mec bien entraîné. Le bras gauche sous le menton pour rabattre la tête et bien dégager le cou. Et en même temps, le coup de rasoir ! Meurtre éclair, je vous jure que le tout ne doit pas durer cinq secondes.

Je m’en vais, ne pouvant supporter la face blanchissante du cadavre. Ses yeux sont grands ouverts et il semble me fixer d’un air surpris et mécontent. Tu parles : il peut !


— Et la mauviette ? je leur demande.

— Elle s’est sauvée, fait le Pinaud penaud.

— Hein ?

— Elle a profité du branle-bas pour se tailler, camoufle Béru, l’air embarrassé.

— Pauvre cloche, c’est toi qui lui as dit de les mettre !

— Ben, fallait pas qu’elle voye le spectacle, si ? Tu trouves que c’est bon pour la jeunesse, des trucs pareils ?

Il fulmine, montrant Maryse :

— Et mam’selle Saucisse qui se pointe en gueulant au meurtre ! Comme si elle aurait pas pu nous préviendre en loucedé.

— J’avais le sang retourné, plaide l’accusée.

— Lui aussi ! pouffe Mister Mastar en désignant la pièce du fond, quand on a du jus de sucette à la place des nerfes, on se met pas dans not’ branche, ma colombe. On va secrétarier chez un marchand de biscuits ou on se fait mannequin dans une fabrique de capotes anglaises, quoi, merde !

Le juste Pinaud tire une conclusion valable de la situation :

— Comme elle doit être au commissariat, il faut refermer la paroi secrète que la gamine n’a pas eu le temps de découvrir, et dire à Police-Secours qu’il s’agissait d’une plaisanterie.

— Exact, Vieille Floppe. Maryse, tâchez de reprendre vos esprits. Pinuche a raison : vous nous avez fait une farce.

— D’ailleurs, renchérit Béru, si vous me permettriez de vous le faire remarquer, nous sommes le premier avril ! Et maintenant, je suppose qu’on va aller alpaguer ta raclasse du Bar Aka, mec ?

Je le regarde, sans joie.

— Laura ?

— Ben, nous mis à part, y a qu’elle qui savait la présence du Teuton dans cette planque, exaguete ?

— C’est vrai, approuve César Pinaud.

— Elle seule !

Impitoyable, le Mahousse poursuit :

— En partant d’ici elle s’est hâtée de bigophoner à la bande. Y z’ont pris peur de le savoir entre nos mains et ont décidé d’agir en catastrophe.

— Il leur fallait tout de même le temps de retapisser l’autre entrée. Ça, Laura l’ignorait, non ?

A un simple, t’as pas à lui objecter. Il s’en tire par des raisons qui n’en sont pas, mais qui en deviennent :

— Ça prouve qu’y sont démerdes, simplement. Et qu’y savent s’agir vite !

Le moyen, nonobstant ce sentiment de reconnaissance physique qui m’incline à blanchir Laura, de nier une évidence aussi évidente ?

— Viens, Gros. Toi, Pinuche, t’effaces la charge de nos collègues poulets. T’as tout du diplomate sachant composer et calmer les esprits brûlants.

De tels compliments lui vont droit à la prostate. Il rit de manière moutonesque, César. Content d’inspirer la confiance a qui la mérite.

— Faites, faites, je veille au grain.


On arpente les Champs-Zé à grands compas rageurs. Décidément, tout se circonscrit dans un étroit périmètre. Ce qui n’empêche pas les événements de galoper, nous autres, dans notre forteresse ultra-modèle, de se faire baiser en levrette comme pas permis, à en devenir égrotants comme des clients d’hospices.

— C’est noir-chiatique, hein ? questionne le Gros qui, ayant cent vingt livres de plus que moi à charrier, a de la peine à copier ma démarche sauvage.

« Noir-chiatique » est sa nouvelle expression. Selon certains recoupements, elle lui aurait été offerte par Marie-Marie, sa peste nièce qui délure de plus en plus et se met à établir son autorité sur les matous de son lycée mixte.

Moi, en arquant, je songe à Kimkonssern. Dans le fond, j’ai agi à la mords-mon-paf. J’aurais dû cuisiner à fond l’Allemand, au lieu de me contenter de mon récit aussi abra qu’adabrant.

J’ai commencé par le planquer. Le côté : mets-toi là, on verra plus tard. J’avais hâte de me lancer sur le chemin caillouteux de l’enquête. Hâte de foncer à La Celle-Saint-Cloud pour vérifier ses dires, examiner le cadavre et les lieux…

— Bon, halète Sa Tentaculerie, que tu soyes furax, je disconviens pas, mais que tu m’ fasses la gueule, j’oppose !

— Je ne te fais pas la gueule.

— Tu m’ causes pas !

— Je gamberge.

— Tu pourrais gamberger en me causant, ton cerveau est pas dans le plâtre, si ? Au contraire, la jacte, ça aide d’y voir clair, quéquefois. Non, la réalitance, c’est que tu m’en veux te t’avoir démoli ta péteuse du Bar Aka, dont pour laquelle tu t’en ressens, j’y ai vu tout de suite, quand t’est-ce vous êtes arrivés t’t’ à l’heure. Et que donc, même, si je marche en duplexe avec mon pressentiment, je suppose que tu te l’as calcée dans les toutes grandes largeurs.

— Tu m’emmerdes !

— Donc, j’ai vu juste, triomphe mon irascible ami. T’as un coup de vap’ pour elle. Total, on est en béchamel aigrelette pour une durée s’X. T’as eu tort de lui déballer notre pensionnaire.

— Fous-moi la paix.

— Tort aussi de couper aux salades du Chleuh. Le mec qu’on lui cigogne sa camarade de plume pendant qu’il pionce, j’ai même pas lu ça dans Bibi Fricotin. Faut être un nain aussi télectuel que toi pour payer comptant une camelote aussi avariée !

Nous voici heureusement au Bar Aka, ce qui me dispense de me mettre en colère tout à fait.

Y pénétrant, je constate que Laura ne se trouve point à son poste. Un monsieur qui pourrait passer pour une femme s’il avait les cheveux moins longs et moins frisés occupe la place de la doulce barmaid derrière le rade d’acajou. Costume bleu, coupe ninette, chemise bleu très pâle à jabot, manchettes mousseuses, bagouses à tous les doigts, colliers de perles, croix d’or, amulettes suédoises, grigris de la Régie, gourmettes glinglignantes, bracelets lestés de breloques baroques, un soupçon imperceptible de fond de teint aux joues, le remplaçant est un curieux personnage, ou pour serrer la vérité de plus près : une curieuse personnalité.

Ça s’est rempli, le Bar Aka, pour l’apéro. Pas mal de douteux, et aussi des faux artistes de cinoches, de ces branleurs de studio qui draguent autour des régies dans l’espoir de décrocher une petite frime : un joueur de juke-box dans un bistrot, un passant, n’importe quoi. Ça marne dans la panouille. Et quand ça fait un cacheton au minimum syndical, ça dit « mon film » en parlant de l’œuvre. Ils hantent les Champs-Zé, territoire béni des « producs ». Se ressemblent, s’assemblent, se gargarisent de mensonges aussi peu crédibles qu’eux-mêmes.

J’affronte l’individu, pardon, l’individualité du comptoir, bille en tronche.

D’un index expressif, je mobilise son oreille droite qu’il incline complaisamment à vingt centimètres de mes lèvres.

— Laura ? je réclame avec une fermeté que renforce ma sobriété.

Le grand frisé louis-quatorzième secoue ses mèches blondasses décolorées.

— Elle n’est pas ici.

— Comment ça se fait ?

— Ça se fait qu’elle vient de me laisser choir en plein apéritif, cette salope !

Il a l’accent pied-noir. Pied-noir pédé-pédégé. Ça rutile. Se remarque.

— Vous vous rendez compte que je suis obligé de m’appuyer tout le travail !

— Quand vous a-t-elle laissé quimper ?

Il rebiffe.

— Dites, j’ai autre chose à faire. En quoi cela vous concerne-t-il ?

Je le rehèle du doigt. Et, fasciné, il me reconfie sa trompe d’Eustache droite, sa meilleure probablement.

— Ça me concerne, mon pote : police. C’est toi, la patronne ?

— Heu, oui, mais…

— Alors je te demande comment il se fait que Laura ne soit pas au boulot à une heure où elle devrait y être…

— On m’a téléphoné qu’elle venait d’avoir un accident sur les Champs-Elysées, très léger paraît-il. Un coursier de France-Soir qui l’aurait bousculée avec son vélo, elle est allée se faire panser à l’hôpital.

— Qui t’a téléphoné ?

— Une dame…

— Elle n’a pas dit son nom ?

— Pourquoi fiche ? C’était une passante à qui Laura a demandé de me prévenir.

— Et t’en sais pas plus long ?

— Tout ce que je sais, c’est que je vais me cogner le service.

Bérurier qui, jusque-là, n’a pas moufté, ricane :

— Un peu de boulot, ça te changera, Frisé. Et pis t’es pas si mâle que ça, en barvoumane.

L’interpellé hausse ses épaules de gugus. Je le libère.

— Viens ! ordonné-je mon compère Loriot.

— Comment, on part sans consommer ?

Ça lui paraît invraisemblable, qu’on puisse pénétrer dans un bar, s’accouder à un rade, et repartir sans s’être expédié quelques centilitres d’alcool dans les voies intérieures. C’est, aux yeux de Boisansoif, un crime de haute trahison ivrognasse. Un sacrilège puni des pires enfers. Une sorte de déchéance qui rabaisse l’homme au niveau du cador. Il finira mal la journée, Piédur, après une forfaiture de cette ampleur. C’est une tache à son blason. Un stigmate honteux que nul antirouille, jamais, ne saurait effacer. Une vilenie abominable. L’émasculation pure et simple d’un pedigree de grand aloi. Il va se déshydrater du moral. Son assiette d’homme va se fêler, s’ébrécher. Il titubera de sobriété mal venue, Alexandrovitch-Benito. Il me suit dehors, le dos arrondi par la honte, la tête fléchie à force d’humiliation. La première fois de sa vie mirobolifique ! Il se jure que ce sera la dernière. Il survivrait pas. Il est des hommes d’honneur pour qui l’honneur est plus précieux que l’oxygène.

Alors, bon, on part…

Il se venge en sarcasmes de mes carences abjectes.

— Qui qu’avait vu juste, à propos de ta rombière ? Qui qu’avait compris, le premier, qu’elle t’avait roulé dans la farine, cette carne à cheveux ? T’y crois, à son accident ? Si t’y crois, moi je crois : au Père Noël, à la justice humaine, à la vertu de ma Berthe et au tiercé. Prétesque, prétesque ! Ayant repéré le Teuton chez nous, elle a affranchi ses potes, puis, comprenant que le coup vient d’elle, s’est répandue dans la nature. Si tu trouves qu’ j’ déraille, lève le bras, j’ m’arrêterai. Ah ! ce serait moins triste, j’ m’ fendrais le pébroque, mec. Tu pigeonnes carrément, Tézigue, av’c les gerces. Pour peu qu’elles te sucent convenab’ment et qu’elles eussent le coup de reins folâtre, t’es prêt à leur dresser une couronne de laurier-sauce.

— Mets-y une sourdine, Gros. On nous suit.

— Hein, qu’est-ce que…

— Non ! Ne te retourne pas, Enflure. Une DS noire nous filoche depuis notre sortie du Bar Aka. Elle roule au pas, comme derrière un corbillard.

— On n’a qu’à enquiller une rue en sens interdit pour lui semer du poivre, puisqu’on est à pince ?

— Au contraire, on va jouer le jeu. Ralentis, de manière que le feu ait le temps de passer au rouge, au carrefour, et que nos angelots ne se trouvent pas en tête de peloton. Dès qu’ils seront pinglés entre deux charrettes, je saute dans leur aérostat, tandis que ta pomme, tu veilles aux éclaboussures sur le bord du trottoir. Vu ?

Moi, tu le vois — mais ne le savais-tu point depuis longtemps ? — ô mon Lecteur à Bascule, je suis l’homme des plans éclairs.

Quand une situation est brûlante, pour la prendre en main, j’ai pas besoin d’enfiler des gants d’amiante.

On fait textuellement comme j’ai dit. Les loupiotes virent orange, puis rouge. Une fourgonnette bleue qui précède la DS noire stoppe, la Citron idem. Et d’autres se mettent à coaguler derrière.

Alors, en trois enjambées, je bondis à la portière arrière de la chignole suiveuse, l’ouvre et me jette dans la pompe comme se défenestrent les gus ayant le feu aux miches dans La Tour Infernale. Je sais pas comment j’ai fait mon compte, mais me voici avec le feu en pogne et l’air moins urbain que les chers papes qui portaient ce nom.

Deux mauvais se retournent. En lesquels je reconnais les rouleurs de bobs du Bar Aka. Ceux qui s’expliquaient sur le gazon de la piste de dés lors de ma première visite à l’établissement.

— On ne bouge pas, on met ses mains sur sa nuque et on attend un complément d’indormation ! enjoins-je.

Je t’ai dit que leur chignole se trouve en bordure de trottoir ? Non ? Ben j’ te le dis ! Ça simplifie la manœuvre, hein ? Bérurier s’assied sur le capot, tourné face au pare-brise. Derrière nous, une meute mécanique aboie de tous ses klaxons, malgré l’œuvre du cher Dubois, afin de réclamer le passage. Béru leur fait « poupougne » de la main, le pouce s’opposant aux autres doigts, tu sais, comme ça ? Ce qui lui vaut des appellations non contrôlées de « sale con », « tête de nœud », « figure de fesses » (ce qui est presque une redite par rapport à la précédente invective), « enc… de frais », « gueule de paf » (autre synonyme), « goret pourri », « cul en fleur », « baudruche », « tas de merde », « sac à vache », « gros dégueulasse », « trogne de con », « bouille à claques », et je vais te dire : « capitaliste ».

Ce que je pensais pas de te signaler, mon Lecteur Aphrodisiaque, c’est que les deux flambeurs poussent des bobines pas comestibles. L’air ronchon, oh ! là là ! comme tu peux pas t’imaginer.

— Qu’est-ce y vous prend ? demande l’un deux.

A son chevrotement, je le catalogue barbiquet de bas étage. Merdurier de série pour bouches de métro. Je lui mets un féroce coup de crosse au soubassement du cigare. Il part du pif en avant, le cerveau crépitant d’étincelles rouges et dorées.

— Ça, je dis. J’ai mes nerfs. S’agit pas de me faire grimper en mayonnaise, je serais capable de vous assaisonner tous les deux en pleine rue, dans votre calèche, comme ce pauvre Henri IV qui a tant fait pour les maisons Liebig et Royco.

— Mais qu’est-ce qu’on vous a fait ? pleurniche le chauffeur.

— La courette, mon chéri, et j’ai horreur.

— On vous suivait, nous ?

Petit saint, va ! Faudrait l’empailler pour le blottir dans une châsse, qu’y prenne pas froid.

Il a droit à ma bénédiction au goupillon à répétition, lui aussi. Comme ça, pas de jaloux, chacun sa taupinière, ces messieurs vont pouvoir interpréter bobosses.

— Y en a-t-il encore un dans la salle qui ose prétendre qu’il ne me suivait pas ?

Cette fois, silence. Ils se massent l’arrière du heaume en émettant des petites plaintes nasales qui te font penser à un chenil au moment qu’on apporte la bouffe.

— Bon, puisque vous admettez que vous me filochiez, dites-moi pourquoi, les gars ? On va pas laisser s’accentuer ce début de brouille, ce serait dommage pour vos pedigrees.

— Ben, on était inquiets, bredouille le premier sonné.

— Pourquoi ? Pour qui ?

— Deux fois qu’on vous voit entrer au Bar Aka pendant qu’on s’y trouve, on s’est demandé si vous nous en aviez après. Alors, on cherchait à en savoir un peu plus sur vous, faut comprendre… On vous situait policier, au départ, et après, on a eu des doutes. Bref, dans un sens ou dans l’autre, on pige pas ce qu’on a pu vous faire qui vous offense.

Deux larves. Des rouleurs bidons. Terreurs en peau de lapin mitée. Juste bons à faire de l’esclandre dans un bistrot de banlieue pour joueurs de belote.

— Aboulez-moi vos fafs, et surtout pas de mouvements pernicieux car j’aurais trente mille fois le temps de vous fourrer avant que vous puissiez dégainer la moindre rapière…

Piteux, ils me proposent des pièces d’identité déjà fatiguées d’avoir été attribuées à des locdus de cet acabit. Des noms passe-partout : René Lemoine, Gaston Blanc. L’un, soi-disant plombier-zingueur, l’autre chauffeur commercial.

Je balance leurs brèmes par la portière, après les avoir déchirées, comme s’il s’agissait de papiers ayant enveloppé du pâté de foie.

Une carte d’identité déchirée, tu peux pas savoir l’effet psychologique sur son propriétaire. Les deux tordus regardent voleter ces papillons avec des yeux ravagés par la débine.

— Aôoooo ! que fait l’un.

— Hhhhhhmmmm ! dit l’autre.

— Pourquoi me suiviez-vous ?

— Mais on vous l’a dit, poupour savoir… Essayez de pipiger…

— C’est donc que vous avez la conscience radieuse comme une canalisation de chiottes ?

— Mais nonon…

On toque à la vitre, c’est Bérurier qui s’impatiente.

— Salut, la compagnie ! jette le Jovial. Alors, ça s’esplique ou ça s’esplique pas ?

— On n’a rien à dire ! assure le chauffeur.

— C’est ma partie, répond le Gros d’un ton inquiétant.

— Quoi donc ?

— Les mecs qu’on rien à dire. C’est comme les bouteilles de chianti, les gars. On croit qu’elles sont vides, mais y en reste encore. Et moi, j’sus doué pour faire sortir ce qui reste. Je les entreprends ? me demande-t-il.

— Pourquoi pas ?

— Je vas pratiquer si tellement en douceur que les gens qui nous passent contre s’apercevront même pas qu’on est en froid. Et les deux à la fois. Je parie qu’y z’ont jamais vu un doublé, ces pantins. Ils font un peu branques, dans leur genre, tu n’ trouves pas ?

— Pas mal, oui.

Alors, fectivement, Lord Béruroche se met à charbonner, et c’est une pure merveille de l’artisanat passageatabesque. Un tout superbe reliquat de ce qui se faisait du temps que la police poliçait vraiment d’après les belles vieilles techniques à papa.

Il place sa dextre sur la tempe droite du passager, sa senestre sur la tempe gauche du conducteur, et il fait bravo. Bong, bong, bong, bong, bong, bong, font les crânes entrechoqués de ces messieurs.

Ça se déboulonne outrancièrement dans leur magasin d’accessoires. Les écrous cèdent, se répandent. Quand Mastar les lâche, ils dodelinent en cadence avant de partir en avant.

Béru les cramponne alors par leur col de limouille pour les redresser. Il passe ses deux gentilles paluches par-dessus les épaules de nos amis, et enfonce deux de ses doigts en crochet dans les narines de chacune des gouapes. Puis il tire comme s’il entendait arracher leur appendice.

— Agrgnffffssslouffffff ! font les deux conards.

En chœur !

— C’est pas ce qu’on vous demande, répond Béru en accentuant sa traction à plusieurs reprises, puis il les lâche. J’en connais de beaucoup plus baths, m’assure-t-il, à pratiquer les jours de pluie, quand on ne peut pas sortir. Pas besoin d’avoir tous ses aises pour manipuler un gugussman, à preuve. Bon, qu’est-ce y racontent, ces endoffés ? Vous y allez de la menteuse, camarades, ou je poursuis ?

Le chauffeur, c’est le plus jeune. Il a des tifs frisés, le teint basané, un vague côté gonzesse, il se met à larmoyer.

— Mais on n’a rien à dire ! On n’a rien fait de mal ! Des bricoles, sans plus, on roulotte un peu dans le quartier, c’est pas si grave de piquer une valoche dans une tire, de nos jours, ou la tire elle-même, pour lui prélever ses boudins et sa roue de secours. Quand on pense que d’autres vont braquer les banques et se gênent pas pour défourailler à tout va. Nous autres, vous pouvez nous fouiller, on n’a pas la moindre arme ! Jamais l’idée viendrait de nous charger, on aurait trop peur de provoquer un accident…

— C’est vrai, renchérit l’autre, un demi-brun-pas-si-blond-que-ça à figure grêlée, c’est vrai, pourquoi vous en prendre à nous de cette manière ?

Moi, pendant cette basse comédie pour patronage de grande banlieue, je ne puis m’empêcher de réfléchir. Quand t’es intellectuel, t’intellectes, y a pas. C’est bon gré mal gré, ça, la gamberge. Pas négociable, non endigable. Elle te résurge des profondeurs à tout moment, à tout propos… Et je pense ’xactement ainsi : « V’là une affaire qui a démarré en coup de tonnerre, avec l’histoire de l’espion sur le retour, piégé dans une bourgeoise maison de banlieue auprès d’une pute assassinée. On pouvait croire aux grandes envolées, pleines d’incidences internationales, de ceci cela carabinés. Or, il se passe quoi ? Nous gravitons depuis le début parmi des putasses, des barmaids et des barbiquets sans couleurs. Au lieu de la bathouse épopée, on en est à discutailler avec des roulottiers chiareux de trouille. Merde, c’est indigne de notre pedigree, non ? Ou alors, ça veut dire qu’un maléfice de médiocrité s’attache aux officines de police privée. Que malgré tous les déploiements, toutes les cautions, elles demeurent « officines » !

— Parlez ! lancé-je, les dents glacées de rage.

Car c’est vrai, j’te jure. Lecteur Hydrocéphale, je suis glacé de rage. Une rage qui s’exerce contre le sort, et peut-être surtout contre moi.

Les Ducon’s brothers vont pour renouveler leurs serments d’ignorances, mais je leur laisse pas finir.

— Au point où nous en sommes, vous allez parler. J’exige que vous nous appreniez quelque chose. On ne tire pas du sang d’une pierre, paraît-il ? Eh bien si, à condition de foutre la pierre sur le pif d’un gars. Je vous défouraille dans les reins à travers la banquette si vous ne jactez pas, mes lopes. Comme canevas de conversation : le Bar Aka. Parlez-moi du patron, de la barmaid, des habitués, de Julie la pute et de son amie Maud. Vu ? Alors, schnell, messieurs, quick ! Fissa ! Prompto.

Mon étrange dégoise les terrorise. Plus que les menaces, la dinguerie de mes propos impressionne. Un fou effraie davantage qu’un méchant. Alors un fou méchant, tu penses !

Le chauffeur au teint levantin s’éclabouille de la bistourne :

— Mais oui, ah bon, c’est à eux autres que vous en aviez. On demande qu’à vous aider. Ce qu’on pourrait savoir, j’sais pas. Qu’est-ce on peut savoir, Gaston ? T’as une idée de ce qu’on pourrait savoir ? Le patron ? C’est une lopette, recta. Pas fufute, un fils à papa qui cherche à se donner des frissons. La Laura, rien à en dire ? Tu vois à en dire de la Laura, Gaston ? Elle usine derrière son bar. Polie, pas très causante, bonjour bonsoir… Sauf avec la Julie et la Maud qui sont ses potesses, hein, Gaston ? Positivement ses potesses, je vois pas d’aut’mots. Bien, les deux polkas, Julie et Maud, elles vont aux asperges dans la même boîte, je crois. Et elles marchent en tandem pour éponger un chpountz en dehors de leurs heures de bureau, chez la Julie. Qu’est-ce on pourrait dire encore, Gaston ? Tu vois aut’chose à expliquer sur leur compte, toi ? Moi, positivement, c’est tout. Toi, t’as mieux à causer pour ces messieurs, Gaston. En ce qui me concerne, j’ai beau me creuser, très franchement, je vois positivement rien d’autre…

Des portes ouvertes. Béantes ! Il m’enfonce des portes grandes ouvertes, ce vilain zob à crinière.

— Pas suffisant, ça, l’ami, grondé-je.

Alors il est proprement épouvanté.

Un courant d’air soufflant dans la rue fait voleter les morceaux de carte d’identité. Ça ajoute au désarroi de ces pauvres pommes. J’exige qu’ils me disent des choses. Et ils n’ont rien à me dire, ces deux pauvres scouts de l’arnarque. Ils voudraient tant faire leur b.a. pourtant. Tant tellement, si tu savais… Leur bonne volonté est écrite en lettres de feu sur leurs bouilles blettes.

— Rappelez vos souvenirs, les deux, m’obstiné-je farouchement et trouvez-moi de l’inédit, sinon c’est le grand malheur pour vous. Je ne sais pas ce qui me prend, les nerfs, probable, mais je me sens au seuil de l’irréparable. Dites, vous n’allez pas me laisser commettre un double assassinat en pleine rue !

Oh, non, ils tiennent pas, les frelats. Pas du tout. Ils sont pour mon amadouance, mon bonheur de vivre, ma sérénité parfaite. Pour tout ce qui serait susceptible d’embellir mon existence à cette seconde.

Et le Mastar de sonner le glas pour rester dans la note :

— Quand t’es comme ça, mec, tu me fais peur à moi de même. C’est dire !

Alors, le faux blond-mal-brun, celui qui occupe la place passager plonge. Il a l’élan du cœur, le providentiel déverrouillage de mémoire. Sa glande à souvenance secrète, comme la botte de Nevers.

— Ecoutez, je vais vous relater un fait. Y vaut ce qu’y vaut. P’t’être que vous en avez rien à branler, mais j’vous le donne…

Mon silence aigu comme une dague florentine est le plus pressant des encouragements à poursuivre.

Alors, il.

— C’t’un soir, dit-il, sur les Champs-Elysées. Y avait grande première d’un film au Colisée. Les tapis, les actualités, le Tout-Paris en grande pompe, vous voyez le genre ?

— Pas mal, et toi ?

Il se ramone les muqueuses.

— Les bagnoles de maître venaient se ranger devant le dais, conduites par des esclaves en livrée, et c’était des mecs en grand uniforme qui aidaient les invités à décarrer de leur charrette.

— Abrège le reportage, mon loup. Après ?

— Bon, moi je matais le trafic, dans la foule. Voilà qu’une grosse Mercedes noire se pointe. Diplomatique. Le fanion qui claquait sur le capot. Un grand mec aux cheveux gris en descend, accompagné d’une gerce. Et qui je reconnais, la gerce ? Maud ! Dans une toilette formide, robe blanche, longue comme une limouille de noye, avec plein de bijoux. Un maquillage de star. Brèfle, méconnaissables. Y sont entrés dans le cinoche, la tire s’est éloignée. Voilà.

Je marque un temps pour savourer la petite musique de nuit qui chante en mon cœur.

L’allégresse. Alléluia ! Bien mené, Sana ! First bourre ! T’es digne de ta légende.

— Tu es certain qu’il s’agissait vraiment de Maud ?

— Certain, bien qu’elle ait battu à mort le lendemain, au Bar Aka, quand je lui ai fait la remarque…

— Elle a nié ?

— Je lui ai dit : « Dis donc, t’éclaboussais vachement, hier soir, devant le Colisée, avec ton pigeon grand luxe. » Elle a haussé les épaules et m’a dit : « Ça va pas, la tête ! » J’ai pas insisté, faut t’êt’ corrèque. Mais je suis certain de ce que j’avais vu…

— La bagnole, c’était quoi comme nationalité ?

— Je sais pas. Un drapeau que j’ai pas l’habitude…

— Tu te rappelles ses couleurs ?

— Facile : une bande rouge, une bande blanche, une bande rouge.

Je sonde mes souvenirs. Ne vois pas.

Mais verrai bientôt.


14

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L’Autriche ! répond Mathias sans coup férir.

Je contrôle, par acquit de conscience professionnelle sur le Larousse. Oui, c’est bien l’Autriche, la bande horizontale blanche entre deux bandes rouges.

Chose extra-surprenante, Pinaud fume une vraie cigarette, entière, lisse, dodue.

— Il n’est venu personne ? m’étonné-je, en constatant le calme de l’agence.

— Non. La petite n’a pas dû prévenir encore la police. Je pense qu’elle sera rentrée chez son père.

Par référence, Bérurier se met à fredonner Les Matelassiers. Mathias attend, dans un fauteuil, les jambes croisées, et ses mains croisées sur son genou supérieur. Il rêvasse.

Puis dit :

— Ces deux cadavres, il va falloir en faire quelque chose, vous ne croyez pas, patron ?

Je moussarde.

— Beuh, le premier, celui de Julie, j’en fais cadeau à l’institut médico-légal. Quant au « nôtre », il va falloir s’en débarrasser si nous voulons éviter de graves complications.

— La malle sanglante ? informe le Gros.

— Je ne vois pas d’autre solution. Et cette nuit même, mon chéri. Tu vas faire un beau paquet de Kimkonssern et aller le déposer « en un sac en Seine », comme chante Brassens.

— Merci pour c’t’ ouvrage de dame, ronchonne l’Athlétique du nombril.

Je considère mes hommes avec tendresse. Ils sont si chouettes, tous les trois. Si infiniment disponibles, si en accord avec moi. Ça, c’est une équipe, une équipe qui fait davantage « équipe » depuis qu’elle s’est retirée du grand courant administratif. Nous formons une sorte de commando, tu vois ? Les trois mousquetaires-qu’étaient-quatre !

— Mathias…

— Patron ?

— Tu connais la Hollande ?

— Jamais foutu les pieds.

— Eh bien, tu vas.

— Le corps de Lhurma ? fait le rouquin qui pige tout et très vitement.

— C’est ça.

— Vous avez des doutes ?

— Je ne suis pas un fana des coïncidences, mon petit chat. Ce type qui invite son copain, lui envoie une fille qui se fait égorger et qui meurt au cours de cette même nuit, de mort naturelle, ça me défrise, tu see ?

— C’est un peu ce que je pense.

— Je sais que les légistes néerlandais se sont penchés sur la carcasse du marchand de bidets et que leurs conclusions sont formelles, pourtant j’aimerais que tu me les confirmes.

— On me laissera accéder au corps, là-bas ?

— Je vais te faire une lettre pour mon homologue le commissaire Mhoudepaaf.

— Quand dois-je partir ?

— Tout de suite, téléphone à Air France.

— Entendu.

Il rompt. Cinq minutes plus tard, il réapparaît, porteur d’une petite valise style lonche-en-ville, car à la Paris Detective, nous avons tous une valoche personnelle, contenant des effets et instruments de première nécessité afin que nous puissions gerber dans l’immédiat.

— J’ai un vol dans quarante minutes, annonce-t-il en déployant ses ailes.

— Bon voyage, fils, tu nous rapporteras des tulipes et de l’Amsterdamer.

Le Gros s’est endormi. Il pend de son fauteuil comme le graphique de production d’un constructeur d’automobiles.

Pinaud est enfin parvenu à transformer sa pimpante cigarette en cet ignoble clope dont il a le secret qu’il tète et rallume des heures dupont.

Je vais m’asseoir à mon burlingue et explore mes poches pour ramener les papiers épars qui les garnissent. Je déniche le biniou de Maud.

Dreling, dreling…

Ça carillonne à tout va. Mais personne ne répond. J’insiste, en vain. Puis raccroche.

Je louche sur ma tocante. Il est huit heures. Pourquoi il serait pas huit heures, après tout, hé ?

— Tu as faim ? demande Pinuche.

Le mot, par magie, réveille Béru, lequel se met à bâiller de l’estomac.

Tiens, au fait, je n’y pensais pas. C’est vrai : manger…

J’appelle la maison. M’man me répond avec, en fond sonore, les bieurlements d’Antoine.

— Qu’arrive-t-il à ton asticot, m’man ?

— Il vient de se cogner contre le radiateur en courant après Nestor.

Nestor est un petit clebs de race indéfinie qu’on a recueilli pour le plaisir d’Antoine, car ma vieille a lu un article très formel dans je ne sais quelle revue, comme quoi les moutards ont besoin d’une compagnie animale pour bien s’accomplir.

Il pisse partout, ce cador à la con, et met en pièces les pantoufles de la maisonnée.

— T’as de quoi becter pour Béru, Pinaud et moi, m’man ?

— Bien sûr. Une tête de veau, et un lapin sauté avec un gratin de macaroni, et j’ai le temps de préparer une tarte aux pruneaux.

— Boum, on arrive.

— Tu nous invites ? s’étonne la Vieillasse.

— Pas envie de vous quitter.

— C’est gentil.

Le Gravos moutonne des lampions. Ses yeux injectés de sang s’arrachent mal aux vapes.

— Qu’est-ce à disait, ta maman, fils ?

Je m’approche, lui mets la main sur l’épaule et articule, en le biglant droit aux carreaux :

— Tête de veau, lapin sauté, gratin de macaroni, tarte aux pruneaux…

Un long filet de salive lui stalactite des mollusques.

— Plus un bout de frometon, j’suppose ? demande-t-il d’un petit ton anxieux.

— Naturellement.

Soulagé, il se fend d’un sourire.

— Je m’en doutais, note bien.

En allant au garage, Sa Majesté et Pinuche, après un long conciliabule, se cotisent pour acheter trois œillets à demi fanés à une marchande ambulante.

On sait vivre ou non. C’est inné.

Te dire maintenant, ô mon lecteur carnavalesque, à quoi répond ce dîner impromptu alors que nous sommes plongés dans une vacheté d’affaire, bien confuse et bien saignante, m’est impossible. C’est ainsi. Un élan. J’avais envie de bouffer, chez moi, la cuistance à ma Félicie en compagnie de mes deux larrons.

Des larrons en foire.


Repas succulent. Une magicienne, ma vieille. La tortore, elle y tâte. Tu lui voterais ses trois étoiles d’autor. Béru en dégouline de toute part, comme une grosse futaille qui n’a pas servi depuis un certain temps et qu’on remplit d’eau pour regonfler ses douves disjointes.

Il gémit de jouissance gustative. Soupire de « hemmmmmmiecee », des « Héla… rrrrhhh », entrecoupés de rots qui forment la ponctuation de son monologue d’empifreur.

Après le frometon, et tandis que je verse du Monbazillac bien glacé pour escorter la tarte aux pruneaux en nos profondeurs, le sagouin demande à m’man :

— V’s’auriez-t-il point un grand sac vide, genre sac à patates, chère maâme Félicie ?

— Sans doute, empresse m’man. Ce que vous avez à y mettre est volumineux ?

Je virgule un coup de tatane à l’Ignominieux.

— Quoi ? sursaute-t-il.

— Rien ! M’man n’a pas de sac, un point c’est tout.

— Mais si, Antoine, dans l’appentis…

— Laisse, m’man…

Je suis tiré de cette situation quelque peu embarrassante par la sonnerie du glateux. Je vais répondre. C’est Claudette qui est de « garde » ce soir, à l’agence, pour veiller au grain à cause du cadavre.

Elle est d’humeur massacrante.

— Ça marche, la goberge ? elle demande abruptement.

Très bien, on va attaquer la tarte.

— Vous ne pourriez pas venir la bouffer ici en vitesse ?

— Y a du nouveau ?

— Non : du silence.

— Je donne ma langue au chat.

— Une fois de plus ? ironise cette péronelle qui sait de quoi elle cause.

— Bon, si vous me racontiez un peu ce qui se passe ?

— Le téléphone carillonne toutes les deux minutes, je décroche, je vocalise des « Allô » mourants, mais on raccroche au bout d’un instant.

— Vous êtes sûre qu’il n’est pas en dérangement ?

— C’est ce que j’ai pensé au début, mais j’entends une respiration assez forte. Et comme un fond sonore, très ténu.

— On a appelé combien de fois ?

— Après douze j’ai cessé de les compter. Ça finit par me taper sur le système.

— Bon, vous allez mettre la barre de sécurité à la porte.

— Si vous croyez que j’ai attendu votre conseil.

— Ne répondez plus, branchez la sonnerie sur le dérivateur de modulation.

— Vous arrivez ?

J’hésite. Elle s’emporte :

— Mince, c’est si important pour vous, la bouffetance ?

— Il n’est pas question de mon repas.

— Il est question de quoi, alors ?

— J’essaie de piger à quoi ça rime.

— Essayez de piger ici, je préfère, c’est pas marrant d’être seule, de nuit, dans ces grands locaux, avec un macchabe à portée de la main et un type qui vous téléphone toutes les cent vingt secondes sans proférer une syllabe.

— Vous ne craignez rien : le mort est mort et personne ne peut pénétrer dans les locaux si vous n’ouvrez pas.

— Je vous dis pas, n’empêche qu’en ce moment je préférerais être garde-barrière dans le Périgord.

— Si t’étais garde-barrière dans le Périgord, tu ne bénéficierais pas des avantages amoureux que tu trouves à la Paris Detective, ma gosse.

Là-dessus, je ramponne le bigne.

— C’est à propos de quoi est-ce ? demande le Gros à travers une bouchée de tarte aux pruneaux d’une livre et demie.

Je raconte à mes archers.

— Le Vieux ! assure laconiquement Mister Badaboum en chassant sa truellée de pâtisserie à l’aide d’une verrée de Monbazillac.

— Tu le prends pour un merle des Indes ! Tu le vois s’amusant à composer notre numéro sans piper mot ?

— Il est tellement en renaud et tellement chenille, ce vieux perdreau déplumé !

Pinaud lisse de ses doigts secs et nicotineux les quatre poils grisâtres qui lui tiennent lieu de favoris.

— Cela cache quelque chose. Je ne crois pas au mauvais plaisant. Il ne s’agit pas d’une menace, car on n’essaie pas d’intimider des flics d’une façon aussi puérile…


Le Gros balance un pet qui stoppe le balancier de notre vieille horloge bressane.

— Alors c’est un jules à la Claudette qui l’harcelle parce qu’elle l’aura viré. Ramoneuse du cul comme vous la savez, tu parles que dans son petit intérieur, c’est le défilé des mannequins pour la présentation de boudin, collection de printemps.

— M’étonnerait, nos gentilles auxiliaires ont pour règle impérative de ne pas mêler leur vie privée à leur vie professionnelle.

Le misogyne glousse en se resservant de tarte, pour le grand bonheur de Félicie.

— Les gonzesses et les consignes, ça fait deux, assure-t-il doctement, surtout quand elles ont les filaments du prose qui rougissent, comme la Claudette, sauf le respect que je dois à maâme ta maman qui nous a mijoté un si tellement bon frichti que ça me donne faim rien que d’y penser.

Je l’écoute à peine, de très loin : du bout de moi-même. Il y a un petit « tuhuttt tuhuttt » style sonnerie « pas libre » dans mon crâne. Des informités qui s’agencent, qui me bricolent un canevas d’hypothèse. Je me dis : « Supposons que le tordu qui use ses jetons à appeler l’agence sache que seule une secrétaire s’y trouve. Il agit de la sorte pour l’inquiéter. Il lui met les nerfs en boule. Dans quelle intention ? « Pour qu’elle nous alerte. » Dont acte. Bien. Mais pourquoi souhaite-t-il qu’elle nous appelle ? Pour qu’on regagne l’agence. Car c’est la réaction logique. Tu me suis, ô mon Lecteur Déshumanisé ? Attache ta ceinture et suis-moi bien, t’auras jamais à le regretter. Ou si peu…

Permets que je continue sur la prodigieuse lancée. Laisse œuvrer cette matière grise incomparable qui a fait la gloire de la littérature française et la fortune de mon éditeur.

Pourquoi quelqu’un souhaite-t-il que nous allions là-bas ?

Je vais te répondre puisque tu sèches comme le clitoris d’une chaisière qui n’a plus la possibilité d’ouïr les secrets du confessionnal.

Oui : je vais.

Le quelqu’un veut que nous allions ailleurs, pour que nous ne soyons plus ici.

Note que je peux me tromper.

Mais que je peux aussi ne pas.


15

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— Prends le volant, Gros.

— Tu me laisses conduire ta tire ? bée Béru. V’là qui me cisaille venant de la part de toi-même.

— Je compte sur toi pour la driver mollo.

— Un velours, je te la vas manœuvrer comme si ça serait ma Berthy quand elle a ses langueurs.

On décarre.

— Tourne à droite.

— Mais c’est pas la bonne route !

— Tu vireras encore deux fois à droite et tu te retrouveras dans la bonne direction. Parvenu à la hauteur d’une impasse que je vais te signaler, tu ralentiras et je sauterai de bagnole. Ensuite tu fonceras en direction de l’agence où vous m’attendrez.

Le père Pinuche renifle des prémices.

— Que se passe-t-il, mon petit ? Tu es tout songeur depuis ce coup de téléphone de Claudette ?

— J’aimerais vérifier quelque chose. Vous cassez pas le dargif.

Sa Majesté conduit ma pompe comme un écolier écrit pour la première fois avec un stylo à plume or 18 carats : en gaffant bien aux taches.

Parvenu au niveau de l’impasse précitée, le Dodu file un coup de râpe, je fonce hors de ma chignole et vais me réfugier dans l’obscurité. Mes archers reprennent leur vitesse de croisière. J’attends un moment, rien ne se passe. Le quartier est peinard. T’entends confusément les téloches. Le ronflement des bagnoles, dans la principale artère. Sinon t’as que la lune qui dérive là-haut, dans ses nuages, sans faire beaucoup de bruit.

Je gagne le fond de l’impasse. Elle est fermée par un vieux portail de bois qu’il m’est un jeu d’ouvrir. Me voici dans l’univers d’un garagiste encombré de bagnoles meurtries, perdant leurs légumes en abondance. Ça sent l’huile, la soudure et d’autres trucs plus subtils, chimiques… Je franchis cette zone perfide, riche en ferrailles traîtresses et me retrouve devant une palissade branlante. L’escalader est un jeu d’enfant de troupe pour le gymnaste averti que tu me sais être.

Un jardin. L’un des derniers potagers du coin. Miséreux. Des choux étiques, des poireaux jaunes. Ces végétaux étouffent entre les nouveaux immeubles qui leur bectent le soleil. Après le jardin, un mur récent qui délimite l’aire de jeu d’une grande bâtisse-clapier. Il me suffit à présent de contourner cette hachélème, pour me retrouver derrière chez nous. J’aperçois le toit de notre pavillon. Au milieu de ces falaises, il est tout mignard, notre logis, à m’man et moi. Un îlot perdu. Le clair de lune attend son ami Pierrot sur les tuiles mécaniques de notre toit. Il fait de]’œil à un vasistas. Je prends mon élan pour escalader le mur. Rétablissement. Rotation des miches sur le faîte rugueux. Et poum, j’atterris dans notre bordure d’œillets. Aussitôt, je retrouve mon ambiance familière, l’odeur de notre propriété. Son calme de presbytère, ses ombres nocturnes, la tonnelle, le petit bassin dont j’ai colmaté les fissures pour qu’il ne perde plus l’eau, et dans lequel tritonnent deux poissons rouges dont l’un est presque blanc. Nouveau, les poissecailles. Une folie pour le gars Antoine qui vient leur virguler du pain, chaque morningue.

J’approche de la fenêtre éclairée. A travers les rideaux, j’avise ma vieille, occupée à desservir. Elle a branché la téloche, mais ne la regarde pas. Et comme elle a coupé le son pour ne pas risquer de réveiller le mougingue, c’est à se demander à quoi lui sert notre poste couleur. Note que ça crée une présence, ces bouilles entr’aperçues par instants, et qui débitent des choses non perceptibles avec des mines sentencieuses. C’est l’heure de la bavasse sur les chaînes. Le moment que des messieurs hautement qualifiés viennent s’apporter des contradictions mutuelles en ayant l’impression de sauver le monde.

Il ne fait pas très chaud, en tout cas ça reste supportable, cette température. Je vais m’asseoir sous les arceaux de la tonnelle. Il y a un vieux banc que j’ai la flemme de repeindre et qui se barre en sucette sous les pétales des roses, quand y a des roses. Pour l’instant tout grognon de l’hiver, le rosier pompon se refait une santé.

Je m’assieds sur le banc. Les immeubles d’alentour, si imminents, si formidables, ressemblent à des espèces de voies lactées verticales. Je me nourris pas d’illuses. Un jour l’autre, il va sauter, notre pavillon. Il n’a plus sa place dans ce déferlement de béton armé. On nous contraindra de le vendre pour le remplacer par l’une de ces charogneries à empiler les mecs. On ira où, m’man et moi ? Une autre banlieue, plus lointaine ? Je me demande. Dans le fond, vaut p’t’être mieux jouer le jeu et s’installer dans une tour à la con, voir venir… On entendra baiser les voisins, on profitera de leur électrophone. Qu’est-ce que tu veux : l’homme s’envahit. Il n’a pas su se protéger de lui-même. Et maintenant, bernique, il s’est eu, le tordu !

Je tressaille en entendant surgir, puis cesser un ronflement de voiture, pile devant chez nous. Une clarté s’éteint. Un moment de silence. Puis une portière s’ouvre, sans bruit. Ça chuchote très bas. Mon guignol cabriole. Dis, il a du tarin, le grand Sana, ou merde ? Un grand contentement souverain me remplit à ras bord. Le bonheur chaud du triomphe. La volupté d’avoir vu juste, là où personne ne pensait seulement à regarder.

J’entends de légers cliquetis. Les arrivants bricolent la serrure de la grille. Ils n’auront pas grand mal à lui faire déposer son bilan, car elle est d’une simplicité ahurissante. Fectivement, les gonds gémissent. Je ratatine sur mon banc, regardant de tous mes beaux châsses. Deux gonziers se pointent, l’un suivant l’autre. Ils ont des impers sombres et des bas sur la tronche. J’ai déjà la crosse gaufrée de mon ami Tutues dans le creux de ma main droite. Une froide détermination m’habite (occulte). S’ils tentent quoi que ce soit de violent contre ma Félicette, je les plombe.

Le premier a déjà escaladé le perron. Agenouillé devant notre lourde, il s’attaque à plus forte partie, car j’ai fait équiper la porte de deux serrures de sécurité.

— Dur ? chuchote le second, immobile derrière son compagnon.

Acquiescement du serrurier de service.

— On devrait passer par une fenêtre.

Bon, violation de domicile avec effraction, je peux me permettre de déclencher les hostilités, j’ai le bon droit, la loi, ma conscience et le Bon Dieu pour moi, non ?

Je m’avance sur la pointe des pieds.

— Attrapez les nuages, les gars ! aboyé-je sèchement.

Rarement, j’ai assisté à une réaction aussi prompte. L’élément de surprise ? Tiens, fume ! L’homme debout, qui couvrait le boulot de son pote, se retourne en tirant déjà. T’entends bien, dis, Lecteur Ajourné ? Il tire avant de m’avoir vu. Un super-ultra-rapide. Et quelle maîtrise. Je reconnais le crépitement chuintant des bastos virgulées à travers l’entonnoir d’un silencieux. Je reçois des chocs à l’épaule gauche. Merde, touché ! La rogne m’enfole. A mon tour de zigougner. Mon chargeur y passe. Et il fait du bruit, lui. C’est de la pétoire ratégorique. De l’outil qu’a pas de temps à perdre. Le défourailleur pousse une exclamation, comme un qui vient de rater son dur, et il tombe, le nez en avant du perron. Son petit camarade reste agenouillé contre la porte. Qu’est-ce qu’il maquille ? Il cherche sa seringue personnelle ou son carnet de rendez-vous ?

— Les mains en l’air, salope, ou je farcis !

Me faut le temps de remplacer mon chargeur vide. J’opère au plus juste, mais mon épaule gauche me fait mal. L’autre ne bronche toujours pas. A cet instant, m’man, alertée, débouche. Le bricoleur de serrure lui choit sur les pantoufles. Dans la lumière de notre entrée, je peux vérifier qu’il a pris une bastos en pleine nuque. Ça lui a entrouvert le couvercle.

— N’aie pas peur, m’man, je suis là !

Dans ces cas-là, tu agis sans bien savoir, en tout cas, sans penser. Tu t’en remets à ton instinct. C’est lui qui travaille à temps complet. Lui qui assume.

Je regarde les deux bonshommes. Le serrurier est mort. L’autre ne mérite même pas le jeton de téléphone pour appeler un toubib. Je shoote néanmoins dans son pétard, pour des fois où il se piquerait un brin de résurrection, et je me mets à cavaler en direction de la grille. Comme je l’atteins, la voiture démarre. Une bagnole blanche, 404. Tous feux éteints. Impossible de lire son numéro, non plus que de voir le conducteur. Par acquit de conscience je lui sers quatre prunes dont je perçois l’impact sur la carrosserie. Et puis c’est le silence. Il est de très courte durée, car les fenêtres commencent à s’ouvrir un peu çà et là. Des voix angoissées s’interpellent, posent des questions. Et merde, les mouches !

Je cours à Félicie.

Dans les grandes circonstances, elle est à la hauteur, ma vieille. La digne maman au Santonio joli, espère. Elle s’est accroupie auprès du fusilleur et palpe sa poitrine.

— Mon chéri, as-tu été touché ?

— Quelques égratignures à l’épaule.

— Alors viens vite. Il n’y a plus rien à faire pour ce garçon, je crains bien qu’il soit mort.

Tu vois le style à m’man, l’artiste ? Pas de cris, de Seigneur-Jésus-Mon-Dieu-Sainte-Vierge. Pas de questions superflues. Pas de « au secours ». Sang-froid, dignité… Une vraie guerrière, la Félicie.

J’insiste pour téléphoner à Police-Secours. Les voisins ne vont pas tarder à se la radiner et si les bourdilles ne nous protègent pas, on va avoir droit à la visite charognarde de ces messieurs-dames.

Je préviens les archers de garde et me débloque du torse. Bien ce que je pensais : trois prunes m’ont entamé la viandasse. Rien de moche : de sérieuses estafilades bien groupées au-dessus de la clavicule. Pour un zig qui défouraillait à la volée, tu parles d’une performance. M’man étanche mon sang, me fait dégorger les plaies à l’alcool à 90°.

— Il va falloir appeler le docteur pour qu’il te fasse une piqûre antitétanique. Tu as eu une chance folle, quelques centimètres plus bas…


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Ces bas, enfilés sur des frimes, sont plus durailles à ôter que ceux qui « gainent » les jambes, comme disent mes chosefrères. Je suis contraint de déchirer. Et je déchire à beaux ongles.

Celui du serrurier d’abord. Pas fastoche, car avec l’énorme trou qu’il porte à la nuque, le bas est comme soudé à la plaie. Il est plein de sang qui sèche déjà… Et puis, le gus doit être fortement chevelu, car ça vient mal, y a comme une masse comprimée à l’intérieur. Bon, d’escrimer j’y parviens. M’man qui m’observe, le visage tout chaviré, pousse une exclamation. Car tu sais quoi ? La figure qui m’apparaît est celle d’une femme. Une mulâtresse très véry superbe. Avec, fectivement, des crins frisés en paquet, qui moutonnent, se détendent tels des ressorts pour doubler le volume de sa tête.

Je prendrais une bagnole de course dans l’estomac, ça me ferait pas davantage d’effet. Une noire nausée me biche, ô mon Lecteur Homérique. L’idée d’avoir scraffé une nana, merde ! Comme ça, par-derrière, pourri ! Je me relève et fais quelques pas pour renifler l’air vivifiant de la nuit.

Bien sûr : légitime défense ! Ouais, bon… Mais n’empêche… Elle devait être âgée d’une pas trentaine d’années, cette noirpiote. Avec des dents éblouissantes qui scintillent dans la clarté de notre vestibule…

Le timbre de Police-Secours retentit, lancinant.

Il stoppe devant la maison. Y a foule devant chez nous. Des voisins en bannière, limouille de nuit, pyjmoiça de bagnard, décrivant des Mathieu dans l’obscurité avec des lampes électriques. Ça gronde de curiosité plus contenable. La volaille s’annonce, représentée par un brigadier et deux agents de l’espèce jeunarde, nouvelles recrues, les tifs un tantisoit trop longs, le kibour à l’aplomb de Vénus, l’air pas gland du tout.

Le brigadoche me connaît. Il sait pas que je n’appartiens plus à la Grande Cahute et me vote un salut militaire que le Bigeard s’en pisserait parmi de jalousie, comme diraient mes potes suissagas. Il a un regard circulaire.

— Dites donc, il y a eu une drôle de casse, monsieur le commissaire. Et vous êtes blessé ?

— Rien de trop grave.

J’annonce ma version :

— Béru m’a raccompagné en voiture. J’ai trouvé la grille ouverte. Comme je me pointais vers la crèche, un type m’a défouraillé sur la coloquinte. Moi : réflexes-réflexes, j’y suis allé de mon Pearl Harbor personnel et les résultats sont étalés sur le carreau.

Il me félicite pour ma promptitude à dégainer.

— Y avait une femme, dit-il. C’est plutôt rare dans une expédition de ce genre.

— Elle devait être douée pour la serrurerie, probable…

Il s’agenouille près du mec qui m’a défouraillé contre et lui enlève son bas.

— Commissaire ! Regardez !

Je.

Oh, ma douleur !

Ma stupéfiance !

Mon titubage mental !

Le tireur était une tireuse.

Et cette tireuse n’est autre que la très respectable Mme Angèle.

Bordelière de son état.


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Un zinzin pareil, ça valait le coup de changer de chapitre, non ? V’là qu’on a affaire à des amazones, mon Lecteur Euthanasique. Brusquement, je réalise la portée de tout ce méli, celle de ce mélo : jusqu’à présent, je me suis heurté à des gonzesses, uniquement. Si tu me passes les deux truandelets du Bar Aka, sans portée notoire…

Mais vrai, c’est la première fois que je vois deux bergères donner l’assaut à un policier, tenter de pénétrer chez lui par effraction et le praliner à la volée sitôt qu’il montre le bout de son pif.

J’essuie les emmerderies inhérentes à une opération de ce genre. Il est rare qu’un flic soit client. Passer de la position d’inquisiteur à celle d’inquisité est démoralisant. J’en ai pour trois plombes à me farcir les copains, le Parquet, l’Identité, toute la joyeuse équipe fringante.

— Vous connaissiez ces filles ?

— Absolument pas.

— Avaient-elles des raisons particulières de vous en vouloir ?

— Elles devaient en avoir puisqu’elles forçaient ma porte, mais j’ignore lesquelles.

Et toutin. Blabla… Questions, réponses… Félicie sur la brèche. Le Toinet, sale petit con, qui se réveille là-haut et rameute. Ces messieurs qui, eux, savent que j’ai démissionné, et en profitent pour me chiater à outrance, bien me courir sur la bite, histoire de me montrer que je suis devenu paria à part entière, tricard honteux de la noble Administration. Ils me coincent sur le fait qu’il y a eu repas de gala à la maison. Toutes ces assiettes, cette verrerie… Je m’explique : j’ai ramené Pinuche et Béru pour croquer. Ils n’avaient pas de bagnole, je leur ai prêté la mienne quand ils ont dû rentrer, mais comme le Gros est un vrai locdu au volant, nous avons fait un tour de quartier pour que je lui en montre le maniement et je me suis fait jeter ensuite au coin de la rue. Footinge. C’est durant mon absence que ces dames intrépides se sont pointées, me croyant parti. Je fais état de la 404 blanche stationnée un peu plus loin. Enfin, les tracasseries paperassières suivent leur cours. Tu les verrais, mes « anciens » collègues, la manière fumière qu’ils comportent avec bibi, ces yeux torves et papilloteurs, ces sourires tout en dents, leur ton suave mais glacial. Ah, fait pas bon s’éloigner de la meute ! Un loup isolé n’est plus qu’un mouton.

Il est plus de deux heures quand enfin on nous moule après avoir évacué les cadavres.

— Mon pauvre grand, soupire maman, quelle épreuve pour toi !

Pour moi ! Et pour elle, donc. Ma Félicie d’amour., Je la chope contre moi, de mon bras valide, et la serre, fort, fort… On a déjà subi pas mal d’épreuves ensemble, m’man et moi. Des coriaces. Et on se retrouve ensuite un peu plus unis, soudés, comme si un nouveau cordon ombilical s’était reformé.

— Je t’aime, ma vieille chérie. Une fois de plus, je te demande pardon d’avoir choisi ce métier.

— Puisque tu l’aimes. L’essentiel, c’est que tu…

Elle ne finit pas, par peur des mots maléfiques. Elle veut dire : « l’essentiel, c’est que tu n’y restes pas un de ces jours ».

Ce soir, je suis passé près. Au plus juste. J’ai réussi à « négocier » le virage, mais c’était du moins cinq à l’horloge.

— Je vais téléphoner à notre docteur pour lui demander…

— Demain…

— Mais, mon chéri, il est indispensable qu’on te fasse cette piqûre antitétanique.

— On a trois jours pour, m’man. J’irai demain, promis.

— Alors je vais t’administrer un fort calmant avant que tu ne te mettes au lit.

— Ecoute, m’man…

Elle pige de suite.

— Oh non, Antoine, tu ne vas pas repartir !

— Il le faut ! Le temps presse. Si je ne débrouille pas cette affaire dans les heures qui viennent, je vais être en bute aux pires emmerdements. N’oublie pas que je n’appartiens plus à la police. Tu as vu leurs gueules à tous, tout à l’heure ? Finie la solidarité professionnelle. En les quittant, je suis devenu leur ennemi. C’est la quarantaine déclarée.

— Mais que vas-tu faire à pareille heure, mon chéri ?

— Des visites.

Mon sourire, qui se veut rayonnant, ne la calme pas.

— Tu es tout pâle… Après un tel choc, je te jure, mon grand, qu’il faut te soigner. Un jour ou l’autre on paie ce genre de chose.

Un jour ou l’autre…

Bien sûr. Tout se paie. Un jour ou l’autre, tu paies ta vie de ta mort. Le cycle infernal. Tout le monde est dans le bain.

Je cesse d’ergoter et j’appelle un taxi.


C’est un petit mecton à frime de jockey qui s’est laissé pousser les moustaches afin de s’affirmer davantage. Le monde est plein de minus qui comptent sur leurs poils pour avoir moins l’air de ce qu’ils sont ; en réalité, ça ne fait qu’accentuer la gravité du cas, une barbouze ou des tifs Louis XIII. C’est pas parce qu’un griffon a les poils longs qu’il a moins l’air d’un chien. Un con poilu fait même plus con qu’un con imberbe. Il se rend suspect. Tu penses à le regarder, alors qu’autrement tu te contenterais de l’ignorer.

Tout ça, et je te prie de m’en excuser, pour te dire, ô mon Lecteur Barbu, que le chauffeur de taxi porte une moustache de fier gaulois à tête de nœud.

Il grinche, regrettant son pucier. Le régime nuiteux doit pas lui convenir, à julot. Les boules Quiès dans les feuilles pour pouvoir en écraser au matin, dans son clapier bruyant, ça finit par lui tartiner les burettes. Vivement la retraite, Merlin Plage, avec crédit personnalisé ! Là-bas, au moins, les pets de voisin sont emportés par le vent du large.

— Champs-Elysées, patron, lui lancé-je le plus joyeusement que je peux, manière de créer une ambiance détendue.

Mais un apôtre dans ce marasme, tu peux pas l’amadouer. Il macère dans des vinaigreries mentables inadouciçables. Il me répond que s’il était patron, il ferait autre chose. Mais que de toute manière ça ne le tente pas, vu qu’il sodomise les patrons tousautanquisont, ce qui doit être, à tout prendre (si je puis dire) plus confortable que de sodomiser un clodo.

On roule mollo. Il aime prendre son temps, le bléchu, profiter de ce que les rues sont libres à cette heure pour se payer l’allure croisière.

Il prend l’avenue du Général-de-Gaulle, puis traverse la place Général-de-Gaulle et s’apprête à virer sur le boulevard Général-de-Gaulle lorsque la clameur que je pousse à cinquante-huit centimètres de ses portugaises le fait patiner.

— Non, mais qu’est-ce y vous arrive !

Un instant.

Je m’arrache comme un dingue de la chignole.

— Hé, minute ! Où qu’ vous allez ? gueule le driveur.

Je m’approche d’une 404 blanche rangée sur le trottoir (y avait plus de place en bordure). Le pneu arrière droit est crevé, la jante complètement écrasée, et je dénombre trois impacts de balles dans la carrosserie, dont l’une a pulvérisé la lunette arrière. Pas d’erreur, il s’agit de la tire sur laquelle j’ai tiré au cours de la soirée.

Le chauffeur se pointe en m’agonisant, comme quoi je lui fais perdre son temps, qu’un taxi de nuit peut pas se permettre de ceci cela et j’ sais quoi encore.

La bouille que je lui propose doit pas être photographiable pour un mensuel sexy car il arrête son gazouillis.

— Police ! grondé-je.

Jamais, décidément, je ne me serai autant vanté d’être de la Rousse que depuis que je n’en fais plus partie.

Et j’ajoute :

— Si tu la ramènes encore, je te fais bouffer ta gueule !

Il se calme. Hésite à s’enfuir. N’ose pas et reste immobile sous sa gâpette à petits carreaux, avec sa moustache de terreur de chiottes pour lui tenir compagnie et lui épargner d’éventuels embruns.

J’ouvre les portières de la voiture, après avoir noté le numéro. Sur la banquette avant, se trouve un fusil à canon scié et des gants de pécari.

Voyons la boîte à gants, now…

J’y trouve du banal : une carte de France ravagée par ses pliures trop de fois dépliées et repliées, une lampe électrique, un tournevis, une boîte de cigarettes à bouts dorés. Je tique : ces sèches sont autrichiennes. Voyez Danube bleu, roi de Rome tubar, François-Joseph…

Je les coule dans ma vague.

A présent, le coffiot. Là, c’est le tout grand panard, ô mon Lecteur Assidu-Laid. Et juge le combien cette expression argotique est judicieuse, car j’y déniche deux paires d’énormes chaussons de feutre pour terre-..euvas. Mais dans le cas présent, ce sont, je subodore, des morues qui les ont chaussées. Et sais-tu pourquoi, dis, belle colique ? Pas seulement pour ne point laisser d’empreintes de godasses, mais pour qu’on ne puisse détecter qu’il s’agissait de souliers féminins.

Bon, ben, c’est tout.

Le taxi, impressionné par ma démarche policière et la sûreté (si tu permets) de mes gestes, attend mon bon vouloir, le petit doigt sur la tirette de sa braguette.

Je regrimpe dans sa caisse en lui jetant l’adresse du claque de maman Angèle.


Une sacrée coriace, cette punaise de serrure. Mais tout vient à poing à qui sait t’attendre, mon joli. Bon, je me pointe dans ce cher petit bordel, si pimpant, intime, familial que c’en est à se demander pourquoi les messieurs qui viennent là ne restent pas plutôt chez eux à calcer leur brancard au lieu de le laisser calcer par les amis et connaissances.

Je retrouve l’aimable livinge, les deux chambres de « travail », la salle de bains qui sent le tout-venant et la savonnette collective. A te dire vrai, je n’attends qu’un renseignement de cette taule : l’adresse privée de la tenancière. Mais j’ai beau fouiller, je ne renouche rien. Pas le moindre faf qui puisse m’éclairer. Cet appartement est un logement de fonction. Il scelle pudiquement la vie privée de cette fort surprenante dame, qui fait reluire, le jour, l’humanité engorgée, et qui, la nuit, joue les Jeanne d’Arc du crime avec une maestria qui donnerait des cauchemars à Buffalo Bill.

Faut que je me grouille, l’Identité Judiciaire est en train de faire son boulot, donc d’identifier Mâme Angèle, et mes ex-tas de confrères vont radiner.

Mais les tiroirs des meubles ne contiennent que des linges de toilette, des martinets, des godemichés, des pots de vaseline, des bouquins pornos et un chapelet à gros grains oubliés céans par un cardinal de passage.

Conclusion : nothing !

J’apprête à tailler lorsqu’un détail me sursaute. In extremis, comme disent les latins angoras grâce à une ultime vue d’ensemble du studio. J’y avise deux appareils téléphoniques. Un noir, normal, à cadran, un autre gris, sans cadran, posé sur une console supportant quelques ouvrages pleins d’illustrations représentant des culs et des c…, nubiles ou poilus comme des bonnets de grognards. J’approche ce dernier et décroche. Rien… Il y a un bitougnot rouge sous la fourche. Je l’enfonce. Une sonnerie d’appel retentit. Je raccroche et me rends dans les deux chambres. Aucun appareil téléphonique ne s’y trouve. Perplexe, je reviens à l’appareil gris et me mets à en suivre le fil, saisi d’une idée aussi géniale que subite. Ce fil plonge dans le plancher. Il me suffit d’écarter avec mon couteau le bord de la moquette pour voir qu’on a percé un trou vertical dans le sol. Donc, l’appareil est relié à un autre qui se situe dans l’appartement du dessous. La défourailleuse émérite n’a donc qu’un étage à gravir pour venir sur son lieu de travail.


Tu vas voir ce que la vie est attrayante, pour peu que tu y mettes du tien. Evidemment, le clapoteux qui ne tente rien, qui n’attend rien, qui ne provoque rien, peut faire tapisserie pendant des millénaires, le cul sur un pliant, à regarder flotter son destin sur l’eau opaque de ses jours[3].

Mais le téméraire à la Sana, décidé, énergique, tisonneur d’aventure, toujours sur ou dans la brèche, ben mon vieux, fais confiance qu’il récolte une sacrée moisson de péripéties, tiens ! Yayaille ! T’as qu’à tendre ton tablier, fillette, pour en ramasser.

Je m’agenouille devant la seconde porte, mon sésame à la main, prêt à caramboler une fois de mieux la maison Yale (travaillez, prenez du pêne, c’est le gond qui manque le moins), lorsque je perçois un bruit de verrou qu’on déverrouille. J’ai pas le temps de dégainer Tu-Tues, la lourde s’en va de devant mon pif. Je me trouve devant deux jambes en pyjama, deux mules vernies noires, un pan de robe de chambre en soie que ça représente des fleurettes blanches sur fond d’azur. Tout juste la pensée m’arrive que ces mules sont masculines. Et déjà, d’une détente féline, comme ils disent, le Santonio pique, boule la tête la première dans le personnage. Au-dessus de moi, à quelque quatre-vingts centimètres par un « hhhan » de douleur privée de souffle pour s’assumer. Le télescopé carabate, effondre un petit meuble genre bonheur-du-jour, qui se déguise en malheur de nuit, le tout dans un fracas de bois précieux éclaté et de porcelaine plus précieuse encore, menu-morcée. Je suis toujours agenouillé. J’ébroue. Ma pauvre épaule a effacé une abominable secousse et des tisons brûlants la titillent.

Je regarde ma victime. S’agit d’un monsieur très aristocratique d’aspect, avec de beaux cheveux blanc-gris bleuté, un regard bleu pervenche, et une médaille pieuse au cou représentant sainte Apoplexie au bain de siège de La Rochelle.

Revenant de sa stupeur et de son télescopage, le monsieur distingué porte la main à la poche de sa robe de chambre en Hermès pur fruit, afin d’y puiser le pistolet qui l’alourdit. Ce que comprenant, je me relève d’une admirable détente, encore plus féline que la précédente, et pose mon pied droit sur sa poche, cependant que, de ma godasse gauche, je lui tire un coup franc direct au temporal. Il abandonne ses projets homicides, son arme et ses esprits, ce que j’en profite pour fermer la porte derrière moi, récupérer son feu et attendre le dévapage du monsieur entre les bras en « v » d’un fauteuil savonarole.

L’événement ne tardant pas à se produire, je me mets à converser.

— Ne cherchez pas votre pistolet, cher monsieur, je viens de le placer sous séquestre. Et il est inutile que vous montiez dans l’atelier de ces dames, au-dessus, c’est moi qui ai actionné le téléphone intérieur ; je crains, ce faisant, de vous avoir réveillé, n’est-il pas vrai ?

Il se relève assez souplement, vu son âge qui n’est plus du premier et encore si peu du second.

Les mains dans ses poches vides (mais pleines de mains, donc), il me fixe sans rancune apparente. Son regard contient davantage de surprise que d’amertume.

— Qui êtes-vous ? me demande-t-il avec un accent issu de germain.

— Le commissaire San-Antonio, pour vous servir.

Il sourit.

— L’ex-commissaire San-Antonio.

— Je vois que vous êtes au courant de bien des choses ?

— C’est préférable.

Un temps. On s’observe, comme toujours dans ces cas-là. T’es là, tu massacres un mec, il récupère, on sait pas quoi se dire. Y a comme de la timidité, tu comprends ? Ça provient du respect humain, ce fâcheux frein qui si souvent t’empêche de t’accomplir pour de bon.

— Vous êtes autrichien, n’est-ce pas ?

Il a un fugace sourcillement. Semble surpris.

— Me permettez-vous de vous donner un conseil amical, cher Herr ?

—  ? ! ? ! ? ! me répond-il.

— Habillez-vous et filons d’ici, car la police, la vraie, la ronflante, ne va pas tarder à rappliquer.

Incrédule, il amorce un deuxième sourire qui ferait très joli sur une photo officielle.

— Sceptique ? je demande.

Moue du Distingué.

— Vous avez tort. Dame Angèle est morte, mes ex-collègues sont en train de l’identifier, peut-être est-ce déjà chose faite, et…

Pas le temps d’en bonnir davantage, une sourde rumeur monte des profondeurs de l’escalier.

— Chopez vos fringues et barrons-nous, les voici ! l’houspillé-je.

J’entrouvre doucement la porte. Fectivement, ça tambourine, en bas, à la vitre du concierge. Mon interlocuteur a pigé le sérieux de la situation. Il bondit dans une chambre proche, ramasse à brassée ses hardes et croquenuches et revient à moi, tout pâlot.

En bas, une voix demande :

— Angela Albrecht, je vous prie ?

Et explique, laconique :

— Police !

— Deuxième et troisième gauche ! répond un bonhomme effaré.

L’homme aux cheveux blancs m’interroge du regard.

— Il faut grimper par l’escalier, dis-je, grouillez !

Je coupe la lumière, tire doucement la porte derrière nous. On s’élance dans l’escadrin au pas de charge de velours. Troisième, quatrième, cinquième. Un couloir terminé par un second escalier plus modeste. On s’y engage et ça nous parvient au dernier, sous une vaste tabatière à travers laquelle on voit la lune comme je te vois. Mon compagnon se reloque précipitamment.

Pendant qu’il, moi je m’assois par terre pour attendre que ça se passe.

— Vous croyez qu’ils monteront jusqu ici.

— Pourquoi le feraient-ils, ils ne cherchent personne, ils viennent seulement perquisitionner chez Angèle.

— Est-il vrai qu’elle soit morte ?

— Authentique. Je l’ai abattue moi-même sur mon perron.

— Vous !

— Bé, je l’avais prise pour un homme, et elle avait commencé par me tirer dessus, j’ai une épaule à moitié démolie. Toujours est-il qu’avant de trépasser, cette pauvre femme m’a parlé. Oh, très peu, car elle arrivait au terme de son voyage, mais enfin, peut-être m’a-t-elle dit l’essentiel ?

— Vous croyez ? fait l’Elégant.

— Elle m’a parlé de vous.

— C’était pourtant une femme fort discrète.

— L’imminence de la mort a raison de la discrétion la mieux ancrée, car la mort est indiscrète, cher monsieur, philosophé-je, que tu dois en prendre plein les badigues et comprendre quel écrivain follement émérite je suis.

Il hausse les épaules :

— Et que vous a-t-elle dit de moi ?

— Rien de très important au plan de la personnalité, mais passionnant au plan général ! Elle a murmuré : « L’Autrichien est chez moi, il faut le prévenir tout de suite ; il y a beaucoup d’argent à gagner. »

Poum !

Tu te rends compte, les inventeries que je suis capable ? Où il va chercher ça, le Santa, merde ! Si c’est pas franc le génie du siècle, c’est au moins celui de ces six derniers mois, non ? Pour phosphorer de la manière que voilà, avancer des pions sculptés à l’improviste en faisant croire que c’est le Roi.

Ce que je lui torpille laguche est-il plausible ? Point d’interrogation à la ligne.

En tout les cas, j’ai mis l’accent convaincant.

Il reniflotte deux trois petits coups, comme le ferait un camé, rien laisser perdre de sa blanche.

— Je pense que j’ai bien fait de suivre son conseil, ajouté-je en désignant les étages inférieurs de mon pouce renversé. Du moins pour vous. Car dans la diplomatie, on n’aime pas trop les scandales, bien qu’on les étouffe la plupart du temps.

Nouveau bon point.

Je progresse.

Mon processus est entamé. Le procès suce !

Cela dit, j’aimerais bien savoir ce qu’un respectable membre de l’ambassade autrichienne peut avoir à fiche avec une maquerelle assassine.

Pas toi, l’Affreux ?


18

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Il finit par s’asseoir auprès de moi, par terre, le dos au mur. Délicat, il a placé son pyjama et sa robe de chambre sous ses fesses diplomatiques. Ce qu’il y a de bon, avec ces immeubles modernes, c’est qu’ils te restituent fidèlement tous les bruits, où que tu te trouves. La cage d’escalier réverbère les investigations de ces gentils messieurs poulets. On les entend qui rumeurent dans l’appartement de la mère Tazety, s’appellent, se posent des questions, se font part de leurs trouvailles, tout ça, bien comme il faut, car ils ont laissé la porte palière ouverte, ces soudards.

Je murmure, soucieux d’enchaîner avec l’affaire :

— C’est vrai qu’il y a beaucoup de fric à affurer dans votre cas ?

L’homme aux cheveux blancs médite sa réponse.

Puis me la livre tous frais payés :

— Pourquoi avez-vous quitté la police officielle ?

— Parce qu’elle nourrit mal son homme. J’ai découvert que ma peau valait mieux que ce qu’on me la payait.

— Bref, vous aimez l’argent ?

— C’est lui qui m’aime.

— Et ça marche, votre agence ?

— Je débute. Vous êtes ma première affaire.

— Moi ?

— Enfin, vous en faites partie, non ? Ou alors que fichez-vous dans le noir, à près de quatre heures du matin, dans le couloir de cet immeuble ?

Il opine, puis se tait.

— Curieuse histoire, reprends-je. Vraiment pas banale. Plaisante, quoi, au plan de l’intérêt.

Nouveau silence, écrémé par les « poliçonneries » des archers républicains en rut chez dame Angèle.

Y en a qui se trouvent dans le local « professionnel » de l’aimable femme et qui se marrent comme des mouflets en découvrant le matériel de camping. Ils se font de puissantes astuces au sujet des godes ; des comparaisons, des suggestions. « Hé, Machecru, si tu veux l’emporter pour t’en faire un tabouret ! »… Ou bien : « Je parie que çui-là, c’est un moulage à la bite du principal Grorognon, paraît qu’il est monté comme un mammouth, il défonce tous les pots ! » Tu vois le genre, ô mon Lecteur Dulcifié ? La pure veine humoristique pour fin de banquets français.

— J’aimerais bien que nous nous mettions à jour, cher monsieur autrichien. Je le mérite. Tout autre que moi vous poserait le marché suivant : « Parlez ou sinon j’appelle les poulets ici présents et vous laisse vous démerder. » Avouez que c’est là un levier de chantage idéal, auquel vous pourriez difficilement résister. Mais rassurez-vous, je ne l’emploierai pas. Je suis intéressé par l’argent, mais pas au point d’user de procédés infamants. Simplement, je crois que nous devons accorder nos violons. En fait, une dame chez qui vous avez votre pyjama, vient chez moi, masquée et armée et me tire dessus. Je riposte, car je suis l’un des tireurs les plus rapides de France, sinon l’un des meilleurs. Avant de défunter, la dame me demande de vous sauver la mise, ce que je m’empresse de faire. Exact ?

Il acquiesce.

— Merci. Considérant que je viens de vous passer le séné, j’aimerais que vous me passiez la rhubarbe. Vous vous trouvez dans une position critique, car l’enquête démontrera que vous étiez en relation avec cette « gangstère » d’un genre inédit.

Il hoche la tête.

— Je ne suis pas le seul. Ses activités galantes l’ont mise en contact avec pas mal de gens.

— Seulement ces gens n’avaient pas droit à la jouissance du deuxième étage ; le troisième leur suffisait.

Il n’est pas du genre bavard. Alors, de le voir chiquer les grands d’Espagne, lui un simple Autrichien, me fout en brusque pétard.

— Vous avez quel âge ? je questionne rudement.

— Cinquante-huit ans, pourquoi ?

— Parce que c’est plus un âge pour terminer sa carrière dans l’opprobre. Ne vous croyez pas plus fort que vous n’êtes, monsieur le diplomate, et acceptez l’aide providentielle que je puis vous apporter, moyennant finances, sans noyer votre front olympien dans un nuage artificiel. Quel est votre nom ?

— Karl Albrecht.

Je bondis :

— Vous êtes apparenté à Angela ?

— Je fus son premier mari.

— Vous êtes en poste à Paris depuis longtemps ?

— Six ans.

— Vos fonctions ?

— Attaché d’ambassade.

— Remarié ?

— Oui.

— Votre seconde épouse vit en France ?

— Naturellement.

— Et vous pieutez chez Angela ?

— Parfois. Une certaine nostalgie du passé. C’était une femme terriblement experte, difficile à oublier sexuellement. Certes elle avait vieilli, mais mon Dieu, moi aussi. Nous nous sommes retrouvés, incidemment, dans la rue. Et depuis…

Il a remis le couvert. Sa viande, qui traversait des langueurs, se rappelait les régalades d’antan. Bon, mais de là à couler dans le crime… Un diplomate… Je pige pas très bien. Et j’ai tant envie de piger. Lhurma, la mère Angèle, Maud qui se rendait à des galas en compagnie de M. Albrecht.

— C’est elle qui a assassiné Kimkonssern ?

— J’ignore ce dont vous parlez.

Visage hermétique. Il n’avouera rien. Impossible. N’admettra que ce qu’il ne peut nier, comme par exemple qu’il fut l’époux d’Angèle et qu’il couchait chez elle parfois. Ça oui, mais le reste, je peux prier, menacer, il restera dans ses retranchements, Karl. Dans les soufflets de sa valise diplomatique.

— Et Maud ?

— Pardon ?

— Parlez-moi de Maud.

— Connais pas.

— C’est une des… collaboratrices de votre ex-femme, du moins en ce qui concerne ses activités putassières.

— Je ne sais rien de ces activités.

— Pourtant vous connaissez fatalement Maud, puisque vous l’emmenez avec vous dans des galas.

— Je ne connais pas de Maud !

Le ton marque l’impatience, l’irritation. Hé, oh, mollo, l’ami ! S’agit pas de repiquer aux grands airs.

— Quelle est votre adresse ?

— Je ne tiens pas à vous la donner.

— Enfantillage, en trois minutes je l’aurai en la faisant demander à l’ambassade par les copains que j’ai conservés dans la flicaille. La Police, vous savez, c’est comme la leucémie : on n’en guérit jamais vraiment. A quoi bon attirer l’attention des poulets sur vous ?

Sa joue se creuse, bécause il la mordille.

Tu sais, Lectouille de nos cœurs, les gens en place, de cet âge, mondains, machins et tout, ils cèdent mal aux pressions. Veulent jamais avoir l’air contraints, tu les connais ? Dignité, dignitas ! Décorations, ronds de jambe, plantes en pots, rantamplan !

— Je demeure 69, avenue du Président-Lucien-Saillet, me jette-t-il, comme un franc dans la sébile d’un débile.

Là-dessus, on la ferme à double tour vu que la meute des petits potes prend le large, soucieuse d’aller soupegratiner dans un troquet de noye pour se refaire un moral, causer des godes à maman Angèle bien à loisir, s’imaginer dans quels culs amis ou ennemis ils pourraient bien les flécher, ce qui serait le plus poilant, impayablement irrésistible…

On les écoute filer. Pas soucieux de la quiétude bourgeoise aux locataires. Et puis c’est la pétarade de leurs calèches, dehors… Ça ressemble quasiment à une fin de partouze, quand tout le monde se souhaite bon retour, le frifri ou la zézette en panne des sens.

— Bon, allons poursuivre cette délicieuse conversation ailleurs.

— Où cela ?

— A mon agence, par exemple. Ou chez vous, si vous préférez ?

— Grand Dieu, non !

Ça lui a échappé. Réflexion bourgeoise, tu comprends ? L’insurrection du standinge en péril.

Je lui décoche un sourire compréhensif, donc réprobateur, puisqu’il comprend la situation et le méprise, ce sourire.

— Alors allons chez moi !

Pas joyce, il me file le train.

On cramponne l’ascenseur métallique sur la carapace duquel un anonyme a écrit à la pointe du canif que « Paulet a une bite d’âne », ce qui, crois-moi, Lecteur Omnibus, vaut mieux que d’avoir un bonnet d’âne.

Un confus projet d’aurore trifouille l’horizon, par-delà les toits de Paname.

— Je n’ai pas de voiture, préviens-je, m’étant fait apporter ici en taxi.

— J’ai la mienne, rétorque Albrecht.

Il me désigne une Mercedes grande comme la salle d’attente des secondes à Austerlitz.

C.D., c’est écrit sur son coffiot. Corps diplomatique.

Le diplomate ouvre sa portière et s’installe au volant. Je contourne pour passer sur le siège du passager. Mais la portière est fermaga, ce qui me semble relativement étrange vu que sur ces tires, le verrouillage de toutes les portes, voire celle de la malle, est subordonnée à l’ouverture de la porte du conducteur.

Je tapote de l’index contre la glace pour réclamer l’ouverture de mon côté.

Albrecht m’adresse un signe que je sais pas très bien interpréter, du genre évasif. Et, presque simultanément, il démarre en trombe. Moi qui avais la paluche sur la poignée, je manque être déséquilibré par ce rush ultra-brutal.

Le v’là qui fonce, la vieille tantouze, à tombeau ouvert.

Et si je t’emploie cette métaphore qu’en peut plus, ô mon Lecteur à la Gomme, c’est à très excellent escient…

Car, dès lors qu’il commence à prendre de la vitesse, une fusillade éclate dans la rue, en provenance d’une tire mal garée. La toute belle rafale, gauche-droite, droite-gauche. Intense, nourrie, généreuse.

La Mercedes se met à tanguer, elle érafle une bagnole, deux bagnoles, se déporte, traverse la rue, emboutit une borne d’incendie, arrache un banc de ses gentils socles et va emplâtrer la façade d’un immeuble. Une fois cette trajectoire accomplie, elle prend feu.

L’auto d’où l’on a arrosé la voiture de mon compagnon s’élance et disparaît. T’en dire la marque, c’est con, mais je n’y ai même pas pris garde.

On a des absences, parfois.

Je mate le superbe brasier qui illumine la rue, et je décide que ça commence à faire beaucoup.

Alors je rebrousse chemin et je m’éloigne dans les rues de l’aurore.

Comme un con !


19

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Tu les croirais chérubins.

Ou chez Rubens, posant pour une toile qui s’intitulerait « Le Sommeil des Justes ».

Ils sont deux, mais pêle-mêle. Oui : z’y parviennent à pêle-mêler, Béru et Pinaud, sur le grand canapé. Chacun a conservé son bitos sur le dôme, pour le cas où un rayon de lune cognerait trop fortement à travers la baie vitrée. L’un a ses jambes sur la poitrine de l’autre, l’autre ses bras à travers les jambes de l’un. Une vraie grouillance pinubérurière.

Ils pioncent profondément, dans la lumière du hall, détendus, repus, heureux d’être jusque dans l’inconscience du sommeil. Une vive félicité se dégage de ces deux hommes de bon aloi, si formels et si authentiques que, franchement, c’est plus la peine d’en faire d’autres.

Une boutanche de whisky, dérobée dans mon bureau, repose sur le flanc, et on regarde d’instinct pour s’assurer s’il y a un petit voilier à l’intérieur. Mais le voilier doit naviguer dans les rêves de ces deux messires.

Je pousse un grand cri en sirène de steamer réclamant l’entrée du port et ils condescendent de leur canapé, clignotant de partout : de la paupière et du clapoir, cherchant des choses hydratantes pour se rincer le civisme, se réadapter à la vie courante qui, pendant un moment, a pris des fourmis dans les jambes.

Pinuchet, le premier, déballe du cohérent, en chuchotant, d’une voix d’agonisant qui veut faire un geste avant de sombrer :

— Quelle heure est-il ?

Je regarde, mais ma breloque est arrêtée. Alors il regarde la sienne et s’auto-renseigne :

— Quatre heures vingt.

Bérurier achève d’émettre ses messages personnels du matin, sur sa première et sa seconde chaîne (celle du bas, en couleur).

— D’où qu’ t’ viens ? il demande en passant une main fougueuse dans sa braguette disloquée pour aller porter la panique dans son élevage portatif.

Je leur raconte mes mésaventures. T’en épargne le récit, qui deviendrait pour toi, qu’as le privilège d’être au courant, celui de Tu ramènes, ô mon Lecteur Cabossé.

Ces étonnantes péripéties périphériques nocturnes les babassent.

— Eh ben, si on s’ serait t’attendu, nous qu’on désespérait de te voir venir.

— Tu es gravement touché ? s’alarme le Débris, en me voyant réprimer une grimace de douleur.

— Pas trop, y a des gazmen, à Verdun, qui l’ont été plus que moi. C’est pas le tout, mes camarades, va falloir en finir avec cette histoire dans les meilleurs délais, comme on dit sur les lettres commerciales. La police nous talonne. Nous n’avons qu’une longueur d’avance sur elle, profitons-en. Si on se laisse rejoindre, après on sera marron pour évoluer, noyés, noyautés, refoulés.

Le Gravos bâille à nous découvrir la marque de son slip.

— C’était déjà pas mal compliqué quand on appartenait à la vraie Rousse. Maintenant ça l’est toujours autant, et en plus, on a nos anciens potes contre nous ; pour jouer la difficulté, on s’y entend, non ? On est passé les trois orfèvres en la matière !

— Faisons le bilan !

— D’ici qu’on soye t’obligé de le déposer, rigole l’Enflure…

Nullement découragé par les interruptions du Très Cher, je dresse un état de la situation.

— Voyons les protagonistes de cette œuvre d’action, dis-je. Hans Kimkonssern, ancien nazi, réfugié en Amérique du Sud, rencontre un jour un gros industriel français, Stéphane Lhurma, dont il fut jadis le condisciple. Les deux hommes tombent dans les bras l’un de l’autre et le second convie le premier à venir séjourner chez lui. Les deux bonshommes commencent à mener une vie douillette de vieux garçons, dorlotés par une soubrette délurée, la môme Lanclôt, lorsque Lhurma doit partir en voyage. Avant de quitter Paris, Lhurma téléphone à une mère maquerelle qui lui procure de la chair fraîche lorsque la viande le tourmente, et la prie de dépêcher à son pote une gentille péteuse pour meubler sa solitude provisoire.

— Bien dit, l’ami, approuve Sa Bérurerie, quand tu causes, les choses paraissent d’une limpidité d’aurochs.

— Merci, mais ne m’interromps pas, si les funambules rencontraient des feux rouges sur leur fil, ils se casseraient la gueule plus souvent. Je continue. Au cours de la nuit qui suit, Lhurma décède dans son hôtel hollandais et la môme Julie, après avoir fait le bonheur de Kimkonssern, est égorgée dans le lit de celui-ci. Hans, le pauvre Hans qui séjourne en France incognito, ne sachant à quel saint se vouer, fait appel à notre agence. Je l’écoute, le prends en charge et l’installe dans notre appartement secret. Ensuite nous enquêtons à La Celle-Saint-Cloud, et nous découvrons plusieurs choses intéressantes : toi, une pochette d’alloufs au nom du Bar Aka, Mathias, que les assassins portaient des pantoufles de feutre.

« Pendant nos investigations, la mère Angèle téléphone pour ordonner à sa gagneuse de rejoindre sa base. Ce qui nous permet de foncer chez l’aimable bordelière. Nous y faisons sa connaissance, ainsi que celle de ses deux autres pensionnaires, Maud et une autre dont j’ai oublié le nom.

— Mais pas moi le c… ! tranche le Montagneux de la coiffe.

Pinaud somnole comme un perroquet malade sur son perchoir. Tu sais : ces vieux cacatoès déplumés, qui ont la pelade, l’œil atone, la paupière tombante et qui rêvent de la Côte-d’Ivoire au fond de quelque boutique de marchand d’animaux, entre des acaniches à coliques et des perruches piaillardes ?

— Tu en écrases, dis, la Délingue ? je le houspille.

Le Bêlant rebiffe :

— Pas du tout : je coordonne !

Rassuré, je poursuis :

— Après cette visite aux dames putains, nous allons au Bar Aka. A peine nous y trouvons-nous que Maud radine. Nous avisant, elle s’esbigne. Je la course, la rattrape, l’interviewe. Elle m’explique qu’elle était très liée avec Julie et que cette chère disparue créchait au-dessus du Bar Aka. Pour le coup, je retourne au Bar Aka avec elle. Un micheton l’y attend. On grimpe chez la morte où je découvre un enregistrement destiné au micheton, sur lequel figure la voix de Hans Kimkonssern. Laura, la barmaid, vient me rejoindre. Nous… bavardons.

— En morse, ricane Bérurier, et le morse avait un chibroque gros commak, hein, rigolo ?

Je me contente de peu, c’est-à-dire de hausser les épaules, ce qui m’est on ne peut plus douloureux, vu ma blessure.

— Je ramène, enchaîné-je imperturbablement, la petite Laura ici. Lui montre Kimkonssern pour savoir si elle l’a déjà vu. Elle me répond non, et s’en va. On bavarde avec la bonniche triomphalement ramenée par Pinuche, quand Maryse se pointe pour annoncer lde l’Allemand. La soubrette profite de la confusion pour s’esbigner. Et nous, nous constatons la mort de notre pensionnaire, trucidé comme l’a été sa camarade de la nuit. Me revoici donc au Bar Aka manière de cuisiner Laura…

« Oh, Laura, visage entrevu… »

L’air me revient, suave, insistant. A quatre heures presque et demie du morninge, tu te rends compte, la ténacité de la musique ?

« Oh, Laura, visage entrevu… »

J’ai du mal à repartir. Faut que je me remonte la manivelle. La fatigue, ma blessure, les émotions… Tu résisterais, toi, Lecteur Découillé ? Mon œil ! Depuis lulure tu serais allé te cacher, vilain ! Rat sans poils, tarte molle, fouinasserie !

Allez, t’arrête pas, Sana. Rassemble bien tout ton matériel.

Je file une bourrade au cacatoès frileux :

— Tu coordonnes toujours, César ?

— De plus en plus, balbutie le Semi-présent.

— Et t’as besoin de ronfler, quand tu coordonnes, tézigue ? pouffe l’Ogre.

Je me gargame le cognolet, ma voix en devient plus incisive, presque claironnante.

— Au Bar Aka, le taulier m’apprend que Laura n’est pas revenue. Elle aurait eu un accident de la circulation en sortant de chez nous. Nous quittons cet établissement à la con, lorsque je constate que deux vilains pas beaux nous filent le train. On les courtjute et, sans trop se laisser esquinter le portrait, ces joyeux salopards nous révèlent qu’ils ont aperçu Maud à une première de film, au bras d’un élégant quinquagénaire du corps diplomatique descendant d’une voiture immatriculée Autriche.

J’ai du feu dans l’épaule. Elle a raison, ma Félicie, va falloir que j’aille montrer ça à un toubib sans trop tarder. Tu me vois dégouliner en gangrène, moi, Santa ?

— Nous galimafrons chez moi, quand Claudette nous apprend qu’un inconnu la harcèle de ses silences au bigophone. Je pige qu’il s’agit d’une ruse pour me faire déhoter de ma maison où nous avons été probablement suivis. Vous me larguez. Je rentre at home clandestinement et, effectivement, deux individus masqués donnent l’assaut. J’interviens — poup-poum ! Ils sont morts, moi blessé. Les deux malfrats sont des malfrates. Le tireur est une tireuse : dame Angèle.

« Une fois dégagé des perdreaux venus enquêter, je me rends chez Angèle, ce qui me permet de découvrir que son domicile particulier est situé exactement sous son bordel. J’y descends, et me trouve nez à nez avec un diplomate autrichien en pyjama, qui m’apprend qu’Angèle était sa première épouse. Au moment de repartir, il me condamne l’accès de sa voiture — heureusement pour ma santé déjà éprouvée — et se sauve. Pas loin — il est mitraillé et se déguise en feu d’artifice. Point, provisoirement final !

Je m’attends à un silence méditatoire, quand le cacatoès coordinateur bondit de son perchoir, tout grand réveillé, et se met à cacatoer à débit bousculeur.

— Parfait. Très clairement exposé. Tu as bien fait de résumer, ça n’est pas du temps perdu. A mon tour de vous livrer en vrac les réflexions que m’inspire ce rapport. Primo, le récit qu’est venu nous faire Kimkonssern est faux, du moins en grande partie : il se trouvait en France depuis plus de trois jours puisque sa voix figure sur une bande dont l’enregistrement remontait à plusieurs semaines au moins. Deuxièmement, il a menti concernant la visite de Julie : il la connaissait, la même bande sonore le prouve. Troisièmement, Angela Albrecht était une tueuse. Les chaussons de feutre trouvés dans la 404 blanche indiqueraient que c’est elle qui a égorgé Julie à la Celle-Saint-Cloud. Pourquoi, en ce cas, avoir téléphoné là-bas le lendemain ? Pour se mettre à couvert, sachant qu’on remonterait à son officine ? Oui, peut-être. Quatrièmement, nous avons perdu de vue dans le courant de l’après-midi un personnage prépondérant : Maud. Il faut savoir ce qu’elle fabriquait à ce gala en compagnie du diplomate. Cinquièmement, est-il exact que TA petite Laura ait été accidentée ? Il faut le vérifier d’urgence. Sixièmement, qu’allaient faire à ton domicile Angèle et sa complice ? Septièmement, pourquoi a-t-on assassiné Karl Albrecht ? Huitièmement…

— Huitièmement, si tu fermes pas ton putain de clapet, j’ m’ mets à dégobiller sur le divan, explose le Mastar, mort de jalousie. Dieu de Dieu, y m’ soûle, ce vieux nœud, avec son sifflet de merde. Tu crois que tes « comment » on n’ s’ les demande pas aussi, dis, Branlette ? Tu crois qu’ a qu’ toi pour comprendre c’ qu’on doit faire doré de l’avant, hé, Camomille ! Ce mec-là, y ressemb’ à une bougie fondue et y s’ prend pour Giscard. Y jacte, y jacte comme une pipelette marseillaise. Tu veux p’t-être pas nous apprendre not’ métier, dis, Baderne ! Etr’ commandé par une balayette de chiotte qu’a perdu ses crins, je m’en voudrais. D’abord, ce qu’on va faire, moi, j’ vais vous le dire !


20

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— C’est grave, docteur ?

Le jeune interne clignote des falots derrière ses grosses lunettes qui lui font une tête de tomobiliste début de siècle.

— Traumatisme crânien, sans fracture. Il est probable que d’ici trois ou quatre jours elle sera sur pied…

Oh, Laura, visage entrevu.

A peine entrevu dans les draps blancs de cette chambre d’hôpital où des dames geignent, où d’autres ne geignent plus parce qu’elles font la queue devant la lourde du paradis.

Elle porte un fort pansement à la tête, elle est pâle, le nez un peu trop pincé, les paupières diaphanes à la lueur bleuâtre de la veilleuse.

— On a des détails sur ce qui lui est arrivé ?

— Accident de la circulation, je suppose qu’au commissariat du huitième on vous donnera des précisions.

Je remercie le petit interne de nuit et m’esbigne, écœuré par cette fade odeur de maladie pauvre qui flotte dans la salle. Les effluves médicamenteux me foutent toujours une profonde détresse morale. Comme la plupart des gens, je déteste me pencher sur le gouffre où se jette l’humanité.

Pinaud fume onze millimètres de mégot dans ma guinde. Le jour est pratiquement levé. Des laborieux partent à l’assaut de la vie, mains aux poches, en s’efforçant d’être gaillards. Y a de la lumière dans les premières boutiques ouvertes : boulangeries et marchands de journaux. Paris s’éveille. Il bâille. Il quitte son pyjama. Paname, se lave le cul sur son bidet ; morose, gris de cheveux, gris de visage… Quelques chats faméliques font les poubelles avant les clodos, le dos rond, prêts à fuir…

— Alors ?

— Elle a vraiment eu un accident.

— Provoqué ?

— Je l’ignore. Voyons la suite, maintenant.

Je me mets au volant, Dieu que mon épaule me fait souffrir ! J’aurais dû montrer ma blessure au petit toubib à grosses besicles. Derrière ses verres, on aurait dit Cousteau dans son bathyscaphe !

— Tu as mal ? remarque Baderne-Bademe.

— Assez, merci.

— Tu veux absolument que nous continuions ?

— J’y tiens. Après huit heures il sera trop tard, la marée rousse nous submergera ; on aura l’air de petits bricoleurs gênants. Les hommes sont plus féroces que les loups. Maintenant que nous n’appartenons plus à la fine équipe, nous sommes des espèces de pestiférés.

— Tu exagères, les copains restent des copains.

— Mais non, puisqu’ils sont maintenant jaloux de nous. Ils ne nous pardonneront jamais de vendre au public nos dons de policiers. Nous sommes devenus des poulets de luxe. Bresse à bague de garantie.

— Et tu penses sérieusement que nous pouvons aboutir avant huit heures ?

— Il le faut !

— Tu sais qu’il est cinq heures et quart ?

— En deux heures quarante-cinq il peut se passer tellement de choses…


L’immeuble de Karl Albrecht, avenue du Président Lucien-Saillet, est moderne, flambant neuf, très haut, avec du marbre et du verre teinté, des ferrures chromées, des éclairages indirects.

Une boîte aux lettres à l’intérieur de laquelle tu pourrais organiser un élevage de chinchillas porte une plaque, comme quoi Karl Albrecht, c’est au 1er étage, gauche.

— Je vais monter seul, dis-je à Pinuche, toi, guigne l’arrivée de Béru. Lorsqu’il sera là, attendez-moi. Si je souhaite votre venue, je balancerai mon mouchoir dans la rue, tu piges ?

— Ne t’occupe !

— Et surtout ne vous endormez pas !

— Ne t’occupe.

Dans le fond, il est sécurisant, Pinaud. Par vocation, il rassure. Sédatif aussi, comme trois comprimés de Valium. C’est le genre de mec qui amortit l’existence de sa présence cotonneuse.

Je traverse l’immense hall de l’immeuble, bourré de belles appliques muranesques, en verre tortillé. L’escadrin est confidentiel. Dans les maisons neuves, tu noteras, c’est l’ascenseur qui règne en maître absolu. Ou plutôt LES ascenseurs. Fringants, en acier, moquette, plafonnier distingué, miroirs biseautés où tu peux te regarder monter, remettre ta cravate droite avant de sonner. De vrais petits salons.

Je néglige, pour un étage, ces hisse-flemme. Me voici devant une somptueuse double porte laquée dans les tons lie-de-vin que ça fait tellement joli et riche vraiment !

Pas une heure pour les visites.

Je sonne néanmoins, en me demandant si de hasard, les poulardins ne m’ont pas déjà précédé, afin d’annoncer la triste nouvelle à la seconde Mme AIbrecht. Mais je ne le pense pas. La bagnole cramait vilain. D’ici qu’ils aient identifié tout le tchise, procédé aux constatations, enquêté sur la voiture défourailleuse… Non, j’ai du temps. Pas de panique.

Le timbre est tellement mélodieux, que si on te le jouait à la harpe tu ne trouverais aucune différence. Je l’actionne à plusieurs fois, manière que les dormeurs du logis n’aient pas la sensation de rêver qu’ils sont au concert. J’attends. C’est longuet. Faut comprendre. Dans les beaux quartiers, cinq plombes du matin, c’est le milieu de la noye ! Ils se zonent si tard, les grossiums, et si tellement pleins de whisky, foutre et drogue qu’ils n’ont pas besoin de réveille-matin, mais de réveille-midi.

Je rinsiste d’une deuxième seringuée, plus impétueuse, plus insistante. « Doung-douuuugn-gdiiiiin » mélode la sonnette à glamahuchage profilé.

Je ponctue du poing. Un doigt sur le timbre, mes quatre phalanges martelant la laque. Good laque to you ! On finit par venir. Je perçois le feutrement d’une présence de l’autre côté. On me visionne par l’œilleton du judas.

Puis on débouche, en haut, au milieu, en bas. En plus il y a une chaîne de sécurité et la porte ne s’écarte que de six centimètres virgule quatre.

Un morceau de chemise de nuit blanche, un morceau de visage paraissent. Un morceau de petite voix effarée demande :

— Qu’est-ce que vous voulez ?

Je comprends que pour qu’on m’abaisse le pont-levis, va falloir me montrer diplomate, moi aussi.

— Navré de vous déranger à cette heure matinale, fais-je en mélodiant bien mes mots, à croire que j’ai le même timbre enchanteur que la sonnette. Je suis commissaire de police, d’ailleurs, voici ma carte, je vous prie de l’examiner. Je viens pour une communication très importante à propos de M. Albrecht.

Ma carte (mon ex-carte) disparaît, happée par de jolis doigts. On la ligote, puis on me la rend.

— Vous êtes vraiment de la police ?

— Mon Dieu, si vous avez des craintes, téléphonez au concierge qu’il vienne !

Tout est question de psychologie. Cette suggestion vainc les arrière-pensées de la personne. On débouche la sécurité et je puis pénétrer.

J’eusse eu tort de n’y point parvenir.

Attends, Lecteur Appesanti, ne me bouscule pas, qu’on prenne bien son temps, qu’on procède par ordre.

L’appartement, ses moquettes, tableaux, tentures, statues, tapis, trucs et machins, tu t’en branlerais à deux mains si t’avais la crapounette assez longue (toi, le pouce et l’index te suffisent pour, n’est-ce pas ?). Alors inutile qu’on se perde de l’encre à débloquer là-dessus, et puis d’abord je ne suis pas ensemblier-décorateur, hein ? T’as qu’à acheter Maisons et Jardins si t’aimes les photos d’intérieurs, ou te faire radiographier la vessie.

Ce qu’il est bien plus bandant — ô combien — de narrer, c’est la personne qui me reçoit. Attention les yeux, mec ! Mets tes verres teintés, et puis, si t’es cardiaque, prends ta digitale et pleure pas la dose.

De ce préambule, tu déduis déjà que je te vais décrire une vamp formide, éclabousseuse de rétines, qui te déguise le calbute en cirque Barnum le temps de lui mirer les volumes.

Que nenni, mon z’ami.

Une toute jeune fille. Longue, très mince, très belle, flexible, l’air d’un archange réveillé, de longs cheveux blonds qui lui ruissellent jusqu’à la taille. Une sorte d’Ophélie miraculeuse. Le visage le plus régulier que j’aie jamais vu. Parfait. Tu conçois ce que ça peut vouloir dire, parfait, dis, Lecteur Asymétrique ? Le nez régulier, les pommettes admirables, de grands yeux sombres, ombragés (comme on dit volontiers en littérature élégante) de longs cils retroussés. Mais le plus beau fleuron (comme on écrit, aussi dans la même littérature) c’est la bouche. Grande et bien dessinée, pulpeuse, avec une adorable moue enfantine… Elle porte une chemise de nuit très légère, transparente selon qu’elle se place ou non devant une source lumineuse, blanche, agrémentée de fines broderies rose pâle. De longues jambes, un pétrousquin où t’aimerais faire brûler un cierge. Le vrai tout beau prose de jeune homme. Un pédoque s’en contenterait, parole d’homme ! Et des seins si jolis, si mignons, pas gros, mais fermes, modelés fée, qu’on prévoit d’une couleur subtile, dans les ocre très flous.

L’admirable créature me regarde. Elle est nu-pieds et ses pieds flanqueraient l’Académie française en catalepsie.

Je reste là, comme un qu’a encore jamais vu la mer et qui déboule par grand beau temps sur les Hauts de Cannes. Je trouve rien à bonnir. Je pense plus à ce que je viens faire. Je dis même pas bonjour. Comment je m’appelle, déjà ? Tu le sais, toi ? Moi, plus. Oublié. Finito. A gaga ! A glagla !

— Oui ? elle murmure…

Il va falloir que je réagisse. Ça peut pas durer jusqu’à la saint Trou, ma pâmade ? On vit dans une société organisée, pleine de traditions, de belles manières et civilités choisies.

Le mironton qu’étouffe de trop d’admirance, il passe pour pelure, sitôt franchis la côte d’alerte, les délais réglementaires. Doit s’élancer dans la belle existence à changement de vitesses automatique.

— Je… Bele, rele, mele… Excusationner… La virsite tradive… Que je… N’est-ce pas ?… Mais nénesse… Nécessité oblige… Si vous pouvatiez… rrrheûg… Prévenance… Prévenir Mme Albrecht… queue jeu suie las…

La mirifiquissime jeune fille me mate avec étonnement, et sa surprise lui embellit encore la prunelle qui langoure sans le vouloir… Si elle me fixe encore trente secondes avec ce z’œil, je vais pas pouvoir retenir la frénésie dont je grelotte… Sûrement que je bave. Je bave pas, dis ? Non, je veux dire avec la bouche ? Si ? Je m’en doutais… Merci du renseignement. Je me torchonne les lèvres. Ça va, comme ça ?

— Vous ne vous sentez pas bien ? demande-t-elle.

Hmmm, cette voix chaude, suave, légère, filante, quenouilleuse, bavachole ! Tu aimerais la faire congeler et la sucer comme un esquimau. Et puis non, c’est toi qui voudrais devenir l’esquimau de cette pureté suprabathouze.

— Messire, je m’essence bien, mademoiselle. Je voudrais par-ci parler à Mme Albrecht…

— C’est moi.

J’en glotule des ailes.

Bafouillance éperdue. Mon incrédulité est tendue à bout de bras par-dessus mon moi second.

— Je… papa… possible ! C’est toi ! Je veux dire, c’est vousse ?

— Mais oui, pourquoi ?

— Pourri… pour rien… Je me déroutais pas… Mes hormones, madame, je veux dire, mes rois mages… Mes hommasses, pardon ! Je… Ecoutez ? je… Vraiment ne sais plus si ma rive… Un tel rouble… Il vaudrait mieux que je trépasse demain… Je veux dire, que je surpasse… Votre vue…

— Mais enfin, monsieur, remettez-vous !

Elle incline son regard de quelques degrés, ce qui lui permet de découvrir du jamais vu, du terrific : l’agonie d’un pantalon, mon Lecteur de Cassettes !

Nonobstant son rappel à l’ordre, le monsieur se remet pas du tout. Son bénouze non plus, au contraire, il craque comme un raffiot sur les récifs où l’a projeté la tempête. Ça gémit dans l’entrepont de mon Eminence. Je file vingt nœuds, mon petit mousse. Le gabier est obligé de donner de la toile. Une avarie se déclare. Ma fermeture de sécurité fissure. La fille est fascinée. J’ai beau essayer de croiser les jambes pour me la rattraper, me la placer en arrière-plan, impossible. L’impétuosité fait loi ; la vigueur est trop intense pour se soumettre au moindre contrôle. Vrai, une mésaventure de ce genre, j’ai jamais connu… Nouveau. Insensé. Mais ravissimant, non ? Préférable au contraire. Le zig qui mollusque du protubérant, dis, quelle guigne !

— Remettez-vous ! qu’elle répète, sans avoir l’air d’y croire en rougissant comme tu sais quoi ? Qui vient de répondre : une écrevisse ? T’as déjà vu rougir une écrevisse quand un monsieur érecte, toi ? Non : en rougissant comme un homard qui vient de recevoir une poussée de bas en haut en étant plongé dans un liquide porté à ébullition par un zig nanti de gants fourrés.

Me remettre, alors que je ne pense qu’à mettre.

Mon soubassement continue de démanteler. Les lézardes s’accentuent. Je vais exploser de la valve. Je peux plus contraindre Popaul. Il a choisi la liberté, le téméraire. Il veut vivre son vis ! Il va attaquer à l’arme blanche. La chute de Shanghai ! Taratata tata tata ! Baïonnette au canon ! Le Grand-Cañon du col au radeau qui méduse ! Rendez-moi ce qui méduse !

La pauvrette non plus n’a jamais assisté à pareil spectacle. Elle met un temps à comprendre. S’attend à voir bondir une mangouste de mon culchard, un dauphin triomphant, azimuté du clapet. Et puis elle pige la nature du désastre qui se prépare. En croit de moins en moins ses yeux…

— Re… mmmmmett… tez-vvvvv…

Elle finit pas sa phrase. Sa tentation a été trop vive, d’une main incontenable, elle vient de vérifier l’identité du zoziau en rupture de slip. Alors c’est le débordement qui fait gicler le vase de sa goutte d’eau. Pouf ! L’irréparable ! Crac ! Présent, mon capitaine ! Au garde-à-vous !

C’est le déchaînement des passions, comme disent les pubes pour le ciné à José Bénazéraff. Total, éperdu.

Alors, la gentille pseudo-jouvencelle, la nymphe au regard de biche céleste, me précipite sur en criant des choses qu’on s’attend généralement pas de la part d’une nymphe au regard de biche céleste, même possédant un cul comme voilà le sien dans mes deux mains.

Tu sais ce qu’elle me raconte ?

Je te vas l’exprimer, moitié en français moderne, moitié en pointillés anciens :

— B… — moi, s… ! B… — moi, avec ta grosse b… de taureau, espèce de grand s… ! F… — moi de partout, d… !

Elle cesse de réclamer, ayant obtenu.


Et puis après, quoi ?

Je dois récupérer les bribes d’esprit qui me subsistent. Dedieu de Dieu, cette inoubliable séance ! Dans l’entrée, rends-toi compte, ô mon Lecteur Charognard ! Par terre. Mais rassure-toi pour son joli dos et mes musculeux genoux : y a au sol une moquette épaisse comme ta connerie, tu juges du moelleux. « Refais-le moelleux ! » Et poum, on se remet le couvert d’une autre façon, elle accoudée à une banquette anglaise, comme qui regarde passer le défilé du Quatorze Juillet dans la rue. Et paf (si j’ose dire) on reprend au refrain façon Saint-Michou terrassant le dragon, et c’est moi Sana, qu’interprète le dragon., et c’est pas Saint-Michel qui est armé de l’épieu. Brelingue, brelong ! Encore ! Houlala.

La minette travaille dans un style fabularous, extrêmely véry vonderfoule. Ce qu’elle peut aimer, user, abuser, trémulser, astiquer. Quand elle crie pouce, c’est pas à mon attirail d’auto-stoppeur qu’elle se réfère, crois bien.

Nous v’là donc, fortement contusionnés par le déferlement d’amour, à gésir sur le sol, face à face. Elle a un teint à n’y pas croire, alors te fatigue pas, et moi non plus.

— Je n’aurais jamais imaginé…

— Moi non plus…

— Qu’une chose pareille…

— Moi non plus…

— Je trouve que ça a été…

— Moi aussi…

— Qui êtes-vous ?

— Je vous l’ai dit…

— Policier ?

— Oui.

— Vous veniez au sujet de mon…

— Oui.

— Il lui est arrivé quelque chose de fâcheux ?

— Assez, oui…

— Quel genre ?

— Le genre irrémédiable.

— Il est…

— Oui.

— Mort ?

— Hélas…

Je lui supposais pas de religion, nécessairement, à cette exquise. La v’là qui se signe, commak, sur la moquette, avec ses nobles éclaboussures, sa chemisouille en n’haillons, son teint empourpré comme la rose à Mitterrand.

Oui, elle décrit un superbe signe de croix, que même au Vatican tu ne peux pas trouver mieux fignolé.

Et tu sais ce qu’elle dit, d’un ton surfervent ?

— Merci, mon Dieu !

Moi, je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est une drôle de veuve, pas toi ?


21

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La suite au salon !

Dans une attitude classique. Mondaine, un peu, si tu vois ? On ne va pas jusqu’au petit doigt levé, d’abord parce que ça ne se fait plus que dans les sous-préfectures, et aussi parce que j’ai plus la force de lever quoi que ce soit après tout ce que t’ai raconté !

Sans compter ma blessure, hé, l’ami ! Note que le sang se refait plus vite que le f…, mais quand même, t’as la douleur sapante qu’est là, qui te rogne, te grignote, te décrépit gentiment, pareille à des charançons obstinés.

— Il est vraiment mort ?

— Je n’ai jamais vu revivre un carbonisé, même sainte Jehanne d’Arc n’a pu renaître de ses cendres.

— Oh, quel bonheur !

— Vous, au moins, vous ne cherchez pas à travestir vos sentiments !

— A quoi bon ! Après ce qui vient de se passer entre nous, je n’ai guère envie de vous jouer les veuves éplorées. J’aimerais danser, pour fêter ça. Vous voulez bien me faire danser, dites ?

— Vous le haïssiez à ce point ?

— Pire ! Mon point de haine n’est pas discernable.

Je la contemple, si belle, si noble, si jeune, si sauvage, et frémissante. Quelle drôle d’idée il avait, Albrecht, d’aller se retrombonner la mère Angèle, ce veau mal repeint dont la carrosserie devait crouler de partout ?

Les bonshommes ont de ces passions à la gomme, je te jure ! Plus leurs nanas sont fraîches et jolies, plus ils aiment les doubler avec des boyaux faisandés.

Après tout, c’est une forme de la volupté, ça.

— Vous, l’épouse d’Albrecht, une gamine. J’en frémis.

Elle pouffe.

— Quel âge me donnez-vous donc ?

— Vous n’êtes sûrement pas majeure…

Repouffade de la charmante.

— J’ai trente-deux ans !

Te dire que j’en suis pantois serait me situer nettement au-dessous du niveau de la vérité, comme le dit si simplement un grand écrivain dont je connais.

On est là, à se regarder. Moi, je peux pas détacher mes yeux, même avec du K2R (publicité absolument gratuite). Curieux comme des êtres conservent intact ce bien précieux entre tous qu’est la jeunesse, ainsi que l’écrivait Machin, le cousin de l’autre, çui qui a une bicyclette à dix vitesses et qui se sert d’un manche à couilles pour bouffer le gigot. Elle est fabuleusement préservée, cette fille. D’une juvénilité qui, dès lors qu’on connaît son âge, paraît éternelle. Y aurait des gonzesses à l’Académie, faudrait l’élire au fauteuil de Jean Dutour et la mettre secrétaire perpétuelle, elle remplirait à merveille ce rôle si utopique.

— Il y a longtemps que vous avez épousé Albrecht ?

— Dix ans.

— Et ça n’a pas été une réussite ?

— Ce fut une sorte d’inceste.

— Il est de votre famille ?

— C’est mon oncle par alliance. Il m’a élevée… Ce qui est une façon de parler, car j’ai vécu dans des instituts pour orphelines aisées à partir de ma cinquième année. Sa première femme était la sœur de ma mère…

— Angela ?

— Angela était sa seconde épouse. Moi, je suis sa troisième. Quand il a été veuf, il s’est marié tout de suite après avec cette garce. Elle ne voulait pas de moi auprès d’elle, et c’est alors qu’on m’a mise en pension. Il venait me voir deux ou trois fois par an, en coup de vent. Et puis au bout d’une douzaine d’années, il a divorcé, et c’est alors qu’il m’a reprise chez lui.

Elle se confie, et je sens le soulagement sur sa ravissante frimousse. Elle veut que je comprenne son cas, la raison pour laquelle la mort de Karl Albrecht est une joie pour elle.

Triste histoire, sombre destin. Navrance humaine.

— Quel est votre nom ?

— Gertrude.

Ça ferait marrer si elle pesait vingt kilos de mieux et si elle avait des verrues sur la frite. Mais c’est adorable, la concernant. Ça lui va comme une capote anglaise à un collégien. Gertrude…

Je lui prends la main, la baisotte à lèvres extasiées. Lui salive l’épiderme pour l’assurer de ma célérité et de ma sécrétion.

— Dites encore, douce fleur.

Merde, de toute beauté ! Je cause comme si je traduisais du japonais !

Douce fleur, je me croyais pas capable. Ça fait vachement pays du matin triomphant, non ? La poésie after le coït, normal. Français !

Elle dit sa vie pour conte de Dickens… Un Dickens qui se serait aligné sur la littérature moderne et deviendrait porno. La manière que son tonton-tuteur se l’est payée, Gertrude. Elle était innocente, la chérie. Oie immaculée. Très impressionnée par l’autorité de l’Autrichien (de ma chienne), sa prestance, son élégance. Lui, il l’a entourée de tendresse, au départ, si tant et bien tellement qu’elle en fut bouleversée, l’amour. Et les marques d’amour tontalien dégénérèrent peu à peu, saligaud, va ! On passa au mimi appuyé, à la lichette sur la nuque, à la gentille caresse mammaire, au bitougnet acoustique, à l’anguille sous roche, au some like it hot et enfin, à la douce carambole dans des pénombres parfumées de lys ; voluptueuse en plein, suave, douce, lascive, à l’abandon vertigineux. Bref, Gertrude devint sa chose, sa maîtresse innocente qu’il façonna, éduqua, tout ça bon, parfait, très bien… On suit la trajectoire sans encombre. L’humain, la trique, les sens, le fade, prends-moi, mets-moi le doigt là, plus haut, traite-moi de salope, va plus doucement, tourne à gauche, tends la main, suce, refais, arrête, plus vite, chante, ferme la radio, tire le rideau, rajoute deux doigts, dis-moi que tu m’aimes… La vie, que je te dis, hé, baudruche ! Bien vicelarde, componctieuse et ardente, selon.

Des années, il se l’est baladée dans les extases, la merveilleuse Gertrude. Et puis enfin, la grosse décision : « Je t’épouse. » Tu te rends compte de l’apothéose que ça représentait pour cette gentille gosse, ô mon Lecteur mal Retapé ? Ce conte d’Orphée. Ce panard éblouissant. Elle, la mignonne, farcie de tous les bords par un technautrichien, enamourée de triglettes, devenant la femme de ce beau mâle si riche en savoir, si superbe d’allure. Corps diplomatique, les soirées de gala, les réceptions…

Hélas, hélas, hélas, comme disait le grand Machin, les bons contes de fée ne font pas les bons amis. Il fallut déchanter. Bientôt le beau Karl (à cornichon) la délaissa. Ensuite vinrent les rebuffades. De là on passa aux sévices. Et ainsi, l’existence de la pauvrette devint un enfer (à cheval). Albrecht la séquestrait positivement, la battait, découchait cinq nuits par semaine et, les deux autres, ramenait des amis à la maison, en compagnie desquels il la forçait de partouzer, l’abject fumelard que rien que de parler de lui, j’en prends des picotements dans les poings malgré qu’il soit réduit en cendres.

Naufrage d’une nymphe, on aurait pu intituler son histoire. La chute d’un ange c’est déjà pris. Hein, qu’en penses-tu de « Naufrage d’une nymphe » ? T’aimes pas ? T’as raison, c’est con. Bon, alors on intitule pas.

Et alors, moi qu’arrive, au petit, au tout petit matin, beau comme un dieu qui ne serait pas trop mal foutu de sa personne, le calbute arqué dès le premier regard, le goume plus costaud que du cœur de chêne, moi qui te la reluis au super-Miror, à la cosaque de l’époque Blanche, avec des initiatives étourdissantes de brio : la colombe gavée, le diabolo amante, le vertige du professeur Chpruck. Moi qui l’empâme en grand seigneur, si bellement et fortement que j’ai cru lui voir gicler des étincelles. Moi qui la confesse comme un ami sûr, compréhensif, d’une intelligence profonde à foutre le vertige au général Massu. Rends-toi compte, mon Lecteur de Semaine, si elle biche, cette tendresse. Le havre de Val-de-Grâce que je représente ! Quelle radieuse plage de repos moral, de félicité physique. La manière bouleversante dont je suis le bienvenu.

Quelques coups de klaxon, qui se voudraient discrets, partent de la street. Mince, avec cette aventure délicate, j’ai complètement oublié mes archers, mézigue.

Je précipite à la fenêtre. En bas, je reconnais Pinuche, et son bitos gondolé. A cause de la perspective plongeante (cet ennemi de l’humain comme a écrit Sartre dans la Nausée) il ressemble à un vieux champignon, César. Catégorie vesse-de-loup. T’appuies dessus, il part un petit nuage couleur de souffre.

— Ça se passe bien ? demande l’Inquiet.

— Pas mal !

Il me montre une chignole stationnée derrière la mienne.

— Ils sont là.

— Alors montez !

Je reviens à Gertrude.

— Vous voudrez bien me pardonner mon audace, douce amie, mais mes hommes sont en bas, qui m’attendent, et je me suis permis de…

— Vous faites bien. Il y a des formalités à propos de la mort de Karl ?

— Mon Dieu, compte tenu de la façon dont elle s’est produite, attendez-vous à pas mal de va-et-vient dans les heures qui viennent. Vous lui connaissez des ennemis ?

— Non. Mais, vous savez, je ne sais rien de précis sur sa vie. C’était un homme extrêmement discret. Je ne connaissais que ses mœurs parce que cela, il prenait un plaisir sadique à l’étaler.

Je n’attends pas que mes équipiers sonnent pour aller leur ouvrir. Ils se pointent queue leu leu. Pinuche en fer de lance, de face, il n’a plus l’air d’un champignon moisi, mais d’un cintre à habit supportant une vieille gabardine déliquescente.

Il est suivi de Maud, et le Gravos ferme la marche.

Sa Majesté rouscaille :

— On se gelait les frangines, en bas. Dis, t’y prends tes vacances dans cette crèche ?

— Entrez, et soyez corrects. Otez vos chapeaux, essuyez vos pieds, et dites bonjour à la dame.

— On pourrait p’t’être aussi faire le ménage si elle serait en rade de main-d’œuvre ! grommelle l’Irascible.

Toutefois, ils obtempèrent.

Je referme la porte, les guide au salon. Gertrude est allée passer une robe de chambre. Je souris à Maud.

— Vous ne m’en voulez pas trop pour le dérangement, petite ?

— Je ne vous en voudrais pas, si votre pachyderme se comportait un peu mieux. Sous prétexte que je travaille dans la galanterie, il a voulu à toute force abuser de moi. Et comme je refusais, il m’a menacée.

Gradube hocha la tête :

— Entendre déformer les faits de cette manière, je te jure, y a de quoi se filer en pétard.

— C’est pas vrai, peut-être ! éclate Maud.

Le Majestueux recoiffe son bitos, car il est pour lui signe d’autorité. Nu-tête, il se sent à merci, le Gros. Fragile. Il se balade à poil sans sourciller, mais à condition de conserver son bada. Les monarques ceignent une couronne pour rendre les autres à l’évidence de leur majesté, lui, il ceint son galure.

— C’est de la voir se linger, explique-t-il. Tu regardes sans broncher une bergère enfiler ses bas, toi ? Je dis bien : des bas, pas des collants à la gomme. Moi, j’en chope la danse de Saint Glinglin, mon pote. Et quand cette péteuse vient prétendre que je voulais abuser d’elle, elle cherche à créer l’incident. Tu sais ce que j’y ai demandé ? Dis, pour voir… Une pipe ! Une simple pipe pour petit commerçant de sortie. De la part d’une mousmé qui y va au calumet dix heures d’enfilée, comme c’eusse pu la gêner en quoi que ce fut. C’est bien de la mauvaise volonté ou j’ m’y connais pas, non ?

— Viens par ici, Béru.

Il me suit, tête basse, jusque dans le hall, la queue pendante, s’attendant à une admonestation (service). Par la porte vitrée, je regarde Pinaud et la pétasse, en plein mutisme. Le mité dodeline, mourant de sommeil. Maud examine le salon, impressionnée par le luxe étalé là.

— Que faisait Maud quand tu t’es pointé chez elle ?

— Elle roupillait.

— T’es sûr ?

— J’ai eu assez de mal à la tirer des toiles.

— Tu as visité son appartement ?

— Tu parles. Mais y avait personne.

— Rien de particulier à signaler ?

Il a un bon sourire de barbet (d’Aurevilly), si tant est qu’on puisse considérer comme étant un sourire le rictus de certains clébards.

— J’ te demande qu’une chose, mec.

— Voui ?

— Renifle son imper.

— Pourquoi ?

— Renifle-z’y, j’ te dis ! répète avec obstination le Chevalier Mystère.

— Rien d’autre ?

— Terminé.

— Elle a fait du suif pour te suivre ?

— Elle a râloché, naturellement. Mais comme j’ai piqué ma crise…

Nous revenons au salon.

— Mettez-vous à votre aise, Maud, je recommande, vous devriez ôter votre imperméable.

Elle secoue la tête :

— Inutile, je ne veux pas m’arrêter, dites-moi ce que vous me voulez, ce qu’on fiche ici, et je disparais, j’en ai sérieusement ma claque de vos réquisitions répétées.

Je ne me laisse pas intimider. Mieux, aucune impatience ne déforme mon timbre de velours côteleux.

— Je pense que nous risquons d’en avoir pour un bon moment, mon chou, quittez votre imperméable, vous dis-je.

— Je veux m’en aller.

— Vous vous reposerez demain, je ne pense pas que dame Angèle ouvre boutique. Y aura de la navrance dans les calbutes, tout à l’heure, sur son paillasson.

Elle rechigne, mauvaise :

— Chez qui sommes-nous ?

— Des amis.

— Je veux aller ailleurs, vos amis ne sont pas les miens. Emmenez-moi à votre succursale des Champs-Elysées si vous y tenez, mais je ne resterai pas chez des gens que je ne connais pas. D’ailleurs, je vous ai suivi de mon plein gré, vous n’aviez aucune qualité pour m’emmener ici.

Elle est sûre d’elle. Elle me défie.

Je me penche sur elle, mutin, joyeux. Je respire en subtilité, et l’odeur me parvient. Atténuée déjà, s’estompant, mais identifiable.

Gertrude revient, époustouflante dans une espèce de kimono de soie noire à parements d’argent, fendu très haut sur le côté, si bien que quand elle marche, tu lui découvres ce qu’elle possède sans doute de plus beau : ses cuisses.

Je regarde les deux filles. Ma conviction est qu’elles savent mutuellement qui elles sont.

— Vous vous connaissez, je suppose ? jeté-je négligemment.

— Oui, dit Gertrude.

— Non, fait exactement en même temps Maud.

Elles ont un haut-le-corps de surprise réciproque, aucune ne s’attendant à la réponse de l’autre.

— Il semble qu’il y aurait un désaccord sur ce point ? je dis.

Tu materais la trombine de mes écuyers ! L’exorbitance de leurs quinquets, madoué ! La manière goulue qu’ils admirent Gertrude. A s’en faire gicler les gobilles. Bérurier bave littéralement. Pinuche s’est entièrement réveillé. Il roule son chapeau flétri entre ses doigts tremblants comme il le ferait d’un journal ou d’une partition musicale.

— A vous, madame Albrecht ? dis-je.

Elle hausse ses chères épaules.

— Mademoiselle est déjà venue ici une ou deux fois, pour ces soirées… délicates dont raffolait mon époux.

Je me tourne vers Maud.

— Réponse ?

La « collaboratrice » de feue Angela me décoche une moue jemenfoutiste.

— Après tout, je ne veux pas être plus royaliste que la reine. Je disais « non » pour préserver la réputation de Madame ; la mienne, vous savez, n’a plus rien à craindre des taches.

— Donc vous êtes venue ?

— Puisqu’elle vous le dit.

— Vous connaissiez Karl Albrecht ?

Elle hésite, regarde presque timidement Gertrude et articule :

— C’était un client de la maison, oui.

— Assidu ?

— Très.

— Avez-vous remarqué si lui et Angèle entretenaient des relations… heu… particulières ?

— En effet.

— De quel ordre ?

— Une certaine intimité. Cela ressemblait à de la tendresse…

Je répète, pour moi :

— A de la tendresse…

— Bon, là-dessus je me débine, fait Maud.

— Non.

— Osez m’en empêcher !

Elle a perdu sa gentillesse. Son regard est dur comme deux cailloux noirs au fond d’un ruisselet. Je dis ça, parce qu’il me revient en mémoire une source de mon enfance, dans une campagne dauphinoise. Les paysans avaient aménagé une espèce de bassin carré, avec d’immenses pierres plates, pour l’accueillir à son sortir.

Il y avait des cailloux noirs, dans le fond. Et puis des sortes d’algues ondulantes, et des têtards peureux. Mais la flotte était bonne, très fraîche, et chacun venait y emplir des cruches avant les repas. On se rappelle des choses, comme ça… D’une seconde à l’autre. Fortuitement. Des images. Des plongées dans le passé. T’aimes pas, toi ?

Elle me défie, Maud, Elle veut partir. C’est net, carré, définitif. Elle ne s’en laissera pas compter. Sa décision est bien arrêtée. D’ailleurs, elle nous adresse un geste circulaire de la main, presque impertinent, et se dirige vers la sortie.

Je bondis afin de l’alpaguer par une anse.

— Suffit, môme, c’est moi qui commande.

— Vous ne commandez rien du tout, j’ai été poire en suivant votre gros bœuf, et si vous m’empêchez de sortir, je téléphone à la police.

Elle ajoute :

— A la vraie !

Et puis me goguenarde à bout portant, la salope, si vilainement que je ne puis m’empêcher de la torgnoler. Elle crie, titube. J’en profite pour la catapulter dans un fauteuil.

— Béru, veux-tu mettre les menottes à mademoiselle ?

Il s’empresse, lui, plein de la rancune de sa pipe rentrée, tu connais l’oiseau, son esprit de jouissance et tout ? Il déplore dans l’intérieur de son for qu’elle ne soit pas un mecton, Maud. Comment il l’aurait châtaignée, savatée d’importance.

Clic, clac. La v’là entravée. Psychologiquement, c’est tout de suite la grosse détresse, le cabriolet. Même un truand chevronné, quand il se retrouve avec les cadennes, il dérape dans les mélancolies. L’homme, faut qu’il puisse se gratter la raie du derche à tout bout de champ, sinon il devient inapte et consterné de partout.

Elle est verte, Maud. Un peu plus, même… Si t’aimes le poireau, viens-y voir. De la toute belle chlorophylle, mon Lecteur Anémié.

Elle reste prostrée un bout de moment, à considérer les bracelets nickelés, la chaînette façon gourmette. Et puis elle re-insurge.

— Vous n’avez pas le droit. Vous n’êtes pas des policiers. Vous n’avez pas de mandat. Vous…

— C’est vrai ? me murmure Gertrude. Vous n’êtes pas des policiers ?

— C’est tout comme.

Elle prend peur. Regarde autour d’elle avec éperdumence, comme si elle espérait le secours de l’enchanteur Merlin (pas çui de la Vendée qui te fait crédit, l’autre).

— Soyez sans crainte, vous ne risquez rien.

Depuis un moment, le Gros tripote un appareillage de stéréophonie. Touche-à-tout maladroit, bientôt un bouton molleté lui reste dans la main.

— Tiens, j’y pense, dit-il en le jetant dans la cheminée. Ecoute voir un peu, Sana !

Il a la gravité qui décide. Je le rejoins au fond de la pièce.

— Je me rappelle d’une chose, gars. Chez la Maud, y a un magnétophone, un picupe, des disques… Entre z’autres, çui de la Marseillaise.

C’est la secouée dans mon esprit. L’éclairage total.

Quel œuf ! L’enregistrement trouvé chez Julie a été réalisé chez Maud ! C’est donc en compagnie de Maud que se trouvait Hans Kimkonssern. Je ne m’en étais pas gaffé une seconde.

Ebloui, je m’adresse à la donzelle.

— Dis voir, chérie, la bande que vous passiez au colonel Alexandre Legrand, c’est toi qui l’avais réalisée ou pas ?

— Foutez-moi la paix, je veux m’en aller.

— Réponds !

— Non, partons. Emmenez-moi chez vous, dans votre agence. Je ne veux plus rester chez cette femme. Filons ! Filons !

Alors je comprends un truc, mon Lecteur Engorgé.

Comme j’ai compris chez moi, au cours du dîner, que l’on tenait à me faire filer de mon logis, je comprends enfin que Maud a peur de s’attarder chez les Albrecht.


22

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J’aurais pas mes intuitions, moi, je peux te dire que depuis des années déjà, toi t’aurais plus de San-A. à te foutre sous les besicles ! Tu serais obligé de te rabattre sur la Vie des Abeilles de Maeterlinck et là, c’est pas le même dard qui fonctionne, espère !

— On dirait que t’as les jetons, ma fille ?

— Je veux partir. Vous n’avez pas le droit. Ça chiera pour vous, tas de guignols, je vous promets.

— Ne deviens pas triviale, gamine, tu finirais par ressembler à une pute… Tu es ici, tu vas y rester. Et aussi longtemps que je le jugerai bon. A moins que tu préfères bavarder un peu avec moi ? Peut-être as-tu des choses à nous dire ?

— Je n’ai rien à dire à personne.

— Aux autres, je m’en tamponne, mais à moi ?

— Je n’ai rien à vous dire ! Rien, rien, rien !

— Même à propos de Hans Kimkonssern ?

Un grand cri.

De stupeur, de… Non, rien que de stupeur, mais alors, mimi, t’sais !

Et ce n’est pas Maud qui l’égosille.

Mais Gertrude.

On lui accorde l’attention à laquelle cette clameur intempestive lui donne droit.

— Qu’y a-t-il, Gertrude jolie ?

— Quel nom venez-vous de prononcer ?

— Hans Kimkonssern, pourquoi ?

Elle croise bellement ses bras contre sa poitrine. On se dirait au théâtre, quand l’héroïne de la tragédie apprend que son fiancé va se chicorner avec son vieux.

— C’était mon père, répond-elle.

Et poum, passe-moi la fiole de rhum que je me ranime la gamberge.

Je crois que c’est Pinuche qui récrie, tel un coq du matin :

— Votre père !

— Oui.

Alors, moi, San-Tonio, le fin du fin, l’homme au chou pommé, le policier super-flic, de demander rudement :

— Pourquoi venez-vous de dire « C’ÉTAIT » mon père ?

— Parce qu’il est mort, bien sûr.

— Comment le savez-vous ?

— Je l’ai toujours su.

Entre les Meunier et les Tudor, pour s’y retrouver, faudrait une pendule.

— Comment ça, vous l’avez toujours su ?

— Albrecht me l’a appris dès que j’ai été en état de comprendre, puisqu’il était mon tuteur, avant de devenir mon époux.

— Mais nom de Dieu, dites-moi quand est mort votre père ?

— En 1945, fait-elle, je venais de naître…


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La surprise est toujours découpée à l’emporte-pièce. Tu te consacres à elle comme à la souffrance lorsque celle-ci est vive. Le moyen de faire autrement ? Passer l’outre ? On joue Berniqua !

Là, je te l’assaisonne de questions pressantes, Gertrudette, tout en ayant dans mon collimateur secret cette notion que quelque chose de bizarre se prépare. C’est trop fort, faut que je sache ! Alors, pour savoir, je demande. Et comme je demande, elle répond ; c’est cul, mais faut efder, non ?

Il résulte de cette pressante converse qu’elle est donc la fille unique de Kimkonssern. Elle est née sous les bombes russo-américaines, la douce enfant, pendant que l’Allemagne pantelante, naninanère… Sa mère fut tuée dans un bombardement. Son père réussit à s’enfuir et la confia avant de disparaître à sa belle-sœur, la première épouse d’Albrecht. Lorsqu’elle eut six ou sept ans, elle se souvient plus l’an juste de la chose, Karl lui dit que ses parents étaient morts et elle n’eut jamais de nouvelles de son père.

Sombre histoire, hé ? Triste histoire, toute pareille à un feuilleton du siècle dernier. T’as qu’à remplacer la guerre de 39 par celle de 70 et tu crois y être.

J’hésite à lui révéler la vérité. N’est-il pas cruel d’apprendre à une fille que son père qu’elle croyait mort depuis trente piges vient de décéder le jour même seulement, à quelques centaines de mètres de chez elle, et d’horrible façon ? Tu le ferais, toi, dis, mon Lecteur Désagrégé ? Oui ? Ben t’es une vraie lope. Moi, avec mon tempérament généreux, je m’en abstiens. Et au reste, comme disait Oreste, quand sa maman lui disait. « Oh, reste ! » je le voudrais que ne le pourrais, à ce point que les choses se précipitent.

Un coup de sonnette vient de retentir. Qui nous met en état d’alerte générale. Je me dis : « Sont-ce les poulets, ou autre chose ? »

Mais ce qui m’ébourlingue, c’est l’attitude à Maud. Elle secoue la tête en faisant comme ça : « Non ! Non ! Non ! » Je la devine au bord des hurlances. Alors je lui tire un taquet au menton, pas violent, mais très sec. Tu m’objecteras qu’une dame, ça ne se fait pas de la traiter ainsi, je te répondrai, moi, que tes objections, je me les enfonce loin dans le fouinozoff et que j’agis à ma guise, comme disait Henri III à propos du duc.

La gosseline chavire et part en vapes.

Gertrude s’est dressée. Elle attend mes directives. Le Gros s’apprête à parler, donc à proférer une connerie. Je place mon index verticalement devant cette bouche qui a fait vibrer tant de femmes. Je me déchausse et m’approche de l’Iscariote pour mater le paysage par la minuscule loupe. Le palier est presque désert, si l’on excepte un télégraphiste qui sifflote entre ses dents. Et pourquoi l’excepterions-nous ? C’est un individu qu’a le droit de vote et des chaudes-pisses comme toi et moi, non ? Il s’évente la sifflouille à l’aide d’un petit bleu, sans doute destiné à la fraîche veuvette.

Comme je ne remue toujours pas, il émet un bâillement qui met son pharynx à portée de vue, puis, soudain impatienté, presse le bouton de la sonnette à plusieurs reprises.

J’ouvre la lourde, sans ôter la chaîne de sécurité.

— Un télégramme en urgent ! annonce le petit bonhomme.

— Très bien, donnez.

Et j’avance ma main pour capter le message.

Ah ! mon pauvre bonhomme, que n’ai-je pas fait là ! Ce qui m’arrive, ma tatan Louise ! Tu parles d’une opération bien menée. Je mettrai le restant de mes jours à mâcher de la graine d’amertume, de m’être laissé fabriquer de la sorte ! Cela dit, il risque de ne pas être trop encombrant, le restant de mes jours. Figure-toi, Saucisse, que le télégraphiste me biche le poignet avec une promptitude inouïe et me tire à lui violemment. Happé, déséquilibré, je me pète le mufle contre le chambranle. J’en vois trente-six chandelles, et p’t-être même trente-huit, car j’ai compté trop rapidement.

Pas le temps de réagir. On me repousse en arrière pour tendre la chaînette de sûreté. Les mâchoires d’une énorme pince s’insinuent par l’ouverture. Criiiiic ! Voilà qui est fait, la chaîne est sectionnée. Fin de section ! Le tout, franchement, pas le temps de compter jusqu’à trois. Des épaules vigoureuses me propulsent. Je valdingue, les quatre sabots en l’air.

— Attention ! ai-je juste le temps de hurler.

Les veaux vicieux qui s’étaient planqués dans l’escadrin, pendant que le faux télégraphiste endormait ma méfiance entrent en trombe. Ils sont trois, masqués de bas. Je dérouille une grêle de coups de latte qui m’assaisonnent. Ma blessure ! A bout portant. Horrible. J’en vomis de douleur. Ne perds pas complètement conscience, mais deviens bon à nibe… Ramolli, quetsché, fini. La loque. L’amère loque ! Good laque to you (je te l’ai déjà servi, je sais, mais avec de la laque, çui-là est plus pur).

Les envahisseurs se précipitent dans l’appartement. Alors là, mon lapinet, là, oui, tu peux dire qu’on assiste à du sacré carnage. Le carnagie-hall, c’est le cas d’y dire ! Moi, des démonstrations pareilles, je salue bien bas. Je me dis que Béru, dans les cas désespérés, on peut lui faire appel. Le nommer gouverneur de la confrérie des canardiers d’élite. Son esprit de décision. La vivacité de ses réactions. Chapeau. Le temps que les gonzemen me terrassent, il a éteint le salon, dégainé son arquebuse de bénédictin, s’est jeté à genoux, les deux mains en jonction, la gauche soutenant la droite. Pas de sommation, lui, d’ailleurs ça ne se fait plus. C’est fini, c’t’ époque. De nos jours on commence par balancer le potage, ensuite on s’explique. Le côté : « hands up », laisse-moi rigoler. Ça relève de l’épopée, de la chevalerie. Flinguez les premiers, messieurs les Français ! Lui, il veut pas savoir à qui il a affaire, le Gradu. Il poivre à berzingue, avec un calme absolu, une tranquillité d’esprit qui ne ferait pas frémir l’aiguille de l’encéphalochose. Sa rapidité, son calme cisaillent les arrivants qui ne s’attendaient pas à tel accueil. Ils culbutent pêle-mêle, comme des pantins de con, ou comme des pantins à la son, tu choisis, je m’en branle, c’est tout, bon.

Pour tout te dire, et bien franchement, sans rien omettre, y a qu’un seul des attaquants qui trouve le temps de propulser ses bastos. Mais comme au moment de plomber, il vient d’écoper d’une praline à six millimètres de son nombril, ça lui déjante le tir, et sa camelote se disperse dans des coins impossibles, fracassant des glaces, perçant des toiles, écaillant le truc du plafond.

C’est bref. Il rejoint ses amis et moi-même sur le tapis.

On tousse, comme le pauvre tonton à Fernand Reynaud, à cause de la fumée.

Bérurier se relève en jurant comme douze charretiers embourbés.

— Nom de Dieu de sacré bordel de vérole de merde !

— Touché ? je lui demande.

— Non, mais en me jetant à genoux, j’ai craqué mon bénouze. Et pourtant j’ai maigri de deux kilos depuis que je me suis lavé les pieds !


24

<p>24</p>

Je vous écoute, monsieur…

Et le Vieux parle.

Je laisse passer une tirade acide comme une bolée de vinaigre qu’on me propulserait en pleine cafetière. Il est mauvais, le Tondu. Salement. Me reproche cette attitude inqualifiable. Ce silence sans nom. Cette vulgarité ignoble de Bérurier qui, que, moi, donc, où…

Je dépose le combiné sur mon sous-main pour attendre la fin de l’orage. Se fatiguer le poignet pour se faire enguirlander, ça serait nave, tu trouves pas ? Immoral.

Un bombardement finit toujours par s’arrêter, faute de munitions. Quand il a déversé sa cargaison de vilaines épithètes, ses tombereaux d’adverbes cuisants, quand le flot de sa bile a roulé comme un torrent en crue, le long de mes trompes, faut bien qu’il la boucle, n’est-il point vrai ? La fatigue, l’épuisement, l’assèchement le contraignent. Il en peut plus de son courroux. Se vider d’une colère est meurtrissant, anéantissant. Aussi est-ce d’une voix mourante, basse comme l’âme d’un marchand de canons, qu’il finit par me jeter :

— Bon, alors ?

— Une histoire très rocambolesque, monsieur.

Je fais exprès de ne plus l’appeler « monsieur le directeur », ni « patron » afin de bien marquer mon affranchissement. Depuis que j’ai fait sécession, c’est un peu la guerre entre nous. La liberté donne des ailes, et les ailes, comme le reste, ça pousse, tu sais. Je deviens l’homme-oiseau !

— Ce sont celles que je préfère, ricane le Vioque.

— Elle commence en 45, à la chute du Troisième Reich allemand.

— Nombreuses sont celles qui ont eu ce point de départ, roucoule le rouge-gorge de la Maison Pébroque.

Faudrait voir à voir qu’il ne m’interrompe pas à tout moment, ce lavement. J’ai besoin de suivre la ligne jaune, moi, sans esquisser de pas de danse. Merci, c’est suffisamment cotonneux commak !

— Hans Kimkonssern, haut personnage des services d’espionnage, décide de s’évaporer, comme tant d’autres. Sa situation de famille est la suivante : il est veuf avec une petite fille de quelques mois. Il confie la gosse à la sœur de sa femme, une dame Albrecht, mariée à un jeune diplomate autrichien, et réussit à gagner l’Uruguay sous une identité d’emprunt.

« Pendant quelques années, il parvient à communiquer avec Albrecht. On lui envoie des nouvelles de sa fille, des photos. Et puis soudain : Achtung, il apprend que les services secrets israéliens se sont lancés à sa recherche pour le liquider. Il doit tout interrompre. C’est le black-out total. Il change à nouveau d’identité, se fond dans l’anonymat. Tout contact est stoppé. Il reste sans nouvelles de son enfant pendant des années et des années, sans doute tenait-il avant tout à sauver sa peau. Vous me suivez, monsieur ?

— Parbleu. Continuez, continuez…

— Il y a plusieurs mois de cela, je crois que vous l’avez entendu me le dire, il rencontre son ami Lhurma à Montevideo. Malgré les années et les modifications que Hans a apportées à son physique, Lhurma le reconnaît. Alors, c’est la digue qui crève. L’exilé qui n’en peut plus, se confie et se laisse convaincre par le marchand de bidets qu’il ne craindrait rien à venir chez lui passer quelque temps. De la sorte, on pourrait lui amener sa fille, discrètement. Il tente l’aventure.

« De retour en Europe, Lhurma se met en quête d’Albrecht. Coïncidence, ce dernier est en poste à Paris. Il écoute Lhurma, feint de se réjouir de la nouvelle, et ne souffle mot sur le troisième mariage qu’il a contracté avec Gertrude Kimkonssern. Peur des réactions paternelles, bien sûr, devant une telle dégueulasserie, un tel abus d’autorité tutélaire, vous comprendrez, monsieur ?

Bientôt, je sens que mon « monsieur » va se contracter, devenir « m’sieur ». Le « m’sieur » du facteur, du plombier, du bistroquier. Bien fait pour sa poire. C’est inouï ce qu’il me paraît fabriqué, surfait, puéril, le Vioque, depuis que je nous suis arraché de sa zone d’influence directe.

— Continuez, rétorque sèchement la vieille Loche.

Pauvre Gnafron, va ! Qu’est-ce y se prend ? comme dit Béru.

— Paniqué, Albrecht décide de se créer une « fausse fille ». Quelqu’un qui jouera le rôle. Il a non seulement violé et épousé l’enfant qui lui avait été confiée, mais, d’autre part, il l’a dépravée, lui inflige des sévices. Bref, c’est une ordure de grande volée. Pour trouver une fille de remplacement, il s’adresse à sa seconde femme, Angela, tenancière de bordel qu’il fréquente assidûment. Elle lui trouve ce qu’il lui faut : quelqu’un d’âge et d’aspect concomittant, une surnommée Maud. Pour créer un début de réalité, Karl Albrecht l’emmène dans des galas, se fait photographier avec elle. Il la voit beaucoup, la prépare à son rôle, puissamment aidé de la mère Angela. Bon, bientôt ils sont prêts. C’est alors que le destin se paie des fantaisies, le hasard se met à faire de l’humour, le…

— Continuez, San-Antonio !

Dis, l’insolence du Vieillard ! Non, mais, me trancher le lyrisme aussi froidement, impoliment, comme on fait taire un valet dans un film sur le Moyen Age ! Charogne !

Ecœuré, je dépose l’écouteur sur mon burlingue. Je vais me servir un scotch. Un vrai, aussi bien rempli que ma mission. Je fais exprès d’exagérer le glouglou, pour bien que l’autre pelure comprenne que je lui compisse sa chère vieille raie.

Et tandis qu’il vocifère des « Allô ! Allô ! Allô, San-Antonio ! » je bois posément le réconfortant breuvage.

Et tandis que je bois, Mathias entre dans mon burlingue, fatigué par cet aller-retour en Hollande, l’insomnie, les attentes dans les salles réservées pour.

— Bonjour, patron. Voyage pour la peau : Lhurma est bel et bien mort de mort naturelle, me déclare-t-il.

— Je sais, dis-je, en lui souriant de façon si désarmante qu’il en est désarmé ras des frangines, le pauvre. Tué net par mon cynisme souriant.

Il se laisse choir sur le canapé, l’œil en forme d’œuf, le tif plus flamboyant qu’une cathédrale gothique.

— Ah, vous saviez…

— Je te demande pardon, je suis en communication avec M. Machin !

Et de reprendre l’écouteur.

— C’est moi, monsieur Machin ? grince le Dabuche, à un pouce de l’apoplexie.

J’élude.

Poursuis comme si je n’avais pas perçu son exclamance :

— Je vous disais donc, l’ironie du hasard… Lhurma était un client de dame Angèle. De longue date. Vous ne trouvez pas ça farce, vous ?

— Non. Après ?

Faut calmer mes nerfs, pas atteindre le point d’implosion, surtout. Tenir la route coûte que coûte pour atteindre la fin du rapport. Mon agence, tu conviens qu’elle a besoin de financements occultes, sinon, avec ce que me rapportent les clients, je risque pas d’enrichir mon équipe.

— Eh bien, il s’est trouvé qu’Albrecht n’a pas parlé de Lhurma à Angèle lorsqu’il lui a demandé son concours ; pourquoi l’aurait-il fait ? Il ne pouvait se douter que le marchand de lavabos comptait parmi ses habitués. Si bien qu’avant-hier, lorsque Lhurma est parti en voyage et qu’il a demandé du cheptel pour son pote, la vieille salope ne se doutait pas un instant qu’elle envoyait Julie à Kimkonssern. Elle aurait aussi bien pu lui dépêcher Maud. Dans la soirée, Albrecht l’a rejointe. Incidemment, il a appris la chose. Vous parlez d’une panique ! Cette Julie non prévenue qui pouvait cracher le morceau… à tout moment, sans savoir…

— Attendez, dit le Vieux, il paraît que M. le ministre me demande sur une autre ligne, je vous rappellerai.

Cigogne, va ! En plein exposé, coupure ! Va falloir tout reprendre pour le remettre dans le bain, le Frisotté.

Je raccroche.

— Viens, dis-je à Mathias, on va aller boire un pot.

Dans l’antichambre, y a du spectacle, une fois encore. Sa Majesté est en train de faire recoudre son futiau par Claudette. Il porte un beau slip à grille qui ressemble à une épuisette épuisée. Notre secrétaire rogne comme quoi c’est pas tenable, l’odeur du grimpant. Pinuche, engoncé dans sa gabaderne, pardon : sa gabardine, le papeau rabattu sur la vitrine, dort profondément en produisant des petits pets gentils avec la bouche.

On se rend au Fouquet’s, pas loin, côté bar. C’est l’heure creuse et, comme y a du soleil de printemps, les clients font terrasse, si bien que nous sommes seuls dans les fauteuils de cuir. Je prends une vodka en souvenir de Laura-visage-entrevu… La nostalgie de quand j’étais au-dessus du Bar Aka, la veille, à flotailler dans des flous ondulatoires.

Une Chartreuse avec de la glace pilée pour Mathias.

Voilà. On peut poursuivre. Le Tondu n’a qu’à s’acharner à m’appeler, là-haut, je lui raconterai la fin une autre fois.

Le Rouillé aplatit de la main sa mèche la plus rousse, une mèche pareille à une flamme.

— Alors, me dit-il, la vieille et Karl Albrecht ont pris peur ?…

— Oui, mais pas de la façon que tu crois.

—  ? ? ? ? ? ? ? ? me fait Mathias.

— Bon, attends que je t’explique.

On lève son verre et on boit la gorgée délencheuse.

— Ce qu’il faut tout de suite que je te dise, mon bon Rouquemoute, c’est qu’en fait, la mère Angela et son Autrichien d’ex-mari, dirigeaient un réseau d’espionnage pour le compte de la Chine populaire[4]. Le clandé servait de couverture, ça permettait d’accueillir de hautes personnalités, des diplomates, des rois noirs, des financiers, des ministres, des présidents, tout un gratin qui n’avait rien de dauphinois. Elle bossait avec des amazones, la vioque, filles only, toute une équipe exercée grattait pour son compte, entre autres les dames de note connaissance : Maud, Laura, Julie, beaucoup d’autres…

— Fantastique !

— Et tu sais, elles n’étaient pas la seule organisation de ce genre à Pantruche, mon vieux Tournesol.

On se vote une deuxième gorgée.

— La vieille était une terrible ogresse, implacable. La cheftaine de gang de la grande tradition américaine, style Ma Garson. En constatant ce qui venait de se passer, la v’là qui chocote, tu sais surtout pourquoi ? Parce que Mlle Julie bouffait à un autre râtelier, elle venait d’en avoir la preuve. Suppose un instant que cette garce découvre qui était Kimkonssern ? Car elle était un fichier vivant, paraît-il.

— Comment savez-vous cela ?

— Par Maud, attends, brûle pas les étapes : on aurait trop chaud. Suppose, te dis-je, qu’elle découvre l’identité de son client d’une nuit, elle pouvait en tirer parti pour son compte personnel en vendant le tuyau au Shin Beth et alors le plan d’Albrecht eût été compromis…

— Quel plan ?

C’est vrai, faut tout bien expliquer, rien laisser à l’ombre, sinon on te filoche plus, y a incomprenance, déraillement et ça se retourne contre tu sais qui ? Santonio ! Le vrai, le magnifique ! Dans le bab, et sans vaseline, on lui file son conte des Mille et Une Conneries.

— La fortune colossale de Hans Kimkonssern. Un trésor de guerre inchiffrable ! C’était cela qu’il voulait griffer, Karl. Et il comptait sur Maud, la fausse fille du nazi, pour la sucrer. Bref, revenons à l’autre soir… Comprenant que tout pouvait s’écrouler, ils adoptent un plan d’urgence. Pas de cadeau ! La vieille, Maud et une autre acolyte foncent à La Celle. Elles investissent la propriété, surveillent les occupants. Profitant de ce que la bonniche servait à table, l’une d’elles s’introduit dans la cuisine et drogue le champagne préparé dans un seau à glace. Ensuite, ces belles âmes attendent. La soirée se déroule, galante. Et puis vient l’heure de la ronfle. Elles ont chaussé d’énormes pompes de feutre pour qu’on ne puisse découvrir la petitesse de leurs empreintes de pas. Elles s’introduisent dans la chambre. Et couic, ma Julie ! La v’là sans glotte, elle qui était sans doute polyglotte. Ne reste plus qu’à faucher les faux fafs à Kimkonssern et à laisser les choses suivre leur cours.

« L’Allemand, au réveil, va se faire poirer. Il sera démasqué. Accusé de meurtre. Procès. Cela, joint à ses fâcheux antécédents, le conduira recta à la guillotine. Et qui donc irait signer la grâce d’un monsieur au pareil passé qui vient d’égorger une malheureuse prostipute ? Avant de grimper sur la bascule, Kimkonssern fera savoir à sa fille l’endroit où est planqué son énorme tag de pèze, ce qui est normal, et good bye, m’sieurs-dames ! Tu piges ? »

— Pas mal construit.

Je vide mon godet, demande du geste qu’on renouvelle nos mignons abreuvoirs.

— Seulement, y a un os. Traqué, l’Allemand a une réaction qu’on n’attendait pas de lui. Soucieux de préserver sa fille et son ex-beau-frère, au lieu d’aller demander refuge chez ce dernier, il décide de faire appel à une agence de police privée. Peut-être l’idée lui en vient-elle en apercevant notre plaque. Bref, il vient me trouver et bonnit tout. Gueule de ces dames en constatant qu’on vient flanquer la merde. Trouille. Panique ! Je risque de tout fiche par terre. Elles ne savent plus ce qu’est devenu Hans Kimkonssern. Mais moi, tout beau, que fais-je ? Je le montre à Laura en lui demandant si elle l’a déjà vu… Et sais-tu pourquoi, dis, Van Gogh ? Parce que sa voix figurait sur l’enregistrement.

« A ce propos, il faut que je te dise quelque chose, Mathias, mon chéri. Tu es un grand technicien, un grand expert, et, comme tous les grands esperts, il t’arrive de commettre des erreurs. Car, Mathias, cette voix que nous attribuions à l’Allemand, n’était pas la sienne, la chose m’a été confirmée par Maud, mais celle d’un ami de la fille, un étranger plus ou moins germanique, lui aussi. N’importe, c’est grâce à cette erreur que nous sommes allés de l’avant. A cause de cette erreur aussi que Kimkonssern a été assassiné puisque cela m’a amené à montrer sa cachette à Laura. En sortant de chez nous, elle s’est empressée d’affranchir la mère Angèle. Puis, comprenant que nous saurions aussitôt qu’elle nous avait doublés, elle s’est fait accidenter par un cycliste. »

Mathias s’empresse de liquider son verre de Chartreuse pour laisser de la place à la nouvelle consommation qu’on lui apporte.

Mais dites-moi, patron…

— Mon grand cierge ?

— Puisqu’ils voulaient lui faire avouer où se trouvait son trésor, pourquoi l’ont-ils assassiné ?

— Ça, c’est autre chose. La vieille, loin de vouloir le trucider, a été rassurée à son propos en le sachant planqué. Comme il nous avait fourrés dans le circuit, elle ne tenait plus à ce qu’il se fasse arrêter. J’ai une réputation, bien que n’appartenant plus à la Rousse, officiellement. Alors elle a décidé d’avoir une monnaie d’échange et de kidnapper… ma mère ! Il est probable que si j’avais toujours été de la Grande Taule, elle n’aurait pas agi de la sorte.

— Mais, l’assassinat de Kimkonssern, à l’agence.

— Maud.

— Toute seule ?

— Oui. N’oublie pas qu’il la prenait pour sa fille.

— Il l’avait rencontrée ? Tu étais présent lorsque la petite bonniche nous a dit qu’il était allé dîner un soir, à Bougival ? En réalité, Lhurma l’avait déposé devant un petit hôtel de banlieue où Maud, la fausse Gertrude, l’attendait dans une chambre, comme une amoureuse. Retrouvailles émouvantes. Instant de qualité. Le marrant, c’est qu’un rien aurait suffi pour tout faire craquer : Lhurma attendait son ami, en bas. Lhurma qui se respirait Maud à l’occasion, qui savait réellement qui elle était ! C’est pas farce, ça ? Seulement, ils se sont tous entourés de tant de précautions, que, tout comme dans les pièces de Feydeau, personne ne voyait personne. Au cours de ces retrouvailles, la garce de Maud joua le rôle de façon pathétique. Hans Kimkonssern, fou de tendresse, de bonheur, de tout ce que tu voudras, lui révéla où se trouvait le magot. Son cadeau de retrouvailles, quoi. Logique ?

— Naturellement. Si bien que, ne me soufflez pas, patron, c’est elle qui est venue lui couper le cou chez nous sans rien dire ?

— Gagné, Mathias, dix sur dix !

— Je vois… La vieille ne savait pas. Dans la soirée, elle entreprend l’expédition chez vous, qui foire. C’est Maud qui pilotait la voiture ?

— Exact. En comprenant que la cheftaine venait de se faire assassiner, elle s’est dit que la police allait remonter la filière, s’enquérir des relations d’Angela, de ce fait se brancher aussitôt sur Albrecht puisqu’il se trouvait chez elle. Elle a rameuté le reste des effectifs pour le liquider, lui et sa femme, la vraie fille Kimkonssern. Elle se trouvait dans l’auto qui a défouraillé sur le diplomate : à preuve, son imperméable sentait la poudre lorsque Béru est allé la chercher. Elle chocotait vilain, une fois chez les Albrecht, puisqu’elle avait elle-même, au nom de sa patronne défunte — mais les autres ignoraient encore cette mort —, commandé la Saint-Barthélemy avenue du Président Lucien-Saillet. C’est une fille de qualité, hein ? Qui n’a pas froid aux châsses, mais qui pourtant fait preuve de faiblesse lorsque sa peau est en danger, la preuve, dans l’effarement qui a suivi la mitraillade chez Gertrude, en cinq minutes, le temps que radinent les perdreaux, je lui ai tout fait avouer.

— Y compris où se trouve le trésor ?

Je hausse les épaules.

— Ça, non. Mais elle y viendra.

— En taule, vous savez…

— Qui te parle de taule ?

— Où est-elle, alors ?

— Je l’ai évacuée précipitamment par l’escalier de secours jusque chez nous.

— A l’agence ?

— Yes, monsieur. Et tu sais quoi ? Je l’ai enfermée en tête-à-tête avec le cadavre de son faux papa. SON mort à elle, fignolé main, coupe rasoir… Elle est ligotée, enchaînée à lui. Elle a un bâillon sur la bouche. Je la laisserai dans cette position jusqu’à ce qu’elle parle. Ça ne tardera pas. Tiens, veux-tu parier qu’en rentrant ?…


25

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On arrive à la maison, Gertrude et moi.

M’man, que j’ai informée de notre arrivée, se précipite avant les présentations.

— Antoine, vite, le Vieux, au téléphone.

Elle se reprend, confuse :

— Enfin, je veux dire, monsieur… heu… qui tu sais ?

— Dis-lui que je ne suis pas là, m’man…

— Mais, mon grand, je lui ai dit que j’entendais ta voiture…

— Va lui expliquer que tu t’es trompée, qu’il s’agissait de l’épicier… Et puis tu laisseras le téléphone décroché, j’ai envie de calme, ce soir.

Pendant qu’elle obéit, le gars Toinet se pointe, la morve au pif, matant Gertrude avec plein d’admiration, déjà, ce petit dégueulasse.

— Antoine ! fais-je sévèrement, mouche ton nez, et dis bonjour à la dame !

FIN